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+Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat (3/3), by Claire de Rémusat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de madame de Rémusat (3/3)
+ publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
+
+Author: Claire de Rémusat
+
+Editor: Paul de Rémusat
+
+Release Date: October 30, 2010 [EBook #33895]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+DE
+MADAME DE RÉMUSAT
+
+1802-1808
+
+
+PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS
+PAUL DE RÉMUSAT
+SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE
+
+III
+
+
+PARIS
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1880
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés.
+
+
+
+
+PRÉFACE DU TOME TROISIÈME.
+
+
+Dans le premier volume de ces Mémoires j'ai tenté de retracer les
+principaux événements de la vie de ma grand'mère, et j'ai raconté les
+circonstances qui l'ont décidée à récrire le manuscrit malheureusement
+brûlé en 1815. Il m'a paru nécessaire, pour que ses opinions fussent
+justement comprises et appréciées, d'expliquer comment elle avait été
+élevée, quels étaient ses parents, pour quelles raisons elle était venue
+à la cour, par quels enthousiasmes, quelles espérances, quels
+désenchantements elle avait passé; comment peu à peu des opinions plus
+précises et plus libérales l'avaient envahie, et quelle influence son
+fils, arrivant à la vie du monde et de la politique, avait exercée sur
+elle. Quelle que soit sa confiance dans le succès d'une publication,
+l'éditeur doit mettre toutes les chances de son côté, et tout expliquer,
+pour être sûr, ou à peu près, que tout soit compris. C'était d'autant
+plus nécessaire cette fois, qu'élevé dans les mêmes sentiments, habitué
+à voir les mêmes opinions et les mêmes anecdotes reproduites autour de
+lui, sous des formes analogues, cet éditeur pouvait craindre de se
+tromper sur la valeur ou le succès de ces souvenirs. Les parents
+apprécient malaisément l'esprit ou les traits de leurs proches. Beautés
+ou génies de famille, de coterie ou de coin du feu, s'effacent ou
+s'atténuent parfois au grand jour. Il était donc sage d'expliquer avec
+soin tout ce qui pouvait instruire le lecteur, le faire pénétrer dans la
+vie intime de l'auteur, et justifier celui-ci sur ce mélange, parfois
+contradictoire, d'admiration et de sévérité. Il eût été naturel d'y
+joindre une appréciation du talent de l'écrivain et du caractère de son
+héros. C'est là sans doute l'objet d'une préface véritable, qui,
+dit-on, doit précéder tout ouvrage sérieux. Mais cette préface, je me
+suis bien gardé de l'écrire, me réservant de donner celle qui, pour le
+public comme pour moi, rehausse le prix de l'ouvrage tout entier. Mon
+père l'avait faite, il y a plus de vingt ans, et je la puis imprimer,
+maintenant que le succès a justifié ses prévisions et nos espérances.
+
+Quand mon père écrivait les pages qu'on va lire, le second empire durait
+encore, et rien ne semblait en menacer l'existence. Pour en croire la
+chute possible ou probable, il fallait une confiance persistante dans
+les principes inéluctables de justice et de liberté. Depuis, les temps
+se sont accomplis, et les événements ont marché plus vite qu'on ne le
+pouvait prévoir. Les mêmes fautes ont amené les mêmes revers. La pensée
+indécise et obscure de Napoléon III l'a conduit où s'est perdu le génie
+brillant et ferme du grand empereur. Mon père a pu revoir pour la
+troisième fois l'étranger dans Paris, et la France vaincue cherchant
+dans la liberté une consolation à la défaite. Il a souffert de nos
+malheurs, comme il en souffrait cinquante ans plus tôt, et il a eu le
+cruel honneur d'en réparer une partie, de hâter le jour où notre sol
+serait définitivement délivré. Il a enfin contribué à fonder sur tant de
+ruines un gouvernement libre et populaire. Ni les dernières années de
+l'Empire, ni la guerre, ni la Commune, ni l'avènement de la République,
+si difficile à travers les partis, n'avaient changé ses convictions, et
+il penserait aujourd'hui comme il écrivait il y a vingt-deux ans, sur
+les misères du pouvoir absolu, sur la nécessité d'apprendre aux nations
+ce que leur coûtent les conquérants, sur le droit de sa mère à écrire
+ses impressions, et sur le devoir pour son fils de les publier.
+
+PAUL DE RÉMUSAT.
+
+
+
+
+II
+
+
+«Lafitte, novembre 1857
+
+»Je reprends, après un long temps écoulé, le manuscrit de ces Mémoires,
+composés par ma mère il y aura bientôt quarante ans. Je relis avec
+attention cet ouvrage, que je lègue, avec le devoir de le publier, à mes
+fils et à leurs enfants. Ce sera, je crois, un utile témoignage
+historique. Ce sera certainement, avec sa correspondance, le plus
+intéressant monument de l'esprit, je ne dis pas assez, de l'âme d'une
+femme supérieure et bonne. Il me semble qu'il perpétuera le souvenir de
+ma mère.
+
+»À quelque époque que ces Mémoires paraissent, j'augure qu'ils ne
+trouveront pas le public entièrement prêt à les accueillir sans
+réclamation, et avec une satisfaction complète de tout point. Lors même
+que la restauration impériale, à laquelle nous assistons, n'aurait pas
+un long avenir, et ne serait pas, ce que j'espère, le gouvernement
+définitif de la France de la Révolution, je soupçonne que, soit équité,
+soit orgueil, soit faiblesse, soit illusion, la France, prise en masse,
+entretiendra assez constamment de Napoléon une opinion un peu exaltée,
+qui se prêtera mal au libre examen de la politique et de la philosophie.
+Il est de cette nature de grands hommes qui se placent du premier coup
+dans la sphère de l'imagination plutôt que dans celle de la raison, et
+pour lui la poésie a devancé l'histoire. Puis, par une sympathie un peu
+puérile, par une générosité un peu humble, la nation a presque toujours
+refusé de lui imputer les maux affreux qu'il a attirés sur elle. C'est
+lui qu'elle plaint le plus des malheurs qu'elle a soufferts, et il lui a
+paru comme la plus touchante et la plus noble victime des calamités dont
+il a été l'auteur. Je sais quels sentiments, excusables et même louables
+en un sens, ont pu conduire la France populaire à cette méprise étrange;
+mais je sais aussi que la vanité nationale, un certain défaut de sérieux
+dans l'esprit, une légèreté peu soucieuse de la raison et de la justice,
+sont pour beaucoup dans cette erreur d'un patriotisme peu éclairé.
+
+»En effet, laissons de côté la question de la liberté, puisque, enfin,
+la nation aime, selon les temps, à résoudre diversement cette question,
+et se fait gloire par intervalles de tenir la liberté pour néant; ne
+parlons que le langage de l'indépendance nationale. Comment peut-il
+être, aux yeux du peuple, le héros de cette indépendance, celui qui a
+deux fois amené l'étranger vainqueur dans la capitale de la France, dont
+le gouvernement est le seul depuis cinq cents ans, le seul depuis
+l'insensé Charles VI, qui ait laissé la France plus petite qu'il ne
+l'avait reçue? Louis XV même et Charles X ont mieux fait.
+
+»Quoi qu'il en soit, je conjecture que la multitude tiendra à son erreur
+et _non auferetur ab ea_. Il est donc peu probable que l'esprit dans
+lequel ma mère a écrit soit jamais populaire, et tous ses lecteurs ne
+seront pas convaincus. Je m'y attends; mais je crois aussi que, dans le
+monde où l'on pense, la vérité se fera jour. L'infatuation ne durera pas
+sans fin, et, nonobstant certains préjugés opiniâtres, il se formera,
+surtout si la liberté revient enfin et nous reste, une opinion éclairée
+qui ne jettera aux pieds d'aucune gloire les droits de la raison et de
+la conscience publique.
+
+»Mais, devant ces juges plus impartiaux, ma mère le paraîtra-t-elle
+assez? Je le crois, s'ils tiennent compte du temps, et se replacent au
+sein des sentiments et des idées qui ont inspiré l'écrivain.
+
+»Je n'ai point d'hésitation à livrer ces Mémoires au jugement du monde.
+«Plus je vais,» m'écrivait ma mère, «plus je me convaincs que, jusqu'à
+ma mort, vous serez mon seul lecteur, et cela me suffit[1]». Et
+ailleurs: «Votre père dit qu'il ne connaît personne à qui je puisse
+montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus loin que
+moi le talent d'être _vraie_: c'est son expression. Or donc, je n'écris
+pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire, et vous
+en ferez ce que vous voudrez.» Ce n'était pas qu'elle n'eût quelques
+craintes: «Mais savez-vous une réflexion qui me travaille quelquefois?
+Je me dis: S'il arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que
+penserait-on de moi? Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût
+mauvaise, ou du moins malveillante. Je sue à chercher des occasions de
+louer. Mais cet homme a été si _assommateur_ de la vertu, et nous nous
+étions si abaissés, que bien souvent le découragement prend à mon âme,
+et le cri de la vérité me pousse; je ne connais personne que vous à qui
+je voulusse livrer de pareilles confidences[2].»
+
+ [Note 1: Lettre du 24 avril 1819. J'ai déjà cité cette
+ lettre et les suivantes dans l'introduction du premier
+ volume. (P. R.)]
+
+ [Note 2: Lettres du 10 septembre et du 8 octobre 1818.
+ (P. R.)]
+
+»Je me tiens par ces passages formellement autorisé à léguer au public
+l'ouvrage que ma mère m'a laissé en dépôt; et, quant aux opinions dont
+il est rempli, les prenant à mon compte, je m'expliquerai librement sur
+l'empereur et sur l'Empire. Et je n'en parlerai pas au point de vue
+purement politique. Je hais le despotisme, et tout ce que j'en dirais
+serait ici sans valeur, puisqu'il s'agit de savoir comment on devait
+encore juger l'un et l'autre, quand on avait applaudi au 18 brumaire et
+partagé l'empressement confiant de la nation à se départir dans les
+mains d'un seul homme du soin de ses propres destinées. Je parle donc
+morale, et non politique.
+
+»Traitons d'abord de l'empereur, et n'en parlons qu'avec ceux qui, tout
+en trouvant en lui de grands sujets d'admiration, consentent à juger ce
+qu'ils admirent.
+
+»Il était vulgaire, sous son règne, de dire qu'il méprisait les hommes.
+Les motifs qu'il donnait à l'appui de sa politique, dans ses
+conversations, n'étaient pas, en effet, pris d'ordinaire dans les plus
+nobles qualités du coeur humain; mais ce qu'il connaissait à merveille,
+c'est l'imagination des peuples. Or l'imagination est naturellement
+séduite par les belles et grandes choses, et celle de l'empereur, vive
+et forte, n'était pas plus qu'une autre inaccessible à ce genre de
+séduction. Et comme ses facultés extraordinaires le rendaient capable de
+belles et grandes choses, il les employait, avec d'autres, pour captiver
+l'imagination de la France, du monde, de la postérité. De là la part
+vraiment admirable de sa puissance et de sa vie, et qui n'en considère
+que cela ne saurait le placer trop haut. Cependant, un observateur
+sévère démêlera que c'est l'intelligence de l'imagination et
+l'imagination même, plus que le sentiment purement moral du juste et du
+bien, qui ont tout fait. Prenez pour exemple la religion: ce n'est point
+sa vérité, c'est son influence et son prestige qui ont dicté ce qu'il a
+fait pour elle, et ainsi du reste. Ce n'est pas tout. Dans sa science
+méprisante de l'humanité, il lui connaissait deux autres ressorts: la
+vanité et l'intérêt; et il s'est appliqué avec une incontestable
+habileté à les manier en maître. Tandis que, par l'éclat de ses actions,
+par la gloire de ses armes, par une certaine décoration des principes
+conservateurs des sociétés, il donnait à son gouvernement ce qu'il
+fallait pour que l'amour-propre ne rougît pas de s'y attacher, il
+ménageait, il caressait, il exaltait même d'autres sentiments plus
+humbles, qui peuvent être souvent irréprochables, mais qui ne sont pas
+des principes d'héroïsme et de vertu. L'amour du repos, la crainte de la
+responsabilité, la préoccupation des douceurs de la vie privée, le
+désir du bien-être et le goût de la richesse, tant chez l'individu que
+dans la famille, enfin toutes les faiblesses qui suivent souvent ces
+sentiments, quand ils sont exclusifs, trouvaient en lui un protecteur.
+C'est à ce point de vue qu'il était surtout pris par l'opinion comme le
+main teneur nécessaire de l'ordre. Mais, quand on gouverne les hommes
+par les mobiles que je viens de rappeler, et qu'on n'est pas soutenu ou
+contenu par le sentiment de la pure et vraie gloire, par l'instinct
+d'une âme naturellement franche et généreuse, il est trop facile
+d'arriver à penser que l'imagination, la vanité, l'intérêt se payent de
+fausse monnaie comme de bonne; que les abus de la force, que les
+semblants de la grandeur, que le succès à tout prix obtenu, que la
+tranquillité maintenue par l'oppression, la richesse distribuée par la
+faveur, la prospérité réalisée par l'arbitraire ou simulée par le
+mensonge, qu'enfin tous les triomphes de l'artifice ou de la violence,
+tout ce que le despotisme peut arracher à la crédulité et à la crainte,
+sont des choses qui réussissent aussi parmi les hommes, et que le monde
+est souvent, sans trop de résistance, le jouet du plus fort et du plus
+fin. Or rien dans la nature de l'empereur ne l'a préservé de la
+tentation que fait toujours éprouver au pouvoir l'emploi de pareils
+moyens. Non content de mériter la puissance, il a, quand il ne pouvait
+la mériter, consenti à l'extorquer ou à la dérober. Il n'a pas distingué
+la prudence de la ruse, ni l'habileté du machiavélisme. Enfin, la
+politique est toujours sur la voie de la fourberie, et Napoléon a été un
+fourbe.
+
+»La fourberie est, selon moi, ce qui dégrade le plus l'empereur, et
+malheureusement avec lui son empire. C'est par ce côté qu'il est fâcheux
+pour la France de lui avoir obéi, pour les individus de l'avoir servi,
+quelque gloire que la nation ait gagnée, quelque probité et quelque
+talent que les individus aient montrés. On ne peut complètement effacer
+le malheur d'avoir été la dupe ou le complice, dans tous les cas
+l'instrument, d'un système dans lequel la ruse tenait autant de place
+que la sagesse et la violence que le génie, d'un système que la ruse et
+la violence devaient conduire aux extrémités d'une politique insensée.
+Voilà ce dont la France ne veut pas convenir, et c'est un peu dans
+l'intérêt de son amour-propre qu'elle exalte la gloire de Napoléon.
+
+»Quant aux individus, eux aussi, ils ont dû naturellement ne pas
+s'humilier de ce qu'ils avaient fait ou subi. Ils ont eu raison de ne
+pas se reprocher publiquement ce que la nation ne leur reprochait pas,
+et d'opposer des services loyalement rendus, l'honnêteté, le zèle, le
+dévouement, la capacité, le patriotisme qu'ils avaient manifestés dans
+les fonctions publiques, aux reproches outrageants de leurs adversaires,
+aux incriminations de partis frivoles ou corrompus, qui avaient moins
+fait ou qui avaient fait pis. Les souvenirs de la Convention ou ceux de
+l'émigration ne pouvaient en conscience leur être opposés avec avantage,
+et, après tout, ils ont bien fait de ne point rougir de leur cause. Leur
+justification est dans quelques mots de Tacite, qui, jusque sous le
+despotisme, pense que la louange est due, chez le fonctionnaire capable
+et ferme, même à ce qu'il appelle _obsequium et modestia_[3].
+
+ [Note 3: _Agricola_, XLII. Je me rappelle que, lorsque je
+ lus ces deux mots dans Tacite, je les ai tout de suite
+ appliqués à mon père. Ils lui allaient parfaitement.]
+
+»Ces derniers mots conviennent aux honnêtes gens qui ont, comme mes
+parents, servi l'empereur sans bassesse et sans éclat. Mais cependant,
+lorsque, sous son règne même, les yeux s'étaient ouverts sur le
+caractère de son despotisme; lorsque la plainte de la patrie expirante
+avait été entendue; lorsque plus tard, en réfléchissant sur la chute
+d'un pouvoir dictatorial et sur l'avènement d'un pouvoir
+constitutionnel, on s'était élevé à l'intelligence de cette politique
+qui ne pose point en ennemis le gouvernement et la liberté, il était
+impossible de ne pas revenir avec quelque embarras, avec quelque
+amertume de coeur, sur ces temps où l'exemple, la confiance,
+l'admiration, l'irréflexion, une ambition permise, avaient poussé et
+maintenu de bons citoyens parmi les serviteurs du pouvoir absolu. Pour
+qui ne cherche pas à s'aveugler et veut être franc avec lui-même, il est
+impossible de se dissimuler ce que la dignité de l'esprit et du
+caractère perd sous la pression d'un despotisme même glorieux et
+nécessaire, surtout dur et insensé. On n'a rien à se reprocher sans
+doute, il le faut ainsi; mais on ne peut se louer ni s'enorgueillir de
+ce qu'on a fait, ni de ce qu'on a vu, et plus l'âme s'est
+consciencieusement ouverte enfin aux croyances de la liberté, plus on
+reporte avec douleur ses yeux sur le temps où elle y demeurait fermée,
+vers le temps de la servitude volontaire, comme l'appelait la Boëtie.
+
+»Ce qu'il n'eût été ni nécessaire ni convenable de dire de soi à ses
+contemporains et de ceux-ci à eux-mêmes, c'est un devoir que de l'avouer
+franchement quand on écrit pour soi et pour l'avenir. Ce que la
+conscience a ressenti et révélé, ce qu'ont enseigné l'expérience et la
+réflexion, il faut le tracer, ou ne pas écrire. La vérité libre, la
+vérité désintéressée, telle est la muse des mémoires. C'est ainsi que
+ma mère a conçu les siens.
+
+»Elle avait cruellement souffert pendant les années où ses sentiments
+étaient en opposition avec ses intérêts, et où il n'eût été possible de
+faire triompher les premiers des seconds que _per abrupta_, comme dit
+Tacite parlant de cela même, _sed in nullum reipublicæ usum_[4]. Ce
+genre d'entreprises n'est jamais, d'ailleurs, le lot d'une femme, et,
+dans une lettre remarquable que ma mère écrivait à une de ses amies[5],
+elle lui disait que les femmes du moins avaient toujours la ressource de
+dire dans le palais de César:
+
+ Mais le coeur d'Émilie est hors de ton pouvoir.
+
+»Et elle lui avouait que ce vers avait été sa consolation secrète.
+
+ [Note 4: _Agric._ XLII.]
+
+ [Note 5: Madame de Barante.]
+
+»Sa correspondance fera connaître dans leurs moindres nuances, dans
+leurs derniers replis, les sentiments de cette âme si pure et si vive.
+On y verra combien elle unissait de généreuse bienveillance à
+l'observation clairvoyante de toutes ces faiblesses, de toutes ces
+misères de notre nature qui font spectacle au peintre des moeurs. On y
+verra aussi combien, après l'avoir fait beaucoup souffrir, Napoléon
+avait gardé de place dans sa pensée; combien ce souvenir l'émouvait
+encore, et comme, à la peinture des maux de son exil à Sainte-Hélène,
+elle se sentait attendrie et troublée. Lorsque, dans l'été de 1821, on
+apprit à Paris la mort de Napoléon, je l'ai vue fondre en larmes, et
+s'attrister toujours en le nommant. Quant aux hommes de son temps, je ne
+dirai qu'une chose: c'est à la cour qu'elle avait appris à les
+connaître. Le souvenir qu'elle en avait conservé ne la laissait pas en
+paix. Je crois avoir raconté quelque part un petit fait qui frappa
+beaucoup les assistants. C'était dans le temps de la vogue de
+l'imitation française de la _Marie Stuart_ de Schiller. Il y a une scène
+où Leicester repousse, en feignant de ne pas le connaître, un jeune
+homme dévoué qui, comptant sur ses secrets sentiments, vient lui
+proposer de sauver la reine d'Écosse. Talma jouait admirablement cette
+lâcheté hautaine du courtisan qui désavoue sa propre affection, de peur
+d'être compromis, et repousse par l'insolence l'homme qui lui fait peur.
+
+ Que voulez-vous de moi?... je ne vous connais pas.
+
+»L'acte finissait, et, dans la loge où nous étions, tout le monde était
+frappé de cette scène, et ma mère émue laissait échapper des paroles
+dont le sens était: «Et c'était ainsi!... et j'ai vu cela!» Lorsque tout
+à coup parut à la porte de la loge M. de B ***, à qui nulle application
+particulière ne pouvait assurément être adressée, mais, enfin, qui avait
+été chambellan de l'empereur. Ma mère n'y tint plus. Elle disait à
+madame de Catellan: «Si vous saviez, madame!...» et elle pleurait!
+
+»On pourrait dire que cette disposition même a pu la porter à forcer la
+couleur de ses tableaux. Je ne le pense pas. Saint-Simon a peint une
+cour aussi, et le despotisme y était plus décent, plus régulier, et les
+caractères peut-être un peu plus forts que de nos jours. Que fait-il
+pourtant, sinon justifier, par la peinture de la réalité, ce que les
+prédicateurs de son temps et les moralistes de tous les temps ont dit de
+la cour en général? L'exagération de Saint-Simon est dans le langage.
+D'un défaut il fait un vice; d'une faiblesse, une lâcheté; d'une
+négligence, une trahison, et d'une platitude, un crime. L'expression
+n'est jamais assez forte pour sa pensée, et c'est son style qui est
+injuste, plutôt que son jugement.
+
+»Citons encore une personne d'un esprit plus modéré, plus réservée dans
+son langage, et qui certes avait ses raisons pour voir avec plus
+d'indulgence que Saint-Simon le monde où vivait Louis XIV. Comment
+madame de Maintenon parlait-elle de la cour? «Quant à vos amies de la
+cour,» écrivait-elle à mademoiselle de Glapion, «elles sont toujours par
+terre, et si vous voyiez ce que nous voyons, vous vous trouveriez
+heureuse de ne voir (à Saint-Cyr) que des travers, des entêtements ou
+des manques de lumières, pendant que nous voyons des assassinats, des
+envies, des rages, des trahisons, des avarices insatiables, des
+bassesses, qu'on veut couvrir du nom de grandeur, de courage, etc.; car
+je m'emporterais en ne faisant même que d'y penser[6].» Les jugements de
+ma mère sont fort au-dessous de la vivacité de ce langage. Mais, comme
+Saint-Simon, comme madame de Maintenon, elle avait raison en général de
+penser qu'une personnalité constante qui se trahit par la crainte, la
+jalousie, la complaisance, la flatterie, l'oubli des autres, le mépris
+de la justice et le besoin de nuire, règne à la cour des rois absolus,
+et que l'amour-propre et l'intérêt sont les deux clefs de tout le secret
+des courtisans. Ma mère n'en dit pas davantage; et sa diction, sans être
+froide et pâle, n'outre jamais les choses, et laisse, à presque tout ce
+qu'elle est obligée de raconter, cette excuse de la faiblesse humaine
+mise aux prises avec le mauvais exemple, la tentation de la fortune, et
+la séduction d'un tout-puissant qui ne tient pas à rendre l'obéissance
+honorable. Ce n'est pas sans raison que, lorsque nous parlons de
+l'Empire, nos éloges vont presque exclusivement s'adresser à ses armées,
+parce qu'au moins, dans le métier de la guerre, l'intrépide mépris de la
+mort et de la souffrance est une telle victoire remportée sur l'égoïsme
+de la vie usuelle, qu'elle couvre ce que cet égoïsme peut suggérer, aux
+militaires eux-mêmes, de fâcheux sacrifices à l'orgueil, à l'envie, à la
+cupidité, à l'ambition.
+
+ [Note 6: Lettre 578, p. 426, t. II, édit. de 1857.]
+
+»Voilà des siècles que les historiens et les moralistes s'efforcent de
+peindre de ses vraies couleurs tout le mal qui croît incessamment, dans
+la sphère du gouvernement, surtout à l'ombre, ou, si Louis XIV l'exige,
+_au soleil_ du pouvoir absolu. Il est étrange, en effet, combien ce qui
+devrait ne mettre en jeu que le dévouement et placer l'utilité de tous
+au-dessus de l'intérêt personnel, je veux dire le service de l'État,
+fournit à l'égoïsme humain d'occasions de faillir et de moyens de se
+satisfaire en se dissimulant. Mais apparemment qu'on ne l'a pas assez
+dit, car je n'ai pas vu que le mal fût près de finir ni de diminuer. La
+vérité seule, incessamment montrée à l'opinion publique, peut l'armer
+contre les mensonges dont l'esprit de parti et la raison d'État élèvent
+le nuage devant les misères du monde politique. Les peuples ne sauront
+jamais assez à quel prix l'insolence humaine leur vend le service
+nécessaire d'un gouvernement. Dans les temps de révolutions surtout, le
+malheur rend quelquefois indulgent pour les régimes qui ont succombé, et
+le régime vainqueur couvre d'un voile trompeur tout ce qui ferait haïr
+sa victoire. Il faut que des écrits sincères fassent du moins, un jour,
+tomber tous les masques, et laissent à toutes nos faiblesses la crainte
+salutaire d'être un jour dévoilées.»
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT
+
+
+
+
+
+LIVRE SECOND (Suite.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+(1806.)
+
+
+Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La
+reine Hortense.
+
+
+Sur la proposition de M. Portalis, ministre des cultes, l'empereur
+rendit un décret qui plaçait sa fête au jour de l'Assomption, le 15
+août, époque anniversaire de la conclusion du Concordat. On prescrivit
+aussi une fête pour tous les premiers dimanches de décembre, en mémoire
+d'Austerlitz.
+
+Le 30 mars, il y eut une séance au Sénat fort importante, et qui donna
+lieu à des réflexions de tout genre. L'empereur envoyait aux sénateurs
+la communication d'une longue suite de décrets dont le retentissement
+devait se faire sentir d'un bout de l'Europe à l'autre. Il n'est par
+hors de propos d'en rendre compte avec quelque détail, et de donner un
+extrait du discours de l'archichancelier Cambacérès, qui prouvera encore
+avec quelle obséquieuse adresse on savait envelopper de paroles
+spécieuses les déterminations subites d'un maître qui tenait l'esprit,
+comme tout le reste, dans un éternel mouvement.
+
+«Messieurs, dit Cambacérès, au moment où la France, unie d'intention
+avec nous, assurait son bonheur et sa gloire, en jurant d'obéir à notre
+auguste souverain, votre sagesse a pressenti la nécessité de coordonner
+dans toutes ses parties le système du gouvernement héréditaire, et de
+l'affermir par des institutions analogues à sa nature.
+
+»Vos voeux sont en partie remplis; ils le seront encore par les
+différents actes que Sa Majesté l'empereur et roi me prescrit de vous
+apporter. Ainsi vous recevrez avec reconnaissance ces nouveaux
+témoignages de sa confiance pour le Sénat et de son amour pour les
+peuples, et vous vous empresserez, conformément aux intentions de Sa
+Majesté, de les faire transcrire sur vos registres.
+
+»Le premier de ces actes est un statut contenant les dispositions qui
+règlent tout ce qui concerne l'état civil de la maison impériale, et
+détermine les devoirs des princes et princesses qui la composent, envers
+l'empereur.
+
+»Le second est un décret qui réunit les provinces vénitiennes au royaume
+d'Italie.
+
+»Le troisième confère le trône de Naples au prince Joseph.»
+
+En cet endroit se trouve un éloge assez étendu des vertus de ce nouveau
+roi, et de la mesure qui lui conserve le titre de grand dignitaire de
+l'Empire.
+
+»Le quatrième contient la cession des duchés de Clèves et de Berg au
+prince Murat. (De même son éloge.)
+
+»Le cinquième donne la principauté de Guastalla à la princesse Borghèse
+et à son époux. (Louanges en leur honneur.)
+
+»Le sixième transfère au maréchal Berthier la principauté de
+Neuchatel[7]. (Il est loué ainsi que les autres.) Cette preuve touchante
+de la bienveillance de l'empereur pour son compagnon d'armes, pour son
+coopérateur aussi intrépide qu'éclairé, ne peut manquer d'exciter la
+sensibilité de tous les bons coeurs, comme elle est un motif de joie
+pour tous les bons esprits.
+
+ [Note 7: Voici de quelle façon, familière et
+ désobligeante à la fois, l'empereur annonçait au maréchal
+ Berthier les nouvelles faveurs dont il le comblait: «La
+ Malmaison, 1er avril 1806. Je vous envoie _le Moniteur_; vous
+ verrez ce que j'ai fait pour vous. Je n'y mets qu'une
+ condition, c'est que vous vous mariiez, et c'est une
+ condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop
+ longtemps; elle est devenue ridicule; et j'ai droit d'espérer
+ que celui que j'ai nommé _mon compagnon d'armes_, que la
+ postérité mettra partout à côté de moi, ne restera pas plus
+ longtemps abandonné à une faiblesse sans exemple. Je veux
+ donc que vous vous mariiez; sans cela, je ne vous verrai
+ plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d'une race où
+ l'on vit quatre-vingts, et ces trente années sont celles où
+ les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires.» (P.
+ R.)]
+
+»Le septième érige dans les États de Parme et de Plaisance trois grands
+titres dont l'éclat sera soutenu par des affectations considérables, qui
+ont été faites dans ces contrées, d'après l'ordre de Sa Majesté.
+
+»Par l'effet de réserves semblables, contenues dans les décrets relatifs
+aux États de Venise, au royaume de Naples et à la principauté de
+Lucques, Sa Majesté a créé des récompenses dignes d'elle pour plusieurs
+de ses sujets qui ont rendu de grands services à la guerre, ou qui,
+dans des fonctions éminentes, ont concouru d'une manière distinguée au
+bien de l'État. Ces titres deviennent la propriété de ceux qui les
+auront reçus, et seront transmis de mâle en mâle à l'aîné de leurs
+descendants légitimes. Cette grande conception, qui donne à l'Europe la
+preuve du prix que Sa Majesté attache aux exploits des braves et à la
+fidélité de ceux qu'elle a employés dans les grandes affaires, offre
+aussi des avantages politiques. L'éclat habituel qui environne les
+hommes éminents en dignité leur donne sur le peuple une autorité de
+conseil et d'exemple, que le monarque quelquefois substitue
+avantageusement à l'autorité des fonctions publiques. Ces mêmes hommes
+sont, en même temps, les intercesseurs du peuple auprès du trône.»
+
+Il faut convenir qu'on avait fait bien du chemin, depuis l'époque,
+encore toute récente, où l'on datait les actes du gouvernement de l'an
+XIV de la république.
+
+«C'est donc sur ces bases que l'empereur veut asseoir le grand système
+politique dont la divine Providence lui a inspiré la pensée, et par là,
+elle ajoute sans cesse à ces sentiments, d'amour et d'admiration qui
+vous sont communs avec tous les Français.»
+
+Après ce discours, on donna lecture des différents décrets; en voici les
+articles les plus importants:
+
+Par celui qui réglait l'état civil de la maison impériale, les princes
+et princesses ne pouvaient se marier sans le consentement de l'empereur.
+Les enfants nés d'un mariage fait malgré lui, n'auraient aucun droit aux
+avantages attachés par les usages de certains pays aux mariages dits de
+la main gauche.
+
+Le divorce était interdit à la famille impériale; la séparation de
+corps, autorisée par l'empereur, était permise.
+
+Les tuteurs des enfants étaient nommés par lui.
+
+Les membres de la famille ne pouvaient adopter sans sa permission.
+
+L'archichancelier de l'Empire remplissait vis-à-vis de la famille
+impériale toutes les fonctions attribuées par les lois aux officiers de
+l'état civil.
+
+Il devait y avoir un secrétaire de l'état de la maison impériale,
+choisi dans le ministère ou le conseil d'État[8].
+
+ [Note 8: Ce fut le conseiller d'État Régnault de
+ Saint-Jean d'Angely.]
+
+Le cérémonial des mariages et des naissances était réglé.
+
+L'archichancelier devait recevoir le testament de l'empereur qu'il
+dicterait au secrétaire de l'état de la famille impériale, en présence
+de deux témoins. Ce testament serait déposé au Sénat.
+
+L'empereur réglait tout ce qui concernait l'éducation des princes et
+princesses de sa maison, nommant et révoquant ceux qui en seraient
+chargés. Tous les princes nés dans l'ordre de l'hérédité devaient être
+élevés ensemble dans un palais, éloigné au plus de vingt lieues de la
+résidence de l'empereur.
+
+L'éducation commençant à sept ans et finissant à seize, les enfants de
+ceux qui se sont distingués par leurs services pouvaient être admis par
+l'empereur à partager les avantages de cette éducation.
+
+Si un prince, dans l'ordre de l'hérédité, montait sur un trône étranger,
+il serait tenu, dès que ses enfants mâles auraient atteint l'âge de
+sept ans de les envoyer à la susdite maison.
+
+Les princes et princesses ne pouvaient sortir de France, ni s'éloigner
+d'un rayon de trente lieues, sans la permission de l'empereur.
+
+Si un membre de la maison impériale venait à se livrer à des
+déportements et à oublier sa dignité et ses devoirs, l'empereur pouvait
+lui infliger, pour une année au plus, les arrêts, l'éloignement de sa
+personne, l'exil. Il pouvait éloigner de sa famille les personnes qui
+lui paraissaient suspectes. Il pourrait, dans des cas graves, prononcer
+la peine de deux ans de réclusion dans une prison d'État, en présence du
+conseil de famille, présidé par lui, et de l'archichancelier; le
+secrétaire de l'état de la maison impériale tenant la plume.
+
+Les grands dignitaires et les ducs étaient assujettis aux dispositions
+de ces derniers articles.
+
+Après ce premier décret, venaient ceux qui suivent:
+
+«Nous avons érigé et érigeons en duchés, grands fiefs de notre empire,
+les provinces ci-après désignées:
+
+ La Dalmatie. Trévise.
+ L'Istrie. Feltre.
+ Le Frioul. Bassano.
+ Cadore. Vicence.
+ Bellune. Padoue.
+ Conegliano. Rovigo.
+
+«Nous nous réservons de donner l'investiture des dits fiefs, pour être
+transmis héréditairement aux descendants mâles. En cas d'extinction, les
+dits fiefs seront réversibles à notre couronne impériale.
+
+«Nous entendons que le quinzième du revenu que notre royaume d'Italie
+retire ou retirera desdites provinces, sera attaché aux dits fiefs, pour
+être possédé par ceux que nous en aurons investis; nous réservant pour
+la même destination la disposition de trente millions de domaines
+nationaux situés dans les dites provinces.
+
+«Des inscriptions sur le mont Napoléon[9] seront créées jusqu'à la
+concurrence de douze cent mille francs de rentes annuelles en faveur des
+généraux, officiers et soldats qui ont rendu des services à la patrie et
+à notre couronne, à condition expresse de ne pouvoir aliéner lesdites
+rentes, avant dix ans, sans notre autorisation.
+
+ [Note 9: Le mont Napoléon était une création de rentes
+ sur le royaume d'Italie.]
+
+«Jusqu'à ce que le royaume d'Italie ait une armée, nous lui en accordons
+une française qui sera entretenue par notre trésor impérial. À cet
+effet, notre trésor royal d'Italie versera chaque mois dans notre trésor
+impérial la somme de deux millions cinq cent mille francs, pendant le
+temps que notre armée séjournera en Italie, ce qui aura lieu pendant six
+ans. L'héritier présomptif d'Italie sera appelé le prince de Venise.
+
+«La tranquillité de l'Europe voulant que nous assurions le sort des
+peuples de Naples et de Sicile, tombés en notre pouvoir par le droit de
+conquête, et faisant partie du grand empire, nous déclarons roi de
+Naples et de Sicile, notre frère Joseph Napoléon, grand électeur de
+France. Cette couronne sera héréditaire dans sa descendance masculine; à
+son défaut, nous y appelons nos enfants mâles et légitimes, et à défaut
+de nos enfants, ceux de notre frère Louis-Napoléon[10]; nous réservant,
+si notre frère Joseph venait à mourir sans enfants mâles, le droit de
+désigner, pour succéder à ladite couronne, un prince de notre maison, ou
+même d'y appeler un enfant adoptif, selon que nous le jugerons
+convenable pour l'intérêt de nos peuples et du grand système que la
+divine Providence nous a destiné à fonder.
+
+ [Note 10: Bonaparte avait fait prendre le nom de Napoléon
+ à tous ses frères.]
+
+»Six grands fiefs sont institués dans ledit royaume avec le titre de
+duché et les mêmes prérogatives que les autres, pour être à perpétuité à
+notre nomination et à celle de nos successeurs.
+
+»Nous nous réservons sur le royaume de Naples un million de rente pour
+être distribué aux généraux, officiers et soldats de notre armée, aux
+mêmes conditions que celles affectées au mont Napoléon.
+
+»Le roi de Naples sera, à perpétuité, grand dignitaire de l'Empire, nous
+réservant le droit de créer la dignité de prince vice-grand électeur.
+
+»Nous entendons que la couronne de Naples que nous plaçons sur la tête
+du prince Joseph et de ses descendants, ne porte atteinte en aucune
+manière à leurs droits de succession au trône de France[11]. Mais il
+est également dans notre volonté que les couronnes de France, d'Italie,
+de Naples et de Sicile ne puissent jamais être réunies sur la même tête.
+
+»Les duchés de Clèves et de Berg sont donnés à notre beau-frère le
+prince Joachim, et à sa descendance mâle. À son défaut, ils passeront à
+notre frère Joseph, et, s'il n'a point d'enfants mâles, à notre frère
+Louis, ne pouvant jamais être réunis à la couronne de France. Le duc de
+Clèves et de Berg ne cessera point d'être grand amiral, et nous pourrons
+créer un vice-grand amiral.»
+
+Enfin la principauté de Guastalla fut donnée à la princesse Borghèse, le
+prince portant le titre de prince de Guastalla; et, s'ils n'avaient
+point d'enfants, l'empereur en pouvait disposer comme il lui plairait.
+
+Les mêmes conditions furent affectées à la principauté de Neuchatel[12].
+
+ [Note 11: Joseph Bonaparte avait tenu à l'insertion
+ positive de ce dernier article.]
+
+ [Note 12: Oudinot en prit possession à la tête de ses
+ grenadiers, et commença par y confisquer toutes les
+ marchandises anglaises.]
+
+La principauté de Lucques fut augmentée de quelques pays détachés du
+royaume d'Italie, et payait pour cela une redevance de 200 000 francs de
+rente[13], destinés encore aux récompenses accordées aux militaires.
+
+ [Note 13: Toutes ces rentes ou redevances faisaient
+ partie, avec les contributions levées pendant la guerre, de
+ ce qu'on appelait le domaine extraordinaire.]
+
+Une partie des biens nationaux situés dans les duchés de Parme et de
+Plaisance, fut réservée pour la même destination.
+
+J'ai cru pouvoir rapporter presque entièrement le texte de ces
+différents décrets, qui me paraît digne de remarque. Cet acte contribua
+à donner encore une idée de la prépondérance que Bonaparte voulait que
+l'empire français conservât sur les parties de l'Europe que ses
+victoires lui soumettaient peu à peu, et aussi de celle qu'il se
+réservait personnellement. On peut conclure de ces nouvelles
+déterminations, que l'inquiétude qu'elles durent exciter en Europe ne
+permit pas de croire que la paix dût être de longue durée. Enfin, on
+peut encore, après cette lecture, s'expliquer pourquoi l'Italie, qui a
+montré tant d'empressement à saisir l'indépendance que semblait lui
+faire espérer l'unité de gouvernement qu'on lui offrait, se vit bientôt
+déçue de son espérance par cet état secondaire dans lequel la tenait le
+lien qui la soumettait à l'empereur. Quelque soin que prît le prince
+Eugène, quelque douce et équitable que fût son administration, les
+Italiens ne tardèrent point à s'apercevoir que la conquête les avait
+rangés sous un maître qui usait pour lui seul des ressources
+qu'offraient leurs belles contrées. Ils entretenaient chez eux, et à
+leurs frais, une armée étrangère. On retirait le plus clair de leurs
+revenus pour enrichir des Français. Dans tout ce qu'on exigeait d'eux,
+on avait bien moins égard à leurs intérêts qu'à l'avantage du grand
+empire, avantage qui bientôt fut concentré dans le succès des projets
+ambitieux d'un seul homme qui, sans réserve, arracha à l'Italie tous les
+sacrifices qu'il n'eût pas tout à fait osé imposer à la France. Souvent
+le vice-roi réclama quelque adoucissement pour les Italiens, mais
+rarement il fut écouté. Cependant ils surent, pendant un temps, démêler
+le caractère particulier du prince Eugène, et le séparer des mesures
+rigoureuses qu'il était forcé d'exécuter; ils lui surent gré de ce qu'il
+tentait, et de ce qu'il souhaitait de faire, jusqu'à ce qu'à la fin, les
+ordres comme les besoins de Bonaparte devenant de plus en plus
+impérieux, ce peuple trop opprimé n'eut plus la force de demeurer
+équitable, et enveloppa tous les Français, le prince Eugène en tête,
+dans l'animadversion qu'il vouait à l'empereur.
+
+J'ai entendu le vice-roi lui-même, qui a fidèlement servi Bonaparte,
+sans avoir d'illusion sur son compte, dire à sa mère devant moi que
+l'empereur, jaloux de l'affection qu'il avait su s'acquérir, lui avait,
+exprès, imposé des mesures inutiles et oppressives, pour aliéner cette
+bonne disposition des Italiens, qu'il redoutait.
+
+La vice-reine contribua aussi à gagner d'abord les coeurs à son époux.
+Belle, très bonne, pieuse et bienfaisante, elle plaisait à tout ce qui
+l'approchait. Elle imposait à Bonaparte par un air fort digne et assez
+froid. Il n'aimait pas à l'entendre louer. Elle a passé bien peu de
+temps à Paris.
+
+Un assez grand nombre d'articles de ces décrets sont plus tard demeurés
+sans exécution. D'autres circonstances ont amené d'autres volontés; des
+passions nouvelles ont enfanté des fantaisies; des défiances subites ont
+changé quelques déterminations. Le gouvernement de Bonaparte sur bien
+des points ressemblait à ce palais du Corps législatif où se tient
+aujourd'hui la Chambre des députés: Sans rien déranger de l'ancien
+bâtiment, on s'est contenté, pour le rendre plus imposant, d'y adosser
+une façade qui, en effet, vue du côté de l'eau, a quelque grandeur;
+mais, en tournant alentour, on ne trouve plus derrière rien qui se
+rapporte au plan de ce seul côté. De même, en système politique,
+législatif, ou d'administration, bien souvent Bonaparte n'a élevé que
+des façades.
+
+À la suite de toutes ces communications, le Sénat ne manqua point de
+voter des remerciements à l'empereur, et des députations furent envoyées
+à la nouvelle reine de Naples qui les reçut avec sa simplicité
+accoutumée, et aux deux princesses. Murat était déjà parti pour prendre
+possession de son duché. Les journaux ne manquèrent pas de nous dire
+qu'il y avait été reçu avec acclamations. De même, les journaux
+rendaient un compte pareil de la joie des Napolitains; mais les lettres
+particulières mandaient qu'on était obligé de continuer la guerre, et
+que la Calabre offrirait une longue résistance. Joseph a toujours eu de
+la douceur dans le caractère et nulle part il ne s'est fait haïr
+personnellement; mais il manque d'habileté, et partout on l'a toujours
+vu au-dessous de la situation dans laquelle on le plaçait. À la vérité,
+le métier des rois créés par Bonaparte a toujours été assez difficile.
+
+Après avoir réglé ces grands intérêts, l'empereur passa à des
+occupations d'un genre plus gai. Le 7 avril, on fit aux Tuileries les
+fiançailles du jeune ménage dont j'ai parlé dans le chapitre précédent.
+Cette cérémonie eut lieu le soir dans la galerie de Diane; la cour était
+nombreuse et brillante; la nouvelle mariée, vêtue d'une robe brodée
+d'argent et garnie de roses. Ses témoins furent: MM. de Talleyrand, de
+Champagny et de Ségur; ceux du prince: le prince héréditaire de Bavière,
+le grand chambellan de l'électeur de Bade, et le baron de Dalberg,
+ministre plénipotentiaire de Bade[14].
+
+ [Note 14: Il est neveu du prince primat archichancelier
+ de l'empire germanique.]
+
+Le lendemain soir, on fit le mariage en grande cérémonie; les Tuileries
+furent illuminées. On tira un feu d'artifice sur la place Louis XV,
+appelée alors place de la Concorde.
+
+La cour semblait avoir, malgré son luxe ordinaire, réservé pour ce jour
+une pompe toute particulière. L'impératrice, vêtue d'une robe
+entièrement brodée de plusieurs ors, avait sur sa tête, outre sa
+couronne impériale, pour un million de perles; la princesse Borghèse,
+tous les diamants de la maison Borghèse joints aux siens, qui étaient
+sans prix. Madame Murat était parée de mille rubis; madame Louis, toute
+couverte de turquoises enrichies de diamants; la nouvelle reine de
+Naples bien maigre, bien chétive, mais presque courbée sous le poids de
+pierres précieuses. Je me souviens que, pour ma part, et je n'avais pas
+coutume de me montrer une des plus brillantes de la cour, je portais un
+habit de cour que j'avais fait faire pour cette cérémonie[15]. Il était
+de crêpe rose, tout pailleté d'argent et garni entièrement d'une
+guirlande de jasmins. J'avais couronné ma tête de jasmins mêlés avec des
+épis de diamants. Mon écrin se montait à la valeur de quarante à
+cinquante mille francs, et se trouvait fort au-dessous de ceux d'une
+grande partie de nos dames[16].
+
+ [Note 15: Il m'avait coûté soixante louis.]
+
+ [Note 16: Madame Duroc a eu pour plus de cent mille écus
+ de diamants, mesdames Maret et Savary, pour cinquante et
+ peut-être davantage, la maréchale Ney, cent mille francs,
+ etc.]
+
+La princesse Stéphanie avait reçu de son époux, et plus encore de
+l'empereur, des présents magnifiques. Elle portait sur sa tête un
+bandeau de diamants, surmonté de fleurs d'oranger. Son habit était de
+tulle blanc, étoilé d'argent, et garni aussi de fleurs d'oranger. Elle
+fut à l'autel de fort bonne grâce, y fit ses révérences de manière à
+charmer l'empereur et tout le monde. Son père, mêlé à la foule des
+sénateurs, laissait échapper des larmes. Il me parut, tout le temps que
+dura cette cérémonie, dans une bien étrange position; ses émotions
+devaient être assez compliquées. On lui conféra l'ordre de Bade.
+
+Ce fut le cardinal légat, Caprara, qui fit le mariage. Après la
+cérémonie, on remonta de la chapelle dans les grands appartements, comme
+on en était descendu; c'est-à-dire les princes et princesses ouvrant la
+marche, l'impératrice suivie de toutes ses dames, le prince de Bade
+marchant à ses côtés, et l'empereur donnant la main à la mariée. Il
+portait son costume de grande cérémonie; j'ai déjà dit qu'il lui allait
+bien. Rien ne manquait à la pompe de cette marche qu'un peu plus de
+lenteur. Bonaparte voulait toujours marcher vite, ce qui nous pressait
+un peu plus qu'il n'eût fallu.
+
+Des pages portaient les manteaux des princesses, des reines et de
+l'impératrice. Quant à nous, il nous fallait toujours renoncer à
+déployer les nôtres, ce qui aurait fort embelli notre costume. Nous
+étions obligées de les porter sur un bras, parce que leur extrême
+longueur eût beaucoup trop retardé la marche précipitée de l'empereur.
+C'était un usage trop habituel et qui manquait de dignité dans les
+cérémonies, que d'entendre les chambellans qui le précédaient, en
+marchant sur nos talons, répéter à demi-voix et sans interruption ces
+paroles: «Allons, allons, mesdames, avancez donc.» La comtesse d'Arberg,
+qui avait été à la cour de l'archiduchesse des Pays-Bas, et qui était
+accoutumée à l'étiquette allemande, prenait toujours ce brusque
+avertissement avec un chagrin qui nous faisait rire, nous qui nous y
+étions accoutumées. Elle disait assez plaisamment qu'on devrait nous
+appeler _les postillons_ du palais, et qu'il eût mieux valu nous revêtir
+d'une jupe courte que de ce long manteau devenu inutile. Une autre
+personne que cette coutume impatientait beaucoup, c'était M. de
+Talleyrand, qui devait, en qualité de grand chambellan, précéder
+toujours l'empereur, et qui, vu la faiblesse de ses jambes, avait peine
+à marcher, même lentement; les aides de camp s'amusaient assez de son
+embarras.
+
+Quant à l'impératrice, c'était un des articles sur lesquels elle ne
+cédait point à la volonté de son époux. Comme elle marchait de fort
+bonne grâce, et qu'elle ne voulait perdre aucun de ses avantages, rien
+ne pouvait la hâter, et c'était derrière elle que commençait la presse.
+
+Je me rappelle qu'au moment de partir pour la chapelle, l'empereur, très
+peu habitué à donner la main à une femme, éprouva un petit embarras, ne
+sachant si c'était la droite ou la gauche qu'il devait offrir à la jeune
+princesse; ce fut elle qui fut obligée de se déterminer.
+
+On tint ce jour-là grand cercle dans les appartements; il y eut un
+concert et un ballet suivis d'un souper, le tout tel que je l'ai déjà
+décrit. La reine de Naples ayant dû passer après l'impératrice,
+Bonaparte mit sa fille adoptive à sa droite, avant sa mère. Madame Murat
+eut encore ce soir-là le très grand chagrin de ne passer aux portes
+qu'après la jeune princesse de Bade.
+
+Le lendemain, la cour partit pour la Malmaison, et, peu de jours après,
+se fixa à Saint-Cloud, où se passa tout ce que j'ai raconté plus haut.
+On revint à Paris le 20, pour assister à une fête magnifique, donnée en
+réjouissance du mariage.
+
+L'empereur, voulant faire voir sa cour à la ville de Paris, permit qu'on
+invitât un nombre considérable de femmes et d'hommes pris dans toutes
+les classes. Les appartements étaient remplis d'une foule énorme[17]. On
+fit deux quadrilles; l'un, conduit par madame Louis Bonaparte, exécuta
+des pas de danse dans la salle des Maréchaux; je faisais partie de
+celui-là. Seize dames vêtues de blanc, couronnées de fleurs de couleurs
+différentes, quatre par quatre, les robes garnies en fleurs, et des épis
+en diamants sur la tête, dansèrent avec seize hommes, portant l'habit,
+fermé par devant, en satin blanc, et des écharpes assorties aux couleurs
+des fleurs de leur dame. Quand nous eûmes fini notre ballet, l'empereur
+et sa famille passèrent dans la galerie de Diane, où madame Murat
+conduisait un autre quadrille de femmes et d'hommes vêtus à l'espagnole,
+avec des toques et des plumes. Ensuite, on permit à tout le monde de
+danser; la cour et la ville se mêlèrent. On distribua un nombre infini
+de glaces et de rafraîchissements. L'empereur repartit pour Saint-Cloud,
+après être demeuré une heure, et avoir parlé à beaucoup de monde;
+c'est-à-dire demandé à chacun, ou chacune, son nom. On dansa, après son
+départ, jusqu'au lendemain matin.
+
+ [Note 17: Il y avait à ce bal deux mille cinq cents
+ personnes. Le souper fut servi dans la salle du conseil
+ d'État.]
+
+Peut-être me suis-je trop arrêtée sur ces détails, mais il me semble
+qu'ils me reposent des graves récits que j'ai à faire, dont ma plume
+féminine est quelquefois un peu fatiguée.
+
+Tout en faisant et défaisant des rois, selon l'expression de M. de
+Fontanes[18], en mariant sa fille adoptive et se livrant aux
+distractions dont j'ai parlé, l'empereur, très assidu au conseil d'État,
+y pressait le travail et envoyait journellement au Corps législatif un
+nombre infini de lois. Le conseiller d'État Treilhard y porta le code de
+procédure terminé cette année; on détermina nombre de règlements
+relatifs au commerce, et la session se termina par un budget qui laissa
+une grande idée de la situation florissante de nos finances. On ne
+demandait pas un sol de plus à la nation, on montrait une quantité de
+travaux faits et à faire, une armée formidable bien entendue, et
+seulement une dette fixe de quarante-huit millions; des pensions pour
+trente-cinq, et cela opposé à huit cents millions de revenu.
+
+ [Note 18: Discours du président du Corps législatif de
+ cette année.]
+
+Cependant, tout augmentait le ressentiment de l'empereur contre le
+gouvernement anglais. Le ministère qui, en changeant d'individus,
+n'avait point changé d'intentions à notre égard, déclara la guerre au
+roi de Prusse, pour le punir de la neutralité qu'il avait gardée pendant
+la dernière guerre, et de la possession du Hanovre qu'il venait de
+prendre.
+
+Un long article de politique européenne fut, tout à coup, inséré dans
+_le Moniteur_. L'auteur de cet article cherchait à démontrer que
+l'Angleterre, par cette rupture, hâterait le système qui devait tendre à
+lui fermer les ports du Nord, tandis que ceux du Midi lui étaient déjà
+interdits, et qu'elle allait resserrer les liens de la France avec le
+continent. De là, on s'étendait sur la situation de la Hollande. Le
+grand pensionnaire Schimmelpenninck, disait-on, est devenu aveugle. Que
+vont faire les Hollandais? On sait que l'empereur n'avait donné aucune
+attache directe aux derniers changements faits à l'organisation de ce
+pays, et qu'il dit, à cette occasion, «que la prospérité et la liberté
+des nations ne pouvaient être garanties que par deux systèmes de
+gouvernement, celui d'une monarchie constitutionnelle, ou la république
+constituée selon la théorie de la liberté. En Hollande, le grand
+pensionnaire a une forte influence sur le choix des représentants du
+Corps législatif, c'est un vice fondamental dans la constitution.
+Cependant il n'appartient pas à toutes les nations de pouvoir, sans
+danger, laisser au public le choix de ses représentants, et, lorsqu'on
+peut craindre les effets de l'assemblée du peuple en comices, alors on a
+recours aux principes d'une bonne et sage monarchie. C'est peut-être ce
+qui arrivera aux Hollandais. C'est à eux à connaître leur situation, et
+à choisir entre les deux systèmes celui qui est le plus propre à asseoir
+sur de solides bases la prospérité et la liberté publiques.» Ces paroles
+annonçaient assez ce qu'on préparait pour la Hollande. Ensuite, on nous
+exposait les avantages que l'occupation des duchés de Clèves et de Berg
+par un Français procurerait à la France, nos relations avec la Hollande,
+devenant par là plus commodes, et tous les pays qui se trouvent sur la
+rive droite du Rhin, étant occupés par quelque allié de la famille
+impériale.
+
+Le prince de Neuchatel allait fermer le commerce de la Suisse aux
+Anglais[19].
+
+ [Note 19: La ville de Bâle, effrayée des menaces du
+ gouvernement français, rompit tout commerce avec les Anglais.
+ La reine d'Étrurie, mal assurée dans ses États, en fit
+ autant.]
+
+L'empereur d'Autriche était représenté comme occupé à panser ses plaies,
+et déterminé à une longue paix. Les Russes, agités encore par la
+politique anglaise, avaient eu un nouveau démêlé dans la Dalmatie, ne
+voulant point abandonner le pays situé près des bouches du Cattaro
+qu'ils occupaient; mais la présence de la grande armée, dont on avait
+suspendu le retour, les contraignait de remplir enfin les conditions du
+dernier traité.
+
+Le pape éloignait de Rome tous les intrigants suspects, Anglais, Russes
+et Sardes, dont la présence inquiétait le gouvernement français.
+
+Le royaume de Naples était presque entièrement soumis; la Sicile,
+défendue par un petit nombre d'Anglais seulement; la France, intimement
+liée avec la Porte; le gouvernement turc, moins vendu et moins ignorant
+qu'on ne le croyait, reconnaissait que la présence des Français en
+Dalmatie pouvait lui être très utile, en préservant la Turquie des
+entreprises des Russes; enfin notre armée se trouvait plus considérable
+que jamais, et devait pouvoir résister aux tentatives d'une quatrième
+coalition, dont, après tout, l'Europe n'était point tentée.
+
+Ce tableau de notre situation, à l'égard de l'Europe, ne pouvait guère
+rassurer que ceux qui prenaient au pied de la lettre les paroles si bien
+arrangées qui sortaient ainsi du cabinet d'en haut. Il était assez
+facile de démêler, pour qui conservait quelque défiance, que les peuples
+n'étaient pas aussi soumis que nous voulions le faire croire; que nous
+commencions à exiger d'eux le sacrifice de leurs intérêts à notre
+politique; que l'Angleterre, aigrie par son mauvais succès, n'en était
+que plus acharnée à nous susciter de nouveaux ennemis; que le roi de
+Prusse nous vendait son alliance, et que la Russie nous menaçait encore.
+On ne se fiait plus aux intentions pacifiques que l'empereur étalait
+partout dans ses discours. Mais il y avait dans ses plans quelque chose
+de si imposant, son habileté militaire était si bien constatée, il
+donnait une telle grandeur à la France, que, dupe de sa propre gloire,
+celle-ci n'osait tenter de ne pas s'en montrer complice, et, forcée de
+se soumettre, elle consentait encore à se laisser séduire. D'ailleurs,
+la prospérité intérieure semblait encore accrue, aucun impôt n'était
+augmenté; tout paraissait concourir à nous étourdir, et chacun, agité
+par le mouvement que Bonaparte avait si bien su donner à tous, ne
+pouvait trouver le temps ni la volonté d'avoir une pensée suivie. «Le
+luxe et la gloire, disait l'empereur, n'ont jamais manqué d'enivrer les
+Français.»
+
+Peu après, on nous annonça qu'un grand conseil avait été tenu à la Haye
+par les représentants du peuple batave, et qu'il y avait été traité des
+affaires de la plus haute importance; et on commença à laisser courir le
+bruit de la fondation d'une nouvelle monarchie hollandaise.
+
+Pendant ce temps, les journaux anglais étaient pleins de réflexions sur
+les progrès que faisait en Europe le pouvoir impérial. «Si Bonaparte, y
+disait-on, accomplit son système d'empire fédératif, la France deviendra
+l'arbitre de presque tout le continent.» Il adoptait avec joie cette
+prédiction, et tendait incessamment à la réaliser.
+
+M. de Talleyrand, alors dans un grand crédit, se servait de son
+importance en Europe pour gagner avec soin les ministres étrangers. Il
+demandait et obtenait des souverains précisément les ambassadeurs qu'il
+savait pouvoir soumettre à son influence. Il obtint, par exemple, de la
+Prusse, le marquis de Lucchesini[20] qui s'attacha depuis, aux dépens
+de son maître, aux intérêts de la France. C'était un homme d'esprit et
+passablement intrigant. Né à Lucques, le goût des voyages l'ayant
+conduit dans sa jeunesse à Berlin, il y fut accueilli par le grand
+Frédéric, qui, goûtant sa conversation et ses principes philosophiques,
+le garda près de lui, l'attacha à sa cour, et commença sa fortune.
+Chargé, depuis, des affaires de Prusse, il devint un personnage
+important, il eut le bonheur et l'adresse de conserver un long crédit.
+Il épousa une Prussienne. L'un et l'autre étant venus en France, se
+dévouèrent à M. de Talleyrand, qui les employa à ses fins. Le roi de
+Prusse ne s'aperçut que bien tard que son ambassadeur entrait dans les
+complots qui se faisaient contre lui, et ne le disgracia que quelques
+années après. Alors le marquis se retira en Italie, et, placé près de la
+souveraine de Lucques devenue grande-duchesse de Toscane, il trouva là
+encore un champ ouvert à son ambition, par le crédit qu'il prit sur
+elle. Les événements de 1814 ont entraîné sa chute, à la suite de celle
+de sa maîtresse. La marquise de Lucchesini, avec assez de penchant à la
+coquetterie, s'est montrée à Paris l'une des plus obséquieuses compagnes
+de madame de Talleyrand.
+
+ [Note 20: On pourrait croire, d'après ce passage, que
+ Lucchesini ne fut ministre à Paris que depuis cette époque.
+ Il l'était déjà du temps de la paix d'Amiens. Mais il n'avait
+ pas toujours soutenu les intérêts de la France, et, quoique
+ en relation personnelle avec M. de Talleyrand, il appartenait
+ plutôt au parti anglais, comme cela est dit un peu plus loin,
+ chap. XXI, et il excitait par ses rapports l'inquiétude
+ hostile de la Prusse contre nous. (P. R.)]
+
+Le 5 juin, l'empereur reçut un ambassadeur extraordinaire de la Porte
+qui venait lui apporter des paroles de félicitations et d'amitié du
+sultan. Ce message fut accompagné de présents magnifiques, de diamants,
+d'un collier de perles de la valeur de quatre-vingt mille francs, de
+parfums, d'un nombre infini de châles, et de chevaux arabes,
+caparaçonnés de harnais enrichis de pierres précieuses. L'empereur donna
+à sa femme le collier; les diamants furent distribués entre les dames du
+palais, ainsi que les châles. On en donna aux femmes des ministres, à
+celles des maréchaux, à quelques autres encore. L'impératrice se réserva
+les plus beaux, et il en resta encore assez pour être employés plus tard
+à l'ameublement d'un boudoir de Compiègne, que l'impératrice Joséphine
+fit arranger avec un soin particulier, et qui n'a servi qu'à
+l'impératrice Marie-Louise.
+
+Le même jour, les envoyés de la Hollande vinrent déclarer qu'après une
+mûre délibération, on avait reconnu à la Haye qu'une monarchie
+constitutionnelle était le seul gouvernement qui pût convenir désormais,
+parce qu'une telle monarchie se trouvait en harmonie avec les principes
+répandus en Europe, et que, pour la consolider, ils demandaient que
+Louis-Napoléon, frère de l'empereur, fût appelé à la fonder.
+
+Bonaparte répondit qu'en effet cette monarchie serait utile au système
+général de l'Europe, qu'en détruisant ses propres inquiétudes, elle lui
+permettrait de livrer aux Hollandais des places importantes que,
+jusque-là, il avait cru devoir garder; et, se tournant vers son frère,
+il lui recommanda les peuples qu'il lui confiait. Cette scène fut fort
+bien jouée. Louis répondit convenablement. L'audience finie, comme au
+temps de Louis XIV, lors de l'acceptation de la succession d'Espagne, on
+ouvrit les battants des portes, et on annonça à la cour assemblée le
+nouveau roi de Hollande.
+
+Aussitôt, l'archichancelier porta au Sénat, selon la coutume, le nouveau
+message impérial avec le discours d'usage.
+
+L'empereur garantissait à son frère l'intégrité de ses États; sa
+descendance devait lui succéder, mais la couronne de France et celle de
+Hollande ne pouvaient jamais être réunies sur la même tête. En cas de
+minorité, la régence appartenait à la reine, et, à son défaut,
+l'empereur des Français, en sa qualité de chef perpétuel de la famille
+impériale, devait nommer le régent, qu'il choisirait parmi les princes
+de la famille royale ou parmi les nationaux.
+
+Le roi de Hollande demeurait connétable de l'Empire. Un vice-connétable
+serait créé, s'il plaisait à l'empereur.
+
+Ce message annonçait encore au Sénat que Son Altesse Sérénissime
+l'archichancelier de l'empire germanique avait demandé au pape que le
+cardinal Fesch fût désigné comme son coadjuteur et successeur; que Sa
+Sainteté avait donné avis de cette demande à l'empereur, qui
+l'approuvait.
+
+«Enfin, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo, étant un sujet de
+litige entre les cours de Naples et de Rome, pour terminer ces
+difficultés, nous réservant d'indemniser ces cours, nous les érigeons,
+disait le décret, en duchés et fiefs immédiats de l'Empire, et nous les
+donnons à notre grand chambellan Talleyrand, et à notre cousin le
+maréchal Bernadotte, pour les récompenser des services qu'ils ont
+rendus à la patrie. Ils en porteront le titre, prêteront serment en nos
+mains de nous servir comme fidèles et loyaux sujets, et, si leur
+descendance vient à manquer, nous nous réservons le droit de disposer de
+ces principautés.» Bonaparte n'avait pas grand penchant pour le maréchal
+Bernadotte; il est à croire qu'il se crut obligé de l'élever, parce
+qu'il avait épousé la soeur de la femme de son frère Joseph, et qu'il
+lui parut convenable que la soeur d'une reine fût, au moins, princesse.
+
+Il est, je crois, superflu de dire que le Sénat approuva ces nouvelles
+déterminations.
+
+Le lendemain de cette cérémonie, qui mettait dans la famille de
+Bonaparte un nouveau roi, nous étions à déjeuner avec l'impératrice,
+lorsque son époux, entrant tout à coup d'un air fort joyeux, et tenant
+le petit Napoléon par la main, s'adressa à nous toutes de cette manière:
+«Mesdames, voici un petit garçon qui vient vous répéter une fable de la
+Fontaine que je lui ai fait apprendre ce matin, et vous allez voir comme
+il la dit bien.» En effet, l'enfant commença à débiter la fable des
+_Grenouilles qui demandent un roi_, et l'empereur riait aux éclats à
+chacune des applications qu'il y découvrait. Il s'était placé derrière
+le fauteuil de madame Louis, assise à table en face de sa mère, et il
+lui tirait les oreilles en répétant souvent: «Qu'est-ce que vous dites
+de cela, Hortense?» On ne répondait pas grand'chose. Je souriais, tout
+en achevant mon déjeuner, et l'empereur, tout à fait de bonne humeur, me
+dit, en riant toujours: «Je vois que madame de Rémusat trouve que je
+donne à Napoléon une bonne éducation.»
+
+Cet avènement de Louis fit découvrir à son frère le déplorable état de
+son intérieur conjugal. Madame Louis ne se vit pas monter au trône sans
+verser beaucoup de larmes. Les inconvénients du climat qu'elle allait
+chercher, et qui devaient encore altérer sa misérable santé, la peur que
+lui inspirait le tête-à-tête de son sévère époux, l'éloignement qu'il
+lui témoignait de plus en plus et qui n'ôtait rien à sa jalousie, en la
+privant de toute excuse, tout cela la détermina à s'ouvrir tout à fait à
+l'empereur. Elle lui confia ses chagrins, pour le préparer aux peines
+qui, sans doute, l'attendaient. Elle lui demanda protection pour
+l'avenir, et lui fit promettre de ne jamais la juger sans l'entendre.
+Elle alla jusqu'à lui dire que, pénétrée d'avance des persécutions
+qu'elle allait encore éprouver dans l'isolement où elle serait, son
+parti était pris, lorsqu'elle croirait avoir assez souffert, de se
+retirer du monde et de vivre dans un couvent, en abdiquant une couronne
+dont elle prévoyait toutes les épines.
+
+L'empereur lui demanda du courage et de la patience; il lui promit de la
+soutenir; il l'engagea à le prévenir, avant de tenter le moindre éclat.
+Je puis attester que j'ai vu cette malheureuse femme se préparer à
+monter sur le trône comme une victime qui se dévoue à un sacrifice de
+plus.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+(1806.)
+
+
+Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la
+France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération
+germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est
+déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du
+Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.
+
+
+Au mois de juin de cette année, je partis pour les eaux de Cauterets, et
+je demeurai absente trois mois. Ma santé était alors dans un état
+déplorable. J'avais besoin de la soigner et de me reposer du monde de la
+cour, et d'une foule d'émotions journalières qui me fatiguaient et l'âme
+et le corps. Ma famille, c'est-à-dire mon mari, ma mère et mes enfants,
+s'établirent à Auteuil, d'où M. de Rémusat pouvait facilement et
+fréquemment paraître à Saint-Cloud, et leur été y fut doux et paisible.
+Notre cour était alors solitaire; les deux souverains hollandais étaient
+partis, la famille Bonaparte s'établissait au dehors; la belle saison
+donnait de la liberté à beaucoup de monde. L'empereur, préoccupé des
+orages qui grossissaient en Europe, se livrait à un travail suivi; sa
+femme employait son loisir à embellir sa terre de la Malmaison.
+
+_Le Moniteur_ n'offrait guère que le récit des entrées triomphales dans
+leurs États des princes créés par Bonaparte. À Naples, à Berg, à Bade,
+en Hollande, l'enthousiasme, disait-on, était extrême, et partout on
+voyait les peuples charmés des présents qu'on leur avait faits. Souvent
+on nous donnait le discours des nouveaux princes ou rois, et tous
+adressaient à leurs sujets des éloges pompeux du grand homme dont ils
+étaient les mandataires. Il est certain que Louis Bonaparte réussit,
+d'abord, auprès des Hollandais. Sa femme partagea son succès, et elle se
+montra tellement douce et affable, que bientôt, je l'ai su par des
+Français qui les accompagnèrent, son bizarre époux fut jaloux des
+sentiments qu'on lui témoignait. L'une des prétentions habituelles du
+caractère de Louis était que toutes choses autour de lui ressortissent
+de lui seul. De même que son frère, il craignait jusqu'à la moindre
+indépendance. Après avoir exigé que la nouvelle reine tînt une cour
+brillante, tout à coup il changea ce qu'il avait d'abord prescrit, et il
+la réduisit, peu à peu, à une vie très solitaire qui la sépara des
+peuples sur lesquels elle aussi était appelée à régner. Si j'en crois
+les récits qui m'ont été faits par des personnes qui n'avaient aucune
+raison pour les inventer, il reprit, par suite du faux calcul de sa
+jalouse défiance, l'usage d'un espionnage inquiet dont la reine fut sans
+cesse le triste objet. Cette jeune femme, toujours malade et
+profondément mélancolique, s'aperçut que son époux ne voulait point
+qu'elle partageât avec lui les sentiments qu'il désirait inspirer aux
+Hollandais. Devenue, par ses chagrins continuels, indifférente à tout
+succès, elle s'isolait au fond de son palais, où elle vivait à peu près
+prisonnière, se livrant aux arts qu'elle aimait, et jouissant avec
+passion de la tendresse extrême qu'elle avait pour son fils aîné. Cet
+enfant, fort avancé pour son âge, aimait beaucoup sa mère, et son père
+s'en montrait fort jaloux. Tantôt celui-ci s'efforçait d'obtenir la
+préférence par des complaisances poussées à l'excès, tantôt il
+l'effrayait par des scènes violentes, et l'enfant préférait de beaucoup
+celle près de qui il trouvait du repos et une sorte d'égalité
+d'habitudes qui ne l'effarouchaient point. Des complaisants gagés, sorte
+d'hommes qu'on voit naître partout dans les cours, furent chargés de
+surveiller la reine, et de rendre compte de ce qui se passait autour
+d'elle. Les lettres qu'elle écrivait furent ouvertes, dans la crainte
+qu'elle n'écrivît quelque chose sur ce qui se passait dans les États de
+son mari. Elle m'a assuré qu'elle avait, plus d'une fois, trouvé son
+secrétaire ouvert, ses papiers dérangés, et qu'elle aurait pu
+surprendre, si elle l'avait voulu, les agents de la défiance du roi
+exécutant les recherches qu'il avait ordonnées. Bientôt on s'aperçut
+que, dans cette cour, on se compromettrait en paraissant compter la
+reine pour quelque chose, et elle fut aussitôt délaissée. Un malheureux
+qui se serait adressé à elle pour obtenir une grâce, fût devenu suspect;
+un ministre qui l'eût entretenue de la moindre affaire, eût déplu. Le
+climat brumeux de la Hollande augmentait ses maux; elle tomba dans un
+dépérissement visible pour tous, et dont le roi ne voulut pas d'abord
+s'apercevoir. Elle me disait, une fois, que la vie qu'elle menait alors
+lui était si pénible, lui apparaissait si dénuée d'espérances, que
+souvent, lorsqu'elle habitait l'une de ses maisons de campagne qui
+n'était point éloignée de la mer, et qu'elle considérait devant elle cet
+Océan sur lequel les bâtiments anglais régnaient en maîtres, et venaient
+bloquer les ports, elle souhaitait ardemment que quelque hasard en
+amenât un sur la rive, et qu'on tentât une descente partielle dans
+laquelle elle aurait été enlevée prisonnière. Enfin les médecins
+déclarèrent qu'elle avait besoin des eaux d'Aix-la-Chapelle, et le roi,
+assez malade aussi, se détermina à aller les prendre avec elle.
+
+Dès cette époque, la Hollande commençait à souffrir beaucoup du système
+prohibitif auquel l'empereur soumettait tout ce qui dépendait de son
+empire. Louis Bonaparte, on lui doit cette justice, prit assez
+promptement les intérêts des peuples qui lui avaient été confiés, et
+résista, tant qu'il put, aux mesures tyranniques que la politique
+impériale lui imposait. L'empereur lui en fit des reproches qu'il reçut
+avec fermeté, et il lutta de manière à s'attacher les Hollandais. C'est
+une justice qu'ils lui ont rendue.
+
+La Suisse fut soumise aussi à l'obligation de rompre tout commerce avec
+l'Angleterre, et la saisie des marchandises anglaises commença à
+s'exécuter partout avec rigueur. Ces mesures fortifiaient à Londres le
+parti qui voulait que, à quelque prix que ce fût, on tentât de susciter
+à la France de nouvelles guerres en Europe. Mais M. Fox, qui était alors
+premier ministre, semblait pencher vers la paix, et ne point rejeter
+toute tentative de négociations. Pendant cet été, il tomba malade de la
+maladie dont il est mort, et sa prépondérance s'affaiblit. Les Russes se
+disputaient encore le terrain avec nos troupes dans quelques parties de
+la Dalmatie. La grande armée ne rentrait point en France, les fêtes
+qu'on annonçait se retardaient toujours. Le roi de Prusse semblait
+enclin à demeurer en repos, mais sa belle et jeune épouse, le prince
+Louis de Prusse, une partie de la cour, s'efforçaient de lui inspirer le
+désir de la guerre; on lui montrait pour l'avenir la délivrance de la
+Pologne, l'agrandissement de la Saxe, le danger de la confédération du
+Rhin qui se formait; et, il faut en convenir, la conduite de l'empereur
+justifiait toutes les inquiétudes européennes. La politique anglaise
+reprenait peu à peu son influence sur l'empereur de Russie. M. de
+Woronzoff avait été envoyé à Londres, et il entra tellement dans les
+séductions qu'on employa à son égard, que, tout à coup, le continent fut
+ébranlé de nouveau. L'empereur de Russie avait envoyé M. d'Oubril à
+Paris pour y traiter de la paix avec nous. Un traité de paix fut en
+effet signé entre lui et M. de Talleyrand, le 20 juillet; mais on va
+voir tout à l'heure que ce traité ne fut point ratifié à Pétersbourg.
+
+À peu près dans ce temps, le général Junot fut nommé gouverneur de
+Paris.
+
+Le calme le plus profond régnait en France. De moment en moment, les
+volontés de l'empereur trouvaient moins d'opposition. Une administration
+pareille, ferme, sévère, et assez équitable, du moins en ce point
+qu'elle était égale pour tous, régularisait l'exercice du pouvoir et
+aussi la manière de le supporter. La conscription s'exécutait avec
+rigueur, mais le peuple n'en murmurait encore que faiblement; les
+Français n'avaient pas épuisé la gloire comme ils l'ont fait depuis, et,
+d'ailleurs, les avancements brillants de l'état militaire séduisaient la
+jeunesse qui, partout, se déclarait pour Bonaparte. Dans les familles
+nobles même, qui se faisaient un devoir, ou un état, de l'opposition,
+les enfants commençaient à faiblir devant les opinions de leurs pères,
+qui peut-être n'étaient point fâchés, en secret, de revenir un peu sur
+leurs pas, sous prétexte de condescendance paternelle. D'ailleurs, on ne
+négligeait aucune occasion de signaler la conduite qui devait indiquer
+que la nation était ramenée à l'ordre naturel. La fête du 15 août étant
+devenue celle de saint Napoléon, le ministre de l'intérieur écrivit une
+circulaire à tous les préfets, pour les engager à ne rien épargner dans
+la célébration de la fête, de ce qui consacrerait, en même temps, et le
+souvenir impérial et l'époque du rétablissement de la religion. «Nulle
+fête, disait cette lettre, ne peut inspirer un sentiment plus profond
+que celle dans laquelle un grand peuple, dans l'orgueil de sa victoire,
+dans la conscience de son bonheur, célèbre le jour où naquit le
+souverain à qui il doit sa félicité et sa gloire.»
+
+Il faut le dire sans cesse, et ne point l'oublier pour l'expérience des
+nations à venir, et des hommes appelés par leur rang, ou leur
+supériorité, à régner, les uns et les autres, c'est-à-dire les peuples
+et les rois, ont un grand tort, quand ils se laissent tromper sous les
+apparences d'un repos donné et accepté, après les grands orages des
+révolutions. Si ce repos n'a pas fondé un ordre de choses tel que les
+besoins nationaux l'indiquaient, alors, nul doute que ce repos ne soit
+qu'un répit imposé par des circonstances plus ou moins impérieuses,
+répit dont un homme habile s'emparera facilement, mais dont il ne tirera
+un utile parti que s'il cherche à régulariser avec prudence la marche,
+jusqu'alors inconsidérée, de ceux qui se confient à lui. Loin de là,
+Bonaparte, fort et volontaire, ouvrit une grande parenthèse à la
+révolution française. Il a toujours eu le sentiment que cette parenthèse
+se fermerait à sa mort, qu'il regardait comme le seul terme possible de
+sa fortune. Il se saisit des Français, quand ils s'étaient égarés sur
+toutes les routes, et lorsqu'ils se décourageaient de l'espoir d'arriver
+au but auquel ils ne laissaient pas d'aspirer encore; leur énergie,
+devenue un peu vague, parce qu'elle n'osait plus aborder franchement
+aucune entreprise, se transforma seulement, alors, en ardeur militaire,
+et c'est la plus dangereuse sans doute, puisque c'est la plus opposée à
+l'esprit du citoyen. Bonaparte en profita longtemps pour lui, mais il ne
+prévit pas que, pour soutenir le poids difficile d'une nation devenue
+craintive, pour un temps, de ses propres mouvements, mais portant au
+dedans d'elle le besoin d'une grande restauration, il fallait toujours
+que la victoire marchât à la suite de la guerre, et que les revers
+produiraient dans les esprits une nature de réflexions toutes
+dangereuses pour lui.
+
+Il fut bien aussi, je le crois, entraîné par les circonstances qui
+naquirent des événements journaliers. Mais son parti était pris
+d'enchaîner, à quelque prix que ce fût, la liberté naissante, et il y
+employa toute son habileté. On a beaucoup dit, sous l'Empire et depuis
+sa chute, qu'il avait possédé mieux que qui que ce fût la science du
+pouvoir. Sans doute, si on la concentre seulement dans la connaissance
+des moyens de se faire obéir; mais, si le mot _science_ renferme dans sa
+définition la connaissance claire et certaine d'une chose fondée sur des
+principes évidents par eux-mêmes ou par des démonstrations[21], alors il
+est certain que Bonaparte ne faisait point entrer dans son système de
+gouvernement cette portion de principes qui tend à manifester l'estime
+du souverain à l'égard de ses sujets. Il ne reconnaissait nullement
+cette concession nécessaire: que tout homme qui veut maîtriser longtemps
+les autres hommes doit leur donner d'avance de certains droits, de peur
+que, fatigués un jour de leur inactivité morale, ils ne tentent de les
+revendiquer. Il ne savait point exciter les passions généreuses,
+comprendre ou réveiller la vertu, enfin s'exhausser d'autant plus qu'il
+eût grandi l'espèce humaine.
+
+ [Note 21: Définition prise dans l'_Encyclopédie_.]
+
+Homme étrange en tout, il s'estimait très supérieur au reste du monde,
+et pourtant il craignait toutes les supériorités. Qui, parmi ceux qui
+l'ont approché, ne lui a pas entendu dire qu'il préférait les gens
+médiocres? qui n'a pas vu que, lorsqu'il employait un homme doué d'une
+distinction quelconque, il fallait, pour qu'il lui accordât sa
+confiance, qu'il eût d'abord cherché son côté faible dont il se hâtait,
+assez ordinairement, de divulguer le secret? Ne l'a-t-on pas vu attentif
+à flétrir, et souvent par un tort tout de son invention, ceux qu'il
+appelait près de lui? Disons-le franchement, Bonaparte, au monde, aux
+peuples, aux individus, a vendu tous ses dons. Son marché, plutôt imposé
+qu'offert, parvint à éblouir les parties vaniteuses de la nature
+humaine, et, par là, égara longtemps des esprits qui ont aujourd'hui
+peine encore à se réduire aux bornes du possible et de la raison. Une
+pareille politique peut servir à l'achat de toutes les servitudes; mais,
+de toute nécessité, il faut qu'elle soit appuyée sur un succès
+constant.
+
+D'après cela, faudrait-il conclure que les Français sont coupables sans
+rémission de s'être laissé séduire par un tel maître? la postérité les
+condamnera-t-elle pour leur imprudente confiance? Je ne le crains pas.
+Bonaparte, qui se servait indifféremment du bien comme du mal, quand
+l'un ou l'autre pouvaient lui être utiles, avait trop de supériorité
+dans l'esprit pour ne pas concevoir qu'on ne fonde rien au milieu du
+trouble. Aussi commença-t-il par rétablir l'ordre, et ce fut là ce qui
+nous attacha tous à lui, nous autres pauvres passagers, froissés par
+tant d'orages! Ce qu'il ne créa que pour l'exploiter à son profit, nous
+l'acceptâmes avec reconnaissance; nous regardâmes comme le premier de
+ses bienfaits, comme une garantie de ses autres dons, ce repos social
+qu'il rétablit, et qui devint le terrain sur lequel il allait élever son
+despotisme; nous crûmes que l'homme qui restaurait la morale, la
+religion, les civilisations de toute espèce, qui favorisait les arts, la
+littérature, qui voulait ordonner la société, avait dans l'âme quelque
+chose de cette noble inspiration qui conçoit la vraie grandeur, et
+peut-être, après tout, que notre erreur, déplorable sans doute parce
+qu'elle l'a si longtemps aidé, dénonce encore plus la générosité de nos
+sentiments que notre imprudence. Au travers des faiblesses qui égarent
+l'humanité, c'est pourtant une idée consolante de voir que ceux qui
+veulent la séduire commencent par feindre d'abord les intentions
+régulières et ordonnées de la vertu.
+
+Jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, il ne se passa
+nul événement bien remarquable. Dans le courant de cet été, on vit
+arriver à Paris M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche, qui a joué un
+assez grand rôle en Europe, qui a pris part à des événements si
+importants, qui a fait enfin une si immense fortune, sans pourtant que
+ses talents s'élèvent, dit-on, au-dessus de l'intrigue d'une politique
+secondaire. À cette époque, il était jeune, d'une figure agréable. Il
+obtint des succès auprès des femmes. Un peu plus tard, il parut
+s'attacher à madame Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a
+soutenu longtemps son époux sur le trône de Naples, et qui peut-être la
+protège encore dans la retraite qu'elle s'est choisie[22].
+
+ [Note 22: En ce moment, en 1819, elle vit dans les États
+ de l'empereur d'Autriche. (Elle est morte à Florence, le 18
+ mai 1839.) (P. R.)]
+
+Dans le mois d'août, on promulgua le décret qui déterminait le nouveau
+catéchisme de l'Église gallicane. On l'appela _le Catéchisme de
+Bossuet_, et on y inséra, avec la doctrine prise en effet dans les
+ouvrages de l'évêque de Meaux, quelques phrases remarquables sur les
+devoirs des Français relativement à l'empereur:
+
+_Page_ 55. «Demande:--Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des
+princes qui les gouvernent, et quels sont, en particulier, nos devoirs
+envers Napoléon Ier, notre empereur?
+
+»Réponse:--Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous
+devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l'amour, le
+respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs
+ordonnés pour la conservation et la défense de l'empire et de son trône.
+Honorer et servir son empereur est donc honorer et servir Dieu même.
+
+»D.--N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement
+nous attacher à Napoléon Ier, notre empereur?
+
+»R.--Oui; car il est celui que Dieu a suscité, dans les circonstances
+difficiles, pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos
+pères, et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre
+public par sa sagesse profonde et active; il défend l'État par son bras
+puissant, il est devenu l'oint du Seigneur par la consécration qu'il a
+reçue du souverain pontife, chef de l'Église universelle.
+
+»D.--Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers
+notre empereur?
+
+»R.--Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre de Dieu
+même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle[23].»
+
+ [Note 23: «Fallait-il donc croire, dit madame de Staël,
+ que Bonaparte disposerait de l'enfer dans l'autre monde,
+ parce qu'il en donnait l'idée dans celui-ci?» Il y a bien
+ quelque exagération dans cette réflexion, mais celle qui suit
+ me paraît d'une extrême justesse: «Les nations n'ont de piété
+ sincère que dans les pays où l'on peut aimer Dieu et la
+ religion chrétienne de toute son âme, sans perdre, et surtout
+ sans obtenir aucun avantage terrestre, par la manifestation
+ de ce sentiment.»]
+
+Tant que dura le ministère de M. Fox, Bonaparte, soit qu'il eût quelques
+données particulières, soit qu'il vît que la politique de ce chef de
+l'opposition marchait dans un sens opposé à celle de son prédécesseur,
+se flatta de parvenir à conclure un traité de paix avec l'Angleterre.
+Outre les avantages qu'il y trouvait apparemment, sa vanité était
+toujours singulièrement blessée de ce que le gouvernement anglais ne
+reconnaissait pas sa royauté. Le titre de général que lui donnaient les
+journaux anglais le choquait toujours. Malgré sa supériorité, il avait
+bien quelques-unes des faiblesses des parvenus.
+
+Quand Fox tomba malade, _le Moniteur_ annonça qu'il était à craindre que
+la gravité de sa maladie ne rejetât la politique anglaise dans la
+complication ordinaire.
+
+Cependant, on vit, tout à coup, éclore le système de la confédération du
+Rhin. Dans le grand plan féodal de l'empereur, ce système était bien
+entendu; il augmentait le nombre des feudataires de l'empire français;
+il propageait la révolution européenne. Mais, s'il est vrai que les
+vieilles institutions du continent soient arrivées au point où leur
+décrépitude donne des signes irrécusables de la nécessité de leur chute,
+il est aussi vrai de dire que le temps est arrivé où elles ne peuvent
+plus choir au profit du despotisme. Bonaparte n'a pas cessé de vouloir
+faire la contre-révolution des idées écloses depuis trente ans,
+seulement dans son intérêt. Une pareille entreprise n'est heureusement
+pas dans les forces humaines et, du moins, nous lui devons que son
+impuissance à cet égard a jugé cette importante question.
+
+Les grands duchés d'Allemagne furent donc séparés de l'empire
+germanique, et l'empereur de France en fut déclaré le protecteur. Les
+parties contractantes, c'est-à-dire l'Empire et les États confédérés,
+devaient s'armer tous en cas de déclaration de guerre faite à l'une ou à
+l'autre. Le contingent de la confédération fut porté à 63 000 hommes; la
+France en devait fournir 200 000. L'électeur archichancelier de l'empire
+germanique devenait prince-primat de la confédération, et, à sa mort,
+l'empereur devait nommer son successeur. L'empereur renouvelait, en
+outre, la déclaration par laquelle il s'engageait à ne point porter les
+limites de la France au delà du Rhin; mais, en même temps, il déclarait
+qu'il n'épargnerait rien pour parvenir à l'affranchissement des mers.
+Cette déclaration parut dans _le Moniteur_ de cette année, le 25
+juillet.
+
+M. de Talleyrand eut en grande partie l'honneur de la formation de cette
+confédération. Il jouissait alors d'un crédit éclatant, il semblait
+appelé à rédiger en système ordonné les projets étendus de l'ambition de
+l'empereur. En même temps, il ne négligeait pas l'accroissement de
+fortune qu'il devait en retirer. Les princes d'Allemagne payèrent, comme
+il le fallait, les avantages partiels qu'ils obtinrent dans cet
+arrangement; et le nom de M. de Talleyrand, toujours uni à des
+négociations si considérables, acquit de plus en plus en Europe de
+grandeur et de renommée.
+
+Une des idées favorites de M. de Talleyrand, et qui a paru toujours
+saine et raisonnable, c'est que la politique française devait tendre à
+tirer la Pologne du joug étranger, et à en faire une barrière à la
+Russie, comme un contrepoids à l'Autriche. Il y poussait toujours, de
+tout le pouvoir de ses conseils. Je l'ai souvent entendu dire que toute
+la question du repos de l'Europe était en Pologne; il paraît bien que
+l'empereur le pensait comme lui, mais qu'il n'a pas mis assez de suite
+dans ce qui pouvait amener la réussite de ce projet, et que des
+circonstances accidentelles aussi l'ont gêné. Il se plaignait souvent du
+caractère passionné, mais léger des Polonais: «On ne pouvait, disait-il,
+les diriger par aucun système.» Ils eussent demandé une préoccupation
+particulière, et Bonaparte ne pouvait penser à eux qu'en passant.
+D'ailleurs, l'empereur Alexandre avait trop d'intérêt à gêner cette
+partie de la politique française, pour demeurer spectateur paisible de
+ce qu'elle essayerait, et il arriva qu'on n'agit qu'à demi en Pologne,
+et qu'on perdit tout le parti qu'on aurait pu tirer de là. Toutefois,
+après quelques affaires partielles entre les Russes et nous,
+relativement à l'abandon des bouches du Cattaro, les deux empereurs
+paraissaient s'être entendus, et M. d'Oubril avait été envoyé de
+Pétersbourg à Paris pour y signer un traité de paix. Notre armée,
+toujours annoncée, ne rentrait point cependant, soit que Bonaparte
+s'aperçût déjà de la difficulté de garder en France un si grand nombre
+de soldats qui eussent fatigué les citoyens, soit qu'il prévît que
+l'Europe grondait encore, et que la paix ne serait pas de longue durée.
+On préparait sur la place des Invalides une sorte de _bazar_ où devaient
+être exposés les produits de l'industrie française; mais on ne parlait
+plus des fêtes promises à la grande armée. Cette exposition eut lieu en
+effet, et occupa utilement l'intérêt national.
+
+Au commencement de septembre, Jérôme Bonaparte arriva à Paris. Toutes
+les tentatives qui avaient été faites sur les colonies n'avaient point
+réussi, et l'empereur se détournait pour jamais de toute entreprise
+maritime. Il songea alors à marier son jeune frère à quelque princesse
+d'Europe, ayant exigé de lui que son premier mariage fût regardé comme
+non avenu.
+
+En créant la confédération du Rhin, Bonaparte avait déclaré qu'il
+laissait la liberté aux villes anséatiques. Quand il s'agissait de
+liberté, il était assez naturel qu'on crût que l'empereur n'en faisait
+jamais qu'un don provisoire, et les déterminations prises à cet égard
+achevèrent d'agiter la politique prussienne. La reine et la noblesse
+excitaient le roi de Prusse à la guerre; aussi avons-nous vu, dans les
+bulletins de la campagne qui s'ouvrit peu après, cette princesse devenue
+l'objet des injures, souvent les plus grossières, comparée d'abord à
+Armide, qui, la torche à la main, cherchait à nous susciter des ennemis.
+En contraste avec cette comparaison un peu poétique, on trouvait,
+quelques lignes plus bas, cette phrase d'un style tout différent, et
+entièrement bourgeoise: «Quel dommage! car on dit que le roi de Prusse
+est un parfait honnête homme[24].» Bonaparte a dit souvent qu'il n'y
+avait qu'un pas du sublime au ridicule: cela est vrai dans les actions
+comme dans les paroles, quand on néglige l'art véritable; il faut
+convenir qu'il le dédaignait un peu trop.
+
+ [Note 24: Cette idée, même cette expression, se trouvent
+ souvent dans les lettres de l'empereur durant cette campagne.
+ Ainsi il écrivait à sa femme, le 13 octobre: «Je suis
+ aujourd'hui à Gera, ma bonne amie; mes affaires vont fort
+ bien, et tout comme je pouvais l'espérer. Avec l'aide de
+ Dieu, en peu de jours cela aura pris un caractère bien
+ terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je
+ plains personnellement, parce qu'il est bon. La reine est à
+ Erfurt avec le roi. Si elle veut voir une bataille, elle
+ aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j'ai déjà
+ engraissé depuis mon départ; cependant je fais, de ma
+ personne, vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en
+ voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures,
+ et je suis levé à minuit; je songe quelquefois que tu n'es
+ pas encore couchée. Tout à toi.» (P. R.)]
+
+M. Fox mourait en septembre; la partie du ministère anglais qui poussait
+à la guerre reprenait de la puissance; le ministère russe était changé;
+un mouvement national agitait la noblesse prussienne; le peuple
+commençait à y répondre, l'orage se formait, et il creva par le refus
+que le czar fit, tout à coup, de ratifier le traité signé à Paris par
+son plénipotentiaire Oubril. Dès ce moment, la guerre fut décidée. Aucun
+message officiel ne l'annonça, mais on en parla tout haut.
+
+Au commencement de ce mois, j'étais revenue des eaux de Cauterets, et je
+jouissais délicieusement de me retrouver au milieu de ma famille, quand
+M. de Rémusat reçut, tout à coup, l'ordre de partir pour Mayence, où
+l'empereur devait se rendre quelques jours après. Je fus profondément
+affligée de cette nouvelle séparation. N'ayant aucun des honneurs qui
+compensent, pour quelques femmes, les souffrances attachées à une union
+avec un militaire, j'avais peine à me soumettre à des absences ainsi
+renouvelées sans cesse. Je me souviens qu'après le départ de M. de
+Rémusat, l'empereur me demanda pourquoi j'avais l'air si triste, et,
+quand je lui répondis que c'était parce que mon mari m'avait quittée, il
+se moqua de moi: «Sire, lui dis-je encore, j'ignore tout à fait les
+jouissances héroïques, et j'avais mis, pour mon compte, ma part de
+gloire en bonheur.» Il se prit à rire, en disant: «Du bonheur? Ah! oui,
+il est bien question de bonheur dans ce siècle-ci!»
