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diff --git a/34204-h/34204-h.htm b/34204-h/34204-h.htm new file mode 100644 index 0000000..352e45d --- /dev/null +++ b/34204-h/34204-h.htm @@ -0,0 +1,6950 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title>The Project Gutenberg's eBook of La petite Fadette, by George Sand</title> + +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} + +p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} + +h1, h2, h3, h4, h5, h6 {text-align: center; clear: both;} +h1 {margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;} +h4 {margin-top: 3em;} + +hr.small {width: 30%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; margin-top: 2em; +margin-bottom: 2em; clear: both;} + +hr.tiny {width: 10%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; margin-top: 2em; +margin-bottom: 2em; clear: both;} + +hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px; border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; +border-color: #000000; clear: both;} + +sup {font-size: 70%; vertical-align: 40%;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.left {text-align: left;} +.right {text-align: right;} +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} +.fnanchor {vertical-align: super; font-size: 0.8em; text-decoration: none;} + +.poem {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-align : left;} +.poem .stanza {margin: 1em 0 1em 0;} +.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + +/* images*/ +img {margin-left: auto; margin-right: auto;} +.figcenter {margin: 2em auto 4em auto; padding: 0px 0px 0px 0px; text-align: center;} + +/* table of contents */ +table {margin-left: auto; margin-right: auto; border-collapse: collapse;} +.tdr {text-align: right; padding-right: 2em; vertical-align: top; +padding-bottom: 1em;} +.tdl {text-align: left; vertical-align: top; padding-bottom: 1em;} + +/* page numbers */ +.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; +font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; +color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;} + +a{text-decoration: none;} +a:hover {text-decoration: underline;} +.link {font-size: small; text-align: center; margin-top: 0em; font-weight: 400;} + +/* note au lecteur */ +.tnote {border: dashed 1px; margin-left: 20%; margin-right: 20%; +margin-top: 50px; margin-bottom: 50px; padding: 10px 10px 10px 10px; font-family: sans-serif; font-size: 80%;} + +/* correction popup */ +ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} +--> + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La petite fadette, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La petite fadette + +Author: George Sand + +Release Date: November 3, 2010 [EBook #34204] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FADETTE *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p> + +<h3>LA</h3> + +<h1 style="word-spacing: 20px">PETITE FADETTE</h1> + +<p class="center"><small>PAR</small></p> + +<h2>GEORGE SAND</h2> + +<p class="center" style="letter-spacing:6px; margin-top: 2em">NOUVELLE ÉDITION</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/ml.jpg" alt="" title="" width="125" height="66" /></div> + +<p class="center"><b>PARIS</b></p> + +<p class="center">MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS</p> + +<p class="center"><small>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</small></p> + +<p class="center">A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">1869</p> + +<p class="center"><small>Droits de reproduction et de traduction réservés</small></p> + +<hr class="small" /> + +<h3>ŒUVRES</h3> + +<p class="center">DE</p> + +<h2>GEORGE SAND</h2> + +<hr class="tiny" /> + +<h4>MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS</h4> + +<hr class="tiny" /> + +<h6><a href="#bibliographie">ŒUVRES COMPLÈTES</a></h6> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">Clichy.—Impr. <span class="smcap">M. Loignon</span>, <span class="smcap">Paul Dupont</span> et C<sup>ie</sup>, 12, rue du +Bac-d'Asnières.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>NOTICE</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<p>C'est à la suite des néfastes journées de juin 1848, que troublé et +navré, jusqu'au fond de l'âme, par les orages extérieurs, je +m'efforçai de retrouver dans la solitude, sinon le calme, au moins la +foi. Si je faisais profession d'être philosophe, je pourrais croire ou +prétendre que la foi aux idées entraîne le calme de l'esprit en +présence des faits désastreux de l'histoire contemporaine: mais il +n'en est point ainsi pour moi, et j'avoue humblement que la certitude +d'un avenir providentiel ne saurait fermer l'accès, dans une âme +d'artiste, à la douleur de traverser un présent obscurci et déchiré +par la guerre civile.</p> + +<p>Pour les hommes d'action qui s'occupent <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> personnellement du fait +politique, il y a, dans tout parti, dans toute situation, une fièvre +d'espoir ou d'angoisse, une colère ou une joie, l'enivrement du +triomphe ou l'indignation de la défaite. Mais pour le pauvre poëte, +comme pour la femme oisive, qui contemplent les événements sans y +trouver un intérêt direct et personnel, quel que soit le résultat de +la lutte, il y a l'horreur profonde du sang versé de part et d'autre, +et une sorte de désespoir à la vue de cette haine, de ces injures, de +ces menaces, de ces calomnies qui montent vers le ciel comme un impur +holocauste, à la suite des convulsions sociales.</p> + +<p>Dans ces moments-là, un génie orageux et puissant comme celui du +Dante, écrit avec ses larmes, avec sa bile, avec ses nerfs, un poëme +terrible, un drame tout plein de tortures et de gémissements. Il faut +être trempé comme cette âme de fer et de feu, pour arrêter son +imagination sur les horreurs d'un enfer symbolique, quand on a sous +les yeux le douloureux purgatoire de la désolation sur la terre. De +nos jours, <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> plus faible et plus sensible, l'artiste, qui n'est que +le reflet et l'écho d'une génération assez semblable à lui, éprouve le +besoin impérieux de détourner la vue et de distraire l'imagination, en +se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de rêverie. C'est +son infirmité qui le fait agir ainsi, mais il n'en doit point rougir, +car c'est aussi son devoir. Dans les temps où le mal vient de ce que +les hommes se méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste +est de célébrer la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler +ainsi aux hommes endurcis ou découragés, que les mœurs pures, les +sentiments tendres et l'équité primitive, sont ou peuvent être encore +de ce monde. Les allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux +passions qui fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux +vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour +endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance, que le +spectacle des maux réels renforcés et rembrunis encore par les +couleurs de la fiction.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span></p> + +<p>Prêcher l'union quand on s'égorge, c'est crier dans le désert. Il est +des temps où les âmes sont si agitées qu'elles sont sourdes à toute +exhortation directe. Depuis ces journées de juin dont les événements +actuels sont l'inévitable conséquence, l'auteur du conte qu'on va lire +s'est imposé la tâche d'être <i>aimable</i>, dût-il en mourir de chagrin. +Il a laissé railler ses <i>bergeries</i>, comme il avait laissé railler +tout le reste, sans s'inquiéter des arrêts de certaine critique. Il +sait qu'il a fait plaisir à ceux qui aiment <i>cette note-là</i>, et que +faire plaisir à ceux qui souffrent du même mal que lui, à savoir +l'horreur de la haine et des vengeances, c'est leur faire tout le bien +qu'ils peuvent accepter: bien fugitif, soulagement passager, il est +vrai, mais plus réel qu'une déclamation passionnée, et plus saisissant +qu'une démonstration classique.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">George Sand.</span></p> + +<p class="left">Nohant, 21 décembre 1851.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p> + +<hr class="small" /> + +<h1 style="margin-top: 3em">LA PETITE FADETTE</h1> + +<h2>I.</h2> + +<p>Le père Barbeau de la Cosse n'était pas mal dans ses affaires, à +preuve qu'il était du conseil municipal de sa commune. Il avait deux +champs qui lui donnaient la nourriture de sa famille, et du profit +par-dessus le marché. Il cueillait dans ses prés du foin à pleins +charrois, et, sauf celui qui était au bord du ruisseau, et qui était +un peu ennuyé par le jonc, c'était du fourrage connu dans l'endroit +pour être de première qualité.</p> + +<p>La maison du père Barbeau était bien bâtie, couverte en tuile, établie +en bon air sur la côte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de +six journaux. Enfin il avait, derrière sa grange, <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> un beau verger, +que nous appelons chez nous une ouche, où le fruit abondait tant en +prunes qu'en guignes, en poires et en cormes. Mêmement les noyers de +ses bordures étaient les plus vieux et les plus gros de deux lieues +aux entours.</p> + +<p>Le père Barbeau était un homme de bon courage, pas méchant, et +très-porté pour sa famille, sans être injuste à ses voisins et +paroissiens.</p> + +<p>Il avait déjà trois enfants, quand la mère Barbeau, voyant sans doute +qu'elle avait assez de bien pour cinq, et qu'il fallait se dépêcher, +parce que l'âge lui venait, s'avisa de lui en donner deux à la fois, +deux beaux garçons; et, comme ils étaient si pareils qu'on ne pouvait +presque pas les distinguer l'un de l'autre, on reconnut bien vite que +c'étaient deux bessons, c'est-à-dire deux jumeaux d'une parfaite +ressemblance.</p> + +<p>La mère Sagette, qui les reçut dans son tablier comme ils venaient au +monde, n'oublia pas de faire au premier né une petite croix sur le +bras avec son aiguille, parce que, disait-elle, un bout de ruban ou un +collier peut se confondre et faire perdre le droit d'aînesse. Quand +l'enfant sera plus fort, dit-elle, il faudra lui faire une marque <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +qui ne puisse jamais s'effacer; à quoi l'on ne manqua pas. L'aîné fut +nommé Sylvain, dont on fit bientôt Sylvinet, pour le distinguer de son +frère aîné, qui lui avait servi de parrain; et le cadet fut appelé +Landry, nom qu'il garda comme il l'avait reçu au baptême, parce que +son oncle, qui était son parrain, avait gardé de son jeune âge la +coutume d'être appelé Landriche.</p> + +<p>Le père Barbeau fut un peu étonné, quand il revint du marché, de voir +deux petites têtes dans le berceau. «Oh! oh! fit-il, voilà un berceau +qui est trop étroit. Demain matin, il me faudra l'agrandir.» Il était +un peu menuisier de ses mains, sans avoir appris, et il avait fait la +moitié de ses meubles. Il ne s'étonna pas autrement et alla soigner sa +femme, qui but un grand verre de vin chaud, et ne s'en porta que +mieux.—Tu travailles si bien, ma femme, lui dit-il, que ça doit me +donner du courage. Voilà deux enfants de plus à nourrir, dont nous +n'avions pas absolument besoin; ça veut dire qu'il ne faut pas que je +me repose de cultiver nos terres et d'élever nos bestiaux. Sois +tranquille; on travaillera; mais ne m'en donne pas trois la prochaine +fois, car ça serait trop.</p> + +<p>La mère Barbeau se prit à pleurer, dont le père <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> Barbeau se mit +fort en peine.—Bellement, bellement, dit-il, il ne faut te chagriner, +ma bonne femme. Ce n'est pas par manière de reproche que je t'ai dit +cela, mais par manière de remercîment, bien au contraire. Ces deux +enfants-là sont beaux et bien faits; ils n'ont point de défauts sur le +corps, et j'en suis content.</p> + +<p>—Alas! mon Dieu, dit la femme, je sais bien que vous ne me les +reprochez pas, notre maître; mais moi j'ai du souci, parce qu'on m'a +dit qu'il n'y avait rien de plus chanceux et de plus malaisé à élever +que des bessons. Ils se font tort l'un à l'autre, et, presque +toujours, il faut qu'un des deux périsse pour que l'autre se porte +bien.</p> + +<p>—Oui-da! dit le père: est-ce la vérité? Tant qu'à moi, ce sont les +premiers bessons que je vois. Le cas n'est point fréquent. Mais voici +la mère Sagette qui a de la connaissance là-dessus, et qui va nous +dire ce qui en est.</p> + +<p>La mère Sagette étant appelée, répondit:—Fiez-vous à moi: ces deux +bessons-là vivront bel et bien, et ne seront pas plus malades que +d'autres enfants. Il y a cinquante ans que je fais le métier de +sage-femme, et que je vois naître, vivre, ou mourir tous les enfants +du canton. Ce n'est <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> donc pas la première fois que je reçois des +jumeaux. D'abord, la ressemblance ne fait rien à leur santé. Il y en a +qui ne se ressemblent pas plus que vous et moi, et souvent il arrive +que l'un est fort et l'autre faible; ce qui fait que l'un vit et que +l'autre meurt; mais regardez les vôtres, ils sont chacun aussi beau et +aussi bien corporé que s'il était fils unique. Ils ne se sont donc pas +fait dommage l'un à l'autre dans le sein de leur mère; ils sont venus +à bien tous les deux sans trop la faire souffrir et sans souffrir +eux-mêmes. Ils sont jolis à merveille et ne demandent qu'à vivre. +Consolez-vous donc, mère Barbeau, ça vous sera un plaisir de les voir +grandir; et, s'ils continuent, il n'y aura guère que vous et ceux qui +les verront tous les jours qui pourrez faire entre eux une différence; +car je n'ai jamais vu deux bessons si pareils. On dirait deux petits +perdreaux sortant de l'œuf; c'est si gentil et si semblable, qu'il +n'y a que la mère-perdrix qui les reconnaisse.</p> + +<p>—A la bonne heure! fit le père Barbeau en se grattant la tête; mais +j'ai ouï dire que les bessons prenaient tant d'amitié l'un pour +l'autre, que quand ils se quittaient ils ne pouvaient plus vivre, <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +et qu'un des deux, tout au moins, se laissait consumer par le chagrin, +jusqu'à en mourir.</p> + +<p>—C'est la vraie vérité, dit la mère Sagette; mais écoutez ce qu'une +femme d'expérience va vous dire. Ne le mettez pas en oubliance; car, +dans le temps où vos enfants seront en âge de vous quitter, je ne +serai peut-être plus de ce monde pour vous conseiller. Faites +attention, dès que vos bessons commenceront à se reconnaître, de ne +pas les laisser toujours ensemble. Emmenez l'un au travail pendant que +l'autre gardera la maison. Quand l'un ira pêcher, envoyez l'autre à la +chasse; quand l'un gardera les moutons, que l'autre aille voir les +bœufs au pacage; quand vous donnerez à l'un du vin à boire, donnez +à l'autre un verre d'eau, et réciproquement. Ne les grondez point ou +ne les corrigez point tous les deux en même temps; ne les habillez pas +de même; quand l'un aura un chapeau, que l'autre ait une casquette, et +que surtout leurs blouses ne soient pas du même bleu. Enfin, par tous +les moyens que vous pourrez imaginer, empêchez-les de se confondre +l'un avec l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de +l'autre. Ce que je vous dis là, j'ai grand peur que vous ne le mettiez +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> dans l'oreille du chat; mais si vous ne le faites pas, vous vous +en repentirez grandement un jour.</p> + +<p>La mère Sagette parlait d'or et on la crut. On lui promit de faire +comme elle disait, et on lui fit un beau présent avant de la renvoyer. +Puis, comme elle avait bien recommandé que les bessons ne fussent +point nourris du même lait, on s'enquit vitement d'une nourrice.</p> + +<p>Mais il ne s'en trouva point dans l'endroit. La mère Barbeau, qui +n'avait pas compté sur deux enfants, et qui avait nourri elle-même +tous les autres, n'avait pas pris ses précautions à l'avance. Il +fallut que le père Barbeau partît pour chercher cette nourrice dans +les environs; et pendant ce temps, comme la mère ne pouvait pas +laisser pâtir ses petits, elle leur donna le sein à l'un comme à +l'autre.</p> + +<p>Les gens de chez nous ne se décident pas vite, et, quelque riche qu'on +soit, il faut toujours un peu marchander. On savait que les Barbeau +avaient de quoi payer, et on pensait que la mère, qui n'était plus de +la première jeunesse, ne pourrait point garder deux nourrissons sans +s'épuiser. Toutes les nourrices que le père Barbeau put <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> trouver +lui demandèrent donc 18 livres par mois, ni plus ni moins qu'à un +bourgeois.</p> + +<p>Le père Barbeau n'aurait voulu donner que 12 ou 15 livres, estimant +que c'était beaucoup pour un paysan. Il courut de tous les côtés et +disputa un peu sans rien conclure. L'affaire ne pressait pas beaucoup; +car deux enfants si petits ne pouvaient pas fatiguer la mère, et ils +étaient si bien portants, si tranquilles, si peu braillards l'un et +l'autre, qu'ils ne faisaient presque pas plus d'embarras qu'un seul +dans la maison. Quand l'un dormait, l'autre dormait aussi. Le père +avait arrangé le berceau, et quand ils pleuraient tous deux à la fois, +on les berçait et on les apaisait en même temps.</p> + +<p>Enfin le père Barbeau fit un arrangement avec une nourrice pour 15 +livres, et il ne se tenait plus qu'à cent sous d'épingles, lorsque sa +femme lui dit:—Bah! notre maître, je ne vois pas pourquoi nous allons +dépenser 180 ou 200 livres par an, comme si nous étions des messieurs +et dames, et comme si j'étais hors d'âge pour nourrir mes enfants. +J'ai plus de lait qu'il n'en faut pour cela. Ils ont déjà un mois, nos +garçons, et voyez s'ils ne sont pas en bon état! La Merlaude que vous +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> voulez donner pour nourrice à un des deux n'est pas moitié si +forte et si saine que moi: son lait a déjà dix-huit mois, et ce n'est +pas ce qu'il faut à un enfant si jeune. La Sagette nous a dit de ne +pas nourrir nos bessons du même lait, pour les empêcher de prendre +trop d'amitié l'un pour l'autre, c'est vrai qu'elle l'a dit; mais +n'a-t-elle pas dit aussi qu'il fallait les soigner également bien, +parce que, après tout, les bessons n'ont pas la vie tout à fait aussi +forte que les autres enfants? J'aime mieux que les nôtres s'aiment +trop, que s'il faut sacrifier l'un à <ins class="correction" title="l'aure">l'autre</ins>. Et puis, lequel des deux +mettrons-nous en nourrice? Je vous confesse que j'aurais autant de +chagrin à me séparer de l'un comme de l'autre. Je peux dire que j'ai +bien aimé tous mes enfants, mais, je ne sais comment la chose se fait, +m'est avis que ceux-ci sont encore les plus mignons et les plus +gentils que j'aie portés dans mes bras. J'ai pour eux un je ne sais +quoi qui me fait toujours craindre de les perdre. Je vous en prie, mon +mari, ne pensez plus à cette nourrice; nous ferons pour le reste tout +ce que la Sagette a recommandé. Comment voulez-vous que des enfants à +la mamelle se prennent de trop grande amitié, quand c'est tout <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> au +plus s'ils connaîtront leurs mains d'avec leurs pieds quand ils seront +en sevrage?</p> + +<p>—Ce que tu dis là n'est pas faux, ma femme, répondit le père Barbeau +en regardant sa femme, qui était encore fraîche et forte comme on en +voit peu; mais si, pourtant, à mesure que ces enfants grossiront, ta +santé venait à dépérir?</p> + +<p>—N'ayez peur, dit la Barbeaude, je me sens d'aussi bon appétit que si +j'avais quinze ans; et d'ailleurs, si je sentais que je m'épuise, je +vous promets que je ne vous le cacherais pas, et il serait toujours +temps de mettre un de ces pauvres enfants hors de chez nous.</p> + +<p>Le père Barbeau se rendit, d'autant plus qu'il aimait bien autant ne +pas faire de dépense inutile. La mère Barbeau nourrit ses bessons sans +se plaindre et sans souffrir, et même elle était d'un si beau naturel +que, deux ans après le sevrage de ses petits, elle mit au monde une +jolie petite fille qui eut nom Nanette, et qu'elle nourrit aussi +elle-même. Mais c'était un peu trop, et elle eût eu peine à en venir à +bout, si sa fille aînée, qui était à son premier enfant, ne l'eût +soulagée de temps en temps, en donnant le sein à sa petite sœur.</p> + +<p>De cette manière, toute la famille grandit et <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> grouilla bientôt au +soleil, les petits oncles et les petites tantes avec les petits neveux +et les petites nièces, qui n'avaient pas à se reprocher d'être +beaucoup plus turbulents ou plus raisonnables les uns que les autres.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>II.</h2> + +<p>Les bessons croissaient à plaisir sans être malades plus que d'autres +enfants, et mêmement ils avaient le tempérament si doux et si bien +façonné qu'on eût dit qu'ils ne souffraient point de leurs dents ni de +leur croît, autant que le reste du petit monde.</p> + +<p>Ils étaient blonds et restèrent blonds toute leur vie. Ils avaient +tout à fait bonne mine, de grands yeux bleus, les épaules bien +avalées, le corps droit et bien planté, plus de taille et de hardiesse +que tous ceux de leur âge, et tous les gens des alentours qui +passaient par le bourg de Cosse, s'arrêtaient pour les regarder, pour +s'émerveiller de leur retirance, et chacun s'en allait disant:—C'est +tout de même une jolie paire de gars.</p> + +<p>Cela fut cause que, de bonne heure, les bessons <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> s'accoutumèrent à +être examinés et questionnés, et à ne point devenir honteux et sots en +grandissant. Ils étaient à leur aise avec tout le monde, et, au lieu +de se cacher derrière les buissons, comme font les enfants de chez +nous quand ils aperçoivent un étranger, ils affrontaient le premier +venu, mais toujours très-honnêtement, et répondaient à tout ce qu'on +leur demandait, sans baisser la tête et sans se faire prier. Au +premier moment, on ne faisait point entre eux de différence et on +croyait voir un œuf et un œuf. Mais, quand on les avait observés +un quart d'heure, on voyait que Landry était une miette plus grand et +plus fort, qu'il avait le cheveu un peu plus épais, le nez plus fort +et l'œil plus vif. Il avait aussi le front plus large et l'air plus +décidé, et mêmement un signe que son frère avait à la joue droite, il +l'avait à la joue gauche et beaucoup plus marqué. Les gens de +l'endroit les reconnaissaient donc bien; mais cependant il leur +fallait un petit moment, et, à la tombée de la nuit ou à une petite +distance, ils s'y trompaient quasi tous, d'autant plus que les bessons +avaient la voix toute pareille, et que, comme ils savaient bien qu'on +pouvait les confondre, ils répondaient au nom l'un de l'autre <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +sans se donner la peine de vous avertir de la méprise. Le père Barbeau +lui-même s'y embrouillait quelquefois. Il n'y avait, ainsi que la +Sagette l'avait annoncé, que la mère qui ne s'y embrouillât jamais, +fût-ce à la grande nuit, ou du plus loin qu'elle pouvait les voir +venir ou les entendre parler.</p> + +<p>En fait, l'un valait l'autre, et si Landry avait une idée de gaieté et +de courage de plus que son aîné, Sylvinet était si amiteux et si fin +d'esprit qu'on ne pouvait pas l'aimer moins que son cadet. On pensa +bien, pendant trois mois, à les empêcher de trop s'accoutumer l'un à +l'autre. Trois mois, c'est beaucoup, en campagne, pour observer une +chose contre la coutume. Mais, d'un côté, on ne voyait point que cela +fît grand effet; d'autre part, M. le curé avait dit que la mère +Sagette était une radoteuse et que ce que le bon Dieu avait mis dans +les lois de la nature ne pouvait être défait par les hommes. Si bien +qu'on oublia peu à peu tout ce qu'on s'était promis de faire. La +première fois qu'on leur ôta leur fourreau pour les conduire à la +messe en culottes, ils furent habillés du même drap, car ce fut un +jupon de leur mère qui servit pour les deux habillements, <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> et la +façon fut la même, le tailleur de la paroisse n'en connaissant point +deux.</p> + +<p>Quand l'âge leur vint, on remarqua qu'ils avaient le même goût pour la +couleur, et quand leur tante Rosette voulut leur faire cadeau à chacun +d'une cravate, à la nouvelle année, ils choisirent tous deux la même +cravate lilas au mercier colporteur qui promenait sa marchandise de +porte en porte sur le dos de son cheval percheron. La tante leur +demanda si c'était pour l'idée qu'ils avaient d'être toujours habillés +l'un comme l'autre. Mais les bessons n'en cherchaient pas si long; +Sylvinet répondit que c'était la plus jolie couleur et le plus joli +dessin de cravate qu'il y eût dans tout le ballot du mercier, et de +suite Landry assura que toutes les autres cravates étaient vilaines.</p> + +<p>—Et la couleur de mon cheval, dit le marchand en souriant, comment la +trouvez-vous?</p> + +<p>—Bien laide, dit Landry. Il ressemble à une vieille pie.</p> + +<p>—Tout à fait laide, dit Sylvinet. C'est absolument une pie mal +plumée.</p> + +<p>—Vous voyez bien, dit le mercier à la tante, d'un air judicieux, que +ces enfants-là ont la même vue. Si l'un voit jaune ce qui est rouge, +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> aussitôt l'autre verra rouge ce qui est jaune, et il ne faut pas +les contrarier là-dessus, car on dit que quand on veut empêcher les +bessons de se considérer comme les deux empreintes d'un même dessin, +ils deviennent idiots et ne savent plus du tout ce qu'ils disent.—Le +mercier disait cela parce que ses cravates lilas étaient mauvais teint +et qu'il avait envie d'en vendre deux à la fois.</p> + +<p>Par la suite du temps, tout alla de même, et les bessons furent +habillés si pareillement, qu'on avait encore plus souvent lieu de les +confondre, et soit par malice d'enfant, soit par la force de cette loi +de nature que le curé croyait impossible à défaire, quand l'un avait +cassé le bout de son sabot, bien vite l'autre écornait le sien du même +pied; quand l'un déchirait sa veste ou sa casquette, sans tarder, +l'autre imitait si bien la déchirure, qu'on aurait dit que le même +accident l'avait occasionnée: et puis, mes bessons de rire et de +prendre un air sournoisement innocent quand on leur demandait compte +de la chose.</p> + +<p>Bonheur ou malheur, cette amitié-là augmentait toujours avec l'âge, et +le jour où ils surent raisonner un peu, ces enfants se dirent qu'ils +ne <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> pouvaient pas s'amuser avec d'autres enfants quand un des deux +ne s'y trouvait pas; et le père ayant essayé d'en garder un toute la +journée avec lui, tandis que l'autre restait avec la mère, tous les +deux furent si tristes, si pâles et si lâches au travail, qu'on les +crut malades. Et puis quand ils se retrouvèrent le soir, ils s'en +allèrent tous deux par les chemins, se tenant par la main et ne +voulant plus rentrer, tant ils avaient d'aise d'être ensemble, et +aussi parce qu'ils boudaient un peu leurs parents de leur avoir fait +ce chagrin-là. On n'essaya plus guère de recommencer, car il faut dire +que le père et la mère, mêmement les oncles et les tantes, les frères +et les sœurs, avaient pour les bessons une amitié qui tournait un +peu en faiblesse. Ils en étaient fiers, à force d'en recevoir des +compliments, et aussi parce que c'était, de vrai, deux enfants qui +n'étaient ni laids, ni sots, ni méchants. De temps en temps, le père +Barbeau s'inquiétait bien un peu de ce que deviendrait cette +accoutumance d'être toujours ensemble quand ils seraient en âge +d'homme, et se remémorant les paroles de la Sagette, il essayait de +les taquiner pour les rendre jaloux l'un de l'autre. S'ils faisaient +une petite faute, il tirait les oreilles <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> de Sylvinet par exemple, +disant à Landry: Pour cette fois, je te pardonne à toi, parce que tu +es ordinairement le plus raisonnable. Mais cela consolait Sylvinet +d'avoir chaud aux oreilles, de voir qu'on avait épargné son frère, et +Landry pleurait comme si c'était lui qui avait reçu la correction. On +tenta aussi de donner, à l'un seulement, quelque chose dont tous deux +avaient envie; mais tout aussitôt, si c'était chose bonne à manger, +ils partageaient; ou si c'était toute autre amusette ou épelette à +leur usage, ils le mettaient en commun, ou se le donnaient et +redonnaient l'un à l'autre, sans distinction du tien et du mien. +Faisait-on à l'un un compliment de sa conduite, en ayant l'air de ne +pas rendre justice à l'autre, cet autre était content et fier de voir +encourager et caresser son besson, et se mettait à le flatter et à le +caresser aussi. Enfin, c'était peine perdue que de vouloir les diviser +d'esprit ou de corps, et comme on n'aime guère à contrarier des +enfants qu'on chérit, même quand c'est pour leur bien, on laissa vite +aller les choses comme Dieu voulut; ou bien on se fit de ces petites +picoteries un jeu dont les deux bessons n'étaient point dupes. Ils +étaient fort malins, et quelquefois, pour qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> les laissât +tranquilles, ils faisaient mine de se disputer et de se battre; mais +ce n'était qu'un amusement de leur part, et ils n'avaient garde, en se +roulant l'un sur l'autre, de se faire le moindre mal; si quelque +badaud s'étonnait de les voir en bisbille, ils se cachaient pour rire +de lui, et on les entendait babiller et chantonner ensemble comme deux +merles dans une branche.</p> + +<p>Malgré cette grande ressemblance et cette grande inclination, Dieu, +qui n'a rien fait d'absolument pareil dans le ciel et sur la terre, +voulut qu'ils eussent un sort bien différent, et c'est alors qu'on vit +que c'étaient deux créatures séparées dans l'idée du bon Dieu, et +différentes dans leur propre tempérament.</p> + +<p>On ne vit la chose qu'à l'essai, et cet essai arriva après qu'ils +eurent fait ensemble leur première communion. La famille du père +Barbeau augmentait, grâce à ses deux filles aînées qui ne chômaient +pas de mettre de beaux enfants au monde. Son fils aîné, Martin, un +beau et brave garçon, était au service; ses gendres travaillaient +bien, mais l'ouvrage n'abondait pas toujours. Nous avons eu, dans nos +pays, une suite de mauvaises <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> années, tant pour les vimaires du +temps que pour les embarras du commerce, qui ont délogé plus d'écus de +la poche des gens de campagne qu'elles n'y en ont fait rentrer. Si +bien que le père Barbeau n'était pas assez riche pour garder tout son +monde avec lui, et il fallait bien songer à mettre ses bessons en +condition chez les autres. Le père Caillaud, de la Priche, lui offrit +d'en prendre un pour toucher ses bœufs, parce qu'il avait un fort +domaine à faire valoir, et que tous ses garçons étaient trop grands ou +trop jeunes pour cette besogne-là. La mère Barbeau eut grand'peur et +grand chagrin quand son mari lui en parla pour la première fois. On +eût dit qu'elle n'avait jamais prévu que la chose dût arriver à ses +bessons, et pourtant elle s'en était inquiétée leur vie durant; mais, +comme elle était grandement soumise à son mari, elle ne sut que dire. +Le père avait bien du souci aussi pour son compte, et il prépara la +chose de loin. D'abord les deux bessons pleurèrent et passèrent trois +jours à travers bois et prés, sans qu'on les vît, sauf à l'heure des +repas. Ils ne disaient mot à leurs parents, et quand on leur demandait +s'ils avaient pensé à se soumettre, ils ne répondaient <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> rien, mais +ils raisonnaient beaucoup quand ils étaient ensemble.</p> + +<p>Le premier jour ils ne surent que se lamenter tous deux, et se tenir +par les bras comme s'ils avaient crainte qu'on ne vînt les séparer par +force. Mais le père Barbeau ne l'eût point fait. Il avait la sagesse +d'un paysan, qui est faite moitié de patience et moitié de confiance +dans l'effet du temps. Aussi le lendemain, les bessons voyant qu'on ne +les taboulait point, et que l'on comptait que la raison leur +viendrait, se trouvèrent-ils plus effrayés de la volonté paternelle +qu'ils ne l'eussent été par menaces et châtiments.—Il faudra pourtant +bien nous y ranger, dit Landry, et c'est à savoir lequel de nous s'en +ira; car on nous a laissé le choix, et le père Caillaud a dit qu'il ne +pouvait pas nous prendre tous les deux.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça me fait que je parte ou que je reste, dit Sylvinet, +puisqu'il faut que nous nous quittions? Je ne pense seulement pas à +l'affaire d'aller vivre ailleurs; si j'y allais avec toi, je me +désaccoutumerais bien de la maison.</p> + +<p>—Ça se dit comme ça, reprit Landry, et pourtant celui qui restera +avec nos parents aura plus de consolation et moins d'ennui que celui +qui ne <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> verra plus ni son besson, ni son père, ni sa mère, ni son +jardin, ni ses bêtes, ni tout ce qui a coutume de lui faire plaisir.</p> + +<p>Landry disait cela d'un air assez résolu; mais Sylvinet se remit à +pleurer; car il n'avait pas autant de résolution que son frère, et +l'idée de tout perdre et de tout quitter à la fois lui fit tant de +peine qu'il ne pouvait plus s'arrêter dans ses larmes.</p> + +<p>Landry pleurait aussi, mais pas autant, et pas de la même manière; car +il pensait toujours à prendre pour lui le plus gros de la peine, et il +voulait voir ce que son frère en pouvait supporter, afin de lui +épargner tout le reste. Il connut bien que Sylvinet avait plus peur +que lui d'aller habiter un endroit étranger et de se donner à une +famille autre que la sienne.</p> + +<p>—Tiens, frère, lui dit-il, si nous pouvons nous décider à la +séparation, mieux vaut que je m'en aille. Tu sais bien que je suis un +peu plus fort que toi et que quand nous sommes malades, ce qui arrive +presque toujours en même temps, la fièvre se met plus fort après toi +qu'après moi. On dit que nous mourrons peut-être si l'on nous sépare. +Moi je ne crois pas que je mourrai; mais <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> je ne répondrais pas de +toi, et c'est pour cela que j'aime mieux te savoir avec notre mère, +qui te consolera et te soignera. De fait, si l'on fait chez nous une +différence entre nous deux, ce qui ne paraît guère, je crois bien que +c'est toi qui es le plus chéri, et je sais que tu es le plus mignon et +le plus amiteux. Reste donc, moi je partirai. Nous ne serons pas loin +l'un de l'autre. Les terres du père Caillaud touchent les nôtres, et +nous nous verrons tous les jours. Moi j'aime la peine et ça me +distraira, et comme je cours mieux que toi, je viendrai plus vite te +trouver aussitôt que j'aurai fini ma journée. Toi, n'ayant pas +grand'chose à faire, tu viendras en te promenant me voir à mon +ouvrage. Je serai bien moins inquiet à ton sujet que si tu étais +dehors et moi dedans la maison. Par ainsi, je te demande d'y rester.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>III.</h2> + +<p>Sylvinet ne voulut point entendre à cela; quoiqu'il eût le cœur +plus tendre que Landry pour son père, sa mère et sa petite Nanette, il +s'effrayait de laisser l'endosse à son cher besson.</p> + +<p>Quand ils eurent bien discuté, ils tirèrent à la <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> courtepaille et +le sort tomba sur Landry. Sylvinet ne fut pas content de l'épreuve et +voulut tenter à pile ou face avec un gros sou. Face tomba trois fois +pour lui, c'était toujours à Landry de partir.</p> + +<p>—Tu vois bien que le sort le veut, dit Landry, et tu sais qu'il ne +faut pas contrarier le sort.</p> + +<p>Le troisième jour, Sylvinet pleura bien encore, mais Landry ne pleura +presque plus. La première idée du départ lui avait fait peut-être une +plus grosse peine qu'à son frère, parce qu'il avait mieux senti son +courage et qu'il ne s'était pas endormi sur l'impossibilité de +résister à ses parents; mais, à force de penser à son mal, il l'avait +plus vite usé, et il s'était fait beaucoup de raisonnements, tandis +qu'à force de se désoler, Sylvinet n'avait pas eu le courage de se +raisonner: si bien que Landry était tout décidé à partir, que Sylvinet +ne l'était point encore à le voir s'en aller.</p> + +<p>Et puis Landry avait un peu plus d'amour-propre que son frère. On leur +avait tant dit qu'ils ne seraient jamais qu'une moitié d'homme s'ils +ne s'habituaient pas à se quitter, que Landry, qui commençait à sentir +l'orgueil de ses quatorze ans, avait envie de montrer qu'il n'était +plus un <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> enfant. Il avait toujours été le premier à persuader et à +entraîner son frère, depuis la première fois qu'ils avaient été +chercher un nid au faîte d'un arbre, jusqu'au jour où ils se +trouvaient. Il réussit donc encore cette fois-là à le tranquilliser, +et, le soir, en rentrant à la maison, il déclara à son père que son +frère et lui se rangeaient au devoir, qu'ils avaient tiré au sort, et +que c'était à lui, Landry, d'aller toucher les grands bœufs de la +Priche.</p> + +<p>Le père Barbeau prit ses deux bessons sur un de ses genoux, quoiqu'ils +fussent déjà grands et forts, et il leur parla ainsi:</p> + +<p>—Mes enfants, vous voilà en âge de raison, je le connais à votre +soumission et j'en suis content. Souvenez-vous que quand les enfants +font plaisir à leurs père et mère, ils font plaisir au grand Dieu du +ciel qui les en récompense un jour ou l'autre. Je ne veux pas savoir +lequel de vous deux s'est soumis le premier. Mais Dieu le sait, et il +bénira celui-là pour avoir bien parlé, comme il bénira aussi l'autre +pour avoir bien écouté.</p> + +<p>Là-dessus il conduisit ses bessons auprès de leur mère pour qu'elle +leur fît son compliment; <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> mais la mère Barbeau eut tant de peine à +se retenir de pleurer, qu'elle ne put rien leur dire et se contenta de +les embrasser.</p> + +<p>Le père Barbeau, qui n'était pas un maladroit, savait bien lequel des +deux avait le plus de courage et lequel avait le plus d'attache. Il ne +voulut point laisser froidir la bonne volonté de Sylvinet, car il +voyait que Landry était tout décidé pour lui-même, et qu'une seule +chose, le chagrin de son frère, pouvait le faire broncher. Il éveilla +donc Landry avant le jour, en ayant bien soin de ne pas secouer son +aîné, qui dormait à côté de lui.</p> + +<p>—Allons, petit, lui dit-il tout bas, il nous faut partir pour la +Priche avant que ta mère te voye, car tu sais qu'elle a du chagrin, et +il faut lui épargner les adieux. Je vas te conduire chez ton nouveau +maître et porter ton paquet.</p> + +<p>—Ne dirai-je pas adieu à mon frère? demanda Landry. Il m'en voudra si +je le quitte sans l'avertir.</p> + +<p>—Si ton frère s'éveille et te voit partir, il pleurera, il réveillera +votre mère, et votre mère pleurera encore plus fort, à cause de votre +chagrin. Allons, Landry, tu es un garçon de grand cœur, et tu ne +voudrais pas rendre ta mère malade. <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> Fais ton devoir tout entier, +mon enfant; pars sans faire semblant de rien. Pas plus tard que ce +soir, je te conduirai ton frère, et comme c'est demain dimanche, tu +viendras voir ta mère sur le jour.</p> + +<p>Landry obéit bravement et passa la porte de la maison sans regarder +derrière lui. La mère Barbeau n'était pas si bien endormie ni si +tranquille qu'elle n'eût entendu tout ce que son homme disait à +Landry. La pauvre femme, sentant la raison de son mari, ne bougea et +se contenta d'écarter un peu son rideau pour voir sortir Landry. Elle +eut le cœur si gros qu'elle se jeta à bas du lit pour aller +l'embrasser, mais elle s'arrêta quand elle fut devant le lit des +bessons, où Sylvinet dormait encore à pleins yeux. Le pauvre garçon +avait tant pleuré depuis trois jours et quasi trois nuits, qu'il était +vanné par la fatigue, et même il se sentait d'un peu de fièvre, car il +se tournait et retournait sur son coussin, envoyant de gros soupirs et +gémissant sans pouvoir se réveiller.</p> + +<p>Alors la mère Barbeau, voyant et avisant le seul de ses bessons qui +lui restât, ne put pas s'empêcher de se dire que c'était celui qu'elle +eût vu partir avec le plus de peine. Il est bien vrai qu'il était <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +le plus sensible des deux, soit qu'il eût le tempérament moins fort, +soit que Dieu, dans sa loi de nature, ait écrit que de deux personnes +qui s'aiment, soit d'amour, soit d'amitié, il y en a toujours une qui +doit donner son cœur plus que l'autre. Le père Barbeau avait un +brin de préférence pour Landry, parce qu'il faisait cas du travail et +du courage plus que des caresses et des attentions. Mais la mère avait +ce brin de préférence pour le plus gracieux et le plus câlin, qui +était Sylvinet.</p> + +<p>La voilà donc qui se prend à regarder son pauvre gars, tout pâle et +tout défait, et qui se dit que ce serait grand'pitié de le mettre déjà +en condition; que son Landry a plus d'étoffe pour endurer la peine, et +que d'ailleurs l'amitié pour son besson et pour sa mère ne le foule +pas au point de le mettre en danger de maladie. C'est un enfant qui a +une grande idée de son devoir, pensait-elle; mais tout de même, s'il +n'avait pas le cœur un peu dur, il ne serait pas parti comme ça +sans barguigner, sans tourner la tête et sans verser une pauvre larme. +Il n'aurait pas eu la force de faire deux pas sans se jeter sur ses +genoux pour demander courage au bon Dieu, et il se serait approché de +mon lit, où je faisais la frime de dormir, <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> tant seulement pour me +regarder et pour embrasser le bout de mon rideau. Mon Landry est bien +un véritable garçon. Ça ne demande qu'à vivre, à remuer, à travailler +et à changer de place. Mais celui-ci a le cœur d'une fille; c'est +si tendre et si doux qu'on ne peut pas s'empêcher d'aimer ça comme ses +yeux.</p> + +<p>Ainsi devisait en elle-même la mère Barbeau tout en retournant à son +lit, où elle ne se rendormit point, tandis que le père Barbeau +emmenait Landry à travers prés et pacages du côté de la Priche. Quand +ils furent sur une petite hauteur, d'où l'on ne voit plus les +bâtiments de la Cosse aussitôt qu'on se met à la descendre, Landry +s'arrêta et se retourna. Le cœur lui enfla, et il s'assit sur la +fougère, ne pouvant faire un pas de plus. Son père fit mine de ne +point s'en apercevoir et de continuer à marcher. Au bout d'un petit +moment, il l'appela bien doucement en lui disant:</p> + +<p>—Voilà qu'il fait jour, mon Landry; dégageons-nous si nous voulons +arriver avant le soleil levé.</p> + +<p>Landry se releva, et comme il s'était juré de ne point pleurer devant +son père, il rentra ses larmes qui lui venaient dans les yeux grosses +comme des <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> pois. Il fit comme s'il avait laissé tomber son couteau +de sa poche, et il arriva à la Priche sans avoir montré sa peine, qui +pourtant n'était pas mince.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>IV.</h2> + +<p>Le père Caillaud, voyant que des deux bessons on lui amenait le plus +fort et le plus diligent, fut tout aise de le recevoir. Il savait bien +que cela n'avait pas dû se décider sans chagrin, et comme c'était un +brave homme et un bon voisin, fort ami du père Barbeau, il fit de son +mieux pour flatter et encourager le jeune gars. Il lui fit donner +vitement la soupe et un pichet de vin pour lui remettre le cœur, +car il était aisé de voir que le chagrin y était. Il le mena ensuite +avec lui pour lier les bœufs, et il lui fit connaître la manière +dont il s'y prenait. De fait, Landry n'était pas novice dans cette +besogne-là; car son père avait une jolie paire de bœufs, qu'il +avait souvent ajustés et conduits à merveille. Aussitôt que l'enfant +vit les grands bœufs du père Caillaud, qui étaient les mieux tenus, +les mieux nourris et les plus forts de race de tout le pays, il se +sentit chatouillé dans son orgueil d'avoir une si belle aumaille au +bout de son <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> aiguillon. Et puis il était content de montrer qu'il +n'était ni maladroit ni lâche, et qu'on n'avait rien de nouveau à lui +apprendre. Son père ne manqua pas de le faire valoir, et quand le +moment fut venu de partir pour les champs, tous les enfants du père +Caillaud, garçons et filles, grands et petits, vinrent embrasser le +besson, et la plus jeune des filles lui attacha une branchée de fleurs +avec des rubans à son chapeau, parce que c'était son premier jour de +service et comme un jour de fête pour la famille qui le recevait. +Avant de le quitter, son père lui fit une admonestation en présence de +son nouveau maître, lui commandant de le contenter en toutes choses et +d'avoir soin de son bétail comme si c'était son bien propre.</p> + +<p>Là-dessus, Landry ayant promis de faire de son mieux, s'en alla au +labourage, où il fit bonne contenance et bon office tout le jour, et +d'où il revint ayant grand appétit; car c'était la première fois qu'il +travaillait aussi rude, et un peu de fatigue est un souverain remède +contre le chagrin.</p> + +<p>Mais ce fut plus malaisé à passer pour le pauvre Sylvinet, à la +Bessonnière: car il faut vous dire que la maison et la propriété du +père Barbeau, situées au bourg de la Cosse, avaient pris ce nom-là +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> depuis la naissance des deux enfants, et à cause que, peu de +temps après, une servante de la maison avait mis au monde une paire de +bessonnes qui n'avaient point vécu. Or, comme les paysans sont grands +donneurs de sornettes et sobriquets, la maison et la terre avaient +reçu le nom de Bessonnière; et partout où se montraient Sylvinet et +Landry, les enfants ne manquaient pas de crier autour d'eux:—Voilà +les bessons de la Bessonnière!