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+The Project Gutenberg EBook of La petite fadette, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La petite fadette
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: November 3, 2010 [EBook #34204]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FADETTE ***
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+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+ Au lecteur
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+ Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.
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+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
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+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
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+ LA
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+ PETITE FADETTE
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+ PAR
+
+ GEORGE SAND
+
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+ NOUVELLE ÉDITION
+
+ PARIS
+
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1869
+ Droits de reproduction et de traduction réservés
+
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+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ GEORGE SAND
+
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
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+ OEUVRES COMPLÈTES
+ DE
+ GEORGE SAND
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+ FORMAT GRAND IN-18
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+ LES AMOURS DE L'AGE D'OR 1 vol.
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+ ADRIANI 1 --
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+ ANDRÉ 1 --
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+ ANTONIA 1 --
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+ LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ 2 --
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+ CADIO 1 --
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+ LE CHATEAU DES DÉSERTES 1 --
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+ LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE 2 --
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+ LA COMTESSE DE RUDOLSTADT 2 --
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+ LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE 2 --
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+ CONSTANCE VERRIER 1 --
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+ CONSUELO 3 --
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+ LES DAMES VERTES 1 --
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+ LA DANIELLA 2 --
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+ LA DERNIÈRE ALDINI 1 --
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+ LE DERNIER AMOUR 1 --
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+ LE DIABLE AUX CHAMPS 1 --
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+ ELLE ET LUI 1 --
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+ LA FAMILLE DE GERMANDRE 1 --
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+ LA FILLEULE 1 --
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+ FLAVIE 1 --
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+ FRANÇOIS LE CHAMPI 1 --
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+ HISTOIRE DE MA VIE 10 --
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+ UN HIVER A MAJORQUE--SPIRIDION 1 --
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+ L'HOMME DE NEIGE 3 --
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+ HORACE 1 --
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+ INDIANA 1 --
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+ ISIDORA 1 --
+
+ JACQUES 1 --
+
+ JEAN DE LA ROCHE 1 --
+
+ JEAN ZISKA.--GABRIEL 1 --
+
+ JEANNE 1 --
+
+ LAURA 1 --
+
+ LÉLIA.--MÉTELLA.--CORA 2 --
+
+ LETTRES D'UN VOYAGEUR 1 --
+
+ LUCREZIA FLORIANI-LAVINIA 1 --
+
+ MADEMOISELLE LA QUINTINIE 1 --
+
+ MADEMOISELLE MERQUEM 1 --
+
+ LES MAÎTRES MOSAÏSTES 1 --
+
+ LES MAÎTRES SONNEURS 1 --
+
+ LA MARE AU DIABLE 1 --
+
+ LE MARQUIS DE VILLEMER 1 --
+
+ MAUPRAT 1 --
+
+ LE MEUNIER D'ANGIBAULT 1 --
+
+ MONSIEUR SYLVESTRE 1 --
+
+ MONT-REVÊCHE 1 --
+
+ NARCISSE 1 --
+
+ NOUVELLES 1 --
+
+ LA PETITE FADETTE 1 --
+
+ LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE 2 --
+
+ LE PICCININO 2 --
+
+ PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE 1 --
+
+ LE SECRÉTAIRE INTIME 1 --
+
+ SIMON 1 --
+
+ TAMARIS 1 --
+
+ TEVERINO.--LÉONE LÉONI 1 --
+
+ THÉATRE COMPLET 4 --
+
+ THÉATRE DE NOHANT 1 --
+
+ L'USCOQUE 1 --
+
+ VALENTINE 1 --
+
+ VALVÈDRE 1 --
+
+ LA VILLE NOIRE 1 --
+
+Clichy.--Impr. M. LOIGNON, PAUL DUPONT et Cie,
+12, rue du Bac-d'Asnières.
+
+
+
+
+NOTICE
+
+C'est à la suite des néfastes journées de juin 1848, que troublé et
+navré, jusqu'au fond de l'âme, par les orages extérieurs, je
+m'efforçai de retrouver dans la solitude, sinon le calme, au moins la
+foi. Si je faisais profession d'être philosophe, je pourrais croire ou
+prétendre que la foi aux idées entraîne le calme de l'esprit en
+présence des faits désastreux de l'histoire contemporaine: mais il
+n'en est point ainsi pour moi, et j'avoue humblement que la certitude
+d'un avenir providentiel ne saurait fermer l'accès, dans une âme
+d'artiste, à la douleur de traverser un présent obscurci et déchiré
+par la guerre civile.
+
+Pour les hommes d'action qui s'occupent personnellement du fait
+politique, il y a, dans tout parti, dans toute situation, une fièvre
+d'espoir ou d'angoisse, une colère ou une joie, l'enivrement du
+triomphe ou l'indignation de la défaite. Mais pour le pauvre poëte,
+comme pour la femme oisive, qui contemplent les événements sans y
+trouver un intérêt direct et personnel, quel que soit le résultat de
+la lutte, il y a l'horreur profonde du sang versé de part et d'autre,
+et une sorte de désespoir à la vue de cette haine, de ces injures, de
+ces menaces, de ces calomnies qui montent vers le ciel comme un impur
+holocauste, à la suite des convulsions sociales.
+
+Dans ces moments-là, un génie orageux et puissant comme celui du
+Dante, écrit avec ses larmes, avec sa bile, avec ses nerfs, un poëme
+terrible, un drame tout plein de tortures et de gémissements. Il faut
+être trempé comme cette âme de fer et de feu, pour arrêter son
+imagination sur les horreurs d'un enfer symbolique, quand on a sous
+les yeux le douloureux purgatoire de la désolation sur la terre. De
+nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, qui n'est que le
+reflet et l'écho d'une génération assez semblable à lui, éprouve le
+besoin impérieux de détourner la vue et de distraire l'imagination, en
+se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de rêverie. C'est
+son infirmité qui le fait agir ainsi, mais il n'en doit point rougir,
+car c'est aussi son devoir. Dans les temps où le mal vient de ce que
+les hommes se méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste
+est de célébrer la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler
+ainsi aux hommes endurcis ou découragés, que les moeurs pures, les
+sentiments tendres et l'équité primitive, sont ou peuvent être encore
+de ce monde. Les allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux
+passions qui fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux
+vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour
+endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance, que le
+spectacle des maux réels renforcés et rembrunis encore par les
+couleurs de la fiction.
+
+Prêcher l'union quand on s'égorge, c'est crier dans le désert. Il est
+des temps où les âmes sont si agitées qu'elles sont sourdes à toute
+exhortation directe. Depuis ces journées de juin dont les événements
+actuels sont l'inévitable conséquence, l'auteur du conte qu'on va lire
+s'est imposé la tâche d'être _aimable_, dût-il en mourir de chagrin.
+Il a laissé railler ses _bergeries_, comme il avait laissé railler
+tout le reste, sans s'inquiéter des arrêts de certaine critique. Il
+sait qu'il a fait plaisir à ceux qui aiment _cette note-là_, et que
+faire plaisir à ceux qui souffrent du même mal que lui, à savoir
+l'horreur de la haine et des vengeances, c'est leur faire tout le bien
+qu'ils peuvent accepter: bien fugitif, soulagement passager, il est
+vrai, mais plus réel qu'une déclamation passionnée, et plus saisissant
+qu'une démonstration classique.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 21 décembre 1851.
+
+
+
+
+LA PETITE FADETTE
+
+
+
+
+I.
+
+
+Le père Barbeau de la Cosse n'était pas mal dans ses affaires, à
+preuve qu'il était du conseil municipal de sa commune. Il avait deux
+champs qui lui donnaient la nourriture de sa famille, et du profit
+par-dessus le marché. Il cueillait dans ses prés du foin à pleins
+charrois, et, sauf celui qui était au bord du ruisseau, et qui était
+un peu ennuyé par le jonc, c'était du fourrage connu dans l'endroit
+pour être de première qualité.
+
+La maison du père Barbeau était bien bâtie, couverte en tuile, établie
+en bon air sur la côte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de
+six journaux. Enfin il avait, derrière sa grange, un beau verger, que
+nous appelons chez nous une ouche, où le fruit abondait tant en prunes
+qu'en guignes, en poires et en cormes. Mêmement les noyers de ses
+bordures étaient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux
+entours.
+
+Le père Barbeau était un homme de bon courage, pas méchant, et
+très-porté pour sa famille, sans être injuste à ses voisins et
+paroissiens.
+
+Il avait déjà trois enfants, quand la mère Barbeau, voyant sans doute
+qu'elle avait assez de bien pour cinq, et qu'il fallait se dépêcher,
+parce que l'âge lui venait, s'avisa de lui en donner deux à la fois,
+deux beaux garçons; et, comme ils étaient si pareils qu'on ne pouvait
+presque pas les distinguer l'un de l'autre, on reconnut bien vite que
+c'étaient deux bessons, c'est-à-dire deux jumeaux d'une parfaite
+ressemblance.
+
+La mère Sagette, qui les reçut dans son tablier comme ils venaient au
+monde, n'oublia pas de faire au premier né une petite croix sur le
+bras avec son aiguille, parce que, disait-elle, un bout de ruban ou un
+collier peut se confondre et faire perdre le droit d'aînesse. Quand
+l'enfant sera plus fort, dit-elle, il faudra lui faire une marque qui
+ne puisse jamais s'effacer; à quoi l'on ne manqua pas. L'aîné fut
+nommé Sylvain, dont on fit bientôt Sylvinet, pour le distinguer de son
+frère aîné, qui lui avait servi de parrain; et le cadet fut appelé
+Landry, nom qu'il garda comme il l'avait reçu au baptême, parce que
+son oncle, qui était son parrain, avait gardé de son jeune âge la
+coutume d'être appelé Landriche.
+
+Le père Barbeau fut un peu étonné, quand il revint du marché, de voir
+deux petites têtes dans le berceau. «Oh! oh! fit-il, voilà un berceau
+qui est trop étroit. Demain matin, il me faudra l'agrandir.» Il était
+un peu menuisier de ses mains, sans avoir appris, et il avait fait la
+moitié de ses meubles. Il ne s'étonna pas autrement et alla soigner sa
+femme, qui but un grand verre de vin chaud, et ne s'en porta que
+mieux.--Tu travailles si bien, ma femme, lui dit-il, que ça doit me
+donner du courage. Voilà deux enfants de plus à nourrir, dont nous
+n'avions pas absolument besoin; ça veut dire qu'il ne faut pas que je
+me repose de cultiver nos terres et d'élever nos bestiaux. Sois
+tranquille; on travaillera; mais ne m'en donne pas trois la prochaine
+fois, car ça serait trop.
+
+La mère Barbeau se prit à pleurer, dont le père Barbeau se mit fort
+en peine.--Bellement, bellement, dit-il, il ne faut te chagriner, ma
+bonne femme. Ce n'est pas par manière de reproche que je t'ai dit
+cela, mais par manière de remercîment, bien au contraire. Ces deux
+enfants-là sont beaux et bien faits; ils n'ont point de défauts sur le
+corps, et j'en suis content.
+
+--Alas! mon Dieu, dit la femme, je sais bien que vous ne me les
+reprochez pas, notre maître; mais moi j'ai du souci, parce qu'on m'a
+dit qu'il n'y avait rien de plus chanceux et de plus malaisé à élever
+que des bessons. Ils se font tort l'un à l'autre, et, presque
+toujours, il faut qu'un des deux périsse pour que l'autre se porte
+bien.
+
+--Oui-da! dit le père: est-ce la vérité? Tant qu'à moi, ce sont les
+premiers bessons que je vois. Le cas n'est point fréquent. Mais voici
+la mère Sagette qui a de la connaissance là-dessus, et qui va nous
+dire ce qui en est.
+
+La mère Sagette étant appelée, répondit:--Fiez-vous à moi: ces deux
+bessons-là vivront bel et bien, et ne seront pas plus malades que
+d'autres enfants. Il y a cinquante ans que je fais le métier de
+sage-femme, et que je vois naître, vivre, ou mourir tous les enfants
+du canton. Ce n'est donc pas la première fois que je reçois des
+jumeaux. D'abord, la ressemblance ne fait rien à leur santé. Il y en a
+qui ne se ressemblent pas plus que vous et moi, et souvent il arrive
+que l'un est fort et l'autre faible; ce qui fait que l'un vit et que
+l'autre meurt; mais regardez les vôtres, ils sont chacun aussi beau et
+aussi bien corporé que s'il était fils unique. Ils ne se sont donc pas
+fait dommage l'un à l'autre dans le sein de leur mère; ils sont venus
+à bien tous les deux sans trop la faire souffrir et sans souffrir
+eux-mêmes. Ils sont jolis à merveille et ne demandent qu'à vivre.
+Consolez-vous donc, mère Barbeau, ça vous sera un plaisir de les voir
+grandir; et, s'ils continuent, il n'y aura guère que vous et ceux qui
+les verront tous les jours qui pourrez faire entre eux une différence;
+car je n'ai jamais vu deux bessons si pareils. On dirait deux petits
+perdreaux sortant de l'oeuf; c'est si gentil et si semblable, qu'il
+n'y a que la mère-perdrix qui les reconnaisse.
+
+--A la bonne heure! fit le père Barbeau en se grattant la tête; mais
+j'ai ouï dire que les bessons prenaient tant d'amitié l'un pour
+l'autre, que quand ils se quittaient ils ne pouvaient plus vivre, et
+qu'un des deux, tout au moins, se laissait consumer par le chagrin,
+jusqu'à en mourir.
+
+--C'est la vraie vérité, dit la mère Sagette; mais écoutez ce qu'une
+femme d'expérience va vous dire. Ne le mettez pas en oubliance; car,
+dans le temps où vos enfants seront en âge de vous quitter, je ne
+serai peut-être plus de ce monde pour vous conseiller. Faites
+attention, dès que vos bessons commenceront à se reconnaître, de ne
+pas les laisser toujours ensemble. Emmenez l'un au travail pendant que
+l'autre gardera la maison. Quand l'un ira pêcher, envoyez l'autre à la
+chasse; quand l'un gardera les moutons, que l'autre aille voir les
+boeufs au pacage; quand vous donnerez à l'un du vin à boire, donnez
+à l'autre un verre d'eau, et réciproquement. Ne les grondez point ou
+ne les corrigez point tous les deux en même temps; ne les habillez pas
+de même; quand l'un aura un chapeau, que l'autre ait une casquette, et
+que surtout leurs blouses ne soient pas du même bleu. Enfin, par tous
+les moyens que vous pourrez imaginer, empêchez-les de se confondre
+l'un avec l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de
+l'autre. Ce que je vous dis là, j'ai grand peur que vous ne le
+mettiez dans l'oreille du chat; mais si vous ne le faites pas, vous
+vous en repentirez grandement un jour.
+
+La mère Sagette parlait d'or et on la crut. On lui promit de faire
+comme elle disait, et on lui fit un beau présent avant de la renvoyer.
+Puis, comme elle avait bien recommandé que les bessons ne fussent
+point nourris du même lait, on s'enquit vitement d'une nourrice.
+
+Mais il ne s'en trouva point dans l'endroit. La mère Barbeau, qui
+n'avait pas compté sur deux enfants, et qui avait nourri elle-même
+tous les autres, n'avait pas pris ses précautions à l'avance. Il
+fallut que le père Barbeau partît pour chercher cette nourrice dans
+les environs; et pendant ce temps, comme la mère ne pouvait pas
+laisser pâtir ses petits, elle leur donna le sein à l'un comme à
+l'autre.
+
+Les gens de chez nous ne se décident pas vite, et, quelque riche qu'on
+soit, il faut toujours un peu marchander. On savait que les Barbeau
+avaient de quoi payer, et on pensait que la mère, qui n'était plus de
+la première jeunesse, ne pourrait point garder deux nourrissons sans
+s'épuiser. Toutes les nourrices que le père Barbeau put trouver lui
+demandèrent donc 18 livres par mois, ni plus ni moins qu'à un
+bourgeois.
+
+Le père Barbeau n'aurait voulu donner que 12 ou 15 livres, estimant
+que c'était beaucoup pour un paysan. Il courut de tous les côtés et
+disputa un peu sans rien conclure. L'affaire ne pressait pas beaucoup;
+car deux enfants si petits ne pouvaient pas fatiguer la mère, et ils
+étaient si bien portants, si tranquilles, si peu braillards l'un et
+l'autre, qu'ils ne faisaient presque pas plus d'embarras qu'un seul
+dans la maison. Quand l'un dormait, l'autre dormait aussi. Le père
+avait arrangé le berceau, et quand ils pleuraient tous deux à la fois,
+on les berçait et on les apaisait en même temps.
+
+Enfin le père Barbeau fit un arrangement avec une nourrice pour 15
+livres, et il ne se tenait plus qu'à cent sous d'épingles, lorsque sa
+femme lui dit:--Bah! notre maître, je ne vois pas pourquoi nous allons
+dépenser 180 ou 200 livres par an, comme si nous étions des messieurs
+et dames, et comme si j'étais hors d'âge pour nourrir mes enfants.
+J'ai plus de lait qu'il n'en faut pour cela. Ils ont déjà un mois, nos
+garçons, et voyez s'ils ne sont pas en bon état! La Merlaude que vous
+voulez donner pour nourrice à un des deux n'est pas moitié si forte et
+si saine que moi: son lait a déjà dix-huit mois, et ce n'est pas ce
+qu'il faut à un enfant si jeune. La Sagette nous a dit de ne pas
+nourrir nos bessons du même lait, pour les empêcher de prendre trop
+d'amitié l'un pour l'autre, c'est vrai qu'elle l'a dit; mais
+n'a-t-elle pas dit aussi qu'il fallait les soigner également bien,
+parce que, après tout, les bessons n'ont pas la vie tout à fait aussi
+forte que les autres enfants? J'aime mieux que les nôtres s'aiment
+trop, que s'il faut sacrifier l'un à l'autre. Et puis, lequel des deux
+mettrons-nous en nourrice? Je vous confesse que j'aurais autant de
+chagrin à me séparer de l'un comme de l'autre. Je peux dire que j'ai
+bien aimé tous mes enfants, mais, je ne sais comment la chose se fait,
+m'est avis que ceux-ci sont encore les plus mignons et les plus
+gentils que j'aie portés dans mes bras. J'ai pour eux un je ne sais
+quoi qui me fait toujours craindre de les perdre. Je vous en prie, mon
+mari, ne pensez plus à cette nourrice; nous ferons pour le reste tout
+ce que la Sagette a recommandé. Comment voulez-vous que des enfants à
+la mamelle se prennent de trop grande amitié, quand c'est tout au
+plus s'ils connaîtront leurs mains d'avec leurs pieds quand ils seront
+en sevrage?
+
+--Ce que tu dis là n'est pas faux, ma femme, répondit le père Barbeau
+en regardant sa femme, qui était encore fraîche et forte comme on en
+voit peu; mais si, pourtant, à mesure que ces enfants grossiront, ta
+santé venait à dépérir?
+
+--N'ayez peur, dit la Barbeaude, je me sens d'aussi bon appétit que si
+j'avais quinze ans; et d'ailleurs, si je sentais que je m'épuise, je
+vous promets que je ne vous le cacherais pas, et il serait toujours
+temps de mettre un de ces pauvres enfants hors de chez nous.
+
+Le père Barbeau se rendit, d'autant plus qu'il aimait bien autant ne
+pas faire de dépense inutile. La mère Barbeau nourrit ses bessons sans
+se plaindre et sans souffrir, et même elle était d'un si beau naturel
+que, deux ans après le sevrage de ses petits, elle mit au monde une
+jolie petite fille qui eut nom Nanette, et qu'elle nourrit aussi
+elle-même. Mais c'était un peu trop, et elle eût eu peine à en venir à
+bout, si sa fille aînée, qui était à son premier enfant, ne l'eût
+soulagée de temps en temps, en donnant le sein à sa petite soeur.
+
+De cette manière, toute la famille grandit et grouilla bientôt au
+soleil, les petits oncles et les petites tantes avec les petits neveux
+et les petites nièces, qui n'avaient pas à se reprocher d'être
+beaucoup plus turbulents ou plus raisonnables les uns que les autres.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Les bessons croissaient à plaisir sans être malades plus que d'autres
+enfants, et mêmement ils avaient le tempérament si doux et si bien
+façonné qu'on eût dit qu'ils ne souffraient point de leurs dents ni de
+leur croît, autant que le reste du petit monde.
+
+Ils étaient blonds et restèrent blonds toute leur vie. Ils avaient
+tout à fait bonne mine, de grands yeux bleus, les épaules bien
+avalées, le corps droit et bien planté, plus de taille et de hardiesse
+que tous ceux de leur âge, et tous les gens des alentours qui
+passaient par le bourg de Cosse, s'arrêtaient pour les regarder, pour
+s'émerveiller de leur retirance, et chacun s'en allait disant:--C'est
+tout de même une jolie paire de gars.
+
+Cela fut cause que, de bonne heure, les bessons s'accoutumèrent à
+être examinés et questionnés, et à ne point devenir honteux et sots en
+grandissant. Ils étaient à leur aise avec tout le monde, et, au lieu
+de se cacher derrière les buissons, comme font les enfants de chez
+nous quand ils aperçoivent un étranger, ils affrontaient le premier
+venu, mais toujours très-honnêtement, et répondaient à tout ce qu'on
+leur demandait, sans baisser la tête et sans se faire prier. Au
+premier moment, on ne faisait point entre eux de différence et on
+croyait voir un oeuf et un oeuf. Mais, quand on les avait observés
+un quart d'heure, on voyait que Landry était une miette plus grand et
+plus fort, qu'il avait le cheveu un peu plus épais, le nez plus fort
+et l'oeil plus vif. Il avait aussi le front plus large et l'air plus
+décidé, et mêmement un signe que son frère avait à la joue droite, il
+l'avait à la joue gauche et beaucoup plus marqué. Les gens de
+l'endroit les reconnaissaient donc bien; mais cependant il leur
+fallait un petit moment, et, à la tombée de la nuit ou à une petite
+distance, ils s'y trompaient quasi tous, d'autant plus que les bessons
+avaient la voix toute pareille, et que, comme ils savaient bien qu'on
+pouvait les confondre, ils répondaient au nom l'un de l'autre sans se
+donner la peine de vous avertir de la méprise. Le père Barbeau
+lui-même s'y embrouillait quelquefois. Il n'y avait, ainsi que la
+Sagette l'avait annoncé, que la mère qui ne s'y embrouillât jamais,
+fût-ce à la grande nuit, ou du plus loin qu'elle pouvait les voir
+venir ou les entendre parler.
+
+En fait, l'un valait l'autre, et si Landry avait une idée de gaieté et
+de courage de plus que son aîné, Sylvinet était si amiteux et si fin
+d'esprit qu'on ne pouvait pas l'aimer moins que son cadet. On pensa
+bien, pendant trois mois, à les empêcher de trop s'accoutumer l'un à
+l'autre. Trois mois, c'est beaucoup, en campagne, pour observer une
+chose contre la coutume. Mais, d'un côté, on ne voyait point que cela
+fît grand effet; d'autre part, M. le curé avait dit que la mère
+Sagette était une radoteuse et que ce que le bon Dieu avait mis dans
+les lois de la nature ne pouvait être défait par les hommes. Si bien
+qu'on oublia peu à peu tout ce qu'on s'était promis de faire. La
+première fois qu'on leur ôta leur fourreau pour les conduire à la
+messe en culottes, ils furent habillés du même drap, car ce fut un
+jupon de leur mère qui servit pour les deux habillements, et la façon
+fut la même, le tailleur de la paroisse n'en connaissant point deux.
+
+Quand l'âge leur vint, on remarqua qu'ils avaient le même goût pour la
+couleur, et quand leur tante Rosette voulut leur faire cadeau à chacun
+d'une cravate, à la nouvelle année, ils choisirent tous deux la même
+cravate lilas au mercier colporteur qui promenait sa marchandise de
+porte en porte sur le dos de son cheval percheron. La tante leur
+demanda si c'était pour l'idée qu'ils avaient d'être toujours habillés
+l'un comme l'autre. Mais les bessons n'en cherchaient pas si long;
+Sylvinet répondit que c'était la plus jolie couleur et le plus joli
+dessin de cravate qu'il y eût dans tout le ballot du mercier, et de
+suite Landry assura que toutes les autres cravates étaient vilaines.
+
+--Et la couleur de mon cheval, dit le marchand en souriant, comment la
+trouvez-vous?
+
+--Bien laide, dit Landry. Il ressemble à une vieille pie.
+
+--Tout à fait laide, dit Sylvinet. C'est absolument une pie mal
+plumée.
+
+--Vous voyez bien, dit le mercier à la tante, d'un air judicieux, que
+ces enfants-là ont la même vue. Si l'un voit jaune ce qui est rouge,
+aussitôt l'autre verra rouge ce qui est jaune, et il ne faut pas les
+contrarier là-dessus, car on dit que quand on veut empêcher les
+bessons de se considérer comme les deux empreintes d'un même dessin,
+ils deviennent idiots et ne savent plus du tout ce qu'ils disent.--Le
+mercier disait cela parce que ses cravates lilas étaient mauvais teint
+et qu'il avait envie d'en vendre deux à la fois.
+
+Par la suite du temps, tout alla de même, et les bessons furent
+habillés si pareillement, qu'on avait encore plus souvent lieu de les
+confondre, et soit par malice d'enfant, soit par la force de cette loi
+de nature que le curé croyait impossible à défaire, quand l'un avait
+cassé le bout de son sabot, bien vite l'autre écornait le sien du même
+pied; quand l'un déchirait sa veste ou sa casquette, sans tarder,
+l'autre imitait si bien la déchirure, qu'on aurait dit que le même
+accident l'avait occasionnée: et puis, mes bessons de rire et de
+prendre un air sournoisement innocent quand on leur demandait compte
+de la chose.
+
+Bonheur ou malheur, cette amitié-là augmentait toujours avec l'âge, et
+le jour où ils surent raisonner un peu, ces enfants se dirent qu'ils
+ne pouvaient pas s'amuser avec d'autres enfants quand un des deux ne
+s'y trouvait pas; et le père ayant essayé d'en garder un toute la
+journée avec lui, tandis que l'autre restait avec la mère, tous les
+deux furent si tristes, si pâles et si lâches au travail, qu'on les
+crut malades. Et puis quand ils se retrouvèrent le soir, ils s'en
+allèrent tous deux par les chemins, se tenant par la main et ne
+voulant plus rentrer, tant ils avaient d'aise d'être ensemble, et
+aussi parce qu'ils boudaient un peu leurs parents de leur avoir fait
+ce chagrin-là. On n'essaya plus guère de recommencer, car il faut dire
+que le père et la mère, mêmement les oncles et les tantes, les frères
+et les soeurs, avaient pour les bessons une amitié qui tournait un
+peu en faiblesse. Ils en étaient fiers, à force d'en recevoir des
+compliments, et aussi parce que c'était, de vrai, deux enfants qui
+n'étaient ni laids, ni sots, ni méchants. De temps en temps, le père
+Barbeau s'inquiétait bien un peu de ce que deviendrait cette
+accoutumance d'être toujours ensemble quand ils seraient en âge
+d'homme, et se remémorant les paroles de la Sagette, il essayait de
+les taquiner pour les rendre jaloux l'un de l'autre. S'ils faisaient
+une petite faute, il tirait les oreilles de Sylvinet par exemple,
+disant à Landry: Pour cette fois, je te pardonne à toi, parce que tu
+es ordinairement le plus raisonnable. Mais cela consolait Sylvinet
+d'avoir chaud aux oreilles, de voir qu'on avait épargné son frère, et
+Landry pleurait comme si c'était lui qui avait reçu la correction. On
+tenta aussi de donner, à l'un seulement, quelque chose dont tous deux
+avaient envie; mais tout aussitôt, si c'était chose bonne à manger,
+ils partageaient; ou si c'était toute autre amusette ou épelette à
+leur usage, ils le mettaient en commun, ou se le donnaient et
+redonnaient l'un à l'autre, sans distinction du tien et du mien.
+Faisait-on à l'un un compliment de sa conduite, en ayant l'air de ne
+pas rendre justice à l'autre, cet autre était content et fier de voir
+encourager et caresser son besson, et se mettait à le flatter et à le
+caresser aussi. Enfin, c'était peine perdue que de vouloir les diviser
+d'esprit ou de corps, et comme on n'aime guère à contrarier des
+enfants qu'on chérit, même quand c'est pour leur bien, on laissa vite
+aller les choses comme Dieu voulut; ou bien on se fit de ces petites
+picoteries un jeu dont les deux bessons n'étaient point dupes. Ils
+étaient fort malins, et quelquefois, pour qu'on les laissât
+tranquilles, ils faisaient mine de se disputer et de se battre; mais
+ce n'était qu'un amusement de leur part, et ils n'avaient garde, en se
+roulant l'un sur l'autre, de se faire le moindre mal; si quelque
+badaud s'étonnait de les voir en bisbille, ils se cachaient pour rire
+de lui, et on les entendait babiller et chantonner ensemble comme deux
+merles dans une branche.
+
+Malgré cette grande ressemblance et cette grande inclination, Dieu,
+qui n'a rien fait d'absolument pareil dans le ciel et sur la terre,
+voulut qu'ils eussent un sort bien différent, et c'est alors qu'on vit
+que c'étaient deux créatures séparées dans l'idée du bon Dieu, et
+différentes dans leur propre tempérament.
+
+On ne vit la chose qu'à l'essai, et cet essai arriva après qu'ils
+eurent fait ensemble leur première communion. La famille du père
+Barbeau augmentait, grâce à ses deux filles aînées qui ne chômaient
+pas de mettre de beaux enfants au monde. Son fils aîné, Martin, un
+beau et brave garçon, était au service; ses gendres travaillaient
+bien, mais l'ouvrage n'abondait pas toujours. Nous avons eu, dans nos
+pays, une suite de mauvaises années, tant pour les vimaires du temps
+que pour les embarras du commerce, qui ont délogé plus d'écus de la
+poche des gens de campagne qu'elles n'y en ont fait rentrer. Si bien
+que le père Barbeau n'était pas assez riche pour garder tout son monde
+avec lui, et il fallait bien songer à mettre ses bessons en condition
+chez les autres. Le père Caillaud, de la Priche, lui offrit d'en
+prendre un pour toucher ses boeufs, parce qu'il avait un fort
+domaine à faire valoir, et que tous ses garçons étaient trop grands ou
+trop jeunes pour cette besogne-là. La mère Barbeau eut grand'peur et
+grand chagrin quand son mari lui en parla pour la première fois. On
+eût dit qu'elle n'avait jamais prévu que la chose dût arriver à ses
+bessons, et pourtant elle s'en était inquiétée leur vie durant; mais,
+comme elle était grandement soumise à son mari, elle ne sut que dire.
+Le père avait bien du souci aussi pour son compte, et il prépara la
+chose de loin. D'abord les deux bessons pleurèrent et passèrent trois
+jours à travers bois et prés, sans qu'on les vît, sauf à l'heure des
+repas. Ils ne disaient mot à leurs parents, et quand on leur demandait
+s'ils avaient pensé à se soumettre, ils ne répondaient rien, mais ils
+raisonnaient beaucoup quand ils étaient ensemble.
+
+Le premier jour ils ne surent que se lamenter tous deux, et se tenir
+par les bras comme s'ils avaient crainte qu'on ne vînt les séparer par
+force. Mais le père Barbeau ne l'eût point fait. Il avait la sagesse
+d'un paysan, qui est faite moitié de patience et moitié de confiance
+dans l'effet du temps. Aussi le lendemain, les bessons voyant qu'on ne
+les taboulait point, et que l'on comptait que la raison leur
+viendrait, se trouvèrent-ils plus effrayés de la volonté paternelle
+qu'ils ne l'eussent été par menaces et châtiments.--Il faudra pourtant
+bien nous y ranger, dit Landry, et c'est à savoir lequel de nous s'en
+ira; car on nous a laissé le choix, et le père Caillaud a dit qu'il ne
+pouvait pas nous prendre tous les deux.
+
+--Qu'est-ce que ça me fait que je parte ou que je reste, dit Sylvinet,
+puisqu'il faut que nous nous quittions? Je ne pense seulement pas à
+l'affaire d'aller vivre ailleurs; si j'y allais avec toi, je me
+désaccoutumerais bien de la maison.
+
+--Ça se dit comme ça, reprit Landry, et pourtant celui qui restera
+avec nos parents aura plus de consolation et moins d'ennui que celui
+qui ne verra plus ni son besson, ni son père, ni sa mère, ni son
+jardin, ni ses bêtes, ni tout ce qui a coutume de lui faire plaisir.
+
+Landry disait cela d'un air assez résolu; mais Sylvinet se remit à
+pleurer; car il n'avait pas autant de résolution que son frère, et
+l'idée de tout perdre et de tout quitter à la fois lui fit tant de
+peine qu'il ne pouvait plus s'arrêter dans ses larmes.
+
+Landry pleurait aussi, mais pas autant, et pas de la même manière; car
+il pensait toujours à prendre pour lui le plus gros de la peine, et il
+voulait voir ce que son frère en pouvait supporter, afin de lui
+épargner tout le reste. Il connut bien que Sylvinet avait plus peur
+que lui d'aller habiter un endroit étranger et de se donner à une
+famille autre que la sienne.
+
+--Tiens, frère, lui dit-il, si nous pouvons nous décider à la
+séparation, mieux vaut que je m'en aille. Tu sais bien que je suis un
+peu plus fort que toi et que quand nous sommes malades, ce qui arrive
+presque toujours en même temps, la fièvre se met plus fort après toi
+qu'après moi. On dit que nous mourrons peut-être si l'on nous sépare.
+Moi je ne crois pas que je mourrai; mais je ne répondrais pas de toi,
+et c'est pour cela que j'aime mieux te savoir avec notre mère, qui te
+consolera et te soignera. De fait, si l'on fait chez nous une
+différence entre nous deux, ce qui ne paraît guère, je crois bien que
+c'est toi qui es le plus chéri, et je sais que tu es le plus mignon et
+le plus amiteux. Reste donc, moi je partirai. Nous ne serons pas loin
+l'un de l'autre. Les terres du père Caillaud touchent les nôtres, et
+nous nous verrons tous les jours. Moi j'aime la peine et ça me
+distraira, et comme je cours mieux que toi, je viendrai plus vite te
+trouver aussitôt que j'aurai fini ma journée. Toi, n'ayant pas
+grand'chose à faire, tu viendras en te promenant me voir à mon
+ouvrage. Je serai bien moins inquiet à ton sujet que si tu étais
+dehors et moi dedans la maison. Par ainsi, je te demande d'y rester.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Sylvinet ne voulut point entendre à cela; quoiqu'il eût le coeur
+plus tendre que Landry pour son père, sa mère et sa petite Nanette, il
+s'effrayait de laisser l'endosse à son cher besson.
+
+Quand ils eurent bien discuté, ils tirèrent à la courtepaille et le
+sort tomba sur Landry. Sylvinet ne fut pas content de l'épreuve et
+voulut tenter à pile ou face avec un gros sou. Face tomba trois fois
+pour lui, c'était toujours à Landry de partir.
+
+--Tu vois bien que le sort le veut, dit Landry, et tu sais qu'il ne
+faut pas contrarier le sort.
+
+Le troisième jour, Sylvinet pleura bien encore, mais Landry ne pleura
+presque plus. La première idée du départ lui avait fait peut-être une
+plus grosse peine qu'à son frère, parce qu'il avait mieux senti son
+courage et qu'il ne s'était pas endormi sur l'impossibilité de
+résister à ses parents; mais, à force de penser à son mal, il l'avait
+plus vite usé, et il s'était fait beaucoup de raisonnements, tandis
+qu'à force de se désoler, Sylvinet n'avait pas eu le courage de se
+raisonner: si bien que Landry était tout décidé à partir, que Sylvinet
+ne l'était point encore à le voir s'en aller.
+
+Et puis Landry avait un peu plus d'amour-propre que son frère. On leur
+avait tant dit qu'ils ne seraient jamais qu'une moitié d'homme s'ils
+ne s'habituaient pas à se quitter, que Landry, qui commençait à sentir
+l'orgueil de ses quatorze ans, avait envie de montrer qu'il n'était
+plus un enfant. Il avait toujours été le premier à persuader et à
+entraîner son frère, depuis la première fois qu'ils avaient été
+chercher un nid au faîte d'un arbre, jusqu'au jour où ils se
+trouvaient. Il réussit donc encore cette fois-là à le tranquilliser,
+et, le soir, en rentrant à la maison, il déclara à son père que son
+frère et lui se rangeaient au devoir, qu'ils avaient tiré au sort, et
+que c'était à lui, Landry, d'aller toucher les grands boeufs de la
+Priche.
+
+Le père Barbeau prit ses deux bessons sur un de ses genoux, quoiqu'ils
+fussent déjà grands et forts, et il leur parla ainsi:
+
+--Mes enfants, vous voilà en âge de raison, je le connais à votre
+soumission et j'en suis content. Souvenez-vous que quand les enfants
+font plaisir à leurs père et mère, ils font plaisir au grand Dieu du
+ciel qui les en récompense un jour ou l'autre. Je ne veux pas savoir
+lequel de vous deux s'est soumis le premier. Mais Dieu le sait, et il
+bénira celui-là pour avoir bien parlé, comme il bénira aussi l'autre
+pour avoir bien écouté.
+
+Là-dessus il conduisit ses bessons auprès de leur mère pour qu'elle
+leur fît son compliment; mais la mère Barbeau eut tant de peine à se
+retenir de pleurer, qu'elle ne put rien leur dire et se contenta de
+les embrasser.
+
+Le père Barbeau, qui n'était pas un maladroit, savait bien lequel des
+deux avait le plus de courage et lequel avait le plus d'attache. Il ne
+voulut point laisser froidir la bonne volonté de Sylvinet, car il
+voyait que Landry était tout décidé pour lui-même, et qu'une seule
+chose, le chagrin de son frère, pouvait le faire broncher. Il éveilla
+donc Landry avant le jour, en ayant bien soin de ne pas secouer son
+aîné, qui dormait à côté de lui.
+
+--Allons, petit, lui dit-il tout bas, il nous faut partir pour la
+Priche avant que ta mère te voye, car tu sais qu'elle a du chagrin, et
+il faut lui épargner les adieux. Je vas te conduire chez ton nouveau
+maître et porter ton paquet.
+
+--Ne dirai-je pas adieu à mon frère? demanda Landry. Il m'en voudra si
+je le quitte sans l'avertir.
+
+--Si ton frère s'éveille et te voit partir, il pleurera, il réveillera
+votre mère, et votre mère pleurera encore plus fort, à cause de votre
+chagrin. Allons, Landry, tu es un garçon de grand coeur, et tu ne
+voudrais pas rendre ta mère malade. Fais ton devoir tout entier, mon
+enfant; pars sans faire semblant de rien. Pas plus tard que ce soir,
+je te conduirai ton frère, et comme c'est demain dimanche, tu viendras
+voir ta mère sur le jour.
+
+Landry obéit bravement et passa la porte de la maison sans regarder
+derrière lui. La mère Barbeau n'était pas si bien endormie ni si
+tranquille qu'elle n'eût entendu tout ce que son homme disait à
+Landry. La pauvre femme, sentant la raison de son mari, ne bougea et
+se contenta d'écarter un peu son rideau pour voir sortir Landry. Elle
+eut le coeur si gros qu'elle se jeta à bas du lit pour aller
+l'embrasser, mais elle s'arrêta quand elle fut devant le lit des
+bessons, où Sylvinet dormait encore à pleins yeux. Le pauvre garçon
+avait tant pleuré depuis trois jours et quasi trois nuits, qu'il était
+vanné par la fatigue, et même il se sentait d'un peu de fièvre, car il
+se tournait et retournait sur son coussin, envoyant de gros soupirs et
+gémissant sans pouvoir se réveiller.
+
+Alors la mère Barbeau, voyant et avisant le seul de ses bessons qui
+lui restât, ne put pas s'empêcher de se dire que c'était celui qu'elle
+eût vu partir avec le plus de peine. Il est bien vrai qu'il était le
+plus sensible des deux, soit qu'il eût le tempérament moins fort, soit
+que Dieu, dans sa loi de nature, ait écrit que de deux personnes qui
+s'aiment, soit d'amour, soit d'amitié, il y en a toujours une qui doit
+donner son coeur plus que l'autre. Le père Barbeau avait un brin de
+préférence pour Landry, parce qu'il faisait cas du travail et du
+courage plus que des caresses et des attentions. Mais la mère avait ce
+brin de préférence pour le plus gracieux et le plus câlin, qui était
+Sylvinet.
+
+La voilà donc qui se prend à regarder son pauvre gars, tout pâle et
+tout défait, et qui se dit que ce serait grand'pitié de le mettre déjà
+en condition; que son Landry a plus d'étoffe pour endurer la peine, et
+que d'ailleurs l'amitié pour son besson et pour sa mère ne le foule
+pas au point de le mettre en danger de maladie. C'est un enfant qui a
+une grande idée de son devoir, pensait-elle; mais tout de même, s'il
+n'avait pas le coeur un peu dur, il ne serait pas parti comme ça
+sans barguigner, sans tourner la tête et sans verser une pauvre larme.
+Il n'aurait pas eu la force de faire deux pas sans se jeter sur ses
+genoux pour demander courage au bon Dieu, et il se serait approché de
+mon lit, où je faisais la frime de dormir, tant seulement pour me
+regarder et pour embrasser le bout de mon rideau. Mon Landry est bien
+un véritable garçon. Ça ne demande qu'à vivre, à remuer, à travailler
+et à changer de place. Mais celui-ci a le coeur d'une fille; c'est
+si tendre et si doux qu'on ne peut pas s'empêcher d'aimer ça comme ses
+yeux.
+
+Ainsi devisait en elle-même la mère Barbeau tout en retournant à son
+lit, où elle ne se rendormit point, tandis que le père Barbeau
+emmenait Landry à travers prés et pacages du côté de la Priche. Quand
+ils furent sur une petite hauteur, d'où l'on ne voit plus les
+bâtiments de la Cosse aussitôt qu'on se met à la descendre, Landry
+s'arrêta et se retourna. Le coeur lui enfla, et il s'assit sur la
+fougère, ne pouvant faire un pas de plus. Son père fit mine de ne
+point s'en apercevoir et de continuer à marcher. Au bout d'un petit
+moment, il l'appela bien doucement en lui disant:
+
+--Voilà qu'il fait jour, mon Landry; dégageons-nous si nous voulons
+arriver avant le soleil levé.
+
+Landry se releva, et comme il s'était juré de ne point pleurer devant
+son père, il rentra ses larmes qui lui venaient dans les yeux grosses
+comme des pois. Il fit comme s'il avait laissé tomber son couteau de
+sa poche, et il arriva à la Priche sans avoir montré sa peine, qui
+pourtant n'était pas mince.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Le père Caillaud, voyant que des deux bessons on lui amenait le plus
+fort et le plus diligent, fut tout aise de le recevoir. Il savait bien
+que cela n'avait pas dû se décider sans chagrin, et comme c'était un
+brave homme et un bon voisin, fort ami du père Barbeau, il fit de son
+mieux pour flatter et encourager le jeune gars. Il lui fit donner
+vitement la soupe et un pichet de vin pour lui remettre le coeur,
+car il était aisé de voir que le chagrin y était. Il le mena ensuite
+avec lui pour lier les boeufs, et il lui fit connaître la manière
+dont il s'y prenait. De fait, Landry n'était pas novice dans cette
+besogne-là; car son père avait une jolie paire de boeufs, qu'il
+avait souvent ajustés et conduits à merveille. Aussitôt que l'enfant
+vit les grands boeufs du père Caillaud, qui étaient les mieux tenus,
+les mieux nourris et les plus forts de race de tout le pays, il se
+sentit chatouillé dans son orgueil d'avoir une si belle aumaille au
+bout de son aiguillon. Et puis il était content de montrer qu'il
+n'était ni maladroit ni lâche, et qu'on n'avait rien de nouveau à lui
+apprendre. Son père ne manqua pas de le faire valoir, et quand le
+moment fut venu de partir pour les champs, tous les enfants du père
+Caillaud, garçons et filles, grands et petits, vinrent embrasser le
+besson, et la plus jeune des filles lui attacha une branchée de fleurs
+avec des rubans à son chapeau, parce que c'était son premier jour de
+service et comme un jour de fête pour la famille qui le recevait.
+Avant de le quitter, son père lui fit une admonestation en présence de
+son nouveau maître, lui commandant de le contenter en toutes choses et
+d'avoir soin de son bétail comme si c'était son bien propre.
+
+Là-dessus, Landry ayant promis de faire de son mieux, s'en alla au
+labourage, où il fit bonne contenance et bon office tout le jour, et
+d'où il revint ayant grand appétit; car c'était la première fois qu'il
+travaillait aussi rude, et un peu de fatigue est un souverain remède
+contre le chagrin.