+
+Avant le départ pour Mayence, je revis M. de Talleyrand. Il me témoigna
+beaucoup d'amitié. Il m'assura que rien n'était si utile à notre avenir
+que de voir M. de Rémusat nommé de tous les voyages; mais, comme il vit
+que j'avais des larmes dans les yeux en l'écoutant, il me parla toujours
+sérieusement, et je lui sus gré de ne point plaisanter sur une peine,
+grave pour moi seule, et qui devait paraître légère, au fait, à tout le
+monde, en comparaison de celle de tant de femmes qui voyaient leurs
+maris et leurs fils courir à de nouveaux dangers. Il y a dans le
+caractère de M. de Talleyrand, je dirais plutôt dans son goût, un tact
+très fin qui le dirige toujours de manière à ne parler à chacun que le
+langage qui convient; c'est un des grands charmes de sa personne.
+
+Enfin, l'empereur partit tout à coup, le 25 septembre, et sans qu'aucun
+message au Sénat annonçât les motifs de son absence[25]. L'impératrice,
+qui le quittait toujours malgré elle, n'avait d'abord pas pu obtenir de
+l'accompagner, et seulement elle comptait le rejoindre un peu plus tard;
+mais elle le pressa tellement, le dernier jour qu'il demeura à
+Saint-Cloud, que, vers minuit, il céda à ses instances, et la fit monter
+dans sa voiture près de lui, une seule femme de chambre l'accompagnant.
+La maison impériale ne la rejoignit que quelques jours après. Il n'était
+plus question, pour moi, de songer à être de toutes ces courses, ma
+santé ne me le permettait plus, et je crois pouvoir dire que
+l'impératrice, accoutumée à la petite jouissance de vanité que lui avait
+procurée l'entrée à sa cour des dames qui valaient mieux que moi,
+ramenée à ses anciennes amitiés, me regrettait un peu. Quant à
+l'empereur, il ne me comptait plus pour grand'chose, et en cela il avait
+raison. Une femme n'était rien dans sa cour; une femme malade, moins que
+rien.
+
+ [Note 25: Ces départs, ces longues absences de l'empereur
+ étaient fréquents, à un degré qu'on ne se représente pas
+ aujourd'hui. Jamais souverain n'a moins habité sa capitale.
+ Il existe un livre curieux intitulé: _Itinéraire général de
+ Napoléon, chronologie du Consulat et de l'Empire, indiquant
+ jour par jour, pendant toute sa vie, le lieu où était
+ Napoléon, ce qu'il y a fait et les événements les plus
+ remarquables qui se rattachent à son histoire, etc., par
+ A.-M. Perrot. Paris, Bistor_, 1845. De ce livre, d'une
+ exactitude très suffisante, surtout dans la période de
+ grandeur impériale, on peut conclure que, depuis son
+ avènement au trône jusqu'à l'abdication de 1814, Napoléon n'a
+ passé que 955 jours à Paris, c'est-à-dire moins de trois ans,
+ sur dix années de règne. Il a voyagé, sinon hors de France,
+ du moins loin de Paris et des palais de Saint-Cloud, de la
+ Malmaison, de Compiègne, de Rambouillet ou de Fontainebleau,
+ plus de 1600 jours, c'est-à-dire plus de quatre années, et
+ plusieurs fois son absence a duré six mois de suite. (P. R).]
+
+Madame Bonaparte m'a souvent conté que son mari avait commencé cette
+campagne de Prusse avec une sorte de répugnance. Le luxe et l'aisance
+qui l'environnaient faisaient effet sur lui. Les âpretés de la vie des
+camps effarouchaient son imagination. D'ailleurs, il n'était pas sans
+inquiétude: la réputation des troupes prussiennes était grande; on
+parlait beaucoup de l'excellence de cette cavalerie; la nôtre
+n'inspirait pas encore de confiance, et les militaires s'attendaient à
+une forte résistance. Le succès inouï, et si prompt, de la bataille
+d'Iéna est un de ces miracles qui dérangent toutes les probabilités
+humaines. Ce succès a confondu l'Europe entière, et constaté la fortune
+de Bonaparte autant que son habileté, ainsi que la valeur française.
+
+Son séjour à Mayence ne fut pas de longue durée. Les Prussiens étaient
+entrés en Saxe, il était urgent de les joindre. Ce fut à l'ouverture de
+cette campagne que l'empereur créa deux compagnies de gendarmes
+d'ordonnance, dont le vicomte de Montmorency commanda l'une. C'était un
+appel à la noblesse, afin qu'elle prît part à la gloire, et qu'elle
+cédât à l'appât d'une apparence de privilège. En effet, quelques
+gentilshommes s'engagèrent dans ce corps.
+
+Tandis que les grands événements se préparaient, il fut décidé que
+l'impératrice demeurerait à Mayence, avec la partie de sa cour qui
+l'avait accompagnée. M. de Rémusat restait auprès d'elle, ayant la
+surintendance de toute sa maison, et M. de Talleyrand devait aussi
+demeurer à Mayence, jusqu'à nouvel ordre.
+
+Au moment de quitter cette ville, l'empereur donna à mon mari le
+spectacle d'une scène dont celui-ci fut dans l'instant très frappé. M.
+de Talleyrand se trouvait dans le cabinet de l'empereur, M. de Rémusat y
+recevait les derniers ordres; c'était le soir, et les voitures étaient
+attelées; l'empereur dit à mon mari d'aller chercher sa femme; celui-ci
+la ramena un moment après. Elle pleurait beaucoup. L'empereur, touché de
+ses larmes, la pressa longtemps dans ses bras, paraissant avoir peine à
+s'en séparer. Il éprouvait une émotion assez vive, M. de Talleyrand
+semblait aussi fort préoccupé. L'empereur, tenant sa femme serrée contre
+lui, s'approcha de M. de Talleyrand, lui tendant la main, il les entoura
+tous deux dans ses bras, et, s'adressant à M. de Rémusat: «Il est
+pourtant bien pénible, lui dit-il, de quitter les deux personnes qu'on
+aime le mieux.» Et, en répétant ces paroles, l'espèce d'attendrissement
+nerveux qu'il éprouvait augmenta tellement, que les larmes le gagnèrent,
+et, presque aussitôt, il eut quelques convulsions qui devinrent assez
+fortes pour lui causer un vomissement. Il fallut l'asseoir, lui faire
+prendre de l'eau de fleur d'oranger; il répandait des larmes. Cet état
+dura un quart d'heure. Après, il parvint à se rendre maître de lui, et,
+se relevant tout à coup, il serra la main de M. de Talleyrand; il
+embrassa sa femme une dernière fois, et dit à M. de Rémusat: «Les
+voitures sont là, n'est-ce pas? avertissez ces messieurs, et marchons.»
+
+Quand, au retour, mon mari me conta cette scène, il me causa une sorte
+de joie. La découverte de la puissance que les sentiments naturels
+pouvaient exercer quelquefois sur Bonaparte me paraissait toujours comme
+une victoire à laquelle chacun de nous devait prendre sa part d'intérêt.
+Il quitta Mayence le 2 octobre, à neuf heures du soir.
+
+Rien n'avait encore été annoncé au Sénat, mais tout le monde s'attendait
+à une guerre violente. Cette guerre était nationale de la part des
+Prussiens, et en effet, en la déclarant, le roi avait cédé au voeu
+ardent de toute sa noblesse et d'une partie de son peuple. D'ailleurs,
+les bruits qui s'étaient répandus sur la fondation d'un royaume de
+Pologne inquiétaient les souverains. Il s'agissait de faire une ligue du
+Nord formée de tous les États que la confédération du Rhin
+n'embrasserait pas. La jeune reine exerçait de l'empire sur son époux;
+elle avait une grande confiance au prince Louis de Prusse, qui désirait
+vivement cette occasion de se distinguer. Ce prince était brave,
+aimable, plein de goût pour les arts; il communiquait son ardeur à
+toute la jeune noblesse. L'armée prussienne, forte et belle, inspirait
+une extrême confiance à cette nouvelle coalition; sa cavalerie passait
+pour la meilleure de l'Europe. Quand on voit avec quelle facilité tout
+cela fut dispersé, il faut croire que les chefs de l'armée furent très
+inhabiles, et que le vieux prince de Brunswick, une seconde fois,
+dirigea mal les généreux courages qui furent confiés à ses ordres.
+
+À l'ouverture de cette campagne, il fut facile de s'apercevoir que déjà,
+en France, on éprouvait quelque fatigue de voir la guerre remettre si
+souvent en question les destinées générales et particulières. Le
+mécontentement se devinait à l'expression triste des physionomies, et on
+pouvait conclure que l'empereur aurait besoin de faire des miracles pour
+échauffer un intérêt qui se refroidissait un peu. En vain, les journaux
+étaient pleins d'articles qui peignaient la joie des conscrits en
+s'enrôlant dans tous les départements; personne n'était dupe de cette
+joie, et même ne croyait devoir feindre d'y croire. Paris retomba dans
+cette morne tristesse où la guerre met toujours les capitales, tant
+qu'elle dure. On admira, par cette exposition dont j'ai parlé, les
+progrès de notre industrie, mais ce n'est pas avec de la curiosité seule
+qu'on excite les sentiments nationaux, et, quand les citoyens sont
+étrangers absolument à la marche de leur gouvernement, ils ne regardent
+que comme un spectacle les progrès que ses actes font faire à leur
+civilisation. En France, nous commencions à sentir quelque chose de
+mystérieux dans la conduite de Bonaparte à notre égard; nous apercevions
+que ce n'était pas pour nous qu'il agissait, et que les apparences d'une
+prospérité, plus brillante que solide, étaient, en effet, ce qu'il
+voulait de nous, afin qu'elles l'entourassent d'un nouvel éclat. Je me
+souviens d'avoir écrit à mon mari pendant cette campagne: «La situation
+des choses, la disposition des esprits sont bien changées; les miracles
+militaires de cette année ne font pas la moitié tant d'effet que ceux de
+l'autre. Je ne retrouve plus ici l'enthousiasme qu'a excité la bataille
+d'Austerlitz[26].» L'empereur lui-même s'en aperçut; car, lorsque, après
+le traité de Tilsit, il fut de retour à Paris, il disait: «La gloire
+militaire s'use vite pour les peuples modernes. Cinquante batailles ne
+produisent guère plus d'effet que cinq ou six. Je suis et serai toujours
+pour les Français bien plutôt l'homme de Marengo, que celui d'Iéna et de
+Friedland.»
+
+ [Note 26: Les lettres de ma grand'mère témoignent, en
+ effet, du grand changement qui s'était fait dans l'opinion,
+ au sujet des succès militaires de l'empereur. La publication
+ de ces lettres aura, je pense, un intérêt véritable, même en
+ dehors des révélations politiques. Je réserve pour un avenir
+ prochain cette publication; mais je pourrais appuyer, par des
+ citations nombreuses, ce qui est dit ici, et dans les
+ chapitres précédents, malgré la réserve qu'imposaient les
+ indiscrétions de la poste. Voici, par exemple, ce qu'elle
+ écrivait à son mari pendant cette campagne de Prusse, deux
+ mois après la bataille d'Iéna, et avant celle d'Eylau, le 12
+ décembre 1806: «Nous devons être bien prudents en
+ correspondance, et, si j'ose dire, je trouve que vous vous
+ laissez aller un peu dans la vôtre, et qu'il y a quelquefois
+ certaines phrases philosophiques qui peuvent se prendre en
+ mauvaise part. C'est un chagrin de plus de ne pouvoir même
+ s'épancher en liberté à cette distance; mais il faut se
+ résigner à tous les sacrifices, et espérer que celui-ci nous
+ donnera une longue paix. La paix! On ne l'espère guère ici.
+ Il y a un découragement, et un mécontentement général. On
+ souffre et on se plaint hautement. Cette campagne ne produit
+ pas le quart de l'effet qu'a produit l'autre. Nulle
+ admiration, pas même d'étonnement, parce qu'on est blasé sur
+ les miracles. Les bulletins sont tous reçus sans
+ applaudissements aux théâtres; enfin l'impression générale
+ est bien pénible. Je dirais même qu'elle est tout à fait
+ injuste, car, enfin, il y a des cas où les événements
+ entraînent, même les hommes les plus forts, plus loin qu'ils
+ ne voudraient, et mon esprit se refuse à croire qu'une tête
+ supérieure ne veuille trouver de gloire que dans la guerre.
+ Ajoutez à cela la conscription, et ce nouvel arrête sur le
+ commerce. La malveillance fait argent de tout, et juge sans
+ raison; on ne veut voir que de la colère dans ces mesures. Je
+ suis loin d'oser les juger, mais je sens qu'en dépit de tout
+ ce que j'entends, j'ai besoin d'admirer, et de me fier à la
+ puissance qui traîne après elle la destinée de tout ce qui
+ m'est cher.» Cette lettre, on le voit, n'avait pas été
+ confiée à la poste, mais était apportée par un ami. Mais,
+ même en correspondant par la voie régulière, on se laissait
+ aller à montrer ses émotions, ses défiances, presque
+ l'horreur qu'inspirait un tel régime. La crainte, parfois,
+ reprenait cependant, et, dans une des lettres qui précédaient
+ celle-ci, ma grand'mère s'excusait de ne pouvoir envoyer à
+ son mari, comme trop imprudente, une lettre de son fils
+ Charles, âgé de neuf ans. Le jeune écolier, en effet, citait
+ ce vers de Phèdre: _Humiles laborant ubi potentes dissident_,
+ et se permettait cette phrase: «Je n'aime pas Philippe, parce
+ qu'il a trop d'ambition.» (P. R.)]
+
+Les projets de l'empereur sur l'Europe s'agrandissant toujours, il lui
+importait de plus en plus de centraliser son administration, afin que
+les rayons de sa volonté, partis d'un même point, pussent être portés
+rapidement là où il voulait qu'ils se dirigeassent. À peu près certain
+de la soumission du Sénat, amoindrissant chaque jour l'importance du
+Corps législatif, décidé sans doute intérieurement à saisir la première
+occasion de se débarrasser du Tribunat, il confiait un pouvoir plus
+étendu à son conseil d'État composé d'hommes forts par l'esprit, et sur
+le caractère desquels il exerçait une influence directe. Par un nouveau
+décret de cette époque, il créa une commission des pétitions au conseil
+d'État, composée de conseillers, de maîtres des requêtes et
+d'auditeurs, qui se réunissaient trois fois la semaine, et dont le
+travail devait lui être porté. MM. Molé et Pasquier, tous deux maîtres
+des requêtes, furent nommés membres de cette commission. Tous deux
+étaient entrés dans les affaires en même temps, tous deux, quoique d'un
+âge fort différent[27], avec de beaux noms de magistrature, des
+relations de société pareilles, un zèle égal et une ambition semblable,
+se faisaient peu à peu connaître dans ce nouveau gouvernement.
+Cependant, l'empereur montrait déjà plus de goût pour M. Molé. Il
+exerçait de l'empire sur sa jeunesse, qui, toute grave qu'elle était, ne
+pouvait cependant échapper à l'enthousiasme. Il se flattait de façonner
+ses idées à son gré, et il y parvint assez bien, tandis qu'il profitait
+des dispositions parlementaires qu'il retrouvait dans l'esprit de M.
+Pasquier. «J'exploite l'un, disait-il quelquefois, et je crée l'autre.»
+Je cite ce mot pour prouver encore combien son goût le portait à
+appliquer l'analyse à sa conduite envers tout le monde.
+
+ [Note 27: M. Molé avait alors vingt-six ans, M. Pasquier
+ à peu près quarante ans.]
+
+On vit à Paris, dans l'automne de cette année, des courses de chevaux,
+décrétées par l'empereur lui-même, lorsqu'il n'était encore que consul.
+En vérité, la France était devenue un grand parterre assemblé, devant
+lequel on donnait des représentations de tout genre, à cette condition
+seulement que les mains ne se lèveraient que pour applaudir.
+
+Enfin, le 4 octobre, le Sénat fut convoqué. L'archichancelier, comme par
+le passé, comme il était réglé pour l'avenir, vint annoncer la guerre
+par un discours insignifiant et pompeux. Il lut ensuite une lettre de
+l'empereur, datée de son quartier général, qui déclarait le roi de
+Prusse l'agresseur, qui déplorait l'influence du génie du mal venant
+sans cesse troubler le repos de la France, et qui annonçait que
+l'envahissement de la Saxe l'avait forcé de marcher rapidement en avant.
+Cette lettre était accompagnée du rapport officiel du ministre des
+affaires étrangères, qui ne pouvait trouver aucune cause raisonnable à
+la guerre, qui s'étonnait si la liberté accordée aux villes anséatiques
+avait inquiété le gouvernement prussien, et qui citait une note de M. de
+Knobelsdorff, nouveau chargé d'affaires de Prusse. Il se répandit que,
+quelque temps auparavant, M. de Lucchesini, dévoué, disait-on, à
+l'Angleterre, avait effrayé la cour par des rapports _peu fondés_ sur
+les projets de monarchie universelle du gouvernement français.
+L'empereur, instruit de ces démarches, avait demandé le rappel de M. de
+Lucchesini. M. de Knobelsdorff le remplaçait, mais ce changement ne
+produisit rien; les deux cabinets se brouillèrent de plus en plus;
+l'empereur partit; le ministre prussien reçut une dernière note de son
+souverain, qui demandait l'évacuation prompte de toute l'Allemagne par
+les troupes françaises, et qui exigeait que la ratification de cette
+demande fût envoyée au quartier général du roi de Prusse, le 8 octobre.
+M. de Knobelsdorff dépêcha cette note à M. de Talleyrand, encore à
+Mayence, qui l'envoya à l'empereur déjà à Bamberg.
+
+Dans le premier bulletin qui rend compte de l'ouverture de cette
+campagne, voici ce qui est raconté à cette occasion: «Le 7, l'empereur a
+reçu un courrier de Mayence porteur de la note de M. de Knobelsdorff, et
+d'une lettre du roi de Prusse de vingt pages qui n'était qu'un mauvais
+pamphlet, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par
+ses écrivains à 500 livres sterling par an. L'empereur n'en acheva
+point la lecture, et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains
+mon frère le roi de Prusse: il n'entend pas le français, il n'a sûrement
+pas lu cette rhapsodie.» Puis il dit au maréchal Berthier: «Maréchal, on
+nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8, jamais un Français n'y a
+manqué. Mais, comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être
+témoin des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher,
+vers la Saxe.»
+
+Les hostilités commencèrent, en effet, le 8 octobre 1806.
+
+La proclamation de l'empereur à ses soldats portait, comme toutes les
+autres, l'empreinte de cette manière qui n'appartient réellement à aucun
+siècle, et qui lui est particulière:
+
+«Marchons donc, disait-il, puisque la modération n'a pu les faire sortir
+de cette étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort
+qu'elle subit il y a quatorze ans. Qu'ils apprennent que, s'il est
+facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance, avec
+l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par
+l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que
+les tempêtes de l'Océan.»
+
+Au même moment, le roi de Hollande, Louis Bonaparte, revint à la Haye
+pour assembler les états, et leur demander une loi qui ordonnât le
+payement par anticipation d'une année de l'impôt territorial. Après
+avoir obtenu cette loi, il alla porter son quartier général sur les
+frontières de son royaume. Ainsi les Hollandais, à qui on avait annoncé
+une belle suite de prospérités, pour récompense du sacrifice de leur
+liberté, se voyaient frappés, dès la première année, de la crainte de la
+guerre, d'un doublement d'impôts, et du blocus continental, qui
+neutralisait leur commerce.
+
+Madame Louis Bonaparte vint joindre sa mère à Mayence, et parut respirer
+en se retrouvant au milieu des siens. La jeune princesse de Bade y vint
+aussi; elle était encore à cette époque dans une assez grande froideur
+avec son époux. L'impératrice eut la visite du prince primat, et de
+quelques souverains de la Confédération. La vie qu'elle menait à Mayence
+était donc assez brillante par les personnages marquants que sa présence
+y attirait. Elle eût préféré à tout de suivre partout l'empereur,
+qu'elle aimait à surveiller; mais, quand elle lui écrivait pour le
+joindre, il lui répondait: «Je ne puis t'appeler près de moi; je suis
+l'esclave de la nature des choses et de la force des circonstances;
+attendons ce qu'elles décideront.»[28]
+
+ [Note 28: Cette lettre ne se trouve point dans la
+ Correspondance générale de Napoléon Ier publiée sous le
+ second empire. Mais les lettres qui y sont insérées, pour
+ cette époque, ressemblent fort à celle-ci, pour la forme et
+ le fond. C'était, d'ailleurs, le sujet ordinaire des lettres
+ de l'empereur à Joséphine, pendant toutes ses campagnes.
+ Voici, par exemple, ce qu'il lui écrivait de Varsovie
+ quelques mois plus tard, le 23 janvier 1807. «Je reçois ta
+ lettre du 15 janvier. Il est impossible que je permette à des
+ femmes un voyage comme celui-ci: mauvais chemins, chemins peu
+ sûrs et fangeux. Retourne à Paris, sois-y gaie, contente;
+ peut-être y serai-je aussi, bientôt. J'ai ri de ce que tu me
+ dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais,
+ dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le
+ mari pour la patrie, la famille et la gloire. Pardon de mon
+ ignorance; l'on apprend toujours avec nos belles dames.
+ Adieu, mon amie; crois qu'il m'en coûte de ne pas te faire
+ venir. Dis-toi: «C'est une preuve combien je lui suis
+ précieuse.» (P. R.)]
+
+L'impératrice, agitée par les dangers qu'allait de nouveau courir son
+époux, ne trouvait pas autour d'elle des personnes qui répondissent
+affectueusement à ses inquiétudes. Elle avait emmené des dames qui
+appartenaient par leurs noms à des souvenirs qu'elles croyaient avoir le
+droit de conserver dans la nouvelle cour; et elles se permettaient des
+discours un peu opposés à la guerre qu'on entreprenait, et surtout elles
+gardaient un intérêt assez naturel pour cette belle reine, qui devint
+bientôt l'objet d'injures publiées dans chaque bulletin. La mort du
+prince Louis de Prusse, que quelques-unes des dames du palais, émigrées
+autrefois, avaient connu, les affligea, et il se forma autour de notre
+souveraine une petite opposition dédaigneuse, à la tête de laquelle
+madame de la Rochefoucauld se mit volontiers. M. de Rémusat, chargé de
+la surveillance de cette petite cour, recevait les plaintes de
+l'impératrice, qui, vivant toujours assez oisivement, était accessible
+au bruit désagréable de tant de paroles inutiles qu'elle aurait dû
+dédaigner. Il l'engageait à s'en peu soucier, et aussi à n'en faire
+aucune confidence à l'empereur, qui eût attaché à tout cela une
+importance peu nécessaire. Mais madame Bonaparte, blessée, écrivait tout
+à son mari, et, plus tard, M. de Talleyrand, présent à ces orages, qui
+pouvaient si facilement se dissiper, en voulut amuser l'empereur, qui ne
+pensa nullement à prendre la chose gaiement. Je me suis arrêtée sur ce
+sujet pour pouvoir dire plus tard ce qui nous en advint, à nous
+personnellement.
+
+Toutefois cette vie tracassière et vide, quoique active, d'une cour
+ennuyait profondément mon mari. Il s'amusait à apprendre l'allemand
+«pour, m'écrivait-il, mettre au moins dans sa journée une occupation qui
+pesât quelque chose.» Il trouvait aussi, de plus en plus, du charme dans
+la société de M. de Talleyrand, qui le recherchait, lui témoignait
+confiance et réellement amitié. Toutes les fois qu'on prête à M. de
+Talleyrand la moindre apparence d'un sentiment, on est obligé
+d'accompagner son assertion de quelque mot affirmatif qui annonce qu'on
+a prévu le doute qu'elle inspirerait, et les jugements du monde sont
+sévères à son égard, ou tout au moins trop absolus. Je l'ai vu capable
+d'affection, et j'ose dire que, s'il avait sur ce point tout à fait
+trompé mon âme, je ne me serais point attachée de si bonne foi à lui.
+
+Pendant ce temps, moi, je vivais très paisiblement à Paris, auprès de ma
+mère, de ma soeur et de mes enfants, recevant une société distinguée,
+accueillant un bon nombre de gens de lettres, que l'autorité de mon mari
+sur les spectacles attirait chez moi. Il n'y avait que la princesse
+Caroline, duchesse de Berg, qui demandait qu'on lui rendît quelques
+devoirs. Elle habitait l'Élysée, et y tenait un assez grand état; on lui
+faisait des visites, ainsi qu'à l'archichancelier Cambacérès; on
+passait de temps à autre chez les ministres, et, le reste du temps, on
+vivait en paix. Les nouvelles étaient reçues sans enthousiasme, mais non
+sans intérêt, parce que les familles tenaient toutes, plus ou moins, à
+quelques militaires.
+
+La certitude que la haute police planait sans cesse sur tous les salons
+s'opposait à toute réflexion; on se concentrait donc dans une
+préoccupation secrète, qui tenait chacun assez isolé, et qui convenait à
+l'empereur.
+
+Il arriva pourtant, pendant cette campagne, un petit incident qui amusa
+Paris durant quelques semaines. Le 23 octobre, le cardinal Maury fut
+choisi par la classe de l'Institut à laquelle on a rendu le nom
+d'Académie française, pour succéder à M. Target. Quand il fut question
+de le recevoir, on s'avisa tout à coup de demander si on lui donnerait,
+en lui parlant, le titre de _monseigneur_; il se trouva une grande
+opposition. Avant la Révolution, la même discussion s'était élevée déjà
+une fois. D'Alembert et l'Académie du temps avaient réclamé sur les
+droits de l'égalité dans le sanctuaire des lettres; et cette Académie,
+en 1806, devenue le côté droit, opinait pour accorder le _monseigneur_,
+contre l'opinion de l'autre côté, à la tête duquel on voyait Régnault
+de Saint-Jean-d'Angély, son beau-frère Arnault, Chénier, etc. Le débat
+devint si vif, le cardinal déclara avec tant d'aigreur qu'il ne se
+présenterait point, si on ne lui rendait pas ce qui lui était dû; la
+difficulté de prendre librement une décision quelconque était si grande,
+qu'on se détermina à en référer à l'empereur lui-même, et cette
+vaniteuse discussion lui fut portée sur les champs de bataille.
+Cependant, quand le cardinal rencontrait quelques membres de l'Institut
+qui lui étaient opposés, il les attaquait par des paroles violentes. Une
+fois, se trouvant à dîner chez madame Murat, il s'établit une querelle
+assez amusante entre lui et M. Régnault; j'en fus témoin; et, dès que
+les premières paroles furent dites, le cardinal engagea M. Régnault à
+passer dans un autre salon; M. Régnault y consentit, à condition que
+quelques personnes le suivissent. Le cardinal, piqué, commença à
+s'échauffer beaucoup: «Vous ne vous rappelez donc pas, disait-il, qu'à
+l'Assemblée constituante, monsieur, je vous ai appelé _petit
+garçon_.--Ce n'est pas une raison, répondait l'autre, pour que nous vous
+donnions aujourd'hui une marque de respect.--Si je me nommais
+Montmorency, reprenait le cardinal, je me moquerais de vous; mais mon
+talent seul me porte à l'Académie, et, si je vous cédais sur le
+_monseigneur_, le lendemain vous me traiteriez de camarade.» M. Régnault
+rappelait qu'une seule fois l'Académie française avait cédé à l'usage du
+_monseigneur_, et que ce fut à l'égard du cardinal Dubois, qui fut reçu
+par Fontenelle: «Mais, ajoutait-il, les temps sont bien changés.»
+J'avoue qu'en regardant le cardinal Maury, j'osais penser, un peu, que
+les hommes ne l'étaient pas beaucoup. Enfin ce débat devint assez vif;
+on le manda à l'empereur, qui fit donner l'ordre aux académiciens
+d'accorder le _monseigneur_ au cardinal. Aussitôt, tout le monde se
+soumit, et l'on n'en parla plus.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+(1806-1807.)
+
+
+Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et
+l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à
+Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La
+princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de
+l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.
+
+
+L'empereur avait quitté Bamberg, et se hâtait de voler au secours du roi
+de Saxe. Nos armées, réunies toujours avec cette étonnante promptitude
+qui déjouait toutes les combinaisons étrangères, marchaient au-devant de
+l'ennemi. Les premières affaires eurent lieu à Saalfeld, entre le
+maréchal Lannes et l'avant-garde du prince de Hohenlohe commandée par le
+prince Louis de Prusse. Ce dernier, brave jusqu'à l'imprudence, se
+battit en soldat; s'étant pris corps à corps avec un simple maréchal des
+logis, et refusant de se rendre, il tomba sur le champ de bataille,
+percé de coups. Sa mort ébranla la confiance des Prussiens, et anima
+celle de nos guerriers. «Si les derniers instants de sa vie, dit le
+bulletin impérial, ont été ceux d'un mauvais citoyen, sa mort est
+glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit désirer de mourir
+tout bon soldat[29].»
+
+ [Note 29: Il paraît certain qu'il ne fut tué que pour
+ avoir voulu sauver la vie à un de ses amis. Ceux qui l'ont
+ approché disent qu'il n'avait qu'un défaut: c'était d'être
+ jaloux de toute espèce de succès. Cette faiblesse est assez
+ commune dans les princes; le mérite qui leur est utile a
+ besoin souvent de se faire pardonner. Le prince Louis était
+ neveu du roi de Prusse.]
+
+Je ne sais si ce prince a passé en Prusse pour avoir préféré sa propre
+gloire à l'intérêt de son pays, en excitant cette guerre. Peut-être
+était-il imprudent de la commencer alors, et sans doute il eût fallu le
+faire lors du soulèvement de la coalition de l'année précédente;
+pourtant le sentiment du prince Louis était encore, alors, partagé par
+une grande portion de sa nation.
+
+Durant quelques jours, les bulletins rendirent compte de plusieurs
+affaires partielles qui n'étaient que le prélude de la grande bataille
+du 14 octobre. On y représentait la cour de Prusse dans un grand
+trouble, et on y donnait, en passant, un conseil tout despotique aux
+princes qui se jettent dans l'hésitation, en consultant la multitude sur
+les grands intérêts politiques, trop au-dessus de sa portée. Comme si
+les nations, au point où elles sont arrivées aujourd'hui, pouvaient
+consentir longtemps à confier à leurs chefs l'argent levé sur elles et
+les hommes pris dans leurs rangs, sans s'informer des causes de l'emploi
+qu'on fait et de l'un et des autres! Oui, sans doute, Bonaparte a arrêté
+d'une main de fer les progrès, révolutionnaires par leurs formes,
+libéraux et utiles dans les principes, que cette époque devait
+nécessairement faire faire aux hommes de toutes classes. Mais c'est
+peut-être parce qu'il a un moment élevé cette digue inattendue,
+qu'aujourd'hui les peuples paraissent montrer une disposition un peu
+trop précipitée à reconquérir tous leurs droits.
+
+Le 14 octobre, les deux armées se joignirent et cette grande bataille,
+en peu d'heures, détermina le sort du roi de Prusse. Cette cavalerie si
+redoutable ne tint pas contre notre infanterie. La confusion des ordres
+en mit dans les manoeuvres; un grand nombre de Prussiens furent tués ou
+pris[30]; des généraux demeurèrent sur le champ de bataille; le prince
+de Brunswick fut blessé gravement, le roi obligé de fuir, enfin la
+déroute complète. Nos bulletins furent remplis des éloges du maréchal
+Davout, qui, en effet, contribua fort au succès de la journée, ce que
+l'empereur ne craignit pas d'avouer. Il n'était pas dans sa coutume de
+rendre toujours également justice à tous ses généraux. Lorsqu'à son
+retour l'impératrice l'interrogea sur les louanges qu'il avait fait
+imprimer relativement au maréchal Davout, dans cette occasion: «Eh! lui
+répondit-il en riant, je puis tant que je voudrai lui donner sans danger
+de la gloire, il ne sera jamais assez fort pour la porter.»
+
+ [Note 30: Voici de quelle façon l'empereur rendait compte
+ à l'impératrice de la bataille d'Iéna, sur le champ de
+ bataille même, le 15 octobre 1806: «Mon amie, j'ai fait de
+ belles manoeuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier
+ une grande victoire. Ils étaient cent cinquante mille hommes;
+ j'ai fait vingt mille prisonniers, pris cent pièces de canon,
+ et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi de
+ Prusse; j'ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je
+ bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu,
+ mon amie; porte-toi bien et aime-moi. Si Hortense est à
+ Mayence, donne-lui un baiser, ainsi qu'à Napoléon et au
+ petit.» (P. R.)]
+
+Il arriva, le soir de cette bataille, une aventure assez piquante à M.
+Eugène de Montesquiou[31]. Il était officier d'ordonnance; l'empereur
+l'envoya au roi de Prusse avec une lettre dont je parlerai plus bas. On
+le garda au quartier général prussien toute la journée; on n'y doutait
+point de la défaite des Français, on voulait l'en rendre témoin. Il fut,
+en effet, spectateur inactif mais agité de l'événement. Les généraux, et
+particulièrement Blücher[32], affectaient de donner des ordres
+inquiétants devant lui. Vers le soir, ce jeune homme, entraîné par les
+fuyards, chercha à rejoindre notre armée. Dans sa course, il rencontra
+deux Français qui se joignirent à lui; à eux trois, ils vinrent à bout
+de s'emparer de dix-huit Prussiens débandés qu'ils ramenèrent en
+triomphe à l'empereur; cette petite prise l'amusa beaucoup.
+
+ [Note 31: Fils aîné de celui qui a été chambellan. Il fut
+ tué, depuis, en Espagne.]
+
+ [Note 32: Que nous avons vu, depuis, entrer deux fois
+ dans Paris, à la tête de son armée.]
+
+La bataille d'Iéna fut suivie d'une de ces marches rapides que Bonaparte
+savait si bien imposer à son armée, dès qu'elle avait vaincu. Personne
+n'a jamais su mieux que lui profiter de la victoire; il étourdissait
+l'ennemi, en ne lui laissant pas le temps de respirer.
+
+La ville d'Erfurt capitula le 16; le roi de Saxe fut un peu admonesté
+d'avoir cédé au roi de Prusse, en lui ouvrant ses États, et en prenant
+part au commencement de cette guerre, mais on lui renvoya ses
+prisonniers. Le général Clarke fut gouverneur d'Erfurt.
+
+Tous les bulletins de cette époque ont un caractère plus remarquable que
+les autres. Bonaparte était irrité d'avoir été trompé par l'empereur
+Alexandre; il avait cru pouvoir compter sur l'éternelle neutralité de la
+Prusse; il se blessait de l'influence anglaise sur le continent; sa
+mauvaise humeur perçait à chacune des phrases qu'il dictait. Il
+attaquait tour à tour le gouvernement anglais, la noblesse prussienne
+qu'il voulait dénoncer au peuple, la jeune reine[33], les femmes, etc.
+De grandes et belles expressions, souvent poétiques, venaient, sans
+transition, se perdre dans une suite d'injures grossières et communes.
+Il satisfaisait ses petites passions, mais il se dégradait dans ses
+opinions particulières, et surtout il choquait le bon goût parisien.
+Nous commencions à nous accoutumer aux miracles militaires, et la
+critique _s'accrochait_, pour ainsi dire, à la forme dans laquelle ils
+nous étaient transmis. Après tout, cette attention que donnent les
+peuples aux paroles des rois n'est pas si puérile qu'on le pense. Les
+paroles des souverains dévoilent souvent leur caractère encore plus que
+leurs actions, et, pour des sujets, le caractère du prince a la première
+de toutes les importances.
+
+ [Note 33: Bulletin du 17 octobre:
+
+ «La reine est une femme d'une jolie figure, mais de peu
+ d'esprit, etc.»
+
+ Et plus tard:
+
+ «On dit dans Berlin: «La reine était si bonne, si douce!
+ Mais, depuis cette fatale entrevue avec le bel empereur,
+ comme elle est changée!»]
+
+Le roi de Prusse, poussé l'épée dans les reins, demanda un armistice qui
+lui fut refusé, et cependant la ville de Leipzig fut prise. Les Français
+traversèrent le champ de bataille de Rosbach, et la colonne qui
+rappelait notre défaite fut enlevée et envoyée à Paris.
+
+Le 22 octobre, M. de Lucchesini vint à notre quartier général. Il
+apporta une lettre du roi de Prusse, que le secret ordonné dans les
+affaires diplomatiques, disait _le Moniteur_[34], ne permet point de
+publier. «Mais, ajoutait le journal, la réponse de l'empereur a été
+trouvée si belle, qu'il en a couru quelques copies, et nous allons
+donner celle qui est tombée dans nos mains.»
+
+ [Note 34: _Moniteur_ du 30. En mettant de côté les
+ circonstances, plus ou moins impérieuses, qui motivèrent la
+ détermination du roi de Prusse à rompre la paix, la lettre de
+ Bonaparte est remarquable.]
+
+Toutes les déterminations de l'empereur, depuis les plus grandes
+jusqu'aux plus petites, semblaient toujours appuyées sur cette raison de
+la fable de la Fontaine: _Parce que je m'appelle Lion_.
+
+«Les Prussiens s'étonnent de l'activité de la poursuite; ces messieurs
+étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de Sept ans.»
+Et, lorsqu'ils voulaient demander trois jours, pour enterrer leurs
+morts: «Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le
+soin d'enterrer les morts, il n'y a pas besoin de trêve pour cela[35].»
+
+ [Note 35: À cette époque M. Daru, intendant de la maison
+ de l'empereur, fut nommé intendant de l'armée. La Prusse
+ conserve aujourd'hui encore le souvenir de la manière sévère
+ dont il leva partout les contributions. Il a laissé dans ce
+ pays une réputation terrible, et, pourtant, qui l'aura connu,
+ dira que c'est un homme dont les opinions ne sont point
+ violentes, aimant les lettres, et qui s'est fait des amis.
+ Mais, alors, la soumission paraissait le premier des devoirs.
+ L'empereur la voulait dans le fond et dans la forme. Les
+ qualités ou les vices des maîtres développent les unes ou les
+ autres chez leurs sujets.]
+
+Le 24 octobre, l'empereur arriva à Potsdam. On pense bien qu'il visita
+Sans-Souci, et que les souvenirs du grand Frédéric durent se retrouver
+dans les bulletins. _Le bel empereur_ et _la jolie reine_ y reçurent
+encore de nouveaux affronts, ce qui nous annonça que la guerre avec la
+Russie suivrait celle avec la Prusse, et nous consterna à Paris. Les
+nouvelles étaient lues publiquement sur le théâtre, mais n'excitaient
+plus guère que quelques applaudissements gagnés. «La guerre, toujours la
+guerre, voilà donc où nous sommes réduits!» et cette parole, prononcée
+avec plus ou moins d'amertume, attristait les personnes attachées à
+l'empereur, et qui pourtant n'y pouvaient répondre.
+
+Ce même jour, 25 octobre, la citadelle de Spandau se rendit.
+
+On joignit à tous ces récits la lettre d'un prétendu soldat, écrite
+d'une ville du duché de Brunswick. On y louait avec enthousiasme la
+valeur française, on la représentait comme une suite du système
+militaire qui dirigeait nos armées: «Il n'est pas moins vrai, disait-on,
+qu'un soldat qui peut se dire: «Il n'est pas impossible que je devienne
+maréchal d'Empire, prince ou duc, ainsi que tout autre,» doit être
+encouragé par cette pensée. À Rosbach, c'était tout différent. Alors
+étaient à la tête de l'armée française des gens de qualité qui ne
+devaient leur rang qu'à la naissance et à la protection d'une Pompadour,
+et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels,
+après leur défaite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à
+poudre.»
+
+Enfin, quand l'empereur fut entré dans Berlin, le 27 octobre, _au milieu
+des plus nombreuses acclamations_, il soulagea son mécontentement contre
+ceux des grands seigneurs prussiens qui se présentèrent à lui. «Mon
+frère, le roi de Prusse, dit-il, a cessé d'être roi, le jour où il n'a
+pas fait pendre le prince Louis, lorsqu'il a été assez osé pour aller
+casser les fenêtres de ses ministres[36].» Il adressa ces dures paroles
+au comte de Nesch: «Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu'elle
+sera obligée de mendier son pain.»
+
+ [Note 36: Le jeune prince s'était permis cette action de
+ garnison contre M. d'Haugwitz, qui revenait de France et
+ opinait pour la paix.]
+
+En proférant et publiant ces paroles violentes, l'empereur, non
+seulement satisfaisait sa colère contre les instigateurs de cette
+guerre, mais encore il croyait remplir ainsi les engagements qu'il
+avait été forcé de prendre avec notre révolution. Quoiqu'il fût un
+contre-révolutionnaire déterminé, il lui fallait bien, de temps en
+temps, rendre quelque hommage aux idées qui, par une fatale déviation,
+avaient produit son avènement. Un désir égaré de l'égalité, un noble
+besoin de la liberté, furent les causes de nos discordes civiles, il le
+savait; mais, dévoré de la soif de commander, et évitant de nous
+encourager à cette liberté qui, si on vient à bout de la fonder, sera la
+plus honorable conquête de l'époque où nous vivons, dans le marché qu'il
+lui fallait conclure avec son temps, il se bornait à préconiser
+l'égalité. Premièrement, il sentait qu'il ne l'atteindrait plus.
+D'ailleurs, le désir immodéré du nivellement, excité par l'exaltation
+des parties les moins généreuses de notre nature, s'irrite à la vue
+d'une supériorité quelconque. Par cela même qu'il trouble notre raison,
+ce désir nous met dans un état dont un homme fort peut facilement
+profiter pour nous subjuguer. Tandis que l'amour de la liberté, au
+contraire, est un sentiment exempt de toute personnalité, qui tend vers
+la civilisation la plus parfaite. Il est donc prouvé qu'un souverain
+généreux devrait aujourd'hui cultiver ce beau penchant des peuples;
+mais il est reconnu que Bonaparte ne voulait grandir que son pouvoir.
+Pour y réussir, tantôt, oubliant son origine, il parlait et agissait
+comme un roi par la grâce de Dieu, et, pour ainsi dire, toutes ses
+paroles devenaient féodales; tantôt il se livrait à un certain
+jacobinisme, sachant bien qu'il y a despotisme partout où il y a
+exagération de système, et, alors, il insultait les rois légitimes, il
+flétrissait les souvenirs, il dénonçait la noblesse aux plébéiens de
+tout pays. Jamais il ne s'est avisé de constater nulle part les vrais
+droits des nations; et cette aristocratie modeste des lumières et d'une
+noble civilisation lui déplaisait bien plus, au fond, que celle des
+titres et des privilèges qu'il exploitait à son gré.
+
+Le 29 octobre, M. de Talleyrand quitta Mayence, pour se rendre auprès de
+l'empereur, qui le mandait. M. de Rémusat le vit partir avec un extrême
+regret. Il trouvait de grands plaisirs dans sa conversation. L'oisiveté
+un peu solennelle de cette vie de cour les rendait alors nécessaires
+l'un à l'autre. M. de Talleyrand, ayant aperçu la sûreté du commerce de
+mon mari et l'étendue de ses lumières, quittait avec lui ses habitudes
+silencieuses, et lui livrait quelques-unes de ses opinions sur les
+événements, et sur leur maître commun. Aristocrate par goût, par
+système, par état, M. de Talleyrand ne trouvait point mauvais que
+Bonaparte contraignît la Révolution dans ce qu'il regardait comme ses
+exagérations; mais il eût souhaité que son caractère moins farouche, sa
+volonté moins passionnée, ne l'écartassent point de la route où il le
+dirigeait souvent, par des conseils mesurés et habiles. Particulièrement
+éclairé sur les situations politiques européennes, plus versé dans ce
+qu'on appelle le _droit des gens_ que dans le _vrai droit des nations_,
+il s'expliquait avec une grande justesse sur la marche diplomatique
+qu'il eût désiré qu'on suivît. Dès lors, il s'effrayait de l'importance
+que la Russie pouvait prendre en Europe, il opinait sans cesse pour
+qu'on fondât une puissance indépendante, entre nous et les Russes, et il
+favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais.
+«C'est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu'il faut créer.
+Voilà le boulevard de notre indépendance; mais il ne faut pas le faire à
+demi.» Plein de ce système, il partit pour rejoindre l'empereur, bien
+déterminé à lui conseiller de mettre à profit sa brillante fortune.
+
+Après son départ, M. de Rémusat me manda qu'il retombait dans un
+profond ennui. La cour de Mayence vivait ordonnée et monotone.
+L'impératrice y était, comme ailleurs, comme partout, douce, rangée,
+oisive, et craignant d'agir, parce qu'elle redoutait, de loin comme de
+près, de déplaire à son époux. Sa fille, heureuse d'échapper à son
+triste intérieur, remplissait ses journées de je ne sais quelles
+distractions un peu trop enfantines pour sa position et son rang[37].
+Elle jouissait beaucoup, ainsi que sa mère, des heureuses dispositions
+de son jeune fils, alors plein de vie, de beauté, et fort développé pour
+son âge. Les princes d'Allemagne venaient faire leur cour à Mayence. On
+donnait de grands repas, on se promenait, on se parait avec soin, on
+souhaitait des nouvelles. La cour désirait revenir à Paris;
+l'impératrice demandait à aller à Berlin, et tout demeurait, là comme
+ailleurs, suspendu à la volonté d'un seul homme.
+
+ [Note 37: Il est difficile de ne pas remarquer que la
+ reine Hortense et sa cour s'amusaient un peu comme des
+ pensionnaires. C'était une suite de la camaraderie de la
+ maison de madame Campan. Louis Bonaparte, ou Napoléon III,
+ semblait avoir hérité quelque chose de cela. Il avait, même
+ fort loin de la jeunesse, un goût pour les jeux innocents,
+ les colin-maillard, les farces de société, qui semble un peu
+ étrange. C'est, dit-on, la seule chose qui le déridât,
+ l'amusât, et lui donnât une sorte d'amabilité qu'il n'avait
+ point dans les relations du monde et de la politique, où il
+ portait une froideur extrême. (P. R.)]
+
+À Paris, la vie était morne mais paisible. L'absence de l'empereur
+semblait toujours apporter un peu de soulagement. On n'y parlait pas
+davantage, mais on paraissait mieux respirer, et cette _allégeance_ se
+remarquait surtout dans ceux qui tenaient de plus près à son
+gouvernement. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'impression des victoires
+s'usait de plus en plus, et des yeux exercés auraient dès lors deviné
+que ce n'étaient plus les succès de ce genre qui devaient exciter chez
+les peuples un enthousiasme durable.
+
+L'armée du prince Eugène avançait aussi en Albanie, et le maréchal
+Marmont tenait tête aux Russes, qui s'ébranlaient de ce côté. Une
+nouvelle proclamation de l'empereur à ses soldats fut publiée. Cette
+proclamation annonçait la rupture avec la Russie et l'intention de
+marcher en avant, promettait de nouveaux triomphes, et déclarait tout
+_l'amour_ que Bonaparte portait à son armée. Le maréchal Brune[38],
+commandant l'armée de réserve demeurée à Boulogne, fit à cette occasion
+ce singulier ordre du jour qu'on imprima dans _le Moniteur_ où tout
+s'imprimait, par ordre:
+
+«Soldats, vous lirez quinze jours de suite dans vos chambrées la
+proclamation sublime de Sa Majesté l'empereur et roi à la grande armée.
+Vous l'apprendrez par coeur. Chacun de vous, attendri, répandra les
+larmes du courage, et sera pénétré de cet enthousiasme irrésistible
+qu'inspire l'héroïsme.» À Paris, personne ne fut attendri, et cette
+prolongation de la guerre nous consterna.
+
+ [Note 38: Le même qui fut égorgé à Avignon, en 1815.]
+
+Cependant, l'empereur demeurait à Berlin, dont il avait fait son
+quartier général. Il annonçait dans ses bulletins que la grande et belle
+armée prussienne avait disparu, comme un brouillard d'automne, et il
+faisait achever par ses lieutenants la conquête de tous les États
+prussiens. On frappait en même temps une contribution de 150 millions;
+toutes les villes se rendaient peu à peu: Küstrin, Stettin, un peu plus
+tard Magdebourg. Lubeck, qui voulut résister, avait été prise d'assaut
+et horriblement pillée; on s'y battit dans toutes les rues, et je me
+souviens que le prince Borghèse, qui prit part à cet assaut, nous
+raconta le détail des cruautés que les soldats exercèrent dans cette
+malheureuse ville. «Le spectacle dont j'ai été témoin, nous disait-il,
+m'a donné une idée de l'état d'enivrement sanglant dans lequel la
+résistance d'abord, et la victoire après, peuvent mettre le soldat.» Et
+il ajoutait: «Dans un tel moment, tous les officiers sont soldats.
+Moi-même, j'étais hors de moi, j'éprouvais, comme tout le monde, une
+sorte d'ardeur égarée d'exercer ma force sur les individus et sur les
+choses. J'aurais honte aujourd'hui de me rappeler des horreurs absurdes.
+Au travers d'un pareil danger, quand il faut se faire jour avec le
+sabre, au milieu des flammes qui dévorent tout sous vos yeux, lorsque le
+bruit du canon, ou d'une continuelle mousqueterie, se mêle aux cris
+d'une multitude qui se presse, se cherche, ou se fuit, dans l'espace
+rétréci d'une rue, alors la tête se perd tout à fait. Il n'existe
+peut-être pas d'atrocité, il n'existe pas de folie dont on ne soit
+capable. On détruit sans profit pour personne, mais on cède à je ne sais
+quelle fièvre qui excite toutes les facultés les plus désordonnées.»
+
+Après la prise de Lubeck, le maréchal Bernadotte y demeura quelque
+temps, en qualité de gouverneur, et ce fut à cette époque qu'il jeta les
+fondements de son élévation future. Il montra une extrême équité et un
+grand soin, pour adoucir les plaies que la guerre avait faites autour
+de lui; il maintint son armée dans une exacte discipline; il séduisit,
+il consola par la douceur de ses manières, et il laissa dans cette
+contrée une profonde admiration, et un véritable attachement pour lui.
+
+Tandis que l'empereur séjournait à Berlin, le prince de Hatzfeld, qui y
+était demeuré, et qui, disent les bulletins, s'en reconnaissait
+gouverneur, avait une correspondance secrète avec le roi de Prusse, dans
+laquelle il rendait compte des mouvements de notre armée. Une de ses
+lettres fut saisie, et l'empereur ordonna qu'on l'arrêtât, et qu'on le
+fît passer devant une commission militaire. Sa femme, grosse et au
+désespoir, essaya de parvenir jusqu'à l'empereur, et, ayant obtenu une
+audience, se jeta à ses pieds. Il lui montra la lettre du prince; et,
+cette infortunée se livrant à l'excès de sa douleur, l'empereur, ému, la
+fit relever, et lui dit: «Vous avez dans les mains la pièce authentique
+sur laquelle votre mari peut être condamné. Suivez mon conseil, profitez
+de ce moment pour la brûler, et alors je serai sans moyen de le faire
+juger.» La princesse ne se le fit pas dire deux fois, et jeta le papier
+au milieu du feu, en arrosant de larmes les mains de l'empereur. Cette
+anecdote fit plus d'impression à Paris que les victoires[39].
+
+ [Note 39: Voici comment l'empereur raconte cette scène à
+ l'impératrice: «J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du
+ mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes
+ intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes
+ bonnes, douces, conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si
+ elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au
+ reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une, qui a été
+ sensible et bonne, madame de Hatzfeld. Lorsque je lui ai
+ montré la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec
+ une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c'est bien là
+ son écriture!» Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme.
+ Elle me fit peine, je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette
+ lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire
+ punir votre mari.» Elle brûla la lettre, et me parut bien
+ heureuse. Son mari est, depuis, fort tranquille. Deux heures
+ plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes
+ bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te
+ ressemblent.--Berlin, 6 novembre 1806, neuf heures du soir.»
+ Tous ces récits s'accordent. On disait toutefois, dans le
+ temps même, que l'empereur, après avoir eu des projets de
+ rigueur, s'était aperçu que la lettre incriminée avait une
+ date antérieure au moment où, selon le droit de la guerre,
+ elle aurait pu être considérée comme un acte d'espionnage, et
+ qu'alors toute la scène aurait été arrangée pour l'effet
+ dramatique. D'autres ont dit que c'est madame de Hatzfeld
+ elle-même qui, en jetant les yeux sur la lettre, aurait
+ montré à l'empereur cette date, et qu'aussitôt il se serait
+ écrié: «Oh! alors brûlez tout cela.» (P. R.)]
+
+Notre Sénat envoya une députation à Berlin, pour porter ses
+félicitations sur une si belle campagne. L'empereur chargea les envoyés
+de rapporter à Paris l'épée du grand Frédéric, le cordon de l'Aigle noir
+qu'il avait porté, et plusieurs drapeaux, «parmi lesquels, disait _le
+Moniteur_, il y en a plusieurs brodés des mains de la belle reine,
+beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux
+Troyens».
+
+Nos généraux, chaque jour, envahissaient quelques pays de plus. Le roi
+de Hollande avait avancé jusque dans le Hanovre, qu'on reprenait de
+nouveau, lorsqu'on apprit qu'il était tout à coup retourné dans ses
+États, soit qu'il n'aimât point à ne faire la guerre que comme un des
+lieutenants de son frère, soit que Bonaparte aimât mieux que ses
+conquêtes fussent faites par ses propres généraux. Le maréchal Mortier
+soumit la ville de Hambourg, le 19 novembre, et le séquestre fut mis
+sévèrement sur l'énorme quantité de marchandises anglaises qui s'y
+trouvèrent. On fit partir de Paris un assez bon nombre de jeunes
+auditeurs au conseil d'État, tels que MM. d'Houdetot, de Tournon[40], et
+autres, qui furent créés intendants de Berlin, de Bayreuth, et d'autres
+villes. À l'aide de ces jeunes et actifs proconsuls, les États conquis
+se trouvaient, sur-le-champ, administrés au profit du vainqueur, et la
+victoire était suivie immédiatement d'une organisation qui la mettait
+sur-le-champ à profit. L'empereur s'attachait la jeunesse, prise dans
+toutes les classes, en lui offrant des occasions d'agir, de se produire
+et d'exercer une autorité absolue. Aussi disait-il souvent: «Il n'y a
+point de conquête que je ne puisse entreprendre; car, à l'aide de mes
+soldats et de mes auditeurs, je prendrai et je régirai le monde.» On
+peut jeter un regard sur les habitudes et les idées despotiques que ces
+jeunes gens devaient rapporter dans leur propre pays, et comprendre de
+quel danger ces habitudes ont été ensuite, quand on leur a confié
+l'administration de quelque province française, que la plupart d'entre
+eux ont eu peine à ne pas régir à la façon des pays conquis. Enfin,
+cette jeunesse, appelée de bonne heure à de si importantes missions,
+inoccupée aujourd'hui, déchue de ses espérances par le resserrement de
+notre territoire, ronge avec impatience le frein de son oisiveté, et
+n'est pas un des moindres embarras que l'état de la France cause à son
+gouvernement présent.
+
+ [Note 40: M. d'Houdetot a été plus tard pair de France
+ sous la Restauration, et M. de Tournon préfet de la Gironde.
+ (P. R.)]
+
+La conquête de la Prusse s'acheva, et nos troupes entrèrent en Pologne.
+La saison était avancée; on n'avait point encore joint les Russes, mais
+on savait qu'ils approchaient. Tout annonçait une campagne difficile.
+Le froid n'était point rigoureux, mais la marche de nos soldats se
+trouvait embarrassée par les boues d'un pays marécageux, dans lesquelles
+hommes, canons, équipages, s'engloutissaient. Les détails de ce que
+l'armée eut à souffrir sont terribles à entendre. Souvent, on voyait des
+bataillons s'enfoncer dans les marais, y demeurer plongés jusqu'au
+milieu du corps, sans qu'il fût possible de les arracher à la mort lente
+qui les y attendait. L'empereur, déterminé à profiter de ses victoires,
+sentit cependant le besoin de faire prendre quelque repos à ses troupes,
+et il accepta avec empressement l'offre que lui fit le roi de Prusse
+d'une suspension d'armes qui nous tiendrait sur l'une des rives de la
+Vistule, tandis que les Prussiens demeuraient sur l'autre. Mais il est à
+croire que les conditions qu'il mit à cet armistice furent trop sévères,
+ou peut-être que la politique prussienne ne le proposa que pour gagner
+du temps et opérer une jonction avec les Russes; car on traîna la
+négociation en longueur, et l'empereur, instruit des mouvements du
+général russe Benningsen, partit tout à coup de Berlin, le 25 novembre,
+après avoir annoncé à son armée de nouveaux dangers et de nouveaux
+succès, par cette belle phrase qui terminait sa proclamation: «Qui
+donnerait aux Russes le droit de renverser de si justes desseins? Eux et
+nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz[41]?»
+
+ [Note 41: _Moniteur_ du 12 décembre 1806. (P. R.)]
+
+En même temps parut le fameux décret, daté de Berlin, précédé d'un long
+considérant, composé d'une vingtaine de griefs, qui proclamait les
+Îles-Britanniques en état de blocus. Ce décret n'était qu'une
+représaille des formes habituelles à l'Angleterre, qui, lorsqu'elle
+entre en état de guerre, déclare aussi ce même blocus universel, et, en
+vertu du droit qu'il lui donne, permet à ses vaisseaux la prise de tous
+les bâtiments qu'ils rencontrent, sur quelque mer que ce soit. Le décret
+de Berlin partageait l'empire du monde en deux, opposant la puissance
+continentale à la puissance maritime. Tout Anglais, trouvé, soit en
+France, soit dans les États occupés par nous ou sous notre influence,
+devenait prisonnier de guerre, et cette dure loi devait être notifiée à
+tous nos souverains alliés. Dès lors, il fut notoire que la lutte qui
+s'ouvrait entre le pouvoir despotique dans toutes ses extensions et, il
+faut le dire, dans toutes ses habiletés, et la force d'une constitution
+telle que celle qui régit et anime la nation anglaise, ne finirait que
+par la destruction complète de l'un des deux assaillants. Le despotisme
+a succombé, et, malgré ce qu'il nous en a coûté, il faut en rendre grâce
+à la Providence, pour le salut des peuples et l'instruction de la
+postérité.
+
+Le 28 novembre, Murat fit son entrée à Varsovie; les Français y furent
+reçus avec enthousiasme par ceux des Polonais qui espéraient que leur
+liberté serait le fruit de nos conquêtes. On lisait dans le bulletin qui
+annonçait cette entrée: «Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Dieu
+seul, qui tient dans ses mains les combinaisons des événements, est
+l'arbitre de ce grand problème politique.» Dès cette époque, la famille
+de Bonaparte commença à convoiter le trône de Pologne. Son frère Jérôme
+avait quelque espérance de l'obtenir. Murat, qui avait montré en toute
+occasion, dans cette campagne, sa brillante valeur, envoyé le premier à
+Varsovie, s'y présentant dans le costume toujours un peu théâtral qu'il
+préférait, et dont la toque couverte de plumes, les bottines de couleur,
+et les étoffes élégantes qui le drapaient, avaient quelque ressemblance
+avec l'habit des nobles Polonais, Murat, dis-je, entrevoyait des
+chances pour que ce grand pays fût un jour confié à sa domination. Sa
+femme, à Paris, en reçut quelques compliments qui peut-être ébranlèrent
+les déterminations de l'empereur, lequel n'aimait point qu'on le
+devançât en rien. J'ai vu l'impératrice espérer aussi la royauté
+polonaise pour son fils. Plus tard, quand l'empereur eut un fils naturel
+dont j'ignore aujourd'hui la destinée, ce fut vers cet enfant que les
+Polonais tournèrent les yeux. De plus habiles que moi dans les secrets
+de la diplomatie européenne diront pourquoi Bonaparte n'a fait
+qu'ébaucher ses plans en Pologne, malgré son penchant personnel, et
+malgré l'influence de M. de Talleyrand. Peut-être, seulement, que les
+événements se pressèrent et se choquèrent avec trop de précipitation,
+pour qu'on pût mettre à cette entreprise tous les soins et les efforts
+qu'elle méritait.
+
+Depuis la campagne de Prusse, et après le traité de Tilsit, l'empereur
+s'est souvent repenti de n'avoir point poussé ses innovations
+européennes jusqu'au changement de toutes les dynasties. «On ne gagne
+rien, disait-il, à faire des mécontents auxquels on laisse encore
+quelque puissance. Les demi-mesures n'ont jamais de suites utiles, et
+les vieux rouages servent mal les machines nouvelles. Il fallait que je
+rendisse tous les rois complices de ma grandeur, mais, pour qu'ils
+ressortissent tous de moi, il eût été nécessaire qu'ils n'eussent point
+à m'opposer celle de leurs antécédents, avantage dont je me serais peu
+embarrassé, et qui ne valait point à mes yeux l'honneur de fonder une
+race nouvelle, mais qui pourtant a quelque empire sur les hommes. Ma
+bonté pour quelques souverains, ma faiblesse à l'égard des peuples qui
+auraient souffert, je ne sais quelle crainte de soulever un entier
+bouleversement m'ont retenu, et c'est un grand tort que je payerai cher,
+peut-être.»
+
+Quand l'empereur parlait ainsi, il avait soin de s'appuyer sur la
+nécessité de renouveler toutes choses, nécessité imposée par la force de
+la Révolution. Mais, comme je l'ai déjà dit, au fond de sa pensée, il se
+croyait quitte envers elle, en changeant les frontières des États et les
+maîtres qui les régissaient. Un roi bourgeois, pris dans sa famille ou
+dans les rangs de son armée, lui paraissait devoir satisfaire, par son
+élévation subite, toutes les classes bourgeoises des sociétés modernes,
+et, pourvu que le despotisme que ce nouveau souverain exerçait tournât
+au profit de ses propres projets, il ne lui en demandait nullement
+raison. Il faut convenir, cependant, que, si ce que Bonaparte nommait
+_l'esprit du siècle_ avait conduit les nations seulement à être
+gouvernées par des hommes que des hasards heureux auraient tirés de leur
+obscurité, ce n'était pas la peine de faire tant de fracas. Despote pour
+despote, celui qui peut s'appuyer sur les souvenirs de la grandeur de
+ses ancêtres blesse moins assurément l'orgueil humain, lorsqu'il exerce
+sa volonté en vertu de vieux droits consacrés par une gloire ancienne,
+ou même seulement dont la source se perd dans la nuit des temps.
+
+Quoi qu'il en soit, à la fin de cette guerre, la Pologne ne retrouva sa
+liberté que dans la partie dont la Prusse s'était emparée. Les traités
+avec l'empereur de Russie, le besoin momentané du repos, la crainte
+d'exciter le mécontentement de l'Autriche en touchant à ses possessions,
+contraignirent les plans de Bonaparte. Peut-être l'exécution n'en était
+guère possible, mais, n'étant tentés qu'à demi, ils portaient sûrement
+avec eux la cause de leur destruction.
+
+On a beaucoup discuté les avantages et les inconvénients du système
+continental à l'égard des Anglais. Je ne serais pas assez forte pour
+bien rapporter les objections que ce système souleva, comme les
+approbations que lui donnèrent des esprits qui paraissaient assez
+désintéressés. Encore moins oserais-je conclure au premier aperçu. Outre
+qu'un tel système imposait aux alliés de la France des conditions trop
+opposées à leur intérêt pour qu'ils s'y soumissent longtemps, comme,
+tout en favorisant et excitant l'industrie continentale, dont les
+avantages ne se font sentir que lentement, ce système gênait les
+jouissances et quelques-unes des nécessités journalières, il ne se fit
+sentir que comme un acte de despotisme. De plus, il fit passer dans
+l'esprit de tout Anglais l'aversion que Bonaparte inspirait au
+gouvernement britannique, parce que s'attaquer au commerce, c'est se
+prendre aux sources vitales de toutes les existences anglaises. Il fit
+donc la guerre contre nous absolument nationale chez nos ennemis, et en
+effet, de cette époque, les tentatives personnelles des Anglais
+devinrent très actives.
+
+Cependant, j'ai entendu dire à des personnes éclairées que les suites de
+cette rigueur arriveraient à porter un coup fatal à la constitution
+d'Angleterre, et que c'était en cela surtout qu'il y avait avantage à
+la pousser. Le gouvernement anglais, obligé d'agir avec une promptitude
+égale à celle de son adversaire, empiétait peu à peu sur les droits
+nationaux, sans que les communes s'y opposassent, parce qu'elles étaient
+convaincues de la nécessité de la résistance. Le Parlement, moins jaloux
+de ses libertés, n'osait soulever aucune opposition; peu à peu les
+Anglais devenaient militaires; la dette publique s'augmentait pour
+fournir aux coalitions et à l'armée nationale; le pouvoir exécutif
+s'accoutumait à ces empiétements tolérés d'abord, et qu'il eût ensuite
+voulu conserver comme une conquête permise. Ainsi la situation, forcée
+et tendue, dans laquelle l'empereur mettait tous les gouvernements,
+altérait la constitution britannique, dont peut-être, si le système
+continental eût pu tenir longtemps, les Anglais n'auraient pu
+reconquérir les avantages que par des prétentions violentes ou des
+mouvements séditieux. C'était ce dont l'empereur se flattait
+secrètement; il s'efforçait de fomenter la révolte en Irlande; appui sur
+le continent de tous les pouvoirs absolus, il aidait et protégeait tant
+qu'il pouvait l'opposition anglaise, et les journaux qu'il payait à
+Londres ne cessaient d'animer les communes à la liberté.
+
+J'ai vu plus tard M. de Talleyrand, épouvanté de cette lutte, me dire
+avec plus de chaleur qu'il n'a coutume d'en montrer dans la rédaction de
+son opinion: «Tremblez! insensés que vous êtes, des succès de l'empereur
+sur les Anglais! Car, si la constitution anglaise est détruite,
+mettez-vous bien dans la tête que la civilisation du monde sera ébranlée
+jusque dans ses fondements.»
+
+L'empereur, avant de quitter Berlin, eut soin d'en faire partir quelques
+décrets, datés de cette ville, qui prouvaient qu'il avait, au milieu des
+camps, la force et le temps de penser à autre chose qu'à des combats.
+Tels furent quelques nominations de préfets, un décret sur
+l'organisation des bureaux maritimes, et un autre qui destinait
+l'emplacement de la Magdeleine, sur le boulevard, à un monument élevé à
+la gloire des armées françaises. Les plans de ce monument furent mis au
+concours par une circulaire du ministre de l'intérieur, imprimée
+partout. Il y eut aussi des promotions nombreuses dans l'armée, et une
+grande distribution de croix.
+
+Le 25 novembre, l'empereur partit pour Posen. La difficulté des routes
+lui fit abandonner ses voitures pour arriver dans un chariot du pays; le
+grand maréchal du palais versa dans sa calèche, et se démit la
+clavicule. M. de Talleyrand éprouva le même accident, sans blessure, et,
+vu la difficulté de sa marche, il passa vingt-quatre heures sur une
+route, dans sa voiture renversée, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres
+moyens de le transporter. Il avait occasion, à cette époque, de répondre
+à une lettre que je lui avais écrite: «Je vous réponds, me mandait-il,
+du milieu des boues de la Pologne. Peut-être, l'année prochaine, vous
+écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos
+prières.» L'empereur n'était que trop porté par lui-même à dédaigner ces
+obstacles, auxquels il sacrifiait une partie de son armée. D'ailleurs,
+dans cette occasion, il fallait marcher. Les Russes avançaient toujours,
+et il ne voulait point les attendre en Prusse.
+
+Le 2 décembre, le Sénat fut convoqué à Paris; l'archichancelier porta
+une lettre de l'empereur qui rendait compte de ses victoires, qui en
+promettait de nouvelles, et qui demandait un sénatus-consulte ordonnant,
+sur-le-champ, la levée des conscrits de 1807. Cette levée devait se
+faire, dans un temps ordinaire, au mois de septembre seulement. Une
+commission fut nommée pour la forme. Cette commission examina la demande
+dans une seule matinée, et, le surlendemain, c'est-à-dire le 4, le
+sénatus-consulte fut rendu.
+
+Ce fut aussi à peu près dans ce temps, que nous eûmes la solution de la
+dispute élevée par l'Académie contre le cardinal Maury. La volonté de
+l'empereur trancha la question; un assez long article anonyme parut dans
+_le Moniteur_. Ces paroles le terminaient: «L'Académie n'aura sans doute
+aucun penchant à priver d'un droit acquis par l'usage un homme dont le
+talent éminent a le plus marqué dans nos dissensions civiles, et dont
+l'adoption était un pas de plus vers la concorde, et vers cet entier
+oubli des événements passés, seul moyen d'assurer la durée de la
+tranquillité qui nous a été rendue. Voilà un long article pour une chose
+en apparence fort peu importante; cependant l'éclat qu'on a voulu faire
+donne matière à de sérieuses réflexions. On voit à quelles fluctuations
+on serait exposé de nouveau, dans quelle incertitude on pourrait être
+replongé, si heureusement le sort de l'État n'était confié à un pilote
+dont le bras est ferme, dont la direction est fixe, et qui ne connaît
+qu'un seul but: le bonheur de la patrie[42].»
+
+ [Note 42: Il me paraît que la grave question élevée entre
+ le cardinal Maury et l'Institut a été décidée définitivement
+ contre la prétention du premier. Du moins, bien des années
+ plus tard, M. de Salvandy a dit _monsieur_ à l'évêque
+ d'Orléans, en le recevant à l'Académie. Il a dû se décider
+ par certains précédents, et la chose ne fit pas question. (P.
+ R.)]
+
+Tandis que Bonaparte obligeait ses soldats à supporter, en continuant
+cette guerre, les terribles fatigues de tous les fléaux réunis contre
+eux, il ne laissait échapper aucune occasion de prouver que rien ne
+pouvait interrompre l'intérêt qu'il portait du milieu des camps à la
+marche non interrompue des habitudes civilisées. Un ordre du jour, daté
+de la grande armée, fut publié, conçu en ces termes: «De par l'empereur:
+L'université de Iéna, les professeurs, docteurs et étudiants, ses
+possessions, revenus et autres attributions quelconques, sont mis sous
+la sauvegarde spéciale des commandants des troupes françaises et
+alliées. Le cours des études sera continué. Les étudiants sont autorisés
+en conséquence à revenir à Iéna, que l'intention de l'empereur est de
+ménager autant qu'il sera possible.»
+
+Le roi de Saxe, subjugué par la puissance du vainqueur, rompit son
+alliance avec la Prusse et fit un traité avec l'empereur. Ce prince,
+pendant un long règne, avait joui longtemps des douceurs de la paix et
+de l'ordre. Adoré de ses sujets, occupé de leur bonheur, il fallut la
+violence du terrible ouragan qui porta partout la fortune de Bonaparte,
+pour qu'il vît, tout à coup, les horreurs de la guerre désoler les
+paisibles campagnes de ses États. Trop faible pour résister au choc, il
+se soumit et chercha à les sauver, en acceptant les conditions du
+vainqueur. Mais sa fidélité dans les traités ne put pas le préserver,
+parce que, dans la suite, la Saxe fut forcément le théâtre sur lequel
+les souverains puissants qui l'entouraient se disputèrent plus d'une
+victoire.
+
+Cependant, on s'attristait de plus en plus à Paris. Les bulletins ne
+contenaient que des récits vagues de combats sanglants et de peu de
+résultats. Il était facile de deviner, par quelques mots sur la rigueur
+de la saison et l'âpreté du pays où se faisait la guerre, quels
+obstacles nos soldats avaient à surmonter, et quelles étaient leurs
+souffrances. Les lettres particulières, quoique avec une réserve qui
+seule pouvait leur permettre de parvenir à leur destination, portaient
+toutes un caractère d'inquiétude et de tristesse. On s'efforçait de
+transformer en victoires les moindres marches de notre armée, mais
+l'empereur recueillait des difficultés même de ses premiers succès. Le
+décisif des affaires qui avaient ouvert cette campagne rendait les
+Parisiens difficiles sur ce qui se passait alors. On s'efforçait
+pourtant d'exciter un enthousiasme permanent. Les bulletins se lisaient
+avec solennité sur les théâtres; on tirait le canon des Invalides, dès
+qu'il arrivait une nouvelle de l'armée; des poètes gagés faisaient à la
+hâte des odes, des chants de victoire, des intermèdes représentés avec
+pompe à l'Opéra[43], et le lendemain, des articles commandés rendaient
+compte de la vivacité des applaudissements[44].
+
+L'impératrice agitée, oisive, ennuyée du séjour de Mayence, écrivait
+sans cesse pour obtenir la permission d'aller à Berlin. L'empereur fut
+au moment de céder à ses instances, et j'éprouvai un vif chagrin quand
+M. de Rémusat me manda que, vraisemblablement, il allait s'éloigner
+encore. Mais l'arrivée des Russes, et l'obligation de se montrer en
+Pologne, obligèrent Bonaparte à changer de pensée. D'ailleurs, on lui
+écrivait que Paris était morne, et que les marchands s'y plaignaient du
+tort que leur faisait l'inquiétude générale. Alors il donna l'ordre à sa
+femme de retourner aux Tuileries, de déployer la pompe accoutumée de la
+cour, et nous reçûmes, tous et toutes, la consigne de nous amuser avec
+éclat[45].
+
+ [Note 43: L'empereur reproche souvent cette hâte à ceux
+ qui étaient chargés de célébrer sa gloire sur les théâtres de
+ Paris. Ainsi, il écrit de Berlin à Cambacérès, le 21 novembre
+ 1806: «Si l'armée tâche d'honorer la nation autant qu'elle le
+ peut, il faut avouer que les gens de lettres font tout pour
+ la déshonorer. J'ai lu hier les mauvais vers qui ont été
+ chantés à l'Opéra. En vérité, c'est tout à fait une dérision.
+ Comment souffrez-vous qu'on chante des impromptus à l'Opéra?
+ Cela n'est bon qu'au Vaudeville. Témoignez-en mon
+ mécontentement à M. de Luçay. M. de Luçay et le ministre de
+ l'intérieur pouvaient bien s'occuper de faire faire quelque
+ chose de passable; mais, pour cela, il faut ne vouloir le
+ jouer que trois mois après qu'on l'a demandé. On se plaint
+ que nous n'ayons pas de littérature; c'est la faute du
+ ministre de l'intérieur. Il est ridicule de commander une
+ églogue à un poète, comme on commande une robe de
+ mousseline.» Il voulait apparemment qu'on prévît la victoire
+ d'Iéna ou celle d'Eylau trois mois à l'avance. M. de Luçay,
+ chambellan, était chargé des théâtres en l'absence du
+ surintendant, premier chambellan, retenu à Mayence, comme on
+ l'a vu plus haut. (P. R.)]
+
+ [Note 44: Citation du _Moniteur_: «On a lu hier à l'Opéra
+ ces paroles: «L'empereur jouit de la meilleure santé.» Il est
+ impossible de se faire une idée de l'enthousiasme qu'elles
+ ont excité.»]
+
+ [Note 45: C'est dans ces occasions que M. de Talleyrand
+ disait: «Mesdames, l'empereur ne badine pas, il veut qu'on
+ s'amuse.» (P. R.)]
+
+Pendant ce temps, il se détermina, après quelques affaires partielles, à
+prendre des quartiers d'hiver; mais les Russes, plus accoutumés aux
+sévérités de la saison et du pays, ne le lui permirent pas, et, après
+avoir mesuré leurs forces dans quelques combats sanglants, dont nous
+payâmes cher le succès, les deux armées se joignirent près du village de
+Preussich-Eylau qui a donné son nom à cette sanglante bataille. Les
+cheveux se dressent sur la tête, au récit de cette terrible journée. Le
+froid était vif, la neige tombait en abondance, l'opposition des
+éléments ne fit qu'augmenter de part et d'autre le féroce courage des
+soldats. On se battit douze heures, sans qu'aucun des deux côtés pût
+s'attribuer la victoire. Les pertes furent immenses. Vers le soir, les
+Russes firent leur retraite en bon ordre, laissant sur le champ de
+bataille un nombre considérable de leurs blessés. Les deux souverains,
+russe et français, ordonnèrent des _Te Deum_. Le fait est que cette
+horrible boucherie n'eut aucun résultat, et l'empereur a dit, depuis,
+que, si l'armée russe l'avait attaqué encore dès le lendemain, il est
+très vraisemblable qu'il eût été battu. Mais ce lui fut un motif
+d'autant plus fort de faire sonner très haut la bataille. Il écrivit aux
+évêques, fit part au Sénat de son prétendu succès, démentit dans tous
+ses journaux les journaux étrangers, et cacha, tant qu'il put, les
+récits des pertes que nous avions faites. On a raconté qu'il visita
+lui-même le champ de bataille, et que cet épouvantable spectacle lui fit
+une grande impression. Ce qui porte à le croire, c'est que le bulletin
+qui rend compte de l'affaire est fait avec une extrême simplicité, et
+n'a aucune ressemblance avec les autres, où il avait coutume de se
+placer lui-même dans une attitude un peu théâtrale. À son retour, il fit
+faire par le peintre Gros un très beau tableau qui le représente au
+milieu des morts et des mourants, levant les yeux au ciel, comme pour y
+chercher de la résignation au spectacle douloureux dont il est témoin.
+L'expression que l'artiste a donnée à son visage est parfaitement belle;
+je l'ai souvent considérée avec émotion, souhaitant intérieurement avec
+toute la force d'une âme qui voulait encore s'attacher à lui, qu'elle
+eût été, en effet, celle qu'on avait remarquée dans ses traits à cette
+occasion[46].
+
+ [Note 46: On lit cette phrase dans un des bulletins de
+ cette époque: «Ce spectacle est fait pour inspirer aux
+ princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre.»]
+
+M. Denon, directeur du Musée, et l'un des plus obséquieux serviteurs de
+l'empereur, le suivait toujours dans ses campagnes pour choisir dans
+chaque ville conquise les choses rares qui pouvaient contribuer à
+augmenter les trésors de cette grande et belle collection. Il exécutait
+sa commission avec une exactitude qui tenait, disait-on, de la rapacité,
+et on l'accusa de ne point s'oublier dans l'enlèvement des dépouilles.
+Les soldats de notre armée ne le connaissaient que sous le nom de
+l'_huissier priseur_. Après la bataille d'Eylau, se trouvant à Varsovie,
+il reçut l'ordre de faire faire un monument de cette journée. Plus elle
+avait été douteuse, plus l'empereur tenait à la constater comme une
+victoire. Denon écrivit à Paris un récit poétique de la visite que
+l'empereur avait rendue aux blessés. Bien des gens ont prétendu que ce
+tableau ne représentait qu'un mensonge à peu près pareil à la visite des
+pestiférés de Jaffa. Mais pourquoi croire que Bonaparte fût toujours
+incapable d'éprouver un sentiment humain? Le sujet était livré au
+concours des premiers peintres; un grand nombre composèrent des dessins;
+celui de Gros réunit tous les suffrages, et le choix tomba sur lui.
+
+La bataille d'Eylau se donna le 10 février 1807.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+(1807.)
+
+
+Retour de l'impératrice à Paris.--La famille
+impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits
+de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de
+Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine
+Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.
+
+
+Après la bataille d'Eylau, les deux armées, contraintes de suspendre
+leur marche, par le désordre que produisit un épouvantable dégel,
+entrèrent dans leurs quartiers d'hiver. L'armée fut cantonnée près de
+Marienwerder, et l'empereur s'établit dans un château, près
+d'Osterode[47].
+
+ [Note 47: L'empereur s'établit à Osterode, ou dans les
+ environs, le 22 février 1807. (P. R.)]
+
+L'impératrice était revenue à Paris, à la fin de janvier. Elle y
+apportait assez de tristesse, une inquiétude vague, un peu de
+mécontentement de la portion de la cour qui l'avait accompagnée à
+Mayence, et toujours cette crainte habituelle qui ne la quittait pas
+dans l'absence de l'empereur, car elle redoutait toujours le jugement
+qu'il porterait de ses moindres démarches. Elle me témoigna beaucoup
+d'amitié, avec sa grâce accoutumée. Quelques-uns de ceux qui
+l'entouraient prétendaient que, dans sa tristesse, il y avait un peu de
+la préoccupation d'un sentiment tendre qu'elle éprouvait, depuis un an,
+pour un jeune écuyer de l'empereur, alors absent comme lui. Je n'ai
+jamais rien approfondi sur ce point, et n'ai reçu d'elle aucune
+confidence; mais, au contraire, je la voyais inquiète de ce qu'elle
+avait appris, par quelques Polonaises alors à Paris, de la liaison de
+l'empereur avec une jeune femme de leur pays. L'attachement qu'elle
+portait à son mari se compliquait toujours beaucoup de la crainte du
+divorce, et de tous ses sentiments, celui-là était, je crois, chez elle,
+ce qui lui parlait le plus haut. Quelquefois, elle essayait dans ses
+lettres de glisser deux ou trois mots à ce sujet, auxquels elle
+n'obtenait aucune réponse[48].
+
+ [Note 48: La correspondance de l'empereur, publiée sous
+ le règne de Napoléon III, a fait connaître quelques-unes de
+ ces réponses que l'impératrice Joséphine ne montrait point à
+ sa confidente. Voici, par exemple, un passage de la lettre du
+ 31 décembre 1806: «J'ai bien ri en recevant tes dernières
+ lettres. Tu te fais des belles de la grande Pologne une idée
+ qu'elles ne méritent pas... J'ai reçu ta lettre dans une
+ mauvaise grange, ayant de la boue, du vent, et de la paille
+ pour tout lit.» Il écrivait aussi, quelques jours plus tard,
+ de Varsovie, le 19 janvier 1807: «Mon amie, je suis désespéré
+ du ton de tes lettres et de ce qui me revient: je te défends
+ de pleurer, d'être chagrine et inquiète; je veux que tu sois
+ gaie, aimable et heureuse.» (P. R.)]
+
+Toutefois, elle s'efforçait de satisfaire aux volontés de l'empereur.
+Elle donnait et acceptait des fêtes, trouvant toujours une distraction à
+tous ses soucis, dans le plaisir d'étaler une brillante parure. Elle
+traitait ses belles-soeurs avec froideur, mais avec prudence; elle
+recevait beaucoup de monde, avec bonne grâce, et se faisait remarquer
+par l'insignifiance prescrite et bienveillante de ses paroles.
+
+Une fois, je lui proposai d'aller au spectacle pour se procurer quelque
+distraction. Mais elle me répondit que ce divertissement ne l'amusait
+point assez pour qu'elle le prît _incognito_, et qu'elle n'oserait point
+se montrer publiquement au théâtre. «Pourquoi, lui dis-je, madame? Il me
+semble que les applaudissements que vous recevriez satisferaient
+l'empereur.--Vous le connaissez bien peu, me dit-elle. Si on me recevait
+trop bien, je suis certaine qu'il serait jaloux de cette espèce de
+triomphe qu'il n'aurait pas partagé. Quand on m'applaudit, il aime à
+prendre sa part de mon succès, et je le blesserais en en cherchant un
+qu'il ne pourrait pas partager avec moi.»
+
+L'inquiétude de l'impératrice Joséphine s'excitait aussi lorsqu'elle
+remarquait autour d'elle quelque entente entre plusieurs personnes,
+qu'alors elle croyait toujours unies pour lui nuire. Bonaparte lui avait
+inspiré quelque chose de sa défiance habituelle. Elle ne craignait
+nullement madame Joseph Bonaparte, qui, quoique alors reine de Naples,
+vivait obscurément au palais du Luxembourg, et répugnait à quitter son
+repos pour prendre place sur le trône. Les deux princes, archichancelier
+et architrésorier de l'Empire, tous deux craintifs et réservés, lui
+faisaient une cour respectueuse, et ne lui inspiraient aucun soupçon. La
+princesse Borghèse, alliant toujours l'état d'une femme malade avec les
+amusements de la galanterie, n'entrait guère qu'à la suite de sa famille
+dans toute entreprise d'intrigue. Mais la grande-duchesse de Berg
+excitait la jalousie et les inquiétudes de sa belle-soeur. Logée
+magnifiquement au palais de l'Élysée-Bourbon, dans tout l'éclat d'une
+beauté qu'elle soutenait par la plus brillante élégance, impérieuse dans
+ses prétentions, mais affable dans ses manières, quand elle le croyait
+nécessaire, caressante même avec les hommes qu'elle voulait séduire, peu
+délicate sur les inventions, quand il s'agissait de nuire, détestant
+l'impératrice, mais sachant à merveille se rendre maîtresse d'elle-même,
+elle pouvait, en effet, justifier ses inquiétudes. À cette époque, elle
+désirait, comme je l'ai dit, le trône de Pologne, et elle cherchait à
+former dans les hauts personnages du gouvernement des liaisons qui lui
+fussent utiles. Le général Junot, gouverneur de Paris, devint fort
+amoureux d'elle; soit penchant, soit calcul, cette affection lui servit
+à faire que le gouverneur de Paris, dans la part de police qu'il avait,
+et qui faisait matière à sa correspondance avec l'empereur, ne rendait
+que de bons comptes de la grande-duchesse de Berg.
+
+Une autre liaison, où l'amour n'entra pour rien, mais qui lui fut
+souvent utile, fut celle qui lui attacha assez bien Fouché. Celui-ci
+était à peu près brouillé avec M. de Talleyrand, que madame Murat
+n'aimait guère non plus. Elle cherchait à se soutenir, et surtout à
+élever son mari malgré lui; elle insinuait souvent au ministre de la
+police que M. de Talleyrand arriverait à l'éloigner, et elle le liait à
+elle par une foule de petites confidences. Cette intimité donnait des
+tracas journaliers à ma pauvre impératrice, qui, toute craintive,
+observait avec soin ses moindres paroles et ses moindres actions. La
+société de Paris n'entrait guère dans tous ces petits secrets de cour,
+et ne prenait, il faut l'avouer, aucun intérêt aux personnages qui la
+composaient. Nous apparaissions tous, et nous étions en effet, comme une
+parade vivante dressée pour environner l'empereur d'une pompe qu'il
+croyait nécessaire. La conviction où l'on était du peu d'influence qu'on
+avait sur lui, portait la multitude à se soucier peu de ce qui se
+passait autour de lui. Chacun savait d'avance que sa volonté seule
+finirait toujours par déterminer toutes choses.
+
+Cependant, les souverains, parents ou alliés de l'empereur, envoyaient
+incessamment des députations en Pologne pour le féliciter de ses succès.
+On partait de Naples, d'Amsterdam, de Milan, pour porter à Varsovie les
+nouveaux hommages des différents États. Le royaume de Naples n'était
+troublé que par les mouvements de la Calabre, mais c'était assez pour le
+tenir sur le qui-vive. Le nouveau roi, un peu enclin au plaisir, était
+loin de fonder d'une manière assez ferme le plan que l'empereur avait
+conçu à l'égard des royautés qu'il avait faites. L'empereur se plaignait
+aussi de son frère Louis, et ce mécontentement faisait honneur à
+celui-ci. Au reste, l'intérieur de ce dernier devenait de jour en jour
+plus pénible. Madame Louis, après avoir joui d'un peu de liberté à
+Mayence, eut peine sans doute à rentrer sous la triste surveillance à
+laquelle elle était soumise près de son époux. Peut-être sa tristesse,
+qu'elle dissimula mal, arriva-t-elle à l'aigrir encore; mais,
+s'envenimant tous deux, ils finirent par vivre séparés dans le palais:
+elle, renfermée avec deux ou trois de ses dames; lui, livré à ses
+affaires et ne dissimulant point qu'il eût à se plaindre de sa femme. Il
+pensait qu'il ne fallait point laisser les Hollandais conclure contre
+lui de sa mésintelligence conjugale. On ne sait où une pareille
+situation les eût conduits tous deux, sans le malheur qui vint tomber
+sur eux, et qui les rapprocha, par le regret commun de ce qu'ils avaient
+perdu[49].
+
+ [Note 49: À peu près dans ce temps parut un petit poème
+ assez joli de M. Luce de Lancival, auteur de la tragédie
+ d'_Hector_, homme d'esprit qui fut enlevé de bonne heure à
+ une carrière littéraire qui peut-être n'eût pas été sans
+ éclat.]
+
+Vers la fin de cet hiver, il arriva à Paris un ordre de l'empereur de
+faire rappeler, dans les journaux, à tous les hommes distingués dans les
+sciences et les arts, que la loi, datée d'Aix-la-Chapelle du 24
+fructidor an XII[50], sur les prix décennaux, devait avoir son
+exécution, à la date de vingt mois après celle où l'on était alors.
+Cette loi promettait des récompenses considérables à tout auteur d'un
+grand ouvrage utile ou distingué, dans quelque genre que ce fût. Les
+prix devaient être accordés de dix ans en dix ans, à dater du 18
+brumaire, et le jury, chargé de juger, devait être formé de plusieurs
+membres de l'Institut. Cette fondation avait de la grandeur; on verra
+plus tard comme elle s'écroula, par suite d'un mouvement de mauvaise
+humeur de Bonaparte.
+
+ [Note 50: 11 septembre 1804. (P. R.)]
+
+Au mois de mars, la vice-reine accoucha d'une fille, et l'impératrice
+jouit beaucoup de se voir grand'mère d'une petite princesse, parente de
+tout ce qu'il y avait de plus puissant en Europe.
+
+Tandis que la rigueur de la saison suspendait la guerre des deux côtés,
+l'empereur n'épargnait rien pour que son armée, au printemps, se
+montrât plus formidable que jamais. Les royaumes d'Italie et de Naples
+envoyaient de nouveaux contingents. Des hommes, nés dans les riants
+climats de ces belles contrées, se voyaient transportés, tout à coup,
+sur les bords sauvages de la Vistule, et pouvaient s'étonner de cette
+dure transplantation, jusqu'au moment où des soldats partirent de Cadix
+à pied, pour aller périr sous les murs de Moscou, prouvant, par l'effort
+d'une telle marche, à la fois de quel courage et de quelle force un
+homme est capable, et jusqu'à quel point peut être portée la puissance
+de la volonté humaine. On reformait l'armée; des pages de promotions
+remplissaient nos journaux, et il est assez curieux, au milieu de tous
+ces décrets militaires, d'en trouver un, toujours daté d'Osterode, qui
+nomme des évêques à des sièges vacants, soit de France, soit d'Italie.
+
+Mais, malgré nos victoires, ou peut-être à cause de nos victoires, notre
+armée avait essuyé des pertes considérables. L'extrême humidité du
+climat, d'ailleurs, causait des maladies; la Russie paraissait
+déterminée à faire les plus grands efforts; l'empereur sentait que cette
+campagne, puisqu'elle durait, devait être décisive, et, ne trouvant pas
+que les nombreux bataillons qu'on lui avait envoyés lui offrissent
+encore une garantie suffisante du succès, il osa compter sur l'étendue
+de son pouvoir et sur notre soumission, et, après avoir, à la fin de
+décembre 1806, levé la conscription de 1807, dans le mois d'avril, il
+demanda au Sénat celle de 1808. Le rapport du prince de Neuchatel, qui
+fut inséré dans _le Moniteur_, annonçait que l'armée s'était grossie
+dans l'année des cent soixante mille hommes des deux conscriptions de
+1806 et 1807; il comptait seize mille hommes mis à la retraite pour
+cause de maladies ou d'ancienneté, et sans s'embarrasser du raisonnement
+qu'on était trop certain que personne n'oserait faire, par suite du
+système qui cachait toujours les pertes que nous coûtaient nos
+victoires, on portait celles de toute la campagne seulement à quatorze
+mille hommes. Ainsi donc, l'augmentation de l'armée ne se trouvait que
+de cent trente mille hommes effectifs, et la prévoyance exigeait que les
+quatre-vingt mille hommes de la conscription de 1808 fussent levés, et
+exercés dans leurs propres départements. «Plus tard, disait le rapport,
+il faudrait qu'elle marchât sur-le-champ; levée six mois plus tôt, elle
+gagnera de la force et de l'instruction, et saura mieux se défendre.»
+
+Le conseiller d'État, Régnault de Saint-Jean d'Angely, qui fut chargé de
+porter le message impérial au Sénat, s'arrêta dans son discours sur
+cette partie du rapport, et invita les sénateurs à reconnaître la bonté
+paternelle de l'empereur qui ne voulait point que les nouveaux conscrits
+affrontassent les grands travaux de la guerre, avant de s'être
+familiarisés avec eux. La lettre de l'empereur annonçait que l'Europe
+entière s'armait de nouveau; elle portait à deux cent mille hommes la
+levée extraordinaire ordonnée en Angleterre; elle proclamait le désir de
+la paix, à condition que la passion ne suggérerait point aux Anglais le
+désir de ne voir leur prospérité que dans notre abaissement.
+
+Le Sénat rendit le décret demandé, et vota une adresse de félicitations
+et de remerciements à l'empereur. Sans doute il dut sourire, en la
+recevant.