</p> + +<p>Or donc, il y avait grande tristesse ce jour-là à la Bessonnière du +père Barbeau. Sitôt que Sylvinet fut éveillé, et qu'il ne vit point +son frère à son côté, il se douta de la vérité, mais il ne pouvait +croire que Landry pût être parti comme cela sans lui dire adieu; et il +était fâché contre lui au milieu de sa peine.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je lui ai donc fait, disait-il à sa mère, et en quoi +ai-je pu le mécontenter? Tout ce qu'il m'a conseillé de faire, je m'y +suis toujours rendu; et quand il m'a recommandé de ne point pleurer +devant vous, ma mère mignonne, je me suis retenu de pleurer, tant que +la tête m'en sautait. Il m'avait promis de ne pas s'en aller sans me +dire encore des paroles pour me donner courage, <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> et sans déjeuner +avec moi au bout de la Chenevière, à l'endroit où nous avions coutume +d'aller causer et nous amuser tous les deux. Je voulais lui faire son +paquet et lui donner mon couteau qui vaut mieux que le sien. Vous lui +aviez donc fait son paquet hier soir sans me rien dire, ma mère, et +vous saviez donc qu'il voulait s'en aller sans me dire adieu?</p> + +<p>—J'ai fait la volonté de ton père, répondit la mère Barbeau.</p> + +<p>Et elle dit tout ce qu'elle put s'imaginer pour le consoler. Il ne +voulait entendre à rien; et ce ne fut que quand il vit qu'elle +pleurait aussi, qu'il se mit à l'embrasser, à lui demander pardon +d'avoir augmenté sa peine, et à lui promettre de rester avec elle pour +la dédommager. Mais aussitôt qu'elle l'eut quitté pour vaquer à la +basse-cour et à la lessive, il se prit de courir du côté de la Priche, +sans même songer où il allait, mais se laissant emporter par son +instinct comme un pigeon qui court après sa pigeonne sans +s'embarrasser du chemin.</p> + +<p>Il aurait été jusqu'à la Priche s'il n'avait rencontré son père qui en +revenait, et qui le prit par la main pour le ramener, en lui +disant:—Nous <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> irons ce soir, mais il ne faut pas détemcer ton +frère pendant qu'il travaille, ça ne contenterait pas son maître; +d'ailleurs la femme de chez nous est dans la peine, et je compte que +c'est toi qui la consoleras.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>V.</h2> + +<p>Sylvinet revint se pendre aux jupons de sa mère comme un petit enfant, +et ne la quitta point de la journée, lui parlant toujours de Landry et +ne pouvant pas se défendre de penser à lui, en passant par tous les +endroits et recoins où ils avaient eu coutume de passer ensemble. Le +soir il alla à la Priche avec son père, qui voulut l'accompagner. +Sylvinet était comme fou d'aller embrasser son besson, et il n'avait +pas pu souper, tant il avait hâte de partir. Il comptait que Landry +viendrait au-devant de lui, et il s'imaginait toujours le voir +accourir. Mais Landry, quoiqu'il en eût bonne envie, ne bougea point. +Il craignit d'être moqué par les jeunes gens et les gars de la Priche +pour cette amitié bessonnière qui passait pour une sorte de maladie, +si bien que Sylvinet le trouva à table, buvant et mangeant <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> comme +s'il eût été toute sa vie avec la famille Caillaud.</p> + +<p>Aussitôt que Landry le vit entrer, pourtant, le cœur lui sauta de +joie, et s'il ne se fût pas contenu, il aurait fait tomber la table et +le banc pour l'embrasser plus vite. Mais il n'osa, parce que ses +maîtres le regardaient curieusement, se faisant un amusement de voir +dans cette amitié une chose nouvelle et un phénomène de nature, comme +disait le maître d'école de l'endroit.</p> + +<p>Aussi, quand Sylvinet vint se jeter sur lui, l'embrasser tout en +pleurant, et se serrer contre lui comme un oiseau se pousse dans le +nid contre son frère pour se réchauffer, Landry fut fâché à cause des +autres, tandis qu'il ne pouvait pourtant pas l'empêcher d'être content +pour son compte; mais il voulait avoir l'air plus raisonnable que son +frère, et il lui fit de temps en temps signe de s'observer, ce qui +étonna et fâcha grandement Sylvinet. Là-dessus, le père Barbeau +s'étant mis à causer et à boire un coup ou deux avec le père Caillaud, +les deux bessons sortirent ensemble, Landry voulant bien aimer et +caresser son frère comme en secret. Mais les autres gars les +observèrent de loin; et mêmement la petite Solange, <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> la plus jeune +des filles du père Caillaud, qui était maligne et curieuse comme un +vrai linot, les suivit à petits pas jusque dans la coudrière, riant +d'un air penaud quand ils faisaient attention à elle, mais n'en +démordant point, parce qu'elle s'imaginait toujours qu'elle allait +voir quelque chose de singulier, et ne sachant pourtant pas ce qu'il +peut y avoir de surprenant dans l'amitié de deux frères.</p> + +<p>Sylvinet, quoiqu'il fût étonné de l'air tranquille dont son frère +l'avait abordé, ne songea pourtant pas à lui en faire reproche, tant +il était content de se trouver avec lui. Le lendemain, Landry sentant +qu'il s'appartenait, parce que le père Caillaud lui avait donné +licence de tout devoir, il partit de si grand matin qu'il pensa +surprendre son frère au lit. Mais malgré que Sylvinet fût le plus +dormeur des deux, il s'éveilla dans le moment que Landry passait la +barrière de l'ouche, et s'en courut nu-pieds comme si quelque chose +lui eût dit que son besson approchait de lui. Ce fut pour Landry une +journée de parfait contentement. Il avait du plaisir à revoir sa +famille et sa maison, depuis qu'il savait qu'il n'y reviendrait pas +tous les jours, et que ce serait pour lui comme <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> une récompense. +Sylvinet oublia toute sa peine jusqu'à la moitié du jour. Au déjeuner, +il s'était dit qu'il dînerait avec son frère; mais quand le dîner fut +fini, il pensa que le souper serait le dernier repas, et il commença +d'être inquiet et mal à son aise. Il soignait et câlinait son besson à +plein cœur, lui donnant ce qu'il y avait de meilleur à manger, le +croûton de son pain et le cœur de sa salade; et puis il +s'inquiétait de son habillement, de sa chaussure, comme s'il eût dû +s'en aller bien loin, et comme s'il était bien à plaindre, sans se +douter qu'il était lui-même le plus à plaindre des deux, parce qu'il +était le plus affligé.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>VI.</h2> + +<p>La semaine se passa de même, Sylvinet allant voir Landry tous les +jours, et Landry s'arrêtant avec lui un moment ou deux quand il venait +du côté de la Bessonnière; Landry prenant de mieux en mieux son parti, +Sylvinet ne le prenant pas du tout, et comptant les jours, les heures, +comme une âme en peine.</p> + +<p>Il n'y avait au monde que Landry qui pût faire <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> entendre raison à +son frère. Aussi la mère eut-elle recours à lui pour l'engager à se +tranquilliser; car de jour en jour l'affliction du pauvre enfant +augmentait. Il ne jouait plus, il ne travaillait que commandé; il +promenait encore sa petite sœur, mais sans presque lui parler et +sans songer à l'amuser, la regardant seulement pour l'empêcher de +tomber et d'attraper du mal. Aussitôt qu'on n'avait plus les yeux sur +lui, il s'en allait tout seul et se cachait si bien qu'on ne savait où +le prendre. Il entrait dans tous les fossés, dans toutes les +bouchures, dans toutes les ravines, où il avait eu accoutumance de +jouer et de deviser avec Landry, et il s'asseyait sur les racines où +ils s'étaient assis ensemble, il mettait ses pieds dans tous les +filets d'eau où ils avaient pataugé comme deux vraies canettes; il +était content quand il y retrouvait quelques bouts de bois que Landry +avait chapusés avec sa serpette, ou quelques cailloux dont il s'était +servi comme de palet ou de pierre à feu. Il les recueillait et les +cachait dans un trou d'arbre ou sous une cosse de bois, afin de venir +les prendre et les regarder de temps en temps, comme si ç'avait été +des choses de conséquence. Il allait toujours se remémorant et <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances +de son bonheur passé. Ça n'eût paru rien à un autre, et pour lui +c'était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n'ayant +courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu'il endurait. Il +ne pensait qu'au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie +continuelle.</p> + +<p>A des fois, il s'imaginait voir et entendre son besson, et il causait +tout seul, croyant lui répondre. Ou bien il s'endormait là où il se +trouvait, et rêvant de lui; et quand il se réveillait, il pleurait +d'être seul, ne comptant pas ses larmes et ne les retenant point, +parce qu'il espérait qu'à fine force la fatigue userait et abattrait +sa peine.</p> + +<p>Une fois qu'il avait été vaguer jusqu'au droit des tailles de +Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort du bois au temps des +pluies, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces +petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles, +et qui sont si finement agencés qu'ils tournent au courant de l'eau et +restent là quelquefois bien longtemps, jusqu'à ce que d'autres enfants +les cassent ou que les grandes eaux les emmènent. Celui que Sylvinet +retrouva, sain <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> et entier, était là depuis plus de deux mois, et, +comme l'endroit était désert, il n'avait été vu ni endommagé par +personne. Sylvinet le reconnaissait bien pour être l'ouvrage de son +besson, et, en le faisant, ils s'étaient promis de venir le voir; mais +ils n'y avaient plus songé, et depuis ils avaient fait bien d'autres +moulins dans d'autres endroits.</p> + +<p>Sylvinet fut donc tout aise de le retrouver, et il le porta un peu +plus bas, là où le riot s'était retiré, pour le voir tourner et se +rappeler l'amusement que Landry avait eu à lui donner le premier +branle. Et puis il le laissa, se faisant un plaisir d'y revenir au +premier dimanche avec Landry, pour lui montrer comme leur moulin avait +résisté, pour être solide et bien construit.</p> + +<p>Mais il ne put se tenir d'y revenir tout seul le lendemain, et il +trouva le bord du riot tout troublé et tout battu par les pieds des +bœufs qui y étaient venus boire, et qu'on avait mis pacager le +matin dans la taille. Il avança un petit peu, et vit que les animaux +avaient marché sur son moulin et l'avaient si bien mis en miettes +qu'il n'en trouva que peu. Alors il eut le cœur gros, et s'imagina +que quelque malheur avait dû arriver ce jour-là <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> à son besson, et +il courut jusqu'à la Priche pour s'assurer qu'il n'avait aucun mal. +Mais comme il s'était aperçu que Landry n'aimait pas à le voir venir +sur le jour, à cause qu'il craignait de fâcher son maître en se +laissant détemcer, il se contenta de le regarder de loin pendant qu'il +travaillait, et il ne se fit point voir à lui. Il aurait eu honte de +confesser quelle idée l'avait fait accourir, et il s'en retourna sans +mot dire et sans en parler à personne, que bien longtemps après.</p> + +<p>Comme il devenait pâle, dormait mal et ne mangeait quasi point, sa +mère était bien affligée et ne savait que faire pour le consoler. Elle +essayait de le mener avec elle au marché, ou de l'envoyer aux foires à +bestiaux avec son père ou ses oncles; mais de rien il ne se souciait +ni ne s'amusait, et le père Barbeau, sans lui en rien dire, essayait +de persuader au père Caillaud de prendre les deux bessons à son +service. Mais le père Caillaud lui répondait une chose dont il sentait +la raison.</p> + +<p>—Un supposé que je les prendrais tous deux pour un temps, ça ne +pourrait pas durer, car, là où il faut un serviteur, il n'en est +besoin de deux pour des gens comme nous. Au bout de l'année, <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> il +vous faudrait toujours en louer un quelque autre part. Et ne +voyez-vous pas que si votre Sylvinet était dans un endroit où on le +forçât de travailler, il ne songerait pas tant, et ferait comme +l'autre, qui en a pris bravement son parti? Tôt ou tard il faudra en +venir là. Vous ne le louerez peut-être pas où vous voudrez, et si ces +enfants doivent encore être plus éloignés l'un de l'autre, et ne se +voir que de semaine en semaine, ou de mois en mois, il vaut mieux +commencer à les accoutumer à n'être pas toujours dans la poche l'un de +l'autre. Soyez donc plus raisonnable que cela, mon vieux, et ne faites +pas tant d'attention au caprice d'un enfant que votre femme et vos +autres enfants ont trop écouté et trop câliné. Le plus fort est fait, +et croyez bien qu'il s'habituera au reste si vous ne cédez point.</p> + +<p>Le père Barbeau se rendait et reconnaissait que plus Sylvinet voyait +son besson, tant plus il avait envie de le voir. Et il se promettait, +à la prochaine Saint-Jean, d'essayer de le louer, afin que voyant de +moins en moins Landry, il prît finalement le pli de vivre comme les +autres et de ne pas se laisser surmonter par une amitié qui tournait +en fièvre et en langueur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<p>Mais il ne fallait point encore parler de cela à la mère Barbeau; car, +au premier mot, elle versait toutes les larmes de son corps. Elle +disait que Sylvinet était capable de se périr, et le père Barbeau +était grandement embarrassé.</p> + +<p>Landry, étant conseillé par son père et par son maître, et aussi par +sa mère, ne manquait point de raisonner son pauvre besson; mais +Sylvinet ne se défendait point, promettait tout, et ne se pouvait +vaincre. Il y avait dans sa peine quelque autre chose qu'il ne disait +point, parce qu'il n'eût su comment le dire: c'est qu'il lui était +poussé dans le fin-fond du cœur une jalousie terrible à l'endroit +de Landry. Il était content, plus content que jamais il ne l'avait +été, de voir qu'un chacun le tenait en estime et que ses nouveaux +maîtres le traitaient aussi amiteusement que s'il avait été l'enfant +de la maison. Mais si cela le réjouissait d'un côté, de l'autre il +s'affligeait et s'offensait de voir Landry répondre trop, selon lui, à +ces nouvelles amitiés. Il ne pouvait souffrir que, sur un mot du père +Caillaud, tant doucement et patiemment qu'il fût appelé, il courût +vitement au-devant de son vouloir, laissant là père, mère et frère, +plus inquiet de manquer à son devoir qu'à <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> son amitié, et plus +prompt à l'obéissance que Sylvinet ne s'en serait senti capable quand +il s'agissait de rester quelques moments de plus avec l'objet d'un +amour si fidèle.</p> + +<p>Alors le pauvre enfant se mettait en l'esprit un souci que, devant, il +n'avait eu, à savoir qu'il était le seul à aimer, et que son amitié +lui était mal rendue; que cela avait dû exister de tout temps sans +être venu d'abord à sa connaissance; ou bien que, depuis un temps, +l'amour de son besson s'était refroidi, parce qu'il avait rencontré +par ailleurs des personnes qui lui convenaient mieux et lui agréaient +davantage.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>VII.</h2> + +<p>Landry ne pouvait pas deviner cette jalousie de son frère; car, de son +naturel, il n'avait eu, quant à lui, jalousie de rien en sa vie. +Lorsque Sylvinet venait le voir à la Priche, Landry, pour le +distraire, le conduisait voir les grands bœufs, les belles vaches, +le brebiage conséquent et les grosses récoltes du fermage au père +Caillaud; car Landry estimait et considérait tout cela, non par envie, +mais pour le goût qu'il avait au travail <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> de la terre, à l'élevage +des bestiaux, et pour le beau et le bien fait dans toutes les choses +de la campagne. Il prenait plaisir à voir propre, grasse et +reluisante, la pouliche qu'il menait au pré, et il ne pouvait souffrir +que le moindre ouvrage fût fait sans conscience, ni qu'aucune chose +pouvant vivre et fructifier, fût délaissée, négligée et comme +méprisée, emmy les cadeaux du bon Dieu. Sylvinet regardait tout cela +avec indifférence, et s'étonnait que son frère prît tant à cœur des +choses qui ne lui étaient de rien. Il était ombrageux de tout, et +disait à Landry:</p> + +<p>—Te voilà bien épris de ces grands bœufs; tu ne penses plus à nos +petits taurins qui sont si vifs et qui étaient pourtant si doux et si +mignons avec nous deux, qu'ils se laissaient lier par toi plus +volontiers que par notre père. Tu ne m'as pas seulement demandé des +nouvelles de notre vache qui donne du si bon lait, et qui me regarde +d'un air tout triste, la pauvre bête, quand je lui porte à manger, +comme si elle comprenait que je suis tout seul, et comme si elle +voulait me demander où est l'autre besson.</p> + +<p>—C'est vrai qu'elle est une bonne bête, disait Landry; mais regarde +donc <ins class="correction" title="celle">celles</ins> d'ici! tu les <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> verras traire, et jamais de ta vie tu +n'auras vu tant de lait à la fois.</p> + +<p>—Ça se peut, reprenait Sylvinet, mais pour être d'aussi bon lait et +d'aussi bonne crème que la crème et le lait de la Brunette, je gage +bien que non, car les herbes de la Bessonnière sont meilleures que +celles de par ici.</p> + +<p>—Diantre! disait Landry, je crois bien que mon père échangerait +pourtant de bon cœur, si on lui donnait les grands foins du père +Caillaud pour sa joncière du bord de l'eau!</p> + +<p>—Bah! reprenait Sylvinet en levant les épaules, il y a dans la +joncière des arbres plus beaux que tous les vôtres, et tant qu'au +foin, s'il est rare, il est fin, et quand on le rentre, c'est comme +une odeur de baume qui reste tout le long du chemin.</p> + +<p>Ils disputaient ainsi sur rien, car Landry savait bien qu'il n'est +point de plus bel avoir que celui qu'on a, et Sylvinet ne pensait pas +à son avoir plus qu'à celui d'autrui, en méprisant celui de la Priche; +mais au fond de toutes ces paroles en l'air, il y avait, d'une part, +l'enfant qui était content de travailler et de vivre, n'importe où et +comment, et de l'autre, celui qui ne pouvait point <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> comprendre que +son frère eût à part de lui un moment d'aise et de tranquillité.</p> + +<p>Si Landry le menait dans le jardin de son maître, et que tout en +devisant avec lui, il s'interrompît pour couper une branche morte sur +une <ins class="correction" title=" ente">pente</ins>, ou pour arracher une mauvaise herbe qui gênait les légumes, +cela fâchait Sylvinet, qu'il eût toujours une idée d'ordre et de +service pour autrui, au lieu d'être comme lui à l'affût du moindre +souffle et de la moindre parole de son frère. Il n'en faisait rien +paraître parce qu'il avait honte de se sentir si facile à choquer; +mais au moment de le quitter, il lui disait souvent:—Allons, tu as +bien assez de moi pour aujourd'hui; peut-être bien que tu en as trop +et que le temps te dure de me voir ici.</p> + +<p>Landry ne comprenait rien à ces reproches-là. Ils lui faisaient de la +peine, et, à son tour, il en faisait reproche à son frère qui ne +voulait ni ne pouvait s'expliquer.</p> + +<p>Si le pauvre enfant avait la jalousie des moindres choses qui +occupaient Landry, il avait encore plus fort celle des personnes à qui +Landry montrait de l'attachement. Il ne pouvait souffrir que Landry +fût camarade et de bonne humeur avec <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> les autres gars de la +Priche, et quand il le voyait prendre soin de la petite Solange, la +caresser ou l'amuser, il lui reprochait d'oublier sa petite sœur +Nanette, qui était, à son dire, cent fois plus mignonne, plus propre +et plus aimable que cette vilaine fille-là.</p> + +<p>Mais comme on n'est jamais dans la justice quand on se laisse manger +le cœur par la jalousie, lorsque Landry venait à la Bessonnière, il +paraissait s'occuper trop, selon lui, de sa petite sœur. Sylvinet +lui reprochait de ne faire attention qu'à elle, et de n'avoir plus +avec lui que de l'ennui et de l'indifférence.</p> + +<p>Enfin, son amitié devint peu à peu si exigeante et son humeur si +triste, que Landry commençait à en souffrir et à ne pas se trouver +heureux de le voir trop souvent. Il était un peu fatigué de s'entendre +toujours reprocher d'avoir accepté son sort comme il le faisait, et on +eût dit que Sylvinet se serait trouvé aussi malheureux s'il eût pu +rendre son frère moins malheureux que lui. Landry comprit et voulut +lui faire comprendre que l'amitié, à force d'être grande, peut +quelquefois devenir un mal. Sylvinet ne voulut point entendre cela, et +considéra même la chose comme une grande dureté <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> que son frère lui +disait; si bien qu'il commença à le bouder de temps en temps, et à +passer des semaines entières sans aller à la Priche, mourant d'envie +pourtant de le faire, mais s'en défendant et mettant de l'orgueil dans +une chose où jamais il n'aurait dû y en entrer un brin.</p> + +<p>Il arriva même que, de paroles en paroles, et de fâcheries en +fâcheries, Sylvinet, prenant toujours en mauvaise part tout ce que +Landry lui disait de plus sage et de plus honnête pour lui remettre +l'esprit, le pauvre Sylvinet en vint à avoir tant de dépit qu'il +s'imaginait par moment haïr l'objet de tant d'amour, et qu'il quitta +la maison, un dimanche, pour ne point passer la journée avec son +frère, qui n'avait pourtant pas une seule fois manqué d'y venir.</p> + +<p>Cette mauvaiseté d'enfant chagrina grandement Landry. Il aimait le +plaisir et la turbulence, parce que, chaque jour, il devenait plus +fort et plus dégagé. Dans tous les jeux, il était le premier, le plus +subtil de corps et d'œil. C'était donc un petit sacrifice qu'il +faisait à son frère, de quitter les joyeux gars de la Priche, chaque +dimanche, pour passer tout le jour à la Bessonnière où il ne fallait +point parler à Sylvinet d'aller jouer sur la <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> place de la Cosse, +ni même de se promener ici ou là. Sylvinet, qui était resté enfant de +corps et d'esprit beaucoup plus que son frère, et qui n'avait qu'une +idée, celle de l'aimer uniquement et d'en être aimé de même, voulait +qu'il vînt avec lui tout seul dans <i>leurs</i> endroits, comme il disait, +à savoir dans les recoins et cachettes où ils avaient été s'amuser à +des jeux qui n'étaient maintenant plus de leur âge: comme de faire +petites brouettes d'osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre +les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des +champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants font mine de +labourer à plusieurs façons, faisant imitation en petit de ce qu'ils +voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et +moissonneurs, et s'apprenant ainsi les uns aux autres, dans une heure +de temps, toutes les façons, cultures et récoltes que reçoit et donne +la terre dans le cours de l'année.</p> + +<p>Ces amusements-là n'étaient plus du goût de Landry, qui maintenant +pratiquait ou aidait à pratiquer la chose en grand, et qui aimait +mieux conduire un grand charroi à six bœufs, que d'attacher une +petite voiture de branchages à la queue <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> de son chien. Il aurait +souhaité d'aller s'escrimer avec les forts gars de son endroit, jouer +aux grandes quilles, vu qu'il était devenu adroit à enlever la grosse +boule et à la faire rouler à point à trente pas. Quand Sylvinet +consentait à y aller, au lieu de jouer il se mettait dans un coin sans +rien dire, tout prêt à s'ennuyer et à se tourmenter si Landry avait +l'air de prendre au jeu trop de plaisir et de feu.</p> + +<p>Enfin Landry avait appris à danser à la Priche, et quoique ce goût lui +fût venu tard, à cause que Sylvinet ne l'avait jamais eu, il dansait +déjà aussi bien que ceux qui s'y prennent dès qu'ils savent marcher. +Il était estimé bon danseur de bourrée à la Priche, et quoiqu'il n'eût +pas encore de plaisir à embrasser les filles, comme c'est la coutume +de le faire à chaque danse, il était content de les embrasser, parce +que cela le sortait, par apparence, de l'état d'enfant; et il eût même +souhaité qu'elles y fissent un peu de façon comme elles font avec les +hommes. Mais elles n'en faisaient point encore, et mêmement les plus +grandes le prenaient par le cou en riant, ce qui l'ennuyait un peu.</p> + +<p>Sylvinet l'avait vu danser une fois, et cela <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> avait été cause d'un +de ses plus grands dépits. Il avait été si en colère de le voir +embrasser une des filles du père Caillaud, qu'il avait pleuré de +jalousie et trouvé la chose tout à fait indécente et malchrétienne.</p> + +<p>Ainsi donc, chaque fois que Landry sacrifiait son amusement à l'amitié +de son frère, il ne passait pas un dimanche bien divertissant, et +pourtant il n'y avait jamais manqué, estimant que Sylvinet lui en +saurait gré, et ne regrettant pas un peu d'ennui dans l'idée de donner +du contentement à son frère.</p> + +<p>Aussi quand il vit que son frère, qui lui avait cherché castille dans +la semaine, avait quitté la maison pour ne pas se réconcilier avec +lui, il prit à son tour du chagrin, et, pour la première fois depuis +qu'il avait quitté sa famille, il pleura à grosses larmes et alla se +cacher, ayant toujours honte de montrer son chagrin à ses parents, et +craignant d'augmenter celui qu'ils pouvaient avoir.</p> + +<p>Si quelqu'un eût dû être jaloux, Landry y aurait eu pourtant plus de +droits que Sylvinet. Sylvinet était le mieux aimé de la mère, et +mêmement le père Barbeau, quoiqu'il eût une <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> préférence secrète +pour Landry, montrait à Sylvinet plus de complaisance et de +ménagement. Ce pauvre enfant étant le moins fort et le moins +raisonnable, était aussi le plus gâté, et l'on craignait davantage de +le chagriner. Il avait le meilleur sort, puisqu'il était dans la +famille et que son besson avait pris pour lui l'absence et la peine.</p> + +<p>Pour la première fois le bon Landry se fit tout ce raisonnement, et +trouva son besson tout à fait injuste envers lui. Jusque-là son bon +cœur l'avait empêché de lui donner tort, et, plutôt que de +l'accuser, il s'était condamné en lui-même d'avoir trop de santé, et +trop d'ardeur au travail et au plaisir, et de ne pas savoir dire +d'aussi douces paroles, ni s'aviser d'autant d'attentions fines que +son frère. Mais, pour cette fois, il ne put trouver en lui-même aucun +péché contre l'amitié; car, pour venir ce jour-là, il avait renoncé à +une belle partie de pêche aux écrevisses que les gars de la Priche +avaient complotée toute la semaine, et où ils lui avaient promis bien +du plaisir s'il voulait aller avec eux. Il avait donc résisté à une +grande tentation, et, à cet âge-là, c'était beaucoup faire. Après +qu'il eut bien pleuré, il s'arrêta à écouter <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> quelqu'un qui +pleurait aussi pas loin de lui, et qui causait tout seul, comme c'est +assez la coutume des femmes de campagne quand elles ont un grand +chagrin. Landry connut bien vite que c'était sa mère, et il courut à +elle.</p> + +<p>—Hélas! faut-il, mon Dieu, disait-elle en sanglotant, que cet +enfant-là me donne tant de souci! Il me fera mourir, c'est bien sûr.</p> + +<p>—Est-ce moi, ma mère, qui vous donne du souci? s'exclama Landry en se +jetant à son cou. Si c'est moi, punissez-moi et ne pleurez point. Je +ne sais pas en quoi j'ai pu vous fâcher, mais je vous en demande +pardon tout de même.</p> + +<p>A ce moment-là, la mère connut que Landry n'avait pas le cœur dur +comme elle se l'était souvent imaginé. Elle l'embrassa bien fort, et, +sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle avait de peine, elle lui +dit que c'était Sylvinet, et non pas lui, dont elle se plaignait; que, +quant à lui, elle avait eu quelquefois une idée injuste, et qu'elle +lui en faisait réparation; mais que Sylvinet lui paraissait devenir +fou, et qu'elle était dans l'inquiétude, parce qu'il était parti sans +rien manger, avant le jour. Le soleil commençait à descendre, et il ne +revenait pas. On l'avait vu à midi du côté <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> de la rivière, et +finalement la mère Barbeau craignait qu'il ne s'y fût jeté pour finir +ses jours.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>VIII.</h2> + +<p>Cette idée, que Sylvinet pouvait avoir eu envie de se détruire, passa +de la tête de la mère dans celle de Landry aussi aisément qu'une +mouche dans une toile d'araignée, et il se mit vivement à la recherche +de son frère. Il avait bien du chagrin tout en courant, et il se +disait:—Peut-être que ma mère avait raison autrefois de me reprocher +mon cœur dur. Mais, à cette heure, il faut que Sylvinet ait le sien +bien malade pour faire toute cette peine à notre pauvre mère et à moi.</p> + +<p>Il courut de tous les côtés sans le trouver, l'appelant sans qu'il lui +répondît, le demandant à tout le monde, sans qu'on pût lui en donner +nouvelles. Enfin il se trouva au droit du pré de la Joncière, et il y +entra, parce qu'il se souvint qu'il y avait par là un endroit que +Sylvinet affectionnait. C'était une grande coupure que la rivière +avait faite dans les terres en déracinant deux ou trois vergnes qui +étaient restés en travers de l'eau, les racines en l'air. Le père +Barbeau n'avait pas voulu <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> les retirer. Il les avait sacrifiés +parce que, de la manière qu'ils étaient tombés, ils retenaient encore +les terres qui restaient prises en gros cossons dans leurs racines, et +cela était bien à propos; car l'eau faisait tous les hivers beaucoup +de dégâts dans sa joncière et chaque année lui mangeait un morceau de +son pré.</p> + +<p>Landry approcha donc de la coupure, car son frère et lui avaient la +coutume d'appeler comme cela cet endroit de leur joncière. Il ne prit +pas le temps de tourner jusqu'au coin où ils avaient fait eux-mêmes un +petit escalier en mottes de gazon appuyées sur des pierres et des +<i>racicots</i>, qui sont de grosses racines sortant de terre et donnant du +rejet. Il sauta du plus haut qu'il put pour arriver vitement au fond +de la coupure, à cause qu'il y avait au droit de la rive de l'eau tant +de branchages et d'herbes plus hautes que sa taille, que si son frère +s'y fût trouvé, il n'eût pu le voir, à moins d'y entrer.</p> + +<p>Il y entra donc, en grand émoi, car il avait toujours dans son idée, +ce que sa mère lui avait dit, que Sylvinet était dans le cas d'avoir +voulu finir ses jours. Il passa et repassa dans tous les feuillages et +battit tous les herbages, appelant <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> Sylvinet en sifflant le chien +qui sans doute l'avait suivi, car de tout le jour on ne l'avait point +vu à la maison non plus que son jeune maître.</p> + +<p>Mais Landry eut beau appeler et chercher, il se trouva tout seul dans +la coupure. Comme c'était un garçon qui faisait toujours bien les +choses et s'avisait de tout ce qui est à propos, il examina toutes les +rives pour voir s'il n'y trouverait pas quelque marque de pied, ou +quelque petit éboulement de terre qui n'eût point coutume d'y être. +C'est une recherche bien triste et aussi bien embarrassante, car il y +avait environ un mois que Landry n'avait vu l'endroit, et il avait +beau le connaître comme on connaît sa main, il ne se pouvait faire +qu'il n'y eût toujours quelque petit changement. Toute la rive droite +était gazonnée, et mêmement, dans tout le fond de la coupure, le jonc +et la prêle avaient poussé si dru dans le sable, qu'on ne pouvait voir +un coin grand comme le pied pour y chercher une empreinte. Cependant, +à force de tourner et de retourner, Landry trouva dans un fond la +piste du chien, et même un endroit d'herbes foulées, comme si Finot ou +tout autre chien de sa taille s'y fût couché en rond.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p> + +<p>Cela lui donna bien à penser, et il alla encore examiner la berge de +l'eau. Il s'imagina trouver une déchirure toute fraîche, comme si une +personne l'avait faite avec son pied en sautant, ou en se laissant +glisser, et quoique la chose ne fût point claire, car ce pouvait tout +aussi bien être l'ouvrage d'un de ces gros rats d'eau qui fourragent, +creusent et rongent en pareils endroits, il se mit si fort en peine, +que ses jambes lui manquaient, et qu'il se jeta sur ses genoux, comme +pour se recommander à Dieu.</p> + +<p>Il resta comme cela un peu de temps, n'ayant ni force ni courage pour +aller dire à quelqu'un ce dont il était si fort angoissé, et regardant +la rivière avec des yeux tout gros de larmes, comme s'il voulait lui +demander compte de ce qu'elle avait fait de son frère.</p> + +<p>Et, pendant ce temps-là, la rivière coulait bien tranquillement, +frétillant sur les branches qui pendaient et trempaient le long des +rives, et s'en allant dans les terres, avec un petit bruit, comme +quelqu'un qui rit et se moque à la sourdine.</p> + +<p>Le pauvre Landry se laissa gagner et surmonter par son idée de +malheur, si fort qu'il en perdait l'esprit, et que, d'une petite +apparence qui <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> pouvait bien ne rien présager, il se faisait une +affaire à désespérer du bon Dieu.</p> + +<p>—Cette méchante rivière qui ne dit mot, pensait-il, et qui me +laisserait bien pleurer un an sans me rendre mon frère, est justement +là au plus creux, et il y est tombé tant de cosses d'arbres depuis le +temps qu'elle ruine le pré, que si on y entrait on ne pourrait jamais +s'en retirer. Mon Dieu! faut-il que mon pauvre besson soit peut-être +là, tout au fond de l'eau, couché à deux pas de moi, sans que je +puisse le voir ni le retrouver dans les branches et dans les roseaux, +quand même j'essaierais d'y descendre!</p> + +<p>Là-dessus il se mit à pleurer son frère et à lui faire des reproches; +et jamais de sa vie il n'avait eu un pareil chagrin.</p> + +<p>Enfin l'idée lui vint d'aller consulter une femme veuve, qu'on +appelait la mère Fadet, et qui demeurait tout au bout de la Joncière, +rasibus du chemin qui descend au gué. Cette femme, qui n'avait ni +terre ni avoir autre que son petit jardin et sa petite maison, ne +cherchait pourtant point son pain, à cause de beaucoup de connaissance +qu'elle avait sur les maux et dommages du monde; et, de tous côtés, on +venait la consulter. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> pansait <i>du secret</i>, c'est comme qui +dirait qu'au moyen du <i>secret</i>, elle guérissait les blessures, +foulures et autres estropisons. Elle s'en faisait bien un peu +accroire, car elle vous ôtait des maladies que vous n'aviez jamais +eues, telles que le décrochement de l'estomac ou la chute de la toile +du ventre, et pour ma part, je n'ai jamais ajouté foi entière à tous +ces accidents-là, non plus que je n'accorde grande croyance à ce qu'on +disait d'elle, qu'elle pouvait faire passer le lait d'une bonne vache +dans le corps d'une mauvaise, tant vieille et mal nourrie fût-elle.</p> + +<p>Mais pour ce qui est des bons remèdes qu'elle connaissait et qu'elle +appliquait au refroidissement du corps, que nous appelons +<i>sanglaçure</i>; pour les emplâtres souverains qu'elle mettait sur les +coupures et brûlures; pour les boissons qu'elle composait à l'encontre +de la fièvre, il n'est point douteux qu'elle gagnait bien son argent +et qu'elle a guéri nombre de malades que les médecins auraient fait +mourir si l'on avait essayé de leurs remèdes. Du moins elle le disait, +et ceux qu'elle avait sauvés aimaient mieux la croire que de s'y +risquer.</p> + +<p>Comme, dans la campagne, on n'est jamais <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> savant sans être quelque +peu sorcier, beaucoup pensaient que la mère Fadet en savait encore +plus long qu'elle ne voulait le dire, et on lui attribuait de pouvoir +faire retrouver les choses perdues, mêmement les personnes; enfin, de +ce qu'elle avait beaucoup d'esprit et de raisonnement pour vous aider +à sortir de peine dans beaucoup de choses possibles, on inférait +qu'elle pouvait en faire d'autres qui ne le sont pas.</p> + +<p>Comme les enfants écoutent volontiers toutes sortes d'histoires, +Landry avait ouï dire à la Priche, où le monde est notoirement crédule +et plus simple qu'à la Cosse, que la mère Fadet au moyen d'une +certaine graine qu'elle jetait sur l'eau en disant des paroles, +pouvait faire retrouver le corps d'une personne noyée. La graine +surnageait et coulait le long de l'eau, et, là où on la voyait +s'arrêter, on était sûr de retrouver le pauvre corps. Il y en a +beaucoup qui pensent que le pain bénit a la même vertu, et il n'est +guère de moulins où on n'en conserve toujours à cet effet. Mais Landry +n'en avait point, la mère Fadet demeurait tout à côté de la Joncière, +et le chagrin ne donne pas beaucoup de raisonnement.</p> + +<p>Le voilà donc de courir jusqu'à la demeurance <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> de la mère Fadet et +de lui conter sa peine en la priant de venir jusqu'à la coupure avec +lui, pour essayer par son secret de lui faire retrouver son frère, +vivant ou mort.</p> + +<p>Mais la mère Fadet, qui n'aimait point à se voir outre-passée de sa +réputation, et qui n'exposait pas volontiers son talent pour rien, se +gaussa de lui et le renvoya même assez durement, parce qu'elle n'était +pas contente que, dans le temps, on eût employé la Sagette à sa place, +pour les femmes en mal d'enfant au logis de la Bessonnière.</p> + +<p>Landry, qui était un peu fier de son naturel, se serait peut-être +plaint ou fâché dans un autre moment: mais il était si accablé qu'il +ne dit mot et s'en retourna du côté de la coupure, décidé à se mettre +à l'eau, bien qu'il ne sût encore plonger ni nager. Mais, comme il +marchait la tête basse et les yeux fichés en terre, il sentit +quelqu'un qui lui tapait l'épaule, et se retournant il vit la +petite-fille de la mère Fadet, qu'on appelait dans le pays la petite +Fadette, autant pour ce que c'était son nom de famille que pour ce +qu'on voulait qu'elle fût un peu sorcière aussi. Vous savez tous que +le fadet ou le farfadet, qu'en d'autres endroits <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> on appelle aussi +le follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle +aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit +plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du +lutin, chacun en la voyant s'imaginait voir le follet, tant elle était +petite, maigre, ébouriffée et hardie. C'était un enfant très-causeur +et très-moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge +et noir comme un grelet.</p> + +<p>Et quand je mets la petite Fadette en comparaison avec un grelet, +c'est vous dire qu'elle n'était pas belle, car ce pauvre petit cricri +des champs est encore plus laid que celui des cheminées. Pourtant, si +vous vous souvenez d'avoir été enfant et d'avoir joué avec lui en le +faisant enrager et crier dans votre sabot, vous devez savoir qu'il a +une petite figure qui n'est pas sotte, et qui donne plus envie de rire +que de se fâcher: aussi les enfants de la Cosse, qui ne sont pas plus +bêtes que d'autres, et qui, aussi bien que les autres, observent les +ressemblances et trouvent les comparaisons, appelaient-ils la petite +Fadette le grelet, quand ils voulaient la faire enrager, mêmement +quelquefois par manière d'amitié; car en la craignant <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> un peu pour +sa malice, ils ne la détestaient point, à cause qu'elle leur faisait +toutes sortes de contes et leur apprenait toujours des jeux nouveaux +qu'elle avait l'esprit d'inventer.</p> + +<p>Mais tous ses noms et surnoms me feraient bien oublier celui qu'elle +avait reçu au baptême et que vous auriez peut-être plus tard envie de +savoir. Elle s'appelait Françoise; c'est pourquoi sa grand'mère, qui +n'aimait point à changer les noms, l'appelait toujours Fanchon.</p> + +<p>Comme il y avait depuis longtemps une pique entre les gens de la +Bessonnière et la mère Fadet, les bessons ne parlaient pas beaucoup à +la petite Fadette, mêmement ils avaient comme un éloignement pour +elle, et n'avaient jamais bien volontiers joué avec elle, ni avec son +petit frère, le <i>sauteriot</i>, qui était encore plus sec et plus malin +qu'elle, et qui était toujours pendu à son côté, se fâchant quand elle +courait sans l'attendre, essayant de lui jeter des pierres quand elle +se moquait de lui, enrageant plus qu'il n'était gros et la faisant +enrager plus qu'elle ne voulait, car elle était d'humeur gaie et +portée à rire de tout. Mais il y avait une telle idée sur le compte de +la mère Fadet, que certains, et notamment ceux du père <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> Barbeau, +s'imaginaient que le <i>grelet</i> et le <i>sauteriot</i>, ou, si vous l'aimez +mieux, le grillon et la sauterelle, leur porteraient malheur s'ils +faisaient amitié avec eux. Ça n'empêchait point ces deux enfants de +leur parler, car ils n'étaient point honteux, et la petite Fadette ne +manquait d'accoster les <i>bessons de la Bessonnière</i>, par toutes sortes +de drôleries et de sornettes, du plus loin qu'elle les voyait venir de +son côté.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>IX.</h2> + +<p>Adoncques le pauvre Landry, en se retournant, un peu ennuyé du coup +qu'il venait de recevoir à l'épaule, vit la petite Fadette, et, pas +loin derrière elle, Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu +qu'il était ébiganché et mal jambé de naissance.</p> + +<p>D'abord Landry voulut ne pas faire attention et continuer son chemin, +car il n'était point en humeur de rire, mais la Fadette lui dit, en +récidivant sur son autre épaule:—Au loup! au loup! Le vilain besson, +moitié de gars qui a perdu son autre moitié!</p> + +<p>Là-dessus Landry, qui n'était pas plus en train <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> d'être insulté +que d'être taquiné, se retourna derechef et allongea à la petite +Fadette un coup de poing qu'elle eût bien senti si elle ne l'eût +esquivé, car le besson allait sur ses quinze ans, et il n'était pas +manchot: et elle, qui allait sur ses quatorze, et si menue et si +petite, qu'on ne lui en eût pas donné douze, et qu'à la voir on eût +cru qu'elle allait se casser, pour peu qu'on y touchât.</p> + +<p>Mais elle était trop avisée et trop alerte pour attendre les coups, et +ce qu'elle perdait en force dans les jeux de mains, elle le gagnait en +vitesse et en traîtrise. Elle sauta de côté si à point, que pour bien +peu Landry aurait été donner du poing et du nez dans un gros arbre qui +se trouvait entre eux.</p> + +<p>—Méchant grelet, lui dit alors le pauvre besson tout en colère, il +faut que tu n'aies pas de cœur pour venir agacer un quelqu'un qui +est dans la peine comme j'y suis. Il y a longtemps que tu veux +m'émalicer en m'appelant moitié de garçon. J'ai bien envie aujourd'hui +de vous casser en quatre, toi et ton vilain sauteriot, pour voir si, à +vous deux, vous ferez le quart de quelque chose de bon.</p> + +<p>—Oui-da, le beau besson de la Bessonnière, <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> seigneur de la +Joncière au bord de la rivière, répondit la petite Fadette en ricanant +toujours, vous êtes bien sot de vous mettre mal avec moi qui venais +vous donner des nouvelles de votre besson et vous dire où vous le +retrouverez.</p> + +<p>—Ça, c'est différent, reprit Landry en s'apaisant bien vite; si tu le +sais, Fadette, dis-le-moi, et j'en serai content.</p> + +<p>—Il n'y a pas plus de Fadette que de grelet pour avoir envie de vous +contenter à cette heure, répliqua encore la petite fille. Vous m'avez +dit des sottises, et vous m'auriez frappée si vous n'étiez pas si +lourd et si pôtu. Cherchez-le donc tout seul, votre imbriaque de +besson, puisque vous êtes si savant pour le retrouver.</p> + +<p>—Je suis bien sot de t'écouter, méchante fille, dit alors Landry en +lui tournant le dos et en se remettant à marcher. Tu ne sais pas plus +que moi où est mon frère, et tu n'es pas plus savante là-dessus que ta +grand'mère, qui est une vieille menteuse et une pas grand'chose.</p> + +<p>Mais la petite Fadette, tirant par une patte son sauteriot, qui avait +réussi à la rattraper et à se pendre à son mauvais jupon tout +cendroux, se mit à suivre Landry, toujours ricanant et toujours <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +lui disant que sans elle il ne retrouverait jamais son besson. Si bien +que Landry, ne pouvant se débarrasser d'elle, et s'imaginant que, par +quelque sorcellerie, sa grand'mère ou peut-être elle-même, par quelque +accointance avec le follet de la rivière, l'empêcheraient de retrouver +Sylvinet, prit son parti de tirer en sus de la Joncière et de s'en +revenir à la maison.</p> + +<p>La petite Fadette le suivit jusqu'au sautoir du pré, et là, quand il +l'eut descendu, elle se percha comme une pie sur la barre, et lui +cria:—Adieu donc, le beau besson sans cœur, qui laisse son frère +derrière lui. Tu auras beau l'attendre pour souper, tu ne le verras +pas d'aujourd'hui ni de demain non plus; car là où il est, il ne bouge +non plus qu'une pauvre pierre, et voilà l'orage qui vient. Il y aura +des arbres dans la rivière encore cette nuit, et la rivière emportera +Sylvinet si loin, si loin, que jamais plus tu ne le retrouveras.