+
+Mais ce fut plus malaisé à passer pour le pauvre Sylvinet, à la
+Bessonnière: car il faut vous dire que la maison et la propriété du
+père Barbeau, situées au bourg de la Cosse, avaient pris ce nom-là
+depuis la naissance des deux enfants, et à cause que, peu de temps
+après, une servante de la maison avait mis au monde une paire de
+bessonnes qui n'avaient point vécu. Or, comme les paysans sont grands
+donneurs de sornettes et sobriquets, la maison et la terre avaient
+reçu le nom de Bessonnière; et partout où se montraient Sylvinet et
+Landry, les enfants ne manquaient pas de crier autour d'eux:--Voilà
+les bessons de la Bessonnière!
+
+Or donc, il y avait grande tristesse ce jour-là à la Bessonnière du
+père Barbeau. Sitôt que Sylvinet fut éveillé, et qu'il ne vit point
+son frère à son côté, il se douta de la vérité, mais il ne pouvait
+croire que Landry pût être parti comme cela sans lui dire adieu; et il
+était fâché contre lui au milieu de sa peine.
+
+--Qu'est-ce que je lui ai donc fait, disait-il à sa mère, et en quoi
+ai-je pu le mécontenter? Tout ce qu'il m'a conseillé de faire, je m'y
+suis toujours rendu; et quand il m'a recommandé de ne point pleurer
+devant vous, ma mère mignonne, je me suis retenu de pleurer, tant que
+la tête m'en sautait. Il m'avait promis de ne pas s'en aller sans me
+dire encore des paroles pour me donner courage, et sans déjeuner avec
+moi au bout de la Chenevière, à l'endroit où nous avions coutume
+d'aller causer et nous amuser tous les deux. Je voulais lui faire son
+paquet et lui donner mon couteau qui vaut mieux que le sien. Vous lui
+aviez donc fait son paquet hier soir sans me rien dire, ma mère, et
+vous saviez donc qu'il voulait s'en aller sans me dire adieu?
+
+--J'ai fait la volonté de ton père, répondit la mère Barbeau.
+
+Et elle dit tout ce qu'elle put s'imaginer pour le consoler. Il ne
+voulait entendre à rien; et ce ne fut que quand il vit qu'elle
+pleurait aussi, qu'il se mit à l'embrasser, à lui demander pardon
+d'avoir augmenté sa peine, et à lui promettre de rester avec elle pour
+la dédommager. Mais aussitôt qu'elle l'eut quitté pour vaquer à la
+basse-cour et à la lessive, il se prit de courir du côté de la Priche,
+sans même songer où il allait, mais se laissant emporter par son
+instinct comme un pigeon qui court après sa pigeonne sans
+s'embarrasser du chemin.
+
+Il aurait été jusqu'à la Priche s'il n'avait rencontré son père qui en
+revenait, et qui le prit par la main pour le ramener, en lui
+disant:--Nous irons ce soir, mais il ne faut pas détemcer ton frère
+pendant qu'il travaille, ça ne contenterait pas son maître; d'ailleurs
+la femme de chez nous est dans la peine, et je compte que c'est toi
+qui la consoleras.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Sylvinet revint se pendre aux jupons de sa mère comme un petit enfant,
+et ne la quitta point de la journée, lui parlant toujours de Landry et
+ne pouvant pas se défendre de penser à lui, en passant par tous les
+endroits et recoins où ils avaient eu coutume de passer ensemble. Le
+soir il alla à la Priche avec son père, qui voulut l'accompagner.
+Sylvinet était comme fou d'aller embrasser son besson, et il n'avait
+pas pu souper, tant il avait hâte de partir. Il comptait que Landry
+viendrait au-devant de lui, et il s'imaginait toujours le voir
+accourir. Mais Landry, quoiqu'il en eût bonne envie, ne bougea point.
+Il craignit d'être moqué par les jeunes gens et les gars de la Priche
+pour cette amitié bessonnière qui passait pour une sorte de maladie,
+si bien que Sylvinet le trouva à table, buvant et mangeant comme s'il
+eût été toute sa vie avec la famille Caillaud.
+
+Aussitôt que Landry le vit entrer, pourtant, le coeur lui sauta de
+joie, et s'il ne se fût pas contenu, il aurait fait tomber la table et
+le banc pour l'embrasser plus vite. Mais il n'osa, parce que ses
+maîtres le regardaient curieusement, se faisant un amusement de voir
+dans cette amitié une chose nouvelle et un phénomène de nature, comme
+disait le maître d'école de l'endroit.
+
+Aussi, quand Sylvinet vint se jeter sur lui, l'embrasser tout en
+pleurant, et se serrer contre lui comme un oiseau se pousse dans le
+nid contre son frère pour se réchauffer, Landry fut fâché à cause des
+autres, tandis qu'il ne pouvait pourtant pas l'empêcher d'être content
+pour son compte; mais il voulait avoir l'air plus raisonnable que son
+frère, et il lui fit de temps en temps signe de s'observer, ce qui
+étonna et fâcha grandement Sylvinet. Là-dessus, le père Barbeau
+s'étant mis à causer et à boire un coup ou deux avec le père Caillaud,
+les deux bessons sortirent ensemble, Landry voulant bien aimer et
+caresser son frère comme en secret. Mais les autres gars les
+observèrent de loin; et mêmement la petite Solange, la plus jeune des
+filles du père Caillaud, qui était maligne et curieuse comme un vrai
+linot, les suivit à petits pas jusque dans la coudrière, riant d'un
+air penaud quand ils faisaient attention à elle, mais n'en démordant
+point, parce qu'elle s'imaginait toujours qu'elle allait voir quelque
+chose de singulier, et ne sachant pourtant pas ce qu'il peut y avoir
+de surprenant dans l'amitié de deux frères.
+
+Sylvinet, quoiqu'il fût étonné de l'air tranquille dont son frère
+l'avait abordé, ne songea pourtant pas à lui en faire reproche, tant
+il était content de se trouver avec lui. Le lendemain, Landry sentant
+qu'il s'appartenait, parce que le père Caillaud lui avait donné
+licence de tout devoir, il partit de si grand matin qu'il pensa
+surprendre son frère au lit. Mais malgré que Sylvinet fût le plus
+dormeur des deux, il s'éveilla dans le moment que Landry passait la
+barrière de l'ouche, et s'en courut nu-pieds comme si quelque chose
+lui eût dit que son besson approchait de lui. Ce fut pour Landry une
+journée de parfait contentement. Il avait du plaisir à revoir sa
+famille et sa maison, depuis qu'il savait qu'il n'y reviendrait pas
+tous les jours, et que ce serait pour lui comme une récompense.
+Sylvinet oublia toute sa peine jusqu'à la moitié du jour. Au déjeuner,
+il s'était dit qu'il dînerait avec son frère; mais quand le dîner fut
+fini, il pensa que le souper serait le dernier repas, et il commença
+d'être inquiet et mal à son aise. Il soignait et câlinait son besson à
+plein coeur, lui donnant ce qu'il y avait de meilleur à manger, le
+croûton de son pain et le coeur de sa salade; et puis il
+s'inquiétait de son habillement, de sa chaussure, comme s'il eût dû
+s'en aller bien loin, et comme s'il était bien à plaindre, sans se
+douter qu'il était lui-même le plus à plaindre des deux, parce qu'il
+était le plus affligé.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+La semaine se passa de même, Sylvinet allant voir Landry tous les
+jours, et Landry s'arrêtant avec lui un moment ou deux quand il venait
+du côté de la Bessonnière; Landry prenant de mieux en mieux son parti,
+Sylvinet ne le prenant pas du tout, et comptant les jours, les heures,
+comme une âme en peine.
+
+Il n'y avait au monde que Landry qui pût faire entendre raison à son
+frère. Aussi la mère eut-elle recours à lui pour l'engager à se
+tranquilliser; car de jour en jour l'affliction du pauvre enfant
+augmentait. Il ne jouait plus, il ne travaillait que commandé; il
+promenait encore sa petite soeur, mais sans presque lui parler et
+sans songer à l'amuser, la regardant seulement pour l'empêcher de
+tomber et d'attraper du mal. Aussitôt qu'on n'avait plus les yeux sur
+lui, il s'en allait tout seul et se cachait si bien qu'on ne savait où
+le prendre. Il entrait dans tous les fossés, dans toutes les
+bouchures, dans toutes les ravines, où il avait eu accoutumance de
+jouer et de deviser avec Landry, et il s'asseyait sur les racines où
+ils s'étaient assis ensemble, il mettait ses pieds dans tous les
+filets d'eau où ils avaient pataugé comme deux vraies canettes; il
+était content quand il y retrouvait quelques bouts de bois que Landry
+avait chapusés avec sa serpette, ou quelques cailloux dont il s'était
+servi comme de palet ou de pierre à feu. Il les recueillait et les
+cachait dans un trou d'arbre ou sous une cosse de bois, afin de venir
+les prendre et les regarder de temps en temps, comme si ç'avait été
+des choses de conséquence. Il allait toujours se remémorant et
+creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances
+de son bonheur passé. Ça n'eût paru rien à un autre, et pour lui
+c'était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n'ayant
+courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu'il endurait. Il
+ne pensait qu'au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie
+continuelle.
+
+A des fois, il s'imaginait voir et entendre son besson, et il causait
+tout seul, croyant lui répondre. Ou bien il s'endormait là où il se
+trouvait, et rêvant de lui; et quand il se réveillait, il pleurait
+d'être seul, ne comptant pas ses larmes et ne les retenant point,
+parce qu'il espérait qu'à fine force la fatigue userait et abattrait
+sa peine.
+
+Une fois qu'il avait été vaguer jusqu'au droit des tailles de
+Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort du bois au temps des
+pluies, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces
+petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles,
+et qui sont si finement agencés qu'ils tournent au courant de l'eau et
+restent là quelquefois bien longtemps, jusqu'à ce que d'autres enfants
+les cassent ou que les grandes eaux les emmènent. Celui que Sylvinet
+retrouva, sain et entier, était là depuis plus de deux mois, et,
+comme l'endroit était désert, il n'avait été vu ni endommagé par
+personne. Sylvinet le reconnaissait bien pour être l'ouvrage de son
+besson, et, en le faisant, ils s'étaient promis de venir le voir; mais
+ils n'y avaient plus songé, et depuis ils avaient fait bien d'autres
+moulins dans d'autres endroits.
+
+Sylvinet fut donc tout aise de le retrouver, et il le porta un peu
+plus bas, là où le riot s'était retiré, pour le voir tourner et se
+rappeler l'amusement que Landry avait eu à lui donner le premier
+branle. Et puis il le laissa, se faisant un plaisir d'y revenir au
+premier dimanche avec Landry, pour lui montrer comme leur moulin avait
+résisté, pour être solide et bien construit.
+
+Mais il ne put se tenir d'y revenir tout seul le lendemain, et il
+trouva le bord du riot tout troublé et tout battu par les pieds des
+boeufs qui y étaient venus boire, et qu'on avait mis pacager le
+matin dans la taille. Il avança un petit peu, et vit que les animaux
+avaient marché sur son moulin et l'avaient si bien mis en miettes
+qu'il n'en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros, et s'imagina
+que quelque malheur avait dû arriver ce jour-là à son besson, et il
+courut jusqu'à la Priche pour s'assurer qu'il n'avait aucun mal. Mais
+comme il s'était aperçu que Landry n'aimait pas à le voir venir sur le
+jour, à cause qu'il craignait de fâcher son maître en se laissant
+détemcer, il se contenta de le regarder de loin pendant qu'il
+travaillait, et il ne se fit point voir à lui. Il aurait eu honte de
+confesser quelle idée l'avait fait accourir, et il s'en retourna sans
+mot dire et sans en parler à personne, que bien longtemps après.
+
+Comme il devenait pâle, dormait mal et ne mangeait quasi point, sa
+mère était bien affligée et ne savait que faire pour le consoler. Elle
+essayait de le mener avec elle au marché, ou de l'envoyer aux foires à
+bestiaux avec son père ou ses oncles; mais de rien il ne se souciait
+ni ne s'amusait, et le père Barbeau, sans lui en rien dire, essayait
+de persuader au père Caillaud de prendre les deux bessons à son
+service. Mais le père Caillaud lui répondait une chose dont il sentait
+la raison.
+
+--Un supposé que je les prendrais tous deux pour un temps, ça ne
+pourrait pas durer, car, là où il faut un serviteur, il n'en est
+besoin de deux pour des gens comme nous. Au bout de l'année, il vous
+faudrait toujours en louer un quelque autre part. Et ne voyez-vous pas
+que si votre Sylvinet était dans un endroit où on le forçât de
+travailler, il ne songerait pas tant, et ferait comme l'autre, qui en
+a pris bravement son parti? Tôt ou tard il faudra en venir là. Vous ne
+le louerez peut-être pas où vous voudrez, et si ces enfants doivent
+encore être plus éloignés l'un de l'autre, et ne se voir que de
+semaine en semaine, ou de mois en mois, il vaut mieux commencer à les
+accoutumer à n'être pas toujours dans la poche l'un de l'autre. Soyez
+donc plus raisonnable que cela, mon vieux, et ne faites pas tant
+d'attention au caprice d'un enfant que votre femme et vos autres
+enfants ont trop écouté et trop câliné. Le plus fort est fait, et
+croyez bien qu'il s'habituera au reste si vous ne cédez point.
+
+Le père Barbeau se rendait et reconnaissait que plus Sylvinet voyait
+son besson, tant plus il avait envie de le voir. Et il se promettait,
+à la prochaine Saint-Jean, d'essayer de le louer, afin que voyant de
+moins en moins Landry, il prît finalement le pli de vivre comme les
+autres et de ne pas se laisser surmonter par une amitié qui tournait
+en fièvre et en langueur.
+
+Mais il ne fallait point encore parler de cela à la mère Barbeau; car,
+au premier mot, elle versait toutes les larmes de son corps. Elle
+disait que Sylvinet était capable de se périr, et le père Barbeau
+était grandement embarrassé.
+
+Landry, étant conseillé par son père et par son maître, et aussi par
+sa mère, ne manquait point de raisonner son pauvre besson; mais
+Sylvinet ne se défendait point, promettait tout, et ne se pouvait
+vaincre. Il y avait dans sa peine quelque autre chose qu'il ne disait
+point, parce qu'il n'eût su comment le dire: c'est qu'il lui était
+poussé dans le fin-fond du coeur une jalousie terrible à l'endroit
+de Landry. Il était content, plus content que jamais il ne l'avait
+été, de voir qu'un chacun le tenait en estime et que ses nouveaux
+maîtres le traitaient aussi amiteusement que s'il avait été l'enfant
+de la maison. Mais si cela le réjouissait d'un côté, de l'autre il
+s'affligeait et s'offensait de voir Landry répondre trop, selon lui, à
+ces nouvelles amitiés. Il ne pouvait souffrir que, sur un mot du père
+Caillaud, tant doucement et patiemment qu'il fût appelé, il courût
+vitement au-devant de son vouloir, laissant là père, mère et frère,
+plus inquiet de manquer à son devoir qu'à son amitié, et plus prompt
+à l'obéissance que Sylvinet ne s'en serait senti capable quand il
+s'agissait de rester quelques moments de plus avec l'objet d'un amour
+si fidèle.
+
+Alors le pauvre enfant se mettait en l'esprit un souci que, devant, il
+n'avait eu, à savoir qu'il était le seul à aimer, et que son amitié
+lui était mal rendue; que cela avait dû exister de tout temps sans
+être venu d'abord à sa connaissance; ou bien que, depuis un temps,
+l'amour de son besson s'était refroidi, parce qu'il avait rencontré
+par ailleurs des personnes qui lui convenaient mieux et lui agréaient
+davantage.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+Landry ne pouvait pas deviner cette jalousie de son frère; car, de son
+naturel, il n'avait eu, quant à lui, jalousie de rien en sa vie.
+Lorsque Sylvinet venait le voir à la Priche, Landry, pour le
+distraire, le conduisait voir les grands boeufs, les belles vaches,
+le brebiage conséquent et les grosses récoltes du fermage au père
+Caillaud; car Landry estimait et considérait tout cela, non par envie,
+mais pour le goût qu'il avait au travail de la terre, à l'élevage des
+bestiaux, et pour le beau et le bien fait dans toutes les choses de la
+campagne. Il prenait plaisir à voir propre, grasse et reluisante, la
+pouliche qu'il menait au pré, et il ne pouvait souffrir que le moindre
+ouvrage fût fait sans conscience, ni qu'aucune chose pouvant vivre et
+fructifier, fût délaissée, négligée et comme méprisée, emmy les
+cadeaux du bon Dieu. Sylvinet regardait tout cela avec indifférence,
+et s'étonnait que son frère prît tant à coeur des choses qui ne lui
+étaient de rien. Il était ombrageux de tout, et disait à Landry:
+
+--Te voilà bien épris de ces grands boeufs; tu ne penses plus à nos
+petits taurins qui sont si vifs et qui étaient pourtant si doux et si
+mignons avec nous deux, qu'ils se laissaient lier par toi plus
+volontiers que par notre père. Tu ne m'as pas seulement demandé des
+nouvelles de notre vache qui donne du si bon lait, et qui me regarde
+d'un air tout triste, la pauvre bête, quand je lui porte à manger,
+comme si elle comprenait que je suis tout seul, et comme si elle
+voulait me demander où est l'autre besson.
+
+--C'est vrai qu'elle est une bonne bête, disait Landry; mais regarde
+donc celles d'ici! tu les verras traire, et jamais de ta vie tu
+n'auras vu tant de lait à la fois.
+
+--Ça se peut, reprenait Sylvinet, mais pour être d'aussi bon lait et
+d'aussi bonne crème que la crème et le lait de la Brunette, je gage
+bien que non, car les herbes de la Bessonnière sont meilleures que
+celles de par ici.
+
+--Diantre! disait Landry, je crois bien que mon père échangerait
+pourtant de bon coeur, si on lui donnait les grands foins du père
+Caillaud pour sa joncière du bord de l'eau!
+
+--Bah! reprenait Sylvinet en levant les épaules, il y a dans la
+joncière des arbres plus beaux que tous les vôtres, et tant qu'au
+foin, s'il est rare, il est fin, et quand on le rentre, c'est comme
+une odeur de baume qui reste tout le long du chemin.
+
+Ils disputaient ainsi sur rien, car Landry savait bien qu'il n'est
+point de plus bel avoir que celui qu'on a, et Sylvinet ne pensait pas
+à son avoir plus qu'à celui d'autrui, en méprisant celui de la Priche;
+mais au fond de toutes ces paroles en l'air, il y avait, d'une part,
+l'enfant qui était content de travailler et de vivre, n'importe où et
+comment, et de l'autre, celui qui ne pouvait point comprendre que son
+frère eût à part de lui un moment d'aise et de tranquillité.
+
+Si Landry le menait dans le jardin de son maître, et que tout en
+devisant avec lui, il s'interrompît pour couper une branche morte sur
+une pente, ou pour arracher une mauvaise herbe qui gênait les légumes,
+cela fâchait Sylvinet, qu'il eût toujours une idée d'ordre et de
+service pour autrui, au lieu d'être comme lui à l'affût du moindre
+souffle et de la moindre parole de son frère. Il n'en faisait rien
+paraître parce qu'il avait honte de se sentir si facile à choquer;
+mais au moment de le quitter, il lui disait souvent:--Allons, tu as
+bien assez de moi pour aujourd'hui; peut-être bien que tu en as trop
+et que le temps te dure de me voir ici.
+
+Landry ne comprenait rien à ces reproches-là. Ils lui faisaient de la
+peine, et, à son tour, il en faisait reproche à son frère qui ne
+voulait ni ne pouvait s'expliquer.
+
+Si le pauvre enfant avait la jalousie des moindres choses qui
+occupaient Landry, il avait encore plus fort celle des personnes à qui
+Landry montrait de l'attachement. Il ne pouvait souffrir que Landry
+fût camarade et de bonne humeur avec les autres gars de la Priche, et
+quand il le voyait prendre soin de la petite Solange, la caresser ou
+l'amuser, il lui reprochait d'oublier sa petite soeur Nanette, qui
+était, à son dire, cent fois plus mignonne, plus propre et plus
+aimable que cette vilaine fille-là.
+
+Mais comme on n'est jamais dans la justice quand on se laisse manger
+le coeur par la jalousie, lorsque Landry venait à la Bessonnière, il
+paraissait s'occuper trop, selon lui, de sa petite soeur. Sylvinet
+lui reprochait de ne faire attention qu'à elle, et de n'avoir plus
+avec lui que de l'ennui et de l'indifférence.
+
+Enfin, son amitié devint peu à peu si exigeante et son humeur si
+triste, que Landry commençait à en souffrir et à ne pas se trouver
+heureux de le voir trop souvent. Il était un peu fatigué de s'entendre
+toujours reprocher d'avoir accepté son sort comme il le faisait, et on
+eût dit que Sylvinet se serait trouvé aussi malheureux s'il eût pu
+rendre son frère moins malheureux que lui. Landry comprit et voulut
+lui faire comprendre que l'amitié, à force d'être grande, peut
+quelquefois devenir un mal. Sylvinet ne voulut point entendre cela, et
+considéra même la chose comme une grande dureté que son frère lui
+disait; si bien qu'il commença à le bouder de temps en temps, et à
+passer des semaines entières sans aller à la Priche, mourant d'envie
+pourtant de le faire, mais s'en défendant et mettant de l'orgueil dans
+une chose où jamais il n'aurait dû y en entrer un brin.
+
+Il arriva même que, de paroles en paroles, et de fâcheries en
+fâcheries, Sylvinet, prenant toujours en mauvaise part tout ce que
+Landry lui disait de plus sage et de plus honnête pour lui remettre
+l'esprit, le pauvre Sylvinet en vint à avoir tant de dépit qu'il
+s'imaginait par moment haïr l'objet de tant d'amour, et qu'il quitta
+la maison, un dimanche, pour ne point passer la journée avec son
+frère, qui n'avait pourtant pas une seule fois manqué d'y venir.
+
+Cette mauvaiseté d'enfant chagrina grandement Landry. Il aimait le
+plaisir et la turbulence, parce que, chaque jour, il devenait plus
+fort et plus dégagé. Dans tous les jeux, il était le premier, le plus
+subtil de corps et d'oeil. C'était donc un petit sacrifice qu'il
+faisait à son frère, de quitter les joyeux gars de la Priche, chaque
+dimanche, pour passer tout le jour à la Bessonnière où il ne fallait
+point parler à Sylvinet d'aller jouer sur la place de la Cosse, ni
+même de se promener ici ou là. Sylvinet, qui était resté enfant de
+corps et d'esprit beaucoup plus que son frère, et qui n'avait qu'une
+idée, celle de l'aimer uniquement et d'en être aimé de même, voulait
+qu'il vînt avec lui tout seul dans _leurs_ endroits, comme il disait,
+à savoir dans les recoins et cachettes où ils avaient été s'amuser à
+des jeux qui n'étaient maintenant plus de leur âge: comme de faire
+petites brouettes d'osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre
+les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des
+champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants font mine de
+labourer à plusieurs façons, faisant imitation en petit de ce qu'ils
+voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et
+moissonneurs, et s'apprenant ainsi les uns aux autres, dans une heure
+de temps, toutes les façons, cultures et récoltes que reçoit et donne
+la terre dans le cours de l'année.
+
+Ces amusements-là n'étaient plus du goût de Landry, qui maintenant
+pratiquait ou aidait à pratiquer la chose en grand, et qui aimait
+mieux conduire un grand charroi à six boeufs, que d'attacher une
+petite voiture de branchages à la queue de son chien. Il aurait
+souhaité d'aller s'escrimer avec les forts gars de son endroit, jouer
+aux grandes quilles, vu qu'il était devenu adroit à enlever la grosse
+boule et à la faire rouler à point à trente pas. Quand Sylvinet
+consentait à y aller, au lieu de jouer il se mettait dans un coin sans
+rien dire, tout prêt à s'ennuyer et à se tourmenter si Landry avait
+l'air de prendre au jeu trop de plaisir et de feu.
+
+Enfin Landry avait appris à danser à la Priche, et quoique ce goût lui
+fût venu tard, à cause que Sylvinet ne l'avait jamais eu, il dansait
+déjà aussi bien que ceux qui s'y prennent dès qu'ils savent marcher.
+Il était estimé bon danseur de bourrée à la Priche, et quoiqu'il n'eût
+pas encore de plaisir à embrasser les filles, comme c'est la coutume
+de le faire à chaque danse, il était content de les embrasser, parce
+que cela le sortait, par apparence, de l'état d'enfant; et il eût même
+souhaité qu'elles y fissent un peu de façon comme elles font avec les
+hommes. Mais elles n'en faisaient point encore, et mêmement les plus
+grandes le prenaient par le cou en riant, ce qui l'ennuyait un peu.
+
+Sylvinet l'avait vu danser une fois, et cela avait été cause d'un de
+ses plus grands dépits. Il avait été si en colère de le voir embrasser
+une des filles du père Caillaud, qu'il avait pleuré de jalousie et
+trouvé la chose tout à fait indécente et malchrétienne.
+
+Ainsi donc, chaque fois que Landry sacrifiait son amusement à l'amitié
+de son frère, il ne passait pas un dimanche bien divertissant, et
+pourtant il n'y avait jamais manqué, estimant que Sylvinet lui en
+saurait gré, et ne regrettant pas un peu d'ennui dans l'idée de donner
+du contentement à son frère.
+
+Aussi quand il vit que son frère, qui lui avait cherché castille dans
+la semaine, avait quitté la maison pour ne pas se réconcilier avec
+lui, il prit à son tour du chagrin, et, pour la première fois depuis
+qu'il avait quitté sa famille, il pleura à grosses larmes et alla se
+cacher, ayant toujours honte de montrer son chagrin à ses parents, et
+craignant d'augmenter celui qu'ils pouvaient avoir.
+
+Si quelqu'un eût dû être jaloux, Landry y aurait eu pourtant plus de
+droits que Sylvinet. Sylvinet était le mieux aimé de la mère, et
+mêmement le père Barbeau, quoiqu'il eût une préférence secrète pour
+Landry, montrait à Sylvinet plus de complaisance et de ménagement. Ce
+pauvre enfant étant le moins fort et le moins raisonnable, était aussi
+le plus gâté, et l'on craignait davantage de le chagriner. Il avait le
+meilleur sort, puisqu'il était dans la famille et que son besson avait
+pris pour lui l'absence et la peine.
+
+Pour la première fois le bon Landry se fit tout ce raisonnement, et
+trouva son besson tout à fait injuste envers lui. Jusque-là son bon
+coeur l'avait empêché de lui donner tort, et, plutôt que de
+l'accuser, il s'était condamné en lui-même d'avoir trop de santé, et
+trop d'ardeur au travail et au plaisir, et de ne pas savoir dire
+d'aussi douces paroles, ni s'aviser d'autant d'attentions fines que
+son frère. Mais, pour cette fois, il ne put trouver en lui-même aucun
+péché contre l'amitié; car, pour venir ce jour-là, il avait renoncé à
+une belle partie de pêche aux écrevisses que les gars de la Priche
+avaient complotée toute la semaine, et où ils lui avaient promis bien
+du plaisir s'il voulait aller avec eux. Il avait donc résisté à une
+grande tentation, et, à cet âge-là, c'était beaucoup faire. Après
+qu'il eut bien pleuré, il s'arrêta à écouter quelqu'un qui pleurait
+aussi pas loin de lui, et qui causait tout seul, comme c'est assez la
+coutume des femmes de campagne quand elles ont un grand chagrin.
+Landry connut bien vite que c'était sa mère, et il courut à elle.
+
+--Hélas! faut-il, mon Dieu, disait-elle en sanglotant, que cet
+enfant-là me donne tant de souci! Il me fera mourir, c'est bien sûr.
+
+--Est-ce moi, ma mère, qui vous donne du souci? s'exclama Landry en se
+jetant à son cou. Si c'est moi, punissez-moi et ne pleurez point. Je
+ne sais pas en quoi j'ai pu vous fâcher, mais je vous en demande
+pardon tout de même.
+
+A ce moment-là, la mère connut que Landry n'avait pas le coeur dur
+comme elle se l'était souvent imaginé. Elle l'embrassa bien fort, et,
+sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle avait de peine, elle lui
+dit que c'était Sylvinet, et non pas lui, dont elle se plaignait; que,
+quant à lui, elle avait eu quelquefois une idée injuste, et qu'elle
+lui en faisait réparation; mais que Sylvinet lui paraissait devenir
+fou, et qu'elle était dans l'inquiétude, parce qu'il était parti sans
+rien manger, avant le jour. Le soleil commençait à descendre, et il ne
+revenait pas. On l'avait vu à midi du côté de la rivière, et
+finalement la mère Barbeau craignait qu'il ne s'y fût jeté pour finir
+ses jours.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+Cette idée, que Sylvinet pouvait avoir eu envie de se détruire, passa
+de la tête de la mère dans celle de Landry aussi aisément qu'une
+mouche dans une toile d'araignée, et il se mit vivement à la recherche
+de son frère. Il avait bien du chagrin tout en courant, et il se
+disait:--Peut-être que ma mère avait raison autrefois de me reprocher
+mon coeur dur. Mais, à cette heure, il faut que Sylvinet ait le sien
+bien malade pour faire toute cette peine à notre pauvre mère et à moi.
+
+Il courut de tous les côtés sans le trouver, l'appelant sans qu'il lui
+répondît, le demandant à tout le monde, sans qu'on pût lui en donner
+nouvelles. Enfin il se trouva au droit du pré de la Joncière, et il y
+entra, parce qu'il se souvint qu'il y avait par là un endroit que
+Sylvinet affectionnait. C'était une grande coupure que la rivière
+avait faite dans les terres en déracinant deux ou trois vergnes qui
+étaient restés en travers de l'eau, les racines en l'air. Le père
+Barbeau n'avait pas voulu les retirer. Il les avait sacrifiés parce
+que, de la manière qu'ils étaient tombés, ils retenaient encore les
+terres qui restaient prises en gros cossons dans leurs racines, et
+cela était bien à propos; car l'eau faisait tous les hivers beaucoup
+de dégâts dans sa joncière et chaque année lui mangeait un morceau de
+son pré.
+
+Landry approcha donc de la coupure, car son frère et lui avaient la
+coutume d'appeler comme cela cet endroit de leur joncière. Il ne prit
+pas le temps de tourner jusqu'au coin où ils avaient fait eux-mêmes un
+petit escalier en mottes de gazon appuyées sur des pierres et des
+_racicots_, qui sont de grosses racines sortant de terre et donnant du
+rejet. Il sauta du plus haut qu'il put pour arriver vitement au fond
+de la coupure, à cause qu'il y avait au droit de la rive de l'eau tant
+de branchages et d'herbes plus hautes que sa taille, que si son frère
+s'y fût trouvé, il n'eût pu le voir, à moins d'y entrer.
+
+Il y entra donc, en grand émoi, car il avait toujours dans son idée,
+ce que sa mère lui avait dit, que Sylvinet était dans le cas d'avoir
+voulu finir ses jours. Il passa et repassa dans tous les feuillages et
+battit tous les herbages, appelant Sylvinet en sifflant le chien qui
+sans doute l'avait suivi, car de tout le jour on ne l'avait point vu à
+la maison non plus que son jeune maître.
+
+Mais Landry eut beau appeler et chercher, il se trouva tout seul dans
+la coupure. Comme c'était un garçon qui faisait toujours bien les
+choses et s'avisait de tout ce qui est à propos, il examina toutes les
+rives pour voir s'il n'y trouverait pas quelque marque de pied, ou
+quelque petit éboulement de terre qui n'eût point coutume d'y être.
+C'est une recherche bien triste et aussi bien embarrassante, car il y
+avait environ un mois que Landry n'avait vu l'endroit, et il avait
+beau le connaître comme on connaît sa main, il ne se pouvait faire
+qu'il n'y eût toujours quelque petit changement. Toute la rive droite
+était gazonnée, et mêmement, dans tout le fond de la coupure, le jonc
+et la prêle avaient poussé si dru dans le sable, qu'on ne pouvait voir
+un coin grand comme le pied pour y chercher une empreinte. Cependant,
+à force de tourner et de retourner, Landry trouva dans un fond la
+piste du chien, et même un endroit d'herbes foulées, comme si Finot ou
+tout autre chien de sa taille s'y fût couché en rond.
+
+Cela lui donna bien à penser, et il alla encore examiner la berge de
+l'eau. Il s'imagina trouver une déchirure toute fraîche, comme si une
+personne l'avait faite avec son pied en sautant, ou en se laissant
+glisser, et quoique la chose ne fût point claire, car ce pouvait tout
+aussi bien être l'ouvrage d'un de ces gros rats d'eau qui fourragent,
+creusent et rongent en pareils endroits, il se mit si fort en peine,
+que ses jambes lui manquaient, et qu'il se jeta sur ses genoux, comme
+pour se recommander à Dieu.
+
+Il resta comme cela un peu de temps, n'ayant ni force ni courage pour
+aller dire à quelqu'un ce dont il était si fort angoissé, et regardant
+la rivière avec des yeux tout gros de larmes, comme s'il voulait lui
+demander compte de ce qu'elle avait fait de son frère.
+
+Et, pendant ce temps-là, la rivière coulait bien tranquillement,
+frétillant sur les branches qui pendaient et trempaient le long des
+rives, et s'en allant dans les terres, avec un petit bruit, comme
+quelqu'un qui rit et se moque à la sourdine.
+
+Le pauvre Landry se laissa gagner et surmonter par son idée de
+malheur, si fort qu'il en perdait l'esprit, et que, d'une petite
+apparence qui pouvait bien ne rien présager, il se faisait une
+affaire à désespérer du bon Dieu.
+
+--Cette méchante rivière qui ne dit mot, pensait-il, et qui me
+laisserait bien pleurer un an sans me rendre mon frère, est justement
+là au plus creux, et il y est tombé tant de cosses d'arbres depuis le
+temps qu'elle ruine le pré, que si on y entrait on ne pourrait jamais
+s'en retirer. Mon Dieu! faut-il que mon pauvre besson soit peut-être
+là, tout au fond de l'eau, couché à deux pas de moi, sans que je
+puisse le voir ni le retrouver dans les branches et dans les roseaux,
+quand même j'essaierais d'y descendre!
+
+Là-dessus il se mit à pleurer son frère et à lui faire des reproches;
+et jamais de sa vie il n'avait eu un pareil chagrin.
+
+Enfin l'idée lui vint d'aller consulter une femme veuve, qu'on
+appelait la mère Fadet, et qui demeurait tout au bout de la Joncière,
+rasibus du chemin qui descend au gué. Cette femme, qui n'avait ni
+terre ni avoir autre que son petit jardin et sa petite maison, ne
+cherchait pourtant point son pain, à cause de beaucoup de connaissance
+qu'elle avait sur les maux et dommages du monde; et, de tous côtés, on
+venait la consulter. Elle pansait _du secret_, c'est comme qui dirait
+qu'au moyen du _secret_, elle guérissait les blessures, foulures et
+autres estropisons. Elle s'en faisait bien un peu accroire, car elle
+vous ôtait des maladies que vous n'aviez jamais eues, telles que le
+décrochement de l'estomac ou la chute de la toile du ventre, et pour
+ma part, je n'ai jamais ajouté foi entière à tous ces accidents-là,
+non plus que je n'accorde grande croyance à ce qu'on disait d'elle,
+qu'elle pouvait faire passer le lait d'une bonne vache dans le corps
+d'une mauvaise, tant vieille et mal nourrie fût-elle.
+
+Mais pour ce qui est des bons remèdes qu'elle connaissait et qu'elle
+appliquait au refroidissement du corps, que nous appelons
+_sanglaçure_; pour les emplâtres souverains qu'elle mettait sur les
+coupures et brûlures; pour les boissons qu'elle composait à l'encontre
+de la fièvre, il n'est point douteux qu'elle gagnait bien son argent
+et qu'elle a guéri nombre de malades que les médecins auraient fait
+mourir si l'on avait essayé de leurs remèdes. Du moins elle le disait,
+et ceux qu'elle avait sauvés aimaient mieux la croire que de s'y
+risquer.
+
+Comme, dans la campagne, on n'est jamais savant sans être quelque peu
+sorcier, beaucoup pensaient que la mère Fadet en savait encore plus
+long qu'elle ne voulait le dire, et on lui attribuait de pouvoir faire
+retrouver les choses perdues, mêmement les personnes; enfin, de ce
+qu'elle avait beaucoup d'esprit et de raisonnement pour vous aider à
+sortir de peine dans beaucoup de choses possibles, on inférait qu'elle
+pouvait en faire d'autres qui ne le sont pas.
+
+Comme les enfants écoutent volontiers toutes sortes d'histoires,
+Landry avait ouï dire à la Priche, où le monde est notoirement crédule
+et plus simple qu'à la Cosse, que la mère Fadet au moyen d'une
+certaine graine qu'elle jetait sur l'eau en disant des paroles,
+pouvait faire retrouver le corps d'une personne noyée. La graine
+surnageait et coulait le long de l'eau, et, là où on la voyait
+s'arrêter, on était sûr de retrouver le pauvre corps. Il y en a
+beaucoup qui pensent que le pain bénit a la même vertu, et il n'est
+guère de moulins où on n'en conserve toujours à cet effet. Mais Landry
+n'en avait point, la mère Fadet demeurait tout à côté de la Joncière,
+et le chagrin ne donne pas beaucoup de raisonnement.
+
+Le voilà donc de courir jusqu'à la demeurance de la mère Fadet et de
+lui conter sa peine en la priant de venir jusqu'à la coupure avec lui,
+pour essayer par son secret de lui faire retrouver son frère, vivant
+ou mort.
+
+Mais la mère Fadet, qui n'aimait point à se voir outre-passée de sa
+réputation, et qui n'exposait pas volontiers son talent pour rien, se
+gaussa de lui et le renvoya même assez durement, parce qu'elle n'était
+pas contente que, dans le temps, on eût employé la Sagette à sa place,
+pour les femmes en mal d'enfant au logis de la Bessonnière.
+
+Landry, qui était un peu fier de son naturel, se serait peut-être
+plaint ou fâché dans un autre moment: mais il était si accablé qu'il
+ne dit mot et s'en retourna du côté de la coupure, décidé à se mettre
+à l'eau, bien qu'il ne sût encore plonger ni nager. Mais, comme il
+marchait la tête basse et les yeux fichés en terre, il sentit
+quelqu'un qui lui tapait l'épaule, et se retournant il vit la
+petite-fille de la mère Fadet, qu'on appelait dans le pays la petite
+Fadette, autant pour ce que c'était son nom de famille que pour ce
+qu'on voulait qu'elle fût un peu sorcière aussi. Vous savez tous que
+le fadet ou le farfadet, qu'en d'autres endroits on appelle aussi le
+follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle
+aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit
+plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du
+lutin, chacun en la voyant s'imaginait voir le follet, tant elle était
+petite, maigre, ébouriffée et hardie. C'était un enfant très-causeur
+et très-moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge
+et noir comme un grelet.
+
+Et quand je mets la petite Fadette en comparaison avec un grelet,
+c'est vous dire qu'elle n'était pas belle, car ce pauvre petit cricri
+des champs est encore plus laid que celui des cheminées. Pourtant, si
+vous vous souvenez d'avoir été enfant et d'avoir joué avec lui en le
+faisant enrager et crier dans votre sabot, vous devez savoir qu'il a
+une petite figure qui n'est pas sotte, et qui donne plus envie de rire
+que de se fâcher: aussi les enfants de la Cosse, qui ne sont pas plus
+bêtes que d'autres, et qui, aussi bien que les autres, observent les
+ressemblances et trouvent les comparaisons, appelaient-ils la petite
+Fadette le grelet, quand ils voulaient la faire enrager, mêmement
+quelquefois par manière d'amitié; car en la craignant un peu pour sa
+malice, ils ne la détestaient point, à cause qu'elle leur faisait
+toutes sortes de contes et leur apprenait toujours des jeux nouveaux
+qu'elle avait l'esprit d'inventer.
+
+Mais tous ses noms et surnoms me feraient bien oublier celui qu'elle
+avait reçu au baptême et que vous auriez peut-être plus tard envie de
+savoir. Elle s'appelait Françoise; c'est pourquoi sa grand'mère, qui
+n'aimait point à changer les noms, l'appelait toujours Fanchon.
+
+Comme il y avait depuis longtemps une pique entre les gens de la
+Bessonnière et la mère Fadet, les bessons ne parlaient pas beaucoup à
+la petite Fadette, mêmement ils avaient comme un éloignement pour
+elle, et n'avaient jamais bien volontiers joué avec elle, ni avec son
+petit frère, le _sauteriot_, qui était encore plus sec et plus malin
+qu'elle, et qui était toujours pendu à son côté, se fâchant quand elle
+courait sans l'attendre, essayant de lui jeter des pierres quand elle
+se moquait de lui, enrageant plus qu'il n'était gros et la faisant
+enrager plus qu'elle ne voulait, car elle était d'humeur gaie et
+portée à rire de tout. Mais il y avait une telle idée sur le compte de
+la mère Fadet, que certains, et notamment ceux du père Barbeau,
+s'imaginaient que le _grelet_ et le _sauteriot_, ou, si vous l'aimez
+mieux, le grillon et la sauterelle, leur porteraient malheur s'ils
+faisaient amitié avec eux. Ça n'empêchait point ces deux enfants de
+leur parler, car ils n'étaient point honteux, et la petite Fadette ne
+manquait d'accoster les _bessons de la Bessonnière_, par toutes sortes
+de drôleries et de sornettes, du plus loin qu'elle les voyait venir de
+son côté.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+Adoncques le pauvre Landry, en se retournant, un peu ennuyé du coup
+qu'il venait de recevoir à l'épaule, vit la petite Fadette, et, pas
+loin derrière elle, Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu
+qu'il était ébiganché et mal jambé de naissance.
+
+D'abord Landry voulut ne pas faire attention et continuer son chemin,
+car il n'était point en humeur de rire, mais la Fadette lui dit, en
+récidivant sur son autre épaule:--Au loup! au loup! Le vilain besson,
+moitié de gars qui a perdu son autre moitié!
+
+Là-dessus Landry, qui n'était pas plus en train d'être insulté que
+d'être taquiné, se retourna derechef et allongea à la petite Fadette
+un coup de poing qu'elle eût bien senti si elle ne l'eût esquivé, car
+le besson allait sur ses quinze ans, et il n'était pas manchot: et
+elle, qui allait sur ses quatorze, et si menue et si petite, qu'on ne
+lui en eût pas donné douze, et qu'à la voir on eût cru qu'elle allait
+se casser, pour peu qu'on y touchât.
+
+Mais elle était trop avisée et trop alerte pour attendre les coups, et
+ce qu'elle perdait en force dans les jeux de mains, elle le gagnait en
+vitesse et en traîtrise. Elle sauta de côté si à point, que pour bien
+peu Landry aurait été donner du poing et du nez dans un gros arbre qui
+se trouvait entre eux.
+
+--Méchant grelet, lui dit alors le pauvre besson tout en colère, il
+faut que tu n'aies pas de coeur pour venir agacer un quelqu'un qui
+est dans la peine comme j'y suis. Il y a longtemps que tu veux
+m'émalicer en m'appelant moitié de garçon. J'ai bien envie aujourd'hui
+de vous casser en quatre, toi et ton vilain sauteriot, pour voir si, à
+vous deux, vous ferez le quart de quelque chose de bon.
+
+--Oui-da, le beau besson de la Bessonnière, seigneur de la Joncière
+au bord de la rivière, répondit la petite Fadette en ricanant
+toujours, vous êtes bien sot de vous mettre mal avec moi qui venais
+vous donner des nouvelles de votre besson et vous dire où vous le
+retrouverez.
+
+--Ça, c'est différent, reprit Landry en s'apaisant bien vite; si tu le
+sais, Fadette, dis-le-moi, et j'en serai content.
+
+--Il n'y a pas plus de Fadette que de grelet pour avoir envie de vous
+contenter à cette heure, répliqua encore la petite fille. Vous m'avez
+dit des sottises, et vous m'auriez frappée si vous n'étiez pas si
+lourd et si pôtu. Cherchez-le donc tout seul, votre imbriaque de
+besson, puisque vous êtes si savant pour le retrouver.
+
+--Je suis bien sot de t'écouter, méchante fille, dit alors Landry en
+lui tournant le dos et en se remettant à marcher. Tu ne sais pas plus
+que moi où est mon frère, et tu n'es pas plus savante là-dessus que ta
+grand'mère, qui est une vieille menteuse et une pas grand'chose.
+
+Mais la petite Fadette, tirant par une patte son sauteriot, qui avait
+réussi à la rattraper et à se pendre à son mauvais jupon tout
+cendroux, se mit à suivre Landry, toujours ricanant et toujours lui
+disant que sans elle il ne retrouverait jamais son besson. Si bien que
+Landry, ne pouvant se débarrasser d'elle, et s'imaginant que, par
+quelque sorcellerie, sa grand'mère ou peut-être elle-même, par quelque
+accointance avec le follet de la rivière, l'empêcheraient de retrouver
+Sylvinet, prit son parti de tirer en sus de la Joncière et de s'en
+revenir à la maison.