+
+Il faudrait que l'âme des hommes qui gouvernent par le pouvoir absolu
+eût été favorisée de facultés bien généreuses pour résister à la
+tentation de mépriser l'espèce humaine, tentation trop bien justifiée
+après tout, par la soumission qu'on leur témoigne. Quand Bonaparte
+voyait toute une nation lui livrer son sang et ses trésors, pour
+satisfaire une insatiable ambition, quand les hommes éclairés de cette
+nation consentaient à décorer, par la pompe de leurs phrases, ses actes
+d'envahissement sur les volontés humaines, pouvait-il regarder l'univers
+autrement que sous l'aspect d'un champ ouvert au premier qui
+entreprendrait de l'exploiter? Ne lui eût-il pas fallu une grandeur
+vraiment héroïque, pour s'apercevoir que la contrainte seule dictait
+alors les paroles de l'adulation, et le dévouement aveugle des citoyens
+isolés par le despotisme de ses institutions, et décimés ensuite par les
+actes de son pouvoir? Il faut pourtant dire qu'à défaut de cette
+générosité de sentiments, qui manquait à Bonaparte, un calcul
+observateur de sa raison aurait pu lui démontrer que l'obéissance animée
+avec laquelle les Français se rendaient, à son ordre, sur le champ de
+bataille, n'était qu'un égarement de cette énergie nationale excitée
+chez un grand peuple par une grande révolution. Le cri de la liberté
+avait éveillé de généreuses ardeurs. Le désordre qui s'en était suivi
+les rendait craintives de pousser à bout leur entreprise. L'empereur
+saisissait habilement ce moment d'hésitation pour les rallier au profit
+de sa gloire. Si j'osais me servir d'une expression commune qui me
+semble assez bien rendre ma pensée, je dirais que, depuis trente ans,
+l'énergie française a été portée à un tel excès de développement que la
+plus grande partie de nos citoyens, dans quelque classe que ce soit, a
+paru poursuivie du besoin d'avoir vécu, ou, à défaut de la vie, d'avoir
+pu mourir pour quelque chose. Au reste, il est vraisemblable, par une
+foule de circonstances, que Bonaparte n'a pas toujours méconnu le génie
+du peuple qu'il était appelé à gouverner, mais qu'il s'est senti la
+force de le maîtriser en le dirigeant, disons mieux, en l'égarant à son
+avantage.
+
+Toutefois, combien il commençait dès lors à devenir pénible de le
+servir, lorsque l'on conservait au dedans quelques-unes des facultés
+qui, par l'effet d'une sorte d'instinct, avertissent l'âme des émotions
+qu'elle est destinée à supporter! Que de réflexions tristes je me
+souviens que, mon mari et moi, nous faisions, au milieu de la pompe et
+des jouissances que nous procurait la situation, peut-être enviée, dans
+laquelle nous nous trouvions! Je l'ai déjà dit, nous étions arrivés
+pauvres auprès du premier consul, ses largesses plutôt vendues que
+données nous avaient environnés du luxe qu'il savait si bien prescrire.
+Jeune encore, je me voyais à portée de satisfaire les goûts de mon âge,
+et de jouir des plaisirs d'un état brillant. J'habitais une belle
+maison, je me parais de diamants, je pouvais chaque jour varier mon
+élégante toilette, attirer à ma table une société choisie; tous les
+spectacles m'étaient ouverts; il ne se donnait pas une fête à Paris où
+je ne fusse conviée; et cependant, dès cette époque, je ne sais quel
+nuage sombre venait oppresser mon imagination. Souvent, au retour des
+Tuileries, au sortir d'un cercle somptueux, encore toute parée des
+livrées du luxe, peut-être ajouterai-je de la servitude, mon mari et
+moi, nous nous entretenions sérieusement de ce qui se passait autour de
+nous. Une secrète inquiétude de l'avenir, une défiance toujours
+croissante de notre maître, nous pressait tous deux. Sans bien savoir ce
+que nous redoutions, nous commencions à nous avouer que nous avions
+quelque chose à redouter. Le vague avertissement d'une plus noble
+direction de nos pensées flétrissait le cours de celles où notre
+destinée fausse semblait nous entraîner. «Je ne suis pas fait, me disait
+mon mari, pour cette vie oisive et resserrée d'une cour.»--«Je ne me
+sens pas appelée, lui disais-je, à n'admirer que ce qui coûte tant de
+sang et de larmes.» La gloire militaire nous fatiguait; nous frémissions
+de la féroce sévérité qu'elle inspire souvent à ceux qu'elle décore, et
+peut-être la répugnance qu'elle parvenait à nous causer était-elle une
+sorte de pressentiment du prix auquel Bonaparte mettrait la grandeur
+qu'il imposait à la France.
+
+À ces sentiments pénibles se joignait encore la crainte, que ressent
+toute âme droite, de se voir forcée de ne plus aimer celui qu'on doit
+toujours servir. C'était là une de mes peines intérieures. Je
+m'attachais, avec la vivacité de mon âge et de mon imagination, à
+l'admiration que je voulais conserver pour l'empereur; je cherchais de
+bonne foi à me tromper sur son compte; j'épiais les occasions où il
+répondait à ce que j'eusse souhaité de lui. Ce combat était pénible et
+inégal; et pourtant, quand il a cessé, j'ai bien plus souffert encore.
+
+Lorsque, en 1814, nombre de gens se sont étonnés de l'ardeur avec
+laquelle je pressais de tous mes voeux la chute du fondateur de ma
+fortune, et le retour de ceux qui devaient la détruire; lorsqu'ils ont
+taxé d'ingratitude notre prompt abandon de la cause de l'empereur, et
+qu'ils ont honoré de leur surprise la patience avec laquelle nous avons
+supporté les pertes complètes que nous avons faites, c'est qu'ils ne
+pouvaient lire dans nos âmes, c'est qu'ils ignoraient les impressions
+qu'elles avaient reçues de longue main. Le retour du roi nous ruinait,
+mais il mettait à l'aise nos pensées et nos sentiments. Il nous
+annonçait un avenir qui permettrait à notre enfant de se livrer aux
+nobles inspirations de sa jeunesse. «Mon fils, me disait son père, sera
+pauvre peut-être, mais il ne sera point contraint et froissé comme
+nous.» On ne sait pas assez dans le monde, c'est-à-dire dans la société
+réglée et factice d'une grande ville, la jouissance qui s'attache à une
+position qui vous permet le développement complet de vos impressions, la
+liberté de toutes vos pensées.
+
+Le jour de Saint-Joseph[51], les deux princesses Borghèse et
+Caroline[52] voulurent donner une petite fête à l'impératrice. Une
+grande assemblée fut conviée; on représenta une petite comédie, ou
+vaudeville, pleine de couplets à la gloire de l'empereur et à la
+louange de la bonté et de la grâce de la personne fêtée. Les deux
+princesses étaient jolies comme des anges. Elles représentaient des
+bergères; le général Junot jouait le rôle d'un militaire revenant de
+l'armée, amoureux d'une des deux jeunes filles. Cette situation
+paraissait leur convenir beaucoup, soit dans la représentation, soit
+ailleurs. Mais les deux soeurs de Bonaparte, toutes ses soeurs qu'elles
+étaient, toutes princesses qu'elles étaient devenues, chantaient très
+faux. Elles s'en apercevaient l'une à l'égard de l'autre, et se
+moquaient mutuellement de leurs prétentions pareilles. Ma soeur et moi,
+nous jouions un rôle dans la pièce. Je m'amusai fort, durant les
+répétitions, de l'aigreur réciproque des deux soeurs, qui ne s'aimaient
+guère, et de l'embarras dans lequel l'auteur et le musicien se
+trouvaient. Tous deux mettaient une grande importance à leur ouvrage;
+ils s'affligeaient d'entendre défigurer leurs vers et leurs chansons;
+ils n'osaient se plaindre, faisaient des remontrances en tremblant;
+mais, tout autour, on se hâtait de leur imposer silence.
+
+ [Note 51: Le 19 mars 1807. (P. R.)]
+
+ [Note 52: Madame Murat.]
+
+On comprend que la représentation fut froide. L'impératrice, peu
+sensible aux louanges que ses deux belles-soeurs lui adressaient sans
+empressement, se ressouvint que, sur ce même théâtre, quelques années
+auparavant, elle avait vu ses enfants jeunes, gais, affectueux, émouvoir
+Bonaparte lui-même, en lui offrant leurs bouquets. Elle me confia que,
+durant toute la pièce, ce souvenir l'avait oppressée. Cette année, elle
+était séparée de l'empereur, inquiète pour lui, agitée pour elle-même,
+loin de son fils et de sa fille. Elle s'apercevait que, dans sa fortune,
+à la prendre du jour seulement où elle était montée sur le trône, elle
+avait déjà un passé à regretter.
+
+À l'occasion de sa fête, l'empereur lui écrivit très tendrement: «Je
+m'ennuie fort d'être loin de toi, disait-il. L'âpreté de ces climats
+retombe sur mon âme; nous désirons tous Paris, ce Paris qu'on regrette
+partout, et pour lequel on ne cesse de courir après la gloire; et tout
+cela, Joséphine, au bout du compte, afin d'être applaudi au retour, par
+le parterre de l'Opéra. Dès que le printemps paraîtra, j'espère bien
+laver la tête aux Russes, et ensuite, mesdames, nous irons vers vous, et
+vous nous donnerez des couronnes.»
+
+Pendant l'hiver, on commença le siège de Danzig. Il passa par la tête de
+Bonaparte de donner de la gloire (suivant son expression) à Savary. En
+général, la réputation militaire de celui-ci n'était pas en grand
+honneur à l'armée; mais il servait l'empereur d'une autre manière. Il
+était ardent aux récompenses. L'empereur prévoyait l'obligation de le
+décorer quelque jour, pour l'employer dans quelque occasion qui pourrait
+naître; il lui attribua je ne sais quel avantage sur les Russes, et lui
+donna le grand cordon de la Légion d'honneur. Les militaires
+n'approuvèrent guère cette faveur; mais Bonaparte les déjouait, eux,
+comme les autres, et l'indépendance du mérite était une de celles qu'il
+poursuivait le plus.
+
+Il ne quittait guère son quartier général d'Osterode[53] que pour
+inspecter les divers cantonnements; il y travaillait beaucoup. Il
+faisait des décrets sur tout. Il écrivit[54] à M. de Champagny, ministre
+de l'intérieur, une lettre dont il fut question dans _le Moniteur_, et
+qui lui prescrivait d'annoncer à l'Institut qu'on lui donnerait une
+statue de d'Alembert, comme étant celui des mathématiciens français qui
+a le plus contribué à l'avancement des sciences[55].
+
+ [Note 53: Il habitait le château de Finckestein, près
+ d'Osterode.]
+
+ [Note 54: C'est-à-dire qu'il fit écrire. Bonaparte écrit
+ fort mal, et ne prend jamais la peine de tracer entièrement
+ une seule lettre d'un mot.]
+
+ [Note 55: Voici la lettre de l'empereur: «Monsieur
+ Champagny, voulant faire placer dans la salle des séances de
+ l'Institut la statue de d'Alembert, celui des mathématiciens
+ français qui, dans le siècle dernier, a le plus contribué à
+ l'avancement de cette première des sciences, nous désirons
+ que vous fassiez connaître cette résolution à la première
+ classe de l'Institut, qui y verra une preuve de notre estime,
+ et de la volonté constante où nous sommes d'accorder des
+ récompenses et de l'encouragement aux travaux de cette
+ compagnie, qui importe tant à la prospérité et au bien de nos
+ peuples.--Osterode, 18 mars 1807.» (P R.)]
+
+Les bulletins ne rendaient compte que de la position de l'armée et de la
+santé de l'empereur, qui, disait-on toujours, était excellente. Il
+faisait souvent quarante lieues à cheval par jour. Il accordait toujours
+de nombreux avancements dans son armée, qui se trouvaient rapportés dans
+_le Moniteur_, pêle-mêle et sous la même date, avec les nominations de
+quelques évêques.
+
+À cette époque mourut l'impératrice d'Autriche, à l'âge de trente-quatre
+ans. Elle laissa quatre princes et cinq princesses. Les princes de
+Bavière, de Bade, et quelques autres de la Confédération du Rhin,
+séjournaient à l'armée et faisaient leur cour à l'empereur. Quand il
+avait terminé ses affaires, il assistait à des concerts que lui donnait
+le musicien Paër, qu'il avait trouvé à Berlin, qu'il attacha à sa
+musique et qu'il ramena à Paris. M. de Talleyrand, dont sans doute la
+société lui était d'une grande ressource, le quittait cependant souvent
+pour aller tenir un grand état à Varsovie, s'y entendre avec la
+noblesse, et l'entretenir dans les espérances qu'on voulait qu'elle
+conservât. Ce fut à Varsovie que M. de Talleyrand traita pour
+l'empereur, avec les ambassadeurs de la Porte et ceux de la Perse,
+auxquels Bonaparte donna le spectacle des manoeuvres d'une partie de son
+armée. On y signa aussi une suspension d'armes entre la France et la
+Suède.
+
+La question du _monseigneur_ ayant été décidée, le cardinal Maury fut
+admis à l'Institut et y prononça pour son discours de réception l'éloge
+de l'abbé de Radonvilliers. Un monde énorme s'était porté à cette
+séance. Le cardinal ne répondit guère à la curiosité du public. Son
+discours fut long et ennuyeux, et on conclut assez justement que son
+talent s'était absolument usé. Ses mandements, et une passion qu'il
+prêcha depuis, n'ont point démenti cette opinion.
+
+Le 5 mai, l'impératrice fut frappée d'un coup très sensible par la mort
+de son petit-fils Napoléon. Cet enfant avait été enlevé à ses parents
+en peu de jours par la maladie qu'on appelle _le croup_. On ne peut se
+figurer le désespoir dans lequel tomba la reine de Hollande. On fut
+obligé de l'arracher de force du cadavre de son fils, auquel elle
+s'était attachée. Louis Bonaparte, également affligé et épouvanté de
+l'état de sa femme, la soigna alors avec beaucoup d'attachement, et ce
+malheur amena entre eux un rapprochement sincère, mais qui ne fut que
+momentané. La reine, par moments, tombait dans un égarement complet,
+appelant son fils et la mort à grands cris, sans reconnaître aucune des
+personnes qui l'approchaient. Quand la raison lui revenait un peu, elle
+gardait un profond silence, indifférente à ce qu'on lui disait.
+Cependant, quelquefois, elle remerciait doucement son mari de ses soins,
+d'un ton qui indiquait le regret qu'il eût fallu un tel malheur pour
+changer leurs relations. Ce fut dans une de ces occasions que Louis,
+fidèle à son caractère bizarre et jaloux, se trouvant près du lit de sa
+femme et lui promettant qu'à l'avenir il s'appliquerait à consoler sa
+vie, lui demanda toutefois l'aveu des torts qu'il lui supposait:
+«Confiez-moi vos faiblesses, lui dit-il, je vous les pardonne toutes;
+nous allons recommencer un nouvel avenir qui effacera pour jamais le
+passé.» La reine lui répondait avec toute la solennité de la douleur et
+de l'espoir qu'elle avait de mourir, que, prête à rendre son âme à Dieu,
+elle n'aurait pas à lui porter l'ombre même d'une pensée coupable. Le
+roi, toujours incrédule, lui demandait d'en proférer le serment, et,
+après l'avoir obtenu, ne pouvant se déterminer à y prêter confiance,
+recommençait ses singulières instances, et avec une telle importunité,
+que sa femme, quelquefois épuisée de sa déchirante douleur, des paroles
+qu'il lui fallait répondre et de cette persécution, se sentant évanouir
+lui disait: «Donnez-moi du repos, je ne vous échapperai point; demain,
+nous reprendrons l'entretien.» En parlant ainsi, elle perdait
+connaissance de nouveau[56].
+
+ [Note 56: C'est la reine même qui m'a fait ce récit.]
+
+Dès que la nouvelle de cette mort fut arrivée à Paris, on dépêcha un
+courrier à l'empereur; madame Murat partit sur-le-champ pour la Haye,
+et, peu de jours après, l'impératrice se rendit à Bruxelles, où Louis
+amena lui-même sa femme et son jeune fils, pour les remettre aux mains
+de leur mère. Il montra encore une douleur amère, et une grande
+occupation de la reine Hortense, dont la tête était encore presque
+égarée. Il fut décidé qu'après un repos de quelques jours à la Malmaison
+on l'enverrait passer plusieurs mois dans les Pyrénées, où son royal
+époux irait plus tard la rejoindre. Après une journée de séjour au
+château de Laeken, près de Bruxelles, le roi retourna en Hollande, et
+l'impératrice, sa fille, son second fils qu'il fallut bien alors appeler
+Napoléon, et la grande duchesse de Berg, qui n'était guère propre à
+consoler deux personnes qu'elle haïssait tant revinrent à Paris. M. de
+Rémusat, qui avait accompagné l'impératrice dans ce triste voyage, me
+raconta, au retour, les soins de Louis pour sa femme, et me dit qu'il
+avait cru s'apercevoir que madame Murat les voyait avec déplaisance.
+
+Madame Louis Bonaparte demeura très renfermée, et toujours abattue, à la
+Malmaison, pendant quinze jours. Vers la fin de mai, elle partit pour
+les eaux de Cauterets. Elle se montrait insensible à tout, ne versant
+pas une larme, ne dormant point, ne prononçant aucune parole, serrant la
+main quand on lui parlait, et, chaque jour, à l'heure où son fils était
+mort, tombant dans une crise violente. Je n'ai jamais vu une douleur
+qui fît plus de mal à regarder. Elle était pâle, sans mouvement, le
+regard fixe; on pleurait en l'approchant, alors elle vous adressait ce
+peu de mots: «Pourquoi pleurez-vous? Il est mort, je le sais bien; mais
+je vous assure que je ne souffre pas, je ne sens rien du tout[57].»
+
+ [Note 57: Cette peinture de la douleur de la reine
+ Hortense n'a rien d'exagéré, car voici ce que mon grand-père
+ écrivait à sa femme, de Bruxelles, où il avait accompagné
+ l'impératrice, le 16 mai 1807: «Le roi et la reine sont
+ arrivés hier au soir. L'entrevue avec l'impératrice n'a été
+ douloureuse que pour elle, et comment ne l'aurait-elle pas
+ été? Figurez-vous, mon amie, que la reine, dont la santé est
+ d'ailleurs assez bonne, est absolument dans l'état où l'on
+ nous représente _Nina_ sur le théâtre. Elle n'a qu'une idée,
+ celle de la perte qu'elle a faite; elle ne parle que d'une
+ chose, c'est de _lui_. Pas une larme, mais un calme froid,
+ des yeux presque fixes, un silence presque absolu sur tout,
+ et ne parlant que pour déchirer ceux qui l'entendent.
+ Voit-elle quelqu'un qu'elle a vu autrefois avec son fils,
+ elle le regarde avec un air de honte et d'intérêt, et, d'une
+ voix très basse: «Vous le savez, dit-elle, il est mort.» En
+ arrivant auprès de sa mère, elle lui dit: «Il n'y a pas
+ longtemps qu'il était ici avec moi; je le tenais là sur mes
+ genoux.» M'apercevant quelques moments après, elle me fait
+ signe de m'avancer: «Vous vous rappelez Mayence? Il jouait la
+ comédie avec nous.» Elle entend dix heures sonner, elle se
+ retourne vers une de ses dames: «Tu sais, dit-elle, c'est à
+ dix heures qu'il est mort.» Voilà comme elle rompt le
+ silence, presque continuel, qu'elle garde. Avec cela, elle
+ est bonne, sensée, pleine de raison; elle connaît
+ parfaitement son état, elle en parle même. Elle est heureuse,
+ dit-elle, «d'être tombée dans l'insensibilité: elle aurait
+ trop souffert autrement». On lui demande si elle a été émue
+ en revoyant sa mère. «Non, dit-elle; mais je suis bien aise
+ de l'avoir vue.» On lui dit combien elle est affectée de son
+ peu d'émotion en la revoyant: «Oh! mon Dieu, dit-elle,
+ qu'elle ne s'en fâche pas: je suis comme cela.» Sur tout ce
+ qu'on lui demande, autre que l'objet de sa peine: «Ça m'est
+ égal, dit elle, comme vous voudrez.» Elle croit qu'elle a
+ besoin d'être seule à sa douleur, elle ne veut cependant pas
+ voir les lieux qui lui rappellent son fils.» Je laisse aux
+ habiles le soin de rechercher s'il n'y avait pas quelque
+ affectation dans la douleur ainsi exprimée par l'ancienne
+ élève de madame Campan. Il est difficile pourtant de n'en
+ être pas touché. (P. R.)]
+
+Dans ce voyage, une violente tempête la tira de cette torpeur, par une
+commotion très forte. Il avait fait de l'orage précisément le jour de la
+mort de son fils. Lorsque, cette autre fois, le tonnerre éclata, elle
+l'écouta attentivement; ses éclats redoublant, elle eut une violente
+attaque de nerfs qui fut suivie d'un déluge de pleurs; et, de cet
+instant, elle reprit toutes ses facultés de souffrir et de sentir, et se
+livra à une douleur profonde qui, depuis, ne s'est jamais entièrement
+apaisée. Quoique je ne puisse continuer à rapporter ce qui la concerne
+qu'en empiétant sur le temps, je terminerai pourtant tout de suite ce
+récit. Arrivée dans les montagnes avec une petite cour très resserrée,
+elle s'efforça de se fuir elle-même, en épuisant ses forces par des
+marches continuelles. Presque toujours dans un état d'exaltation, elle
+parcourait les vallées des Pyrénées, gravissait les rochers, tentait
+les ascensions les plus difficiles, et ne semblait, m'a-t-on dit,
+occupée qu'à échapper à elle-même. Le hasard lui fit rencontrer à
+Cauterets M. Decazes, jeune alors, fort inconnu, et, comme la reine,
+sous le poids d'un regret douloureux. Il avait perdu sa jeune femme[58],
+il était malade et accablé. Ces deux personnes se rencontrèrent et
+s'entendirent dans leurs larmes. Il est très vraisemblable que madame
+Louis, trop malheureuse pour observer des convenances qu'elle eût dû
+respecter, dans le rang où elle était placée, refusant son approche aux
+indifférents, fut plus accessible à un homme affligé comme elle. M.
+Decazes était jeune, d'une assez belle figure; l'oisiveté de la vie des
+eaux et les discours inconsidérés de la médisance attachèrent quelque
+importance à cette relation. La reine était trop hors d'un état
+ordinaire pour s'apercevoir de quoi que ce soit. Elle n'avait autour
+d'elle que des jeunes personnes dévouées, inquiètes de sa santé, et
+soigneuses de lui procurer le plus léger soulagement. Cependant des
+lettres furent écrites à Paris, et on y prononça quelques paroles
+légères sur la reine et M. Decazes.
+
+ [Note 58: Fille de M. Muraire, président de la cour de
+ cassation.]
+
+Le roi Louis, à la fin de l'été, alla rejoindre sa femme dans le midi de
+la France. Il paraît que la vue de cette pauvre mère et du seul fils qui
+lui restait lui causèrent de l'attendrissement. L'entrevue fut
+affectueuse de part et d'autre. Les époux, qui, depuis longtemps,
+avaient cessé d'avoir entre eux aucun rapprochement, vécurent alors dans
+une complète intimité qui a produit la naissance de leur troisième
+fils[59]. Il est vraisemblable que, si Louis fût retourné sur-le-champ à
+la Haye, ce raccommodement aurait eu de longues suites; mais il revint
+avec sa femme à Paris, et son union blessa et inquiéta vivement madame
+Murat. Au moment de ce retour, j'ai souvent entendu dire à l'impératrice
+que sa fille était profondément touchée du chagrin de son mari, qu'elle
+répétait que, souffrant, attristé, il avait formé un nouveau lien avec
+elle, et qu'elle sentait qu'elle pouvait lui pardonner le passé. Mais
+madame Murat, du moins l'impératrice le croyait ainsi et sur des
+rapports assez certains, jeta de nouvelles inquiétudes dans l'esprit de
+son frère. Elle lui raconta, sans paraître les croire, les discours
+tenus sur les rencontres de la reine avec M. Decazes; elle poussa même
+son récit jusqu'à lui apprendre qu'on en concluait des soupçons sur les
+causes de sa nouvelle grossesse. Il n'en fallait pas tant pour ramener
+la jalouse défiance de Louis[60]. Je ne pourrais plus dire aujourd'hui
+s'il avait vu M. Decazes dans les Pyrénées, ou si seulement sa femme
+avait parlé de lui; car, comme elle ne mettait aucune importance à cette
+rencontre, elle racontait souvent, devant témoins, combien elle avait
+été touchée de cette conformité de douleur, et disait que, malgré sa
+propre peine, l'état de cet époux désolé lui avait fait pitié.
+
+ [Note 59: L'empereur Napoléon III, né le 20 avril 1808.
+ (P. R.)]
+
+ [Note 60: M. Decazes fut placé par Louis Bonaparte
+ lui-même auprès de madame Bonaparte la mère, dans un petit
+ poste assez secondaire. On ne le voyait jamais à la cour, ni
+ dans le grand monde. Qui lui eût dit alors que, quelques
+ années après, il serait pair de France et favori de Louis
+ XVIII?]
+
+Dans le même temps, l'impératrice, effrayée de l'état de maigreur de sa
+fille, craignant pour elle la fatigue d'un nouveau voyage et le climat
+de la Hollande, pressait souvent l'empereur, alors de retour, d'obtenir
+de son frère qu'il laissât sa femme accoucher à Paris. L'empereur
+l'obtint en effet, en l'ordonnant. Louis, mécontent, aigri, malheureux
+sans doute aussi de se voir forcé de retourner seul dans les tristes
+brouillards de son royaume, harcelé par son inquiétude naturelle, reprit
+ses soupçons et sa mauvaise humeur, dont il accabla sa femme de nouveau.
+Celle-ci eut d'abord assez de peine à les comprendre; mais, quand elle
+se vit en butte à de nouveaux outrages, quand elle comprit que l'on
+n'avait pas respecté son malheur, et qu'on l'avait crue capable d'une
+intrigue galante au moment où elle savait qu'elle n'avait aspiré qu'à
+mourir, elle tomba dans un complet découragement. Indifférente au
+présent, à l'avenir, à tous liens, à l'estime comme à la haine, elle
+voua à son mari un mépris que peut-être elle laissa trop voir, et elle
+ne pensa plus qu'à s'efforcer de multiplier les occasions de vivre
+séparée de lui. Tout ce que je raconte se passa dans l'automne de 1807;
+quand j'aurai gagné ce temps, je pourrai revenir encore sur quelques
+détails relatifs à cette malheureuse femme.
+
+L'impératrice versa beaucoup de larmes sur la mort de son petit-fils.
+Outre la tendresse très vive qu'elle portait à cet enfant, qui annonçait
+un aimable caractère, elle voyait sa position ébranlée par cette mort.
+Les enfants de Louis lui paraissaient devoir réparer auprès de
+l'empereur le tort de sa stérilité, et ce terrible divorce qui était si
+souvent l'objet de son inquiétude, lui semblait devenir moins douteux
+après une pareille perte. Elle me confia ses émotions secrètes dans ce
+temps, et j'eus beaucoup de peine à rendre un peu de calme à ses
+esprits.
+
+On se rappelle encore aujourd'hui l'impression que fit le beau discours
+de M. de Fontanes, qui sut si bien enchâsser ce malheur dans une des
+plus nobles et des plus remarquables descriptions des prospérités de
+Bonaparte[61]. Celui-ci avait ordonné que les drapeaux conquis dans
+cette campagne, et l'épée du grand Frédéric, fussent portés en grande
+pompe aux Invalides. Un _Te Deum_ devait être chanté, un discours
+prononcé en présence des grands dignitaires, des ministres, du Sénat et
+des invalides eux-mêmes. La cérémonie, qui eut lieu le 17 mai 1807, fut
+imposante, et le discours de M. de Fontanes est un monument qui
+perpétuera pour nous le souvenir de ces nobles dépouilles, reprises,
+depuis, par leur premier possesseur. On admira comment l'orateur avait
+agrandi encore son héros en dédaignant d'insulter au vaincu, combien ses
+éloges portaient sur ce qui est vraiment héroïque. On ajoutait que ces
+louanges pourraient, à la rigueur, passer pour des conseils, et la
+soumission et la crainte étaient telles alors, que M. de Fontanes parut
+avoir déployé du courage.
+
+ [Note 61: Ce discours et le trait qui le termine sont
+ rapportés dans la première partie de cet ouvrage. Je n'ai pas
+ cru devoir éviter cette répétition, car les nouveaux détails
+ donnés ici sont intéressants. Je joins à ces détails, et pour
+ faire mieux connaître encore l'intérieur du ménage du roi et
+ de la reine de Hollande, la lettre suivante, écrite au roi
+ par son frère et datée de Finckestein, le 4 avril 1807, un
+ mois Vous êtes trop, vous, dans votre intérieur, et pas assez
+ dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela
+ sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de
+ vos enfants; vous n'avez qu'un moyen: c'est de lui témoigner
+ beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez
+ une femme trop vertueuse; si vous aviez une femme coquette,
+ elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une
+ femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir
+ mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait
+ fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait
+ joué sous jambe, et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est
+ pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme.» Dans cette
+ lettre, si remplie de ces traits de sagacité et de vulgarité
+ que Napoléon portait dans l'appréciation des choses
+ ordinaires de la vie, on remarquera l'identité de son
+ jugement avec celui de l'auteur de ces Mémoires, sur la cause
+ et le caractère des discordes conjugales qui les occupent. Le
+ roi Louis est trop raide, trop austère, trop jaloux, sa femme
+ n'a que les goûts naturels de la jeunesse et de
+ l'imagination. Son mari la méconnaît, l'humilie, l'attriste
+ et l'offense. Survient la mort du jeune prince, à peu près
+ avant la mort de l'enfant: «Vos querelles avec la reine
+ percent dans le public. Ayez donc, dans votre intérieur, ce
+ caractère paternel et efféminé que vous montrez dans le
+ gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous
+ montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme
+ on mènerait un régiment... Vous avez la meilleure femme, et
+ la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la
+ danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme
+ qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris
+ d'aller au bal. Et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui
+ voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans
+ un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son
+ enfant! et ce malheur, également ressenti des deux parts,
+ rapproche les époux par une douleur commune. Cette douleur se
+ prolonge, et devient, pendant un temps, la pensée dominante
+ de la reine et même de sa mère. Dans ses lettres, Napoléon se
+ montre affligé, et bientôt ennuyé de leur constante
+ tristesse. Il y a un mélange curieux d'une bonté affectueuse
+ et d'une impérieuse personnalité dans la manière dont il les
+ console, ou leur ordonne de se consoler. J'ai cité
+ quelques-unes de ces lettres. En voici une autre, écrite de
+ Friedland, le 16 juin 1807: «Ma fille, j'ai reçu votre lettre
+ datée d'Orléans. Vos peines me touchent, mais je voudrais
+ vous savoir plus de courage. Vivre, c'est souffrir, et
+ l'honnête homme combat toujours pour rester maître de lui. Je
+ n'aime pas à vous voir injuste pour le petit Napoléon-Louis,
+ et envers tous vos amis. Votre mère et moi avions l'espoir
+ d'être plus que nous ne sommes dans votre coeur. J'ai
+ remporté une grande victoire le 14 juin. Je me porte bien et
+ je vous aime beaucoup.» On voit combien ces jugements de
+ l'empereur et de la dame du palais de Joséphine sont
+ contradictoires avec l'opinion qui a prévalu sur la reine
+ Hortense, et qui ne semble pas reposer uniquement sur des
+ suppositions. (P. R.)]
+
+Dans la péroraison de ce discours, il représenta le héros entouré de la
+pompe de ses victoires, et la dédaignant pour pleurer un enfant.
+
+Mais le héros ne pleura point. Il reçut d'abord une impression pénible
+de cette mort, dont il chercha à se débarrasser le plus tôt qu'il put.
+M. de Talleyrand m'a conté, depuis, que le lendemain du jour où il avait
+appris cette nouvelle, l'empereur causait d'un air fort dégagé, et qu'au
+moment où il allait donner audience aux grands de la cour de Varsovie
+qui venaient le complimenter sur cette perte, lui (M. de Talleyrand) fut
+obligé de l'avertir de prendre un maintien triste, en se permettant de
+lui reprocher sa trop grande insouciance, à quoi l'empereur répondit:
+«Qu'il n'avait pas le temps de s'amuser à sentir et à regretter, comme
+les autres hommes.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+(1807.)
+
+
+Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de
+Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de
+Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.
+
+
+Cependant, les rigueurs de l'hiver disparaissaient peu à peu en Pologne,
+et tout annonçait le renouvellement des hostilités. Le bulletin du 16
+mai nous apprenait l'arrivée de l'empereur de Russie à son armée, et les
+paroles mesurées qu'on employait à l'égard des souverains, et l'épithète
+de _braves_ accordée aux soldats russes, faisaient penser qu'on se
+préparait à rencontrer une vigoureuse résistance. Le maréchal Lefebvre
+était chargé du siège de Danzig[62]; quelques affaires d'avant-postes
+avaient eu lieu; enfin, le 24 mai, la ville de Danzig se rendit.
+L'empereur s'y transporta aussitôt, et, pour récompenser le maréchal, il
+le fit duc de Danzig, en ajoutant à ce titre une dotation considérable.
+Ce fut la première création de ce genre. Il en développa les avantages,
+comme il lui plut, dans une lettre qu'il écrivit au Sénat à cette
+occasion, et il s'appliqua à les appuyer sur des motifs qui ne devaient
+point effaroucher les amateurs de l'égalité, dont il soignait toujours
+les préventions. Je l'ai souvent entendu parler des motifs qui le
+portèrent à créer ce qu'il appelait une caste intermédiaire entre lui et
+la vaste démocratie de la France. Il s'appuyait, d'abord, sur le besoin
+de récompenser les grands services, d'une manière qui ne fût point
+onéreuse à l'État, sur la nécessité de satisfaire les vanités
+françaises[63], et, enfin, de s'entourer à la façon des autres
+souverains de l'Europe. «La liberté, disait-il, est le besoin d'une
+classe peu nombreuse, et privilégiée, par la nature, de facultés plus
+élevées que le commun des hommes. Elle peut donc être contrainte
+impunément. L'égalité, au contraire, plaît à la multitude. Je ne la
+blesse point en donnant des titres qui sont accordés à tels ou tels,
+sans égard pour la question, usée aujourd'hui, de la naissance. Je fais
+de la monarchie, en créant une hérédité, mais je reste dans la
+Révolution, parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont
+une sorte de couronne civique; on peut les mériter par les oeuvres.
+D'ailleurs, les hommes sont habiles quand ils donnent à ceux qu'ils
+gouvernent le même mouvement qu'ils ont eux-mêmes. Or tout mon mouvement
+à moi est ascendant, il en faut un pareil qui agite de même la nation.»
+
+ [Note 62: L'orthographe de ces noms de villes ou de
+ provinces allemandes devenus des titres français est
+ difficile à déterminer. L'auteur, comme les femmes, et même
+ les hommes de son temps, n'en prend nul souci, et écrit
+ tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Les historiens de
+ l'Empire ne présentent nulle concordance, et la plupart n'ont
+ point de système régulièrement suivi. Aujourd'hui, l'on met
+ quelque pédanterie à laisser aux noms un caractère local.
+ Aussi j'écris en allemand, _Danzig_, et non _Dantzick_ comme
+ on le fait souvent. (P. R.)]
+
+ [Note 63: «On me dira, disait l'empereur, que tout cela
+ fera une noblesse de cour; mais cette noblesse de cour aura
+ conquis son rang avec son épée.--Oh! dit ma grand'mère, avec
+ son épée? Avec son sabre.» L'empereur se mit à rire. (P. R.)]
+
+Une fois, après avoir développé tout ce système devant moi, à sa femme,
+il s'arrêta tout à coup. Il se promenait, selon sa coutume, dans
+l'appartement. «Ce n'est pas, dit-il, que je ne voie que tous ces
+nobles, ces ducs surtout que je fais, et à qui j'accorde de si énormes
+dotations, vont devenir un peu indépendants de moi. Décorés et riches,
+ils tenteront de m'échapper, et prendront vraisemblablement ce qu'ils
+appelleront _l'esprit de leur état_.» Et, sur cette réflexion, il
+continua sa promenade, en gardant quelques minutes de silence; puis, se
+retournant vers nous un peu brusquement: «Oh! reprit-il, en souriant
+d'un sourire dont je ne saurais comment décrire l'expression, ils ne
+courront pas si vite que je ne sache bien les rattraper.»
+
+Quoique les services militaires décorassent au fond, d'une manière
+imposante, les parchemins dont l'empereur scellait le don sur le champ
+de bataille, cependant l'humeur moqueuse des Parisiens, que la gloire
+même ne fait pas reculer, s'empara d'abord de la dignité du nouveau duc.
+Il avait quelque chose de commun et de soldatesque qui y prêtait un peu;
+et sa femme, vieille et excessivement bourgeoise, fut l'objet d'un grand
+nombre de railleries. Elle s'exprimait plaisamment sur la préférence
+qu'elle donnait à la partie pécuniaire des dons de l'empereur, et
+lorsqu'elle faisait cet aveu, au milieu du salon de Saint-Cloud, et que
+la naïveté de ses discours faisait rire quelques-unes d'entre nous,
+alors, rouge de colère, elle ne manquait pas de dire à l'impératrice:
+«Madame, je vous prie de faire taire toutes vos péronnelles.» On
+conçoit qu'une pareille incartade ne diminuait pas notre gaieté[64].
+
+ [Note 64: Les mots spirituels, ou tout au moins comiques,
+ de la maréchale Lefebvre ont eu quelque popularité. Celui-ci
+ était en réalité plus singulier, et plus expressif. Il
+ s'agissait, paraît-il, d'un domestique qu'elle avait fait
+ mettre tout nu devant elle, pour s'assurer qu'il n'emportait
+ rien. Il est impossible d'écrire le mot par lequel elle
+ demandait, avant de faire son récit, le départ des dames de
+ la cour. Son mari, le maréchal duc de Danzig, avait aussi ses
+ mots que l'on citait, et dont quelques-uns ont une beauté
+ soldatesque. Il se plaignait à mon grand-père d'un fils qui
+ se conduisait mal: «Vois-tu, disait-il, j'ai peur qu'il ne
+ meure pas bien.» Un jour, ennuyé du ton d'envie désobligeante
+ avec lequel un de ses compagnons d'enfance, le revoyant dans
+ ses grandeurs, lui parlait de sa richesse, de ses titres et
+ de son luxe, il lui dit: «Eh bien, tiens, je te cède tout
+ cela, et pour rien, mais au prix coûtant. Nous allons
+ descendre dans mon jardin; je tirerai sur toi soixante coups
+ de fusil, et après cela, si je ne t'ai pas tué, tout est à
+ toi.» (P. R.)]
+
+L'empereur eût bien voulu arrêter le cours de ces plaisanteries, mais
+elles échappaient à sa puissance, et, comme on savait qu'il y était
+sensible, on recherchait ce moyen commode et facile de se venger de
+l'oppression. Les bons mots, les calembours couraient la ville; on les
+mandait à l'armée; l'empereur irrité tançait le ministre de la police
+sur son peu de surveillance; celui-ci, affectant une certaine libéralité
+dédaigneuse, répondait qu'il fallait laisser aux oisifs ce
+dédommagement. Cependant, quand il avait appris qu'un propos railleur ou
+malveillant avait été tenu dans un salon de Paris, le ministre en
+mandait tout à coup le maître ou la maîtresse, pour les avertir de mieux
+surveiller leur société, et il les renvoyait avec une inquiétude vague
+sur la sûreté du commerce de ceux qui la composaient. Plus tard,
+l'empereur trouva le moyen de raccommoder l'ancienne noblesse avec les
+décorations de la nouvelle: il l'appela au partage; et, comme c'était
+reconnaître son privilège que de lui en donner un nouveau, quelque mince
+qu'il fût, elle ne dédaigna pas cette concession qui devenait un acte
+renouvelé de ce qu'elle avait été autrefois.
+
+Cependant, l'armée se trouvait organisée de nouveau très fortement. Tous
+nos alliés y concouraient. On vit des Espagnols traverser la France pour
+aller combattre les Russes sur la Vistule; aucun souverain n'osait
+résister aux ordres qu'il recevait. Le Bulletin du 12 juin annonça la
+reprise des hostilités. On y rendait compte des tentatives faites pour
+la paix. M. de Talleyrand y poussait beaucoup, peut-être l'empereur
+lui-même n'était pas loin de la désirer. Mais le gouvernement anglais
+s'y refusait; le jeune czar se flattait de faire oublier Austerlitz; la
+Prusse, fatiguée de nous, redemandait son souverain; Bonaparte,
+vainqueur, dictait des conditions sévères; la guerre se ralluma.
+Quelques affaires partielles tournèrent à notre avantage; nous rentrâmes
+dans notre activité accoutumée. Les deux armées se rencontrèrent à
+Friedland, et nous remportâmes une nouvelle et grande victoire, qui fut
+longtemps disputée. Malgré le succès, l'empereur put conclure que,
+lorsqu'il aurait affaire désormais aux Russes, il lui faudrait
+s'attendre à une lutte violente, et que c'était entre lui et Alexandre
+que se traiteraient les destinées du continent.
+
+À la journée de Friedland, un nombre considérable de nos officiers
+généraux furent blessés. La conduite de mon beau-frère M. de Nansouty
+fut digne d'éloges. Pour favoriser le mouvement de l'armée, il soutint
+avec sa division de grosse cavalerie le feu de l'ennemi, pendant
+plusieurs heures, maintenant par la force de son exemple tous les hommes
+dans une inaction très pénible, puisqu'on peut dire qu'elle était aussi
+sanglante que le combat. Le prince Borghèse fut envoyé du champ de
+bataille à Saint-Cloud, pour annoncer ce succès à l'impératrice. Il
+donna, en même temps, l'espoir que ce succès serait suivi d'une paix
+prochaine, et ce bruit, qui se répandit, ne fut pas un faible ornement
+à la victoire.
+
+La bataille de Friedland fut suivie d'une marche rapide de notre armée.
+L'empereur gagna le village de Tilsit, sur les bords du Niémen. Le
+fleuve séparait les deux armées. Un armistice fut proposé par le général
+russe, et accepté par nous; les négociations commencèrent. Sur ces
+entrefaites, j'étais partie pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, où je
+menais une paisible vie, et où j'attendais, comme toute l'Europe, la fin
+de cette terrible guerre. J'y trouvai pour préfet M. Alexandre de
+Lameth, qui, après avoir tant marqué dans les commencements de la
+Révolution, avait émigré, était rentré en France, ayant passé de longues
+années dans un cachot autrichien, en même temps que M. de la Fayette.
+Employé par l'empereur, il était arrivé à être préfet de ce que nous
+appelions le département de la Roër, qu'il administrait fort bien.
+L'éducation que j'avais reçue, les opinions de ma mère et de sa société
+m'inspiraient de grandes préventions contre les opinions qui secondèrent
+en 1789 les dispositions révolutionnaires. Je ne voyais dans M. de
+Lameth qu'un factieux ingrat à l'égard de la cour, qui avait adopté le
+rôle de membre de l'opposition pour se donner un éclat qui flattait son
+ambition. Ce qui me faisait encore pencher vers cette idée, c'est que je
+le trouvais grand admirateur de Bonaparte, qui assurément ne gouvernait
+point la France dans un système qui fût une émanation de l'Assemblée
+constituante. Mais il se pourrait que, ainsi que la majorité des
+Français, nos troubles l'eussent un peu dégoûté d'une liberté achetée si
+cher, et qu'il eût aussi adopté de coeur un despotisme qui recréait
+l'ordre.
+
+Quoi qu'il en soit, cette connaissance que je fis me donna l'occasion
+d'entendre développer quelques-unes des opinions sur les droits des
+citoyens, la balance du pouvoir, les libertés utiles, qui me frappèrent.
+M. de Lameth défendait les intentions de l'Assemblée constituante, et je
+n'avais nulle raison de lui disputer ce point assez oiseux de la
+discussion, à l'époque où nous nous trouvions tous deux. Il justifiait
+ensuite la conduite des députés de 1789, et, quoique je ne fusse point
+de force à lui répondre en détail, je sentais confusément qu'il avait
+tort, et que l'Assemblée constituante n'avait pas rempli sa mission avec
+assez d'impartialité et de conscience. Mais je me sentais frappée de
+l'utilité pour une nation d'appuyer son gouvernement sur des
+institutions moins passagères, et, à cet, égard, les paroles que
+j'entendais proférer avec assez de chaleur, jointes au sentiment pénible
+que me faisaient éprouver nos interminables guerres, jetaient dans mon
+esprit la semence de quelques idées saines et généreuses que les
+événements ont depuis entièrement développées[65]. Au reste, quoi qu'on
+pensât alors, la raison, ou son instinct, était forcée de céder devant
+l'éclatante fortune qui élevait en ce moment Bonaparte à l'apogée de sa
+gloire. On ne pouvait plus le juger avec les mesures ordinaires; la
+fortune le secondait si continuellement, qu'en la poussant à ses plus
+éclatants comme à ses plus déplorables excès, il semblait obéir à sa
+destinée.
+
+ [Note 65: Il paraît probable, et cela est indiqué ici,
+ que les conversations de M. de Lameth ont contribué à
+ l'éducation politique et libérale de l'auteur de ces
+ mémoires. On trouvera peut-être piquant de rapprocher
+ l'influence que ces causeries ont exercée sur son esprit, des
+ préjugés qu'elle avait, et de ses impressions un peu sévères,
+ lors de leur première rencontre. Il ne faut pas oublier que
+ ma grand'mère n'avait pas encore vingt-sept ans lorsqu'elle
+ voyait M. de Lameth à Aix-la-Chapelle, et qu'elle avait
+ quitté l'intérieur doux, simple et attristé de sa mère pour
+ la cour du premier consul, à peine âgée de vingt-deux ans. Il
+ n'est pas étonnant que son jugement ait mis quelques années à
+ se former, et qu'elle n'ait pas, du premier coup, atteint la
+ vérité constitutionnelle. Le travail qui se fait peu à peu
+ dans cet esprit distingué est précisément un des charmes de
+ ses lettres et de ses mémoires. Voici donc ce qu'elle
+ écrivait d'Aix-la-Chapelle à son mari, le 4 juillet 1807: «Le
+ préfet est fort aimable; mais ce n'est plus à présent cet
+ homme élégant et recherché que vous m'annoncez. Il n'a plus
+ l'air jeune, il est couperosé, il ne parle que de son
+ département, il s'en occupe sans cesse, il ne sait pas un mot
+ de ce qui se passe hors d'Aix-la-Chapelle, il n'ouvre pas un
+ livre, et ne fait que sa place. Il paraît aimé ici, son état
+ de maison est fort simple.» Quelques jours plus tard, le 17
+ juillet, elle écrivait: «J'aimerais assez le préfet, qui a
+ une politesse noble et de bon goût; mais il est trop froid et
+ trop préfet, il ne parle que de son département et paraît
+ n'avoir plus que son administration dans la tête. Il est
+ assez mal avec madame G----. On dit ici qu'elle lui a fait
+ beaucoup d'avances, mais que, pour ne pas déplaire aux bonnes
+ Allemandes, que les manières un peu libres de ladite dame
+ choquaient, il a résisté à tout. On ajoute qu'elle ne lui a
+ pas pardonné. Vous voyez que ce n'est pas là le Lameth
+ d'autrefois. Il l'est encore dans certaines opinions
+ constituantes qu'il se plaît à mettre en avant. Mais ce qui
+ est remarquable, c'est qu'il ramène toujours la conversation
+ sur les scènes passées, et qu'il aime à rappeler ses liaisons
+ avec l'ancienne cour, et la faveur qu'on lui témoignait.
+ Quand il parle ainsi, on le regarde et on ne trouve rien à
+ répondre; au reste, il n'a pas l'air de savoir mauvais gré du
+ silence. Enfin, je trouve donc le préfet plus aimable; il
+ vient quelquefois me faire des petites visites du matin. Au
+ bout de quelques moments, il trouve le moyen de mettre la
+ conversation sur les commencements de la Révolution, sur
+ l'Assemblée constituante, sur ses idées de régénération, sur
+ ses espérances de réforme. Il arrange tout cela de son mieux,
+ il fait des contes que j'ai l'air d'adopter, et qu'au fond je
+ ne repousse pas entièrement, parce que je trouve en moi une
+ disposition, naturelle dans ce siècle-ci, à excuser une bonne
+ partie des erreurs politiques. Hier, je lui ai fait raconter
+ les circonstances de sa captivité, et, après avoir pensé que
+ le roi de Prusse avait eu assez raison d'arrêter ce _trio_,
+ cependant j'ai trouvé qu'on avait été bien dur. Je crois que
+ je les ai presque plaints, mais surtout cette pauvre madame
+ de Lameth, la mère, qui partageait la prison de son fils dans
+ les derniers temps, et qui avait six cents marches à monter
+ pour arriver au donjon. Il conte bien ce qu'il a souffert.
+ J'ai été surtout frappée d'une obligation de danser tous les
+ jours qu'il s'était imposée pour faire de l'exercice. Pendant
+ trente-neuf mois, à la même heure, il sautait en chantant une
+ contredanse, et il m'a avoué qu'il s'était souvent surpris à
+ répandre des larmes au milieu de ce triste rigodon. C'est à
+ la fin d'une pareille contredanse qu'une fois il s'est
+ déterminé à se couper la gorge avec un rasoir, et qu'il en a
+ été empêché par un domestique qui l'a surpris.» (P. R.)]
+
+Cependant, les grandes circonstances politiques donnaient lieu, à
+Aix-la-Chapelle comme à Paris, comme partout, à des bruits de toute
+espèce: On fondait le royaume de Pologne; on le donnait à Jérôme
+Bonaparte, que l'on mariait à une fille de l'empereur d'Autriche; on
+allait même jusqu'à renouveler les bruits du divorce de notre empereur.
+Les esprits, animés par le gigantesque des événements, les dépassaient
+encore, et se montaient de plus en plus à ce besoin de l'extraordinaire
+dont l'empereur savait si bien profiter pour les entraîner. Et comment,
+en effet, ne point s'attendre à toutes choses, en apprenant ce qui se
+passait? Madame d'Houdetot, qui vivait encore alors, disait, en parlant
+de Bonaparte: «Il rapetisse l'histoire, et il agrandit
+l'imagination[66].»
+
+ [Note 66: À cette époque, M. de Chateaubriand revint du
+ voyage qu'il avait entrepris dans la Terre-Sainte pour y
+ recueillir les observations qui devaient servir à l'ouvrage
+ des _Martyrs_, qu'il méditait.]
+
+Après la bataille de Friedland, l'empereur écrivit aux évêques une
+lettre qui est belle. Elle renferme entre autres, cette phrase: «Cette
+victoire a signalé l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour
+où, tout couvert encore de la poussière du champ de bataille, notre
+première pensée, notre premier soin furent pour le rétablissement de
+l'ordre et de la paix dans l'Église de France[67].»
+
+ [Note 67: C'était une question souvent discutée,
+ autrefois, que celle des opinions de l'empereur sur la
+ religion, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu. Tout
+ le monde aime à savoir ce que pensent ces grands génies sur
+ ces problèmes qu'ils ne résolvent pas beaucoup plus aisément
+ que nous. Il m'est arrivé plus d'une fois de demander à mon
+ père si nos parents, ou quelques autres interlocuteurs
+ habituels de Napoléon, avaient pu lui dire à ce sujet quelque
+ chose de précis. Il en était aussi réduit aux conjectures. Sa
+ mère, interrogée par lui, ne se souvenait pas d'avoir entendu
+ l'empereur en parler sérieusement, ou d'une manière
+ significative. Il n'attaquait pas les dogmes et n'en riait
+ point. Il n'aimait pas les philosophes incrédules; mais son
+ aversion pour leurs théories sociales suffirait pour
+ expliquer sa sévérité à leur égard. Il parlait cependant des
+ prêtres avec peu de respect. Par allusion à certains
+ antécédents du cardinal Fesch, il disait que ce qu'il savait
+ de son oncle le disposait à ne faire nul cas de la sincérité
+ et du zèle des prêtres, puisqu'il le voyait aussi attaché
+ qu'eux à la cause de l'Église. Jamais, quoiqu'il parlât assez
+ souvent de l'importance politique de la religion, du soin
+ qu'il en fallait prendre, il n'exprimait rien de positif sur
+ la vérité ou la beauté de telle pu telle croyance. Il n'avait
+ nulle sympathie pour la piété, nulle entente de ce qu'elle
+ est dans certaines âmes.
+
+ Il paraissait ne l'avoir jamais rencontrée, et ne l'admettre
+ que comme préjugé populaire. Il avait une incrédulité de
+ fait, mais non raisonnée et sympathique. La religion, même
+ abstraite, paraissait lui être étrangère. Le nom de la
+ _Providence_, celui de _Dieu_ même étaient des mots qu'il
+ n'employait guère; mais cela venait plutôt des habitudes de
+ son temps que d'un parti pris. Comme tant d'hommes de la fin
+ du XVIIIe siècle, il n'avait jamais réfléchi au fond de la
+ religion. Plus qu'un autre, il devait regarder le temps
+ qu'elle prend comme du temps perdu, excepté quand il lui
+ accordait quelques moments d'attention pour gagner des
+ populations musulmanes, ou satisfaire des populations belges
+ ou vendéennes. Mon père ajoutait que sa mère croyait que la
+ religion était une chose à laquelle il ne pensait _à la
+ lettre_ pas du tout, sans avoir une résolution formée contre
+ la foi chrétienne. Il avait aussi quelque disposition à
+ accepter le merveilleux, les pressentiments, même certaines
+ communications mystérieuses entre les êtres; mais c'était
+ plutôt l'effort d'une imagination vague qu'une aptitude
+ particulière à la foi dans un symbole déterminé. (P. R.)]
+
+Le _Te Deum_ fut chanté dans Paris et la ville fut illuminée.
+
+Le 25 juin, les deux empereurs s'étant embarqués sur les deux rives du
+Niémen, en présence d'une partie de leur armée, abordèrent en même temps
+au pavillon qu'on avait élevé sur un radeau au milieu du fleuve. Ils
+s'embrassèrent en se joignant, et demeurèrent deux heures ensemble.
+L'empereur Napoléon était accompagné de son grand maréchal Duroc et de
+son grand écuyer Caulaincourt; le czar, de son frère Constantin et de
+deux grands personnages de sa cour. Dans cette entrevue, la paix fut
+irrévocablement fixée. Bonaparte consentit à rendre au roi de Prusse une
+partie de ses États, quoique son penchant intime le portât à changer
+complètement la forme des pays conquis, parce que cette transformation
+entière favorisait davantage sa politique, dont la base était une
+domination universelle. Cependant, il fut obligé, en traitant, de
+sacrifier quelques portions de ses projets. Le czar pouvait encore être
+un ennemi redoutable; Napoléon savait que la France se fatiguait de la
+guerre, et qu'elle redemandait sa présence. Une plus longue campagne eût
+entraîné l'armée vers des entreprises dont on ne pouvait pas prévoir
+l'issue. Il fallut donc ajourner une partie du grand plan, et faire
+halte encore une fois. Les Polonais, qui avaient compté sur une
+libération absolue, virent seulement la portion de la Pologne qui avait
+appartenu à la Prusse devenir duché de Varsovie, duché qui fut donné au
+roi de Saxe comme en dépôt. Danzig devint une ville libre, et le roi de
+Prusse s'engagea à fermer ses ports aux Anglais. L'empereur de Russie
+offrit sa médiation pour tenter la paix avec l'Angleterre. Bonaparte se
+flatta que l'importance du médiateur terminerait le différend. Sa
+vanité mettait un grand prix à ce que sa royauté fût reconnue par nos
+voisins insulaires[68]. Il a dit souvent, depuis, qu'il avait senti à
+Tilsit que la question de l'empire continental se jugerait un jour entre
+le czar et lui, et que la magnanimité qu'Alexandre avait montrée[69],
+l'admiration que ce jeune prince lui témoignait, l'enthousiasme réel
+dont il était pénétré en sa présence, l'avaient comme subjugué et porté
+à désirer, plutôt qu'une rupture éternelle, une alliance solide qui
+pourrait, après tout, amener entre deux grands souverains le partage du
+continent. Le 26, le roi de Prusse vint aussi sur le radeau, et, après
+la conférence, les trois souverains se rendirent à Tilsit, où ils
+logèrent tant que durèrent les négociations, se visitant tous les jours,
+se donnant à dîner, passant des revues et paraissant dans la plus grande
+intelligence. Bonaparte déploya tout ce qu'il avait de ressources dans
+l'esprit; il s'observa beaucoup, il flatta le jeune empereur et le
+séduisit complètement. M. de Talleyrand acheva encore cette conquête par
+l'habileté toujours pleine de grâce avec laquelle il arrivait à soutenir
+et à colorer la politique de son maître. Alexandre lui témoigna une
+grande amitié, et prit une extrême confiance en lui. La reine de Prusse
+vint à Tilsit; Bonaparte s'efforça par beaucoup de galanteries de
+réparer la dureté de ses bulletins[70]. Elle ne pouvait se plaindre, non
+plus que le roi son époux. Tous deux, dépossédés, se voyaient forcés de
+recevoir avec reconnaissance ce qu'on leur rendait de leurs États. Ces
+illustres vaincus renfermèrent leur peine secrète, et l'empereur crut
+les avoir acquis en les rétablissant sur un trône morcelé dont il
+pouvait les repousser tout à fait. Au reste, dans son traité, il
+conservait toujours des moyens de surveillance, en laissant des
+garnisons françaises dans les États de quelques princes secondaires,
+tels que ceux de Saxe, de Cobourg, d'Oldenbourg et de
+Mecklembourg-Schwerin. Une partie de son armée demeurait encore sur les
+côtes du Nord, parce qu'il paraissait que le roi de Suède ne voulait
+point entrer dans le traité, et enfin, cette guerre fit éclore un
+royaume composé de la Westphalie et d'une portion des États prussiens.
+Jérôme Bonaparte fut décoré de cette nouvelle royauté, et le projet de
+son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg fut arrêté. Les
+deux ministres des affaires étrangères, M. de Talleyrand et le prince
+Kourakin, signèrent ce traité, le 9 juillet 1807. L'empereur se rendit
+ensuite chez l'empereur de Russie, portant la décoration de l'ordre
+russe de Saint-André. Il demanda à voir le soldat russe qui s'était le
+mieux conduit pendant la campagne, et lui donna de sa main la croix d'or
+de la légion. Les deux souverains s'embrassèrent de nouveau, et se
+séparèrent, après s'être promis une éternelle amitié. Des cordons furent
+distribués respectivement dans les deux cours. La séparation de
+Bonaparte et du roi de Prusse se fit aussi avec pompe, et le continent
+se trouva encore une fois pacifié.
+
+ [Note 68: Quand l'empereur apprit, un peu plus tard, que
+ le gouvernement anglais refusait la paix, il s'écria: «Eh
+ bien, la guerre recommencera, et elle sera à mort pour l'un
+ des deux États.»]
+
+ [Note 69: Le czar avait alors trente ans, une très belle
+ figure et une bonne grâce infinie.]
+
+ [Note 70: L'empereur écrivait à l'impératrice: «Tilsit, 8
+ juillet 1807. La reine de Prusse a été réellement charmante;
+ elle est pleine de coquetterie pour moi; mais n'en sois point
+ jalouse; je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne
+ fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le
+ galant.» (P. R.)]
+
+Des événements si éclatants imposèrent fortement à la disposition
+blâmante qui existait toujours sourdement à Paris.
+
+Il était impossible de ne pas admirer une telle gloire; mais il est
+certain qu'on s'y associait beaucoup moins que par le passé. On
+s'apercevait qu'elle tenait un peu pour nous de la nature d'un joug
+brillant, et, comme on commençait à connaître Bonaparte et à se défier
+de lui, on craignait les suites de l'enivrement que sa puissance pouvait
+exciter en lui. Enfin, la prépondérance militaire excitait aussi
+l'inquiétude; les vanités de l'épée, prévues d'avance, blessaient
+l'orgueil individuel. Une secrète tristesse se mêlait à l'admiration.
+Cette tristesse se faisait remarquer surtout parmi ceux que leurs places
+ou leur rang allaient remettre en contact avec Napoléon. On se demandait
+si le despotisme violent de ses manières ne paraîtrait pas plus que de
+coutume dans toutes ses actions journalières; on se voyait rapetissé
+devant lui, et on prévoyait qu'il le ferait sentir durement. Chacun
+faisait avec anxiété son examen de conscience, recherchant sur quelle
+partie de sa propre conduite ce maître sévère pourrait, à son retour,
+exprimer son mécontentement. Épouse, famille, grands dignitaires,
+ministres, la cour tout entière, tous enfin, éprouvaient plus ou moins
+cette angoisse, et l'impératrice, qui le connaissait mieux qu'une autre,
+exprimait tout naïvement son inquiétude, en disant: «L'empereur est si
+heureux, qu'il va sûrement beaucoup gronder.» La magnanimité des rois
+consiste à élever les âmes autour d'eux, en reversant une partie de leur
+grandeur morale sur ceux qui les environnent; mais Bonaparte,
+naturellement jaloux, s'isolait toujours, et redoutait tout partage. Ses
+dons furent énormes après cette campagne; mais on s'apercevait qu'il
+payait les services pour ne plus en entendre parler, et la solde de ses
+récompenses paraissait un compte tellement terminé, qu'il réveilla des
+prétentions sans exciter de reconnaissance.
+
+Pendant les entrevues de Tilsit, il ne se passa rien à Paris que la
+translation du corps du jeune Napoléon, qu'on avait déposé à Saint-Leu,
+dans la vallée de Montmorency, chez le prince Louis, et qui fut porté à
+Notre-Dame en cérémonie. L'archichancelier le reçut dans l'église, et en
+remit le dépôt au cardinal-archevêque de Belloy pour le conserver
+jusqu'au moment où la fin des réparations de Saint-Denis permettrait de
+l'y transporter. On s'occupait alors de reconstruire les caveaux qui
+avaient contenu les cendres de nos rois. On avait recueilli leurs restes
+épars que les outrages du règne de la Terreur n'avaient point épargnés,
+et l'empereur avait ordonné la construction d'autels expiatoires pour
+réparer ce sacrilège fait à tant d'illustres morts. Cette idée, belle et
+monarchique, lui fit beaucoup d'honneur, et fut célébrée avec raison par
+quelques-uns des poètes de notre époque.
+
+Quand l'empereur revint en France, sa femme vivait à Saint-Cloud dans
+toutes les précautions d'une prudence minutieuse. Sa mère demeurait
+assez paisiblement à Paris, avec son frère le cardinal Fesch. Madame
+Murat habitait toujours l'Élysée, et conduisait finement une foule de
+petites intrigues. La princesse Borghèse menait le seul train de vie qui
+lui plût, et qu'elle entendît. Louis et sa femme étaient ensemble dans
+les Pyrénées; ils avaient laissé leur enfant près de l'impératrice.
+Joseph Bonaparte régnait avec douceur et faiblesse à Naples, disputant
+la Calabre aux révoltés qui la troublaient, et ses ports aux Anglais.
+Lucien habitait Rome, se livrant aux arts et au repos. Jérôme rapportait
+une couronne; Murat, un désir violent d'en obtenir une, et un grand
+fonds d'animosité contre M. de Talleyrand, qu'il croyait son ennemi. Il
+s'était fort rapproché du secrétaire d'État Maret, jaloux en secret du
+ministre des affaires étrangères, et il approuvait beaucoup l'intimité
+de sa femme avec Fouché. Tous quatre savaient bien qu'au fond de l'âme
+l'empereur concevait souvent le projet d'un divorce et d'une illustre
+alliance. Ils cherchaient les moyens de détruire un reste d'attachement
+qui conservait encore madame Bonaparte sur le trône, afin de plaire à
+l'empereur en l'ayant aidé dans l'exécution de cette idée, de repousser
+les Beauharnais, et d'empêcher que M. de Talleyrand n'acquît de nouveaux
+droits à la confiance de son maître, en le dirigeant seul dans toute
+cette affaire.
+
+M. de Talleyrand, depuis quelques années, travaillait à s'acquérir une
+réputation européenne, au fond très méritée. Sans doute il avait, plus
+d'une fois, abordé la pensée du divorce; mais il voulait, avant tout,
+que ce divorce conduisît l'empereur à une grande alliance, et, de plus,
+il voulait en avoir été le négociateur. Aussi, tant qu'il ne se crut pas
+sûr de parvenir à ses fins, il sut contenir les tentations de l'empereur
+à cet égard, en lui représentant que la chose importante était, en
+pareil cas, de bien choisir le moment. Quand il fut de retour de cette
+campagne, l'empereur parut avoir en lui plus de confiance que jamais. M.
+de Talleyrand lui avait été fort utile en Pologne, et dans chacun de
+ses traités. Pour le récompenser, il le fit vice-grand électeur. Cette
+dignité de l'Empire donnait à M. de Talleyrand le droit de remplacer le
+prince Joseph partout où celle de grand électeur l'appelait; mais, en
+même temps, M. de Talleyrand fut obligé de renoncer au ministère des
+relations extérieures, qui se trouvait au dessous de son nouveau rang.
+Il n'en demeura pas moins dans la confiance de Napoléon pour toutes les
+affaires étrangères, qu'il traitait avec lui de préférence au vrai
+ministre. Quelques personnes, très avisées, voulurent, depuis, avoir
+prévu que M. de Talleyrand échangeait, à cette époque, un poste sûr
+contre une situation brillante et plus précaire. Bonaparte lui-même a
+bien laissé échapper, quelquefois, qu'il n'était pas revenu de Tilsit
+sans quelque peu d'humeur de la prépondérance de son ministre en Europe,
+et qu'il s'était choqué plus d'une fois de l'opinion généralement
+établie que ce ministre lui fût nécessaire. En le changeant de poste, et
+ne s'en servant que par forme de consultation, il en tirait, en effet,
+tout le parti qu'il voulait, se réservant de l'écarter ou de ne pas
+suivre sa direction à l'instant où elle cesserait de lui convenir. Je
+me rappelle à cette occasion une anecdote assez piquante. M. de
+Champagny, homme d'esprit dans un cercle très circonscrit, passa du
+ministère de l'intérieur à celui des affaires étrangères. M. de
+Talleyrand, en lui présentant les employés qui allaient être sous ses
+ordres, lui dit: «Monsieur, voici bien des gens recommandables, dont
+vous serez content. Vous les trouverez fidèles, habiles, exacts, mais,
+grâce à mes soins, nullement zélés.» À ces mots, M. de Champagny fit un
+mouvement de surprise. «Oui, monsieur, continua M. de Talleyrand, en
+affectant le plus grand sérieux. Hors quelques petits expéditionnaires,
+qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous
+ici ont le plus grand calme, et se sont déshabitués de l'empressement.
+Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe
+avec l'empereur, vous verrez combien il est important de ne se point
+hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.» M. de Talleyrand
+amusa l'empereur du récit de cette histoire, et de l'air déjoué et ébahi
+qu'il avait remarqué dans son successeur[71]. Il n'est peut-être pas
+hors de propos de donner un aperçu des appointements que M. de
+Talleyrand cumulait alors:
+
+ Comme vice-grand électeur 330 000
+
+ Comme grand chambellan 40 000
+
+ La principauté de Bénévent pouvait
+ lui valoir............. 120 000
+
+ Le grand cordon de la Légion d'honneur 5 000
+ -------
+ 495 000
+
+ [Note 71: Malgré l'observation de la page précédente, il
+ me paraît juste de remarquer et de regretter la faute que fit
+ M. de Talleyrand en quittant le ministère des affaires
+ étrangères, surtout s'il est vrai qu'il le fit de son plein
+ gré, et malgré l'empereur. Comment ne s'est-il pas rendu
+ compte de l'affaiblissement qui en résulterait dans sa
+ position, et des difficultés plus grandes qu'il rencontrerait
+ pour conjurer les volontés de l'empereur dans les affaires
+ d'Espagne, ou ailleurs? On perd une grande force en perdant
+ un ministère, c'est-à-dire l'action, et en se réduisant au
+ conseil. Il est vrai qu'on le faisait alors grand dignitaire
+ de l'Empire, qu'on l'élevait au rang de prince, et qu'il y
+ avait en lui du grand seigneur, c'est-à-dire qu'il était
+ sensible à l'éclat des dignités sans pouvoir. On ne peut
+ s'expliquer autrement cette faute politique. Dès ce moment,
+ il n'eut plus à parler que lorsqu'on l'appelait, et ses
+ conseils ne pouvaient être de quelque poids que lorsqu'ils
+ étaient demandés. Il n'eut d'influence que quand l'empereur
+ le voulut bien. Il est vrai que son successeur était un homme
+ doux et modeste qu'il espérait sans doute gouverner; mais la
+ docilité de celui-ci s'appliqua plutôt à l'empereur son
+ maître qu'à son prédécesseur disgracié. (P. R.)]
+
+Plus tard, des dotations furent ajoutées à cette somme. On estimait sa
+fortune personnelle à trois cent mille livres de rente; je n'ai jamais
+su ce chiffre positivement. Les différents traités lui ont valu des
+sommes importantes et des présents énormes. Au reste, il tenait un état
+de maison très considérable; il payait de fortes pensions à ses frères;
+il avait acheté la belle terre de Valençay, dans le Berri, qu'il meubla
+avec un extrême luxe. Il avait, au temps dont je parle, la fantaisie des
+livres, et sa bibliothèque était superbe. Cette année, l'empereur lui
+ordonna d'étaler le plus grand train, et d'acheter une maison qui
+convînt à sa dignité de prince, promettant de la payer. M. de Talleyrand
+acheta l'hôtel de Monaco, rue de Varenne, l'agrandit encore par des
+bâtiments considérables, et l'orna beaucoup. L'empereur, s'étant
+brouillé, lui manqua de parole, et le jeta dans un assez grand embarras,
+en l'obligeant à payer ce palais.
+
+Pour achever le récit de la situation de la famille impériale, je dirai
+que le prince Eugène gouvernait alors avec sagesse et prudence son beau
+royaume d'Italie, parfaitement heureux de la tendresse de sa femme, et
+de la naissance d'une petite fille qu'elle venait de lui donner[72].
+
+ [Note 72: La princesse n'avait sans doute pas suivi le
+ conseil que lui donnait l'empereur dans cette lettre écrite
+ de Saint-Cloud, le 31 août 1806: «Ma fille, j'ai lu avec
+ plaisir votre lettre du 10 août. Je vous remercie de tout ce
+ que vous me dites d'aimable. Vous avez raison de compter
+ entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous bien dans
+ votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille.
+ Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n'y croirez
+ pas: c'est de boire tous les jours un peu de vin pur.» (P.
+ R.)]
+
+L'archichancelier Cambacérès, cauteleux par nature et par calcul,
+s'était tenu à Paris dans le cercle de représentation que lui permettait
+l'empereur, et qui satisfaisait sa puérile vanité[73]. Il apportait la
+même prudence à présider le conseil d'État, dirigeant les discussions
+avec ordre et lumières, et les surveillant de manière à ce qu'elles ne
+passassent jamais les bornes prescrites. L'architrésorier Le Brun se
+mêlait de peu de choses, tenant une bonne maison, ordonnant sa fortune,
+ne faisant aucun ombrage, n'ayant aucun crédit. Les ministres[74] se
+renfermaient dans leurs attributions respectives, tous conservant sous
+un tel maître l'attitude de premiers commis attentifs et dociles,
+dirigeant la partie dont ils étaient chargés par leur maître dans un
+système uniforme, dont la base commune était sa volonté et son intérêt.
+Chacun d'eux recevait le même mot d'ordre: _promptitude_ et
+_soumission_. Le ministre de la police se permettait un peu plus que les
+autres de donner à ses paroles la liberté qui lui convenait, soigneux de
+garder sa liaison avec les jacobins, dont il garantissait le repos à
+l'empereur. Par cela même, il était un peu moins dépendant, parce qu'il
+avait un parti. Il demeurait maître des détails, et supérieur aux
+différentes polices qui surveillaient la France. Bonaparte et lui
+pouvaient se mentir souvent en s'entretenant ensemble, mais ils ne se
+trompaient sans doute point.
+
+ [Note 73: Comme grand dignitaire de l'État, il touchait
+ trois cent trente mille francs de traitement, devant avoir le
+ tiers du million accordé à un prince français; et l'empereur
+ lui complétait les six cent mille francs qu'il recevait
+ lorsqu'il était consul. L'architrésorier Le Brun touchait
+ cinq cent mille francs.]
+
+ [Note 74: En général, les ministres avaient deux cent dix
+ mille francs de traitement; celui des relations extérieures
+ recevait davantage.]
+
+M. de Champagny, fait depuis duc de Cadore, qui était ministre de
+l'intérieur, ayant passé aux affaires étrangères, fut remplacé par le
+conseiller d'État Cretet, qui était d'abord directeur général des ponts
+et chaussées. Il n'était pas trop homme d'esprit, mais bon travailleur
+et fort exact; c'est tout ce qu'il fallait à l'empereur.
+
+Le grand juge Régnier, fait depuis duc de Massa, dont j'ai déjà parlé,
+administrait la justice avec une médiocrité continue. L'empereur se
+souciait fort qu'elle ne prît ni autorité ni indépendance.
+
+Le prince de Neuchatel était ministre, et bon ministre, de la guerre; le
+général Dejean était ministre du matériel de cette partie. Tous deux
+étaient surveillés par l'empereur en personne.
+
+M. Gaudin, sage ministre des finances, maintenait, dans le travail des
+impositions et des recettes, une régularité qui le rendait cher à
+l'empereur. Il ne se mêlait d'autre chose. Depuis, l'empereur le fit duc
+de Gaëte.
+
+M. Mollien, depuis fait comte, ministre du Trésor, montrait plus
+d'esprit et beaucoup de sagacité financière.
+
+M. Portalis, avec de l'esprit et du talent, ministre des cultes, avait
+entretenu une harmonie entre le clergé et le pouvoir. Il faut dire que
+les prêtres, très reconnaissants de ce qu'ils devaient en sûreté et en
+considération à Bonaparte, se livraient à lui de fort bonne grâce et
+favorisaient un despotisme qui mettait de l'ordre partout. Quand il
+exigea la levée des conscrits de 1808, dont j'ai parlé, il ordonna,
+selon sa coutume, aux évêques d'exhorter les paysans à se soumettre à la
+conscription. Les mandements furent très remarquables. Dans celui de
+l'évêque de Quimper on lisait ces mots:
+
+«Quel est le coeur français qui ne bénisse avec transport la divine
+Providence d'avoir donné pour empereur et roi à ce magnifique empire,
+prêt à s'ensevelir pour toujours sous des ruines ensanglantées, le seul
+homme qui pût en réparer les malheurs, et voiler de sa gloire les
+époques qui l'avaient déshonoré?»
+
+M. Portalis mourut cette année, et fut remplacé par le conseiller d'État
+M. Bigot de Préameneu, fait comte plus tard, fort honnête homme, mais
+moins éclairé que lui.
+
+Enfin, le ministre de la marine avait peu de choses à faire, depuis que
+Bonaparte, désespérant de l'emporter sur l'Angleterre, et irrité du
+mauvais succès de toutes ses entreprises maritimes, avait renoncé à s'en
+occuper. M. Decrès était, avec beaucoup d'esprit, tout à fait du goût de
+son maître. Un peu rude dans ses manières, il le flattait d'une façon
+inattendue. Il mettait peu de prix à l'estime publique, et consentait à
+prendre sur son compte toutes les injustices que l'empereur voulait
+faire supporter à l'ancienne marine française, sans cependant qu'il y
+parût rien de sa volonté. M. Decrès a amassé sur sa tête, avec un
+dévouement intrépide, les haines de tous ses anciens camarades. Depuis,
+l'empereur le fit duc[75].
+
+ [Note 75: L'amiral Decrès, ou duc Decrès, né en 1761, est
+ mort assassiné à Paris, le 7 décembre 1820. Il a été ministre
+ de la marine de 1801 à 1814, et encore pendant les
+ Cent-Jours. (P. R.)]
+
+À cette époque, la cour était froide et silencieuse. C'était là,
+surtout, que se faisait sentir la conviction intime que les droits de
+chacun n'étaient appuyés que sur la volonté du maître, et, comme cette
+volonté avait aussi ses fantaisies, l'embarras de les prévoir portait
+chacun à éviter toute action, et à demeurer dans le cercle plus ou moins
+restreint de ses attributions. Les femmes agissaient encore moins que
+les autres, et n'osaient chercher d'autre succès que celui de leur luxe
+et de leur beauté. Dans la ville, on arrivait de plus en plus à une
+profonde indifférence sur le mouvement des rouages d'une machine dont on
+voyait les résultats, dont on sentait la force, mais à l'action de
+laquelle on comprenait qu'on n'aurait aucune part. On vivait dans un
+état de société qui ne manquait pas d'agréments. Les Français, dès
+qu'ils ont du repos, savent retrouver le plaisir. Mais la confiance
+était restreinte, l'intérêt national affaibli, tous les grands
+sentiments qui honoraient la vie à peu près paralysés. Les hommes
+graves devaient souffrir, les vrais citoyens devaient trouver qu'ils
+auraient vécu inutilement. On acceptait, en dédommagement, le plaisir
+d'une existence sociale agréable et variée. La civilisation
+s'accroissait par le luxe, qui, en énervant les facultés de l'âme,
+rendait tous les rapports individuels faciles. Elle procure aux gens du
+monde un petit nombre d'intérêts qui, presque toujours, leur suffisent,
+et dont, après tout, on ne rougit point de s'accommoder, lorsqu'on a
+longtemps souffert des grands désordres politiques. Ceux-ci avaient
+encore une grande place dans nos souvenirs; ils donnaient un prix réel à
+ce temps d'un brillant esclavage et d'une élégante oisiveté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+1807.
+
+
+Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général
+Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de
+l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Le
+Brun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du
+Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.
+
+
+Quand l'empereur arriva à Paris, le 27 juillet 1807, j'étais encore à
+Aix-la-Chapelle, où je commençais à m'inquiéter de la disposition dans
+laquelle il serait revenu. J'ai dit que c'était le mal habituel de sa
+cour, à chacun de ses retours. Je ne pouvais guère m'en informer, car on
+n'osait livrer ses secrets à ses correspondants; ce fut donc seulement à
+mon arrivée que je connus quelques détails.
+
+L'empereur rapportait un peu d'enflure de son inconcevable fortune. On
+s'aperçut promptement combien son imagination agrandissait encore
+l'espace qui se trouvait entre lui et tout autre personnage. De plus,
+il se montrait plus impatient que jamais contre ce qu'il appelait _les
+propos du faubourg Saint-Germain_. La première fois qu'il revit M. de
+Rémusat, il lui adressa des reproches pour n'avoir point donné, dans
+quelques lettres écrites au grand maréchal du palais Duroc, des détails
+sur les personnes de la société de Paris.
+
+«Vous êtes à portée, lui disait-il, par vos relations, de savoir ce qui
+se dit dans nombre de salons. Il serait de votre devoir de m'en rendre
+compte. Je ne peux accepter les petites considérations qui vous
+retiennent.» À ces paroles, M. de Rémusat répondait qu'il retiendrait
+fort peu de choses, parce qu'il était tout naturel qu'on s'observât
+devant lui, et qu'il eût répugné à donner une si grave importance à des
+discours légers qui auraient entraîné des suites fâcheuses pour ceux qui
+les avaient proférés, souvent sans intention vraiment hostile. Alors
+l'empereur haussait les épaules, tournait le dos, et ensuite il disait à
+Duroc ou à Savary: «J'en suis bien fâché, mais Rémusat n'avancera guère,
+car il n'est point à moi comme je l'entends.»
+
+On pourrait au moins conclure qu'un homme d'honneur, décidé à manquer sa
+fortune plutôt que de la payer par le sacrifice de sa délicatesse,
+aurait trouvé dans ce marché la certitude de se voir à l'abri des
+querelles qui suivent ce qu'on appelle, à la cour comme à la ville, des
+caquets. Mais il n'en était pas ainsi: Bonaparte n'aimait le repos pour
+personne, et il savait admirablement compromettre celui qui s'efforçait
+le plus de vivre en paix.
+
+On se souvient que, durant le séjour de l'impératrice à Mayence,
+quelques-unes des dames de sa cour, madame de la Rochefoucauld en tête,
+s'étaient permis de blâmer assez amèrement la guerre de Prusse, de
+plaindre le prince Louis, et surtout cette belle reine si durement
+insultée. L'impératrice, mécontente de toutes ces libertés, les avait
+écrites à son époux, en lui demandant instamment de ne jamais laisser
+connaître qu'elle l'en eût entretenu. Elle le confia à M. de Rémusat,
+qui lui en fit quelques reproches, mais lui en garda le secret. M. de
+Talleyrand, quand il rejoignit l'empereur, lui raconta aussi ce qui
+s'était dit à Mayence, plutôt dans l'intention de l'amuser que par un
+projet d'hostilité contre la dame d'honneur, qui ne lui déplaisait ni ne
+lui plaisait. Bonaparte rapporta donc un assez grand fonds de mauvaise
+humeur contre elle, et, la première fois qu'il la vit, il lui reprocha
+ses opinions et ses discours avec sa violence accoutumée. Madame de la
+Rochefoucauld, assez troublée d'une scène qu'elle n'attendait point,
+nia, faute de meilleure excuse, tout ce dont on l'accusait. L'empereur
+la poursuivit par des paroles positives, et, lorsqu'elle lui demanda qui
+avait fait ce beau rapport, il nomma sur-le-champ M. de Rémusat. À ce
+nom, madame de la Rochefoucauld fut atterrée. Elle avait assez d'amitié
+pour mon mari et pour moi, elle croyait avec raison pouvoir se fier à
+notre discrétion, et souvent elle nous avait livré ses secrètes pensées.
+Elle éprouva donc une extrême surprise et un juste mécontentement,
+d'autant qu'elle était elle-même sincère personne, et incapable pour son
+compte de cette bassesse dont on lui montrait mon mari coupable.
+
+Prévenue de cette manière, elle se garda bien de chercher une
+explication; mais elle prit avec M. de Rémusat une contenance froide et
+gênée, dont pendant longtemps mon mari ne put deviner la cause. Quelques
+mois plus tard, seulement, des circonstances relatives au divorce ayant
+amené des conversations entre madame de la Rochefoucauld et nous, elle
+interrogea mon mari sur ce que je viens de raconter, et elle fut
+éclairée sur la vérité de cette aventure. Quand elle put parler en
+liberté à l'impératrice, celle-ci se garda bien de la détromper, et
+laissa flotter les soupçons sur mon mari, ajoutant seulement que M. de
+Talleyrand pouvait en avoir dit plus que lui. Madame de la Rochefoucauld
+était amie assez intime de M. de Ségur, grand maître des cérémonies;
+elle lui confia sa peine, et cela jeta quelque froideur entre lui et
+nous, en même temps que cela dressa aussi M. de Ségur contre M. de
+Talleyrand. La finesse quelquefois amère de ses railleries liguait
+encore contre lui tous les gens médiocres, aux dépens desquels il
+s'amusait impitoyablement. Ils s'en sont vengés dès qu'ils l'ont pu.
+L'empereur ne borna point ses reproches aux personnes de sa cour; il se
+plaignait aussi de la haute société de Paris. Il reprocha à M. Fouché de
+n'avoir point exercé une surveillance exacte; il exila des femmes, fit
+menacer des gens distingués, et insinua que, pour éviter les suites de
+son courroux, il fallait du moins réparer les imprudences commises, par
+des démarches qui prouveraient qu'on reconnaissait sa puissance. À la
+suite de ces provocations, un grand nombre de personnes se crurent
+obligées de se faire présenter; quelques-unes saisirent le prétexte de
+leur sûreté, et la pompe de sa cour en fut augmentée.
+
+Comme il était dans son goût de marquer toujours sa présence par une
+agitation particulière, il n'épargna pas non plus sa famille. Il gronda
+sévèrement, quoique fort inutilement, sa soeur Pauline sur ses
+galanteries accoutumées, que le prince Borghèse voyait, au reste, ou
+voulait paraître voir, avec indifférence. Il ne dissimula point à sa
+soeur Caroline qu'il n'ignorait pas non plus les mouvements secrets de
+son ambition. Celle-ci supporta avec son habileté éprouvée une
+inévitable bourrasque, l'amenant peu à peu à reconnaître qu'elle n'était
+pas bien coupable, avec le sang qui coulait dans ses veines, de désirer
+une élévation supérieure, et prenant soin d'environner sa justification
+de toutes ses séductions accoutumées. Quand il eut ainsi réveillé tout
+son monde, comme il le disait lui-même, satisfait d'avoir excité cette
+petite terreur, il parut oublier ce qui s'était passé, et reprit son
+train de vie ordinaire.
+
+M. de Talleyrand, qui revint après lui, témoigna à M. de Rémusat un
+grand plaisir à le retrouver. Ce fut alors qu'il prit l'habitude de
+venir me voir assez souvent, et que notre liaison commença à être plus
+intime. Je me souviens que d'abord, malgré la disposition affectueuse
+que sa bienveillance m'inspirait, et malgré l'extrême plaisir que me
+procurait sa conversation, j'éprouvai, pendant, un assez long temps, un
+peu d'embarras en sa présence. M. de Talleyrand avait la réputation
+méritée d'un homme de beaucoup d'esprit; il était un très grand
+personnage; mais on disait que son goût était difficile, son humeur un
+peu moqueuse. Ses manières toujours soigneusement polies tiennent les
+personnes auxquelles il s'adresse dans une situation un tant soit peu
+inférieure. Cependant, comme les usages de la société, en France,
+donnent toujours importance et liberté aux femmes, elles sont encore
+maîtresses, avec M. de Talleyrand, qui les aime et ne s'en défie point,
+de rapprocher les rangs. Mais beaucoup d'entre elles ne l'ont pas fait à
+son égard. Le désir de lui plaire les a souvent subjuguées. Elles vivent
+près de lui dans une sorte de servage, qu'on exprimerait fort bien par
+cette phrase ordinaire dans le monde, en disant qu'elles l'ont _beaucoup
+gâté_. Enfin, comme il est peu confiant, blasé sur une infinité de
+choses, indifférent à nombre d'autres, difficilement ému, qui veut le
+conquérir, le fixer ou seulement l'amuser, entreprend un travail
+difficile.
+
+Tout ce que je savais de lui, et ce que je découvrais en le fréquentant,
+me mettait à la gêne devant lui. J'étais touchée de son amitié, je
+n'osais le lui dire; je craignais de l'entretenir des préoccupations
+habituelles de mon âme, parce que mes sentiments devaient, dans mon
+idée, exciter sa raillerie. Je ne lui adressais aucune question sur ses
+affaires ou sur les affaires, pour qu'il ne m'accusât d'aucune
+curiosité. Un peu tendue devant lui, je tenais mon esprit en haleine,
+quelquefois de manière à éprouver une fatigue réelle. Je l'écoutais bien
+attentivement, afin, si je ne pouvais toujours lui bien répondre, de lui
+procurer au moins le plaisir d'être bien entendu; car ma petite vanité
+était satisfaite, j'en conviens, du goût qu'il paraissait prendre pour
+moi. Quand j'y pense aujourd'hui, je trouve que c'était une plaisante
+chose que l'état d'angoisse et de plaisir que j'éprouvais lorsque les
+deux battants de ma chambre s'ouvraient, et qu'on m'annonçait: «Le
+prince de Bénévent.» Quelquefois, je suais à grosses gouttes des efforts
+que je faisais pour rendre mes paroles toutes piquantes, et sans doute,
+comme il arrive toujours quand on se contraint, j'étais sûrement moins
+aimable qu'en m'abandonnant à mon naturel; car on conserve ainsi du
+moins tous les avantages que donnent le vrai et l'accord de la parole,
+du geste et du maintien. Habituellement sérieuse, et disposée aux
+émotions vives, je cherchais à me contraindre pour répondre à cette
+légèreté avec laquelle il passait d'un sujet à un autre. Foncièrement
+bonne femme, ennemie des discours malicieux, j'avais toujours un sourire
+de commande aux ordres de tous ses bons mots. Il commença donc par
+exercer sur moi son empire accoutumé, et, si notre liaison eût duré sur
+ce ton, je ne lui aurais apparu que comme une femme de plus grossissant
+cette espèce de cour qui l'environnait, et qui s'évertuait à applaudir à
+ses faiblesses, à encourager les mauvaises parties de son caractère.
+Sans doute il eût fini par s'éloigner de moi, parce que j'aurais fait
+moins habilement un métier qui me convenait si peu. Je dirai plus tard
+le douloureux événement qui remit mon esprit dans son état naturel, et
+qui me donna occasion de lui vouer l'attachement sincère que je lui ai
+toujours conservé. On ne tarda point à la cour à s'apercevoir de cette
+nouvelle intimité. L'empereur n'en témoigna d'abord nul mécontentement.
+M. de Talleyrand n'était pas sans crédit sur lui: les opinions qu'il
+énonça, en parlant de M. de Rémusat, nous furent utiles, et nous nous
+aperçûmes, à quelques paroles, que notre considération personnelle avait
+gagné. L'impératrice, à peu près craintive de tout, me caressa
+davantage, pensant que je pourrais servir ses intérêts auprès de M. de
+Talleyrand. Les ennemis qu'il avait à la cour eurent les yeux sur nous;
+mais, comme il était puissant, on nous témoigna de plus grands égards.
+Sa société nombreuse commença à regarder avec curiosité un homme simple,
+doux, habituellement silencieux, jamais flatteur, incapable d'intrigue,
+dont M. de Talleyrand louait l'esprit et paraissait rechercher la
+conversation. On examina aussi cette petite femme de vingt-sept ans,
+médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que rien
+d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale,
+et qu'un si grand personnage s'amusait à mettre en évidence. Il aura
+fallu vraisemblablement que M. de Talleyrand, s'ennuyant à cette époque,
+ait trouvé quelque chose de nouveau, et peut-être de piquant, à gagner
+les affections de deux personnes si étrangères au cercle des idées qui
+l'avaient dirigé dans sa vie; que, fatigué de l'état de contrainte où il
+lui fallait vivre, la sûreté de notre commerce l'ait quelquefois
+soulagé, et que, peu à peu, les sentiments très dévoués que nous lui
+avons hautement témoignés, quand sa disgrâce ébranla toute notre
+position, aient fait une amitié solide d'une liaison qui ne lui parut
+d'abord qu'un amusement assez neuf pour lui. Alors, attirée davantage
+dans sa maison, que nous ne fréquentions point auparavant, je fis
+connaissance avec une portion de la société que je n'avais guère connue.
+On voyait chez M. de Talleyrand un monde énorme: beaucoup d'étrangers
+qui le courtisaient attentivement, des hommes de toute sorte, des grands
+seigneurs de l'ancien ordre de choses, des nouveaux, assez étonnés de se
+rencontrer; des gens marquant par une célébrité quelle qu'elle fût,
+laquelle ne marchait pas toujours avec une bonne réputation; des femmes
+connues aussi de cette manière, dont il faut dire que peut-être il avait
+été plus souvent l'amant que l'ami, et qui conservaient avec lui le
+genre de relation qui était le plus de son goût. Dans son salon, on
+voyait d'abord sa femme, dont la beauté s'effaçait de jour en jour, par
+suite d'un excessif embonpoint. Elle était toujours richement parée,
+occupant de droit le haut bout du cercle, mais à peu près étrangère à
+tout le monde. M. de Talleyrand ne semblait jamais s'apercevoir de sa
+présence; il ne lui parlait point, l'écoutait encore moins, et, je le
+pense, souffrait intérieurement, mais avec résignation, le poids dont sa
+faiblesse l'avait chargé par cet étrange mariage. Elle allait peu à la
+cour; l'empereur la recevait mal; on ne l'y comptait pour rien; il ne
+passait pas par la tête de M. de Talleyrand de s'en plaindre, ni de se
+soucier des distractions qu'on l'accusait de chercher à l'ennui de son
+oisiveté, en accueillant les soins de quelques étrangers. Bonaparte en
+plaisantait quelquefois M. de Talleyrand, qui répondait avec insouciance
+et laissait tomber la conversation.
+
+Madame de Talleyrand avait coutume de prendre en aversion tous les amis,
+ou amies, de son mari. Il est vraisemblable qu'elle ne fit aucune
+exception en ma faveur; mais je me tins toujours avec elle dans la
+réserve d'une telle politesse, je me mêlai si peu de son intérieur, que
+je ne me trouvai dans aucun contact avec elle. Je vis dans ce même salon
+quelques vieilles amies de M. de Talleyrand, qui commencèrent à
+m'examiner avec une curiosité qui m'amusa: la duchesse de Luynes, la
+princesse de Vaudemont, toutes deux excellentes, l'aimant solidement,
+vraies avec lui, et qui me traitèrent fort bien, parce qu'elles
+s'aperçurent que ma liaison était très simple et dépourvue d'intrigue;
+la vicomtesse de Laval, plus inquiète, assez malveillante, et qui, je
+crois, me jugea un peu sévèrement; la princesse de Lieskiewitz, soeur du
+prince Poniatowski. Celle-ci venait de faire connaissance avec M. de
+Talleyrand à Varsovie, et l'avait suivi à Paris. La pauvre femme, malgré
+ses quarante-cinq ans et un oeil de verre, avait le malheur d'éprouver
+un sentiment passionné pour lui, dont il se montrait fatigué, et qui la
+tenait éveillée sur ses moindres préférences. Il se pourrait bien
+qu'elle m'ait fait l'honneur d'un peu de jalousie. Plus tard, la
+princesse de X... éprouva la même infirmité, car c'en était une réelle
+d'avoir de l'amour pour M. de Talleyrand. On rencontrait là encore la
+duchesse de Fleury, fort spirituelle, qui avait rompu, par un divorce,
+son mariage avec M. de Montrond[76]; mesdames de Bellegarde, qui
+n'avaient dans le monde d'autre importance que celle d'une grande
+liberté de conversation; madame de K...., que M. de Talleyrand soignait,
+pour conserver une bonne relation avec le grand écuyer; madame de
+Brignole, dame du palais, Génoise aimable et très élégante dans toutes
+ses habitudes; madame de Souza, qui avait été d'abord madame de
+Flahault, femme d'esprit, liée dans sa première jeunesse à M. de
+Talleyrand, conservant son amitié, auteur de plusieurs jolis romans, et
+femme, à cette époque, de M. de Souza, qui avait été ambassadeur de
+Portugal; enfin toutes les ambassadrices, les princesses étrangères qui
+venaient à Paris, et un nombre infini de tout ce que l'Europe offrait de
+distingué.