</p> + +<p>Toutes ces mauvaises paroles, que Landry écoutait quasi malgré lui, +lui firent passer la sueur froide par tout le corps. Il n'y croyait +pas absolument, mais enfin la famille Fadet était réputée avoir tel +entendement avec le diable, qu'on ne <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> pouvait pas être bien assuré +qu'il n'en fût rien.</p> + +<p>—Allons, Fanchon, dit Landry en s'arrêtant, veux-tu, oui ou non, me +laisser tranquille, ou me dire, si, de vrai, tu sais quelque chose de +mon frère?</p> + +<p>—Et qu'est-ce que tu me donneras si, avant que la pluie ait commencé +de tomber, je te le fais retrouver? dit la Fadette en se dressant +debout sur la barre du sautoir, et en remuant les bras comme si elle +voulait s'envoler.</p> + +<p>Landry ne savait pas ce qu'il pouvait lui promettre, et il commençait +à croire qu'elle voulait l'affiner pour lui tirer quelque argent. Mais +le vent qui soufflait dans les arbres et le tonnerre qui commençait à +gronder lui mettaient dans le sang comme une fièvre de peur. Ce n'est +pas qu'il craignît l'orage, mais, de fait, cet orage-là était venu +tout d'un coup et d'une manière qui ne lui paraissait pas naturelle. +Possible est que, dans son tourment, Landry ne l'eût pas vu monter +derrière les arbres de la rivière, d'autant plus que se tenant depuis +deux heures dans le fond du Val, il n'avait pu voir le ciel que dans +le moment où il avait gagné le haut. Mais, en fait, il ne s'était +avisé de l'orage qu'au moment où la petite Fadette le lui <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> avait +annoncé, et tout aussitôt, son jupon s'était enflé; ses vilains +cheveux noirs sortant de sa coiffe, qu'elle avait toujours mal +attachée, et quintant sur une oreille, s'étaient dressés comme des +crins; le sauteriot avait eu sa casquette emportée par un grand coup +de vent, et c'était à grand'peine que Landry avait pu empêcher son +chapeau de s'envoler aussi.</p> + +<p>Et puis le ciel, en deux minutes, était devenu tout noir, et la +Fadette, debout sur la barre, lui paraissait deux fois plus grande +qu'à l'ordinaire; enfin Landry avait peur, il faut bien le confesser.</p> + +<p>—Fanchon, lui dit-il, je me rends à toi, si tu me rends mon frère. Tu +l'as peut-être vu; tu sais peut-être bien où il est. Sois bonne fille. +Je ne sais pas quel amusement tu peux trouver dans ma peine. +Montre-moi ton bon cœur, et je croirai que tu vaux mieux que ton +air et tes paroles.</p> + +<p>—Et pourquoi serais-je bonne fille pour toi? reprit-elle, quand tu me +traites de méchante sans que je t'aie jamais fait de mal! Pourquoi +aurais-je bon cœur pour deux bessons qui sont fiers comme deux +coqs, et qui ne m'ont jamais montré la plus petite amitié?</p> + +<p>—Allons, Fadette, reprit Landry, tu veux que <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> je te promette +quelque chose; dis-moi vite de quoi tu as envie et je te le donnerai. +Veux-tu mon couteau neuf?</p> + +<p>—Fais-le voir, dit la Fadette en sautant comme une grenouille à côté +de lui.</p> + +<p>Et quand elle eut vu le couteau, qui n'était pas vilain et que le +parrain de Landry avait payé dix sous à la dernière foire, elle en fut +tentée un moment; mais bientôt, trouvant que c'était trop peu, elle +lui demanda s'il lui donnerait bien plutôt sa petite poule blanche, +qui n'était pas plus grosse qu'un pigeon, et qui avait des plumes +jusqu'au bout des doigts.</p> + +<p>—Je ne peux pas te promettre ma poule blanche, parce qu'elle est à ma +mère, répondit Landry; mais je te promets de la demander pour toi, et +je répondrais que ma mère ne la refusera pas, parce qu'elle sera si +contente de revoir Sylvinet, que rien ne lui coûtera pour te +récompenser.</p> + +<p>—Oui da! reprit la petite Fadette, et si j'avais envie de votre +chebril à nez noir, la mère Barbeau me le donnerait-elle aussi?</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! que tu es donc longue à te décider, Fanchon! +Tiens, il n'y a qu'un mot <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> qui serve: si mon frère est dans le +danger et que tu me conduises tout de suite auprès de lui, il n'y a +pas à notre logis de poule ni de poulette, de chèvre ni de chevrillon +que mon père et ma mère, j'en suis très-certain, ne voulussent te +donner en remercîment.</p> + +<p>—Eh bien! nous verrons ça, Landry, dit la petite Fadette en tendant +sa petite main sèche au besson, pour qu'il y mît la sienne en signe +d'accord, ce qu'il ne fit pas sans trembler un peu, car, dans ce +moment-là, elle avait des yeux si ardents qu'on eût dit le lutin en +personne. Je ne te dirai pas à présent ce que je veux de toi, je ne le +sais peut-être pas encore: mais souviens-toi bien de ce que tu me +promets à cette heure, et si tu y manques, je ferai savoir à tout le +monde qu'il n'y a pas de <ins class="correction" title="fiance">confiance</ins> à avoir dans la parole du besson +Landry. Je te dis adieu ici, et n'oublie point que je ne te réclamerai +rien jusqu'au jour où je me serai décidée à t'aller trouver pour te +requérir d'une chose qui sera à mon commandement et que tu feras sans +retard ni regret.</p> + +<p>—A la bonne heure! Fadette, c'est promis, c'est signé, dit Landry en +lui tapant dans la main.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p> + +<p>—Allons! dit-elle d'un air tout fier et tout content, retourne de ce +pas au bord de la rivière; descends-la jusqu'à ce que tu entendes +bêler; et où tu verras un agneau bureau, tu verras aussitôt ton frère: +si cela n'arrive pas comme je te le dis, je te tiens quitte de ta +parole.</p> + +<p>Là-dessus le grelet, prenant le sauteriot sous son bras, sans faire +attention que la chose ne lui plaisait guère et qu'il se démenait +comme une anguille, sauta tout au milieu des buissons, et Landry ne +les vit et ne les entendit non plus que s'il avait rêvé. Il ne perdit +point de temps à se demander si la petite Fadette s'était moquée de +lui. Il courut d'une haleine jusqu'au bas de la Joncière; il la suivit +jusqu'à la coupure, et là, il allait passer outre sans y descendre, +parce qu'il avait assez questionné l'endroit pour être assuré que +Sylvinet n'y était point; mais, comme il allait s'en éloigner, il +entendit bêler un agneau.</p> + +<p>—Dieu de mon âme, pensa-t-il, cette fille m'a annoncé la chose; +j'entends l'agneau, mon frère est là. Mais s'il est mort ou vivant, je +ne peux le savoir.</p> + +<p>Et il sauta dans la coupure et entra dans les broussailles. Son frère +n'y était point; mais, en <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> suivant le fil de l'eau, à dix pas de +là, et toujours entendant l'agneau bêler, Landry vit sur l'autre rive +son frère assis, avec un petit agneau qu'il tenait dans sa blouse, et +qui, pour le vrai, était bureau de couleur depuis le bout du nez +jusqu'au bout de la queue.</p> + +<p>Comme Sylvinet était bien vivant et ne paraissait gâté ni déchiré dans +sa figure et dans son habillement, Landry fut si aise qu'il commença +par remercier le bon Dieu dans son cœur, sans songer à lui demander +pardon d'avoir eu recours à la science du diable pour avoir ce +bonheur-là. Mais, au moment où il allait appeler Sylvinet, qui ne le +voyait pas encore, et ne faisait pas mine de l'entendre, à cause du +bruit de l'eau qui grouillait fort sur les cailloux en cet endroit, il +s'arrêta à le regarder; car il était étonné de le trouver comme la +petite Fadette le lui avait prédit, tout au milieu des arbres que le +vent tourmentait furieusement, et ne bougeant non plus qu'une pierre.</p> + +<p>Chacun sait pourtant qu'il y a danger à rester au bord de notre +rivière quand le grand vent se lève. Toutes les rives sont minées en +dessous, et il n'est point d'orage qui, dans la quantité, ne déracine +quelques-uns de ces vergnes qui sont toujours <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> courts en racines, +à moins qu'ils ne soient très-gros et très-vieux, et qui vous +tomberaient fort bien sur le corps sans vous avertir. Mais Sylvinet, +qui n'était pourtant ni plus simple ni plus fou qu'un autre, ne +paraissait pas tenir compte du danger. Il n'y pensait pas plus que +s'il se fût trouvé à l'abri dans une bonne grange. Fatigué de courir +tout le jour et de vaguer à l'aventure, si, par bonheur, il ne s'était +pas noyé dans la rivière, on pouvait toujours bien dire qu'il s'était +noyé dans son chagrin et dans son dépit, au point de rester là comme +une souche, les yeux fixés sur le courant de l'eau, la figure aussi +pâle qu'une fleur de nape<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, la bouche à demi ouverte comme un petit +poisson qui bâille au soleil, les cheveux tout <ins class="correction" title="enmêlés">emmêlés</ins> par le vent, et +ne faisant pas même attention à son petit agneau, qu'il avait +rencontré égaré dans les prés, et dont il avait eu pitié. Il l'avait +bien pris dans sa blouse pour le rapporter à son logis; mais, chemin +faisant, il avait oublié de demander à qui l'agneau perdu. Il l'avait +là sur ses genoux, et le laissait crier sans l'entendre, malgré que le +pauvre petit lui faisait une voix désolée et regardait tout autour de +lui avec de gros <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> yeux clairs, étonné de ne pas être écouté de +quelqu'un de son espèce, et ne reconnaissant ni son pré, ni sa mère, +ni son étable, dans cet endroit tout ombragé et tout herbu, devant un +gros courant d'eau qui, peut-être bien, lui faisait grand'peur.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>X.</h2> + +<p>Si Landry n'eût pas été séparé de Sylvinet par la rivière qui n'est +large, dans tout son parcours, de plus de quatre ou cinq mètres (comme +on dit dans ces temps nouveaux), mais qui est, par endroits, aussi +creuse que large, il eût, pour sûr, sauté sans plus de réflexion au +cou de son frère. Mais Sylvinet ne le voyant même pas, il eut le temps +de penser à la manière dont il l'éveillerait de sa rêvasserie, et +dont, par persuasion, il le ramènerait à la maison; car si ce n'était +pas l'idée de ce pauvre boudeur, il pouvait bien tirer d'un autre +côté, et Landry n'aurait pas de si tôt trouvé un gué ou une passerelle +pour aller le rejoindre.</p> + +<p>Landry ayant donc un peu songé en lui-même, se demanda comment son +père, qui avait de la <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> raison et de la prudence pour quatre, +agirait en pareille rencontre; et il s'avisa bien à propos que le père +Barbeau s'y prendrait tout doucement et sans faire semblant de rien, +pour ne pas montrer à Sylvinet combien il avait causé d'angoisse, et +ne lui occasionner trop de repentir, ni l'encourager trop à +recommencer dans un autre jour de dépit.</p> + +<p>Il se mit donc à siffler comme s'il appelait les merles pour les faire +chanter, ainsi que font les pâtours quand ils suivent les buissons à +la nuit tombante. Cela fit lever la tête à Sylvinet, et, voyant son +frère, il eut honte et se leva vivement, croyant n'avoir pas été vu. +Alors Landry fit comme s'il l'apercevait, et lui dit sans beaucoup +crier, car la rivière ne chantait pas assez haut pour empêcher de +s'entendre:</p> + +<p>—Hé, mon Sylvinet, tu es donc là? Je t'ai attendu tout ce matin, et, +voyant que tu étais sorti pour si longtemps, je suis venu me promener +par ici, en attendant le souper où je comptais bien te retrouver à la +maison; mais puisque te voilà, nous rentrerons ensemble. Nous allons +descendre la rivière, chacun sur une rive, et nous nous joindrons au +gué des Roulettes. (C'était le <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> gué qui se trouvait au droit de la +maison à la mère Fadet.).</p> + +<p>—Marchons, dit Sylvinet en ramassant son agneau, qui, ne le +connaissant pas depuis longtemps, ne le suivait pas volontiers de +lui-même; et ils descendirent la rivière sans trop oser se regarder +l'un l'autre, car ils craignaient de se faire voir la peine qu'ils +avaient d'être fâchés et le plaisir qu'ils sentaient de se retrouver. +De temps en temps, Landry, toujours pour paraître ne pas croire au +dépit de son frère, lui disait une parole ou deux, tout en marchant. +Il lui demanda d'abord où il avait pris ce petit agneau bureau, et +Sylvinet ne pouvait trop le dire, car il ne voulait point avouer qu'il +avait été bien loin et qu'il ne savait pas même le nom des endroits où +il avait passé. Alors Landry, voyant son embarras, lui dit:</p> + +<p>—Tu me conteras cela plus tard, car le vent est grand, et il ne fait +pas trop bon à être sous les arbres le long de l'eau; mais, par +bonheur, voilà l'eau du ciel qui commence à tomber, et le vent ne +tardera pas à tomber aussi.</p> + +<p>Et en lui-même, il se disait:—C'est pourtant vrai que le grelet m'a +prédit que je le retrouverais <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> avant que la pluie ait commencé. +Pour sûr, cette fille-là en sait plus long que nous.</p> + +<p>Il ne se disait point qu'il avait passé un bon quart d'heure à +s'expliquer avec la mère Fadet, tandis qu'il la priait et qu'elle +refusait de l'écouter, et que la petite Fadette, qu'il n'avait vue +qu'en sortant de la maison, pouvait bien avoir vu Sylvinet pendant +cette explication-là. Enfin, l'idée lui en vint; mais comment +savait-elle si bien de quoi il était en peine, lorsqu'elle l'avait +accosté, puisqu'elle n'était point là du temps qu'il s'expliquait avec +la vieille? Cette fois, l'idée ne lui vint pas qu'il avait déjà +demandé son frère à plusieurs personnes en venant à la Joncière, et +que quelqu'un avait pu en parler devant la petite Fadette; ou bien, +que cette petite pouvait avoir écouté la fin de son discours avec la +grand'mère, en se cachant comme elle faisait souvent pour connaître +tout ce qui pouvait contenter sa curiosité.</p> + +<p>De son côté, le pauvre Sylvinet pensa aussi en lui-même à la manière +dont il expliquerait son mauvais comportement vis-à-vis de son frère +et de sa mère, car il ne s'était point attendu à la feinte de Landry, +et il ne savait quelle histoire lui <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> faire, lui qui n'avait menti +de sa vie, et qui n'avait jamais rien caché à son besson.</p> + +<p>Aussi se trouva-t-il bien mal à l'aise en passant le gué; car il était +venu jusque-là sans rien trouver pour se sortir d'embarras.</p> + +<p>Sitôt qu'il fut sur la rive, Landry l'embrassa; et, malgré lui, il le +fit avec encore plus de cœur qu'il n'avait coutume; mais il se +retint de le questionner, car il vit bien qu'il ne saurait que dire, +et il le ramena à la maison, lui parlant de toutes sortes de choses +autres que celle qui leur tenait à cœur à tous les deux. En passant +devant la maison de la mère Fadet, il regarda bien s'il verrait la +petite Fadette, et il se sentait une envie d'aller la remercier. Mais +la porte était fermée et l'on n'entendait pas d'autre bruit que la +voix du sauteriot qui beuglait parce que sa grand'mère l'avait +fouaillé, ce qui lui arrivait tous les soirs, qu'il l'eût mérité ou +non.</p> + +<p>Cela fit de la peine à Sylvinet, d'entendre pleurer ce galopin, et il +dit à son frère:—Voilà une vilaine maison où l'on entend toujours des +cris ou des coups. Je sais bien qu'il n'y a rien de si mauvais et de +si diversieux que ce sauteriot; et, quant au grelet, je n'en donnerais +pas deux sous. <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> Mais ces enfants-là sont malheureux de n'avoir +plus ni père ni mère, et d'être dans la dépendance de cette vieille +charmeuse, qui est toujours en malice, et qui ne leur passe rien.</p> + +<p>—Ce n'est pas comme ça chez nous, répondit Landry. Jamais nous +n'avons reçu de père ni de mère le moindre coup, et mêmement quand on +nous grondait de nos malices d'enfant, c'était avec tant de douceur et +d'honnêteté, que les voisins ne l'entendaient point. Il y en a comme +ça qui sont trop heureux, et qui ne connaissent point leurs avantages; +et pourtant, la petite Fadette, qui est l'enfant le plus malheureux et +le plus maltraité de la terre, rit toujours et ne se plaint jamais de +rien.</p> + +<p>Sylvinet comprit le reproche et eut du regret de sa faute. Il en avait +déjà bien eu depuis le matin, et, vingt fois, il avait eu envie de +revenir; mais la honte l'avait retenu. Dans ce moment, son cœur +grossit, et il pleura sans rien dire; mais son frère le prit par la +main en lui disant:—Voilà une rude pluie, mon Sylvinet; allons-nous +en d'un galop à la maison.—Ils se mirent donc à courir, Landry +essayant de faire rire Sylvinet, qui s'y efforçait pour le contenter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p> + +<p>Pourtant, au moment d'entrer dans la maison, Sylvinet avait envie de +se cacher dans la grange, car il craignait que son père ne lui fît +reproche. Mais le père Barbeau, qui ne prenait pas les choses tant au +sérieux que sa femme, se contenta de le plaisanter; et la mère +Barbeau, à qui son mari avait fait sagement la leçon, essaya de lui +cacher le tourment qu'elle avait eu. Seulement, pendant qu'elle +s'occupait de faire sécher ses bessons devant un bon feu et de leur +donner à souper, Sylvinet vit bien qu'elle avait pleuré, et que, de +temps en temps, elle le regardait d'un air d'<ins class="correction" title="inqniétude">inquiétude</ins> et de chagrin. +S'il avait été seul avec elle, il lui aurait demandé pardon, et il +l'eût tant caressée qu'elle se fût consolée. Mais le père n'aimait pas +beaucoup toutes ces mijoteries, et Sylvinet fut obligé d'aller au lit +tout de suite après souper, sans rien dire, car la fatigue le +surmontait. Il n'avait rien mangé de la journée; et, aussitôt qu'il +eut avalé son souper, dont il avait grand besoin, il se sentit comme +ivre, et force lui fut de se laisser déshabiller et coucher par son +besson, qui resta à côté de lui, assis sur le bord de son lit, et lui +tenant une main dans la sienne.</p> + +<p>Quand il le vit bien endormi, Landry prit congé <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> de ses parents et +ne s'aperçut point que sa mère l'embrassait avec plus d'amour que les +autres fois. Il croyait toujours qu'elle ne pouvait pas l'aimer autant +que son frère, et il n'en était point jaloux, se disant qu'il était +moins aimable et qu'il n'avait que la part qui lui était due. Il se +soumettait à cela autant par respect pour sa mère que par amitié pour +son besson, qui avait, plus que lui, besoin de caresses et de +consolation.</p> + +<p>Le lendemain, Sylvinet courut au lit de la mère Barbeau avant qu'elle +fût levée, et, lui ouvrant son cœur, lui confessa son regret et sa +honte. Il lui conta comme quoi il se trouvait bien malheureux depuis +quelque temps, non plus tant à cause qu'il était séparé de Landry, que +parce qu'il s'imaginait que Landry ne l'aimait point. Et quand sa mère +le questionna sur cette injustice, il fut bien empêché de la motiver, +car c'était en lui comme une maladie dont il ne se pouvait défendre. +La mère le comprenait mieux qu'elle ne voulait en avoir l'air, parce +que le cœur d'une femme est aisément pris de ces tourments-là, et +elle-même s'était souvent ressentie de souffrir en voyant Landry si +tranquille dans son courage et dans sa vertu. Mais, cette fois, elle +reconnaissait <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> que la jalousie est mauvaise dans tous les amours, +même dans ceux que Dieu nous commande le plus, et elle se garda bien +d'y encourager Sylvinet. Elle lui fit ressortir la peine qu'il avait +causée à son frère, et la grande bonté que son frère avait eue de ne +pas s'en plaindre ni s'en montrer choqué. Sylvinet le reconnut aussi +et convint que son frère était meilleur chrétien que lui. Il fit +promesse et forma résolution de se guérir, et sa volonté y était +sincère.</p> + +<p>Mais malgré lui, et bien qu'il prît un air consolé et satisfait, +encore que sa mère eût essuyé toutes ses larmes et répondu à toutes +ses plaintes par des raisons très-fortifiantes, encore qu'il fît tout +son possible pour agir simplement et justement avec son frère, il lui +resta sur le cœur un levain d'amertume.—Mon frère, pensait-il +malgré lui, est le plus chrétien et le plus juste de nous deux, ma +chère mère le dit et c'est la vérité; mais s'il m'aimait aussi fort +que je l'aime, il ne pourrait pas se soumettre comme il le fait.—Et +il songeait à l'air tranquille et quasi indifférent que Landry avait +eu en le retrouvant au bord de la rivière. Il se remémorait comme il +l'avait entendu siffler aux merles en le cherchant, au moment où, <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +lui, pensait véritablement à se jeter dans la rivière. Car s'il +n'avait pas eu cette idée en quittant la maison, il l'avait eue plus +d'une fois, vers le soir, croyant que son frère ne lui pardonnerait +jamais de l'avoir boudé et évité pour la première fois de sa vie.—Si +c'était lui qui m'eût fait cet affront, pensait-il, je ne m'en serais +jamais consolé. Je suis bien content qu'il me l'ait pardonné, mais je +pensais pourtant qu'il ne me le pardonnerait pas si aisément.—Et +là-dessus, cet enfant malheureux soupirait tout en se combattant et se +combattait tout en soupirant.</p> + +<p>Pourtant, comme Dieu nous récompense et nous aide toujours, pour peu +que nous ayons bonne intention de lui complaire, il arriva que +Sylvinet fut plus raisonnable pendant le reste de l'année; qu'il +s'abstint de quereller et de bouder son frère, qu'il l'aima enfin plus +paisiblement, et que sa santé, qui avait souffert de toutes ces +angoisses, se rétablit et se fortifia. Son père le fit travailler +davantage, s'apercevant que moins il s'écoutait, mieux il s'en +trouvait. Mais le travail qu'on fait chez ses parents n'est jamais +aussi rude que celui qu'on a de commande chez les autres. Aussi +Landry, qui ne s'épargnait guère, prit-il <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> plus de force et plus +de taille cette année-là que son besson. Les petites différences qu'on +avait toujours observées entre eux devinrent plus marquantes, et, de +leur esprit, passèrent sur leur figure. Landry, après qu'ils eurent +compté quinze ans, devint tout à fait beau garçon, et Sylvinet resta +un joli jeune homme, plus mince et moins couleuré que son frère. +Aussi, on ne les prenait plus jamais l'un pour l'autre, et, malgré +qu'ils se ressemblaient toujours comme deux frères, on ne voyait plus +du même coup qu'ils étaient bessons. Landry, qui était censé le cadet, +étant né une heure après Sylvinet, paraissait à ceux qui les voyaient +pour la première fois, l'aîné d'un an ou deux. Et cela augmentait +l'amitié du père Barbeau, qui, à la vraie manière des gens de +campagne, estimait la force et la taille avant tout.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XI.</h2> + +<p>Dans les premiers temps qui ensuivirent l'aventure de Landry avec la +petite Fadette, ce garçon eut quelque souci de la promesse qu'il lui +avait faite. Dans le moment où elle l'avait sauvé de <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> son +inquiétude, il se serait engagé pour ses père et mère à donner tout ce +qu'il y avait de meilleur à la Bessonnière: mais quand il vit que le +père Barbeau n'avait pas pris bien au sérieux la bouderie de Sylvinet +et n'avait point montré d'inquiétude, il craignit bien que, lorsque la +petite Fadette viendrait réclamer sa récompense, son père ne la mît à +la porte en se moquant de sa belle science et de la belle parole que +Landry lui avait donnée.</p> + +<p>Cette peur-là rendait Landry tout honteux en lui-même, et à mesure que +son chagrin s'était dissipé, il s'était jugé bien simple d'avoir cru +voir de la sorcellerie dans ce qui lui était arrivé. Il ne tenait pas +pour certain que la petite Fadette se fût gaussée de lui, mais il +sentait bien qu'on pouvait avoir du doute là-dessus, et il ne trouvait +pas de bonnes raisons à donner à son père pour lui prouver qu'il avait +bien fait de prendre un engagement de si grosse conséquence; d'un +autre côté, il ne voyait pas non plus comment il romprait un pareil +engagement, car il avait juré sa foi et il l'avait fait en âme et +conscience.</p> + +<p>Mais, à son grand étonnement, ni le lendemain de l'affaire, ni dans le +mois, ni dans la saison, il n'entendit parler de la petite Fadette à +la Bessonnière <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> ni à la Priche. Elle ne se présenta ni chez le +père Caillaud pour demander à parler à Landry, ni chez le père Barbeau +pour réclamer aucune chose, et lorsque Landry la vit au loin dans les +champs, elle n'alla point de son côté et ne parut point faire +attention à lui, ce qui était contre sa coutume, car elle courait +après tout le monde, soit pour regarder par curiosité, soit pour rire, +jouer et badiner avec ceux qui étaient de bonne humeur, soit pour +tancer et railler ceux qui ne l'étaient point.</p> + +<p>Mais la maison de la mère Fadet étant également voisine de la Priche +et de la Cosse, il ne se pouvait faire qu'un jour ou l'autre, Landry +ne se trouvât nez contre nez avec la petite Fadette dans un chemin; +et, quand le chemin n'est pas large, c'est bien force de se donner une +tape ou de se dire un mot en passant.</p> + +<p>C'était un soir que la petite Fadette rentrait ses oies, ayant +toujours son sauteriot sur ses talons; et Landry, qui avait été +chercher les juments au pré, les ramenait tout tranquillement à la +Priche; si bien qu'ils se croisèrent dans le petit chemin qui descend +de la Croix des bossons, au gué des Roulettes, et qui est si bien +fondu entre deux <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> encaissements, qu'il n'y est point moyen de +s'éviter. Landry devint tout rouge, pour la peur qu'il avait de +s'entendre sommer de sa parole, et, ne voulant point encourager la +Fadette, il sauta sur une des juments du plus loin qu'il la vit, et +joua des sabots pour prendre le trot; mais comme toutes les juments +avaient les enfarges aux pieds, celle qu'il avait enfourchée n'avança +pas plus vite pour cela. Landry se voyant tout près de la petite +Fadette, n'osa la regarder, et fit mine de se retourner, comme pour +voir si les poulains le suivaient. Quand il regarda devant lui, la +Fadette l'avait déjà dépassé, et elle ne lui avait rien dit; il ne +savait même point si elle l'avait regardé, et si des yeux ou du rire +elle l'avait sollicité de lui dire bonsoir. Il ne vit que Jeanet le +sauteriot qui, toujours traversieux et méchant, ramassa une pierre +pour la jeter dans les jambes de sa jument. Landry eut bonne envie de +lui allonger un coup de fouet, mais il eut peur de s'arrêter et +d'avoir explication avec la sœur. Il ne fit donc pas mine de s'en +apercevoir et s'en fut sans regarder derrière lui.</p> + +<p>Toutes les autres fois que Landry rencontra la petite Fadette, ce fut +à peu près de même. Peu à <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> peu, il s'enhardit à la regarder; car, +à mesure que l'âge et la raison lui venaient, il ne s'inquiétait plus +tant d'une si petite affaire. Mais lorsqu'il eut pris le courage de la +regarder tranquillement, comme pour attendre n'importe quelle chose +elle voudrait lui dire, il fut étonné de voir que cette fille faisait +exprès de tourner la tête d'un autre côté, comme si elle eût eu de lui +la même peur qu'il avait d'elle. Cela l'enhardit tout à fait vis-à-vis +de lui-même, et, comme il avait le cœur juste, il se demanda s'il +n'avait pas eu grand tort de ne jamais la remercier du plaisir que, +soit par science, soit par hasard, elle lui avait causé. Il prit la +résolution de l'aborder la première fois qu'il la verrait, et ce +moment-là étant venu, il fit au moins dix pas de son côté pour +commencer à lui dire bonjour et à causer avec elle.</p> + +<p>Mais, comme il s'approchait, la petite Fadette prit un air fier et +quasi fâché; et se décidant enfin à le regarder, elle le fit d'une +manière si méprisante, qu'il en fut tout démonté et n'osa point lui +porter la parole.</p> + +<p>Ce fut la dernière fois de l'année que Landry la rencontra de près, +car à partir de ce jour-là, la petite Fadette, menée par je ne sais +pas quelle <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> fantaisie, l'évita si bien, que du plus loin qu'elle +le voyait, elle tournait d'un autre côté, entrait dans un héritage ou +faisait un grand détour pour ne point le voir. Landry pensa qu'elle +était fâchée de ce qu'il avait été ingrat envers elle; mais sa +répugnance était si grande qu'il ne sut se décider à rien tenter pour +réparer son tort. La petite Fadette n'était pas un enfant comme un +autre. Elle n'était pas ombrageuse de son naturel, et même, elle ne +l'était pas assez, car elle aimait à provoquer les injures ou les +moqueries, tant elle se sentait la langue bien affilée pour y répondre +et avoir toujours le dernier et le plus piquant mot. On ne l'avait +jamais vue bouder et on lui reprochait de manquer de la fierté qui +convient à une fillette lorsqu'elle prend déjà quinze ans et commence +à se ressentir d'être quelque chose. Elle avait toujours les allures +d'un gamin, mêmement elle affectait de tourmenter souvent Sylvinet, de +le déranger et de le pousser à bout, lorsqu'elle le surprenait dans +les rêvasseries où il s'oubliait encore quelquefois. Elle le suivait +toujours pendant un bout de chemin, lorsqu'elle le rencontrait; se +moquant de sa <i>bessonnerie</i>, et lui tourmentant le cœur en lui +disant que Landry ne <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> l'aimait point et se moquait de sa peine. +Aussi le pauvre Sylvinet qui, encore plus que Landry, la croyait +sorcière, s'étonnait-il qu'elle devinât ses pensées et la détestait +bien cordialement. Il avait du mépris pour elle et pour sa famille, +et, comme elle évitait Landry, il évitait ce méchant grelet, qui, +disait-il, suivrait tôt ou tard l'exemple de sa mère, laquelle avait +mené une mauvaise conduite, quitté son mari et finalement suivi les +soldats. Elle était partie comme vivandière peu de temps après la +naissance du sauteriot, et, depuis, on n'en avait jamais entendu +parler. Le mari était mort de chagrin et de honte, et c'est comme cela +que la vieille mère Fadet avait été obligée de se charger des deux +enfants, qu'elle soignait fort mal, tant à cause de sa chicherie que +de son âge avancé, qui ne lui permettait guère de les surveiller et de +les tenir proprement.</p> + +<p>Pour toutes ces raisons, Landry, qui n'était pourtant pas aussi fier +que Sylvinet, se sentait du dégoût pour la petite Fadette, et, +regrettant d'avoir eu des rapports avec elle, il se gardait bien de le +faire connaître à personne. Il le cacha même à son besson, ne voulant +pas lui confesser l'inquiétude qu'il avait eue à son sujet; et, de +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> son côté, Sylvinet lui cacha toutes les méchancetés de la petite +Fadette envers lui, ayant honte de dire qu'elle avait eu divination de +sa jalousie.</p> + +<p>Mais le temps se passait. A l'âge qu'avaient nos bessons, les semaines +sont comme des mois et les mois comme des ans, pour le changement +qu'ils amènent dans le corps et dans l'esprit. Bientôt Landry oublia +son aventure, et, après s'être un peu tourmenté du souvenir de la +Fadette, n'y pensa non plus que s'il en eût fait le rêve.</p> + +<p>Il y avait déjà environ dix mois que Landry était entré à la Priche, +et on approchait de la Saint-Jean, qui était l'époque de son +engagement avec le père Caillaud. Ce brave homme était si content de +lui qu'il était bien décidé à lui augmenter son gage plutôt que de le +voir partir; et Landry ne demandait pas mieux que de rester dans le +voisinage de sa famille et de renouveler avec les gens de la Priche, +qui lui convenaient beaucoup. Mêmement, il se sentait venir une petite +amitié pour une nièce du père Caillaud qui s'appelait Madelon et qui +était un beau brin de fille. Elle avait un an de plus que lui et le +traitait encore un peu comme un enfant; mais cela diminuait de jour en +jour, et, tandis qu'au commencement <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> de l'année elle se moquait de +lui lorsqu'il avait honte de l'embrasser aux jeux ou à la danse, sur +la fin, elle rougissait au lieu de le provoquer, elle ne restait plus +seule avec lui dans l'étable ou dans le fenil. La Madelon n'était +point pauvre, et un mariage entre eux eût bien pu s'arranger par la +suite du temps. Les deux familles étaient bien famées et tenues en +estime par tout le pays. Enfin, le père Caillaud, voyant ces deux +enfants qui commençaient à se chercher et à se craindre, disait au +père Barbeau que ça pourrait bien faire un beau couple, et qu'il n'y +avait point de mal à leur laisser faire bonne et longue connaissance.</p> + +<p>Il fut donc convenu, huit jours avant la Saint-Jean, que Landry +resterait à la Priche, et Sylvinet chez ses parents; car la raison +était assez bien revenue à celui-ci, et le père Barbeau ayant pris les +fièvres, cet enfant savait se rendre très-utile au travail de ses +terres. Sylvinet avait eu grand'peur d'être envoyé au loin, et cette +crainte-là avait agi sur lui en bien; car, de plus en plus, il +s'efforçait à vaincre l'excédant de son amitié pour Landry, ou du +moins ne point trop le laisser paraître. La paix et le contentement +étaient donc <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> revenus à la Bessonnière, quoique les bessons ne se +vissent plus qu'une ou deux fois la semaine. La Saint-Jean fut pour +eux un jour de bonheur; ils allèrent ensemble à la ville pour voir la +loue des serviteurs de ville et de campagne, et la fête qui s'ensuit +sur la grande place. Landry dansa plus d'une bourrée avec la belle +Madelon; et Sylvinet, pour lui complaire, essaya de danser aussi. Il +ne s'en tirait pas trop bien; mais la Madelon, qui lui témoignait +beaucoup d'égards, le prenait par la main, en vis-à-vis, pour l'aider +à marquer le pas; et Sylvinet, se trouvant ainsi avec son frère, +promit d'apprendre à bien danser, afin de partager un plaisir où +jusque-là il avait gêné Landry.</p> + +<p>Il ne se sentait pas trop de jalousie contre Madelon, parce que Landry +était encore sur la réserve avec elle. Et d'ailleurs, Madelon flattait +et encourageait Sylvinet. Elle était sans gêne avec lui, et quelqu'un +qui ne s'y connaîtrait pas aurait jugé que c'était celui des bessons +qu'elle préférait. Landry eût pu en être jaloux, s'il n'eût été, par +nature, ennemi de la jalousie; et peut-être un je ne sais quoi lui +disait-il, malgré sa grande innocence, que Madelon n'agissait ainsi +que pour lui <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> faire plaisir et avoir occasion de se trouver plus +souvent avec lui.</p> + +<p>Toutes choses allèrent donc pour le mieux pendant environ trois mois, +jusqu'au jour de la Saint-Andoche, qui est la fête patronale du bourg +de la Cosse, et qui tombe aux derniers jours de septembre.</p> + +<p>Ce jour-là, qui était toujours pour les deux bessons une grande et +belle fête, parce qu'il y avait danse et jeux de toutes sortes sous +les grands noyers de la paroisse, amena pour eux de nouvelles peines +auxquelles ils ne s'attendaient mie.</p> + +<p>Le père Caillaud ayant donné licence à Landry d'aller dès la veille +coucher à la Bessonnière, afin de voir la fête sitôt le matin, Landry +partit avant souper, bien content d'aller surprendre son besson qui ne +l'attendait que le lendemain. C'est la saison où les jours commencent +à être courts et où la nuit tombe vite. Landry n'avait jamais peur de +rien en plein jour: mais il n'eût pas été de son âge et de son pays +s'il avait aimé à se trouver seul la nuit sur les chemins, surtout +dans l'automne, qui est une saison où les sorciers et les follets +commencent à se donner du bon temps, à cause des brouillards qui les +aident à cacher leurs malices <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> et maléfices. Landry, qui avait +coutume de sortir seul à toute heure pour mener ou rentrer ses +bœufs, n'avait pas précisément grand souci, ce soir-là, plus qu'un +autre soir; mais il marchait vite et chantait fort, comme on fait +toujours quand le temps est noir, car on sait que le chant de l'homme +dérange et écarte les mauvaises bêtes et les mauvaises gens.</p> + +<p>Quand il fut au droit du gué des Roulettes, qu'on appelle de cette +manière à cause des cailloux ronds qui s'y trouvent en grande +quantité, il releva un peu les jambes de son pantalon; car il pouvait +y avoir de l'eau jusqu'au-dessus de la cheville du pied, et il fit +bien attention à ne pas marcher devant lui, parce que le gué est +établi en biaisant, et qu'à droite comme à gauche il y a de mauvais +trous. Landry connaissait si bien le gué qu'il ne pouvait guère s'y +tromper. D'ailleurs on voyait de là, à travers les arbres qui étaient +plus d'à moitié dépouillés de feuilles, la petite clarté qui sortait +de la maison de la mère Fadet; et en regardant cette clarté, pour peu +qu'on marchât dans la direction, il n'y avait point chance de faire +mauvaise route.</p> + +<p>Il faisait si noir sous les arbres, que Landry <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> tâta pourtant le +gué avec son bâton avant d'y entrer. Il fut étonné de trouver plus +d'eau que de coutume, d'autant plus qu'il entendait le bruit des +écluses qu'on avait ouvertes depuis une bonne heure. Pourtant, comme +il voyait bien la lumière de la croisée à la Fadette, il se risqua. +Mais, au bout de deux pas, il avait de l'eau plus haut que le genou et +il se retira, jugeant qu'il s'était trompé. Il essaya un peu plus haut +et un peu plus bas, et, là comme là, il trouva le creux encore +davantage. Il n'avait pas tombé de pluie, les écluses grondaient +toujours: la chose était donc bien surprenante.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XII.</h2> + +<p>—Il faut, pensa Landry, que j'aie pris le faux chemin de la +charrière, car, pour le coup, je vois à ma droite la chandelle de la +Fadette, qui devrait être sur ma gauche.</p> + +<p>Il remonta le chemin jusqu'à la Croix-au-Lièvre, et il en fit le tour +les yeux fermés pour se désorienter; et quand il eut bien remarqué les +arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> bon +chemin et revint jouxte à la rivière. Mais bien que le gué lui parût +commode, il n'osa point y faire plus de trois pas, parce qu'il vit +tout d'un coup, presque derrière lui, la clarté de la maison Fadette, +qui aurait dû être juste en face. Il revint à la rive, et cette clarté +lui parut être alors comme elle devait se trouver. Il reprit le gué en +biaisant dans un autre sens, et, cette fois, il eut de l'eau presque +jusqu'à la ceinture. Il avançait toujours cependant, augurant qu'il +avait rencontré un trou, mais qu'il allait en sortir en marchant vers +la lumière.</p> + +<p>Il fit bien de s'arrêter, car le trou se creusait toujours, et il en +avait jusqu'aux épaules. L'eau était bien froide, et il resta un +moment à se demander s'il reviendrait sur ses pas; car la lumière lui +paraissait avoir changé de place, et mêmement il la vit remuer, +courir, sautiller, repasser d'une rive à l'autre, et finalement se +montrer double en se mirant dans l'eau, où elle se tenait comme un +oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit +bruit de grésillement comme ferait une pétrole de résine.</p> + +<p>Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï +dire qu'il n'y a rien de plus <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> abusif et de plus méchant que ce +feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et de +les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en +se moquant de leur angoisse.</p> + +<p>Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant +vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage. +Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa +danse et son rire. C'était vraiment une vilaine chose à voir. Tantôt +il filait comme un martin-pêcheur, et tantôt il disparaissait tout à +fait. Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tête d'un bœuf, +et tout aussitôt menu comme un œil de chat; et il accourait auprès +de Landry, tournait autour de lui si vite, qu'il en était ébloui; et +enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait +frétiller dans les roseaux, où il avait l'air de se fâcher et de lui +dire des insolences.</p> + +<p>Landry n'osait point bouger, car de retourner sur ses pas n'était pas +le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine à courir +après ceux qui courent, et qu'il se met en travers de leur chemin +jusqu'à ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque +mauvaise passe. Il grelottait de peur et de froid, lorsqu'il entendit +derrière <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> lui une petite voix très-douce qui chantait:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Fadet, fadet, petit fadet,<br /></span> + <span class="i0">Prends ta chandelle et ton cornet;<br /></span> + <span class="i0">J'ai pris ma cape et mon capet;<br /></span> + <span class="i0">Toute follette a son follet.<br /></span> + </div> +</div> + +<p>Et tout aussitôt la petite Fadette, qui s'apprêtait gaiement à passer +l'eau sans montrer crainte ni étonnement du feu follet, heurta contre +Landry, qui était assis par terre dans la brune, et se retira en +jurant ni plus ni moins qu'un garçon, et des mieux appris.</p> + +<p>—C'est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n'aie pas peur. Je ne +te suis pas ennemi.</p> + +<p>Il parlait comme cela parce qu'il avait peur d'elle presque autant que +du follet. Il avait entendu sa chanson, et voyait bien qu'elle faisait +une conjuration au feu follet, lequel dansait et se tortillait comme +un fou devant elle et comme s'il eût été aise de la voir.</p> + +<p>—Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette après qu'elle +se fut consultée un peu, que tu me flattes, parce que tu es moitié +mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni +moins qu'à ma grand'mère. Allons, pauvre <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> cœur, la nuit on +n'est pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer l'eau +sans moi.</p> + +<p>—Ma foi, j'en sors, dit Landry, et j'ai manqué de m'y noyer. Est-ce +que tu vas t'y risquer, Fadette? Tu ne crains pas de perdre le gué?</p> + +<p>—Eh! pourquoi le perdrais-je? Mais je vois bien ce qui t'inquiète, +répondit la petite Fadette en riant. Allons, donne-moi la main, +poltron; le follet n'est pas si méchant que tu crois, et il ne fait de +mal qu'à ceux qui s'en épeurent. J'ai coutume de le voir, moi, et nous +nous connaissons.</p> + +<p>Là-dessus, avec plus de force que Landry n'eût supposé qu'elle en +avait, elle le tira par le bras et l'amena dans le gué en courant et +en chantant:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">J'ai pris ma cape et mon capet,<br /></span> + <span class="i0"> Toute fadette a son fadet.<br /></span> + </div> +</div> + +<p>Landry n'était guère plus à son aise dans la société de la petite +sorcière que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux +voir le diable sous l'apparence d'un être de sa propre espèce que sous +celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de résistance, +et il fut tôt rassuré <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> en sentant que la Fadette le conduisait si +bien, qu'il marchait à sec sur les cailloux. Mais comme ils marchaient +vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet, +ils étaient toujours suivis de ce météore, comme l'appelle le maître +d'école de chez nous, qui en sait long sur cette chose-là, et qui +assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XIII.</h2> + +<p>Peut-être que la mère Fadet avait aussi de la connaissance là-dessus, +et qu'elle avait enseigné à sa petite-fille à ne rien redouter de ces +feux de nuit; ou bien, à force d'en voir, car il y en avait souvent +aux entours du gué des Roulettes, et c'était un grand hasard que +Landry n'en eût point encore vu de près, peut-être la petite +s'était-elle fait une idée que l'esprit qui les soufflait n'était +point méchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui +tremblait de tout son corps à mesure que le follet s'approchait d'eux:</p> + +<p>—Innocent, lui dit-elle, ce feu-là ne brûle point, et si tu étais +assez subtil pour le manier, tu <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> verrais qu'il ne laisse pas +seulement sa marque.</p> + +<p>—C'est encore pis, pensa Landry; du feu qui ne brûle pas, on sait ce +que c'est: ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est +fait pour chauffer et brûler.</p> + +<p>Mais il ne fit pas connaître sa pensée à la petite Fadette, et quand +il se vit sain et sauf à la rive, il eut grande envie de la planter là +et de s'ensauver à la Bessonnière. Mais il n'avait point le cœur +ingrat, et il ne voulut point la quitter sans la remercier.</p> + +<p>—Voilà la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui +dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m'en +souviendrai toute ma vie. J'étais là comme un fou quand tu m'as +trouvé; le follet m'avait vanné et charmé. Jamais je n'aurais passé la +rivière, ou bien je n'en serais jamais sorti.</p> + +<p>—Peut-être bien que tu l'aurais passée sans peine ni danger si tu +n'étais pas si sot, répondit la Fadette; je n'aurais jamais cru qu'un +grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera +pas à avoir de la barbe au menton, fût si aisé à épeurer, et je suis +contente de te voir comme cela.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p> + +<p>—Et pourquoi en êtes-vous contente, Fanchon Fadet?