+
+La petite Fadette le suivit jusqu'au sautoir du pré, et là, quand il
+l'eut descendu, elle se percha comme une pie sur la barre, et lui
+cria:--Adieu donc, le beau besson sans coeur, qui laisse son frère
+derrière lui. Tu auras beau l'attendre pour souper, tu ne le verras
+pas d'aujourd'hui ni de demain non plus; car là où il est, il ne bouge
+non plus qu'une pauvre pierre, et voilà l'orage qui vient. Il y aura
+des arbres dans la rivière encore cette nuit, et la rivière emportera
+Sylvinet si loin, si loin, que jamais plus tu ne le retrouveras.
+
+Toutes ces mauvaises paroles, que Landry écoutait quasi malgré lui,
+lui firent passer la sueur froide par tout le corps. Il n'y croyait
+pas absolument, mais enfin la famille Fadet était réputée avoir tel
+entendement avec le diable, qu'on ne pouvait pas être bien assuré
+qu'il n'en fût rien.
+
+--Allons, Fanchon, dit Landry en s'arrêtant, veux-tu, oui ou non, me
+laisser tranquille, ou me dire, si, de vrai, tu sais quelque chose de
+mon frère?
+
+--Et qu'est-ce que tu me donneras si, avant que la pluie ait commencé
+de tomber, je te le fais retrouver? dit la Fadette en se dressant
+debout sur la barre du sautoir, et en remuant les bras comme si elle
+voulait s'envoler.
+
+Landry ne savait pas ce qu'il pouvait lui promettre, et il commençait
+à croire qu'elle voulait l'affiner pour lui tirer quelque argent. Mais
+le vent qui soufflait dans les arbres et le tonnerre qui commençait à
+gronder lui mettaient dans le sang comme une fièvre de peur. Ce n'est
+pas qu'il craignît l'orage, mais, de fait, cet orage-là était venu
+tout d'un coup et d'une manière qui ne lui paraissait pas naturelle.
+Possible est que, dans son tourment, Landry ne l'eût pas vu monter
+derrière les arbres de la rivière, d'autant plus que se tenant depuis
+deux heures dans le fond du Val, il n'avait pu voir le ciel que dans
+le moment où il avait gagné le haut. Mais, en fait, il ne s'était
+avisé de l'orage qu'au moment où la petite Fadette le lui avait
+annoncé, et tout aussitôt, son jupon s'était enflé; ses vilains
+cheveux noirs sortant de sa coiffe, qu'elle avait toujours mal
+attachée, et quintant sur une oreille, s'étaient dressés comme des
+crins; le sauteriot avait eu sa casquette emportée par un grand coup
+de vent, et c'était à grand'peine que Landry avait pu empêcher son
+chapeau de s'envoler aussi.
+
+Et puis le ciel, en deux minutes, était devenu tout noir, et la
+Fadette, debout sur la barre, lui paraissait deux fois plus grande
+qu'à l'ordinaire; enfin Landry avait peur, il faut bien le confesser.
+
+--Fanchon, lui dit-il, je me rends à toi, si tu me rends mon frère. Tu
+l'as peut-être vu; tu sais peut-être bien où il est. Sois bonne fille.
+Je ne sais pas quel amusement tu peux trouver dans ma peine.
+Montre-moi ton bon coeur, et je croirai que tu vaux mieux que ton
+air et tes paroles.
+
+--Et pourquoi serais-je bonne fille pour toi? reprit-elle, quand tu me
+traites de méchante sans que je t'aie jamais fait de mal! Pourquoi
+aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux
+coqs, et qui ne m'ont jamais montré la plus petite amitié?
+
+--Allons, Fadette, reprit Landry, tu veux que je te promette quelque
+chose; dis-moi vite de quoi tu as envie et je te le donnerai. Veux-tu
+mon couteau neuf?
+
+--Fais-le voir, dit la Fadette en sautant comme une grenouille à côté
+de lui.
+
+Et quand elle eut vu le couteau, qui n'était pas vilain et que le
+parrain de Landry avait payé dix sous à la dernière foire, elle en fut
+tentée un moment; mais bientôt, trouvant que c'était trop peu, elle
+lui demanda s'il lui donnerait bien plutôt sa petite poule blanche,
+qui n'était pas plus grosse qu'un pigeon, et qui avait des plumes
+jusqu'au bout des doigts.
+
+--Je ne peux pas te promettre ma poule blanche, parce qu'elle est à ma
+mère, répondit Landry; mais je te promets de la demander pour toi, et
+je répondrais que ma mère ne la refusera pas, parce qu'elle sera si
+contente de revoir Sylvinet, que rien ne lui coûtera pour te
+récompenser.
+
+--Oui da! reprit la petite Fadette, et si j'avais envie de votre
+chebril à nez noir, la mère Barbeau me le donnerait-elle aussi?
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! que tu es donc longue à te décider, Fanchon!
+Tiens, il n'y a qu'un mot qui serve: si mon frère est dans le danger
+et que tu me conduises tout de suite auprès de lui, il n'y a pas à
+notre logis de poule ni de poulette, de chèvre ni de chevrillon que
+mon père et ma mère, j'en suis très-certain, ne voulussent te donner
+en remercîment.
+
+--Eh bien! nous verrons ça, Landry, dit la petite Fadette en tendant
+sa petite main sèche au besson, pour qu'il y mît la sienne en signe
+d'accord, ce qu'il ne fit pas sans trembler un peu, car, dans ce
+moment-là, elle avait des yeux si ardents qu'on eût dit le lutin en
+personne. Je ne te dirai pas à présent ce que je veux de toi, je ne le
+sais peut-être pas encore: mais souviens-toi bien de ce que tu me
+promets à cette heure, et si tu y manques, je ferai savoir à tout le
+monde qu'il n'y a pas de confiance à avoir dans la parole du besson
+Landry. Je te dis adieu ici, et n'oublie point que je ne te réclamerai
+rien jusqu'au jour où je me serai décidée à t'aller trouver pour te
+requérir d'une chose qui sera à mon commandement et que tu feras sans
+retard ni regret.
+
+--A la bonne heure! Fadette, c'est promis, c'est signé, dit Landry en
+lui tapant dans la main.
+
+--Allons! dit-elle d'un air tout fier et tout content, retourne de ce
+pas au bord de la rivière; descends-la jusqu'à ce que tu entendes
+bêler; et où tu verras un agneau bureau, tu verras aussitôt ton frère:
+si cela n'arrive pas comme je te le dis, je te tiens quitte de ta
+parole.
+
+Là-dessus le grelet, prenant le sauteriot sous son bras, sans faire
+attention que la chose ne lui plaisait guère et qu'il se démenait
+comme une anguille, sauta tout au milieu des buissons, et Landry ne
+les vit et ne les entendit non plus que s'il avait rêvé. Il ne perdit
+point de temps à se demander si la petite Fadette s'était moquée de
+lui. Il courut d'une haleine jusqu'au bas de la Joncière; il la suivit
+jusqu'à la coupure, et là, il allait passer outre sans y descendre,
+parce qu'il avait assez questionné l'endroit pour être assuré que
+Sylvinet n'y était point; mais, comme il allait s'en éloigner, il
+entendit bêler un agneau.
+
+--Dieu de mon âme, pensa-t-il, cette fille m'a annoncé la chose;
+j'entends l'agneau, mon frère est là. Mais s'il est mort ou vivant, je
+ne peux le savoir.
+
+Et il sauta dans la coupure et entra dans les broussailles. Son frère
+n'y était point; mais, en suivant le fil de l'eau, à dix pas de là,
+et toujours entendant l'agneau bêler, Landry vit sur l'autre rive son
+frère assis, avec un petit agneau qu'il tenait dans sa blouse, et qui,
+pour le vrai, était bureau de couleur depuis le bout du nez jusqu'au
+bout de la queue.
+
+Comme Sylvinet était bien vivant et ne paraissait gâté ni déchiré dans
+sa figure et dans son habillement, Landry fut si aise qu'il commença
+par remercier le bon Dieu dans son coeur, sans songer à lui demander
+pardon d'avoir eu recours à la science du diable pour avoir ce
+bonheur-là. Mais, au moment où il allait appeler Sylvinet, qui ne le
+voyait pas encore, et ne faisait pas mine de l'entendre, à cause du
+bruit de l'eau qui grouillait fort sur les cailloux en cet endroit, il
+s'arrêta à le regarder; car il était étonné de le trouver comme la
+petite Fadette le lui avait prédit, tout au milieu des arbres que le
+vent tourmentait furieusement, et ne bougeant non plus qu'une pierre.
+
+Chacun sait pourtant qu'il y a danger à rester au bord de notre
+rivière quand le grand vent se lève. Toutes les rives sont minées en
+dessous, et il n'est point d'orage qui, dans la quantité, ne déracine
+quelques-uns de ces vergnes qui sont toujours courts en racines, à
+moins qu'ils ne soient très-gros et très-vieux, et qui vous
+tomberaient fort bien sur le corps sans vous avertir. Mais Sylvinet,
+qui n'était pourtant ni plus simple ni plus fou qu'un autre, ne
+paraissait pas tenir compte du danger. Il n'y pensait pas plus que
+s'il se fût trouvé à l'abri dans une bonne grange. Fatigué de courir
+tout le jour et de vaguer à l'aventure, si, par bonheur, il ne s'était
+pas noyé dans la rivière, on pouvait toujours bien dire qu'il s'était
+noyé dans son chagrin et dans son dépit, au point de rester là comme
+une souche, les yeux fixés sur le courant de l'eau, la figure aussi
+pâle qu'une fleur de nape[1], la bouche à demi ouverte comme un petit
+poisson qui bâille au soleil, les cheveux tout emmêlés par le vent, et
+ne faisant pas même attention à son petit agneau, qu'il avait
+rencontré égaré dans les prés, et dont il avait eu pitié. Il l'avait
+bien pris dans sa blouse pour le rapporter à son logis; mais, chemin
+faisant, il avait oublié de demander à qui l'agneau perdu. Il l'avait
+là sur ses genoux, et le laissait crier sans l'entendre, malgré que le
+pauvre petit lui faisait une voix désolée et regardait tout autour de
+lui avec de gros yeux clairs, étonné de ne pas être écouté de
+quelqu'un de son espèce, et ne reconnaissant ni son pré, ni sa mère,
+ni son étable, dans cet endroit tout ombragé et tout herbu, devant un
+gros courant d'eau qui, peut-être bien, lui faisait grand'peur.
+
+ [1] Napée, Nymphæa, Nénufar.
+
+
+
+
+X.
+
+
+Si Landry n'eût pas été séparé de Sylvinet par la rivière qui n'est
+large, dans tout son parcours, de plus de quatre ou cinq mètres (comme
+on dit dans ces temps nouveaux), mais qui est, par endroits, aussi
+creuse que large, il eût, pour sûr, sauté sans plus de réflexion au
+cou de son frère. Mais Sylvinet ne le voyant même pas, il eut le temps
+de penser à la manière dont il l'éveillerait de sa rêvasserie, et
+dont, par persuasion, il le ramènerait à la maison; car si ce n'était
+pas l'idée de ce pauvre boudeur, il pouvait bien tirer d'un autre
+côté, et Landry n'aurait pas de si tôt trouvé un gué ou une passerelle
+pour aller le rejoindre.
+
+Landry ayant donc un peu songé en lui-même, se demanda comment son
+père, qui avait de la raison et de la prudence pour quatre, agirait
+en pareille rencontre; et il s'avisa bien à propos que le père Barbeau
+s'y prendrait tout doucement et sans faire semblant de rien, pour ne
+pas montrer à Sylvinet combien il avait causé d'angoisse, et ne lui
+occasionner trop de repentir, ni l'encourager trop à recommencer dans
+un autre jour de dépit.
+
+Il se mit donc à siffler comme s'il appelait les merles pour les faire
+chanter, ainsi que font les pâtours quand ils suivent les buissons à
+la nuit tombante. Cela fit lever la tête à Sylvinet, et, voyant son
+frère, il eut honte et se leva vivement, croyant n'avoir pas été vu.
+Alors Landry fit comme s'il l'apercevait, et lui dit sans beaucoup
+crier, car la rivière ne chantait pas assez haut pour empêcher de
+s'entendre:
+
+--Hé, mon Sylvinet, tu es donc là? Je t'ai attendu tout ce matin, et,
+voyant que tu étais sorti pour si longtemps, je suis venu me promener
+par ici, en attendant le souper où je comptais bien te retrouver à la
+maison; mais puisque te voilà, nous rentrerons ensemble. Nous allons
+descendre la rivière, chacun sur une rive, et nous nous joindrons au
+gué des Roulettes. (C'était le gué qui se trouvait au droit de la
+maison à la mère Fadet.).
+
+--Marchons, dit Sylvinet en ramassant son agneau, qui, ne le
+connaissant pas depuis longtemps, ne le suivait pas volontiers de
+lui-même; et ils descendirent la rivière sans trop oser se regarder
+l'un l'autre, car ils craignaient de se faire voir la peine qu'ils
+avaient d'être fâchés et le plaisir qu'ils sentaient de se retrouver.
+De temps en temps, Landry, toujours pour paraître ne pas croire au
+dépit de son frère, lui disait une parole ou deux, tout en marchant.
+Il lui demanda d'abord où il avait pris ce petit agneau bureau, et
+Sylvinet ne pouvait trop le dire, car il ne voulait point avouer qu'il
+avait été bien loin et qu'il ne savait pas même le nom des endroits où
+il avait passé. Alors Landry, voyant son embarras, lui dit:
+
+--Tu me conteras cela plus tard, car le vent est grand, et il ne fait
+pas trop bon à être sous les arbres le long de l'eau; mais, par
+bonheur, voilà l'eau du ciel qui commence à tomber, et le vent ne
+tardera pas à tomber aussi.
+
+Et en lui-même, il se disait:--C'est pourtant vrai que le grelet m'a
+prédit que je le retrouverais avant que la pluie ait commencé. Pour
+sûr, cette fille-là en sait plus long que nous.
+
+Il ne se disait point qu'il avait passé un bon quart d'heure à
+s'expliquer avec la mère Fadet, tandis qu'il la priait et qu'elle
+refusait de l'écouter, et que la petite Fadette, qu'il n'avait vue
+qu'en sortant de la maison, pouvait bien avoir vu Sylvinet pendant
+cette explication-là. Enfin, l'idée lui en vint; mais comment
+savait-elle si bien de quoi il était en peine, lorsqu'elle l'avait
+accosté, puisqu'elle n'était point là du temps qu'il s'expliquait avec
+la vieille? Cette fois, l'idée ne lui vint pas qu'il avait déjà
+demandé son frère à plusieurs personnes en venant à la Joncière, et
+que quelqu'un avait pu en parler devant la petite Fadette; ou bien,
+que cette petite pouvait avoir écouté la fin de son discours avec la
+grand'mère, en se cachant comme elle faisait souvent pour connaître
+tout ce qui pouvait contenter sa curiosité.
+
+De son côté, le pauvre Sylvinet pensa aussi en lui-même à la manière
+dont il expliquerait son mauvais comportement vis-à-vis de son frère
+et de sa mère, car il ne s'était point attendu à la feinte de Landry,
+et il ne savait quelle histoire lui faire, lui qui n'avait menti de
+sa vie, et qui n'avait jamais rien caché à son besson.
+
+Aussi se trouva-t-il bien mal à l'aise en passant le gué; car il était
+venu jusque-là sans rien trouver pour se sortir d'embarras.
+
+Sitôt qu'il fut sur la rive, Landry l'embrassa; et, malgré lui, il le
+fit avec encore plus de coeur qu'il n'avait coutume; mais il se
+retint de le questionner, car il vit bien qu'il ne saurait que dire,
+et il le ramena à la maison, lui parlant de toutes sortes de choses
+autres que celle qui leur tenait à coeur à tous les deux. En passant
+devant la maison de la mère Fadet, il regarda bien s'il verrait la
+petite Fadette, et il se sentait une envie d'aller la remercier. Mais
+la porte était fermée et l'on n'entendait pas d'autre bruit que la
+voix du sauteriot qui beuglait parce que sa grand'mère l'avait
+fouaillé, ce qui lui arrivait tous les soirs, qu'il l'eût mérité ou
+non.
+
+Cela fit de la peine à Sylvinet, d'entendre pleurer ce galopin, et il
+dit à son frère:--Voilà une vilaine maison où l'on entend toujours des
+cris ou des coups. Je sais bien qu'il n'y a rien de si mauvais et de
+si diversieux que ce sauteriot; et, quant au grelet, je n'en donnerais
+pas deux sous. Mais ces enfants-là sont malheureux de n'avoir plus ni
+père ni mère, et d'être dans la dépendance de cette vieille charmeuse,
+qui est toujours en malice, et qui ne leur passe rien.
+
+--Ce n'est pas comme ça chez nous, répondit Landry. Jamais nous
+n'avons reçu de père ni de mère le moindre coup, et mêmement quand on
+nous grondait de nos malices d'enfant, c'était avec tant de douceur et
+d'honnêteté, que les voisins ne l'entendaient point. Il y en a comme
+ça qui sont trop heureux, et qui ne connaissent point leurs avantages;
+et pourtant, la petite Fadette, qui est l'enfant le plus malheureux et
+le plus maltraité de la terre, rit toujours et ne se plaint jamais de
+rien.
+
+Sylvinet comprit le reproche et eut du regret de sa faute. Il en avait
+déjà bien eu depuis le matin, et, vingt fois, il avait eu envie de
+revenir; mais la honte l'avait retenu. Dans ce moment, son coeur
+grossit, et il pleura sans rien dire; mais son frère le prit par la
+main en lui disant:--Voilà une rude pluie, mon Sylvinet; allons-nous
+en d'un galop à la maison.--Ils se mirent donc à courir, Landry
+essayant de faire rire Sylvinet, qui s'y efforçait pour le contenter.
+
+Pourtant, au moment d'entrer dans la maison, Sylvinet avait envie de
+se cacher dans la grange, car il craignait que son père ne lui fît
+reproche. Mais le père Barbeau, qui ne prenait pas les choses tant au
+sérieux que sa femme, se contenta de le plaisanter; et la mère
+Barbeau, à qui son mari avait fait sagement la leçon, essaya de lui
+cacher le tourment qu'elle avait eu. Seulement, pendant qu'elle
+s'occupait de faire sécher ses bessons devant un bon feu et de leur
+donner à souper, Sylvinet vit bien qu'elle avait pleuré, et que, de
+temps en temps, elle le regardait d'un air d'inquiétude et de chagrin.
+S'il avait été seul avec elle, il lui aurait demandé pardon, et il
+l'eût tant caressée qu'elle se fût consolée. Mais le père n'aimait pas
+beaucoup toutes ces mijoteries, et Sylvinet fut obligé d'aller au lit
+tout de suite après souper, sans rien dire, car la fatigue le
+surmontait. Il n'avait rien mangé de la journée; et, aussitôt qu'il
+eut avalé son souper, dont il avait grand besoin, il se sentit comme
+ivre, et force lui fut de se laisser déshabiller et coucher par son
+besson, qui resta à côté de lui, assis sur le bord de son lit, et lui
+tenant une main dans la sienne.
+
+Quand il le vit bien endormi, Landry prit congé de ses parents et ne
+s'aperçut point que sa mère l'embrassait avec plus d'amour que les
+autres fois. Il croyait toujours qu'elle ne pouvait pas l'aimer autant
+que son frère, et il n'en était point jaloux, se disant qu'il était
+moins aimable et qu'il n'avait que la part qui lui était due. Il se
+soumettait à cela autant par respect pour sa mère que par amitié pour
+son besson, qui avait, plus que lui, besoin de caresses et de
+consolation.
+
+Le lendemain, Sylvinet courut au lit de la mère Barbeau avant qu'elle
+fût levée, et, lui ouvrant son coeur, lui confessa son regret et sa
+honte. Il lui conta comme quoi il se trouvait bien malheureux depuis
+quelque temps, non plus tant à cause qu'il était séparé de Landry, que
+parce qu'il s'imaginait que Landry ne l'aimait point. Et quand sa mère
+le questionna sur cette injustice, il fut bien empêché de la motiver,
+car c'était en lui comme une maladie dont il ne se pouvait défendre.
+La mère le comprenait mieux qu'elle ne voulait en avoir l'air, parce
+que le coeur d'une femme est aisément pris de ces tourments-là, et
+elle-même s'était souvent ressentie de souffrir en voyant Landry si
+tranquille dans son courage et dans sa vertu. Mais, cette fois, elle
+reconnaissait que la jalousie est mauvaise dans tous les amours, même
+dans ceux que Dieu nous commande le plus, et elle se garda bien d'y
+encourager Sylvinet. Elle lui fit ressortir la peine qu'il avait
+causée à son frère, et la grande bonté que son frère avait eue de ne
+pas s'en plaindre ni s'en montrer choqué. Sylvinet le reconnut aussi
+et convint que son frère était meilleur chrétien que lui. Il fit
+promesse et forma résolution de se guérir, et sa volonté y était
+sincère.
+
+Mais malgré lui, et bien qu'il prît un air consolé et satisfait,
+encore que sa mère eût essuyé toutes ses larmes et répondu à toutes
+ses plaintes par des raisons très-fortifiantes, encore qu'il fît tout
+son possible pour agir simplement et justement avec son frère, il lui
+resta sur le coeur un levain d'amertume.--Mon frère, pensait-il
+malgré lui, est le plus chrétien et le plus juste de nous deux, ma
+chère mère le dit et c'est la vérité; mais s'il m'aimait aussi fort
+que je l'aime, il ne pourrait pas se soumettre comme il le fait.--Et
+il songeait à l'air tranquille et quasi indifférent que Landry avait
+eu en le retrouvant au bord de la rivière. Il se remémorait comme il
+l'avait entendu siffler aux merles en le cherchant, au moment où,
+lui, pensait véritablement à se jeter dans la rivière. Car s'il
+n'avait pas eu cette idée en quittant la maison, il l'avait eue plus
+d'une fois, vers le soir, croyant que son frère ne lui pardonnerait
+jamais de l'avoir boudé et évité pour la première fois de sa vie.--Si
+c'était lui qui m'eût fait cet affront, pensait-il, je ne m'en serais
+jamais consolé. Je suis bien content qu'il me l'ait pardonné, mais je
+pensais pourtant qu'il ne me le pardonnerait pas si aisément.--Et
+là-dessus, cet enfant malheureux soupirait tout en se combattant et se
+combattait tout en soupirant.
+
+Pourtant, comme Dieu nous récompense et nous aide toujours, pour peu
+que nous ayons bonne intention de lui complaire, il arriva que
+Sylvinet fut plus raisonnable pendant le reste de l'année; qu'il
+s'abstint de quereller et de bouder son frère, qu'il l'aima enfin plus
+paisiblement, et que sa santé, qui avait souffert de toutes ces
+angoisses, se rétablit et se fortifia. Son père le fit travailler
+davantage, s'apercevant que moins il s'écoutait, mieux il s'en
+trouvait. Mais le travail qu'on fait chez ses parents n'est jamais
+aussi rude que celui qu'on a de commande chez les autres. Aussi
+Landry, qui ne s'épargnait guère, prit-il plus de force et plus de
+taille cette année-là que son besson. Les petites différences qu'on
+avait toujours observées entre eux devinrent plus marquantes, et, de
+leur esprit, passèrent sur leur figure. Landry, après qu'ils eurent
+compté quinze ans, devint tout à fait beau garçon, et Sylvinet resta
+un joli jeune homme, plus mince et moins couleuré que son frère.
+Aussi, on ne les prenait plus jamais l'un pour l'autre, et, malgré
+qu'ils se ressemblaient toujours comme deux frères, on ne voyait plus
+du même coup qu'ils étaient bessons. Landry, qui était censé le cadet,
+étant né une heure après Sylvinet, paraissait à ceux qui les voyaient
+pour la première fois, l'aîné d'un an ou deux. Et cela augmentait
+l'amitié du père Barbeau, qui, à la vraie manière des gens de
+campagne, estimait la force et la taille avant tout.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Dans les premiers temps qui ensuivirent l'aventure de Landry avec la
+petite Fadette, ce garçon eut quelque souci de la promesse qu'il lui
+avait faite. Dans le moment où elle l'avait sauvé de son inquiétude,
+il se serait engagé pour ses père et mère à donner tout ce qu'il y
+avait de meilleur à la Bessonnière: mais quand il vit que le père
+Barbeau n'avait pas pris bien au sérieux la bouderie de Sylvinet et
+n'avait point montré d'inquiétude, il craignit bien que, lorsque la
+petite Fadette viendrait réclamer sa récompense, son père ne la mît à
+la porte en se moquant de sa belle science et de la belle parole que
+Landry lui avait donnée.
+
+Cette peur-là rendait Landry tout honteux en lui-même, et à mesure que
+son chagrin s'était dissipé, il s'était jugé bien simple d'avoir cru
+voir de la sorcellerie dans ce qui lui était arrivé. Il ne tenait pas
+pour certain que la petite Fadette se fût gaussée de lui, mais il
+sentait bien qu'on pouvait avoir du doute là-dessus, et il ne trouvait
+pas de bonnes raisons à donner à son père pour lui prouver qu'il avait
+bien fait de prendre un engagement de si grosse conséquence; d'un
+autre côté, il ne voyait pas non plus comment il romprait un pareil
+engagement, car il avait juré sa foi et il l'avait fait en âme et
+conscience.
+
+Mais, à son grand étonnement, ni le lendemain de l'affaire, ni dans le
+mois, ni dans la saison, il n'entendit parler de la petite Fadette à
+la Bessonnière ni à la Priche. Elle ne se présenta ni chez le père
+Caillaud pour demander à parler à Landry, ni chez le père Barbeau pour
+réclamer aucune chose, et lorsque Landry la vit au loin dans les
+champs, elle n'alla point de son côté et ne parut point faire
+attention à lui, ce qui était contre sa coutume, car elle courait
+après tout le monde, soit pour regarder par curiosité, soit pour rire,
+jouer et badiner avec ceux qui étaient de bonne humeur, soit pour
+tancer et railler ceux qui ne l'étaient point.
+
+Mais la maison de la mère Fadet étant également voisine de la Priche
+et de la Cosse, il ne se pouvait faire qu'un jour ou l'autre, Landry
+ne se trouvât nez contre nez avec la petite Fadette dans un chemin;
+et, quand le chemin n'est pas large, c'est bien force de se donner une
+tape ou de se dire un mot en passant.
+
+C'était un soir que la petite Fadette rentrait ses oies, ayant
+toujours son sauteriot sur ses talons; et Landry, qui avait été
+chercher les juments au pré, les ramenait tout tranquillement à la
+Priche; si bien qu'ils se croisèrent dans le petit chemin qui descend
+de la Croix des bossons, au gué des Roulettes, et qui est si bien
+fondu entre deux encaissements, qu'il n'y est point moyen de
+s'éviter. Landry devint tout rouge, pour la peur qu'il avait de
+s'entendre sommer de sa parole, et, ne voulant point encourager la
+Fadette, il sauta sur une des juments du plus loin qu'il la vit, et
+joua des sabots pour prendre le trot; mais comme toutes les juments
+avaient les enfarges aux pieds, celle qu'il avait enfourchée n'avança
+pas plus vite pour cela. Landry se voyant tout près de la petite
+Fadette, n'osa la regarder, et fit mine de se retourner, comme pour
+voir si les poulains le suivaient. Quand il regarda devant lui, la
+Fadette l'avait déjà dépassé, et elle ne lui avait rien dit; il ne
+savait même point si elle l'avait regardé, et si des yeux ou du rire
+elle l'avait sollicité de lui dire bonsoir. Il ne vit que Jeanet le
+sauteriot qui, toujours traversieux et méchant, ramassa une pierre
+pour la jeter dans les jambes de sa jument. Landry eut bonne envie de
+lui allonger un coup de fouet, mais il eut peur de s'arrêter et
+d'avoir explication avec la soeur. Il ne fit donc pas mine de s'en
+apercevoir et s'en fut sans regarder derrière lui.
+
+Toutes les autres fois que Landry rencontra la petite Fadette, ce fut
+à peu près de même. Peu à peu, il s'enhardit à la regarder; car, à
+mesure que l'âge et la raison lui venaient, il ne s'inquiétait plus
+tant d'une si petite affaire. Mais lorsqu'il eut pris le courage de la
+regarder tranquillement, comme pour attendre n'importe quelle chose
+elle voudrait lui dire, il fut étonné de voir que cette fille faisait
+exprès de tourner la tête d'un autre côté, comme si elle eût eu de lui
+la même peur qu'il avait d'elle. Cela l'enhardit tout à fait vis-à-vis
+de lui-même, et, comme il avait le coeur juste, il se demanda s'il
+n'avait pas eu grand tort de ne jamais la remercier du plaisir que,
+soit par science, soit par hasard, elle lui avait causé. Il prit la
+résolution de l'aborder la première fois qu'il la verrait, et ce
+moment-là étant venu, il fit au moins dix pas de son côté pour
+commencer à lui dire bonjour et à causer avec elle.
+
+Mais, comme il s'approchait, la petite Fadette prit un air fier et
+quasi fâché; et se décidant enfin à le regarder, elle le fit d'une
+manière si méprisante, qu'il en fut tout démonté et n'osa point lui
+porter la parole.
+
+Ce fut la dernière fois de l'année que Landry la rencontra de près,
+car à partir de ce jour-là, la petite Fadette, menée par je ne sais
+pas quelle fantaisie, l'évita si bien, que du plus loin qu'elle le
+voyait, elle tournait d'un autre côté, entrait dans un héritage ou
+faisait un grand détour pour ne point le voir. Landry pensa qu'elle
+était fâchée de ce qu'il avait été ingrat envers elle; mais sa
+répugnance était si grande qu'il ne sut se décider à rien tenter pour
+réparer son tort. La petite Fadette n'était pas un enfant comme un
+autre. Elle n'était pas ombrageuse de son naturel, et même, elle ne
+l'était pas assez, car elle aimait à provoquer les injures ou les
+moqueries, tant elle se sentait la langue bien affilée pour y répondre
+et avoir toujours le dernier et le plus piquant mot. On ne l'avait
+jamais vue bouder et on lui reprochait de manquer de la fierté qui
+convient à une fillette lorsqu'elle prend déjà quinze ans et commence
+à se ressentir d'être quelque chose. Elle avait toujours les allures
+d'un gamin, mêmement elle affectait de tourmenter souvent Sylvinet, de
+le déranger et de le pousser à bout, lorsqu'elle le surprenait dans
+les rêvasseries où il s'oubliait encore quelquefois. Elle le suivait
+toujours pendant un bout de chemin, lorsqu'elle le rencontrait; se
+moquant de sa _bessonnerie_, et lui tourmentant le coeur en lui
+disant que Landry ne l'aimait point et se moquait de sa peine. Aussi
+le pauvre Sylvinet qui, encore plus que Landry, la croyait sorcière,
+s'étonnait-il qu'elle devinât ses pensées et la détestait bien
+cordialement. Il avait du mépris pour elle et pour sa famille, et,
+comme elle évitait Landry, il évitait ce méchant grelet, qui,
+disait-il, suivrait tôt ou tard l'exemple de sa mère, laquelle avait
+mené une mauvaise conduite, quitté son mari et finalement suivi les
+soldats. Elle était partie comme vivandière peu de temps après la
+naissance du sauteriot, et, depuis, on n'en avait jamais entendu
+parler. Le mari était mort de chagrin et de honte, et c'est comme cela
+que la vieille mère Fadet avait été obligée de se charger des deux
+enfants, qu'elle soignait fort mal, tant à cause de sa chicherie que
+de son âge avancé, qui ne lui permettait guère de les surveiller et de
+les tenir proprement.
+
+Pour toutes ces raisons, Landry, qui n'était pourtant pas aussi fier
+que Sylvinet, se sentait du dégoût pour la petite Fadette, et,
+regrettant d'avoir eu des rapports avec elle, il se gardait bien de le
+faire connaître à personne. Il le cacha même à son besson, ne voulant
+pas lui confesser l'inquiétude qu'il avait eue à son sujet; et, de
+son côté, Sylvinet lui cacha toutes les méchancetés de la petite
+Fadette envers lui, ayant honte de dire qu'elle avait eu divination de
+sa jalousie.
+
+Mais le temps se passait. A l'âge qu'avaient nos bessons, les semaines
+sont comme des mois et les mois comme des ans, pour le changement
+qu'ils amènent dans le corps et dans l'esprit. Bientôt Landry oublia
+son aventure, et, après s'être un peu tourmenté du souvenir de la
+Fadette, n'y pensa non plus que s'il en eût fait le rêve.
+
+Il y avait déjà environ dix mois que Landry était entré à la Priche,
+et on approchait de la Saint-Jean, qui était l'époque de son
+engagement avec le père Caillaud. Ce brave homme était si content de
+lui qu'il était bien décidé à lui augmenter son gage plutôt que de le
+voir partir; et Landry ne demandait pas mieux que de rester dans le
+voisinage de sa famille et de renouveler avec les gens de la Priche,
+qui lui convenaient beaucoup. Mêmement, il se sentait venir une petite
+amitié pour une nièce du père Caillaud qui s'appelait Madelon et qui
+était un beau brin de fille. Elle avait un an de plus que lui et le
+traitait encore un peu comme un enfant; mais cela diminuait de jour en
+jour, et, tandis qu'au commencement de l'année elle se moquait de lui
+lorsqu'il avait honte de l'embrasser aux jeux ou à la danse, sur la
+fin, elle rougissait au lieu de le provoquer, elle ne restait plus
+seule avec lui dans l'étable ou dans le fenil. La Madelon n'était
+point pauvre, et un mariage entre eux eût bien pu s'arranger par la
+suite du temps. Les deux familles étaient bien famées et tenues en
+estime par tout le pays. Enfin, le père Caillaud, voyant ces deux
+enfants qui commençaient à se chercher et à se craindre, disait au
+père Barbeau que ça pourrait bien faire un beau couple, et qu'il n'y
+avait point de mal à leur laisser faire bonne et longue connaissance.
+
+Il fut donc convenu, huit jours avant la Saint-Jean, que Landry
+resterait à la Priche, et Sylvinet chez ses parents; car la raison
+était assez bien revenue à celui-ci, et le père Barbeau ayant pris les
+fièvres, cet enfant savait se rendre très-utile au travail de ses
+terres. Sylvinet avait eu grand'peur d'être envoyé au loin, et cette
+crainte-là avait agi sur lui en bien; car, de plus en plus, il
+s'efforçait à vaincre l'excédant de son amitié pour Landry, ou du
+moins ne point trop le laisser paraître. La paix et le contentement
+étaient donc revenus à la Bessonnière, quoique les bessons ne se
+vissent plus qu'une ou deux fois la semaine. La Saint-Jean fut pour
+eux un jour de bonheur; ils allèrent ensemble à la ville pour voir la
+loue des serviteurs de ville et de campagne, et la fête qui s'ensuit
+sur la grande place. Landry dansa plus d'une bourrée avec la belle
+Madelon; et Sylvinet, pour lui complaire, essaya de danser aussi. Il
+ne s'en tirait pas trop bien; mais la Madelon, qui lui témoignait
+beaucoup d'égards, le prenait par la main, en vis-à-vis, pour l'aider
+à marquer le pas; et Sylvinet, se trouvant ainsi avec son frère,
+promit d'apprendre à bien danser, afin de partager un plaisir où
+jusque-là il avait gêné Landry.
+
+Il ne se sentait pas trop de jalousie contre Madelon, parce que Landry
+était encore sur la réserve avec elle. Et d'ailleurs, Madelon flattait
+et encourageait Sylvinet. Elle était sans gêne avec lui, et quelqu'un
+qui ne s'y connaîtrait pas aurait jugé que c'était celui des bessons
+qu'elle préférait. Landry eût pu en être jaloux, s'il n'eût été, par
+nature, ennemi de la jalousie; et peut-être un je ne sais quoi lui
+disait-il, malgré sa grande innocence, que Madelon n'agissait ainsi
+que pour lui faire plaisir et avoir occasion de se trouver plus
+souvent avec lui.
+
+Toutes choses allèrent donc pour le mieux pendant environ trois mois,
+jusqu'au jour de la Saint-Andoche, qui est la fête patronale du bourg
+de la Cosse, et qui tombe aux derniers jours de septembre.
+
+Ce jour-là, qui était toujours pour les deux bessons une grande et
+belle fête, parce qu'il y avait danse et jeux de toutes sortes sous
+les grands noyers de la paroisse, amena pour eux de nouvelles peines
+auxquelles ils ne s'attendaient mie.
+
+Le père Caillaud ayant donné licence à Landry d'aller dès la veille
+coucher à la Bessonnière, afin de voir la fête sitôt le matin, Landry
+partit avant souper, bien content d'aller surprendre son besson qui ne
+l'attendait que le lendemain. C'est la saison où les jours commencent
+à être courts et où la nuit tombe vite. Landry n'avait jamais peur de
+rien en plein jour: mais il n'eût pas été de son âge et de son pays
+s'il avait aimé à se trouver seul la nuit sur les chemins, surtout
+dans l'automne, qui est une saison où les sorciers et les follets
+commencent à se donner du bon temps, à cause des brouillards qui les
+aident à cacher leurs malices et maléfices. Landry, qui avait coutume
+de sortir seul à toute heure pour mener ou rentrer ses boeufs,
+n'avait pas précisément grand souci, ce soir-là, plus qu'un autre
+soir; mais il marchait vite et chantait fort, comme on fait toujours
+quand le temps est noir, car on sait que le chant de l'homme dérange
+et écarte les mauvaises bêtes et les mauvaises gens.
+
+Quand il fut au droit du gué des Roulettes, qu'on appelle de cette
+manière à cause des cailloux ronds qui s'y trouvent en grande
+quantité, il releva un peu les jambes de son pantalon; car il pouvait
+y avoir de l'eau jusqu'au-dessus de la cheville du pied, et il fit
+bien attention à ne pas marcher devant lui, parce que le gué est
+établi en biaisant, et qu'à droite comme à gauche il y a de mauvais
+trous. Landry connaissait si bien le gué qu'il ne pouvait guère s'y
+tromper. D'ailleurs on voyait de là, à travers les arbres qui étaient
+plus d'à moitié dépouillés de feuilles, la petite clarté qui sortait
+de la maison de la mère Fadet; et en regardant cette clarté, pour peu
+qu'on marchât dans la direction, il n'y avait point chance de faire
+mauvaise route.
+
+Il faisait si noir sous les arbres, que Landry tâta pourtant le gué
+avec son bâton avant d'y entrer. Il fut étonné de trouver plus d'eau
+que de coutume, d'autant plus qu'il entendait le bruit des écluses
+qu'on avait ouvertes depuis une bonne heure. Pourtant, comme il voyait
+bien la lumière de la croisée à la Fadette, il se risqua. Mais, au
+bout de deux pas, il avait de l'eau plus haut que le genou et il se
+retira, jugeant qu'il s'était trompé. Il essaya un peu plus haut et un
+peu plus bas, et, là comme là, il trouva le creux encore davantage. Il
+n'avait pas tombé de pluie, les écluses grondaient toujours: la chose
+était donc bien surprenante.
+
+
+
+
+XII.
+
+
+--Il faut, pensa Landry, que j'aie pris le faux chemin de la
+charrière, car, pour le coup, je vois à ma droite la chandelle de la
+Fadette, qui devrait être sur ma gauche.
+
+Il remonta le chemin jusqu'à la Croix-au-Lièvre, et il en fit le tour
+les yeux fermés pour se désorienter; et quand il eut bien remarqué les
+arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le bon chemin
+et revint jouxte à la rivière. Mais bien que le gué lui parût commode,
+il n'osa point y faire plus de trois pas, parce qu'il vit tout d'un
+coup, presque derrière lui, la clarté de la maison Fadette, qui aurait
+dû être juste en face. Il revint à la rive, et cette clarté lui parut
+être alors comme elle devait se trouver. Il reprit le gué en biaisant
+dans un autre sens, et, cette fois, il eut de l'eau presque jusqu'à la
+ceinture. Il avançait toujours cependant, augurant qu'il avait
+rencontré un trou, mais qu'il allait en sortir en marchant vers la
+lumière.
+
+Il fit bien de s'arrêter, car le trou se creusait toujours, et il en
+avait jusqu'aux épaules. L'eau était bien froide, et il resta un
+moment à se demander s'il reviendrait sur ses pas; car la lumière lui
+paraissait avoir changé de place, et mêmement il la vit remuer,
+courir, sautiller, repasser d'une rive à l'autre, et finalement se
+montrer double en se mirant dans l'eau, où elle se tenait comme un
+oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit
+bruit de grésillement comme ferait une pétrole de résine.
+
+Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï
+dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce
+feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et de
+les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en
+se moquant de leur angoisse.
+
+Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant
+vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage.
+Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa
+danse et son rire. C'était vraiment une vilaine chose à voir. Tantôt
+il filait comme un martin-pêcheur, et tantôt il disparaissait tout à
+fait. Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tête d'un boeuf,
+et tout aussitôt menu comme un oeil de chat; et il accourait auprès
+de Landry, tournait autour de lui si vite, qu'il en était ébloui; et
+enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait
+frétiller dans les roseaux, où il avait l'air de se fâcher et de lui
+dire des insolences.
+
+Landry n'osait point bouger, car de retourner sur ses pas n'était pas
+le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine à courir
+après ceux qui courent, et qu'il se met en travers de leur chemin
+jusqu'à ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque
+mauvaise passe. Il grelottait de peur et de froid, lorsqu'il entendit
+derrière lui une petite voix très-douce qui chantait:
+
+ Fadet, fadet, petit fadet,
+ Prends ta chandelle et ton cornet;
+ J'ai pris ma cape et mon capet;
+ Toute follette a son follet.
+
+Et tout aussitôt la petite Fadette, qui s'apprêtait gaiement à passer
+l'eau sans montrer crainte ni étonnement du feu follet, heurta contre
+Landry, qui était assis par terre dans la brune, et se retira en
+jurant ni plus ni moins qu'un garçon, et des mieux appris.
+
+--C'est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n'aie pas peur. Je ne
+te suis pas ennemi.
+
+Il parlait comme cela parce qu'il avait peur d'elle presque autant que
+du follet. Il avait entendu sa chanson, et voyait bien qu'elle faisait
+une conjuration au feu follet, lequel dansait et se tortillait comme
+un fou devant elle et comme s'il eût été aise de la voir.
+
+--Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette après qu'elle
+se fut consultée un peu, que tu me flattes, parce que tu es moitié
+mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni
+moins qu'à ma grand'mère. Allons, pauvre coeur, la nuit on n'est
+pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer l'eau sans
+moi.
+
+--Ma foi, j'en sors, dit Landry, et j'ai manqué de m'y noyer. Est-ce
+que tu vas t'y risquer, Fadette? Tu ne crains pas de perdre le gué?
+
+--Eh! pourquoi le perdrais-je? Mais je vois bien ce qui t'inquiète,
+répondit la petite Fadette en riant. Allons, donne-moi la main,
+poltron; le follet n'est pas si méchant que tu crois, et il ne fait de
+mal qu'à ceux qui s'en épeurent. J'ai coutume de le voir, moi, et nous
+nous connaissons.
+
+Là-dessus, avec plus de force que Landry n'eût supposé qu'elle en
+avait, elle le tira par le bras et l'amena dans le gué en courant et
+en chantant:
+
+ J'ai pris ma cape et mon capet,
+ Toute fadette a son fadet.
+
+Landry n'était guère plus à son aise dans la société de la petite
+sorcière que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux
+voir le diable sous l'apparence d'un être de sa propre espèce que sous
+celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de résistance,
+et il fut tôt rassuré en sentant que la Fadette le conduisait si
+bien, qu'il marchait à sec sur les cailloux. Mais comme ils marchaient
+vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet,
+ils étaient toujours suivis de ce météore, comme l'appelle le maître
+d'école de chez nous, qui en sait long sur cette chose-là, et qui
+assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Peut-être que la mère Fadet avait aussi de la connaissance là-dessus,
+et qu'elle avait enseigné à sa petite-fille à ne rien redouter de ces
+feux de nuit; ou bien, à force d'en voir, car il y en avait souvent
+aux entours du gué des Roulettes, et c'était un grand hasard que
+Landry n'en eût point encore vu de près, peut-être la petite
+s'était-elle fait une idée que l'esprit qui les soufflait n'était
+point méchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui
+tremblait de tout son corps à mesure que le follet s'approchait d'eux:
+
+--Innocent, lui dit-elle, ce feu-là ne brûle point, et si tu étais
+assez subtil pour le manier, tu verrais qu'il ne laisse pas seulement
+sa marque.
+
+--C'est encore pis, pensa Landry; du feu qui ne brûle pas, on sait ce
+que c'est: ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est
+fait pour chauffer et brûler.
+
+Mais il ne fit pas connaître sa pensée à la petite Fadette, et quand
+il se vit sain et sauf à la rive, il eut grande envie de la planter là
+et de s'ensauver à la Bessonnière. Mais il n'avait point le coeur
+ingrat, et il ne voulut point la quitter sans la remercier.