+
+ [Note 76: Ce Montrond est un joueur de profession, d'un
+ esprit très piquant, amusant M. de Talleyrand, et nuisant,
+ par son intimité, à sa considération; toujours en opposition
+ au gouvernement, exilé par l'empereur, et que M. de
+ Talleyrand défendit avec une obstination qui eût mérité
+ d'être mieux appliquée.
+
+ La duchesse de Fleury est morte après avoir repris son nom de
+ jeune fille, et se faisant appeler: la comtesse Aimée de
+ Coigny. C'est pour elle qu'André Chénier a fait l'ode à la
+ _Jeune Captive_. (P. R.)]
+
+Je m'amusais assez de cette espèce de lanterne magique. Cependant, comme
+mon instinct m'avertissait que je n'y pourrais former aucune liaison,
+j'y conservais toujours le ton de la cérémonie, et j'aimais beaucoup
+mieux voir M. de Talleyrand au simple coin de mon feu. Ma société, à
+moi, fut un peu surprise de l'y voir arriver plus souvent; je puis dire
+même que quelques-uns de mes amis s'en inquiétèrent. Il inspirait
+généralement de la défiance. Lancé dans de grandes affaires, il pouvait
+se trouver exposé, et nous perdre facilement à sa suite. Nous ne
+partagions pas trop, peut-être pas assez, cette prévoyance de quelques
+personnes. La place de premier chambellan mettant M. de Rémusat en
+rapport avec lui, il nous était commode que cette relation fût agréable;
+nous n'entrions dans aucune affaire sérieuse; nous ne pensions pas à
+tirer parti de son crédit. Les gens désintéressés sont sujets à se
+tromper sur ce point. Ils croient qu'on doit deviner, ou voir du moins,
+ce qui se passe au dedans d'eux, et, parce qu'ils ne mettent aucune
+complication dans leur conduite, ils ne prévoient pas qu'on leur en
+supposera le projet. C'était une vraie faute de conserver alors la
+prétention d'être jugé ce qu'on est réellement.
+
+Quand l'empereur retrouva à Saint-Cloud le second enfant de Louis, il le
+caressa assez affectueusement, et l'impératrice recommença à concevoir
+l'espérance qu'il pourrait bien voir dans celui-ci, comme dans l'autre,
+un héritier. Frappé de la promptitude avec laquelle ce jeune enfant
+avait été enlevé, il fit ouvrir un concours pour les recherches sur la
+maladie appelée _le croup_, promettant un prix de douze mille francs.
+Cela fit paraître quelques ouvrages utiles.
+
+La pacification de l'Europe ne ramena point d'abord toute l'armée en
+France. Premièrement, le roi de Suède, entraîné par les séductions du
+gouvernement anglais, et malgré l'opposition de sa nation, dénonça la
+rupture de son armistice avec nous. Treize jours après la signature de
+celui de Tilsit, il se fit une petite guerre partielle en Poméranie. Le
+maréchal Mortier commanda cette expédition; il entra dans Stralsund, et
+força le roi de Suède à s'embarquer et à fuir. Les Anglais envoyèrent
+une flotte considérable dans la Baltique, et, ayant attaqué le Danemark,
+ils firent le siège de Copenhague, dont ils parvinrent un peu plus tard
+à se rendre maîtres. Ces divers événements furent consignés dans _le
+Moniteur_, avec des notes où les Anglais furent attaqués comme de
+coutume, et les aberrations d'esprit du roi de Suède furent dénoncées à
+l'Europe[77].
+
+ [Note 77: Il paraît qu'en effet il n'avait point la tête
+ très saine. Il s'agit ici de Gustave IV, détrôné en 1809. (P.
+ R.)]
+
+En parlant des subsides que le gouvernement anglais donnait aux Suédois
+pour entretenir la guerre, l'empereur, dans ces notes, s'exprime en ces
+termes: «Braves et malheureux Suédois, voilà un argent qui vous cause
+bien des maux! Si l'Angleterre devait payer le tort qu'elle fait à votre
+commerce, à votre honneur, le sang qu'elle vous a coûté, qu'elle vous
+coûte! Mais vous le sentez, il faut vous plaindre d'avoir perdu tous vos
+privilèges, votre considération, et de vous trouver sans défense et sans
+organes, soumis aux fantaisies d'un prince malade.»
+
+Le général Rapp[78] fut laissé à Danzig en qualité de gouverneur avec
+une garnison. Il était fort brave et fort brave homme; un peu soldat
+dans toutes ses manières, dévoué, franc, assez indifférent à ce qui se
+passait autour de lui, à tout ce qui n'avait point rapport à l'ordre
+qu'on lui donnait. Il a servi son maître avec beaucoup d'attachement; il
+a failli se faire tuer pour lui plus d'une fois, sans s'être imaginé
+d'examiner le moins du monde quelles qualités et quels vices composaient
+son caractère.
+
+ [Note 78: Aide de camp de Bonaparte. Il a été fait pair
+ de France par la dernière ordonnance de cette année 1819.]
+
+L'empereur se crut obligé de soutenir aussi la nouvelle constitution
+établie en Pologne par le roi de Saxe, d'une garnison considérable qui
+fut jointe à celle des Polonais. Le maréchal Davout eut le commandement
+de ce cantonnement. En laissant ainsi ses troupes en Europe, Bonaparte
+imposait à ses alliés, tenait le soldat en haleine et ménageait la
+France, qui aurait souffert de la présence de tant d'hommes armés
+ramenés dans son sein. Sa politique envahissante le forçait de demeurer
+toujours prêt; d'ailleurs, pour que l'armée fût complètement à lui, il
+était important de la tenir loin de ses foyers. Il parvint parfaitement
+à la dénaturer, de manière qu'elle lui fût dévouée sans aucune réserve,
+qu'elle perdît tout souvenir national, et qu'elle ne connût plus que son
+chef, la victoire, et cet esprit de rapine qui, pour le soldat, décore
+tous les dangers. Elle amassa peu à peu, sur cette patrie qu'elle ne
+connaissait plus, ces haines et ces vengeances qui excitèrent la
+croisade européenne dont nous avons été victimes en 1813 et 1814.
+
+À son retour, l'empereur fut environné de flatteries nouvelles. On
+s'épuisa à chercher des formules de louanges, qu'il écoutait avec une
+supériorité dédaigneuse. On ne peut guère douter cependant que cette
+indifférence ne fût affectée, car il aimait la louange dans quelque
+bouche qu'elle fût, et même on l'a vu plus d'une fois s'en montrer dupe.
+Il est des hommes qui ont eu sur lui une sorte de crédit, tout
+simplement parce qu'ils étaient inépuisables dans leurs compliments. Une
+admiration soutenue, même exprimée un peu niaisement, avait toujours du
+succès.
+
+Le 10 août, il fit annoncer au Sénat l'élévation de M. de Talleyrand à
+la dignité de vice-grand électeur, et du maréchal Berthier à celle de
+vice-grand connétable. Le général Clarke remplaça le second au ministère
+de la guerre, et y trouva l'occasion de développer encore plus que par
+le passé cette dévotieuse admiration dont je parle. La préoccupation
+habituelle de l'empereur sur toutes les matières de la guerre,
+l'intelligence que le major général de l'armée Berthier y apportait,
+l'administration solide du général Dejean, ministre du matériel, ne
+rendaient pas nécessaire chez M. Clarke une étendue de talent dont il
+n'eût guère été capable. Exact, intègre, complètement soumis, il
+suffisait à ce qu'on exigeait de lui. MM. de Champagny et Cretet
+obtinrent les deux ministères dont j'ai parlé, et le conseiller d'État
+Régnault fut secrétaire d'État de la famille impériale.
+
+Cependant, on apprenait chaque matin de nouvelles promotions militaires,
+des distributions de récompenses, des créations de places, enfin tout ce
+qui tient l'ambition, l'avidité et la vanité en haleine. Le Corps
+législatif s'ouvrit. M. de Fontanes, nommé président comme de coutume,
+prononça, comme de coutume aussi, un noble discours sur la situation
+vraiment radieuse de la France. Un nombre infini de lois régulatrices
+furent portées à la sanction de cette assemblée, un budget qui annonçait
+un état de finances florissant, et enfin le tableau des travaux de tout
+genre ordonnés, ou entrepris, ou terminés, sur tous les points de
+l'empire. L'argent des contributions levées sur l'Europe payait tout, et
+la France se voyait incessamment embellie sans la moindre augmentation
+de ses impôts. L'empereur, parlant au Corps législatif et s'adressant
+aux Français, leur rendait compte de ses victoires, parlait de 5179
+officiers et de 123 000 sous-officiers et soldats faits prisonniers
+dans cette guerre, de la conquête entière de la Prusse, de ses soldats
+campés sur les bords de la Vistule, de la chute de la puissance
+anglaise, qu'il annonçait devoir être la suite de tant de succès, et
+finissait par donner une marque de sa satisfaction à cette nation qui
+l'avait si fidèlement servi, pour lui amasser tant de triomphes.
+«Français, disait-il, je suis content, vous êtes un bon et grand
+peuple.»
+
+Cette ouverture du Corps législatif faisait toujours une belle
+cérémonie. La salle en avait été décorée avec luxe, les costumes des
+députés étaient brillants, ceux de la cour qui environnait l'empereur
+magnifiques, et lui, ce jour-là, resplendissait d'or et de diamants.
+Quoiqu'il mît toujours un peu de précipitation dans tout cérémonial,
+cependant la pompe qu'il aimait remplaçait assez bien cette dignité qui
+manquait, faute de calme, à presque toutes les scènes d'apparat.
+Bonaparte dans une cérémonie, marchant vers le trône qu'on lui avait
+préparé, semblait toujours s'y élancer. Ce n'était point un souverain
+légitime qui prenait paisiblement le siège royal dont il eût reçu le
+legs du droit de ses ancêtres; mais un maître puissant qui semblait,
+chaque fois qu'il plaçait la couronne sur sa tête, se rappeler la devise
+italienne qu'il avait prononcée une fois à Milan: _Gare à qui voudra la
+toucher!_
+
+Ce qui déparait Bonaparte, lorsqu'il se trouvait ainsi dans une évidence
+de ce genre, c'était le vice habituel de sa prononciation.
+Ordinairement, il faisait rédiger le discours qu'il voulait prononcer;
+c'était, je crois, M. Maret le plus souvent, quelquefois M. Vignaud, ou
+même M. de Fontanes qui s'en chargeaient. Après, il essayait de
+l'apprendre par coeur, mais il y réussissait peu, la moindre contrainte
+lui étant insupportable. Il se décidait toujours en définitive à lire
+son discours, qu'on avait soin de lui copier en très gros caractères,
+car il avait très peu l'habitude de lire une écriture, et n'aurait rien
+compris à la sienne. Ensuite, il se faisait apprendre à prononcer les
+mots; mais il oubliait, en parlant, la leçon qu'il avait reçue, et, d'un
+son de voix un peu sourd, d'une bouche à peine ouverte, il lisait ses
+paroles avec un accent encore plus étrange qu'étranger, qui avait
+quelque chose de désagréable, et même de vulgaire. J'ai souvent entendu
+dire à un grand nombre de personnes qu'elles ne pouvaient se défendre
+d'une impression pénible en l'écoutant parler en public. Ce témoignage
+irrécusable, donné par son accent, de son _étrangeté_ à l'égard de la
+nation, frappait l'oreille et la pensée désagréablement. J'ai moi-même
+éprouvé quelquefois cette sensation involontaire.
+
+Le 15 août, les fêtes furent magnifiques. Dans l'intérieur du palais, la
+cour, étincelante de pierreries, assista au concert et au ballet qui le
+suivit. Les salons des Tuileries étaient remplis d'une foule éclatante
+et toute dorée; les ambassadeurs et les plus grands seigneurs de toute
+l'Europe, des princes, plusieurs rois qui, tout nouveaux qu'ils étaient,
+apparaissaient avec un éclat propre à rehausser celui d'une fête; des
+femmes brillantes de parure et de beauté; les premiers musiciens du
+monde, tout ce que les ballets de l'Opéra offraient de plus gracieux, un
+festin splendide, composaient une pompe tout à fait orientale.
+
+Des jeux publics et des réjouissances furent accordées à la ville de
+Paris. Ses habitants, naturellement joyeux quand ils sont rassemblés,
+empressés de courir là où l'on est sûr de trouver du monde, se
+pressaient dans les rues, aux illuminations, autour des feux d'artifice,
+et montraient partout une gaieté inspirée par le plaisir et la beauté de
+la saison. Nulle part on n'entendait des cris à la louange de
+l'empereur. Il ne semblait pas qu'on pensât à lui en jouissant des
+amusements qu'il procurait; mais chacun en prenait sa part avec son
+caractère et sa disposition personnelle, et ce caractère et cette
+disposition font des Français le peuple le plus léger, peut-être, mais
+le plus aimable du monde. J'ai vu des Anglais assister à ces
+réjouissances, et s'étonner du bon ordre, de la franche gaieté, de
+l'accord qui s'établit et se communique à pareil jour entre toutes les
+classes des citoyens. Chacun, occupé de son divertissement, ne cherche
+point à nuire à celui du voisin; nulle querelle, aucune impatience,
+point d'ivresse dégoûtante et dangereuse. Des femmes, des enfants se
+trouvent impunément au milieu d'une foule, et s'y voient ménagés. On
+s'aide pour s'amuser en commun; on se fait part de son plaisir sans se
+connaître; on chante ou on rit ensemble, sans s'être jamais vu. À de
+telles journées, un roi peu attentif pourrait facilement se tromper.
+Cette hilarité, toute de tempérament, éveillée passagèrement par des
+objets extérieurs, peut être prise pour l'expression des sentiments d'un
+peuple heureux et attaché. Mais, si les souverains destinés à régner sur
+les Français tiennent à ne point s'abuser, c'est bien plus leur
+conscience qu'ils interrogeront que les cris populaires, pour savoir
+s'ils inspirent l'amour, et s'ils donnent du bonheur à leurs sujets. Au
+reste, la flatterie des cours est encore admirable à cet égard. Combien
+n'ai-je pas vu de gens venant conter à l'empereur ce mouvement animé du
+peuple dans les lieux publics de Paris, et le lui présenter comme le
+témoignage de sa reconnaissance! Je n'oserais pas dire qu'il ne s'y
+laissa pas quelquefois tromper. Le plus souvent, cependant, il ne s'en
+montrait point ému. Bonaparte ne recevait guère de communication des
+autres, et particulièrement la joie lui était si étrangère!
+
+Dans ce mois d'août, on vit arriver à la cour une assez grande quantité
+de princes d'Allemagne. Quelques-uns venaient pour voir l'empereur,
+d'autres pour solliciter quelque faveur, ou quelque liberté utile à
+leurs petits États. Le prince primat de la confédération du Rhin arriva
+à cette époque; il devait faire la célébration du mariage de la
+princesse Catherine de Wurtemberg. Celle-ci arriva le 21 août. Elle
+était, je crois, âgée d'à peu près vingt ans; son visage était agréable;
+son embonpoint, un peu fort, semblait annoncer qu'elle tiendrait de son
+père, qui était si gros, qu'il ne pouvait s'asseoir que sur des sièges
+particuliers, et qu'il mangeait toujours sur une table qu'on cintrait de
+manière que, pour s'en approcher, il pût introduire son ventre dans le
+demi-cercle qu'on avait pratiqué. Ce roi de Wurtemberg, homme de
+beaucoup d'esprit, passait pour le plus méchant prince de l'Europe. Ses
+sujets le détestaient; on a dit même qu'ils avaient tenté de se défaire
+de lui plusieurs fois. Il est mort aujourd'hui.
+
+Le mariage de cette princesse et du roi de Westphalie[79] se fit aux
+Tuileries, avec une grande magnificence. La cérémonie civile se passa
+dans la galerie de Diane, comme celle du mariage de la princesse de
+Bade, et, le dimanche 23, la célébration se fit à huit heures du matin
+dans la chapelle des Tuileries, en présence de toute la cour.
+
+ [Note 79: Jérôme Bonaparte.]
+
+Le prince et la jeune princesse de Bade étaient venus aussi à Paris.
+Nous la trouvâmes embellie; l'empereur n'en parut plus occupé; je
+parlerai d'elle un peu plus bas. Le roi et la reine de Hollande
+arrivèrent à la fin d'août. Ils paraissaient en bonne intelligence, mais
+tristes encore de la perte qu'ils avaient faite. La reine était fort
+maigre, souffrante d'un commencement de grossesse. Elle ne fut pas
+demeurée un peu de temps à Paris que l'on recommença à jeter des
+semences d'inquiétude dans l'esprit de son époux. On ne craignit pas,
+comme je l'ai dit déjà, de noircir la vie que cette malheureuse femme
+avait menée aux eaux; son malheur, les larmes qu'elle répandait encore,
+son air abattu, l'état de sa santé ne purent désarmer ses ennemis. Elle
+racontait souvent les courses qu'elle avait faites dans les montagnes,
+et le soulagement que le spectacle de cette sauvage nature avait apporté
+à ses maux. Elle disait la rencontre qu'elle avait faite du jeune M.
+Decazes, le désespoir dans lequel il paraissait plongé, la pitié qu'il
+lui avait faite. Ses récits étaient simples et naïfs; la calomnie s'en
+empara, et l'on réveilla l'esprit soupçonneux de Louis. Il éprouvait le
+désir naturel, mais un peu personnel, de ramener sa femme et son fils en
+Hollande; madame Louis montrait toute la soumission qu'il exigeait; mais
+l'impératrice, effrayée de l'état de dépérissement de sa fille, fit
+faire des consultations de médecins qui tous déclarèrent que le climat
+hollandais pouvait encore altérer la santé d'une femme grosse dont la
+poitrine s'attaquait un peu. L'empereur décida que, jusqu'à nouvel
+ordre, il garderait près de lui sa belle-fille et son jeune enfant. Le
+roi se soumit avec mécontentement, et sut très mauvais gré à sa femme
+d'une décision qu'elle n'avait point sollicitée, mais qui, je le crois,
+au fond, satisfaisait ses secrets désirs, et l'accord disparut de ce
+ménage. Madame Hortense, véritablement offensée cette fois du retour des
+soupçons jaloux de son mari, sentit mourir pour jamais l'intérêt qu'il
+lui inspirait de nouveau, et elle le prit alors dans une véritable
+haine: «De cette époque, m'a-t-elle dit souvent, j'ai compris que mes
+malheurs seraient sans remède; je regardai ma vie comme entièrement
+détruite; j'eus en horreur les grandeurs, le trône; je maudis souvent ce
+que tant de gens appelaient _ma fortune_; je me sentis étrangère à
+toutes les jouissances de la vie, privée de toutes ses illusions, à peu
+près morte à tout ce qui se passait autour de moi.»
+
+Vers ce temps, l'Académie française perdit deux de ses membres les plus
+distingués: le poète le Brun, qui a laissé de belles odes et la
+réputation d'un talent très poétique; M. Dureau de la Malle, traducteur
+estimé de Tacite, homme d'esprit, ami intime de l'abbé Delille. Celui-ci
+vivait paisiblement, jouissant d'une fortune médiocre, entouré d'amis,
+recherché de la société, et abandonné à son repos et à la liberté par
+l'empereur lui-même, qui avait renoncé à le conquérir. Il publiait de
+temps en temps quelques-uns de ses ouvrages et recueillait dans la
+bienveillance qu'on leur témoignait le prix de son aimable caractère, et
+d'une vie douce qu'aucune pensée amère, qu'aucune action hostile n'avait
+troublée. M. Delille, professeur au Collège de France, recevait les
+appointements d'une chaire de littérature que le poète Legouvé faisait
+pour lui. C'était le seul don qu'il eût voulu accepter de Bonaparte. Il
+s'attachait à conserver un souvenir honorable de celle qu'il appelait sa
+bienfaitrice[80]. On savait qu'il composerait un poème où il parlerait
+d'elle, du roi, des émigrés; personne ne lui en savait mauvais gré. Un
+gouvernement toujours assez jaloux d'effacer de tels souvenirs, les
+respectait en lui, et n'eût osé s'entacher de la honteuse persécution
+d'un vieillard aimable, reconnaissant et si généralement aimé.
+
+ [Note 80: La reine Marie-Antoinette.]
+
+Les deux places vacantes à l'Académie occupèrent un moment les salons de
+Paris. On parla quelque peu de M. de Chateaubriand. L'empereur était
+aigri contre lui, et le jeune écrivain, marchant dans une ligne qui lui
+donnait de la célébrité, l'appuyait sur un parti et ne lui faisait point
+cependant courir de vrais dangers, se maintenait dans une opposition qui
+s'accrut de la mauvaise humeur qu'elle inspira à l'empereur. L'Académie
+française, assez imbue alors des principes d'une incrédulité un peu
+révolutionnaire, et surtout philosophique à la manière du siècle
+dernier, se dressait aussi contre le choix d'un homme qui avait pris un
+étendard religieux pour bannière de son talent. Cependant les personnes
+qui le fréquentaient disaient que les habitudes de sa vie n'étaient pas
+tout à fait en harmonie avec les préceptes dont il ornait ses
+compositions. On lui reprochait un orgueil excessif. Les femmes,
+exaltées par la nature de son talent, sa manière un peu étrange, sa
+belle figure, sa réputation, le soignaient à l'envi, et il ne se
+montrait nullement insensible à leurs avances. Cette vanité extrême,
+cette opinion qu'il avait de lui-même ont fait croire encore que, si
+l'empereur l'eût un peu caressé, il aurait pu parvenir à se l'acquérir
+en mettant seulement au marché le prix très élevé dont son amour-propre
+eût voulu qu'on payât son dévouement[81].
+
+ [Note 81: Il continuait à publier dans les journaux des
+ fragments de l'itinéraire de son voyage qu'on lisait avec
+ empressement. L'esprit de parti s'accordait avec le goût pour
+ les accueillir. C'était une petite guerre qu'il faisait à
+ Bonaparte et qui déplaisait à celui-ci, comme toute espèce
+ d'opposition.]
+
+Les travaux du Corps législatif continuaient en silence; il ratifiait
+peu à peu toutes les lois émanées du conseil d'État, et l'organisation
+administrative du pouvoir de l'empereur s'achevait sans trouver
+d'opposition. Certain par la force de son propre génie, par l'habileté
+éprouvée des membres de ce conseil d'État, de régir la France avec cette
+apparence légale qui la réduisait au silence et qui plaisait à son
+esprit naturellement ami de l'ordre, ne voyant dans les restes du corps
+nommé le Tribunat qu'un foyer d'opposition qui, toute faible qu'elle
+était, pouvait le gêner quelquefois, il résolut d'en achever la
+destruction déjà fort avancée par la diminution du nombre de ceux qui le
+composaient, diminution opérée sous le Consulat[82]. Il fit donc rendre
+par le Sénat un sénatus-consulte qui faisait passer tous les tribuns
+dans le Corps législatif, et aussitôt la session de celui-ci fut
+terminée. Les discours tenus à la dernière séance du Tribunat sont assez
+remarquables. On s'étonne que des hommes consentent à se jouer
+mutuellement cette espèce de comédie les uns aux autres, et pourtant il
+faut avouer que l'habitude faisait que tout cela ne frappait plus
+beaucoup. D'abord M. Bérenger, le conseiller d'État, parut avec
+quelques-uns de ses collègues, et, commençant par rappeler tous les
+services que le Tribunat avait rendus à la France, il dit ensuite que la
+nouvelle décision donnerait au Corps législatif la plénitude d'une
+importance qui garantit les droits nationaux. Le président répond, pour
+le Tribunat tout entier, que cette détermination est reçue avec respect
+et confiance par chacun de ses membres, qui en comprennent parfaitement
+les avantages positifs. Ensuite un tribun (M. Carrion-Nisas) fait la
+motion de composer une adresse dans laquelle on remerciera l'empereur
+des témoignages d'estime et de bienveillance qu'il a bien voulu donner
+au Tribunat; et, ajoutant qu'il se croit l'interprète des coeurs de
+chacun de ses collègues, il propose de porter au pied du trône, pour
+dernier acte d'une honorable existence, une adresse qui frappe les
+peuples de cette idée politique, que les tribuns ont reçu l'acte du
+Sénat sans regrets, sans inquiétudes pour la patrie, et que leurs
+sentiments d'amour pour le monarque vivront éternellement en eux. Cette
+proposition fut adoptée à l'unanimité. Le président du Tribunat, Fabre
+de l'Aude, fut nommé sénateur.
+
+ [Note 82: Le Tribunat, institué par la Constitution de
+ l'an VIII, avait été installé le 1er janvier 1800. Le nombre
+ de ses membres avait été réduit à _cinquante_, le 4 août
+ 1802. C'est en effet le 19 août 1807 qu'il fut tout à fait
+ supprimé. (P. R.)]
+
+Dans ce temps, l'empereur organisa la cour des comptes, et sa mauvaise
+humeur contre M. Barbé-Marbois étant passée, il le rappela et lui donna
+la présidence de cette cour.
+
+Ce fut dans le mois de septembre que l'empereur d'Autriche se remaria
+avec sa cousine germaine, fille de feu l'archiduc Ferdinand de Milan.
+Peu après, son frère, le grand-duc de Wurtzbourg, auparavant et
+aujourd'hui grand-duc de Toscane, vint à Paris. La cour se grossissait
+de jour en jour par l'arrivée d'un nombre considérable de grands
+personnages. Vers la fin de septembre, on détermina un voyage de
+Fontainebleau, où devait se déployer la plus grande magnificence. On
+allait célébrer des fêtes pour le mariage de la reine de Westphalie;
+l'élite des acteurs de Paris et des musiciens devait s'y transporter; la
+cour reçut l'ordre d'y étaler la plus grande parure. Chacun des princes
+ou princesses de la famille impériale, y transportant une partie de sa
+maison, y devait avoir une table particulière, ainsi que quelques grands
+dignitaires et ceux des ministres qui suivraient l'empereur.
+
+Le 21 septembre, Bonaparte partit avec l'impératrice, et, les jours
+suivants, on vit arriver à Fontainebleau la reine de Hollande, la reine
+de Naples, le roi et la reine de Westphalie, le grand-duc et la
+grande-duchesse de Berg, la princesse Pauline, Madame mère, le grand-duc
+et la grande-duchesse de Bade, le prince primat, le grand-duc de
+Wurtzbourg; les princes de Mecklembourg et de Saxe-Cobourg, une infinité
+d'autres encore: M. de Talleyrand, qui devait tenir une maison ainsi que
+le prince de Neuchatel; le ministre des affaires étrangères; le
+secrétaire d'État Maret; les grands officiers de la maison impériale,
+les ministres du royaume d'Italie, un certain nombre de maréchaux nommés
+du voyage, M. de Rémusat, plusieurs chambellans, les dames d'honneur et
+d'atours, quelques-unes des dames du palais. Tout ce monde était convié
+par une lettre du grand maréchal Duroc. J'arrivai des eaux
+d'Aix-la-Chapelle dans ce temps-là, et, étant comprise dans cette
+liste, après avoir passé quelques jours à Paris pour voir ma mère et mes
+enfants, et faire mes préparatifs de toilette, je rejoignis la cour et
+mon mari à Fontainebleau.
+
+Le 20 septembre, le maréchal Lannes avait été nommé colonel général des
+Suisses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+(1807.)
+
+
+Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à
+Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de
+Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse
+Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires
+d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé
+surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.
+
+
+Qu'on suppose un individu, ignorant de tout antécédent, jeté tout à coup
+dans Fontainebleau[83], au temps dont je parle, il n'est pas douteux
+qu'ébloui par la magnificence qu'on déploya dans cette royale
+habitation, et que frappé de l'air d'autorité du maître et de
+l'obséquieuse révérence des grands personnages qui l'entouraient, il
+n'eût vu ou cru voir un souverain paisiblement assis sur le plus grand
+trône du monde par tous les droits réunis de la puissance et de la
+légitimité. Bonaparte était alors roi pour tous, et pour lui-même; il
+oubliait le passé, il ne redoutait point l'avenir; il marchait d'un pas
+ferme, sans prévoir aucun obstacle, ou du moins avec la certitude qu'il
+détruirait facilement ceux qui se dresseraient devant lui. Il lui
+paraissait, il nous paraissait à tous, qu'il ne pouvait plus tomber que
+par un événement si imprévu, si étrange, et qui produirait une
+catastrophe si universelle, qu'une foule d'intérêts d'ordre et de repos
+étaient solennellement engagés à sa conservation. En effet, maître ou
+ami de tous les rois du continent, allié de plusieurs par des traités ou
+des mariages à l'étranger, sûr de l'Europe par les nouveaux partages
+qu'il avait faits, ayant jusqu'aux frontières les plus reculées des
+garnisons importantes qui lui garantissaient l'exécution de ses
+volontés, dépositaire absolu de toutes les ressources de la France,
+riche d'un trésor immense, dans la force de l'âge[84], admiré, craint et
+surtout scrupuleusement obéi, il semblait qu'il eût tout surmonté. Mais
+un ver rongeur se cachait sourdement au sein d'une telle gloire. La
+révolution française, ouvrage insurmontable des temps, n'avait point
+soulevé les âmes à l'intention d'affermir le pouvoir arbitraire. Les
+lumières du siècle, les progrès des saines idées, l'esprit de liberté,
+combattaient sourdement contre lui et devaient renverser ce brillant
+échafaudage d'une autorité fondée en opposition avec la marche
+irrésistible de l'esprit humain. Le foyer de cette liberté existait en
+Angleterre. Le bonheur des nations a voulu qu'il se trouvât défendu par
+une barrière que les armes de Bonaparte n'ont pu franchir. Quelques
+lieues de mer ont protégé la civilisation du monde et empêché que,
+comprimée partout, elle ne se vît forcée d'abandonner pour longtemps le
+champ de bataille à qui ne l'eût jamais totalement vaincue, mais à qui
+l'eût étouffée, peut-être pour la durée de toute une génération.
+
+ [Note 83: Ce voyage de Fontainebleau, qui dura deux mois
+ à peu près, est l'un des épisodes intéressants de la vie de
+ cour sous l'Empire. L'empereur n'a jamais consacré, je crois,
+ un si long espace de temps à cette vie, dans ses plaisirs ou
+ dans son éclat, ou plutôt dans un séjour semblable; l'Empire
+ devenait pour la première fois une cour véritable. Partout
+ ailleurs, ce qu'on appelait ainsi n'était qu'une parade, un
+ défilé ou les hommes figuraient plus pour leur uniforme que
+ pour leur personne. Ici, comme auprès de Louis XIV et de
+ Louis XV, on vivait ensemble, et, malgré la froideur de
+ l'étiquette et la peur du maître, la nature devait se faire
+ jour et se trahir. Il y avait des intérêts, des passions, des
+ intrigues, des faiblesses, des trahisons, une vraie cour, en
+ un mot. Je ne cherche pas à juger le talent de l'auteur à
+ décrire ces nuances, et je borne mon devoir d'éditeur à
+ écrire des notes plutôt explicatives qu'approbatives. On me
+ pardonnera toutefois, puisque le public a si bien prouvé par
+ son empressement le cas qu'il faisait de ces mémoires, de
+ dire que mon père avait devancé le jugement de l'opinion, et
+ n'hésitait pas à comparer l'oeuvre de sa mère aux plus grands
+ modèles. Voici ce qu'il pensait de la peinture de la cour à
+ Fontainebleau: «Ce chapitre, qui ne contient nul événement,
+ est, sans contredit, l'un des plus remarquables de cet
+ ouvrage. Dans quelques parties il y a trop de réflexions, et
+ qui se répètent. Si ma mère eût revu cet ouvrage, elle eût
+ resserré et supprimé. Je demeure convaincu, cependant, que le
+ texte doit rester tel qu'il est, et que, dans ces entretiens
+ de l'auteur avec lui-même, dans ce retour complaisant sur ses
+ souvenirs, on apprend à le connaître et à prendre confiance
+ en lui. Mais ce chapitre-ci mérite un éloge plus absolu.
+ Comme dans Saint-Simon, la peinture attentive, étudiée, sans
+ cesse repassée des choses et des personnes, des moeurs, des
+ formes, des allures, des relations, s'empare de l'esprit, et
+ le fait vivre dans le monde qu'elle lui retrace. Je ne sais
+ rien dans Saint-Simon de supérieur au tableau de la cour à la
+ mort du grand Dauphin. C'est le récit d'une seule nuit de
+ Versailles, et il tient le quart d'un volume. Il me semble
+ qu'il y a dans ce chapitre quelque chose du même mérite, et,
+ quoique ce séjour à Fontainebleau n'ait point été marqué par
+ un événement distinct qui pût être regardé comme une crise,
+ telle que la mort du Dauphin, la vivacité de l'imagination
+ dans la fidélité de la mémoire donne à ce tableau de la cour
+ de l'empereur cette vérité saisissante qui supplée à la
+ réalité.» (P. R.)]
+
+ [Note 84: L'empereur, né le 15 août 1769, avait alors
+ trente-huit ans. On oublie volontiers son âge, tant on est
+ ébloui par son éclat. Il y faut cependant penser parfois en
+ lisant son histoire, et se rappeler qu'il était un homme,
+ même un jeune homme. (P. R.)]
+
+Le gouvernement anglais, jaloux d'une puissance si colossale, malgré le
+mauvais succès de tant d'entreprises, toujours vaincu, jamais découragé,
+trouvait sans cesse de nouvelles ressources contre l'empereur dans le
+sentiment national qui animait la nation. Celle-ci se voyait attaquée
+dans sa prépondérance et dans ses intérêts. Son orgueil et son
+industrie, également irrités des obstacles qu'on lui suscitait, se
+prêtaient à tous les sacrifices que ses ministres sollicitaient d'elle.
+D'énormes subsides furent votés pour l'augmentation d'un service
+maritime qui devait produire un blocus continental de toute l'Europe.
+Les rois, craintifs devant la force de notre artillerie, se soumettaient
+à ce système prohibitif que nous exigions d'eux; mais les peuples
+souffraient; les jouissances de la vie sociale, les nécessités
+qu'enfante l'aisance, les besoins sans cesse renaissants de mille
+agréments matériels, partout combattaient pour les Anglais. On murmurait
+à Pétersbourg, sur toutes les côtes de la Baltique, en Hollande, dans
+les ports de France, et le mécontentement qui n'osait s'exprimer, en se
+concentrant sous la crainte, jetait dans les esprits des racines
+d'autant plus profondes, qu'elles devaient s'y fortifier longtemps,
+avant qu'il osât se montrer au dehors. Il en paraissait pourtant quelque
+chose, par intervalles, dans les menaces ou les reproches que nous
+apprenions tout à coup que notre gouvernement adressait à ses alliés.
+Renfermés en France, dans une ignorance complète de ce qui se passait
+au dehors, sans communications, du moins intellectuelles, avec les
+autres nations, défiants des articles commandés de nos ternes journaux,
+nous pouvions conclure cependant quelquefois, de certaines lignes du
+_Moniteur_, que les volontés impériales se trouvaient éludées par les
+besoins des peuples. L'empereur avait amèrement reproché à son frère
+Louis d'exécuter trop mollement ses ordres en Hollande. Il l'y renvoya
+en lui intimant fortement sa volonté d'être scrupuleusement obéi.
+
+«La Hollande, disait _le Moniteur_, depuis les nouvelles mesures qu'elle
+a prises, ne correspondra plus avec l'Angleterre. Il faut que le
+commerce anglais trouve tout le continent fermé, et que ces ennemis des
+nations soient mis hors du droit commun. Il est des peuples qui ne
+savent que se plaindre; il faut savoir souffrir avec courage, prendre
+tous les moyens de nuire à l'ennemi commun, et l'obliger à reconnaître
+les principes qui dirigent toutes les nations du continent. Si la
+Hollande avait pris ses mesures depuis le blocus, peut-être l'Angleterre
+aurait déjà fait la paix.»
+
+Une autre fois on s'efforçait de flétrir, aux yeux de tous, ce qu'on
+appelait l'envahissement de nos libertés continentales. Le gouvernement
+anglais se voyait comparé, dans sa politique, à _Marat_. «Qu'est-ce que
+celui-ci a fait de plus atroce? disait-on. C'est de présenter au monde
+le spectacle d'une guerre perpétuelle. Les meneurs oligarques qui
+dirigent la politique anglaise finiront comme tous les hommes furibonds
+et exagérés; ils seront l'opprobre de leur pays, et la haine des
+nations.»
+
+Quand l'empereur dictait de pareilles injures contre le gouvernement
+oligarchique, il caressait à son profit les idées démocratiques qu'il
+savait bien exister sourdement dans la nation. En se servant de
+quelques-unes de nos phrases révolutionnaires, il croyait satisfaire
+suffisamment les opinions qui les avaient inspirées. L'égalité, rien que
+l'égalité, voilà quel était son mot de ralliement entre la Révolution et
+lui. Il n'en craignait point les suites pour lui-même; il savait qu'il
+excitait ces vanités qui peuvent fausser les dispositions les plus
+généreuses; il détournait de la liberté, comme je l'ai dit souvent; il
+étourdissait tous les partis, dénaturait toutes les paroles,
+effarouchait la raison. Quelque force que lui donnât son glaive, il le
+soutenait encore par le secours des sophismes et prouvait que c'était en
+connaissance de cause qu'il déviait de la marche indiquée par le
+mouvement des idées, en s'aidant encore de la puissance de la parole
+pour nous égarer. Ce qui fait de Bonaparte un des hommes les plus
+supérieurs qui aient existé, ce qui le met à part, en tête de tous les
+puissants appelés à régir les autres hommes, c'est qu'il a parfaitement
+connu son temps et qu'il l'a toujours combattu. C'est volontairement
+qu'il a choisi une route difficile et contraire à son époque. Il ne le
+cachait point; il disait souvent que lui seul arrêtait la Révolution,
+qu'après lui elle reprendrait sa marche. Il s'allia avec elle pour
+l'opprimer, mais il présuma trop de sa force. Habile à reprendre ses
+avantages, elle a su enfin le vaincre et le repousser.
+
+Les Anglais, à cette époque, alarmés de la condescendance avec laquelle
+le czar, encore plus séduit que vaincu, abondait dans le système de
+l'empereur, attentifs aux troubles qui commençaient à se manifester en
+Suède, inquiets du dévouement que nous témoignait le Danemark et qui
+devait leur fermer le détroit du Sund, firent un armement considérable
+et réunirent leurs forces pour bombarder Copenhague. Ils vinrent même à
+bout de prendre la ville. Le prince royal, fort de l'amour de ses
+peuples, se défendit vaillamment, et lutta même après avoir perdu sa
+capitale. Les Anglais se virent forcés de l'évacuer et de s'en tenir, là
+comme ailleurs, au blocus général. L'opposition en Angleterre éclata
+contre cette expédition. L'empereur, ignorant de la constitution
+anglaise, se flatta que les débats assez vifs du Parlement lui seraient
+utiles. Peu accoutumé à l'opposition, il jugeait du danger de celle
+d'Angleterre d'après l'effet qu'elle eût produit en France, si elle s'y
+fût manifestée avec la même violence qu'il remarquait dans les journaux
+de Londres; et souvent il croyait le gouvernement anglais perdu, en
+repaissant son impatience des phrases animées du _Morning Chronicle_.
+Mais son espoir se trouvait toujours déçu. L'opposition tonnait; les
+remontrances s'évaporaient en fumée, et le ministère emportait toujours
+des moyens de plus de continuer cette lutte nécessaire. Rien n'a plus
+causé de mouvements de colère à l'empereur que ces débats du Parlement,
+et les attaques violentes contre sa personne que la liberté de la presse
+enfantait contre lui. En vain il usait de cette liberté pour payer à
+Londres des écrivains qui imprimaient aussi très impunément ce qu'il
+voulait; ces combats de plume n'avançaient rien; on répondait à ses
+injures par des injures qui arrivaient à Paris. Il fallait les traduire,
+les lui livrer; on tremblait en les mettant sous ses yeux; sa colère,
+soit qu'elle éclatât, soit qu'elle fût concentrée, paraissait également
+redoutable, et malheur à qui avait affaire à lui immédiatement après
+qu'il venait de lire les journaux anglais!
+
+Nous nous apercevions toujours par quelque bourrasque de cette mauvaise
+humeur. C'est bien alors qu'il fallait plaindre ceux dont la mission
+était d'ordonner de ses amusements. C'est alors que je puis bien dire
+que le supplice de M. de Rémusat commençait. J'en parlerai avec plus de
+détails, en rendant compte de la vie qu'on mena à Fontainebleau.
+
+Dès que les personnes comprises dans ce voyage y furent réunies, on les
+soumit toutes à une espèce de règlement qu'on leur fit connaître. Les
+différentes soirées de la semaine se devaient passer chez différents
+grands personnages. L'empereur devait recevoir un soir chez lui. On y
+entendrait de la musique et on y jouerait après. Deux autres jours il y
+aurait spectacle; une autre fois, bal chez la grande-duchesse de Berg,
+un autre bal chez la princesse Borghèse; enfin cercle et jeu chez
+l'impératrice. Les princes et les ministres devaient donner à dîner et
+inviter tour à tour les conviés au voyage; le grand maréchal de même,
+ayant une table de vingt-cinq couverts tous les jours; la dame d'honneur
+de même, et enfin à une dernière table dînait tout ce qui n'avait pas
+reçu une invitation. Princes et rois ne pouvaient dîner chez l'empereur
+qu'invités par lui; il se réservait la liberté du tête-à-tête avec sa
+femme, et il choisissait qui lui plaisait. On chassait à jours fixes, et
+de même on était invité pour accompagner la chasse, soit à cheval, soit
+dans un grand nombre de très élégantes calèches. Il passa par la tête de
+l'empereur de vouloir que les femmes eussent un costume de chasse.
+L'impératrice s'y prêta volontiers. Le fameux marchand de modes, Leroi,
+fut appelé au conseil, on détermina un costume très brillant. Chaque
+princesse avait une couleur différente pour elle et sa maison. Le
+costume de l'impératrice était en velours amarante brodé en or, avec une
+toque brodée d'or et couronnée de plumes blanches, et toutes les dames
+du palais furent vêtues de couleur amarante. La reine de Hollande
+choisit le bleu et argent; madame Murat, la couleur de rose et argent
+aussi; la princesse Borghèse, le lilas, de même brodé en argent. C'était
+toujours une sorte de tunique ou redingote en velours, courte, sur une
+robe de satin blanc brodée, des bottines de velours pareilles à la robe,
+ainsi que la toque, une écharpe blanche. L'empereur et tous les hommes
+portaient un habit vert, galonné en or et argent. Ces brillants
+costumes, portés soit à cheval, soit en calèche, et toujours en cortège
+très nombreux, faisaient au travers de la belle forêt de Fontainebleau
+un effet charmant.
+
+L'empereur aimait la chasse plutôt pour l'exercice qu'elle lui faisait
+faire que pour ce plaisir en lui-même. Il ne se prêtait point toujours à
+suivre le cerf bien régulièrement, et, se lançant au galop,
+s'abandonnait à la route qui se présentait devant lui. Quelquefois il
+oubliait le motif pour lequel on parcourait la forêt et il en suivait
+les sinuosités, en paraissant s'abandonner à la fantaisie de son cheval,
+et livré à d'assez longues rêveries. Il montait à cheval avec habitude,
+mais sans grâce. On lui dressait des chevaux arabes qu'il préférait,
+parce qu'ils s'arrêtent à l'instant, et que, partant tout à coup, sans
+tenir sa bride, il fût tombé souvent si on n'avait pris les précautions
+nécessaires. Il aimait à descendre au galop des côtes rapides, au risque
+de faire rompre le col à ceux qui le suivaient. Il a fait quelques
+chutes, dont on ne parlait jamais, parce que cela lui aurait déplu. Je
+lui ai vu, un peu avant ce temps, la manie de mener aussi des attelages
+à des calèches ou à des bogheis. Il n'était pas bien sûr d'être alors
+dans la voiture qu'il conduisait, car il ne prenait aucune précaution
+pour les tournants ou pour éviter les endroits difficiles. Il prétendait
+toujours vaincre tout obstacle, et il eût rougi de reculer. Une fois, à
+Saint-Cloud, il s'avisa de vouloir conduire quatre chevaux à grandes
+guides. Il passa une grille si maladroitement, se trouvant emporté dès
+le premier instant, qu'il versa la voiture, où se trouvaient
+l'impératrice et quelques personnes, sans aucun accident grave,
+heureusement. Il en fut quitte pour avoir pendant trois semaines le
+poignet foulé. Depuis ce temps il renonça à mener lui-même, disant en
+riant que, dans les moindres choses, il fallait que chacun fît son
+métier. Quoiqu'il ne prît pas grand intérêt au succès d'une chasse,
+cependant il grondait assez fortement lorsqu'on ne réussissait point à
+prendre le cerf. Il se fâchait si on lui représentait que lui-même, en
+changeant de route, avait contribué à égarer les chiens; le moindre
+_non-succès_ lui causait toujours surprise et impatience.
+
+Il travaillait beaucoup à Fontainebleau, comme partout. Il se levait à
+sept heures, donnait son lever, déjeunait seul, et, les jours où l'on ne
+chassait point, il demeurait dans son cabinet, ou tenait ses conseils
+jusqu'à cinq ou six heures. Les ministres, les conseillers d'État
+venaient de Paris, comme si on était à Saint-Cloud; il n'entrait pas
+beaucoup dans la raison de la distance, jusqu'au point que, manifestant
+le désir qu'on lui fît sa cour le dimanche après la messe, comme cela se
+passait à Saint-Cloud, on partait de Paris dans la nuit pour arriver le
+matin à l'heure prescrite. On se tenait alors dans l'une des galeries de
+Fontainebleau qu'il parcourait à son gré, ne pensant pas toujours à
+payer d'une parole ou d'un regard la fatigue et le dérangement d'un
+pareil voyage.
+
+Tandis qu'il demeurait la matinée dans son cabinet, l'impératrice,
+toujours élégamment parée, déjeunait avec sa fille et ses dames, et
+ensuite, se tenant dans son salon, y recevait les visites des personnes
+qui habitaient le château. Celles d'entre nous qui s'en souciaient
+pouvaient y faire quelque ouvrage, et cela n'était pas inutile pour
+soutenir la fatigue d'une conversation oiseuse et insignifiante. Madame
+Bonaparte n'aimait pas à être seule et n'avait le goût d'aucune
+occupation. À quatre heures on la quittait; elle vaquait alors à sa
+toilette, et nous à la nôtre; c'était toujours une grande affaire. Un
+assez bon nombre de marchands de Paris avaient transporté à
+Fontainebleau leurs plus belles marchandises, et ils en trouvaient
+facilement le débit, en se présentant dans tous nos appartements. Entre
+cinq et six heures, il arrivait assez fréquemment que l'empereur passait
+dans l'appartement de sa femme, et qu'il montait en calèche, seul avec
+elle, pour se promener avant son dîner. On dînait à six heures, ensuite
+on se rendait au spectacle, ou chez la personne qui devait, à tel jour,
+se charger du plaisir de la soirée.
+
+Les princes, maréchaux, grands officiers ou chambellans qui avaient les
+entrées, pouvaient se présenter chez l'impératrice. On frappait à la
+porte, le chambellan de service annonçait; l'empereur disait: _Qu'il
+entre!_ et on entrait. Si c'était une femme, elle s'asseyait en silence;
+un homme demeurait debout contre la muraille, à la suite des personnes
+qu'il trouvait déjà dans le salon. L'empereur s'y promenait
+ordinairement en long et en large; quelquefois silencieusement et
+rêvant, sans se soucier de ce qui l'entourait, quelquefois faisant une
+question qui recevait une réponse courte, ou bien entamant la
+conversation, c'est-à-dire l'occasion de parler à peu près seul, car on
+éprouvait toujours, et alors plus que jamais, quelque embarras à lui
+répondre. Il ne savait et, je crois, ne voulait mettre personne à
+l'aise, craignant la moindre apparence de familiarité, et inspirant à
+chacun l'inquiétude de s'entendre dire, devant témoins, quelque parole
+désobligeante. Les cercles se passaient de la même manière. On
+s'ennuyait autour de lui, et il s'ennuyait lui-même; il s'en plaignait
+souvent, s'en prenant à chacun de ce silence terne et contraint qu'il
+imposait. Quelquefois il disait: «C'est chose singulière, j'ai rassemblé
+à Fontainebleau beaucoup de monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai
+réglé tous les plaisirs, et les visages sont allongés, et chacun a l'air
+bien fatigué et triste.--C'est, lui répondait M. de Talleyrand, que le
+plaisir ne se mène point au tambour, et qu'ici, comme à l'armée, vous
+avez toujours l'air de dire à chacun de nous: «Allons, messieurs et
+mesdames, en avant, marche!» Il ne s'irritait point de ces paroles, il
+était alors fort en train. M. de Talleyrand passait de longues heures
+avec lui, et il lui laissait le droit de tout lui dire. Mais, dans un
+salon rempli de quarante personnes, M. de Talleyrand se tenait en aussi
+grand silence que tout le monde.
+
+De toute la cour, la personne que, dans ces voyages, le soin de ses
+plaisirs agitait davantage était sans aucune comparaison M. de Rémusat.
+Les fêtes et spectacles étaient dans les attributions du grand
+chambellan, et M. de Rémusat, en sa qualité de premier chambellan, avait
+la responsabilité de tout ce _travail_. Ce mot convient parfaitement;
+car la volonté impérieuse et difficile de Bonaparte rendait cette sorte
+de métier assez pénible. «Je vous plains, lui disait M. de Talleyrand:
+il vous faut amuser _l'inamusable_.»
+
+L'empereur voulait deux spectacles par semaine, et qu'ils fussent
+toujours variés. Les acteurs de la Comédie-Française en faisaient seuls
+les frais, conjointement avec quelques représentations d'opéras
+italiens. On ne jouait guère que des tragédies, souvent Corneille,
+quelques pièces de Racine, et rarement Voltaire, dont Bonaparte n'aimait
+point le théâtre. Après avoir approuvé d'avance un répertoire réglé pour
+le voyage, et positivement signifié qu'on voulait pour Fontainebleau les
+meilleurs acteurs de la troupe, il entendait que les représentations de
+Paris ne fussent point interrompues; les précautions étaient prises.
+Tout à coup, par suite d'une fantaisie bien plutôt que d'un désir, il
+détruisait l'ordre qu'il avait consenti, demandait une autre pièce ou un
+autre comédien, et cela le matin même du jour où il fallait les lui
+procurer. Il n'écoutait jamais une observation; le plus souvent il en
+eût pris quelque humeur, et la chance la plus satisfaisante était qu'il
+dît en souriant: «Bah! avec un peu de peine, vous en viendrez à bout; je
+le veux, c'est à vous de trouver le moyen de le faire.» Dès que
+l'empereur avait proféré cet irrévocable _je le veux_, ce mot se
+répétait en écho dans tout le palais. Duroc, Savary surtout, le
+prononçaient du même ton que lui; M. de Rémusat le répétait à tous les
+comédiens, étourdis des efforts de mémoire ou du dérangement subit
+auquel on les soumettait. Les courriers partaient pour aller chercher à
+toute bride les hommes ou les choses nécessaires. La journée se passait
+en sottes petites agitations, dans la crainte qu'un accident, ou une
+maladie, ou quelque circonstance imprévue ne s'opposât à l'exécution de
+l'ordre donné, et mon mari, venant chercher dans ma chambre un moment de
+repos, soupirait un peu en pensant qu'un homme raisonnable se voyait
+forcé d'user sa patience et les combinaisons de son esprit à de telles
+pauvretés, devenues importantes par les suites qu'elles pouvaient avoir.
+Il faut avoir vécu dans les cours pour savoir à quel point les plus
+petites choses prennent de la gravité, et combien le mécontentement du
+maître, même quand il s'agit de niaiseries, est désagréable à porter.
+Les rois sont assez sujets à le témoigner devant tout le monde, et il
+est insupportable de recevoir une plainte ou une brusquerie en présence
+de tant de gens auxquels on sert de spectacle. Bonaparte, plus roi que
+qui que ce soit, grondait durement, souvent hors de propos, humiliant
+son monde, menaçant pour un motif léger. La crainte qu'il excitait
+était communicative, et le bruit de quelques-unes de ses paroles dures
+avait un long retentissement.
+
+Enfin, lorsqu'à grand'peine on était parvenu à le contenter, il ne faut
+pas croire qu'il témoignât jamais cette satisfaction. Son silence était
+alors son plus beau, et ce dont il fallait s'arranger. Il arrivait au
+spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal
+anglais, ou seulement fatigué de la chasse; il rêvait ou s'endormait. On
+n'applaudissait point devant lui; la représentation silencieuse était
+extrêmement froide. La cour s'ennuyait mortellement de ces éternelles
+tragédies; les jeunes femmes s'y endormaient; on quittait le spectacle
+triste et mécontent. L'empereur s'apercevait de cette impression; il en
+prenait de l'humeur, s'attaquait à son premier chambellan, blâmait les
+acteurs, aurait voulu qu'on en trouvât d'autres, quoiqu'il eût les
+meilleurs, et ordonnait quelques autres représentations pour les jours
+suivants, qui éprouvaient à peu près le même sort. Il était bien rare
+qu'il en fût autrement, et, il faut en convenir, c'était chose vraiment
+désagréable. Le jour de spectacle à Fontainebleau, j'éprouvais toujours
+un souci qui me devenait une sorte de petit supplice sans cesse
+renaissant; la frivolité du fond et l'importance des suites en rendaient
+le poids plus importun.
+
+L'empereur aimait assez le talent de Talma. Il se persuadait qu'il
+l'aimait beaucoup; je crois qu'il savait encore plus qu'il est grand
+acteur, qu'il ne le sentait. Il n'y avait pas en lui ce qui fait qu'on
+se complaît dans la représentation d'une fiction de théâtre. Il manquait
+d'instruction; ensuite, il était trop rarement désoccupé, trop fortement
+entrepris par sa situation réelle pour prêter attention à la conduite
+d'un ouvrage, au développement d'une passion feinte. Il se montrait,
+parfois, ému transitoirement d'une scène ou même d'un mot prononcé avec
+talent; mais cette émotion nuisait au reste de son plaisir, parce qu'il
+eût voulu qu'elle se prolongeât dans toute sa force, et qu'il ne faisait
+nul cas des impressions secondaires, ou plus douces, que produisent
+encore la beauté du vers ou l'accord que le talent d'un comédien apporte
+dans un rôle entier. En général, il trouvait notre théâtre français
+froid, nos acteurs trop mesurés, et il s'en prenait toujours aux autres
+de l'impossibilité presque complète où il se trouvait de se plaire là
+où la multitude acceptait un divertissement. Il en était de même sur
+l'article de la musique. Peu sensible aux arts, il savait leur prix _par
+son esprit_, et, leur demandant plus qu'ils ne pouvaient lui donner, il
+se plaignait de n'avoir pas senti ce que sa nature ne permettait pas
+qu'il éprouvât.
+
+On avait attiré à la cour les premiers chanteurs de l'Italie. Il les
+payait largement, mettait sa vanité à les enlever aux autres souverains;
+mais il les écoutait tristement, et rarement avec intérêt. M. de Rémusat
+imagina d'animer les concerts qu'on lui donnait par une sorte de
+représentation des morceaux de chant qu'on exécutait en sa présence. Les
+concerts furent quelquefois donnés sur le théâtre. Ils étaient composés
+des plus belles scènes des opéras italiens. Les chanteurs les
+exécutaient en costumes, et les jouaient réellement; la décoration
+représentait le lieu de la scène où se passait l'action du morceau de
+chant. Tout cela était monté avec grand soin, et, comme tout le reste,
+manquait à peu près son effet. Mais il faut dire que, si tant de soins
+étaient perdus pour son plaisir, la pompe de tant de spectacles et de
+divertissements variés le flattait néanmoins, car elle rentrait dans sa
+politique, et il aimait à étaler devant cette foule d'étrangers qui
+l'entouraient une supériorité qui se retrouvait en tout.
+
+Cette même disposition rêveuse et mécontente, qu'il portait partout,
+jetait un voile sombre sur les cercles et les bals de Fontainebleau.
+Vers huit heures du soir, la cour excessivement parée se rendait chez la
+princesse qui devait recevoir à tel jour. On se plaçait en cercle; on se
+regardait sans se parler. On attendait Leurs Majestés. L'impératrice
+arrivait la première, parcourait gracieusement le salon, et ensuite
+prenait sa place et attendait comme les autres en silence l'arrivée de
+l'empereur. Il entrait enfin, il allait s'asseoir près d'elle; il
+regardait danser; son visage était loin d'encourager le plaisir, aussi
+le plaisir ne se mêlait-il guère à de pareilles réunions. Pendant ces
+contredanses, quelquefois, il se promenait entre les rangs des dames
+pour leur adresser des paroles assez insignifiantes qui le plus souvent
+n'étaient que des plaisanteries peu délicates sur leur toilette. Il
+disparaissait presque aussitôt, et, peu après sa retraite, chacun se
+retirait de son côté.
+
+Dans ce voyage de Fontainebleau, nous vîmes paraître une très jolie
+personne dont il fut un peu occupé. C'était une Italienne. M. de
+Talleyrand l'avait vue en Italie, et il avait persuadé à l'empereur de
+la placer auprès de l'impératrice en qualité de lectrice; on fit son
+mari receveur général. L'impératrice, d'abord un peu effarouchée de
+l'apparition de cette belle personne, prit cependant assez promptement
+le parti de se prêter avec complaisance à des amusements auxquels il lui
+aurait été impossible de s'opposer longtemps, et, cette fois, elle ferma
+les yeux sur ce qui se passait. C'était une douce personne, plus soumise
+que satisfaite; elle céda à son maître par une sorte de conviction qu'on
+ne devait pas lui résister; mais elle ne mit aucun éclat, aucune
+prétention à son succès; elle sut même allier au dedans d'elle un grand
+fonds d'attachement pour madame Bonaparte avec la complaisance pour la
+fantaisie de son époux. Il en résulta que cette aventure se passa sans
+bruit ni éclat. Elle était alors la plus jolie femme d'une cour qui en
+renfermait un grand nombre de fort jolies. Je n'ai jamais vu de plus
+beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le
+visage. Elle était grande, élégamment faite; elle eût eu besoin d'un
+peu plus d'embonpoint.
+
+L'empereur n'eut jamais pour elle un goût très vif; il le confia assez
+vite à sa femme, et la rassura en lui livrant, sans aucune réserve, le
+secret de cette froide liaison. Il l'avait fait loger à Fontainebleau de
+manière qu'elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler;
+on se disait à l'oreille que le soir elle descendait chez lui ou bien
+qu'il allait dans sa chambre; mais, au milieu des cercles, il ne lui
+parlait pas plus qu'à une autre, et notre cour ne prêta pas longtemps
+attention à toute cette affaire, prévoyant qu'elle ne produirait aucun
+changement. M. de Talleyrand, qui avait le premier persuadé à Bonaparte
+le choix de cette maîtresse, recevait la confidence du plus ou moins de
+plaisir qu'elle lui procurait, et ce fut tout.
+
+Si quelque personne curieuse me demandait si, à l'exemple du maître, il
+se formait d'autres liaisons pendant l'oisiveté d'une pareille réunion,
+je serais assez embarrassée de répondre d'une manière satisfaisante. Le
+service de l'empereur imposait un trop grand assujettissement pour
+laisser aux hommes le temps de certaines galanteries, et les femmes
+avaient une trop continuelle inquiétude de ce qu'il pourrait leur dire,
+pour se livrer sans précautions. Dans un cercle si froid, si convenu,
+on n'eût jamais osé se permettre une parole, un mouvement de plus ou de
+moins que les autres; aussi ne se manifestait-il aucune coquetterie, et
+tout arrangement se faisait en silence et avec une sorte de promptitude
+qui échappait aux regards. Ce qui préservait encore les femmes, c'est
+que les hommes ne pensaient alors nullement à paraître aimables, et
+qu'ils ne montraient guère que les prétentions de la victoire, sans
+perdre leur temps aux lenteurs d'un véritable amour. Aussi ne se
+forma-t-il autour de l'empereur que des liaisons subites dont
+apparemment les deux parties étaient pressées de brusquer le dénouement.
+D'ailleurs Bonaparte tenait à ce que sa cour fût grave, et il eût trouvé
+mauvais que les femmes y prissent le moindre empire. Il voulait se
+réserver à lui le droit de toutes les libertés; il tolérait l'inconduite
+de quelques personnes de sa famille, parce qu'il voyait qu'il ne
+pourrait la réprimer, et que le bruit lui donnerait une plus grande
+publicité. La même raison l'eût porté à dissimuler l'humeur qu'il eût
+ressentie si sa femme se fût permis quelques distractions; mais, à cette
+époque, elle n'y semblait guère disposée. J'ignore absolument le secret
+de son intime intérieur, et je l'ai toujours vue presque exclusivement
+occupée de sa position, et tremblant de déplaire à son mari. Elle
+n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et
+mesurée; elle ne parlait aux hommes que pour tâcher de découvrir ce qui
+se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l'éternel sujet
+de ses plus grands soucis. Au reste, les femmes de cette cour avaient
+grande raison de s'observer un peu, car l'empereur, dès qu'il était
+instruit de quelque chose, et il l'était toujours, soit pour s'amuser,
+soit par je ne sais quel autre motif, ne tardait guère à mettre au fait
+le mari de ce qui se passait. À la vérité, il lui interdisait le bruit
+et la plainte. C'est ainsi que nous avons su qu'il avait appris à S***
+quelques-unes des aventures de sa femme, et qu'il lui ordonna si
+impérieusement de ne point montrer de courroux, que S***, toujours
+parfaitement soumis, consentit à se laisser tromper, et, moitié par
+condescendance, moitié par suite du désir qu'il en avait, finit, je
+pense, par ne point croire ce qui souvent était public.
+
+Madame de X---- était à Fontainebleau; mais l'empereur ne semblait plus
+y faire la moindre attention. On a dit qu'il était revenu à elle
+quelquefois; mais ce n'a plus été alors que fort transitoirement, et
+sans que ces passades donnassent le moindre retour à son ancien crédit.
+
+Cependant nous eûmes pendant ce voyage le spectacle d'un autre amour qui
+fut d'abord assez vif. Jérôme venait, comme je l'ai dit, d'épouser la
+princesse Catherine. Cette jeune personne s'attacha vivement à lui;
+mais, sitôt après son mariage, il lui donna l'occasion d'éprouver un
+assez fort mouvement de jalousie. La jeune princesse de Bade était alors
+extrêmement agréable, et toujours en grande froideur avec le prince son
+époux. Coquette, un peu légère, fine et gaie, elle avait de grands
+succès. Jérôme devint amoureux d'elle, et elle parut s'amuser de cette
+passion. Elle dansait avec lui dans tous les bals; la princesse
+Catherine, un peu trop grasse déjà, ne dansait point, et demeurait
+assise, contemplant tristement la gaieté de ces deux jeunes gens qui
+passaient et repassaient devant elle, sans faire attention à la peine
+qu'elle éprouvait. Enfin, un soir, au milieu d'une fête, la bonne
+intelligence paraissant très marquée, nous vîmes tout à coup cette
+nouvelle reine de Westphalie pâlir, laisser échapper des larmes, se
+pencher sur sa chaise, et enfin s'évanouir tout à fait. Le bal fut
+interrompu. On la transporta dans un salon voisin; l'impératrice, suivie
+de quelques-unes d'entre nous, s'empressa à lui donner secours; nous
+entendions l'empereur adresser à son frère quelques paroles dures, après
+quoi il se retira. Jérôme, effrayé, se rapprocha de sa femme, et, la
+posant sur ses genoux, cherchait à lui rendre sa connaissance en lui
+faisant mille caresses. La princesse, en revenant à elle, pleurait
+encore et ne semblait point s'apercevoir de tout ce monde qui
+l'entourait. Je la regardais en silence, et je me sentais saisie d'une
+impression assez vive en voyant ce Jérôme, qu'une foule de
+circonstances, toutes indépendantes assurément de son mérite, avaient
+porté sur le trône, devenu l'objet de la passion d'une princesse, ayant
+tout à coup acquis le droit d'être aimé d'elle et de la négliger. Je ne
+puis dire tout ce que j'éprouvais en la voyant assise familièrement sur
+lui, la tête penchée sur son épaule, recevant ses caresses, et, lui,
+l'appelant à plusieurs reprises du nom de Catherine et l'engageant à se
+remettre, en la tutoyant familièrement. Peu de moments après, les deux
+époux se retirèrent dans leur appartement. Bonaparte, le lendemain,
+ordonna à sa femme de parler fortement à sa jeune nièce, et je fus
+chargée aussi de lui parler raison. Elle me reçut fort bien; elle
+m'écouta beaucoup quand je lui représentai qu'elle compromettait tout
+son avenir, que son devoir comme son intérêt l'engageaient à bien vivre
+avec le prince de Bade, qu'elle était destinée à habiter d'autres lieux
+que la France, qu'il était assez vraisemblable qu'on lui saurait mauvais
+gré en Allemagne de légèretés qu'on lui tolérerait à Paris, et qu'elle
+devait s'appliquer à ne point prêter aux calomnies qu'on se pressait de
+répandre sur elle. Elle m'avoua qu'elle s'était reproché plus d'une fois
+l'imprudence de ses manières, mais qu'il n'y avait, au dedans d'elle,
+que l'envie de s'amuser; qu'au reste elle avait fort bien remarqué que
+toute son importance venait alors de sa qualité de princesse de Bade,
+qu'elle ne se voyait plus traitée à la cour de France comme par le
+passé. En effet, l'empereur, qui n'avait plus le même penchant pour
+elle, avait changé tout le cérémonial à son égard, et, ne songeant plus
+aux règlements qu'il avait prescrits sur son rang lors de son mariage,
+négligeant de la traiter comme sa fille adoptive, il ne lui donnait plus
+que ce qu'on devait accorder à une princesse de la confédération du
+Rhin, ce qui la mettait assez loin après les reines et les princesses de
+la famille. Enfin elle se voyait une occasion de trouble, et le jeune
+grand-duc, n'osant point exprimer son mécontentement, ne le manifestait
+que par une extrême tristesse. Notre conversation, qui fut longue, et
+ses propres réflexions la frappèrent beaucoup. Quand elle me congédia,
+elle m'embrassa en me disant: «Vous verrez que vous serez contente de
+moi.» En effet, le soir même, au bal, elle s'approcha de son mari, lui
+parla avec une manière affectueuse, et prit un maintien réservé qu'on
+remarqua. Dans cette soirée elle vint à moi, et, avec une bonne grâce
+infinie, elle me demanda si je la trouvais bien, et à dater de ce jour,
+jusqu'à la fin du voyage, on ne put pas faire la moindre maligne
+observation sur son compte. Elle ne témoigna aucun regret de retourner à
+Bade; elle s'y est bien conduite; elle a eu des enfants du prince et a
+vécu parfaitement avec lui; elle s'est fait aimer de ses sujets.
+Aujourd'hui la voilà veuve seulement avec deux filles, mais fort
+considérée de son beau-frère l'empereur de Russie, qui lui a témoigné à
+plusieurs reprises un grand intérêt[85]. Quant à Jérôme, il alla peu
+après prendre possession de son royaume de Westphalie, où sa conduite a
+dû donner à la princesse Catherine plus d'une occasion de verser des
+larmes qui n'ont pourtant pas refroidi sa tendresse, puisque, depuis la
+révolution de 1814, elle n'a pas cessé de partager son exil[86].
+
+ [Note 85: La princesse Stéphanie de Bade est morte en
+ 1860. (P. R.)]
+
+ [Note 86: La princesse Catherine, fille du roi de
+ Wurtemberg, est morte à Lausanne le 28 novembre 1835. (P.
+ R.)]
+
+Tandis qu'on se livrait au plaisir et surtout à l'étiquette dans le
+château de Fontainebleau, la pauvre reine de Hollande y vivait le plus à
+l'écart qu'elle pouvait; extrêmement souffrante d'une grossesse pénible,
+toujours poursuivie du souvenir de son fils, crachant le sang au moindre
+effort, inquiète de son avenir, découragée sur tout, ne demandant aux
+événements que du repos. C'était alors qu'elle me disait souvent, avec
+les larmes aux yeux: «Je ne tiens plus à la vie que par le bonheur de
+mon frère. Quand je pense à lui, je jouis de nos grandeurs; mais, pour
+moi, elles sont un supplice.» L'empereur lui témoignait estime et
+affection; c'était toujours à elle qu'il confiait le soin de donner des
+conseils à sa mère, quand il les croyait nécessaires. Il y avait de
+l'amitié entre madame Bonaparte et sa fille; mais elles se ressemblaient
+trop peu pour s'entendre, et la première se sentait dans une sorte
+d'infériorité qui lui imposait un peu. D'ailleurs, Hortense avait
+éprouvé de si grands malheurs, qu'elle ne pouvait trop trouver en elle
+de compassion pour des soucis qui lui auraient apparu d'un poids léger,
+en comparaison de ce qu'elle souffrait. Ainsi, quand l'impératrice
+venait lui parler d'une querelle surgie entre elle et l'empereur pour
+quelque folle dépense, ou d'une jalousie passagère, ou même de la
+crainte de son divorce, sa fille souriait tristement en lui répondant:
+«Sont-ce donc là des malheurs?» Ces deux personnes se sont aimées, mais
+je crois qu'elles ne se sont jamais tout à fait comprises.
+
+L'empereur, qui, dans le fond, avait, je crois, plus d'amitié pour
+madame Louis Bonaparte que pour son frère, mais qui cependant n'était
+point absolument étranger à un certain esprit de famille, ne se mêlait
+qu'avec une sorte de précaution des querelles de ce ménage. Il avait
+consenti à garder sa belle-fille près de lui jusqu'après ses couches;
+mais il parlait toujours du retour qu'il désirait qu'elle fît en
+Hollande. Elle l'assurait qu'elle ne voulait point rentrer dans un pays
+où son fils était mort et où mille douleurs l'attendaient. «Ma
+réputation est flétrie, lui disait-elle, ma santé perdue, je n'attends
+plus de bonheur dans la vie; bannissez-moi de votre cour si vous voulez,
+enfermez-moi dans un couvent, je ne souhaite ni trône ni fortune. Donnez
+du repos à ma mère, de l'éclat à Eugène qui le mérite, mais laissez-moi
+vivre tranquille et solitaire.» Quand elle parlait ainsi, elle parvenait
+à émouvoir l'empereur; il la consolait, l'encourageait, lui promettait
+son appui, lui conseillait de s'en remettre au temps; mais il repoussait
+vivement toute idée de divorce entre elle et Louis. Souvent il pensait
+au sien, et il sentait qu'une sorte de ridicule se serait attaché à
+cette multiplicité du même événement dans sa famille. Madame Louis se
+soumettait, laissait aller le temps, bien déterminée à ne point céder à
+un nouveau rapprochement qui alors la faisait frémir. Il ne paraît
+point, au reste, que le roi le désirât lui-même. Plus aigri que jamais
+contre sa femme, il ne l'aimait pas plus qu'elle ne l'aimait elle-même;
+il l'accusait hautement en Hollande, car il voulait avoir l'air d'une
+victime. Bien des gens l'ont cru; les rois trouvent facilement des
+oreilles crédules. Ce qui est certain, c'est que l'époux et la femme
+étaient fort malheureux; mais je pense que le caractère de Louis lui eût
+donné des chagrins partout, au lieu qu'il y avait dans celui d'Hortense
+de quoi faire une vie douce et sereine; car elle n'avait aucune
+apparence de passion: son âme et son esprit la portaient vers un profond
+repos.
+
+La grande-duchesse de Berg s'appliquait à se montrer aimable pour tous à
+Fontainebleau. Elle ne manquait pas de gaieté dans l'humeur, et savait
+prendre parfois le ton de la bonhomie. Établie dans le château à ses
+propres frais, elle y vivait avec luxe, ordonnait toujours une table
+somptueuse. Elle était servie tout en vaisselle dorée, ce qui n'arrivait
+point, même chez l'empereur. Elle invitait tous les habitants du palais
+les uns après les autres, accueillait de fort bonne grâce même ceux
+qu'elle n'aimait point, et semblait ne penser qu'au plaisir; mais elle
+ne perdait point son temps cependant. Elle voyait souvent alors M. de
+Metternich, ambassadeur d'Autriche. Il était jeune, d'une jolie figure;
+il paraissait remarquer la soeur de l'empereur; elle s'en aperçut
+facilement, et, dès cette époque, soit par esprit de coquetterie, ou
+plutôt par suite d'une ambition précautionneuse, elle commença à
+accueillir avec assez d'attention les hommages d'un ministre qui,
+disait-on, avait du crédit à la cour et qui, par la suite, pourrait
+peut-être la servir. Qu'elle ait eu d'avance ou non cette idée, cet
+appui ne lui a point manqué.
+
+De plus, considérant le crédit de M. de Talleyrand, elle s'efforça de se
+rapprocher de lui, tout en conservant le plus secrètement qu'elle put
+des rapports avec Fouché, qui mettait assez de précautions pour la voir,
+parce que l'empereur manifestait toujours du mécontentement de toute
+liaison. Nous la vîmes agacer M. de Talleyrand dans le salon de
+Fontainebleau, lui parler de préférence, sourire à ses bons mots, le
+regarder quand elle disait quelque chose qui pouvait être remarqué, et
+enfin le lui adresser. M. de Talleyrand ne se montra point rétif, et se
+rapprocha de son côté. Alors les entretiens devinrent un peu plus
+graves. Madame Murat ne dissimula point à M. de Talleyrand qu'elle
+voyait avec envie ses frères occuper des trônes et qu'elle sentait en
+elle la force de porter un sceptre; elle lui reprocha de s'y opposer. M.
+de Talleyrand objecta le peu d'étendue d'esprit de Murat; il plaisanta
+sur son compte, et ses plaisanteries ne furent point repoussées
+amèrement. Au contraire, la princesse livra son mari d'assez bonne
+grâce; mais elle objecta qu'elle ne lui laisserait point, à lui seul, la
+charge du pouvoir, et, peu à peu, je pense qu'elle amena M. de
+Talleyrand, par quelques séductions, à lui être moins contraire. Pendant
+ce temps elle caressait aussi M. Maret, qui reportait lourdement à
+l'empereur des éloges répétés de l'esprit distingué de sa soeur.
+L'empereur avait de lui-même assez grande opinion d'elle, et s'y voyait
+encore fortifié par un concours d'approbations qu'il savait bien-n'être
+pas concertées. Il s'accoutuma à traiter sa soeur avec plus de
+considération. Murat, qui y perdit quelque chose, parfois s'avisait de
+se blesser et de se plaindre; il en résultait des scènes conjugales où
+le mari voulait reprendre ses droits et son rang. Il traitait mal la
+princesse; elle en était un peu effarouchée; mais, moitié par adresse,
+moitié par menace, tantôt caressante et tantôt hautaine, sachant se
+montrer habilement femme soumise ou soeur du maître à tous, elle
+étourdissait son mari, reprenait son ascendant, et lui prouvait qu'elle
+le servait par la conduite qu'elle tenait. Il paraît que les mêmes
+orages se sont manifestés lorsqu'elle a été à Naples, que la vanité de
+Murat en a quelquefois pris ombrage, qu'il en a souffert; mais on
+s'accorde à dire que, s'il a fait des fautes, c'est toujours au moment
+où il a cessé de suivre ses conseils.
+
+J'ai dit combien la cour, pendant ce voyage, fut brillante d'étrangers.
+Avec le prince primat on pouvait trouver un peu de conversation. Il
+avait de la politesse, il était assez bel esprit, et il aimait à
+rappeler les années de sa jeunesse, où il avait eu des liaisons à Paris
+avec tous les gens de lettres du temps. Le grand-duc de Wurtzbourg, qui
+resta à Fontainebleau tout le temps, montrait de la bonhomie et mettait
+chacun fort à l'aise. Il était passionné de musique et avait une voix de
+chantre de cathédrale; mais il se divertissait tant lorsqu'on le mettait
+pour une partie dans quelque morceau de musique, qu'on ne se sentait pas
+le courage de détruire son plaisir en en souriant. Les princes de
+Mecklembourg, après les deux que je viens de citer, étaient ceux
+auxquels on donnait le plus de soins. Tous deux étaient jeunes, d'une
+grande politesse, et même un peu obséquieux pour tout le monde.
+L'empereur leur imposait beaucoup. La magnificence de sa cour les
+éblouissait, et, subjugués par cette puissance et par le faste imposant
+qu'on déployait, ils admiraient sans cesse et courtisaient jusqu'au
+moindre chambellan. Le prince de Mecklembourg-Strélitz, frère de la
+reine de Prusse, assez sourd, avait plus de peine à communiquer ses
+idées; mais le prince de Mecklembourg-Schwerin, jeune aussi, d'une assez
+jolie figure, montrait une affabilité constante. Il venait pour tâcher
+d'obtenir le départ des garnisons françaises qui occupaient ses États.
+L'empereur l'amusait par de belles promesses; il témoignait ses désirs à
+l'impératrice, qui l'accueillait avec la patience la plus gracieuse.
+Cette complaisance continue qui la distinguait, son aimable visage, sa
+taille charmante, l'élégance soutenue de sa personne, ne furent pas sans
+effet sur le prince. On vit, ou on crut voir, qu'il paraissait un peu
+occupé de notre souveraine. Elle en riait et s'en amusait doucement.
+Bonaparte en rit aussi, pour plus tard en prendre un peu d'humeur. Cela
+arriva après son retour du petit voyage qu'il fit en Italie à la fin de
+l'automne. Il est certain qu'à la fin de leur séjour à Paris les deux
+princes furent moins bien traités. Je ne crois point que Bonaparte eût
+des inquiétudes sérieuses, mais il ne voulait être le sujet d'aucune
+plaisanterie. Le prince a sans doute gardé quelque souvenir de
+l'impératrice; car elle m'a conté que, lors du divorce, l'empereur lui
+proposa, si elle voulait se remarier, de prendre le prince de
+Mecklembourg pour époux, et qu'elle s'y refusa. Je ne sais même si elle
+ne m'a pas dit que le prince avait écrit pour le demander.
+
+Tous les princes, et une foule d'autres moins importants, n'étaient
+point admis à la table de l'empereur tous les jours. Ils y étaient
+invités quand il lui plaisait; les autres fois ils dînaient chez les
+reines, chez les ministres, le grand maréchal ou la dame d'honneur.
+Madame de la Rochefoucauld avait un grand appartement où se réunissaient
+les étrangers. Elle les recevait avec aisance, et on y passait son temps
+assez agréablement. C'est un singulier spectacle que celui d'une cour.
+On y voit les plus grands personnages, pris dans les plus hautes classes
+de la société, on y suppose à chacun des intérêts sérieux, et cependant
+le silence, imposé par la prudence et l'usage, y force tout le monde à
+s'y tenir dans les bornes d'une conversation la plus insignifiante
+possible; et souvent les princes et les grands, n'osant pas y paraître
+hommes, consentent à y agir comme des enfants. Cette réflexion se
+faisait avec plus de force à Fontainebleau qu'ailleurs. Tous ces grands
+étrangers s'y voyaient attirés par la force. Tous, plus ou moins vaincus
+ou dépossédés, ils y venaient implorer ou grâce ou justice; dans un des
+coins du château, ils savaient que leur destinée se décidait en silence;
+et tous, avec un aspect pareil, affectant de la bonne humeur et une
+entière liberté d'esprit, ils couraient la chasse, s'abandonnaient à
+tout ce qu'on exigeait d'eux; et ce qu'on exigeait, faute d'en pouvoir
+faire autre chose et pour n'avoir ni à les écouter ni à leur répondre,
+était qu'ils dansassent, qu'ils jouassent au colin-maillard, etc.
+Combien il m'est arrivé de me voir au piano chez madame de la
+Rochefoucauld, jouant, à sa prière, des danses italiennes, que la
+présence de cette jolie Italienne mettait à la mode! Je voyais passer en
+cercle et danser pêle-mêle devant moi princes, électeurs, maréchaux ou
+chambellans, vainqueurs ou vaincus, nobles et bourgeois, enfin tous les
+quartiers d'Allemagne en pendant des sabres révolutionnaires ou de nos
+habits chamarrés, qui faisaient notre illustration, illustration plus
+solide à cette époque que celle de tant de vieux parchemins, dont on
+peut dire que la fumée de nos canons avait presque entièrement effacé
+les caractères. Je faisais, à part moi, souvent de sérieuses réflexions
+sur ce que je voyais sous mes yeux, mais je me serais bien gardée de les
+communiquer à mes compagnons, et je n'aurais pas osé sourire ni d'eux,
+ni de moi. «Voilà la science des courtisans, dit Sully. Ils sont
+convenus entre eux que, couverts des masques les plus grossiers, ils ne
+se paraîtraient pourtant point risibles les uns aux autres.»
+
+C'est lui qui dit encore: «Le vrai grand homme sait être tour à tour, et
+suivant les occasions, tout ce qu'il faut être: maître ou égal, roi ou
+citoyen. Il ne perd rien à s'abaisser ainsi dans le particulier, pourvu
+que, hors de là, il se montre également capable des affaires politiques
+et militaires; le courtisan se souvient toujours qu'il est avec son
+maître.»
+
+L'empereur n'avait aucune disposition à adopter une pareille vérité, et,
+par calcul comme par goût, il se gardait bien de se détendre jamais de
+sa royauté. Peut-être aussi qu'un usurpateur ne pourrait pas le faire si
+impunément qu'un autre.
+
+Lorsque l'heure annonçait qu'il fallait quitter les jeux enfantins pour
+se présenter chez lui, alors l'aisance s'effaçait de tous les visages.
+Chacun, reprenant son sérieux, s'acheminait lentement et
+cérémonieusement vers les grands appartements. On entrait, en se donnant
+la main, dans l'antichambre de l'impératrice. Un chambellan annonçait.
+Plus ou moins longtemps après, on était reçu; quelquefois seulement les
+entrées, ou tout le monde. On se rangeait en silence comme je l'ai dit,
+on écoutait les paroles vagues et rares que l'empereur adressait à
+chacun. Ennuyé comme nous, il demandait les tables de jeu; on s'y
+plaçait par contenance, et, peu après, l'empereur disparaissait. Presque
+tous les soirs, il faisait appeler M. de Talleyrand et veillait
+longtemps avec lui.
+
+L'état de l'Europe fournissait alors à leurs conversations, et sans
+doute en faisait le sujet ordinaire. L'expédition des Anglais en
+Danemark avait vivement irrité l'empereur. L'impossibilité où il s'était
+trouvé de secourir cet allié, l'incendie de la flotte danoise, le blocus
+que les vaisseaux anglais établissaient partout, l'animaient à chercher
+de son côté des moyens de leur nuire et, il exigeait plus sévèrement
+que jamais que ses alliés se dévouassent à sa vengeance. L'empereur de
+Russie, qui avait fait des démarches pour la paix générale, ayant été
+repoussé par le ministère anglais, se jeta alors avec une entière
+affection dans le parti de Bonaparte. Le 26 octobre, il fit une
+déclaration qui annonçait qu'il rompait toute communication avec
+l'Angleterre jusqu'au moment où elle traiterait de la paix avec nous.
+Son ambassadeur, le comte de Tolstoï, arriva à Fontainebleau peu après;
+il y fut reçu avec de grands honneurs et nommé du voyage.
+
+Vers le commencement de ce mois, une rupture avait éclaté entre nous et
+le Portugal. Le prince régent de ce royaume[87] ne se prêtait point à
+ces prohibitions continentales qui fatiguaient les peuples. Bonaparte
+s'emporta; des notes violentes contre la maison de Bragance parurent
+dans nos journaux, les ambassadeurs furent rappelés, et notre armée
+entra en Espagne pour marcher vers Lisbonne. Ce fut Junot qui en eut le
+commandement. Un peu plus tard, c'est-à-dire au mois de novembre, le
+prince régent, voyant qu'il ne pouvait apporter de résistance à une
+telle invasion, prit le courageux parti d'émigrer de l'Europe et d'aller
+régner au Brésil. Il s'embarqua le 29 novembre.
+
+ [Note 87: La reine sa mère vivait encore, mais elle était
+ folle.]
+
+Le gouvernement espagnol s'était bien gardé de s'opposer au passage des
+troupes françaises sur son territoire. Il s'ourdissait alors un nombre
+considérable d'intrigues entre la cour de Madrid et celle de France.
+Depuis longtemps, il s'était formé une correspondance intime entre le
+prince de la Paix et Murat. Le prince, maître absolu de l'esprit de son
+roi, ennemi acharné de l'héritier du trône, l'infant Ferdinand, s'était
+dévoué à Bonaparte et le servait avec zèle. Il promettait sans cesse à
+Murat de le satisfaire sur tout ce qu'on exigerait de lui, et celui-ci,
+en réponse, était chargé de lui promettre une couronne, je ne sais quel
+royaume des Algarves, et un appui solide de notre part. Une foule
+d'intrigants, soit français, soit espagnols, se mêlaient à tout cela.
+Ils trompaient Bonaparte et Murat sur le véritable esprit de l'Espagne,
+ils cachaient soigneusement que le prince de la Paix y fût détesté. En
+ayant gagné ce ministre, on se croyait maître du pays, et on entrait
+volontairement dans une foule d'erreurs qu'il a fallu, depuis, payer
+bien cher. M. de Talleyrand n'était pas toujours consulté ou cru sur cet
+article. Mieux informé que Murat, il entretenait souvent l'empereur du
+véritable état des choses; mais on le soupçonnait de jalousie contre
+Murat; celui-ci disait que c'était pour lui nuire qu'il doutait des
+succès dont le prince de la Paix répondait, et Bonaparte se laissa
+séduire à tant d'intrigues. On a dit que le prince de la Paix avait fait
+d'énormes présents à Murat; que celui-ci se flattait qu'après avoir
+trompé le ministre espagnol, et par son moyen excité la rupture entre le
+roi d'Espagne et son fils, et enfin amené la révolution qu'on
+souhaitait, il aurait pour sa récompense le trône d'Espagne, et, ébloui
+par cet avenir, il se gardait bien de douter de tout ce qu'on lui
+mandait pour flatter sa passion. Il arriva qu'il se forma, tout à coup,
+une conspiration à Madrid contre le roi; on sut y faire entrer le prince
+Ferdinand dans les rapports qu'on fit au roi, et, soit qu'elle fût
+réelle, ou bien seulement une malheureuse intrigue contre les jours du
+jeune prince, elle fut publiée après sa découverte avec un grand bruit.
+Le roi d'Espagne, ayant soumis son fils au jugement d'un tribunal, se
+laissa désarmer par des lettres d'excuses que la peur dicta à l'infant,
+lettres qui publièrent son crime, vrai ou prétendu, et cette cour n'en
+demeura pas moins dans un déplorable état d'agitation. Le roi était
+d'une faiblesse extrême et infatué de son ministre, qui dirigeait la
+reine avec toute l'autorité d'un maître et d'un ancien amant. Celle-ci
+détestait son fils, auquel la nation espagnole s'attachait par suite de
+la haine qu'inspirait le prince de la Paix. Il y avait dans cette
+situation de quoi flatter les espérances de la politique de l'empereur.
+Qu'on y ajoute l'état du pays même: la médiocrité du corps abâtardi de
+la noblesse, l'ignorance du peuple, l'influence du clergé, les
+obscurités de la superstition, un état de finances misérable,
+l'influence que le gouvernement anglais voulait exercer, l'occupation du
+Portugal par les Français, et on conclura qu'un pareil état menaçait
+d'un désordre prochain.
+
+J'avais souvent entendu M. de Talleyrand parler dans ma chambre à M. de
+Rémusat de la situation de l'Espagne. Une fois, en nous entretenant de
+l'établissement de la dynastie de Bonaparte: «C'est, nous dit-il, un
+mauvais voisin pour lui qu'un prince de la maison de Bourbon, et je ne
+crois pas qu'il puisse le conserver.» Mais, à cette époque de 1807, M.
+de Talleyrand, très bien informé de la véritable disposition de
+l'Espagne, était d'avis que, loin d'y intriguer par le moyen d'un homme
+aussi médiocre et aussi mésestimé que le prince de la Paix, il fallait
+gagner la nation en le faisant chasser; et, si le roi s'y refusait, lui
+faire la guerre, prendre parti contre lui pour son peuple, et, selon les
+événements qui surviendraient, ou détrôner absolument toute la race de
+Bourbon, ou seulement la compromettre au profit de Bonaparte, en mariant
+le prince Ferdinand à quelque fille de la famille. C'était même alors
+vers ce dernier avis qu'il penchait, et il faut lui rendre justice: il
+prédisait même alors à l'empereur qu'il ne retirerait que des embarras
+d'une autre marche. Un des grands torts de l'esprit de Bonaparte, je ne
+sais si je ne l'ai pas déjà dit, était de confondre tous les hommes au
+seul nivellement de son opinion, et de ne point croire aux différences
+que les moeurs et les usages apportent dans les caractères. Il jugeait
+des Espagnols comme de toute autre nation. Comme il savait qu'en France
+les progrès de l'incrédulité avaient amené à l'indifférence à l'égard
+des prêtres, il se persuadait qu'en tenant au delà des Pyrénées le
+langage philosophique qui avait précédé la révolution française, on
+verrait les habitants de l'Espagne suivre le mouvement qu'avaient
+soulevé des Français, «Quand j'apporterai, disait-il, sur ma bannière
+les mots _liberté_, _affranchissement de la superstition_, _destruction
+de la noblesse_, je serai reçu comme je le fus en Italie, et toutes les
+classes vraiment nationales seront avec moi. Je tirerai de leur inertie
+des peuples autrefois généreux; je leur développerai les progrès d'une
+industrie qui accroîtra leurs richesses, et vous verrez qu'on me
+regardera comme le libérateur de l'Espagne.» Murat mandait une partie de
+ces paroles au prince de la Paix, qui ne manquait point d'assurer qu'un
+tel résultat était, en effet, très probable. M. de Talleyrand parlait en
+vain; on ne l'écouta point. Cela fut un premier échec donné à son
+crédit, qui l'ébranla d'abord imperceptiblement, mais dont ses ennemis
+profitèrent. M. Maret s'efforça de dire comme Murat, voyant que c'était
+flatter l'empereur; le ministre des relations extérieures, humilié
+d'être réduit à des fonctions dont M. de Talleyrand lui enlevait les
+plus belles parties, se crut obligé de prendre et de soutenir une autre
+opinion que la sienne; l'empereur, ainsi circonvenu, se laissa abuser,
+et, quelques mois après, s'embarqua dans cette perfide et déplorable
+entreprise.
+
+Tandis que je demeurais à Fontainebleau, mes relations avec M. de
+Talleyrand se multiplièrent beaucoup. Il venait souvent dans ma chambre,
+il s'y amusait des observations que je faisais sur notre cour, et il me
+livrait les siennes, qui étaient plaisantes. Quelquefois aussi nos
+conversations prenaient un tour sérieux. Il arrivait fatigué ou même
+mécontent de l'empereur; il s'ouvrait alors un peu sur les vices plus ou
+moins cachés de son caractère, et, m'éclairant par une lumière vraiment
+funeste, il déterminait mes opinions encore flottantes et me causait une
+douleur assez vive. Un soir que, plus communicatif que de coutume, il me
+contait quelques anecdotes que j'ai rapportées dans le cours de ces
+cahiers, et qu'il appuyait fortement sur ce qu'il nommait la _fourberie_
+de notre maître, le représentant comme incapable d'un sentiment
+généreux, il fut étonné tout à coup de voir qu'en l'écoutant je
+répandais des larmes. «Qu'est-ce? me dit-il; qu'avez-vous?--C'est, lui
+répondis-je, que vous me faites un mal réel. Vous autres politiques,
+vous n'avez pas besoin d'aimer qui vous voulez servir; mais moi, pauvre
+femme, que voulez-vous que je fasse du dégoût que vos récits
+m'inspirent, et que deviendrai-je, quand il faudra demeurer où je suis
+sans pouvoir y conserver une illusion?--Enfant que vous êtes, reprit M.
+de Talleyrand, qui voulez toujours mettre votre coeur dans tout ce que
+vous faites! Croyez-moi, ne le compromettez pas à vous affectionner à
+cet homme-ci, mais tenez pour sûr qu'avec tous ses défauts il est encore
+aujourd'hui très nécessaire à la France, qu'il sait maintenir, et que
+chacun de nous doit y faire son possible. Cependant, ajouta-t-il, s'il
+écoute les beaux avis qu'on lui donne aujourd'hui, je ne répondrais de
+rien. Le voilà enferré dans une intrigue pitoyable. Murat veut être roi
+d'Espagne; ils enjôlent le prince de la Paix et veulent le gagner, comme
+s'il avait quelque importance en Espagne. C'est une belle politique à
+l'empereur que d'arriver dans un pays avec la réputation d'une liaison
+intime entre lui et un ministre détesté! Je sais bien qu'il trompe ce
+ministre, et qu'il se rejettera loin de lui quand il s'apercevra qu'il
+n'en a que faire; mais il aurait pu s'épargner les frais de cette
+méprisable perfidie. L'empereur ne veut pas voir qu'il était appelé par
+sa destinée à être partout et toujours _l'homme des nations_, le
+fondateur des nouveautés utiles et possibles. Rendre la religion, la
+morale, l'ordre à la France, applaudir à la civilisation de l'Angleterre
+en contenant sa politique, fortifier ses frontières par la confédération
+du Rhin, faire de l'Italie un royaume indépendant de l'Autriche et de
+lui-même, tenir le czar enfermé chez lui en créant cette barrière
+naturelle qu'offre la Pologne: voilà quels devaient être les desseins
+éternels de l'empereur, et ce à quoi chacun de mes traités le
+conduisait. Mais l'ambition, la colère, l'orgueil, et quelques imbéciles
+qu'il écoute, l'aveuglent souvent. Il me soupçonne dès que je lui parle
+_modération_, et, s'il cesse de me croire, vous verrez quelque jour par
+quelles imprudentes sottises il se compromettra, lui et nous. Cependant
+j'y veillerai jusqu'à la fin. Je me suis attaché à cette création de son
+empire; je voudrais qu'elle tînt comme mon dernier ouvrage, et, tant que
+je verrai jour à quelque succès de mon plan, je n'y renoncerai point.»