</p> + +<p>—Parce que je ne vous aime point, lui dit-elle d'un ton méprisant.</p> + +<p>—Et pourquoi est-ce encore que vous ne m'aimez point?</p> + +<p>—Parce que je ne vous estime point, répondit-elle; ni vous, ni votre +besson, ni vos père et mère, qui sont fiers parce qu'ils sont riches, +et qui croient qu'on ne fait que son devoir en leur rendant service. +Ils vous ont appris à être ingrat, Landry, et c'est le plus vilain +défaut pour un homme, après celui d'être peureux.</p> + +<p>Landry se sentit bien humilié des reproches de cette petite fille, car +il reconnaissait qu'ils n'étaient pas tout à fait injustes, et il lui +répondit:</p> + +<p>—Si je suis fautif, Fadette, ne l'imputez qu'à moi. Ni mon frère, ni +mon père, ni ma mère, ni personne chez nous n'a eu connaissance du +secours que vous m'avez déjà une fois donné. Mais pour cette fois-ci, +ils le sauront, et vous aurez une récompense telle que vous la +désirerez.</p> + +<p>—Ah! vous voilà bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que +vous vous imaginez qu'avec vos présents vous pouvez être quitte envers +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> moi. Vous croyez que je suis pareille à ma grand'mère, qui, +pourvu qu'on lui baille quelque argent, supporte les malhonnêtetés et +les insolences du monde. Eh bien, moi, je n'ai besoin ni envie de vos +dons, et je méprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n'avez +pas eu le cœur de trouver un pauvre mot de remerciement et d'amitié +à me dire depuis tantôt un an que je vous ai guéri d'une grosse peine.</p> + +<p>—Je suis fautif, je l'ai confessé, Fadette, dit Landry, qui ne +pouvait s'empêcher d'être étonné de la manière dont il l'entendait +raisonner pour la première fois. Mais c'est qu'aussi il y a un peu de +ta faute. Ce n'était pas bien sorcier de me faire retrouver mon frère, +puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m'expliquais +avec ta grand'mère; et si tu avais vraiment le cœur bon, toi qui me +reproches de ne l'avoir point, au lieu de me faire souffrir et +attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me +mener loin, tu m'aurais dit tout de suite: «Dévalle le pré, et tu le +verras au rivet de l'eau.» Cela ne t'aurait point coûté beaucoup, au +lieu que tu t'es fait un vilain jeu de ma peine; et voilà ce qui a +mandré le prix du service que tu m'as rendu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p> + +<p>La petite Fadette, qui avait pourtant la repartie prompte, resta +pensive un moment. Puis elle dit:</p> + +<p>—Je vois bien que tu as fait ton possible pour écarter la +reconnaissance de ton cœur, et pour t'imaginer que tu ne m'en +devais point, à cause de la récompense que je m'étais fait promettre. +Mais, encore un coup, il est dur et mauvais, ton cœur, puisqu'il ne +t'a point fait observer que je ne réclamais rien de toi, et que je ne +te faisais pas même reproche de ton ingratitude.</p> + +<p>—C'est vrai, ça, Fanchon, dit Landry qui était la bonne foi même; je +suis dans mon tort, je l'ai senti, et j'en ai eu de la honte; j'aurais +dû te parler; j'en ai eu l'intention, mais tu m'as fait une mine si +courroucée que je n'ai point su m'y prendre.</p> + +<p>—Et si vous étiez venu le lendemain de l'affaire me dire une parole +d'amitié, vous ne m'auriez point trouvée courroucée; vous auriez su +tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions +amis: au lieu qu'à cette heure, j'ai mauvaise opinion de vous, et +j'aurais dû vous laisser débrouiller avec le follet comme vous auriez +pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnière; allez sécher <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> vos habits; +allez dire à vos parents: «Sans ce petit guenillon de grelet, +j'aurais, ma foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivière.»</p> + +<p>Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna le dos, et marcha du côté +de sa maison en chantant:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Prends ta leçon et ton paquet,<br /></span> + <span class="i0">Landry Barbeau le bessonnet.<br /></span> + </div> +</div> + +<p>A cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son âme, non +qu'il fût disposé à aucune sorte d'amitié pour une fille qui +paraissait avoir plus d'esprit que de bonté, et dont les vilaines +manières ne plaisaient point, même à ceux qui s'en amusaient. Mais il +avait le cœur haut et ne voulait point garder un tort sur sa +conscience. Il courut après elle, et la rattrapant par sa cape:</p> + +<p>—Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-là +s'arrange et se finisse entre nous. Tu es mécontente de moi, et je ne +suis pas bien content de moi-même. Il faut que tu me dises ce que tu +souhaites, et pas plus tard que demain je te l'apporterai.</p> + +<p>—Je souhaite ne jamais te voir, répondit la Fadette très-durement; et +n'importe quelle chose <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> tu m'apporteras, tu peux bien compter que +je te la jetterai au nez.</p> + +<p>—Voilà des paroles trop rudes pour quelqu'un qui vous offre +réparation. Si tu ne veux point de cadeau, il y a peut-être moyen de +te rendre service et de te montrer par là qu'on te veut du bien et non +pas du mal. Allons, dis-moi ce que j'ai à faire pour te contenter.</p> + +<p>—Vous ne sauriez donc me demander pardon et souhaiter mon amitié? dit +la Fadette en s'arrêtant.</p> + +<p>—Pardon, c'est beaucoup demander, répondit Landry, qui ne pouvait +vaincre sa hauteur à l'endroit d'une fille qui n'était point +considérée en proportion de l'âge qu'elle commençait à avoir, et +qu'elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu'elle l'aurait +dû; quant à ton amitié, Fadette, tu es si drôlement bâtie dans ton +esprit, que je ne saurais y avoir grand'fiance. Demande-moi donc une +chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas obligé +de te reprendre.</p> + +<p>—Eh bien, dit la Fadette d'une voix claire et sèche, il en sera comme +vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et +vous <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> n'en voulez point. A présent je vous réclame ce que vous +m'avez promis, qui est d'obéir à mon commandement, le jour où vous en +serez requis. Ce jour-là, ce ne sera pas plus tard que demain à la +Saint-Andoche, et voici ce que je veux: Vous me ferez danser trois +bourrées après la messe, deux bourrées après vêpres, et encore deux +bourrées après l'Angélus, ce qui fera sept. Et dans toute votre +journée, depuis que vous serez levé jusqu'à ce que vous soyez couché, +vous ne danserez aucune autre bourrée avec n'importe qui, fille ou +femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien +laides en vous: l'ingratitude, la peur et le manque de parole. +Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse, à la porte de +l'église.</p> + +<p>Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu'à sa maison, tira +la corillette et entra si vite que la porte fut poussée et recorillée +avant que le besson eût pu répondre un mot.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XIV.</h2> + +<p>Landry trouva d'abord l'idée de la Fadette si drôle qu'il pensa à en +rire plus qu'à s'en fâcher.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p> + +<p>—Voilà, se dit-il, une fille plus folle que méchante, et plus +désintéressée qu'on ne croirait, car son paiement ne ruinera pas ma +famille.—Mais, en y songeant, il trouva l'acquit de sa dette plus dur +que la chose ne semblait. La petite Fadette dansait très-bien; il +l'avait vue gambiller dans les champs ou sur le bord des chemins, avec +les pâtours, et elle s'y démenait comme un petit diable, si vivement +qu'on avait peine à la suivre en mesure. Mais elle était si peu belle +et si mal attifée, même les dimanches, qu'aucun garçon de l'âge de +Landry ne l'eût fait danser, surtout devant du monde. C'est tout au +plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur +première communion la trouvaient digne d'être invitée, et les belles +de campagne n'aimaient point à l'avoir dans leur danse. Landry se +sentit donc tout à fait humilié d'être voué à une pareille danseuse; +et quand il se souvint qu'il s'était fait promettre au moins trois +bourrées par la belle Madelon, il se demanda comment elle prendrait +l'affront qu'il serait forcé de lui faire en ne les réclamant point.</p> + +<p>Comme il avait froid et faim, et qu'il craignait toujours de voir le +follet se mettre après lui, il <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> marcha vite sans trop songer et +sans regarder derrière lui. Dès qu'il fut rendu, il se sécha et conta +qu'il n'avait point vu le gué à cause de la grand'nuit, et qu'il avait +eu de la peine à sortir de l'eau; mais il eut honte de confesser la +peur qu'il avait eue, et il ne parla ni du feu follet ni de la petite +Fadette. Il se coucha en se disant que ce serait bien assez tôt le +lendemain pour se tourmenter de la conséquence de cette mauvaise +rencontre; mais quoi qu'il fît, il ne put dormir que très-mal. Il fit +plus de cinquante rêves, où il vit la petite Fadette à califourchon +sur le fadet, qui était fait comme un grand coq rouge et qui tenait, +dans une de ses pattes, sa lanterne de corne avec une chandelle +dedans, dont les rayons s'étendaient sur toute la joncière. Et alors +la petite Fadette se changeait en un grelet gros comme une chèvre, et +elle lui criait, en voix de grelet, une chanson qu'il ne pouvait +comprendre, mais où il entendait toujours des mots sur la même rime: +grelet, fadet, cornet, capet, follet, bessonnet, Sylvinet. Il en avait +la tête cassée, et la clarté du follet lui semblait si vive et si +prompte que, quand il s'éveilla, il en avait encore les orblutes, qui +sont petites boules noires, rouges ou bleues, lesquelles <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> nous +semblent être devant nos yeux, quand nous avons regardé avec trop +d'assurance les orbes du soleil ou de la lune.</p> + +<p>Landry fut si fatigué de cette mauvaise nuit qu'il s'endormait tout le +long de la messe, et mêmement il n'entendit pas une parole du sermon +de M. le curé, qui, pourtant, loua et magnifia on ne peut mieux les +vertus et propriétés du bon saint Andoche. En sortant de l'église, +Landry était si chargé de langueur qu'il avait oublié la Fadette. Elle +était pourtant devant le porche, tout auprès de la belle Madelon, qui +se tenait là, bien sûre que la première invitation serait pour elle. +Mais quand il s'approcha pour lui parler, il lui fallut bien voir le +grelet qui fit un pas en avant et lui dit bien haut avec une hardiesse +sans pareille:</p> + +<p>—Allons, Landry, tu m'as invitée hier soir pour la première danse, et +je compte que nous allons n'y pas manquer.</p> + +<p>Landry devint rouge comme le feu, et voyant Madelon devenir rouge +aussi, pour le grand étonnement et le grand dépit qu'elle avait d'une +pareille aventure, il prit courage contre la petite Fadette.</p> + +<p>—C'est possible que je t'aie promis de te faire <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> danser, grelet, +lui dit-il; mais j'avais prié une autre auparavant, et ton tour +viendra après que j'aurai tenu mon premier engagement.</p> + +<p>—Non pas, repartit la Fadette avec assurance. Ta souvenance te fait +défaut, Landry; tu n'as promis à personne avant moi, puisque la parole +que je te réclame est de l'an dernier, et que tu n'as fait que me la +renouveler hier soir. Si la Madelon a envie de danser avec toi +aujourd'hui, voici ton besson qui est tout pareil à toi et qu'elle +prendra à ta place. L'un vaut l'autre.</p> + +<p>—Le grelet a raison, répondit la Madelon avec fierté en prenant la +main de Sylvinet; puisque vous avez fait une promesse si ancienne, il +faut la tenir, Landry. J'aime bien autant danser avec votre frère.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est la même chose, dit Sylvinet tout naïvement. Nous +danserons tous les quatre.</p> + +<p>Il fallut bien en passer par là pour ne pas attirer l'attention du +monde, et le grelet commença à sautiller avec tant d'orgueil et de +prestesse, que jamais bourrée ne fut mieux marquée ni mieux enlevée. +Si elle eût été pimpante et gentille, elle eût fait plaisir à voir, +car elle dansait par merveille, et il n'y avait pas une belle qui +n'eût voulu <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> avoir sa légèreté et son aplomb; mais le pauvre +grelet était si mal habillé, qu'il en paraissait dix fois plus laid +que de coutume. Landry, qui n'osait plus regarder Madelon, tant il +était chagriné et humilié vis-à-vis d'elle, regarda sa danseuse, et la +trouva beaucoup plus vilaine que dans ses guenilles de tous les jours; +elle avait cru se faire belle, et son dressage était bon pour faire +rire.</p> + +<p>Elle avait une coiffe toute jaunie par le renfermé, qui, au lieu +d'être petite et bien retroussée par le derrière, selon la nouvelle +mode du pays, montrait de chaque côté de sa tête deux grands oreillons +bien larges et bien plats; et, sur le derrière de sa tête, la cayenne +retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa +grand'mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un +petit cou mince comme un bâton. Son cotillon de droguet était trop +court de deux mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans +l'année, ses bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de ses +manches comme deux pattes d'aranelle. Elle avait cependant un tablier +d'incarnat dont elle était bien fière, mais qui lui venait de sa mère, +et dont elle n'avait point songé à retirer la bavousette, que, depuis +plus de dix <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> ans, les jeunesses ne portent plus. Car elle n'était +point de celles qui sont trop coquettes, la pauvre fille, elle ne +l'était pas assez, et vivait comme un garçon, sans souci de sa figure, +et n'aimant que le jeu et la risée. Aussi avait-elle l'air d'une +vieille endimanchée, et on la méprisait pour sa mauvaise tenue, qui +n'était point commandée par la misère, mais par l'avarice de sa +grand'mère, et le manque de goût de la petite-fille.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XV.</h2> + +<p>Sylvinet trouvait étrange que son besson eût pris fantaisie de cette +Fadette, que, pour son compte, il aimait encore moins que Landry ne +faisait. Landry ne savait comment expliquer la chose, et il aurait +voulu se cacher sous terre. La Madelon était bien malcontente, et +malgré l'entrain que la petite Fadette forçait leurs jambes de +prendre, leurs figures étaient si tristes qu'on eût dit qu'ils +portaient le diable en terre.</p> + +<p>Aussitôt la fin de la première danse, Landry s'esquiva et alla se +cacher dans son ouche. Mais, au bout d'un instant, la petite Fadette, +escortée du sauteriot, qui, pour ce qu'il avait une plume <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> de paon +et un gland de faux or à sa casquette, <ins class="correction" title="téait">était</ins> plus rageur et plus +braillard que de coutume, vint bientôt le relancer, amenant une bande +de drôlesses plus jeunes qu'elle, car celles de son âge ne la +fréquentaient guère. Quand Landry la vit avec toute cette volaille, +qu'elle comptait prendre à témoin, en cas de refus, il se soumit et la +conduisit sous les noyers où il aurait bien voulu trouver un coin pour +danser avec elle sans être remarqué. Par bonheur pour lui, ni Madelon, +ni Sylvinet n'étaient de ce côté-là, ni les gens de l'endroit; et il +voulut profiter de l'occasion pour remplir sa tache et danser la +troisième bourrée avec la Fadette. Il n'y avait autour d'eux que des +étrangers qui n'y firent pas grande attention.</p> + +<p>Sitôt qu'il eut fini, il courut chercher Madelon pour l'inviter à +venir sous la ramée manger de la fromentée avec lui. Mais elle avait +dansé avec d'autres qui lui avaient fait promettre de se laisser +régaler, et elle le refusa un peu fièrement. Puis, voyant qu'il se +tenait dans un coin avec des yeux tout remplis de larmes, car le dépit +et la fierté la rendaient plus jolie fille que jamais elle ne lui +avait semblé, et l'on eût dit que tout le monde en faisait la +remarque, elle mangea vite, se leva <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> de table et dit tout haut: +«Voilà les vêpres qui sonnent; avec qui vais-je danser après?» Elle +s'était tournée du côté de Landry, comptant qu'il dirait bien vite: +«Avec moi!» Mais, avant qu'il eût pu desserrer les dents, d'autres +s'étaient offerts, et la Madelon, sans daigner lui envoyer un regard +de reproche ou de pitié, s'en alla à vêpres avec ses nouveaux galants.</p> + +<p>Du plus vite que les vêpres furent chantées, la Madelon partit avec +Pierre Aubardeau, suivie de Jean Aladenise, et d'Étienne Alaphilippe, +qui tous trois la firent danser l'un après l'autre, car elle n'en +pouvait manquer, étant belle fille et non sans avoir. Landry la +regardait du coin de l'œil, et la petite Fadette était restée dans +l'église, disant de longues prières après les autres; et elle faisait +ainsi tous les dimanches, soit par grande dévotion selon les uns, +soit, selon d'autres, pour mieux cacher son jeu avec le diable.</p> + +<p>Landry fut bien peiné de voir que la Madelon ne montrait aucun souci à +son endroit, qu'elle était rouge de plaisir comme une fraise, et +qu'elle se consolait très-bien de l'affront qu'il s'était vu forcé de +lui faire. Il s'avisa alors de ce qui ne lui était pas encore venu à +l'idée, à savoir, qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> pouvait bien se ressentir d'un peu +beaucoup de coquetterie, et que, dans tous les cas, elle n'avait pas +pour lui grande attache, puisqu'elle s'amusait si bien sans lui.</p> + +<p>Il est vrai qu'il se savait dans son tort, du moins par apparence; +mais elle l'avait vu bien chagriné sous la ramée, et elle aurait pu +deviner qu'il y avait là-dessous quelque chose qu'il aurait voulu +pouvoir lui expliquer. Elle ne s'en souciait mie pourtant, et elle +était gaie comme un biquet, quand son cœur, à lui, se fendait de +chagrin.</p> + +<p>Quand elle eut contenté ses trois danseurs, Landry s'approcha d'elle, +désirant lui parler en secret et se justifier de son mieux. Il ne +savait comment s'y prendre pour l'emmener à l'écart, car il était +encore dans l'âge où l'on n'a guère de courage avec les femmes; aussi +ne put-il trouver aucune parole à propos et la prit-il par la main +pour s'en faire suivre; mais elle lui dit d'un air moitié dépit, +moitié pardon:</p> + +<p>—Oui-da, Landry, tu viens donc me faire danser à la fin?</p> + +<p>—Non pas danser, répondit-il, car il ne savait pas feindre et n'avait +plus l'idée de manquer à <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> sa parole; mais vous dire quelque chose +que vous ne pouvez pas refuser d'entendre.</p> + +<p>—Oh! si tu as un secret à me dire, Landry, ce sera pour une autre +fois, répondit Madelon en lui retirant sa main. C'est aujourd'hui le +jour de danser et de se divertir. Je ne suis pas encore à bout de mes +jambes, et puisque le grelet a usé les tiennes, va te coucher si tu +veux, moi je reste.</p> + +<p>Là-dessus elle accepta l'offre de Germain Audoux qui venait pour la +faire danser. Et comme elle tournait le dos à Landry, Landry entendit +Germain Audoux qui lui disait, en parlant de lui:—Voilà un gars qui +paraissait bien croire que cette bourrée-là lui reviendrait.</p> + +<p>—Peut-être bien, dit Madelon en hochant la tête, mais ce ne sera pas +encore pour son nez!</p> + +<p>Landry fut grandement choqué de cette parole, et resta auprès de la +danse pour observer toutes les allures de la Madelon, qui n'étaient +point malhonnêtes, mais si fières et de telle nargue, qu'il s'en +dépita; et quand elle revint de son côté, comme il la regardait avec +des yeux qui se moquaient un peu d'elle, elle lui dit par bravade:—Eh +bien donc, Landry, tu ne peux trouver une <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> danseuse, aujourd'hui. +Tu seras, ma fine, obligé de retourner au grelet.</p> + +<p>—Et j'y retournerai de bon cœur, répondit Landry; car si ce n'est +la plus belle de la fête, c'est toujours celle qui danse le mieux.</p> + +<p>Là-dessus, il s'en fut aux alentours de l'église pour chercher la +petite Fadette, et il la ramena dans la danse, tout en face de la +Madelon, et il y dansa deux bourrées sans quitter la place. Il fallait +voir comme le grelet était fier et content! Elle ne cachait point son +aise, faisait reluire ses coquins d'yeux noirs, et relevait sa petite +tête et sa grosse coiffe comme une poule huppée.</p> + +<p>Mais, par malheur, son triomphe donna du dépit à cinq ou six gamins +qui la faisaient danser à l'habitude, et qui, ne pouvant plus en +approcher, eux qui n'avaient jamais été fiers avec elle, et qui +l'estimaient beaucoup pour sa danse, se mirent à la critiquer, à lui +reprocher sa fierté et à chuchoter autour d'elle:—Voyez donc la +grelette qui croit charmer Landry Barbeau! grelette, sautiote, +farfadette, chat grillé, grillette, râlette,—et autres sornettes à la +manière de l'endroit.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XVI.</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p> + +<p>Et puis, quand la petite Fadette passait auprès d'eux, ils lui +tiraient sa manche, ou avançaient leur pied pour la faire tomber, et +il y en avait, des plus jeunes s'entend, et des moins bien appris, qui +frappaient sur l'orillon de sa coiffe et la lui faisaient virer d'une +oreille à l'autre, en criant:—Au grand calot, au grand calot à la +mère Fadet!</p> + +<p>Le pauvre grelet allongea cinq ou six tapes à droite ou à gauche; mais +tout cela ne servit qu'à attirer l'attention de son côté; et les +personnes de l'endroit commencèrent à se dire:—Mais voyez donc notre +grelette, comme elle a de la chance aujourd'hui, que Landry Barbeau la +fait danser à tout moment! C'est vrai qu'elle danse bien, mais la +voilà qui fait la belle fille et qui se carre comme une agasse.—Et +parlant à Landry, il y en eut qui dirent:—Elle t'a donc jeté un sort, +mon pauvre Landry, que tu ne regardes qu'elle? ou bien c'est que tu +veux passer sorcier, et que bientôt nous te verrons mener les loups +aux champs.</p> + +<p>Landry fut mortifié; mais Sylvinet, qui ne <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> voyait rien de plus +excellent et de plus estimable que son frère, le fut encore davantage +de voir qu'il se donnait en risée à tant de monde, et à des étrangers +qui commençaient aussi à s'en mêler, à faire des questions, et à dire: +«C'est bien un beau gars: mais, tout de même, il a une drôle d'idée de +se coiffer de la plus vilaine qu'il n'y ait pas dans toute +l'assemblée.» La Madelon vint, d'un air de triomphe, écouter toutes +ces moqueries, et, sans charité, elle y mêla son mot:—Que +voulez-vous? dit-elle; Landry est encore un petit enfant, et, à son +âge, pourvu qu'on trouve à qui parler, on ne regarde pas si c'est une +tête de chèvre ou une figure chrétienne.</p> + +<p>Sylvinet prit alors Landry par le bras, en lui disant tout +bas:—Allons-nous-en, frère, ou bien il faudra nous fâcher: car on se +moque, et l'insulte qu'on fait à la petite Fadette revient sur toi. Je +ne sais pas quelle idée t'a pris aujourd'hui de la faire danser quatre +ou cinq fois de suite. On dirait que tu cherches le ridicule; finis +cet amusement-là, je t'en prie. C'est bon pour elle de s'exposer aux +duretés et au mépris du monde. Elle ne cherche que cela, et c'est son +goût: mais ce n'est pas le nôtre. Allons-nous-en, nous reviendrons +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> après l'<i>Angelus</i>, et tu feras danser la Madelon qui est une +fille bien comme il faut. Je t'ai toujours dit que tu aimais trop la +danse, et que cela te ferait faire des choses sans raison.</p> + +<p>Landry le suivit deux ou trois pas, mais il se retourna en entendant +une grande clameur; et il vit la petite Fadette que Madelon et les +autres filles avaient livrée aux moqueries de leurs galants, et que +les gamins, encouragés par les risées qu'on en faisait, venaient de +décoiffer d'un coup de poing. Elle avait ses grands cheveux noirs qui +pendaient sur son dos, et se débattait toute en colère et en chagrin; +car, cette fois, elle n'avait rien dit qui lui méritât d'être tant +maltraitée, et elle pleurait de rage, sans pouvoir rattraper sa coiffe +qu'un méchant galopin emportait au bout d'un bâton.</p> + +<p>Landry trouva la chose bien mauvaise, et, son bon cœur se soulevant +contre l'injustice, il attrapa le gamin, lui ôta la coiffe et le +bâton, dont il lui appliqua un bon coup dans le derrière, revint au +milieu des autres qu'il mit en fuite, rien que de se montrer, et, +prenant le pauvre grelet par la main, il lui rendit sa coiffure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p> + +<p>La vivacité de Landry et la peur des gamins firent grandement rire les +assistants. On applaudissait à Landry; mais la Madelon tournant la +chose contre lui, il y eut des garçons de l'âge de Landry, et même de +plus âgés, qui eurent l'air de rire à ses dépens.</p> + +<p>Landry avait perdu sa honte; il se sentait brave et fort, et un je ne +sais quoi de l'homme fait lui disait qu'il remplissait son devoir en +ne laissant pas maltraiter une femme, laide ou belle, petite ou +grande, qu'il avait prise pour sa danseuse, au vu et au su de tout le +monde. Il s'aperçut de la manière dont on le regardait du côté de +Madelon, et il alla tout droit vis-à-vis des Aladenise et des +Alaphilippe, en leur disant:</p> + +<p>—Eh bien! vous autres, qu'est-ce que vous avez à en dire? S'il me +convient, à moi, de donner attention à cette fille-là, en quoi cela +vous offense-t-il? Et si vous en êtes choqués, pourquoi vous +détournez-vous pour le dire tout bas? Est-ce que je ne suis pas devant +vous? est-ce que vous ne me voyez point? On a dit par ici que j'étais +encore un petit enfant; mais il n'y a pas par ici un homme ou +seulement un grand garçon qui me l'ait dit en face! J'attends qu'on me +parle, et <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> nous verrons si l'on molestera la fille que ce petit +enfant fait danser.</p> + +<p>Sylvinet n'avait pas quitté son frère, et, quoiqu'il ne l'approuvât +point d'avoir soulevé cette querelle, il se tenait tout prêt à le +soutenir. Il y avait là quatre ou cinq grands jeunes gens qui avaient +la tête de plus que les bessons; mais, quand ils les virent si résolus +et comme, au fond, se battre pour si peu était à considérer, ils ne +soufflèrent mot et se regardèrent les uns les autres, comme pour se +demander lequel avait eu l'intention de se mesurer avec Landry. Aucun +ne se présenta, et Landry, qui n'avait point lâché la main de la +Fadette, lui dit:</p> + +<p>—Mets vite ton coiffage, Fanchon, et dansons, pour que je voie si on +viendra te l'ôter.</p> + +<p>—Non, dit la petite Fadette en essuyant ses larmes, j'ai assez dansé +pour aujourd'hui, et je te tiens quitte du reste.</p> + +<p>—Non pas, non pas, il faut danser encore, dit Landry, qui était tout +en feu de courage et de fierté. Il ne sera pas dit que tu ne puisses +pas danser avec moi sans être insultée.</p> + +<p>Il la fit danser encore, et personne ne lui adressa un mot ni un +regard de travers. La Madelon et <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> ses soupirants avaient été +danser ailleurs. Après cette bourrée, la petite Fadette dit tout bas à +Landry:</p> + +<p>—A présent, c'est assez, Landry. Je suis contente de toi, et je te +rends ta parole. Je retourne à la maison. Danse avec qui tu voudras ce +soir.</p> + +<p>Et elle s'en alla reprendre son petit frère qui se battait avec les +autres enfants, et s'en alla si vite que Landry ne vit pas seulement +par où elle se retirait.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XVII.</h2> + +<p>Landry alla souper chez lui avec son frère; et, comme celui-ci était +bien soucieux de tout ce qui s'était passé, il lui raconta comme quoi +il avait eu maille à partir la veille au soir avec le feu follet, et +comment la petite Fadette l'en ayant délivré, soit par courage, soit +par magie, elle lui avait demandé pour sa récompense de la faire +danser sept fois à la fête de la Saint-Andoche. Il ne lui parla point +du reste, ne voulant jamais lui dire quelle peur il avait eue de le +trouver noyé l'an d'auparavant, et en cela il était sage, car ces <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +mauvaises idées que les enfants se mettent quelquefois en tête y +reviennent bientôt, si l'on y fait attention et si on leur en parle.</p> + +<p>Sylvinet approuva son frère d'avoir tenu sa parole, et lui dit que +l'ennui que cela lui avait attiré augmentait d'autant l'estime qui lui +en était due. Mais, tout en s'effrayant du danger que Landry avait +couru dans la rivière, il manqua de reconnaissance pour la petite +Fadette. Il avait tant d'éloignement pour elle qu'il ne voulut point +croire qu'elle l'eût trouvé là par hasard, ni qu'elle l'eût secouru +par bonté.</p> + +<p>—C'est elle, lui dit-il, qui avait conjuré le fadet pour te troubler +l'esprit et te faire noyer; mais Dieu ne l'a pas permis, parce que tu +n'étais pas et n'as jamais été en état de péché mortel. Alors ce +méchant grelet, abusant de ta bonté et de ta reconnaissance, t'a fait +faire une promesse qu'elle savait bien fâcheuse et dommageable pour +toi. Elle est très-mauvaise, cette fille-là: toutes les sorcières +aiment le mal, il n'y en a pas de bonnes. Elle savait bien qu'elle te +brouillerait avec la Madelon et tes plus honnêtes connaissances. Elle +voulait aussi te faire battre; et si, pour la seconde fois, le bon +Dieu ne t'avait <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> point défendu contre elle, tu aurais bien pu +avoir quelque mauvaise dispute et attraper du malheur.</p> + +<p>Landry, qui voyait volontiers par les yeux de son frère, pensa qu'il +avait peut-être bien raison, et ne défendit guère la Fadette contre +lui. Ils causèrent ensemble sur le follet, que Sylvinet n'avait jamais +vu, et dont il était bien curieux d'entendre parler, sans pourtant +désirer de le voir. Mais ils n'osèrent pas en parler à leur mère, +parce qu'elle avait peur, rien que d'y songer; ni à leur père, parce +qu'il s'en moquait, et en avait vu plus de vingt sans y donner +d'attention.</p> + +<p>On devait danser encore jusqu'à la grand'nuit; mais Landry, qui avait +le cœur gros à cause qu'il était pour de bon fâché contre la +Madelon, ne voulut point profiter de la liberté que la Fadette lui +avait rendue, et il aida son frère à aller chercher ses bêtes au +pacage. Et comme cela le conduisit à moitié chemin de la Priche, et +qu'il avait le mal de tête, il dit adieu à son frère au bout de la +joncière. Sylvinet ne voulut point qu'il allât passer au gué des +Roulettes, crainte que le follet ou le grelet ne lui fissent encore là +quelque méchant jeu. Il lui fit promettre de prendre le plus <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> long +et d'aller passer à la planchette du grand moulin.</p> + +<p>Landry fit comme son frère souhaitait, et au lieu de traverser la +joncière, il descendit la traîne qui longe la côte du Chaumois. Il +n'avait peur de rien, parce qu'il y avait encore du bruit en l'air à +cause de la fête. Il entendait tant soit peu les musettes et les cris +des danseurs de la Saint-Andoche, et il savait bien que les esprits ne +font leurs malices que quand tout le monde est endormi dans le pays.</p> + +<p>Quand il fut au bas de la côte, tout au droit de la carrière, il +entendit une voix gémir et pleurer, et tout d'abord il crut que +c'était le courlis. Mais, à mesure qu'il approchait, cela ressemblait +à des gémissements humains, et, comme le cœur ne lui faisait jamais +défaut quand il s'agissait d'avoir affaire à des êtres de son espèce, +et surtout de leur porter secours, il descendit hardiment dans le plus +creux de la carrière.</p> + +<p>Mais la personne qui se plaignait ainsi fit silence en l'entendant +venir.</p> + +<p>—Qui pleure donc ça par ici? demanda-t-il d'une voix assurée.</p> + +<p>On ne lui répondit mot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> + +<p>—Y a-t-il par là quelqu'un de malade? fit-il encore.</p> + +<p>Et comme on ne disait rien, il songea à s'en aller; mais auparavant il +voulut regarder emmy les pierres et les grands chardons qui +encombraient l'endroit, et bientôt il vit, à la clarté de la lune qui +commençait à monter, une personne couchée par terre tout de son long, +la figure en avant et ne bougeant non plus que si elle était morte, +soit qu'elle n'en valût guère mieux, soit qu'elle se fût jetée là dans +une grande affliction, et que, pour ne pas se faire apercevoir, elle +ne voulût point remuer.</p> + +<p>Landry n'avait jamais encore vu ni touché un mort. L'idée que c'en +était peut-être un lui fit une grande émotion; mais il se surmonta, +parce qu'il pensa devoir porter assistance à son prochain, et il alla +résolument pour tâter la main de cette personne étendue, qui, se +voyant découverte, se releva à moitié aussitôt qu'il fut auprès +d'elle; et alors Landry connut que c'était la petite Fadette.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XVIII.</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> + +<p>Landry fut fâché d'abord d'être obligé de trouver toujours la petite +Fadette sur son chemin; mais comme elle paraissait avoir une peine, il +en eut compassion. Et voilà l'entretien qu'ils eurent ensemble:</p> + +<p>—Comment, Grelet, c'est toi qui pleurais comme ça? Quelqu'un t'a-t-il +frappée ou pourchassée encore, que tu te plains et que tu te caches?</p> + +<p>—Non, Landry, personne ne m'a molestée depuis que tu m'as si +bravement défendue; et d'ailleurs je ne crains personne. Je me cachais +pour pleurer, et c'est tout, car il n'y a rien de si sot que de +montrer sa peine aux autres.</p> + +<p>—Mais pourquoi as-tu une si grosse peine? Est-ce à cause des +méchancetés qu'on t'a faites aujourd'hui? Il y a eu un peu de ta +faute; mais il faut t'en consoler et ne plus t'y exposer.</p> + +<p>—Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a eu de ma faute? C'est donc un +outrage que je vous ai fait de souhaiter de danser avec vous, et je +suis <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> donc la seule fille qui n'ait pas le droit de s'amuser comme +les autres?</p> + +<p>—Ce n'est point cela, Fadette; je ne vous fais point de reproche +d'avoir voulu danser avec moi. J'ai fait ce que vous souhaitiez, et je +me suis conduit avec vous comme je devais. Votre tort est plus ancien +que la journée d'aujourd'hui, et si vous l'avez eu, ce n'est point +envers moi, mais envers vous-même, vous le savez bien.</p> + +<p>—Non, Landry; aussi vrai que j'aime Dieu, je ne connais pas ce +tort-là; je n'ai jamais songé à moi-même, et si je me reproche quelque +chose, c'est de vous avoir causé du désagrément contre mon gré.</p> + +<p>—Ne parlons pas de moi, Fadette, je ne vous fais aucune plainte; +parlons de vous; et puisque vous ne vous connaissez point de défauts, +voulez-vous que, de bonne foi et de bonne amitié, je vous dise ceux +que vous avez?</p> + +<p>—Oui, Landry, je le veux, et j'estimerai cela la meilleure récompense +ou la meilleure punition que tu puisses me donner pour le bien ou le +mal que je t'ai fait.</p> + +<p>—Eh bien, Fanchon Fadet, puisque tu parles si raisonnablement, et +que, pour la première fois <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> de ta vie, je te vois douce et +traitable, je vas te dire pourquoi on ne te respecte pas comme une +fille de seize ans devrait pouvoir l'exiger. C'est que tu n'as rien +d'une fille et tout d'un garçon, dans ton air et dans tes manières; +c'est que tu ne prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu +n'as point l'air propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par +ton habillement et ton langage. Tu sais bien que les enfants +t'appellent d'un nom encore plus déplaisant que celui de grelet. Ils +t'appellent souvent le <i>mâlot</i>. Eh bien, crois-tu que ce soit à +propos, à seize ans, de ne point ressembler encore à une fille? Tu +montes sur les arbres comme un vrai chat-écurieux, et quand tu sautes +sur une jument, sans bride ni selle, tu la fais galoper comme si le +diable était dessus. C'est bon d'être forte et leste; c'est bon aussi +de n'avoir peur de rien, et c'est un avantage de nature pour un homme. +Mais pour une femme trop est trop, et tu as l'air de vouloir te faire +remarquer. Aussi on te remarque, on te taquine, on crie après toi +comme après un loup. Tu as de l'esprit et tu réponds des malices qui +font rire ceux à qui elles ne s'adressent point. C'est encore bon +d'avoir plus d'esprit que les autres; mais à <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> force de le montrer, +on se fait des ennemis. Tu es curieuse, et quand tu as surpris les +secrets des autres, tu les leur jettes à la figure bien durement, +aussitôt que tu as à te plaindre d'eux. Cela te fait craindre, et on +déteste ceux qu'on craint. On leur rend plus de mal qu'ils n'en font. +Enfin, que tu sois sorcière ou non, je veux croire que tu as des +connaissances, mais j'espère que tu ne t'es pas donnée aux mauvais +esprits; tu cherches à le paraître pour effrayer ceux qui te fâchent, +et c'est toujours un assez vilain renom que tu te donnes là. Voilà +tous tes torts, Fanchon Fadet, et c'est à cause de ces torts-là que +les gens en ont avec toi. Rumine un peu la chose, et tu verras que si +tu voulais être un peu plus comme les autres, on te saurait plus de +gré de ce que tu as de plus qu'eux dans ton entendement.</p> + +<p>—Je te remercie, Landry, répondit la petite Fadette, d'un air +très-sérieux, après avoir écouté le besson bien religieusement. Tu +m'as dit à peu près ce que tout le monde me reproche, et tu me l'as +dit avec beaucoup d'honnêteté et de ménagement, ce que les autres ne +font point; mais à présent veux-tu que je te réponde, et, pour cela, +veux-tu t'asseoir à mon côté pour un petit moment?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p> + +<p>—L'endroit n'est guère agréable, dit Landry, qui ne se souciait point +trop de s'attarder avec elle, et qui songeait toujours aux mauvais +sorts qu'on l'accusait de jeter sur ceux qui ne s'en méfiaient point.</p> + +<p>—Tu ne trouves point l'endroit agréable, reprit-elle, parce que vous +autres riches vous êtes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour +vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prés et dans vos +jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui +n'ont rien à eux n'en demandent pas si long au bon Dieu, et ils +s'accommodent de la première pierre venue pour poser leur tête. Les +épines ne blessent point leurs pieds, et là où ils se trouvent ils +observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. Il +n'y a point de vilain endroit, Landry, pour ceux qui connaissent la +vertu et la douceur de toutes les choses que Dieu a faites. Moi, je +sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que +tu écrases sous tes pieds; et quand je sais leur usage, je les regarde +et ne méprise ni leur odeur ni leur figure. Je te dis cela, Landry, +pour t'enseigner tout à l'heure une autre chose qui se rapporte aux +âmes chrétiennes aussi bien qu'aux <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> fleurs des jardins et aux +ronces des carrières; c'est que l'on méprise trop souvent ce qui ne +paraît ni beau ni bon, et que par là on se prive de ce qui est +secourable et salutaire.</p> + +<p>—Je n'entends pas bien ce que tu veux signifier, dit Landry en +s'asseyant auprès d'elle;—et ils restèrent un moment sans parler, car +la petite Fadette avait l'esprit envolé à des idées que Landry ne +connaissait point; et, quant à lui, malgré qu'il en eût un peu +d'embrouillement dans la tête, il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir du +plaisir à entendre cette fille; car jamais il n'avait entendu une voix +si douce et des paroles si bien dites que les paroles et la voix de la +Fadette dans ce moment-là.</p> + +<p>—Écoute, Landry, lui dit-elle, je suis plus à plaindre qu'à blâmer; +et si j'ai des torts envers moi-même, du moins n'en ai-je jamais eu de +sérieux envers les autres; et si le monde était juste et raisonnable, +il ferait plus d'attention à mon bon cœur qu'à ma vilaine figure et +à mes mauvais habillements. Vois un peu, ou apprends si tu ne le sais, +quel a été mon sort depuis que je suis au monde. Je ne te dirai point +de mal de ma pauvre mère qu'un chacun blâme et insulte, quoiqu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> ne soit point là pour se défendre, et sans que je puisse le +faire, moi qui ne sais pas bien ce qu'elle a fait de mal, ni pourquoi +elle a été poussée à le faire. Eh bien, le monde est si méchant, qu'à +peine ma mère m'eut-elle délaissée, et comme je la pleurais encore +bien amèrement, au moindre dépit que les autres enfants avaient contre +moi, pour un jeu, pour un rien qu'ils se seraient pardonné entre eux, +ils me reprochaient la faute de ma mère et voulaient me forcer à +rougir d'elle. Peut-être qu'à ma place une fille raisonnable, comme tu +dis, se fût abaissée dans le silence, pensant qu'il était prudent +d'abandonner la cause de sa mère et de la laisser injurier pour se +préserver de l'être. Mais moi, vois-tu, je ne le pouvais pas. C'était +plus fort que moi. Ma mère était toujours ma mère, et qu'elle soit ce +qu'on voudra, que je la retrouve ou que je n'en entende jamais parler, +je l'aimerai toujours de toute la force de mon cœur. Aussi, quand +on m'appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère, +non à cause de moi: je sais bien que cela ne peut m'offenser, puisque +je n'ai rien fait de mal; mais à cause de cette pauvre chère femme que +mon devoir est de défendre. Et comme je ne peux ni <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> ne sais la +défendre, je la venge, en disant aux autres les vérités qu'ils +méritent, et en leur montrant qu'ils ne valent pas mieux que celle à +qui ils jettent la pierre. Voilà pourquoi ils disent que je suis +curieuse et insolente, que je surprends leurs secrets pour les +divulguer. Il est vrai que le bon Dieu m'a faite curieuse, si c'est +l'être que de désirer connaître les choses cachées. Mais si on avait +été bon et humain envers moi, je n'aurais pas songé à contenter ma +curiosité aux dépens du prochain. J'aurais renfermé mon amusement dans +la connaissance des secrets que m'enseigne ma grand'mère pour la +guérison du corps humain. Les fleurs, les herbes, les pierres, les +mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait eu bien assez pour +m'occuper et pour me divertir, moi qui aime à vaguer et à fureter +partout. J'aurais toujours été seule, sans connaître l'ennui; car mon +plus grand plaisir est d'aller dans les endroits qu'on ne fréquente +point et d'y rêvasser à cinquante choses dont je n'entends jamais +parler aux personnes qui se croient bien sages et bien avisées. Si je +me suis laissée attirer dans le commerce de mon prochain, c'est par +l'envie que j'avais de rendre service avec les petites connaissances +qui <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> me sont venues et dont ma grand'mère elle-même fait souvent +son profit sans rien dire. Eh bien, au lieu d'être remerciée +honnêtement par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les +blessures et les maladies, et à qui j'enseignais mes remèdes sans +demander jamais de récompense, j'ai été traitée de sorcière, et ceux +qui venaient bien doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, +me disaient plus tard des sottises à la première occasion.</p> + +<p>Cela me courrouçait, et j'aurais pu leur nuire, car si je sais des +choses pour faire du bien, j'en sais aussi pour faire du mal; et +pourtant je n'en ai jamais fait usage; je ne connais point la rancune, +et si je me venge en paroles, c'est que je suis soulagée en disant +tout de suite ce qui me vient au bout de la langue, et qu'ensuite je +n'y pense plus et pardonne ainsi que Dieu le commande. Quant à ne +prendre soin ni de ma personne ni de mes manières, cela devrait +montrer que je ne suis pas assez folle pour me croire belle, lorsque +je sais que je suis si laide que personne ne peut me regarder. On me +l'a dit assez souvent pour que je le sache; et, en voyant combien les +gens sont durs et méprisants pour ceux que le bon <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> Dieu a mal +partagés, je me suis fait un plaisir de leur déplaire, me consolant +par l'idée que ma figure n'avait rien de repoussant pour le bon Dieu +et pour mon ange gardien, lesquels ne me la reprocheraient pas plus +que je ne la leur reproche moi-même. Aussi, moi, je ne suis pas comme +ceux qui disent: Voilà une chenille, une vilaine bête; ah! qu'elle est +laide! il faut la tuer! Moi, je n'écrase pas la pauvre créature du bon +Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille +pour qu'elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j'aime les +mauvaises bêtes et que je suis sorcière, parce que je n'aime pas à +faire souffrir une grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à +clouer une chauve-souris vivante contre un arbre. Pauvre bête, que je +lui dis, si on doit tuer tout ce qui est vilain, je n'aurais pas plus +que toi le droit de vivre.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XIX.</h2> + +<p>Landry fut, je ne sais comment, émotionné de la manière dont la petite +Fadette parlait humblement et tranquillement de sa laideur, et, se +remémorant sa figure, qu'il ne voyait guère dans l'obscurité <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> de +la carrière, il lui dit, sans songer à la flatter:</p> + +<p>—Mais, Fadette, tu n'es pas si vilaine que tu le crois, ou que tu +veux bien le dire. Il y en a de bien plus déplaisantes que toi à qui +l'on n'en fait pas reproche.