+
+--Voilà la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui
+dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m'en
+souviendrai toute ma vie. J'étais là comme un fou quand tu m'as
+trouvé; le follet m'avait vanné et charmé. Jamais je n'aurais passé la
+rivière, ou bien je n'en serais jamais sorti.
+
+--Peut-être bien que tu l'aurais passée sans peine ni danger si tu
+n'étais pas si sot, répondit la Fadette; je n'aurais jamais cru qu'un
+grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera
+pas à avoir de la barbe au menton, fût si aisé à épeurer, et je suis
+contente de te voir comme cela.
+
+--Et pourquoi en êtes-vous contente, Fanchon Fadet?
+
+--Parce que je ne vous aime point, lui dit-elle d'un ton méprisant.
+
+--Et pourquoi est-ce encore que vous ne m'aimez point?
+
+--Parce que je ne vous estime point, répondit-elle; ni vous, ni votre
+besson, ni vos père et mère, qui sont fiers parce qu'ils sont riches,
+et qui croient qu'on ne fait que son devoir en leur rendant service.
+Ils vous ont appris à être ingrat, Landry, et c'est le plus vilain
+défaut pour un homme, après celui d'être peureux.
+
+Landry se sentit bien humilié des reproches de cette petite fille, car
+il reconnaissait qu'ils n'étaient pas tout à fait injustes, et il lui
+répondit:
+
+--Si je suis fautif, Fadette, ne l'imputez qu'à moi. Ni mon frère, ni
+mon père, ni ma mère, ni personne chez nous n'a eu connaissance du
+secours que vous m'avez déjà une fois donné. Mais pour cette fois-ci,
+ils le sauront, et vous aurez une récompense telle que vous la
+désirerez.
+
+--Ah! vous voilà bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que
+vous vous imaginez qu'avec vos présents vous pouvez être quitte
+envers moi. Vous croyez que je suis pareille à ma grand'mère, qui,
+pourvu qu'on lui baille quelque argent, supporte les malhonnêtetés et
+les insolences du monde. Eh bien, moi, je n'ai besoin ni envie de vos
+dons, et je méprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n'avez
+pas eu le coeur de trouver un pauvre mot de remerciement et d'amitié
+à me dire depuis tantôt un an que je vous ai guéri d'une grosse peine.
+
+--Je suis fautif, je l'ai confessé, Fadette, dit Landry, qui ne
+pouvait s'empêcher d'être étonné de la manière dont il l'entendait
+raisonner pour la première fois. Mais c'est qu'aussi il y a un peu de
+ta faute. Ce n'était pas bien sorcier de me faire retrouver mon frère,
+puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m'expliquais
+avec ta grand'mère; et si tu avais vraiment le coeur bon, toi qui me
+reproches de ne l'avoir point, au lieu de me faire souffrir et
+attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me
+mener loin, tu m'aurais dit tout de suite: «Dévalle le pré, et tu le
+verras au rivet de l'eau.» Cela ne t'aurait point coûté beaucoup, au
+lieu que tu t'es fait un vilain jeu de ma peine; et voilà ce qui a
+mandré le prix du service que tu m'as rendu.
+
+La petite Fadette, qui avait pourtant la repartie prompte, resta
+pensive un moment. Puis elle dit:
+
+--Je vois bien que tu as fait ton possible pour écarter la
+reconnaissance de ton coeur, et pour t'imaginer que tu ne m'en
+devais point, à cause de la récompense que je m'étais fait promettre.
+Mais, encore un coup, il est dur et mauvais, ton coeur, puisqu'il ne
+t'a point fait observer que je ne réclamais rien de toi, et que je ne
+te faisais pas même reproche de ton ingratitude.
+
+--C'est vrai, ça, Fanchon, dit Landry qui était la bonne foi même; je
+suis dans mon tort, je l'ai senti, et j'en ai eu de la honte; j'aurais
+dû te parler; j'en ai eu l'intention, mais tu m'as fait une mine si
+courroucée que je n'ai point su m'y prendre.
+
+--Et si vous étiez venu le lendemain de l'affaire me dire une parole
+d'amitié, vous ne m'auriez point trouvée courroucée; vous auriez su
+tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions
+amis: au lieu qu'à cette heure, j'ai mauvaise opinion de vous, et
+j'aurais dû vous laisser débrouiller avec le follet comme vous auriez
+pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnière; allez sécher vos habits; allez
+dire à vos parents: «Sans ce petit guenillon de grelet, j'aurais, ma
+foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivière.»
+
+Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna le dos, et marcha du côté
+de sa maison en chantant:
+
+ Prends ta leçon et ton paquet,
+ Landry Barbeau le bessonnet.
+
+A cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son âme, non
+qu'il fût disposé à aucune sorte d'amitié pour une fille qui
+paraissait avoir plus d'esprit que de bonté, et dont les vilaines
+manières ne plaisaient point, même à ceux qui s'en amusaient. Mais il
+avait le coeur haut et ne voulait point garder un tort sur sa
+conscience. Il courut après elle, et la rattrapant par sa cape:
+
+--Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-là
+s'arrange et se finisse entre nous. Tu es mécontente de moi, et je ne
+suis pas bien content de moi-même. Il faut que tu me dises ce que tu
+souhaites, et pas plus tard que demain je te l'apporterai.
+
+--Je souhaite ne jamais te voir, répondit la Fadette très-durement; et
+n'importe quelle chose tu m'apporteras, tu peux bien compter que je
+te la jetterai au nez.
+
+--Voilà des paroles trop rudes pour quelqu'un qui vous offre
+réparation. Si tu ne veux point de cadeau, il y a peut-être moyen de
+te rendre service et de te montrer par là qu'on te veut du bien et non
+pas du mal. Allons, dis-moi ce que j'ai à faire pour te contenter.
+
+--Vous ne sauriez donc me demander pardon et souhaiter mon amitié? dit
+la Fadette en s'arrêtant.
+
+--Pardon, c'est beaucoup demander, répondit Landry, qui ne pouvait
+vaincre sa hauteur à l'endroit d'une fille qui n'était point
+considérée en proportion de l'âge qu'elle commençait à avoir, et
+qu'elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu'elle l'aurait
+dû; quant à ton amitié, Fadette, tu es si drôlement bâtie dans ton
+esprit, que je ne saurais y avoir grand'fiance. Demande-moi donc une
+chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas obligé
+de te reprendre.
+
+--Eh bien, dit la Fadette d'une voix claire et sèche, il en sera comme
+vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et
+vous n'en voulez point. A présent je vous réclame ce que vous m'avez
+promis, qui est d'obéir à mon commandement, le jour où vous en serez
+requis. Ce jour-là, ce ne sera pas plus tard que demain à la
+Saint-Andoche, et voici ce que je veux: Vous me ferez danser trois
+bourrées après la messe, deux bourrées après vêpres, et encore deux
+bourrées après l'Angélus, ce qui fera sept. Et dans toute votre
+journée, depuis que vous serez levé jusqu'à ce que vous soyez couché,
+vous ne danserez aucune autre bourrée avec n'importe qui, fille ou
+femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien
+laides en vous: l'ingratitude, la peur et le manque de parole.
+Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse, à la porte de
+l'église.
+
+Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu'à sa maison, tira
+la corillette et entra si vite que la porte fut poussée et recorillée
+avant que le besson eût pu répondre un mot.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Landry trouva d'abord l'idée de la Fadette si drôle qu'il pensa à en
+rire plus qu'à s'en fâcher.
+
+--Voilà, se dit-il, une fille plus folle que méchante, et plus
+désintéressée qu'on ne croirait, car son paiement ne ruinera pas ma
+famille.--Mais, en y songeant, il trouva l'acquit de sa dette plus dur
+que la chose ne semblait. La petite Fadette dansait très-bien; il
+l'avait vue gambiller dans les champs ou sur le bord des chemins, avec
+les pâtours, et elle s'y démenait comme un petit diable, si vivement
+qu'on avait peine à la suivre en mesure. Mais elle était si peu belle
+et si mal attifée, même les dimanches, qu'aucun garçon de l'âge de
+Landry ne l'eût fait danser, surtout devant du monde. C'est tout au
+plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur
+première communion la trouvaient digne d'être invitée, et les belles
+de campagne n'aimaient point à l'avoir dans leur danse. Landry se
+sentit donc tout à fait humilié d'être voué à une pareille danseuse;
+et quand il se souvint qu'il s'était fait promettre au moins trois
+bourrées par la belle Madelon, il se demanda comment elle prendrait
+l'affront qu'il serait forcé de lui faire en ne les réclamant point.
+
+Comme il avait froid et faim, et qu'il craignait toujours de voir le
+follet se mettre après lui, il marcha vite sans trop songer et sans
+regarder derrière lui. Dès qu'il fut rendu, il se sécha et conta qu'il
+n'avait point vu le gué à cause de la grand'nuit, et qu'il avait eu de
+la peine à sortir de l'eau; mais il eut honte de confesser la peur
+qu'il avait eue, et il ne parla ni du feu follet ni de la petite
+Fadette. Il se coucha en se disant que ce serait bien assez tôt le
+lendemain pour se tourmenter de la conséquence de cette mauvaise
+rencontre; mais quoi qu'il fît, il ne put dormir que très-mal. Il fit
+plus de cinquante rêves, où il vit la petite Fadette à califourchon
+sur le fadet, qui était fait comme un grand coq rouge et qui tenait,
+dans une de ses pattes, sa lanterne de corne avec une chandelle
+dedans, dont les rayons s'étendaient sur toute la joncière. Et alors
+la petite Fadette se changeait en un grelet gros comme une chèvre, et
+elle lui criait, en voix de grelet, une chanson qu'il ne pouvait
+comprendre, mais où il entendait toujours des mots sur la même rime:
+grelet, fadet, cornet, capet, follet, bessonnet, Sylvinet. Il en avait
+la tête cassée, et la clarté du follet lui semblait si vive et si
+prompte que, quand il s'éveilla, il en avait encore les orblutes, qui
+sont petites boules noires, rouges ou bleues, lesquelles nous
+semblent être devant nos yeux, quand nous avons regardé avec trop
+d'assurance les orbes du soleil ou de la lune.
+
+Landry fut si fatigué de cette mauvaise nuit qu'il s'endormait tout le
+long de la messe, et mêmement il n'entendit pas une parole du sermon
+de M. le curé, qui, pourtant, loua et magnifia on ne peut mieux les
+vertus et propriétés du bon saint Andoche. En sortant de l'église,
+Landry était si chargé de langueur qu'il avait oublié la Fadette. Elle
+était pourtant devant le porche, tout auprès de la belle Madelon, qui
+se tenait là, bien sûre que la première invitation serait pour elle.
+Mais quand il s'approcha pour lui parler, il lui fallut bien voir le
+grelet qui fit un pas en avant et lui dit bien haut avec une hardiesse
+sans pareille:
+
+--Allons, Landry, tu m'as invitée hier soir pour la première danse, et
+je compte que nous allons n'y pas manquer.
+
+Landry devint rouge comme le feu, et voyant Madelon devenir rouge
+aussi, pour le grand étonnement et le grand dépit qu'elle avait d'une
+pareille aventure, il prit courage contre la petite Fadette.
+
+--C'est possible que je t'aie promis de te faire danser, grelet, lui
+dit-il; mais j'avais prié une autre auparavant, et ton tour viendra
+après que j'aurai tenu mon premier engagement.
+
+--Non pas, repartit la Fadette avec assurance. Ta souvenance te fait
+défaut, Landry; tu n'as promis à personne avant moi, puisque la parole
+que je te réclame est de l'an dernier, et que tu n'as fait que me la
+renouveler hier soir. Si la Madelon a envie de danser avec toi
+aujourd'hui, voici ton besson qui est tout pareil à toi et qu'elle
+prendra à ta place. L'un vaut l'autre.
+
+--Le grelet a raison, répondit la Madelon avec fierté en prenant la
+main de Sylvinet; puisque vous avez fait une promesse si ancienne, il
+faut la tenir, Landry. J'aime bien autant danser avec votre frère.
+
+--Oui, oui, c'est la même chose, dit Sylvinet tout naïvement. Nous
+danserons tous les quatre.
+
+Il fallut bien en passer par là pour ne pas attirer l'attention du
+monde, et le grelet commença à sautiller avec tant d'orgueil et de
+prestesse, que jamais bourrée ne fut mieux marquée ni mieux enlevée.
+Si elle eût été pimpante et gentille, elle eût fait plaisir à voir,
+car elle dansait par merveille, et il n'y avait pas une belle qui
+n'eût voulu avoir sa légèreté et son aplomb; mais le pauvre grelet
+était si mal habillé, qu'il en paraissait dix fois plus laid que de
+coutume. Landry, qui n'osait plus regarder Madelon, tant il était
+chagriné et humilié vis-à-vis d'elle, regarda sa danseuse, et la
+trouva beaucoup plus vilaine que dans ses guenilles de tous les jours;
+elle avait cru se faire belle, et son dressage était bon pour faire
+rire.
+
+Elle avait une coiffe toute jaunie par le renfermé, qui, au lieu
+d'être petite et bien retroussée par le derrière, selon la nouvelle
+mode du pays, montrait de chaque côté de sa tête deux grands oreillons
+bien larges et bien plats; et, sur le derrière de sa tête, la cayenne
+retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa
+grand'mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un
+petit cou mince comme un bâton. Son cotillon de droguet était trop
+court de deux mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans
+l'année, ses bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de ses
+manches comme deux pattes d'aranelle. Elle avait cependant un tablier
+d'incarnat dont elle était bien fière, mais qui lui venait de sa mère,
+et dont elle n'avait point songé à retirer la bavousette, que, depuis
+plus de dix ans, les jeunesses ne portent plus. Car elle n'était
+point de celles qui sont trop coquettes, la pauvre fille, elle ne
+l'était pas assez, et vivait comme un garçon, sans souci de sa figure,
+et n'aimant que le jeu et la risée. Aussi avait-elle l'air d'une
+vieille endimanchée, et on la méprisait pour sa mauvaise tenue, qui
+n'était point commandée par la misère, mais par l'avarice de sa
+grand'mère, et le manque de goût de la petite-fille.
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Sylvinet trouvait étrange que son besson eût pris fantaisie de cette
+Fadette, que, pour son compte, il aimait encore moins que Landry ne
+faisait. Landry ne savait comment expliquer la chose, et il aurait
+voulu se cacher sous terre. La Madelon était bien malcontente, et
+malgré l'entrain que la petite Fadette forçait leurs jambes de
+prendre, leurs figures étaient si tristes qu'on eût dit qu'ils
+portaient le diable en terre.
+
+Aussitôt la fin de la première danse, Landry s'esquiva et alla se
+cacher dans son ouche. Mais, au bout d'un instant, la petite Fadette,
+escortée du sauteriot, qui, pour ce qu'il avait une plume de paon et
+un gland de faux or à sa casquette, était plus rageur et plus
+braillard que de coutume, vint bientôt le relancer, amenant une bande
+de drôlesses plus jeunes qu'elle, car celles de son âge ne la
+fréquentaient guère. Quand Landry la vit avec toute cette volaille,
+qu'elle comptait prendre à témoin, en cas de refus, il se soumit et la
+conduisit sous les noyers où il aurait bien voulu trouver un coin pour
+danser avec elle sans être remarqué. Par bonheur pour lui, ni Madelon,
+ni Sylvinet n'étaient de ce côté-là, ni les gens de l'endroit; et il
+voulut profiter de l'occasion pour remplir sa tache et danser la
+troisième bourrée avec la Fadette. Il n'y avait autour d'eux que des
+étrangers qui n'y firent pas grande attention.
+
+Sitôt qu'il eut fini, il courut chercher Madelon pour l'inviter à
+venir sous la ramée manger de la fromentée avec lui. Mais elle avait
+dansé avec d'autres qui lui avaient fait promettre de se laisser
+régaler, et elle le refusa un peu fièrement. Puis, voyant qu'il se
+tenait dans un coin avec des yeux tout remplis de larmes, car le dépit
+et la fierté la rendaient plus jolie fille que jamais elle ne lui
+avait semblé, et l'on eût dit que tout le monde en faisait la
+remarque, elle mangea vite, se leva de table et dit tout haut: «Voilà
+les vêpres qui sonnent; avec qui vais-je danser après?» Elle s'était
+tournée du côté de Landry, comptant qu'il dirait bien vite: «Avec
+moi!» Mais, avant qu'il eût pu desserrer les dents, d'autres s'étaient
+offerts, et la Madelon, sans daigner lui envoyer un regard de reproche
+ou de pitié, s'en alla à vêpres avec ses nouveaux galants.
+
+Du plus vite que les vêpres furent chantées, la Madelon partit avec
+Pierre Aubardeau, suivie de Jean Aladenise, et d'Étienne Alaphilippe,
+qui tous trois la firent danser l'un après l'autre, car elle n'en
+pouvait manquer, étant belle fille et non sans avoir. Landry la
+regardait du coin de l'oeil, et la petite Fadette était restée dans
+l'église, disant de longues prières après les autres; et elle faisait
+ainsi tous les dimanches, soit par grande dévotion selon les uns,
+soit, selon d'autres, pour mieux cacher son jeu avec le diable.
+
+Landry fut bien peiné de voir que la Madelon ne montrait aucun souci à
+son endroit, qu'elle était rouge de plaisir comme une fraise, et
+qu'elle se consolait très-bien de l'affront qu'il s'était vu forcé de
+lui faire. Il s'avisa alors de ce qui ne lui était pas encore venu à
+l'idée, à savoir, qu'elle pouvait bien se ressentir d'un peu beaucoup
+de coquetterie, et que, dans tous les cas, elle n'avait pas pour lui
+grande attache, puisqu'elle s'amusait si bien sans lui.
+
+Il est vrai qu'il se savait dans son tort, du moins par apparence;
+mais elle l'avait vu bien chagriné sous la ramée, et elle aurait pu
+deviner qu'il y avait là-dessous quelque chose qu'il aurait voulu
+pouvoir lui expliquer. Elle ne s'en souciait mie pourtant, et elle
+était gaie comme un biquet, quand son coeur, à lui, se fendait de
+chagrin.
+
+Quand elle eut contenté ses trois danseurs, Landry s'approcha d'elle,
+désirant lui parler en secret et se justifier de son mieux. Il ne
+savait comment s'y prendre pour l'emmener à l'écart, car il était
+encore dans l'âge où l'on n'a guère de courage avec les femmes; aussi
+ne put-il trouver aucune parole à propos et la prit-il par la main
+pour s'en faire suivre; mais elle lui dit d'un air moitié dépit,
+moitié pardon:
+
+--Oui-da, Landry, tu viens donc me faire danser à la fin?
+
+--Non pas danser, répondit-il, car il ne savait pas feindre et n'avait
+plus l'idée de manquer à sa parole; mais vous dire quelque chose que
+vous ne pouvez pas refuser d'entendre.
+
+--Oh! si tu as un secret à me dire, Landry, ce sera pour une autre
+fois, répondit Madelon en lui retirant sa main. C'est aujourd'hui le
+jour de danser et de se divertir. Je ne suis pas encore à bout de mes
+jambes, et puisque le grelet a usé les tiennes, va te coucher si tu
+veux, moi je reste.
+
+Là-dessus elle accepta l'offre de Germain Audoux qui venait pour la
+faire danser. Et comme elle tournait le dos à Landry, Landry entendit
+Germain Audoux qui lui disait, en parlant de lui:--Voilà un gars qui
+paraissait bien croire que cette bourrée-là lui reviendrait.
+
+--Peut-être bien, dit Madelon en hochant la tête, mais ce ne sera pas
+encore pour son nez!
+
+Landry fut grandement choqué de cette parole, et resta auprès de la
+danse pour observer toutes les allures de la Madelon, qui n'étaient
+point malhonnêtes, mais si fières et de telle nargue, qu'il s'en
+dépita; et quand elle revint de son côté, comme il la regardait avec
+des yeux qui se moquaient un peu d'elle, elle lui dit par bravade:--Eh
+bien donc, Landry, tu ne peux trouver une danseuse, aujourd'hui. Tu
+seras, ma fine, obligé de retourner au grelet.
+
+--Et j'y retournerai de bon coeur, répondit Landry; car si ce n'est
+la plus belle de la fête, c'est toujours celle qui danse le mieux.
+
+Là-dessus, il s'en fut aux alentours de l'église pour chercher la
+petite Fadette, et il la ramena dans la danse, tout en face de la
+Madelon, et il y dansa deux bourrées sans quitter la place. Il fallait
+voir comme le grelet était fier et content! Elle ne cachait point son
+aise, faisait reluire ses coquins d'yeux noirs, et relevait sa petite
+tête et sa grosse coiffe comme une poule huppée.
+
+Mais, par malheur, son triomphe donna du dépit à cinq ou six gamins
+qui la faisaient danser à l'habitude, et qui, ne pouvant plus en
+approcher, eux qui n'avaient jamais été fiers avec elle, et qui
+l'estimaient beaucoup pour sa danse, se mirent à la critiquer, à lui
+reprocher sa fierté et à chuchoter autour d'elle:--Voyez donc la
+grelette qui croit charmer Landry Barbeau! grelette, sautiote,
+farfadette, chat grillé, grillette, râlette,--et autres sornettes à la
+manière de l'endroit.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+Et puis, quand la petite Fadette passait auprès d'eux, ils lui
+tiraient sa manche, ou avançaient leur pied pour la faire tomber, et
+il y en avait, des plus jeunes s'entend, et des moins bien appris, qui
+frappaient sur l'orillon de sa coiffe et la lui faisaient virer d'une
+oreille à l'autre, en criant:--Au grand calot, au grand calot à la
+mère Fadet!
+
+Le pauvre grelet allongea cinq ou six tapes à droite ou à gauche; mais
+tout cela ne servit qu'à attirer l'attention de son côté; et les
+personnes de l'endroit commencèrent à se dire:--Mais voyez donc notre
+grelette, comme elle a de la chance aujourd'hui, que Landry Barbeau la
+fait danser à tout moment! C'est vrai qu'elle danse bien, mais la
+voilà qui fait la belle fille et qui se carre comme une agasse.--Et
+parlant à Landry, il y en eut qui dirent:--Elle t'a donc jeté un sort,
+mon pauvre Landry, que tu ne regardes qu'elle? ou bien c'est que tu
+veux passer sorcier, et que bientôt nous te verrons mener les loups
+aux champs.
+
+Landry fut mortifié; mais Sylvinet, qui ne voyait rien de plus
+excellent et de plus estimable que son frère, le fut encore davantage
+de voir qu'il se donnait en risée à tant de monde, et à des étrangers
+qui commençaient aussi à s'en mêler, à faire des questions, et à dire:
+«C'est bien un beau gars: mais, tout de même, il a une drôle d'idée de
+se coiffer de la plus vilaine qu'il n'y ait pas dans toute
+l'assemblée.» La Madelon vint, d'un air de triomphe, écouter toutes
+ces moqueries, et, sans charité, elle y mêla son mot:--Que
+voulez-vous? dit-elle; Landry est encore un petit enfant, et, à son
+âge, pourvu qu'on trouve à qui parler, on ne regarde pas si c'est une
+tête de chèvre ou une figure chrétienne.
+
+Sylvinet prit alors Landry par le bras, en lui disant tout
+bas:--Allons-nous-en, frère, ou bien il faudra nous fâcher: car on se
+moque, et l'insulte qu'on fait à la petite Fadette revient sur toi. Je
+ne sais pas quelle idée t'a pris aujourd'hui de la faire danser quatre
+ou cinq fois de suite. On dirait que tu cherches le ridicule; finis
+cet amusement-là, je t'en prie. C'est bon pour elle de s'exposer aux
+duretés et au mépris du monde. Elle ne cherche que cela, et c'est son
+goût: mais ce n'est pas le nôtre. Allons-nous-en, nous reviendrons
+après l'_Angelus_, et tu feras danser la Madelon qui est une fille
+bien comme il faut. Je t'ai toujours dit que tu aimais trop la danse,
+et que cela te ferait faire des choses sans raison.
+
+Landry le suivit deux ou trois pas, mais il se retourna en entendant
+une grande clameur; et il vit la petite Fadette que Madelon et les
+autres filles avaient livrée aux moqueries de leurs galants, et que
+les gamins, encouragés par les risées qu'on en faisait, venaient de
+décoiffer d'un coup de poing. Elle avait ses grands cheveux noirs qui
+pendaient sur son dos, et se débattait toute en colère et en chagrin;
+car, cette fois, elle n'avait rien dit qui lui méritât d'être tant
+maltraitée, et elle pleurait de rage, sans pouvoir rattraper sa coiffe
+qu'un méchant galopin emportait au bout d'un bâton.
+
+Landry trouva la chose bien mauvaise, et, son bon coeur se soulevant
+contre l'injustice, il attrapa le gamin, lui ôta la coiffe et le
+bâton, dont il lui appliqua un bon coup dans le derrière, revint au
+milieu des autres qu'il mit en fuite, rien que de se montrer, et,
+prenant le pauvre grelet par la main, il lui rendit sa coiffure.
+
+La vivacité de Landry et la peur des gamins firent grandement rire les
+assistants. On applaudissait à Landry; mais la Madelon tournant la
+chose contre lui, il y eut des garçons de l'âge de Landry, et même de
+plus âgés, qui eurent l'air de rire à ses dépens.
+
+Landry avait perdu sa honte; il se sentait brave et fort, et un je ne
+sais quoi de l'homme fait lui disait qu'il remplissait son devoir en
+ne laissant pas maltraiter une femme, laide ou belle, petite ou
+grande, qu'il avait prise pour sa danseuse, au vu et au su de tout le
+monde. Il s'aperçut de la manière dont on le regardait du côté de
+Madelon, et il alla tout droit vis-à-vis des Aladenise et des
+Alaphilippe, en leur disant:
+
+--Eh bien! vous autres, qu'est-ce que vous avez à en dire? S'il me
+convient, à moi, de donner attention à cette fille-là, en quoi cela
+vous offense-t-il? Et si vous en êtes choqués, pourquoi vous
+détournez-vous pour le dire tout bas? Est-ce que je ne suis pas devant
+vous? est-ce que vous ne me voyez point? On a dit par ici que j'étais
+encore un petit enfant; mais il n'y a pas par ici un homme ou
+seulement un grand garçon qui me l'ait dit en face! J'attends qu'on me
+parle, et nous verrons si l'on molestera la fille que ce petit enfant
+fait danser.
+
+Sylvinet n'avait pas quitté son frère, et, quoiqu'il ne l'approuvât
+point d'avoir soulevé cette querelle, il se tenait tout prêt à le
+soutenir. Il y avait là quatre ou cinq grands jeunes gens qui avaient
+la tête de plus que les bessons; mais, quand ils les virent si résolus
+et comme, au fond, se battre pour si peu était à considérer, ils ne
+soufflèrent mot et se regardèrent les uns les autres, comme pour se
+demander lequel avait eu l'intention de se mesurer avec Landry. Aucun
+ne se présenta, et Landry, qui n'avait point lâché la main de la
+Fadette, lui dit:
+
+--Mets vite ton coiffage, Fanchon, et dansons, pour que je voie si on
+viendra te l'ôter.
+
+--Non, dit la petite Fadette en essuyant ses larmes, j'ai assez dansé
+pour aujourd'hui, et je te tiens quitte du reste.
+
+--Non pas, non pas, il faut danser encore, dit Landry, qui était tout
+en feu de courage et de fierté. Il ne sera pas dit que tu ne puisses
+pas danser avec moi sans être insultée.
+
+Il la fit danser encore, et personne ne lui adressa un mot ni un
+regard de travers. La Madelon et ses soupirants avaient été danser
+ailleurs. Après cette bourrée, la petite Fadette dit tout bas à
+Landry:
+
+--A présent, c'est assez, Landry. Je suis contente de toi, et je te
+rends ta parole. Je retourne à la maison. Danse avec qui tu voudras ce
+soir.
+
+Et elle s'en alla reprendre son petit frère qui se battait avec les
+autres enfants, et s'en alla si vite que Landry ne vit pas seulement
+par où elle se retirait.
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Landry alla souper chez lui avec son frère; et, comme celui-ci était
+bien soucieux de tout ce qui s'était passé, il lui raconta comme quoi
+il avait eu maille à partir la veille au soir avec le feu follet, et
+comment la petite Fadette l'en ayant délivré, soit par courage, soit
+par magie, elle lui avait demandé pour sa récompense de la faire
+danser sept fois à la fête de la Saint-Andoche. Il ne lui parla point
+du reste, ne voulant jamais lui dire quelle peur il avait eue de le
+trouver noyé l'an d'auparavant, et en cela il était sage, car ces
+mauvaises idées que les enfants se mettent quelquefois en tête y
+reviennent bientôt, si l'on y fait attention et si on leur en parle.
+
+Sylvinet approuva son frère d'avoir tenu sa parole, et lui dit que
+l'ennui que cela lui avait attiré augmentait d'autant l'estime qui lui
+en était due. Mais, tout en s'effrayant du danger que Landry avait
+couru dans la rivière, il manqua de reconnaissance pour la petite
+Fadette. Il avait tant d'éloignement pour elle qu'il ne voulut point
+croire qu'elle l'eût trouvé là par hasard, ni qu'elle l'eût secouru
+par bonté.
+
+--C'est elle, lui dit-il, qui avait conjuré le fadet pour te troubler
+l'esprit et te faire noyer; mais Dieu ne l'a pas permis, parce que tu
+n'étais pas et n'as jamais été en état de péché mortel. Alors ce
+méchant grelet, abusant de ta bonté et de ta reconnaissance, t'a fait
+faire une promesse qu'elle savait bien fâcheuse et dommageable pour
+toi. Elle est très-mauvaise, cette fille-là: toutes les sorcières
+aiment le mal, il n'y en a pas de bonnes. Elle savait bien qu'elle te
+brouillerait avec la Madelon et tes plus honnêtes connaissances. Elle
+voulait aussi te faire battre; et si, pour la seconde fois, le bon
+Dieu ne t'avait point défendu contre elle, tu aurais bien pu avoir
+quelque mauvaise dispute et attraper du malheur.
+
+Landry, qui voyait volontiers par les yeux de son frère, pensa qu'il
+avait peut-être bien raison, et ne défendit guère la Fadette contre
+lui. Ils causèrent ensemble sur le follet, que Sylvinet n'avait jamais
+vu, et dont il était bien curieux d'entendre parler, sans pourtant
+désirer de le voir. Mais ils n'osèrent pas en parler à leur mère,
+parce qu'elle avait peur, rien que d'y songer; ni à leur père, parce
+qu'il s'en moquait, et en avait vu plus de vingt sans y donner
+d'attention.
+
+On devait danser encore jusqu'à la grand'nuit; mais Landry, qui avait
+le coeur gros à cause qu'il était pour de bon fâché contre la
+Madelon, ne voulut point profiter de la liberté que la Fadette lui
+avait rendue, et il aida son frère à aller chercher ses bêtes au
+pacage. Et comme cela le conduisit à moitié chemin de la Priche, et
+qu'il avait le mal de tête, il dit adieu à son frère au bout de la
+joncière. Sylvinet ne voulut point qu'il allât passer au gué des
+Roulettes, crainte que le follet ou le grelet ne lui fissent encore là
+quelque méchant jeu. Il lui fit promettre de prendre le plus long et
+d'aller passer à la planchette du grand moulin.
+
+Landry fit comme son frère souhaitait, et au lieu de traverser la
+joncière, il descendit la traîne qui longe la côte du Chaumois. Il
+n'avait peur de rien, parce qu'il y avait encore du bruit en l'air à
+cause de la fête. Il entendait tant soit peu les musettes et les cris
+des danseurs de la Saint-Andoche, et il savait bien que les esprits ne
+font leurs malices que quand tout le monde est endormi dans le pays.
+
+Quand il fut au bas de la côte, tout au droit de la carrière, il
+entendit une voix gémir et pleurer, et tout d'abord il crut que
+c'était le courlis. Mais, à mesure qu'il approchait, cela ressemblait
+à des gémissements humains, et, comme le coeur ne lui faisait jamais
+défaut quand il s'agissait d'avoir affaire à des êtres de son espèce,
+et surtout de leur porter secours, il descendit hardiment dans le plus
+creux de la carrière.
+
+Mais la personne qui se plaignait ainsi fit silence en l'entendant
+venir.
+
+--Qui pleure donc ça par ici? demanda-t-il d'une voix assurée.
+
+On ne lui répondit mot.
+
+--Y a-t-il par là quelqu'un de malade? fit-il encore.
+
+Et comme on ne disait rien, il songea à s'en aller; mais auparavant il
+voulut regarder emmy les pierres et les grands chardons qui
+encombraient l'endroit, et bientôt il vit, à la clarté de la lune qui
+commençait à monter, une personne couchée par terre tout de son long,
+la figure en avant et ne bougeant non plus que si elle était morte,
+soit qu'elle n'en valût guère mieux, soit qu'elle se fût jetée là dans
+une grande affliction, et que, pour ne pas se faire apercevoir, elle
+ne voulût point remuer.
+
+Landry n'avait jamais encore vu ni touché un mort. L'idée que c'en
+était peut-être un lui fit une grande émotion; mais il se surmonta,
+parce qu'il pensa devoir porter assistance à son prochain, et il alla
+résolument pour tâter la main de cette personne étendue, qui, se
+voyant découverte, se releva à moitié aussitôt qu'il fut auprès
+d'elle; et alors Landry connut que c'était la petite Fadette.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+Landry fut fâché d'abord d'être obligé de trouver toujours la petite
+Fadette sur son chemin; mais comme elle paraissait avoir une peine, il
+en eut compassion. Et voilà l'entretien qu'ils eurent ensemble:
+
+--Comment, Grelet, c'est toi qui pleurais comme ça? Quelqu'un t'a-t-il
+frappée ou pourchassée encore, que tu te plains et que tu te caches?
+
+--Non, Landry, personne ne m'a molestée depuis que tu m'as si
+bravement défendue; et d'ailleurs je ne crains personne. Je me cachais
+pour pleurer, et c'est tout, car il n'y a rien de si sot que de
+montrer sa peine aux autres.
+
+--Mais pourquoi as-tu une si grosse peine? Est-ce à cause des
+méchancetés qu'on t'a faites aujourd'hui? Il y a eu un peu de ta
+faute; mais il faut t'en consoler et ne plus t'y exposer.
+
+--Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a eu de ma faute? C'est donc un
+outrage que je vous ai fait de souhaiter de danser avec vous, et je
+suis donc la seule fille qui n'ait pas le droit de s'amuser comme les
+autres?
+
+--Ce n'est point cela, Fadette; je ne vous fais point de reproche
+d'avoir voulu danser avec moi. J'ai fait ce que vous souhaitiez, et je
+me suis conduit avec vous comme je devais. Votre tort est plus ancien
+que la journée d'aujourd'hui, et si vous l'avez eu, ce n'est point
+envers moi, mais envers vous-même, vous le savez bien.
+
+--Non, Landry; aussi vrai que j'aime Dieu, je ne connais pas ce
+tort-là; je n'ai jamais songé à moi-même, et si je me reproche quelque
+chose, c'est de vous avoir causé du désagrément contre mon gré.
+
+--Ne parlons pas de moi, Fadette, je ne vous fais aucune plainte;
+parlons de vous; et puisque vous ne vous connaissez point de défauts,
+voulez-vous que, de bonne foi et de bonne amitié, je vous dise ceux
+que vous avez?
+
+--Oui, Landry, je le veux, et j'estimerai cela la meilleure récompense
+ou la meilleure punition que tu puisses me donner pour le bien ou le
+mal que je t'ai fait.
+
+--Eh bien, Fanchon Fadet, puisque tu parles si raisonnablement, et
+que, pour la première fois de ta vie, je te vois douce et traitable,
+je vas te dire pourquoi on ne te respecte pas comme une fille de seize
+ans devrait pouvoir l'exiger. C'est que tu n'as rien d'une fille et
+tout d'un garçon, dans ton air et dans tes manières; c'est que tu ne
+prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu n'as point l'air
+propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par ton habillement
+et ton langage. Tu sais bien que les enfants t'appellent d'un nom
+encore plus déplaisant que celui de grelet. Ils t'appellent souvent le
+_mâlot_. Eh bien, crois-tu que ce soit à propos, à seize ans, de ne
+point ressembler encore à une fille? Tu montes sur les arbres comme un
+vrai chat-écurieux, et quand tu sautes sur une jument, sans bride ni
+selle, tu la fais galoper comme si le diable était dessus. C'est bon
+d'être forte et leste; c'est bon aussi de n'avoir peur de rien, et
+c'est un avantage de nature pour un homme. Mais pour une femme trop
+est trop, et tu as l'air de vouloir te faire remarquer. Aussi on te
+remarque, on te taquine, on crie après toi comme après un loup. Tu as
+de l'esprit et tu réponds des malices qui font rire ceux à qui elles
+ne s'adressent point. C'est encore bon d'avoir plus d'esprit que les
+autres; mais à force de le montrer, on se fait des ennemis. Tu es
+curieuse, et quand tu as surpris les secrets des autres, tu les leur
+jettes à la figure bien durement, aussitôt que tu as à te plaindre
+d'eux. Cela te fait craindre, et on déteste ceux qu'on craint. On leur
+rend plus de mal qu'ils n'en font. Enfin, que tu sois sorcière ou non,
+je veux croire que tu as des connaissances, mais j'espère que tu ne
+t'es pas donnée aux mauvais esprits; tu cherches à le paraître pour
+effrayer ceux qui te fâchent, et c'est toujours un assez vilain renom
+que tu te donnes là. Voilà tous tes torts, Fanchon Fadet, et c'est à
+cause de ces torts-là que les gens en ont avec toi. Rumine un peu la
+chose, et tu verras que si tu voulais être un peu plus comme les
+autres, on te saurait plus de gré de ce que tu as de plus qu'eux dans
+ton entendement.
+
+--Je te remercie, Landry, répondit la petite Fadette, d'un air
+très-sérieux, après avoir écouté le besson bien religieusement. Tu
+m'as dit à peu près ce que tout le monde me reproche, et tu me l'as
+dit avec beaucoup d'honnêteté et de ménagement, ce que les autres ne
+font point; mais à présent veux-tu que je te réponde, et, pour cela,
+veux-tu t'asseoir à mon côté pour un petit moment?
+
+--L'endroit n'est guère agréable, dit Landry, qui ne se souciait point
+trop de s'attarder avec elle, et qui songeait toujours aux mauvais
+sorts qu'on l'accusait de jeter sur ceux qui ne s'en méfiaient point.
+
+--Tu ne trouves point l'endroit agréable, reprit-elle, parce que vous
+autres riches vous êtes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour
+vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prés et dans vos
+jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui
+n'ont rien à eux n'en demandent pas si long au bon Dieu, et ils
+s'accommodent de la première pierre venue pour poser leur tête. Les
+épines ne blessent point leurs pieds, et là où ils se trouvent ils
+observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. Il
+n'y a point de vilain endroit, Landry, pour ceux qui connaissent la
+vertu et la douceur de toutes les choses que Dieu a faites. Moi, je
+sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que
+tu écrases sous tes pieds; et quand je sais leur usage, je les regarde
+et ne méprise ni leur odeur ni leur figure. Je te dis cela, Landry,
+pour t'enseigner tout à l'heure une autre chose qui se rapporte aux
+âmes chrétiennes aussi bien qu'aux fleurs des jardins et aux ronces
+des carrières; c'est que l'on méprise trop souvent ce qui ne paraît ni
+beau ni bon, et que par là on se prive de ce qui est secourable et
+salutaire.
+
+--Je n'entends pas bien ce que tu veux signifier, dit Landry en
+s'asseyant auprès d'elle;--et ils restèrent un moment sans parler, car
+la petite Fadette avait l'esprit envolé à des idées que Landry ne
+connaissait point; et, quant à lui, malgré qu'il en eût un peu
+d'embrouillement dans la tête, il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir du
+plaisir à entendre cette fille; car jamais il n'avait entendu une voix
+si douce et des paroles si bien dites que les paroles et la voix de la
+Fadette dans ce moment-là.
+
+--Écoute, Landry, lui dit-elle, je suis plus à plaindre qu'à blâmer;
+et si j'ai des torts envers moi-même, du moins n'en ai-je jamais eu de
+sérieux envers les autres; et si le monde était juste et raisonnable,
+il ferait plus d'attention à mon bon coeur qu'à ma vilaine figure et
+à mes mauvais habillements. Vois un peu, ou apprends si tu ne le sais,
+quel a été mon sort depuis que je suis au monde. Je ne te dirai point
+de mal de ma pauvre mère qu'un chacun blâme et insulte, quoiqu'elle
+ne soit point là pour se défendre, et sans que je puisse le faire, moi
+qui ne sais pas bien ce qu'elle a fait de mal, ni pourquoi elle a été
+poussée à le faire. Eh bien, le monde est si méchant, qu'à peine ma
+mère m'eut-elle délaissée, et comme je la pleurais encore bien
+amèrement, au moindre dépit que les autres enfants avaient contre moi,
+pour un jeu, pour un rien qu'ils se seraient pardonné entre eux, ils
+me reprochaient la faute de ma mère et voulaient me forcer à rougir
+d'elle. Peut-être qu'à ma place une fille raisonnable, comme tu dis,
+se fût abaissée dans le silence, pensant qu'il était prudent
+d'abandonner la cause de sa mère et de la laisser injurier pour se
+préserver de l'être. Mais moi, vois-tu, je ne le pouvais pas. C'était
+plus fort que moi. Ma mère était toujours ma mère, et qu'elle soit ce
+qu'on voudra, que je la retrouve ou que je n'en entende jamais parler,
+je l'aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand
+on m'appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère,
+non à cause de moi: je sais bien que cela ne peut m'offenser, puisque
+je n'ai rien fait de mal; mais à cause de cette pauvre chère femme que
+mon devoir est de défendre. Et comme je ne peux ni ne sais la
+défendre, je la venge, en disant aux autres les vérités qu'ils
+méritent, et en leur montrant qu'ils ne valent pas mieux que celle à
+qui ils jettent la pierre. Voilà pourquoi ils disent que je suis
+curieuse et insolente, que je surprends leurs secrets pour les
+divulguer. Il est vrai que le bon Dieu m'a faite curieuse, si c'est
+l'être que de désirer connaître les choses cachées. Mais si on avait
+été bon et humain envers moi, je n'aurais pas songé à contenter ma
+curiosité aux dépens du prochain. J'aurais renfermé mon amusement dans
+la connaissance des secrets que m'enseigne ma grand'mère pour la
+guérison du corps humain. Les fleurs, les herbes, les pierres, les
+mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait eu bien assez pour
+m'occuper et pour me divertir, moi qui aime à vaguer et à fureter
+partout. J'aurais toujours été seule, sans connaître l'ennui; car mon
+plus grand plaisir est d'aller dans les endroits qu'on ne fréquente
+point et d'y rêvasser à cinquante choses dont je n'entends jamais
+parler aux personnes qui se croient bien sages et bien avisées. Si je
+me suis laissée attirer dans le commerce de mon prochain, c'est par
+l'envie que j'avais de rendre service avec les petites connaissances
+qui me sont venues et dont ma grand'mère elle-même fait souvent son
+profit sans rien dire. Eh bien, au lieu d'être remerciée honnêtement
+par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les blessures et
+les maladies, et à qui j'enseignais mes remèdes sans demander jamais
+de récompense, j'ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient bien
+doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus
+tard des sottises à la première occasion.
+
+Cela me courrouçait, et j'aurais pu leur nuire, car si je sais des
+choses pour faire du bien, j'en sais aussi pour faire du mal; et
+pourtant je n'en ai jamais fait usage; je ne connais point la rancune,
+et si je me venge en paroles, c'est que je suis soulagée en disant
+tout de suite ce qui me vient au bout de la langue, et qu'ensuite je
+n'y pense plus et pardonne ainsi que Dieu le commande. Quant à ne
+prendre soin ni de ma personne ni de mes manières, cela devrait
+montrer que je ne suis pas assez folle pour me croire belle, lorsque
+je sais que je suis si laide que personne ne peut me regarder. On me
+l'a dit assez souvent pour que je le sache; et, en voyant combien les
+gens sont durs et méprisants pour ceux que le bon Dieu a mal
+partagés, je me suis fait un plaisir de leur déplaire, me consolant
+par l'idée que ma figure n'avait rien de repoussant pour le bon Dieu
+et pour mon ange gardien, lesquels ne me la reprocheraient pas plus
+que je ne la leur reproche moi-même. Aussi, moi, je ne suis pas comme
+ceux qui disent: Voilà une chenille, une vilaine bête; ah! qu'elle est
+laide! il faut la tuer! Moi, je n'écrase pas la pauvre créature du bon
+Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille
+pour qu'elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j'aime les
+mauvaises bêtes et que je suis sorcière, parce que je n'aime pas à
+faire souffrir une grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à
+clouer une chauve-souris vivante contre un arbre. Pauvre bête, que je
+lui dis, si on doit tuer tout ce qui est vilain, je n'aurais pas plus
+que toi le droit de vivre.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Landry fut, je ne sais comment, émotionné de la manière dont la petite
+Fadette parlait humblement et tranquillement de sa laideur, et, se
+remémorant sa figure, qu'il ne voyait guère dans l'obscurité de la
+carrière, il lui dit, sans songer à la flatter:
+
+--Mais, Fadette, tu n'es pas si vilaine que tu le crois, ou que tu
+veux bien le dire. Il y en a de bien plus déplaisantes que toi à qui
+l'on n'en fait pas reproche.