+
+La confiance que M. de Talleyrand commençait à prendre en moi me
+flattait beaucoup. Il put voir bientôt combien cette confiance était
+fondée, et que, par suite de mon goût et de mes habitudes, j'apporterais
+dans le commerce de notre amitié une sûreté complète. Je parvins de
+cette manière, à lui procurer le plaisir de pouvoir s'épancher sans
+inquiétude, et cela quand sa volonté seule l'y portait; car je ne
+provoquais jamais ses confidences, et je m'arrêtais là où il lui
+plaisait de s'arrêter. Comme il était doué d'un tact très fin, il démêla
+promptement ma réserve, ma discrétion, et ce fut un nouveau lien entre
+nous. Souvent, quand ses affaires ou nos devoirs nous laissaient un peu
+de liberté, il venait dans ma chambre, où nous demeurions assez
+longtemps tous trois. À mesure que M. de Talleyrand prenait plus
+d'amitié pour moi, je me sentais plus à l'aise avec lui; je rentrais
+dans les formes ordinaires de mon caractère; cette petite prévention
+dont j'ai parlé se dissipait, et je me livrais au plaisir d'autant plus
+vif pour moi, que ce plaisir se trouvait dans les murs d'un palais où la
+préoccupation, la peur et la médiocrité s'unissaient pour éteindre toute
+communication entre ceux qui l'habitaient.
+
+Cette liaison, au reste, nous devint alors fort utile. M. de Talleyrand,
+comme, je l'ai dit, entretint l'empereur de nous et lui persuada que
+nous étions très propres à tenir une grande maison et à recevoir comme
+il le fallait les étrangers qui ne devaient pas manquer désormais
+d'abonder à Paris. Aussi l'empereur se détermina-t-il à nous donner les
+moyens de nous établir à Paris d'une manière brillante. Il augmenta le
+revenu de M. de Rémusat, à condition qu'à son retour à Paris il
+tiendrait une maison. Il le nomma surintendant des théâtres impériaux.
+M. de Talleyrand fut chargé de nous annoncer ces faveurs, et je me
+sentis très heureuse de les lui devoir. Ce moment a été le plus beau de
+notre situation, parce qu'il nous ouvrait une existence agréable, de
+l'aisance, des occasions d'amusement. Nous reçûmes beaucoup de
+compliments, et nous éprouvâmes ce plaisir, le premier, le seul d'une
+vie passée à la cour, je veux dire celui d'obtenir une sorte
+d'importance.
+
+Au milieu de toutes ces choses, l'empereur ne laissait pas de travailler
+toujours, et presque chaque jour publiait quelques-uns de ses décrets.
+Il y en avait d'utiles; par exemple, il augmenta les succursales dans
+les départements, il paya davantage les curés, il rétablit tes soeurs de
+la Charité. Il fit rendre un sénatus-consulte qui déclarait les juges
+inamovibles au bout de cinq ans. Il se montrait attentif aussi à
+encourager le moindre effort du talent, surtout quand sa gloire était le
+but de cet effort. On donna à l'Opéra de Paris _le Triomphe de Trajan_,
+dont le poème était composé par Esménard, qui, ainsi que le musicien,
+reçut des gratifications. L'ouvrage renfermait de grandes applications;
+on y avait représenté Trajan brûlant de sa main des papiers qui
+renfermaient le secret d'une conspiration. Cela rappelait ce que
+Bonaparte avait fait à Berlin. Le triomphe même fut représenté avec une
+pompe magnifique; les décorations étaient superbes; le triomphateur se
+montrait sur un char traîné par quatre chevaux blancs; tout Paris courut
+à ce spectacle; les applaudissements furent nombreux, et ils charmèrent
+l'empereur. Peu après, on représenta l'opéra de M. de Jouy et du
+musicien Spontini: _la Vestale_. Cet ouvrage, très bien conduit pour le
+poème et remarquable par la musique, renfermait encore un triomphe qui
+réussit bien, et les auteurs eurent aussi leur récompense.
+
+Durant ce voyage, l'empereur nomma M. de Caulaincourt ambassadeur à
+Pétersbourg. Celui-ci eut beaucoup de peine à le déterminer à accepter
+cette mission; il en coûtait à M. de Caulaincourt de se séparer d'une
+personne qu'il aimait, et il refusa avec fermeté. Mais Bonaparte, à
+force de paroles affectueuses, le détermina enfin, en lui promettant que
+ce brillant exil ne durerait que deux ans. On accorda au nouvel
+ambassadeur une somme énorme pour les frais de son établissement. Il
+devait toucher de sept à huit cent mille francs de traitement.
+L'empereur lui prescrivait d'effacer le luxe de tous les autres
+ambassadeurs. À son arrivée à Pétersbourg, M. de Caulaincourt trouva
+d'abord d'assez grands embarras. Le crime de la mort du duc d'Enghien
+laissait une tache sur son front. L'impératrice mère ne voulut point le
+voir; nombre de femmes se refusaient à ses avances. Le czar l'accueillit
+bien, prit peu à peu du goût pour lui, et même, après, une véritable
+amitié; et, à son exemple, on finit par se montrer moins sévère. Quand
+l'empereur sut qu'un pareil souvenir avait influé sur la situation de
+son ambassadeur, il s'en étonna beaucoup: «Quoi! disait-il, on se
+souvient de cette vieille histoire?» La même parole lui est échappée
+toutes les fois qu'il a retrouvé qu'en effet on ne l'avait point
+oubliée; et cela est arrivé plus d'une fois. Et souvent il ajoutait:
+«Quel enfantillage! mais pourtant ce qui est fait est fait[88].»
+
+ [Note 88: Sans croire comme l'empereur qu'un tel
+ événement devait être oublié, on est confondu en pensant que
+ trois ans et demi seulement avaient passé sur ce meurtre. (P.
+ R.)]
+
+Le prince Eugène était archichancelier d'État. On confia le soin de le
+remplacer à M. de Talleyrand dans les fonctions attribuées à cette
+place. Celui-ci réunissait alors dans sa personne un assez bon nombre de
+dignités. L'empereur aussi commença à accorder des dotations à ses
+maréchaux et à ses généraux, et à fonder ces fortunes qui parurent
+immenses et qui devaient disparaître avec lui. On se trouvait à la tête,
+en effet, d'un revenu considérable; on se voyait déclarer le
+propriétaire d'un nombre étendu de lieues de terrain, soit en Pologne,
+en Hanovre ou en Westphalie. Mais il y avait de grandes difficultés à
+toucher les revenus. Les pays conquis se prêtaient peu à les donner. On
+envoyait des gens d'affaires qui éprouvaient de grands embarras. Il
+fallait faire des transactions, se contenter d'une partie des sommes
+promises. Cependant, le désir de plaire à l'empereur, le goût du luxe,
+une confiance imprudente dans l'avenir faisaient qu'on montait sa
+dépense sur le revenu présumé qu'on attendait. Les dettes
+s'accumulaient; la gêne se glissait au milieu de cette prétendue
+opulence; le public supposait des fortunes immenses là où il voyait une
+extrême élégance, et cependant rien de sûr, de réel, ne fondait tout
+cela. Nous avons vu sans cesse la plupart des maréchaux, pressés par
+leurs créanciers, venir solliciter des secours que l'empereur accordait
+selon sa fantaisie ou l'intérêt qu'il trouvait à s'attacher tel ou tel.
+Les prétentions sont devenues extrêmes, et peut-être le besoin de les
+satisfaire est-il entré dans quelques-uns des motifs des guerres qui ont
+suivi. Le maréchal Ney acheta une maison; l'achat et la dépense qu'il y
+fit lui coûtèrent plus d'un million, et il exprima souvent des plaintes
+de la gêne qu'il éprouvait après une pareille dépense. Il en fut de même
+du maréchal Davout. L'empereur leur ordonnait à tous cet achat d'un
+hôtel, qui entraînait les frais des plus magnifiques établissements. Les
+riches étoffes, les meubles précieux ornaient ces demeures, les
+vaisselles brillaient sur leurs tables, leurs femmes resplendissaient de
+pierreries; les équipages, les toilettes se montaient à l'avenant. Ce
+faste plaisait à Bonaparte, satisfaisait les marchands, éblouissait tout
+le monde et tirait chacun de sa sphère ordinaire, augmentait la
+dépendance, enfin remplissait parfaitement les intentions de celui qui
+le fondait.
+
+Pendant ce temps, l'ancienne noblesse de France, vivant simplement,
+rassemblant ses débris, ne se trouvant obligée à rien, parlait avec
+vanité de sa misère, rentrait peu à peu dans ses propriétés et se
+ressaisissait de ces fortunes que nous lui voyons étaler aujourd'hui.
+Les confiscations de la Convention nationale n'ont pas été toujours
+fâcheuses pour la noblesse française, surtout quand ses biens n'ont
+point été vendus. Avant la Révolution, elle se trouvait fort endettée,
+car le désordre était une des élégances de nos anciens grands seigneurs.
+L'émigration et les lois de 1793, en les privant de leurs propriétés,
+les affranchissaient de leurs créanciers et d'une certaine quantité de
+charges affectées aux grandes maisons, et, en retrouvant leurs biens,
+ils profitaient de cette libération. Je me souviens que M. Gaudin,
+ministre des finances, conta une fois, devant moi, que, l'empereur lui
+demandant quelle était en France la classe la plus imposée, le ministre
+lui répondit que c'était encore celle de l'ancienne noblesse. Bonaparte
+en fut comme effrayé, et lui répondit: «Mais il faudrait pourtant
+prendre garde à cela.»
+
+Il s'est fait sous l'Empire un assez bon nombre de fortunes médiocres;
+beaucoup de gens, de militaires surtout, qui n'avaient rien auparavant,
+se trouvaient possesseurs de dix, quinze ou vingt mille livres de rente,
+parce qu'à mesure qu'on était moins sous les yeux de l'empereur on
+pouvait vivre davantage à sa fantaisie et mettre de l'ordre dans ses
+revenus. Mais il reste peu de ces immenses fortunes, si gratuitement
+supposées aux grands de sa cour, et sur ce point, comme sur beaucoup
+d'autres, le parti qui, au retour du roi, pensait qu'on enrichirait
+l'État en s'emparant des trésors qu'on supposait amassés sous l'Empire,
+conseillait une mesure arbitraire et vexatoire qui n'aurait eu aucun
+résultat.
+
+Ma famille eut, à cette époque, part aux générosités de l'empereur. Mon
+beau-frère, le général Nansouty, eut le grand cordon de la Légion
+d'honneur. De premier chambellan de l'impératrice, il devint peu après
+premier écuyer, et remplaça M. de Caulaincourt en son absence; il reçut
+une dotation en Hanovre, que l'on portait à trente mille francs sur le
+papier, et cent mille francs pour l'achat d'une maison, qui pouvait,
+s'il le voulait, valoir davantage, mais qui deviendrait inaliénable par
+le fait de ces cent mille francs qui auraient aidé à l'acquisition.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+(1807-1808.)
+
+Projets de divorce.
+
+
+J'ai cru devoir faire un chapitre à part de ce qui se passa à
+Fontainebleau à cette époque, relativement au divorce. Quoique
+l'empereur, depuis quelques années, ne rappelât à sa femme ce projet que
+dans les moments où il avait quelque querelle avec elle, et que ces
+occasions fussent rares, à cause de l'adresse et de la condescendance de
+l'impératrice, cependant il est très vraisemblable qu'il roulait
+toujours dans sa tête au moins quelque plan vague d'en venir un jour à
+un pareil éclat. La mort du fils aîné de Louis l'avait frappé; ses
+victoires, en accroissant sa puissance, étendaient ses idées de
+grandeur, et sa politique, comme sa vanité, trouvait son compte dans une
+alliance avec quelque souverain de l'Europe. Le bruit avait d'abord
+couru que Napoléon jetterait les yeux sur la fille du roi de Saxe; mais
+cette princesse ne lui aurait point apporté des liens de parenté qui
+eussent ajouté à son autorité continentale. Le roi de Saxe ne régnait
+plus que parce que la France l'y avait autorisé. D'ailleurs, sa fille
+avait alors au moins trente ans, et n'était nullement belle. Bonaparte,
+au retour de Tilsit, en parla à sa femme de manière à la rassurer
+complètement. Les conférences de Tilsit exaltèrent assez justement
+l'orgueil de Napoléon; l'engouement dont le jeune czar fut saisi pour
+lui, l'assentiment qu'il donna à quelques-uns de ses projets,
+particulièrement au démembrement du royaume d'Espagne, sa complaisance à
+l'égard des volontés de son nouvel allié, tout put contribuer à faire
+naître dans l'esprit de celui-ci certains projets relatifs à une
+alliance plus intime. Il s'en ouvrit sans doute à M. de Talleyrand, mais
+je ne crois point qu'on en glissât la moindre chose au czar; et tout
+cela demeura encore remis à un avenir plus ou moins éloigné, selon les
+circonstances.
+
+L'empereur revint en France. En se rapprochant de sa femme, il retrouva
+près d'elle cette sorte d'attachement qu'elle lui inspirait réellement,
+et qui le gênait bien quelquefois, en le rendant accessible à un
+certain malaise quand il l'avait fortement affligée.
+
+Une fois, en causant avec elle des différends du roi de Hollande avec sa
+femme, de la mort du jeune Napoléon et de la santé délicate du seul
+garçon qui leur restât, il l'entretint de la nécessité où peut-être, un
+jour, il pourrait se trouver de prendre une femme qui lui donnât des
+enfants. Il montra quelque émotion en développant un pareil sujet, et il
+ajouta: «Si pareille chose arrivait, Joséphine, alors ce serait à toi de
+m'aider à un tel sacrifice. Je compterais sur ton amitié pour me sauver
+de tout l'odieux de cette rupture forcée. Tu prendrais l'initiative,
+n'est-ce pas? et, entrant dans ma position, tu aurais le courage de
+décider toi-même de ta retraite?» L'impératrice connaissait trop bien le
+caractère de son époux pour lui faciliter d'avance, par une parole
+imprudente, une démarche qu'elle repoussait autant qu'elle le pouvait.
+Aussi, dans cet entretien, loin de lui donner l'espérance qu'elle
+contribuerait à affaiblir par sa conduite l'effet d'un pareil éclat,
+elle l'assura qu'elle obéirait à ses ordres, mais que jamais elle n'en
+préviendrait aucun. Elle fit cette réponse même avec un ton calme et
+assez digne qu'elle savait fort bien prendre vis-à-vis de Bonaparte et
+qui n'était pas sans effet.
+
+«Sire, lui dit-elle (car il est à remarquer que depuis qu'il régnait,
+même dans le tête-à-tête, elle s'était accoutumée à lui parler avec des
+formes presque toujours cérémonieuses), vous êtes le maître, et vous
+déciderez de mon sort. Quand vous m'ordonnerez de quitter les Tuileries,
+j'obéirai à l'instant; mais c'est bien le moins que vous l'ordonniez
+d'une manière positive. Je suis votre femme, j'ai été couronnée par vous
+en présence du pape; de tels honneurs valent bien qu'on ne les quitte
+pas volontairement. Si vous divorcez, la France entière saura que c'est
+vous qui me chassez, et elle n'ignorera ni mon obéissance, ni ma
+profonde douleur.» Cette manière de répondre, qui fut toujours la même,
+ne blessa point l'empereur, et parut même quelquefois l'émouvoir; car,
+en revenant, en diverses occasions, sur ce sujet, il laissait assez
+souvent échapper des larmes, et paraissait réellement agité par des
+passions contraires.
+
+Madame Bonaparte, qui se rendait si bien maîtresse d'elle-même devant
+lui, en me racontant tout ceci, se livrait à une extrême inquiétude.
+Quelquefois, elle pleurait amèrement; dans d'autres moments elle se
+récriait sur l'ingratitude d'un pareil abandon. Elle rappelait que,
+lorsqu'elle avait épousé Bonaparte, il s'était cru fort honoré de son
+alliance, et qu'il était odieux de la repousser de son élévation, quand
+elle avait consenti à partager sa mauvaise fortune. Il lui arrivait même
+de s'exalter l'imagination au point de laisser échapper des inquiétudes
+sur son existence personnelle. «Je ne lui céderai jamais, disait-elle;
+je me conduirai certainement comme sa victime; mais, si j'arrive à le
+trop gêner, qui sait ce dont il est capable, et s'il résisterait au
+besoin de se défaire de moi?» Quand elle proférait de semblables
+paroles, je faisais mille efforts pour calmer son imagination ébranlée,
+qui sans doute l'entraînait trop loin. Quelque opinion que j'aie sur la
+facilité avec laquelle Bonaparte savait se déterminer aux nécessités
+politiques, je ne crois nullement qu'il fût capable de concevoir et
+d'exécuter les noirs calculs dont elle le soupçonnait alors. Mais il
+avait agi de manière, dans diverses occasions, et surtout parlé souvent
+dans des termes tels, qu'il donnait le droit à l'exaltation d'un profond
+mécontentement de concevoir de semblables soupçons, et quoique j'atteste
+bien solennellement que, dans ma conscience intime, je ne pense point
+qu'il eût abordé jamais ce moyen de sortir d'embarras, cependant ma
+seule réponse aux vives inquiétudes de l'impératrice ne pouvait être que
+celle-ci: «Madame, soyez sûre qu'il n'est pas capable d'aller
+jusque-là.»
+
+Je m'étonnais, à part moi, qu'une femme tellement désenchantée sur son
+époux, dévorée d'un sinistre soupçon, détachée alors de toute affection,
+assez indifférente à la gloire, pût tenir si fortement aux jouissances
+d'une royauté si précaire. Mais, voyant que rien n'arriverait à l'en
+dégoûter, je me contentais, comme par le passé, de l'engager à garder un
+profond silence et à demeurer avec l'empereur dans son attitude calme,
+attristée, mais déterminée, qui, en effet, était le seul moyen d'écarter
+ou de retarder l'orage. Il savait que sa femme était généralement aimée;
+tous les jours l'opinion publique se séparait davantage de lui, et il
+craignait de la froisser encore. L'impératrice, quand elle confiait à sa
+fille ses peines, comme je l'ai déjà dit, ne trouvait pas une personne
+très disposée à la comprendre. Depuis la perte de son enfant, les
+souffrances de la vanité lui causaient encore plus de surprise, et
+presque toujours sa seule réponse à sa mère était celle-ci: «Comment
+peut-on regretter un trône?» Madame de la Rochefoucauld, à qui madame
+Bonaparte s'ouvrait aussi, était, comme je l'ai dit, un peu légère, et
+glissait le plus qu'elle pouvait sur tout. C'était donc moi qui portais
+habituellement le poids de ses confidences. L'empereur s'en doutait, et
+à cette époque ne m'en sut point mauvais gré. Je sais même qu'il a dit à
+M. de Talleyrand: «Il faut convenir que l'impératrice est bien
+conseillée.» Quand ses passions en donnaient le temps à son esprit, il
+jugeait sainement même certaines conduites qui le gênaient[89], pourvu
+qu'elles ne le gênassent qu'un peu; et, dans le fond, il avait le
+sentiment intime qu'il surmonterait, quand il le voudrait, les légers
+obstacles qu'on lui opposait. Il permettait qu'on jouât son jeu, quand
+il apercevait que, en dernier ressort, il n'en gagnerait pas moins la
+partie.
+
+ [Note 89: Mon père a souvent cité cette réflexion, et
+ plusieurs analogues qui se trouvent dans ces mémoires, pour
+ prouver qu'il était plus possible qu'on ne l'a dit de
+ résister utilement à l'empereur, et que celui-ci était
+ capable de supporter, parfois, la contradiction.
+ L'impossibilité de l'arrêter dans ses projets, ou même de le
+ faire hésiter, est le meilleur argument de ses serviteurs
+ pour expliquer, ou excuser, leur docilité. Il est probable
+ pourtant qu'une résistance plus fréquente eût agi sur lui, et
+ qu'il pouvait la comprendre et l'accepter, dans certains
+ moments. La difficulté était sans doute de discerner ces
+ moments et de ménager, sinon sa colère, du moins sa vanité.
+ Mon père tenait, de ceux qui avaient souvent causé avec lui,
+ qu'on y pouvait réussir, et que ceux qui le flattaient dans
+ le tête-à-tête étaient impardonnables. Son esprit, en général
+ pénétrant et juste, le forçait à s'incliner, en passant tout
+ au moins, devant la vérité. Il avait même une certaine
+ impartialité dont il aimait à faire parade. J'en connais deux
+ exemples qui méritent d'être imprimés. Le premier se rapporte
+ à une conversation tenue entre l'empereur et le fils de
+ madame de Staël, précisément à ce retour d'Italie, le 28
+ décembre 1807. Bourrienne, dans ses mémoires, paraît en avoir
+ raconté exactement les principaux traits. C'est en sortant de
+ cet entretien que l'empereur disait: «Comment la famille de
+ Necker peut-elle être pour les Bourbons, dont le premier
+ devoir serait de la faire pendre, si jamais ils revenaient en
+ France!» Voici ce que mon père savait très directement de
+ cette entrevue: «Auguste de Staël m'a raconté qu'une fois,
+ après un exil de sa mère, il avait été obligé de recourir à
+ l'empereur lui-même, pour la réclamation d'une somme, de deux
+ millions, je crois, que Necker avait laissée au trésor public
+ en se retirant, comme garantie de sa gestion. Auguste avait
+ de la justesse et de la facilité, un sentiment moral très
+ élevé, une parfaite rectitude d'intentions et de principes,
+ et, quoique fort jeune, il n'hésita pas à s'acquitter, par la
+ volonté de sa mère, d'une commission assez difficile. Il vit
+ donc l'empereur, lui expliqua son affaire, fut écouté avec
+ attention, et même avec une certaine bienveillance, quoique,
+ au fond, la demande n'ait jamais été accueillie sous le règne
+ de l'empereur. Quand il eut fini, et comme il allait prendre
+ congé: «Et vous, jeune homme,» lui dit Napoléon, que
+ faites-vous? à quoi vous destinez-vous? Il faut être quelque
+ chose en ce monde. Quels sont vos projets?--Sire, je ne puis
+ rien être en France. Je ne saurais servir un gouvernement qui
+ persécute ma mère.--C'est juste... Mais, alors, comme par
+ votre naissance vous pouvez être quelque chose hors de
+ France, il faut aller en Angleterre; car, voyez-vous, il n'y
+ a que deux nations, la France et l'Angleterre. Le reste n'est
+ rien.» Cette parole était, selon Auguste de Staël, ce qui
+ l'avait le plus frappé dans la conversation de l'empereur.»
+ Il est certain que c'était une grande preuve de liberté
+ d'esprit que ce haut rang parmi les nations donné par
+ l'empereur à l'Angleterre, avec laquelle il ne pouvait pas
+ vivre en paix, et qu'il faisait outrager chaque jour par ses
+ orateurs et ses journaux. Voici le second exemple
+ d'impartialité: «Après la campagne de Torrès-Vedras,
+ racontait mon père, le général Foy fut chargé par ses
+ principaux camarades de l'armée de Portugal de tâcher, en
+ retournant en France, de voir l'empereur, de lui faire
+ connaître le véritable état des choses, et enfin de lui
+ expliquer qu'il fallait un autre général que Masséna, l'âge
+ et de fâcheuses habitudes ayant rendu cet illustre guerrier
+ inférieur à un tel commandement. C'était le maréchal Soult
+ que l'armée eût souhaité pour général. Foy avait les
+ sentiments et la situation que décrit très bien Marmont dans
+ ses _Mémoires_. Il n'avait dû qu'à l'amitié de celui-ci, qui
+ lui donna asile dans son camp, d'échapper à quelque mauvaise
+ affaire, lors du procès de Moreau. Il n'aimait pas l'empereur
+ et ne le connaissait pas; il n'en était ni aimé, ni connu.
+ L'empereur le reçut cependant. Foy s'acquitta de sa
+ commission, lui fit son récit, ses réflexions; l'empereur
+ l'écouta, l'interrogea, lui parla. À propos de Masséna et de
+ Soult, il passa ses maréchaux en revue, les jugea avec
+ liberté et abandon, comme s'il eût parlé à son intime
+ confident. Ses jugements étaient ceux que l'on connaît. Les
+ uns n'étaient pas sûrs, les autres étaient des _bêtes_; je ne
+ voudrais pas entrer dans le détail, craignant de me tromper.
+ Une fois, et sans préparation, il dit: «Ah çà! dites-moi, mes
+ soldats se battent-ils?--Mais, Sire, comment?... sans
+ doute...--Oui, oui, enfin, ont-ils peur des soldats
+ anglais?--Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas
+ peur.--Ah! c'est que les Anglais les ont toujours battus...
+ Crécy, Azincourt, Marlborough...--Il me semble pourtant,
+ Sire, que la bataille de Fontenoy...--Ah! la bataille de
+ Fontenoy!... Aussi est-ce une journée qui a fait vivre la
+ monarchie quarante ans de plus qu'elle ne l'aurait dû.»
+ L'entretien dura trois heures. Foy se le rappelait avec
+ enchantement, et, «depuis ce jour-là, ajoutait-il, je n'ai
+ pas plus aimé l'Empire, mais j'ai admiré passionnément
+ l'empereur». (P. R.)]
+
+Cependant on partit pour Fontainebleau. Les fêtes, la présence des
+princes étrangers, et encore plus le drame que Bonaparte préparait pour
+l'Espagne, firent naître des distractions qui ne lui permirent point de
+revenir sur un tel sujet, et, d'abord, tout s'y passa assez
+paisiblement. Ma liaison avec M. de Talleyrand se fortifiait, et
+l'impératrice s'en réjouissait, parce qu'elle en espérait, dans
+l'occasion, quelque chose d'utile ou du moins de commode pour elle. J'ai
+dit qu'alors il y avait quelque peu d'intrigue entre les souverains du
+duché de Berg et le ministre de la police Fouché. Madame Murat parvenait
+toujours à brouiller qui se rapprochait d'elle avec l'impératrice, et
+n'épargnait pour cela ni les rapports, ni même l'intrigue. M. de
+Talleyrand et M. Fouché étaient un peu en défiance et en jalousie l'un
+de l'autre, et dans ce moment la grande importance du premier faisait
+ombrage à tous.
+
+Quinze jours ou trois semaines avant la fin du voyage de Fontainebleau,
+on vit arriver un matin le ministre de la police. Il demeura longtemps
+dans le cabinet de l'empereur, et, après, il fut invité à dîner avec
+lui, ce qui n'arrivait pas à beaucoup de gens. Pendant le dîner,
+Bonaparte montra une grande gaieté. Je ne sais plus quel genre de
+divertissement occupa la soirée. Vers minuit, tout le monde venait de se
+retirer dans le château; tout à coup, un valet de chambre de
+l'impératrice vint frapper à ma porte; ma femme de chambre lui disant
+que je venais de me mettre au lit, mais que M. de Rémusat n'avait point
+encore quitté mon appartement, cet homme répondit que je ne devais point
+me relever, mais que l'impératrice engageait mon mari à descendre chez
+elle. Il s'y rendit sur-le-champ; il la trouva échevelée, à demi
+déshabillée, et avec un visage renversé. Elle renvoya ses femmes, et,
+s'écriant qu'elle était perdue, elle remit dans les mains de mon mari
+une longue lettre sur très grand papier, qui était signée de Fouché
+lui-même. Dans cette lettre, il commençait par protester de son ancien
+dévouement pour elle, et l'assurait que c'était même par suite de ce
+sentiment qu'il osait lui faire envisager sa position et celle de
+l'empereur. Il le lui représentait puissant, au comble de la gloire,
+maître souverain de la France, mais redevable à cette même France de son
+présent, et de l'avenir qu'elle lui avait confié. «Il ne faut pas se le
+dissimuler, Madame, disait-il, l'avenir politique de la France est
+compromis par la privation d'un héritier de l'empereur. Comme ministre
+de la police, je suis à portée de connaître l'opinion publique, et je
+sais qu'on s'inquiète sur la succession d'un tel empire.
+Représentez-vous quel degré de force aurait aujourd'hui le trône de Sa
+Majesté s'il était appuyé sur l'existence d'un fils!» Cet avantage était
+longuement et habilement développé, et, en effet, il pouvait l'être.
+Fouché, ensuite, parlait de l'opposition que la tendresse conjugale
+apportait chez l'empereur à sa politique; il prévoyait qu'il ne se
+déciderait jamais à prescrire un si douloureux sacrifice; il osait donc
+conseiller à madame Bonaparte de faire elle-même un courageux effort, de
+se résigner à s'immoler à la France; et il faisait un tableau très
+pathétique de l'éclat qu'une action pareille jetterait sur elle, et
+alors, et dans l'avenir. Enfin, cette lettre était terminée par
+l'assurance positive que l'empereur ignorait cette démarche; on croyait
+même qu'elle lui déplairait, et l'impératrice était sollicitée de
+l'envelopper du plus profond secret.
+
+On peut facilement supposer toutes les phrases plus ou moins oratoires
+qui ornaient cette lettre, qui paraissait avoir été écrite avec soin et
+réflexion.
+
+La première pensée de M. de Rémusat fut que Fouché n'avait tenté un tel
+essai que de concert avec l'empereur. Il se garda de communiquer cette
+idée à l'impératrice, qui s'efforçait visiblement de repousser le
+soupçon qui la pressait. Mais ses larmes et son agitation prouvaient
+qu'elle n'osait pas, au moins, compter sur l'empereur dans cette
+occasion: «Que ferai-je? s'écriait-elle; comment conjurer cet
+orage?...--Madame, lui dit M. de Rémusat, je vous conseille fort d'aller
+à cet instant même chez l'empereur, s'il n'est pas couché, ou d'y entrer
+demain de fort bonne heure. Songez qu'il ne faut pas que vous ayez eu
+l'air de consulter personne. Faites-lui lire cette lettre, observez-le,
+si vous pouvez; mais, quoi qu'il en soit, montrez-vous irritée de ce
+conseil détourné, et déclarez-lui de nouveau que vous n'obéirez qu'à un
+ordre positif qu'il prononcera lui-même.» L'impératrice adopta cet avis;
+elle pria mon mari de raconter tout cela à M. de Talleyrand, et de lui
+rendre ce qu'il en dirait, et, comme il était tard, elle remit au
+lendemain matin sa conversation avec l'empereur.
+
+Quand elle lui montra la lettre, il affecta une extrême colère. Il
+assura qu'il ignorait en effet cette démarche, que Fouché avait eu dans
+cette occasion un zèle mal entendu; que, si le ministre n'était parti
+pour Paris, il l'aurait fortement tancé; qu'au reste il le punirait si
+elle le désirait, et que même il irait jusqu'à lui ôter sa place de
+ministre de la police, pour peu qu'elle exigeât cette réparation. Il
+accompagna cette déclaration de beaucoup de caresses; mais toute sa
+manière ne rassura point l'impératrice, qui me raconta, dans la journée,
+qu'elle l'avait trouvé gêné dans cette explication.
+
+Cependant, mon mari et moi, en nous communiquant nos réflexions, nous
+voyions très clairement que Fouché avait été lancé par un ordre
+supérieur dans une telle entreprise, et nous nous disions que, si
+l'empereur pensait sérieusement au divorce, il n'était guère
+vraisemblable que nous trouvassions M. de Talleyrand opposé à ce coup
+d'État. Quelle fut notre surprise de voir que dans ce moment il en fût
+autrement! M. de Talleyrand nous écouta très attentivement, comme un
+homme qui ne savait rien de tout ce qui s'était passé. Il trouva la
+lettre de Fouché inconvenante et ridicule; il ajouta que l'idée du
+divorce ne lui paraissait bonne à rien; il abonda dans mon sens; il
+opina pour que l'impératrice répondît au ministre de la police de très
+haut: «Qu'il ne devait point se mêler d'une pareille affaire, et que, si
+jamais elle se traitait, ce serait sans intermédiaire». L'impératrice
+fut enchantée de ce conseil; elle fit avec moi une réponse sèche et
+digne. M. de Talleyrand la lut, l'approuva, nous engagea à la faire voir
+à l'empereur, qui, disait-il, n'oserait point la désapprouver. C'est, en
+effet, ce qui arriva, et Bonaparte, point déterminé encore, continua de
+jouer le même rôle, de montrer une colère toujours croissante, d'éclater
+en menaces si violentes, de si bien répéter à sa femme qu'il déplacerait
+le ministre de la police, si elle le souhaitait, que celle-ci, peu à peu
+tranquillisée et abusée de nouveau, et cessant d'en vouloir à celui
+qu'elle ne craignait plus, refusa la réparation qui lui était offerte,
+répondant à son mari qu'il ne fallait point qu'il se privât d'un homme
+qui lui était utile, et qu'il suffirait de le gronder fortement. Fouché
+revint à Fontainebleau quelques jours après. En présence de madame
+Bonaparte, son époux eut soin de le traiter un peu sèchement; mais le
+ministre n'en parut nullement gêné, ce qui me confirma de plus en plus
+dans l'idée qu'il était soutenu. Il répéta de nouveau à l'impératrice
+tout ce qu'il avait écrit; l'empereur raconta à sa femme qu'il lui
+disait la même chose: «C'est un excès de zèle, disait-il, il ne faut pas
+lui en savoir mauvais gré, au fond. Il suffit que nous soyons déterminés
+à repousser ses avis, et que tu croies bien que je ne pourrais pas vivre
+sans toi[90]». Et ces mêmes paroles, Bonaparte les répétait à sa femme,
+et le jour, et la nuit. Il revenait à elle bien plus que par le passé,
+par de fréquentes visites nocturnes. Il était réellement agité, il la
+pressait dans ses bras, il pleurait, il lui jurait la tendresse la plus
+vive, et dans ces scènes, jouées d'abord, je crois, avec intention, il
+s'animait peu à peu involontairement et finissait par s'émouvoir et
+s'attendrir de bonne foi.
+
+ [Note 90: L'empereur écrivait à Fouché, de Fontainebleau,
+ le 5 novembre 1807, la lettre suivante, qui se rapporte à cet
+ incident: «Monsieur Fouché, depuis quinze jours, il me
+ revient de votre part des folies; il est temps enfin que vous
+ y mettiez un terme, et que vous cessiez de vous mêler,
+ directement ou indirectement, d'une chose qui ne saurait vous
+ regarder d'aucune manière; telle est ma volonté.» (P. R.)]
+
+Cependant je recevais la confidence de toutes ses paroles; je les
+rapportais à M. de Talleyrand, qui dictait toujours la conduite qu'il
+fallait tenir. Tous ses conseils tendaient à éloigner le divorce, et il
+dirigea très bien madame Bonaparte.
+
+Je ne pouvais m'empêcher de lui témoigner un peu d'étonnement de le voir
+s'opposer à un projet au fait assez politique, et prendre ainsi les
+intérêts d'une affaire purement de ménage. Il me répondait qu'elle
+n'était pas tant _de ménage_ que je le croyais bien. «Il n'y a personne,
+me disait-il, qui, dans ce palais, ne doive désirer que cette femme
+demeure auprès de Bonaparte. Elle est douce, bonne; elle sait l'art de
+le calmer; elle entre assez dans les positions de chacun. Elle nous est
+un refuge en mille occasions. Si nous voyons arriver ici une princesse,
+vous verrez l'empereur rompre avec toute la cour, et nous serons tous
+écrasés.» En me donnant cette raison, M. de Talleyrand parvenait à me
+persuader qu'il était de bonne foi; et, cependant, il ne me parlait
+point sincèrement et ne me découvrait point tout son secret. Et, tout en
+répétant qu'il fallait s'entendre pour échapper au divorce, il me
+demandait souvent ce que je deviendrais, si par hasard l'empereur
+divorçait. Je lui répondais que, sans balancer un moment, je suivrais le
+sort de mon impératrice. «Mais, me disait-il, l'aimez-vous donc assez
+pour cela?--Sans doute, reprenais-je, je lui suis attachée; cependant,
+comme je la connais bien, que je la sais légère, et assez peu
+susceptible d'une affection soutenue, ce ne serait pas tant l'attrait de
+mon coeur que je suivrais dans cette occasion que la convenance. Je suis
+arrivée à cette cour-ci par madame Bonaparte; j'ai toujours passé aux
+yeux de tout le monde pour son amie intime; j'en ai eu les charges et
+les confidences, et, quoiqu'elle ait été bien souvent trop préoccupée de
+sa situation pour s'amuser à m'aimer, quoiqu'elle m'ait quittée et
+reprise, selon que cela lui était commode, le public, qui ne peut pas
+entrer dans les secrets de nos relations, et à qui je ne les confierai
+point, s'étonnerait, j'en suis sûre, si je ne partageais point son
+exil.--Mais, disait encore M. de Talleyrand, ce serait vous mettre
+gratuitement dans une position désagréable pour vous et votre mari, vous
+séparer peut-être, vous jeter dans mille petits embarras dont assurément
+elle ne vous payerait point.--Je la connais aussi bien que vous,
+disais-je encore, elle est mobile, et même un peu changeante. Je prévois
+que, en pareil cas, elle commencerait par me savoir gré de mon
+dévouement, qu'elle s'y accoutumerait bientôt et qu'elle finirait par
+n'y plus penser du tout. Mais son caractère ne m'empêchera pas de suivre
+le mien, et je ferai ce qui me paraîtra mon devoir, sans attendre la
+moindre récompense.» En effet, en causant à cette époque de cette chance
+de divorce, je m'engageai auprès de l'impératrice à quitter la cour, si
+jamais elle la quittait. Elle me parut fort touchée de cette
+déclaration, que je lui fis avec les larmes aux yeux et vraiment émue.
+Assurément, elle aurait dû se défendre des soupçons que, plus tard, elle
+conçut encore contre moi, et dont je rendrai compte en temps et
+lieu[91].
+
+ [Note 91: L'auteur indique dans ce passage et dans un
+ autre que, plus tard, et à l'occasion du divorce,
+ l'impératrice conçut quelque injuste défiance. Je n'ai
+ absolument aucune donnée sur ce fait, qui eut apparemment
+ quelque importance. On n'en doit que plus regretter que
+ l'auteur n'ait pu pousser cet ouvrage au moins jusqu'à
+ l'époque du divorce de l'empereur. Ces scènes,
+ avant-courrières du dénouement, semblent bien faire connaître
+ le mélange de ruse et d'entraînement, d'émotion et de
+ comédie, de faiblesse et de volonté qu'il porta dans tant
+ d'affaires, mais dans aucune autant que dans sa rupture avec
+ la seule personne peut-être qu'il ait aimée. Il aurait été
+ intéressant de lire ce dénouement raconté par celle qui avait
+ eu tant d'occasions d'observer les personnages du drame.
+ Quant à celle-ci, elle garda une constante fidélité à
+ l'impératrice, et, à l'époque du divorce, elle n'eut pas
+ l'ombre d'une hésitation sur ce qu'elle avait à faire,
+ c'est-à-dire à quitter la cour, quoique la reine Hortense,
+ elle-même, l'engageât fort à réfléchir avant de se décider.
+ Voici la lettre par laquelle elle annonçait sa résolution à
+ mon grand-père, qui avait accompagné l'empereur à Trianon:
+ «La Malmaison, décembre 1809.--J'avais espéré un moment, mon
+ ami, que tu accompagnerais l'empereur hier et que je te
+ verrais. Indépendamment du plaisir de te voir, je voulais
+ causer avec toi. J'espère qu'il y aura ici quelque occasion
+ pour Trianon aujourd'hui, et je vais tenir ma lettre prête.
+ J'ai été reçue ici avec une véritable affection; on y est
+ bien triste, comme tu peux le supposer. L'impératrice, qui
+ n'a plus besoin d'efforts, est très abattue; elle pleure sans
+ cesse et fait réellement mal à voir. Ses enfants sont pleins
+ de courage; le vice-roi est gai; il la soutient de son mieux;
+ ils lui sont d'un grand secours.
+
+ »Hier, j'ai eu une conversation avec la reine (de Hollande)
+ que je te raconterai le plus succinctement que je pourrai:
+ «L'impératrice,» m'a-t-elle dit, «a été vivement touchée de
+ l'empressement que vous lui avez témoigné à partager son
+ sort; moi, je ne m'en étonne pas. Mais ensuite, par amitié
+ pour vous, je vous engage à réfléchir encore. Votre mari
+ étant placé près de l'empereur, tous vos instincts ne
+ doivent-ils pas être de ce côté? Votre position ne
+ sera-t-elle pas souvent fausse ou embarrassante? Pouvez-vous
+ vous permettre de renoncer aux avantages attachés au service
+ d'une impératrice régnante et jeune? Songez-y bien; je vous
+ donne un conseil d'amie, et vous devez y réfléchir.» Je l'ai
+ beaucoup remerciée. Je lui ai répondu que je ne voyais, pour
+ moi seule, nul inconvénient à prendre ce parti, qu'il me
+ paraissait le seul convenable pour moi; que, si l'impératrice
+ voyait des difficultés à garder près d'elle la femme d'un
+ homme attaché à l'empereur, alors je me retirerais, mais que,
+ sans cela, je préférais de beaucoup rester avec elle; que je
+ pensais bien qu'il y aurait quelques avantages pour les
+ personnes attachées à la grande cour, mais que cette perte
+ était fort compensée pour moi par l'idée de remplir un devoir
+ et de soigner l'impératrice dans le cas où elle mettrait
+ quelque prix à mes soins; qu'enfin je ne pensais pas que
+ l'empereur pût être mécontent de ma conduite, etc., etc. «Il
+ n'y a, Madame,» lui ai-je dit encore, «qu'une seule
+ considération qui pourrait me porter un moment à regretter ma
+ démarche. Je vais vous la dire bien franchement. Il est
+ impossible qu'il n'y ait pas dans l'intérieur de cette petite
+ cour-ci quelque indiscrétion de commise, quelque petit
+ bavardage, je ne sais quel propos qui, redit à l'empereur,
+ pourra amener un moment de mécontentement. L'impératrice,
+ toute bonne qu'elle est, quelquefois est défiante; je ne sais
+ si la preuve de dévouement que je lui donne à présent me
+ mettra complètement à l'abri d'un soupçon passager qui
+ m'affligerait beaucoup. Je vous avoue que, s'il arrivait, une
+ fois, qu'on soupçonnât mon mari ou moi d'avoir commis d'un
+ côté ou de l'autre une indiscrétion, je quitterais
+ sur-le-champ l'impératrice.» La reine m'a répondu que j'avais
+ raison, qu'elle espérait que sa mère serait prudente. Elle
+ m'a embrassée, m'a dit qu'elle savait que l'impératrice
+ désirait, au fond, me garder près d'elle. Il n'en faut guère
+ plus, de l'humeur dont tu me connais, pour me décider. Vois
+ cependant, mon ami, ce que tu penses. Je sais bien que ma
+ position sera souvent embarrassante; mais enfin, avec de la
+ prudence et du véritable attachement, ne peut-on pas tout
+ arranger? Madame de la Rochefoucauld me paraît vouloir
+ quitter. Elle en a même déjà dit, je crois, quelque chose à
+ l'empereur. Mais la situation est différente. Elle rendra les
+ mêmes soins à l'impératrice, mais sans titre ni fonction.
+ Dans sa position, cela peut lui convenir, mais je trouve que
+ je dois agir autrement, et vraiment, plus je m'interroge,
+ plus je sens que ma place est ici. Combine tout cela,
+ réfléchis, et puis décide. Au reste, nous avons du temps,
+ puisqu'on nous donne jusqu'au 1er janvier.
+
+ »Il faudrait bien du bonheur pour que cette habitation fût
+ gaie dans cette saison: il fait un vent abominable, et
+ toujours de la pluie. Cela n'a pas empêché qu'il n'y eût ici
+ un monde énorme toute la journée. Chaque visite renouvelle
+ ses larmes. Cependant il n'y a pas de mal que toutes ses
+ impressions se renouvellent ainsi coup sur coup; le repos
+ viendra après. Je crois que je resterai à la Malmaison
+ jusqu'à samedi; je voudrais bien que tu revinsses aussi à
+ cette époque, car il faudrait se revoir et être un peu
+ ensemble.»--«Ce mardi matin (19 décembre 1809). Je n'ai pu
+ trouver ce matin une occasion d'envoyer ma lettre; j'espère
+ qu'il y en aura ce soir. L'impératrice a passé une matinée
+ déplorable. Elle reçoit des visites qui renouvellent sa
+ douleur, et puis, chaque fois qu'il arrive quelque chose de
+ l'empereur, elle est dans des états terribles. Il faudrait
+ trouver moyen d'engager l'empereur, soit par le grand
+ maréchal, soit par le prince de Neuchatel, à modérer les
+ expressions de ses regrets et de son affliction, quand il lui
+ écrit; car, lorsqu'il lui témoigne ainsi d'une manière trop
+ vive sa tristesse, elle tombe dans un vrai désespoir, et
+ alors réellement sa tête semble s'égarer. Je la soigne de mon
+ mieux; elle me fait un mal affreux. Elle est douce,
+ souffrante, affectueuse, enfin tout ce qu'il faut pour
+ déchirer le coeur. En l'attendrissant, l'empereur augmente
+ cet état. Au milieu de tout cela, il ne lui échappe pas un
+ mot de trop, pas une plainte aigre; elle est réellement douce
+ comme un ange. Je l'ai fait promener ce matin, je voulais
+ essayer de fatiguer son corps, pour reposer son esprit. Elle
+ se laissait faire; je lui parlais, je la questionnais, je
+ l'agitais en tous sens, elle se prêtait à tout, comprenait
+ mon intention et semblait m'en savoir gré, au milieu de ses
+ larmes. Au bout d'une heure, je t'avoue que je m'étais fait
+ un tel effort, que je m'étais presque sentie défaillir, et je
+ me suis trouvée un moment presque aussi faible qu'elle. «Il
+ me semble quelquefois,» me disait-elle, «que je suis morte,
+ et qu'il ne me reste qu'une sorte de faculté vague de sentir
+ que je ne suis plus.» Tâche, si tu peux, de faire savoir à
+ l'empereur qu'il doit lui écrire de manière à l'encourager,
+ et pas le soir, parce que cela lui donne des nuits affreuses.
+ Elle ne sait comment supporter ses regrets; sans doute elle
+ supporterait encore moins sa froideur, mais il y a un milieu
+ à tout cela. Je l'ai vue hier dans un tel état, après la
+ dernière lettre de l'empereur, que j'ai été au moment
+ d'écrire moi-même à Trianon.--Adieu, cher ami; je ne te dis
+ pas grand'chose de ma santé; tu sais comme elle est faible,
+ tout ceci l'ébranle un peu. Après cette semaine j'aurai
+ besoin d'un peu de repos, près de toi. Pour éprouver quelque
+ chose de doux, il faut toujours que je revienne à mon ami.»
+ Les lettres de ma grand'mère sont malheureusement trop rares
+ à cette époque, et je ne puis ni par un récit, ni par des
+ citations suppléer aux chapitres qui manquent. On verra à la
+ fin de ce volume ce que mon père en savait. Au fond, les
+ craintes de ma grand'mère ne se réalisèrent pas, au moins en
+ ce qui touche les indiscrétions et les bavardages de cour;
+ mais elle et son mari participèrent à la disgrâce de M. de
+ Talleyrand. Mon grand'père, il est vrai, resta premier
+ chambellan, même après que le prince de Bénévent eut été
+ destitué de ses fonctions de grand chambellan; mais il ne
+ retrouva et ne rechercha point la bienveillance de la cour,
+ ni les confidences de l'empereur. Quant à ma grand'mère, elle
+ n'alla, je pense, aux Tuileries qu'une fois pour être
+ présentée à la nouvelle impératrice en grande cérémonie, et
+ un autre jour pour recevoir quelques injonctions de
+ l'empereur. Ce dernier fait mériterait d'être conté avec
+ détails. C'était à la fin de 1812 ou au commencement de 1813.
+ Le duc de Frioul la vint voir, au grand étonnement de mes
+ grands parents, car il ne faisait jamais de visites. Il était
+ chargé par l'empereur de lui donner l'ordre de demander une
+ audience, l'empereur voulant lui parler de l'impératrice
+ Joséphine. Il n'y avait ni moyen ni raison de désobéir; elle
+ demanda l'audience et fut reçue. Mon père ignorait les
+ détails de cette entrevue; il savait seulement que l'empereur
+ voulait qu'elle déterminât l'impératrice à s'éloigner de
+ Paris. Quels étaient ses motifs? Les dettes de Joséphine
+ étaient du nombre, puis des propos tenus dans son salon. Je
+ ne crois pas que les plaintes allassent plus loin, et
+ l'empereur ne se montra pas irrité. Quant à la dame du
+ palais, l'empereur ne la traita ni bien ni mal; mais il ne
+ l'encouragea par aucun mot à lui parler d'elle-même, et elle
+ n'eut garde d'en rien faire. C'est la dernière fois qu'elle
+ l'a vu.
+
+ Il fallut ensuite s'acquitter de la commission. Elle en était
+ assez embarrassée. Elle fit pourtant une longue lettre, car
+ l'impératrice était alors absente, à Genève, je crois. La
+ chose était d'autant plus difficile que l'empereur exigeait
+ qu'elle ne le nommât point et que le conseil ne parût pas
+ venir de lui. Quoiqu'il semble assez difficile de s'y
+ tromper, mon père croyait que cette lettre avait été assez
+ mal reçue, et on l'a même imprimée, dans quelques mémoires
+ écrits sous l'inspiration de la reine Hortense, avec des
+ réflexions plus ou moins désobligeantes pour l'auteur. (P.
+ R.)]
+
+Je ne mettais qu'une restriction à la promesse que je faisais: «Je ne
+serai point dame du palais d'une autre impératrice, disais-je, Madame.
+Si vous vous retirez dans quelque province, je vous y suivrai, toujours
+heureuse de partager votre solitude, et je ne me séparerais de vous que
+dans le cas où vous sortiriez de France.» On ne savait point au fond ce
+qui passerait par la tête de l'empereur; quelquefois, dans ses
+conversations, il avait dit à sa femme: «Mais, si tu me quittais, je ne
+voudrais pas te faire descendre de ton rang; sois donc sûre que tu
+régnerais quelque part, peut-être à Rome même.» On remarquera que,
+lorsqu'il parlait ainsi, le pape était encore dans cette même Rome, et
+que rien n'annonçait qu'il dût en sortir. Mais les événements les plus
+graves semblaient tout simples à Napoléon, et, de temps en temps, pour
+qui était attentif, un mot pouvait suffire à faire conclure quelle suite
+de projets il roulait à la fois dans sa tête.
+
+M. de Rémusat pensait comme moi sur ma propre conduite. Il ne s'en
+dissimulait pas moins les inconvénients qu'elle aurait pour nous; mais
+ces inconvénients ne l'arrêtaient point, et il répéta à l'impératrice
+que mon dévouement l'accompagnerait dans ses malheurs, s'ils fondaient
+jamais sur elle. On verra que, plus tard, elle ne crut pas devoir
+compter sur une parole qui, cependant, lui fut donnée avec la plus
+parfaite sincérité.
+
+Ce fut à cette époque que, au sujet de toute cette affaire, nous eûmes
+avec madame de la Rochefoucauld quelques entretiens qui amenèrent les
+explications dont j'ai parlé plus haut, et que M. de Rémusat put
+éclaircir ce qui s'était passé au retour de la campagne de Prusse,
+relativement à lui. Ces nouvelles clartés vinrent encore ajouter aux
+impressions pénibles que nous causaient les découvertes successives que
+nous faisions sur le caractère de l'empereur.
+
+À présent, je dirai ce que j'ai su des motifs qui portèrent le ministre
+de la police et M. de Talleyrand à tenir la conduite dont je viens de
+parler.
+
+J'ai dit que Fouché, un peu séduit par madame Murat, s'était vu forcé
+par là de rompre avec ce qu'on appelait le parti des Beauharnais. Je ne
+sais s'il l'eût voulu réellement; mais partout où l'on entre dans
+certaines intrigues où se mêlent les femmes, il n'est pas très possible
+de savoir à quel point on pourra demeurer, parce qu'il s'y joint tant de
+petites paroles, de petits rapports, de petites dénonciations, qu'on
+finit par en être comme enveloppé. Madame Murat, qui détestait sa
+belle-soeur, cherchait très sérieusement à la faire descendre du trône.
+Son orgueil trouvait son compte à s'allier à quelque princesse
+européenne, et elle entourait souvent l'empereur de flatteries sur cet
+article. Fouché pensait qu'il serait utile à la dynastie nouvelle de
+s'appuyer sur un héritier direct; il connaissait trop bien Bonaparte
+pour ne pas prévoir que, tôt ou tard, la raison d'État l'emporterait
+chez lui sur toute autre considération; il craignait de n'être point
+employé dans cette affaire, qui paraissait devoir être du ressort de M.
+de Talleyrand, et il voulait tâcher de lui en enlever l'honneur et les
+avantages. Dans cette intention, il rompit la glace avec l'empereur et
+l'aborda sur un point si important. Le trouvant disposé, il abonda sur
+nombre de motifs faciles à réunir, et, enfin, il sut parvenir à se faire
+ordonner, ou au moins à proposer le rôle de médiateur entre l'empereur
+et l'impératrice pour une pareille négociation. Il alla plus loin: il
+fit parler l'opinion publique à l'aide de ses moyens de police; il fit
+tenir des discours sur le divorce dans quelques lieux de réunion de
+Paris. Tout à coup, on commença dans les cafés à discuter la nécessité
+d'un héritier pour l'empereur. Ces propos, inspirés par Fouché,
+revinrent par lui, et par les autres polices qui rendaient compte de
+tout, et l'empereur crut que le public était plus occupé de cette
+affaire que cela n'était réellement. Au retour de Fontainebleau, Fouché
+dit même à l'empereur qu'on était assez échauffé à Paris pour qu'il
+arrivât que des groupes de peuple, se réunissant sous ses fenêtres,
+vinssent lui demander un autre mariage. L'empereur fut d'abord frappé de
+cette idée; M. de Talleyrand la détourna très habilement.
+
+M. de Talleyrand, dans le fond de son âme, ne répugnait point au
+divorce; mais, de son côté, il voulait le faire à sa manière, en son
+temps, et avec utilité et grandeur. Il s'aperçut vite que l'empressement
+de Fouché ne tendait qu'à lui enlever cette palme; il ne souffrit pas
+qu'une autre intrigue vînt se placer sur son terrain. La France avait
+formé une alliance intime avec la Russie; mais M. de Talleyrand, très
+habile dans la connaissance de l'état de l'Europe, pensait qu'il
+fallait surveiller l'Autriche, et peut-être déjà penchait à regarder
+qu'un lien de plus avec cette puissance nous serait, au fond, plus
+utile. D'ailleurs, il savait que l'impératrice mère, en Russie, ne
+partageait point les illusions du czar, et qu'elle se refuserait à nous
+donner une de ses filles pour impératrice. Ainsi, il eût été possible
+qu'un divorce brusqué n'eût point été suivi d'un assez prompt mariage,
+et eût tenu l'empereur dans une situation désagréable. D'ailleurs,
+l'affaire d'Espagne allait éclater, rendre l'Europe attentive, et ce
+n'était pas le moment de s'engager à la fois dans deux entreprises qui
+demandaient chacune une préoccupation particulière. Voilà sans doute ce
+qui porta M. de Talleyrand à contrecarrer Fouché et à s'unir
+passagèrement aux intérêts de madame Bonaparte. Ni elle, ni moi, nous
+n'étions de force à pénétrer ses motifs, et je ne les ai connus que
+depuis. M. de Rémusat avait moins de confiance que moi en ce dévouement
+à ce que nous souhaitions, dévouement qui me charmait dans M. de
+Talleyrand; mais il concluait qu'il en fallait toujours profiter, et,
+avec des intentions différentes, nous marchions tous dans une ligne
+pareille.
+
+Ainsi donc, pendant le temps que l'empereur passa à Paris, entre le
+court voyage qu'il fit en Italie et celui de Bayonne[92], Fouché
+l'environnant sans cesse et s'étayant des propos populaires, M. de
+Talleyrand prit un bon moment pour lui représenter que, dans cette
+circonstance, le ministre de la police le dirigeait vers une très fausse
+route. «Il est, lui disait-il, et il sera éternellement homme de
+révolution. Regardez-y bien, c'est encore par des moyens factieux qu'il
+veut vous amener à un acte qu'il ne faudrait faire que dans un appareil
+tout monarchique. Il veut qu'un ramas de populace, peut-être assemblée
+par ses ordres, vienne vociférer, et vous demander un héritier avec les
+mêmes cris qui imposèrent à Louis XVI je ne sais quelles concessions
+qu'il ne pouvait jamais refuser. Quand vous aurez accoutumé le peuple à
+se mêler de vos affaires par de pareilles tentatives, savez-vous s'il
+n'y prendra pas goût, et ce qu'on vous l'enverra demander en suite?
+D'ailleurs, personne ne sera dupe de ces rassemblements, et vous serez
+accusé de les avoir vous-même appelés.» Ces observations frappèrent
+l'empereur, qui imposa silence à Fouché. De ce moment on ne s'occupa
+plus du divorce dans les cafés, et le _voeu national_ parut s'être
+refroidi. L'empereur fit valoir à sa femme ce silence, et elle fut
+tentée de se rassurer un peu. Cependant il continuait à montrer une
+grande agitation; leurs entretiens étaient gênés; de longs silences les
+interrompaient tout à coup. Ensuite il revenait sur les inconvénients du
+manque d'une postérité directe pour la fondation de sa dynastie; il
+disait qu'il ne savait à quoi se résoudre, et certainement il éprouvait
+intérieurement de vifs combats.
+
+ [Note 92: L'empereur quitta Fontainebleau le 16 décembre
+ 1807 et arriva à Milan le 21 du même mois. Il revint d'Italie
+ à Paris le 1er janvier, et repartit pour Bayonne trois mois
+ après, le 2 avril 1808. (P. R.)]
+
+Il se confiait particulièrement à M. de Talleyrand, qui me racontait une
+partie de ses conversations: «Si je me sépare de ma femme, disait-il, je
+renoncerai d'abord à tout le charme qu'elle met dans ma vie intérieure.
+Il me faudra étudier les goûts et les habitudes d'une nouvelle et jeune
+épouse. Celle-ci se plie à tout et me connaît parfaitement. Enfin, je
+lui rendrai ingratitude pour ce qu'elle a fait pour moi; déjà je ne suis
+guère aimé, et ce sera bien pis. Elle m'est un lien avec beaucoup de
+monde; elle m'attache une partie de la société de Paris à laquelle il
+me faudra renoncer.» Après de pareils regrets venaient les raisons
+d'État, qui faisaient que M. de Talleyrand confiait à mon mari qu'il
+était convaincu que ces belles hésitations tomberaient un jour devant la
+politique; qu'on pouvait retarder le divorce, mais qu'il ne fallait
+guère espérer qu'on l'évitât toujours. Il finissait, enfin, par dire
+qu'on pouvait s'assurer qu'il n'y poussait nullement, et que
+l'impératrice ferait bien de ne point se départir du système qu'elle
+avait adopté. Nous nous promîmes, M. de Rémusat et moi, de tenir secrète
+à madame Bonaparte la première partie de ce discours, qui aurait
+renouvelé ses inquiétudes au point de l'entraîner dans quelques fausses
+démarches, et surtout nous ne vîmes rien d'utile à lui inspirer de la
+défiance de M. de Talleyrand, qui n'avait alors aucun intérêt à lui
+nuire, et qui en eût trouvé peut-être, si, en s'irritant contre lui,
+elle eût laissé échapper quelque parole imprudente. Je pris mon parti
+d'attendre l'avenir, sans chercher à le prévoir, et de m'en tenir
+toujours aux conseils que la prudence et la dignité d'une situation en
+évidence doivent faire donner à celle qui se trouve, en effet,
+environnée de cent yeux pour la regarder, de cent bouches pour répéter
+ce qu'elle dit. Ce fut à cette époque que l'empereur dit à M. de
+Talleyrand que sa femme était bien conseillée.
+
+Peu avant le départ pour Bayonne, il y eut encore sur cet article une
+explication qui fut la dernière pour un peu de temps, et qui servira à
+peindre les mouvements contraires auxquels l'empereur, tout fort, tout
+volontaire qu'il était, se trouvait quelquefois entraîné. Un matin, M.
+de Talleyrand, rencontrant M. de Rémusat au sortir du cabinet de
+l'empereur, lui dit en regagnant sa voiture: «Je crois que votre femme
+aura plus tôt qu'elle ne le croit le chagrin qu'elle craint. Je viens de
+voir l'empereur animé de nouveau sur son divorce; il m'en a parlé comme
+d'une chose décidée à peu près, et nous ferons tous bien de nous le
+tenir pour dit et de ne pas y apporter une opposition inutile.» Mon mari
+me rapporta ces paroles, qui m'attristèrent profondément. Il devait y
+avoir un cercle le soir à la cour; je venais de perdre ma mère[93], et
+je n'allais point dans le monde. M. de Rémusat retourna au château, pour
+surveiller le spectacle qui devait s'y donner. Les appartements étaient
+pleins de monde. Princes, ambassadeurs, courtisans, tous attendirent
+longtemps. Enfin, tout à coup, l'ordre fut donné de commencer le
+spectacle sans attendre Leurs Majestés, qui ne paraîtraient point,
+l'empereur se trouvant, disait-on, légèrement incommodé. La fête se
+passa assez tristement, et chacun se retira le plus tôt qu'il put. M. de
+Talleyrand et M. de Rémusat, avant de sortir, se rendirent dans
+l'appartement intérieur de l'empereur, et y apprirent que, depuis huit
+heures, il s'était mis au lit avec sa femme, qu'il avait fait fermer sa
+chambre et défendu qu'on y pénétrât jusqu'au lendemain.
+
+ [Note 93: Au commencement de l'année 1808, les
+ souffrances de madame de Vergennes, malade depuis longtemps,
+ s'étaient aggravées. Elle était poursuivie de douleurs qu'on
+ appelait rhumatismales, et elle succomba le 17 janvier 1808 à
+ un mal de gorge gangreneux. Ce fut une vive douleur pour sa
+ fille, et un grand changement dans la vie de ses enfants. Mon
+ père a conservé toujours un souvenir profond et vivant de
+ cette personne originale et spirituelle, quoiqu'il n'eût pas
+ encore onze ans. La situation de madame de Vergennes dans le
+ monde était assez considérable pour que M. Suard lui ait
+ consacré un article nécrologique dans _le Publiciste_, éloge
+ public moins usité alors qu'aujourd'hui. (P. R.)]
+
+M. de Talleyrand se retira avec un petit mouvement d'humeur. «Quel
+diable d'homme, dit-il, pour s'abandonner sans cesse à son premier
+mouvement, et ne pas savoir ce qu'il veut faire! Eh! qu'il se décide
+donc, qu'il ne nous laisse point ainsi jouets de ses paroles et ne
+sachant réellement sur quel pied nous devons nous tenir avec lui!»
+
+L'impératrice reçut mon mari le lendemain et lui raconta qu'à six heures
+elle avait joint Bonaparte pour dîner, qu'il était très triste,
+silencieux, et que, pendant le repas, il n'avait pas prononcé une
+parole; qu'après dîner elle l'avait quitté pour faire sa toilette, et
+qu'ensuite elle avait attendu l'heure du cercle; mais qu'on était venu
+la chercher, en lui disant que l'empereur se sentait malade. Elle
+l'avait trouvé souffrant de crises d'estomac violentes, et dans un état
+de nerfs assez agité. En la voyant il n'avait pu retenir ses larmes, et,
+l'attirant sur son lit où il s'était jeté, sans aucun égard pour son
+élégante toilette, il la pressait dans ses bras, en répétant toujours:
+
+«Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter!» Elle ajoutait que
+cet état lui avait inspiré plus de pitié que d'attendrissement, et
+qu'elle lui redisait sans cesse: «Sire, calmez-vous, sachez ce que vous
+voulez, et finissons de telles scènes.» Mais ces discours augmentaient
+encore la crise de Bonaparte, et cette crise devint assez vive pour
+qu'elle l'engageât à renoncer à se montrer au public, et à se mettre au
+lit. Enfin, il n'y consentit que dans le cas où elle s'y placerait à
+côté de lui, et il lui fallut se dépouiller au même instant de toute sa
+parure et partager cette couche, qu'à la lettre, disait-elle, il
+baignait de larmes, répétant toujours: «Ils m'environnent, ils me
+tourmentent, ils me rendent malheureux!» La nuit se passa dans un
+mélange de tendresse et de sommeil agité. Après il reprit empire sur
+lui-même et ne montra plus de si vives émotions.
+
+L'impératrice flottait ainsi de l'espérance à la crainte; elle ne se
+fiait point à ces scènes pathétiques; elle prétendait que Bonaparte
+passait trop vite de ces protestations tendres à des querelles pour des
+galanteries qu'il lui supposait, ou à d'autres plaintes; qu'il voulait
+la fatiguer, la rendre malade, peut-être pis même; car j'ai dit comme
+son imagination abordait tout. Ou bien elle croyait qu'il s'efforçait de
+la dégoûter de lui en la tourmentant sans cesse. Il est certain que,
+soit par calcul, soit par suite de ses propres inquiétudes, il l'agitait
+en tous sens, et qu'elle fut sur le point d'être assez gravement
+incommodée. Quant à Fouché, il avait pris le parti de parler hautement
+du divorce à l'impératrice, à moi, à tout le monde, disant qu'on le
+renverrait si on voulait, mais qu'on ne l'empêcherait point de
+conseiller ce qui était utile. M. de Talleyrand l'écoutait dans un
+silence dédaigneux ou moqueur, et consentait à passer assez publiquement
+pour s'opposer au divorce. Bonaparte voyait tout cela, sans blâmer la
+conduite de l'un ni de l'autre, ni même celle de personne[94]. Notre
+cour cherchait à se taire encore plus et mieux que de coutume; car rien
+n'indiquait de quel côté de ces grands personnages il fallait se ranger.
+Au milieu de cette tourmente, le tragique événement de l'Espagne éclata,
+et le divorce parut tout à fait mis de côté.
+
+ [Note 94: L'empereur pourtant continuait encore, en
+ apparence, et quand il le croyait utile, à gourmander Fouché
+ sur ses indiscrétions, car il lui écrivait de Venise, le 30
+ novembre 1807: «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion
+ sur la folie des démarches que vous avez faites à
+ Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après
+ avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos
+ que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que
+ votre devoir est de suivre mon opinion, et non de marcher
+ suivant votre caprice. En vous conduisant différemment, vous
+ égarez l'opinion et vous sortez du chemin dans lequel tout
+ honnête homme doit se tenir.» (P. R.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+(1807-1808.)
+
+
+Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse
+de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les
+artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage
+de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal
+Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.
+
+
+Vers ce temps, à peu près, M. Molé fut nommé préfet de la Côte-d'Or.
+L'empereur s'était aperçu de la distinction de son esprit dans plusieurs
+occasions. Il l'avait en quelque sorte adopté, et son élévation était
+déterminée dans sa pensée. Il le gagnait de plus en plus, par des
+conversations où il mettait en évidence ce qu'il avait de plus
+remarquable, et Bonaparte s'entendait très bien à séduire la jeunesse.
+M. Molé montra quelque répugnance à s'éloigner de Paris, où lui et sa
+famille se trouvaient fort bien établis. «Il ne faut effaroucher
+personne, lui dit l'empereur, par un avancement trop prompt.
+D'ailleurs, quelques expériences administratives vous seront utiles. Je
+ne vous tiendrai à Dijon qu'un an, et, après, vous reviendrez, et vous
+serez content de moi.» Il lui a tenu parole.
+
+Le voyage de Fontainebleau fut terminé vers le milieu de novembre, au
+grand contentement de chacun, car on était fatigué des fêtes et de leur
+contrainte. Les princes étrangers retournèrent pour la plupart chez eux,
+éblouis de notre magnificence, qui avait été administrée, si je puis me
+servir de cette expression, avec un ordre extrême; car l'empereur
+n'entendait jamais raillerie sur l'économie de ses propres affaires. Il
+fut très content quand M. de Rémusat lui demanda, pour le compte des
+dépenses, des fêtes, des spectacles, seulement 150 000 francs; et, en
+effet, si on avait comparé la somme avec les résultats, on eût remarqué
+quel soin minutieux il avait fallu apporter à la dépense. L'empereur,
+qui se voulait instruire de tout, rappela à cette occasion ce que
+coûtaient autrefois à la cour de France de pareils voyages[95], et il
+mit une certaine vanité, assez fondée après tout, à ce rapprochement.
+Le service de la maison, très rigoureusement tenu par le grand maréchal,
+fut arrêté et payé de même, et tout se trouva en ordre et dans une règle
+très exacte. Ce Duroc tenait remarquablement la maison impériale, mais
+avec des formes dures, toutes émanées de la dureté du maître. Quand
+l'empereur grondait, on s'apercevait dans le château d'une succession de
+brutalités dont le moindre valet de pied ressentait les atteintes. Le
+service se faisait avec une exactitude de discipline; les punitions
+étaient sévères, l'exigence ne se relâchait point; aussi chacun ne
+manquait jamais à son poste, et tout se passait en silence et
+régulièrement. Tout abus était surveillé, les bénéfices des gens
+calculés et réglés d'avance. Dans les offices et dans les cuisines, la
+moindre chose, un simple bouillon, un verre d'eau sucrée ne se seraient
+pas distribués sans l'autorisation ou le bon du grand maréchal. De même,
+il ne se passait rien dans le palais dont il ne fût informé. Il était
+d'une discrétion à toute épreuve, et redisait tout seulement à
+l'empereur, qui s'informait des moindres choses.
+
+ [Note 95: Les mêmes plaisirs du roi, au dernier voyage de
+ Fontainebleau, sous Louis XVI, avaient coûté près de deux
+ millions.]
+
+L'empereur quitta Fontainebleau pour faire un court voyage en Italie.
+Il voulait revoir Milan, se montrer à Venise, communiquer avec son frère
+Joseph, et, je pense, surtout, prendre une détermination à l'égard du
+royaume d'Italie, détermination par laquelle il croyait rassurer
+l'Europe, et, de plus, signifier à la reine d'Étrurie, fille du roi
+d'Espagne, qu'elle eût à quitter son royaume. Préparant en secret
+l'envahissement de l'Espagne, il savait que la réunion des deux
+couronnes de France et d'Italie avait souvent effarouché l'Europe. En
+appelant Eugène à la succession future du trône d'Italie, il annonçait
+que cette réunion ne serait point éternelle, et il supposait qu'on
+adopterait cette concession, qui ne le dépossédait point et qui mettait
+une borne au pouvoir de son successeur.
+
+Murat, qui trouvait un grand avantage pour lui à ne point interrompre
+les communications avec son beau-frère, obtint la permission de
+l'accompagner dans ce petit voyage, au grand déplaisir de M. de
+Talleyrand, qui prévit qu'on profiterait de son absence pour écarter de
+plus en plus ses plans. L'empereur partit donc le 16 novembre, et
+l'impératrice revint à Paris. Le prince primat y demeura encore quelque
+temps, ainsi que les princes de Mecklembourg. Ils venaient aux
+Tuileries tous les soirs, on jouait, on causait peu, on écoutait de la
+musique; mais l'impératrice parut parler un peu plus à ce prince de
+Mecklembourg-Schwerin. On le remarqua, comme je l'ai dit, mais en riant,
+et on y mettait si peu d'importance qu'on en plaisantait l'impératrice
+elle-même. Quelques personnes prirent sérieusement ces plaisanteries,
+écrivirent à l'empereur, et, au retour, il gronda beaucoup. Habitué à se
+passer bien des fantaisies, il se montrait sévère pour celles des
+autres. Pendant ce voyage on donnait à Paris, sur l'un des petits
+théâtres, un vaudeville qui avait un grand succès et que tout le monde
+voulait voir. Madame Bonaparte en eut fantaisie comme les autres. Elle
+chargea M. de Rémusat de lui faire garder une petite loge, et, s'étant
+vêtue simplement et ayant pris une voiture sans armes, elle se rendit en
+secret à ce théâtre avec quelques dames et les deux princes de
+Mecklembourg. On écrivit encore à Milan cette très petite affaire;
+l'empereur écrivit à son tour une lettre fulminante, et il reprocha à sa
+femme, en revenant, de ne point savoir garder sa dignité. Je me rappelle
+même que, dans son mécontentement, il lui représentait que la reine de
+France s'était autrefois fait le plus grand tort, en ne craignant point
+de manquer à son rang par des légèretés de cette espèce.
+
+Pendant son absence, la garde impériale fit une entrée triomphale à
+Paris; elle fut haranguée par le préfet et devint l'objet de beaucoup de
+fêtes.
+
+J'ai dit aussi que les soeurs de charité furent rétablies; le ministre
+de l'intérieur les rassembla chez Madame mère et leur distribua des
+médailles en sa présence. L'empereur voulait que sa mère fût à la tête
+de tous les établissements de charité; mais elle n'avait rien, dans sa
+manière d'être, qui la rendît populaire, et elle s'acquittait sans goût
+ni habileté de ce dont elle était chargée.
+
+L'empereur parut content de l'administration du royaume d'Italie et
+parcourut ce royaume tout entier. Il alla à Venise, où il fut joint par
+son frère Joseph, et par le roi et la reine de Bavière, qui allèrent lui
+rendre visite, ainsi que madame Bacciochi, qui sollicita quelque
+agrandissement de ses États. Pendant ce temps, la Russie rompait tout à
+fait avec l'Angleterre; une partie de nos armées, encore dans le nord de
+l'Allemagne, tenait en échec le roi de Suède; Bernadotte, à Hambourg,
+communiquait avec les Suédois mécontents, et acquérait une réputation
+personnelle qu'il soutenait avec soin. Il employait l'argent aussi pour
+se faire des créatures. Il n'est pourtant pas vraisemblable qu'il eût
+dès lors idée de ce qui lui est arrivé depuis; mais son ambition,
+quoique vague encore, le conduisait à se ménager des chances quelles
+qu'elles fussent, et, à cette époque, on pouvait au fond, dans certaines
+situations, tout entreprendre et tout espérer. Le prince du Brésil
+quitta Lisbonne le 29 novembre, et le général Junot y entra, peu de
+jours après, avec notre armée, en déclarant, toujours selon la coutume,
+que nous venions dégager les Portugais du joug des Anglais. Vers la fin
+de ce mois, l'empereur, ayant assemblé à Milan le Corps législatif,
+déclara qu'il adoptait solennellement Eugène, qui devenait héritier de
+la couronne d'Italie, à défaut d'héritiers mâles de l'empereur. En même
+temps, il lui permit de porter le titre de prince de Venise, et il créa
+la petite princesse qui venait de naître, princesse de Bologne. Après
+cela, il revint à Paris, où il arriva le 1er janvier 1808.
+
+J'étais alors bien douloureusement occupée. J'avais retrouvé ma mère
+malade, à mon retour de Fontainebleau. Son état de langueur se
+prolongea d'abord, sans me donner de l'inquiétude. Toute souffrante
+qu'elle était, elle se montra fort contente des améliorations qui
+s'étaient faites dans notre situation, et je commençai, pendant les
+premiers temps de sa maladie, à établir ma maison sur le pied qu'avait
+ordonné l'empereur. Vers la fin de décembre, le mal de ma mère devint si
+alarmant, que nous ne pensâmes plus qu'à lui donner nos soins, et que
+notre maison fut fermée. Trois semaines après, nous eûmes le malheur de
+la perdre, et l'un des plus tendres liens de mon coeur, comme l'une de
+mes plus douces jouissances, fut à jamais perdu. Ma mère était une
+personne distinguée de toute manière. Elle avait beaucoup d'esprit, une
+raison aimable et solide, dans le monde une considération méritée. Elle
+nous était utile et agréable à chaque instant du jour. Elle fut
+universellement regrettée; sa perte nous jeta dans le désespoir; mon
+mari la pleura comme un vrai fils; on nous plaignit, même à la cour, car
+on savait ce qu'elle valait. L'empereur lui-même s'exprima bien sur ce
+malheur, et en parla très convenablement à M. de Rémusat quand il le
+revit; mais j'ai dit ailleurs que la vie de retraite que la convenance
+et ma douleur me forcèrent de mener, ayant contrarié ses vues, trois ou
+quatre mois après, il nous retira cette portion de notre revenu qu'il
+nous avait accordée pour la dépenser d'une manière brillante, en disant
+qu'elle nous était inutile, et nous laissant par là fort embarrassés de
+dettes qu'il nous avait obligés de contracter.
+
+Je passai cet hiver bien tristement; je pleurais amèrement ma mère;
+j'étais séparée de mon fils aîné que nous avions mis au collège pour
+qu'il y cultivât les heureuses dispositions qui annonçaient déjà
+l'esprit distingué qui s'est, depuis, développé chez lui; ma santé était
+mauvaise, mon âme toute découragée. Assurément, ma société ne pouvait
+offrir de grandes distractions à M. de Talleyrand, et pourtant, il ne me
+dédaigna point dans mon malheur. Il fut un des plus assidus à me
+soigner. Il avait connu ma mère autrefois, il m'en parlait bien, et
+m'écoutait dans mes souvenirs. La gravité de ma peine dissipait toutes
+mes petites prétentions à faire de l'esprit devant lui; je ne retenais
+point mes larmes en sa présence. Souvent, en tiers avec mon mari et moi,
+il ne se montrait point importuné, ni de ma douleur, ni des tendres
+consolations que m'offrait si affectueusement M. de Rémusat. Il me
+semble, quand j'y pense, qu'en nous voyant, il nous examinait avec une
+sorte de curiosité. Sa vie tout entière l'avait tenu loin des affections
+naturelles; nous lui donnions un spectacle nouveau qui le remuait un
+peu. Il semblait apprendre, pour la première fois, ce qu'une tendresse
+mutuelle, fondée sur les sentiments les plus moraux, procure de douceur
+et de courage contre les traverses de la vie. Ce qui se passait dans ma
+chambre le reposait de ce qui se passait ailleurs, peut-être même de ses
+souvenirs; car, plus d'une fois, à cette époque, il m'a parlé de
+lui-même avec regret, je dirais presque avec dégoût.
+
+Enfin, comme nous étions touchés de ses soins, nous y répondions par une
+reconnaissance qui partait du plus profond du coeur; il revenait de plus
+en plus fréquemment entre nous deux, et il y demeurait longtemps; plus
+de plaisanteries, de railleries sur les autres, entre nous. Rendue à
+moi-même, je lui laissais voir le fond d'une âme vive, et que l'habitude
+d'un bonheur intérieur avait rendue douce. Au travers de mes regrets, de
+ma profonde mélancolie, de l'oubli où je vivais de tout ce qui se
+passait au dehors, je le transportais dans des régions inconnues pour
+lui, à la découverte desquelles il semblait prendre plaisir. J'acquis
+peu à peu la liberté de lui tout dire; il me laissa prendre le droit de
+le blâmer, de le juger souvent assez sévèrement. Ma sincérité ne parut
+jamais lui déplaire, et je formai avec lui une liaison intime, et qui
+nous fut agréable à l'un et à l'autre. Quand je parvenais à l'émouvoir,
+j'étais satisfaite comme d'une victoire, et lui me savait gré d'avoir
+remué son âme, si souvent endormie par habitude, par système et par
+indifférence.
+
+Une fois, emportée par les disparates qui échappaient à son caractère,
+je me laissai aller à lui dire: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous
+soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que vous valez mieux que
+_vous_.»
+
+Il se mit à sourire. «La manière dont se passent nos premières années,
+me dit-il, influe sur toute la vie, et, si je vous disais de quelle
+façon j'ai passé ma jeunesse, vous arriveriez à vous moins étonner de
+beaucoup de choses.» Ce fut alors qu'il me conta que, estropié, se
+trouvant aîné dans sa famille, et, par son accident, trompant les
+espérances, et même les convenances qui, avant la Révolution,
+destinaient tout aîné d'une noble famille à l'état militaire, il avait
+été repoussé de son intérieur, renvoyé en province près d'une vieille
+tante. Sans le l'aire rentrer dans la maison paternelle, on l'avait
+ensuite placé dans un séminaire, en lui signifiant qu'il embrasserait
+l'état ecclésiastique, pour lequel il ne se sentait aucun goût. Durant
+les années qu'il avait passées à Saint-Sulpice, il s'était vu forcé de
+demeurer presque toujours solitaire dans sa chambre, son infirmité ne
+lui permettant guère de se tenir longtemps sur ses jambes, ne pouvant se
+livrer à aucune des distractions, à aucun des mouvements de l'enfance,
+s'abandonnant à la plus profonde mélancolie, prenant dès lors mauvaise
+opinion de la vie sociale, s'irritant contre cet état de prêtre qu'on
+lui imposait malgré lui, et se pénétrant de l'idée qu'il n'était point
+forcé d'observer bien scrupuleusement des devoirs auxquels on le
+contraignait, sans l'avoir consulté. Il ajoutait qu'il avait éprouvé le
+dégoût le plus profond de ce monde, un grand fonds d'irritation contre
+les préjugés, et qu'il n'avait échappé au désespoir qu'en se
+convertissant peu à peu à une véritable indifférence sur les hommes et
+sur les choses; qu'ensuite, se retrouvant enfin vis-à-vis de son père
+et de sa mère, il avait été reçu comme un objet déplaisant, et traité
+avec la plus grande froideur; que jamais un mot affectueux ou une
+consolation ne lui furent adressés. «Vous voyez, me disait-il, que, dans
+cette situation, il fallait mourir de chagrin, ou s'engourdir de manière
+à ne plus rien sentir de ce qui me manquait. Je tournai à
+l'engourdissement, et je veux bien convenir avec vous que j'eus tort. Il
+eût peut-être mieux valu souffrir, et conserver des facultés de sentir
+un peu fortement; car cette insouciance de l'âme, que vous me reprochez,
+m'a souvent dégoûté de moi-même. Je n'ai point assez aimé les autres;
+mais je ne me suis guère aimé non plus, et je n'ai pas pris assez
+d'intérêt à moi[96].
+
+ [Note 96: Parmi les récits de la jeunesse de M. de
+ Talleyrand, je ne saurais oublier une anecdote que mon père
+ m'a contée, la tenant évidemment de sa mère. M. de Talleyrand
+ étudiait en théologie, lorsqu'une fois, en sortant d'un
+ sermon à Saint-Sulpice, il trouva sur les degrés une jeune
+ femme élégante et agréable qu'une pluie subite embarrassait
+ fort, et qui ne savait comment s'en aller. Il lui offrit son
+ bras, et un de ces petits parapluies, en sens inverse des
+ nôtres, qui commençaient à être à la mode; elle accepta, et
+ il la reconduisit chez elle. Elle l'engagea à venir la voir.
+ Ils firent connaissance. C'était mademoiselle Luzy, qui était
+ ou travaillait pour être, de la Comédie française. Elle lui
+ raconta qu'elle était un peu dévote, qu'elle n'avait nul goût
+ pour le théâtre, et que c'était malgré elle, et forcée par
+ ses parents, qu'elle se destinait à ce métier: «C'est comme
+ moi, lui répondit-il, je n'ai aucun penchant pour le
+ séminaire et l'Église, et ce sont mes parents qui me
+ contraignent.» Ils s'étendirent chacun sur ce sujet, et ce
+ fut cette confidence mutuelle sur leur vocation contrariée
+ qui les lia comme on se lie à vingt ans. (P. R.)]
+
+»Une fois, je fus tiré de cette indifférence par une passion très forte
+pour la princesse Charlotte de Montmorency. Elle m'aimait beaucoup
+aussi. Je m'irritai plus que jamais contre l'obstacle qui s'opposait à
+ce que je l'épousasse. Je fis beaucoup de démarches pour me faire
+relever de ces voeux qui m'étaient odieux; je crois que j'y serais
+parvenu sans la Révolution qui éclata, et ne permit point au pape de
+m'accorder ce que je souhaitais. Vous comprenez que, dans la disposition
+où j'étais, je dus accueillir cette révolution avec empressement. Elle
+attaquait des principes et des usages dont j'avais été victime; elle me
+paraissait faite pour rompre mes chaînes, elle plaisait à mon esprit;
+j'embrassai vivement sa cause, et, depuis, les événements ont disposé de
+moi.»
+
+Quand M. de Talleyrand me parlait ainsi, je le plaignais du fond de
+l'âme, parce que je comprenais cette triste influence d'une jeunesse
+toute décolorée sur le reste d'une vie; mais je ne sentais pas moins
+intérieurement qu'un caractère, tant soit peu énergique, se fût gardé de
+conclure comme lui, et je déplorais devant lui qu'il eût encore flétri
+sa vie de cette manière.
+
+Il est très certain qu'une funeste insouciance du bien et du mal fut le
+fondement de la nature de M. de Talleyrand; mais on lui doit cette
+justice qu'il se garda bien d'ériger en principe aucune immoralité. Il
+sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la
+considère, et ne cherche jamais à la corrompre par aucun système
+vicieux. Il semble même qu'il trouve une sorte de plaisir à la
+contempler. Il n'a pas, comme Bonaparte, cette funeste idée que la vertu
+n'existe nulle part, et n'est qu'une ruse ou qu'une affectation de plus.
+Je l'ai souvent, entendu vanter des actions qui devenaient une amère
+critique des siennes; sa conversation n'est jamais ni immorale ni
+irréligieuse; il estime les bons prêtres, il aime à approuver; il a de
+la bonté et de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui
+ce qu'il apprécie dans les autres; il s'est placé à part, il a conclu
+autrement pour lui. Il est faible, froid, et aujourd'hui, et depuis si
+longtemps blasé sur tout, qu'il cherche des distractions, comme un
+palais émoussé a besoin d'une nourriture piquante.
+
+Les pensées sérieuses, appliquées à la morale ou aux sentiments
+naturels, lui sont pénibles, en le ramenant à des réflexions qu'il
+craint, et, par une plaisanterie, il cherche à échapper à ce qu'il
+éprouve. Une foule de circonstances l'ont entouré de gens dépravés ou
+légers qui l'ont encouragé à mille futilités; ces gens lui sont commodes
+parce qu'ils l'arrachent à sa pensée; mais ils ne peuvent le sauver d'un
+profond ennui qui lui donne un besoin impérieux des grandes affaires.
+Ces affaires ne le fatiguent point, parce qu'il ne les prend guère
+complètement; il est rare qu'il entre avec son âme dans quelque chose.
+Son esprit est supérieur, souvent juste; il _voit vrai_, mais il agit
+faiblement. Il a de la mollesse, et ce qu'on appelle _du décousu_; il
+échappe à toutes les espérances; il plaît beaucoup, ne satisfait jamais,
+et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle, quand on le
+voit souvent, un réel attachement. Je crois que, tant que notre liaison
+a duré, elle lui a fait du bien; je venais à bout de ramener chez lui
+des sentiments endormis, je le ramenais à des pensées élevées; je
+l'intéressais à une foule de sensations, ou neuves, ou oubliées; il me
+devait des émotions nouvelles; il me le disait, et m'en savait gré. Il
+venait me chercher souvent; j'avoue que je l'en ai estimé quelque peu,
+car il ne trouvait en moi aucune complaisance pour flatter ses
+faiblesses, et je lui parlais une langue qu'il n'avait point entendue
+depuis longtemps.
+
+Il était alors de plus en plus blessé de ce qui se tramait contre
+l'Espagne. Les ruses vraiment diaboliques que préparait l'empereur
+offensaient sinon la morale, du moins un goût des convenances qu'il
+portait dans la politique comme dans les affaires sociales. Il en
+prévoyait les conséquences, il me les a prédites dès cette époque, et il
+me dit une fois: «Le malheureux va remettre en question toute sa
+situation!» Il eût toujours voulu qu'on déclarât une guerre franche au
+roi d'Espagne, si on ne pouvait obtenir ce qu'on voulait, qu'on lui
+dictât des conditions avantageuses, qu'on chassât le prince de la Paix,
+et qu'on s'alliât, par un mariage, avec l'infant Ferdinand. Mais
+l'empereur voyait une sûreté de plus dans l'expulsion de la maison de
+Bourbon, et s'entêtait à ses projets, dupe aussi cette fois des ruses
+dont on l'environnait. Murat et le prince de la Paix, je l'ai dit, se
+flattaient d'attraper deux trônes. L'empereur n'avait point le projet
+de leur procurer cette satisfaction; mais il les trompait, et croyait
+trop volontiers aux facilités qu'ils s'empressaient de lui offrir pour
+arriver à leurs fins. Ainsi tout le monde dans cette affaire rusait, et,
+en même temps, tout le monde était trompé.
+
+L'hiver se passa brillamment; on avait terminé cette jolie salle que
+renferment les Tuileries. Les jours de cercle, on donna des spectacles,
+le plus souvent italiens, quelquefois français. La cour s'y montrait en
+grand gala; on distribuait des billets à des personnes de la ville pour
+les galeries supérieures. Nous leur faisions aussi spectacle. Tout le
+monde voulut assister à ces représentations. On y déploya le plus grand
+luxe. On donna des bals parés et même masqués. Ce fut un plaisir nouveau
+pour l'empereur, auquel il se livra volontiers. Quelques-uns de ses
+ministres, sa soeur Murat, le prince de Neuchatel, eurent ordre
+d'inviter une assez grande quantité de monde, soit de la cour, soit de
+la ville. Les hommes portaient un domino, les femmes un élégant costume,
+et le plaisir de ce déguisement était à peu près le seul qu'elles
+apportassent dans ces assemblées, où l'on savait que l'empereur était
+présent, et où la crainte de le rencontrer imposait un peu silence.
+Pour lui, masqué jusqu'aux dents, assez facilement reconnu, cependant,
+par sa tournure particulière dont il ne se pouvait défaire, il
+parcourait les appartements, ordinairement appuyé sur le bras de Duroc.
+Il attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les
+propos, et, s'il était attaqué lui-même, et ne reconnaissait pas tout de
+suite qui lui parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant
+ce qu'il était par cet acte impoli de sa puissance. Il avait aussi grand
+plaisir à se servir de son déguisement pour aller tourmenter certains
+maris par des anecdotes, vraies ou fausses, sur leurs femmes. S'il
+apprenait que ces révélations avaient quelques suites, il s'en irritait
+après; car il ne voulait pas même que les actes de mécontentement qu'il
+avait excités fussent indépendants de lui. Il faut le dire, parce que
+cela est vrai, il y a dans Bonaparte une certaine mauvaise nature innée
+qui a particulièrement le goût du mal, dans les grandes choses comme
+dans les petites.
+
+Cependant, au milieu de tous ces plaisirs, il travaillait fortement, et
+sa guerre personnelle avec le gouvernement anglais l'occupait beaucoup.
+Il imaginait toute sorte de moyens pour soutenir son système
+continental. Il se flattait de répondre par des articles de journaux au
+mécontentement qu'excitaient partout le renchérissement du sucre et du
+café, et la privation des marchandises anglaises. Il encourageait toutes
+les découvertes. Il espérait que le sucre de betterave et d'autres
+inventions, soit pour certaines productions, soit pour la confection des
+couleurs, nous affranchiraient du besoin de l'étranger. Il se fit
+adresser publiquement un rapport par le ministre de l'intérieur, qui
+avait obtenu, par le moyen des préfets, des lettres de chambres de
+commerce qui approuvaient le système continental, ce système devant
+imposer, disait-on, des privations momentanées pour assurer un jour la
+liberté des mers. On poursuivait les Anglais partout; on les tenait
+prisonniers à Verdun, on confisquait leurs biens en Portugal, on forçait
+la Prusse à se liguer contre eux; on menaçait la Suède, dont le roi
+s'entêtait à demeurer leur allié. La corde se tendait de part et
+d'autre. Il était impossible de ne pas prévoir que la mort seule de l'un
+des contendants terminerait la querelle, et les esprits sages
+s'inquiétaient déjà sérieusement. Mais, comme on nous trompait sur
+tout, la défiance se glissait toujours à chacune des lectures que nous
+faisions dans les journaux. On lisait sans croire. L'empereur s'épuisait
+à écrire sans persuader. Il s'irritait de cette défiance, et prenait
+tous les jours plus d'aversion contre les Parisiens. Il mettait sa
+vanité à vouloir convaincre; l'exercice de son pouvoir lui paraissait
+incomplet, quand il manquait son effet sur la pensée; le vrai moyen de
+lui plaire était de se montrer crédule: «Vous aimez Berthier, lui disait
+M. de Talleyrand, parce qu'il croit en vous.»
+
+Quelquefois, on insérait dans les journaux, pour nous reposer des
+articles politiques, des anecdotes racontant des mots et des actions
+journalières de l'empereur. On nous contait, par exemple, qu'il avait
+été voir le tableau de David qui représentait la cérémonie de son
+couronnement, qu'il avait admiré et intéressé le peintre par une foule
+d'observations fines et remarquables, et que, en sortant, il avait ôté
+son chapeau pour le saluer, et _montrer les sentiments de bienveillance
+qu'il accordait à tous les artistes_.
+
+Ceci me rappelle qu'il reprocha une fois, à M. de Luçay, l'un de ses
+préfets du palais, et alors chargé de la surintendance de l'Opéra, de
+recevoir avec quelque hauteur les acteurs, lorsqu'ils avaient affaire à
+lui. «Savez-vous bien, lui disait-il, qu'un talent, dans quelque genre
+qu'il soit, est une vraie puissance, et que, moi-même, je ne reçois
+point Talma sans ôter mon chapeau?» Il y avait bien un peu d'exagération
+dans ce qu'il disait là; mais il est certain qu'il se montrait
+accueillant pour les artistes distingués, et qu'il les encourageait de
+ses largesses et de ses paroles, pourvu toutefois qu'ils se montrassent
+soumis à dévouer leur art à ses plaisirs, à ses louanges et à ses
+projets; car une réputation importante, indépendamment de sa volonté,
+l'offusquait; une gloire qu'il ne donnait pas le choquait toujours[97].