</p> + +<p>—Que je le sois un peu de plus, un peu de moins, tu ne peux pas dire, +Landry, que je suis une jolie fille. Voyons, ne cherche pas à me +consoler, car je n'en ai pas de chagrin.</p> + +<p>—Dame! qu'est-ce qui sait comment tu serais si tu étais habillée et +coiffée comme les autres? Il y a une chose que tout le monde dit: +c'est que si tu n'avais pas le nez si court, la bouche si grande et la +peau si noire, tu ne serais point mal; car on dit aussi que, dans tout +le pays d'ici, il n'y a pas une paire d'yeux comme les tiens, et si tu +n'avais point le regard si hardi et si moqueur, on aimerait à être +bien vu de ces yeux-là.</p> + +<p>Landry parlait de la sorte sans trop se rendre compte de ce qu'il +disait. Il se trouvait en train de se rappeler les défauts et les +qualités de la petite Fadette; et, pour la première fois, il y donnait +une attention et un intérêt dont il ne se serait pas cru capable un +moment plus tôt. Elle y prit garde, <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> mais n'en fit rien paraître, +ayant trop d'esprit pour prendre la chose au sérieux.</p> + +<p>—Mes yeux voient en bien ce qui est bon, dit-elle, et en pitié ce qui +ne l'est pas. Aussi je me console bien de déplaire à qui ne me plaît +point, et je ne conçois guère pourquoi toutes ces belles filles, que +je vois courtisées, sont coquettes avec tout le monde, comme si tout +le monde était de leur goût. Pour moi, si j'étais belle, je ne +voudrais le paraître et me rendre aimable qu'à celui qui me +conviendrait.</p> + +<p>Landry pensa à la Madelon, mais la petite Fadette ne le laissa pas sur +cette idée-là; elle continua de parler comme s'ensuit:</p> + +<p>—Voilà donc, Landry, tout mon tort envers les autres, c'est de ne +point chercher à quêter leur pitié ou leur indulgence pour ma laideur. +C'est de me montrer à eux sans aucun attifage pour la déguiser, et +cela les offense et leur fait oublier que je leur ai fait souvent du +bien, jamais de mal. D'un autre côté, quand même j'aurais soin de ma +personne, où prendrais-je de quoi me faire brave? Ai-je jamais mendié, +quoique je n'aie pas à moi un sou vaillant? Ma grand'mère me +donne-t-elle la moindre chose, si ce n'est la retirance et le <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +manger? Et si je ne sais point tirer parti des pauvres hardes que ma +pauvre mère m'a laissées, est-ce ma faute, puisque personne ne me l'a +enseigné, et que depuis l'âge de dix ans je suis abandonnée sans amour +ni merci de personne? Je sais bien le reproche qu'on me fait, et tu as +eu la charité de me l'épargner: on dit que j'ai seize ans et que je +pourrais bien me louer, qu'alors j'aurais des gages et le moyen de +m'entretenir; mais que l'amour de la paresse et du vagabondage me +retient auprès de ma grand'mère, qui ne m'aime pourtant guère et qui a +bien le moyen de prendre une servante.</p> + +<p>—Eh bien, Fadette, n'est-ce point la vérité? dit Landry. On te +reproche de ne pas aimer l'ouvrage, et ta grand'mère elle-même dit à +qui veut l'entendre, qu'elle aurait du profit à prendre une domestique +à ta place.</p> + +<p>—Ma grand'mère dit cela parce qu'elle aime à gronder et à se +plaindre. Et pourtant quand je parle de la quitter, elle me retient, +parce qu'elle sait que je lui suis plus utile qu'elle ne veut le dire. +Elle n'a plus ses yeux ni ses jambes de quinze ans pour trouver les +herbes dont elle fait ses breuvages et ses poudres, et il y en a qu'il +faut aller <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> chercher bien loin et dans des endroits bien +difficiles. D'ailleurs, je te l'ai dit, je trouve moi-même aux herbes +des vertus qu'elle ne leur connaît pas, et elle est bien étonnée quand +je fais des drogues dont elle voit ensuite le bon effet. Quant à nos +bêtes, elles sont si belles qu'on est tout surpris de voir un pareil +troupeau à des gens qui n'ont de pacage autre que le communal. Eh +bien, ma grand'mère sait à qui elle doit des ouailles en si bonne +laine et des chèvres en si bon lait. Va, elle n'a point envie que je +la quitte, et je lui vaux plus gros que je ne lui coûte. Moi, j'aime +ma grand'mère, encore qu'elle me rudoie et me prive beaucoup. Mais +j'ai une autre raison pour ne pas la quitter, et je te la dirai si tu +veux, Landry.</p> + +<p>—Eh bien, dis-la donc, répondit Landry, qui ne se fatiguait point +d'écouter la Fadette.</p> + +<p>—C'est, dit-elle, que ma mère m'a laissé sur les bras, alors que je +n'avais encore que dix ans, un pauvre enfant bien laid, aussi laid que +moi, et encore plus disgracié, pour ce qu'il est éclopé de naissance, +chétif, maladif, crochu, et toujours en chagrin et en malice parce +qu'il est toujours en souffrance, le pauvre gars! Et tout le monde le +tracasse, le repousse et l'avilit, mon pauvre sauteriot! <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> Ma +grand'mère le tance trop rudement et le frapperait trop, si je ne le +défendais contre elle en faisant semblant de le tarabuster à sa place. +Mais j'ai toujours grand soin de ne pas le toucher pour de vrai, et il +le sait bien, lui! Aussi quand il a fait une faute, il accourt se +cacher dans mes jupons, et il me dit: «Bats-moi avant que ma +grand'mère ne me prenne!» Et moi, je le bats pour rire, et le malin +fait semblant de crier. Et puis je le soigne; je ne peux pas toujours +l'empêcher d'être en loques, le pauvre petit; mais quand j'ai quelque +nippe, je l'arrange pour l'habiller, et je le guéris quand il est +malade, tandis que ma grand'mère le ferait mourir, car elle ne sait +point soigner les enfants. Enfin, je le conserve à la vie, ce +malingret, qui sans moi serait bien malheureux, et bientôt dans la +terre à côté de notre pauvre père, que je n'ai pas pu empêcher de +mourir. Je ne sais pas si je lui rends service en le faisant vivre, +tortu et malplaisant comme il est; mais c'est plus fort que moi, +Landry, et quand je songe à prendre du service pour avoir quelque +argent à moi et me retirer de la misère où je suis, mon cœur se +fend de pitié et me fait reproche, comme si j'étais la mère de mon +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> sauteriot, et comme si je le voyais périr par ma faute. Voilà +tous mes torts et mes manquements, Landry. A présent, que le bon Dieu +me juge; moi, je pardonne à ceux qui me méconnaissent.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XX.</h2> + +<p>Landry écoutait toujours la petite Fadette, avec une grande contention +d'esprit, et sans trouver à redire à aucune de ses raisons. En dernier +lieu, la manière dont elle parla de son petit frère le sauteriot, lui +fit un effet, comme si, tout d'un coup, il se sentait de l'amitié pour +elle, et comme s'il voulait être de son parti contre tout le monde.</p> + +<p>—Cette fois-ci, Fadette, dit-il, celui qui te donnerait tort serait +dans son tort le premier; car tout ce que tu as dit là est très-bien +dit, et personne ne se douterait de ton bon cœur et de ton bon +raisonnement. Pourquoi ne te fais-tu pas connaître pour ce que tu es? +on ne parlerait pas mal de toi, et il y en a qui te rendraient +justice.</p> + +<p>—Je te l'ai bien dit, Landry, reprit-elle. Je n'ai pas besoin de +plaire à qui ne me plaît point.</p> + +<p>—Mais si tu me le dis à moi, c'est donc que...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> + +<p>Là-dessus Landry s'arrêta, tout étonné de ce qu'il avait manqué de +dire; et, se reprenant:</p> + +<p>—C'est donc, fit-il, que tu as plus d'estime pour moi que pour un +autre? Je croyais pourtant que tu me haïssais à cause que je n'ai +jamais été bon pour toi.</p> + +<p>—C'est possible que je t'aie haï un peu, répondit la petite Fadette; +mais si cela a été, cela n'est plus à partir d'aujourd'hui, et je vas +te dire pourquoi, Landry. Je te croyais fier, et tu l'es; mais tu sais +surmonter ta fierté pour faire ton devoir, et tu y as d'autant plus de +mérite. Je te croyais ingrat, et, quoique la fierté qu'on t'a +enseignée te pousse à l'être, tu es si fidèle à ta parole que rien ne +te coûte pour t'acquitter; enfin, je te croyais poltron, et pour cela +j'étais portée à te mépriser; mais je vois que tu n'as que de la +superstition, et que le courage, quand il s'agit d'un danger certain à +affronter, ne te fait pas défaut. Tu m'as fait danser aujourd'hui, +quoique tu en fusses bien humilié. Tu es même venu, après vêpres, me +chercher auprès de l'église, au moment où je t'avais pardonné dans mon +cœur après avoir fait ma prière, et où je ne songeais plus à te +tourmenter. Tu m'as défendue contre de méchants enfants, et <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> tu as +provoqué de grands garçons qui, sans toi, m'auraient maltraitée. +Enfin, ce soir, en m'entendant pleurer, tu es venu à moi pour +m'assister et me consoler. Ne crois point, Landry, que j'oublierai +jamais ces choses-là. Tu auras toute ta vie la preuve que j'en garde +une grande souvenance, et tu pourras me requérir, à ton tour, de tout +ce que tu voudras, dans quelque moment que ce soit. Ainsi, pour +commencer, je sais que je t'ai fait aujourd'hui une grosse peine. Oui, +je le sais, Landry, je suis assez sorcière pour t'avoir deviné, encore +que, ce matin, je ne m'en doutais point. Va, sois certain que j'ai +plus de malice que de méchanceté, et que, si je t'avais su amoureux de +la Madelon, je ne t'aurais pas brouillé avec elle, comme je l'ai fait +en te forçant à danser avec moi. Cela m'amusait, j'en tombe d'accord, +de voir que, pour danser avec une laideron comme moi, tu laissais de +côté une belle fille; mais je croyais que c'était seulement une petite +piqûre à ton amour-propre. Quand j'ai peu à peu compris que c'était +une vraie blessure dans ton cœur, que, malgré toi, tu regardais +toujours du côté de Madelon, et que son dépit te donnait envie de +pleurer, j'ai pleuré aussi, vrai! j'ai pleuré au moment où tu as voulu +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> te battre contre ses galants, et tu as <ins class="correction" title="crus">cru</ins> que c'étaient des +larmes de repentance. Voilà pourquoi je pleurais encore si amèrement +quand tu m'as surprise ici, et pourquoi je pleurerai jusqu'à ce que +j'aie réparé le mal que j'ai causé à un bon et brave garçon comme je +connais à présent que tu l'es.</p> + +<p>—Et, en supposant, ma pauvre Fanchon, dit Landry, tout ému des larmes +qu'elle recommençait à verser, que tu m'aies causé une fâcherie avec +une fille dont je serais amoureux comme tu dis, que pourrais-tu donc +faire pour nous remettre en bon accord?</p> + +<p>—Fie-toi à moi, Landry, répondit la petite Fadette. Je ne suis pas +assez sotte pour ne pas m'expliquer comme il faut. La Madelon saura +que tout le tort est venu de moi. Je me confesserai à elle et je te +rendrai blanc comme neige. Si elle ne te rend pas son amitié demain, +c'est qu'elle ne t'a jamais aimé et...</p> + +<p>—Et que je ne dois pas la regretter, Fanchon; et comme elle ne m'a +jamais aimé, en effet, tu prendrais une peine inutile. Ne le fais donc +pas, et console-toi du petit chagrin que tu m'as fait. J'en suis déjà +guéri.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p> + +<p>—Ces peines-là ne guérissent pas si vite, répondit la petite Fadette; +et puis, se ravisant:—Du moins à ce qu'on dit, fit-elle. C'est le +dépit qui te fait parler, Landry. Quand tu auras dormi là-dessus, +demain viendra et tu seras bien triste jusqu'à ce que tu aies fait la +paix avec cette belle fille.</p> + +<p>—Peut-être bien, dit Landry, mais, à cette heure, je te baille ma foi +que je n'en sais rien et que je n'y pense point. Je m'imagine que +c'est toi qui veux me faire accroire que j'ai beaucoup d'amitié pour +elle, et moi, il me semble que si j'en ai eu, c'était si petitement +que j'en ai quasiment perdu souvenance.</p> + +<p>—C'est drôle, dit la petite Fadette en soupirant; c'est donc comme ça +que vous aimez, vous, les garçons?</p> + +<p>—Dame! vous autres filles, vous n'aimez pas mieux; puisque vous vous +choquez si aisément, et que vous vous consolez si vite avec le premier +venu. Mais nous parlons là de choses que nous n'entendons peut-être +pas encore, du moins toi, ma petite Fadette, qui vas toujours te +gaussant des amoureux. Je crois bien que tu t'amuses de moi encore à +cette heure, en voulant arranger <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> mes affaires avec la Madelon. Ne +le fais pas, te dis-je, car elle pourrait croire que je t'en ai +chargée, et elle se tromperait. Et puis ça la fâcherait peut-être de +penser que je me fais présenter à elle comme son amoureux attitré; car +la vérité est que je ne lui ai encore jamais dit un mot d'amourette, +et que, si j'ai eu du contentement à être auprès d'elle et à la faire +danser, elle ne m'a jamais donné le courage de le lui faire assavoir +par mes paroles. Par ainsi, laissons passer la chose; elle en +reviendra d'elle-même si elle veut, et si elle n'en revient pas, je +crois bien que je n'en mourrai point.</p> + +<p>—Je sais mieux ce que tu penses là-dessus que toi-même, Landry, +reprit la petite Fadette. Je te crois quand tu me dis que tu n'as +jamais fait connaître ton amitié à la Madelon par des paroles: mais il +faudrait qu'elle fût bien simple pour ne l'avoir pas connue dans tes +yeux, aujourd'hui surtout. Puisque j'ai été cause de votre fâcherie, +il faut que je sois cause de votre contentement, et c'est la bonne +occasion de faire comprendre à Madelon que tu l'aimes. C'est à moi de +le faire et je le ferai si finement et si à propos, qu'elle ne pourra +point t'accuser de m'y avoir provoquée. <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> Fie-toi, Landry, à la +petite Fadette, au pauvre vilain grelet, qui n'a point le dedans aussi +laid que le dehors; et pardonne-lui de t'avoir tourmenté, car il en +résultera pour toi un grand bien. Tu connaîtras que s'il est doux +d'avoir l'amour d'une belle, il est utile d'avoir l'amitié d'une +laide; car les laides ont du désintéressement et rien ne leur donne +dépit ni rancune.</p> + +<p>—Que tu sois belle ou laide, Fanchon, dit Landry en lui prenant la +main, je crois comprendre déjà que ton amitié est une très-bonne +chose, et si bonne, que l'amour en est peut-être une mauvaise en +comparaison. Tu as beaucoup de bonté, je le connais à présent; car je +t'ai fait un grand affront auquel tu n'as pas voulu prendre garde +aujourd'hui, et quand tu dis que je me suis bien conduit avec toi, je +trouve, moi, que j'ai agi fort malhonnêtement.</p> + +<p>—Comment donc, ça, Landry? Je ne sais pas en quoi...</p> + +<p>—C'est que je ne t'ai pas embrassée une seule fois à la danse, +Fanchon, et pourtant c'était mon devoir et mon droit, puisque c'est la +coutume. Je t'ai traitée comme on fait des petites filles de dix ans, +qu'on ne se baisse pas pour embrasser, <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> et pourtant tu es +quasiment de mon âge; il n'y a pas plus d'un an de différence. Je t'ai +donc fait une injure, et si tu n'étais pas si bonne fille, tu t'en +serais bien aperçue.</p> + +<p>—Je n'y ai pas seulement pensé, dit la petite Fadette; et elle se +leva, car elle sentait qu'elle mentait, et elle ne voulait pas le +faire paraître. Tiens, dit-elle en se forçant pour être gaie; écoute +comme les grelets chantent dans les blés en chaume; ils m'appellent +par mon nom, et la chouette est là-bas qui me crie l'heure que les +étoiles marquent dans le cadran du ciel.</p> + +<p>—Je l'entends bien aussi, et il faut que je rentre à la Priche; mais +avant que je te dise adieu, Fadette, est-ce que tu ne veux pas me +pardonner?</p> + +<p>—Mais je ne t'en veux pas, Landry, et je n'ai pas de pardon à te +faire.</p> + +<p>—Si fait, dit Landry, qui était tout agité d'un je ne sais quoi, +depuis qu'elle lui avait parlé d'amour et d'amitié, d'une voix si +douce que celle des bouvreuils qui gazouillaient en dormant dans les +buissons paraissait dure auprès. Si fait, tu me dois un pardon, c'est +de me dire qu'il faut à présent que je t'embrasse pour réparer de +l'avoir omis dans le jour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p> + +<p>La petite Fadette trembla un peu: puis, tout aussitôt reprenant sa +bonne humeur:</p> + +<p>—Tu veux, Landry, que je te fasse expier ton tort par une punition. +Eh bien, je t'en tiens quitte, mon garçon. C'est bien assez d'avoir +fait danser la laide, ce serait trop de vertu que de vouloir +l'embrasser.</p> + +<p>—Tiens, ne dis pas ça, s'exclama Landry en lui prenant la main et le +bras tout ensemble; je crois que ça ne peut être une punition de +t'embrasser... à moins que la chose ne te chagrine et ne te répugne, +venant de moi...</p> + +<p>Et quand il eut dit cela, il fit un tel souhait d'embrasser la +petite Fadette, qu'il tremblait de peur qu'elle n'y consentît point.</p> + +<p>—Écoute, Landry, lui dit-elle de sa voix douce et flatteuse, si +j'étais belle, je te dirais que ce n'est le lieu ni l'heure de +s'embrasser comme en cachette. Si j'étais coquette, je penserais, au +contraire, que c'est l'heure et le lieu, parce que la nuit cache ma +laideur, et qu'il n'y a ici personne pour te faire honte de ta +fantaisie. Mais, comme je ne suis ni coquette ni belle, voilà ce que +je te dis: Serre-moi la main en signe d'honnête amitié, et je serai +contente d'avoir ton amitié, <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> moi qui n'en ai jamais eu, et qui +n'en souhaiterai jamais d'autre.</p> + +<p>—Oui, dit Landry, je serre ta main de tout mon cœur, entends-tu, +Fadette? Mais la plus honnête amitié, et c'est celle que j'ai pour +toi, n'empêche point qu'on s'embrasse. Si tu me dénies cette +preuve-là, je croirai que tu as encore quelque chose contre moi.</p> + +<p>Et il tenta de l'embrasser par surprise; mais elle y fit résistance, +et, comme il s'y obstinait, elle se mit à pleurer en disant:</p> + +<p>—Laisse-moi, Landry, tu me fais beaucoup de peine.</p> + +<p>Landry s'arrêta tout étonné, et si chagriné de la voir encore dans les +larmes, qu'il en eut comme du dépit.</p> + +<p>—Je vois bien, lui dit-il, que tu ne dis pas la vérité en me disant +que mon amitié est la seule que tu veuilles avoir. Tu en as une plus +forte qui te défend de m'embrasser.</p> + +<p>—Non, Landry, répondit-elle en sanglotant; mais j'ai peur que, pour +m'avoir embrassée la nuit, sans me voir, vous ne me haïssiez quand +vous me reverrez au jour.</p> + +<p>—Est-ce que je ne t'ai jamais vue? dit Landry <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> impatienté; est-ce +que je ne te vois pas, à présent? Tiens, viens un peu à la lune, je te +vois bien, et je ne sais pas si tu es laide, mais j'aime ta figure, +puisque je t'aime, voilà tout.</p> + +<p>Et puis il l'embrassa, d'abord tout en tremblant, et puis, il y revint +avec tant de goût qu'elle en eut peur, et lui dit en le repoussant:</p> + +<p>—Assez! Landry, assez! on dirait que tu m'embrasses de colère ou que +tu penses à Madelon. Apaise-toi, je lui parlerai demain, et demain tu +l'embrasseras avec plus de joie que je ne peux t'en donner.</p> + +<p>Là-dessus, elle sortit vitement des abords de la carrière, et partit +de son pied léger.</p> + +<p>Landry était comme affolé, et il eut envie de courir après elle. Il +s'y reprit à trois fois avant de se décider à redescendre du côté de +la rivière. Enfin, sentant que le diable était après lui, il se mit à +courir aussi et ne s'arrêta qu'à la Priche.</p> + +<p>Le lendemain, quand il alla voir ses bœufs au petit jour, tout en +les affenant et les câlinant, il pensait en lui-même à cette causerie +d'une grande heure qu'il avait eue dans la carrière du Chaumois avec +la petite Fadette, et qui lui avait paru comme un instant. Il avait +encore la tête alourdie <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> par le sommeil et par la fatigue d'esprit +d'une journée si différente de celle qu'il aurait dû passer. Et il se +sentait tout troublé et comme épeuré de ce qu'il avait senti pour +cette fille, qui lui revenait devant les yeux, laide et de mauvaise +tenue, comme il l'avait toujours connue. Il s'imaginait par moment +avoir rêvé le souhait qu'il avait fait de l'embrasser, et le +contentement qu'il avait eu de la serrer contre son cœur, comme +s'il avait senti un grand amour pour elle, comme si elle lui avait +paru tout d'un coup plus belle et plus aimable que pas une fille sur +terre.</p> + +<p>—Il faut qu'elle soit charmeuse comme on le dit, bien qu'elle s'en +défende, pensait-il, car pour sûr elle m'a ensorcelé hier soir, et +jamais, dans toute ma vie, je n'ai senti pour père, mère, sœur ou +frère, non pas certes pour la belle Madelon, et non pas même pour mon +cher besson Sylvinet, un élan d'amitié pareil à celui que, pendant +deux ou trois minutes, cette diablesse m'a causé. S'il avait pu voir +ce que j'avais dans le cœur, mon pauvre Sylvinet, c'est du coup +qu'il aurait été mangé par la jalousie. Car l'attache que j'avais pour +Madelon ne faisait point de tort à mon frère, au lieu que si je devais +rester seulement <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> tout un jour affolé et enflambé comme je l'ai +été pour un moment à côté de cette Fadette, j'en deviendrais insensé +et je ne connaîtrais plus qu'elle dans le monde.</p> + +<p>Et Landry se sentait comme étouffé de honte, de fatigue et +d'impatience. Il s'asseyait sur la crèche de ses bœufs, et avait +peur que la charmeuse ne lui eût ôté le courage, la raison et la +santé.</p> + +<p>Mais, quand le jour fut un peu grand et que les laboureurs de la +Priche furent levés, ils se mirent à le plaisanter sur sa danse avec +le vilain grelet, et ils la firent si laide, si mal élevée, si mal +attifée dans leurs moqueries, qu'il ne savait où se cacher, tant il +avait de honte, non-seulement de ce qu'on avait vu, mais de ce qu'il +se gardait bien de faire connaître.</p> + +<p>Il ne se fâcha pourtant point, parce que les gens de la Priche étaient +tous ses amis et ne mettaient point de mauvaise intention dans leurs +taquineries. Il eut même le courage de leur dire que la petite Fadette +n'était pas ce qu'on croyait, qu'elle en valait bien d'autres, et +qu'elle était capable de rendre de grands services. Là-dessus, on le +railla encore.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p> + +<p>—Sa mère, je ne dis pas, firent-ils; mais elle, c'est un enfant qui +ne sait rien, et si tu as une bête malade, je ne te conseille pas de +suivre ses remèdes, car c'est une petite bavarde qui n'a pas le +moindre secret pour guérir. Mais elle a celui d'endormir les gars, à +ce qu'il paraît, puisque tu ne l'as guère quittée à la Saint-Andoche, +et tu feras bien d'y prendre garde, mon pauvre Landry; car on +t'appellerait bientôt le grelet de la grelette, et le follet de la +Fadette. Le diable se mettrait après toi. Georgeon viendrait tirer nos +draps de lit et boucler le crin de notre chevaline. Nous serions +obligés de te faire exorciser.</p> + +<p>—Je crois bien, disait la petite Solange, qu'il aura mis un de ses +bas à l'envers hier matin. Ça attire les sorciers, et la petite +Fadette s'en est bien aperçue.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXI.</h2> + +<p>Sur le jour, Landry, étant occupé à la couvraille, vit passer la +petite Fadette. Elle marchait vite et allait du côté d'une taille où +Madelon faisait de la feuille pour ses moutons. C'était l'heure de +délier les bœufs, parce qu'ils avaient <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> fait leur demi-journée; +et Landry, en les reconduisant au pacage, regardait toujours courir la +petite Fadette, qui marchait si légère qu'on ne la voyait point fouler +l'herbe. Il était curieux de savoir ce qu'elle allait dire à Madelon, +et, au lieu de se presser d'aller manger sa soupe, qui l'attendait +dans le sillon encore chaud du fer de la charrue, il s'en alla +doucement le long de la taille, pour écouter ce que tramaient ensemble +ces deux jeunesses. Il ne pouvait les voir, et, comme Madelon +marmottait des réponses d'une voix sourde, il ne savait point ce +qu'elle disait; mais la voix de la petite Fadette, pour être douce, +n'en était pas moins claire, et il ne perdait pas une de ses paroles, +encore qu'elle ne criât point du tout. Elle parlait de lui à la +Madelon, et elle lui faisait connaître, ainsi qu'elle l'avait promis à +Landry, la parole qu'elle lui avait prise, dix mois auparavant, d'être +à commandement pour une chose dont elle le requerrait à son plaisir. +Et elle expliquait cela si humblement et si gentillement que c'était +plaisir de l'entendre. Et puis, sans parler du follet ni de la peur +que Landry en avait eue, elle conta qu'il avait manqué de se noyer en +prenant à faux le <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> gué des Roulettes, la veille de Saint-Andoche. +Enfin, elle exposa du bon côté tout ce qui en était, et elle démontra +que tout le mal venait de la fantaisie et de la vanité qu'elle avait +eues de danser avec un grand gars, elle qui n'avait jamais dansé +qu'avec les petits.</p> + +<p>Là-dessus, la Madelon, écolérée, éleva la voix pour dire:—Qu'est-ce +que me fait tout cela? Danse toute ta vie avec les bessons de la +Bessonnière, et ne crois pas, grelet, que tu me fasses le moindre +tort, ni la moindre envie.</p> + +<p>Et la Fadette reprit:—Ne dites pas des paroles si dures pour le +pauvre Landry, Madelon, car Landry vous a donné son cœur, et si +vous ne voulez le prendre, il en aura plus de chagrin que je ne +saurais dire.—Et pourtant elle le dit, et en si jolies paroles, avec +un ton si caressant et en donnant à Landry de telles louanges, qu'il +aurait voulu retenir toutes ses façons de parler pour s'en servir à +l'occasion, et qu'il rougissait d'aise en s'entendant approuver de la +sorte.</p> + +<p>La Madelon s'étonna aussi pour sa part du joli parler de la petite +Fadette; mais elle la dédaignait trop pour le lui témoigner.—Tu as +une belle jappe et une fière hardiesse, lui dit-elle, et on <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +dirait que ta grand'mère t'a fait une leçon pour essayer d'enjôler le +monde; mais je n'aime pas à causer avec les sorcières, ça porte +malheur, et je te prie de me laisser, grelet cornu. Tu as trouvé un +galant, garde-le, ma mignonne, car c'est le premier et le dernier qui +aura fantaisie pour ton vilain museau. Quant à moi, je ne voudrais pas +de ton reste, quand même ça serait le fils du roi. Ton Landry n'est +qu'un sot, et il faut qu'il soit bien peu de chose, puisque, croyant +me l'avoir enlevé, tu viens me prier déjà de le reprendre. Voilà un +beau galant pour moi, dont la petite Fadette elle-même ne se soucie +point!</p> + +<p>—Si c'est là ce qui vous blesse, répondit la Fadette d'un ton qui alla +jusqu'au fin fond du cœur de Landry, et si vous êtes fière à ce +point de ne vouloir être juste qu'après m'avoir humiliée, +contentez-vous donc, et mettez sous vos pieds, belle Madelon, +l'orgueil et le courage du pauvre grelet des champs. Vous croyez que +je dédaigne Landry, et que, sans cela, je ne vous prierais pas de lui +pardonner. Eh bien, sachez, si cela vous plaît, que je l'aime depuis +longtemps déjà, que c'est le seul garçon auquel <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> j'aie jamais +pensé, et peut-être celui à qui je penserai toute ma vie; mais que je +suis trop raisonnable et trop fière aussi pour jamais penser à m'en +faire aimer. Je sais ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est +beau, riche et considéré; je suis laide, pauvre et méprisée. Je sais +donc très-bien qu'il n'est point pour moi, et vous avez dû voir comme +il me dédaignait à la fête. Alors, soyez donc satisfaite, puisque +celui que la petite Fadette n'ose pas seulement regarder vous voit +avec des yeux remplis d'amour. Punissez la petite Fadette en vous +moquant d'elle et en lui reprenant celui qu'elle n'oserait vous +disputer. Que si ce n'est par amitié pour lui, ce soit au moins pour +punir mon insolence; et promettez-moi, quand il reviendra s'excuser +auprès de vous, de le bien recevoir et de lui donner un peu de +consolation.</p> + +<p>Au lieu d'être apitoyée par tant de soumission et de dévouement, la +Madelon se montra très-dure, et renvoya la petite Fadette en lui +disant toujours que Landry était bien ce qu'il lui fallait, et que, +quant à elle, elle le trouvait trop enfant et trop sot. Mais le grand +sacrifice que la Fadette avait fait d'elle-même porta son fruit, en +dépit des rebuffades de la belle Madelon. Les <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> femmes ont le +cœur fait en cette mode, qu'un jeune gars commence à leur paraître +un homme sitôt qu'elles le voient estimé et choyé par d'autres femmes. +La Madelon, qui n'avait jamais pensé bien sérieusement à Landry, se +mit à y penser beaucoup, aussitôt qu'elle eut renvoyé la Fadette. Elle +se remémora tout ce que cette belle parleuse lui avait dit de l'amour +de Landry, et en songeant que la Fadette en était éprise au point +d'oser le lui avouer, elle se glorifia de pouvoir tirer vengeance de +cette pauvre fille.</p> + +<p>Elle alla, le soir, à la Priche, dont sa demeurance n'était éloignée +que de deux ou trois portées de fusil, et, sous couleur de chercher +une de ses bêtes qui s'était mêlée aux champs avec celles de son +oncle, elle se fit voir à Landry, et de l'œil, l'encouragea à +s'approcher d'elle pour lui parler.</p> + +<p>Landry s'en aperçut très-bien; car, depuis que la petite Fadette s'en +mêlait, il était singulièrement dégourdi d'esprit.—La Fadette est +sorcière, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grâces de Madelon, et +elle a plus fait pour moi, dans une causette d'un quart d'heure, que +je n'aurais su faire dans une année. Elle a un esprit <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> merveilleux +et un cœur comme le bon Dieu n'en fait pas souvent.</p> + +<p>Et, en pensant à cela, il regardait Madelon, mais si tranquillement +qu'elle se retira sans qu'il se fût encore décidé de lui parler. Ce +n'est point qu'il fût honteux devant elle; sa honte s'était envolée +sans qu'il sût comment, mais, avec la honte, le plaisir qu'il avait eu +à la voir, et aussi l'envie qu'il avait eue de s'en faire aimer.</p> + +<p>A peine eut-il soupé qu'il fit mine d'aller dormir. Mais il sortit de +son lit par la ruelle, glissa le long des murs et s'en fut droit au +gué des Roulettes. Le feu follet y faisait encore sa petite danse ce +soir-là. Du plus loin qu'il le vit sautiller, Landry pensa: C'est tant +mieux, voici le fadet, la Fadette n'est pas loin. Et il passa le gué +sans avoir peur, sans se tromper, et il alla jusqu'à la maison de la +mère Fadet, furetant et regardant de tous côtés. Mais il y resta un +bon moment sans voir de lumière et sans entendre aucun bruit. Tout le +monde était couché. Il espéra que le grelet, qui sortait souvent le +soir après que sa grand'mère et son sauteriot étaient endormis, +vaguerait quelque part aux environs. Il se mit à vaguer de son côté. +Il traversa la Joncière, il alla <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> à la carrière du Chaumois, +sifflant et chantant pour se faire remarquer; mais il ne rencontra que +le blaireau qui fuyait dans les chaumes, et la chouette qui sifflait +sur son arbre. Force lui fut de rentrer sans avoir pu remercier la +bonne amie qui l'avait si bien servi.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXII.</h2> + +<p>Toute la semaine se passa sans que Landry pût rencontrer la Fadette, +de quoi il était bien étonné et bien soucieux.—Elle va croire encore +que je suis ingrat, pensait-il, et pourtant, si je ne la vois point, +ce n'est pas faute de l'attendre et de la chercher. Il faut que je lui +aie fait de la peine en l'embrassant quasi malgré elle dans la +carrière, et pourtant ce n'était pas à mauvaise intention, ni dans +l'idée de l'offenser.</p> + +<p>Et il songea durant cette semaine plus qu'il n'avait songé dans toute +sa vie; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il +était pensif et agité, et il était obligé de se forcer pour +travailler, car, ni les grands bœufs, ni la charrue reluisante, ni +la belle terre rouge, humide de la fine pluie d'automne, ne +suffisaient <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> plus à ses contemplations et à ses rêvasseries.</p> + +<p>Il alla voir son besson le jeudi soir, et il le trouva soucieux comme +lui. Sylvinet était un caractère différent du sien, mais pareil +quelquefois par le contre-coup. On aurait dit qu'il devinait que +quelque chose avait troublé la tranquillité de son frère, et pourtant +il était loin de se douter de ce que ce pouvait être. Il lui demanda +s'il avait fait la paix avec Madelon, et, pour la première fois, en +lui disant que oui, Landry lui fit volontairement un mensonge. Le fait +est que Landry n'avait pas dit un mot à Madelon, et qu'il pensait +avoir le temps de le lui dire; rien ne le pressait.</p> + +<p>Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers à la messe. Il +entra avant qu'elle fût sonnée, sachant que la petite Fadette avait +coutume d'y venir dans ce moment-là, parce qu'elle faisait toujours de +longues prières, dont un chacun se moquait. Il vit une petite, +agenouillée dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le +dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement. +C'était bien la posture de la petite Fadette, mais ce n'était ni son +coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s'il ne la +trouverait point sous le porche, <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> qu'on appelle chez nous une +guenillière, à cause que les gredots peilleroux, qui sont mendiants +loqueteux, s'y tiennent pendant les offices.</p> + +<p>Les guenilles de la Fadette furent les seules qu'il n'y vit point; il +entendit la messe sans l'apercevoir, et ce ne fut qu'à la préface que, +regardant encore cette fille qui priait si dévotement dans la +chapelle, il lui vit lever la tête et reconnut son grelet, dans un +habillement et un air tout nouveaux pour lui. C'était bien toujours +son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa +coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et +recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus +longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien +blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et +s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés; son fichu +était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa +peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d'avoir +l'air d'une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et +ployante comme le corps d'une belle mouche à miel. De plus, je ne sais +pas avec quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> lavé +pendant huit jours son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses +mains mignonnes avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche +épine du printemps.</p> + +<p>Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d'heures, et, au +bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout à fait et le +regarda, tout en même temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu +rouge, pas plus que la petite rose des buissons; mais cela la fit +paraître quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels +jamais personne n'avait pu trouver à redire, laissèrent échapper un +feu si clair qu'elle en parut transfigurée. Et Landry pensa encore: +Elle est sorcière; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle était, +et la voilà belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa +peur ne l'empêchait pourtant point d'avoir une telle envie de +s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu'à la fin de la messe, +le cœur lui en sauta d'impatience.</p> + +<p>Mais elle ne le regarda plus, et, au lieu de se mettre à courir et à +folâtrer avec les enfants après sa prière, elle s'en alla si +discrètement qu'on eut à peine le temps de la voir si changée et si +amendée. Landry n'osa point la suivre, d'autant que <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> Sylvinet ne +le quittait point des yeux; mais, au bout d'une heure, il réussit à +s'échapper, et, cette fois, le cœur le poussant et le dirigeant, il +trouva la petite Fadette qui gardait sagement ses bêtes dans le petit +chemin creux qu'on appelle la <i>Traîne-au-Gendarme</i>, parce qu'un +gendarme du roi y a été tué par les gens de la Cosse, dans les anciens +temps, lorsqu'on voulait forcer le pauvre monde à payer la taille et à +faire la corvée, contrairement aux termes de la loi, qui était déjà +bien assez dure, telle qu'on l'avait donnée.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXIII.</h2> + +<p>Comme c'était dimanche, la petite Fadette ne cousait ni ne filait en +gardant ses ouailles. Elle s'occupait à un amusement tranquille que +les enfants de chez nous prennent quelquefois bien sérieusement. Elle +cherchait le trèfle à quatre feuilles, qui se trouve bien rarement et +qui porte bonheur à ceux qui peuvent mettre la main dessus.</p> + +<p>—L'as-tu trouvé, Fanchon? lui dit Landry aussitôt qu'il fut à côté +d'elle.</p> + +<p>—Je l'ai trouvé souvent, répondit-elle; mais <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> cela ne porte point +bonheur comme on croit, et rien ne me sert d'en avoir trois brins dans +mon livre.</p> + +<p>Landry s'assit auprès d'elle, comme s'il allait se mettre à causer. +Mais voilà que tout d'un coup il se sentit plus honteux qu'il ne +l'avait jamais été auprès de Madelon, et que, pour avoir eu intention +de dire bien des choses, il ne put trouver un mot.</p> + +<p>La petite Fadette prit honte aussi, car si le besson ne lui disait +rien, du moins il la regardait avec des yeux étranges. Enfin, elle lui +demanda pourquoi il paraissait étonné en la regardant.</p> + +<p>—A moins, dit-elle, que ce ne soit à cause que j'ai arrangé mon +coiffage. En cela j'ai suivi ton conseil, et j'ai pensé que, pour +avoir l'air raisonnable, il fallait commencer par m'habiller +raisonnablement. Aussi, je n'ose pas me montrer, car j'ai peur qu'on +ne m'en fasse encore reproche, et qu'on ne dise que j'ai voulu me +rendre moins laide sans y réussir.</p> + +<p>—On dira ce qu'on voudra, dit Landry, mais je ne sais pas ce que tu +as fait pour devenir jolie; la vérité est que tu l'es aujourd'hui, et +qu'il faudrait se crever les yeux pour ne point le voir. <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p> + +<p>—Ne te moque pas, Landry, reprit la petite Fadette. On dit que la +beauté tourne la tête aux belles, et que la laideur fait la désolation +des laides. Je m'étais habituée à faire peur, et je ne voudrais pas +devenir sotte en croyant faire plaisir. Mais ce n'est pas de cela que +tu venais me parler, et j'attends que tu me dises si la Madelon t'a +pardonné.</p> + +<p>—Je ne viens pas pour te parler de la Madelon. Si elle m'a pardonné +je n'en sais rien et ne m'en informe point. Seulement, je sais que tu +lui as parlé, et si bien parlé que je t'en dois grand remerciement.</p> + +<p>—Comment sais-tu que je lui ai parlé? Elle te l'a donc dit? En ce +cas, vous avez fait la paix?</p> + +<p>—Nous n'avons point fait la paix; nous ne nous aimons pas assez, elle +et moi, pour être en guerre. Je sais que tu lui as parlé, parce +qu'elle l'a dit à quelqu'un qui me l'a rapporté.</p> + +<p>La petite Fadette rougit beaucoup, ce qui l'embellit encore, car +jamais jusqu'à ce jour-là elle n'avait eu sur les joues cette honnête +couleur de crainte et de plaisir qui enjolive les plus laides; mais, +en même temps elle s'inquiéta en songeant que la Madelon avait dû +répéter ses paroles, et <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> la donner en risée pour l'amour dont elle +s'était confessée au sujet de Landry.</p> + +<p>—Qu'est-ce que Madelon a donc dit de moi? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Elle a dit que j'étais un grand sot, qui ne plaisait à aucune fille, +pas même à la petite Fadette; que la petite Fadette me méprisait, me +fuyait, s'était cachée toute la semaine pour ne me point voir, +quoique, toute la semaine, j'eusse cherché et couru de tous côtés pour +rencontrer la petite Fadette. C'est donc moi qui suis la risée du +monde, Fanchon, parce que l'on sait que je t'aime et que tu ne m'aimes +point.</p> + +<p>—Voilà de méchants propos, répondit la Fadette tout étonnée, car elle +n'était pas assez sorcière pour deviner que dans ce moment-là Landry +était plus fin qu'elle; je ne croyais pas la Madelon si menteuse et si +perfide. Mais il faut lui pardonner cela, Landry, car c'est le dépit +qui la fait parler, et le dépit c'est l'amour.</p> + +<p>—Peut-être bien, dit Landry, c'est pourquoi tu n'as point de dépit +contre moi, Fanchon. Tu me pardonnes tout, parce que, de moi, tu +méprises tout.</p> + +<p>—Je n'ai point mérité que tu me dises cela, <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> Landry; non vrai, je +ne l'ai pas mérité. Je n'ai jamais été assez folle pour dire la +menterie qu'on me prête. J'ai parlé autrement à Madelon. Ce que je lui +ai dit n'était que pour elle, mais ne pouvait te nuire, et aurait dû, +bien au contraire, lui prouver l'estime que je faisais de toi.</p> + +<p>—Écoute, Fanchon, dit Landry, ne disputons pas sur ce que tu as dit, +ou sur ce que tu n'as point dit. Je veux te consulter, toi qui es +savante. Dimanche dernier, dans la carrière, j'ai pris pour toi, sans +savoir comment cela m'est venu, une amitié si forte que de toute la +semaine je n'ai mangé ni dormi mon <ins class="correction" title="sou">soûl</ins>. Je ne veux rien te cacher, +parce qu'avec une fille aussi fine que toi, ça serait peine perdue. +J'avoue donc que j'ai eu honte de mon amitié le lundi matin, et +j'aurais voulu m'en aller bien loin pour ne plus retomber dans cette +folleté. Mais lundi soir, j'y étais déjà retombé si bien, que j'ai +passé le gué à la nuit sans m'inquiéter du follet, qui aurait voulu +m'empêcher de te chercher, car il était encore là, et quand il m'a +fait sa méchante risée, je la lui ai rendue. Depuis lundi, tous les +matins, je suis comme imbécile, parce que l'on me plaisante sur mon +goût pour toi; et, tous les soirs, je suis <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> comme fou, parce que +je sens mon goût plus fort que la mauvaise honte. Et voilà +qu'aujourd'hui je te vois gentille et de si sage apparence que tout le +monde va s'en étonner aussi, et qu'avant quinze jours, si tu continues +comme cela, non-seulement on me pardonnera d'être amoureux de toi, +mais encore il y en aura d'autres qui le seront bien fort. Je n'aurai +donc pas de mérite à t'aimer; tu ne me devras guère de préférence. +Pourtant, si tu te souviens de dimanche dernier, jour de la +Saint-Andoche, tu te souviendras aussi que je t'ai demandé, dans la +carrière, la permission de t'embrasser, et que je l'ai fait avec +autant de cœur que si tu n'avais pas été réputée laide et +haïssable. Voilà tout mon droit, Fadette. Dis-moi si cela peut +compter, et si la chose te fâche au lieu de te persuader.</p> + +<p>La petite Fadette avait mis sa figure dans ses deux mains, et elle ne +répondit point. Landry croyait par ce qu'il avait entendu de son +discours à la Madelon, qu'il était aimé d'elle, et il faut dire que +cet amour-là lui avait fait tant d'effet qu'il avait commandé tout +d'un coup le sien. Mais, en voyant la pose honteuse et triste de cette +petite, il commença à craindre qu'elle n'eût fait <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> un conte à la +Madelon, pour, par bonne intention, faire réussir le raccommodement +qu'elle négociait. Cela le rendit encore plus amoureux, et il en prit +du chagrin. Il lui ôta ses mains du visage, et la vit si pâle qu'on +eût dit qu'elle allait mourir; et, comme il lui reprochait vivement de +ne pas répondre à l'affolement qu'il se sentait pour elle, elle se +laissa aller sur la terre, joignant ses mains et soupirant, car elle +était suffoquée et tombait en faiblesse.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXIV.</h2> + +<p>Landry eut bien peur, et lui frappa dans les mains pour la faire +revenir. Ses mains étaient froides comme des glaces et raides comme du +bois. Il les échauffa et les frotta bien longtemps dans les siennes, +et quand elle put retrouver la parole, elle lui dit:</p> + +<p>—Je crois que tu te fais un jeu de moi, Landry. Il y a des choses +dont il ne faut pourtant point plaisanter. Je te prie donc de me +laisser tranquille et de ne me parler jamais, à moins que tu n'aies +quelque chose à me demander, auquel cas je serai toujours à ton +service. <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p> + +<p>—Fadette, Fadette, dit Landry, ce que vous dites là n'est point bon. +C'est vous qui vous êtes jouée de moi. Vous me détestez, et pourtant +vous m'avez fait croire autre chose.</p> + +<p>—Moi! dit-elle tout affligée. Qu'est-ce que je vous ai donc fait +accroire? Je vous ai offert et donné une bonne amitié comme celle que +votre besson a pour vous, et peut-être meilleure; car, moi, je n'avais +pas de jalousie, et, au lieu de vous traverser dans vos amours, je +vous y ai servi.</p> + +<p>—C'est la vérité, dit Landry. Tu as été bonne comme le bon Dieu, et +c'est moi qui ai tort de te faire des reproches. Pardonne-moi, +Fanchon, et laisse-moi t'aimer comme je pourrai. Ce ne sera peut-être +pas aussi tranquillement que j'aime mon besson ou ma sœur Nanette, +mais je te promets de ne plus chercher à t'embrasser si cela te +répugne.