+
+--Que je le sois un peu de plus, un peu de moins, tu ne peux pas dire,
+Landry, que je suis une jolie fille. Voyons, ne cherche pas à me
+consoler, car je n'en ai pas de chagrin.
+
+--Dame! qu'est-ce qui sait comment tu serais si tu étais habillée et
+coiffée comme les autres? Il y a une chose que tout le monde dit:
+c'est que si tu n'avais pas le nez si court, la bouche si grande et la
+peau si noire, tu ne serais point mal; car on dit aussi que, dans tout
+le pays d'ici, il n'y a pas une paire d'yeux comme les tiens, et si tu
+n'avais point le regard si hardi et si moqueur, on aimerait à être
+bien vu de ces yeux-là.
+
+Landry parlait de la sorte sans trop se rendre compte de ce qu'il
+disait. Il se trouvait en train de se rappeler les défauts et les
+qualités de la petite Fadette; et, pour la première fois, il y donnait
+une attention et un intérêt dont il ne se serait pas cru capable un
+moment plus tôt. Elle y prit garde, mais n'en fit rien paraître,
+ayant trop d'esprit pour prendre la chose au sérieux.
+
+--Mes yeux voient en bien ce qui est bon, dit-elle, et en pitié ce qui
+ne l'est pas. Aussi je me console bien de déplaire à qui ne me plaît
+point, et je ne conçois guère pourquoi toutes ces belles filles, que
+je vois courtisées, sont coquettes avec tout le monde, comme si tout
+le monde était de leur goût. Pour moi, si j'étais belle, je ne
+voudrais le paraître et me rendre aimable qu'à celui qui me
+conviendrait.
+
+Landry pensa à la Madelon, mais la petite Fadette ne le laissa pas sur
+cette idée-là; elle continua de parler comme s'ensuit:
+
+--Voilà donc, Landry, tout mon tort envers les autres, c'est de ne
+point chercher à quêter leur pitié ou leur indulgence pour ma laideur.
+C'est de me montrer à eux sans aucun attifage pour la déguiser, et
+cela les offense et leur fait oublier que je leur ai fait souvent du
+bien, jamais de mal. D'un autre côté, quand même j'aurais soin de ma
+personne, où prendrais-je de quoi me faire brave? Ai-je jamais mendié,
+quoique je n'aie pas à moi un sou vaillant? Ma grand'mère me
+donne-t-elle la moindre chose, si ce n'est la retirance et le manger?
+Et si je ne sais point tirer parti des pauvres hardes que ma pauvre
+mère m'a laissées, est-ce ma faute, puisque personne ne me l'a
+enseigné, et que depuis l'âge de dix ans je suis abandonnée sans amour
+ni merci de personne? Je sais bien le reproche qu'on me fait, et tu as
+eu la charité de me l'épargner: on dit que j'ai seize ans et que je
+pourrais bien me louer, qu'alors j'aurais des gages et le moyen de
+m'entretenir; mais que l'amour de la paresse et du vagabondage me
+retient auprès de ma grand'mère, qui ne m'aime pourtant guère et qui a
+bien le moyen de prendre une servante.
+
+--Eh bien, Fadette, n'est-ce point la vérité? dit Landry. On te
+reproche de ne pas aimer l'ouvrage, et ta grand'mère elle-même dit à
+qui veut l'entendre, qu'elle aurait du profit à prendre une domestique
+à ta place.
+
+--Ma grand'mère dit cela parce qu'elle aime à gronder et à se
+plaindre. Et pourtant quand je parle de la quitter, elle me retient,
+parce qu'elle sait que je lui suis plus utile qu'elle ne veut le dire.
+Elle n'a plus ses yeux ni ses jambes de quinze ans pour trouver les
+herbes dont elle fait ses breuvages et ses poudres, et il y en a qu'il
+faut aller chercher bien loin et dans des endroits bien difficiles.
+D'ailleurs, je te l'ai dit, je trouve moi-même aux herbes des vertus
+qu'elle ne leur connaît pas, et elle est bien étonnée quand je fais
+des drogues dont elle voit ensuite le bon effet. Quant à nos bêtes,
+elles sont si belles qu'on est tout surpris de voir un pareil troupeau
+à des gens qui n'ont de pacage autre que le communal. Eh bien, ma
+grand'mère sait à qui elle doit des ouailles en si bonne laine et des
+chèvres en si bon lait. Va, elle n'a point envie que je la quitte, et
+je lui vaux plus gros que je ne lui coûte. Moi, j'aime ma grand'mère,
+encore qu'elle me rudoie et me prive beaucoup. Mais j'ai une autre
+raison pour ne pas la quitter, et je te la dirai si tu veux, Landry.
+
+--Eh bien, dis-la donc, répondit Landry, qui ne se fatiguait point
+d'écouter la Fadette.
+
+--C'est, dit-elle, que ma mère m'a laissé sur les bras, alors que je
+n'avais encore que dix ans, un pauvre enfant bien laid, aussi laid que
+moi, et encore plus disgracié, pour ce qu'il est éclopé de naissance,
+chétif, maladif, crochu, et toujours en chagrin et en malice parce
+qu'il est toujours en souffrance, le pauvre gars! Et tout le monde le
+tracasse, le repousse et l'avilit, mon pauvre sauteriot! Ma
+grand'mère le tance trop rudement et le frapperait trop, si je ne le
+défendais contre elle en faisant semblant de le tarabuster à sa place.
+Mais j'ai toujours grand soin de ne pas le toucher pour de vrai, et il
+le sait bien, lui! Aussi quand il a fait une faute, il accourt se
+cacher dans mes jupons, et il me dit: «Bats-moi avant que ma
+grand'mère ne me prenne!» Et moi, je le bats pour rire, et le malin
+fait semblant de crier. Et puis je le soigne; je ne peux pas toujours
+l'empêcher d'être en loques, le pauvre petit; mais quand j'ai quelque
+nippe, je l'arrange pour l'habiller, et je le guéris quand il est
+malade, tandis que ma grand'mère le ferait mourir, car elle ne sait
+point soigner les enfants. Enfin, je le conserve à la vie, ce
+malingret, qui sans moi serait bien malheureux, et bientôt dans la
+terre à côté de notre pauvre père, que je n'ai pas pu empêcher de
+mourir. Je ne sais pas si je lui rends service en le faisant vivre,
+tortu et malplaisant comme il est; mais c'est plus fort que moi,
+Landry, et quand je songe à prendre du service pour avoir quelque
+argent à moi et me retirer de la misère où je suis, mon coeur se
+fend de pitié et me fait reproche, comme si j'étais la mère de mon
+sauteriot, et comme si je le voyais périr par ma faute. Voilà tous mes
+torts et mes manquements, Landry. A présent, que le bon Dieu me juge;
+moi, je pardonne à ceux qui me méconnaissent.
+
+
+
+
+XX.
+
+
+Landry écoutait toujours la petite Fadette, avec une grande contention
+d'esprit, et sans trouver à redire à aucune de ses raisons. En dernier
+lieu, la manière dont elle parla de son petit frère le sauteriot, lui
+fit un effet, comme si, tout d'un coup, il se sentait de l'amitié pour
+elle, et comme s'il voulait être de son parti contre tout le monde.
+
+--Cette fois-ci, Fadette, dit-il, celui qui te donnerait tort serait
+dans son tort le premier; car tout ce que tu as dit là est très-bien
+dit, et personne ne se douterait de ton bon coeur et de ton bon
+raisonnement. Pourquoi ne te fais-tu pas connaître pour ce que tu es?
+on ne parlerait pas mal de toi, et il y en a qui te rendraient
+justice.
+
+--Je te l'ai bien dit, Landry, reprit-elle. Je n'ai pas besoin de
+plaire à qui ne me plaît point.
+
+--Mais si tu me le dis à moi, c'est donc que...
+
+Là-dessus Landry s'arrêta, tout étonné de ce qu'il avait manqué de
+dire; et, se reprenant:
+
+--C'est donc, fit-il, que tu as plus d'estime pour moi que pour un
+autre? Je croyais pourtant que tu me haïssais à cause que je n'ai
+jamais été bon pour toi.
+
+--C'est possible que je t'aie haï un peu, répondit la petite Fadette;
+mais si cela a été, cela n'est plus à partir d'aujourd'hui, et je vas
+te dire pourquoi, Landry. Je te croyais fier, et tu l'es; mais tu sais
+surmonter ta fierté pour faire ton devoir, et tu y as d'autant plus de
+mérite. Je te croyais ingrat, et, quoique la fierté qu'on t'a
+enseignée te pousse à l'être, tu es si fidèle à ta parole que rien ne
+te coûte pour t'acquitter; enfin, je te croyais poltron, et pour cela
+j'étais portée à te mépriser; mais je vois que tu n'as que de la
+superstition, et que le courage, quand il s'agit d'un danger certain à
+affronter, ne te fait pas défaut. Tu m'as fait danser aujourd'hui,
+quoique tu en fusses bien humilié. Tu es même venu, après vêpres, me
+chercher auprès de l'église, au moment où je t'avais pardonné dans mon
+coeur après avoir fait ma prière, et où je ne songeais plus à te
+tourmenter. Tu m'as défendue contre de méchants enfants, et tu as
+provoqué de grands garçons qui, sans toi, m'auraient maltraitée.
+Enfin, ce soir, en m'entendant pleurer, tu es venu à moi pour
+m'assister et me consoler. Ne crois point, Landry, que j'oublierai
+jamais ces choses-là. Tu auras toute ta vie la preuve que j'en garde
+une grande souvenance, et tu pourras me requérir, à ton tour, de tout
+ce que tu voudras, dans quelque moment que ce soit. Ainsi, pour
+commencer, je sais que je t'ai fait aujourd'hui une grosse peine. Oui,
+je le sais, Landry, je suis assez sorcière pour t'avoir deviné, encore
+que, ce matin, je ne m'en doutais point. Va, sois certain que j'ai
+plus de malice que de méchanceté, et que, si je t'avais su amoureux de
+la Madelon, je ne t'aurais pas brouillé avec elle, comme je l'ai fait
+en te forçant à danser avec moi. Cela m'amusait, j'en tombe d'accord,
+de voir que, pour danser avec une laideron comme moi, tu laissais de
+côté une belle fille; mais je croyais que c'était seulement une petite
+piqûre à ton amour-propre. Quand j'ai peu à peu compris que c'était
+une vraie blessure dans ton coeur, que, malgré toi, tu regardais
+toujours du côté de Madelon, et que son dépit te donnait envie de
+pleurer, j'ai pleuré aussi, vrai! j'ai pleuré au moment où tu as
+voulu te battre contre ses galants, et tu as cru que c'étaient des
+larmes de repentance. Voilà pourquoi je pleurais encore si amèrement
+quand tu m'as surprise ici, et pourquoi je pleurerai jusqu'à ce que
+j'aie réparé le mal que j'ai causé à un bon et brave garçon comme je
+connais à présent que tu l'es.
+
+--Et, en supposant, ma pauvre Fanchon, dit Landry, tout ému des larmes
+qu'elle recommençait à verser, que tu m'aies causé une fâcherie avec
+une fille dont je serais amoureux comme tu dis, que pourrais-tu donc
+faire pour nous remettre en bon accord?
+
+--Fie-toi à moi, Landry, répondit la petite Fadette. Je ne suis pas
+assez sotte pour ne pas m'expliquer comme il faut. La Madelon saura
+que tout le tort est venu de moi. Je me confesserai à elle et je te
+rendrai blanc comme neige. Si elle ne te rend pas son amitié demain,
+c'est qu'elle ne t'a jamais aimé et...
+
+--Et que je ne dois pas la regretter, Fanchon; et comme elle ne m'a
+jamais aimé, en effet, tu prendrais une peine inutile. Ne le fais donc
+pas, et console-toi du petit chagrin que tu m'as fait. J'en suis déjà
+guéri.
+
+--Ces peines-là ne guérissent pas si vite, répondit la petite Fadette;
+et puis, se ravisant:--Du moins à ce qu'on dit, fit-elle. C'est le
+dépit qui te fait parler, Landry. Quand tu auras dormi là-dessus,
+demain viendra et tu seras bien triste jusqu'à ce que tu aies fait la
+paix avec cette belle fille.
+
+--Peut-être bien, dit Landry, mais, à cette heure, je te baille ma foi
+que je n'en sais rien et que je n'y pense point. Je m'imagine que
+c'est toi qui veux me faire accroire que j'ai beaucoup d'amitié pour
+elle, et moi, il me semble que si j'en ai eu, c'était si petitement
+que j'en ai quasiment perdu souvenance.
+
+--C'est drôle, dit la petite Fadette en soupirant; c'est donc comme ça
+que vous aimez, vous, les garçons?
+
+--Dame! vous autres filles, vous n'aimez pas mieux; puisque vous vous
+choquez si aisément, et que vous vous consolez si vite avec le premier
+venu. Mais nous parlons là de choses que nous n'entendons peut-être
+pas encore, du moins toi, ma petite Fadette, qui vas toujours te
+gaussant des amoureux. Je crois bien que tu t'amuses de moi encore à
+cette heure, en voulant arranger mes affaires avec la Madelon. Ne le
+fais pas, te dis-je, car elle pourrait croire que je t'en ai chargée,
+et elle se tromperait. Et puis ça la fâcherait peut-être de penser que
+je me fais présenter à elle comme son amoureux attitré; car la vérité
+est que je ne lui ai encore jamais dit un mot d'amourette, et que, si
+j'ai eu du contentement à être auprès d'elle et à la faire danser,
+elle ne m'a jamais donné le courage de le lui faire assavoir par mes
+paroles. Par ainsi, laissons passer la chose; elle en reviendra
+d'elle-même si elle veut, et si elle n'en revient pas, je crois bien
+que je n'en mourrai point.
+
+--Je sais mieux ce que tu penses là-dessus que toi-même, Landry,
+reprit la petite Fadette. Je te crois quand tu me dis que tu n'as
+jamais fait connaître ton amitié à la Madelon par des paroles: mais il
+faudrait qu'elle fût bien simple pour ne l'avoir pas connue dans tes
+yeux, aujourd'hui surtout. Puisque j'ai été cause de votre fâcherie,
+il faut que je sois cause de votre contentement, et c'est la bonne
+occasion de faire comprendre à Madelon que tu l'aimes. C'est à moi de
+le faire et je le ferai si finement et si à propos, qu'elle ne pourra
+point t'accuser de m'y avoir provoquée. Fie-toi, Landry, à la petite
+Fadette, au pauvre vilain grelet, qui n'a point le dedans aussi laid
+que le dehors; et pardonne-lui de t'avoir tourmenté, car il en
+résultera pour toi un grand bien. Tu connaîtras que s'il est doux
+d'avoir l'amour d'une belle, il est utile d'avoir l'amitié d'une
+laide; car les laides ont du désintéressement et rien ne leur donne
+dépit ni rancune.
+
+--Que tu sois belle ou laide, Fanchon, dit Landry en lui prenant la
+main, je crois comprendre déjà que ton amitié est une très-bonne
+chose, et si bonne, que l'amour en est peut-être une mauvaise en
+comparaison. Tu as beaucoup de bonté, je le connais à présent; car je
+t'ai fait un grand affront auquel tu n'as pas voulu prendre garde
+aujourd'hui, et quand tu dis que je me suis bien conduit avec toi, je
+trouve, moi, que j'ai agi fort malhonnêtement.
+
+--Comment donc, ça, Landry? Je ne sais pas en quoi...
+
+--C'est que je ne t'ai pas embrassée une seule fois à la danse,
+Fanchon, et pourtant c'était mon devoir et mon droit, puisque c'est la
+coutume. Je t'ai traitée comme on fait des petites filles de dix ans,
+qu'on ne se baisse pas pour embrasser, et pourtant tu es quasiment de
+mon âge; il n'y a pas plus d'un an de différence. Je t'ai donc fait
+une injure, et si tu n'étais pas si bonne fille, tu t'en serais bien
+aperçue.
+
+--Je n'y ai pas seulement pensé, dit la petite Fadette; et elle se
+leva, car elle sentait qu'elle mentait, et elle ne voulait pas le
+faire paraître. Tiens, dit-elle en se forçant pour être gaie; écoute
+comme les grelets chantent dans les blés en chaume; ils m'appellent
+par mon nom, et la chouette est là-bas qui me crie l'heure que les
+étoiles marquent dans le cadran du ciel.
+
+--Je l'entends bien aussi, et il faut que je rentre à la Priche; mais
+avant que je te dise adieu, Fadette, est-ce que tu ne veux pas me
+pardonner?
+
+--Mais je ne t'en veux pas, Landry, et je n'ai pas de pardon à te
+faire.
+
+--Si fait, dit Landry, qui était tout agité d'un je ne sais quoi,
+depuis qu'elle lui avait parlé d'amour et d'amitié, d'une voix si
+douce que celle des bouvreuils qui gazouillaient en dormant dans les
+buissons paraissait dure auprès. Si fait, tu me dois un pardon, c'est
+de me dire qu'il faut à présent que je t'embrasse pour réparer de
+l'avoir omis dans le jour.
+
+La petite Fadette trembla un peu: puis, tout aussitôt reprenant sa
+bonne humeur:
+
+--Tu veux, Landry, que je te fasse expier ton tort par une punition.
+Eh bien, je t'en tiens quitte, mon garçon. C'est bien assez d'avoir
+fait danser la laide, ce serait trop de vertu que de vouloir
+l'embrasser.
+
+--Tiens, ne dis pas ça, s'exclama Landry en lui prenant la main et le
+bras tout ensemble; je crois que ça ne peut être une punition de
+t'embrasser... à moins que la chose ne te chagrine et ne te répugne,
+venant de moi...
+
+Et quand il eut dit cela, il fit un tel souhait d'embrasser la
+petite Fadette, qu'il tremblait de peur qu'elle n'y consentît point.
+
+--Écoute, Landry, lui dit-elle de sa voix douce et flatteuse, si
+j'étais belle, je te dirais que ce n'est le lieu ni l'heure de
+s'embrasser comme en cachette. Si j'étais coquette, je penserais, au
+contraire, que c'est l'heure et le lieu, parce que la nuit cache ma
+laideur, et qu'il n'y a ici personne pour te faire honte de ta
+fantaisie. Mais, comme je ne suis ni coquette ni belle, voilà ce que
+je te dis: Serre-moi la main en signe d'honnête amitié, et je serai
+contente d'avoir ton amitié, moi qui n'en ai jamais eu, et qui n'en
+souhaiterai jamais d'autre.
+
+--Oui, dit Landry, je serre ta main de tout mon coeur, entends-tu,
+Fadette? Mais la plus honnête amitié, et c'est celle que j'ai pour
+toi, n'empêche point qu'on s'embrasse. Si tu me dénies cette
+preuve-là, je croirai que tu as encore quelque chose contre moi.
+
+Et il tenta de l'embrasser par surprise; mais elle y fit résistance,
+et, comme il s'y obstinait, elle se mit à pleurer en disant:
+
+--Laisse-moi, Landry, tu me fais beaucoup de peine.
+
+Landry s'arrêta tout étonné, et si chagriné de la voir encore dans les
+larmes, qu'il en eut comme du dépit.
+
+--Je vois bien, lui dit-il, que tu ne dis pas la vérité en me disant
+que mon amitié est la seule que tu veuilles avoir. Tu en as une plus
+forte qui te défend de m'embrasser.
+
+--Non, Landry, répondit-elle en sanglotant; mais j'ai peur que, pour
+m'avoir embrassée la nuit, sans me voir, vous ne me haïssiez quand
+vous me reverrez au jour.
+
+--Est-ce que je ne t'ai jamais vue? dit Landry impatienté; est-ce que
+je ne te vois pas, à présent? Tiens, viens un peu à la lune, je te
+vois bien, et je ne sais pas si tu es laide, mais j'aime ta figure,
+puisque je t'aime, voilà tout.
+
+Et puis il l'embrassa, d'abord tout en tremblant, et puis, il y revint
+avec tant de goût qu'elle en eut peur, et lui dit en le repoussant:
+
+--Assez! Landry, assez! on dirait que tu m'embrasses de colère ou que
+tu penses à Madelon. Apaise-toi, je lui parlerai demain, et demain tu
+l'embrasseras avec plus de joie que je ne peux t'en donner.
+
+Là-dessus, elle sortit vitement des abords de la carrière, et partit
+de son pied léger.
+
+Landry était comme affolé, et il eut envie de courir après elle. Il
+s'y reprit à trois fois avant de se décider à redescendre du côté de
+la rivière. Enfin, sentant que le diable était après lui, il se mit à
+courir aussi et ne s'arrêta qu'à la Priche.
+
+Le lendemain, quand il alla voir ses boeufs au petit jour, tout en
+les affenant et les câlinant, il pensait en lui-même à cette causerie
+d'une grande heure qu'il avait eue dans la carrière du Chaumois avec
+la petite Fadette, et qui lui avait paru comme un instant. Il avait
+encore la tête alourdie par le sommeil et par la fatigue d'esprit
+d'une journée si différente de celle qu'il aurait dû passer. Et il se
+sentait tout troublé et comme épeuré de ce qu'il avait senti pour
+cette fille, qui lui revenait devant les yeux, laide et de mauvaise
+tenue, comme il l'avait toujours connue. Il s'imaginait par moment
+avoir rêvé le souhait qu'il avait fait de l'embrasser, et le
+contentement qu'il avait eu de la serrer contre son coeur, comme
+s'il avait senti un grand amour pour elle, comme si elle lui avait
+paru tout d'un coup plus belle et plus aimable que pas une fille sur
+terre.
+
+--Il faut qu'elle soit charmeuse comme on le dit, bien qu'elle s'en
+défende, pensait-il, car pour sûr elle m'a ensorcelé hier soir, et
+jamais, dans toute ma vie, je n'ai senti pour père, mère, soeur ou
+frère, non pas certes pour la belle Madelon, et non pas même pour mon
+cher besson Sylvinet, un élan d'amitié pareil à celui que, pendant
+deux ou trois minutes, cette diablesse m'a causé. S'il avait pu voir
+ce que j'avais dans le coeur, mon pauvre Sylvinet, c'est du coup
+qu'il aurait été mangé par la jalousie. Car l'attache que j'avais pour
+Madelon ne faisait point de tort à mon frère, au lieu que si je devais
+rester seulement tout un jour affolé et enflambé comme je l'ai été
+pour un moment à côté de cette Fadette, j'en deviendrais insensé et je
+ne connaîtrais plus qu'elle dans le monde.
+
+Et Landry se sentait comme étouffé de honte, de fatigue et
+d'impatience. Il s'asseyait sur la crèche de ses boeufs, et avait
+peur que la charmeuse ne lui eût ôté le courage, la raison et la
+santé.
+
+Mais, quand le jour fut un peu grand et que les laboureurs de la
+Priche furent levés, ils se mirent à le plaisanter sur sa danse avec
+le vilain grelet, et ils la firent si laide, si mal élevée, si mal
+attifée dans leurs moqueries, qu'il ne savait où se cacher, tant il
+avait de honte, non-seulement de ce qu'on avait vu, mais de ce qu'il
+se gardait bien de faire connaître.
+
+Il ne se fâcha pourtant point, parce que les gens de la Priche étaient
+tous ses amis et ne mettaient point de mauvaise intention dans leurs
+taquineries. Il eut même le courage de leur dire que la petite Fadette
+n'était pas ce qu'on croyait, qu'elle en valait bien d'autres, et
+qu'elle était capable de rendre de grands services. Là-dessus, on le
+railla encore.
+
+--Sa mère, je ne dis pas, firent-ils; mais elle, c'est un enfant qui
+ne sait rien, et si tu as une bête malade, je ne te conseille pas de
+suivre ses remèdes, car c'est une petite bavarde qui n'a pas le
+moindre secret pour guérir. Mais elle a celui d'endormir les gars, à
+ce qu'il paraît, puisque tu ne l'as guère quittée à la Saint-Andoche,
+et tu feras bien d'y prendre garde, mon pauvre Landry; car on
+t'appellerait bientôt le grelet de la grelette, et le follet de la
+Fadette. Le diable se mettrait après toi. Georgeon viendrait tirer nos
+draps de lit et boucler le crin de notre chevaline. Nous serions
+obligés de te faire exorciser.
+
+--Je crois bien, disait la petite Solange, qu'il aura mis un de ses
+bas à l'envers hier matin. Ça attire les sorciers, et la petite
+Fadette s'en est bien aperçue.
+
+
+
+
+XXI.
+
+
+Sur le jour, Landry, étant occupé à la couvraille, vit passer la
+petite Fadette. Elle marchait vite et allait du côté d'une taille où
+Madelon faisait de la feuille pour ses moutons. C'était l'heure de
+délier les boeufs, parce qu'ils avaient fait leur demi-journée; et
+Landry, en les reconduisant au pacage, regardait toujours courir la
+petite Fadette, qui marchait si légère qu'on ne la voyait point fouler
+l'herbe. Il était curieux de savoir ce qu'elle allait dire à Madelon,
+et, au lieu de se presser d'aller manger sa soupe, qui l'attendait
+dans le sillon encore chaud du fer de la charrue, il s'en alla
+doucement le long de la taille, pour écouter ce que tramaient ensemble
+ces deux jeunesses. Il ne pouvait les voir, et, comme Madelon
+marmottait des réponses d'une voix sourde, il ne savait point ce
+qu'elle disait; mais la voix de la petite Fadette, pour être douce,
+n'en était pas moins claire, et il ne perdait pas une de ses paroles,
+encore qu'elle ne criât point du tout. Elle parlait de lui à la
+Madelon, et elle lui faisait connaître, ainsi qu'elle l'avait promis à
+Landry, la parole qu'elle lui avait prise, dix mois auparavant, d'être
+à commandement pour une chose dont elle le requerrait à son plaisir.
+Et elle expliquait cela si humblement et si gentillement que c'était
+plaisir de l'entendre. Et puis, sans parler du follet ni de la peur
+que Landry en avait eue, elle conta qu'il avait manqué de se noyer en
+prenant à faux le gué des Roulettes, la veille de Saint-Andoche.
+Enfin, elle exposa du bon côté tout ce qui en était, et elle démontra
+que tout le mal venait de la fantaisie et de la vanité qu'elle avait
+eues de danser avec un grand gars, elle qui n'avait jamais dansé
+qu'avec les petits.
+
+Là-dessus, la Madelon, écolérée, éleva la voix pour dire:--Qu'est-ce
+que me fait tout cela? Danse toute ta vie avec les bessons de la
+Bessonnière, et ne crois pas, grelet, que tu me fasses le moindre
+tort, ni la moindre envie.
+
+Et la Fadette reprit:--Ne dites pas des paroles si dures pour le
+pauvre Landry, Madelon, car Landry vous a donné son coeur, et si
+vous ne voulez le prendre, il en aura plus de chagrin que je ne
+saurais dire.--Et pourtant elle le dit, et en si jolies paroles, avec
+un ton si caressant et en donnant à Landry de telles louanges, qu'il
+aurait voulu retenir toutes ses façons de parler pour s'en servir à
+l'occasion, et qu'il rougissait d'aise en s'entendant approuver de la
+sorte.
+
+La Madelon s'étonna aussi pour sa part du joli parler de la petite
+Fadette; mais elle la dédaignait trop pour le lui témoigner.--Tu as
+une belle jappe et une fière hardiesse, lui dit-elle, et on dirait
+que ta grand'mère t'a fait une leçon pour essayer d'enjôler le monde;
+mais je n'aime pas à causer avec les sorcières, ça porte malheur, et
+je te prie de me laisser, grelet cornu. Tu as trouvé un galant,
+garde-le, ma mignonne, car c'est le premier et le dernier qui aura
+fantaisie pour ton vilain museau. Quant à moi, je ne voudrais pas de
+ton reste, quand même ça serait le fils du roi. Ton Landry n'est qu'un
+sot, et il faut qu'il soit bien peu de chose, puisque, croyant me
+l'avoir enlevé, tu viens me prier déjà de le reprendre. Voilà un beau
+galant pour moi, dont la petite Fadette elle-même ne se soucie point!
+
+--Si c'est là ce qui vous blesse, répondit la Fadette d'un ton qui
+alla jusqu'au fin fond du coeur de Landry, et si vous êtes fière à
+ce point de ne vouloir être juste qu'après m'avoir humiliée,
+contentez-vous donc, et mettez sous vos pieds, belle Madelon,
+l'orgueil et le courage du pauvre grelet des champs. Vous croyez que
+je dédaigne Landry, et que, sans cela, je ne vous prierais pas de lui
+pardonner. Eh bien, sachez, si cela vous plaît, que je l'aime depuis
+longtemps déjà, que c'est le seul garçon auquel j'aie jamais pensé,
+et peut-être celui à qui je penserai toute ma vie; mais que je suis
+trop raisonnable et trop fière aussi pour jamais penser à m'en faire
+aimer. Je sais ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est beau,
+riche et considéré; je suis laide, pauvre et méprisée. Je sais donc
+très-bien qu'il n'est point pour moi, et vous avez dû voir comme il me
+dédaignait à la fête. Alors, soyez donc satisfaite, puisque celui que
+la petite Fadette n'ose pas seulement regarder vous voit avec des yeux
+remplis d'amour. Punissez la petite Fadette en vous moquant d'elle et
+en lui reprenant celui qu'elle n'oserait vous disputer. Que si ce
+n'est par amitié pour lui, ce soit au moins pour punir mon insolence;
+et promettez-moi, quand il reviendra s'excuser auprès de vous, de le
+bien recevoir et de lui donner un peu de consolation.
+
+Au lieu d'être apitoyée par tant de soumission et de dévouement, la
+Madelon se montra très-dure, et renvoya la petite Fadette en lui
+disant toujours que Landry était bien ce qu'il lui fallait, et que,
+quant à elle, elle le trouvait trop enfant et trop sot. Mais le grand
+sacrifice que la Fadette avait fait d'elle-même porta son fruit, en
+dépit des rebuffades de la belle Madelon. Les femmes ont le coeur
+fait en cette mode, qu'un jeune gars commence à leur paraître un homme
+sitôt qu'elles le voient estimé et choyé par d'autres femmes. La
+Madelon, qui n'avait jamais pensé bien sérieusement à Landry, se mit à
+y penser beaucoup, aussitôt qu'elle eut renvoyé la Fadette. Elle se
+remémora tout ce que cette belle parleuse lui avait dit de l'amour de
+Landry, et en songeant que la Fadette en était éprise au point d'oser
+le lui avouer, elle se glorifia de pouvoir tirer vengeance de cette
+pauvre fille.
+
+Elle alla, le soir, à la Priche, dont sa demeurance n'était éloignée
+que de deux ou trois portées de fusil, et, sous couleur de chercher
+une de ses bêtes qui s'était mêlée aux champs avec celles de son
+oncle, elle se fit voir à Landry, et de l'oeil, l'encouragea à
+s'approcher d'elle pour lui parler.
+
+Landry s'en aperçut très-bien; car, depuis que la petite Fadette s'en
+mêlait, il était singulièrement dégourdi d'esprit.--La Fadette est
+sorcière, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grâces de Madelon, et
+elle a plus fait pour moi, dans une causette d'un quart d'heure, que
+je n'aurais su faire dans une année. Elle a un esprit merveilleux et
+un coeur comme le bon Dieu n'en fait pas souvent.
+
+Et, en pensant à cela, il regardait Madelon, mais si tranquillement
+qu'elle se retira sans qu'il se fût encore décidé de lui parler. Ce
+n'est point qu'il fût honteux devant elle; sa honte s'était envolée
+sans qu'il sût comment, mais, avec la honte, le plaisir qu'il avait eu
+à la voir, et aussi l'envie qu'il avait eue de s'en faire aimer.
+
+A peine eut-il soupé qu'il fit mine d'aller dormir. Mais il sortit de
+son lit par la ruelle, glissa le long des murs et s'en fut droit au
+gué des Roulettes. Le feu follet y faisait encore sa petite danse ce
+soir-là. Du plus loin qu'il le vit sautiller, Landry pensa: C'est tant
+mieux, voici le fadet, la Fadette n'est pas loin. Et il passa le gué
+sans avoir peur, sans se tromper, et il alla jusqu'à la maison de la
+mère Fadet, furetant et regardant de tous côtés. Mais il y resta un
+bon moment sans voir de lumière et sans entendre aucun bruit. Tout le
+monde était couché. Il espéra que le grelet, qui sortait souvent le
+soir après que sa grand'mère et son sauteriot étaient endormis,
+vaguerait quelque part aux environs. Il se mit à vaguer de son côté.
+Il traversa la Joncière, il alla à la carrière du Chaumois, sifflant
+et chantant pour se faire remarquer; mais il ne rencontra que le
+blaireau qui fuyait dans les chaumes, et la chouette qui sifflait sur
+son arbre. Force lui fut de rentrer sans avoir pu remercier la bonne
+amie qui l'avait si bien servi.
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+Toute la semaine se passa sans que Landry pût rencontrer la Fadette,
+de quoi il était bien étonné et bien soucieux.--Elle va croire encore
+que je suis ingrat, pensait-il, et pourtant, si je ne la vois point,
+ce n'est pas faute de l'attendre et de la chercher. Il faut que je lui
+aie fait de la peine en l'embrassant quasi malgré elle dans la
+carrière, et pourtant ce n'était pas à mauvaise intention, ni dans
+l'idée de l'offenser.
+
+Et il songea durant cette semaine plus qu'il n'avait songé dans toute
+sa vie; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il
+était pensif et agité, et il était obligé de se forcer pour
+travailler, car, ni les grands boeufs, ni la charrue reluisante, ni
+la belle terre rouge, humide de la fine pluie d'automne, ne
+suffisaient plus à ses contemplations et à ses rêvasseries.
+
+Il alla voir son besson le jeudi soir, et il le trouva soucieux comme
+lui. Sylvinet était un caractère différent du sien, mais pareil
+quelquefois par le contre-coup. On aurait dit qu'il devinait que
+quelque chose avait troublé la tranquillité de son frère, et pourtant
+il était loin de se douter de ce que ce pouvait être. Il lui demanda
+s'il avait fait la paix avec Madelon, et, pour la première fois, en
+lui disant que oui, Landry lui fit volontairement un mensonge. Le fait
+est que Landry n'avait pas dit un mot à Madelon, et qu'il pensait
+avoir le temps de le lui dire; rien ne le pressait.
+
+Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers à la messe. Il
+entra avant qu'elle fût sonnée, sachant que la petite Fadette avait
+coutume d'y venir dans ce moment-là, parce qu'elle faisait toujours de
+longues prières, dont un chacun se moquait. Il vit une petite,
+agenouillée dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le
+dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement.
+C'était bien la posture de la petite Fadette, mais ce n'était ni son
+coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s'il ne la
+trouverait point sous le porche, qu'on appelle chez nous une
+guenillière, à cause que les gredots peilleroux, qui sont mendiants
+loqueteux, s'y tiennent pendant les offices.
+
+Les guenilles de la Fadette furent les seules qu'il n'y vit point; il
+entendit la messe sans l'apercevoir, et ce ne fut qu'à la préface que,
+regardant encore cette fille qui priait si dévotement dans la
+chapelle, il lui vit lever la tête et reconnut son grelet, dans un
+habillement et un air tout nouveaux pour lui. C'était bien toujours
+son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa
+coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et
+recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus
+longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien
+blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et
+s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés; son fichu
+était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa
+peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d'avoir
+l'air d'une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et
+ployante comme le corps d'une belle mouche à miel. De plus, je ne sais
+pas avec quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lavé pendant
+huit jours son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses mains
+mignonnes avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche épine
+du printemps.
+
+Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d'heures, et, au
+bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout à fait et le
+regarda, tout en même temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu
+rouge, pas plus que la petite rose des buissons; mais cela la fit
+paraître quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels
+jamais personne n'avait pu trouver à redire, laissèrent échapper un
+feu si clair qu'elle en parut transfigurée. Et Landry pensa encore:
+Elle est sorcière; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle était,
+et la voilà belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa
+peur ne l'empêchait pourtant point d'avoir une telle envie de
+s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu'à la fin de la messe,
+le coeur lui en sauta d'impatience.
+
+Mais elle ne le regarda plus, et, au lieu de se mettre à courir et à
+folâtrer avec les enfants après sa prière, elle s'en alla si
+discrètement qu'on eut à peine le temps de la voir si changée et si
+amendée. Landry n'osa point la suivre, d'autant que Sylvinet ne le
+quittait point des yeux; mais, au bout d'une heure, il réussit à
+s'échapper, et, cette fois, le coeur le poussant et le dirigeant, il
+trouva la petite Fadette qui gardait sagement ses bêtes dans le petit
+chemin creux qu'on appelle la _Traîne-au-Gendarme_, parce qu'un
+gendarme du roi y a été tué par les gens de la Cosse, dans les anciens
+temps, lorsqu'on voulait forcer le pauvre monde à payer la taille et à
+faire la corvée, contrairement aux termes de la loi, qui était déjà
+bien assez dure, telle qu'on l'avait donnée.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+Comme c'était dimanche, la petite Fadette ne cousait ni ne filait en
+gardant ses ouailles. Elle s'occupait à un amusement tranquille que
+les enfants de chez nous prennent quelquefois bien sérieusement. Elle
+cherchait le trèfle à quatre feuilles, qui se trouve bien rarement et
+qui porte bonheur à ceux qui peuvent mettre la main dessus.
+
+--L'as-tu trouvé, Fanchon? lui dit Landry aussitôt qu'il fut à côté
+d'elle.
+
+--Je l'ai trouvé souvent, répondit-elle; mais cela ne porte point
+bonheur comme on croit, et rien ne me sert d'en avoir trois brins dans
+mon livre.
+
+Landry s'assit auprès d'elle, comme s'il allait se mettre à causer.
+Mais voilà que tout d'un coup il se sentit plus honteux qu'il ne
+l'avait jamais été auprès de Madelon, et que, pour avoir eu intention
+de dire bien des choses, il ne put trouver un mot.
+
+La petite Fadette prit honte aussi, car si le besson ne lui disait
+rien, du moins il la regardait avec des yeux étranges. Enfin, elle lui
+demanda pourquoi il paraissait étonné en la regardant.
+
+--A moins, dit-elle, que ce ne soit à cause que j'ai arrangé mon
+coiffage. En cela j'ai suivi ton conseil, et j'ai pensé que, pour
+avoir l'air raisonnable, il fallait commencer par m'habiller
+raisonnablement. Aussi, je n'ose pas me montrer, car j'ai peur qu'on
+ne m'en fasse encore reproche, et qu'on ne dise que j'ai voulu me
+rendre moins laide sans y réussir.
+
+--On dira ce qu'on voudra, dit Landry, mais je ne sais pas ce que tu
+as fait pour devenir jolie; la vérité est que tu l'es aujourd'hui, et
+qu'il faudrait se crever les yeux pour ne point le voir.
+
+--Ne te moque pas, Landry, reprit la petite Fadette. On dit que la
+beauté tourne la tête aux belles, et que la laideur fait la désolation
+des laides. Je m'étais habituée à faire peur, et je ne voudrais pas
+devenir sotte en croyant faire plaisir. Mais ce n'est pas de cela que
+tu venais me parler, et j'attends que tu me dises si la Madelon t'a
+pardonné.
+
+--Je ne viens pas pour te parler de la Madelon. Si elle m'a pardonné
+je n'en sais rien et ne m'en informe point. Seulement, je sais que tu
+lui as parlé, et si bien parlé que je t'en dois grand remerciement.
+
+--Comment sais-tu que je lui ai parlé? Elle te l'a donc dit? En ce
+cas, vous avez fait la paix?
+
+--Nous n'avons point fait la paix; nous ne nous aimons pas assez, elle
+et moi, pour être en guerre. Je sais que tu lui as parlé, parce
+qu'elle l'a dit à quelqu'un qui me l'a rapporté.
+
+La petite Fadette rougit beaucoup, ce qui l'embellit encore, car
+jamais jusqu'à ce jour-là elle n'avait eu sur les joues cette honnête
+couleur de crainte et de plaisir qui enjolive les plus laides; mais,
+en même temps elle s'inquiéta en songeant que la Madelon avait dû
+répéter ses paroles, et la donner en risée pour l'amour dont elle
+s'était confessée au sujet de Landry.
+
+--Qu'est-ce que Madelon a donc dit de moi? demanda-t-elle.
+
+--Elle a dit que j'étais un grand sot, qui ne plaisait à aucune fille,
+pas même à la petite Fadette; que la petite Fadette me méprisait, me
+fuyait, s'était cachée toute la semaine pour ne me point voir,
+quoique, toute la semaine, j'eusse cherché et couru de tous côtés pour
+rencontrer la petite Fadette. C'est donc moi qui suis la risée du
+monde, Fanchon, parce que l'on sait que je t'aime et que tu ne m'aimes
+point.
+
+--Voilà de méchants propos, répondit la Fadette tout étonnée, car elle
+n'était pas assez sorcière pour deviner que dans ce moment-là Landry
+était plus fin qu'elle; je ne croyais pas la Madelon si menteuse et si
+perfide. Mais il faut lui pardonner cela, Landry, car c'est le dépit
+qui la fait parler, et le dépit c'est l'amour.
+
+--Peut-être bien, dit Landry, c'est pourquoi tu n'as point de dépit
+contre moi, Fanchon. Tu me pardonnes tout, parce que, de moi, tu
+méprises tout.
+
+--Je n'ai point mérité que tu me dises cela, Landry; non vrai, je ne
+l'ai pas mérité. Je n'ai jamais été assez folle pour dire la menterie
+qu'on me prête. J'ai parlé autrement à Madelon. Ce que je lui ai dit
+n'était que pour elle, mais ne pouvait te nuire, et aurait dû, bien au
+contraire, lui prouver l'estime que je faisais de toi.
+
+--Écoute, Fanchon, dit Landry, ne disputons pas sur ce que tu as dit,
+ou sur ce que tu n'as point dit. Je veux te consulter, toi qui es
+savante. Dimanche dernier, dans la carrière, j'ai pris pour toi, sans
+savoir comment cela m'est venu, une amitié si forte que de toute la
+semaine je n'ai mangé ni dormi mon soûl. Je ne veux rien te cacher,
+parce qu'avec une fille aussi fine que toi, ça serait peine perdue.
+J'avoue donc que j'ai eu honte de mon amitié le lundi matin, et
+j'aurais voulu m'en aller bien loin pour ne plus retomber dans cette
+folleté. Mais lundi soir, j'y étais déjà retombé si bien, que j'ai
+passé le gué à la nuit sans m'inquiéter du follet, qui aurait voulu
+m'empêcher de te chercher, car il était encore là, et quand il m'a
+fait sa méchante risée, je la lui ai rendue. Depuis lundi, tous les
+matins, je suis comme imbécile, parce que l'on me plaisante sur mon
+goût pour toi; et, tous les soirs, je suis comme fou, parce que je
+sens mon goût plus fort que la mauvaise honte. Et voilà qu'aujourd'hui
+je te vois gentille et de si sage apparence que tout le monde va s'en
+étonner aussi, et qu'avant quinze jours, si tu continues comme cela,
+non-seulement on me pardonnera d'être amoureux de toi, mais encore il
+y en aura d'autres qui le seront bien fort. Je n'aurai donc pas de
+mérite à t'aimer; tu ne me devras guère de préférence. Pourtant, si tu
+te souviens de dimanche dernier, jour de la Saint-Andoche, tu te
+souviendras aussi que je t'ai demandé, dans la carrière, la permission
+de t'embrasser, et que je l'ai fait avec autant de coeur que si tu
+n'avais pas été réputée laide et haïssable. Voilà tout mon droit,
+Fadette. Dis-moi si cela peut compter, et si la chose te fâche au lieu
+de te persuader.
+
+La petite Fadette avait mis sa figure dans ses deux mains, et elle ne
+répondit point. Landry croyait par ce qu'il avait entendu de son
+discours à la Madelon, qu'il était aimé d'elle, et il faut dire que
+cet amour-là lui avait fait tant d'effet qu'il avait commandé tout
+d'un coup le sien. Mais, en voyant la pose honteuse et triste de cette
+petite, il commença à craindre qu'elle n'eût fait un conte à la
+Madelon, pour, par bonne intention, faire réussir le raccommodement
+qu'elle négociait. Cela le rendit encore plus amoureux, et il en prit
+du chagrin. Il lui ôta ses mains du visage, et la vit si pâle qu'on
+eût dit qu'elle allait mourir; et, comme il lui reprochait vivement de
+ne pas répondre à l'affolement qu'il se sentait pour elle, elle se
+laissa aller sur la terre, joignant ses mains et soupirant, car elle
+était suffoquée et tombait en faiblesse.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+
+Landry eut bien peur, et lui frappa dans les mains pour la faire
+revenir. Ses mains étaient froides comme des glaces et raides comme du
+bois. Il les échauffa et les frotta bien longtemps dans les siennes,
+et quand elle put retrouver la parole, elle lui dit:
+
+--Je crois que tu te fais un jeu de moi, Landry. Il y a des choses
+dont il ne faut pourtant point plaisanter. Je te prie donc de me
+laisser tranquille et de ne me parler jamais, à moins que tu n'aies
+quelque chose à me demander, auquel cas je serai toujours à ton
+service.