+Il persécuta madame de Staël, parce qu'elle demeura hors de la ligne
+qu'il eût voulu lui tracer; il négligea l'abbé Delille, qui vécut loin
+de lui dans la retraite; il mit souvent aux prises avec sa police M. de
+Chateaubriand, qui l'avait blessé, et qui affectait des opinions
+offensantes pour lui; enfin, il faut se mettre bien en tête que chacune
+de ses actions, à l'égard de qui que ce fût, était toujours le résultat
+d'un marché.
+
+ [Note 97: Dans ce temps, deux auteurs assez distingués,
+ Jouy et Spontini, ayant donné l'opéra de _la Vestale_ qui eut
+ un grand succès, l'empereur, qui s'était mis en tête, on ne
+ sait trop pourquoi, de préférer la musique française de
+ l'auteur des _Bardes_, Lesueur sut un mauvais gré réel aux
+ Parisiens de ne pas penser comme lui. Il conserva une sorte
+ de malveillance contre le musicien italien, dont on retrouve
+ les effets lors de la distribution des prix décennaux.]
+
+Le 21 janvier 1808, le Sénat assemblé accorda la levée de 80 000
+combattants sur la conscription de 1809. Le conseiller d'État Régnault,
+orateur ordinaire dans ces sortes d'occasions, démontra que, de même que
+les levées précédentes avaient servi à conquérir la paix continentale,
+de même celle-ci servirait à obtenir enfin la liberté des mers; et
+personne ne contredit ce raisonnement. On a su que le sénateur
+Lanjuinais et quelques autres avaient parfois, pendant la durée de ce
+règne, essayé au Sénat quelques représentations sur ces levées si dures
+et si multipliées; mais ces observations s'évaporaient dans l'enceinte
+du palais sénatorial, et ne changeaient rien aux décisions prescrites
+d'avance. Le Sénat, soumis et craintif, n'inspirait aucune confiance
+nationale, et même on s'accoutuma à le regarder peu à peu avec une sorte
+de mépris. Les hommes sont sévères les uns envers les autres; ils ne se
+pardonnent point leurs faiblesses, et ils voudraient pouvoir applaudir
+dans un autre la vertu dont ils ne sont souvent point susceptibles;
+enfin, quelle que soit la tyrannie, l'opinion, pour qui veut l'écouter,
+se venge toujours plus ou moins. Il n'est pas de despote qui ignore les
+pensées qu'il inspire, le blâme qu'il excite. Bonaparte savait très
+positivement ce qu'il était, en bien et en mal, dans l'esprit des
+Français, mais il se flattait de pouvoir tout dominer.
+
+Dans le rapport que son ministre de la guerre, le général Clarke, lui
+fit à l'occasion des nouvelles levées, on lit ces propres paroles: «Une
+politique vulgaire serait un fléau pour la France, elle rendrait
+imparfaits les grands résultats que vous avez préparés.» Personne
+n'était dupe de ces formules; on aurait pu souvent, toujours, demander
+comme dans la comédie: _Qui est-ce donc qu'on trompe ici?_ mais on se
+taisait, et cela suffisait.
+
+Peu après, les villes de Kehl, de Cassel, de Wesel et de Flessingue
+furent réunies à l'Empire, comme des clefs qu'il devenait nécessaire
+d'avoir en notre possession. On faisait à Anvers d'immenses et beaux
+travaux. En tout, l'activité était grande sur tous les points des pays
+qui dépendaient de la France.
+
+Au moment où le Parlement d'Angleterre s'ouvrit, il paraît que
+l'empereur conçut encore des espérances de mésintelligence entre le
+gouvernement anglais et la nation. Les discussions furent assez vives,
+l'opposition tonna comme de coutume. L'empereur l'aidait de tout son
+pouvoir, les notes du _Moniteur_ étaient fulminantes; on payait quelques
+journalistes anglais, on se flattait de produire quelques désordres;
+mais le ministère anglais, au fond, marchait dans une route qui, quoique
+difficile, était honorable à son pays, et il avait toujours l'avantage.
+À chaque vote, l'empereur ressentait une colère nouvelle, et il avouait
+qu'il ne comprenait rien à cette forme de gouvernement «libéral,
+disait-il, et où la voix du parti populaire n'avait jamais
+d'importance». Quelquefois, avec une sorte d'audace paradoxale, il
+disait: «En France, au fond, il y a bien plus de liberté qu'en
+Angleterre; car ce qu'il y a de pire pour une nation, c'est de pouvoir
+exprimer son voeu sans qu'il soit écouté. Ce n'est au bout du compte
+qu'une comédie offensante, une simagrée de liberté. Quant à moi, il
+n'arrive pas qu'on puisse me taire l'état de la France; je sais tout par
+moi-même, j'ai des rapports exacts, et je ne serais pas assez insensé
+pour oser faire ce qui serait en opposition directe avec les intérêts ou
+le caractère français. Toutes les clartés me parviennent comme à un
+centre commun. J'agis en conséquence, tandis que, chez nos voisins, on
+ne s'écarte point d'un système convenu qui est de maintenir
+l'oligarchie, à quelque prix que ce soit. Et, dans ce siècle, les hommes
+acceptent mieux le pouvoir d'un homme habile et absolu que la puissance
+humiliante d'une noblesse abâtardie partout.» Quand Bonaparte
+s'exprimait ainsi, en vérité on ne sait s'il cherchait à tromper les
+autres ou à se tromper lui-même. Son imagination, naturellement vive,
+influait-elle sur son esprit ordinairement si mathématique? La lassitude
+de la nation l'abusait-elle? Cherchait-il à se persuader ce qu'il
+souhaitait? On a cru le voir s'y efforcer souvent, et même quelquefois y
+parvenir. Au reste, comme je l'ai dit, Bonaparte pensait toujours se
+rapprocher de l'esprit de la Révolution, en attaquant ce qu'il appelait
+les _oligarques_; il voulait à tout propos l'égalité, qui n'était pour
+lui que du nivellement. Le nivellement est à l'égalité, précisément ce
+que le despotisme est à la liberté; car il écrase et détruit les
+facultés et les situations naturelles, auxquelles l'égalité donne
+carrière. L'aristocratie des classes nivelle, en effet, tout ce qui se
+trouve en dehors de ces classes privilégiées, en réduisant, par la plus
+douloureuse inégalité, la force à la condition de la faiblesse, le
+mérite à l'état de nullité.
+
+L'égalité, au contraire, ennemie du nivellement, en permettant à chacun
+d'être ce qu'il est, d'arriver où il peut, ramène dans la société toute
+la variété des élévations naturelles et des influences légitimes. Elle
+forme aussi une aristocratie, non de classes, mais d'individus; non pas
+une aristocratie constituée de manière à niveler tout ce qu'elle domine,
+mais une aristocratie destinée à attirer dans la sphère élevée de son
+égalité tout ce qui mérite d'y atteindre. L'empereur avait, sans doute,
+le sentiment de ces différences; aussi, malgré sa noblesse, ses
+décorations, ses sénatoreries, toutes ses belles paroles, il ne tendait
+à autre chose qu'à enter son pouvoir absolu sur une vaste démocratie;
+car il y a aussi une démocratie niveleuse là où les droits politiques,
+accordés, en apparence, à tous, ne sont mis à la portée de personne.
+
+Vers le commencement de février, on célébra le mariage de mademoiselle
+de Tascher, créole et cousine de madame Bonaparte. Elle fut élevée au
+rang de princesse, et mariée par la reine de Hollande. La famille de son
+mari était alors au comble de la joie, et montrait une obséquiosité
+remarquable. Elle se flattait d'arriver à de grandes élévations. Le
+divorce la désenchanta tout à fait, et elle se brouilla avec cette jeune
+princesse, qui ne lui apportait point tout ce qu'elle avait espéré.
+
+Nous vîmes dans ce temps à Paris le comte de Romanzow, ministre des
+affaires étrangères de Russie. C'était un homme d'esprit et de sens; il
+arriva plein d'admiration pour l'empereur et animé encore par
+l'enthousiasme réel qu'éprouvait alors le jeune souverain. Maître de lui
+cependant, il observa l'empereur avec attention; il s'aperçut de l'état
+de gêne des Parisiens, qui acceptaient leur gloire sans se l'approprier;
+il fut frappé de certaines disparates, et se forma un jugement modéré
+qui, depuis, a bien pu avoir quelque influence sur le czar. L'empereur
+lui demanda: «Comment trouvez-vous que je gouverne les Français?--Sire,
+un peu trop sérieusement,» répondit-il.
+
+Bonaparte, à l'aide d'un sénatus-consulte, créa une nouvelle grande
+dignité de l'Empire, sous le titre de gouverneur général au delà des
+Alpes, et il conféra cette dignité au prince Borghèse, qui fut envoyé à
+Turin avec sa femme. Ce prince se vit forcé de vendre à l'empereur
+toutes les plus belles statues que renfermait la villa Borghèse, et dont
+on orna notre Musée. C'était alors une admirable chose que cette
+collection de tout ce que l'Europe avait possédé de chefs-d'oeuvre
+réunis avec soin et élégance au Louvre, et, par ce genre de conquête,
+Bonaparte parlait très bien à la vanité et au goût français. Il se fit
+faire un rapport, en séance du conseil d'État, sur les progrès des
+sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, par une commission à la
+tête de laquelle était M. de Bougainville. Après avoir entendu le
+rapport, il répondit en ces termes:
+
+«J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces
+derniers temps, afin que ce que vous auriez à me dire fût entendu de
+toutes les nations, et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle,
+qui, cherchant à faire rétrograder l'esprit humain, paraissent avoir
+pour but de l'éteindre. J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire
+pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus
+concourir autrement à leurs succès. Le bien de mes peuples et la gloire
+de mon trône sont également intéressés à la prospérité des sciences. Mon
+ministre de l'intérieur me fera un rapport sur toutes vos demandes; vous
+pouvez compter constamment sur les effets de ma protection.»
+
+C'est ainsi que l'empereur s'occupait de _tout_ à la fois, et
+qu'habilement il rattachait toutes les gloires humaines à l'éclat et à
+la grandeur de son règne.
+
+J'ai dit qu'il désirait beaucoup fonder autour de lui des familles qui
+perpétuassent le souvenir des dignités qu'il accordait à ses favorisés.
+Il était blessé des obstacles qu'il avait rencontrés chez M. de
+Caulaincourt, qui était parti pour la Russie, déclarant très
+positivement que, ne pouvant épouser madame de----, il ne se marierait
+jamais. L'empereur essayait de surmonter une autre opposition qu'il
+trouvait chez l'homme qu'il aimait le mieux, le prince de Neuchatel,
+maréchal Berthier. Depuis nombre d'années, celui-ci était intimement
+attaché à une Italienne, qui, plus près de cinquante ans que de
+quarante, avait encore une beauté remarquable.
+
+Elle exerçait sur lui un grand empire, au point de se faire pardonner
+une foule de distractions qu'elle ne craignait point de se permettre
+devant ses yeux, et qu'elle colorait selon qu'il lui convenait, ou dont
+elle obtenait le pardon. Le maréchal Berthier, tourmenté par l'empereur,
+demandait souvent à son maître, pour prix de sa fidélité, de ne point le
+poursuivre dans cette chère faiblesse de son coeur. Bonaparte
+s'irritait, se moquait, revenait à la charge, et ne pouvait vaincre
+cette résistance qui dura plusieurs années. Cependant, à force de
+prières et de paroles, il l'emporta enfin, et Berthier, tout en
+répandant de vraies larmes, consentit à épouser une princesse qui tenait
+à la maison de Bavière, et qui fut conduite à Paris. Ils reçurent la
+bénédiction nuptiale en présence de l'impératrice et de l'empereur[98].
+Cette princesse n'était nullement belle, et elle ne put faire oublier à
+son nouvel époux les sentiments qui l'attachaient. Il conserva donc
+cette passion jusqu'à la fin de sa vie.
+
+ [Note 98: La princesse Marie-Élisabeth était fille du duc
+ de Bavière-Birkenfeld.]
+
+La princesse était une excellente personne, assez pauvre. Elle se
+plaisait à la cour de France, elle trouvait qu'elle avait fait un _bon
+mariage_. Le prince de Neuchatel, comblé de dons de l'empereur,
+jouissait d'un immense revenu[99], et ce ménage de trois personnes
+vivait dans une parfaite intelligence. Elle est demeurée à Paris depuis
+la Restauration, et depuis la mort du maréchal, qui, pris d'une fièvre
+chaude au retour de Bonaparte, au 20 mars 1815, dans sa terreur de cet
+événement, perdit la tête au point de se précipiter ou de se laisser
+tomber (ainsi que quelques-uns l'ont dit) d'une fenêtre[100]. Il a
+laissé deux garçons. La belle Italienne est aussi à Paris, et continue
+ses relations avec la princesse[101].
+
+ [Note 99: Il a eu jusqu'à un million de revenu.]
+
+ [Note 100: Le roi l'avait fait capitaine de l'une de ses
+ compagnies de gardes du corps.]
+
+ [Note 101: La mort du prince de Neuchatel est entourée de
+ circonstances tragiques et mystérieuses. Les uns assurent, en
+ effet, qu'il s'est jeté par une fenêtre pendant un accès de
+ fièvre chaude, les autres qu'il fut assassiné, et jeté dans
+ la rue par une troupe de gens masqués. Il avait abandonné
+ l'empereur, l'un des premiers parmi les maréchaux, et avait
+ reconnu le nouveau gouvernement, avant même l'abdication de
+ Fontainebleau. Le duc de Rovigo l'accuse dans ses Mémoires
+ d'avoir ourdi un complot contre la vie de l'empereur. (P.
+ R.)]
+
+Ce fut dans ce temps que l'empereur montra plus fortement encore que par
+le passé quelles idées monarchiques germaient dans sa tête, et qu'il
+fonda l'institution des majorats. Cette institution fut approuvée d'un
+grand nombre, blâmée par les autres, enviée d'une certaine classe, et
+adoptée en général assez vivement par beaucoup de familles, qui
+saisirent cette occasion de donner une importance à l'aîné de leur race,
+et de perpétuer leur nom.
+
+L'archichancelier porta le décret au Sénat. Il représenta dans son
+discours que les distinctions héréditaires étaient de l'essence de la
+monarchie, qu'elles donnaient un nouvel aliment à ce qu'on appelle en
+France l'_honneur_, et que notre caractère national nous portait à les
+accueillir avec empressement.
+
+Ensuite, il prononça quelques paroles pour rassurer les hommes de la
+Révolution, ajoutant que tous les citoyens ne seraient pas moins
+toujours égaux devant la loi, et que les distinctions accordées
+indistinctement à tous ceux qui les méritaient devaient, sans exciter la
+jalousie, enflammer l'ardeur de tous. Le Sénat reçut cette nouvelle
+détermination avec son approbation ordinaire, et vota une adresse de
+remerciement et d'admiration à l'empereur. Dans la donnée de cette
+fondation, quand la loi parut avec les détails, généralement on la
+trouva bien rédigée. On s'aperçut qu'on y avait pris des précautions
+contre l'indépendance, mais qu'on avait encore soumis les allèchements
+qu'on offrait à la vanité, à une forme régulière et administrative qui
+pouvait, au fond, concourir au bien de l'État. M. de Talleyrand exalta
+beaucoup cette nouvelle invention, et ne comprenait point une monarchie
+sans noblesse.
+
+Le conseil du sceau fut créé pour surveiller la soumission de chacun aux
+lois par lesquelles on obtenait la fondation d'un majorat. M. Pasquier,
+alors maître des requêtes, en fut nommé procureur général. Des titres
+commencèrent à être accordés à ceux qui exerçaient quelques charges, ou
+qui avaient quelques grandes places dans l'État. Cela produisit d'abord
+une sorte de surprise moqueuse, à cause de cet accolement de certains
+noms précédés du titre de comte ou de baron; mais on s'y accoutuma assez
+vite, et, au fond, l'espérance pour tous d'arriver à quelque distinction
+fit qu'on se prêta assez bien à la supporter, et même à l'approuver chez
+les autres. J'ai ouï dire que c'est alors que l'empereur se montra
+véritablement ingénieux pour démontrer à tous les partis à quel point
+ils devaient approuver les créations qu'il entreprenait. Il n'épargna
+aucune parole: «J'assure la Révolution, disait-il aux uns. Cette caste
+intermédiaire que je fonde est éminemment démocratique; car, à toute
+heure, tout le monde y est appelé. Elle appuiera le trône, disait-il à
+des grands seigneurs.» Puis il ajoutait, en se tournant vers ceux qui
+voulaient arriver à une monarchie tempérée: «Elle s'opposera à
+l'empiétement du pouvoir absolu, car elle devient une autorité dans
+l'État.» Il disait encore à ce qui restait de vrais jacobins:
+«Réjouissez-vous, car voilà l'ancienne noblesse complètement anéantie.»
+Et à cette ancienne noblesse: «En vous décorant de nouvelles dignités,
+vous faites revivre les vôtres, et vous perpétuez vos anciens droits.»
+On l'écoutait, on voulait encore le croire. D'ailleurs, il ne donnait
+pas grand temps à nos réflexions, et il nous emportait dans le
+tourbillon de ses séductions de tout genre. Il les imposait avec force
+même, quand il était nécessaire. C'était une adresse de plus, car il y a
+des gens qui aiment avoir été forcés.
+
+Une autre institution suivit celle-ci, et parut imposante et grandiose.
+Je veux parler de l'université. L'enseignement public fut concentré dans
+un système fort et étendu, et tout le décret qui le concerne a été
+conçu, dit-on, par une grande pensée. Dans la suite, il arriva pour
+l'université ce qui advenait pour tout. Le despotisme de Bonaparte
+s'effarouchait promptement des pouvoirs qu'il créait, et qui pouvaient
+devenir des obstacles à telle ou telle de ses volontés. Le ministre de
+l'intérieur, le préfet, l'administration générale, c'est-à-dire le
+système absolu, s'immiscèrent dans les opérations que tentait le corps
+de l'université, les contrarièrent, les détruisirent, quand elles
+annonçaient le plus léger esprit d'indépendance, et nous sommes encore à
+ce sujet plutôt une belle façade qu'un véritable monument. M. de
+Fontanes fut nommé grand maître de l'université. Ce choix, qui fut
+généralement approuvé, était cependant celui qui convenait le plus au
+maître, jaloux de conserver son pouvoir journalier sur les hommes et les
+choses.
+
+M. de Fontanes, qui avait, par son beau et noble talent, et par la
+réputation du goût le plus éclairé, une sorte de considération
+distinguée, alliait à ces qualités un caractère assez triste, un peu
+d'insouciance, de paresse, une mollesse d'action qui n'annonçaient
+aucune disposition à lutter quand il l'eût fallu. Je le rangerais assez,
+lui-même, dans la classe des belles façades dont je parlais tout à
+l'heure. Cependant, l'éducation publique gagna quelque chose à cette
+création. On y remit de l'ordre, on fortifia les études, on occupa la
+jeunesse. On a dit que, sous l'Empire, l'éducation dans les lycées était
+purement militaire, et on a eu tort. Les lettres y étaient cultivées
+avec soin. On y perfectionna beaucoup l'étude des langues anciennes, des
+mathématiques et des arts; on eut égard aux moeurs, on exerça une grande
+surveillance. Mais l'éducation n'y fut ni assez religieuse, ni assez
+nationale, et nous étions parvenus à un temps où il eût fallu qu'elle
+fût l'une et l'autre. On ne tendit nullement à donner aux jeunes gens
+ces connaissances morales et politiques qui font les citoyens, et qui
+les préparent à prendre part aux travaux de leur gouvernement. On les
+forçait d'assister à la classe, mais on ne leur parlait pas de leur
+religion; on leur parlait bien plus de l'empereur que de l'État, et on
+les exaltait vers la gloire. Cependant la puissance de l'étude,
+l'émulation des récompenses, la force des temps, en ont formé un grand
+nombre, et aujourd'hui la jeunesse française, qui ne vaut pas tout ce
+qu'elle pourrait valoir, s'est pourtant développée d'une manière
+remarquable. On peut saisir une extrême différence entre celle qui
+s'est tenue loin de cette éducation publique offerte à tous, et celle
+qui a marché avec elle. L'esprit de parti, la défiance, une sorte
+d'inquiétude, portèrent l'ancienne noblesse française et une portion de
+la classe aisée à garder leurs enfants près d'eux; on les éleva dans une
+foule de préjugés dont aujourd'hui ils portent le poids. La jeunesse qui
+fut confiée aux lycées s'y fortifia de la toute-puissance de l'éducation
+publique; elle acquit une supériorité sur l'autre, qu'on lui disputerait
+en vain aujourd'hui. Peut-être s'égara-t-elle quelquefois, et se
+laissa-t-elle prendre au prestige brillant de l'auréole glorieuse qui
+environnait Bonaparte; mais l'enthousiasme des jeunes âmes prend
+toujours sa source dans les beaux sentiments; il les séduit sans les
+corrompre; on est de si bonne foi à vingt ans, qu'on ne rougit d'aucun
+changement. On peut avoir exalté Bonaparte, et revenir ensuite à l'amour
+du pays et d'une sage liberté. Les hommes âgés n'ont pas cet avantage.
+Comme on suppose plus de réflexion dans leurs approbations, ils sont
+honteux d'y renoncer; il faut du courage pour sentir et avouer qu'on a
+eu tort, et l'entêtement d'une vanité embarrassée est souvent ce qui
+fonde la fidélité à d'inutiles préjugés.
+
+Le décret qui créa l'université, après avoir réglé les attributions de
+ceux qui doivent la composer, fixa leur traitement à des sommes élevées.
+On leur donna un costume très beau, une très grande représentation.
+Après le grand maître, l'évêque de Casal, M. de Villaret, qui était très
+estimé, fut chancelier. M. Delambre, secrétaire perpétuel de la première
+classe de l'Institut, considéré sous les rapports de la science et de la
+réputation, fut trésorier. Le conseil de l'université se trouva composé
+de gens distingués. On vit surgir les noms de M. de Bausset, ancien
+évêque d'Alais, aujourd'hui cardinal, de MM. Cuvier, de Bonald, de
+Frayssinous, Royer-Collard, etc.. Les proviseurs des lycées, les
+professeurs furent choisis avec soin. Enfin, on applaudit beaucoup à
+cette création. Il est arrivé que les événements l'ont d'abord fait
+languir, et ensuite désorganisée, comme tout le reste.
+
+Peu après, c'est-à-dire le 23 mars 1808, la cour se rendit à
+Saint-Cloud. L'empereur quittait toujours Paris le plus tôt qu'il
+pouvait. L'habitation des Tuileries lui déplaisait, à cause de
+l'impossibilité de s'y promener à l'aise; et puis, à mesure qu'il
+avançait, il se trouvait plus gêné en présence des Parisiens. Comme il
+n'aimait pas la contrainte, quand il se voyait au milieu de la ville, il
+s'apercevait qu'on y était trop bien informé des paroles ou des
+emportements qui lui échappaient. Il excitait une curiosité qui
+l'importunait; on l'accueillait froidement en public, on racontait mille
+anecdotes sur lui; enfin il était obligé de se contraindre. Aussi les
+voyages de Paris se raccourcissaient-ils de plus en plus, et
+commençait-on à parler d'habiter Versailles. La restauration du château
+fut même décidée, et Bonaparte dit plus d'une fois qu'il n'avait, au
+fond, besoin d'être à Paris que pendant la session du Corps législatif.
+
+Lorsqu'il allait se promener au dehors, et qu'au retour il passait les
+barrières, il avait coutume de dire: «Nous voilà donc rentrés dans la
+grande Babylone.» Quelquefois, il rêvait les plans d'une transplantation
+de la capitale, et d'un établissement à Lyon; son imagination seule
+abordait la pensée d'un pareil déplacement, mais il s'y complaisait, et
+c'était une de ses rêveries favorites. Les Parisiens savaient assez bien
+que Bonaparte ne les aimait point, et ils s'en vengeaient par des
+calembours et par des anecdotes souvent inventées. Ils se montraient
+soumis, mais froids et railleurs à son égard. Les grands de sa cour
+adoptaient l'antipathie du maître, et ne parlaient de Paris qu'en
+l'accolant à quelque épithète irritée. Enfin, plus d'une fois, cette
+réflexion échappa tristement à l'empereur: «Ils ne m'ont point encore
+pardonné d'avoir pointé mes canons sur eux, au 13 vendémiaire.»
+
+Une collection fidèle des observations que Bonaparte faisait sur sa
+propre conduite deviendrait un livre fort utile à nombre de souverains,
+ou à ceux qui se mêlent de les conseiller. Quand, aujourd'hui[102],
+j'entends des gens, qui me paraissent bien neufs dans l'art de gouverner
+les hommes, affirmer que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que
+d'imposer sa volonté, et qu'en s'appuyant sur la puissance des
+baïonnettes, on peut contraindre une nation à subir tel régime qu'il
+plaira de lui infliger, je me rappelle ce que disait l'empereur sur les
+embarras qui avaient résulté pour lui de son début dans la carrière
+politique, des inconvénients provenant de l'emploi de la force contre
+les citoyens, des difficultés qui surgissaient, dès le lendemain du jour
+où l'on s'était vu forcé d'user d'une telle ressource. Je me souviens
+que j'ai entendu dire à ses ministres que, lorsqu'on déterminait dans le
+conseil quelque mesure un peu violente, il leur adressait ordinairement
+cette question: «Me répondez-vous bien que le peuple ne se soulèvera
+pas?» et que le moindre mouvement populaire lui paraissait grave et
+fâcheux. On l'a vu prendre plaisir à peindre ou à écouter les émotions
+diverses qu'on éprouve sur le champ de bataille, et pâlir en entendant
+conter les excès où le peuple révolté peut se laisser entraîner. Enfin,
+si, en parcourant à cheval les rues de Paris, un ouvrier venait se jeter
+au-devant de lui pour implorer quelque grâce, son premier mouvement
+était toujours de frémir et de reculer.
+
+ [Note 102: J'écris en 1819.]
+
+Les généraux de la garde avaient l'ordre d'éviter avec le plus grand
+soin le contact entre le peuple et les soldats. «Je ne pourrais,
+disait-il, donner raison à ces derniers.» Et si, par hasard, il
+s'élevait quelque rixe entre des militaires et des bourgeois, c'était le
+plus habituellement les militaires qui étaient punis et éloignés, quitte
+à recevoir plus tard une distribution d'argent qui les calmait.
+
+Cependant le nord de l'Europe était toujours dans un état d'agitation.
+Le roi de Suède demeurait trop fidèlement dévoué, pour l'intérêt de ses
+sujets, à la politique que lui imposait le gouvernement anglais; il
+excitait de plus en plus l'animadversion des Suédois, et sa conduite
+tenait un peu de l'état d'exaltation où se trouvait sa tête. L'empereur
+de Russie lui ayant déclaré la guerre, et, en même temps, ayant commencé
+une expédition contre la Finlande, M. d'Alopéus, ambassadeur russe à
+Stockholm, se vit tout à coup retenu prisonnier dans sa maison, contre
+tout droit des gens.
+
+À cette occasion, les notes du _Moniteur_ étaient fulminantes. On y
+disait: «Pauvre nation suédoise, en quelles mains es-tu tombée! Ton
+Charles XII avait sans doute un peu de folie dans la tête, mais il était
+brave, et ton roi qui vint faire le spadassin en Poméranie, lorsque
+l'armistice existait, fut le premier à se sauver lorsque le même
+armistice, qu'il rompait, fut expiré.»
+
+De pareilles paroles annonçaient un prochain orage. Au commencement du
+mois de mars, mourut le roi de Danemark, Christian VII. Son fils, qui
+était régent depuis longtemps, monta sur le trône, âgé de quarante ans,
+sous le nom de Frédéric V. Il est assez remarquable que, dans ce siècle
+où les peuples agités semblaient avoir besoin de souverains plus
+éclairés que jamais, plusieurs trônes de l'Europe furent occupés par des
+princes qui n'avaient qu'un faible usage de leur raison, et qui même,
+quelquefois, ne l'avaient point du tout. Témoin les rois d'Angleterre,
+de Suède, de Danemark, et la reine de Portugal.
+
+Quelques mécontentements s'étaient manifestés, à l'occasion de
+l'arrestation de l'ambassadeur de Russie à Stockholm; le roi quitta
+cette ville et se retira dans le château de Gripsholm, d'où il donna des
+ordres pour la guerre, soit contre les Russes, soit contre les Danois.
+
+Mais tous les regards furent bientôt détournés de ce qui se passait au
+nord, pour se fixer sur le grand drame qui s'ouvrait en Espagne. Le
+grand-duc de Berg y avait été envoyé, et y avait pris le commandement de
+notre armée, qui s'était avancée sur les rives de l'Èbre. Le roi
+d'Espagne, faible, craintif, gouverné par son ministre, n'apportait
+aucune résistance contre la marche des troupes françaises qu'on
+présentait toujours comme dirigées vers le Portugal.
+
+Le parti national des Espagnols, à la tête duquel se trouvait le prince
+des Asturies, s'irritait de cet envahissement, en apercevait les
+conséquences, et se voyait sacrifié à l'ambition du prince de la Paix.
+Bientôt la révolte contre le ministre éclata; le roi et la reine,
+attaqués, se préparaient à quitter l'Espagne, dont l'empereur voulait
+les bannir, car il se réservait ensuite de détrôner le prince des
+Asturies, et croyait qu'il en viendrait facilement à bout. J'ai déjà dit
+que le prince de la Paix, séduit par les promesses qu'on lui avait
+faites, s'était dévoué à la politique de l'empereur, qui débutait en
+Espagne par cette faute énorme d'y faire arriver l'influence française
+accolée à celle d'un ministre détesté. Cependant le peuple de Madrid,
+s'étant porté à Aranjuez, pilla le palais du ministre, qui fut contraint
+de se cacher pour échapper à sa fureur. Le roi et la reine, épouvantés,
+et presque également affligés du danger de leur favori, furent
+contraints de lui demander sa démission, et, le 16 mars 1808, le roi,
+pressé de tous les côtés, abdiqua en faveur de son fils, en annonçant
+que sa santé le forçait d'aller chercher un autre climat. Cet acte de
+faiblesse apaisa la révolte. Le prince des Asturies prit le nom de
+Ferdinand VII, et, par le premier acte de son autorité, il confisqua les
+biens du prince de la Paix. Mais il n'avait point dans le caractère
+assez de force pour profiter entièrement de cette situation difficile.
+Effrayé de sa rupture avec son père, il hésitait dans le moment où il
+aurait fallu agir. D'un autre côté, le roi et la reine se jetaient dans
+les bras de l'empereur, appelaient à eux l'armée française. Le grand-duc
+de Berg alla les trouver à Aranjuez, et leur promit son dangereux
+secours. Les tergiversations de l'autorité, la crainte qu'inspiraient
+nos armes, les intrigues du prince de la Paix, les mesures dures et
+impératives de Murat, tout cela réuni mit le trouble et le désordre en
+Espagne, et cette malheureuse famille régnante ne tarda pas à
+s'apercevoir que cette discussion devait tourner au profit du médiateur
+armé qui s'en établissait le juge.
+
+_Le Moniteur_ rendit compte de ces événements, en déplorant le malheur
+du roi Charles IV, et, peu après, l'empereur quitta Saint-Cloud, sous
+prétexte de faire un voyage dans le midi de la France. L'impératrice le
+suivit, quelques jours plus tard, accompagnée d'une cour brillante.
+
+En commençant la quatrième époque de ces Mémoires, je donnerai de plus
+grands détails sur ces événements. Ils étaient alors très obscurs pour
+nous. On se demandait ce que l'empereur allait faire; cette marche
+nouvelle d'une invasion, ces intrigues secrètes, dont on ne tenait
+point le fil, la défiance générale qui s'accroissait de plus en plus,
+tout rendait attentif.
+
+M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, était mécontent. Il blâmait
+hautement tout ce qu'on faisait et ce qu'on allait faire. Il dénonçait
+Murat à l'opinion publique. Il criait à la perfidie, se lavait d'y avoir
+trempé, répétait que, s'il eût été ministre des affaires étrangères, il
+n'eût point voulu prêter son nom à de pareilles ruses. L'empereur
+s'irritait de ce blâme exprimé avec assez de liberté; il voyait qu'une
+approbation d'un genre nouveau se tournait du côté de M. de Talleyrand;
+il écoutait certaines dénonciations qu'on venait apporter contre lui, et
+leur liaison passée se trouvait interrompue. Il a beaucoup dit que M. de
+Talleyrand avait conseillé cette affaire d'Espagne, et qu'il s'en était
+déchargé après, en voyant son peu de succès. Je suis témoin que M. de
+Talleyrand la blâmait violemment dès cette époque, et qu'il s'exprimait
+avec une telle vivacité contre cette violation de tout droit des gens,
+que je me suis vue obligée de lui conseiller, plus d'une fois, de
+modérer l'amertume de ses paroles. Ce qu'il eût voulu, ce qu'il eût
+conseillé, je ne puis précisément le dire, car il ne l'a jamais fait
+connaître entièrement, et j'en ai écrit tout ce que j'en ai pu savoir.
+Ce qui est certain, c'est que l'opinion publique lui donna raison dans
+ce moment, et se déclara pour lui, parce qu'il ne dissimula point sa
+mauvaise humeur.
+
+«C'est une basse intrigue, disait-il, et c'est une entreprise contre un
+voeu national; c'est prendre au rebours sa position, et se déclarer
+l'ennemi des peuples; c'est une faute qui ne se réparera jamais[103].»
+En effet, la suite a prouvé que M. de Talleyrand ne s'était point
+trompé, et de ce funeste événement on peut dater la décadence morale de
+celui qui faisait alors trembler l'Europe entière.
+
+À peu près vers ce temps, la douce et modeste reine de Naples était
+partie pour rejoindre son époux en Espagne, et occuper un trône sur
+lequel elle ne devait pas demeurer longtemps.
+
+ [Note 103: L'opposition de M. de Talleyrand à la guerre
+ d'Espagne a été souvent contestée, et par l'empereur
+ lui-même. Ce qui est dit ici ne peut laisser le moindre doute
+ sur ce fait tout à l'honneur du bon sens et de la
+ perspicacité du grand chambellan. M. Beugnot raconte, dans
+ ses mémoires, une conversation presque identique: «Les
+ victoires, lui disait le prince, ne suffisent pas pour
+ effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi
+ de vil, de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire
+ ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera
+ pardonné par personne.» (P. R.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+(1808.)
+
+
+La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des
+Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son
+séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée
+de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine de
+Hollande.--Abdication du prince des Asturies.
+
+
+Ce fut le 2 avril 1808 que l'empereur partit, sous prétexte de visiter
+les provinces du Midi, et en effet pour surveiller ce qui se passait en
+Espagne. J'en donnerai une idée, le plus succinctement possible[104].
+
+ [Note 104: Je crois devoir publier ce chapitre, ou plutôt
+ ce fragment de chapitre, le dernier que ma grand'mère ait
+ écrit, quoique rien n'en soit achevé, et qu'il n'y ait là que
+ le récit historique, abrégé, des événements d'Aranjuez et de
+ Bayonne. Probablement, elle croyait nécessaire d'appuyer sur
+ un exposé des faits les réflexions dont elle l'aurait fait
+ suivre sur l'effet moral et politique de ces événements, et
+ sur la rupture qu'ils amenèrent plus tard entre l'empereur et
+ M. de Talleyrand, et les suites de cette rupture pour sa
+ situation et celle de son mari. Du reste, ce récit s'accorde
+ parfaitement avec celui que M. Thiers a fait de ces mêmes
+ événements, et elle ne charge pas le tableau plus qu'il ne
+ l'a chargé. Le point le plus grave, c'est-à-dire la mission
+ de Savary auprès du prince des Asturies, est notamment traité
+ par le grand historien d'une manière qui confirme, et au
+ delà, tout ce qui est dit dans ces Mémoires. (P. R.)]
+
+On sait quelles transactions le roi d'Espagne, Charles IV s'était vu
+forcé de faire avec les différents gouvernements de la France depuis la
+Révolution. Après avoir tenté inutilement, en 1793, de sauver la vie de
+Louis XVI, à la suite d'une guerre noblement entreprise, mais conduite
+avec gaucherie, les Espagnols reçurent la loi du vainqueur, et le
+gouvernement français s'immisça toujours plus ou moins dans leurs
+affaires. À leur tête était Emmanuel Godoï, dont on n'a point ignoré les
+moyens de succès, et qui, avec un esprit médiocre, fort peu de talents,
+parvint, par la nature du goût qu'il inspira à la reine, à gouverner les
+Espagnes. Il entassa sur sa personne toutes les dignités, les honneurs
+et les trésors que jamais favori ait pu obtenir. Il était né en 1768,
+d'une famille noble, et il fut placé dans les gardes du corps en 1787.
+La reine le distingua, il monta rapidement de grade en grade, devint
+lieutenant général, duc d'Alcudia, ministre des affaires étrangères en
+1792. En 1795, il fut fait prince de la Paix, par suite du traité, peu
+honorable pour lui, qu'il conclut avec la France. Il cessa d'être
+ministre en 1798, mais il n'en dirigea pas moins les affaires, et
+conserva toute sa vie le plus grand empire sur le roi Charles IV, qui
+partagea si étrangement l'engouement de la reine sa femme. Le prince de
+la Paix avait épousé la nièce du roi Charles III.
+
+Rien n'avait paru troubler la bonne intelligence qui régnait entre la
+France et l'Espagne, lorsque au moment où s'ouvrit la campagne de
+Prusse, le prince de la Paix, croyant que la guerre qui commençait
+allait faire pâlir la fortune de l'empereur, songea à armer l'Espagne
+pour la préparer à profiter des événements qui pouvaient l'aider à
+secouer le joug, et fit une proclamation qui invitait les Espagnols à
+s'enrôler de tous côtés. Cette proclamation arriva à l'empereur sur le
+champ de bataille d'Iéna, et bien des gens ont dit que, dès cette
+époque, il avait juré la perte de la maison de Bourbon en Espagne. Après
+ses succès, il dissémina les troupes espagnoles sur tous les points de
+l'Europe, et le prince de la Paix n'obtint sa protection qu'en se
+soumettant à sa politique. Bonaparte a tant répété, en 1808, qu'à
+Tilsit, le czar avait approuvé ses projets sur l'Espagne, et, en effet,
+immédiatement après le renversement de Charles IV, l'entrevue des deux
+empereurs s'est passée si amicalement à Erfurt, qu'il est assez
+vraisemblable qu'ils s'étaient mutuellement autorisés à poursuivre leurs
+projets, l'un vers le nord, l'autre vers le midi. Mais ce que je ne sais
+pas bien, c'est jusqu'à quel point Bonaparte trompa l'empereur de Russie
+lui-même; et s'il ne commença pas, d'abord, par lui confier seulement le
+partage qu'il feignait de préparer dans les États du roi Charles IV, et
+le dédommagement qu'il avait l'air de vouloir lui donner en Italie.
+Peut-être n'avait-il pas arrêté le plan de le déposséder entièrement. Ce
+qu'il y a de certain, c'est que M. de Talleyrand n'est point entré dans
+cette idée.
+
+Quoiqu'il en soit, Murat, dans sa correspondance avec le prince de la
+Paix, le leurrait du don d'une portion du Portugal, qui, disait-il,
+serait devenu le royaume des Algarves. Une autre partie du Portugal
+devait appartenir à la reine d'Étrurie, et cette Étrurie devait
+désormais devenir l'empire du roi Charles IV, qui conserverait les
+colonies américaines, et, à la paix générale, prendrait le titre
+d'empereur des deux Amériques. Durant le voyage de 1807, un traité
+dressé sur ces bases fut conclu à Fontainebleau, à l'insu de M. de
+Talleyrand, et malgré lui, et le passage de nos troupes fut accordé par
+le prince de la Paix pour la conquête du Portugal. L'empereur, à Milan,
+ordonna à la reine d'Étrurie de retourner auprès de son père.
+
+Cependant le prince de la Paix était de plus en plus odieux à la nation
+espagnole, et complètement haï du prince des Asturies. Celui-ci, animé
+par ses propres sentiments, et par les avis de ceux qui l'entouraient,
+inquiet de sa mésintelligence toujours croissante avec sa mère, de la
+faiblesse de son père, et de l'entrée de nos troupes, qui lui faisait
+soupçonner quelque trame nouvelle, poussé à bout d'ailleurs par le
+mariage que le prince de la Paix voulait lui faire contracter avec la
+soeur de sa femme, se détermina à écrire à Bonaparte pour lui faire
+connaître tous les griefs des Espagnols contre le favori, et pour lui
+demander son appui et la main de quelque femme de sa famille. Cette
+demande, qui pourrait bien avoir été inspirée par l'ambassadeur de
+France, demeura d'abord sans réponse. Peu après, le prince des Asturies
+fut dénoncé comme conspirateur, arrêté, et ses amis furent exilés. On
+trouva chez lui une foule de notes dénonciatrices des exactions commises
+par le prince de la Paix. On bâtit sur tout cela une accusation de
+conspiration. La reine poursuivit son fils avec acharnement, et le
+prince des Asturies allait être mis en jugement, lorsque des lettres de
+l'empereur arrivèrent, et signifièrent qu'il ne voulait pas qu'il fût
+question dans le procès du projet de mariage du prince. Comme c'était
+sur ce point qu'on eût voulu faire porter la principale accusation de
+conspiration, il y fallut renoncer. Le prince de la Paix voulut se
+donner la bonne grâce de l'indulgence, et il parut avoir sollicité et
+obtenu le pardon du prince des Asturies. Le roi Charles IV écrivit à
+l'empereur pour lui rendre compte de l'affaire et de sa conduite, et
+Bonaparte devint conseil et arbitre de tous ces différends, qui,
+jusque-là, favorisaient ses projets. Tout cela se passa au mois
+d'octobre 1807.
+
+Cependant, nos troupes s'établissaient en Espagne. Les Espagnols,
+surpris de cette invasion, murmuraient assez hautement, et se
+plaignaient de la faiblesse de leur souverain et de la trahison du
+favori. On se demandait pourquoi les armées espagnoles étaient envoyées
+sur les frontières du Portugal, loin du centre du royaume, qui était
+ainsi livré sans défense. Murat marchait vers Madrid. Le prince de la
+Paix envoya un homme à lui à Fontainebleau, pour prendre les dernières
+instructions. Cet homme, nommé Izquierdo, vit M. de Talleyrand qui
+l'éclaira, lui démontra l'erreur du prince de la Paix, et lui fit
+connaître à quel point le traité qu'on venait de signer à Fontainebleau,
+renfermait la destruction complète de toute la puissance espagnole. Cet
+Izquierdo, épouvanté de tout ce qu'il apprit, retourna promptement à
+Madrid, et, sur ses récits, le prince de la Paix ouvrit les yeux, et
+s'aperçut à quel point il était joué. Mais il était trop tard. On
+rappela les troupes, et on songea alors à imiter la conduite du prince
+du Brésil, en abandonnant le continent. La cour s'était retirée à
+Aranjuez; ses préparatifs ne pouvaient être tellement mystérieux qu'on
+n'en fût averti dans Madrid; la fermentation de cette ville s'accrut à
+la nouvelle de l'approche de Murat et de l'éloignement de son roi.
+Bientôt cette fermentation éclata par une révolte; le peuple se porta en
+foule à Aranjuez, le roi fut retenu prisonnier dans son palais, la
+maison du prince de la Paix pillée, celui-ci mis en prison, et arraché à
+grand'peine à la fureur du peuple. On contraignit le roi Charles IV à
+disgracier son favori, et à l'exiler d'Espagne. Dès le lendemain de
+cette journée, soit que le roi, épouvanté, se sentît trop faible pour
+régner sur un pays qui allait devenir le théâtre de tant de troubles,
+soit qu'un parti opposé sût habilement l'y contraindre, il abdiqua en
+faveur de son fils.
+
+Tout cela se passait à quelques lieues de Madrid, et en présence de
+Murat, qui y avait établi son quartier général. Ce fut le 19 mars 1808
+que le roi Charles IV écrivit à l'empereur que, sa santé ne lui
+permettant plus d'habiter l'Espagne, il venait d'abdiquer en faveur de
+son fils. Cet événement changeait tous les projets de Bonaparte. Il se
+voyait enlever le fruit de l'intrigue qu'il avait ourdie depuis six
+mois. L'Espagne allait se trouver gouvernée par un jeune prince qui
+paraissait, d'après ce qui venait de se passer, capable d'un acte de
+force. Il était vraisemblable que la nation espagnole embrasserait avec
+ardeur la cause d'un souverain qui sans doute avait pour but la
+délivrance de l'Espagne. Nos armées étaient reçues avec mécontentement à
+Madrid; Murat se voyait déjà forcé de décréter des mesures sévères pour
+maintenir le bon ordre; il fallait prendre un parti nouveau, et
+s'approcher, avant tout, du théâtre des événements pour les mieux
+juger. D'après cela, l'empereur se décida à se rendre à Bayonne. Il
+quitta Saint-Cloud le 2 avril, et se sépara de M. de Talleyrand assez
+froidement, en se gardant bien de lui faire part d'aucun projet. _Le
+Moniteur_ annonça que l'empereur allait visiter les départements du
+Midi, et, seulement le 8 avril, sans avoir donné de grands détails sur
+ce qui se passait en Espagne, on nous apprit que l'empereur était désiré
+et même attendu à Madrid.
+
+L'impératrice, qui aimait à voyager et à ne point quitter son époux,
+obtint la permission de partir après lui; elle le rejoignit à Bordeaux.
+
+M. de Talleyrand me parut visiblement inquiet et mécontent de ce voyage.
+Je serais assez portée à croire que, depuis longtemps, par haine de
+Murat, et par suite d'un autre plan que j'ignore, il favorisait le parti
+qui dirigeait la conduite du prince des Asturies. Dans cette occasion,
+il se voyait écarté, et, pour la première fois, Bonaparte apprenait à se
+passer de lui. On ne comprenait rien à Paris de tout ce qui se passait;
+les articles officiels du _Moniteur_ étaient chargés de nuages. Avec
+l'empereur, on s'attendait à tout; mais il commençait à blaser même la
+curiosité; et d'ailleurs, la maison d'Espagne n'inspirait pas un grand
+intérêt. On s'agita donc très peu d'abord, et on attendit que le temps
+répandît un peu plus de clarté. La France ne s'habituait que trop à
+considérer Bonaparte comme se servant d'elle seulement pour faire les
+affaires de sa politique et de son ambition particulières.
+
+Cependant Murat, qui connaissait quelques-uns des projets de l'empereur,
+et qui voyait tomber, par l'abdication du roi Charles IV, une grande
+partie de son plan, agit à Madrid avec une habileté perfide. Il évita de
+reconnaître le prince des Asturies, et tout porte à croire qu'il ne
+contribua pas peu à ramener le vieux roi au désir de reprendre sa
+couronne. Un compte rendu du général Monthion, envoyé à Aranjuez auprès
+de Charles IV, qui fut inséré dans _le Moniteur_, apprit à l'Europe que
+ce monarque s'était amèrement plaint de son fils, qu'il déclarait son
+abdication forcée, et qu'en se remettant dans les mains de l'empereur,
+il recommandait surtout qu'on sauvât la vie au prince de la Paix. La
+reine, encore plus passionnée sur cet article, se livra aux plus
+violentes plaintes contre son fils, et ne parut occupée que de la
+profonde inquiétude que lui causait la situation du favori.
+
+Les Espagnols avaient accepté l'abdication de leur roi, et se voyaient
+avec joie débarrassés du joug du prince de la Paix. À Madrid surtout,
+ils s'irritaient de la présence des Français, de la sécheresse de leurs
+relations avec le jeune souverain, et Murat ne put parvenir à contenir
+la fermentation naissante qu'à l'aide d'une sévérité, nécessaire dans sa
+situation, mais qui acheva de nous rendre odieux.
+
+L'empereur, étant arrivé à Bayonne, s'établit au château de Marrac,
+situé à un quart de lieue de cette ville, incertain encore de ce qui
+résulterait de son entreprise, méditant le voyage de Madrid pour
+dernière ressource, mais déterminé à ne point laisser échapper le fruit
+des tentatives commencées. Personne autour de lui n'était dans son
+secret; il faisait agir tout son monde, sans s'ouvrir à qui que ce fût.
+On peut lire, dans la relation que l'abbé de Pradt a donnée de la
+révolution d'Espagne, des notes assez curieuses et des remarques justes
+sur la force avec laquelle l'empereur savait porter à lui seul le
+mystère de ses conceptions. L'abbé de Pradt était alors évêque de
+Poitiers. En passant devant cette ville, Bonaparte l'emmena à sa suite,
+lui sachant assez de goût et de talent pour l'intrigue, et croyant
+pouvoir s'en servir.
+
+J'ai ouï dire aux personnes qui firent ce voyage que le séjour de Marrac
+fut triste, et que la préoccupation de tout le monde était de souhaiter
+le dénouement de ce qui se passait, afin de retourner à Paris.
+
+Savary fut promptement envoyé à Madrid, et reçut vraisemblablement
+l'ordre de ramener le prince des Asturies, à quelque prix que ce fût. Il
+remplit sa mission avec cette exactitude qui lui était particulière, et
+qui ne lui permettait jamais de réfléchir sur les ordres dont on le
+chargeait, ni sur les moyens qu'il lui fallait employer. Ce fut le 7
+avril que Savary vit le prince des Asturies à Madrid. Il lui annonça
+comme certain le voyage de l'empereur en Espagne, prit tout le caractère
+d'un ambassadeur qui vient complimenter un nouveau roi, s'engageant, au
+nom de son maître, s'il trouvait ses dispositions amicales, à ne point
+s'immiscer dans aucune des affaires de l'Espagne. Ensuite il commença à
+insinuer que ce serait avancer beaucoup les négociations que de venir au
+devant de l'empereur, qui, assurait-il, allait sous peu se rendre à
+Madrid; et, ce qui a étonné tout le monde, et ce qui étonnera de même la
+postérité, c'est qu'il parvint à persuader le prince des Asturies et sa
+cour sur ce voyage. À la vérité, on ne peut guère douter que la menace
+ne fût jointe au conseil dans cette occasion, et que ce malheureux
+prince n'ait été entraîné dans le piège que par une multiplicité de lacs
+qui lui furent tendus à la fois. On lui fit sans doute sentir que sa
+couronne était à ce prix, que l'empereur, souhaitant cette démarche, ne
+lui prêterait secours que si on le satisfaisait sur ce point; on le
+leurra encore de l'espoir de le rencontrer sur le chemin. Il ne fut
+d'abord point question de passer la frontière.
+
+Le prince des Asturies se trouvait entraîné par les événements à une
+entreprise un peu au-dessus de ses forces; il était plutôt agent que
+chef du parti qui l'avait porté sur le trône, et il ne pouvait
+entièrement s'accoutumer à la situation d'un fils révolté contre son
+père. Enfin la présence de nos armées l'intimidait; il n'osait répondre
+aux Espagnols du salut de la patrie, s'il résistait. Ses conseillers
+eux-mêmes étaient intimidés. Savary conseillait aussi, mais en menaçant,
+et ce malheureux prince, par suite d'une foule de sentiments divers, se
+détermina à l'action qui devait le plus immédiatement le perdre. J'ai
+entendu dire à Savary qu'une fois qu'il l'eut mis sur la route de
+Bayonne, il avait des ordres si positifs, qu'il était parfaitement
+déterminé à ne plus le laisser retourner; et, comme de fidèles
+serviteurs avaient averti son prisonnier, il le surveillait de si près,
+qu'il était bien certain qu'aucune force humaine n'eût pu le lui
+enlever. Pour observer cette intrigue aussi coupable que bien ourdie,
+l'empereur écrivit cette lettre, imprimée depuis, qui fut remise au
+prince des Asturies quand il était à Vitoria, et que je transcrirai ici,
+parce qu'elle aide à comprendre la suite des événements.
+
+«Bayonne, avril 1808.
+
+»Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse royale. Elle doit avoir
+acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de
+l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la
+circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En
+arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques
+réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à
+l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait
+nécessaire pour son bonheur et celui de ses sujets. Les affaires du Nord
+ont retardé mon voyage. Les événements d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne
+suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince la
+Paix, mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois
+d'accoutumer les peuples à répandre du sang, et à se faire justice
+eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse royale n'en fasse pas un jour
+elle-même l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire
+du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et qui a si
+longtemps régi le royaume. Il n'a plus d'amis. Votre Altesse royale n'en
+aura plus, si jamais elle est malheureuse. Les hommes se vengent
+volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment, d'ailleurs,
+pourrait-on faire le procès au prince de la Paix, sans le faire à la
+reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines et les
+passions factieuses; le résultat en sera funeste pour votre couronne.
+Votre Altesse royale n'y a de droits que ceux que lui a transmis sa
+mère; si le procès la déshonore, Votre Altesse royale déchire par là ses
+droits.
+
+»Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides; elle n'a
+pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si on lui en
+reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent manifesté le
+désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires. L'amitié du roi
+Charles m'a porté souvent à me taire, et à détourner les yeux des
+faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous sommes!
+Faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut se
+concilier: Que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui
+offre un refuge en France. Quant à l'abdication du roi Charles IV, elle
+a eu lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes, et, aux
+yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant
+de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme
+souverain voisin, il m'est permis de vouloir tout savoir, avant de
+reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Majesté royale, aux
+Espagnols, au monde entier: Si l'abdication du roi Charles IV est de pur
+mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute
+d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais
+Votre Altesse royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec
+elle pour cet objet. La circonspection que je porte, depuis un mois,
+dans cette affaire doit lui être garant de l'appui qu'elle trouvera en
+moi, si, à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient,
+viennent à l'inquiéter sur son trône. Quand le roi Charles me fit part
+de l'événement du mois d'octobre dernier, j'en fus douloureusement
+affecté, et je peux avoir contribué, par les insinuations que j'ai
+faites, à la bonne issue de l'affaire de l'Escurial. Votre Altesse
+royale avait bien des torts; je n'en veux pour preuve que la lettre
+qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu ignorer. Roi à son
+tour, elle saura combien les droits du trône sont sacrés. Toute démarche
+près d'un souverain étranger est criminelle. Votre Altesse royale doit
+se défier des écarts des émotions populaires. On pourra commettre
+quelques meurtres sur mes soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en
+serait le résultat. J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on ait répandu
+des lettres du capitaine général de la Catalogne, et fait tout ce qui
+pouvait donner des mouvements aux têtes.
+
+»Votre Altesse royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je
+flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut
+être certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme
+avec le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et de
+trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et de
+ma parfaite estime.»
+
+On voit, par cette lettre, que l'empereur se réservait le droit de juger
+encore de la validité de l'abdication du roi Charles IV. Cependant il
+paraît que Savary flatta le jeune roi d'un assentiment plus positif que
+celui qui était contenu dans cette lettre, tandis que Murat encourageait
+sous main le roi Charles à une rétractation. En écrivant de cette
+manière au prince des Asturies, l'empereur se ménageait les moyens de
+sauver le prince de la Paix, s'il était nécessaire, de prendre la
+défense du roi Charles IV, enfin de blâmer le premier mouvement
+d'insurrection du prince des Asturies contre son père. On a su pourtant,
+à cette époque, que l'ambassadeur de France avait fait insinuer à ce
+prince la demande qu'il fit d'une épouse prise dans la famille
+impériale, demande qui fut son plus grand crime auprès du favori.
+
+Le prince des Asturies avait quitté Madrid le 10 avril; il recevait sur
+la route les témoignages d'affection de son peuple, et partout on lui
+montrait de l'inquiétude, en le voyant approcher de la frontière. Savary
+l'assurait toujours qu'en avançant davantage, il finirait par rencontrer
+l'empereur, et il le gardait de plus en plus près. À Burgos, le conseil
+du prince commença à s'alarmer; on poussa jusqu'à Vitoria. Là, le peuple
+détela les chevaux du prince; il fallut que la garde lui ouvrît un
+passage, et ce fut en quelque sorte malgré la volonté du prince lui-même
+dont les espérances se dissipaient à mesure.
+
+«À Vitoria, me disait depuis Savary, je crus un moment que mon
+prisonnier m'allait échapper; mais j'y mis bon ordre, je lui fis
+peur.--Enfin, lui répondis-je, s'il avait résisté, est-ce que vous
+l'auriez tué?--Oh! non, reprit-il, mais je vous atteste que je ne
+l'aurais point laissé retourner.»
+
+Ce qui rassurait les conseillers du prince, c'est qu'ils s'étaient
+persuadé qu'un mariage arrangerait tout, et, ne pouvant entrer dans
+l'immensité des plans impériaux, ils regardaient qu'une telle alliance,
+et le sacrifice de quelques hommes et de la liberté du commerce, serait
+la conclusion du traité définitif. On céda donc aux sollicitations très
+militaires de Savary, et enfin, on passa la frontière. Le cortège entra
+dans Bayonne le 21 avril. Les personnes qui se trouvaient auprès de
+l'empereur alors connurent par le changement de son humeur à quel point
+l'arrivée des infants était importante pour ses projets. Il avait paru
+jusque-là très soucieux; il ne s'ouvrait à aucun, mais il envoyait
+courriers sur courriers. Il n'osait compter sur le succès de son
+entreprise; il avait fait engager le vieux roi à le venir joindre; et
+lui, ainsi que la reine et le favori, n'avaient alors rien de mieux à
+faire. Mais il était si vraisemblable que le nouveau roi profiterait de
+la révolte prête à éclater en Espagne, et qu'il exciterait
+l'enthousiasme naissant de toutes les classes pour la délivrance de la
+patrie, que, jusqu'au moment où il sut que le prince avait franchi les
+Pyrénées, l'empereur dut regarder cet événement comme à peu près
+impossible. Il a dit, depuis, qu'à dater de cette faute, il n'avait plus
+douté de l'incapacité du roi Ferdinand.
+
+Le 20 avril, la reine de Hollande accoucha d'un garçon qui fut nommé
+Louis[105]. À cette époque est mort le peintre Robert, fameux par la
+facilité de son talent, le goût qu'il avait, surtout en architecture;
+d'ailleurs, excellent homme et fort spirituel[106].
+
+ [Note 105: Cet enfant est devenu l'empereur Napoléon III.
+ Le hasard qui le fait naître le jour même de l'arrivée des
+ infants à Bayonne, au moment où la faute criminelle de la
+ guerre d'Espagne s'accomplissait, peut prêter aux
+ rapprochements des historiens fatalistes. (P. R.)]
+
+ [Note 106: Il ne s'agit pas ici de Léopold Robert, plus
+ apprécié de la génération actuelle, mais d'Hubert Robert, né
+ en 1733, membre de l'Académie en 1766, et connu par des
+ tableaux de ruines où le goût classique commence à trahir
+ quelques tendances modernes, ou romantiques, comme on aurait
+ dit un peu plus tard. (P. R.)]
+
+L'abbé de Pradt a raconté toutes les circonstances de l'arrivée des
+princes, et, comme il en fut témoin, je renvoie encore à son ouvrage,
+sans me croire obligée ici de le copier. Il dit que l'empereur vint de
+Marrac à Bayonne, qu'il traita le prince des Asturies d'égal à égal,
+qu'il lui donna dans la même journée à dîner, en lui accordant tout le
+cérémonial de la royauté, et que ce ne fut que le soir de ce jour, quand
+le prince fut retourné à son logis, que Savary revint chez lui, chargé
+de lui signifier l'intention de Bonaparte. Cette intention était de
+renverser la dynastie régnante, pour mettre la sienne à sa place, et, en
+conséquence, l'abdication était demandée à toute la famille. L'abbé de
+Pradt s'étonne avec raison de cette scène de comédie que joua l'empereur
+dans la journée, et on ne conçoit guère comment il se donna l'embarras
+de faire, le matin, un personnage ayant des intentions si opposées à
+celles de la soirée. Quel que fût son motif, on comprend la stupeur des
+princes espagnols, et quels durent être leurs regrets de s'être ainsi
+livrés à leur ennemi, qui dès ce moment fut inflexible. Dès lors, ils
+essayèrent, non de fuir, car ils s'aperçurent promptement que cela était
+impossible, mais d'instruire la junte qui siégeait à Madrid, et de leur
+captivité, et des déterminations qui assuraient la perte des derniers
+Bourbons. La plupart des courriers furent arrêtés; quelques-uns
+passèrent cependant; les nouvelles qu'ils portaient excitèrent
+l'indignation à Madrid, et, de là, dans toute l'Espagne. Les
+protestations de quelques provinces parurent, le peuple s'ameuta dans
+plusieurs villes; à Madrid, la sûreté de l'armée française fut
+compromise. Murat redoubla de sévérité, et devint l'objet de la haine
+comme de la terreur de tous les habitants. Tout le monde sait
+aujourd'hui à quel point l'empereur se trompa sur l'état de l'Espagne et
+sur le caractère des Espagnols. Il apporta dans cette odieuse entreprise
+les deux mêmes erreurs de son caractère et de son esprit, qui l'ont
+quelquefois entraîné à de si grandes fautes: Premièrement, cette volonté
+de l'emporter de haute lutte, cette impatience d'être obéi qui le jetait
+dans la précipitation, et qui souvent lui faisait négliger les
+intermédiaires qu'on ne dédaigne pas toujours impunément. Ensuite, cette
+opinion trop arrêtée chez lui, que les hommes subissent très peu de
+modifications importantes par l'action de leur gouvernement, et que les
+différences nationales sont d'une si mince considération, que la
+politique peut agir de la même manière sur des hommes du Midi ou du
+Nord, sur des Allemands, des Français ou des Espagnols. Il a avoué,
+depuis, s'être fortement trompé dans cette idée. En apprenant qu'il
+existait en Espagne une classe élevée qui s'apercevait du mauvais
+gouvernement qui la régissait, et qui souhaitait quelques changements
+constitutionnels, il ne douta point que le peuple ne donnât aussi dans
+l'appât qu'on lui présenterait d'une révolution pareille à celle de
+France. Il crut qu'en Espagne, comme ailleurs, on soulèverait facilement
+les hommes contre l'influence temporelle des prêtres, en supprimant tous
+les intermédiaires dont je parlais tout à l'heure. Démêlant avec la
+vivacité de son esprit, que le mouvement qui avait excité la révolte
+d'Aranjuez et mis le pouvoir dans les mains d'un prince faible, trop
+évidemment dénué des moyens qui font et contiennent les révolutions, il
+supposa, en dévorant d'avance le temps, les obstacles, les incidents qui
+retardent, qu'un premier ébranlement donné aux institutions espagnoles
+en amènerait le changement complet. Il crut donc rendre une sorte de
+service à la nation même, en devançant les événements, en s'emparant
+d'avance de leur révolution, et la conduisant de prime abord là où il
+croyait que la suite des temps devait la mener. Mais quand même il
+serait possible de parvenir à persuader tout un peuple, et à lui faire
+accepter, comme résultat d'une prévision habile et sûre, ce qu'il ne
+peut comprendre que par l'expérience des faits, et souvent des malheurs,
+l'odieux de tous les moyens employés par l'empereur jeta sur sa conduite
+un tort qui le flétrit aux yeux de ceux qu'il voulait gagner, et qu'il
+crut servir: _Jehu n'avait pas le coeur assez droit, ni les mains assez
+pures_ pour que l'Espagne le reçût comme le restaurateur dont elle avait
+besoin. Le joug étranger, d'ailleurs, souleva l'orgueil espagnol. Les
+ruses qui furent ourdies, l'emprisonnement des souverains, le mépris
+trop étalé des croyances religieuses, les menaces, les exécutions qui
+suivirent, et, un peu plus tard, les exactions et les cruautés de la
+guerre, tout se réunit pour s'opposer à toute entente. Bientôt les deux
+parties contendantes, animées l'une contre l'autre, ne virent plus entre
+elles qu'une lutte violente, excitée par le désir de se résister et de
+se détruire mutuellement. L'empereur lui-même sacrifia tout à la passion
+de ne rien céder; il prodigua les hommes et l'argent, seulement pour
+demeurer le plus fort; car il aurait rougi devant l'Europe d'avoir été
+vaincu, et la guerre la plus sanglante, les plus épouvantables désastres
+furent la suite de son orgueil blessé, comme du despotisme de sa
+volonté. Il ne parvint donc à créer que l'anarchie en Espagne. La
+nation, se voyant sans armée, se crut chargée de la défense du sol, et
+Bonaparte, qui mettait sa vanité et sa sûreté à être l'élu des peuples,
+qui, dans son système, n'eût jamais dû faire la guerre qu'aux rois, se
+trouva en peu d'années hors du terrain politique sur lequel il avait
+fondé sa puissance, et dévoila aux yeux de tous que c'était pour son
+profit seul qu'il exploitait le pouvoir.
+
+Néanmoins, ce ne fut pas sans prévoir une partie de ces inconvénients
+qu'il continua à avancer dans la route tortueuse où il était entré. Le
+refus que fit le prince des Asturies de signer son abdication lui causa
+une violente inquiétude. Craignant que ce prince ne lui échappât, il le
+fit garder à vue; il essaya sur lui tous les moyens de séduction et de
+violence, et tous ceux qui l'entouraient s'aperçurent facilement de
+l'agitation dans laquelle il était retombé. Duroc, Savary, l'abbé de
+Pradt, furent chargés de gagner, persuader ou effrayer les conseillers
+du prince. Mais quel moyen de parvenir à persuader aux gens de consentir
+à se voir déposséder? En acceptant l'opinion de l'empereur, que chacun
+des membres de la famille régnante était également médiocre et inhabile,
+il faut conclure encore qu'il eût été plus adroit de leur laisser le
+pouvoir et le trône; car l'obligation d'agir, dans un temps qui devenait
+si difficile, les eût conduits à beaucoup de fautes dont leur ennemi eût
+alors profité. Mais, en les outrageant par la violation de tous les
+droits humains, en paralysant leur action, en les condamnant au rôle si
+simple et si touchant de victimes, on déterminait ou facilitait
+tellement ce qu'ils avaient à faire, qu'on attirait l'intérêt sur eux,
+sans même qu'ils eussent à prendre la moindre peine pour l'exciter. À
+l'égard des princes d'Espagne et du pape, l'empereur a fait une faute
+pareille, et il en a reçu la même punition.
+
+Cependant, comme il voulait sortir de cet état d'angoisse, il se
+détermina à mander le roi Charles IV à Bayonne, et à prendre, tout à
+coup et hautement, le parti du vieux souverain détrôné. Il entrevit que
+la marche qu'il allait suivre entraînerait la guerre; mais aussitôt il
+se flatta, car, sitôt un parti pris, son imagination active parvenait
+promptement à le flatter, que cette guerre ressemblerait à toutes les
+autres. «Oui, disait-il, je sens que ce que je fais n'est pas bien, mais
+qu'ils me déclarent donc la guerre!» Et, quand on lui représentait
+qu'une déclaration de guerre était une chose bien peu à attendre de la
+part de personnes transplantées hors de leur territoire et privées de
+leur liberté: «Et pourquoi aussi sont-ils venus? Ce sont des jeunes gens
+sans expérience, et qui viennent ici sans passeports. Il faut que je
+juge cette entreprise bien nécessaire; car j'ai bien besoin de marine,
+et ceci va me coûter les six vaisseaux que j'ai à Cadix.» D'autres fois,
+il disait:
+
+«Si ceci devait me coûter 80 000 hommes, je ne le ferais pas; mais il ne
+m'en faudra pas 12 000; c'est un enfantillage. Ces gens-ci ne gavent pas
+ce que c'est qu'une troupe française. Les Prussiens étaient comme eux,
+et on a vu comment ils s'en sont trouvés. Croyez-moi, ceci finira vite.
+Je ne voudrais faire de mal à personne, mais quand mon grand char
+politique est lancé, il faut qu'il passe. Malheur à qui se trouve sous
+les roues!»
+
+Vers la fin du mois d'avril, on vit arriver à Bayonne le prince de la
+Paix, que Murat avait délivré de la captivité où il était retenu à
+Madrid. La junte, présidée par don Antonio, frère de Charles IV, le céda
+avec peine; mais le temps de la résistance était passé. Le favori avait
+perdu l'espérance de sa future souveraineté; mais sa vie était
+compromise en Espagne, la protection de l'empereur était son unique
+ressource; il n'était donc point douteux qu'il se prêterait à tout ce
+qu'on exigerait de lui. Il lui fut enjoint de diriger le roi Charles
+dans la route qu'on voulait qu'il suivît, et il s'y prêta sans nulle
+observation.
+
+Je ne puis m'empêcher de transcrire une réflexion de l'abbé de Pradt,
+qui me paraît fondée et qui trouve ici tout naturellement sa
+place[107]:
+
+«À cette époque, dit-il, la partie du projet qui concernait la
+translation de Joseph à Madrid n'était pas encore déclarée. On pouvait
+la prévoir; mais Napoléon n'en avait pas laissé percer l'idée. Dans les
+conférences que la négociation avec M. Escoiguiz me mit à portée d'avoir
+avec Napoléon, il ne lui était pas arrivé d'en rien témoigner,
+abandonnant au temps de dévoiler chaque partie d'un plan dont il
+graduait avec soin la manifestation, après l'avoir porté dans son coeur
+pendant une longue suite de jours, sans qu'aucune indiscrétion l'eût
+soulagé du fardeau de son secret: emploi bien déplorable sans doute de
+la force d'âme, mais qui cependant montre un grand empire sur lui-même
+de la part de l'homme qui peut se maîtriser à ce point, surtout quand il
+est porté à l'indiscrétion, principalement dans la fougue de la colère,
+comme l'était Napoléon.»
+
+ [Note 107: _Mémoires historiques sur la révolution
+ d'Espagne_, par l'auteur du _Congrès de Vienne_, in-8°,
+ Paris, 1816. (P. R.)]
+
+Le roi Charles IV arriva à Bayonne le 1er mai, avec sa femme, leur plus
+jeune fils, la fille du prince de la Paix, la reine d'Étrurie
+accompagnée de son fils, et, un peu plus tard, don Antonio, qui fut
+contraint de quitter la junte et de se rendre auprès de sa famille.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+Ici se terminent les Mémoires de ma grand'mère, et l'on regrettera sans
+doute que la mort ne lui ait pas permis de les prolonger, au moins
+jusqu'au divorce de l'empereur, que l'on voit planer dès le premier jour
+comme une menace sur la tête de cette Joséphine, toute séduisante, tout
+aimable, et peu intéressante au demeurant. Nul ne peut suppléer à ce qui
+manque ici, et les lettres mêmes de l'auteur donnent peu de
+renseignements politiques sur les temps qui suivent. Elle parlait même
+rarement, dans les derniers jours, de sa vie de ce qu'elle avait alors
+vu ou souffert. Mon père a pourtant eu parfois le projet de continuer
+son récit, en recueillant ce que ses parents lui avaient raconté, en
+anecdotes ou en impressions, sur la fin de l'Empire, et ce qu'il savait
+de leur vie. Il n'a pas accompli son projet en entier, et n'a rien
+laissé d'achevé sur ce point. Ses notes pourtant nous paraissent
+précieuses et donnent le dénouement nécessaire du grand drame qui se
+déroule dans les chapitres précédents. On trouvera peut-être intéressant
+de les lire à la suite des Mémoires qu'elles complètent, quoiqu'il ait
+exprimé, dans un ouvrage plus étendu, son jugement sur les derniers
+jours de l'Empire et sur le temps où il naissait à la vie politique. Il
+y a là des observations générales et particulières, et une opinion
+éclairée sur la conduite des fonctionnaires et des citoyens dans les
+temps difficiles, qui mérite d'être connue. On me pardonnera donc
+d'imprimer cet appendice aux Mémoires, en laissant à ces notes un
+caractère évident de négligence et d'improvisation, me bornant aux
+modifications nécessaires à la correction et à la clarté du récit.
+
+PAUL DE RÉMUSAT.
+
+
+«Les souverains espagnols arrivèrent à Bayonne au mois de mai 1808.
+L'empereur les expédia à Fontainebleau, et envoya Ferdinand VII à
+Valençay, terre qui appartenait à M. de Talleyrand. Puis il revint,
+après avoir parcouru les départements du Midi et de l'Ouest, et après
+avoir fait un voyage politique dans la Vendée, où il produisit beaucoup
+d'effet. Il arriva à Paris vers le milieu du mois d'août.
+
+»Mon père, qui était alors premier chambellan, fut chargé de recevoir
+les Bourbons d'Espagne à Fontainebleau. Il le fit naturellement avec ses
+soins et ses manières ordinaires. Quoiqu'il nous rapportât de ce voyage
+des traits qui étaient peu propres à donner une grande idée de Charles
+IV, non plus que de la reine et du prince de la Paix, qui
+l'accompagnait, il avait naturellement témoigné à ces princes détrônés
+le respect dû à leur rang et à leur malheur. Comme, apparemment,
+quelques-uns des autres officiers de la cour, plutôt par ignorance que
+par mauvais sentiment, s'étaient conduits d'une façon différente,
+Charles IV le remarqua, et il disait: «Rémusat, lui, il sait que je suis
+Bourbon.»
+
+»M. de Talleyrand était précisément à Valençay quand l'empereur le
+chargea d'aller y recevoir, évidemment pour le compromettre dans
+l'affaire d'Espagne, les trois infants. Il fut un peu troublé de la
+commission, et cependant il n'épargnait pas, à son retour, les
+observations piquantes à ces étranges descendants de Louis XIV. Il
+racontait qu'ils achetaient des jouets d'enfants à tous les petits
+marchands des foires du voisinage, et que, lorsque ensuite un pauvre
+leur demandait l'aumône, ils lui donnaient un pantin. Il les accusa,
+plus tard, d'avoir fait du dégât à Valençay, et il le dit même avec
+à-propos au roi Louis XVIII, qui, désirant l'éloigner de la cour, et
+n'osant lui donner l'ordre, lui vantait la beauté et la magnificence du
+château de Valençay: «Oui, c'était assez bien,» dit-il; «mais les
+princes espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux
+d'artifice pour la Saint-Napoléon.»
+
+»M. de Talleyrand, quoiqu'il commençât à sentir que sa situation auprès
+de l'empereur était moins simple et moins forte, le trouva, en allant le
+rejoindre, bienveillant et confiant en apparence. Aucun nuage ne se
+laissa apercevoir entre eux. L'empereur avait besoin de lui pour la
+conférence d'Erfurt, à laquelle il se rendit avec lui, à la fin de
+septembre. Mon père y accompagna l'empereur. Les lettres qu'il dut
+écrire de là à ma mère ne se sont pas retrouvées. Mais cette
+correspondance devait être si surveillée et si réservée, que je crois
+cette perte sans importance. Mon père nous rapporta surtout des récits
+de l'union des deux empereurs, de la coquetterie mutuelle de leurs
+rapports, de la bonne grâce de l'empereur Alexandre. M. de Talleyrand a
+écrit une relation de cette conférence d'Erfurt dont il a fait plusieurs
+lectures. Il se vantait, à son retour, que, le jour ou les deux
+empereurs montèrent en voiture pour s'éloigner chacun de son côté, il
+avait dit à l'empereur Alexandre, en le reconduisant: «Si vous pouviez
+vous tromper de voiture!...» Il avait trouvé quelques qualités à ce
+prince, et il s'était attaché à se faire dans son esprit une position
+dont il recueillit les fruits en 1814; mais, dès ce temps-là, il ne
+prenait l'alliance russe que comme une nécessité accidentelle, quand on
+était en guerre avec l'Angleterre, et il ne cessait pas de regarder une
+liaison avec l'Autriche, base éventuelle d'un rapprochement futur avec
+l'Angleterre, comme le vrai système de la France en Europe. Il a été
+assez fidèle à ce système dans sa conduite politique, soit lors du
+mariage de Napoléon, soit en 1814 et en 1815, soit sous le règne de
+Louis-Philippe. Il en parlait souvent à ma mère.
+
+»Ma mère aurait eu à raconter, en achevant cette année 1808: 1° la
+conférence d'Erfurt, suivant les récits de M. de Talleyrand et de mon
+père; 2° le contre-coup de l'affaire d'Espagne sur la cour des Tuileries
+et sur la société de Paris. La partie royaliste de cette cour et de
+cette société fut un peu émue de la présence de ces vieux Bourbons à
+Fontainebleau. C'est, je crois, alors qu'il faut placer la disgrâce et
+l'exil de madame de Chevreuse.
+
+»Revenu d'Erfurt au mois d'octobre, l'empereur ne fit que passer à
+Paris, et partit aussitôt pour l'Espagne, d'où il revint au commencement
+de 1809, après une campagne peu décisive. L'opinion était loin de s'être
+améliorée à l'égard de sa politique. On avait pensé, pour la première
+fois, à la possibilité de sa perte, surtout à sa mort soudaine dans une
+guerre où un patriotisme insurrectionnel pouvait armer le bras d'un
+assassin. Des rapports, en partie fidèles, en partie envenimés, lui
+avaient fait connaître les progrès d'une désapprobation et d'une
+défiance dont Talleyrand et Fouché n'avaient pas craint de se rendre les
+organes. Le premier surtout a toujours été hardi, et même imprudent,
+comme tous les hommes qui sont vains de leur conversation, et qui la
+croient une puissance. Fouché, dont les propos étaient plus réservés, ou
+moins répétés dans les salons, avait été peut-être plus loin dans la
+voie de l'action. En esprit positif qu'il était, il s'était posé
+pratiquement l'hypothèse de l'ouverture de la succession impériale, et,
+dans cette hypothèse, il s'était rapproché de M. de Talleyrand.
+L'empereur revint irrité, et il témoigna son irritation à la cour, et
+surtout au conseil des ministres, par la scène célèbre qu'il fit à M. de
+Talleyrand[108], à qui il ôta la place de grand chambellan, pour la
+donner à M. de Montesquiou.
+
+ [Note 108: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M.
+ A. Thiers, tome X, P 17.]
+
+»On a trouvé parfois mauvais que des fonctionnaires importants de
+l'Empire, tels que MM. de Talleyrand et Fouché, ainsi que d'autres moins
+connus, se soient préoccupés de ce qui frappait tout le monde, et
+attachés à ne pas tromper l'opinion quand celle-ci, en se manifestant,
+aurait pu arrêter les développements d'une mauvaise politique. Je suis
+prêt à admettre que la vanité et le bavardage ont pu entraîner les
+propos de Talleyrand et de Fouché hors de la juste mesure. Mais je
+maintiens que, sous tout gouvernement, et en particulier sous le
+gouvernement absolu, il est nécessaire que des fonctionnaires
+importants, en cas de péril public, ou à la vue d'une mauvaise direction
+des affaires, ne craignent point, par une opposition connue,
+d'encourager cette résistance morale qui peut seule ralentir et même
+changer la marche funeste de l'autorité. À plus forte raison, s'ils
+prévoient la possibilité d'un désastre prochain pour lequel il n'y a
+rien de prêt, peuvent-ils se préoccuper de ce qu'il y aurait à faire.
+Que l'orgueil du pouvoir absolu s'en irrite, qu'il cherche à briser, à
+supprimer cette résistance, quand elle est trop isolée pour l'entraver,
+je le conçois. Mais ce n'en serait pas moins un bonheur pour l'État et
+pour lui, qu'elle fut assez forte, au contraire, pour contraindre le
+souverain à modifier ses plans. Et, pour ne pas sortir du cas qui nous
+occupe, supposez qu'un concert plus général eût fait entendre à
+l'empereur les mêmes sons, qu'au lieu d'imputer à l'intrigue ou à la
+trahison le mécontentement de Talleyrand ou de Fouché, les rapports de
+Dubois ou de tout autre, le lui eussent présenté comme une preuve d'une
+désapprobation universelle; que son préfet de police, partageant
+lui-même cette désapprobation, la lui eût montrée partagée et exprimée
+par Cambacérès, par Maret, par Caulaincourt, par Murat, par ce duc de
+Gaëte que M. Thiers cite dans cette occasion, enfin par tous les hommes
+importants de la cour et du gouvernement, le service rendu à Napoléon
+eût-il été si mauvais? et cette résistance unanime n'eût-elle pas été la
+seule chose propre à l'éclairer, à l'arrêter, à le détourner de la voie
+de perdition, à une époque où il en était bien temps encore?
+
+»Quant au reproche adressé à Talleyrand ou à tel autre, d'avoir blâmé le
+gouvernement après l'avoir approuvé et servi, c'est un reproche naturel
+dans la bouche de Napoléon, qui ne craignait pas, d'ailleurs, de
+l'exagérer par le mensonge. Mais il est puéril en lui-même; ou bien il
+est défendu, parce qu'on a suivi un gouvernement, parce qu'on a
+supporté, couvert, même justifié dans le passé ses fautes par erreur ou
+faiblesse, de s'éclairer quand le danger s'accroît, quand les
+circonstances se développent; et comme s'il ne fallait pas, à moins de
+rester dans une opposition constante ou une soumission sans limites,
+qu'il y eût un moment où l'on cessât d'approuver ce qu'on a approuvé
+jusqu'à la veille, où l'on parlât après s'être tu, et où, plus frappé
+des inconvénients que des avantages, on reconnût des défauts qu'on avait
+essayé ou feint d'ignorer, et des fautes qu'on pouvait avoir palliées
+longtemps. C'est, après tout, ce qui est arrivé à la France à l'égard de
+Napoléon, et ce changement devait s'opérer naturellement dans l'âme des
+fonctionnaires comme dans celle des citoyens, à moins que cette âme ne
+fût aveuglée par la servilité, ou corrompue par une ignoble ambition.
+
+»Dans notre sphère modeste, nous n'eûmes jamais, sous l'Empire, à
+décider que de la direction de nos voeux et de nos sentiments. N'ayant
+jamais eu ni pris la moindre part d'action politique, nous avons eu
+cependant à résoudre pour nous-mêmes cette question qui se présente sans
+cesse à moi quand je relis les mémoires et les lettres où ma mère a
+consigné l'histoire de ses impressions et de ses idées.
+
+»Ma mère aurait eu à toucher, au moins indirectement, ce grave sujet, en
+racontant la disgrâce de M. de Talleyrand. Elle le vit alors au moins
+autant qu'auparavant. Elle entendit ses récits. Il me semble que rien
+n'était alors connu du public comme la manière froide, silencieuse,
+dénuée de faiblesse et d'insolence, avec laquelle, adossé à une console,
+à cause de ses mauvaises jambes, il avait écouté la philippique de
+l'empereur[109]. Comme la chose se pratique sous la monarchie absolue,
+il avala sa disgrâce, et continua d'aller à la cour avec un aplomb qui
+ne fut pas pris alors pour de l'humilité, et je ne me rappelle pas qu'à
+partir de ce jour son attitude sous l'Empire ait été taxée de faiblesse.
+Il est bien entendu, d'ailleurs, qu'il ne faut pas appliquer ici les
+règles du point d'honneur telles qu'elles se comprennent dans un pays
+libre, ni les lois philosophiques de la dignité morale comme on les
+entend hors du monde des cours et des affaires.
+
+ [Note 109: C'est après cette scène que M. de Talleyrand
+ disait publiquement: «Quel dommage qu'un si grand homme soit
+ si mal élevé!» (P. R.)]
+
+»Ma mère aurait eu ensuite à raconter notre rôle épisodique dans cette
+sorte de drame. Je ne suis pas sûr que l'empereur soit arrivé ressentant
+ou montrant quelque mécontentement contre mon père. Je ne sais si ce ne
+sont pas des rapports postérieurs qui nous attirèrent notre part de
+disgrâce. En tout cas, il ne le sut pas sur-le-champ, soit parce que, ne
+s'y attendant nullement, il ne soupçonna rien, soit parce qu'en effet,
+dans le premier moment, l'empereur ne pensa pas à lui. Il était des amis
+de M. de Talleyrand, et, jusqu'à un certain point, de sa confidence.
+C'était déjà un motif de suspicion, une cause de défaveur. Aucune
+lettre, aucune démarche ne pouvaient nous être reprochées; même, je m'en
+souviens, la conversation était chez nous excessivement prudente, et ce
+n'est que si l'espionnage avait surpris jusqu'aux entretiens de M. de
+Talleyrand dans le petit salon de ma mère, où mes parents le voyaient
+habituellement seul, qu'on aurait pu trouver la matière d'un rapport
+positif de police. Il y en eut cependant; mon père n'en doutait pas,
+quoique l'empereur ne lui ait jamais témoigné son mécontentement par
+quelque scène vive, ni même par quelque explication sévère. Mais il lui
+témoigna une froideur malveillante, et donna à ses manières cette dureté
+qui rendait son service insupportable. Mes parents se sentaient dès
+lors, se savaient, à l'égard du souverain, dans une position pénible qui
+pouvait même aboutir à leur retraite de la cour.
+
+»Les choses ne s'améliorèrent pas lorsque Napoléon, parti pour
+l'Allemagne au mois d'avril 1809, revint le 6 octobre à Fontainebleau,
+vainqueur à Wagram, et fier de la paix signée à Vienne. Des victoires,
+quoique chèrement achetées, n'étaient pas pour le rendre plus généreux
+et plus bienveillant. Il venait encore de faire d'assez grandes choses
+pour être vain de sa force, et, si elle avait été mise à de rudes
+épreuves, c'était une raison de plus pour qu'il voulût qu'elle fut
+respectée. Cependant, il trouvait en arrivant le souvenir récent de la
+descente des anglais à Walcheren, un état de choses en Espagne peu
+satisfaisant, une querelle avec le saint-siège poussée à ses dernières
+extrémités, et l'opinion publique plus inquiète de son goût pour la
+guerre que rassurée par ses victoires, défiante, triste, sévère même, et
+entourant de ses soupçons l'homme qu'elle avait si longtemps environné
+de ses illusions.
+
+»Cette fois, c'est à Fouché qu'il en voulait. Fouché avait agi à sa
+manière au moment de la descente des Anglais. Il avait pris sur lui, il
+avait fait un certain appel au sentiment public, il avait réorganisé la
+garde nationale, employé Bernadotte sur nos côtes. Tout dans cette
+conduite, et le fond et les détails, avait vivement déplu à l'empereur.
+Toute son humeur était donc contre Fouché, et, de plus, comme il était
+revenu décidé au divorce, il était difficile qu'il tînt M. de Talleyrand
+à l'écart d'une délibération où la connaissance de l'état de l'Europe
+devait peser d'un poids décisif. C'est ici qu'il faut voir encore une de
+ces preuves, chaque jour moins fréquentes alors, de la justesse presque
+impartiale de son esprit. On l'a entendu dire quelquefois: «Il n'y a que
+Talleyrand qui m'entende; il n'y a que Talleyrand avec lequel je puisse
+causer.» Il le consultait, et, dans d'autres moments, il parlait de le
+mettre à Vincennes. Aussi ne manqua-t-il pas de l'appeler lorsqu'il
+délibéra sur son mariage. M. de Talleyrand insista fortement pour qu'il
+s'unît à une archiduchesse. Il pensait même que l'empereur ne l'avait
+alors rapproché de lui que parce que son intervention dans cette affaire
+contribuerait à décider l'Autriche. Ce qui est certain, c'est qu'il a
+toujours cité sa conduite dans cette circonstance comme un des gages
+qu'il avait donnés de son opinion fondamentale sur les alliances de la
+France et les conditions de l'indépendance de l'Europe.
+
+»On sent combien, sur toutes ces choses, l'état de l'opinion pendant la
+campagne du Danube, les délibérations relatives au divorce, celles qui
+précédèrent le mariage avec Marie-Louise, les Mémoires de ma mère
+auraient été instructifs et intéressants. Il m'est malheureusement
+impossible de suppléer à cette dernière lacune. On peut se rappeler
+seulement qu'elle dit que l'impératrice avait eu le tort de douter de sa
+fidélité dans une occasion, probablement relative au divorce. Elle a
+annoncé qu'elle expliquerait cela. Je ne puis l'expliquer à sa place, et
+je n'ai nul souvenir qu'elle m'en ait jamais parlé. Au moment même du
+divorce, son dévouement fut apprécié, et la reine Hortense alla jusqu'à
+lui conseiller d'y regarder à deux fois avant de s'attacher sans retour
+à sa mère[110]. Ce n'est pas que je veuille lui faire un grand mérite de
+ce qu'elle fit alors: la plus simple délicatesse dictait sa conduite, et
+d'ailleurs, avec sa santé déplorable, son inaction forcée, ses anciens
+rapports avec Joséphine, et notre nouvelle situation auprès de
+l'empereur, elle aurait eu dans une cour renouvelée, auprès d'une
+nouvelle impératrice, la position la plus gauche et la plus pénible. On
+conçoit, du reste, qu'il ne se passa rien dans tout ce que je viens de
+rappeler qui relevât notre crédit à la cour, et ma famille y resta
+irréparablement diminuée. L'empereur, pourtant, approuva que ma mère
+restât avec l'impératrice Joséphine. Il l'en loua même; cela lui
+convint. Il la regarda comme une personne à la retraite, dont il
+n'aurait plus à s'occuper. Ayant moins à attendre de lui, moins à lui
+demander, il nous reprocha moins dans sa pensée ce qui pouvait nous
+manquer pour lui plaire. Il laissa mon père dans le cercle de ses
+fonctions officielles, où son caractère et un certain mélange de
+mécontentement et de crainte le portaient assez à se renfermer. Il fut à
+peu près établi dans l'esprit de Napoléon qu'il n'avait plus rien à
+faire pour nous, et il n'y pensa plus.
+
+ [Note 110: J'ai donné, dans une note du chapitre XXVII,
+ la lettre qui raconte cette conversation. (P. R.)]
+
+»Cette nouvelle situation eût fait que les Mémoires de ma mère, à dater
+de 1810, auraient perdu de leur intérêt. Elle ne revit plus la cour,
+hors une fois seulement pour être présentée à l'impératrice
+Marie-Louise; puis elle eut plus tard une audience de l'empereur, qui
+lui prescrivit de la demander[111]. Elle n'aurait donc plus eu rien à
+raconter dont elle eût été témoin dans le palais impérial. Elle n'était
+plus obligée à des relations avec les grands personnages de l'État, du
+moins elle s'en crut dispensée, et cédant, peut-être avec excès, à ses
+goûts, à ses souffrances, elle s'isola de plus en plus de tout ce qui
+rappelait la cour et le gouvernement.
+
+ [Note 111: J'ai parlé, dans une note, de cette audience
+ et de la lettre qui suivit. (P. R.)]
+
+»Cependant, comme mon père ne cessa pas de fréquenter le palais jusqu'au
+terme, comme la confiance de M. de Talleyrand n'éprouva aucun
+affaiblissement, et enfin comme la marche rapide et déclinante des
+affaires de l'empereur affecta de plus en plus l'opinion publique, et
+bientôt émut la vive inquiétude de la nation, ma mère eut encore
+beaucoup à connaître et à observer, et elle aurait pu donner à la
+peinture des cinq dernières années de l'Empire une certaine valeur
+historique.
+
+»Quelques réflexions sur plusieurs événements de ces cinq années
+pourront, si l'on veut, être prises comme un souvenir de ce que j'ai
+entendu, dans le temps même, chez mes parents.
+
+»Parmi les événements de cette année 1809, un des plus importants et qui
+firent le moins de bruit fut le coup de main sur le pape. On savait mal
+les faits au moment où ils se passaient, et, il faut bien le dire, chez
+la nation que Louis XIII a mise sous la protection de la sainte Vierge,
+personne n'y pensait. Cependant, l'empereur avait commencé par faire
+occuper les États romains, puis par les démembrer, puis par exiger du
+pape qu'il fît la guerre à l'Angleterre, puis par le réduire à la ville
+de Rome, puis par lui ravir toute puissance temporelle, puis enfin par
+le faire arrêter et garder prisonnier. Voilà qui est étrange,
+assurément! Et cependant il ne paraît pas qu'aucun gouvernement de
+l'Europe catholique ait sérieusement réclamé pour le père commun des
+fidèles. Le pape certainement, délibérant, en 1804, s'il sacrerait
+Napoléon, ne s'était pas objecté que c'était celui qui, dans l'année,
+avait fait fusiller le duc d'Enghien. L'empereur d'Autriche, délibérant,
+en 1809, s'il donnerait sa fille à Napoléon, ne s'est pas objecté que
+c'était celui qui avait, dans l'année même, mis le pape en prison. Il
+est vrai qu'alors tous les souverains de l'Europe avaient, en ce qui
+touche l'autorité pontificale, de tout autres idées que celles qu'on
+leur prête ou qu'on leur attribue aujourd'hui. La maison d'Autriche, en
+particulier, avait pour règle traditionnelle ce _testament politique_ où
+le duc de Lorraine, Charles V, recommande de réduire le pape au seul
+domaine de la cour de Rome, et se joue «de l'illusion des
+excommunications, quand il s'agit du temporel que Jésus-Christ n'a
+jamais destiné à l'Église et que celle-ci ne peut posséder sans outrer
+son exemple et sans intéresser son Évangile[112]».
+
+ [Note 112: _Histoire de la réunion de la Lorraine à la
+ France_, par M. le comte d'Haussonville, t. III, p. 471.]
+
+»On voit, dans une lettre de ma mère, qu'elle conseille dans l'automne
+de 1809, à mon père de ne pas faire représenter à la cour _Athalie_,
+dans un moment où l'affaire du pape peut faire chercher des allusions
+dans cette lutte d'une reine et d'un prêtre, et devant un prince aussi
+pieux que le roi de Saxe, qui venait en visite chez l'empereur. C'était
+là le _maximum_ de la préoccupation à elle causée par un coup de
+tyrannie dont on ferait tant de bruit aujourd'hui, et l'opinion publique
+ne s'en inquiétait certainement pas davantage. Je n'ai pas entendu dire
+qu'un seul fonctionnaire, dans cet immense empire, se soit séparé d'un
+gouvernement dont le chef était excommunié, si ce n'est nominativement,
+au moins implicitement, par la bulle lancée contre tous les auteurs ou
+coopérateurs des attentats commis envers l'autorité pontificale. Je ne
+puis m'empêcher de citer le duc de Cadore. Ce n'était un homme ni sans
+intelligence, ni sans honnêteté; mais, acceptant comme règles
+indiscutables les intentions de l'empereur, après avoir prêté son
+ministère à la spoliation de la dynastie espagnole, il concourait avec
+la même docilité à celle du souverain pontife, et excommunié lui-même
+comme _mandataire, fauteur et conseiller_, il soutenait avec un grand
+sang-froid que Napoléon pouvait reprendre ce que Charlemagne avait
+donné, et que maintenant la France rentrait vis-à-vis de Rome dans les
+droits de l'Église gallicane.