</p> + +<p>Et, faisant retour sur lui-même, Landry s'imagina qu'en effet la +petite Fadette n'avait pour lui que de l'amitié bien tranquille; et, +parce qu'il n'était ni vain ni fanfaron, il se trouva aussi craintif +et aussi peu avancé auprès d'elle que s'il n'eût point entendu de ses +deux oreilles ce qu'elle avait dit de lui à la belle Madelon.</p> + +<p>Quant à la petite Fadette, elle était assez fine <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> pour connaître +enfin que Landry était bel et bien amoureux comme un fou, et c'est +pour le trop grand plaisir qu'elle en avait qu'elle s'était trouvée +comme en pâmoison pendant un moment. Mais elle craignait de perdre +trop vite un bonheur si vite gagné; à cause de cette crainte, elle +voulait donner à Landry le temps de souhoiter vivement son amour.</p> + +<p>Il resta auprès d'elle jusqu'à la nuit, car, encore qu'il n'osât plus +lui conter fleurette, il en était si épris et il prenait tant de +plaisir à la voir et à l'écouter parler, qu'il ne pouvait se décider à +la quitter un moment. Il joua avec le sauteriot, qui n'était jamais +loin de sa sœur, et qui vint bientôt les rejoindre. Il se montra +bon pour lui, et s'aperçut bientôt que ce pauvre petit, si maltraité +par tout le monde, n'était ni sot ni méchant avec qui le traitait +bien; mêmement, au bout d'une heure, il était si bien apprivoisé et si +reconnaissant qu'il embrassait les mains du besson et l'appelait mon +Landry, comme il appelait sa sœur ma Fanchon; et Landry était +compassionné et attendri pour lui, trouvant tout le monde et lui-même +dans le passé bien coupables envers les deux pauvres enfants de la +mère <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> Fadet, lesquels n'avaient besoin, pour être les meilleurs de +tous, que d'être un peu aimés comme les autres.</p> + +<p>Le lendemain et les jours suivants, Landry réussit à voir la petite +Fadette, tantôt le soir, et alors il pouvait causer un peu avec elle, +tantôt le jour, en la rencontrant dans la campagne: et encore qu'elle +ne pût s'arrêter longtemps, ne voulant point et ne sachant point +manquer à son devoir, il était content de lui avoir dit quatre ou cinq +mots de tout son cœur et de l'avoir regardée de tous ses yeux. Et +elle continuait à être gentille dans son parler, dans son habillement +et dans ses manières avec tout le monde; ce qui fit que tout le monde +y prit garde, et que bientôt on changea de ton et de manières avec +elle. Comme elle ne faisait plus rien qui ne fût à propos, on ne +l'injuria plus, et, comme elle ne s'entendit plus injurier, elle n'eut +plus tentation d'invectiver, ni de chagriner personne.</p> + +<p>Mais, comme l'opinion des gens ne tourne pas aussi vite que nos +résolutions, il devait encore s'écouler du temps avant qu'on passât +pour elle du mépris à l'estime et de l'aversion au bon vouloir. On +vous dira plus tard comment se fit ce <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> changement; quant à +présent, vous pouvez bien vous imaginer vous-mêmes qu'on ne donna pas +grosse part d'attention au rangement de la petite Fadette. Quatre ou +cinq bons vieux et bonnes vieilles, de ceux qui regardent s'élever la +jeunesse avec indulgence, et qui sont, dans un endroit, comme les +pères et mères à tout le monde, devisaient quelquefois entre eux sous +les noyers de la Cosse, en regardant tout ce petit ou jeune monde +grouillant autour d'eux, ceux-ci jouant aux quilles, ceux-là dansant. +Et les vieux disaient:—Celui-ci sera un beau soldat s'il continue, +car il a le corps trop bon pour réussir à se faire exempter; celui-là +sera finet et entendu comme son père; cet autre aura bien la sagesse +et la tranquillité de sa mère; voilà une jeune Lucette qui promet une +bonne servante de ferme; voici une grosse Louise qui plaira à plus +d'un, et quant à cette petite Marion, laissez-la grandir, et la raison +lui viendra bien comme aux autres.</p> + +<p>Et, quand ce venait au tour de la petite Fadette à être examinée et +jugée:</p> + +<p>—La voilà qui s'en va bien vite, disait-on, sans vouloir chanter ni +danser. On ne la voit plus depuis la Saint-Andoche. Il faut croire +qu'elle a <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> été grandement choquée de ce que les enfants d'ici +l'ont décoiffée à la danse; aussi a-t-elle changé son grand calot, et +à présent on dirait qu'elle n'est pas plus vilaine qu'une autre.</p> + +<p>—Avez-vous fait attention comme la peau lui a blanchi depuis un peu +de temps? disait une fois la mère Couturier. Elle avait la figure +comme un œuf de caille, à force qu'elle était couverte de taches de +rousseur; et la dernière fois que je l'ai vue de près, je me suis +étonnée de la trouver si blanche, et mêmement si pâle que je lui ai +demandé si elle n'avait point eu la fièvre. A la voir comme elle est +maintenant, on dirait qu'elle pourra se refaire; et, qui sait? il y en +a eu de laides qui devenaient belles en prenant dix-sept ou dix-huit +ans.</p> + +<p>—Et puis la raison vient, dit le père Naubin, et une fille qui s'en +ressent apprend à se rendre élégante et agréable. Il est bien temps +que le grelet s'aperçoive qu'elle n'est point un garçon. Mon Dieu, on +pensait qu'elle tournerait si mal que ça serait une honte pour +l'endroit. Mais elle se rangera et s'amendera comme les autres. Elle +sentira bien qu'elle doit se faire pardonner d'avoir eu une mère si +blâmable, et vous verrez qu'elle ne fera point parler d'elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p> + +<p>—Dieu veuille, dit la mère Courtillet, car c'est vilain qu'une fille +ait l'air d'un chevau échappé; mais j'en espère aussi de cette +Fadette, car je l'ai rencontrée devant z'hier, et au lieu qu'elle se +mettait toujours derrière moi à contrefaire ma boiterie, elle m'a dit +bonjour et demandé mon portement avec beaucoup d'honnêteté.</p> + +<p>—Cette petite-là dont vous parlez est plus folle que méchante, dit le +père Henri. Elle n'a point mauvais cœur, c'est moi qui vous le dis; +à preuve qu'elle a souvent gardé mes petits enfants aux champs avec +elle, par pure complaisance, quand ma fille était malade; et elle les +soignait très-bien, et ils ne la voulaient plus quitter.</p> + +<p>—C'est-il vrai ce qu'on m'a raconté, reprit la mère Couturier, qu'un +des bessons au père Barbeau s'en était affolé à la dernière +Saint-Andoche?</p> + +<p>—Allons donc! répondit le père Naubin; il ne faut pas prendre ça au +sérieux. C'était une amusette d'enfants, et les Barbeau ne sont point +bêtes, les enfants pas plus que le père ni la mère, entendez-vous?</p> + +<p>Ainsi devisait-on sur la petite Fadette, et le plus souvent on n'y +pensait mie, parce qu'on ne la voyait presque plus.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXV.</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + +<p>Mais qui la voyait souvent et faisait grande attention à elle, c'était +Landry Barbeau. Il en était comme enragé en lui-même, quand il ne +pouvait lui parler à son aise; mais sitôt qu'il se trouvait un moment +avec elle, il était apaisé et content de lui, parce qu'elle lui +enseignait la raison et le consolait dans toutes ses idées. Elle +jouait avec lui un petit jeu qui était peut-être entaché d'un peu de +coquetterie; du moins, il le pensait quelquefois; mais comme son motif +était l'honnêteté, et qu'elle ne voulait point de son amour, à moins +qu'il n'eût bien tourné et retourné la chose dans son esprit, il +n'avait point droit de s'en offenser. Elle ne pouvait pas le suspecter +de la vouloir tromper sur la force de cet amour-là, car c'était une +espèce d'amour comme on n'en voit pas souvent chez les gens de +campagne, lesquels aiment plus patiemment que ceux des villes. Et +justement Landry était un caractère patient plus que d'autres, jamais +on n'aurait pu présager qu'il se laisserait brûler si fort à la +chandelle, et qui l'eût su (car il le cachait bien) s'en fût +grandement <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> émerveillé. Mais la petite Fadette, voyant qu'il +s'était donné à elle si entièrement et si subitement, avait peur que +ce ne fût feu de paille, ou bien encore qu'elle-même prenant feu du +mauvais côté, la chose n'allât plus loin entre eux que l'honnêteté ne +permet à deux enfants qui ne sont point encore en âge d'être mariés, +du moins au dire des parents et de la prudence: car l'amour n'attend +guère, et, quand une fois il s'est mis dans le sang de deux jeunesses, +c'est miracle s'il attend l'approbation d'autrui.</p> + +<p><ins class="correction" title="Nais">Mais</ins> la petite Fadette, qui avait été dans son apparence plus +longtemps enfant qu'une autre, possédait au dedans une raison et une +volonté bien au-dessus de son âge. Pour que cela fût, il fallait +qu'elle eût un esprit d'une fière force, car son cœur était aussi +ardent, et plus encore peut-être que le cœur et le sang de Landry. +Elle l'aimait comme une folle, et pourtant elle se conduisit avec une +grande sagesse; car si le jour, la nuit, à toute heure de son temps, +elle pensait à lui et séchait d'impatience de le voir et d'envie de le +caresser, aussitôt qu'elle le voyait elle prenait un air tranquille, +lui parlait raison, feignait même de ne point encore connaître le feu +d'amour, <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> et ne lui permettait pas de lui serrer la main plus haut +que le poignet.</p> + +<p>Et Landry, qui, dans les endroits retirés où ils se trouvaient souvent +ensemble, et mêmement quand la nuit était bien noire, aurait pu +s'oublier jusqu'à ne plus se soumettre à elle, tant il était +ensorcelé, craignait pourtant si fort de lui déplaire, et se tenait +pour si peu certain d'être aimé d'amour, qu'il vivait aussi +innocemment avec elle que si elle eût été sa sœur, et lui Jeanet, +le petit sauteriot.</p> + +<p>Pour le distraire de l'idée qu'elle ne voulait point encourager, elle +l'instruisait dans les choses qu'elle savait, et dans lesquelles son +esprit et son talent naturel avaient surpassé l'enseignement de sa +grand'mère. Elle ne voulait faire mystère de rien à Landry, et comme +il avait toujours un peu peur de la sorcellerie, elle mit tous ses +soins à lui faire comprendre que le diable n'était pour rien dans les +secrets de son savoir.</p> + +<p>—Va, Landry, lui dit-elle un jour, tu n'as que faire de +l'intervention du mauvais esprit. Il n'y a qu'un esprit et il est bon, +car c'est celui de Dieu. Lucifer est de l'invention de M. le curé, et +Georgeon de l'invention des vieilles commères de <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> campagne. Quand +j'étais toute petite, j'y croyais, et j'avais peur des maléfices de ma +grand'mère. Mais elle se moquait de moi, car l'on a bien raison de +dire que si quelqu'un doute de tout, c'est celui qui fait tout croire +aux autres, et que personne ne croit moins à Satan que les sorciers +qui feignent de l'invoquer à tout propos. Ils savent bien qu'ils ne +l'ont jamais vu et qu'ils n'ont jamais reçu de lui aucune assistance. +Ceux qui ont été assez simples pour y croire et pour l'appeler n'ont +jamais pu le faire venir, à preuve le meunier de la Passe-aux-Chiens, +qui, comme ma grand'mère me l'a raconté, s'en allait aux quatre +chemins avec une grosse trique, pour appeler le diable, et lui donner, +disait-il, une bonne vannée. Et on l'entendait crier dans la nuit: +Viendras-tu, figure de loup? Viendras-tu, chien enragé? Viendras-tu, +Georgeon du diable? Et jamais Georgeon ne vint. Si bien que ce meunier +en était devenu quasi fou de vanité, disant que le diable avait peur +de lui.</p> + +<p>—Mais, disait Landry, ce que tu crois là, que le diable n'existe +point, n'est pas déjà trop chrétien, ma petite Fanchon.</p> + +<p>—Je ne peux pas disputer là-dessus, répondit-elle; <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> mais s'il +existe, je suis bien assurée qu'il n'a aucun pouvoir pour venir sur la +terre nous abuser et nous demander notre âme pour la retirer du bon +Dieu. Il n'aurait pas tant d'insolence, et, puisque la terre est au +bon Dieu, il n'y a que le bon Dieu qui puisse gouverner les choses et +les hommes qui s'y trouvent.</p> + +<p>Et Landry, revenu de sa folle peur, ne pouvait pas s'empêcher +d'admirer combien, dans toutes ses idées et dans toutes ses prières, +la petite Fadette était bonne chrétienne. Mêmement elle avait une +dévotion plus jolie que celle des autres. Elle aimait Dieu avec tout +le feu de son cœur, car elle avait en toutes choses la tête vive et +le cœur tendre; et quand elle parlait de cet amour-là à Landry, il +se sentait tout étonné d'avoir été enseigné à dire des prières et à +suivre des pratiques qu'il n'avait jamais pensé à comprendre, et où il +se portait respectueusement de sa personne par l'idée de son devoir, +sans que son cœur se fût jamais échauffé d'amour pour son Créateur, +comme celui de la petite Fadette. </p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXVI.</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p> + +<p>Tout en devisant et marchant avec elle, il apprit la propriété des +herbes et toutes les recettes pour la guérison des personnes et des +bêtes. Il essaya bientôt l'effet des dernières sur une vache au père +Caillaud, qui avait pris l'enflure pour avoir mangé trop de vert; et, +comme le vétérinaire l'avait abandonnée, disant qu'elle n'en avait pas +pour une heure, il lui fit boire un breuvage que la petite Fadette lui +avait appris à composer. Il le fit secrètement; et, au matin, comme +les laboureurs, bien contrariés de la perte d'une si belle vache, +venaient la chercher pour la jeter dans un trou, ils la trouvèrent +debout et commençant à flairer la nourriture, ayant bon œil, et +quasiment toute désenflée. Une autre fois, un poulain fut mordu de la +vipère, et Landry, suivant toujours les enseignements de la petite +Fadette, le sauva bien lestement. Enfin, il put essayer aussi le +remède contre la rage sur un chien de la Priche, qui fut guéri et ne +mordit personne. Comme Landry cachait de son mieux ses accointances +avec la petite Fadette, il ne se vanta pas de sa science, <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> et on +n'attribua la guérison de ses bêtes qu'aux grands soins qu'il leur +avait donnés. Mais le père Caillaud, qui s'y entendait aussi, comme +tout bon fermier ou métayer doit le faire, s'étonna en lui-même, et +dit:</p> + +<p>—Le père Barbeau n'a pas de talent pour le bestiau, et mêmement il +n'a point de bonheur; car il en a beaucoup perdu l'an dernier, et ce +n'était pas la première fois. Mais Landry y a la main très-heureuse, +et c'est une chose avec laquelle on vient au monde. On l'a ou on ne +l'a pas; et, quand même on irait étudier dans les écoles comme les +<i>artistes</i>, cela ne sert de rien si on n'y est adroit de naissance. Or +je vous dis que Landry est adroit, et que son idée lui fait trouver ce +qui convient. C'est un grand don de la nature qu'il a reçu, et ça lui +vaudra mieux que du capital pour bien conduire une ferme.</p> + +<p>Ce que disait le père Caillaud n'était pas d'un homme crédule et sans +raison, seulement il se trompait en attribuant un don de nature à +Landry: Landry n'en avait pas d'autre que celui d'être soigneux et +entendu à appliquer les recettes de son enseignement. Mais le don de +nature n'est point une fable, puisque la petite Fadette l'avait, <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +et qu'avec si peu de leçons raisonnables que sa grand'mère lui avait +données, elle découvrait et devinait comme qui invente, les vertus que +le bon Dieu a mises dans certaines herbes et dans certaines manières +de les employer. Elle n'était point sorcière pour cela, elle avait +raison de s'en défendre; mais elle avait l'esprit qui observe, qui +fait des comparaisons, des remarques, des essais, et cela c'est un don +de nature, on ne peut pas le nier. Le père Caillaud poussait la chose +un peu plus loin. Il pensait que tel bouvier ou tel laboureur a la +main plus ou moins bonne, et que, par la seule vertu de sa présence +dans l'étable, il fait du bien ou du mal aux animaux. Et pourtant, +comme il y a toujours un peu de vrai dans les plus fausses croyances, +on doit accorder que les bons soins, la propreté, l'ouvrage fait en +conscience, ont une vertu pour amener à bien ce que la négligence ou +la bêtise font empirer.</p> + +<p>Comme Landry avait toujours mis son idée et son goût dans ces +choses-là, l'amitié qu'il avait conçue pour la Fadette s'augmenta de +toute la reconnaissance qu'il lui dut pour son instruction et de toute +l'estime qu'il faisait du talent de cette jeune fille. Il lui sut +alors grand gré de l'avoir <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> forcé à se distraire de l'amour dans +les promenades et les entretiens qu'il faisait avec elle, et il +reconnut aussi qu'elle avait pris plus à cœur l'intérêt et +l'utilité de son amoureux, que le plaisir de se laisser courtiser et +flatter sans cesse comme il l'eût souhaité d'abord.</p> + +<p>Landry fut bientôt si épris qu'il avait mis tout à fait sous ses pieds +la honte de laisser paraître son amour pour une petite fille réputée +laide, mauvaise et mal élevée. S'il y mettait de la précaution, +c'était à cause de son besson, dont il connaissait la jalousie et qui +avait eu déjà un grand effort à faire pour accepter sans dépit +l'amourette que Landry avait eue pour Madelon, amourette bien petite +et bien tranquille au prix de ce qu'il sentait maintenant pour Fanchon +Fadet.</p> + +<p>Mais, si Landry était trop animé dans son amour pour y mettre de la +prudence, en revanche, la petite Fadette, qui avait un esprit porté au +mystère, et qui, d'ailleurs, ne voulait pas mettre Landry trop à +l'épreuve des taquineries du monde, la petite Fadette, qui en fin de +compte l'aimait trop pour consentir à lui causer des peines dans sa +famille, exigea de lui un si grand secret qu'ils passèrent environ un +an avant que la chose se découvrît. <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> Landry avait habitué Sylvinet +à ne plus surveiller tous ses pas et démarches, et le pays, qui n'est +guère peuplé et qui est tout coupé de ravins et tout couvert d'arbres, +est bien propice aux secrètes amours.</p> + +<p>Sylvinet, voyant que Landry ne s'occupait plus de la Madelon, +quoiqu'il eût accepté d'abord ce partage de son amitié comme un mal +nécessaire rendu plus doux par la honte de Landry et la prudence de +cette fille, se réjouit bien de penser que Landry n'était pas pressé +de lui retirer son cœur pour le donner à une femme, et, la jalousie +le quittant, il le laissa plus libre de ses occupations et de ses +courses, les jours de fêtes et de repos. Landry ne manquait pas de +prétextes pour aller et venir, et le dimanche soir surtout, il +quittait la Bessonnière de bonne heure et ne rentrait à la Priche que +sur le minuit; ce qui lui était bien commode, parce qu'il s'était fait +donner un petit lit dans le capharnion. Vous me reprendrez peut-être +sur ce mot-là, parce que le maître d'école s'en fâche et veut qu'on +dise <i>capharnaüm</i>; mais, s'il connaît le mot, il ne connaît point la +chose, car j'ai été obligé de lui apprendre que c'était l'endroit de +la grange voisin des étables, où l'on <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> serre les jougs, les +chaînes, les ferrages et épelettes de toute espèce qui servent aux +bêtes de labour et aux instruments du travail de la terre. De cette +manière, Landry pouvait rentrer à l'heure qu'il voulait sans réveiller +personne, et il avait toujours son dimanche à lui jusqu'au lundi +matin, pour ce que le père Caillaud et son fils aîné, qui tous deux +étaient des hommes très-sages, n'allant jamais dans les cabarets et ne +faisant point noce de tous les jours fériés, avaient coutume de +prendre sur eux tout le soin et toute la surveillance de la ferme ces +jours-là; afin, disaient-ils, que toute la jeunesse de la maison, qui +travaillait plus qu'eux dans la semaine, pût s'ébattre et se divertir +en liberté, selon l'ordonnance du bon Dieu.</p> + +<p>Et durant l'hiver, où les nuits sont si froides qu'on pourrait +difficilement causer d'amour en pleins champs, il y avait pour Landry +et la petite Fadette un bon refuge dans la tour à Jacot, qui est un +ancien colombier de redevance, abandonné des pigeons depuis longues +années, mais qui est bien couvert et bien fermé, et qui dépend de la +ferme au père Caillaud. Mêmement il s'en servait pour y serrer le +surplus de ses denrées, et comme Landry en avait la clef, et qu'il est +situé sur les <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> confins des terres de la Priche, non loin du gué +des Roulettes, et dans le milieu d'une luzernière bien close, le +diable eût été fin s'il eût été surprendre là les entretiens de ces +deux jeunes amoureux. Quand le temps était doux, ils allaient parmi +les tailles, qui sont jeunes bois de coupe, et dont le pays est tout +parsemé. Ce sont encore bonnes retraites pour les voleurs et les +amants, et comme de voleurs il n'en est point dans notre pays, les +amants en profitent, et n'y trouvent pas plus la peur que l'ennui.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXVII.</h2> + +<p>Mais, comme il n'est secret qui puisse durer, voilà qu'un beau jour de +dimanche, Sylvinet, passant le long du mur du cimetière, entendit la +voix de son besson qui parlait à deux pas de lui, derrière le retour +que faisait le mur. Landry parlait bien doucement; mais Sylvinet +connaissait si bien sa parole, qu'il l'aurait devinée, quand même il +ne l'aurait pas entendue.</p> + +<p>—Pourquoi ne veux-tu pas venir danser? disait-il à une personne que +Sylvinet ne voyait point. Il y a si longtemps qu'on ne t'a point vue +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> t'arrêter après la messe, qu'on ne trouverait pas mauvais que je +te fasse danser, moi qui suis censé ne plus quasiment te connaître. On +ne dirait pas que c'est par amour, mais par honnêteté, et parce que je +suis curieux de savoir si après tant de temps tu sais encore bien +danser.</p> + +<p>—Non, Landry, non,—répondit une voix que Sylvinet ne reconnut point, +parce qu'il y avait longtemps qu'il ne l'avait entendue, la petite +Fadette s'étant tenue à l'écart de tout le monde, et de lui +particulièrement.—Non, disait-elle, il ne faut pas qu'on fasse +attention à moi, ce sera le mieux, et si tu me faisais danser une +fois, tu voudrais recommencer tous les dimanches, et il n'en faudrait +pas tant pour faire causer. Crois ce que je t'ai toujours dit, Landry, +que le jour où l'on saura que tu m'aimes sera le commencement de nos +peines. Laisse-moi m'en aller, et quand tu auras passé une partie du +jour avec ta famille et ton besson, tu viendras me rejoindre où nous +sommes convenus.</p> + +<p>—C'est pourtant triste de ne jamais danser! dit Landry; tu aimais +tant la danse, mignonne, et tu dansais si bien! Quel plaisir ça me +serait de te tenir par la main et de te faire tourner dans mes <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +bras, et de te voir, si légère et si gentille, ne danser qu'avec moi!</p> + +<p>—Et c'est justement ce qu'il ne faudrait point reprit-elle. Mais je +vois bien que tu regrettes la danse, mon bon Landry, et je ne sais pas +pourquoi tu y as renoncé. Va donc danser un peu; ça me fera plaisir de +songer que tu t'amuses, et je t'attendrai plus patiemment.</p> + +<p>—Oh! tu as trop de patience, toi! dit Landry d'une voix qui n'en +marquait guère, mais moi, j'aimerais mieux me faire couper les deux +jambes que de danser avec des filles que je n'aime point, et que je +n'embrasserais pas pour cent francs.</p> + +<p>—Eh bien! si je dansais, reprit la Fadette, il me faudrait danser +avec d'autres qu'avec toi, et me laisser embrasser aussi.</p> + +<p>—Va-t'en, va-t'en bien vitement, dit Landry; je ne veux point qu'on +t'embrasse.</p> + +<p>Sylvinet n'entendit plus rien que des pas qui s'éloignaient, et, pour +n'être point surpris aux écoutes par son frère, qui revenait vers lui, +il entra vivement dans le cimetière et le laissa passer.</p> + +<p>Cette découverte-là fut comme un coup de couteau dans le cœur de +Sylvinet. Il ne chercha <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> point à découvrir quelle était la fille +que Landry aimait si passionnément. Il en avait bien assez de savoir +qu'il y avait une personne pour laquelle Landry le délaissait et qui +avait toutes ses pensées, au point qu'il les cachait à son besson, et +que celui-ci n'en recevait point la confidence.—Il faut qu'il se +défie de moi, pensa-t-il, et que cette fille qu'il aime tant le porte +à me craindre et à me détester. Je ne m'étonne plus de voir qu'il est +toujours si ennuyé à la maison, et si inquiet quand je veux me +promener avec lui. J'y renonçais, croyant voir qu'il avait le goût +d'être seul; mais, à présent, je me garderai bien d'essayer à le +troubler. Je ne lui dirai rien; il m'en voudrait d'avoir surpris ce +qu'il n'a pas voulu me confier. Je souffrirai tout seul, pendant qu'il +se réjouira d'être débarrassé de moi.</p> + +<p>Sylvinet fit comme il se promettait, et même il le poussa plus loin +qu'il n'était besoin, car non-seulement il ne chercha plus à retenir +son frère auprès de lui, mais encore, pour ne le point gêner, il +quittait le premier la maison et allait rêvasser tout seul dans son +ouche, ne voulant point aller dans la campagne:—Parce que, +pensait-il, si je venais à y rencontrer Landry, il <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> s'imaginerait +que je l'épie et me ferait bien voir que je le dérange.</p> + +<p>Et peu à peu son ancien chagrin, dont il s'était quasiment guéri, lui +revint si lourd et si obstiné qu'on ne tarda pas à le voir sur sa +figure. Sa mère l'en reprit doucement; mais, comme il avait honte, à +dix-huit ans, d'avoir les mêmes faiblesses d'esprit qu'il avait eues à +quinze, il ne voulut jamais confesser ce qui le rongeait.</p> + +<p>Ce fut ce qui le sauva de la maladie; car le bon Dieu n'abandonne que +ceux qui s'abandonnent eux-mêmes, et celui qui a le courage de +renfermer sa peine est plus fort contre elle que celui qui s'en +plaint. Le pauvre besson prit comme une habitude d'être triste et +pâle; il eut, de temps en temps, un ou deux accès de fièvre, et, tout +en grandissant toujours un peu, il resta assez délicat et mince de sa +personne. Il n'était pas bien soutenu à l'ouvrage, et ce n'était point +sa faute, car il savait que le travail lui était bon; et c'était bien +assez d'ennuyer son père par sa tristesse, il ne voulait pas le fâcher +et lui faire tort par sa lâcheté. Il se mettait donc à l'ouvrage, et +travaillait de colère contre lui-même. Aussi en prenait-il souvent +plus qu'il ne pouvait en supporter; <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> et le lendemain il était si +las qu'il ne pouvait plus rien faire.</p> + +<p>—Ce ne sera jamais un fort ouvrier, disait le père Barbeau; mais il +fait ce qu'il peut, et quand il peut, il ne s'épargne même pas assez. +C'est pourquoi je ne veux point le mettre chez les autres; car, par la +crainte qu'il a des reproches et le peu de force que Dieu lui a donné, +il se tuerait bien vite, et j'aurais à me le reprocher toute ma vie.</p> + +<p>La mère Barbeau goûtait fort ces raisons-là et faisait tout son +possible pour égayer Sylvinet. Elle consulta plusieurs médecins sur sa +santé, et ils lui dirent, les uns qu'il fallait le ménager beaucoup, +et ne plus lui faire boire que du lait, parce qu'il était faible; les +autres, qu'il fallait le faire travailler beaucoup et lui donner du +bon vin, parce qu'étant faible, il avait besoin de se fortifier. Et la +mère Barbeau ne savait lequel écouter, ce qui arrive toujours quand on +prend plusieurs avis.</p> + +<p>Heureusement que, dans le doute, elle n'en suivit aucun, et que +Sylvinet marcha dans la route que le bon Dieu lui avait ouverte, sans +y rencontrer de quoi le faire verser à droite ou à <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> gauche, et il +traîna son petit mal, sans être trop foulé, jusqu'au moment où les +amours de Landry firent un éclat, et où Sylvinet vit augmenter sa +peine de toute celle qui fut faite à son frère.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXVIII.</h2> + +<p>Ce fut la Madelon qui découvrit le pot aux roses; et, si elle le fit +sans malice, encore en tira-t-elle un mauvais parti. Elle s'était bien +consolée de Landry, et, n'ayant pas perdu beaucoup de temps à l'aimer, +elle n'en avait guère demandé pour l'oublier. Cependant il lui était +resté sur le cœur une petite rancune qui n'attendait que l'occasion +pour se faire sentir, tant il est vrai que le dépit chez les femmes +dure plus que le regret.</p> + +<p>Voici comment la chose arriva. La belle Madelon, qui était renommée +pour son air sage et pour ses manières fières avec les garçons, était +cependant très-coquette en dessous, et pas moitié si raisonnable ni si +fidèle dans ses amitiés que le pauvre grelet, dont on avait si mal +parlé et si mal auguré. Adonc la Madelon avait déjà eu deux amoureux, +sans compter Landry, et elle se prononçait <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> pour un troisième, qui +était son cousin, le fils cadet au père Caillaud de la Priche. Elle se +prononça si bien qu'étant surveillée par le dernier à qui elle avait +donné de l'espérance, et craignant qu'il ne fît un éclat, ne sachant +où se cacher pour causer à loisir avec le nouveau, elle se laissa +persuader par celui-ci d'aller babiller dans le colombier où justement +Landry avait d'honnêtes rendez-vous avec la petite Fadette.</p> + +<p>Cadet Caillaud avait bien cherché la clef de ce colombier, et ne +l'avait point trouvée parce qu'elle était toujours dans la poche de +Landry; et il n'avait osé la demander à personne, parce qu'il n'avait +pas de bonnes raisons pour en expliquer la demande. Si bien que +personne, hormis Landry, ne s'inquiétait de savoir où elle était. +Cadet Caillaud, songeant qu'elle était perdue, ou que son père la +tenait dans son trousseau, ne se gêna point pour enfoncer la porte. +Mais, le jour où il le fit, Landry et Fadette se trouvaient là, et ces +quatre amoureux se trouvèrent bien penauds en se voyant les uns les +autres. C'est ce qui les engagea tous également à se taire et à ne +rien ébruiter.</p> + +<p>Mais la Madelon eut comme un retour de jalousie <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> et de colère, en +voyant Landry, qui était devenu un des plus beaux garçons du pays et +des plus estimés, garder, depuis la Saint-Andoche, une si belle +fidélité à la petite Fadette, et elle forma la résolution de s'en +venger. Pour cela, sans en rien confier à Cadet Caillaud, qui était +honnête homme et ne s'y fût point prêté, elle se fit aider d'une ou +deux jeunes fillettes de ses amies lesquelles, un peu dépitées aussi +du mépris que Landry paraissait faire d'elles en ne les priant plus +jamais à danser, se mirent à surveiller si bien la petite Fadette, +qu'il ne leur fallut pas grand temps pour s'assurer de son amitié avec +Landry. Et sitôt qu'elles les eurent épiés et vus une ou deux fois +ensemble, elles en firent grand bruit dans tout le pays, disant à qui +voulait les écouter, et Dieu sait si la médisance manque d'oreilles +pour se faire entendre et de langues pour se faire répéter, que Landry +avait fait une mauvaise connaissance dans la personne de la petite +Fadette.</p> + +<p>Alors toute la jeunesse femelle s'en mêla, car lorsqu'un garçon de +belle mine et de bon avoir s'occupe d'une personne, c'est comme une +injure à toutes les autres, et si l'on peut trouver à mordre sur cette +personne-là, on ne s'en fait pas faute. <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> On peut dire aussi que, +quand une méchanceté est exploitée par les femmes, elle va vite et +loin.</p> + +<p>Aussi, quinze jours après l'aventure de la tour à Jacot, sans qu'il +fût question de la tour, ni de Madelon, qui avait eu bien soin de ne +pas se mettre en avant, et qui feignait même d'apprendre comme une +nouvelle ce qu'elle avait dévoilé la première à la sourdine, tout le +monde savait, petits et grands, vieilles et jeunes, les amours de +Landry le besson avec Fanchon le grelet.</p> + +<p>Et le bruit en vint jusqu'aux oreilles de la mère Barbeau, qui s'en +affligea beaucoup et n'en voulut point parler à son homme. Mais le +père Barbeau l'apprit d'autre part, et Sylvain, qui avait bien +discrètement gardé le secret de son frère, eut le chagrin de voir que +tout le monde le savait.</p> + +<p>Or, un soir que Landry songeait à quitter la Bessonnière de bonne +heure, comme il avait coutume de faire, son père lui dit, en présence +de sa mère, de sa sœur aînée et de son besson:—Ne sois pas si +hâteux de nous quitter, Landry, car j'ai à te parler; mais j'attends +que ton parrain soit ici, car c'est devant ceux de la famille qui +s'intéressent le plus à ton sort, que je veux te demander une +explication.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p> + +<p>Et quand le parrain, qui était l'oncle Landriche, fut arrivé, le père +Barbeau parla en cette manière:</p> + +<p>—Ce que j'ai à te dire te donnera un peu de honte, mon Landry; aussi +n'est-ce pas sans un peu de honte moi-même, et sans beaucoup de +regret, que je me vois obligé de te confesser devant ta famille. Mais +j'espère que cette honte te sera salutaire et te guérira d'une +fantaisie qui pourrait te porter préjudice.</p> + +<p>Il paraît que tu as fait une connaissance qui date de la dernière +Saint-Andoche, il y aura prochainement un an. On m'en a parlé dès le +premier jour, car c'était une chose imaginante que de te voir danser +tout un jour de fête avec la fille la plus laide, la plus malpropre et +la plus mal famée de notre pays. Je n'ai pas voulu y prêter attention, +pensant que tu en avais fait un amusement, et je n'approuvais pas +précisément la chose, parce que, s'il ne faut pas fréquenter les +mauvaises gens, encore ne faut-il pas augmenter leur humiliation et le +malheur qu'ils ont d'être haïssables à tout le monde. J'avais négligé +de t'en parler, pensant, à te voir triste le lendemain, que tu t'en +faisais reproche à toi-même et que tu n'y retournerais plus. Mais +voilà que, depuis <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> une semaine environ, j'entends dire bien autre +chose, et, encore que ce soit par des personnes dignes de foi, je ne +veux point m'y fier, à moins que tu ne me le confirmes. Si je t'ai +fait tort en te soupçonnant, tu ne l'imputeras qu'à l'intérêt que je +te porte et au devoir que j'ai de surveiller ta conduite: car, si la +chose est une fausseté, tu me feras grand plaisir en me donnant ta +parole et en me faisant connaître qu'on t'a desservi à tort dans mon +opinion.</p> + +<p>—Mon père, dit Landry, voulez-vous bien me dire de quoi vous +m'accusez, et je vous répondrai selon la vérité et le respect que je +vous dois.</p> + +<p>—On t'accuse, Landry, je crois te l'avoir suffisamment donné à +entendre, d'avoir un commerce malhonnête avec la petite fille de la +mère Fadet, qui est une assez mauvaise femme; sans compter que la +propre mère de cette malheureuse fille a vilainement quitté son mari, +ses enfants et son pays pour suivre les soldats. On t'accuse de te +promener de tous les côtés avec la petite Fadette, ce qui me ferait +craindre de te voir engager par elle dans de mauvaises amours, dont +toute ta vie tu pourrais avoir à te repentir. Entends-tu, à la fin?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p> + +<p>—J'entends bien, mon cher père, répondit Landry, et souffrez-moi +encore une question avant que je vous réponde. Est-ce à cause de sa +famille, ou seulement à cause d'elle-même, que vous regardez la +Fanchon Fadette comme une mauvaise connaissance pour moi?</p> + +<p>—C'est sans doute à cause de l'une et de l'autre, reprit le père +Barbeau avec un peu plus de sévérité qu'il n'en avait mis au +commencement; car il s'était attendu à trouver Landry bien penaud, et +il le trouvait tranquille et comme résolu à tout. C'est d'abord, +fit-il, qu'une mauvaise parenté est une vilaine tache, et que jamais +une famille estimée et honorée comme est la mienne ne voudrait faire +alliance avec la famille Fadet. C'est ensuite que la petite Fadet, par +elle-même, n'inspire d'estime et de confiance à personne. Nous l'avons +vue s'élever et nous savons tous ce qu'elle vaut. J'ai bien entendu +dire, et je reconnais pour l'avoir vu deux ou trois fois, que depuis +un an elle se tient mieux, ne court plus avec les petits garçons et ne +parle mal à personne. Tu vois que je ne veux pas m'écarter de la +justice; mais cela ne me suffit pas pour croire qu'une enfant qui a +été si mal élevée puisse jamais faire une honnête femme, et +connaissant <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> la grand'mère comme, je l'ai connue, j'ai tout lieu +de craindre qu'il n'y ait là une intrigue montée pour te soutirer des +promesses et te causer de la honte et de l'embarras. On m'a même dit +que la petite était enceinte, ce que je ne veux point croire à la +légère, mais ce qui me peinerait beaucoup, parce que la chose te +serait attribuée et reprochée, et pourrait finir par un procès et du +scandale.</p> + +<p>Landry, qui, depuis le premier mot, s'était bien promis d'être prudent +et de s'expliquer avec douceur, perdit patience. Il devint rouge comme +le feu, et se levant:—Mon père, dit-il, ceux qui vous ont dit cela +ont menti comme des chiens. <ins class="correction" title="Il">Ils</ins> ont fait une telle insulte à Fanchon +Fadet, que si je les tenais là, il faudrait qu'ils eussent à se dédire +ou à se battre avec moi, jusqu'à ce qu'il en restât un de nous par +terre. Dites-leur qu'ils sont des lâches et des païens et qu'ils +viennent donc me le dire en face, ce qu'ils vous ont insinué en +traîtres, et nous en aurons beau jeu!</p> + +<p>—Ne te fâche pas comme cela, Landry, dit Sylvinet tout abattu de +chagrin: mon père ne t'accuse point d'avoir fait du tort à cette +fille; mais il craint qu'elle ne se soit mise dans l'embarras <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +avec d'autres, et qu'elle ne veuille faire croire, en se promenant de +jour et de nuit avec toi, que c'est à toi de lui donner une +réparation.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXIX.</h2> + +<p>La voix de son besson adoucit un peu Landry; mais les paroles qu'il +disait ne purent passer sans qu'il les relevât.</p> + +<p>—Frère, dit-il, tu n'entends rien à tout cela. Tu as toujours été +prévenu contre la petite Fadette, et tu ne la connais point. Je +m'inquiète bien peu de ce qu'on peut dire de moi; mais je ne +souffrirai point ce qu'on dit contre elle, et je veux que mon père et +ma mère sachent de moi, pour se tranquilliser, qu'il n'y a point sur +la terre deux filles aussi honnêtes, aussi sages, aussi bonnes, aussi +désintéressées que cette fille-là. Si elle a le malheur d'être mal +apparentée, elle en a d'autant plus de mérite à être ce qu'elle est, +et je n'aurais jamais cru que des âmes chrétiennes pussent lui +reprocher le malheur de sa naissance.</p> + +<p>—Vous avez l'air vous-même de me faire un reproche, Landry, dit le +père Barbeau en se levant <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> aussi, pour lui montrer qu'il ne +souffrirait pas que la chose allât plus loin entre eux. Je vois à +votre dépit, que vous en tenez pour cette Fadette plus que je n'aurais +souhaité. Puisque vous n'en avez ni honte ni regret, nous n'en +parlerons plus. J'aviserai à ce que je dois faire pour vous prévenir +d'une étourderie de jeunesse. A cette heure, vous devez retourner chez +vos maîtres.</p> + +<p>—Vous ne vous quitterez pas comme ça, dit Sylvinet en retenant son +frère, qui commençait à s'en aller. Mon père, voilà Landry qui a tant +de chagrin de vous avoir déplu qu'il ne peut rien dire. Donnez-lui son +pardon et l'embrassez, car il va pleurer à nuitée, et il serait trop +puni par votre mécontentement.</p> + +<p>Sylvinet pleurait, la mère Barbeau pleurait aussi, et aussi la sœur +aînée, et l'oncle Landriche. Il n'y avait que le père Barbeau et +Landry qui eussent les yeux secs; mais ils avaient le cœur bien +gros, et on les fit s'embrasser. Le père n'exigea aucune promesse, +sachant bien que, dans les cas d'amour, ces promesses-là sont +chanceuses, et ne voulant point compromettre son autorité; mais il fit +comprendre à Landry que ce n'était point fini et qu'il y reviendrait. +Landry s'en <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> alla courroucé et désolé. Sylvinet eût bien voulu le +suivre; mais il n'osa, à cause qu'il présumait bien qu'il allait faire +part de son chagrin à la Fadette, et il se coucha si triste que, de +toute la nuit, il ne fit que soupirer et rêver de malheur dans la +famille.</p> + +<p>Landry s'en alla frapper à la porte de la petite Fadette. La mère +Fadet était devenue si sourde qu'une fois endormie rien ne +l'éveillait, et depuis quelque temps Landry, se voyant découvert, ne +pouvait causer avec Fanchon que le soir dans la chambre où dormaient +la vieille et le petit Jeanet; et là encore, il risquait gros, car la +vieille sorcière ne pouvait pas le souffrir et l'eût fait sortir avec +des coups de balai bien plutôt qu'avec des compliments. Landry raconta +sa peine à la petite Fadette, et la trouva grandement soumise et +courageuse. D'abord elle essaya de lui persuader qu'il ferait bien, +dans son intérêt à lui, de reprendre son amitié et de ne plus penser à +elle. Mais quand elle vit qu'il s'affligeait et se révoltait de plus +en plus, elle l'engagea à l'obéissance en lui donnant à espérer du +temps à venir.</p> + +<p>—Écoute, Landry, lui dit-elle, j'avais toujours eu prévoyance de ce +qui nous arrive, et j'ai souvent <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> songé à ce que nous ferions, le +cas échéant. Ton père n'a point de tort, et je ne lui en veux pas; car +c'est par grande amitié pour toi qu'il craint de te voir épris d'une +personne aussi peu méritante que je le suis. Je lui pardonne donc un +peu de fierté et d'injustice à mon endroit; car nous ne pouvons pas +disconvenir que ma première petite jeunesse a été folle, et toi-même +me l'as reproché le jour où tu as commencé à m'aimer. Si, depuis un +an, je me suis corrigée de mes défauts, ce n'est pas assez de temps +pour qu'il y prenne confiance, comme il te l'a dit aujourd'hui. Il +faut donc que le temps passe encore là-dessus, et, peu à peu, les +préventions qu'on avait contre moi s'en iront, les vilains mensonges +qu'on fait à présent tomberont d'eux-mêmes. Ton père et ta mère +verront bien que je suis sage et que je ne veux pas te débaucher ni te +tirer de l'argent. Ils rendront justice à l'honnêteté de mon amitié, +et nous pourrons nous voir et nous parler sans nous cacher de +personne; mais en attendant, il faut que tu obéisses à ton père, qui, +j'en suis certaine, va te défendre de me fréquenter.</p> + +<p>—Jamais je n'aurai ce courage-là, dit Landry, j'aimerais mieux me +jeter dans la rivière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span></p> + +<p>—Eh bien! si tu ne l'as pas, je l'aurai pour toi, dit la petite +Fadette; je m'en irai, moi, je quitterai le pays pour un peu de temps. +Il y a déjà deux mois qu'on m'offre une bonne place en ville. Voilà ma +grand'mère si sourde et si âgée, qu'elle ne s'occupe presque plus de +faire et de vendre ses drogues, et qu'elle ne peut plus donner ses +consultations. Elle a une parente très-bonne, qui lui offre de venir +demeurer avec elle, et qui la soignera bien, ainsi que mon pauvre +sauteriot...</p> + +<p>La petite Fadette eut la voix coupée, un moment, par l'idée de quitter +cet enfant, qui était, avec Landry, ce qu'elle aimait le plus au +monde; mais elle reprit courage et dit:</p> + +<p>—A présent, il est assez fort pour se passer de moi. Il va faire sa +première communion, et l'amusement d'aller au catéchisme avec les +autres enfants le distraira du chagrin de mon départ. Tu dois avoir +observé qu'il est devenu assez raisonnable, et <ins class="correction" title="qne">que</ins> les autres +garçonnets ne le font plus guère enrager. Enfin, il le faut, vois-tu, +Landry; il faut qu'on m'oublie un peu, car il y a, à cette heure, une +grande colère et une grande jalousie contre moi dans le pays. Quand +j'aurai passé un an ou deux au loin, et que je reviendrai avec de <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +bons témoignages et une bonne renommée, laquelle j'acquerrai plus +aisément ailleurs qu'ici, on ne nous tourmentera plus, et nous serons +meilleurs amis que jamais.</p> + +<p>Landry ne voulut pas écouter cette proposition-là; il ne fit que se +désespérer, et s'en retourna à la Priche dans un état qui aurait fait +pitié au plus mauvais cœur.</p> + +<p>Deux jours après, comme il menait la cuve pour la vendange, Cadet +Caillaud lui dit:</p> + +<p>—Je vois, Landry, que tu m'en veux, et que, depuis quelque temps, tu +ne me parles pas. Tu crois sans doute que c'est moi qui ai ébruité tes +amours avec la petite Fadette, et je suis fâché que tu puisses croire +une pareille vilenie de ma part. Aussi vrai que Dieu est au ciel, +jamais je n'en ai soufflé un mot, et mêmement c'est un chagrin pour +moi qu'on t'ait causé ces ennuis-là; car j'ai toujours fait grand cas +de toi, et jamais je n'ai fait injure à la petite Fadette. Je puis +même dire que j'ai de l'estime pour cette fille depuis ce qui nous est +arrivé au colombier, dont elle aurait pu bavarder pour sa part, et +dont jamais personne n'a rien su, tant elle a été discrète. Elle +aurait pu s'en servir pourtant, à seules fins de tirer vengeance <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +de la Madelon, qu'elle sait bien être l'auteur de tous ces caquets; +mais elle ne l'a point fait, et je vois, Landry, qu'il ne faut point +se fier aux apparences et aux réputations. La Fadette, qui passait +pour méchante, a été bonne; la Madelon, qui passait pour bonne, a été +bien traître, non-seulement envers la Fadette et envers toi, mais +encore avec moi, qui, pour l'heure, ai grandement à me plaindre de sa +fidélité.