+
+--Fadette, Fadette, dit Landry, ce que vous dites là n'est point bon.
+C'est vous qui vous êtes jouée de moi. Vous me détestez, et pourtant
+vous m'avez fait croire autre chose.
+
+--Moi! dit-elle tout affligée. Qu'est-ce que je vous ai donc fait
+accroire? Je vous ai offert et donné une bonne amitié comme celle que
+votre besson a pour vous, et peut-être meilleure; car, moi, je n'avais
+pas de jalousie, et, au lieu de vous traverser dans vos amours, je
+vous y ai servi.
+
+--C'est la vérité, dit Landry. Tu as été bonne comme le bon Dieu, et
+c'est moi qui ai tort de te faire des reproches. Pardonne-moi,
+Fanchon, et laisse-moi t'aimer comme je pourrai. Ce ne sera peut-être
+pas aussi tranquillement que j'aime mon besson ou ma soeur Nanette,
+mais je te promets de ne plus chercher à t'embrasser si cela te
+répugne.
+
+Et, faisant retour sur lui-même, Landry s'imagina qu'en effet la
+petite Fadette n'avait pour lui que de l'amitié bien tranquille; et,
+parce qu'il n'était ni vain ni fanfaron, il se trouva aussi craintif
+et aussi peu avancé auprès d'elle que s'il n'eût point entendu de ses
+deux oreilles ce qu'elle avait dit de lui à la belle Madelon.
+
+Quant à la petite Fadette, elle était assez fine pour connaître enfin
+que Landry était bel et bien amoureux comme un fou, et c'est pour le
+trop grand plaisir qu'elle en avait qu'elle s'était trouvée comme en
+pâmoison pendant un moment. Mais elle craignait de perdre trop vite un
+bonheur si vite gagné; à cause de cette crainte, elle voulait donner à
+Landry le temps de souhoiter vivement son amour.
+
+Il resta auprès d'elle jusqu'à la nuit, car, encore qu'il n'osât plus
+lui conter fleurette, il en était si épris et il prenait tant de
+plaisir à la voir et à l'écouter parler, qu'il ne pouvait se décider à
+la quitter un moment. Il joua avec le sauteriot, qui n'était jamais
+loin de sa soeur, et qui vint bientôt les rejoindre. Il se montra
+bon pour lui, et s'aperçut bientôt que ce pauvre petit, si maltraité
+par tout le monde, n'était ni sot ni méchant avec qui le traitait
+bien; mêmement, au bout d'une heure, il était si bien apprivoisé et si
+reconnaissant qu'il embrassait les mains du besson et l'appelait mon
+Landry, comme il appelait sa soeur ma Fanchon; et Landry était
+compassionné et attendri pour lui, trouvant tout le monde et lui-même
+dans le passé bien coupables envers les deux pauvres enfants de la
+mère Fadet, lesquels n'avaient besoin, pour être les meilleurs de
+tous, que d'être un peu aimés comme les autres.
+
+Le lendemain et les jours suivants, Landry réussit à voir la petite
+Fadette, tantôt le soir, et alors il pouvait causer un peu avec elle,
+tantôt le jour, en la rencontrant dans la campagne: et encore qu'elle
+ne pût s'arrêter longtemps, ne voulant point et ne sachant point
+manquer à son devoir, il était content de lui avoir dit quatre ou cinq
+mots de tout son coeur et de l'avoir regardée de tous ses yeux. Et
+elle continuait à être gentille dans son parler, dans son habillement
+et dans ses manières avec tout le monde; ce qui fit que tout le monde
+y prit garde, et que bientôt on changea de ton et de manières avec
+elle. Comme elle ne faisait plus rien qui ne fût à propos, on ne
+l'injuria plus, et, comme elle ne s'entendit plus injurier, elle n'eut
+plus tentation d'invectiver, ni de chagriner personne.
+
+Mais, comme l'opinion des gens ne tourne pas aussi vite que nos
+résolutions, il devait encore s'écouler du temps avant qu'on passât
+pour elle du mépris à l'estime et de l'aversion au bon vouloir. On
+vous dira plus tard comment se fit ce changement; quant à présent,
+vous pouvez bien vous imaginer vous-mêmes qu'on ne donna pas grosse
+part d'attention au rangement de la petite Fadette. Quatre ou cinq
+bons vieux et bonnes vieilles, de ceux qui regardent s'élever la
+jeunesse avec indulgence, et qui sont, dans un endroit, comme les
+pères et mères à tout le monde, devisaient quelquefois entre eux sous
+les noyers de la Cosse, en regardant tout ce petit ou jeune monde
+grouillant autour d'eux, ceux-ci jouant aux quilles, ceux-là dansant.
+Et les vieux disaient:--Celui-ci sera un beau soldat s'il continue,
+car il a le corps trop bon pour réussir à se faire exempter; celui-là
+sera finet et entendu comme son père; cet autre aura bien la sagesse
+et la tranquillité de sa mère; voilà une jeune Lucette qui promet une
+bonne servante de ferme; voici une grosse Louise qui plaira à plus
+d'un, et quant à cette petite Marion, laissez-la grandir, et la raison
+lui viendra bien comme aux autres.
+
+Et, quand ce venait au tour de la petite Fadette à être examinée et
+jugée:
+
+--La voilà qui s'en va bien vite, disait-on, sans vouloir chanter ni
+danser. On ne la voit plus depuis la Saint-Andoche. Il faut croire
+qu'elle a été grandement choquée de ce que les enfants d'ici l'ont
+décoiffée à la danse; aussi a-t-elle changé son grand calot, et à
+présent on dirait qu'elle n'est pas plus vilaine qu'une autre.
+
+--Avez-vous fait attention comme la peau lui a blanchi depuis un peu
+de temps? disait une fois la mère Couturier. Elle avait la figure
+comme un oeuf de caille, à force qu'elle était couverte de taches de
+rousseur; et la dernière fois que je l'ai vue de près, je me suis
+étonnée de la trouver si blanche, et mêmement si pâle que je lui ai
+demandé si elle n'avait point eu la fièvre. A la voir comme elle est
+maintenant, on dirait qu'elle pourra se refaire; et, qui sait? il y en
+a eu de laides qui devenaient belles en prenant dix-sept ou dix-huit
+ans.
+
+--Et puis la raison vient, dit le père Naubin, et une fille qui s'en
+ressent apprend à se rendre élégante et agréable. Il est bien temps
+que le grelet s'aperçoive qu'elle n'est point un garçon. Mon Dieu, on
+pensait qu'elle tournerait si mal que ça serait une honte pour
+l'endroit. Mais elle se rangera et s'amendera comme les autres. Elle
+sentira bien qu'elle doit se faire pardonner d'avoir eu une mère si
+blâmable, et vous verrez qu'elle ne fera point parler d'elle.
+
+--Dieu veuille, dit la mère Courtillet, car c'est vilain qu'une fille
+ait l'air d'un chevau échappé; mais j'en espère aussi de cette
+Fadette, car je l'ai rencontrée devant z'hier, et au lieu qu'elle se
+mettait toujours derrière moi à contrefaire ma boiterie, elle m'a dit
+bonjour et demandé mon portement avec beaucoup d'honnêteté.
+
+--Cette petite-là dont vous parlez est plus folle que méchante, dit le
+père Henri. Elle n'a point mauvais coeur, c'est moi qui vous le dis;
+à preuve qu'elle a souvent gardé mes petits enfants aux champs avec
+elle, par pure complaisance, quand ma fille était malade; et elle les
+soignait très-bien, et ils ne la voulaient plus quitter.
+
+--C'est-il vrai ce qu'on m'a raconté, reprit la mère Couturier, qu'un
+des bessons au père Barbeau s'en était affolé à la dernière
+Saint-Andoche?
+
+--Allons donc! répondit le père Naubin; il ne faut pas prendre ça au
+sérieux. C'était une amusette d'enfants, et les Barbeau ne sont point
+bêtes, les enfants pas plus que le père ni la mère, entendez-vous?
+
+Ainsi devisait-on sur la petite Fadette, et le plus souvent on n'y
+pensait mie, parce qu'on ne la voyait presque plus.
+
+
+
+
+XXV.
+
+
+Mais qui la voyait souvent et faisait grande attention à elle, c'était
+Landry Barbeau. Il en était comme enragé en lui-même, quand il ne
+pouvait lui parler à son aise; mais sitôt qu'il se trouvait un moment
+avec elle, il était apaisé et content de lui, parce qu'elle lui
+enseignait la raison et le consolait dans toutes ses idées. Elle
+jouait avec lui un petit jeu qui était peut-être entaché d'un peu de
+coquetterie; du moins, il le pensait quelquefois; mais comme son motif
+était l'honnêteté, et qu'elle ne voulait point de son amour, à moins
+qu'il n'eût bien tourné et retourné la chose dans son esprit, il
+n'avait point droit de s'en offenser. Elle ne pouvait pas le suspecter
+de la vouloir tromper sur la force de cet amour-là, car c'était une
+espèce d'amour comme on n'en voit pas souvent chez les gens de
+campagne, lesquels aiment plus patiemment que ceux des villes. Et
+justement Landry était un caractère patient plus que d'autres, jamais
+on n'aurait pu présager qu'il se laisserait brûler si fort à la
+chandelle, et qui l'eût su (car il le cachait bien) s'en fût
+grandement émerveillé. Mais la petite Fadette, voyant qu'il s'était
+donné à elle si entièrement et si subitement, avait peur que ce ne fût
+feu de paille, ou bien encore qu'elle-même prenant feu du mauvais
+côté, la chose n'allât plus loin entre eux que l'honnêteté ne permet à
+deux enfants qui ne sont point encore en âge d'être mariés, du moins
+au dire des parents et de la prudence: car l'amour n'attend guère, et,
+quand une fois il s'est mis dans le sang de deux jeunesses, c'est
+miracle s'il attend l'approbation d'autrui.
+
+Mais la petite Fadette, qui avait été dans son apparence plus
+longtemps enfant qu'une autre, possédait au dedans une raison et une
+volonté bien au-dessus de son âge. Pour que cela fût, il fallait
+qu'elle eût un esprit d'une fière force, car son coeur était aussi
+ardent, et plus encore peut-être que le coeur et le sang de Landry.
+Elle l'aimait comme une folle, et pourtant elle se conduisit avec une
+grande sagesse; car si le jour, la nuit, à toute heure de son temps,
+elle pensait à lui et séchait d'impatience de le voir et d'envie de le
+caresser, aussitôt qu'elle le voyait elle prenait un air tranquille,
+lui parlait raison, feignait même de ne point encore connaître le feu
+d'amour, et ne lui permettait pas de lui serrer la main plus haut que
+le poignet.
+
+Et Landry, qui, dans les endroits retirés où ils se trouvaient souvent
+ensemble, et mêmement quand la nuit était bien noire, aurait pu
+s'oublier jusqu'à ne plus se soumettre à elle, tant il était
+ensorcelé, craignait pourtant si fort de lui déplaire, et se tenait
+pour si peu certain d'être aimé d'amour, qu'il vivait aussi
+innocemment avec elle que si elle eût été sa soeur, et lui Jeanet,
+le petit sauteriot.
+
+Pour le distraire de l'idée qu'elle ne voulait point encourager, elle
+l'instruisait dans les choses qu'elle savait, et dans lesquelles son
+esprit et son talent naturel avaient surpassé l'enseignement de sa
+grand'mère. Elle ne voulait faire mystère de rien à Landry, et comme
+il avait toujours un peu peur de la sorcellerie, elle mit tous ses
+soins à lui faire comprendre que le diable n'était pour rien dans les
+secrets de son savoir.
+
+--Va, Landry, lui dit-elle un jour, tu n'as que faire de
+l'intervention du mauvais esprit. Il n'y a qu'un esprit et il est bon,
+car c'est celui de Dieu. Lucifer est de l'invention de M. le curé, et
+Georgeon de l'invention des vieilles commères de campagne. Quand
+j'étais toute petite, j'y croyais, et j'avais peur des maléfices de ma
+grand'mère. Mais elle se moquait de moi, car l'on a bien raison de
+dire que si quelqu'un doute de tout, c'est celui qui fait tout croire
+aux autres, et que personne ne croit moins à Satan que les sorciers
+qui feignent de l'invoquer à tout propos. Ils savent bien qu'ils ne
+l'ont jamais vu et qu'ils n'ont jamais reçu de lui aucune assistance.
+Ceux qui ont été assez simples pour y croire et pour l'appeler n'ont
+jamais pu le faire venir, à preuve le meunier de la Passe-aux-Chiens,
+qui, comme ma grand'mère me l'a raconté, s'en allait aux quatre
+chemins avec une grosse trique, pour appeler le diable, et lui donner,
+disait-il, une bonne vannée. Et on l'entendait crier dans la nuit:
+Viendras-tu, figure de loup? Viendras-tu, chien enragé? Viendras-tu,
+Georgeon du diable? Et jamais Georgeon ne vint. Si bien que ce meunier
+en était devenu quasi fou de vanité, disant que le diable avait peur
+de lui.
+
+--Mais, disait Landry, ce que tu crois là, que le diable n'existe
+point, n'est pas déjà trop chrétien, ma petite Fanchon.
+
+--Je ne peux pas disputer là-dessus, répondit-elle; mais s'il existe,
+je suis bien assurée qu'il n'a aucun pouvoir pour venir sur la terre
+nous abuser et nous demander notre âme pour la retirer du bon Dieu. Il
+n'aurait pas tant d'insolence, et, puisque la terre est au bon Dieu,
+il n'y a que le bon Dieu qui puisse gouverner les choses et les hommes
+qui s'y trouvent.
+
+Et Landry, revenu de sa folle peur, ne pouvait pas s'empêcher
+d'admirer combien, dans toutes ses idées et dans toutes ses prières,
+la petite Fadette était bonne chrétienne. Mêmement elle avait une
+dévotion plus jolie que celle des autres. Elle aimait Dieu avec tout
+le feu de son coeur, car elle avait en toutes choses la tête vive et
+le coeur tendre; et quand elle parlait de cet amour-là à Landry, il
+se sentait tout étonné d'avoir été enseigné à dire des prières et à
+suivre des pratiques qu'il n'avait jamais pensé à comprendre, et où il
+se portait respectueusement de sa personne par l'idée de son devoir,
+sans que son coeur se fût jamais échauffé d'amour pour son Créateur,
+comme celui de la petite Fadette.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+
+Tout en devisant et marchant avec elle, il apprit la propriété des
+herbes et toutes les recettes pour la guérison des personnes et des
+bêtes. Il essaya bientôt l'effet des dernières sur une vache au père
+Caillaud, qui avait pris l'enflure pour avoir mangé trop de vert; et,
+comme le vétérinaire l'avait abandonnée, disant qu'elle n'en avait pas
+pour une heure, il lui fit boire un breuvage que la petite Fadette lui
+avait appris à composer. Il le fit secrètement; et, au matin, comme
+les laboureurs, bien contrariés de la perte d'une si belle vache,
+venaient la chercher pour la jeter dans un trou, ils la trouvèrent
+debout et commençant à flairer la nourriture, ayant bon oeil, et
+quasiment toute désenflée. Une autre fois, un poulain fut mordu de la
+vipère, et Landry, suivant toujours les enseignements de la petite
+Fadette, le sauva bien lestement. Enfin, il put essayer aussi le
+remède contre la rage sur un chien de la Priche, qui fut guéri et ne
+mordit personne. Comme Landry cachait de son mieux ses accointances
+avec la petite Fadette, il ne se vanta pas de sa science, et on
+n'attribua la guérison de ses bêtes qu'aux grands soins qu'il leur
+avait donnés. Mais le père Caillaud, qui s'y entendait aussi, comme
+tout bon fermier ou métayer doit le faire, s'étonna en lui-même, et
+dit:
+
+--Le père Barbeau n'a pas de talent pour le bestiau, et mêmement il
+n'a point de bonheur; car il en a beaucoup perdu l'an dernier, et ce
+n'était pas la première fois. Mais Landry y a la main très-heureuse,
+et c'est une chose avec laquelle on vient au monde. On l'a ou on ne
+l'a pas; et, quand même on irait étudier dans les écoles comme les
+_artistes_, cela ne sert de rien si on n'y est adroit de naissance. Or
+je vous dis que Landry est adroit, et que son idée lui fait trouver ce
+qui convient. C'est un grand don de la nature qu'il a reçu, et ça lui
+vaudra mieux que du capital pour bien conduire une ferme.
+
+Ce que disait le père Caillaud n'était pas d'un homme crédule et sans
+raison, seulement il se trompait en attribuant un don de nature à
+Landry: Landry n'en avait pas d'autre que celui d'être soigneux et
+entendu à appliquer les recettes de son enseignement. Mais le don de
+nature n'est point une fable, puisque la petite Fadette l'avait, et
+qu'avec si peu de leçons raisonnables que sa grand'mère lui avait
+données, elle découvrait et devinait comme qui invente, les vertus que
+le bon Dieu a mises dans certaines herbes et dans certaines manières
+de les employer. Elle n'était point sorcière pour cela, elle avait
+raison de s'en défendre; mais elle avait l'esprit qui observe, qui
+fait des comparaisons, des remarques, des essais, et cela c'est un don
+de nature, on ne peut pas le nier. Le père Caillaud poussait la chose
+un peu plus loin. Il pensait que tel bouvier ou tel laboureur a la
+main plus ou moins bonne, et que, par la seule vertu de sa présence
+dans l'étable, il fait du bien ou du mal aux animaux. Et pourtant,
+comme il y a toujours un peu de vrai dans les plus fausses croyances,
+on doit accorder que les bons soins, la propreté, l'ouvrage fait en
+conscience, ont une vertu pour amener à bien ce que la négligence ou
+la bêtise font empirer.
+
+Comme Landry avait toujours mis son idée et son goût dans ces
+choses-là, l'amitié qu'il avait conçue pour la Fadette s'augmenta de
+toute la reconnaissance qu'il lui dut pour son instruction et de toute
+l'estime qu'il faisait du talent de cette jeune fille. Il lui sut
+alors grand gré de l'avoir forcé à se distraire de l'amour dans les
+promenades et les entretiens qu'il faisait avec elle, et il reconnut
+aussi qu'elle avait pris plus à coeur l'intérêt et l'utilité de son
+amoureux, que le plaisir de se laisser courtiser et flatter sans cesse
+comme il l'eût souhaité d'abord.
+
+Landry fut bientôt si épris qu'il avait mis tout à fait sous ses pieds
+la honte de laisser paraître son amour pour une petite fille réputée
+laide, mauvaise et mal élevée. S'il y mettait de la précaution,
+c'était à cause de son besson, dont il connaissait la jalousie et qui
+avait eu déjà un grand effort à faire pour accepter sans dépit
+l'amourette que Landry avait eue pour Madelon, amourette bien petite
+et bien tranquille au prix de ce qu'il sentait maintenant pour Fanchon
+Fadet.
+
+Mais, si Landry était trop animé dans son amour pour y mettre de la
+prudence, en revanche, la petite Fadette, qui avait un esprit porté au
+mystère, et qui, d'ailleurs, ne voulait pas mettre Landry trop à
+l'épreuve des taquineries du monde, la petite Fadette, qui en fin de
+compte l'aimait trop pour consentir à lui causer des peines dans sa
+famille, exigea de lui un si grand secret qu'ils passèrent environ un
+an avant que la chose se découvrît. Landry avait habitué Sylvinet à
+ne plus surveiller tous ses pas et démarches, et le pays, qui n'est
+guère peuplé et qui est tout coupé de ravins et tout couvert d'arbres,
+est bien propice aux secrètes amours.
+
+Sylvinet, voyant que Landry ne s'occupait plus de la Madelon,
+quoiqu'il eût accepté d'abord ce partage de son amitié comme un mal
+nécessaire rendu plus doux par la honte de Landry et la prudence de
+cette fille, se réjouit bien de penser que Landry n'était pas pressé
+de lui retirer son coeur pour le donner à une femme, et, la jalousie
+le quittant, il le laissa plus libre de ses occupations et de ses
+courses, les jours de fêtes et de repos. Landry ne manquait pas de
+prétextes pour aller et venir, et le dimanche soir surtout, il
+quittait la Bessonnière de bonne heure et ne rentrait à la Priche que
+sur le minuit; ce qui lui était bien commode, parce qu'il s'était fait
+donner un petit lit dans le capharnion. Vous me reprendrez peut-être
+sur ce mot-là, parce que le maître d'école s'en fâche et veut qu'on
+dise _capharnaüm_; mais, s'il connaît le mot, il ne connaît point la
+chose, car j'ai été obligé de lui apprendre que c'était l'endroit de
+la grange voisin des étables, où l'on serre les jougs, les chaînes,
+les ferrages et épelettes de toute espèce qui servent aux bêtes de
+labour et aux instruments du travail de la terre. De cette manière,
+Landry pouvait rentrer à l'heure qu'il voulait sans réveiller
+personne, et il avait toujours son dimanche à lui jusqu'au lundi
+matin, pour ce que le père Caillaud et son fils aîné, qui tous deux
+étaient des hommes très-sages, n'allant jamais dans les cabarets et ne
+faisant point noce de tous les jours fériés, avaient coutume de
+prendre sur eux tout le soin et toute la surveillance de la ferme ces
+jours-là; afin, disaient-ils, que toute la jeunesse de la maison, qui
+travaillait plus qu'eux dans la semaine, pût s'ébattre et se divertir
+en liberté, selon l'ordonnance du bon Dieu.
+
+Et durant l'hiver, où les nuits sont si froides qu'on pourrait
+difficilement causer d'amour en pleins champs, il y avait pour Landry
+et la petite Fadette un bon refuge dans la tour à Jacot, qui est un
+ancien colombier de redevance, abandonné des pigeons depuis longues
+années, mais qui est bien couvert et bien fermé, et qui dépend de la
+ferme au père Caillaud. Mêmement il s'en servait pour y serrer le
+surplus de ses denrées, et comme Landry en avait la clef, et qu'il est
+situé sur les confins des terres de la Priche, non loin du gué des
+Roulettes, et dans le milieu d'une luzernière bien close, le diable
+eût été fin s'il eût été surprendre là les entretiens de ces deux
+jeunes amoureux. Quand le temps était doux, ils allaient parmi les
+tailles, qui sont jeunes bois de coupe, et dont le pays est tout
+parsemé. Ce sont encore bonnes retraites pour les voleurs et les
+amants, et comme de voleurs il n'en est point dans notre pays, les
+amants en profitent, et n'y trouvent pas plus la peur que l'ennui.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+
+Mais, comme il n'est secret qui puisse durer, voilà qu'un beau jour de
+dimanche, Sylvinet, passant le long du mur du cimetière, entendit la
+voix de son besson qui parlait à deux pas de lui, derrière le retour
+que faisait le mur. Landry parlait bien doucement; mais Sylvinet
+connaissait si bien sa parole, qu'il l'aurait devinée, quand même il
+ne l'aurait pas entendue.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas venir danser? disait-il à une personne que
+Sylvinet ne voyait point. Il y a si longtemps qu'on ne t'a point vue
+t'arrêter après la messe, qu'on ne trouverait pas mauvais que je te
+fasse danser, moi qui suis censé ne plus quasiment te connaître. On ne
+dirait pas que c'est par amour, mais par honnêteté, et parce que je
+suis curieux de savoir si après tant de temps tu sais encore bien
+danser.
+
+--Non, Landry, non,--répondit une voix que Sylvinet ne reconnut point,
+parce qu'il y avait longtemps qu'il ne l'avait entendue, la petite
+Fadette s'étant tenue à l'écart de tout le monde, et de lui
+particulièrement.--Non, disait-elle, il ne faut pas qu'on fasse
+attention à moi, ce sera le mieux, et si tu me faisais danser une
+fois, tu voudrais recommencer tous les dimanches, et il n'en faudrait
+pas tant pour faire causer. Crois ce que je t'ai toujours dit, Landry,
+que le jour où l'on saura que tu m'aimes sera le commencement de nos
+peines. Laisse-moi m'en aller, et quand tu auras passé une partie du
+jour avec ta famille et ton besson, tu viendras me rejoindre où nous
+sommes convenus.
+
+--C'est pourtant triste de ne jamais danser! dit Landry; tu aimais
+tant la danse, mignonne, et tu dansais si bien! Quel plaisir ça me
+serait de te tenir par la main et de te faire tourner dans mes bras,
+et de te voir, si légère et si gentille, ne danser qu'avec moi!
+
+--Et c'est justement ce qu'il ne faudrait point reprit-elle. Mais je
+vois bien que tu regrettes la danse, mon bon Landry, et je ne sais pas
+pourquoi tu y as renoncé. Va donc danser un peu; ça me fera plaisir de
+songer que tu t'amuses, et je t'attendrai plus patiemment.
+
+--Oh! tu as trop de patience, toi! dit Landry d'une voix qui n'en
+marquait guère, mais moi, j'aimerais mieux me faire couper les deux
+jambes que de danser avec des filles que je n'aime point, et que je
+n'embrasserais pas pour cent francs.
+
+--Eh bien! si je dansais, reprit la Fadette, il me faudrait danser
+avec d'autres qu'avec toi, et me laisser embrasser aussi.
+
+--Va-t'en, va-t'en bien vitement, dit Landry; je ne veux point qu'on
+t'embrasse.
+
+Sylvinet n'entendit plus rien que des pas qui s'éloignaient, et, pour
+n'être point surpris aux écoutes par son frère, qui revenait vers lui,
+il entra vivement dans le cimetière et le laissa passer.
+
+Cette découverte-là fut comme un coup de couteau dans le coeur de
+Sylvinet. Il ne chercha point à découvrir quelle était la fille que
+Landry aimait si passionnément. Il en avait bien assez de savoir qu'il
+y avait une personne pour laquelle Landry le délaissait et qui avait
+toutes ses pensées, au point qu'il les cachait à son besson, et que
+celui-ci n'en recevait point la confidence.--Il faut qu'il se défie de
+moi, pensa-t-il, et que cette fille qu'il aime tant le porte à me
+craindre et à me détester. Je ne m'étonne plus de voir qu'il est
+toujours si ennuyé à la maison, et si inquiet quand je veux me
+promener avec lui. J'y renonçais, croyant voir qu'il avait le goût
+d'être seul; mais, à présent, je me garderai bien d'essayer à le
+troubler. Je ne lui dirai rien; il m'en voudrait d'avoir surpris ce
+qu'il n'a pas voulu me confier. Je souffrirai tout seul, pendant qu'il
+se réjouira d'être débarrassé de moi.
+
+Sylvinet fit comme il se promettait, et même il le poussa plus loin
+qu'il n'était besoin, car non-seulement il ne chercha plus à retenir
+son frère auprès de lui, mais encore, pour ne le point gêner, il
+quittait le premier la maison et allait rêvasser tout seul dans son
+ouche, ne voulant point aller dans la campagne:--Parce que,
+pensait-il, si je venais à y rencontrer Landry, il s'imaginerait que
+je l'épie et me ferait bien voir que je le dérange.
+
+Et peu à peu son ancien chagrin, dont il s'était quasiment guéri, lui
+revint si lourd et si obstiné qu'on ne tarda pas à le voir sur sa
+figure. Sa mère l'en reprit doucement; mais, comme il avait honte, à
+dix-huit ans, d'avoir les mêmes faiblesses d'esprit qu'il avait eues à
+quinze, il ne voulut jamais confesser ce qui le rongeait.
+
+Ce fut ce qui le sauva de la maladie; car le bon Dieu n'abandonne que
+ceux qui s'abandonnent eux-mêmes, et celui qui a le courage de
+renfermer sa peine est plus fort contre elle que celui qui s'en
+plaint. Le pauvre besson prit comme une habitude d'être triste et
+pâle; il eut, de temps en temps, un ou deux accès de fièvre, et, tout
+en grandissant toujours un peu, il resta assez délicat et mince de sa
+personne. Il n'était pas bien soutenu à l'ouvrage, et ce n'était point
+sa faute, car il savait que le travail lui était bon; et c'était bien
+assez d'ennuyer son père par sa tristesse, il ne voulait pas le fâcher
+et lui faire tort par sa lâcheté. Il se mettait donc à l'ouvrage, et
+travaillait de colère contre lui-même. Aussi en prenait-il souvent
+plus qu'il ne pouvait en supporter; et le lendemain il était si las
+qu'il ne pouvait plus rien faire.
+
+--Ce ne sera jamais un fort ouvrier, disait le père Barbeau; mais il
+fait ce qu'il peut, et quand il peut, il ne s'épargne même pas assez.
+C'est pourquoi je ne veux point le mettre chez les autres; car, par la
+crainte qu'il a des reproches et le peu de force que Dieu lui a donné,
+il se tuerait bien vite, et j'aurais à me le reprocher toute ma vie.
+
+La mère Barbeau goûtait fort ces raisons-là et faisait tout son
+possible pour égayer Sylvinet. Elle consulta plusieurs médecins sur sa
+santé, et ils lui dirent, les uns qu'il fallait le ménager beaucoup,
+et ne plus lui faire boire que du lait, parce qu'il était faible; les
+autres, qu'il fallait le faire travailler beaucoup et lui donner du
+bon vin, parce qu'étant faible, il avait besoin de se fortifier. Et la
+mère Barbeau ne savait lequel écouter, ce qui arrive toujours quand on
+prend plusieurs avis.
+
+Heureusement que, dans le doute, elle n'en suivit aucun, et que
+Sylvinet marcha dans la route que le bon Dieu lui avait ouverte, sans
+y rencontrer de quoi le faire verser à droite ou à gauche, et il
+traîna son petit mal, sans être trop foulé, jusqu'au moment où les
+amours de Landry firent un éclat, et où Sylvinet vit augmenter sa
+peine de toute celle qui fut faite à son frère.
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+
+Ce fut la Madelon qui découvrit le pot aux roses; et, si elle le fit
+sans malice, encore en tira-t-elle un mauvais parti. Elle s'était bien
+consolée de Landry, et, n'ayant pas perdu beaucoup de temps à l'aimer,
+elle n'en avait guère demandé pour l'oublier. Cependant il lui était
+resté sur le coeur une petite rancune qui n'attendait que l'occasion
+pour se faire sentir, tant il est vrai que le dépit chez les femmes
+dure plus que le regret.
+
+Voici comment la chose arriva. La belle Madelon, qui était renommée
+pour son air sage et pour ses manières fières avec les garçons, était
+cependant très-coquette en dessous, et pas moitié si raisonnable ni si
+fidèle dans ses amitiés que le pauvre grelet, dont on avait si mal
+parlé et si mal auguré. Adonc la Madelon avait déjà eu deux amoureux,
+sans compter Landry, et elle se prononçait pour un troisième, qui
+était son cousin, le fils cadet au père Caillaud de la Priche. Elle se
+prononça si bien qu'étant surveillée par le dernier à qui elle avait
+donné de l'espérance, et craignant qu'il ne fît un éclat, ne sachant
+où se cacher pour causer à loisir avec le nouveau, elle se laissa
+persuader par celui-ci d'aller babiller dans le colombier où justement
+Landry avait d'honnêtes rendez-vous avec la petite Fadette.
+
+Cadet Caillaud avait bien cherché la clef de ce colombier, et ne
+l'avait point trouvée parce qu'elle était toujours dans la poche de
+Landry; et il n'avait osé la demander à personne, parce qu'il n'avait
+pas de bonnes raisons pour en expliquer la demande. Si bien que
+personne, hormis Landry, ne s'inquiétait de savoir où elle était.
+Cadet Caillaud, songeant qu'elle était perdue, ou que son père la
+tenait dans son trousseau, ne se gêna point pour enfoncer la porte.
+Mais, le jour où il le fit, Landry et Fadette se trouvaient là, et ces
+quatre amoureux se trouvèrent bien penauds en se voyant les uns les
+autres. C'est ce qui les engagea tous également à se taire et à ne
+rien ébruiter.
+
+Mais la Madelon eut comme un retour de jalousie et de colère, en
+voyant Landry, qui était devenu un des plus beaux garçons du pays et
+des plus estimés, garder, depuis la Saint-Andoche, une si belle
+fidélité à la petite Fadette, et elle forma la résolution de s'en
+venger. Pour cela, sans en rien confier à Cadet Caillaud, qui était
+honnête homme et ne s'y fût point prêté, elle se fit aider d'une ou
+deux jeunes fillettes de ses amies lesquelles, un peu dépitées aussi
+du mépris que Landry paraissait faire d'elles en ne les priant plus
+jamais à danser, se mirent à surveiller si bien la petite Fadette,
+qu'il ne leur fallut pas grand temps pour s'assurer de son amitié avec
+Landry. Et sitôt qu'elles les eurent épiés et vus une ou deux fois
+ensemble, elles en firent grand bruit dans tout le pays, disant à qui
+voulait les écouter, et Dieu sait si la médisance manque d'oreilles
+pour se faire entendre et de langues pour se faire répéter, que Landry
+avait fait une mauvaise connaissance dans la personne de la petite
+Fadette.
+
+Alors toute la jeunesse femelle s'en mêla, car lorsqu'un garçon de
+belle mine et de bon avoir s'occupe d'une personne, c'est comme une
+injure à toutes les autres, et si l'on peut trouver à mordre sur cette
+personne-là, on ne s'en fait pas faute. On peut dire aussi que, quand
+une méchanceté est exploitée par les femmes, elle va vite et loin.
+
+Aussi, quinze jours après l'aventure de la tour à Jacot, sans qu'il
+fût question de la tour, ni de Madelon, qui avait eu bien soin de ne
+pas se mettre en avant, et qui feignait même d'apprendre comme une
+nouvelle ce qu'elle avait dévoilé la première à la sourdine, tout le
+monde savait, petits et grands, vieilles et jeunes, les amours de
+Landry le besson avec Fanchon le grelet.
+
+Et le bruit en vint jusqu'aux oreilles de la mère Barbeau, qui s'en
+affligea beaucoup et n'en voulut point parler à son homme. Mais le
+père Barbeau l'apprit d'autre part, et Sylvain, qui avait bien
+discrètement gardé le secret de son frère, eut le chagrin de voir que
+tout le monde le savait.
+
+Or, un soir que Landry songeait à quitter la Bessonnière de bonne
+heure, comme il avait coutume de faire, son père lui dit, en présence
+de sa mère, de sa soeur aînée et de son besson:--Ne sois pas si
+hâteux de nous quitter, Landry, car j'ai à te parler; mais j'attends
+que ton parrain soit ici, car c'est devant ceux de la famille qui
+s'intéressent le plus à ton sort, que je veux te demander une
+explication.
+
+Et quand le parrain, qui était l'oncle Landriche, fut arrivé, le père
+Barbeau parla en cette manière:
+
+--Ce que j'ai à te dire te donnera un peu de honte, mon Landry; aussi
+n'est-ce pas sans un peu de honte moi-même, et sans beaucoup de
+regret, que je me vois obligé de te confesser devant ta famille. Mais
+j'espère que cette honte te sera salutaire et te guérira d'une
+fantaisie qui pourrait te porter préjudice.
+
+Il paraît que tu as fait une connaissance qui date de la dernière
+Saint-Andoche, il y aura prochainement un an. On m'en a parlé dès le
+premier jour, car c'était une chose imaginante que de te voir danser
+tout un jour de fête avec la fille la plus laide, la plus malpropre et
+la plus mal famée de notre pays. Je n'ai pas voulu y prêter attention,
+pensant que tu en avais fait un amusement, et je n'approuvais pas
+précisément la chose, parce que, s'il ne faut pas fréquenter les
+mauvaises gens, encore ne faut-il pas augmenter leur humiliation et le
+malheur qu'ils ont d'être haïssables à tout le monde. J'avais négligé
+de t'en parler, pensant, à te voir triste le lendemain, que tu t'en
+faisais reproche à toi-même et que tu n'y retournerais plus. Mais
+voilà que, depuis une semaine environ, j'entends dire bien autre
+chose, et, encore que ce soit par des personnes dignes de foi, je ne
+veux point m'y fier, à moins que tu ne me le confirmes. Si je t'ai
+fait tort en te soupçonnant, tu ne l'imputeras qu'à l'intérêt que je
+te porte et au devoir que j'ai de surveiller ta conduite: car, si la
+chose est une fausseté, tu me feras grand plaisir en me donnant ta
+parole et en me faisant connaître qu'on t'a desservi à tort dans mon
+opinion.
+
+--Mon père, dit Landry, voulez-vous bien me dire de quoi vous
+m'accusez, et je vous répondrai selon la vérité et le respect que je
+vous dois.
+
+--On t'accuse, Landry, je crois te l'avoir suffisamment donné à
+entendre, d'avoir un commerce malhonnête avec la petite fille de la
+mère Fadet, qui est une assez mauvaise femme; sans compter que la
+propre mère de cette malheureuse fille a vilainement quitté son mari,
+ses enfants et son pays pour suivre les soldats. On t'accuse de te
+promener de tous les côtés avec la petite Fadette, ce qui me ferait
+craindre de te voir engager par elle dans de mauvaises amours, dont
+toute ta vie tu pourrais avoir à te repentir. Entends-tu, à la fin?
+
+--J'entends bien, mon cher père, répondit Landry, et souffrez-moi
+encore une question avant que je vous réponde. Est-ce à cause de sa
+famille, ou seulement à cause d'elle-même, que vous regardez la
+Fanchon Fadette comme une mauvaise connaissance pour moi?
+
+--C'est sans doute à cause de l'une et de l'autre, reprit le père
+Barbeau avec un peu plus de sévérité qu'il n'en avait mis au
+commencement; car il s'était attendu à trouver Landry bien penaud, et
+il le trouvait tranquille et comme résolu à tout. C'est d'abord,
+fit-il, qu'une mauvaise parenté est une vilaine tache, et que jamais
+une famille estimée et honorée comme est la mienne ne voudrait faire
+alliance avec la famille Fadet. C'est ensuite que la petite Fadet, par
+elle-même, n'inspire d'estime et de confiance à personne. Nous l'avons
+vue s'élever et nous savons tous ce qu'elle vaut. J'ai bien entendu
+dire, et je reconnais pour l'avoir vu deux ou trois fois, que depuis
+un an elle se tient mieux, ne court plus avec les petits garçons et ne
+parle mal à personne. Tu vois que je ne veux pas m'écarter de la
+justice; mais cela ne me suffit pas pour croire qu'une enfant qui a
+été si mal élevée puisse jamais faire une honnête femme, et
+connaissant la grand'mère comme, je l'ai connue, j'ai tout lieu de
+craindre qu'il n'y ait là une intrigue montée pour te soutirer des
+promesses et te causer de la honte et de l'embarras. On m'a même dit
+que la petite était enceinte, ce que je ne veux point croire à la
+légère, mais ce qui me peinerait beaucoup, parce que la chose te
+serait attribuée et reprochée, et pourrait finir par un procès et du
+scandale.
+
+Landry, qui, depuis le premier mot, s'était bien promis d'être prudent
+et de s'expliquer avec douceur, perdit patience. Il devint rouge comme
+le feu, et se levant:--Mon père, dit-il, ceux qui vous ont dit cela
+ont menti comme des chiens. Ils ont fait une telle insulte à Fanchon
+Fadet, que si je les tenais là, il faudrait qu'ils eussent à se dédire
+ou à se battre avec moi, jusqu'à ce qu'il en restât un de nous par
+terre. Dites-leur qu'ils sont des lâches et des païens et qu'ils
+viennent donc me le dire en face, ce qu'ils vous ont insinué en
+traîtres, et nous en aurons beau jeu!
+
+--Ne te fâche pas comme cela, Landry, dit Sylvinet tout abattu de
+chagrin: mon père ne t'accuse point d'avoir fait du tort à cette
+fille; mais il craint qu'elle ne se soit mise dans l'embarras avec
+d'autres, et qu'elle ne veuille faire croire, en se promenant de jour
+et de nuit avec toi, que c'est à toi de lui donner une réparation.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+
+La voix de son besson adoucit un peu Landry; mais les paroles qu'il
+disait ne purent passer sans qu'il les relevât.
+
+--Frère, dit-il, tu n'entends rien à tout cela. Tu as toujours été
+prévenu contre la petite Fadette, et tu ne la connais point. Je
+m'inquiète bien peu de ce qu'on peut dire de moi; mais je ne
+souffrirai point ce qu'on dit contre elle, et je veux que mon père et
+ma mère sachent de moi, pour se tranquilliser, qu'il n'y a point sur
+la terre deux filles aussi honnêtes, aussi sages, aussi bonnes, aussi
+désintéressées que cette fille-là. Si elle a le malheur d'être mal
+apparentée, elle en a d'autant plus de mérite à être ce qu'elle est,
+et je n'aurais jamais cru que des âmes chrétiennes pussent lui
+reprocher le malheur de sa naissance.
+
+--Vous avez l'air vous-même de me faire un reproche, Landry, dit le
+père Barbeau en se levant aussi, pour lui montrer qu'il ne
+souffrirait pas que la chose allât plus loin entre eux. Je vois à
+votre dépit, que vous en tenez pour cette Fadette plus que je n'aurais
+souhaité. Puisque vous n'en avez ni honte ni regret, nous n'en
+parlerons plus. J'aviserai à ce que je dois faire pour vous prévenir
+d'une étourderie de jeunesse. A cette heure, vous devez retourner chez
+vos maîtres.
+
+--Vous ne vous quitterez pas comme ça, dit Sylvinet en retenant son
+frère, qui commençait à s'en aller. Mon père, voilà Landry qui a tant
+de chagrin de vous avoir déplu qu'il ne peut rien dire. Donnez-lui son
+pardon et l'embrassez, car il va pleurer à nuitée, et il serait trop
+puni par votre mécontentement.
+
+Sylvinet pleurait, la mère Barbeau pleurait aussi, et aussi la soeur
+aînée, et l'oncle Landriche. Il n'y avait que le père Barbeau et
+Landry qui eussent les yeux secs; mais ils avaient le coeur bien
+gros, et on les fit s'embrasser. Le père n'exigea aucune promesse,
+sachant bien que, dans les cas d'amour, ces promesses-là sont
+chanceuses, et ne voulant point compromettre son autorité; mais il fit
+comprendre à Landry que ce n'était point fini et qu'il y reviendrait.
+Landry s'en alla courroucé et désolé. Sylvinet eût bien voulu le
+suivre; mais il n'osa, à cause qu'il présumait bien qu'il allait faire
+part de son chagrin à la Fadette, et il se coucha si triste que, de
+toute la nuit, il ne fit que soupirer et rêver de malheur dans la
+famille.
+
+Landry s'en alla frapper à la porte de la petite Fadette. La mère
+Fadet était devenue si sourde qu'une fois endormie rien ne
+l'éveillait, et depuis quelque temps Landry, se voyant découvert, ne
+pouvait causer avec Fanchon que le soir dans la chambre où dormaient
+la vieille et le petit Jeanet; et là encore, il risquait gros, car la
+vieille sorcière ne pouvait pas le souffrir et l'eût fait sortir avec
+des coups de balai bien plutôt qu'avec des compliments. Landry raconta
+sa peine à la petite Fadette, et la trouva grandement soumise et
+courageuse. D'abord elle essaya de lui persuader qu'il ferait bien,
+dans son intérêt à lui, de reprendre son amitié et de ne plus penser à
+elle. Mais quand elle vit qu'il s'affligeait et se révoltait de plus
+en plus, elle l'engagea à l'obéissance en lui donnant à espérer du
+temps à venir.
+
+--Écoute, Landry, lui dit-elle, j'avais toujours eu prévoyance de ce
+qui nous arrive, et j'ai souvent songé à ce que nous ferions, le cas
+échéant. Ton père n'a point de tort, et je ne lui en veux pas; car
+c'est par grande amitié pour toi qu'il craint de te voir épris d'une
+personne aussi peu méritante que je le suis. Je lui pardonne donc un
+peu de fierté et d'injustice à mon endroit; car nous ne pouvons pas
+disconvenir que ma première petite jeunesse a été folle, et toi-même
+me l'as reproché le jour où tu as commencé à m'aimer. Si, depuis un
+an, je me suis corrigée de mes défauts, ce n'est pas assez de temps
+pour qu'il y prenne confiance, comme il te l'a dit aujourd'hui. Il
+faut donc que le temps passe encore là-dessus, et, peu à peu, les
+préventions qu'on avait contre moi s'en iront, les vilains mensonges
+qu'on fait à présent tomberont d'eux-mêmes. Ton père et ta mère
+verront bien que je suis sage et que je ne veux pas te débaucher ni te
+tirer de l'argent. Ils rendront justice à l'honnêteté de mon amitié,
+et nous pourrons nous voir et nous parler sans nous cacher de
+personne; mais en attendant, il faut que tu obéisses à ton père, qui,
+j'en suis certaine, va te défendre de me fréquenter.
+
+--Jamais je n'aurai ce courage-là, dit Landry, j'aimerais mieux me
+jeter dans la rivière.