+
+»Le résumé de la situation de l'Empire, à la fin de 1809, est fait en
+ces termes par le grand historien de l'Empire: «L'empereur s'était fait,
+à Vincennes, l'émule des régicides; à Bayonne, l'égal de ceux qui
+déclaraient la guerre à l'Europe pour y établir la république
+universelle; au Quirinal, l'égal au moins de ceux qui avaient détrôné
+Pie VI pour créer la république romaine[113]».
+
+ [Note 113: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI,
+ l. XXXVII, p. 303.]
+
+»Je ne suis pas de ceux qui ajoutent par la déclamation à l'odieux de
+ces actes. Je ne les regarde pas comme des monstruosités inouïes et
+réservées à notre siècle; je sais que l'histoire est pleine d'exemples
+qu'ils n'ont guère fait que reproduire, et que des attentats analogues
+peuvent se retrouver dans la vie des souverains à qui la postérité a
+conservé quelque respect. Il ne faudrait pas presser l'histoire des
+rigueurs du règne de Louis XIV pour découvrir des exécutions qui ne sont
+pas incomparables avec la mort du duc d'Enghien. L'affaire de l'homme au
+masque de fer, surtout si, comme il est difficile de ne le pas croire,
+cet homme était un frère du roi, n'a pas grand'chose à envier au meurtre
+de Vincennes, et la force et la ruse ne se sont pas déployées d'une
+manière moins indigne dans l'acte par lequel Louis XIV se saisit de la
+Lorraine, en 1661, que dans la soustraction frauduleuse de l'Espagne en
+1808. Je ne vois guère que l'enlèvement du pape, dont il faudrait
+remonter jusqu'au moyen âge pour retrouver l'équivalent. J'ajouterai
+même qu'après ces actions à jamais condamnables, il était encore
+possible, avec un peu de sagesse, d'assurer le repos, la prospérité et
+la grandeur de la France, à ce point qu'aucun nom dans l'histoire ne
+serait au dessus de celui de Napoléon. Mais, si l'on songe que c'est ce
+qu'il n'a point fait, que toutes les guerres entreprises désormais n'ont
+plus été que des acheminements insensés à la ruine de la patrie, et que
+dès lors le caractère de l'homme déjà chargé de tels méfaits se
+développait avec une hauteur et une dureté qui décourageaient ses
+meilleurs serviteurs, il faut bien comprendre que, même à la cour, tous
+ceux que n'égarait pas la servile complaisance d'un esprit faux ou d'un
+coeur abaissé, ont pu légitimement, ont dû peut-être, tristement
+désabusés, servir sans confiance, admirer sans affection, craindre plus
+qu'espérer, souhaiter des leçons ou des résistances à un pouvoir
+terrible, dans ses succès redouter son ivresse, et dans ses malheurs,
+plaindre la France plus que lui.
+
+»Tel est, en effet, l'esprit dans lequel ces Mémoires auraient été
+continués, et l'on pourra même trouver que, par une sorte d'effet
+rétroactif, cet esprit s'est montré dans les récits antérieurs à 1809. À
+l'époque même où les choses se passaient, cet esprit fut lent à se
+prononcer, comme je viens de le décrire. Des années s'écoulèrent encore
+dans une tristesse craintive et défiante, mais sans haine, et chaque
+fois qu'une heureuse circonstance ou une sage mesure y donnaient jour,
+le besoin d'espérer reprenait le dessus, et l'on s'efforçait de croire
+que le progrès vers le mal aurait son terme.
+
+»Les années 1810 et 1811 sont les deux années tranquilles de l'Empire.
+Le mariage dans l'une, et la naissance du roi de Rome dans l'autre
+semblaient des gages de paix et de stabilité. L'espérance eût été sans
+nuages, la sécurité entière, si le voile déchiré à travers lequel on
+apercevait l'empereur, n'eût montré des passions et des erreurs, germes
+toujours vivants de fautes gratuites et de tentatives insensées. On
+sentait que le goût de l'excès s'était développé en lui, et pouvait tout
+emporter. D'ailleurs, la durée interminable d'une guerre avec
+l'Angleterre, sans possibilité de la vaincre glorieusement, ni de lui
+faire aucun mal qui ne nous fût dommageable, et la continuation d'une
+lutte, en Espagne, difficile et malheureuse, étaient deux épreuves que
+l'orgueil de l'empereur ne pouvait paisiblement supporter longtemps. Il
+fallait qu'il se dédommageât à tout prix, et qu'il fît cesser ou du
+moins oublier par quelques succès étourdissants ces échecs permanents à
+sa fortune. Le bon sens indiquait que c'était la question d'Espagne
+qu'il fallait terminer, je ne dis point par un retour à la justice et
+par un généreux abandon, les Bonapartes ne sont pas de ceux à qui ces
+partis-là se proposent, mais par la force. Il est à croire que si
+l'empereur eût voulu concentrer toutes les ressources de son génie et de
+son empire sur la résistance de la Péninsule, il devait la vaincre. Les
+causes injustes ne sont pas dans le monde destinées à succomber
+toujours, et l'empereur aurait dû voir qu'en soumettant l'Espagne, il
+trouvait enfin l'occasion, si vainement cherchée, de frapper
+l'Angleterre, puisque celle-ci s'était rendue vulnérable en débarquant
+là ses armées sur le continent. Une telle occasion valait bien la peine
+qu'on risquât quelque chose, dût Napoléon s'y employer de sa personne et
+entrer lui-même en lice avec Arthur Wellesley. Quelle gloire, au
+contraire, et quelle fortune ne lui a-t-il pas réservées ainsi qu'à sa
+nation, en ajournant toujours la lutte, et en ne les rencontrant enfin
+l'un et l'autre que dans les champs funèbres de Waterloo!
+
+»Mais l'empereur n'aimait pas l'affaire d'Espagne; elle l'ennuyait. Elle
+ne lui avait jamais donné un bon et glorieux moment. Il entrevoyait
+qu'il l'avait mal commencée, faiblement conduite, qu'il en avait
+singulièrement méconnu la difficulté et l'importance. Il s'efforçait de
+la mépriser, pour n'en être pas humilié; il la négligeait, pour en
+éviter les soucis. Il avait une répugnance puérile, si elle n'était pas
+pire, à se hasarder dans une guerre qui ne parlait pas à son
+imagination. Oserons-nous dire qu'il n'était pas parfaitement sûr de la
+bien faire, et que les risques de revers achevaient de le détourner
+d'une entreprise qui, même bien déterminée, l'aurait été trop lentement
+et trop difficilement pour sa grandeur? Toujours improvisateur, il était
+plus dans ses allures de vieillir ce qui lui déplaisait, et de rajeunir
+_par du neuf_ sa fortune et sa renommée. Il ne résistait pas à la
+séduction de l'inattendu. Ces causes, jointes aux développements
+logiques d'un système absurde, et aux développements naturels d'une
+humeur démesurée annulèrent toutes les garanties de prudence et de salut
+que les événements intérieurs de 1810 et 1811 semblaient avoir données,
+le détournèrent de l'Espagne sur la Russie, et produisirent cette
+campagne de 1812 qui le devait traîner à sa perte.
+
+»Deux années où l'espérance pouvait dominer la crainte, et trois années
+où la crainte laissait bien peu de place à l'espérance, voilà le partage
+des cinq dernières années du règne de Napoléon.
+
+»En parlant de 1810 et 1811, ma mère aurait eu à montrer comment les
+deux événements qui auraient dû inspirer à l'empereur l'esprit de
+conservation et de sagesse, son mariage et la naissance de son fils, ne
+servirent en fin de compte, qu'à exalter son orgueil. Dans l'intervalle,
+on vit tous les obstacles successivement enlevés entre lui et
+l'exécution de sa volonté. Aussi, depuis longtemps, il ne pardonne pas à
+Fouché d'être quelque chose par lui-même. Fouché a montré qu'il
+souhaitait la paix. Une scène violente vient rappeler celle dont
+Talleyrand avait été l'objet, et le duc de Rovigo devient ministre de la
+police, choix qui trompe sans doute les espérances de l'empereur et les
+craintes du public, mais qui semble pourtant aplanir encore le terrain
+où se jouait l'arbitraire. L'existence de la Hollande et le caractère
+indocile de son roi est encore un obstacle, au moins une limite. Le roi
+est réduit à abdiquer, et la Hollande est déclarée française. Rome même
+devient un chef-lieu de département, et le domaine de saint Pierre est
+réuni, comme jadis le Dauphiné, pour fournir un titre à l'héritier de
+l'empire. Le clergé, mené la main haute, est violenté dans ses habitudes
+et dans ses traditions. Un simulacre de concile est essayé et brisé, et
+la prison ou l'exil imposent silence à l'Église. Un conseiller, soumis
+mais modeste, exécute les volontés du maître, mais ne le célèbre pas; il
+manque d'enthousiasme dans la servitude: Champagny est remplacé par
+Maret, et le lion est lâché en Europe, sans plus entendre une voix qui
+ne l'excite à la fureur. Et comme, pendant ce temps, la fortune du
+conquérant et la liberté du monde ont trouvé l'une sa limite, l'autre
+son rempart dans ces lignes immortellement célèbres de Torrès-Vedras, il
+faut que cette force impatiente et irritée rebondisse sur Moscou, et
+qu'elle aille s'y briser.
+
+»Cette dernière période, si riche pour l'historien politique en affreux
+tableaux, prêterait peu au simple observateur des scènes intérieures du
+gouvernement. Le nuage s'épaississait autour du pouvoir, et jamais la
+France n'a moins su ce qu'on faisait d'elle qu'alors qu'on la perdait en
+quelques coups de dés. Cependant, il y aurait encore à faire
+l'instructive peinture des coeurs et des esprits ignorants et inquiets,
+indignés et soumis, désolés, rassurés, abusés, insouciants, abattus,
+tout cela tour à tour et quelquefois en même temps, car le despotisme,
+qui feint toujours d'être heureux, prépare mal les peuples au malheur,
+et ne croit au courage que lorsqu'il l'a trompé.
+
+»C'est, je pense, à cette description des sentiments publics que ma mère
+aurait pu consacrer la fin de ses Mémoires, car elle a su peu de chose
+que personne n'ait vu. M. Pasquier, qu'elle voyait tous les jours,
+observait, par goût autant que par devoir, la discrétion prescrite à ses
+fonctions. Habitué aux conversations du monde qu'il régentait sans
+contrainte, il a été longtemps soigneux d'en écarter la politique, même
+alors que tout le monde fût libre d'en parler. Le duc de Rovigo, moins
+discret, divulguait cependant plutôt ses opinions que les faits, et les
+conversations plus franches et plus confiantes de M. de Talleyrand
+n'étaient guère que la confidence de ses jugements et de ses
+pronostics.»
+
+FIN DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.
+
+
+
+
+TABLE DU TOME TROISIÈME.
+
+
+PRÉFACE DU TOME TROISIÈME.
+
+LIVRE II.
+(Suite.)
+
+CHAPITRE XX.
+
+1806.
+
+Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La
+reine Hortense.
+
+CHAPITRE XXI.
+
+1806.
+
+Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la
+France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération
+germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est
+déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du
+Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.
+
+CHAPITRE XXII.
+
+1806-1807.
+
+Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et
+l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à
+Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La
+princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de
+l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+1807.
+
+Retour de l'impératrice à Paris.--La famille
+impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits
+de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de
+Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine
+Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+1807.
+
+Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de
+Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de
+Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.
+
+CHAPITRE XXV.
+
+1807.
+
+Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général
+Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de
+l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de
+Lebrun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du
+Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+1807.
+
+Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à
+Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de
+Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse
+Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires
+d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé
+surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+1807-1808.
+
+Projets de divorce.
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+1807-1808.
+
+Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse
+de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les
+artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage
+de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal
+Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+1808.
+
+La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des
+Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son
+séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée
+de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine
+Hortense.--Abdication du prince des Asturies.
+
+APPENDICE.
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.
+
+
+
+Paris--Imprimerie Émile Martinet, rue Mignon, 2.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de madame de Rémusat (3/3), by
+Claire de Rémusat
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Madame de Rémusat (3/3), by Claire de Vergennes, Comtesse de Rémusat (1780-1821)</title>
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+Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat (3/3), by Claire de Rémusat
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires de madame de Rémusat (3/3)
+ publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
+
+Author: Claire de Rémusat
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+Editor: Paul de Rémusat
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+Release Date: October 30, 2010 [EBook #33895]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
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+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1>
+
+<h4>1802-1808</h4>
+
+<h4>PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS</h4>
+
+<h3>PAUL DE RÉMUSAT</h3>
+
+<h5>SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE</h5>
+
+<h2>III</h2>
+
+<br><br>
+
+<h3>PARIS</h3>
+<h4>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h4>
+<h4>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4>
+<h5>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5>
+
+<h4>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h4>
+
+<h4>1880</h4>
+
+<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés.</h5>
+<br><br>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+ <h4>DU TOME TROISIÈME.</h4>
+
+<p>Dans le premier volume de ces Mémoires j'ai tenté de retracer les
+principaux événements de la vie de ma grand'mère, et j'ai raconté les
+circonstances qui l'ont décidée à récrire le manuscrit malheureusement
+brûlé en 1815. Il m'a paru nécessaire, pour que ses opinions fussent
+justement comprises et appréciées, d'expliquer comment elle avait été
+élevée, quels étaient ses parents, pour quelles raisons elle était venue
+à la cour, par quels enthousiasmes, quelles espérances, quels
+désenchantements elle avait passé; comment peu à peu des opinions plus
+précises et plus libérales l'avaient envahie, et quelle influence son
+fils, arrivant à la vie du monde et de la politique, avait exercée sur
+elle. Quelle que soit sa confiance dans le succès d'une publication,
+l'éditeur doit mettre toutes les chances de son côté, et tout expliquer,
+pour être sûr, ou à peu près, que tout soit compris. C'était d'autant
+plus nécessaire cette fois, qu'élevé dans les mêmes sentiments, habitué
+à voir les mêmes opinions et les mêmes anecdotes reproduites autour de
+lui, sous des formes analogues, cet éditeur pouvait craindre de se
+tromper sur la valeur ou le succès de ces souvenirs. Les parents
+apprécient malaisément l'esprit ou les traits de leurs proches. Beautés
+ou génies de famille, de coterie ou de coin du feu, s'effacent ou
+s'atténuent parfois au grand jour. Il était donc sage d'expliquer avec
+soin tout ce qui pouvait instruire le lecteur, le faire pénétrer dans la
+vie intime de l'auteur, et justifier celui-ci sur ce mélange, parfois
+contradictoire, d'admiration et de sévérité. Il eût été naturel d'y
+joindre une appréciation du talent de l'écrivain et du caractère de son
+héros. C'est là sans doute l'objet d'une préface véritable, qui,
+dit-on, doit précéder tout ouvrage sérieux. Mais cette préface, je me
+suis bien gardé de l'écrire, me réservant de donner celle qui, pour le
+public comme pour moi, rehausse le prix de l'ouvrage tout entier. Mon
+père l'avait faite, il y a plus de vingt ans, et je la puis imprimer,
+maintenant que le succès a justifié ses prévisions et nos espérances.</p>
+
+<p>Quand mon père écrivait les pages qu'on va lire, le second empire durait
+encore, et rien ne semblait en menacer l'existence. Pour en croire la
+chute possible ou probable, il fallait une confiance persistante dans
+les principes inéluctables de justice et de liberté. Depuis, les temps
+se sont accomplis, et les événements ont marché plus vite qu'on ne le
+pouvait prévoir. Les mêmes fautes ont amené les mêmes revers. La pensée
+indécise et obscure de Napoléon III l'a conduit où s'est perdu le génie
+brillant et ferme du grand empereur. Mon père a pu revoir pour la
+troisième fois l'étranger dans Paris, et la France vaincue cherchant
+dans la liberté une consolation à la défaite. Il a souffert de nos
+malheurs, comme il en souffrait cinquante ans plus tôt, et il a eu le
+cruel honneur d'en réparer une partie, de hâter le jour où notre sol
+serait définitivement délivré. Il a enfin contribué à fonder sur tant de
+ruines un gouvernement libre et populaire. Ni les dernières années de
+l'Empire, ni la guerre, ni la Commune, ni l'avènement de la République,
+si difficile à travers les partis, n'avaient changé ses convictions, et
+il penserait aujourd'hui comme il écrivait il y a vingt-deux ans, sur
+les misères du pouvoir absolu, sur la nécessité d'apprendre aux nations
+ce que leur coûtent les conquérants, sur le droit de sa mère à écrire
+ses impressions, et sur le devoir pour son fils de les publier.<br>
+
+<span class="rig">PAUL DE RÉMUSAT.</span></p><br><br>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p class="rig">«Lafitte, novembre 1857</p><br><br>
+
+<p>»Je reprends, après un long temps écoulé, le manuscrit de ces Mémoires,
+composés par ma mère il y aura bientôt quarante ans. Je relis avec
+attention cet ouvrage, que je lègue, avec le devoir de le publier, à mes
+fils et à leurs enfants. Ce sera, je crois, un utile témoignage
+historique. Ce sera certainement, avec sa correspondance, le plus
+intéressant monument de l'esprit, je ne dis pas assez, de l'âme d'une
+femme supérieure et bonne. Il me semble qu'il perpétuera le souvenir de
+ma mère.</p>
+
+<p>»À quelque époque que ces Mémoires paraissent, j'augure qu'ils ne
+trouveront pas le public entièrement prêt à les accueillir sans
+réclamation, et avec une satisfaction complète de tout point. Lors même
+que la restauration impériale, à laquelle nous assistons, n'aurait pas
+un long avenir, et ne serait pas, ce que j'espère, le gouvernement
+définitif de la France de la Révolution, je soupçonne que, soit équité,
+soit orgueil, soit faiblesse, soit illusion, la France, prise en masse,
+entretiendra assez constamment de Napoléon une opinion un peu exaltée,
+qui se prêtera mal au libre examen de la politique et de la philosophie.
+Il est de cette nature de grands hommes qui se placent du premier coup
+dans la sphère de l'imagination plutôt que dans celle de la raison, et
+pour lui la poésie a devancé l'histoire. Puis, par une sympathie un peu
+puérile, par une générosité un peu humble, la nation a presque toujours
+refusé de lui imputer les maux affreux qu'il a attirés sur elle. C'est
+lui qu'elle plaint le plus des malheurs qu'elle a soufferts, et il lui a
+paru comme la plus touchante et la plus noble victime des calamités dont
+il a été l'auteur. Je sais quels sentiments, excusables et même louables
+en un sens, ont pu conduire la France populaire à cette méprise étrange;
+mais je sais aussi que la vanité nationale, un certain défaut de sérieux
+dans l'esprit, une légèreté peu soucieuse de la raison et de la justice,
+sont pour beaucoup dans cette erreur d'un patriotisme peu éclairé.</p>
+
+<p>»En effet, laissons de côté la question de la liberté, puisque, enfin,
+la nation aime, selon les temps, à résoudre diversement cette question,
+et se fait gloire par intervalles de tenir la liberté pour néant; ne
+parlons que le langage de l'indépendance nationale. Comment peut-il
+être, aux yeux du peuple, le héros de cette indépendance, celui qui a
+deux fois amené l'étranger vainqueur dans la capitale de la France, dont
+le gouvernement est le seul depuis cinq cents ans, le seul depuis
+l'insensé Charles VI, qui ait laissé la France plus petite qu'il ne
+l'avait reçue? Louis XV même et Charles X ont mieux fait.</p>
+
+<p>»Quoi qu'il en soit, je conjecture que la multitude tiendra à son erreur
+et <i>non auferetur ab ea</i>. Il est donc peu probable que l'esprit dans
+lequel ma mère a écrit soit jamais populaire, et tous ses lecteurs ne
+seront pas convaincus. Je m'y attends; mais je crois aussi que, dans le
+monde où l'on pense, la vérité se fera jour. L'infatuation ne durera pas
+sans fin, et, nonobstant certains préjugés opiniâtres, il se formera,
+surtout si la liberté revient enfin et nous reste, une opinion éclairée
+qui ne jettera aux pieds d'aucune gloire les droits de la raison et de
+la conscience publique.</p>
+
+<p>»Mais, devant ces juges plus impartiaux, ma mère le paraîtra-t-elle
+assez? Je le crois, s'ils tiennent compte du temps, et se replacent au
+sein des sentiments et des idées qui ont inspiré l'écrivain.</p>
+
+<p>»Je n'ai point d'hésitation à livrer ces Mémoires au jugement du monde.
+«Plus je vais,» m'écrivait ma mère, «plus je me convaincs que, jusqu'à
+ma mort, vous serez mon seul lecteur, et cela me suffit<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>». Et
+ailleurs: «Votre père dit qu'il ne connaît personne à qui je puisse
+montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus loin que
+moi le talent d'être <i>vraie</i>: c'est son expression. Or donc, je n'écris
+pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire, et vous
+en ferez ce que vous voudrez.» Ce n'était pas qu'elle n'eût quelques
+craintes: «Mais savez-vous une réflexion qui me travaille quelquefois?
+Je me dis: S'il arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que
+penserait-on de moi? Il me prend
+une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins malveillante. Je
+sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a été si
+<i>assommateur</i> de la vertu, et nous nous étions si abaissés, que bien
+souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me
+pousse; je ne connais personne que vous à qui je voulusse livrer de
+pareilles confidences<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Lettre du 24 avril 1819. J'ai déjà cité cette
+ lettre et les suivantes dans l'introduction du premier
+ volume. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Lettres du 10 septembre et du 8 octobre 1818.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>»Je me tiens par ces passages formellement autorisé à léguer au public
+l'ouvrage que ma mère m'a laissé en dépôt; et, quant aux opinions dont
+il est rempli, les prenant à mon compte, je m'expliquerai librement sur
+l'empereur et sur l'Empire. Et je n'en parlerai pas au point de vue
+purement politique. Je hais le despotisme, et tout ce que j'en dirais
+serait ici sans valeur, puisqu'il s'agit de savoir comment on devait
+encore juger l'un et l'autre, quand on avait applaudi au 18 brumaire et
+partagé l'empressement confiant de la nation à se départir dans les
+mains d'un seul homme du soin de ses propres destinées. Je parle donc
+morale, et non politique.</p>
+
+<p>»Traitons d'abord de l'empereur, et n'en parlons qu'avec ceux qui, tout
+en trouvant en lui de grands sujets d'admiration, consentent à juger ce
+qu'ils admirent.</p>
+
+<p>»Il était vulgaire, sous son règne, de dire qu'il méprisait les hommes.
+Les motifs qu'il donnait à l'appui de sa politique, dans ses
+conversations, n'étaient pas, en effet, pris d'ordinaire dans les plus
+nobles qualités du coeur humain; mais ce qu'il connaissait à merveille,
+c'est l'imagination des peuples. Or l'imagination est naturellement
+séduite par les belles et grandes choses, et celle de l'empereur, vive
+et forte, n'était pas plus qu'une autre inaccessible à ce genre de
+séduction. Et comme ses facultés extraordinaires le rendaient capable de
+belles et grandes choses, il les employait, avec d'autres, pour captiver
+l'imagination de la France, du monde, de la postérité. De là la part
+vraiment admirable de sa puissance et de sa vie, et qui n'en considère
+que cela ne saurait le placer trop haut. Cependant, un observateur
+sévère démêlera que c'est l'intelligence de l'imagination et
+l'imagination même, plus que le sentiment purement moral du juste et du
+bien, qui ont tout fait. Prenez pour exemple la religion: ce n'est point
+sa vérité, c'est son influence et son prestige qui ont dicté ce qu'il a
+fait pour elle, et ainsi du reste. Ce n'est pas tout. Dans sa science
+méprisante de l'humanité, il lui connaissait deux autres ressorts: la
+vanité et l'intérêt; et il s'est appliqué avec une incontestable
+habileté à les manier en maître. Tandis que, par l'éclat de ses actions,
+par la gloire de ses armes, par une certaine décoration des principes
+conservateurs des sociétés, il donnait à son gouvernement ce qu'il
+fallait pour que l'amour-propre ne rougît pas de s'y attacher, il
+ménageait, il caressait, il exaltait même d'autres sentiments plus
+humbles, qui peuvent être souvent irréprochables, mais qui ne sont pas
+des principes d'héroïsme et de vertu. L'amour du repos, la crainte de la
+responsabilité, la préoccupation des douceurs de la vie privée, le
+désir du bien-être et le goût de la richesse, tant chez l'individu que
+dans la famille, enfin toutes les faiblesses qui suivent souvent ces
+sentiments, quand ils sont exclusifs, trouvaient en lui un protecteur.
+C'est à ce point de vue qu'il était surtout pris par l'opinion comme le
+main teneur nécessaire de l'ordre. Mais, quand on gouverne les hommes
+par les mobiles que je viens de rappeler, et qu'on n'est pas soutenu ou
+contenu par le sentiment de la pure et vraie gloire, par l'instinct
+d'une âme naturellement franche et généreuse, il est trop facile
+d'arriver à penser que l'imagination, la vanité, l'intérêt se payent de
+fausse monnaie comme de bonne; que les abus de la force, que les
+semblants de la grandeur, que le succès à tout prix obtenu, que la
+tranquillité maintenue par l'oppression, la richesse distribuée par la
+faveur, la prospérité réalisée par l'arbitraire ou simulée par le
+mensonge, qu'enfin tous les triomphes de l'artifice ou de la violence,
+tout ce que le despotisme peut arracher à la crédulité et à la crainte,
+sont des choses qui réussissent aussi parmi les hommes, et que le monde
+est souvent, sans trop de résistance, le jouet du plus fort et du plus
+fin. Or rien dans la nature de l'empereur ne l'a préservé de la
+tentation que fait toujours éprouver au pouvoir l'emploi de pareils
+moyens. Non content de mériter la puissance, il a, quand il ne pouvait
+la mériter, consenti à l'extorquer ou à la dérober. Il n'a pas distingué
+la prudence de la ruse, ni l'habileté du machiavélisme. Enfin, la
+politique est toujours sur la voie de la fourberie, et Napoléon a été un
+fourbe.</p>
+
+<p>»La fourberie est, selon moi, ce qui dégrade le plus l'empereur, et
+malheureusement avec lui son empire. C'est par ce côté qu'il est fâcheux
+pour la France de lui avoir obéi, pour les individus de l'avoir servi,
+quelque gloire que la nation ait gagnée, quelque probité et quelque
+talent que les individus aient montrés. On ne peut complètement effacer
+le malheur d'avoir été la dupe ou le complice, dans tous les cas
+l'instrument, d'un système dans lequel la ruse tenait autant de place
+que la sagesse et la violence que le génie, d'un système que la ruse et
+la violence devaient conduire aux extrémités d'une politique insensée.
+Voilà ce dont la France ne veut pas convenir, et c'est un peu dans
+l'intérêt de son amour-propre qu'elle exalte la gloire de Napoléon.</p>
+
+<p>»Quant aux individus, eux aussi, ils ont dû naturellement ne pas
+s'humilier de ce qu'ils avaient fait ou subi. Ils ont eu raison de ne
+pas se reprocher publiquement ce que la nation ne leur reprochait pas,
+et d'opposer des services loyalement rendus, l'honnêteté, le zèle, le
+dévouement, la capacité, le patriotisme qu'ils avaient manifestés dans
+les fonctions publiques, aux reproches outrageants de leurs adversaires,
+aux incriminations de partis frivoles ou corrompus, qui avaient moins
+fait ou qui avaient fait pis. Les souvenirs de la Convention ou ceux de
+l'émigration ne pouvaient en conscience leur être opposés avec avantage,
+et, après tout, ils ont bien fait de ne point rougir de leur cause. Leur
+justification est dans quelques mots de Tacite, qui, jusque sous le
+despotisme, pense que la louange est due, chez le fonctionnaire capable
+et ferme, même à ce qu'il appelle <i>obsequium et modestia</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> <i>Agricola</i>, XLII. Je me rappelle que, lorsque je
+ lus ces deux mots dans Tacite, je les ai tout de suite
+ appliqués à mon père. Ils lui allaient parfaitement.</blockquote>
+
+<p>»Ces derniers mots conviennent aux honnêtes gens qui ont, comme mes
+parents, servi l'empereur sans bassesse et sans éclat. Mais cependant,
+lorsque, sous son règne même, les yeux s'étaient ouverts sur le
+caractère de son despotisme; lorsque la plainte de la patrie expirante
+avait été entendue; lorsque plus tard, en réfléchissant sur la chute
+d'un pouvoir dictatorial et sur l'avènement d'un pouvoir
+constitutionnel, on s'était élevé à l'intelligence de cette politique
+qui ne pose point en ennemis le gouvernement et la liberté, il était
+impossible de ne pas revenir avec quelque embarras, avec quelque
+amertume de coeur, sur ces temps où l'exemple, la confiance,
+l'admiration, l'irréflexion, une ambition permise, avaient poussé et
+maintenu de bons citoyens parmi les serviteurs du pouvoir absolu. Pour
+qui ne cherche pas à s'aveugler et veut être franc avec lui-même, il est
+impossible de se dissimuler ce que la dignité de l'esprit et du
+caractère perd sous la pression d'un despotisme même glorieux et
+nécessaire, surtout dur et insensé. On n'a rien à se reprocher sans
+doute, il le faut ainsi; mais on ne peut se louer ni s'enorgueillir de
+ce qu'on a fait, ni de ce qu'on a vu, et plus l'âme s'est
+consciencieusement ouverte enfin aux croyances de la liberté, plus on
+reporte avec douleur ses yeux sur le temps où elle y demeurait fermée,
+vers le temps de la servitude volontaire, comme l'appelait la Boëtie.</p>
+
+<p>»Ce qu'il n'eût été ni nécessaire ni convenable de dire de soi à ses
+contemporains et de ceux-ci à eux-mêmes, c'est un devoir que de l'avouer
+franchement quand on écrit pour soi et pour l'avenir. Ce que la
+conscience a ressenti et révélé, ce qu'ont enseigné l'expérience et la
+réflexion, il faut le tracer, ou ne pas écrire. La vérité libre, la
+vérité désintéressée, telle est la muse des mémoires. C'est ainsi que
+ma mère a conçu les siens.</p>
+
+<p>»Elle avait cruellement souffert pendant les années où ses sentiments
+étaient en opposition avec ses intérêts, et où il n'eût été possible de
+faire triompher les premiers des seconds que <i>per abrupta</i>, comme dit
+Tacite parlant de cela même, <i>sed in nullum reipublicæ usum</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Ce
+genre d'entreprises n'est jamais, d'ailleurs, le lot d'une femme, et,
+dans une lettre remarquable que ma mère écrivait à une de ses amies<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>,
+elle lui disait que les femmes du moins avaient toujours la ressource de
+dire dans le palais de César:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Mais le coeur d'Émilie est hors de ton pouvoir.</p>
+</div></div>
+
+<p>»Et elle lui avouait que ce vers avait été sa consolation secrète.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> <i>Agric.</i> XLII.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Madame de Barante.</blockquote>
+
+<p>»Sa correspondance fera connaître dans leurs moindres nuances, dans
+leurs derniers replis, les sentiments de cette âme si pure et si vive.
+On y verra combien elle unissait de généreuse bienveillance à
+l'observation clairvoyante de toutes ces faiblesses, de toutes ces
+misères de notre nature qui font spectacle au peintre des moeurs. On y
+verra aussi combien, après l'avoir fait beaucoup souffrir, Napoléon
+avait gardé de place dans sa pensée; combien ce souvenir l'émouvait
+encore, et comme, à la peinture des maux de son exil à Sainte-Hélène,
+elle se sentait attendrie et troublée. Lorsque, dans l'été de 1821, on
+apprit à Paris la mort de Napoléon, je l'ai vue fondre en larmes, et
+s'attrister toujours en le nommant. Quant aux hommes de son temps, je ne
+dirai qu'une chose: c'est à la cour qu'elle avait appris à les
+connaître. Le souvenir qu'elle en avait conservé ne la laissait pas en
+paix. Je crois avoir raconté quelque part un petit fait qui frappa
+beaucoup les assistants. C'était dans le temps de la vogue de
+l'imitation française de la <i>Marie Stuart</i> de Schiller. Il y a une scène
+où Leicester repousse, en feignant de ne pas le connaître, un jeune
+homme dévoué qui, comptant sur ses secrets sentiments, vient lui
+proposer de sauver la reine d'Écosse. Talma jouait admirablement cette
+lâcheté hautaine du courtisan qui désavoue sa propre affection, de peur
+d'être compromis, et repousse par l'insolence l'homme qui lui fait peur.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Que voulez-vous de moi?... je ne vous connais pas.</p>
+</div></div>
+
+<p>»L'acte finissait, et, dans la loge où nous étions, tout le monde était
+frappé de cette scène, et ma mère émue laissait échapper des paroles
+dont le sens était: «Et c'était ainsi!... et j'ai vu cela!» Lorsque tout
+à coup parut à la porte de la loge M. de B***, à qui nulle application
+particulière ne pouvait assurément être adressée, mais, enfin, qui avait
+été chambellan de l'empereur. Ma mère n'y tint plus. Elle disait à
+madame de Catellan: «Si vous saviez, madame!...» et elle pleurait!</p>
+
+<p>»On pourrait dire que cette disposition même a pu la porter à forcer la
+couleur de ses tableaux. Je ne le pense pas. Saint-Simon a peint une
+cour aussi, et le despotisme y était plus décent, plus régulier, et les
+caractères peut-être un peu plus forts que de nos jours. Que fait-il
+pourtant, sinon justifier, par la peinture de la réalité, ce que les
+prédicateurs de son temps et les moralistes de tous les temps ont dit de
+la cour en général? L'exagération de Saint-Simon est dans le langage.
+D'un défaut il fait un vice; d'une faiblesse, une lâcheté; d'une
+négligence, une trahison, et d'une platitude, un crime. L'expression
+n'est jamais assez forte pour sa pensée, et c'est son style qui est
+injuste, plutôt que son jugement.</p>
+
+<p>»Citons encore une personne d'un esprit plus modéré, plus réservée dans
+son langage, et qui certes avait ses raisons pour voir avec plus
+d'indulgence que Saint-Simon le monde où vivait Louis XIV. Comment
+madame de Maintenon parlait-elle de la cour? «Quant à vos amies de la
+cour,» écrivait-elle à mademoiselle de Glapion, «elles sont toujours par
+terre, et si vous voyiez ce que nous voyons, vous vous trouveriez
+heureuse de ne voir (à Saint-Cyr) que des travers, des entêtements ou
+des manques de lumières, pendant que nous voyons des assassinats, des
+envies, des rages, des trahisons, des avarices insatiables, des
+bassesses, qu'on veut couvrir du nom de grandeur, de courage, etc.; car
+je m'emporterais en ne faisant même que d'y penser<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.» Les jugements de
+ma mère sont fort au-dessous de la vivacité de ce langage. Mais, comme
+Saint-Simon, comme madame de Maintenon, elle avait raison en général de
+penser qu'une personnalité constante qui se trahit par la crainte, la
+jalousie, la complaisance, la flatterie, l'oubli des autres, le mépris
+de la justice et le besoin de nuire, règne à la cour des rois absolus,
+et que l'amour-propre et l'intérêt sont les deux clefs de tout le secret
+des courtisans. Ma mère n'en dit pas davantage; et sa diction, sans être
+froide et pâle, n'outre jamais les choses, et laisse, à presque tout ce
+qu'elle est obligée de raconter, cette excuse de la faiblesse humaine
+mise aux prises avec le mauvais exemple, la tentation de la fortune, et
+la séduction d'un tout-puissant qui ne tient pas à rendre l'obéissance
+honorable. Ce n'est pas sans raison que, lorsque nous parlons de
+l'Empire, nos éloges vont presque exclusivement s'adresser à ses armées,
+parce qu'au moins, dans le métier de la guerre, l'intrépide mépris de la
+mort et de la souffrance est une telle victoire remportée sur l'égoïsme
+de la vie usuelle, qu'elle couvre ce que cet égoïsme peut suggérer, aux
+militaires eux-mêmes, de fâcheux sacrifices à l'orgueil, à l'envie, à la
+cupidité, à l'ambition.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Lettre 578, p. 426, t. II, édit. de 1857.</blockquote>
+
+<p>»Voilà des siècles que les historiens et les moralistes s'efforcent de
+peindre de ses vraies couleurs tout le mal qui croît incessamment, dans
+la sphère du gouvernement, surtout à l'ombre, ou, si Louis XIV l'exige,
+<i>au soleil</i> du pouvoir absolu. Il est étrange, en effet, combien ce qui
+devrait ne mettre en jeu que le dévouement et placer l'utilité de tous
+au-dessus de l'intérêt personnel, je veux dire le service de l'État,
+fournit à l'égoïsme humain d'occasions de faillir et de moyens de se
+satisfaire en se dissimulant. Mais apparemment qu'on ne l'a pas assez
+dit, car je n'ai pas vu que le mal fût près de finir ni de diminuer. La
+vérité seule, incessamment montrée à l'opinion publique, peut l'armer
+contre les mensonges dont l'esprit de parti et la raison d'État élèvent
+le nuage devant les misères du monde politique. Les peuples ne sauront
+jamais assez à quel prix l'insolence humaine leur vend le service
+nécessaire d'un gouvernement. Dans les temps de révolutions surtout, le
+malheur rend quelquefois indulgent pour les régimes qui ont succombé, et
+le régime vainqueur couvre d'un voile trompeur tout ce qui ferait haïr
+sa victoire. Il faut que des écrits sincères fassent du moins, un jour,
+tomber tous les masques, et laissent à toutes nos faiblesses la crainte
+salutaire d'être un jour dévoilées.»</p><br><br>
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+<h5>DE</h5>
+<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h2>LIVRE SECOND</h2>
+<h5>(Suite.)</h5>
+
+<a name="c20" id="c20"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<h4>(1806.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La
+reine Hortense.</b></p>
+
+<p>Sur la proposition de M. Portalis, ministre des cultes, l'empereur
+rendit un décret qui plaçait sa fête au jour de l'Assomption, le 15
+août, époque anniversaire de la conclusion du Concordat. On prescrivit
+aussi une fête pour tous les premiers dimanches de décembre, en mémoire
+d'Austerlitz.</p>
+
+<p>Le 30 mars, il y eut une séance au Sénat fort importante, et qui donna
+lieu à des réflexions de tout genre. L'empereur envoyait aux sénateurs
+la communication d'une longue suite de décrets dont le retentissement
+devait se faire sentir d'un bout de l'Europe à l'autre. Il n'est par
+hors de propos d'en rendre compte avec quelque détail, et de donner un
+extrait du discours de l'archichancelier Cambacérès, qui prouvera encore
+avec quelle obséquieuse adresse on savait envelopper de paroles
+spécieuses les déterminations subites d'un maître qui tenait l'esprit,
+comme tout le reste, dans un éternel mouvement.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit Cambacérès, au moment où la France, unie d'intention
+avec nous, assurait son bonheur et sa gloire, en jurant d'obéir à notre
+auguste souverain, votre sagesse a pressenti la nécessité de coordonner
+dans toutes ses parties le système du gouvernement héréditaire, et de
+l'affermir par des institutions analogues à sa nature.</p>
+
+<p>»Vos voeux sont en partie remplis; ils le seront encore par les
+différents actes que Sa Majesté l'empereur et roi me prescrit de vous
+apporter. Ainsi vous recevrez avec reconnaissance ces nouveaux
+témoignages de sa confiance pour le Sénat et de son amour pour les
+peuples, et vous vous empresserez, conformément aux intentions de Sa
+Majesté, de les faire transcrire sur vos registres.</p>
+
+<p>»Le premier de ces actes est un statut contenant les dispositions qui
+règlent tout ce qui concerne l'état civil de la maison impériale, et
+détermine les devoirs des princes et princesses qui la composent, envers
+l'empereur.</p>
+
+<p>»Le second est un décret qui réunit les provinces vénitiennes au royaume
+d'Italie.</p>
+
+<p>»Le troisième confère le trône de Naples au prince Joseph.»</p>
+
+<p>En cet endroit se trouve un éloge assez étendu des vertus de ce nouveau
+roi, et de la mesure qui lui conserve le titre de grand dignitaire de
+l'Empire.</p>
+
+<p>»Le quatrième contient la cession des duchés de Clèves et de Berg au
+prince Murat. (De même son éloge.)</p>
+
+<p>»Le cinquième donne la principauté de Guastalla à la princesse Borghèse
+et à son époux. (Louanges en leur honneur.)</p>
+
+<p>»Le sixième transfère au maréchal Berthier la principauté de
+Neuchatel<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. (Il est loué ainsi que les autres.) Cette preuve touchante
+de la bienveillance de l'empereur pour son compagnon d'armes, pour son
+coopérateur aussi intrépide qu'éclairé, ne peut manquer d'exciter la
+sensibilité de tous les bons coeurs, comme elle est un motif de joie
+pour tous les bons esprits.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Voici de quelle façon, familière et
+ désobligeante à la fois, l'empereur annonçait au maréchal
+ Berthier les nouvelles faveurs dont il le comblait: «La
+ Malmaison, 1er avril 1806. Je vous envoie <i>le Moniteur</i>; vous
+ verrez ce que j'ai fait pour vous. Je n'y mets qu'une
+ condition, c'est que vous vous mariiez, et c'est une
+ condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop
+ longtemps; elle est devenue ridicule; et j'ai droit d'espérer
+ que celui que j'ai nommé <i>mon compagnon d'armes</i>, que la
+ postérité mettra partout à côté de moi, ne restera pas plus
+ longtemps abandonné à une faiblesse sans exemple. Je veux
+ donc que vous vous mariiez; sans cela, je ne vous verrai
+ plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d'une race où
+ l'on vit quatre-vingts, et ces trente années sont celles où
+ les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires.» (P.
+ R.)</blockquote>
+
+<p>»Le septième érige dans les États de Parme et de Plaisance trois grands
+titres dont l'éclat sera soutenu par des affectations considérables, qui
+ont été faites dans ces contrées, d'après l'ordre de Sa Majesté.</p>
+
+<p>»Par l'effet de réserves semblables, contenues dans les décrets relatifs
+aux États de Venise, au royaume de Naples et à la principauté de
+Lucques, Sa Majesté a créé des récompenses dignes d'elle pour plusieurs
+de ses sujets qui ont rendu de grands services à la guerre, ou qui,
+dans des fonctions éminentes, ont concouru d'une manière distinguée au
+bien de l'État. Ces titres deviennent la propriété de ceux qui les
+auront reçus, et seront transmis de mâle en mâle à l'aîné de leurs
+descendants légitimes. Cette grande conception, qui donne à l'Europe la
+preuve du prix que Sa Majesté attache aux exploits des braves et à la
+fidélité de ceux qu'elle a employés dans les grandes affaires, offre
+aussi des avantages politiques. L'éclat habituel qui environne les
+hommes éminents en dignité leur donne sur le peuple une autorité de
+conseil et d'exemple, que le monarque quelquefois substitue
+avantageusement à l'autorité des fonctions publiques. Ces mêmes hommes
+sont, en même temps, les intercesseurs du peuple auprès du trône.»</p>
+
+<p>Il faut convenir qu'on avait fait bien du chemin, depuis l'époque,
+encore toute récente, où l'on datait les actes du gouvernement de l'an
+XIV de la république.</p>
+
+<p>«C'est donc sur ces bases que l'empereur veut asseoir le grand système
+politique dont la divine Providence lui a inspiré la pensée, et par là,
+elle ajoute sans cesse à ces sentiments, d'amour et d'admiration qui
+vous sont communs avec tous les Français.»</p>
+
+<p>Après ce discours, on donna lecture des différents décrets; en voici les
+articles les plus importants:</p>
+
+<p>Par celui qui réglait l'état civil de la maison impériale, les princes
+et princesses ne pouvaient se marier sans le consentement de l'empereur.
+Les enfants nés d'un mariage fait malgré lui, n'auraient aucun droit aux
+avantages attachés par les usages de certains pays aux mariages dits de
+la main gauche.</p>
+
+<p>Le divorce était interdit à la famille impériale; la séparation de
+corps, autorisée par l'empereur, était permise.</p>
+
+<p>Les tuteurs des enfants étaient nommés par lui.</p>
+
+<p>Les membres de la famille ne pouvaient adopter sans sa permission.</p>
+
+<p>L'archichancelier de l'Empire remplissait vis-à-vis de la famille
+impériale toutes les fonctions attribuées par les lois aux officiers de
+l'état civil.</p>
+
+<p>Il devait y avoir un secrétaire de l'état de la maison impériale,
+choisi dans le ministère ou le conseil d'État<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> Ce fut le conseiller d'État Régnault de
+ Saint-Jean d'Angely.</blockquote>
+
+<p>Le cérémonial des mariages et des naissances était réglé.</p>
+
+<p>L'archichancelier devait recevoir le testament de l'empereur qu'il
+dicterait au secrétaire de l'état de la famille impériale, en présence
+de deux témoins. Ce testament serait déposé au Sénat.</p>
+
+<p>L'empereur réglait tout ce qui concernait l'éducation des princes et
+princesses de sa maison, nommant et révoquant ceux qui en seraient
+chargés. Tous les princes nés dans l'ordre de l'hérédité devaient être
+élevés ensemble dans un palais, éloigné au plus de vingt lieues de la
+résidence de l'empereur.</p>
+
+<p>L'éducation commençant à sept ans et finissant à seize, les enfants de
+ceux qui se sont distingués par leurs services pouvaient être admis par
+l'empereur à partager les avantages de cette éducation.</p>
+
+<p>Si un prince, dans l'ordre de l'hérédité, montait sur un trône étranger,
+il serait tenu, dès que ses enfants mâles auraient atteint l'âge de
+sept ans de les envoyer à la susdite maison.</p>
+
+<p>Les princes et princesses ne pouvaient sortir de France, ni s'éloigner
+d'un rayon de trente lieues, sans la permission de l'empereur.</p>
+
+<p>Si un membre de la maison impériale venait à se livrer à des
+déportements et à oublier sa dignité et ses devoirs, l'empereur pouvait
+lui infliger, pour une année au plus, les arrêts, l'éloignement de sa
+personne, l'exil. Il pouvait éloigner de sa famille les personnes qui
+lui paraissaient suspectes. Il pourrait, dans des cas graves, prononcer
+la peine de deux ans de réclusion dans une prison d'État, en présence du
+conseil de famille, présidé par lui, et de l'archichancelier; le
+secrétaire de l'état de la maison impériale tenant la plume.</p>
+
+<p>Les grands dignitaires et les ducs étaient assujettis aux dispositions
+de ces derniers articles.</p>
+
+<p>Après ce premier décret, venaient ceux qui suivent:</p>
+
+<p>«Nous avons érigé et érigeons en duchés, grands fiefs de notre empire,
+les provinces ci-après désignées:</p>
+
+<pre>
+ La Dalmatie. Trévise.
+ L'Istrie. Feltre.
+ Le Frioul. Bassano.
+ Cadore. Vicence.
+ Bellune. Padoue.
+ Conegliano. Rovigo.
+</pre>
+
+<p>«Nous nous réservons de donner l'investiture des dits fiefs, pour être
+transmis héréditairement aux descendants mâles. En cas d'extinction, les
+dits fiefs seront réversibles à notre couronne impériale.</p>
+
+<p>«Nous entendons que le quinzième du revenu que notre royaume d'Italie
+retire ou retirera desdites provinces, sera attaché aux dits fiefs, pour
+être possédé par ceux que nous en aurons investis; nous réservant pour
+la même destination la disposition de trente millions de domaines
+nationaux situés dans les dites provinces.</p>
+
+<p>«Des inscriptions sur le mont Napoléon<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> seront créées jusqu'à la
+concurrence de douze cent mille francs de rentes annuelles en faveur des
+généraux, officiers et soldats qui ont rendu des services à la patrie et
+à notre couronne, à condition expresse de ne pouvoir aliéner lesdites
+rentes, avant dix ans, sans notre autorisation.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> Le mont Napoléon était une création de rentes
+ sur le royaume d'Italie.</blockquote>
+
+<p>«Jusqu'à ce que le royaume d'Italie ait une armée, nous lui en accordons
+une française qui sera entretenue par notre trésor impérial. À cet
+effet, notre trésor royal d'Italie versera chaque mois dans notre trésor
+impérial la somme de deux millions cinq cent mille francs, pendant le
+temps que notre armée séjournera en Italie, ce qui aura lieu pendant six
+ans. L'héritier présomptif d'Italie sera appelé le prince de Venise.</p>
+
+<p>«La tranquillité de l'Europe voulant que nous assurions le sort des
+peuples de Naples et de Sicile, tombés en notre pouvoir par le droit de
+conquête, et faisant partie du grand empire, nous déclarons roi de
+Naples et de Sicile, notre frère Joseph Napoléon, grand électeur de
+France. Cette couronne sera héréditaire dans sa descendance masculine; à
+son défaut, nous y appelons nos enfants mâles et légitimes, et à défaut
+de nos enfants, ceux de notre frère Louis-Napoléon<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>; nous réservant,
+si notre frère Joseph venait à mourir sans enfants mâles, le droit de
+désigner, pour succéder à ladite couronne, un prince de notre maison, ou
+même d'y appeler un enfant adoptif, selon que nous le jugerons
+convenable pour l'intérêt de nos peuples et du grand système que la
+divine Providence nous a destiné à fonder.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a> Bonaparte avait fait prendre le nom de Napoléon
+ à tous ses frères.</blockquote>
+
+<p>»Six grands fiefs sont institués dans ledit royaume avec le titre de
+duché et les mêmes prérogatives que les autres, pour être à perpétuité à
+notre nomination et à celle de nos successeurs.</p>
+
+<p>»Nous nous réservons sur le royaume de Naples un million de rente pour
+être distribué aux généraux, officiers et soldats de notre armée, aux
+mêmes conditions que celles affectées au mont Napoléon.</p>
+
+<p>»Le roi de Naples sera, à perpétuité, grand dignitaire de l'Empire, nous
+réservant le droit de créer la dignité de prince vice-grand électeur.</p>
+
+<p>»Nous entendons que la couronne de Naples que nous plaçons sur la tête
+du prince Joseph et de ses descendants, ne porte atteinte en aucune
+manière à leurs droits de succession au trône de France<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Mais il
+est également dans notre volonté que les couronnes de France, d'Italie,
+de Naples et de Sicile ne puissent jamais être réunies sur la même tête.</p>
+
+<p>»Les duchés de Clèves et de Berg sont donnés à notre beau-frère le
+prince Joachim, et à sa descendance mâle. À son défaut, ils passeront à
+notre frère Joseph, et, s'il n'a point d'enfants mâles, à notre frère
+Louis, ne pouvant jamais être réunis à la couronne de France. Le duc de
+Clèves et de Berg ne cessera point d'être grand amiral, et nous pourrons
+créer un vice-grand amiral.»</p>
+
+<p>Enfin la principauté de Guastalla fut donnée à la princesse Borghèse, le
+prince portant le titre de prince de Guastalla; et, s'ils n'avaient
+point d'enfants, l'empereur en pouvait disposer comme il lui plairait.</p>
+
+<p>Les mêmes conditions furent affectées à la principauté de Neuchatel<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Joseph Bonaparte avait tenu à l'insertion
+ positive de ce dernier article.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a> Oudinot en prit possession à la tête de ses
+ grenadiers, et commença par y confisquer toutes les
+ marchandises anglaises.</blockquote>
+
+<p>La principauté de Lucques fut augmentée de quelques pays détachés du
+royaume d'Italie, et payait pour cela une redevance de 200 000 francs de
+rente<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, destinés encore aux récompenses accordées aux militaires.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a> Toutes ces rentes ou redevances faisaient
+ partie, avec les contributions levées pendant la guerre, de
+ ce qu'on appelait le domaine extraordinaire.</blockquote>
+
+<p>Une partie des biens nationaux situés dans les duchés de Parme et de
+Plaisance, fut réservée pour la même destination.</p>
+
+<p>J'ai cru pouvoir rapporter presque entièrement le texte de ces
+différents décrets, qui me paraît digne de remarque. Cet acte contribua
+à donner encore une idée de la prépondérance que Bonaparte voulait que
+l'empire français conservât sur les parties de l'Europe que ses
+victoires lui soumettaient peu à peu, et aussi de celle qu'il se
+réservait personnellement. On peut conclure de ces nouvelles
+déterminations, que l'inquiétude qu'elles durent exciter en Europe ne
+permit pas de croire que la paix dût être de longue durée. Enfin, on
+peut encore, après cette lecture, s'expliquer pourquoi l'Italie, qui a
+montré tant d'empressement à saisir l'indépendance que semblait lui
+faire espérer l'unité de gouvernement qu'on lui offrait, se vit bientôt
+déçue de son espérance par cet état secondaire dans lequel la tenait le
+lien qui la soumettait à l'empereur. Quelque soin que prît le prince
+Eugène, quelque douce et équitable que fût son administration, les
+Italiens ne tardèrent point à s'apercevoir que la conquête les avait
+rangés sous un maître qui usait pour lui seul des ressources
+qu'offraient leurs belles contrées. Ils entretenaient chez eux, et à
+leurs frais, une armée étrangère. On retirait le plus clair de leurs
+revenus pour enrichir des Français. Dans tout ce qu'on exigeait d'eux,
+on avait bien moins égard à leurs intérêts qu'à l'avantage du grand
+empire, avantage qui bientôt fut concentré dans le succès des projets
+ambitieux d'un seul homme qui, sans réserve, arracha à l'Italie tous les
+sacrifices qu'il n'eût pas tout à fait osé imposer à la France. Souvent
+le vice-roi réclama quelque adoucissement pour les Italiens, mais
+rarement il fut écouté. Cependant ils surent, pendant un temps, démêler
+le caractère particulier du prince Eugène, et le séparer des mesures
+rigoureuses qu'il était forcé d'exécuter; ils lui surent gré de ce qu'il
+tentait, et de ce qu'il souhaitait de faire, jusqu'à ce qu'à la fin, les
+ordres comme les besoins de Bonaparte devenant de plus en plus
+impérieux, ce peuple trop opprimé n'eut plus la force de demeurer
+équitable, et enveloppa tous les Français, le prince Eugène en tête,
+dans l'animadversion qu'il vouait à l'empereur.</p>
+
+<p>J'ai entendu le vice-roi lui-même, qui a fidèlement servi Bonaparte,
+sans avoir d'illusion sur son compte, dire à sa mère devant moi que
+l'empereur, jaloux de l'affection qu'il avait su s'acquérir, lui avait,
+exprès, imposé des mesures inutiles et oppressives, pour aliéner cette
+bonne disposition des Italiens, qu'il redoutait.</p>
+
+<p>La vice-reine contribua aussi à gagner d'abord les coeurs à son époux.
+Belle, très bonne, pieuse et bienfaisante, elle plaisait à tout ce qui
+l'approchait. Elle imposait à Bonaparte par un air fort digne et assez
+froid. Il n'aimait pas à l'entendre louer. Elle a passé bien peu de
+temps à Paris.</p>
+
+<p>Un assez grand nombre d'articles de ces décrets sont plus tard demeurés
+sans exécution. D'autres circonstances ont amené d'autres volontés; des
+passions nouvelles ont enfanté des fantaisies; des défiances subites ont
+changé quelques déterminations. Le gouvernement de Bonaparte sur bien
+des points ressemblait à ce palais du Corps législatif où se tient
+aujourd'hui la Chambre des députés: Sans rien déranger de l'ancien
+bâtiment, on s'est contenté, pour le rendre plus imposant, d'y adosser
+une façade qui, en effet, vue du côté de l'eau, a quelque grandeur;
+mais, en tournant alentour, on ne trouve plus derrière rien qui se
+rapporte au plan de ce seul côté. De même, en système politique,
+législatif, ou d'administration, bien souvent Bonaparte n'a élevé que
+des façades.</p>
+
+<p>À la suite de toutes ces communications, le Sénat ne manqua point de
+voter des remerciements à l'empereur, et des députations furent envoyées
+à la nouvelle reine de Naples qui les reçut avec sa simplicité
+accoutumée, et aux deux princesses. Murat était déjà parti pour prendre
+possession de son duché. Les journaux ne manquèrent pas de nous dire
+qu'il y avait été reçu avec acclamations. De même, les journaux
+rendaient un compte pareil de la joie des Napolitains; mais les lettres
+particulières mandaient qu'on était obligé de continuer la guerre, et
+que la Calabre offrirait une longue résistance. Joseph a toujours eu de
+la douceur dans le caractère et nulle part il ne s'est fait haïr
+personnellement; mais il manque d'habileté, et partout on l'a toujours
+vu au-dessous de la situation dans laquelle on le plaçait. À la vérité,
+le métier des rois créés par Bonaparte a toujours été assez difficile.</p>
+
+<p>Après avoir réglé ces grands intérêts, l'empereur passa à des
+occupations d'un genre plus gai. Le 7 avril, on fit aux Tuileries les
+fiançailles du jeune ménage dont j'ai parlé dans le chapitre précédent.
+Cette cérémonie eut lieu le soir dans la galerie de Diane; la cour était
+nombreuse et brillante; la nouvelle mariée, vêtue d'une robe brodée
+d'argent et garnie de roses. Ses témoins furent: MM. de Talleyrand, de
+Champagny et de Ségur; ceux du prince: le prince héréditaire de Bavière,
+le grand chambellan de l'électeur de Bade, et le baron de Dalberg,
+ministre plénipotentiaire de Bade<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a> Il est neveu du prince primat archichancelier
+ de l'empire germanique.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain soir, on fit le mariage en grande cérémonie; les Tuileries
+furent illuminées. On tira un feu d'artifice sur la place Louis XV,
+appelée alors place de la Concorde.</p>
+
+<p>La cour semblait avoir, malgré son luxe ordinaire, réservé pour ce jour
+une pompe toute particulière. L'impératrice, vêtue d'une robe
+entièrement brodée de plusieurs ors, avait sur sa tête, outre sa
+couronne impériale, pour un million de perles; la princesse Borghèse,
+tous les diamants de la maison Borghèse joints aux siens, qui étaient
+sans prix. Madame Murat était parée de mille rubis; madame Louis, toute
+couverte de turquoises enrichies de diamants; la nouvelle reine de
+Naples bien maigre, bien chétive, mais presque courbée sous le poids de
+pierres précieuses. Je me souviens que, pour ma part, et je n'avais pas
+coutume de me montrer une des plus brillantes de la cour, je portais un
+habit de cour que j'avais fait faire pour cette cérémonie<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Il était
+de crêpe rose, tout pailleté d'argent et garni entièrement d'une
+guirlande de jasmins. J'avais couronné ma tête de jasmins mêlés avec des
+épis de diamants. Mon écrin se montait à la valeur de quarante à
+cinquante mille francs, et se trouvait fort au-dessous de ceux d'une
+grande partie de nos dames<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a> Il m'avait coûté soixante louis.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a> Madame Duroc a eu pour plus de cent mille écus
+ de diamants, mesdames Maret et Savary, pour cinquante et
+ peut-être davantage, la maréchale Ney, cent mille francs,
+ etc.</blockquote>
+
+<p>La princesse Stéphanie avait reçu de son époux, et plus encore de
+l'empereur, des présents magnifiques. Elle portait sur sa tête un
+bandeau de diamants, surmonté de fleurs d'oranger. Son habit était de
+tulle blanc, étoilé d'argent, et garni aussi de fleurs d'oranger. Elle
+fut à l'autel de fort bonne grâce, y fit ses révérences de manière à
+charmer l'empereur et tout le monde. Son père, mêlé à la foule des
+sénateurs, laissait échapper des larmes. Il me parut, tout le temps que
+dura cette cérémonie, dans une bien étrange position; ses émotions
+devaient être assez compliquées. On lui conféra l'ordre de Bade.</p>
+
+<p>Ce fut le cardinal légat, Caprara, qui fit le mariage. Après la
+cérémonie, on remonta de la chapelle dans les grands appartements, comme
+on en était descendu; c'est-à-dire les princes et princesses ouvrant la
+marche, l'impératrice suivie de toutes ses dames, le prince de Bade
+marchant à ses côtés, et l'empereur donnant la main à la mariée. Il
+portait son costume de grande cérémonie; j'ai déjà dit qu'il lui allait
+bien. Rien ne manquait à la pompe de cette marche qu'un peu plus de
+lenteur. Bonaparte voulait toujours marcher vite, ce qui nous pressait
+un peu plus qu'il n'eût fallu.</p>
+
+<p>Des pages portaient les manteaux des princesses, des reines et de
+l'impératrice. Quant à nous, il nous fallait toujours renoncer à
+déployer les nôtres, ce qui aurait fort embelli notre costume. Nous
+étions obligées de les porter sur un bras, parce que leur extrême
+longueur eût beaucoup trop retardé la marche précipitée de l'empereur.
+C'était un usage trop habituel et qui manquait de dignité dans les
+cérémonies, que d'entendre les chambellans qui le précédaient, en
+marchant sur nos talons, répéter à demi-voix et sans interruption ces
+paroles: «Allons, allons, mesdames, avancez donc.» La comtesse d'Arberg,
+qui avait été à la cour de l'archiduchesse des Pays-Bas, et qui était
+accoutumée à l'étiquette allemande, prenait toujours ce brusque
+avertissement avec un chagrin qui nous faisait rire, nous qui nous y
+étions accoutumées. Elle disait assez plaisamment qu'on devrait nous
+appeler <i>les postillons</i> du palais, et qu'il eût mieux valu nous revêtir
+d'une jupe courte que de ce long manteau devenu inutile. Une autre
+personne que cette coutume impatientait beaucoup, c'était M. de
+Talleyrand, qui devait, en qualité de grand chambellan, précéder
+toujours l'empereur, et qui, vu la faiblesse de ses jambes, avait peine
+à marcher, même lentement; les aides de camp s'amusaient assez de son
+embarras.</p>
+
+<p>Quant à l'impératrice, c'était un des articles sur lesquels elle ne
+cédait point à la volonté de son époux. Comme elle marchait de fort
+bonne grâce, et qu'elle ne voulait perdre aucun de ses avantages, rien
+ne pouvait la hâter, et c'était derrière elle que commençait la presse.</p>
+
+<p>Je me rappelle qu'au moment de partir pour la chapelle, l'empereur, très
+peu habitué à donner la main à une femme, éprouva un petit embarras, ne
+sachant si c'était la droite ou la gauche qu'il devait offrir à la jeune
+princesse; ce fut elle qui fut obligée de se déterminer.</p>
+
+<p>On tint ce jour-là grand cercle dans les appartements; il y eut un
+concert et un ballet suivis d'un souper, le tout tel que je l'ai déjà
+décrit. La reine de Naples ayant dû passer après l'impératrice,
+Bonaparte mit sa fille adoptive à sa droite, avant sa mère. Madame Murat
+eut encore ce soir-là le très grand chagrin de ne passer aux portes
+qu'après la jeune princesse de Bade.</p>
+
+<p>Le lendemain, la cour partit pour la Malmaison, et, peu de jours après,
+se fixa à Saint-Cloud, où se passa tout ce que j'ai raconté plus haut.
+On revint à Paris le 20, pour assister à une fête magnifique, donnée en
+réjouissance du mariage.</p>
+
+<p>L'empereur, voulant faire voir sa cour à la ville de Paris, permit qu'on
+invitât un nombre considérable de femmes et d'hommes pris dans toutes
+les classes. Les appartements étaient remplis d'une foule énorme<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. On
+fit deux quadrilles; l'un, conduit par madame Louis Bonaparte, exécuta
+des pas de danse dans la salle des Maréchaux; je faisais partie de
+celui-là. Seize dames vêtues de blanc, couronnées de fleurs de couleurs
+différentes, quatre par quatre, les robes garnies en fleurs, et des épis
+en diamants sur la tête, dansèrent avec seize hommes, portant l'habit,
+fermé par devant, en satin blanc, et des écharpes assorties aux couleurs
+des fleurs de leur dame. Quand nous eûmes fini notre ballet, l'empereur
+et sa famille passèrent dans la galerie de Diane, où madame Murat
+conduisait un autre quadrille de femmes et d'hommes vêtus à l'espagnole,
+avec des toques et des plumes. Ensuite, on permit à tout le monde de
+danser; la cour et la ville se mêlèrent. On distribua un nombre infini
+de glaces et de rafraîchissements. L'empereur repartit pour Saint-Cloud,
+après être demeuré une heure, et avoir parlé à beaucoup de monde;
+c'est-à-dire demandé à chacun, ou chacune, son nom. On dansa, après son
+départ, jusqu'au lendemain matin.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a> Il y avait à ce bal deux mille cinq cents
+ personnes. Le souper fut servi dans la salle du conseil
+ d'État.</blockquote>
+
+<p>Peut-être me suis-je trop arrêtée sur ces détails, mais il me semble
+qu'ils me reposent des graves récits que j'ai à faire, dont ma plume
+féminine est quelquefois un peu fatiguée.</p>
+
+<p>Tout en faisant et défaisant des rois, selon l'expression de M. de
+Fontanes<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, en mariant sa fille adoptive et se livrant aux
+distractions dont j'ai parlé, l'empereur, très assidu au conseil d'État,
+y pressait le travail et envoyait journellement au Corps législatif un
+nombre infini de lois. Le conseiller d'État Treilhard y porta le code de
+procédure terminé cette année; on détermina nombre de règlements
+relatifs au commerce, et la session se termina par un budget qui laissa
+une grande idée de la situation florissante de nos finances. On ne
+demandait pas un sol de plus à la nation, on montrait une quantité de
+travaux faits et à faire, une armée formidable bien entendue, et
+seulement une dette fixe de quarante-huit millions; des pensions pour
+trente-cinq, et cela opposé à huit cents millions de revenu.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Discours du président du Corps législatif de
+ cette année.</blockquote>
+
+<p>Cependant, tout augmentait le ressentiment de l'empereur contre le
+gouvernement anglais. Le ministère qui, en changeant d'individus,
+n'avait point changé d'intentions à notre égard, déclara la guerre au
+roi de Prusse, pour le punir de la neutralité qu'il avait gardée pendant
+la dernière guerre, et de la possession du Hanovre qu'il venait de
+prendre.</p>
+
+<p>Un long article de politique européenne fut, tout à coup, inséré dans
+<i>le Moniteur</i>. L'auteur de cet article cherchait à démontrer que
+l'Angleterre, par cette rupture, hâterait le système qui devait tendre à
+lui fermer les ports du Nord, tandis que ceux du Midi lui étaient déjà
+interdits, et qu'elle allait resserrer les liens de la France avec le
+continent. De là, on s'étendait sur la situation de la Hollande. Le
+grand pensionnaire Schimmelpenninck, disait-on, est devenu aveugle. Que
+vont faire les Hollandais? On sait que l'empereur n'avait donné aucune
+attache directe aux derniers changements faits à l'organisation de ce
+pays, et qu'il dit, à cette occasion, «que la prospérité et la liberté
+des nations ne pouvaient être garanties que par deux systèmes de
+gouvernement, celui d'une monarchie constitutionnelle, ou la république
+constituée selon la théorie de la liberté. En Hollande, le grand
+pensionnaire a une forte influence sur le choix des représentants du
+Corps législatif, c'est un vice fondamental dans la constitution.
+Cependant il n'appartient pas à toutes les nations de pouvoir, sans
+danger, laisser au public le choix de ses représentants, et, lorsqu'on
+peut craindre les effets de l'assemblée du peuple en comices, alors on a
+recours aux principes d'une bonne et sage monarchie. C'est peut-être ce
+qui arrivera aux Hollandais. C'est à eux à connaître leur situation, et
+à choisir entre les deux systèmes celui qui est le plus propre à asseoir
+sur de solides bases la prospérité et la liberté publiques.» Ces paroles
+annonçaient assez ce qu'on préparait pour la Hollande. Ensuite, on nous
+exposait les avantages que l'occupation des duchés de Clèves et de Berg
+par un Français procurerait à la France, nos relations avec la Hollande,
+devenant par là plus commodes, et tous les pays qui se trouvent sur la
+rive droite du Rhin, étant occupés par quelque allié de la famille
+impériale.</p>
+
+<p>Le prince de Neuchatel allait fermer le commerce de la Suisse aux
+Anglais<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a> La ville de Bâle, effrayée des menaces du
+ gouvernement français, rompit tout commerce avec les Anglais.
+ La reine d'Étrurie, mal assurée dans ses États, en fit
+ autant.</blockquote>
+
+<p>L'empereur d'Autriche était représenté comme occupé à panser ses plaies,
+et déterminé à une longue paix. Les Russes, agités encore par la
+politique anglaise, avaient eu un nouveau démêlé dans la Dalmatie, ne
+voulant point abandonner le pays situé près des bouches du Cattaro
+qu'ils occupaient; mais la présence de la grande armée, dont on avait
+suspendu le retour, les contraignait de remplir enfin les conditions du
+dernier traité.</p>
+
+<p>Le pape éloignait de Rome tous les intrigants suspects, Anglais, Russes
+et Sardes, dont la présence inquiétait le gouvernement français.</p>
+
+<p>Le royaume de Naples était presque entièrement soumis; la Sicile,
+défendue par un petit nombre d'Anglais seulement; la France, intimement
+liée avec la Porte; le gouvernement turc, moins vendu et moins ignorant
+qu'on ne le croyait, reconnaissait que la présence des Français en
+Dalmatie pouvait lui être très utile, en préservant la Turquie des
+entreprises des Russes; enfin notre armée se trouvait plus considérable
+que jamais, et devait pouvoir résister aux tentatives d'une quatrième
+coalition, dont, après tout, l'Europe n'était point tentée.</p>
+
+<p>Ce tableau de notre situation, à l'égard de l'Europe, ne pouvait guère
+rassurer que ceux qui prenaient au pied de la lettre les paroles si bien
+arrangées qui sortaient ainsi du cabinet d'en haut. Il était assez
+facile de démêler, pour qui conservait quelque défiance, que les peuples
+n'étaient pas aussi soumis que nous voulions le faire croire; que nous
+commencions à exiger d'eux le sacrifice de leurs intérêts à notre
+politique; que l'Angleterre, aigrie par son mauvais succès, n'en était
+que plus acharnée à nous susciter de nouveaux ennemis; que le roi de
+Prusse nous vendait son alliance, et que la Russie nous menaçait encore.
+On ne se fiait plus aux intentions pacifiques que l'empereur étalait
+partout dans ses discours. Mais il y avait dans ses plans quelque chose
+de si imposant, son habileté militaire était si bien constatée, il
+donnait une telle grandeur à la France, que, dupe de sa propre gloire,
+celle-ci n'osait tenter de ne pas s'en montrer complice, et, forcée de
+se soumettre, elle consentait encore à se laisser séduire. D'ailleurs,
+la prospérité intérieure semblait encore accrue, aucun impôt n'était
+augmenté; tout paraissait concourir à nous étourdir, et chacun, agité
+par le mouvement que Bonaparte avait si bien su donner à tous, ne
+pouvait trouver le temps ni la volonté d'avoir une pensée suivie. «Le
+luxe et la gloire, disait l'empereur, n'ont jamais manqué d'enivrer les
+Français.»</p>
+
+<p>Peu après, on nous annonça qu'un grand conseil avait été tenu à la Haye
+par les représentants du peuple batave, et qu'il y avait été traité des
+affaires de la plus haute importance; et on commença à laisser courir le
+bruit de la fondation d'une nouvelle monarchie hollandaise.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les journaux anglais étaient pleins de réflexions sur
+les progrès que faisait en Europe le pouvoir impérial. «Si Bonaparte, y
+disait-on, accomplit son système d'empire fédératif, la France deviendra
+l'arbitre de presque tout le continent.» Il adoptait avec joie cette
+prédiction, et tendait incessamment à la réaliser.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, alors dans un grand crédit, se servait de son
+importance en Europe pour gagner avec soin les ministres étrangers. Il
+demandait et obtenait des souverains précisément les ambassadeurs qu'il
+savait pouvoir soumettre à son influence. Il obtint, par exemple, de la
+Prusse, le marquis de Lucchesini<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> qui s'attacha depuis, aux dépens
+de son maître, aux intérêts de la France. C'était un homme d'esprit et
+passablement intrigant. Né à Lucques, le goût des voyages l'ayant
+conduit dans sa jeunesse à Berlin, il y fut accueilli par le grand
+Frédéric, qui, goûtant sa conversation et ses principes philosophiques,
+le garda près de lui, l'attacha à sa cour, et commença sa fortune.
+Chargé, depuis, des affaires de Prusse, il devint un personnage
+important, il eut le bonheur et l'adresse de conserver un long crédit.
+Il épousa une Prussienne. L'un et l'autre étant venus en France, se
+dévouèrent à M. de Talleyrand, qui les employa à ses fins. Le roi de
+Prusse ne s'aperçut que bien tard que son ambassadeur entrait dans les
+complots qui se faisaient contre lui, et ne le disgracia que quelques
+années après. Alors le marquis se retira en Italie, et, placé près de la
+souveraine de Lucques devenue grande-duchesse de Toscane, il trouva là
+encore un champ ouvert à son ambition, par le crédit qu'il prit sur
+elle. Les événements de 1814 ont entraîné sa chute, à la suite de celle
+de sa maîtresse. La marquise de Lucchesini, avec assez de penchant à la
+coquetterie, s'est montrée à Paris l'une des plus obséquieuses compagnes
+de madame de Talleyrand.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a> On pourrait croire, d'après ce passage, que
+ Lucchesini ne fut ministre à Paris que depuis cette époque.
+ Il l'était déjà du temps de la paix d'Amiens. Mais il n'avait
+ pas toujours soutenu les intérêts de la France, et, quoique
+ en relation personnelle avec M. de Talleyrand, il appartenait
+ plutôt au parti anglais, comme cela est dit un peu plus loin,
+ chap. <span class="sc">xxi</span>, et il excitait par ses rapports l'inquiétude
+ hostile de la Prusse contre nous. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Le 5 juin, l'empereur reçut un ambassadeur extraordinaire de la Porte
+qui venait lui apporter des paroles de félicitations et d'amitié du
+sultan. Ce message fut accompagné de présents magnifiques, de diamants,
+d'un collier de perles de la valeur de quatre-vingt mille francs, de
+parfums, d'un nombre infini de châles, et de chevaux arabes,
+caparaçonnés de harnais enrichis de pierres précieuses. L'empereur donna
+à sa femme le collier; les diamants furent distribués entre les dames du
+palais, ainsi que les châles. On en donna aux femmes des ministres, à
+celles des maréchaux, à quelques autres encore. L'impératrice se réserva
+les plus beaux, et il en resta encore assez pour être employés plus tard
+à l'ameublement d'un boudoir de Compiègne, que l'impératrice Joséphine
+fit arranger avec un soin particulier, et qui n'a servi qu'à
+l'impératrice Marie-Louise.</p>
+
+<p>Le même jour, les envoyés de la Hollande vinrent déclarer qu'après une
+mûre délibération, on avait reconnu à la Haye qu'une monarchie
+constitutionnelle était le seul gouvernement qui pût convenir désormais,
+parce qu'une telle monarchie se trouvait en harmonie avec les principes
+répandus en Europe, et que, pour la consolider, ils demandaient que
+Louis-Napoléon, frère de l'empereur, fût appelé à la fonder.</p>
+
+<p>Bonaparte répondit qu'en effet cette monarchie serait utile au système
+général de l'Europe, qu'en détruisant ses propres inquiétudes, elle lui
+permettrait de livrer aux Hollandais des places importantes que,
+jusque-là, il avait cru devoir garder; et, se tournant vers son frère,
+il lui recommanda les peuples qu'il lui confiait. Cette scène fut fort
+bien jouée. Louis répondit convenablement. L'audience finie, comme au
+temps de Louis XIV, lors de l'acceptation de la succession d'Espagne, on
+ouvrit les battants des portes, et on annonça à la cour assemblée le
+nouveau roi de Hollande.</p>
+
+<p>Aussitôt, l'archichancelier porta au Sénat, selon la coutume, le nouveau
+message impérial avec le discours d'usage.</p>
+
+<p>L'empereur garantissait à son frère l'intégrité de ses États; sa
+descendance devait lui succéder, mais la couronne de France et celle de
+Hollande ne pouvaient jamais être réunies sur la même tête. En cas de
+minorité, la régence appartenait à la reine, et, à son défaut,
+l'empereur des Français, en sa qualité de chef perpétuel de la famille
+impériale, devait nommer le régent, qu'il choisirait parmi les princes
+de la famille royale ou parmi les nationaux.</p>
+
+<p>Le roi de Hollande demeurait connétable de l'Empire. Un vice-connétable
+serait créé, s'il plaisait à l'empereur.</p>
+
+<p>Ce message annonçait encore au Sénat que Son Altesse Sérénissime
+l'archichancelier de l'empire germanique avait demandé au pape que le
+cardinal Fesch fût désigné comme son coadjuteur et successeur; que Sa
+Sainteté avait donné avis de cette demande à l'empereur, qui
+l'approuvait.</p>
+
+<p>«Enfin, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo, étant un sujet de
+litige entre les cours de Naples et de Rome, pour terminer ces
+difficultés, nous réservant d'indemniser ces cours, nous les érigeons,
+disait le décret, en duchés et fiefs immédiats de l'Empire, et nous les
+donnons à notre grand chambellan Talleyrand, et à notre cousin le
+maréchal Bernadotte, pour les récompenser des services qu'ils ont
+rendus à la patrie. Ils en porteront le titre, prêteront serment en nos
+mains de nous servir comme fidèles et loyaux sujets, et, si leur
+descendance vient à manquer, nous nous réservons le droit de disposer de
+ces principautés.» Bonaparte n'avait pas grand penchant pour le maréchal
+Bernadotte; il est à croire qu'il se crut obligé de l'élever, parce
+qu'il avait épousé la soeur de la femme de son frère Joseph, et qu'il
+lui parut convenable que la soeur d'une reine fût, au moins, princesse.</p>
+
+<p>Il est, je crois, superflu de dire que le Sénat approuva ces nouvelles
+déterminations.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette cérémonie, qui mettait dans la famille de
+Bonaparte un nouveau roi, nous étions à déjeuner avec l'impératrice,
+lorsque son époux, entrant tout à coup d'un air fort joyeux, et tenant
+le petit Napoléon par la main, s'adressa à nous toutes de cette manière:
+«Mesdames, voici un petit garçon qui vient vous répéter une fable de la
+Fontaine que je lui ai fait apprendre ce matin, et vous allez voir comme
+il la dit bien.» En effet, l'enfant commença à débiter la fable des
+<i>Grenouilles qui demandent un roi</i>, et l'empereur riait aux éclats à
+chacune des applications qu'il y découvrait. Il s'était placé derrière
+le fauteuil de madame Louis, assise à table en face de sa mère, et il
+lui tirait les oreilles en répétant souvent: «Qu'est-ce que vous dites
+de cela, Hortense?» On ne répondait pas grand'chose. Je souriais, tout
+en achevant mon déjeuner, et l'empereur, tout à fait de bonne humeur, me
+dit, en riant toujours: «Je vois que madame de Rémusat trouve que je
+donne à Napoléon une bonne éducation.»</p>
+
+<p>Cet avènement de Louis fit découvrir à son frère le déplorable état de
+son intérieur conjugal. Madame Louis ne se vit pas monter au trône sans
+verser beaucoup de larmes. Les inconvénients du climat qu'elle allait
+chercher, et qui devaient encore altérer sa misérable santé, la peur que
+lui inspirait le tête-à-tête de son sévère époux, l'éloignement qu'il
+lui témoignait de plus en plus et qui n'ôtait rien à sa jalousie, en la
+privant de toute excuse, tout cela la détermina à s'ouvrir tout à fait à
+l'empereur. Elle lui confia ses chagrins, pour le préparer aux peines
+qui, sans doute, l'attendaient. Elle lui demanda protection pour
+l'avenir, et lui fit promettre de ne jamais la juger sans l'entendre.
+Elle alla jusqu'à lui dire que, pénétrée d'avance des persécutions
+qu'elle allait encore éprouver dans l'isolement où elle serait, son
+parti était pris, lorsqu'elle croirait avoir assez souffert, de se
+retirer du monde et de vivre dans un couvent, en abdiquant une couronne
+dont elle prévoyait toutes les épines.</p>
+
+<p>L'empereur lui demanda du courage et de la patience; il lui promit de la
+soutenir; il l'engagea à le prévenir, avant de tenter le moindre éclat.
+Je puis attester que j'ai vu cette malheureuse femme se préparer à
+monter sur le trône comme une victime qui se dévoue à un sacrifice de
+plus.</p>
+<br>
+<a name="c21" id="c21"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<h4>(1806.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la
+France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération
+germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est
+déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du
+Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.</b></p>
+
+<p>Au mois de juin de cette année, je partis pour les eaux de Cauterets, et
+je demeurai absente trois mois. Ma santé était alors dans un état
+déplorable. J'avais besoin de la soigner et de me reposer du monde de la
+cour, et d'une foule d'émotions journalières qui me fatiguaient et l'âme
+et le corps. Ma famille, c'est-à-dire mon mari, ma mère et mes enfants,
+s'établirent à Auteuil, d'où M. de Rémusat pouvait facilement et
+fréquemment paraître à Saint-Cloud, et leur été y fut doux et paisible.
+Notre cour était alors solitaire; les deux souverains hollandais étaient
+partis, la famille Bonaparte s'établissait au dehors; la belle saison
+donnait de la liberté à beaucoup de monde. L'empereur, préoccupé des
+orages qui grossissaient en Europe, se livrait à un travail suivi; sa
+femme employait son loisir à embellir sa terre de la Malmaison.</p>
+
+<p><i>Le Moniteur</i> n'offrait guère que le récit des entrées triomphales dans
+leurs États des princes créés par Bonaparte. À Naples, à Berg, à Bade,
+en Hollande, l'enthousiasme, disait-on, était extrême, et partout on
+voyait les peuples charmés des présents qu'on leur avait faits. Souvent
+on nous donnait le discours des nouveaux princes ou rois, et tous
+adressaient à leurs sujets des éloges pompeux du grand homme dont ils
+étaient les mandataires. Il est certain que Louis Bonaparte réussit,
+d'abord, auprès des Hollandais. Sa femme partagea son succès, et elle se
+montra tellement douce et affable, que bientôt, je l'ai su par des
+Français qui les accompagnèrent, son bizarre époux fut jaloux des
+sentiments qu'on lui témoignait. L'une des prétentions habituelles du
+caractère de Louis était que toutes choses autour de lui ressortissent
+de lui seul. De même que son frère, il craignait jusqu'à la moindre
+indépendance. Après avoir exigé que la nouvelle reine tînt une cour
+brillante, tout à coup il changea ce qu'il avait d'abord prescrit, et il
+la réduisit, peu à peu, à une vie très solitaire qui la sépara des
+peuples sur lesquels elle aussi était appelée à régner. Si j'en crois
+les récits qui m'ont été faits par des personnes qui n'avaient aucune
+raison pour les inventer, il reprit, par suite du faux calcul de sa
+jalouse défiance, l'usage d'un espionnage inquiet dont la reine fut sans
+cesse le triste objet. Cette jeune femme, toujours malade et
+profondément mélancolique, s'aperçut que son époux ne voulait point
+qu'elle partageât avec lui les sentiments qu'il désirait inspirer aux
+Hollandais. Devenue, par ses chagrins continuels, indifférente à tout
+succès, elle s'isolait au fond de son palais, où elle vivait à peu près
+prisonnière, se livrant aux arts qu'elle aimait, et jouissant avec
+passion de la tendresse extrême qu'elle avait pour son fils aîné. Cet
+enfant, fort avancé pour son âge, aimait beaucoup sa mère, et son père
+s'en montrait fort jaloux. Tantôt celui-ci s'efforçait d'obtenir la
+préférence par des complaisances poussées à l'excès, tantôt il
+l'effrayait par des scènes violentes, et l'enfant préférait de beaucoup
+celle près de qui il trouvait du repos et une sorte d'égalité
+d'habitudes qui ne l'effarouchaient point. Des complaisants gagés, sorte
+d'hommes qu'on voit naître partout dans les cours, furent chargés de
+surveiller la reine, et de rendre compte de ce qui se passait autour
+d'elle. Les lettres qu'elle écrivait furent ouvertes, dans la crainte
+qu'elle n'écrivît quelque chose sur ce qui se passait dans les États de
+son mari. Elle m'a assuré qu'elle avait, plus d'une fois, trouvé son
+secrétaire ouvert, ses papiers dérangés, et qu'elle aurait pu
+surprendre, si elle l'avait voulu, les agents de la défiance du roi
+exécutant les recherches qu'il avait ordonnées. Bientôt on s'aperçut
+que, dans cette cour, on se compromettrait en paraissant compter la
+reine pour quelque chose, et elle fut aussitôt délaissée. Un malheureux
+qui se serait adressé à elle pour obtenir une grâce, fût devenu suspect;
+un ministre qui l'eût entretenue de la moindre affaire, eût déplu. Le
+climat brumeux de la Hollande augmentait ses maux; elle tomba dans un
+dépérissement visible pour tous, et dont le roi ne voulut pas d'abord
+s'apercevoir. Elle me disait, une fois, que la vie qu'elle menait alors
+lui était si pénible, lui apparaissait si dénuée d'espérances, que
+souvent, lorsqu'elle habitait l'une de ses maisons de campagne qui
+n'était point éloignée de la mer, et qu'elle considérait devant elle cet
+Océan sur lequel les bâtiments anglais régnaient en maîtres, et venaient
+bloquer les ports, elle souhaitait ardemment que quelque hasard en
+amenât un sur la rive, et qu'on tentât une descente partielle dans
+laquelle elle aurait été enlevée prisonnière. Enfin les médecins
+déclarèrent qu'elle avait besoin des eaux d'Aix-la-Chapelle, et le roi,
+assez malade aussi, se détermina à aller les prendre avec elle.</p>
+
+<p>Dès cette époque, la Hollande commençait à souffrir beaucoup du système
+prohibitif auquel l'empereur soumettait tout ce qui dépendait de son
+empire. Louis Bonaparte, on lui doit cette justice, prit assez
+promptement les intérêts des peuples qui lui avaient été confiés, et
+résista, tant qu'il put, aux mesures tyranniques que la politique
+impériale lui imposait. L'empereur lui en fit des reproches qu'il reçut
+avec fermeté, et il lutta de manière à s'attacher les Hollandais. C'est
+une justice qu'ils lui ont rendue.</p>
+
+<p>La Suisse fut soumise aussi à l'obligation de rompre tout commerce avec
+l'Angleterre, et la saisie des marchandises anglaises commença à
+s'exécuter partout avec rigueur. Ces mesures fortifiaient à Londres le
+parti qui voulait que, à quelque prix que ce fût, on tentât de susciter
+à la France de nouvelles guerres en Europe. Mais M. Fox, qui était alors
+premier ministre, semblait pencher vers la paix, et ne point rejeter
+toute tentative de négociations. Pendant cet été, il tomba malade de la
+maladie dont il est mort, et sa prépondérance s'affaiblit. Les Russes se
+disputaient encore le terrain avec nos troupes dans quelques parties de
+la Dalmatie. La grande armée ne rentrait point en France, les fêtes
+qu'on annonçait se retardaient toujours. Le roi de Prusse semblait
+enclin à demeurer en repos, mais sa belle et jeune épouse, le prince
+Louis de Prusse, une partie de la cour, s'efforçaient de lui inspirer le
+désir de la guerre; on lui montrait pour l'avenir la délivrance de la
+Pologne, l'agrandissement de la Saxe, le danger de la confédération du
+Rhin qui se formait; et, il faut en convenir, la conduite de l'empereur
+justifiait toutes les inquiétudes européennes. La politique anglaise
+reprenait peu à peu son influence sur l'empereur de Russie. M. de
+Woronzoff avait été envoyé à Londres, et il entra tellement dans les
+séductions qu'on employa à son égard, que, tout à coup, le continent fut
+ébranlé de nouveau. L'empereur de Russie avait envoyé M. d'Oubril à
+Paris pour y traiter de la paix avec nous. Un traité de paix fut en
+effet signé entre lui et M. de Talleyrand, le 20 juillet; mais on va
+voir tout à l'heure que ce traité ne fut point ratifié à Pétersbourg.</p>
+
+<p>À peu près dans ce temps, le général Junot fut nommé gouverneur de
+Paris.</p>
+
+<p>Le calme le plus profond régnait en France. De moment en moment, les
+volontés de l'empereur trouvaient moins d'opposition. Une administration
+pareille, ferme, sévère, et assez équitable, du moins en ce point
+qu'elle était égale pour tous, régularisait l'exercice du pouvoir et
+aussi la manière de le supporter. La conscription s'exécutait avec
+rigueur, mais le peuple n'en murmurait encore que faiblement; les
+Français n'avaient pas épuisé la gloire comme ils l'ont fait depuis, et,
+d'ailleurs, les avancements brillants de l'état militaire séduisaient la
+jeunesse qui, partout, se déclarait pour Bonaparte. Dans les familles
+nobles même, qui se faisaient un devoir, ou un état, de l'opposition,
+les enfants commençaient à faiblir devant les opinions de leurs pères,
+qui peut-être n'étaient point fâchés, en secret, de revenir un peu sur
+leurs pas, sous prétexte de condescendance paternelle. D'ailleurs, on ne
+négligeait aucune occasion de signaler la conduite qui devait indiquer
+que la nation était ramenée à l'ordre naturel. La fête du 15 août étant
+devenue celle de saint Napoléon, le ministre de l'intérieur écrivit une
+circulaire à tous les préfets, pour les engager à ne rien épargner dans
+la célébration de la fête, de ce qui consacrerait, en même temps, et le
+souvenir impérial et l'époque du rétablissement de la religion. «Nulle
+fête, disait cette lettre, ne peut inspirer un sentiment plus profond
+que celle dans laquelle un grand peuple, dans l'orgueil de sa victoire,
+dans la conscience de son bonheur, célèbre le jour où naquit le
+souverain à qui il doit sa félicité et sa gloire.»</p>
+
+<p>Il faut le dire sans cesse, et ne point l'oublier pour l'expérience des
+nations à venir, et des hommes appelés par leur rang, ou leur
+supériorité, à régner, les uns et les autres, c'est-à-dire les peuples
+et les rois, ont un grand tort, quand ils se laissent tromper sous les
+apparences d'un repos donné et accepté, après les grands orages des
+révolutions. Si ce repos n'a pas fondé un ordre de choses tel que les
+besoins nationaux l'indiquaient, alors, nul doute que ce repos ne soit
+qu'un répit imposé par des circonstances plus ou moins impérieuses,
+répit dont un homme habile s'emparera facilement, mais dont il ne tirera
+un utile parti que s'il cherche à régulariser avec prudence la marche,
+jusqu'alors inconsidérée, de ceux qui se confient à lui. Loin de là,
+Bonaparte, fort et volontaire, ouvrit une grande parenthèse à la
+révolution française. Il a toujours eu le sentiment que cette parenthèse
+se fermerait à sa mort, qu'il regardait comme le seul terme possible de
+sa fortune. Il se saisit des Français, quand ils s'étaient égarés sur
+toutes les routes, et lorsqu'ils se décourageaient de l'espoir d'arriver
+au but auquel ils ne laissaient pas d'aspirer encore; leur énergie,
+devenue un peu vague, parce qu'elle n'osait plus aborder franchement
+aucune entreprise, se transforma seulement, alors, en ardeur militaire,
+et c'est la plus dangereuse sans doute, puisque c'est la plus opposée à
+l'esprit du citoyen. Bonaparte en profita longtemps pour lui, mais il ne
+prévit pas que, pour soutenir le poids difficile d'une nation devenue
+craintive, pour un temps, de ses propres mouvements, mais portant au
+dedans d'elle le besoin d'une grande restauration, il fallait toujours
+que la victoire marchât à la suite de la guerre, et que les revers
+produiraient dans les esprits une nature de réflexions toutes
+dangereuses pour lui.</p>
+
+<p>Il fut bien aussi, je le crois, entraîné par les circonstances qui
+naquirent des événements journaliers. Mais son parti était pris
+d'enchaîner, à quelque prix que ce fût, la liberté naissante, et il y
+employa toute son habileté. On a beaucoup dit, sous l'Empire et depuis
+sa chute, qu'il avait possédé mieux que qui que ce fût la science du
+pouvoir. Sans doute, si on la concentre seulement dans la connaissance
+des moyens de se faire obéir; mais, si le mot <i>science</i> renferme dans sa
+définition la connaissance claire et certaine d'une chose fondée sur des
+principes évidents par eux-mêmes ou par des démonstrations<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, alors il
+est certain que Bonaparte ne faisait point entrer dans son système de
+gouvernement cette portion de principes qui tend à manifester l'estime
+du souverain à l'égard de ses sujets. Il ne reconnaissait nullement
+cette concession nécessaire: que tout homme qui veut maîtriser longtemps
+les autres hommes doit leur donner d'avance de certains droits, de peur
+que, fatigués un jour de leur inactivité morale, ils ne tentent de les
+revendiquer. Il ne savait point exciter les passions généreuses,
+comprendre ou réveiller la vertu, enfin s'exhausser d'autant plus qu'il
+eût grandi l'espèce humaine.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a> Définition prise dans l'<i>Encyclopédie</i>.</blockquote>
+
+<p>Homme étrange en tout, il s'estimait très supérieur au reste du monde,
+et pourtant il craignait toutes les supériorités. Qui, parmi ceux qui
+l'ont approché, ne lui a pas entendu dire qu'il préférait les gens
+médiocres? qui n'a pas vu que, lorsqu'il employait un homme doué d'une
+distinction quelconque, il fallait, pour qu'il lui accordât sa
+confiance, qu'il eût d'abord cherché son côté faible dont il se hâtait,
+assez ordinairement, de divulguer le secret? Ne l'a-t-on pas vu attentif
+à flétrir, et souvent par un tort tout de son invention, ceux qu'il
+appelait près de lui? Disons-le franchement, Bonaparte, au monde, aux
+peuples, aux individus, a vendu tous ses dons. Son marché, plutôt imposé
+qu'offert, parvint à éblouir les parties vaniteuses de la nature
+humaine, et, par là, égara longtemps des esprits qui ont aujourd'hui
+peine encore à se réduire aux bornes du possible et de la raison. Une
+pareille politique peut servir à l'achat de toutes les servitudes; mais,
+de toute nécessité, il faut qu'elle soit appuyée sur un succès
+constant.</p>
+
+<p>D'après cela, faudrait-il conclure que les Français sont coupables sans
+rémission de s'être laissé séduire par un tel maître? la postérité les
+condamnera-t-elle pour leur imprudente confiance? Je ne le crains pas.