</p> + +<p>Landry accepta de bon cœur les explications de Cadet Caillaud, et +celui-ci le consola de son mieux de son chagrin.</p> + +<p>—On t'a fait bien des peines, mon pauvre Landry, lui dit-il en +finissant; mais tu dois t'en consoler par la bonne conduite de la +petite Fadette. C'est bien, à elle, de s'en aller, pour faire finir le +tourment de ta famille, et je viens de le lui dire à elle-même, en lui +faisant mes adieux au passage.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu me dis là, Cadet? s'exclama Landry; elle s'en va? +elle est partie?</p> + +<p>—Ne le savais-tu pas? dit Cadet. Je pensais que c'était chose +convenue entre vous, et que tu ne la conduisais point pour n'être pas +blâmé. Mais elle s'en va, pour sûr; elle a passé au droit de chez <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +nous il n'y a pas plus d'un quart d'heure, et elle avait son petit +paquet sous le bras. Elle allait à Château-Meillant, et, à cette +heure, elle n'est pas plus loin que Vieille-Ville, ou bien la côte +d'Urmont.</p> + +<p>Landry laissa son aiguillon accoté au frontal de ses bœufs, prit sa +course et ne s'arrêta que quand il eut rejoint la petite Fadette, dans +le chemin de sable qui descend des vignes d'Urmont à la Fremelaine.</p> + +<p>Là, tout épuisé par le chagrin et la grande hâte de sa course, il +tomba en travers du chemin, sans pouvoir lui parler, mais en lui +faisant connaître par signes qu'elle aurait à marcher sur son corps +avant de le quitter.</p> + +<p>Quand il se fut un peu remis, la Fadette lui dit:</p> + +<p>—Je voulais t'épargner cette peine, mon cher Landry, et voilà que tu +fais tout ce que tu peux pour m'ôter le courage. Sois donc un homme, +et ne m'empêche pas d'avoir du cœur; il m'en faut plus que tu ne +penses, et quand je songe que mon pauvre petit Jeanet me cherche et +crie après moi, à cette heure, je me sens si faible que, pour un rien, +je me casserais la tête sur ces pierres. Ah! <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> je t'en prie, +Landry, aide-moi au lieu de me détourner de mon devoir; car, si je ne +m'en vas pas aujourd'hui, je ne m'en irai jamais, et nous serons +perdus.</p> + +<p>—Fanchon, Fanchon, tu n'as pas besoin d'un grand courage, répondit +Landry. Tu ne regrettes qu'un enfant qui se consolera bientôt, parce +qu'il est enfant. Tu ne te soucies pas de mon désespoir; tu ne connais +pas ce que c'est que l'amour; tu n'en as point pour moi, et tu vas +m'oublier vite, ce qui fait que tu ne reviendras peut-être jamais.</p> + +<p>—Je reviendrai, Landry; je prends Dieu à témoin que je reviendrai +dans un an au plus tôt, dans deux ans au plus tard, et que je +t'oublierai si peu que je n'aurai jamais d'autre ami ni d'autre +amoureux que toi.</p> + +<p>—D'autre ami, c'est possible, Fanchon, parce que tu n'en retrouveras +jamais un qui te soit soumis comme je le suis; mais d'autre amoureux, +je n'en sais rien: qui peut m'en répondre?</p> + +<p>—C'est moi qui t'en réponds!</p> + +<p>—Tu n'en sais rien toi-même, Fadette, tu n'as jamais aimé, et quand +l'amour te viendra, tu ne te souviendras guère de ton pauvre Landry. +Ah! <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> si tu m'avais aimé de la manière dont je t'aime, tu ne me +quitterais pas comme ça.</p> + +<p>—Tu crois, Landry? dit la petite Fadette en le regardant d'un air +triste et bien sérieux. Peut-être bien que tu ne sais ce que tu dis. +Moi, je crois que l'amour me commanderait encore plus ce que l'amitié +me fait faire.</p> + +<p>—Eh bien, si c'était l'amour qui te commande, je n'aurais pas tant de +chagrin. Oh! oui, Fanchon, si c'était l'amour, je crois quasiment que +je serais heureux dans mon malheur. J'aurais de la confiance dans ta +parole et de l'espérance dans l'avenir; j'aurais le courage que tu as, +vrai!... Mais ce n'est pas de l'amour, tu me l'as dit bien des fois, +et je l'ai vu à ta grande tranquillité à côté de moi.</p> + +<p>—Ainsi tu crois que ce n'est pas l'amour; dit la petite Fadette; tu +en es bien assuré?</p> + +<p>Et, le regardant toujours, ses yeux se remplirent de larmes qui +tombèrent sur ses joues, tandis qu'elle souriait d'une manière bien +étrange.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! mon bon Dieu! s'écria Landry en la prenant dans ses +bras, si je pouvais m'être trompé!</p> + +<p>—Moi, je crois bien que tu t'es trompé, en <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> effet, répondit la +petite Fadette, toujours souriant et pleurant; je crois bien que, +depuis l'âge de treize ans, le pauvre Grelet a remarqué Landry et n'en +a jamais remarqué d'autre. Je crois bien que, quand elle le suivait +par les champs et par les chemins, en lui disant des folies et des +taquineries pour le forcer à s'occuper d'elle, elle ne savait point +encore ce qu'elle faisait, ni ce qui la poussait vers lui. Je crois +bien que, quand elle s'est mise un jour à la recherche de Sylvinet, +sachant que Landry était dans la peine, et qu'elle l'a trouvé au bord +de la rivière, tout pensif, avec un petit agneau sur ses genoux, elle +a fait un peu la sorcière avec Landry, afin que Landry fût forcé à lui +en avoir de la reconnaissance. Je crois bien que, quand elle l'a +injurié au gué des Roulettes, c'est parce qu'elle avait du dépit et du +chagrin de ce qu'il ne lui avait jamais parlé depuis. Je crois bien +que, quand elle a voulu danser avec lui, c'est parce qu'elle était +folle de lui et qu'elle espérait lui plaire par sa jolie danse. Je +crois bien que, quand elle pleurait dans la carrière du Chaumois, +c'était pour le repentir et la peine de lui avoir déplu. Je crois bien +aussi que, quand il voulait l'embrasser et qu'elle s'y refusait, quand +il lui <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> parlait d'amour et qu'elle lui répondait en paroles +d'amitié, c'était par la crainte qu'elle avait de perdre cet amour-là +en le contentant trop vite. Enfin je crois que, si elle s'en va en se +déchirant le cœur, c'est par l'espérance qu'elle a de revenir digne +de lui dans l'esprit de tout le monde, et de pouvoir être sa femme, +sans désoler et sans humilier sa famille.</p> + +<p>Cette fois Landry crut qu'il deviendrait tout à fait fou. Il riait, il +criait et il pleurait; et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa +robe; et il l'eût embrassée sur ses pieds, si elle avait voulu le +souffrir; mais elle le releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont +il faillit mourir; car c'était le premier qu'il eût jamais reçu +d'elle, ni d'aucune autre, et, du temps qu'il en tombait comme pâmé +sur le bord du chemin, elle ramassa son paquet, toute rouge et confuse +qu'elle était, et se sauva en lui défendant de la suivre et en lui +jurant qu'elle reviendrait.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXX.</h2> + +<p>Landry se soumit et revint à la vendange, bien surpris de ne pas se +trouver malheureux comme <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> il s'y était attendu, tant c'est une +grande douceur de se savoir aimé, et tant la foi est grande quand on +aime grandement. Il était si étonné et si aise qu'il ne put se +défendre d'en parler à Cadet Caillaud, lequel s'étonna aussi, et +admira la petite Fadette pour avoir si bien su se défendre de toute +faiblesse et de toute imprudence, depuis le temps qu'elle aimait +Landry et qu'elle en était aimée.</p> + +<p>—Je suis content de voir, lui dit-il, que cette fille-là a tant de +qualités, car, pour mon compte, je ne l'ai jamais mal jugée, et je +peux même dire que si elle avait fait attention à moi, elle ne +m'aurait point déplu. A cause des yeux qu'elle a, elle m'a toujours +semblé plutôt belle que laide, et, depuis un certain temps, tout le +monde aurait bien pu voir, si elle avait voulu plaire, qu'elle +devenait chaque jour plus agréable. Mais elle t'aimait uniquement, +Landry, et se contentait de ne point déplaire aux autres; elle ne +cherchait d'autre approbation que la tienne, et je te réponds qu'une +femme de ce caractère-là m'aurait bien convenu. D'ailleurs, si petite +et si enfant que je l'ai connue, j'ai toujours considéré qu'elle avait +un grand cœur, et si l'on allait demander à chacun de dire en +conscience <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> et en vérité ce qu'il en pense et ce qu'il en sait, +chacun serait obligé de témoigner pour elle; mais le monde est fait +comme cela que quand deux ou trois personnes se mettent après une +autre, toutes s'en mêlent, lui jettent la pierre et lui font une +mauvaise réputation sans trop savoir pourquoi; et comme si c'était +pour le plaisir d'écraser qui ne peut se défendre.</p> + +<p>Landry trouvait un grand soulagement à entendre raisonner Cadet +Caillaud de la sorte, et, depuis ce jour-là, il fit une grande amitié +avec lui, et se consola un peu de ses ennuis en les lui confiant. Et +mêmement, il lui dit un jour:</p> + +<p>—Ne pense plus à cette Madelon, qui ne vaut rien et qui nous a fait +des peines à tous deux, mon brave Cadet. Tu es de même âge et rien ne +te presse de te marier. Or, moi, j'ai une petite sœur, Nanette, qui +est jolie comme un cœur, qui est bien élevée, douce, mignonne, et +qui prend seize ans. Viens nous voir un peu plus souvent; mon père +t'estime beaucoup, et quand tu connaîtras bien notre Nanette, tu +verras que tu n'auras pas de meilleure idée que celle de devenir mon +beau-frère.</p> + +<p>—Ma foi, je ne dis pas non, répondit Cadet, <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> et si la fille n'est +point accordée par ailleurs, j'irai chez toi tous les dimanches.</p> + +<p>Le soir du départ de Fanchon Fadet, Landry voulut aller voir son père +pour lui apprendre l'honnête conduite de cette fille qu'il avait mal +jugée, et, en même temps, pour lui faire, sous toutes réserves quant à +l'avenir, ses soumissions quant au présent. Il eut le cœur bien +gros en passant devant la maison de la mère Fadet; mais il s'arma d'un +grand courage, en se disant que, sans le départ de Fanchon, il +n'aurait peut-être pas su de longtemps le bonheur qu'il avait d'être +aimé d'elle. Et il vit la mère Fanchette, qui était la parente et la +marraine à Fanchon, laquelle était venue pour soigner la vieille et le +petit à sa place. Elle était assise devant la porte, avec le sauteriot +sur ses genoux. Le pauvre Jeanet pleurait et ne voulait point aller au +lit, parce que sa Fanchon n'était point encore rentrée, disait-il, et +que c'était à elle à lui faire dire ses prières et à le coucher. La +mère Fanchette le réconfortait de son mieux, et Landry entendit avec +plaisir qu'elle lui parlait avec beaucoup de douceur et d'amitié. Mais +sitôt que <ins class="correction" title="ajouté le">le</ins> sauteriot vit passer Landry, il s'échappa des mains de la +Fanchette, au risque d'y <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> laisser une de ses pattes, et courut se +jeter dans les jambes du besson, l'embrassant et le questionnant, et +le conjurant de lui ramener sa Fanchon. Landry le prit dans ses bras, +et, tout en pleurant, le consola comme il put. Il voulut lui donner +une grappe de beaux raisins qu'il portait dans un petit panier, de la +part de la mère Caillaud, à la mère Barbeau; mais Jeanet, qui était +d'habitude assez gourmand, ne voulut rien sinon que Landry lui +promettait d'aller quérir sa Fanchon, et il fallut que Landry le lui +promît en soupirant, sans quoi il ne se fût point soumis à la +Fanchette.</p> + +<p>Le père Barbeau ne s'attendait guère à la grande résolution de la +petite Fadette. Il en fut content; mais il eut comme du regret de ce +qu'elle avait fait, tant il était homme juste et de bon cœur.—Je +suis fâché, Landry, dit-il, que tu n'aies pas eu le courage de +renoncer à la fréquenter. Si tu avais agi selon ton devoir, tu +n'aurais pas été la cause de son départ. Dieu veuille que cette enfant +n'ait pas à souffrir dans sa nouvelle condition, et que son absence ne +fasse pas de tort à sa grand'mère et à son petit frère; car s'il y a +beaucoup de gens qui disent du mal d'elle, il y en a aussi +quelques-uns qui la défendent et qui m'ont assuré qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> était +très-bonne et très-serviable pour sa famille. Si ce qu'on m'a dit +qu'elle est enceinte est une fausseté, nous le saurons bien, et nous +la défendrons comme il faut; si, par malheur, c'est vrai, et que tu en +sois coupable, Landry, nous l'assisterons et ne la laisserons pas +tomber dans la misère. Que tu ne l'épouses jamais, Landry, voilà tout +ce que j'exige de toi.</p> + +<p>—Mon père, dit Landry, nous jugeons la chose différemment vous et +moi. Si j'étais coupable de ce que vous pensez, je vous demanderais, +au contraire, votre permission pour l'épouser. Mais comme la petite +Fadette est aussi innocente que ma sœur Nanette, je ne vous demande +rien encore que de me pardonner le chagrin que je vous ai causé. Nous +parlerons d'elle plus tard, ainsi que vous me l'avez promis.</p> + +<p>Il fallut bien que le père Barbeau en passât par cette condition de ne +pas insister davantage. Il était trop prudent pour brusquer les choses +et se devait tenir pour content de ce qu'il avait obtenu.</p> + +<p>Depuis ce moment-là il ne fut plus question de la petite Fadette à la +Bessonnière. On évita même de la nommer, car Landry devenait rouge, et +tout aussitôt pâle, quand son nom échappait à quelqu'un <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> devant +lui, et il était bien aisé de voir qu'il ne l'avait pas plus oubliée +qu'au premier jour.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXI.</h2> + +<p>D'abord Sylvinet eut comme un contentement d'égoïste en apprenant le +départ de la Fadette, et il se flatta que dorénavant son besson +n'aimerait que lui et ne le quitterait plus pour personne. Mais il +n'en fut point ainsi. Sylvinet était bien ce que Landry aimait le +mieux au monde après la petite Fadette; mais il ne pouvait se plaire +longtemps dans sa société, parce que Sylvinet ne voulut point se +départir de son aversion pour Fanchon. Aussitôt que Landry essayait de +lui en parler et de le mettre dans ses intérêts, Sylvinet +s'affligeait, lui faisait reproche de s'obstiner dans une idée si +répugnante à leurs parents et si chagrinante pour lui-même. Landry, +dès lors, ne lui en parla plus; mais, comme il ne pouvait pas vivre +sans en parler, il partageait son temps entre Cadet Caillaud et le +petit Jeanet, qu'il emmenait promener avec lui, à qui il faisait +répéter son catéchisme et qu'il instruisait et consolait de son mieux. +Et quand on le rencontrait avec cet enfant, on se fût <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> moqué de +lui, si l'on eût osé. Mais, outre que Landry ne se laissait jamais +bafouer en quoi que ce soit, il était plutôt fier que honteux de +montrer son amitié pour le frère de Fanchon Fadet, et c'est par là +qu'il protestait contre le dire de ceux qui prétendaient que le père +Barbeau, dans sa sagesse, avait bien vite eu raison de cet amour-là. +Sylvinet, voyant que son frère ne revenait pas autant à lui qu'il +l'aurait souhaité, et se trouvant réduit à porter sa jalousie sur le +petit Jeanet et sur Cadet Caillaud; voyant, d'un autre côté, que sa +sœur Nanette, laquelle, jusqu'alors, l'avait toujours consolé et +réjoui par des soins très-doux et des attentions mignardes, commençait +à se plaire beaucoup dans la société de ce même Cadet Caillaud, dont +les deux familles approuvaient fort l'inclination; le pauvre Sylvinet, +dont la fantaisie était de posséder à lui tout seul l'amitié de ceux +qu'il aimait, tomba dans un ennui mortel, dans une langueur +singulière, et son esprit se rembrunit si fort qu'on ne savait par où +le prendre pour le contenter. Il ne riait plus jamais; il ne prenait +goût à rien, il ne pouvait plus guère travailler, tant il se consumait +et s'affaiblissait. Enfin on craignit pour sa vie, car la fièvre ne le +quittait presque <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> plus, et, quand il l'avait un peu plus que +d'habitude, il disait des choses qui n'avaient pas grand'raison et qui +étaient cruelles pour le cœur de ses parents. Il prétendait n'être +aimé de personne, lui qu'on avait toujours choyé et gâté plus que tous +les autres dans la famille. Il souhaitait la mort, disant qu'il +n'était bon à rien; qu'on l'épargnait par compassion de son état, mais +qu'il était une charge pour ses parents, et que la plus grande grâce +que le bon Dieu pût leur faire, ce serait de les débarrasser de lui.</p> + +<p>Quelquefois le père Barbeau, entendant ces paroles peu chrétiennes, +l'en blâmait avec sévérité. Cela n'amenait rien de bon. D'autres fois, +le père Barbeau le conjurait, en pleurant, de mieux reconnaître son +amitié. C'était encore pire: Sylvinet pleurait, se repentait, +demandait pardon à son père, à sa mère, à son besson, à toute sa +famille; et la fièvre revenait plus forte, après qu'il avait donné +cours à la trop grande tendresse de son cœur malade.</p> + +<p>On consulta les médecins à nouveau. Ils ne conseillèrent pas +grand'chose. On vit, à leur mine, qu'ils jugeaient que tout le mal +venait de cette bessonnerie, qui devait tuer l'un ou l'autre, le <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +plus faible des deux conséquemment. On consulta aussi la baigneuse de +Clavières, la femme la plus savante du canton après la Sagette, qui +était morte, et la mère Fadet, qui commençait à tomber en enfance. +Cette femme habile répondit à la mère Barbeau:</p> + +<p>—Il n'y aurait qu'une chose pour sauver votre enfant, c'est qu'il +aimât les femmes.</p> + +<p>—Et justement il ne les peut souffrir, dit la mère Barbeau: jamais on +n'a vu un garçon si fier et si sage, et, depuis le moment où son +besson s'est mis l'amour en tête, il n'a fait que dire du mal de +toutes les filles que nous connaissons. Il les blâme toutes de ce +qu'une d'entre elles (et malheureusement ce n'est pas la meilleure) +lui a enlevé, comme il prétend, le cœur de son besson.</p> + +<p>—Eh bien, dit la baigneuse, qui avait un grand jugement sur toutes +les maladies du corps et de l'esprit, votre fils Sylvinet, le jour où +il aimera une femme, l'aimera encore plus follement qu'il n'aime son +frère. Je vous prédis cela. Il a une surabondance d'amitié dans le +cœur, et, pour l'avoir toujours portée sur son besson, il a oublié +quasiment son sexe, et, en cela, il a manqué à la <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> loi du bon +Dieu, qui veut que l'homme chérisse une femme plus que père et mère, +plus que frères et sœurs. Consolez-vous, pourtant; il n'est pas +possible que la nature ne lui parle pas bientôt, quelque retardé qu'il +soit dans cette idée-là: et la femme qu'il aimera, qu'elle soit +pauvre, ou laide, ou méchante, n'hésitez point à la lui donner en +mariage; car, selon toute apparence, il n'en aimera pas deux en sa +vie. Son cœur a trop d'attache pour cela, et, s'il faut un grand +miracle de nature pour qu'il se sépare un peu de son besson, il en +faudrait un encore plus grand pour qu'il se séparât de la personne +qu'il viendrait à lui préférer.</p> + +<p>L'avis de la baigneuse parut fort sage au père Barbeau, et il essaya +d'envoyer Sylvinet dans les maisons où il y avait de belles et bonnes +filles à marier. Mais, quoique Sylvinet fût joli garçon et bien élevé, +son air indifférent et triste ne réjouissait point le cœur des +filles. Elles ne lui faisaient aucune avance, et lui, qui était si +timide, il s'imaginait, à force de les craindre, qu'il les détestait.</p> + +<p>Le père Caillaud, qui était le grand ami et un des meilleurs conseils +de la famille, ouvrit alors un autre avis:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p> + +<p>—Je vous ai toujours dit, fit-il, que l'absence était le meilleur +remède. Voyez Landry! il devenait insensé pour la petite Fadette, et +pourtant, la petite Fadette partie, il n'a perdu ni la raison ni la +santé, il est même moins triste qu'il ne l'était souvent, car nous +avions observé cela et nous n'en savions point la cause. A présent il +paraît tout à fait raisonnable et soumis. Il en serait de même de +Sylvinet si, pendant cinq ou six mois, il ne voyait point du tout son +frère. Je vas vous dire le moyen de les séparer tout doucement. Ma +ferme de la Priche va bien; mais, en revanche, mon propre bien, qui +est du côté d'Arton, va au plus mal, à cause que, depuis environ un +an, mon colon est malade et ne peut se remettre. Je ne veux point le +mettre dehors, parce qu'il est un véritable homme de bien. Mais si je +pouvais lui envoyer un bon ouvrier pour l'aider, il se remettrait, vu +qu'il n'est malade que de fatigue et de trop grand courage. Si vous y +consentez, j'enverrai donc Landry passer dans mon bien le reste de la +saison. Nous le ferons partir sans dire à Sylvinet que c'est pour +longtemps. Nous lui dirons, au contraire, que c'est pour huit jours. +Et puis, les huit jours passés, on lui parlera <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> de huit autres +jours, et toujours ainsi jusqu'à ce qu'il y soit accoutumé; suivez mon +conseil, au lieu de flatter toujours la fantaisie d'un enfant que vous +avez trop épargné et rendu trop maître chez vous.</p> + +<p>Le père Barbeau inclinait à suivre ce conseil, mais la mère Barbeau +s'en effraya. Elle craignait que ce ne fût pour Sylvinet le coup de la +mort. Il fallut transiger avec elle, elle demandait qu'on fit d'abord +l'essai de garder Landry quinze jours à la maison, pour savoir si son +frère, le voyant à toute heure, ne se guérirait point. S'il empirait, +au contraire, elle se rendrait à l'avis du père Caillaud.</p> + +<p>Ainsi fut fait. Landry vint de bon cœur passer le temps requis à la +Bessonnière, et on l'y fit venir sous le prétexte que son père avait +besoin d'aide pour battre le reste de son blé, Sylvinet ne pouvant +plus travailler. Landry mit tous ses soins et toute sa bonté à rendre +son frère content de lui. Il le voyait à toute heure, il couchait dans +le même lit, il le soignait comme s'il eût été un petit enfant. Le +premier jour, Sylvinet fut bien joyeux; mais, le second, il prétendit +que Landry s'ennuyait avec lui, et Landry ne put lui ôter <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> cette +idée. Le troisième jour, Sylvinet fut en colère, parce que le +sauteriot vint voir Landry, et que Landry n'eut point le courage de le +renvoyer. Enfin, au bout de la semaine, il y fallut renoncer, car +Sylvinet devenait de plus en plus injuste, exigeant et jaloux de son +ombre. Alors on pensa à mettre à exécution l'idée du père Caillaud, et +encore que Landry n'eût guère d'envie d'aller à Arton parmi des +étrangers, lui qui aimait tant son endroit, son ouvrage, sa famille et +ses maîtres, il se soumit à tout ce qu'on lui conseilla de faire dans +l'intérêt de son frère.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXII.</h2> + +<p>Cette fois, Sylvinet manqua mourir le premier jour; mais le second, il +fut plus tranquille, et le troisième, la fièvre le quitta. Il prit de +la résignation d'abord et de la résolution ensuite; et, au bout de la +première semaine, on reconnut que l'absence de son frère lui valait +mieux que sa présence. Il trouvait, dans le raisonnement que sa +jalousie lui faisait en secret, un motif pour être quasi satisfait du +départ de Landry. Au moins, se disait-il, dans l'endroit où il va, et +où <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> il ne connaît personne, il ne fera pas tout de suite de +nouvelles amitiés. Il s'ennuiera un peu, il pensera à moi et me +regrettera. Et quand il reviendra, il m'aimera davantage.</p> + +<p>Il y avait déjà trois mois que Landry était absent, et environ un an +que la petite Fadette avait quitté le pays, lorsqu'elle y revint tout +d'un coup, parce que sa grand'mère était tombée en paralysie. Elle la +soigna d'un grand cœur et d'un grand zèle; mais l'âge est la pire +des maladies; et, au bout de quinze jours, la mère Fadet rendit l'âme +sans y songer. Trois jours après, ayant conduit au cimetière le corps +de la pauvre vieille, ayant rangé la maison, déshabillé et couché son +frère, et embrassé sa bonne marraine qui s'était retirée pour dormir +dans l'autre chambre, la petite Fadette était assise bien tristement +devant son petit feu, qui n'envoyait guère de clarté, et elle écoutait +chanter le grelet de sa cheminée, qui semblait lui dire:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Grelet, grelet, petit grelet,<br /></span> + <span class="i0">Toute Fadette a son Fadet.<br /></span> + </div> +</div> + +<p>La pluie tombait et grésillait sur le vitrage, et Fanchon pensait à +son amoureux, lorsqu'on frappa à la porte, et une voix lui dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p> + +<p>—Fanchon Fadet, êtes-vous là, et me reconnaissez-vous?</p> + +<p>Elle ne fut point engourdie pour aller ouvrir, et grande fut sa joie +en se laissant serrer sur le cœur de son ami Landry. Landry avait +eu connaissance de la maladie de la grand'mère et du retour de +Fanchon. Il n'avait pu résister à l'envie de la voir, et il venait à +la nuit pour s'en aller avec le jour. Ils passèrent donc toute la nuit +à causer au coin du feu, bien sérieusement et bien sagement, car la +petite Fadette rappelait à Landry que le lit où sa grand'mère avait +rendu l'âme était à peine refroidi, et que ce n'était l'heure ni +l'endroit pour s'oublier dans le bonheur. Mais, malgré leurs bonnes +résolutions, ils se sentirent bien heureux d'être ensemble et de voir +qu'ils s'aimaient plus qu'ils ne s'étaient jamais aimés.</p> + +<p>Comme le jour approchait, Landry commença pourtant à perdre courage, +et il priait Fanchon de le cacher dans son grenier pour qu'il pût +encore la voir la nuit suivante. Mais, comme toujours, elle le ramena +à la raison. Elle lui fit entendre qu'ils n'étaient plus séparés pour +longtemps, car elle était résolue à rester au pays.</p> + +<p>—J'ai pour cela, lui dit-elle, des raisons que <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> je te ferai +connaître plus tard et qui ne nuiront pas à l'espérance que j'ai de +notre mariage. Va achever le travail que ton maître t'a confié, +puisque, selon ce que ma marraine m'a conté, il est utile à la +guérison de ton frère qu'il ne te voie pas encore de quelque temps.</p> + +<p>—Il n'y a que cette raison-là qui puisse me décider à te quitter, +répondit Landry; car mon pauvre besson m'a causé bien des peines, et +je crains qu'il ne m'en cause encore. Toi, qui es si savante, +Fanchonnette, tu devrais bien trouver un moyen de le guérir.</p> + +<p>—Je n'en connais pas d'autre que le raisonnement, répondit-elle: car +c'est son esprit qui rend son corps malade, et qui pourrait guérir +l'un guérirait l'autre. Mais il a tant d'aversion pour moi, que je +n'aurai jamais l'occasion de lui parler et de lui donner des +consolations.</p> + +<p>—Et pourtant tu as tant d'esprit, Fadette, tu parles si bien, tu as +un don si particulier pour persuader ce que tu veux, quand tu en +prends la peine, que si tu lui parlais seulement une heure, il en +ressentirait l'effet. Essaie-le, je te le demande. Ne te rebute pas de +sa fierté et de sa mauvaise humeur. Oblige-le à t'écouter. Fais cet +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> effort-là pour moi, ma Fanchon, et pour la réussite de nos amours +aussi, car l'opposition de mon frère ne sera pas le plus petit de nos +empêchements.</p> + +<p>Fanchon promit, et ils se quittèrent après s'être répété plus de deux +cents fois qu'ils s'aimaient et s'aimeraient toujours.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXIII.</h2> + +<p>Personne ne sut dans le pays que Landry y était venu. Quelqu'un qui +l'aurait pu dire à Sylvinet l'aurait fait retomber dans son mal, il +n'eût point pardonné à son frère d'être venu voir la Fadette et non +pas lui.</p> + +<p>A deux jours de là, la petite Fadette s'habilla très-proprement, car +elle n'était plus sans sou ni maille, et son deuil était de belle +sergette fine. Elle traversa le bourg de la Cosse, et, comme elle +avait beaucoup grandi, ceux qui la virent passer ne la reconnurent pas +tout d'abord. Elle avait considérablement embelli à la ville; étant +mieux nourrie et mieux abritée, elle avait pris du teint et de la +chair autant qu'il convenait à son âge, et l'on ne pouvait plus la +prendre pour un garçon <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> déguisé, tant elle avait la taille belle +et agréable à voir. L'amour et le <ins class="correction" title=" bonhenr">bonheur</ins> avaient mis aussi sur sa +figure et sur sa personne ce je ne sais quoi qui se voit et ne +s'explique point. Enfin elle était non pas la plus jolie fille du +monde, comme Landry se l'imaginait, mais la plus avenante, la mieux +faite, la plus fraîche et peut-être la plus désirable qu'il y eût dans +le pays.</p> + +<p>Elle portait un grand panier passé à son bras, et entra à la +Bessonnière, où elle demanda à parler au père Barbeau. Ce fut Sylvinet +qui la vit le premier, et il se détourna d'elle, tant il avait de +déplaisir à la rencontrer. Mais elle lui demanda où était son père +avec tant d'honnêteté, qu'il fut obligé de lui répondre et de la +conduire à la grange, où le père Barbeau était occupé à chapuser. La +petite Fadette ayant prié alors le père Barbeau de la conduire en un +lieu où elle pût lui parler secrètement, il ferma la porte de la +grange et lui dit qu'elle pouvait lui dire tout ce qu'elle voudrait.</p> + +<p>La petite Fadette ne se laissa pas essotir par l'air froid du père +Barbeau. Elle s'assit sur une botte de paille, lui sur une autre, et +elle lui parla de la sorte:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p> + +<p>—Père Barbeau, encore que ma défunte grand'mère eût du dépit contre +vous, et vous du dépit contre moi, il n'en est pas moins vrai que je +vous connais pour l'homme le plus juste et le plus sûr de tout notre +pays. Il n'y a qu'un cri là-dessus, et ma grand'mère elle-même, tout +en vous blâmant d'être fier, vous rendait la même justice. De plus, +j'ai fait, comme vous savez, une amitié très-longue avec votre fils +Landry. Il m'a souventes fois parlé de vous, et je sais par lui, +encore mieux que par tout autre, ce que vous êtes et ce que vous +valez. C'est pourquoi je viens vous demander un service, et vous +donner ma confiance.</p> + +<p>—Parlez, Fadette, répondit le père Barbeau; je n'ai jamais refusé mon +assistance à personne, et si c'est quelque chose que ma conscience ne +me défende pas, vous pouvez vous fier à moi.</p> + +<p>—Voici ce que c'est, dit la petite Fadette en soulevant son panier et +en le plaçant entre les jambes du père Barbeau. Ma défunte grand'mère +avait gagné dans sa vie, à donner des consultations et à vendre des +remèdes, plus d'argent, qu'on ne pensait: comme elle ne dépensait +quasi rien et ne plaçait rien, on ne pouvait savoir ce qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +avait dans un vieux trou de son cellier, qu'elle m'avait souvent +montré en me disant: Quand je n'y serai plus, c'est là que tu +trouveras ce que j'aurai laissé: c'est ton bien et ton avoir, ainsi +que celui de ton frère; et si je vous prive un peu à présent, c'est +pour que vous en trouviez davantage un jour. Mais ne laisse pas les +gens de loi toucher à cela, ils te le feraient manger en frais. +Garde-le quand tu le tiendras, cache-le toute ta vie, pour t'en servir +sur tes vieux jours, et ne jamais manquer.</p> + +<p>Quand ma pauvre grand'mère a été ensevelie, j'ai donc obéi à son +commandement; j'ai pris la clef du cellier, et j'ai défait les briques +du mur, à l'endroit qu'elle m'avait montré. J'y ai trouvé ce que je +vous apporte dans ce panier, père Barbeau, en vous priant de m'en +faire le placement comme vous l'entendrez, après avoir satisfait à la +loi que je ne connais guère, et m'avoir préservée des gros frais que +je redoute.</p> + +<p>—Je vous suis obligé de votre confiance, Fadette, dit le père Barbeau +sans ouvrir le panier, quoiqu'il en fût un peu curieux, mais je n'ai +pas le droit de recevoir votre argent ni de surveiller vos affaires. +Je ne suis point votre tuteur. <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> Sans doute votre grand'mère a fait +un testament?</p> + +<p>—Elle n'a point fait de testament, et la tutrice que la loi me donne +c'est ma mère. Or, vous savez que je n'ai point de ses nouvelles +depuis longtemps, et que je ne sais si elle est morte ou vivante, la +pauvre âme! Après elle, je n'ai d'autre parenté que celle de ma +marraine Fanchette, qui est une brave et honnête femme, mais tout à +fait incapable de gérer mon bien et même de le conserver et de le +tenir serré. Elle ne pourrait se défendre d'en parler et de le montrer +à tout le monde, et je craindrais, ou qu'elle n'en fît un mauvais +placement, ou qu'à force de le laisser manier par les curieux, elle ne +le fît diminuer sans y prendre garde; car la pauvre chère marraine, +elle n'est point dans le cas d'en savoir faire le compte.</p> + +<p>—C'est donc une chose de conséquence? dit le père Barbeau, dont les +yeux s'attachaient en dépit de lui-même sur le couvercle du panier; et +il le prit par l'anse pour le soupeser. Mais il le trouva si lourd +qu'il s'en étonna, et dit:</p> + +<p>—Si c'est de la ferraille, il n'en faut pas beaucoup pour charger un +cheval.</p> + +<p>La petite Fadette, qui avait un esprit du diable, s'amusa en elle-même +de l'envie qu'il avait de voir <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> le panier. Elle fit mine de +l'ouvrir; mais le père Barbeau aurait cru manquer à sa dignité en la +laissant faire.</p> + +<p>—Cela ne me regarde point, dit-il, et puisque je ne puis le prendre +en dépôt, je ne dois point connaître vos affaires.</p> + +<p>—Il faut pourtant bien, père Barbeau, dit la Fadette, que vous me +rendiez au moins ce petit service-là. Je ne suis pas beaucoup plus +savante que ma marraine pour compter au-dessus de cent. Ensuite je ne +sais pas la valeur de toutes les monnaies anciennes et nouvelles, et +je ne puis me fier qu'à vous pour me dire si je suis riche ou pauvre, +et pour savoir au juste le compte de mon avoir.</p> + +<p>—Voyons donc, dit le père Barbeau qui n'y tenait plus: ce n'est pas +un grand service que vous me demandez là, et je ne dois point vous le +refuser.</p> + +<p>Alors la petite Fadette releva lestement les deux couvercles du +panier, et en tira deux gros sacs, chacun de la contenance de deux +mille francs écus.</p> + +<p>—Eh bien! c'est assez gentil, lui dit le père Barbeau, et voilà une +petite dot qui vous fera rechercher par plusieurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p> + +<p>—Ce n'est pas le tout, dit la petite Fadette; il y a encore là, au +fond du panier, quelque petite chose que je ne connais guère.</p> + +<p>Et elle tira une bourse de peau d'anguille, qu'elle versa dans le +chapeau du père Barbeau. Il y avait cent louis d'or frappés à l'ancien +coin, qui firent arrondir les yeux au brave homme; et, quand il les +eut comptés et remis dans la peau d'anguille, elle en tira une seconde +de la même contenance, et puis une troisième, et puis une quatrième, +et finalement, tant en or qu'en argent et menue monnaie, il n'y avait, +dans le panier, pas beaucoup moins de quarante mille francs.</p> + +<p>C'était environ le tiers en plus de tout l'avoir que le père Barbeau +possédait en bâtiments, et, comme les gens de campagne ne réalisent +guère en espèces sonnantes, jamais il n'avait vu tant d'argent à la +fois.</p> + +<p>Si honnête homme et si peu intéressé que soit un paysan, on ne peut +pas dire que la vue de l'argent lui fasse de la peine; aussi le père +Barbeau en eut, pour un moment, la sueur au front. Quand il eut tout +compté:</p> + +<p>—Il ne te manque, pour avoir quarante fois mille francs, dit-il, que +vingt-deux écus, et autant <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> dire que tu hérites pour ta part de +deux mille belles pistoles sonnantes; ce qui fait que tu es le plus +beau parti du pays, petite Fadette, et que ton frère, le sauteriot, +peut bien être chétif et boiteux toute sa vie: il pourra aller visiter +ses biens en carriole. Réjouis-toi donc, tu peux te dire riche et le +faire assavoir, si tu désires trouver vite un beau mari.</p> + +<p>—Je n'en suis point pressée, dit la petite Fadette, et je vous +demande, au contraire, de me garder le secret sur cette richesse-là, +père Barbeau. J'ai la fantaisie, laide comme je suis, de ne point être +épousée pour mon argent, mais pour mon bon cœur et ma bonne +renommée; et comme j'en ai une mauvaise dans ce pays-ci, je désire y +passer quelque temps pour qu'on s'aperçoive que je ne la mérite point.</p> + +<p>—Quant à votre laideur, Fadette, dit le père Barbeau en relevant ses +yeux qui n'avaient point encore lâché de couver le panier, je puis +vous dire, en conscience, que vous en avez diantrement rappelé, et que +vous vous êtes si bien refaite à la ville que vous pouvez passer à +cette heure pour une très-gente fille. Et quant à votre mauvaise +renommée, si, comme j'aime à le croire, vous ne <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> la méritez point, +j'approuve votre idée de tarder un peu et de cacher votre richesse, +car il ne manque point de gens qu'elle éblouirait jusqu'à vouloir vous +épouser, sans avoir pour vous, au préalable, l'estime qu'une femme +doit désirer de son mari.</p> + +<p>Maintenant, quant au dépôt que vous voulez faire entre mes mains, ce +serait contre la loi et pourrait m'exposer plus tard à des soupçons et +à des incriminations, car il ne manque point de mauvaises langues; et, +d'ailleurs, à supposer que vous ayez le droit de disposer de ce qui +est à vous, vous n'avez point celui de placer à la légère ce qui est à +votre frère mineur. Tout ce que je pourrai faire, ce sera de demander +une consultation pour vous, sans vous nommer. Je vous ferai savoir +alors la manière de mettre en sûreté et en bon rapport l'héritage de +votre mère et le vôtre, sans passer par les mains des hommes de +chicane, qui ne sont pas tous bien fidèles. Remportez donc tout ça, et +cachez-le encore jusqu'à ce que je vous aie fait réponse. Je m'offre à +vous dans l'occasion, pour porter témoignage devant les mandataires de +votre cohéritier, du chiffre de la somme que nous avons comptée, et +que je vais écrire <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> dans un coin de ma grange pour ne pas +l'oublier.</p> + +<p>C'était tout ce que voulait la petite Fadette, que le père Barbeau sût +à quoi s'en tenir là-dessus. Si elle se sentait un peu fière devant +lui d'être riche, c'est parce qu'il ne pouvait plus l'accuser de +vouloir exploiter Landry.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXIV.</h2> + +<p>Le père Barbeau, la voyant si prudente, et comprenant combien elle +était fine, se pressa moins de lui faire faire son dépôt et son +placement, que de s'enquérir de la réputation qu'elle s'était acquise +à Château-Meillant, où elle avait passé l'année. Car, si cette belle +dot le tentait et lui faisait passer par-dessus la mauvaise parenté, +il n'en était pas de même quand il s'agissait de l'honneur de la fille +qu'il souhaitait avoir pour bru. Il alla donc lui-même à +Château-Meillant, et prit ses informations en conscience. Il lui fut +dit que non-seulement la petite Fadette n'y était point venue enceinte +et n'y avait point fait d'enfant, mais encore qu'elle s'y était si +bien comportée qu'il n'y avait point le plus petit blâme à lui donner. +Elle avait servi une vieille religieuse noble, laquelle <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> avait +pris plaisir à en faire sa société plus que sa domestique, tant elle +l'avait trouvée de bonne conduite, de bonnes mœurs et de bon +raisonnement. Elle la regrettait beaucoup, et disait que c'était une +parfaite chrétienne, courageuse, économe, propre, soigneuse, et d'un +si aimable caractère, qu'elle n'en retrouverait jamais une pareille. +Et comme cette vieille dame était assez riche, elle faisait de grandes +charités, en quoi la petite Fadette la secondait merveilleusement pour +soigner les malades, préparer les médicaments, et s'instruire de +plusieurs beaux secrets que sa maîtresse avait appris dans son +couvent, avant la révolution.</p> + +<p>Le père Barbeau fut bien content, et il revint à la Cosse, décidé à +éclaircir la chose jusqu'au bout. Il assembla sa famille et chargea +ses enfants aînés, ses frères et toutes ses parentes, de procéder +prudemment à une enquête sur la conduite que la petite Fadette avait +tenue depuis qu'elle était en âge de raison, afin que, si tout le mal +qu'on avait dit d'elle n'avait pour cause que des enfantillages, on +pût s'en moquer; au lieu que si quelqu'un pouvait affirmer l'avoir vue +commettre une mauvaise action ou faire une chose indécente, <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> il +eût à maintenir contre elle la défense qu'il avait faite à Landry de +la fréquenter. L'enquête fut faite avec la prudence qu'il souhaitait, +et sans que la question de dot fût ébruitée, car il n'en avait dit +mot, même à sa femme.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, la petite Fadette vivait très-retirée dans sa +petite maison, où elle ne voulut rien changer, sinon de la tenir si +propre qu'on se fût miré dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller +proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paraître, elle le +mit, ainsi qu'elle-même et sa marraine, à une bonne nourriture, qui +fit vitement son effet sur l'enfant; il se refit du mieux qu'il était +possible, et sa santé fut bientôt aussi bonne qu'on pouvait le +souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son tempérament; et, n'étant +plus menacé et tancé par sa grand'mère, ne rencontrant plus que des +caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars +fort mignon, tout plein de petites idées drôles et aimables, et ne +pouvant plus déplaire à personne, malgré sa boiterie et son petit nez +camard.</p> + +<p>Et, d'autre part, il y avait un si grand changement dans la personne +et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les méchants propos furent +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> oubliés, et que plus d'un garçon, en la voyant marcher si légère +et de si belle grâce, eût souhaité qu'elle fût à la fin de son deuil, +afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.</p> + +<p>Il n'y avait que Sylvinet Barbeau qui n'en voulût point revenir sur +son compte. Il voyait bien qu'on manigançait quelque chose à propos +d'elle dans sa famille, car le père ne pouvait se tenir d'en parler +souvent, et quand il avait reçu rétractation de quelque ancien +mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s'en applaudissait dans +l'intérêt de Landry, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on eût accusé +son fils d'avoir mis à mal une jeunesse innocente.</p> + +<p>Et l'on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le père Barbeau +paraissait souhaiter que la chose fût agréée du père Caillaud. Enfin +Sylvinet voyait bien qu'on ne serait plus si contraire aux amours de +Landry, et le chagrin lui revint. L'opinion, qui vire à tout vent, +était depuis peu en faveur de la Fadette; on ne la croyait pas riche, +mais elle plaisait, et, pour cela, elle déplaisait d'autant plus à +Sylvinet, qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.</p> + +<p>De temps en temps le père Barbeau laissait <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> échapper devant lui le +mot de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas à être en +âge d'y penser. Le mariage de Landry avait toujours été une idée +désolante à Sylvinet, et comme le dernier mot de leur séparation. Il +reprit les fièvres, et la mère consulta encore les médecins.</p> + +<p>Un jour, elle rencontra la marraine Fanchette, qui, l'entendant se +lamenter dans son inquiétude, lui demanda pourquoi elle allait +consulter si loin et dépenser tant d'argent, quand elle avait sous la +main une remégeuse plus habile que toutes celles du pays, et qui ne +voulait point exercer pour de l'argent, comme l'avait fait sa +grand'mère, mais pour le seul amour du bon Dieu et du prochain. Et +elle nomma la petite Fadette.</p> + +<p>La mère Barbeau en parla à son mari, qui n'y fut point contraire. Il +lui dit qu'à Château-Meillant la Fadette était tenue en réputation de +grand savoir, et que de tous les côtés on venait la consulter aussi +bien que sa dame.</p> + +<p>La mère Barbeau pria donc la Fadette de venir voir Sylvinet, qui +gardait le lit, et de lui donner son assistance.</p> + +<p>Fanchon avait cherché plus d'une fois l'occasion de lui parler, ainsi +qu'elle l'avait promis à <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> Landry, et jamais il ne s'y était prêté. +Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle +le trouva endormi dans la fièvre, et pria la famille de la laisser +seule avec lui. Comme c'est la coutume des remégeuses d'agir en +secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.