+
+--Eh bien! si tu ne l'as pas, je l'aurai pour toi, dit la petite
+Fadette; je m'en irai, moi, je quitterai le pays pour un peu de temps.
+Il y a déjà deux mois qu'on m'offre une bonne place en ville. Voilà ma
+grand'mère si sourde et si âgée, qu'elle ne s'occupe presque plus de
+faire et de vendre ses drogues, et qu'elle ne peut plus donner ses
+consultations. Elle a une parente très-bonne, qui lui offre de venir
+demeurer avec elle, et qui la soignera bien, ainsi que mon pauvre
+sauteriot...
+
+La petite Fadette eut la voix coupée, un moment, par l'idée de quitter
+cet enfant, qui était, avec Landry, ce qu'elle aimait le plus au
+monde; mais elle reprit courage et dit:
+
+--A présent, il est assez fort pour se passer de moi. Il va faire sa
+première communion, et l'amusement d'aller au catéchisme avec les
+autres enfants le distraira du chagrin de mon départ. Tu dois avoir
+observé qu'il est devenu assez raisonnable, et que les autres
+garçonnets ne le font plus guère enrager. Enfin, il le faut, vois-tu,
+Landry; il faut qu'on m'oublie un peu, car il y a, à cette heure, une
+grande colère et une grande jalousie contre moi dans le pays. Quand
+j'aurai passé un an ou deux au loin, et que je reviendrai avec de
+bons témoignages et une bonne renommée, laquelle j'acquerrai plus
+aisément ailleurs qu'ici, on ne nous tourmentera plus, et nous serons
+meilleurs amis que jamais.
+
+Landry ne voulut pas écouter cette proposition-là; il ne fit que se
+désespérer, et s'en retourna à la Priche dans un état qui aurait fait
+pitié au plus mauvais coeur.
+
+Deux jours après, comme il menait la cuve pour la vendange, Cadet
+Caillaud lui dit:
+
+--Je vois, Landry, que tu m'en veux, et que, depuis quelque temps, tu
+ne me parles pas. Tu crois sans doute que c'est moi qui ai ébruité tes
+amours avec la petite Fadette, et je suis fâché que tu puisses croire
+une pareille vilenie de ma part. Aussi vrai que Dieu est au ciel,
+jamais je n'en ai soufflé un mot, et mêmement c'est un chagrin pour
+moi qu'on t'ait causé ces ennuis-là; car j'ai toujours fait grand cas
+de toi, et jamais je n'ai fait injure à la petite Fadette. Je puis
+même dire que j'ai de l'estime pour cette fille depuis ce qui nous est
+arrivé au colombier, dont elle aurait pu bavarder pour sa part, et
+dont jamais personne n'a rien su, tant elle a été discrète. Elle
+aurait pu s'en servir pourtant, à seules fins de tirer vengeance de
+la Madelon, qu'elle sait bien être l'auteur de tous ces caquets; mais
+elle ne l'a point fait, et je vois, Landry, qu'il ne faut point se
+fier aux apparences et aux réputations. La Fadette, qui passait pour
+méchante, a été bonne; la Madelon, qui passait pour bonne, a été bien
+traître, non-seulement envers la Fadette et envers toi, mais encore
+avec moi, qui, pour l'heure, ai grandement à me plaindre de sa
+fidélité.
+
+Landry accepta de bon coeur les explications de Cadet Caillaud, et
+celui-ci le consola de son mieux de son chagrin.
+
+--On t'a fait bien des peines, mon pauvre Landry, lui dit-il en
+finissant; mais tu dois t'en consoler par la bonne conduite de la
+petite Fadette. C'est bien, à elle, de s'en aller, pour faire finir le
+tourment de ta famille, et je viens de le lui dire à elle-même, en lui
+faisant mes adieux au passage.
+
+--Qu'est-ce que tu me dis là, Cadet? s'exclama Landry; elle s'en va?
+elle est partie?
+
+--Ne le savais-tu pas? dit Cadet. Je pensais que c'était chose
+convenue entre vous, et que tu ne la conduisais point pour n'être pas
+blâmé. Mais elle s'en va, pour sûr; elle a passé au droit de chez
+nous il n'y a pas plus d'un quart d'heure, et elle avait son petit
+paquet sous le bras. Elle allait à Château-Meillant, et, à cette
+heure, elle n'est pas plus loin que Vieille-Ville, ou bien la côte
+d'Urmont.
+
+Landry laissa son aiguillon accoté au frontal de ses boeufs, prit sa
+course et ne s'arrêta que quand il eut rejoint la petite Fadette, dans
+le chemin de sable qui descend des vignes d'Urmont à la Fremelaine.
+
+Là, tout épuisé par le chagrin et la grande hâte de sa course, il
+tomba en travers du chemin, sans pouvoir lui parler, mais en lui
+faisant connaître par signes qu'elle aurait à marcher sur son corps
+avant de le quitter.
+
+Quand il se fut un peu remis, la Fadette lui dit:
+
+--Je voulais t'épargner cette peine, mon cher Landry, et voilà que tu
+fais tout ce que tu peux pour m'ôter le courage. Sois donc un homme,
+et ne m'empêche pas d'avoir du coeur; il m'en faut plus que tu ne
+penses, et quand je songe que mon pauvre petit Jeanet me cherche et
+crie après moi, à cette heure, je me sens si faible que, pour un rien,
+je me casserais la tête sur ces pierres. Ah! je t'en prie, Landry,
+aide-moi au lieu de me détourner de mon devoir; car, si je ne m'en vas
+pas aujourd'hui, je ne m'en irai jamais, et nous serons perdus.
+
+--Fanchon, Fanchon, tu n'as pas besoin d'un grand courage, répondit
+Landry. Tu ne regrettes qu'un enfant qui se consolera bientôt, parce
+qu'il est enfant. Tu ne te soucies pas de mon désespoir; tu ne connais
+pas ce que c'est que l'amour; tu n'en as point pour moi, et tu vas
+m'oublier vite, ce qui fait que tu ne reviendras peut-être jamais.
+
+--Je reviendrai, Landry; je prends Dieu à témoin que je reviendrai
+dans un an au plus tôt, dans deux ans au plus tard, et que je
+t'oublierai si peu que je n'aurai jamais d'autre ami ni d'autre
+amoureux que toi.
+
+--D'autre ami, c'est possible, Fanchon, parce que tu n'en retrouveras
+jamais un qui te soit soumis comme je le suis; mais d'autre amoureux,
+je n'en sais rien: qui peut m'en répondre?
+
+--C'est moi qui t'en réponds!
+
+--Tu n'en sais rien toi-même, Fadette, tu n'as jamais aimé, et quand
+l'amour te viendra, tu ne te souviendras guère de ton pauvre Landry.
+Ah! si tu m'avais aimé de la manière dont je t'aime, tu ne me
+quitterais pas comme ça.
+
+--Tu crois, Landry? dit la petite Fadette en le regardant d'un air
+triste et bien sérieux. Peut-être bien que tu ne sais ce que tu dis.
+Moi, je crois que l'amour me commanderait encore plus ce que l'amitié
+me fait faire.
+
+--Eh bien, si c'était l'amour qui te commande, je n'aurais pas tant de
+chagrin. Oh! oui, Fanchon, si c'était l'amour, je crois quasiment que
+je serais heureux dans mon malheur. J'aurais de la confiance dans ta
+parole et de l'espérance dans l'avenir; j'aurais le courage que tu as,
+vrai!... Mais ce n'est pas de l'amour, tu me l'as dit bien des fois,
+et je l'ai vu à ta grande tranquillité à côté de moi.
+
+--Ainsi tu crois que ce n'est pas l'amour; dit la petite Fadette; tu
+en es bien assuré?
+
+Et, le regardant toujours, ses yeux se remplirent de larmes qui
+tombèrent sur ses joues, tandis qu'elle souriait d'une manière bien
+étrange.
+
+--Ah! mon Dieu! mon bon Dieu! s'écria Landry en la prenant dans ses
+bras, si je pouvais m'être trompé!
+
+--Moi, je crois bien que tu t'es trompé, en effet, répondit la petite
+Fadette, toujours souriant et pleurant; je crois bien que, depuis
+l'âge de treize ans, le pauvre Grelet a remarqué Landry et n'en a
+jamais remarqué d'autre. Je crois bien que, quand elle le suivait par
+les champs et par les chemins, en lui disant des folies et des
+taquineries pour le forcer à s'occuper d'elle, elle ne savait point
+encore ce qu'elle faisait, ni ce qui la poussait vers lui. Je crois
+bien que, quand elle s'est mise un jour à la recherche de Sylvinet,
+sachant que Landry était dans la peine, et qu'elle l'a trouvé au bord
+de la rivière, tout pensif, avec un petit agneau sur ses genoux, elle
+a fait un peu la sorcière avec Landry, afin que Landry fût forcé à lui
+en avoir de la reconnaissance. Je crois bien que, quand elle l'a
+injurié au gué des Roulettes, c'est parce qu'elle avait du dépit et du
+chagrin de ce qu'il ne lui avait jamais parlé depuis. Je crois bien
+que, quand elle a voulu danser avec lui, c'est parce qu'elle était
+folle de lui et qu'elle espérait lui plaire par sa jolie danse. Je
+crois bien que, quand elle pleurait dans la carrière du Chaumois,
+c'était pour le repentir et la peine de lui avoir déplu. Je crois bien
+aussi que, quand il voulait l'embrasser et qu'elle s'y refusait, quand
+il lui parlait d'amour et qu'elle lui répondait en paroles d'amitié,
+c'était par la crainte qu'elle avait de perdre cet amour-là en le
+contentant trop vite. Enfin je crois que, si elle s'en va en se
+déchirant le coeur, c'est par l'espérance qu'elle a de revenir digne
+de lui dans l'esprit de tout le monde, et de pouvoir être sa femme,
+sans désoler et sans humilier sa famille.
+
+Cette fois Landry crut qu'il deviendrait tout à fait fou. Il riait, il
+criait et il pleurait; et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa
+robe; et il l'eût embrassée sur ses pieds, si elle avait voulu le
+souffrir; mais elle le releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont
+il faillit mourir; car c'était le premier qu'il eût jamais reçu
+d'elle, ni d'aucune autre, et, du temps qu'il en tombait comme pâmé
+sur le bord du chemin, elle ramassa son paquet, toute rouge et confuse
+qu'elle était, et se sauva en lui défendant de la suivre et en lui
+jurant qu'elle reviendrait.
+
+
+
+
+XXX.
+
+
+Landry se soumit et revint à la vendange, bien surpris de ne pas se
+trouver malheureux comme il s'y était attendu, tant c'est une grande
+douceur de se savoir aimé, et tant la foi est grande quand on aime
+grandement. Il était si étonné et si aise qu'il ne put se défendre
+d'en parler à Cadet Caillaud, lequel s'étonna aussi, et admira la
+petite Fadette pour avoir si bien su se défendre de toute faiblesse et
+de toute imprudence, depuis le temps qu'elle aimait Landry et qu'elle
+en était aimée.
+
+--Je suis content de voir, lui dit-il, que cette fille-là a tant de
+qualités, car, pour mon compte, je ne l'ai jamais mal jugée, et je
+peux même dire que si elle avait fait attention à moi, elle ne
+m'aurait point déplu. A cause des yeux qu'elle a, elle m'a toujours
+semblé plutôt belle que laide, et, depuis un certain temps, tout le
+monde aurait bien pu voir, si elle avait voulu plaire, qu'elle
+devenait chaque jour plus agréable. Mais elle t'aimait uniquement,
+Landry, et se contentait de ne point déplaire aux autres; elle ne
+cherchait d'autre approbation que la tienne, et je te réponds qu'une
+femme de ce caractère-là m'aurait bien convenu. D'ailleurs, si petite
+et si enfant que je l'ai connue, j'ai toujours considéré qu'elle avait
+un grand coeur, et si l'on allait demander à chacun de dire en
+conscience et en vérité ce qu'il en pense et ce qu'il en sait, chacun
+serait obligé de témoigner pour elle; mais le monde est fait comme
+cela que quand deux ou trois personnes se mettent après une autre,
+toutes s'en mêlent, lui jettent la pierre et lui font une mauvaise
+réputation sans trop savoir pourquoi; et comme si c'était pour le
+plaisir d'écraser qui ne peut se défendre.
+
+Landry trouvait un grand soulagement à entendre raisonner Cadet
+Caillaud de la sorte, et, depuis ce jour-là, il fit une grande amitié
+avec lui, et se consola un peu de ses ennuis en les lui confiant. Et
+mêmement, il lui dit un jour:
+
+--Ne pense plus à cette Madelon, qui ne vaut rien et qui nous a fait
+des peines à tous deux, mon brave Cadet. Tu es de même âge et rien ne
+te presse de te marier. Or, moi, j'ai une petite soeur, Nanette, qui
+est jolie comme un coeur, qui est bien élevée, douce, mignonne, et
+qui prend seize ans. Viens nous voir un peu plus souvent; mon père
+t'estime beaucoup, et quand tu connaîtras bien notre Nanette, tu
+verras que tu n'auras pas de meilleure idée que celle de devenir mon
+beau-frère.
+
+--Ma foi, je ne dis pas non, répondit Cadet, et si la fille n'est
+point accordée par ailleurs, j'irai chez toi tous les dimanches.
+
+Le soir du départ de Fanchon Fadet, Landry voulut aller voir son père
+pour lui apprendre l'honnête conduite de cette fille qu'il avait mal
+jugée, et, en même temps, pour lui faire, sous toutes réserves quant à
+l'avenir, ses soumissions quant au présent. Il eut le coeur bien
+gros en passant devant la maison de la mère Fadet; mais il s'arma d'un
+grand courage, en se disant que, sans le départ de Fanchon, il
+n'aurait peut-être pas su de longtemps le bonheur qu'il avait d'être
+aimé d'elle. Et il vit la mère Fanchette, qui était la parente et la
+marraine à Fanchon, laquelle était venue pour soigner la vieille et le
+petit à sa place. Elle était assise devant la porte, avec le sauteriot
+sur ses genoux. Le pauvre Jeanet pleurait et ne voulait point aller au
+lit, parce que sa Fanchon n'était point encore rentrée, disait-il, et
+que c'était à elle à lui faire dire ses prières et à le coucher. La
+mère Fanchette le réconfortait de son mieux, et Landry entendit avec
+plaisir qu'elle lui parlait avec beaucoup de douceur et d'amitié. Mais
+sitôt que le sauteriot vit passer Landry, il s'échappa des mains de la
+Fanchette, au risque d'y laisser une de ses pattes, et courut se
+jeter dans les jambes du besson, l'embrassant et le questionnant, et
+le conjurant de lui ramener sa Fanchon. Landry le prit dans ses bras,
+et, tout en pleurant, le consola comme il put. Il voulut lui donner
+une grappe de beaux raisins qu'il portait dans un petit panier, de la
+part de la mère Caillaud, à la mère Barbeau; mais Jeanet, qui était
+d'habitude assez gourmand, ne voulut rien sinon que Landry lui
+promettait d'aller quérir sa Fanchon, et il fallut que Landry le lui
+promît en soupirant, sans quoi il ne se fût point soumis à la
+Fanchette.
+
+Le père Barbeau ne s'attendait guère à la grande résolution de la
+petite Fadette. Il en fut content; mais il eut comme du regret de ce
+qu'elle avait fait, tant il était homme juste et de bon coeur.--Je
+suis fâché, Landry, dit-il, que tu n'aies pas eu le courage de
+renoncer à la fréquenter. Si tu avais agi selon ton devoir, tu
+n'aurais pas été la cause de son départ. Dieu veuille que cette enfant
+n'ait pas à souffrir dans sa nouvelle condition, et que son absence ne
+fasse pas de tort à sa grand'mère et à son petit frère; car s'il y a
+beaucoup de gens qui disent du mal d'elle, il y en a aussi
+quelques-uns qui la défendent et qui m'ont assuré qu'elle était
+très-bonne et très-serviable pour sa famille. Si ce qu'on m'a dit
+qu'elle est enceinte est une fausseté, nous le saurons bien, et nous
+la défendrons comme il faut; si, par malheur, c'est vrai, et que tu en
+sois coupable, Landry, nous l'assisterons et ne la laisserons pas
+tomber dans la misère. Que tu ne l'épouses jamais, Landry, voilà tout
+ce que j'exige de toi.
+
+--Mon père, dit Landry, nous jugeons la chose différemment vous et
+moi. Si j'étais coupable de ce que vous pensez, je vous demanderais,
+au contraire, votre permission pour l'épouser. Mais comme la petite
+Fadette est aussi innocente que ma soeur Nanette, je ne vous demande
+rien encore que de me pardonner le chagrin que je vous ai causé. Nous
+parlerons d'elle plus tard, ainsi que vous me l'avez promis.
+
+Il fallut bien que le père Barbeau en passât par cette condition de ne
+pas insister davantage. Il était trop prudent pour brusquer les choses
+et se devait tenir pour content de ce qu'il avait obtenu.
+
+Depuis ce moment-là il ne fut plus question de la petite Fadette à la
+Bessonnière. On évita même de la nommer, car Landry devenait rouge, et
+tout aussitôt pâle, quand son nom échappait à quelqu'un devant lui,
+et il était bien aisé de voir qu'il ne l'avait pas plus oubliée qu'au
+premier jour.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+
+D'abord Sylvinet eut comme un contentement d'égoïste en apprenant le
+départ de la Fadette, et il se flatta que dorénavant son besson
+n'aimerait que lui et ne le quitterait plus pour personne. Mais il
+n'en fut point ainsi. Sylvinet était bien ce que Landry aimait le
+mieux au monde après la petite Fadette; mais il ne pouvait se plaire
+longtemps dans sa société, parce que Sylvinet ne voulut point se
+départir de son aversion pour Fanchon. Aussitôt que Landry essayait de
+lui en parler et de le mettre dans ses intérêts, Sylvinet
+s'affligeait, lui faisait reproche de s'obstiner dans une idée si
+répugnante à leurs parents et si chagrinante pour lui-même. Landry,
+dès lors, ne lui en parla plus; mais, comme il ne pouvait pas vivre
+sans en parler, il partageait son temps entre Cadet Caillaud et le
+petit Jeanet, qu'il emmenait promener avec lui, à qui il faisait
+répéter son catéchisme et qu'il instruisait et consolait de son mieux.
+Et quand on le rencontrait avec cet enfant, on se fût moqué de lui,
+si l'on eût osé. Mais, outre que Landry ne se laissait jamais bafouer
+en quoi que ce soit, il était plutôt fier que honteux de montrer son
+amitié pour le frère de Fanchon Fadet, et c'est par là qu'il
+protestait contre le dire de ceux qui prétendaient que le père
+Barbeau, dans sa sagesse, avait bien vite eu raison de cet amour-là.
+Sylvinet, voyant que son frère ne revenait pas autant à lui qu'il
+l'aurait souhaité, et se trouvant réduit à porter sa jalousie sur le
+petit Jeanet et sur Cadet Caillaud; voyant, d'un autre côté, que sa
+soeur Nanette, laquelle, jusqu'alors, l'avait toujours consolé et
+réjoui par des soins très-doux et des attentions mignardes, commençait
+à se plaire beaucoup dans la société de ce même Cadet Caillaud, dont
+les deux familles approuvaient fort l'inclination; le pauvre Sylvinet,
+dont la fantaisie était de posséder à lui tout seul l'amitié de ceux
+qu'il aimait, tomba dans un ennui mortel, dans une langueur
+singulière, et son esprit se rembrunit si fort qu'on ne savait par où
+le prendre pour le contenter. Il ne riait plus jamais; il ne prenait
+goût à rien, il ne pouvait plus guère travailler, tant il se consumait
+et s'affaiblissait. Enfin on craignit pour sa vie, car la fièvre ne le
+quittait presque plus, et, quand il l'avait un peu plus que
+d'habitude, il disait des choses qui n'avaient pas grand'raison et qui
+étaient cruelles pour le coeur de ses parents. Il prétendait n'être
+aimé de personne, lui qu'on avait toujours choyé et gâté plus que tous
+les autres dans la famille. Il souhaitait la mort, disant qu'il
+n'était bon à rien; qu'on l'épargnait par compassion de son état, mais
+qu'il était une charge pour ses parents, et que la plus grande grâce
+que le bon Dieu pût leur faire, ce serait de les débarrasser de lui.
+
+Quelquefois le père Barbeau, entendant ces paroles peu chrétiennes,
+l'en blâmait avec sévérité. Cela n'amenait rien de bon. D'autres fois,
+le père Barbeau le conjurait, en pleurant, de mieux reconnaître son
+amitié. C'était encore pire: Sylvinet pleurait, se repentait,
+demandait pardon à son père, à sa mère, à son besson, à toute sa
+famille; et la fièvre revenait plus forte, après qu'il avait donné
+cours à la trop grande tendresse de son coeur malade.
+
+On consulta les médecins à nouveau. Ils ne conseillèrent pas
+grand'chose. On vit, à leur mine, qu'ils jugeaient que tout le mal
+venait de cette bessonnerie, qui devait tuer l'un ou l'autre, le plus
+faible des deux conséquemment. On consulta aussi la baigneuse de
+Clavières, la femme la plus savante du canton après la Sagette, qui
+était morte, et la mère Fadet, qui commençait à tomber en enfance.
+Cette femme habile répondit à la mère Barbeau:
+
+--Il n'y aurait qu'une chose pour sauver votre enfant, c'est qu'il
+aimât les femmes.
+
+--Et justement il ne les peut souffrir, dit la mère Barbeau: jamais on
+n'a vu un garçon si fier et si sage, et, depuis le moment où son
+besson s'est mis l'amour en tête, il n'a fait que dire du mal de
+toutes les filles que nous connaissons. Il les blâme toutes de ce
+qu'une d'entre elles (et malheureusement ce n'est pas la meilleure)
+lui a enlevé, comme il prétend, le coeur de son besson.
+
+--Eh bien, dit la baigneuse, qui avait un grand jugement sur toutes
+les maladies du corps et de l'esprit, votre fils Sylvinet, le jour où
+il aimera une femme, l'aimera encore plus follement qu'il n'aime son
+frère. Je vous prédis cela. Il a une surabondance d'amitié dans le
+coeur, et, pour l'avoir toujours portée sur son besson, il a oublié
+quasiment son sexe, et, en cela, il a manqué à la loi du bon Dieu,
+qui veut que l'homme chérisse une femme plus que père et mère, plus
+que frères et soeurs. Consolez-vous, pourtant; il n'est pas possible
+que la nature ne lui parle pas bientôt, quelque retardé qu'il soit
+dans cette idée-là: et la femme qu'il aimera, qu'elle soit pauvre, ou
+laide, ou méchante, n'hésitez point à la lui donner en mariage; car,
+selon toute apparence, il n'en aimera pas deux en sa vie. Son coeur
+a trop d'attache pour cela, et, s'il faut un grand miracle de nature
+pour qu'il se sépare un peu de son besson, il en faudrait un encore
+plus grand pour qu'il se séparât de la personne qu'il viendrait à lui
+préférer.
+
+L'avis de la baigneuse parut fort sage au père Barbeau, et il essaya
+d'envoyer Sylvinet dans les maisons où il y avait de belles et bonnes
+filles à marier. Mais, quoique Sylvinet fût joli garçon et bien élevé,
+son air indifférent et triste ne réjouissait point le coeur des
+filles. Elles ne lui faisaient aucune avance, et lui, qui était si
+timide, il s'imaginait, à force de les craindre, qu'il les détestait.
+
+Le père Caillaud, qui était le grand ami et un des meilleurs conseils
+de la famille, ouvrit alors un autre avis:
+
+--Je vous ai toujours dit, fit-il, que l'absence était le meilleur
+remède. Voyez Landry! il devenait insensé pour la petite Fadette, et
+pourtant, la petite Fadette partie, il n'a perdu ni la raison ni la
+santé, il est même moins triste qu'il ne l'était souvent, car nous
+avions observé cela et nous n'en savions point la cause. A présent il
+paraît tout à fait raisonnable et soumis. Il en serait de même de
+Sylvinet si, pendant cinq ou six mois, il ne voyait point du tout son
+frère. Je vas vous dire le moyen de les séparer tout doucement. Ma
+ferme de la Priche va bien; mais, en revanche, mon propre bien, qui
+est du côté d'Arton, va au plus mal, à cause que, depuis environ un
+an, mon colon est malade et ne peut se remettre. Je ne veux point le
+mettre dehors, parce qu'il est un véritable homme de bien. Mais si je
+pouvais lui envoyer un bon ouvrier pour l'aider, il se remettrait, vu
+qu'il n'est malade que de fatigue et de trop grand courage. Si vous y
+consentez, j'enverrai donc Landry passer dans mon bien le reste de la
+saison. Nous le ferons partir sans dire à Sylvinet que c'est pour
+longtemps. Nous lui dirons, au contraire, que c'est pour huit jours.
+Et puis, les huit jours passés, on lui parlera de huit autres jours,
+et toujours ainsi jusqu'à ce qu'il y soit accoutumé; suivez mon
+conseil, au lieu de flatter toujours la fantaisie d'un enfant que vous
+avez trop épargné et rendu trop maître chez vous.
+
+Le père Barbeau inclinait à suivre ce conseil, mais la mère Barbeau
+s'en effraya. Elle craignait que ce ne fût pour Sylvinet le coup de la
+mort. Il fallut transiger avec elle, elle demandait qu'on fit d'abord
+l'essai de garder Landry quinze jours à la maison, pour savoir si son
+frère, le voyant à toute heure, ne se guérirait point. S'il empirait,
+au contraire, elle se rendrait à l'avis du père Caillaud.
+
+Ainsi fut fait. Landry vint de bon coeur passer le temps requis à la
+Bessonnière, et on l'y fit venir sous le prétexte que son père avait
+besoin d'aide pour battre le reste de son blé, Sylvinet ne pouvant
+plus travailler. Landry mit tous ses soins et toute sa bonté à rendre
+son frère content de lui. Il le voyait à toute heure, il couchait dans
+le même lit, il le soignait comme s'il eût été un petit enfant. Le
+premier jour, Sylvinet fut bien joyeux; mais, le second, il prétendit
+que Landry s'ennuyait avec lui, et Landry ne put lui ôter cette idée.
+Le troisième jour, Sylvinet fut en colère, parce que le sauteriot vint
+voir Landry, et que Landry n'eut point le courage de le renvoyer.
+Enfin, au bout de la semaine, il y fallut renoncer, car Sylvinet
+devenait de plus en plus injuste, exigeant et jaloux de son ombre.
+Alors on pensa à mettre à exécution l'idée du père Caillaud, et encore
+que Landry n'eût guère d'envie d'aller à Arton parmi des étrangers,
+lui qui aimait tant son endroit, son ouvrage, sa famille et ses
+maîtres, il se soumit à tout ce qu'on lui conseilla de faire dans
+l'intérêt de son frère.
+
+
+
+
+XXXII.
+
+
+Cette fois, Sylvinet manqua mourir le premier jour; mais le second, il
+fut plus tranquille, et le troisième, la fièvre le quitta. Il prit de
+la résignation d'abord et de la résolution ensuite; et, au bout de la
+première semaine, on reconnut que l'absence de son frère lui valait
+mieux que sa présence. Il trouvait, dans le raisonnement que sa
+jalousie lui faisait en secret, un motif pour être quasi satisfait du
+départ de Landry. Au moins, se disait-il, dans l'endroit où il va, et
+où il ne connaît personne, il ne fera pas tout de suite de nouvelles
+amitiés. Il s'ennuiera un peu, il pensera à moi et me regrettera. Et
+quand il reviendra, il m'aimera davantage.
+
+Il y avait déjà trois mois que Landry était absent, et environ un an
+que la petite Fadette avait quitté le pays, lorsqu'elle y revint tout
+d'un coup, parce que sa grand'mère était tombée en paralysie. Elle la
+soigna d'un grand coeur et d'un grand zèle; mais l'âge est la pire
+des maladies; et, au bout de quinze jours, la mère Fadet rendit l'âme
+sans y songer. Trois jours après, ayant conduit au cimetière le corps
+de la pauvre vieille, ayant rangé la maison, déshabillé et couché son
+frère, et embrassé sa bonne marraine qui s'était retirée pour dormir
+dans l'autre chambre, la petite Fadette était assise bien tristement
+devant son petit feu, qui n'envoyait guère de clarté, et elle écoutait
+chanter le grelet de sa cheminée, qui semblait lui dire:
+
+ Grelet, grelet, petit grelet,
+ Toute Fadette a son Fadet.
+
+La pluie tombait et grésillait sur le vitrage, et Fanchon pensait à
+son amoureux, lorsqu'on frappa à la porte, et une voix lui dit:
+
+--Fanchon Fadet, êtes-vous là, et me reconnaissez-vous?
+
+Elle ne fut point engourdie pour aller ouvrir, et grande fut sa joie
+en se laissant serrer sur le coeur de son ami Landry. Landry avait
+eu connaissance de la maladie de la grand'mère et du retour de
+Fanchon. Il n'avait pu résister à l'envie de la voir, et il venait à
+la nuit pour s'en aller avec le jour. Ils passèrent donc toute la nuit
+à causer au coin du feu, bien sérieusement et bien sagement, car la
+petite Fadette rappelait à Landry que le lit où sa grand'mère avait
+rendu l'âme était à peine refroidi, et que ce n'était l'heure ni
+l'endroit pour s'oublier dans le bonheur. Mais, malgré leurs bonnes
+résolutions, ils se sentirent bien heureux d'être ensemble et de voir
+qu'ils s'aimaient plus qu'ils ne s'étaient jamais aimés.
+
+Comme le jour approchait, Landry commença pourtant à perdre courage,
+et il priait Fanchon de le cacher dans son grenier pour qu'il pût
+encore la voir la nuit suivante. Mais, comme toujours, elle le ramena
+à la raison. Elle lui fit entendre qu'ils n'étaient plus séparés pour
+longtemps, car elle était résolue à rester au pays.
+
+--J'ai pour cela, lui dit-elle, des raisons que je te ferai connaître
+plus tard et qui ne nuiront pas à l'espérance que j'ai de notre
+mariage. Va achever le travail que ton maître t'a confié, puisque,
+selon ce que ma marraine m'a conté, il est utile à la guérison de ton
+frère qu'il ne te voie pas encore de quelque temps.
+
+--Il n'y a que cette raison-là qui puisse me décider à te quitter,
+répondit Landry; car mon pauvre besson m'a causé bien des peines, et
+je crains qu'il ne m'en cause encore. Toi, qui es si savante,
+Fanchonnette, tu devrais bien trouver un moyen de le guérir.
+
+--Je n'en connais pas d'autre que le raisonnement, répondit-elle: car
+c'est son esprit qui rend son corps malade, et qui pourrait guérir
+l'un guérirait l'autre. Mais il a tant d'aversion pour moi, que je
+n'aurai jamais l'occasion de lui parler et de lui donner des
+consolations.
+
+--Et pourtant tu as tant d'esprit, Fadette, tu parles si bien, tu as
+un don si particulier pour persuader ce que tu veux, quand tu en
+prends la peine, que si tu lui parlais seulement une heure, il en
+ressentirait l'effet. Essaie-le, je te le demande. Ne te rebute pas de
+sa fierté et de sa mauvaise humeur. Oblige-le à t'écouter. Fais cet
+effort-là pour moi, ma Fanchon, et pour la réussite de nos amours
+aussi, car l'opposition de mon frère ne sera pas le plus petit de nos
+empêchements.
+
+Fanchon promit, et ils se quittèrent après s'être répété plus de deux
+cents fois qu'ils s'aimaient et s'aimeraient toujours.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+
+Personne ne sut dans le pays que Landry y était venu. Quelqu'un qui
+l'aurait pu dire à Sylvinet l'aurait fait retomber dans son mal, il
+n'eût point pardonné à son frère d'être venu voir la Fadette et non
+pas lui.
+
+A deux jours de là, la petite Fadette s'habilla très-proprement, car
+elle n'était plus sans sou ni maille, et son deuil était de belle
+sergette fine. Elle traversa le bourg de la Cosse, et, comme elle
+avait beaucoup grandi, ceux qui la virent passer ne la reconnurent pas
+tout d'abord. Elle avait considérablement embelli à la ville; étant
+mieux nourrie et mieux abritée, elle avait pris du teint et de la
+chair autant qu'il convenait à son âge, et l'on ne pouvait plus la
+prendre pour un garçon déguisé, tant elle avait la taille belle et
+agréable à voir. L'amour et le bonheur avaient mis aussi sur sa figure
+et sur sa personne ce je ne sais quoi qui se voit et ne s'explique
+point. Enfin elle était non pas la plus jolie fille du monde, comme
+Landry se l'imaginait, mais la plus avenante, la mieux faite, la plus
+fraîche et peut-être la plus désirable qu'il y eût dans le pays.
+
+Elle portait un grand panier passé à son bras, et entra à la
+Bessonnière, où elle demanda à parler au père Barbeau. Ce fut Sylvinet
+qui la vit le premier, et il se détourna d'elle, tant il avait de
+déplaisir à la rencontrer. Mais elle lui demanda où était son père
+avec tant d'honnêteté, qu'il fut obligé de lui répondre et de la
+conduire à la grange, où le père Barbeau était occupé à chapuser. La
+petite Fadette ayant prié alors le père Barbeau de la conduire en un
+lieu où elle pût lui parler secrètement, il ferma la porte de la
+grange et lui dit qu'elle pouvait lui dire tout ce qu'elle voudrait.
+
+La petite Fadette ne se laissa pas essotir par l'air froid du père
+Barbeau. Elle s'assit sur une botte de paille, lui sur une autre, et
+elle lui parla de la sorte:
+
+--Père Barbeau, encore que ma défunte grand'mère eût du dépit contre
+vous, et vous du dépit contre moi, il n'en est pas moins vrai que je
+vous connais pour l'homme le plus juste et le plus sûr de tout notre
+pays. Il n'y a qu'un cri là-dessus, et ma grand'mère elle-même, tout
+en vous blâmant d'être fier, vous rendait la même justice. De plus,
+j'ai fait, comme vous savez, une amitié très-longue avec votre fils
+Landry. Il m'a souventes fois parlé de vous, et je sais par lui,
+encore mieux que par tout autre, ce que vous êtes et ce que vous
+valez. C'est pourquoi je viens vous demander un service, et vous
+donner ma confiance.
+
+--Parlez, Fadette, répondit le père Barbeau; je n'ai jamais refusé mon
+assistance à personne, et si c'est quelque chose que ma conscience ne
+me défende pas, vous pouvez vous fier à moi.
+
+--Voici ce que c'est, dit la petite Fadette en soulevant son panier et
+en le plaçant entre les jambes du père Barbeau. Ma défunte grand'mère
+avait gagné dans sa vie, à donner des consultations et à vendre des
+remèdes, plus d'argent, qu'on ne pensait: comme elle ne dépensait
+quasi rien et ne plaçait rien, on ne pouvait savoir ce qu'elle avait
+dans un vieux trou de son cellier, qu'elle m'avait souvent montré en
+me disant: Quand je n'y serai plus, c'est là que tu trouveras ce que
+j'aurai laissé: c'est ton bien et ton avoir, ainsi que celui de ton
+frère; et si je vous prive un peu à présent, c'est pour que vous en
+trouviez davantage un jour. Mais ne laisse pas les gens de loi toucher
+à cela, ils te le feraient manger en frais. Garde-le quand tu le
+tiendras, cache-le toute ta vie, pour t'en servir sur tes vieux jours,
+et ne jamais manquer.
+
+Quand ma pauvre grand'mère a été ensevelie, j'ai donc obéi à son
+commandement; j'ai pris la clef du cellier, et j'ai défait les briques
+du mur, à l'endroit qu'elle m'avait montré. J'y ai trouvé ce que je
+vous apporte dans ce panier, père Barbeau, en vous priant de m'en
+faire le placement comme vous l'entendrez, après avoir satisfait à la
+loi que je ne connais guère, et m'avoir préservée des gros frais que
+je redoute.
+
+--Je vous suis obligé de votre confiance, Fadette, dit le père Barbeau
+sans ouvrir le panier, quoiqu'il en fût un peu curieux, mais je n'ai
+pas le droit de recevoir votre argent ni de surveiller vos affaires.
+Je ne suis point votre tuteur. Sans doute votre grand'mère a fait un
+testament?
+
+--Elle n'a point fait de testament, et la tutrice que la loi me donne
+c'est ma mère. Or, vous savez que je n'ai point de ses nouvelles
+depuis longtemps, et que je ne sais si elle est morte ou vivante, la
+pauvre âme! Après elle, je n'ai d'autre parenté que celle de ma
+marraine Fanchette, qui est une brave et honnête femme, mais tout à
+fait incapable de gérer mon bien et même de le conserver et de le
+tenir serré. Elle ne pourrait se défendre d'en parler et de le montrer
+à tout le monde, et je craindrais, ou qu'elle n'en fît un mauvais
+placement, ou qu'à force de le laisser manier par les curieux, elle ne
+le fît diminuer sans y prendre garde; car la pauvre chère marraine,
+elle n'est point dans le cas d'en savoir faire le compte.
+
+--C'est donc une chose de conséquence? dit le père Barbeau, dont les
+yeux s'attachaient en dépit de lui-même sur le couvercle du panier; et
+il le prit par l'anse pour le soupeser. Mais il le trouva si lourd
+qu'il s'en étonna, et dit:
+
+--Si c'est de la ferraille, il n'en faut pas beaucoup pour charger un
+cheval.
+
+La petite Fadette, qui avait un esprit du diable, s'amusa en elle-même
+de l'envie qu'il avait de voir le panier. Elle fit mine de l'ouvrir;
+mais le père Barbeau aurait cru manquer à sa dignité en la laissant
+faire.
+
+--Cela ne me regarde point, dit-il, et puisque je ne puis le prendre
+en dépôt, je ne dois point connaître vos affaires.
+
+--Il faut pourtant bien, père Barbeau, dit la Fadette, que vous me
+rendiez au moins ce petit service-là. Je ne suis pas beaucoup plus
+savante que ma marraine pour compter au-dessus de cent. Ensuite je ne
+sais pas la valeur de toutes les monnaies anciennes et nouvelles, et
+je ne puis me fier qu'à vous pour me dire si je suis riche ou pauvre,
+et pour savoir au juste le compte de mon avoir.
+
+--Voyons donc, dit le père Barbeau qui n'y tenait plus: ce n'est pas
+un grand service que vous me demandez là, et je ne dois point vous le
+refuser.
+
+Alors la petite Fadette releva lestement les deux couvercles du
+panier, et en tira deux gros sacs, chacun de la contenance de deux
+mille francs écus.
+
+--Eh bien! c'est assez gentil, lui dit le père Barbeau, et voilà une
+petite dot qui vous fera rechercher par plusieurs.
+
+--Ce n'est pas le tout, dit la petite Fadette; il y a encore là, au
+fond du panier, quelque petite chose que je ne connais guère.
+
+Et elle tira une bourse de peau d'anguille, qu'elle versa dans le
+chapeau du père Barbeau. Il y avait cent louis d'or frappés à l'ancien
+coin, qui firent arrondir les yeux au brave homme; et, quand il les
+eut comptés et remis dans la peau d'anguille, elle en tira une seconde
+de la même contenance, et puis une troisième, et puis une quatrième,
+et finalement, tant en or qu'en argent et menue monnaie, il n'y avait,
+dans le panier, pas beaucoup moins de quarante mille francs.
+
+C'était environ le tiers en plus de tout l'avoir que le père Barbeau
+possédait en bâtiments, et, comme les gens de campagne ne réalisent
+guère en espèces sonnantes, jamais il n'avait vu tant d'argent à la
+fois.
+
+Si honnête homme et si peu intéressé que soit un paysan, on ne peut
+pas dire que la vue de l'argent lui fasse de la peine; aussi le père
+Barbeau en eut, pour un moment, la sueur au front. Quand il eut tout
+compté:
+
+--Il ne te manque, pour avoir quarante fois mille francs, dit-il, que
+vingt-deux écus, et autant dire que tu hérites pour ta part de deux
+mille belles pistoles sonnantes; ce qui fait que tu es le plus beau
+parti du pays, petite Fadette, et que ton frère, le sauteriot, peut
+bien être chétif et boiteux toute sa vie: il pourra aller visiter ses
+biens en carriole. Réjouis-toi donc, tu peux te dire riche et le faire
+assavoir, si tu désires trouver vite un beau mari.
+
+--Je n'en suis point pressée, dit la petite Fadette, et je vous
+demande, au contraire, de me garder le secret sur cette richesse-là,
+père Barbeau. J'ai la fantaisie, laide comme je suis, de ne point être
+épousée pour mon argent, mais pour mon bon coeur et ma bonne
+renommée; et comme j'en ai une mauvaise dans ce pays-ci, je désire y
+passer quelque temps pour qu'on s'aperçoive que je ne la mérite point.
+
+--Quant à votre laideur, Fadette, dit le père Barbeau en relevant ses
+yeux qui n'avaient point encore lâché de couver le panier, je puis
+vous dire, en conscience, que vous en avez diantrement rappelé, et que
+vous vous êtes si bien refaite à la ville que vous pouvez passer à
+cette heure pour une très-gente fille. Et quant à votre mauvaise
+renommée, si, comme j'aime à le croire, vous ne la méritez point,
+j'approuve votre idée de tarder un peu et de cacher votre richesse,
+car il ne manque point de gens qu'elle éblouirait jusqu'à vouloir vous
+épouser, sans avoir pour vous, au préalable, l'estime qu'une femme
+doit désirer de son mari.
+
+Maintenant, quant au dépôt que vous voulez faire entre mes mains, ce
+serait contre la loi et pourrait m'exposer plus tard à des soupçons et
+à des incriminations, car il ne manque point de mauvaises langues; et,
+d'ailleurs, à supposer que vous ayez le droit de disposer de ce qui
+est à vous, vous n'avez point celui de placer à la légère ce qui est à
+votre frère mineur. Tout ce que je pourrai faire, ce sera de demander
+une consultation pour vous, sans vous nommer. Je vous ferai savoir
+alors la manière de mettre en sûreté et en bon rapport l'héritage de
+votre mère et le vôtre, sans passer par les mains des hommes de
+chicane, qui ne sont pas tous bien fidèles. Remportez donc tout ça, et
+cachez-le encore jusqu'à ce que je vous aie fait réponse. Je m'offre à
+vous dans l'occasion, pour porter témoignage devant les mandataires de
+votre cohéritier, du chiffre de la somme que nous avons comptée, et
+que je vais écrire dans un coin de ma grange pour ne pas l'oublier.
+
+C'était tout ce que voulait la petite Fadette, que le père Barbeau sût
+à quoi s'en tenir là-dessus. Si elle se sentait un peu fière devant
+lui d'être riche, c'est parce qu'il ne pouvait plus l'accuser de
+vouloir exploiter Landry.
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+
+Le père Barbeau, la voyant si prudente, et comprenant combien elle
+était fine, se pressa moins de lui faire faire son dépôt et son
+placement, que de s'enquérir de la réputation qu'elle s'était acquise
+à Château-Meillant, où elle avait passé l'année. Car, si cette belle
+dot le tentait et lui faisait passer par-dessus la mauvaise parenté,
+il n'en était pas de même quand il s'agissait de l'honneur de la fille
+qu'il souhaitait avoir pour bru. Il alla donc lui-même à
+Château-Meillant, et prit ses informations en conscience. Il lui fut
+dit que non-seulement la petite Fadette n'y était point venue enceinte
+et n'y avait point fait d'enfant, mais encore qu'elle s'y était si
+bien comportée qu'il n'y avait point le plus petit blâme à lui donner.
+Elle avait servi une vieille religieuse noble, laquelle avait pris
+plaisir à en faire sa société plus que sa domestique, tant elle
+l'avait trouvée de bonne conduite, de bonnes moeurs et de bon
+raisonnement. Elle la regrettait beaucoup, et disait que c'était une
+parfaite chrétienne, courageuse, économe, propre, soigneuse, et d'un
+si aimable caractère, qu'elle n'en retrouverait jamais une pareille.
+Et comme cette vieille dame était assez riche, elle faisait de grandes
+charités, en quoi la petite Fadette la secondait merveilleusement pour
+soigner les malades, préparer les médicaments, et s'instruire de
+plusieurs beaux secrets que sa maîtresse avait appris dans son
+couvent, avant la révolution.
+
+Le père Barbeau fut bien content, et il revint à la Cosse, décidé à
+éclaircir la chose jusqu'au bout. Il assembla sa famille et chargea
+ses enfants aînés, ses frères et toutes ses parentes, de procéder
+prudemment à une enquête sur la conduite que la petite Fadette avait
+tenue depuis qu'elle était en âge de raison, afin que, si tout le mal
+qu'on avait dit d'elle n'avait pour cause que des enfantillages, on
+pût s'en moquer; au lieu que si quelqu'un pouvait affirmer l'avoir vue
+commettre une mauvaise action ou faire une chose indécente, il eût à
+maintenir contre elle la défense qu'il avait faite à Landry de la
+fréquenter. L'enquête fut faite avec la prudence qu'il souhaitait, et
+sans que la question de dot fût ébruitée, car il n'en avait dit mot,
+même à sa femme.