</p> + +<p>D'abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson, qui pendait sur +le bord du lit; mais elle le fit si doucement, qu'il ne s'en aperçut +pas, encore qu'il eût le sommeil si léger qu'une mouche, en volant, +l'éveillait. La main de Sylvinet était chaude comme du feu, et elle +devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra +de l'agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la +Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la +première fois, et il s'agita encore plus. Mais, peu à peu, il se +calma, et elle sentit que la tête et la main de son malade se +rafraîchissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi +calme que celui d'un petit enfant. Elle resta ainsi auprès de lui +jusqu'à ce qu'elle le vit disposé à s'éveiller; et alors elle se +retira derrière son rideau, et sortit de la chambre et de la maison, +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> en disant à la mère Barbeau:—Allez voir votre garçon et +donnez-lui quelque chose à manger, car il n'a plus la fièvre; et ne +lui parlez point de moi surtout, si vous voulez que je le guérisse. Je +reviendrai ce soir, à l'heure où vous m'avez dit que son mal empirait, +et je tâcherai de couper encore cette mauvaise fièvre.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXV.</h2> + +<p>La mère Barbeau fut bien étonnée de voir Sylvinet sans fièvre, et elle +lui donna vitement à manger, dont il profita avec un peu d'appétit. +Et, comme il y avait six jours que cette fièvre ne l'avait point +lâché, et qu'il n'avait rien voulu prendre, on s'extasia beaucoup sur +le savoir de la petite Fadette, qui, sans l'éveiller, sans lui rien +faire boire, et par la seule vertu de ses conjurations, à ce que l'on +pensait, l'avait déjà mis en si bon chemin.</p> + +<p>Le soir venu, la fièvre recommença, et bien fort. Sylvinet +s'assoupissait, battait la campagne en rêvassant, et, quand il +s'éveillait, avait peur des gens qui étaient autour de lui.</p> + +<p>La Fadette revint, et, comme le matin, resta <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> seule avec lui +pendant une petite heure, ne faisant d'autre magie que de lui tenir +les mains et la tête bien doucement, et de respirer fraîchement auprès +de sa figure en feu.</p> + +<p>Et, comme le matin, elle lui ôta le délire et la fièvre; et quand elle +se retira, recommandant toujours qu'on ne parlât point à Sylvinet de +son assistance, on le trouva dormant d'un sommeil paisible, n'ayant +plus la figure rouge et ne paraissant plus malade.</p> + +<p>Je ne sais où la Fadette avait pris cette idée-là. Elle lui était +venue par hasard et par expérience, auprès de son petit frère Jeanet, +qu'elle avait plus de dix fois ramené de l'article de la mort en ne +lui faisant pas d'autre remède que de le rafraîchir avec ses mains et +son haleine, ou le réchauffer de la même manière quand la grand'fièvre +le prenait en froid. Elle s'imaginait que l'amitié et la volonté d'une +personne en bonne santé, et l'attouchement d'une main pure et bien +vivante, peuvent écarter le mal, quand cette personne est douée d'un +certain esprit et d'une grande confiance dans la bonté de Dieu. Aussi, +tout le temps qu'elle imposait les mains, disait-elle en son âme de +belles prières au bon Dieu. Et ce qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> avait fait pour son +petit frère, ce qu'elle faisait maintenant pour le frère de Landry, +elle n'eût voulu l'essayer sur aucune autre personne qui lui eût été +moins chère, et à qui elle n'eût point porté un si grand intérêt: car +elle pensait que la première vertu de ce remède-là, c'était la forte +amitié que l'on offrait dans son cœur au malade, sans laquelle Dieu +ne vous donnait aucun pouvoir sur son mal.</p> + +<p>Et lorsque la petite Fadette charmait ainsi la fièvre de Sylvinet, +elle disait à Dieu, dans sa prière, ce qu'elle lui avait dit +lorsqu'elle charmait la fièvre de son frère:—Mon bon Dieu, faites que +ma santé passe de mon corps dans ce corps souffrant, et, comme le doux +Jésus vous a offert sa vie pour racheter l'âme de tous les humains, si +telle est votre volonté de m'ôter ma vie pour la donner à ce malade, +prenez-la; je vous la rends de bon cœur en échange de sa guérison +que je vous demande.</p> + +<p>La petite Fadette avait bien songé à essayer la vertu de cette prière +auprès du lit de mort de sa grand'mère; mais elle ne l'avait osé, +parce qu'il lui avait semblé que la vie de l'âme et du corps +s'éteignaient dans cette vieille femme, par l'effet <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> de l'âge et +de <ins class="correction" title="ajouté la">la</ins> loi de la nature qui est la propre volonté de Dieu. Et la petite +Fadette, qui mettait, comme on le voit, plus de religion que de +diablerie dans ses charmes, eût craint de lui déplaire en lui +demandant une chose qu'il n'avait point coutume d'accorder sans +miracle aux autres chrétiens.</p> + +<p>Que le remède fût inutile ou souverain de lui-même, il est bien sûr, +qu'en trois jours, elle débarrassa Sylvinet de sa fièvre, et qu'il +n'eût jamais su comment, si en s'éveillant un peu vite, la dernière +fois qu'elle vint, il ne l'eût vue penchée sur lui et lui retirant +tout doucement ses mains.</p> + +<p>D'abord il crut que c'était une apparition, et il referma les yeux +pour ne la point voir; mais, ayant demandé ensuite à sa mère si la +Fadette ne l'avait point tâté à la tête et au pouls, ou si c'était un +rêve qu'il avait fait, la mère Barbeau, à qui son mari avait touché +enfin quelque chose de ses projets et qui souhaitait voir Sylvinet +revenir de son déplaisir envers elle, lui répondit qu'elle était venue +en effet, trois jours durant, matin et soir, et qu'elle lui avait +merveilleusement coupé sa fièvre en le soignant en secret.</p> + +<p>Sylvinet parut n'en rien croire; il dit que sa <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> fièvre s'en était +allée d'elle-même, et que les paroles et secrets de la Fadette +n'étaient que vanités et folies; il resta bien tranquille et bien +portant pendant quelques jours, et le père Barbeau crut devoir en +profiter pour lui dire quelque chose de la possibilité du mariage de +son frère, sans toutefois nommer la personne qu'il avait en vue.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin de me cacher le nom de la future que vous lui +destinez, répondit Sylvinet. Je sais bien, moi, que c'est cette +Fadette qui vous a tous charmés.</p> + +<p>En effet, l'enquête secrète du père Barbeau avait été si favorable à +la petite Fadette, qu'il n'avait plus d'hésitation et qu'il souhaitait +grandement pouvoir rappeler Landry. Il ne craignait plus que la +jalousie du besson, et il s'efforçait à le guérir de ce travers, en +lui disant que son frère ne serait jamais heureux sans la petite +Fadette. Sur quoi Sylvinet répondait:</p> + +<p>—Faites donc, car il faut que mon frère soit heureux.</p> + +<p>Mais on n'osait pas encore, parce que Sylvinet retombait dans sa +fièvre aussitôt qu'il paraissait avoir agréé la chose.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXVI.</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span></p> + +<p>Cependant le père Barbeau avait peur que la petite Fadette ne lui +gardât rancune de ses injustices passées, et que, s'étant consolée de +l'absence de Landry, elle ne songeât à quelque autre. Lorsqu'elle +était venue à la Bessonnière pour soigner Sylvinet, il avait essayé de +lui parler de Landry; mais elle avait fait semblant de ne pas +entendre, et il se voyait bien embarrassé.</p> + +<p>Enfin, un matin, il prit sa résolution et alla trouver la petite +Fadette.</p> + +<p>—Fanchon Fadet, lui dit-il, je viens vous faire une question à +laquelle je vous prie de me donner réponse en tout honneur et vérité. +Avant le décès de votre grand'mère, aviez-vous idée des grands biens +qu'elle devait vous laisser?</p> + +<p>—Oui, père Barbeau, répondit la petite Fadette, j'en avais quelque +idée, parce que je l'avais vue souvent compter de l'or et de l'argent, +et que je n'avais jamais vu sortir de la maison que des gros sous; et +aussi parce qu'elle m'avait dit souvent, quand les autres jeunesses se +moquaient de mes guenilles:—Ne t'inquiète pas de ça, petite. <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> Tu +seras plus riche qu'elles toutes, et un jour arrivera où tu pourras +être habillée de soie depuis les pieds jusqu'à la tête, si tel est ton +bon plaisir.</p> + +<p>—Et alors, reprit le père Barbeau, aviez-vous fait savoir la chose à +Landry, et ne serait-ce point à cause de votre argent que mon fils +faisait semblant d'être épris de vous?</p> + +<p>—Pour cela, père Barbeau, répondit la petite Fadette, ayant toujours +eu l'idée d'être aimée pour mes beaux yeux, qui sont la seule chose +qu'on ne m'ait jamais refusée, je n'étais pas assez sotte pour aller +dire à Landry que mes beaux yeux étaient dans des sacs de peau +d'anguille; et pourtant, j'aurais pu le lui dire sans danger pour moi; +car Landry m'aimait si honnêtement, et d'un si si grand cœur, que +jamais il ne s'est inquiété de savoir si j'étais riche ou misérable.</p> + +<p>—Et depuis que votre mère-grand est décédée, ma chère Fanchon, reprit +le père Barbeau, pouvez-vous me donner votre parole d'honneur que +Landry n'a point été informé par vous, ou par quelque autre, de ce qui +en est?</p> + +<p>—Je vous la donne, dit la Fadette. Aussi vrai que j'aime Dieu, vous +êtes, après moi, la seule <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> personne au monde qui ait connaissance +de cette chose-là.</p> + +<p>—Et, pour ce qui est de l'amour de Landry, pensez-vous, Fanchon, +qu'il vous l'ait conservé? et avez-vous reçu, depuis le décès de votre +grand'mère, quelque marque qu'il ne vous ait point été infidèle?</p> + +<p>—J'ai reçu la meilleure marque là-dessus, répondit-elle; car je vous +confesse qu'il est venu me voir trois jours après le décès, qu'il m'a +juré qu'il mourrait de chagrin, ou qu'il m'aurait pour sa femme.</p> + +<p>—Et vous, Fadette, que lui répondiez-vous?</p> + +<p>—Cela, père Barbeau, je ne serais pas obligée de vous le dire; mais +je le ferai pour vous contenter. Je lui répondais que nous avions +encore le temps de songer au mariage, et que je ne me déciderais pas +volontiers pour un garçon qui me ferait la cour contre le gré de ses +parents.</p> + +<p>Et comme la petite Fadette disait cela d'un ton assez fier et dégagé, +le père Barbeau en fut inquiet.—Je n'ai pas le droit de vous +interroger Fanchon Fadet, dit-il, et je ne sais point si vous avez +l'intention de rendre mon fils heureux ou malheureux pour toute sa +vie; mais je sais qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> vous aime terriblement, et si j'étais en +votre lieu, avec l'idée que vous avez d'être aimée pour vous-même, je +me dirais: Landry Barbeau m'a aimée quand je portais des guenilles, +quand tout le monde me repoussait, et quand ses parents eux-mêmes +avaient le tort de lui en faire un grand péché. Il m'a trouvée belle +quand tout le monde me déniait l'espérance de le devenir; il m'a aimée +en dépit des peines que cet amour-là lui suscitait; il m'a aimée +absente comme présente: enfin, il m'a si bien aimée que je ne peux pas +me méfier de lui, et que je n'en veux jamais avoir d'autre pour mari.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je me suis dit tout cela, père Barbeau, +répondit la petite Fadette; mais, je vous le répète, j'aurais la plus +grande répugnance à entrer dans une famille qui rougirait de moi et ne +céderait que par faiblesse et compassion.</p> + +<p>—Si ce n'est que cela qui vous retient, décidez-vous, Fanchon, reprit +le père Barbeau; car la famille de Landry vous estime et vous désire. +Ne croyez point qu'elle a changé parce que vous êtes riche. Ce n'est +point la pauvreté qui nous répugnait de vous, mais les mauvais propos +tenus sur <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> votre compte. S'ils avaient été bien fondés, jamais, +mon Landry eût-il dû en mourir, je n'aurais consenti à vous appeler ma +bru; mais j'ai voulu avoir raison de tous ces propos-là; j'ai été à +Château-Meillant tout exprès; je me suis enquis de la moindre chose +dans ce pays-là et dans le nôtre, et maintenant je reconnais qu'on +m'avait menti et que vous êtes une personne sage et honnête, ainsi que +Landry l'affirmait avec tant de feu. Par ainsi, Fanchon Fadet, je +viens vous demander d'épouser mon fils, et si vous dites <i>oui</i>, il +sera ici dans huit jours.</p> + +<p>Cette ouverture, qu'elle avait bien prévue, rendit la petite Fadette +bien contente; mais ne voulant pas trop le laisser voir, parce qu'elle +voulait à tout jamais être respectée de sa future famille, elle n'y +répondit qu'avec ménagement. Et alors le père Barbeau lui dit:</p> + +<p>—Je vois, ma fille, qu'il vous reste quelque chose sur le cœur +contre moi et contre les miens. N'exigez pas qu'un homme d'âge vous +fasse des excuses; contentez-vous d'une bonne parole, et, quand je +vous dis que vous serez aimée et estimée chez nous, rapportez-vous-en +au père Barbeau, qui n'a encore trompé personne. Allons, voulez-vous +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> donner le baiser de paix au tuteur que vous vous étiez choisi, ou +au père qui veut vous adopter?</p> + +<p>La petite Fadette ne put se défendre plus longtemps; elle jeta ses +deux bras au cou du père Barbeau; et son vieux cœur en fut tout +réjoui.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXVII.</h2> + +<p>Leurs conventions furent bientôt faites. Le mariage aurait lieu sitôt +la fin du deuil de Fanchon; il ne s'agissait plus que de faire revenir +Landry; mais quand la mère Barbeau vint voir Fanchon le soir même, +pour l'embrasser et lui donner sa bénédiction, elle objecta qu'à la +nouvelle du prochain mariage de son frère, Sylvinet était retombé +malade, et elle demandait qu'on attendît encore quelques jours pour le +guérir ou le consoler.</p> + +<p>—Vous avez fait une faute, mère Barbeau, dit la petite Fadette, en +confirmant à Sylvinet qu'il n'avait point rêvé en me voyant à son côté +au sortir de sa fièvre. A présent, son idée contrariera la mienne, et +je n'aurai plus la même vertu pour le guérir pendant son sommeil. Il +se peut même <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> qu'il me repousse et que ma présence empire son mal.</p> + +<p>—Je ne le pense point, répondit la mère Barbeau; car tantôt, se +sentant mal, il s'est couché en disant: «Où est donc cette Fadette? +M'est avis qu'elle m'avait soulagé. Est-ce qu'elle ne reviendra plus?» +Et je lui ai dit que je venais vous chercher, dont il a paru content +et même impatient.</p> + +<p>—J'y vais, répondit la Fadette; seulement, cette fois, il faudra que +je m'y prenne autrement, car, je vous le dis, ce qui me réussissait +avec lui lorsqu'il ne me savait point là, n'opérera plus.</p> + +<p>—Et ne prenez-vous donc avec vous ni drogues ni remèdes? dit la mère +Barbeau.</p> + +<p>—Non, dit la Fadette: son corps n'est pas bien malade, c'est à son +esprit que j'ai affaire; je vas essayer d'y faire entrer le mien, mais +je ne vous promets point de réussir. Ce que je puis vous promettre, +c'est d'attendre patiemment le retour de Landry et de ne pas vous +demander de l'avertir avant que nous n'ayons tout fait pour ramener +son frère à la santé. Landry me l'a si fortement recommandé que je +sais qu'il m'approuvera d'avoir retardé son retour et son +contentement.</p> + +<p>Quand Sylvinet vit la petite Fadette auprès de <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> son lit, il parut +mécontent et ne lui voulut point répondre comment il se trouvait. Elle +voulait lui toucher le pouls, mais il retira sa main, et tourna sa +figure du côté de la ruelle du lit. Alors la Fadette fit signe qu'on +la laissât seule avec lui, et quand tout le monde fut sorti, elle +éteignit la lampe et ne laissa entrer dans la chambre que la clarté de +la lune, qui était toute pleine dans ce moment-là. Et puis elle revint +auprès de Sylvinet et lui dit d'un ton de commandement auquel il obéit +comme un enfant:</p> + +<p>—Sylvinet, donnez-moi vos deux mains dans les miennes, et +répondez-moi selon la vérité; car je ne me suis pas dérangée pour de +l'argent, et si j'ai pris la peine de venir vous soigner, ce n'est pas +pour être mal reçue et mal remerciée de vous. Faites donc attention à +ce que je vas vous demander et à ce que vous allez me dire, car il ne +vous serait pas possible de me tromper.</p> + +<p>—Demandez-moi ce que vous jugerez à propos, Fadette, répondit le +besson, tout essoti de s'entendre parler si sévèrement par cette +moqueuse de petite Fadette, à laquelle, au temps passé, il avait si +souvent répondu à coups de pierres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span></p> + +<p>—Sylvain Barbeau, reprit-elle, il paraît que vous souhaitez mourir.</p> + +<p>Sylvain trébucha un peu dans son esprit avant de répondre, et comme la +Fadette lui serrait la main un peu fort et lui faisait sentir sa +grande volonté, il dit avec beaucoup de confusion:</p> + +<p>—Ne serait-ce pas ce qui pourrait m'arriver de plus heureux, de +mourir, lorsque je vois bien que je suis une peine et un embarras à ma +famille par ma mauvaise santé et par...</p> + +<p>—Dites tout, Sylvain, il ne me faut rien celer.</p> + +<p>—Et par mon esprit soucieux que je ne puis changer, reprit le besson +tout accablé.</p> + +<p>—Et aussi par votre mauvais cœur, dit la Fadette d'un ton si dur +qu'il en eut de la colère et de la peur encore plus.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXVIII.</h2> + +<p>—Pourquoi m'accusez-vous d'avoir un mauvais cœur? dit-il; vous me +dites des injures, quand vous voyez que je n'ai pas la force de me +défendre.</p> + +<p>—Je vous dis vos vérités, Sylvain, reprit la Fadette, et je vais vous +en dire bien d'autres. Je <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> n'ai aucune pitié de votre maladie, +parce que je m'y connais assez pour voir qu'elle n'est pas bien +sérieuse, et que, s'il y a un danger pour vous, c'est celui de devenir +fou, à quoi vous tentez de votre mieux, sans savoir où vous mènent +votre malice et votre faiblesse d'esprit.</p> + +<p>—Reprochez-moi ma faiblesse d'esprit, dit Sylvinet; mais quant à ma +malice, c'est un reproche que je ne crois point mériter.</p> + +<p>—N'essayez pas de vous défendre, répondit la petite Fadette; je vous +connais un peu mieux que vous ne vous connaissez vous-même, Sylvain, +et je vous dis que la faiblesse engendre la fausseté; et c'est pour +cela que vous êtes égoïste et ingrat.</p> + +<p>—Si vous pensez si mal de moi, Fanchon Fadet, c'est sans doute que +mon frère Landry m'a bien maltraité dans ses paroles, et qu'il vous a +fait voir le peu d'amitié qu'il me portait, car, si vous me connaissez +ou croyez me connaître, ce ne peut être que par lui.</p> + +<p>—Voilà où je vous attendais, Sylvain. Je savais bien que vous ne +diriez pas trois paroles sans vous plaindre de votre besson et sans +l'accuser; car l'amitié que vous avez pour lui, pour être trop <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> +folle et désordonnée, tend à se changer en dépit et en rancune. A cela +je connais que vous êtes à moitié fou, et que vous n'êtes point bon. +Eh bien! je vous dis, moi, que Landry vous aime dix mille fois plus +que vous ne l'aimez, à preuve qu'il ne vous reproche jamais rien, +quelque chose que vous lui fassiez souffrir, tandis que vous lui +reprochez toutes choses, alors qu'il ne fait que vous céder et vous +servir. Comment voulez-vous que je ne voie pas la différence entre lui +et vous? Aussi, plus Landry m'a dit de bien de vous, plus de mal j'en +ai pensé, parce que j'ai considéré qu'un frère si bon ne pouvait être +méconnu que par une âme injuste.</p> + +<p>—Aussi, vous me haïssez, Fadette? je ne m'étais point abusé +là-dessus, et je savais bien que vous m'ôtiez l'amour de mon frère en +lui disant du mal de moi.</p> + +<p>—Je vous attendais encore là, maître Sylvain, et je suis contente que +vous me preniez enfin à partie. Eh bien! je vas vous répondre que vous +êtes un méchant cœur et un enfant du mensonge, puisque vous +méconnaissez et insultez une personne qui vous a toujours servi et +défendu dans son cœur, connaissant pourtant bien que vous <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> lui +étiez contraire; une personne qui s'est cent fois privée du plus grand +et du seul plaisir qu'elle eût au monde, le plaisir de voir Landry et +de rester avec lui, pour envoyer Landry auprès de vous et pour vous +donner le bonheur qu'elle se retirait. Je ne vous devais pourtant +rien. Vous avez toujours été mon ennemi, et, du plus loin que je me +souvienne, je n'ai jamais rencontré un enfant si dur et si hautain que +vous l'étiez avec moi. J'aurais pu souhaiter d'en tirer vengeance et +l'occasion ne m'a pas manqué. Si je ne l'ai point fait et si je vous +ai rendu à votre insu le bien pour le mal, c'est que j'ai une grande +idée de ce qu'une âme chrétienne doit pardonner à son prochain pour +plaire à Dieu. Mais, quand je vous parle de Dieu, sans doute vous ne +m'entendez guère, car vous êtes son ennemi et celui de votre salut.</p> + +<p>—Je me laisse dire par vous bien des choses, Fadette; mais celle-ci +est trop forte, et vous m'accusez d'être un païen.</p> + +<p>—Est-ce que vous ne m'avez pas dit tout à l'heure que vous souhaitiez +la mort? Et croyez-vous que ce soit là une idée chrétienne?</p> + +<p>—Je n'ai pas dit cela, Fadette, j'ai dit que... Et Sylvinet s'arrêta +tout effrayé en songeant à ce <span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> qu'il avait dit, et qui lui +paraissait impie devant les remontrances de la Fadette.</p> + +<p>Mais elle ne le laissa point tranquille, et, continuant à le tancer:</p> + +<p>—Il se peut, dit-elle, que votre parole fût plus mauvaise que votre +idée, car j'ai bien dans la mienne que vous ne souhaitez point tant la +mort qu'il vous plaît de le laisser croire afin de rester maître dans +votre famille, de tourmenter votre pauvre mère qui s'en désole, et +votre besson qui est assez simple pour croire que vous voulez mettre +fin à vos jours. Moi, je ne suis pas votre dupe, Sylvain. Je crois que +vous craignez la mort autant et même plus qu'un autre, et que vous +vous faites un jeu de la peur que vous donnez à ceux qui vous +chérissent. Cela vous plaît de voir que les résolutions les plus sages +et les plus nécessaires cèdent toujours devant la menace que vous +faites de quitter la vie; et, en effet, c'est fort commode et fort +doux de n'avoir qu'un mot à dire pour faire tout plier autour de soi. +De cette manière, vous êtes le maître à tous ici. Mais, comme cela est +contre nature, et que vous y arrivez par des moyens que Dieu réprouve, +Dieu vous châtie, vous rendant encore plus malheureux <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> que vous ne +le seriez en obéissant au lieu de commander. Et voilà que vous vous +ennuyez d'une vie qu'on vous a faite trop douce. Je vais vous dire ce +qui vous a manqué pour être un bon et sage garçon, Sylvain. C'est +d'avoir eu des parents bien rudes, beaucoup de misère, pas de pain +tous les jours et des coups bien souvent. Si vous aviez été élevé à la +même école que moi et mon frère Jeanet, au lieu d'être ingrat, vous +seriez reconnaissant de la moindre chose. Tenez, Sylvain, ne vous +retranchez pas sur votre bessonnerie. Je sais qu'on a beaucoup trop +dit autour de vous que cette amitié bessonnière était une loi de +nature qui devait vous faire mourir si on la contrariait, et vous avez +cru obéir à votre sort en portant cette amitié à l'excès; mais Dieu +n'est pas si injuste que de nous marquer pour un mauvais sort dans le +ventre de nos mères. Il n'est pas si méchant que de nous donner des +idées que nous ne pourrions jamais surmonter, et vous lui faites +injure, comme un superstitieux que vous êtes, en croyant qu'il y a +dans le sang de votre corps plus de force et de mauvaise destinée +qu'il n'y a dans votre esprit de résistance et de raison. Jamais, à +moins que vous ne soyez fou, je ne croirai que vous ne <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> pourriez +pas combattre votre jalousie, si vous le vouliez. Mais vous ne le +voulez pas, parce qu'on a trop caressé le vice de votre âme, et que +vous estimez moins votre devoir que votre fantaisie.</p> + +<p>Sylvinet ne répondit rien et laissa la Fadette le réprimander bien +longtemps encore sans lui faire grâce d'aucun blâme. Il sentait +qu'elle avait raison au fond, et qu'elle ne manquait d'indulgence que +sur un point: c'est qu'elle avait l'air de croire qu'il n'avait jamais +combattu son mal et qu'il s'était bien rendu compte de son égoïsme; +tandis qu'il avait été égoïste sans le vouloir et sans le savoir. Cela +le peinait et l'humiliait beaucoup, et il eût souhaité lui donner une +meilleure idée de sa conscience. Quant à elle, elle savait bien +qu'elle exagérait, et elle le faisait à dessein de lui tarabuster +beaucoup l'esprit avant de le prendre par la douceur et la +consolation. Elle se forçait donc pour lui parler durement et pour lui +paraître en colère, tandis que, dans son cœur, elle sentait tant de +pitié et d'amitié pour lui, qu'elle était malade de sa feinte, et +qu'elle le quitta plus fatiguée qu'elle ne le laissait.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XXXIX.</h2><p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p> + +<p>La vérité est que Sylvinet n'était pas moitié si malade qu'il le +paraissait et qu'il se plaisait à le croire. La petite Fadette, en lui +touchant le pouls, avait reconnu d'abord que la fièvre n'était pas +forte, et que s'il avait un peu de délire, c'est que son esprit était +plus malade et plus affaibli que son corps. Elle crut donc devoir le +prendre par l'esprit en lui donnant d'elle une grande crainte, et dès +le jour elle retourna auprès de lui. Il n'avait guère dormi, mais il +était tranquille et comme abattu. Sitôt qu'il la vit, il lui tendit sa +main, au lieu de la lui retirer comme il avait fait la veille.</p> + +<p>—Pourquoi m'offrez-vous votre main, Sylvain? lui dit-elle; est-ce +pour que j'examine votre fièvre? Je vois bien à votre figure que vous +ne l'avez plus.</p> + +<p>Sylvinet, honteux d'avoir à retirer sa main qu'elle n'avait point +voulu toucher, lui dit:</p> + +<p>—C'était pour vous dire bonjour, Fadette, et pour vous remercier de +tant de peine que vous prenez pour moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p> + +<p>—En ce cas, j'accepte votre bonjour, dit-elle en lui prenant la main +et en la gardant dans la sienne; car jamais je ne repousse une +honnêteté, et je ne vous crois point assez faux pour me marquer de +l'intérêt si vous n'en sentiez pas un peu pour moi.</p> + +<p>Sylvain ressentit un grand bien, quoique tout éveillé, d'avoir sa main +dans celle de la Fadette, et il lui dit d'un ton très-doux:</p> + +<p>—Vous m'avez pourtant bien malmené hier au soir, Fanchon, et je ne +sais comment il se fait que je ne vous en veux point. Je vous trouve +même bien bonne de venir me voir, après tout ce que vous avez à me +reprocher.</p> + +<p>La Fadette s'assit auprès de son lit et lui parla tout autrement +qu'elle n'avait fait la veille; elle y mit tant de bonté, tant de +douceur et de tendresse, que Sylvain en éprouva un soulagement et un +plaisir d'autant plus grands qu'il l'avait jugée plus courroucée +contre lui. Il pleura beaucoup, se confessa de tous ses torts, et lui +demanda même son pardon et son amitié avec tant d'esprit et +d'honnêteté, qu'elle reconnut bien qu'il avait le cœur meilleur que +la tête. Elle le laissa s'épancher, le grondant encore quelquefois, +et, quand <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> elle voulait quitter sa main, il la retenait, parce +qu'il lui semblait que cette main le guérissait de sa maladie et de +son chagrin en même temps.</p> + +<p>Quand elle le vit au point où elle le voulait, elle lui dit:</p> + +<p>—Je vas sortir, et vous vous lèverez, Sylvain, car vous n'avez plus +la fièvre, et il ne faut pas rester à vous dorloter, tandis que votre +mère se fatigue à vous servir et perd son temps à vous tenir +compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mère vous présentera de +ma part. C'est de la viande, et je sais que vous vous en dites +dégoûté, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il +n'importe, vous vous forcerez, et, quand même vous y auriez de la +répugnance, vous n'en ferez rien paraître. Cela fera plaisir à votre +mère de vous voir manger du solide; et quant à vous, la répugnance que +vous aurez surmontée et cachée sera moindre la prochaine fois, et +nulle la troisième. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu'on +ne me fasse pas revenir de si tôt pour vous, car je sais que vous ne +serez plus malade si vous ne voulez plus l'être.</p> + +<p>—Vous ne reviendrez donc pas ce soir? dit <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> Sylvinet. J'aurais cru +que vous reviendriez.</p> + +<p>—Je ne suis pas médecin pour de l'argent, Sylvain, et j'ai autre +chose à faire que de vous soigner quand vous n'êtes pas malade.</p> + +<p>—Vous avez raison, Fadette; mais le désir de vous voir, vous croyez +que c'était encore de l'égoïsme: c'était autre chose, j'avais du +soulagement à causer avec vous.</p> + +<p>—Eh bien, vous n'êtes pas impotent, et vous connaissez ma demeurance. +Vous n'ignorez pas que je vais être votre sœur par le mariage, +comme je le suis déjà par l'amitié; vous pouvez donc bien venir causer +avec moi, sans qu'il y ait à cela rien de répréhensible.</p> + +<p>—J'irai, puisque vous l'agréez, dit Sylvinet. A revoir donc, Fadette; +je vas me lever, quoique j'aie un grand mal de tête, pour n'avoir +point dormi et m'être bien désolé toute la nuit.</p> + +<p>—Je veux bien vous ôter encore ce mal de tête, dit-elle; mais songez +que ce sera le dernier, et que je vous commande de bien dormir la +prochaine nuit.</p> + +<p>Elle lui imposa la main sur le front, et, au bout de cinq minutes, il +se trouva si rafraîchi et si consolé qu'il ne sentait plus aucun mal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p> + +<p>—Je vois bien, lui dit-il, que j'avais tort de m'y refuser, Fadette; +car vous êtes grande remégeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous +les autres m'ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de +me toucher, vous me guérissez; je pense que si je pouvais toujours +être auprès de vous, vous m'empêcheriez d'être jamais malade ou +fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n'êtes-vous plus fâchée contre moi? +et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donnée de me +soumettre à vous entièrement?</p> + +<p>—J'y compte, dit-elle, et, à moins que vous ne changiez d'idée, je +vous aimerai comme si vous étiez mon besson.</p> + +<p>—Si vous pensiez ce que vous me dites là, Fanchon, vous me diriez tu +et non pas vous; car ce n'est pas la coutume des bessons de se parler +avec tant de cérémonie.</p> + +<p>—Allons, Sylvain, lève-toi, mange, cause, promène-toi et dors, +dit-elle en se levant. Voilà mon commandement pour aujourd'hui. Demain +tu travailleras.</p> + +<p>—Et j'irai te voir, dit Sylvinet.</p> + +<p>—Soit, dit-elle; et elle s'en alla en le regardant d'un air d'amitié +et de pardon, qui lui donna <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> soudainement la force et l'envie de +quitter son lit de misère et de fainéantise.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>XL</h2> + +<p>La mère Barbeau ne pouvait assez s'émerveiller de l'habileté de la +petite Fadette, et, le soir, elle disait à son homme:—Voilà Sylvinet +qui se porte mieux qu'il n'a fait depuis six mois; il a mangé de tout +ce qu'on lui a présenté aujourd'hui, sans faire ses grimaces +accoutumées, et ce qu'il y a de plus imaginant, c'est qu'il parle de +la petite Fadette comme du bon Dieu. Il n'y a pas de bien qu'il ne +m'en ait dit, et il souhaite grandement le retour et le mariage de son +frère. C'est comme un miracle, et je ne sais pas si je dors ou si je +veille.</p> + +<p>—Miracle ou non, dit le père Barbeau, cette fille-là a un grand +esprit, et je crois bien que ça doit porter bonheur de l'avoir dans +une famille.</p> + +<p>Sylvinet partit trois jours après pour aller quérir son frère à +Arthon. Il avait demandé à son père et à la Fadette, comme une grande +récompense, de pouvoir être le premier à lui annoncer son bonheur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span></p> + +<p>—Tous les bonheurs me viennent donc à la fois, dit Landry en se +pâmant de joie dans ses bras, puisque c'est toi qui viens me chercher, +et que tu parais aussi content que moi-même.</p> + +<p>Ils revinrent ensemble sans s'amuser en chemin, comme on peut croire, +et il n'y eut pas de gens plus heureux que les gens de la Bessonnière +quand ils se virent tous attablés pour souper avec la petite Fadette +et le petit Jeanet au milieu d'eux.</p> + +<p>La vie leur fut bien douce à tretous pendant une demi-année; car la +jeune Nanette fut accordée à Cadet Caillaud, qui était le meilleur ami +de Landry après ceux de sa famille. Et il fut arrêté que les deux +noces se feraient en même temps. Sylvinet avait pris pour la Fadette +une amitié si grande qu'il ne faisait rien sans la consulter, et elle +avait sur lui tant d'empire qu'il semblait la regarder comme sa +sœur. Il n'était plus malade, et de jalousie il n'en était plus +question. Si quelquefois encore il paraissait triste et en train de +rêvasser, la Fadette le réprimandait, et tout aussitôt il devenait +souriant et communicatif.</p> + +<p>Les deux mariages eurent lieu le même jour et à la même messe, et, +comme le moyen ne manquait pas, on fit de si belles noces que le père +<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> Caillaud, qui, de sa vie, n'avait perdu son sang-froid, fit mine +d'être un peu gris le troisième jour. Rien ne corrompit la joie de +Landry et de toute la famille, et mêmement on pourrait dire de tout le +pays; car les deux familles, qui étaient riches, et la petite Fadette, +qui l'était autant que les Barbeau et les Caillaud tout ensemble, +firent à tout le monde de grandes honnêtetés et de grandes charités. +Fanchon avait le cœur trop bon pour ne pas souhaiter de rendre le +bien pour le mal à tous ceux qui l'avaient mal jugée. Mêmement par la +suite, quand Landry eut acheté un beau bien qu'il gouvernait on ne +peut mieux par son savoir et celui de sa femme, elle y fit bâtir une +jolie maison, à l'effet d'y recueillir tous les enfants malheureux de +la commune durant quatre heures par chaque jour de la semaine, et elle +prenait elle-même la peine, avec son frère Jeanet, de les instruire, +de leur enseigner la vraie religion, et même d'assister les plus +nécessiteux dans leur misère. Elle se souvenait d'avoir été une enfant +malheureuse et délaissée, et les beaux enfants qu'elle mit au monde +furent stylés de bonne heure à être affables et compatissants pour +ceux qui n'étaient ni riches ni choyés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p> + +<p>Mais qu'advint-il de Sylvinet au milieu du bonheur de sa famille? une +chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement à songer +au père Barbeau. Un mois environ après le mariage de son frère et de +sa sœur, comme son père l'engageait aussi à chercher et à prendre +femme, il répondit qu'il ne se sentait aucun goût pour le mariage, +mais qu'il avait depuis quelque temps une idée qu'il voulait +contenter, laquelle était d'être soldat et de s'engager.</p> + +<p>Comme les mâles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez +nous, et que la terre n'a pas plus de bras qu'il n'en faut, on ne voit +quasiment jamais d'engagement volontaire. Aussi chacun s'étonna +grandement de cette résolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner +aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un goût militaire que +personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses père +et mère, frères et sœurs, et Landry lui-même, ne put l'en +détourner, et on fut forcé d'en aviser Fanchon, qui était la meilleure +tête et le meilleur conseil de la famille.</p> + +<p>Elle causa deux grandes heures avec Sylvinet, et quand on les vit se +quitter, Sylvinet avait pleuré, sa belle-sœur aussi; mais ils +avaient l'air <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> si tranquilles et si résolus, qu'il n'y eut plus +d'objections à soulever lorsque Sylvinet dit qu'il persistait, et +Fanchon, qu'elle approuvait sa résolution et en augurait pour lui un +grand bien dans la suite des temps.</p> + +<p>Comme on ne pouvait pas être bien sûr qu'elle n'eût pas là-dessus des +connaissances plus grandes encore que celles qu'elle avouait, on n'osa +point résister davantage, et la mère Barbeau elle-même se rendit, non +sans verser beaucoup de larmes. Landry était désespéré; mais sa femme +lui dit:—C'est la volonté de Dieu et notre devoir à tous de laisser +partir Sylvain. Crois que je sais bien ce que je te dis, et ne m'en +demande pas davantage.</p> + +<p>Landry fit la conduite à son frère le plus loin qu'il put, et quand il +lui rendit son paquet, qu'il avait voulu tenir jusque-là sur son +épaule, il lui sembla qu'il lui donnait son propre cœur à emporter. +Il revint trouver sa chère femme, qui eut à le soigner; car pendant un +grand mois le chagrin le rendit véritablement malade.</p> + +<p>Quant à Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu'à la +frontière; car c'était le temps des grandes belles guerres de +l'empereur Napoléon. <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> Et, quoiqu'il n'eût jamais eu le moindre +goût pour l'état militaire, il commanda si bien à son vouloir, qu'il +fut bientôt remarqué comme bon soldat, brave à la bataille comme un +homme qui ne cherche que l'occasion de se faire tuer, et pourtant doux +et soumis à la discipline comme un enfant, en même temps qu'il était +dur à son propre corps comme les plus anciens. Comme il avait reçu +assez d'éducation pour avoir de l'avancement, il en eut bientôt, et, +en dix années de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite, +il devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le marché.</p> + +<p>—Ah! s'il pouvait enfin revenir! dit la mère Barbeau à son mari, le +soir après le jour où ils avaient reçu de lui une jolie lettre pleine +d'amitiés pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les +jeunes et vieux de la famille: le voilà quasiment général, et il +serait bien temps pour lui de se reposer!</p> + +<p>—Le grade qu'il a est assez joli sans l'augmenter, dit le père +Barbeau, et cela ne fait pas moins un grand honneur à une famille de +paysans!</p> + +<p>—Cette Fadette avait bien prédit que la chose <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> arriverait, reprit +la mère Barbeau. Oui-da qu'elle l'avait annoncé!</p> + +<p>—C'est égal, dit le père, je ne m'expliquerai jamais comment son idée +a tourné tout à coup de ce côté-là, et comment il s'est fait un pareil +changement dans son humeur, lui qui était si tranquille et si ami de +ses petites aises.</p> + +<p>—Mon vieux, dit la mère, notre bru en sait là-dessus plus long +qu'elle n'en veut dire; mais on n'attrape pas une mère comme moi, et +je crois bien que j'en sais aussi long que notre Fadette.</p> + +<p>—Il serait bien temps de me le dire, à moi! reprit le père Barbeau.</p> + +<p>—Eh bien, répliqua la mère Barbeau, notre Fanchon est trop grande +charmeuse, et tellement qu'elle avait charmé Sylvinet plus qu'elle ne +l'aurait souhaité. Quand elle vit que le charme opérait si fort, elle +eût voulu le retenir ou l'amoindrir; mais elle ne le put, et notre +Sylvain, voyant qu'il pensait trop à la femme de son frère, est parti +par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l'a soutenu et +approuvé.</p> + +<p>—Si c'est ainsi, dit le père Barbeau en se grattant l'oreille, j'ai +bien peur qu'il ne se marie jamais, car la baigneuse de Clavières a +dit, dans <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> les temps, que lorsqu'il serait épris d'une femme, il +ne serait plus si affolé de son frère; mais qu'il n'en aimerait jamais +qu'une en sa vie, parce qu'il avait le cœur trop sensible et trop +passionné.</p> + +<p class="center">FIN.</p> + +<hr class="small" /> + +<h3><a name="bibliographie" id="bibliographie">ŒUVRES COMPLÈTES</a></h3> + +<p class="center">DE</p> + +<h2>GEORGE SAND</h2> + +<p class="center">FORMAT GRAND IN-18</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" width="60%" summary="bibliographie"> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Amours de l'age d'or</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">vol.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Adriani</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">André</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Antonia</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Beaux messieurs de Bois-Doré</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Cadio</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Chateau des Désertes</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Compagnon du tour de France</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Comtesse de Rudolstadt</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Confession d'une jeune fille</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Constance Verrier</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Consuelo</span></td> + <td class="tdr">3</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Dames vertes</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Daniella</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Dernière Aldini</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Dernier amour</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Diable aux champs</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Elle et Lui</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Famille de Germandre</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Filleule</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Flavie</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">François le Champi</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Histoire de ma vie</span></td> + <td class="tdr">10</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Un Hiver a Majorque—Spiridion</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">L'homme de neige</span></td> + <td class="tdr">3</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Horace</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Indiana</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Isidora</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Jacques</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Jean de la Roche</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Jean Ziska.—Gabriel</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Jeanne</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Laura</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Lélia.—Métella.—Cora</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Lettres d'un voyageur</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Lucrezia Floriani</span>—Lavinia</td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Mademoiselle La Quintinie</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Mademoiselle Merquem</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Maîtres mosaïstes</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Maîtres sonneurs</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Mare au Diable</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Marquis de Villemer</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Mauprat</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Meunier d'Angibault</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Monsieur Sylvestre</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Mont-Revêche</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Narcisse</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Nouvelles</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Petite Fadette</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Péché de M. Antoine</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Piccinino</span></td> + <td class="tdr">2</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Promenades autour d'un village</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Secrétaire intime</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Simon</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Tamaris</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Teverino.—Léone Léoni</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Théatre Complet</span></td> + <td class="tdr">4</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Théatre de Nohant</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">L'Uscoque</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Valentine</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Valvèdre</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Ville noire</span></td> + <td class="tdr">1</td> + <td class="tdl">—</td> + </tr> +</table> + +<hr class="small" /> + +<h2>NOTES</h2> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"> +<span class="label">[1]</span></a>Napée, Nymphæa, Nénufar.</p></div> + +<hr class="small" /> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3> + +<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité +la version originale.</p> + +<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections +mineures.</p> + +<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. +Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur +le mot pour voir le texte original.</p></div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La petite fadette, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FADETTE *** + +***** This file should be named 34204-h.htm or 34204-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/2/0/34204/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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