+
+Pendant ce temps-là, la petite Fadette vivait très-retirée dans sa
+petite maison, où elle ne voulut rien changer, sinon de la tenir si
+propre qu'on se fût miré dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller
+proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paraître, elle le
+mit, ainsi qu'elle-même et sa marraine, à une bonne nourriture, qui
+fit vitement son effet sur l'enfant; il se refit du mieux qu'il était
+possible, et sa santé fut bientôt aussi bonne qu'on pouvait le
+souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son tempérament; et, n'étant
+plus menacé et tancé par sa grand'mère, ne rencontrant plus que des
+caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars
+fort mignon, tout plein de petites idées drôles et aimables, et ne
+pouvant plus déplaire à personne, malgré sa boiterie et son petit nez
+camard.
+
+Et, d'autre part, il y avait un si grand changement dans la personne
+et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les méchants propos
+furent oubliés, et que plus d'un garçon, en la voyant marcher si
+légère et de si belle grâce, eût souhaité qu'elle fût à la fin de son
+deuil, afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.
+
+Il n'y avait que Sylvinet Barbeau qui n'en voulût point revenir sur
+son compte. Il voyait bien qu'on manigançait quelque chose à propos
+d'elle dans sa famille, car le père ne pouvait se tenir d'en parler
+souvent, et quand il avait reçu rétractation de quelque ancien
+mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s'en applaudissait dans
+l'intérêt de Landry, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on eût accusé
+son fils d'avoir mis à mal une jeunesse innocente.
+
+Et l'on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le père Barbeau
+paraissait souhaiter que la chose fût agréée du père Caillaud. Enfin
+Sylvinet voyait bien qu'on ne serait plus si contraire aux amours de
+Landry, et le chagrin lui revint. L'opinion, qui vire à tout vent,
+était depuis peu en faveur de la Fadette; on ne la croyait pas riche,
+mais elle plaisait, et, pour cela, elle déplaisait d'autant plus à
+Sylvinet, qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.
+
+De temps en temps le père Barbeau laissait échapper devant lui le mot
+de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas à être en âge
+d'y penser. Le mariage de Landry avait toujours été une idée désolante
+à Sylvinet, et comme le dernier mot de leur séparation. Il reprit les
+fièvres, et la mère consulta encore les médecins.
+
+Un jour, elle rencontra la marraine Fanchette, qui, l'entendant se
+lamenter dans son inquiétude, lui demanda pourquoi elle allait
+consulter si loin et dépenser tant d'argent, quand elle avait sous la
+main une remégeuse plus habile que toutes celles du pays, et qui ne
+voulait point exercer pour de l'argent, comme l'avait fait sa
+grand'mère, mais pour le seul amour du bon Dieu et du prochain. Et
+elle nomma la petite Fadette.
+
+La mère Barbeau en parla à son mari, qui n'y fut point contraire. Il
+lui dit qu'à Château-Meillant la Fadette était tenue en réputation de
+grand savoir, et que de tous les côtés on venait la consulter aussi
+bien que sa dame.
+
+La mère Barbeau pria donc la Fadette de venir voir Sylvinet, qui
+gardait le lit, et de lui donner son assistance.
+
+Fanchon avait cherché plus d'une fois l'occasion de lui parler, ainsi
+qu'elle l'avait promis à Landry, et jamais il ne s'y était prêté.
+Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle
+le trouva endormi dans la fièvre, et pria la famille de la laisser
+seule avec lui. Comme c'est la coutume des remégeuses d'agir en
+secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.
+
+D'abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson, qui pendait sur
+le bord du lit; mais elle le fit si doucement, qu'il ne s'en aperçut
+pas, encore qu'il eût le sommeil si léger qu'une mouche, en volant,
+l'éveillait. La main de Sylvinet était chaude comme du feu, et elle
+devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra
+de l'agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la
+Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la
+première fois, et il s'agita encore plus. Mais, peu à peu, il se
+calma, et elle sentit que la tête et la main de son malade se
+rafraîchissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi
+calme que celui d'un petit enfant. Elle resta ainsi auprès de lui
+jusqu'à ce qu'elle le vit disposé à s'éveiller; et alors elle se
+retira derrière son rideau, et sortit de la chambre et de la maison,
+en disant à la mère Barbeau:--Allez voir votre garçon et donnez-lui
+quelque chose à manger, car il n'a plus la fièvre; et ne lui parlez
+point de moi surtout, si vous voulez que je le guérisse. Je reviendrai
+ce soir, à l'heure où vous m'avez dit que son mal empirait, et je
+tâcherai de couper encore cette mauvaise fièvre.
+
+
+
+
+XXXV.
+
+
+La mère Barbeau fut bien étonnée de voir Sylvinet sans fièvre, et elle
+lui donna vitement à manger, dont il profita avec un peu d'appétit.
+Et, comme il y avait six jours que cette fièvre ne l'avait point
+lâché, et qu'il n'avait rien voulu prendre, on s'extasia beaucoup sur
+le savoir de la petite Fadette, qui, sans l'éveiller, sans lui rien
+faire boire, et par la seule vertu de ses conjurations, à ce que l'on
+pensait, l'avait déjà mis en si bon chemin.
+
+Le soir venu, la fièvre recommença, et bien fort. Sylvinet
+s'assoupissait, battait la campagne en rêvassant, et, quand il
+s'éveillait, avait peur des gens qui étaient autour de lui.
+
+La Fadette revint, et, comme le matin, resta seule avec lui pendant
+une petite heure, ne faisant d'autre magie que de lui tenir les mains
+et la tête bien doucement, et de respirer fraîchement auprès de sa
+figure en feu.
+
+Et, comme le matin, elle lui ôta le délire et la fièvre; et quand elle
+se retira, recommandant toujours qu'on ne parlât point à Sylvinet de
+son assistance, on le trouva dormant d'un sommeil paisible, n'ayant
+plus la figure rouge et ne paraissant plus malade.
+
+Je ne sais où la Fadette avait pris cette idée-là. Elle lui était
+venue par hasard et par expérience, auprès de son petit frère Jeanet,
+qu'elle avait plus de dix fois ramené de l'article de la mort en ne
+lui faisant pas d'autre remède que de le rafraîchir avec ses mains et
+son haleine, ou le réchauffer de la même manière quand la grand'fièvre
+le prenait en froid. Elle s'imaginait que l'amitié et la volonté d'une
+personne en bonne santé, et l'attouchement d'une main pure et bien
+vivante, peuvent écarter le mal, quand cette personne est douée d'un
+certain esprit et d'une grande confiance dans la bonté de Dieu. Aussi,
+tout le temps qu'elle imposait les mains, disait-elle en son âme de
+belles prières au bon Dieu. Et ce qu'elle avait fait pour son petit
+frère, ce qu'elle faisait maintenant pour le frère de Landry, elle
+n'eût voulu l'essayer sur aucune autre personne qui lui eût été moins
+chère, et à qui elle n'eût point porté un si grand intérêt: car elle
+pensait que la première vertu de ce remède-là, c'était la forte amitié
+que l'on offrait dans son coeur au malade, sans laquelle Dieu ne
+vous donnait aucun pouvoir sur son mal.
+
+Et lorsque la petite Fadette charmait ainsi la fièvre de Sylvinet,
+elle disait à Dieu, dans sa prière, ce qu'elle lui avait dit
+lorsqu'elle charmait la fièvre de son frère:--Mon bon Dieu, faites que
+ma santé passe de mon corps dans ce corps souffrant, et, comme le doux
+Jésus vous a offert sa vie pour racheter l'âme de tous les humains, si
+telle est votre volonté de m'ôter ma vie pour la donner à ce malade,
+prenez-la; je vous la rends de bon coeur en échange de sa guérison
+que je vous demande.
+
+La petite Fadette avait bien songé à essayer la vertu de cette prière
+auprès du lit de mort de sa grand'mère; mais elle ne l'avait osé,
+parce qu'il lui avait semblé que la vie de l'âme et du corps
+s'éteignaient dans cette vieille femme, par l'effet de l'âge et de la
+loi de la nature qui est la propre volonté de Dieu. Et la petite
+Fadette, qui mettait, comme on le voit, plus de religion que de
+diablerie dans ses charmes, eût craint de lui déplaire en lui
+demandant une chose qu'il n'avait point coutume d'accorder sans
+miracle aux autres chrétiens.
+
+Que le remède fût inutile ou souverain de lui-même, il est bien sûr,
+qu'en trois jours, elle débarrassa Sylvinet de sa fièvre, et qu'il
+n'eût jamais su comment, si en s'éveillant un peu vite, la dernière
+fois qu'elle vint, il ne l'eût vue penchée sur lui et lui retirant
+tout doucement ses mains.
+
+D'abord il crut que c'était une apparition, et il referma les yeux
+pour ne la point voir; mais, ayant demandé ensuite à sa mère si la
+Fadette ne l'avait point tâté à la tête et au pouls, ou si c'était un
+rêve qu'il avait fait, la mère Barbeau, à qui son mari avait touché
+enfin quelque chose de ses projets et qui souhaitait voir Sylvinet
+revenir de son déplaisir envers elle, lui répondit qu'elle était venue
+en effet, trois jours durant, matin et soir, et qu'elle lui avait
+merveilleusement coupé sa fièvre en le soignant en secret.
+
+Sylvinet parut n'en rien croire; il dit que sa fièvre s'en était
+allée d'elle-même, et que les paroles et secrets de la Fadette
+n'étaient que vanités et folies; il resta bien tranquille et bien
+portant pendant quelques jours, et le père Barbeau crut devoir en
+profiter pour lui dire quelque chose de la possibilité du mariage de
+son frère, sans toutefois nommer la personne qu'il avait en vue.
+
+--Vous n'avez pas besoin de me cacher le nom de la future que vous lui
+destinez, répondit Sylvinet. Je sais bien, moi, que c'est cette
+Fadette qui vous a tous charmés.
+
+En effet, l'enquête secrète du père Barbeau avait été si favorable à
+la petite Fadette, qu'il n'avait plus d'hésitation et qu'il souhaitait
+grandement pouvoir rappeler Landry. Il ne craignait plus que la
+jalousie du besson, et il s'efforçait à le guérir de ce travers, en
+lui disant que son frère ne serait jamais heureux sans la petite
+Fadette. Sur quoi Sylvinet répondait:
+
+--Faites donc, car il faut que mon frère soit heureux.
+
+Mais on n'osait pas encore, parce que Sylvinet retombait dans sa
+fièvre aussitôt qu'il paraissait avoir agréé la chose.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+
+Cependant le père Barbeau avait peur que la petite Fadette ne lui
+gardât rancune de ses injustices passées, et que, s'étant consolée de
+l'absence de Landry, elle ne songeât à quelque autre. Lorsqu'elle
+était venue à la Bessonnière pour soigner Sylvinet, il avait essayé de
+lui parler de Landry; mais elle avait fait semblant de ne pas
+entendre, et il se voyait bien embarrassé.
+
+Enfin, un matin, il prit sa résolution et alla trouver la petite
+Fadette.
+
+--Fanchon Fadet, lui dit-il, je viens vous faire une question à
+laquelle je vous prie de me donner réponse en tout honneur et vérité.
+Avant le décès de votre grand'mère, aviez-vous idée des grands biens
+qu'elle devait vous laisser?
+
+--Oui, père Barbeau, répondit la petite Fadette, j'en avais quelque
+idée, parce que je l'avais vue souvent compter de l'or et de l'argent,
+et que je n'avais jamais vu sortir de la maison que des gros sous; et
+aussi parce qu'elle m'avait dit souvent, quand les autres jeunesses se
+moquaient de mes guenilles:--Ne t'inquiète pas de ça, petite. Tu
+seras plus riche qu'elles toutes, et un jour arrivera où tu pourras
+être habillée de soie depuis les pieds jusqu'à la tête, si tel est ton
+bon plaisir.
+
+--Et alors, reprit le père Barbeau, aviez-vous fait savoir la chose à
+Landry, et ne serait-ce point à cause de votre argent que mon fils
+faisait semblant d'être épris de vous?
+
+--Pour cela, père Barbeau, répondit la petite Fadette, ayant toujours
+eu l'idée d'être aimée pour mes beaux yeux, qui sont la seule chose
+qu'on ne m'ait jamais refusée, je n'étais pas assez sotte pour aller
+dire à Landry que mes beaux yeux étaient dans des sacs de peau
+d'anguille; et pourtant, j'aurais pu le lui dire sans danger pour moi;
+car Landry m'aimait si honnêtement, et d'un si si grand coeur, que
+jamais il ne s'est inquiété de savoir si j'étais riche ou misérable.
+
+--Et depuis que votre mère-grand est décédée, ma chère Fanchon, reprit
+le père Barbeau, pouvez-vous me donner votre parole d'honneur que
+Landry n'a point été informé par vous, ou par quelque autre, de ce qui
+en est?
+
+--Je vous la donne, dit la Fadette. Aussi vrai que j'aime Dieu, vous
+êtes, après moi, la seule personne au monde qui ait connaissance de
+cette chose-là.
+
+--Et, pour ce qui est de l'amour de Landry, pensez-vous, Fanchon,
+qu'il vous l'ait conservé? et avez-vous reçu, depuis le décès de votre
+grand'mère, quelque marque qu'il ne vous ait point été infidèle?
+
+--J'ai reçu la meilleure marque là-dessus, répondit-elle; car je vous
+confesse qu'il est venu me voir trois jours après le décès, qu'il m'a
+juré qu'il mourrait de chagrin, ou qu'il m'aurait pour sa femme.
+
+--Et vous, Fadette, que lui répondiez-vous?
+
+--Cela, père Barbeau, je ne serais pas obligée de vous le dire; mais
+je le ferai pour vous contenter. Je lui répondais que nous avions
+encore le temps de songer au mariage, et que je ne me déciderais pas
+volontiers pour un garçon qui me ferait la cour contre le gré de ses
+parents.
+
+Et comme la petite Fadette disait cela d'un ton assez fier et dégagé,
+le père Barbeau en fut inquiet.--Je n'ai pas le droit de vous
+interroger Fanchon Fadet, dit-il, et je ne sais point si vous avez
+l'intention de rendre mon fils heureux ou malheureux pour toute sa
+vie; mais je sais qu'il vous aime terriblement, et si j'étais en
+votre lieu, avec l'idée que vous avez d'être aimée pour vous-même, je
+me dirais: Landry Barbeau m'a aimée quand je portais des guenilles,
+quand tout le monde me repoussait, et quand ses parents eux-mêmes
+avaient le tort de lui en faire un grand péché. Il m'a trouvée belle
+quand tout le monde me déniait l'espérance de le devenir; il m'a aimée
+en dépit des peines que cet amour-là lui suscitait; il m'a aimée
+absente comme présente: enfin, il m'a si bien aimée que je ne peux pas
+me méfier de lui, et que je n'en veux jamais avoir d'autre pour mari.
+
+--Il y a longtemps que je me suis dit tout cela, père Barbeau,
+répondit la petite Fadette; mais, je vous le répète, j'aurais la plus
+grande répugnance à entrer dans une famille qui rougirait de moi et ne
+céderait que par faiblesse et compassion.
+
+--Si ce n'est que cela qui vous retient, décidez-vous, Fanchon, reprit
+le père Barbeau; car la famille de Landry vous estime et vous désire.
+Ne croyez point qu'elle a changé parce que vous êtes riche. Ce n'est
+point la pauvreté qui nous répugnait de vous, mais les mauvais propos
+tenus sur votre compte. S'ils avaient été bien fondés, jamais, mon
+Landry eût-il dû en mourir, je n'aurais consenti à vous appeler ma
+bru; mais j'ai voulu avoir raison de tous ces propos-là; j'ai été à
+Château-Meillant tout exprès; je me suis enquis de la moindre chose
+dans ce pays-là et dans le nôtre, et maintenant je reconnais qu'on
+m'avait menti et que vous êtes une personne sage et honnête, ainsi que
+Landry l'affirmait avec tant de feu. Par ainsi, Fanchon Fadet, je
+viens vous demander d'épouser mon fils, et si vous dites _oui_, il
+sera ici dans huit jours.
+
+Cette ouverture, qu'elle avait bien prévue, rendit la petite Fadette
+bien contente; mais ne voulant pas trop le laisser voir, parce qu'elle
+voulait à tout jamais être respectée de sa future famille, elle n'y
+répondit qu'avec ménagement. Et alors le père Barbeau lui dit:
+
+--Je vois, ma fille, qu'il vous reste quelque chose sur le coeur
+contre moi et contre les miens. N'exigez pas qu'un homme d'âge vous
+fasse des excuses; contentez-vous d'une bonne parole, et, quand je
+vous dis que vous serez aimée et estimée chez nous, rapportez-vous-en
+au père Barbeau, qui n'a encore trompé personne. Allons, voulez-vous
+donner le baiser de paix au tuteur que vous vous étiez choisi, ou au
+père qui veut vous adopter?
+
+La petite Fadette ne put se défendre plus longtemps; elle jeta ses
+deux bras au cou du père Barbeau; et son vieux coeur en fut tout
+réjoui.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+
+Leurs conventions furent bientôt faites. Le mariage aurait lieu sitôt
+la fin du deuil de Fanchon; il ne s'agissait plus que de faire revenir
+Landry; mais quand la mère Barbeau vint voir Fanchon le soir même,
+pour l'embrasser et lui donner sa bénédiction, elle objecta qu'à la
+nouvelle du prochain mariage de son frère, Sylvinet était retombé
+malade, et elle demandait qu'on attendît encore quelques jours pour le
+guérir ou le consoler.
+
+--Vous avez fait une faute, mère Barbeau, dit la petite Fadette, en
+confirmant à Sylvinet qu'il n'avait point rêvé en me voyant à son côté
+au sortir de sa fièvre. A présent, son idée contrariera la mienne, et
+je n'aurai plus la même vertu pour le guérir pendant son sommeil. Il
+se peut même qu'il me repousse et que ma présence empire son mal.
+
+--Je ne le pense point, répondit la mère Barbeau; car tantôt, se
+sentant mal, il s'est couché en disant: «Où est donc cette Fadette?
+M'est avis qu'elle m'avait soulagé. Est-ce qu'elle ne reviendra plus?»
+Et je lui ai dit que je venais vous chercher, dont il a paru content
+et même impatient.
+
+--J'y vais, répondit la Fadette; seulement, cette fois, il faudra que
+je m'y prenne autrement, car, je vous le dis, ce qui me réussissait
+avec lui lorsqu'il ne me savait point là, n'opérera plus.
+
+--Et ne prenez-vous donc avec vous ni drogues ni remèdes? dit la mère
+Barbeau.
+
+--Non, dit la Fadette: son corps n'est pas bien malade, c'est à son
+esprit que j'ai affaire; je vas essayer d'y faire entrer le mien, mais
+je ne vous promets point de réussir. Ce que je puis vous promettre,
+c'est d'attendre patiemment le retour de Landry et de ne pas vous
+demander de l'avertir avant que nous n'ayons tout fait pour ramener
+son frère à la santé. Landry me l'a si fortement recommandé que je
+sais qu'il m'approuvera d'avoir retardé son retour et son
+contentement.
+
+Quand Sylvinet vit la petite Fadette auprès de son lit, il parut
+mécontent et ne lui voulut point répondre comment il se trouvait. Elle
+voulait lui toucher le pouls, mais il retira sa main, et tourna sa
+figure du côté de la ruelle du lit. Alors la Fadette fit signe qu'on
+la laissât seule avec lui, et quand tout le monde fut sorti, elle
+éteignit la lampe et ne laissa entrer dans la chambre que la clarté de
+la lune, qui était toute pleine dans ce moment-là. Et puis elle revint
+auprès de Sylvinet et lui dit d'un ton de commandement auquel il obéit
+comme un enfant:
+
+--Sylvinet, donnez-moi vos deux mains dans les miennes, et
+répondez-moi selon la vérité; car je ne me suis pas dérangée pour de
+l'argent, et si j'ai pris la peine de venir vous soigner, ce n'est pas
+pour être mal reçue et mal remerciée de vous. Faites donc attention à
+ce que je vas vous demander et à ce que vous allez me dire, car il ne
+vous serait pas possible de me tromper.
+
+--Demandez-moi ce que vous jugerez à propos, Fadette, répondit le
+besson, tout essoti de s'entendre parler si sévèrement par cette
+moqueuse de petite Fadette, à laquelle, au temps passé, il avait si
+souvent répondu à coups de pierres.
+
+--Sylvain Barbeau, reprit-elle, il paraît que vous souhaitez mourir.
+
+Sylvain trébucha un peu dans son esprit avant de répondre, et comme la
+Fadette lui serrait la main un peu fort et lui faisait sentir sa
+grande volonté, il dit avec beaucoup de confusion:
+
+--Ne serait-ce pas ce qui pourrait m'arriver de plus heureux, de
+mourir, lorsque je vois bien que je suis une peine et un embarras à ma
+famille par ma mauvaise santé et par...
+
+--Dites tout, Sylvain, il ne me faut rien celer.
+
+--Et par mon esprit soucieux que je ne puis changer, reprit le besson
+tout accablé.
+
+--Et aussi par votre mauvais coeur, dit la Fadette d'un ton si dur
+qu'il en eut de la colère et de la peur encore plus.
+
+
+
+
+XXXVIII.
+
+
+--Pourquoi m'accusez-vous d'avoir un mauvais coeur? dit-il; vous me
+dites des injures, quand vous voyez que je n'ai pas la force de me
+défendre.
+
+--Je vous dis vos vérités, Sylvain, reprit la Fadette, et je vais vous
+en dire bien d'autres. Je n'ai aucune pitié de votre maladie, parce
+que je m'y connais assez pour voir qu'elle n'est pas bien sérieuse, et
+que, s'il y a un danger pour vous, c'est celui de devenir fou, à quoi
+vous tentez de votre mieux, sans savoir où vous mènent votre malice et
+votre faiblesse d'esprit.
+
+--Reprochez-moi ma faiblesse d'esprit, dit Sylvinet; mais quant à ma
+malice, c'est un reproche que je ne crois point mériter.
+
+--N'essayez pas de vous défendre, répondit la petite Fadette; je vous
+connais un peu mieux que vous ne vous connaissez vous-même, Sylvain,
+et je vous dis que la faiblesse engendre la fausseté; et c'est pour
+cela que vous êtes égoïste et ingrat.
+
+--Si vous pensez si mal de moi, Fanchon Fadet, c'est sans doute que
+mon frère Landry m'a bien maltraité dans ses paroles, et qu'il vous a
+fait voir le peu d'amitié qu'il me portait, car, si vous me connaissez
+ou croyez me connaître, ce ne peut être que par lui.
+
+--Voilà où je vous attendais, Sylvain. Je savais bien que vous ne
+diriez pas trois paroles sans vous plaindre de votre besson et sans
+l'accuser; car l'amitié que vous avez pour lui, pour être trop folle
+et désordonnée, tend à se changer en dépit et en rancune. A cela je
+connais que vous êtes à moitié fou, et que vous n'êtes point bon. Eh
+bien! je vous dis, moi, que Landry vous aime dix mille fois plus que
+vous ne l'aimez, à preuve qu'il ne vous reproche jamais rien, quelque
+chose que vous lui fassiez souffrir, tandis que vous lui reprochez
+toutes choses, alors qu'il ne fait que vous céder et vous servir.
+Comment voulez-vous que je ne voie pas la différence entre lui et
+vous? Aussi, plus Landry m'a dit de bien de vous, plus de mal j'en ai
+pensé, parce que j'ai considéré qu'un frère si bon ne pouvait être
+méconnu que par une âme injuste.
+
+--Aussi, vous me haïssez, Fadette? je ne m'étais point abusé
+là-dessus, et je savais bien que vous m'ôtiez l'amour de mon frère en
+lui disant du mal de moi.
+
+--Je vous attendais encore là, maître Sylvain, et je suis contente que
+vous me preniez enfin à partie. Eh bien! je vas vous répondre que vous
+êtes un méchant coeur et un enfant du mensonge, puisque vous
+méconnaissez et insultez une personne qui vous a toujours servi et
+défendu dans son coeur, connaissant pourtant bien que vous lui étiez
+contraire; une personne qui s'est cent fois privée du plus grand et du
+seul plaisir qu'elle eût au monde, le plaisir de voir Landry et de
+rester avec lui, pour envoyer Landry auprès de vous et pour vous
+donner le bonheur qu'elle se retirait. Je ne vous devais pourtant
+rien. Vous avez toujours été mon ennemi, et, du plus loin que je me
+souvienne, je n'ai jamais rencontré un enfant si dur et si hautain que
+vous l'étiez avec moi. J'aurais pu souhaiter d'en tirer vengeance et
+l'occasion ne m'a pas manqué. Si je ne l'ai point fait et si je vous
+ai rendu à votre insu le bien pour le mal, c'est que j'ai une grande
+idée de ce qu'une âme chrétienne doit pardonner à son prochain pour
+plaire à Dieu. Mais, quand je vous parle de Dieu, sans doute vous ne
+m'entendez guère, car vous êtes son ennemi et celui de votre salut.
+
+--Je me laisse dire par vous bien des choses, Fadette; mais celle-ci
+est trop forte, et vous m'accusez d'être un païen.
+
+--Est-ce que vous ne m'avez pas dit tout à l'heure que vous souhaitiez
+la mort? Et croyez-vous que ce soit là une idée chrétienne?
+
+--Je n'ai pas dit cela, Fadette, j'ai dit que... Et Sylvinet s'arrêta
+tout effrayé en songeant à ce qu'il avait dit, et qui lui paraissait
+impie devant les remontrances de la Fadette.
+
+Mais elle ne le laissa point tranquille, et, continuant à le tancer:
+
+--Il se peut, dit-elle, que votre parole fût plus mauvaise que votre
+idée, car j'ai bien dans la mienne que vous ne souhaitez point tant la
+mort qu'il vous plaît de le laisser croire afin de rester maître dans
+votre famille, de tourmenter votre pauvre mère qui s'en désole, et
+votre besson qui est assez simple pour croire que vous voulez mettre
+fin à vos jours. Moi, je ne suis pas votre dupe, Sylvain. Je crois que
+vous craignez la mort autant et même plus qu'un autre, et que vous
+vous faites un jeu de la peur que vous donnez à ceux qui vous
+chérissent. Cela vous plaît de voir que les résolutions les plus sages
+et les plus nécessaires cèdent toujours devant la menace que vous
+faites de quitter la vie; et, en effet, c'est fort commode et fort
+doux de n'avoir qu'un mot à dire pour faire tout plier autour de soi.
+De cette manière, vous êtes le maître à tous ici. Mais, comme cela est
+contre nature, et que vous y arrivez par des moyens que Dieu réprouve,
+Dieu vous châtie, vous rendant encore plus malheureux que vous ne le
+seriez en obéissant au lieu de commander. Et voilà que vous vous
+ennuyez d'une vie qu'on vous a faite trop douce. Je vais vous dire ce
+qui vous a manqué pour être un bon et sage garçon, Sylvain. C'est
+d'avoir eu des parents bien rudes, beaucoup de misère, pas de pain
+tous les jours et des coups bien souvent. Si vous aviez été élevé à la
+même école que moi et mon frère Jeanet, au lieu d'être ingrat, vous
+seriez reconnaissant de la moindre chose. Tenez, Sylvain, ne vous
+retranchez pas sur votre bessonnerie. Je sais qu'on a beaucoup trop
+dit autour de vous que cette amitié bessonnière était une loi de
+nature qui devait vous faire mourir si on la contrariait, et vous avez
+cru obéir à votre sort en portant cette amitié à l'excès; mais Dieu
+n'est pas si injuste que de nous marquer pour un mauvais sort dans le
+ventre de nos mères. Il n'est pas si méchant que de nous donner des
+idées que nous ne pourrions jamais surmonter, et vous lui faites
+injure, comme un superstitieux que vous êtes, en croyant qu'il y a
+dans le sang de votre corps plus de force et de mauvaise destinée
+qu'il n'y a dans votre esprit de résistance et de raison. Jamais, à
+moins que vous ne soyez fou, je ne croirai que vous ne pourriez pas
+combattre votre jalousie, si vous le vouliez. Mais vous ne le voulez
+pas, parce qu'on a trop caressé le vice de votre âme, et que vous
+estimez moins votre devoir que votre fantaisie.
+
+Sylvinet ne répondit rien et laissa la Fadette le réprimander bien
+longtemps encore sans lui faire grâce d'aucun blâme. Il sentait
+qu'elle avait raison au fond, et qu'elle ne manquait d'indulgence que
+sur un point: c'est qu'elle avait l'air de croire qu'il n'avait jamais
+combattu son mal et qu'il s'était bien rendu compte de son égoïsme;
+tandis qu'il avait été égoïste sans le vouloir et sans le savoir. Cela
+le peinait et l'humiliait beaucoup, et il eût souhaité lui donner une
+meilleure idée de sa conscience. Quant à elle, elle savait bien
+qu'elle exagérait, et elle le faisait à dessein de lui tarabuster
+beaucoup l'esprit avant de le prendre par la douceur et la
+consolation. Elle se forçait donc pour lui parler durement et pour lui
+paraître en colère, tandis que, dans son coeur, elle sentait tant de
+pitié et d'amitié pour lui, qu'elle était malade de sa feinte, et
+qu'elle le quitta plus fatiguée qu'elle ne le laissait.
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+
+La vérité est que Sylvinet n'était pas moitié si malade qu'il le
+paraissait et qu'il se plaisait à le croire. La petite Fadette, en lui
+touchant le pouls, avait reconnu d'abord que la fièvre n'était pas
+forte, et que s'il avait un peu de délire, c'est que son esprit était
+plus malade et plus affaibli que son corps. Elle crut donc devoir le
+prendre par l'esprit en lui donnant d'elle une grande crainte, et dès
+le jour elle retourna auprès de lui. Il n'avait guère dormi, mais il
+était tranquille et comme abattu. Sitôt qu'il la vit, il lui tendit sa
+main, au lieu de la lui retirer comme il avait fait la veille.
+
+--Pourquoi m'offrez-vous votre main, Sylvain? lui dit-elle; est-ce
+pour que j'examine votre fièvre? Je vois bien à votre figure que vous
+ne l'avez plus.
+
+Sylvinet, honteux d'avoir à retirer sa main qu'elle n'avait point
+voulu toucher, lui dit:
+
+--C'était pour vous dire bonjour, Fadette, et pour vous remercier de
+tant de peine que vous prenez pour moi.
+
+--En ce cas, j'accepte votre bonjour, dit-elle en lui prenant la main
+et en la gardant dans la sienne; car jamais je ne repousse une
+honnêteté, et je ne vous crois point assez faux pour me marquer de
+l'intérêt si vous n'en sentiez pas un peu pour moi.
+
+Sylvain ressentit un grand bien, quoique tout éveillé, d'avoir sa main
+dans celle de la Fadette, et il lui dit d'un ton très-doux:
+
+--Vous m'avez pourtant bien malmené hier au soir, Fanchon, et je ne
+sais comment il se fait que je ne vous en veux point. Je vous trouve
+même bien bonne de venir me voir, après tout ce que vous avez à me
+reprocher.
+
+La Fadette s'assit auprès de son lit et lui parla tout autrement
+qu'elle n'avait fait la veille; elle y mit tant de bonté, tant de
+douceur et de tendresse, que Sylvain en éprouva un soulagement et un
+plaisir d'autant plus grands qu'il l'avait jugée plus courroucée
+contre lui. Il pleura beaucoup, se confessa de tous ses torts, et lui
+demanda même son pardon et son amitié avec tant d'esprit et
+d'honnêteté, qu'elle reconnut bien qu'il avait le coeur meilleur que
+la tête. Elle le laissa s'épancher, le grondant encore quelquefois,
+et, quand elle voulait quitter sa main, il la retenait, parce qu'il
+lui semblait que cette main le guérissait de sa maladie et de son
+chagrin en même temps.
+
+Quand elle le vit au point où elle le voulait, elle lui dit:
+
+--Je vas sortir, et vous vous lèverez, Sylvain, car vous n'avez plus
+la fièvre, et il ne faut pas rester à vous dorloter, tandis que votre
+mère se fatigue à vous servir et perd son temps à vous tenir
+compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mère vous présentera de
+ma part. C'est de la viande, et je sais que vous vous en dites
+dégoûté, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il
+n'importe, vous vous forcerez, et, quand même vous y auriez de la
+répugnance, vous n'en ferez rien paraître. Cela fera plaisir à votre
+mère de vous voir manger du solide; et quant à vous, la répugnance que
+vous aurez surmontée et cachée sera moindre la prochaine fois, et
+nulle la troisième. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu'on
+ne me fasse pas revenir de si tôt pour vous, car je sais que vous ne
+serez plus malade si vous ne voulez plus l'être.
+
+--Vous ne reviendrez donc pas ce soir? dit Sylvinet. J'aurais cru que
+vous reviendriez.
+
+--Je ne suis pas médecin pour de l'argent, Sylvain, et j'ai autre
+chose à faire que de vous soigner quand vous n'êtes pas malade.
+
+--Vous avez raison, Fadette; mais le désir de vous voir, vous croyez
+que c'était encore de l'égoïsme: c'était autre chose, j'avais du
+soulagement à causer avec vous.
+
+--Eh bien, vous n'êtes pas impotent, et vous connaissez ma demeurance.
+Vous n'ignorez pas que je vais être votre soeur par le mariage, comme
+je le suis déjà par l'amitié; vous pouvez donc bien venir causer avec
+moi, sans qu'il y ait à cela rien de répréhensible.
+
+--J'irai, puisque vous l'agréez, dit Sylvinet. A revoir donc, Fadette;
+je vas me lever, quoique j'aie un grand mal de tête, pour n'avoir
+point dormi et m'être bien désolé toute la nuit.
+
+--Je veux bien vous ôter encore ce mal de tête, dit-elle; mais songez
+que ce sera le dernier, et que je vous commande de bien dormir la
+prochaine nuit.
+
+Elle lui imposa la main sur le front, et, au bout de cinq minutes, il
+se trouva si rafraîchi et si consolé qu'il ne sentait plus aucun mal.
+
+--Je vois bien, lui dit-il, que j'avais tort de m'y refuser, Fadette;
+car vous êtes grande remégeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous
+les autres m'ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de
+me toucher, vous me guérissez; je pense que si je pouvais toujours
+être auprès de vous, vous m'empêcheriez d'être jamais malade ou
+fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n'êtes-vous plus fâchée contre moi?
+et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donnée de me
+soumettre à vous entièrement?
+
+--J'y compte, dit-elle, et, à moins que vous ne changiez d'idée, je
+vous aimerai comme si vous étiez mon besson.
+
+--Si vous pensiez ce que vous me dites là, Fanchon, vous me diriez tu
+et non pas vous; car ce n'est pas la coutume des bessons de se parler
+avec tant de cérémonie.
+
+--Allons, Sylvain, lève-toi, mange, cause, promène-toi et dors,
+dit-elle en se levant. Voilà mon commandement pour aujourd'hui. Demain
+tu travailleras.
+
+--Et j'irai te voir, dit Sylvinet.
+
+--Soit, dit-elle; et elle s'en alla en le regardant d'un air d'amitié
+et de pardon, qui lui donna soudainement la force et l'envie de
+quitter son lit de misère et de fainéantise.
+
+
+
+
+XL
+
+
+La mère Barbeau ne pouvait assez s'émerveiller de l'habileté de la
+petite Fadette, et, le soir, elle disait à son homme:--Voilà Sylvinet
+qui se porte mieux qu'il n'a fait depuis six mois; il a mangé de tout
+ce qu'on lui a présenté aujourd'hui, sans faire ses grimaces
+accoutumées, et ce qu'il y a de plus imaginant, c'est qu'il parle de
+la petite Fadette comme du bon Dieu. Il n'y a pas de bien qu'il ne
+m'en ait dit, et il souhaite grandement le retour et le mariage de son
+frère. C'est comme un miracle, et je ne sais pas si je dors ou si je
+veille.
+
+--Miracle ou non, dit le père Barbeau, cette fille-là a un grand
+esprit, et je crois bien que ça doit porter bonheur de l'avoir dans
+une famille.
+
+Sylvinet partit trois jours après pour aller quérir son frère à
+Arthon. Il avait demandé à son père et à la Fadette, comme une grande
+récompense, de pouvoir être le premier à lui annoncer son bonheur.
+
+--Tous les bonheurs me viennent donc à la fois, dit Landry en se
+pâmant de joie dans ses bras, puisque c'est toi qui viens me chercher,
+et que tu parais aussi content que moi-même.
+
+Ils revinrent ensemble sans s'amuser en chemin, comme on peut croire,
+et il n'y eut pas de gens plus heureux que les gens de la Bessonnière
+quand ils se virent tous attablés pour souper avec la petite Fadette
+et le petit Jeanet au milieu d'eux.
+
+La vie leur fut bien douce à tretous pendant une demi-année; car la
+jeune Nanette fut accordée à Cadet Caillaud, qui était le meilleur ami
+de Landry après ceux de sa famille. Et il fut arrêté que les deux
+noces se feraient en même temps. Sylvinet avait pris pour la Fadette
+une amitié si grande qu'il ne faisait rien sans la consulter, et elle
+avait sur lui tant d'empire qu'il semblait la regarder comme sa soeur.
+Il n'était plus malade, et de jalousie il n'en était plus question. Si
+quelquefois encore il paraissait triste et en train de rêvasser, la
+Fadette le réprimandait, et tout aussitôt il devenait souriant et
+communicatif.
+
+Les deux mariages eurent lieu le même jour et à la même messe, et,
+comme le moyen ne manquait pas, on fit de si belles noces que le père
+Caillaud, qui, de sa vie, n'avait perdu son sang-froid, fit mine
+d'être un peu gris le troisième jour. Rien ne corrompit la joie de
+Landry et de toute la famille, et mêmement on pourrait dire de tout le
+pays; car les deux familles, qui étaient riches, et la petite Fadette,
+qui l'était autant que les Barbeau et les Caillaud tout ensemble,
+firent à tout le monde de grandes honnêtetés et de grandes charités.
+Fanchon avait le coeur trop bon pour ne pas souhaiter de rendre le
+bien pour le mal à tous ceux qui l'avaient mal jugée. Mêmement par la
+suite, quand Landry eut acheté un beau bien qu'il gouvernait on ne
+peut mieux par son savoir et celui de sa femme, elle y fit bâtir une
+jolie maison, à l'effet d'y recueillir tous les enfants malheureux de
+la commune durant quatre heures par chaque jour de la semaine, et elle
+prenait elle-même la peine, avec son frère Jeanet, de les instruire,
+de leur enseigner la vraie religion, et même d'assister les plus
+nécessiteux dans leur misère. Elle se souvenait d'avoir été une enfant
+malheureuse et délaissée, et les beaux enfants qu'elle mit au monde
+furent stylés de bonne heure à être affables et compatissants pour
+ceux qui n'étaient ni riches ni choyés.
+
+Mais qu'advint-il de Sylvinet au milieu du bonheur de sa famille? une
+chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement à songer
+au père Barbeau. Un mois environ après le mariage de son frère et de
+sa soeur, comme son père l'engageait aussi à chercher et à prendre
+femme, il répondit qu'il ne se sentait aucun goût pour le mariage,
+mais qu'il avait depuis quelque temps une idée qu'il voulait
+contenter, laquelle était d'être soldat et de s'engager.
+
+Comme les mâles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez
+nous, et que la terre n'a pas plus de bras qu'il n'en faut, on ne voit
+quasiment jamais d'engagement volontaire. Aussi chacun s'étonna
+grandement de cette résolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner
+aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un goût militaire que
+personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses père
+et mère, frères et soeurs, et Landry lui-même, ne put l'en détourner,
+et on fut forcé d'en aviser Fanchon, qui était la meilleure tête et le
+meilleur conseil de la famille.
+
+Elle causa deux grandes heures avec Sylvinet, et quand on les vit se
+quitter, Sylvinet avait pleuré, sa belle-soeur aussi; mais ils avaient
+l'air si tranquilles et si résolus, qu'il n'y eut plus d'objections à
+soulever lorsque Sylvinet dit qu'il persistait, et Fanchon, qu'elle
+approuvait sa résolution et en augurait pour lui un grand bien dans la
+suite des temps.
+
+Comme on ne pouvait pas être bien sûr qu'elle n'eût pas là-dessus des
+connaissances plus grandes encore que celles qu'elle avouait, on n'osa
+point résister davantage, et la mère Barbeau elle-même se rendit, non
+sans verser beaucoup de larmes. Landry était désespéré; mais sa femme
+lui dit:--C'est la volonté de Dieu et notre devoir à tous de laisser
+partir Sylvain. Crois que je sais bien ce que je te dis, et ne m'en
+demande pas davantage.
+
+Landry fit la conduite à son frère le plus loin qu'il put, et quand il
+lui rendit son paquet, qu'il avait voulu tenir jusque-là sur son
+épaule, il lui sembla qu'il lui donnait son propre coeur à emporter.
+Il revint trouver sa chère femme, qui eut à le soigner; car pendant un
+grand mois le chagrin le rendit véritablement malade.
+
+Quant à Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu'à la
+frontière; car c'était le temps des grandes belles guerres de
+l'empereur Napoléon. Et, quoiqu'il n'eût jamais eu le moindre goût
+pour l'état militaire, il commanda si bien à son vouloir, qu'il fut
+bientôt remarqué comme bon soldat, brave à la bataille comme un homme
+qui ne cherche que l'occasion de se faire tuer, et pourtant doux et
+soumis à la discipline comme un enfant, en même temps qu'il était dur
+à son propre corps comme les plus anciens. Comme il avait reçu assez
+d'éducation pour avoir de l'avancement, il en eut bientôt, et, en dix
+années de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite, il
+devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le marché.
+
+--Ah! s'il pouvait enfin revenir! dit la mère Barbeau à son mari, le
+soir après le jour où ils avaient reçu de lui une jolie lettre pleine
+d'amitiés pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les
+jeunes et vieux de la famille: le voilà quasiment général, et il
+serait bien temps pour lui de se reposer!
+
+--Le grade qu'il a est assez joli sans l'augmenter, dit le père
+Barbeau, et cela ne fait pas moins un grand honneur à une famille de
+paysans!
+
+--Cette Fadette avait bien prédit que la chose arriverait, reprit la
+mère Barbeau. Oui-da qu'elle l'avait annoncé!
+
+--C'est égal, dit le père, je ne m'expliquerai jamais comment son idée
+a tourné tout à coup de ce côté-là, et comment il s'est fait un pareil
+changement dans son humeur, lui qui était si tranquille et si ami de
+ses petites aises.
+
+--Mon vieux, dit la mère, notre bru en sait là-dessus plus long
+qu'elle n'en veut dire; mais on n'attrape pas une mère comme moi, et
+je crois bien que j'en sais aussi long que notre Fadette.
+
+--Il serait bien temps de me le dire, à moi! reprit le père Barbeau.
+
+--Eh bien, répliqua la mère Barbeau, notre Fanchon est trop grande
+charmeuse, et tellement qu'elle avait charmé Sylvinet plus qu'elle ne
+l'aurait souhaité. Quand elle vit que le charme opérait si fort, elle
+eût voulu le retenir ou l'amoindrir; mais elle ne le put, et notre
+Sylvain, voyant qu'il pensait trop à la femme de son frère, est parti
+par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l'a soutenu et
+approuvé.
+
+--Si c'est ainsi, dit le père Barbeau en se grattant l'oreille, j'ai
+bien peur qu'il ne se marie jamais, car la baigneuse de Clavières a
+dit, dans les temps, que lorsqu'il serait épris d'une femme, il ne
+serait plus si affolé de son frère; mais qu'il n'en aimerait jamais
+qu'une en sa vie, parce qu'il avait le coeur trop sensible et trop
+passionné.
+
+
+FIN.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ page 13: l'aure remplacé par l'autre (sacrifier l'un à l'autre.)
+ page 48: celle par celles (mais regarde donc celles d'ici!)
+ page 50: ente par pente (une branche morte sur une pente)
+ page 75: fiance par confiance (qu'il n'y a pas de confiance)
+ page 78: enmêlés par emmêlés (les cheveux tout emmêlés)
+ page 85: inqniétude par inquiétude (d'un air d'inquiétude)
+ page 120: téait par était (du sauteriot, qui... était plus rageur)
+ page 153: crus par cru (et tu as cru que)
+ page 178: sou par soûl (je n'ai mangé ni dormi mon soûl)
+ page 188: Nais par Mais (Mais la petite Fadette)
+ page 211: Il remplacé par Ils (Ils ont fait une telle insulte)
+ page 216: qne par que (et que les autres garçonnets)
+ page 226: ajouté le (Mais sitôt que le sauteriot vit passer)
+ page 241: bonhenr remplacé par bonheur (L'amour et le bonheur)
+ page 258: ajouté la (et de la loi de la nature)
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La petite fadette, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FADETTE ***
+
+***** This file should be named 34204-8.txt or 34204-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/2/0/34204/
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
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+States.
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.