+Bonaparte, qui se servait indifféremment du bien comme du mal, quand
+l'un ou l'autre pouvaient lui être utiles, avait trop de supériorité
+dans l'esprit pour ne pas concevoir qu'on ne fonde rien au milieu du
+trouble. Aussi commença-t-il par rétablir l'ordre, et ce fut là ce qui
+nous attacha tous à lui, nous autres pauvres passagers, froissés par
+tant d'orages! Ce qu'il ne créa que pour l'exploiter à son profit, nous
+l'acceptâmes avec reconnaissance; nous regardâmes comme le premier de
+ses bienfaits, comme une garantie de ses autres dons, ce repos social
+qu'il rétablit, et qui devint le terrain sur lequel il allait élever son
+despotisme; nous crûmes que l'homme qui restaurait la morale, la
+religion, les civilisations de toute espèce, qui favorisait les arts, la
+littérature, qui voulait ordonner la société, avait dans l'âme quelque
+chose de cette noble inspiration qui conçoit la vraie grandeur, et
+peut-être, après tout, que notre erreur, déplorable sans doute parce
+qu'elle l'a si longtemps aidé, dénonce encore plus la générosité de nos
+sentiments que notre imprudence. Au travers des faiblesses qui égarent
+l'humanité, c'est pourtant une idée consolante de voir que ceux qui
+veulent la séduire commencent par feindre d'abord les intentions
+régulières et ordonnées de la vertu.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, il ne se passa
+nul événement bien remarquable. Dans le courant de cet été, on vit
+arriver à Paris M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche, qui a joué un
+assez grand rôle en Europe, qui a pris part à des événements si
+importants, qui a fait enfin une si immense fortune, sans pourtant que
+ses talents s'élèvent, dit-on, au-dessus de l'intrigue d'une politique
+secondaire. À cette époque, il était jeune, d'une figure agréable. Il
+obtint des succès auprès des femmes. Un peu plus tard, il parut
+s'attacher à madame Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a
+soutenu longtemps son époux sur le trône de Naples, et qui peut-être la
+protège encore dans la retraite qu'elle s'est choisie<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a> En ce moment, en 1819, elle vit dans les États
+ de l'empereur d'Autriche. (Elle est morte à Florence, le 18
+ mai 1839.) (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Dans le mois d'août, on promulgua le décret qui déterminait le nouveau
+catéchisme de l'Église gallicane. On l'appela <i>le Catéchisme de
+Bossuet</i>, et on y inséra, avec la doctrine prise en effet dans les
+ouvrages de l'évêque de Meaux, quelques phrases remarquables sur les
+devoirs des Français relativement à l'empereur:</p>
+
+<p><i>Page</i> 55. «Demande:--Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des
+princes qui les gouvernent, et quels sont, en particulier, nos devoirs
+envers Napoléon Ier, notre empereur?</p>
+
+<p>»Réponse:--Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous
+devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l'amour, le
+respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs
+ordonnés pour la conservation et la défense de l'empire et de son trône.
+Honorer et servir son empereur est donc honorer et servir Dieu même.</p>
+
+<p>»D.--N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement
+nous attacher à Napoléon Ier, notre empereur?</p>
+
+<p>»R.--Oui; car il est celui que Dieu a suscité, dans les circonstances
+difficiles, pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos
+pères, et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre
+public par sa sagesse profonde et active; il défend l'État par son bras
+puissant, il est devenu l'oint du Seigneur par la consécration qu'il a
+reçue du souverain pontife, chef de l'Église universelle.</p>
+
+<p>»D.--Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers
+notre empereur?</p>
+
+<p>»R.--Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre de Dieu
+même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> «Fallait-il donc croire, dit madame de Staël,
+ que Bonaparte disposerait de l'enfer dans l'autre monde,
+ parce qu'il en donnait l'idée dans celui-ci?» Il y a bien
+ quelque exagération dans cette réflexion, mais celle qui suit
+ me paraît d'une extrême justesse: «Les nations n'ont de piété
+ sincère que dans les pays où l'on peut aimer Dieu et la
+ religion chrétienne de toute son âme, sans perdre, et surtout
+ sans obtenir aucun avantage terrestre, par la manifestation
+ de ce sentiment.»</blockquote>
+
+<p>Tant que dura le ministère de M. Fox, Bonaparte, soit qu'il eût quelques
+données particulières, soit qu'il vît que la politique de ce chef de
+l'opposition marchait dans un sens opposé à celle de son prédécesseur,
+se flatta de parvenir à conclure un traité de paix avec l'Angleterre.
+Outre les avantages qu'il y trouvait apparemment, sa vanité était
+toujours singulièrement blessée de ce que le gouvernement anglais ne
+reconnaissait pas sa royauté. Le titre de général que lui donnaient les
+journaux anglais le choquait toujours. Malgré sa supériorité, il avait
+bien quelques-unes des faiblesses des parvenus.</p>
+
+<p>Quand Fox tomba malade, <i>le Moniteur</i> annonça qu'il était à craindre que
+la gravité de sa maladie ne rejetât la politique anglaise dans la
+complication ordinaire.</p>
+
+<p>Cependant, on vit, tout à coup, éclore le système de la confédération du
+Rhin. Dans le grand plan féodal de l'empereur, ce système était bien
+entendu; il augmentait le nombre des feudataires de l'empire français;
+il propageait la révolution européenne. Mais, s'il est vrai que les
+vieilles institutions du continent soient arrivées au point où leur
+décrépitude donne des signes irrécusables de la nécessité de leur chute,
+il est aussi vrai de dire que le temps est arrivé où elles ne peuvent
+plus choir au profit du despotisme. Bonaparte n'a pas cessé de vouloir
+faire la contre-révolution des idées écloses depuis trente ans,
+seulement dans son intérêt. Une pareille entreprise n'est heureusement
+pas dans les forces humaines et, du moins, nous lui devons que son
+impuissance à cet égard a jugé cette importante question.</p>
+
+<p>Les grands duchés d'Allemagne furent donc séparés de l'empire
+germanique, et l'empereur de France en fut déclaré le protecteur. Les
+parties contractantes, c'est-à-dire l'Empire et les États confédérés,
+devaient s'armer tous en cas de déclaration de guerre faite à l'une ou à
+l'autre. Le contingent de la confédération fut porté à 63 000 hommes; la
+France en devait fournir 200 000. L'électeur archichancelier de l'empire
+germanique devenait prince-primat de la confédération, et, à sa mort,
+l'empereur devait nommer son successeur. L'empereur renouvelait, en
+outre, la déclaration par laquelle il s'engageait à ne point porter les
+limites de la France au delà du Rhin; mais, en même temps, il déclarait
+qu'il n'épargnerait rien pour parvenir à l'affranchissement des mers.
+Cette déclaration parut dans <i>le Moniteur</i> de cette année, le 25
+juillet.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand eut en grande partie l'honneur de la formation de cette
+confédération. Il jouissait alors d'un crédit éclatant, il semblait
+appelé à rédiger en système ordonné les projets étendus de l'ambition de
+l'empereur. En même temps, il ne négligeait pas l'accroissement de
+fortune qu'il devait en retirer. Les princes d'Allemagne payèrent, comme
+il le fallait, les avantages partiels qu'ils obtinrent dans cet
+arrangement; et le nom de M. de Talleyrand, toujours uni à des
+négociations si considérables, acquit de plus en plus en Europe de
+grandeur et de renommée.</p>
+
+<p>Une des idées favorites de M. de Talleyrand, et qui a paru toujours
+saine et raisonnable, c'est que la politique française devait tendre à
+tirer la Pologne du joug étranger, et à en faire une barrière à la
+Russie, comme un contrepoids à l'Autriche. Il y poussait toujours, de
+tout le pouvoir de ses conseils. Je l'ai souvent entendu dire que toute
+la question du repos de l'Europe était en Pologne; il paraît bien que
+l'empereur le pensait comme lui, mais qu'il n'a pas mis assez de suite
+dans ce qui pouvait amener la réussite de ce projet, et que des
+circonstances accidentelles aussi l'ont gêné. Il se plaignait souvent du
+caractère passionné, mais léger des Polonais: «On ne pouvait, disait-il,
+les diriger par aucun système.» Ils eussent demandé une préoccupation
+particulière, et Bonaparte ne pouvait penser à eux qu'en passant.
+D'ailleurs, l'empereur Alexandre avait trop d'intérêt à gêner cette
+partie de la politique française, pour demeurer spectateur paisible de
+ce qu'elle essayerait, et il arriva qu'on n'agit qu'à demi en Pologne,
+et qu'on perdit tout le parti qu'on aurait pu tirer de là. Toutefois,
+après quelques affaires partielles entre les Russes et nous,
+relativement à l'abandon des bouches du Cattaro, les deux empereurs
+paraissaient s'être entendus, et M. d'Oubril avait été envoyé de
+Pétersbourg à Paris pour y signer un traité de paix. Notre armée,
+toujours annoncée, ne rentrait point cependant, soit que Bonaparte
+s'aperçût déjà de la difficulté de garder en France un si grand nombre
+de soldats qui eussent fatigué les citoyens, soit qu'il prévît que
+l'Europe grondait encore, et que la paix ne serait pas de longue durée.
+On préparait sur la place des Invalides une sorte de <i>bazar</i> où devaient
+être exposés les produits de l'industrie française; mais on ne parlait
+plus des fêtes promises à la grande armée. Cette exposition eut lieu en
+effet, et occupa utilement l'intérêt national.</p>
+
+<p>Au commencement de septembre, Jérôme Bonaparte arriva à Paris. Toutes
+les tentatives qui avaient été faites sur les colonies n'avaient point
+réussi, et l'empereur se détournait pour jamais de toute entreprise
+maritime. Il songea alors à marier son jeune frère à quelque princesse
+d'Europe, ayant exigé de lui que son premier mariage fût regardé comme
+non avenu.</p>
+
+<p>En créant la confédération du Rhin, Bonaparte avait déclaré qu'il
+laissait la liberté aux villes anséatiques. Quand il s'agissait de
+liberté, il était assez naturel qu'on crût que l'empereur n'en faisait
+jamais qu'un don provisoire, et les déterminations prises à cet égard
+achevèrent d'agiter la politique prussienne. La reine et la noblesse
+excitaient le roi de Prusse à la guerre; aussi avons-nous vu, dans les
+bulletins de la campagne qui s'ouvrit peu après, cette princesse devenue
+l'objet des injures, souvent les plus grossières, comparée d'abord à
+Armide, qui, la torche à la main, cherchait à nous susciter des ennemis.
+En contraste avec cette comparaison un peu poétique, on trouvait,
+quelques lignes plus bas, cette phrase d'un style tout différent, et
+entièrement bourgeoise: «Quel dommage! car on dit que le roi de Prusse
+est un parfait honnête homme<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.» Bonaparte a dit souvent qu'il n'y
+avait qu'un pas du sublime au ridicule: cela est vrai dans les actions
+comme dans les paroles, quand on néglige l'art véritable; il faut
+convenir qu'il le dédaignait un peu trop.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a> Cette idée, même cette expression, se trouvent
+ souvent dans les lettres de l'empereur durant cette campagne.
+ Ainsi il écrivait à sa femme, le 13 octobre: «Je suis
+ aujourd'hui à Gera, ma bonne amie; mes affaires vont fort
+ bien, et tout comme je pouvais l'espérer. Avec l'aide de
+ Dieu, en peu de jours cela aura pris un caractère bien
+ terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je
+ plains personnellement, parce qu'il est bon. La reine est à
+ Erfurt avec le roi. Si elle veut voir une bataille, elle
+ aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j'ai déjà
+ engraissé depuis mon départ; cependant je fais, de ma
+ personne, vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en
+ voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures,
+ et je suis levé à minuit; je songe quelquefois que tu n'es
+ pas encore couchée. Tout à toi.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>M. Fox mourait en septembre; la partie du ministère anglais qui poussait
+à la guerre reprenait de la puissance; le ministère russe était changé;
+un mouvement national agitait la noblesse prussienne; le peuple
+commençait à y répondre, l'orage se formait, et il creva par le refus
+que le czar fit, tout à coup, de ratifier le traité signé à Paris par
+son plénipotentiaire Oubril. Dès ce moment, la guerre fut décidée. Aucun
+message officiel ne l'annonça, mais on en parla tout haut.</p>
+
+<p>Au commencement de ce mois, j'étais revenue des eaux de Cauterets, et je
+jouissais délicieusement de me retrouver au milieu de ma famille, quand
+M. de Rémusat reçut, tout à coup, l'ordre de partir pour Mayence, où
+l'empereur devait se rendre quelques jours après. Je fus profondément
+affligée de cette nouvelle séparation. N'ayant aucun des honneurs qui
+compensent, pour quelques femmes, les souffrances attachées à une union
+avec un militaire, j'avais peine à me soumettre à des absences ainsi
+renouvelées sans cesse. Je me souviens qu'après le départ de M. de
+Rémusat, l'empereur me demanda pourquoi j'avais l'air si triste, et,
+quand je lui répondis que c'était parce que mon mari m'avait quittée, il
+se moqua de moi: «Sire, lui dis-je encore, j'ignore tout à fait les
+jouissances héroïques, et j'avais mis, pour mon compte, ma part de
+gloire en bonheur.» Il se prit à rire, en disant: «Du bonheur? Ah! oui,
+il est bien question de bonheur dans ce siècle-ci!»</p>
+
+<p>Avant le départ pour Mayence, je revis M. de Talleyrand. Il me témoigna
+beaucoup d'amitié. Il m'assura que rien n'était si utile à notre avenir
+que de voir M. de Rémusat nommé de tous les voyages; mais, comme il vit
+que j'avais des larmes dans les yeux en l'écoutant, il me parla toujours
+sérieusement, et je lui sus gré de ne point plaisanter sur une peine,
+grave pour moi seule, et qui devait paraître légère, au fait, à tout le
+monde, en comparaison de celle de tant de femmes qui voyaient leurs
+maris et leurs fils courir à de nouveaux dangers. Il y a dans le
+caractère de M. de Talleyrand, je dirais plutôt dans son goût, un tact
+très fin qui le dirige toujours de manière à ne parler à chacun que le
+langage qui convient; c'est un des grands charmes de sa personne.</p>
+
+<p>Enfin, l'empereur partit tout à coup, le 25 septembre, et sans qu'aucun
+message au Sénat annonçât les motifs de son absence<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. L'impératrice,
+qui le quittait toujours malgré elle, n'avait d'abord pas pu obtenir de
+l'accompagner, et seulement elle comptait le rejoindre un peu plus tard;
+mais elle le pressa tellement, le dernier jour qu'il demeura à
+Saint-Cloud, que, vers minuit, il céda à ses instances, et la fit monter
+dans sa voiture près de lui, une seule femme de chambre l'accompagnant.
+La maison impériale ne la rejoignit que quelques jours après. Il n'était
+plus question, pour moi, de songer à être de toutes ces courses, ma
+santé ne me le permettait plus, et je crois pouvoir dire que
+l'impératrice, accoutumée à la petite jouissance de vanité que lui avait
+procurée l'entrée à sa cour des dames qui valaient mieux que moi,
+ramenée à ses anciennes amitiés, me regrettait un peu. Quant à
+l'empereur, il ne me comptait plus pour grand'chose, et en cela il avait
+raison. Une femme n'était rien dans sa cour; une femme malade, moins que
+rien.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Ces départs, ces longues absences de l'empereur
+ étaient fréquents, à un degré qu'on ne se représente pas
+ aujourd'hui. Jamais souverain n'a moins habité sa capitale.
+ Il existe un livre curieux intitulé: <i>Itinéraire général de
+ Napoléon, chronologie du Consulat et de l'Empire, indiquant
+ jour par jour, pendant toute sa vie, le lieu où était
+ Napoléon, ce qu'il y a fait et les événements les plus
+ remarquables qui se rattachent à son histoire, etc., par
+ A.-M. Perrot. Paris, Bistor</i>, 1845. De ce livre, d'une
+ exactitude très suffisante, surtout dans la période de
+ grandeur impériale, on peut conclure que, depuis son
+ avènement au trône jusqu'à l'abdication de 1814, Napoléon n'a
+ passé que 955 jours à Paris, c'est-à-dire moins de trois ans,
+ sur dix années de règne. Il a voyagé, sinon hors de France,
+ du moins loin de Paris et des palais de Saint-Cloud, de la
+ Malmaison, de Compiègne, de Rambouillet ou de Fontainebleau,
+ plus de 1600 jours, c'est-à-dire plus de quatre années, et
+ plusieurs fois son absence a duré six mois de suite. (P. R).</blockquote>
+
+<p>Madame Bonaparte m'a souvent conté que son mari avait commencé cette
+campagne de Prusse avec une sorte de répugnance. Le luxe et l'aisance
+qui l'environnaient faisaient effet sur lui. Les âpretés de la vie des
+camps effarouchaient son imagination. D'ailleurs, il n'était pas sans
+inquiétude: la réputation des troupes prussiennes était grande; on
+parlait beaucoup de l'excellence de cette cavalerie; la nôtre
+n'inspirait pas encore de confiance, et les militaires s'attendaient à
+une forte résistance. Le succès inouï, et si prompt, de la bataille
+d'Iéna est un de ces miracles qui dérangent toutes les probabilités
+humaines. Ce succès a confondu l'Europe entière, et constaté la fortune
+de Bonaparte autant que son habileté, ainsi que la valeur française.</p>
+
+<p>Son séjour à Mayence ne fut pas de longue durée. Les Prussiens étaient
+entrés en Saxe, il était urgent de les joindre. Ce fut à l'ouverture de
+cette campagne que l'empereur créa deux compagnies de gendarmes
+d'ordonnance, dont le vicomte de Montmorency commanda l'une. C'était un
+appel à la noblesse, afin qu'elle prît part à la gloire, et qu'elle
+cédât à l'appât d'une apparence de privilège. En effet, quelques
+gentilshommes s'engagèrent dans ce corps.</p>
+
+<p>Tandis que les grands événements se préparaient, il fut décidé que
+l'impératrice demeurerait à Mayence, avec la partie de sa cour qui
+l'avait accompagnée. M. de Rémusat restait auprès d'elle, ayant la
+surintendance de toute sa maison, et M. de Talleyrand devait aussi
+demeurer à Mayence, jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>Au moment de quitter cette ville, l'empereur donna à mon mari le
+spectacle d'une scène dont celui-ci fut dans l'instant très frappé. M.
+de Talleyrand se trouvait dans le cabinet de l'empereur, M. de Rémusat y
+recevait les derniers ordres; c'était le soir, et les voitures étaient
+attelées; l'empereur dit à mon mari d'aller chercher sa femme; celui-ci
+la ramena un moment après. Elle pleurait beaucoup. L'empereur, touché de
+ses larmes, la pressa longtemps dans ses bras, paraissant avoir peine à
+s'en séparer. Il éprouvait une émotion assez vive, M. de Talleyrand
+semblait aussi fort préoccupé. L'empereur, tenant sa femme serrée contre
+lui, s'approcha de M. de Talleyrand, lui tendant la main, il les entoura
+tous deux dans ses bras, et, s'adressant à M. de Rémusat: «Il est
+pourtant bien pénible, lui dit-il, de quitter les deux personnes qu'on
+aime le mieux.» Et, en répétant ces paroles, l'espèce d'attendrissement
+nerveux qu'il éprouvait augmenta tellement, que les larmes le gagnèrent,
+et, presque aussitôt, il eut quelques convulsions qui devinrent assez
+fortes pour lui causer un vomissement. Il fallut l'asseoir, lui faire
+prendre de l'eau de fleur d'oranger; il répandait des larmes. Cet état
+dura un quart d'heure. Après, il parvint à se rendre maître de lui, et,
+se relevant tout à coup, il serra la main de M. de Talleyrand; il
+embrassa sa femme une dernière fois, et dit à M. de Rémusat: «Les
+voitures sont là, n'est-ce pas? avertissez ces messieurs, et marchons.»</p>
+
+<p>Quand, au retour, mon mari me conta cette scène, il me causa une sorte
+de joie. La découverte de la puissance que les sentiments naturels
+pouvaient exercer quelquefois sur Bonaparte me paraissait toujours comme
+une victoire à laquelle chacun de nous devait prendre sa part d'intérêt.
+Il quitta Mayence le 2 octobre, à neuf heures du soir.</p>
+
+<p>Rien n'avait encore été annoncé au Sénat, mais tout le monde s'attendait
+à une guerre violente. Cette guerre était nationale de la part des
+Prussiens, et en effet, en la déclarant, le roi avait cédé au voeu
+ardent de toute sa noblesse et d'une partie de son peuple. D'ailleurs,
+les bruits qui s'étaient répandus sur la fondation d'un royaume de
+Pologne inquiétaient les souverains. Il s'agissait de faire une ligue du
+Nord formée de tous les États que la confédération du Rhin
+n'embrasserait pas. La jeune reine exerçait de l'empire sur son époux;
+elle avait une grande confiance au prince Louis de Prusse, qui désirait
+vivement cette occasion de se distinguer. Ce prince était brave,
+aimable, plein de goût pour les arts; il communiquait son ardeur à
+toute la jeune noblesse. L'armée prussienne, forte et belle, inspirait
+une extrême confiance à cette nouvelle coalition; sa cavalerie passait
+pour la meilleure de l'Europe. Quand on voit avec quelle facilité tout
+cela fut dispersé, il faut croire que les chefs de l'armée furent très
+inhabiles, et que le vieux prince de Brunswick, une seconde fois,
+dirigea mal les généreux courages qui furent confiés à ses ordres.</p>
+
+<p>À l'ouverture de cette campagne, il fut facile de s'apercevoir que déjà,
+en France, on éprouvait quelque fatigue de voir la guerre remettre si
+souvent en question les destinées générales et particulières. Le
+mécontentement se devinait à l'expression triste des physionomies, et on
+pouvait conclure que l'empereur aurait besoin de faire des miracles pour
+échauffer un intérêt qui se refroidissait un peu. En vain, les journaux
+étaient pleins d'articles qui peignaient la joie des conscrits en
+s'enrôlant dans tous les départements; personne n'était dupe de cette
+joie, et même ne croyait devoir feindre d'y croire. Paris retomba dans
+cette morne tristesse où la guerre met toujours les capitales, tant
+qu'elle dure. On admira, par cette exposition dont j'ai parlé, les
+progrès de notre industrie, mais ce n'est pas avec de la curiosité seule
+qu'on excite les sentiments nationaux, et, quand les citoyens sont
+étrangers absolument à la marche de leur gouvernement, ils ne regardent
+que comme un spectacle les progrès que ses actes font faire à leur
+civilisation. En France, nous commencions à sentir quelque chose de
+mystérieux dans la conduite de Bonaparte à notre égard; nous apercevions
+que ce n'était pas pour nous qu'il agissait, et que les apparences d'une
+prospérité, plus brillante que solide, étaient, en effet, ce qu'il
+voulait de nous, afin qu'elles l'entourassent d'un nouvel éclat. Je me
+souviens d'avoir écrit à mon mari pendant cette campagne: «La situation
+des choses, la disposition des esprits sont bien changées; les miracles
+militaires de cette année ne font pas la moitié tant d'effet que ceux de
+l'autre. Je ne retrouve plus ici l'enthousiasme qu'a excité la bataille
+d'Austerlitz<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.» L'empereur lui-même s'en aperçut; car, lorsque, après
+le traité de Tilsit, il fut de retour à Paris, il disait: «La gloire
+militaire s'use vite pour les peuples modernes. Cinquante batailles ne
+produisent guère plus d'effet que cinq ou six. Je suis et serai toujours
+pour les Français bien plutôt l'homme de Marengo, que celui d'Iéna et de
+Friedland.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a> Les lettres de ma grand'mère témoignent, en
+ effet, du grand changement qui s'était fait dans l'opinion,
+ au sujet des succès militaires de l'empereur. La publication
+ de ces lettres aura, je pense, un intérêt véritable, même en
+ dehors des révélations politiques. Je réserve pour un avenir
+ prochain cette publication; mais je pourrais appuyer, par des
+ citations nombreuses, ce qui est dit ici, et dans les
+ chapitres précédents, malgré la réserve qu'imposaient les
+ indiscrétions de la poste. Voici, par exemple, ce qu'elle
+ écrivait à son mari pendant cette campagne de Prusse, deux
+ mois après la bataille d'Iéna, et avant celle d'Eylau, le 12
+ décembre 1806: «Nous devons être bien prudents en
+ correspondance, et, si j'ose dire, je trouve que vous vous
+ laissez aller un peu dans la vôtre, et qu'il y a quelquefois
+ certaines phrases philosophiques qui peuvent se prendre en
+ mauvaise part. C'est un chagrin de plus de ne pouvoir même
+ s'épancher en liberté à cette distance; mais il faut se
+ résigner à tous les sacrifices, et espérer que celui-ci nous
+ donnera une longue paix. La paix! On ne l'espère guère ici.
+ Il y a un découragement, et un mécontentement général. On
+ souffre et on se plaint hautement. Cette campagne ne produit
+ pas le quart de l'effet qu'a produit l'autre. Nulle
+ admiration, pas même d'étonnement, parce qu'on est blasé sur
+ les miracles. Les bulletins sont tous reçus sans
+ applaudissements aux théâtres; enfin l'impression générale
+ est bien pénible. Je dirais même qu'elle est tout à fait
+ injuste, car, enfin, il y a des cas où les événements
+ entraînent, même les hommes les plus forts, plus loin qu'ils
+ ne voudraient, et mon esprit se refuse à croire qu'une tête
+ supérieure ne veuille trouver de gloire que dans la guerre.
+ Ajoutez à cela la conscription, et ce nouvel arrête sur le
+ commerce. La malveillance fait argent de tout, et juge sans
+ raison; on ne veut voir que de la colère dans ces mesures. Je
+ suis loin d'oser les juger, mais je sens qu'en dépit de tout
+ ce que j'entends, j'ai besoin d'admirer, et de me fier à la
+ puissance qui traîne après elle la destinée de tout ce qui
+ m'est cher.» Cette lettre, on le voit, n'avait pas été
+ confiée à la poste, mais était apportée par un ami. Mais,
+ même en correspondant par la voie régulière, on se laissait
+ aller à montrer ses émotions, ses défiances, presque
+ l'horreur qu'inspirait un tel régime. La crainte, parfois,
+ reprenait cependant, et, dans une des lettres qui précédaient
+ celle-ci, ma grand'mère s'excusait de ne pouvoir envoyer à
+ son mari, comme trop imprudente, une lettre de son fils
+ Charles, âgé de neuf ans. Le jeune écolier, en effet, citait
+ ce vers de Phèdre: <i>Humiles laborant ubi potentes dissident</i>,
+ et se permettait cette phrase: «Je n'aime pas Philippe, parce
+ qu'il a trop d'ambition.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Les projets de l'empereur sur l'Europe s'agrandissant toujours, il lui
+importait de plus en plus de centraliser son administration, afin que
+les rayons de sa volonté, partis d'un même point, pussent être portés
+rapidement là où il voulait qu'ils se dirigeassent. À peu près certain
+de la soumission du Sénat, amoindrissant chaque jour l'importance du
+Corps législatif, décidé sans doute intérieurement à saisir la première
+occasion de se débarrasser du Tribunat, il confiait un pouvoir plus
+étendu à son conseil d'État composé d'hommes forts par l'esprit, et sur
+le caractère desquels il exerçait une influence directe. Par un nouveau
+décret de cette époque, il créa une commission des pétitions au conseil
+d'État, composée de conseillers, de maîtres des requêtes et
+d'auditeurs, qui se réunissaient trois fois la semaine, et dont le
+travail devait lui être porté. MM. Molé et Pasquier, tous deux maîtres
+des requêtes, furent nommés membres de cette commission. Tous deux
+étaient entrés dans les affaires en même temps, tous deux, quoique d'un
+âge fort différent<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, avec de beaux noms de magistrature, des
+relations de société pareilles, un zèle égal et une ambition semblable,
+se faisaient peu à peu connaître dans ce nouveau gouvernement.
+Cependant, l'empereur montrait déjà plus de goût pour M. Molé. Il
+exerçait de l'empire sur sa jeunesse, qui, toute grave qu'elle était, ne
+pouvait cependant échapper à l'enthousiasme. Il se flattait de façonner
+ses idées à son gré, et il y parvint assez bien, tandis qu'il profitait
+des dispositions parlementaires qu'il retrouvait dans l'esprit de M.
+Pasquier. «J'exploite l'un, disait-il quelquefois, et je crée l'autre.»
+Je cite ce mot pour prouver encore combien son goût le portait à
+appliquer l'analyse à sa conduite envers tout le monde.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> M. Molé avait alors vingt-six ans, M. Pasquier
+ à peu près quarante ans.</blockquote>
+
+<p>On vit à Paris, dans l'automne de cette année, des courses de chevaux,
+décrétées par l'empereur lui-même, lorsqu'il n'était encore que consul.
+En vérité, la France était devenue un grand parterre assemblé, devant
+lequel on donnait des représentations de tout genre, à cette condition
+seulement que les mains ne se lèveraient que pour applaudir.</p>
+
+<p>Enfin, le 4 octobre, le Sénat fut convoqué. L'archichancelier, comme par
+le passé, comme il était réglé pour l'avenir, vint annoncer la guerre
+par un discours insignifiant et pompeux. Il lut ensuite une lettre de
+l'empereur, datée de son quartier général, qui déclarait le roi de
+Prusse l'agresseur, qui déplorait l'influence du génie du mal venant
+sans cesse troubler le repos de la France, et qui annonçait que
+l'envahissement de la Saxe l'avait forcé de marcher rapidement en avant.
+Cette lettre était accompagnée du rapport officiel du ministre des
+affaires étrangères, qui ne pouvait trouver aucune cause raisonnable à
+la guerre, qui s'étonnait si la liberté accordée aux villes anséatiques
+avait inquiété le gouvernement prussien, et qui citait une note de M. de
+Knobelsdorff, nouveau chargé d'affaires de Prusse. Il se répandit que,
+quelque temps auparavant, M. de Lucchesini, dévoué, disait-on, à
+l'Angleterre, avait effrayé la cour par des rapports <i>peu fondés</i> sur
+les projets de monarchie universelle du gouvernement français.
+L'empereur, instruit de ces démarches, avait demandé le rappel de M. de
+Lucchesini. M. de Knobelsdorff le remplaçait, mais ce changement ne
+produisit rien; les deux cabinets se brouillèrent de plus en plus;
+l'empereur partit; le ministre prussien reçut une dernière note de son
+souverain, qui demandait l'évacuation prompte de toute l'Allemagne par
+les troupes françaises, et qui exigeait que la ratification de cette
+demande fût envoyée au quartier général du roi de Prusse, le 8 octobre.
+M. de Knobelsdorff dépêcha cette note à M. de Talleyrand, encore à
+Mayence, qui l'envoya à l'empereur déjà à Bamberg.</p>
+
+<p>Dans le premier bulletin qui rend compte de l'ouverture de cette
+campagne, voici ce qui est raconté à cette occasion: «Le 7, l'empereur a
+reçu un courrier de Mayence porteur de la note de M. de Knobelsdorff, et
+d'une lettre du roi de Prusse de vingt pages qui n'était qu'un mauvais
+pamphlet, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par
+ses écrivains à 500 livres sterling par an. L'empereur n'en acheva
+point la lecture, et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains
+mon frère le roi de Prusse: il n'entend pas le français, il n'a sûrement
+pas lu cette rhapsodie.» Puis il dit au maréchal Berthier: «Maréchal, on
+nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8, jamais un Français n'y a
+manqué. Mais, comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être
+témoin des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher,
+vers la Saxe.»</p>
+
+<p>Les hostilités commencèrent, en effet, le 8 octobre 1806.</p>
+
+<p>La proclamation de l'empereur à ses soldats portait, comme toutes les
+autres, l'empreinte de cette manière qui n'appartient réellement à aucun
+siècle, et qui lui est particulière:</p>
+
+<p>«Marchons donc, disait-il, puisque la modération n'a pu les faire sortir
+de cette étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort
+qu'elle subit il y a quatorze ans. Qu'ils apprennent que, s'il est
+facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance, avec
+l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par
+l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que
+les tempêtes de l'Océan.»</p>
+
+<p>Au même moment, le roi de Hollande, Louis Bonaparte, revint à la Haye
+pour assembler les états, et leur demander une loi qui ordonnât le
+payement par anticipation d'une année de l'impôt territorial. Après
+avoir obtenu cette loi, il alla porter son quartier général sur les
+frontières de son royaume. Ainsi les Hollandais, à qui on avait annoncé
+une belle suite de prospérités, pour récompense du sacrifice de leur
+liberté, se voyaient frappés, dès la première année, de la crainte de la
+guerre, d'un doublement d'impôts, et du blocus continental, qui
+neutralisait leur commerce.</p>
+
+<p>Madame Louis Bonaparte vint joindre sa mère à Mayence, et parut respirer
+en se retrouvant au milieu des siens. La jeune princesse de Bade y vint
+aussi; elle était encore à cette époque dans une assez grande froideur
+avec son époux. L'impératrice eut la visite du prince primat, et de
+quelques souverains de la Confédération. La vie qu'elle menait à Mayence
+était donc assez brillante par les personnages marquants que sa présence
+y attirait. Elle eût préféré à tout de suivre partout l'empereur,
+qu'elle aimait à surveiller; mais, quand elle lui écrivait pour le
+joindre, il lui répondait: «Je ne puis t'appeler près de moi; je suis
+l'esclave de la nature des choses et de la force des circonstances;
+attendons ce qu'elles décideront.»<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> Cette lettre ne se trouve point dans la
+ Correspondance générale de Napoléon Ier publiée sous le
+ second empire. Mais les lettres qui y sont insérées, pour
+ cette époque, ressemblent fort à celle-ci, pour la forme et
+ le fond. C'était, d'ailleurs, le sujet ordinaire des lettres
+ de l'empereur à Joséphine, pendant toutes ses campagnes.
+ Voici, par exemple, ce qu'il lui écrivait de Varsovie
+ quelques mois plus tard, le 23 janvier 1807. «Je reçois ta
+ lettre du 15 janvier. Il est impossible que je permette à des
+ femmes un voyage comme celui-ci: mauvais chemins, chemins peu
+ sûrs et fangeux. Retourne à Paris, sois-y gaie, contente;
+ peut-être y serai-je aussi, bientôt. J'ai ri de ce que tu me
+ dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais,
+ dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le
+ mari pour la patrie, la famille et la gloire. Pardon de mon
+ ignorance; l'on apprend toujours avec nos belles dames.
+ Adieu, mon amie; crois qu'il m'en coûte de ne pas te faire
+ venir. Dis-toi: «C'est une preuve combien je lui suis
+ précieuse.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>L'impératrice, agitée par les dangers qu'allait de nouveau courir son
+époux, ne trouvait pas autour d'elle des personnes qui répondissent
+affectueusement à ses inquiétudes. Elle avait emmené des dames qui
+appartenaient par leurs noms à des souvenirs qu'elles croyaient avoir le
+droit de conserver dans la nouvelle cour; et elles se permettaient des
+discours un peu opposés à la guerre qu'on entreprenait, et surtout elles
+gardaient un intérêt assez naturel pour cette belle reine, qui devint
+bientôt l'objet d'injures publiées dans chaque bulletin. La mort du
+prince Louis de Prusse, que quelques-unes des dames du palais, émigrées
+autrefois, avaient connu, les affligea, et il se forma autour de notre
+souveraine une petite opposition dédaigneuse, à la tête de laquelle
+madame de la Rochefoucauld se mit volontiers. M. de Rémusat, chargé de
+la surveillance de cette petite cour, recevait les plaintes de
+l'impératrice, qui, vivant toujours assez oisivement, était accessible
+au bruit désagréable de tant de paroles inutiles qu'elle aurait dû
+dédaigner. Il l'engageait à s'en peu soucier, et aussi à n'en faire
+aucune confidence à l'empereur, qui eût attaché à tout cela une
+importance peu nécessaire. Mais madame Bonaparte, blessée, écrivait tout
+à son mari, et, plus tard, M. de Talleyrand, présent à ces orages, qui
+pouvaient si facilement se dissiper, en voulut amuser l'empereur, qui ne
+pensa nullement à prendre la chose gaiement. Je me suis arrêtée sur ce
+sujet pour pouvoir dire plus tard ce qui nous en advint, à nous
+personnellement.</p>
+
+<p>Toutefois cette vie tracassière et vide, quoique active, d'une cour
+ennuyait profondément mon mari. Il s'amusait à apprendre l'allemand
+«pour, m'écrivait-il, mettre au moins dans sa journée une occupation qui
+pesât quelque chose.» Il trouvait aussi, de plus en plus, du charme dans
+la société de M. de Talleyrand, qui le recherchait, lui témoignait
+confiance et réellement amitié. Toutes les fois qu'on prête à M. de
+Talleyrand la moindre apparence d'un sentiment, on est obligé
+d'accompagner son assertion de quelque mot affirmatif qui annonce qu'on
+a prévu le doute qu'elle inspirerait, et les jugements du monde sont
+sévères à son égard, ou tout au moins trop absolus. Je l'ai vu capable
+d'affection, et j'ose dire que, s'il avait sur ce point tout à fait
+trompé mon âme, je ne me serais point attachée de si bonne foi à lui.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, moi, je vivais très paisiblement à Paris, auprès de ma
+mère, de ma soeur et de mes enfants, recevant une société distinguée,
+accueillant un bon nombre de gens de lettres, que l'autorité de mon mari
+sur les spectacles attirait chez moi. Il n'y avait que la princesse
+Caroline, duchesse de Berg, qui demandait qu'on lui rendît quelques
+devoirs. Elle habitait l'Élysée, et y tenait un assez grand état; on lui
+faisait des visites, ainsi qu'à l'archichancelier Cambacérès; on
+passait de temps à autre chez les ministres, et, le reste du temps, on
+vivait en paix. Les nouvelles étaient reçues sans enthousiasme, mais non
+sans intérêt, parce que les familles tenaient toutes, plus ou moins, à
+quelques militaires.</p>
+
+<p>La certitude que la haute police planait sans cesse sur tous les salons
+s'opposait à toute réflexion; on se concentrait donc dans une
+préoccupation secrète, qui tenait chacun assez isolé, et qui convenait à
+l'empereur.</p>
+
+<p>Il arriva pourtant, pendant cette campagne, un petit incident qui amusa
+Paris durant quelques semaines. Le 23 octobre, le cardinal Maury fut
+choisi par la classe de l'Institut à laquelle on a rendu le nom
+d'Académie française, pour succéder à M. Target. Quand il fut question
+de le recevoir, on s'avisa tout à coup de demander si on lui donnerait,
+en lui parlant, le titre de <i>monseigneur</i>; il se trouva une grande
+opposition. Avant la Révolution, la même discussion s'était élevée déjà
+une fois. D'Alembert et l'Académie du temps avaient réclamé sur les
+droits de l'égalité dans le sanctuaire des lettres; et cette Académie,
+en 1806, devenue le côté droit, opinait pour accorder le <i>monseigneur</i>,
+contre l'opinion de l'autre côté, à la tête duquel on voyait Régnault
+de Saint-Jean-d'Angély, son beau-frère Arnault, Chénier, etc. Le débat
+devint si vif, le cardinal déclara avec tant d'aigreur qu'il ne se
+présenterait point, si on ne lui rendait pas ce qui lui était dû; la
+difficulté de prendre librement une décision quelconque était si grande,
+qu'on se détermina à en référer à l'empereur lui-même, et cette
+vaniteuse discussion lui fut portée sur les champs de bataille.
+Cependant, quand le cardinal rencontrait quelques membres de l'Institut
+qui lui étaient opposés, il les attaquait par des paroles violentes. Une
+fois, se trouvant à dîner chez madame Murat, il s'établit une querelle
+assez amusante entre lui et M. Régnault; j'en fus témoin; et, dès que
+les premières paroles furent dites, le cardinal engagea M. Régnault à
+passer dans un autre salon; M. Régnault y consentit, à condition que
+quelques personnes le suivissent. Le cardinal, piqué, commença à
+s'échauffer beaucoup: «Vous ne vous rappelez donc pas, disait-il, qu'à
+l'Assemblée constituante, monsieur, je vous ai appelé <i>petit
+garçon</i>.--Ce n'est pas une raison, répondait l'autre, pour que nous vous
+donnions aujourd'hui une marque de respect.--Si je me nommais
+Montmorency, reprenait le cardinal, je me moquerais de vous; mais mon
+talent seul me porte à l'Académie, et, si je vous cédais sur le
+<i>monseigneur</i>, le lendemain vous me traiteriez de camarade.» M. Régnault
+rappelait qu'une seule fois l'Académie française avait cédé à l'usage du
+<i>monseigneur</i>, et que ce fut à l'égard du cardinal Dubois, qui fut reçu
+par Fontenelle: «Mais, ajoutait-il, les temps sont bien changés.»
+J'avoue qu'en regardant le cardinal Maury, j'osais penser, un peu, que
+les hommes ne l'étaient pas beaucoup. Enfin ce débat devint assez vif;
+on le manda à l'empereur, qui fit donner l'ordre aux académiciens
+d'accorder le <i>monseigneur</i> au cardinal. Aussitôt, tout le monde se
+soumit, et l'on n'en parla plus.</p>
+<br>
+<a name="c22" id="c22"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXII.</h3>
+
+<h4>(1806-1807.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et
+l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à
+Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La
+princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de
+l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.</b></p>
+
+<p>L'empereur avait quitté Bamberg, et se hâtait de voler au secours du roi
+de Saxe. Nos armées, réunies toujours avec cette étonnante promptitude
+qui déjouait toutes les combinaisons étrangères, marchaient au-devant de
+l'ennemi. Les premières affaires eurent lieu à Saalfeld, entre le
+maréchal Lannes et l'avant-garde du prince de Hohenlohe commandée par le
+prince Louis de Prusse. Ce dernier, brave jusqu'à l'imprudence, se
+battit en soldat; s'étant pris corps à corps avec un simple maréchal des
+logis, et refusant de se rendre, il tomba sur le champ de bataille,
+percé de coups. Sa mort ébranla la confiance des Prussiens, et anima
+celle de nos guerriers. «Si les derniers instants de sa vie, dit le
+bulletin impérial, ont été ceux d'un mauvais citoyen, sa mort est
+glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit désirer de mourir
+tout bon soldat<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a> Il paraît certain qu'il ne fut tué que pour
+ avoir voulu sauver la vie à un de ses amis. Ceux qui l'ont
+ approché disent qu'il n'avait qu'un défaut: c'était d'être
+ jaloux de toute espèce de succès. Cette faiblesse est assez
+ commune dans les princes; le mérite qui leur est utile a
+ besoin souvent de se faire pardonner. Le prince Louis était
+ neveu du roi de Prusse.</blockquote>
+
+<p>Je ne sais si ce prince a passé en Prusse pour avoir préféré sa propre
+gloire à l'intérêt de son pays, en excitant cette guerre. Peut-être
+était-il imprudent de la commencer alors, et sans doute il eût fallu le
+faire lors du soulèvement de la coalition de l'année précédente;
+pourtant le sentiment du prince Louis était encore, alors, partagé par
+une grande portion de sa nation.</p>
+
+<p>Durant quelques jours, les bulletins rendirent compte de plusieurs
+affaires partielles qui n'étaient que le prélude de la grande bataille
+du 14 octobre. On y représentait la cour de Prusse dans un grand
+trouble, et on y donnait, en passant, un conseil tout despotique aux
+princes qui se jettent dans l'hésitation, en consultant la multitude sur
+les grands intérêts politiques, trop au-dessus de sa portée. Comme si
+les nations, au point où elles sont arrivées aujourd'hui, pouvaient
+consentir longtemps à confier à leurs chefs l'argent levé sur elles et
+les hommes pris dans leurs rangs, sans s'informer des causes de l'emploi
+qu'on fait et de l'un et des autres! Oui, sans doute, Bonaparte a arrêté
+d'une main de fer les progrès, révolutionnaires par leurs formes,
+libéraux et utiles dans les principes, que cette époque devait
+nécessairement faire faire aux hommes de toutes classes. Mais c'est
+peut-être parce qu'il a un moment élevé cette digue inattendue,
+qu'aujourd'hui les peuples paraissent montrer une disposition un peu
+trop précipitée à reconquérir tous leurs droits.</p>
+
+<p>Le 14 octobre, les deux armées se joignirent et cette grande bataille,
+en peu d'heures, détermina le sort du roi de Prusse. Cette cavalerie si
+redoutable ne tint pas contre notre infanterie. La confusion des ordres
+en mit dans les manoeuvres; un grand nombre de Prussiens furent tués ou
+pris<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>; des généraux demeurèrent sur le champ de bataille; le prince
+de Brunswick fut blessé gravement, le roi obligé de fuir, enfin la
+déroute complète. Nos bulletins furent remplis des éloges du maréchal
+Davout, qui, en effet, contribua fort au succès de la journée, ce que
+l'empereur ne craignit pas d'avouer. Il n'était pas dans sa coutume de
+rendre toujours également justice à tous ses généraux. Lorsqu'à son
+retour l'impératrice l'interrogea sur les louanges qu'il avait fait
+imprimer relativement au maréchal Davout, dans cette occasion: «Eh! lui
+répondit-il en riant, je puis tant que je voudrai lui donner sans danger
+de la gloire, il ne sera jamais assez fort pour la porter.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a> Voici de quelle façon l'empereur rendait compte
+ à l'impératrice de la bataille d'Iéna, sur le champ de
+ bataille même, le 15 octobre 1806: «Mon amie, j'ai fait de
+ belles manoeuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier
+ une grande victoire. Ils étaient cent cinquante mille hommes;
+ j'ai fait vingt mille prisonniers, pris cent pièces de canon,
+ et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi de
+ Prusse; j'ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je
+ bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu,
+ mon amie; porte-toi bien et aime-moi. Si Hortense est à
+ Mayence, donne-lui un baiser, ainsi qu'à Napoléon et au
+ petit.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Il arriva, le soir de cette bataille, une aventure assez piquante à M.
+Eugène de Montesquiou<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Il était officier d'ordonnance; l'empereur
+l'envoya au roi de Prusse avec une lettre dont je parlerai plus bas. On
+le garda au quartier général prussien toute la journée; on n'y doutait
+point de la défaite des Français, on voulait l'en rendre témoin. Il fut,
+en effet, spectateur inactif mais agité de l'événement. Les généraux, et
+particulièrement Blücher<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, affectaient de donner des ordres
+inquiétants devant lui. Vers le soir, ce jeune homme, entraîné par les
+fuyards, chercha à rejoindre notre armée. Dans sa course, il rencontra
+deux Français qui se joignirent à lui; à eux trois, ils vinrent à bout
+de s'emparer de dix-huit Prussiens débandés qu'ils ramenèrent en
+triomphe à l'empereur; cette petite prise l'amusa beaucoup.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a> Fils aîné de celui qui a été chambellan. Il fut
+ tué, depuis, en Espagne.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a> Que nous avons vu, depuis, entrer deux fois
+ dans Paris, à la tête de son armée.</blockquote>
+
+<p>La bataille d'Iéna fut suivie d'une de ces marches rapides que Bonaparte
+savait si bien imposer à son armée, dès qu'elle avait vaincu. Personne
+n'a jamais su mieux que lui profiter de la victoire; il étourdissait
+l'ennemi, en ne lui laissant pas le temps de respirer.</p>
+
+<p>La ville d'Erfurt capitula le 16; le roi de Saxe fut un peu admonesté
+d'avoir cédé au roi de Prusse, en lui ouvrant ses États, et en prenant
+part au commencement de cette guerre, mais on lui renvoya ses
+prisonniers. Le général Clarke fut gouverneur d'Erfurt.</p>
+
+<p>Tous les bulletins de cette époque ont un caractère plus remarquable que
+les autres. Bonaparte était irrité d'avoir été trompé par l'empereur
+Alexandre; il avait cru pouvoir compter sur l'éternelle neutralité de la
+Prusse; il se blessait de l'influence anglaise sur le continent; sa
+mauvaise humeur perçait à chacune des phrases qu'il dictait. Il
+attaquait tour à tour le gouvernement anglais, la noblesse prussienne
+qu'il voulait dénoncer au peuple, la jeune reine<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, les femmes, etc.
+De grandes et belles expressions, souvent poétiques, venaient, sans
+transition, se perdre dans une suite d'injures grossières et communes.
+Il satisfaisait ses petites passions, mais il se dégradait dans ses
+opinions particulières, et surtout il choquait le bon goût parisien.
+Nous commencions à nous accoutumer aux miracles militaires, et la
+critique <i>s'accrochait</i>, pour ainsi dire, à la forme dans laquelle ils
+nous étaient transmis. Après tout, cette attention que donnent les
+peuples aux paroles des rois n'est pas si puérile qu'on le pense. Les
+paroles des souverains dévoilent souvent leur caractère encore plus que
+leurs actions, et, pour des sujets, le caractère du prince a la première
+de toutes les importances.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a> Bulletin du 17 octobre:
+
+<p> «La reine est une femme d'une jolie figure, mais de peu
+ d'esprit, etc.»</p>
+
+<p> Et plus tard:</p>
+
+<p> «On dit dans Berlin: «La reine était si bonne, si douce!
+ Mais, depuis cette fatale entrevue avec le bel empereur,
+ comme elle est changée!»</p></blockquote>
+
+<p>Le roi de Prusse, poussé l'épée dans les reins, demanda un armistice qui
+lui fut refusé, et cependant la ville de Leipzig fut prise. Les Français
+traversèrent le champ de bataille de Rosbach, et la colonne qui
+rappelait notre défaite fut enlevée et envoyée à Paris.</p>
+
+<p>Le 22 octobre, M. de Lucchesini vint à notre quartier général. Il
+apporta une lettre du roi de Prusse, que le secret ordonné dans les
+affaires diplomatiques, disait <i>le Moniteur</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, ne permet point de
+publier. «Mais, ajoutait le journal, la réponse de l'empereur a été
+trouvée si belle, qu'il en a couru quelques copies, et nous allons
+donner celle qui est tombée dans nos mains.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 30. En mettant de côté les
+ circonstances, plus ou moins impérieuses, qui motivèrent la
+ détermination du roi de Prusse à rompre la paix, la lettre de
+ Bonaparte est remarquable.</blockquote>
+
+<p>Toutes les déterminations de l'empereur, depuis les plus grandes
+jusqu'aux plus petites, semblaient toujours appuyées sur cette raison de
+la fable de la Fontaine: <i>Parce que je m'appelle Lion</i>.</p>
+
+<p>«Les Prussiens s'étonnent de l'activité de la poursuite; ces messieurs
+étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de Sept ans.»
+Et, lorsqu'ils voulaient demander trois jours, pour enterrer leurs
+morts: «Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le
+soin d'enterrer les morts, il n'y a pas besoin de trêve pour cela<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> À cette époque M. Daru, intendant de la maison
+ de l'empereur, fut nommé intendant de l'armée. La Prusse
+ conserve aujourd'hui encore le souvenir de la manière sévère
+ dont il leva partout les contributions. Il a laissé dans ce
+ pays une réputation terrible, et, pourtant, qui l'aura connu,
+ dira que c'est un homme dont les opinions ne sont point
+ violentes, aimant les lettres, et qui s'est fait des amis.
+ Mais, alors, la soumission paraissait le premier des devoirs.
+ L'empereur la voulait dans le fond et dans la forme. Les
+ qualités ou les vices des maîtres développent les unes ou les
+ autres chez leurs sujets.</blockquote>
+
+<p>Le 24 octobre, l'empereur arriva à Potsdam. On pense bien qu'il visita
+Sans-Souci, et que les souvenirs du grand Frédéric durent se retrouver
+dans les bulletins. <i>Le bel empereur</i> et <i>la jolie reine</i> y reçurent
+encore de nouveaux affronts, ce qui nous annonça que la guerre avec la
+Russie suivrait celle avec la Prusse, et nous consterna à Paris. Les
+nouvelles étaient lues publiquement sur le théâtre, mais n'excitaient
+plus guère que quelques applaudissements gagnés. «La guerre, toujours la
+guerre, voilà donc où nous sommes réduits!» et cette parole, prononcée
+avec plus ou moins d'amertume, attristait les personnes attachées à
+l'empereur, et qui pourtant n'y pouvaient répondre.</p>
+
+<p>Ce même jour, 25 octobre, la citadelle de Spandau se rendit.</p>
+
+<p>On joignit à tous ces récits la lettre d'un prétendu soldat, écrite
+d'une ville du duché de Brunswick. On y louait avec enthousiasme la
+valeur française, on la représentait comme une suite du système
+militaire qui dirigeait nos armées: «Il n'est pas moins vrai, disait-on,
+qu'un soldat qui peut se dire: «Il n'est pas impossible que je devienne
+maréchal d'Empire, prince ou duc, ainsi que tout autre,» doit être
+encouragé par cette pensée. À Rosbach, c'était tout différent. Alors
+étaient à la tête de l'armée française des gens de qualité qui ne
+devaient leur rang qu'à la naissance et à la protection d'une Pompadour,
+et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels,
+après leur défaite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à
+poudre.»</p>
+
+<p>Enfin, quand l'empereur fut entré dans Berlin, le 27 octobre, <i>au milieu
+des plus nombreuses acclamations</i>, il soulagea son mécontentement contre
+ceux des grands seigneurs prussiens qui se présentèrent à lui. «Mon
+frère, le roi de Prusse, dit-il, a cessé d'être roi, le jour où il n'a
+pas fait pendre le prince Louis, lorsqu'il a été assez osé pour aller
+casser les fenêtres de ses ministres<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.» Il adressa ces dures paroles
+au comte de Nesch: «Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu'elle
+sera obligée de mendier son pain.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour) </a> Le jeune prince s'était permis cette action de
+ garnison contre M. d'Haugwitz, qui revenait de France et
+ opinait pour la paix.</blockquote>
+
+<p>En proférant et publiant ces paroles violentes, l'empereur, non
+seulement satisfaisait sa colère contre les instigateurs de cette
+guerre, mais encore il croyait remplir ainsi les engagements qu'il
+avait été forcé de prendre avec notre révolution. Quoiqu'il fût un
+contre-révolutionnaire déterminé, il lui fallait bien, de temps en
+temps, rendre quelque hommage aux idées qui, par une fatale déviation,
+avaient produit son avènement. Un désir égaré de l'égalité, un noble
+besoin de la liberté, furent les causes de nos discordes civiles, il le
+savait; mais, dévoré de la soif de commander, et évitant de nous
+encourager à cette liberté qui, si on vient à bout de la fonder, sera la
+plus honorable conquête de l'époque où nous vivons, dans le marché qu'il
+lui fallait conclure avec son temps, il se bornait à préconiser
+l'égalité. Premièrement, il sentait qu'il ne l'atteindrait plus.
+D'ailleurs, le désir immodéré du nivellement, excité par l'exaltation
+des parties les moins généreuses de notre nature, s'irrite à la vue
+d'une supériorité quelconque. Par cela même qu'il trouble notre raison,
+ce désir nous met dans un état dont un homme fort peut facilement
+profiter pour nous subjuguer. Tandis que l'amour de la liberté, au
+contraire, est un sentiment exempt de toute personnalité, qui tend vers
+la civilisation la plus parfaite. Il est donc prouvé qu'un souverain
+généreux devrait aujourd'hui cultiver ce beau penchant des peuples;
+mais il est reconnu que Bonaparte ne voulait grandir que son pouvoir.
+Pour y réussir, tantôt, oubliant son origine, il parlait et agissait
+comme un roi par la grâce de Dieu, et, pour ainsi dire, toutes ses
+paroles devenaient féodales; tantôt il se livrait à un certain
+jacobinisme, sachant bien qu'il y a despotisme partout où il y a
+exagération de système, et, alors, il insultait les rois légitimes, il
+flétrissait les souvenirs, il dénonçait la noblesse aux plébéiens de
+tout pays. Jamais il ne s'est avisé de constater nulle part les vrais
+droits des nations; et cette aristocratie modeste des lumières et d'une
+noble civilisation lui déplaisait bien plus, au fond, que celle des
+titres et des privilèges qu'il exploitait à son gré.</p>
+
+<p>Le 29 octobre, M. de Talleyrand quitta Mayence, pour se rendre auprès de
+l'empereur, qui le mandait. M. de Rémusat le vit partir avec un extrême
+regret. Il trouvait de grands plaisirs dans sa conversation. L'oisiveté
+un peu solennelle de cette vie de cour les rendait alors nécessaires
+l'un à l'autre. M. de Talleyrand, ayant aperçu la sûreté du commerce de
+mon mari et l'étendue de ses lumières, quittait avec lui ses habitudes
+silencieuses, et lui livrait quelques-unes de ses opinions sur les
+événements, et sur leur maître commun. Aristocrate par goût, par
+système, par état, M. de Talleyrand ne trouvait point mauvais que
+Bonaparte contraignît la Révolution dans ce qu'il regardait comme ses
+exagérations; mais il eût souhaité que son caractère moins farouche, sa
+volonté moins passionnée, ne l'écartassent point de la route où il le
+dirigeait souvent, par des conseils mesurés et habiles. Particulièrement
+éclairé sur les situations politiques européennes, plus versé dans ce
+qu'on appelle le <i>droit des gens</i> que dans le <i>vrai droit des nations</i>,
+il s'expliquait avec une grande justesse sur la marche diplomatique
+qu'il eût désiré qu'on suivît. Dès lors, il s'effrayait de l'importance
+que la Russie pouvait prendre en Europe, il opinait sans cesse pour
+qu'on fondât une puissance indépendante, entre nous et les Russes, et il
+favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais.
+«C'est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu'il faut créer.
+Voilà le boulevard de notre indépendance; mais il ne faut pas le faire à
+demi.» Plein de ce système, il partit pour rejoindre l'empereur, bien
+déterminé à lui conseiller de mettre à profit sa brillante fortune.</p>
+
+<p>Après son départ, M. de Rémusat me manda qu'il retombait dans un
+profond ennui. La cour de Mayence vivait ordonnée et monotone.
+L'impératrice y était, comme ailleurs, comme partout, douce, rangée,
+oisive, et craignant d'agir, parce qu'elle redoutait, de loin comme de
+près, de déplaire à son époux. Sa fille, heureuse d'échapper à son
+triste intérieur, remplissait ses journées de je ne sais quelles
+distractions un peu trop enfantines pour sa position et son rang<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.
+Elle jouissait beaucoup, ainsi que sa mère, des heureuses dispositions
+de son jeune fils, alors plein de vie, de beauté, et fort développé pour
+son âge. Les princes d'Allemagne venaient faire leur cour à Mayence. On
+donnait de grands repas, on se promenait, on se parait avec soin, on
+souhaitait des nouvelles. La cour désirait revenir à Paris;
+l'impératrice demandait à aller à Berlin, et tout demeurait, là comme
+ailleurs, suspendu à la volonté d'un seul homme.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour) </a> Il est difficile de ne pas remarquer que la
+ reine Hortense et sa cour s'amusaient un peu comme des
+ pensionnaires. C'était une suite de la camaraderie de la
+ maison de madame Campan. Louis Bonaparte, ou Napoléon III,
+ semblait avoir hérité quelque chose de cela. Il avait, même
+ fort loin de la jeunesse, un goût pour les jeux innocents,
+ les colin-maillard, les farces de société, qui semble un peu
+ étrange. C'est, dit-on, la seule chose qui le déridât,
+ l'amusât, et lui donnât une sorte d'amabilité qu'il n'avait
+ point dans les relations du monde et de la politique, où il
+ portait une froideur extrême. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>À Paris, la vie était morne mais paisible. L'absence de l'empereur
+semblait toujours apporter un peu de soulagement. On n'y parlait pas
+davantage, mais on paraissait mieux respirer, et cette <i>allégeance</i> se
+remarquait surtout dans ceux qui tenaient de plus près à son
+gouvernement. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'impression des victoires
+s'usait de plus en plus, et des yeux exercés auraient dès lors deviné
+que ce n'étaient plus les succès de ce genre qui devaient exciter chez
+les peuples un enthousiasme durable.</p>
+
+<p>L'armée du prince Eugène avançait aussi en Albanie, et le maréchal
+Marmont tenait tête aux Russes, qui s'ébranlaient de ce côté. Une
+nouvelle proclamation de l'empereur à ses soldats fut publiée. Cette
+proclamation annonçait la rupture avec la Russie et l'intention de
+marcher en avant, promettait de nouveaux triomphes, et déclarait tout
+<i>l'amour</i> que Bonaparte portait à son armée. Le maréchal Brune<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>,
+commandant l'armée de réserve demeurée à Boulogne, fit à cette occasion
+ce singulier ordre du jour qu'on imprima dans <i>le Moniteur</i> où tout
+s'imprimait, par ordre:</p>
+
+<p>«Soldats, vous lirez quinze jours de suite dans vos chambrées la
+proclamation sublime de Sa Majesté l'empereur et roi à la grande armée.
+Vous l'apprendrez par coeur. Chacun de vous, attendri, répandra les
+larmes du courage, et sera pénétré de cet enthousiasme irrésistible
+qu'inspire l'héroïsme.» À Paris, personne ne fut attendri, et cette
+prolongation de la guerre nous consterna.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour) </a> Le même qui fut égorgé à Avignon, en 1815.</blockquote>
+
+<p>Cependant, l'empereur demeurait à Berlin, dont il avait fait son
+quartier général. Il annonçait dans ses bulletins que la grande et belle
+armée prussienne avait disparu, comme un brouillard d'automne, et il
+faisait achever par ses lieutenants la conquête de tous les États
+prussiens. On frappait en même temps une contribution de 150 millions;
+toutes les villes se rendaient peu à peu: Küstrin, Stettin, un peu plus
+tard Magdebourg. Lubeck, qui voulut résister, avait été prise d'assaut
+et horriblement pillée; on s'y battit dans toutes les rues, et je me
+souviens que le prince Borghèse, qui prit part à cet assaut, nous
+raconta le détail des cruautés que les soldats exercèrent dans cette
+malheureuse ville. «Le spectacle dont j'ai été témoin, nous disait-il,
+m'a donné une idée de l'état d'enivrement sanglant dans lequel la
+résistance d'abord, et la victoire après, peuvent mettre le soldat.» Et
+il ajoutait: «Dans un tel moment, tous les officiers sont soldats.
+Moi-même, j'étais hors de moi, j'éprouvais, comme tout le monde, une
+sorte d'ardeur égarée d'exercer ma force sur les individus et sur les
+choses. J'aurais honte aujourd'hui de me rappeler des horreurs absurdes.
+Au travers d'un pareil danger, quand il faut se faire jour avec le
+sabre, au milieu des flammes qui dévorent tout sous vos yeux, lorsque le
+bruit du canon, ou d'une continuelle mousqueterie, se mêle aux cris
+d'une multitude qui se presse, se cherche, ou se fuit, dans l'espace
+rétréci d'une rue, alors la tête se perd tout à fait. Il n'existe
+peut-être pas d'atrocité, il n'existe pas de folie dont on ne soit
+capable. On détruit sans profit pour personne, mais on cède à je ne sais
+quelle fièvre qui excite toutes les facultés les plus désordonnées.»</p>
+
+<p>Après la prise de Lubeck, le maréchal Bernadotte y demeura quelque
+temps, en qualité de gouverneur, et ce fut à cette époque qu'il jeta les
+fondements de son élévation future. Il montra une extrême équité et un
+grand soin, pour adoucir les plaies que la guerre avait faites autour
+de lui; il maintint son armée dans une exacte discipline; il séduisit,
+il consola par la douceur de ses manières, et il laissa dans cette
+contrée une profonde admiration, et un véritable attachement pour lui.</p>
+
+<p>Tandis que l'empereur séjournait à Berlin, le prince de Hatzfeld, qui y
+était demeuré, et qui, disent les bulletins, s'en reconnaissait
+gouverneur, avait une correspondance secrète avec le roi de Prusse, dans
+laquelle il rendait compte des mouvements de notre armée. Une de ses
+lettres fut saisie, et l'empereur ordonna qu'on l'arrêtât, et qu'on le
+fît passer devant une commission militaire. Sa femme, grosse et au
+désespoir, essaya de parvenir jusqu'à l'empereur, et, ayant obtenu une
+audience, se jeta à ses pieds. Il lui montra la lettre du prince; et,
+cette infortunée se livrant à l'excès de sa douleur, l'empereur, ému, la
+fit relever, et lui dit: «Vous avez dans les mains la pièce authentique
+sur laquelle votre mari peut être condamné. Suivez mon conseil, profitez
+de ce moment pour la brûler, et alors je serai sans moyen de le faire
+juger.» La princesse ne se le fit pas dire deux fois, et jeta le papier
+au milieu du feu, en arrosant de larmes les mains de l'empereur. Cette
+anecdote fit plus d'impression à Paris que les victoires<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour) </a> Voici comment l'empereur raconte cette scène à
+ l'impératrice: «J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du
+ mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes
+ intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes
+ bonnes, douces, conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si
+ elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au
+ reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une, qui a été
+ sensible et bonne, madame de Hatzfeld. Lorsque je lui ai
+ montré la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec
+ une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c'est bien là
+ son écriture!» Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme.
+ Elle me fit peine, je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette
+ lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire
+ punir votre mari.» Elle brûla la lettre, et me parut bien
+ heureuse. Son mari est, depuis, fort tranquille. Deux heures
+ plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes
+ bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te
+ ressemblent.--Berlin, 6 novembre 1806, neuf heures du soir.»
+ Tous ces récits s'accordent. On disait toutefois, dans le
+ temps même, que l'empereur, après avoir eu des projets de
+ rigueur, s'était aperçu que la lettre incriminée avait une
+ date antérieure au moment où, selon le droit de la guerre,
+ elle aurait pu être considérée comme un acte d'espionnage, et
+ qu'alors toute la scène aurait été arrangée pour l'effet
+ dramatique. D'autres ont dit que c'est madame de Hatzfeld
+ elle-même qui, en jetant les yeux sur la lettre, aurait
+ montré à l'empereur cette date, et qu'aussitôt il se serait
+ écrié: «Oh! alors brûlez tout cela.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Notre Sénat envoya une députation à Berlin, pour porter ses
+félicitations sur une si belle campagne. L'empereur chargea les envoyés
+de rapporter à Paris l'épée du grand Frédéric, le cordon de l'Aigle noir
+qu'il avait porté, et plusieurs drapeaux, «parmi lesquels, disait <i>le
+Moniteur</i>, il y en a plusieurs brodés des mains de la belle reine,
+beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux
+Troyens».</p>
+
+<p>Nos généraux, chaque jour, envahissaient quelques pays de plus. Le roi
+de Hollande avait avancé jusque dans le Hanovre, qu'on reprenait de
+nouveau, lorsqu'on apprit qu'il était tout à coup retourné dans ses
+États, soit qu'il n'aimât point à ne faire la guerre que comme un des
+lieutenants de son frère, soit que Bonaparte aimât mieux que ses
+conquêtes fussent faites par ses propres généraux. Le maréchal Mortier
+soumit la ville de Hambourg, le 19 novembre, et le séquestre fut mis
+sévèrement sur l'énorme quantité de marchandises anglaises qui s'y
+trouvèrent. On fit partir de Paris un assez bon nombre de jeunes
+auditeurs au conseil d'État, tels que MM. d'Houdetot, de Tournon<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, et
+autres, qui furent créés intendants de Berlin, de Bayreuth, et d'autres
+villes. À l'aide de ces jeunes et actifs proconsuls, les États conquis
+se trouvaient, sur-le-champ, administrés au profit du vainqueur, et la
+victoire était suivie immédiatement d'une organisation qui la mettait
+sur-le-champ à profit. L'empereur s'attachait la jeunesse, prise dans
+toutes les classes, en lui offrant des occasions d'agir, de se produire
+et d'exercer une autorité absolue. Aussi disait-il souvent: «Il n'y a
+point de conquête que je ne puisse entreprendre; car, à l'aide de mes
+soldats et de mes auditeurs, je prendrai et je régirai le monde.» On
+peut jeter un regard sur les habitudes et les idées despotiques que ces
+jeunes gens devaient rapporter dans leur propre pays, et comprendre de
+quel danger ces habitudes ont été ensuite, quand on leur a confié
+l'administration de quelque province française, que la plupart d'entre
+eux ont eu peine à ne pas régir à la façon des pays conquis. Enfin,
+cette jeunesse, appelée de bonne heure à de si importantes missions,
+inoccupée aujourd'hui, déchue de ses espérances par le resserrement de
+notre territoire, ronge avec impatience le frein de son oisiveté, et
+n'est pas un des moindres embarras que l'état de la France cause à son
+gouvernement présent.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour) </a> M. d'Houdetot a été plus tard pair de France
+ sous la Restauration, et M. de Tournon préfet de la Gironde.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>La conquête de la Prusse s'acheva, et nos troupes entrèrent en Pologne.
+La saison était avancée; on n'avait point encore joint les Russes, mais
+on savait qu'ils approchaient. Tout annonçait une campagne difficile.
+Le froid n'était point rigoureux, mais la marche de nos soldats se
+trouvait embarrassée par les boues d'un pays marécageux, dans lesquelles
+hommes, canons, équipages, s'engloutissaient. Les détails de ce que
+l'armée eut à souffrir sont terribles à entendre. Souvent, on voyait des
+bataillons s'enfoncer dans les marais, y demeurer plongés jusqu'au
+milieu du corps, sans qu'il fût possible de les arracher à la mort lente
+qui les y attendait. L'empereur, déterminé à profiter de ses victoires,
+sentit cependant le besoin de faire prendre quelque repos à ses troupes,
+et il accepta avec empressement l'offre que lui fit le roi de Prusse
+d'une suspension d'armes qui nous tiendrait sur l'une des rives de la
+Vistule, tandis que les Prussiens demeuraient sur l'autre. Mais il est à
+croire que les conditions qu'il mit à cet armistice furent trop sévères,
+ou peut-être que la politique prussienne ne le proposa que pour gagner
+du temps et opérer une jonction avec les Russes; car on traîna la
+négociation en longueur, et l'empereur, instruit des mouvements du
+général russe Benningsen, partit tout à coup de Berlin, le 25 novembre,
+après avoir annoncé à son armée de nouveaux dangers et de nouveaux
+succès, par cette belle phrase qui terminait sa proclamation: «Qui
+donnerait aux Russes le droit de renverser de si justes desseins? Eux et
+nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>?»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 12 décembre 1806. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>En même temps parut le fameux décret, daté de Berlin, précédé d'un long
+considérant, composé d'une vingtaine de griefs, qui proclamait les
+Îles-Britanniques en état de blocus. Ce décret n'était qu'une
+représaille des formes habituelles à l'Angleterre, qui, lorsqu'elle
+entre en état de guerre, déclare aussi ce même blocus universel, et, en
+vertu du droit qu'il lui donne, permet à ses vaisseaux la prise de tous
+les bâtiments qu'ils rencontrent, sur quelque mer que ce soit. Le décret
+de Berlin partageait l'empire du monde en deux, opposant la puissance
+continentale à la puissance maritime. Tout Anglais, trouvé, soit en
+France, soit dans les États occupés par nous ou sous notre influence,
+devenait prisonnier de guerre, et cette dure loi devait être notifiée à
+tous nos souverains alliés. Dès lors, il fut notoire que la lutte qui
+s'ouvrait entre le pouvoir despotique dans toutes ses extensions et, il
+faut le dire, dans toutes ses habiletés, et la force d'une constitution
+telle que celle qui régit et anime la nation anglaise, ne finirait que
+par la destruction complète de l'un des deux assaillants. Le despotisme
+a succombé, et, malgré ce qu'il nous en a coûté, il faut en rendre grâce
+à la Providence, pour le salut des peuples et l'instruction de la
+postérité.</p>
+
+<p>Le 28 novembre, Murat fit son entrée à Varsovie; les Français y furent
+reçus avec enthousiasme par ceux des Polonais qui espéraient que leur
+liberté serait le fruit de nos conquêtes. On lisait dans le bulletin qui
+annonçait cette entrée: «Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Dieu
+seul, qui tient dans ses mains les combinaisons des événements, est
+l'arbitre de ce grand problème politique.» Dès cette époque, la famille
+de Bonaparte commença à convoiter le trône de Pologne. Son frère Jérôme
+avait quelque espérance de l'obtenir. Murat, qui avait montré en toute
+occasion, dans cette campagne, sa brillante valeur, envoyé le premier à
+Varsovie, s'y présentant dans le costume toujours un peu théâtral qu'il
+préférait, et dont la toque couverte de plumes, les bottines de couleur,
+et les étoffes élégantes qui le drapaient, avaient quelque ressemblance
+avec l'habit des nobles Polonais, Murat, dis-je, entrevoyait des
+chances pour que ce grand pays fût un jour confié à sa domination. Sa
+femme, à Paris, en reçut quelques compliments qui peut-être ébranlèrent
+les déterminations de l'empereur, lequel n'aimait point qu'on le
+devançât en rien. J'ai vu l'impératrice espérer aussi la royauté
+polonaise pour son fils. Plus tard, quand l'empereur eut un fils naturel
+dont j'ignore aujourd'hui la destinée, ce fut vers cet enfant que les
+Polonais tournèrent les yeux. De plus habiles que moi dans les secrets
+de la diplomatie européenne diront pourquoi Bonaparte n'a fait
+qu'ébaucher ses plans en Pologne, malgré son penchant personnel, et
+malgré l'influence de M. de Talleyrand. Peut-être, seulement, que les
+événements se pressèrent et se choquèrent avec trop de précipitation,
+pour qu'on pût mettre à cette entreprise tous les soins et les efforts
+qu'elle méritait.</p>
+
+<p>Depuis la campagne de Prusse, et après le traité de Tilsit, l'empereur
+s'est souvent repenti de n'avoir point poussé ses innovations
+européennes jusqu'au changement de toutes les dynasties. «On ne gagne
+rien, disait-il, à faire des mécontents auxquels on laisse encore
+quelque puissance. Les demi-mesures n'ont jamais de suites utiles, et
+les vieux rouages servent mal les machines nouvelles. Il fallait que je
+rendisse tous les rois complices de ma grandeur, mais, pour qu'ils
+ressortissent tous de moi, il eût été nécessaire qu'ils n'eussent point
+à m'opposer celle de leurs antécédents, avantage dont je me serais peu
+embarrassé, et qui ne valait point à mes yeux l'honneur de fonder une
+race nouvelle, mais qui pourtant a quelque empire sur les hommes. Ma
+bonté pour quelques souverains, ma faiblesse à l'égard des peuples qui
+auraient souffert, je ne sais quelle crainte de soulever un entier
+bouleversement m'ont retenu, et c'est un grand tort que je payerai cher,
+peut-être.»</p>
+
+<p>Quand l'empereur parlait ainsi, il avait soin de s'appuyer sur la
+nécessité de renouveler toutes choses, nécessité imposée par la force de
+la Révolution. Mais, comme je l'ai déjà dit, au fond de sa pensée, il se
+croyait quitte envers elle, en changeant les frontières des États et les
+maîtres qui les régissaient. Un roi bourgeois, pris dans sa famille ou
+dans les rangs de son armée, lui paraissait devoir satisfaire, par son
+élévation subite, toutes les classes bourgeoises des sociétés modernes,
+et, pourvu que le despotisme que ce nouveau souverain exerçait tournât
+au profit de ses propres projets, il ne lui en demandait nullement
+raison. Il faut convenir, cependant, que, si ce que Bonaparte nommait
+<i>l'esprit du siècle</i> avait conduit les nations seulement à être
+gouvernées par des hommes que des hasards heureux auraient tirés de leur
+obscurité, ce n'était pas la peine de faire tant de fracas. Despote pour
+despote, celui qui peut s'appuyer sur les souvenirs de la grandeur de
+ses ancêtres blesse moins assurément l'orgueil humain, lorsqu'il exerce
+sa volonté en vertu de vieux droits consacrés par une gloire ancienne,
+ou même seulement dont la source se perd dans la nuit des temps.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, à la fin de cette guerre, la Pologne ne retrouva sa
+liberté que dans la partie dont la Prusse s'était emparée. Les traités
+avec l'empereur de Russie, le besoin momentané du repos, la crainte
+d'exciter le mécontentement de l'Autriche en touchant à ses possessions,
+contraignirent les plans de Bonaparte. Peut-être l'exécution n'en était
+guère possible, mais, n'étant tentés qu'à demi, ils portaient sûrement
+avec eux la cause de leur destruction.</p>
+
+<p>On a beaucoup discuté les avantages et les inconvénients du système
+continental à l'égard des Anglais. Je ne serais pas assez forte pour
+bien rapporter les objections que ce système souleva, comme les
+approbations que lui donnèrent des esprits qui paraissaient assez
+désintéressés. Encore moins oserais-je conclure au premier aperçu. Outre
+qu'un tel système imposait aux alliés de la France des conditions trop
+opposées à leur intérêt pour qu'ils s'y soumissent longtemps, comme,
+tout en favorisant et excitant l'industrie continentale, dont les
+avantages ne se font sentir que lentement, ce système gênait les
+jouissances et quelques-unes des nécessités journalières, il ne se fit
+sentir que comme un acte de despotisme. De plus, il fit passer dans
+l'esprit de tout Anglais l'aversion que Bonaparte inspirait au
+gouvernement britannique, parce que s'attaquer au commerce, c'est se
+prendre aux sources vitales de toutes les existences anglaises. Il fit
+donc la guerre contre nous absolument nationale chez nos ennemis, et en
+effet, de cette époque, les tentatives personnelles des Anglais
+devinrent très actives.</p>
+
+<p>Cependant, j'ai entendu dire à des personnes éclairées que les suites de
+cette rigueur arriveraient à porter un coup fatal à la constitution
+d'Angleterre, et que c'était en cela surtout qu'il y avait avantage à
+la pousser. Le gouvernement anglais, obligé d'agir avec une promptitude
+égale à celle de son adversaire, empiétait peu à peu sur les droits
+nationaux, sans que les communes s'y opposassent, parce qu'elles étaient
+convaincues de la nécessité de la résistance. Le Parlement, moins jaloux
+de ses libertés, n'osait soulever aucune opposition; peu à peu les
+Anglais devenaient militaires; la dette publique s'augmentait pour
+fournir aux coalitions et à l'armée nationale; le pouvoir exécutif
+s'accoutumait à ces empiétements tolérés d'abord, et qu'il eût ensuite
+voulu conserver comme une conquête permise. Ainsi la situation, forcée
+et tendue, dans laquelle l'empereur mettait tous les gouvernements,
+altérait la constitution britannique, dont peut-être, si le système
+continental eût pu tenir longtemps, les Anglais n'auraient pu
+reconquérir les avantages que par des prétentions violentes ou des
+mouvements séditieux. C'était ce dont l'empereur se flattait
+secrètement; il s'efforçait de fomenter la révolte en Irlande; appui sur
+le continent de tous les pouvoirs absolus, il aidait et protégeait tant
+qu'il pouvait l'opposition anglaise, et les journaux qu'il payait à
+Londres ne cessaient d'animer les communes à la liberté.</p>
+
+<p>J'ai vu plus tard M. de Talleyrand, épouvanté de cette lutte, me dire
+avec plus de chaleur qu'il n'a coutume d'en montrer dans la rédaction de
+son opinion: «Tremblez! insensés que vous êtes, des succès de l'empereur
+sur les Anglais! Car, si la constitution anglaise est détruite,
+mettez-vous bien dans la tête que la civilisation du monde sera ébranlée
+jusque dans ses fondements.»</p>
+
+<p>L'empereur, avant de quitter Berlin, eut soin d'en faire partir quelques
+décrets, datés de cette ville, qui prouvaient qu'il avait, au milieu des
+camps, la force et le temps de penser à autre chose qu'à des combats.
+Tels furent quelques nominations de préfets, un décret sur
+l'organisation des bureaux maritimes, et un autre qui destinait
+l'emplacement de la Magdeleine, sur le boulevard, à un monument élevé à
+la gloire des armées françaises. Les plans de ce monument furent mis au
+concours par une circulaire du ministre de l'intérieur, imprimée
+partout. Il y eut aussi des promotions nombreuses dans l'armée, et une
+grande distribution de croix.</p>
+
+<p>Le 25 novembre, l'empereur partit pour Posen. La difficulté des routes
+lui fit abandonner ses voitures pour arriver dans un chariot du pays; le
+grand maréchal du palais versa dans sa calèche, et se démit la
+clavicule. M. de Talleyrand éprouva le même accident, sans blessure, et,
+vu la difficulté de sa marche, il passa vingt-quatre heures sur une
+route, dans sa voiture renversée, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres
+moyens de le transporter. Il avait occasion, à cette époque, de répondre
+à une lettre que je lui avais écrite: «Je vous réponds, me mandait-il,
+du milieu des boues de la Pologne. Peut-être, l'année prochaine, vous
+écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos
+prières.» L'empereur n'était que trop porté par lui-même à dédaigner ces
+obstacles, auxquels il sacrifiait une partie de son armée. D'ailleurs,
+dans cette occasion, il fallait marcher. Les Russes avançaient toujours,
+et il ne voulait point les attendre en Prusse.</p>
+
+<p>Le 2 décembre, le Sénat fut convoqué à Paris; l'archichancelier porta
+une lettre de l'empereur qui rendait compte de ses victoires, qui en
+promettait de nouvelles, et qui demandait un sénatus-consulte ordonnant,
+sur-le-champ, la levée des conscrits de 1807. Cette levée devait se
+faire, dans un temps ordinaire, au mois de septembre seulement. Une
+commission fut nommée pour la forme. Cette commission examina la demande
+dans une seule matinée, et, le surlendemain, c'est-à-dire le 4, le
+sénatus-consulte fut rendu.</p>
+
+<p>Ce fut aussi à peu près dans ce temps, que nous eûmes la solution de la
+dispute élevée par l'Académie contre le cardinal Maury. La volonté de
+l'empereur trancha la question; un assez long article anonyme parut dans
+<i>le Moniteur</i>. Ces paroles le terminaient: «L'Académie n'aura sans doute
+aucun penchant à priver d'un droit acquis par l'usage un homme dont le
+talent éminent a le plus marqué dans nos dissensions civiles, et dont
+l'adoption était un pas de plus vers la concorde, et vers cet entier
+oubli des événements passés, seul moyen d'assurer la durée de la
+tranquillité qui nous a été rendue. Voilà un long article pour une chose
+en apparence fort peu importante; cependant l'éclat qu'on a voulu faire
+donne matière à de sérieuses réflexions. On voit à quelles fluctuations
+on serait exposé de nouveau, dans quelle incertitude on pourrait être
+replongé, si heureusement le sort de l'État n'était confié à un pilote
+dont le bras est ferme, dont la direction est fixe, et qui ne connaît
+qu'un seul but: le bonheur de la patrie<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour) </a> Il me paraît que la grave question élevée entre
+ le cardinal Maury et l'Institut a été décidée définitivement
+ contre la prétention du premier. Du moins, bien des années
+ plus tard, M. de Salvandy a dit <i>monsieur</i> à l'évêque
+ d'Orléans, en le recevant à l'Académie. Il a dû se décider
+ par certains précédents, et la chose ne fit pas question. (P.
+ R.)</blockquote>
+
+<p>Tandis que Bonaparte obligeait ses soldats à supporter, en continuant
+cette guerre, les terribles fatigues de tous les fléaux réunis contre
+eux, il ne laissait échapper aucune occasion de prouver que rien ne
+pouvait interrompre l'intérêt qu'il portait du milieu des camps à la
+marche non interrompue des habitudes civilisées. Un ordre du jour, daté
+de la grande armée, fut publié, conçu en ces termes: «De par l'empereur:
+L'université de Iéna, les professeurs, docteurs et étudiants, ses
+possessions, revenus et autres attributions quelconques, sont mis sous
+la sauvegarde spéciale des commandants des troupes françaises et
+alliées. Le cours des études sera continué. Les étudiants sont autorisés
+en conséquence à revenir à Iéna, que l'intention de l'empereur est de
+ménager autant qu'il sera possible.»</p>
+
+<p>Le roi de Saxe, subjugué par la puissance du vainqueur, rompit son
+alliance avec la Prusse et fit un traité avec l'empereur. Ce prince,
+pendant un long règne, avait joui longtemps des douceurs de la paix et
+de l'ordre. Adoré de ses sujets, occupé de leur bonheur, il fallut la
+violence du terrible ouragan qui porta partout la fortune de Bonaparte,
+pour qu'il vît, tout à coup, les horreurs de la guerre désoler les
+paisibles campagnes de ses États. Trop faible pour résister au choc, il
+se soumit et chercha à les sauver, en acceptant les conditions du
+vainqueur. Mais sa fidélité dans les traités ne put pas le préserver,
+parce que, dans la suite, la Saxe fut forcément le théâtre sur lequel
+les souverains puissants qui l'entouraient se disputèrent plus d'une
+victoire.</p>
+
+<p>Cependant, on s'attristait de plus en plus à Paris. Les bulletins ne
+contenaient que des récits vagues de combats sanglants et de peu de
+résultats. Il était facile de deviner, par quelques mots sur la rigueur
+de la saison et l'âpreté du pays où se faisait la guerre, quels
+obstacles nos soldats avaient à surmonter, et quelles étaient leurs
+souffrances. Les lettres particulières, quoique avec une réserve qui
+seule pouvait leur permettre de parvenir à leur destination, portaient
+toutes un caractère d'inquiétude et de tristesse. On s'efforçait de
+transformer en victoires les moindres marches de notre armée, mais
+l'empereur recueillait des difficultés même de ses premiers succès. Le
+décisif des affaires qui avaient ouvert cette campagne rendait les
+Parisiens difficiles sur ce qui se passait alors. On s'efforçait
+pourtant d'exciter un enthousiasme permanent. Les bulletins se lisaient
+avec solennité sur les théâtres; on tirait le canon des Invalides, dès
+qu'il arrivait une nouvelle de l'armée; des poètes gagés faisaient à la
+hâte des odes, des chants de victoire, des intermèdes représentés avec
+pompe à l'Opéra<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, et le lendemain, des articles commandés rendaient
+compte de la vivacité des applaudissements<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44 </sup></a>.</p>
+
+<p>L'impératrice agitée, oisive, ennuyée du séjour de Mayence, écrivait
+sans cesse pour obtenir la permission d'aller à Berlin. L'empereur fut
+au moment de céder à ses instances, et j'éprouvai un vif chagrin quand
+M. de Rémusat me manda que, vraisemblablement, il allait s'éloigner
+encore. Mais l'arrivée des Russes, et l'obligation de se montrer en
+Pologne, obligèrent Bonaparte à changer de pensée. D'ailleurs, on lui
+écrivait que Paris était morne, et que les marchands s'y plaignaient du
+tort que leur faisait l'inquiétude générale. Alors il donna l'ordre à sa
+femme de retourner aux Tuileries, de déployer la pompe accoutumée de la
+cour, et nous reçûmes, tous et toutes, la consigne de nous amuser avec
+éclat<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour) </a> L'empereur reproche souvent cette hâte à ceux
+ qui étaient chargés de célébrer sa gloire sur les théâtres de
+ Paris. Ainsi, il écrit de Berlin à Cambacérès, le 21 novembre
+ 1806: «Si l'armée tâche d'honorer la nation autant qu'elle le
+ peut, il faut avouer que les gens de lettres font tout pour
+ la déshonorer. J'ai lu hier les mauvais vers qui ont été
+ chantés à l'Opéra. En vérité, c'est tout à fait une dérision.
+ Comment souffrez-vous qu'on chante des impromptus à l'Opéra?
+ Cela n'est bon qu'au Vaudeville. Témoignez-en mon
+ mécontentement à M. de Luçay. M. de Luçay et le ministre de
+ l'intérieur pouvaient bien s'occuper de faire faire quelque
+ chose de passable; mais, pour cela, il faut ne vouloir le
+ jouer que trois mois après qu'on l'a demandé. On se plaint
+ que nous n'ayons pas de littérature; c'est la faute du
+ ministre de l'intérieur. Il est ridicule de commander une
+ églogue à un poète, comme on commande une robe de
+ mousseline.» Il voulait apparemment qu'on prévît la victoire
+ d'Iéna ou celle d'Eylau trois mois à l'avance. M. de Luçay,
+ chambellan, était chargé des théâtres en l'absence du
+ surintendant, premier chambellan, retenu à Mayence, comme on
+ l'a vu plus haut. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour) </a> Citation du <i>Moniteur</i>: «On a lu hier à l'Opéra
+ ces paroles: «L'empereur jouit de la meilleure santé.» Il est
+ impossible de se faire une idée de l'enthousiasme qu'elles
+ ont excité.»</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour) </a> C'est dans ces occasions que M. de Talleyrand
+ disait: «Mesdames, l'empereur ne badine pas, il veut qu'on
+ s'amuse.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Pendant ce temps, il se détermina, après quelques affaires partielles, à
+prendre des quartiers d'hiver; mais les Russes, plus accoutumés aux
+sévérités de la saison et du pays, ne le lui permirent pas, et, après
+avoir mesuré leurs forces dans quelques combats sanglants, dont nous
+payâmes cher le succès, les deux armées se joignirent près du village de
+Preussich-Eylau qui a donné son nom à cette sanglante bataille. Les
+cheveux se dressent sur la tête, au récit de cette terrible journée. Le
+froid était vif, la neige tombait en abondance, l'opposition des
+éléments ne fit qu'augmenter de part et d'autre le féroce courage des
+soldats. On se battit douze heures, sans qu'aucun des deux côtés pût
+s'attribuer la victoire. Les pertes furent immenses. Vers le soir, les
+Russes firent leur retraite en bon ordre, laissant sur le champ de
+bataille un nombre considérable de leurs blessés. Les deux souverains,
+russe et français, ordonnèrent des <i>Te Deum</i>. Le fait est que cette
+horrible boucherie n'eut aucun résultat, et l'empereur a dit, depuis,
+que, si l'armée russe l'avait attaqué encore dès le lendemain, il est
+très vraisemblable qu'il eût été battu. Mais ce lui fut un motif
+d'autant plus fort de faire sonner très haut la bataille. Il écrivit aux
+évêques, fit part au Sénat de son prétendu succès, démentit dans tous
+ses journaux les journaux étrangers, et cacha, tant qu'il put, les
+récits des pertes que nous avions faites. On a raconté qu'il visita
+lui-même le champ de bataille, et que cet épouvantable spectacle lui fit
+une grande impression. Ce qui porte à le croire, c'est que le bulletin
+qui rend compte de l'affaire est fait avec une extrême simplicité, et
+n'a aucune ressemblance avec les autres, où il avait coutume de se
+placer lui-même dans une attitude un peu théâtrale. À son retour, il fit
+faire par le peintre Gros un très beau tableau qui le représente au
+milieu des morts et des mourants, levant les yeux au ciel, comme pour y
+chercher de la résignation au spectacle douloureux dont il est témoin.
+L'expression que l'artiste a donnée à son visage est parfaitement belle;
+je l'ai souvent considérée avec émotion, souhaitant intérieurement avec
+toute la force d'une âme qui voulait encore s'attacher à lui, qu'elle
+eût été, en effet, celle qu'on avait remarquée dans ses traits à cette
+occasion<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour) </a> On lit cette phrase dans un des bulletins de
+ cette époque: «Ce spectacle est fait pour inspirer aux
+ princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre.»</blockquote>
+
+<p>M. Denon, directeur du Musée, et l'un des plus obséquieux serviteurs de
+l'empereur, le suivait toujours dans ses campagnes pour choisir dans
+chaque ville conquise les choses rares qui pouvaient contribuer à
+augmenter les trésors de cette grande et belle collection. Il exécutait
+sa commission avec une exactitude qui tenait, disait-on, de la rapacité,
+et on l'accusa de ne point s'oublier dans l'enlèvement des dépouilles.
+Les soldats de notre armée ne le connaissaient que sous le nom de
+l'<i>huissier priseur</i>. Après la bataille d'Eylau, se trouvant à Varsovie,
+il reçut l'ordre de faire faire un monument de cette journée. Plus elle
+avait été douteuse, plus l'empereur tenait à la constater comme une
+victoire. Denon écrivit à Paris un récit poétique de la visite que
+l'empereur avait rendue aux blessés. Bien des gens ont prétendu que ce
+tableau ne représentait qu'un mensonge à peu près pareil à la visite des
+pestiférés de Jaffa. Mais pourquoi croire que Bonaparte fût toujours
+incapable d'éprouver un sentiment humain? Le sujet était livré au
+concours des premiers peintres; un grand nombre composèrent des dessins;
+celui de Gros réunit tous les suffrages, et le choix tomba sur lui.</p>
+
+<p>La bataille d'Eylau se donna le 10 février 1807.</p>
+<br>
+<a name="c23" id="c23"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXIII.</h3>
+
+<h4>(1807.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Retour de l'impératrice à Paris.--La famille
+impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits
+de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de
+Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine
+Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.</b></p>
+
+<p>Après la bataille d'Eylau, les deux armées, contraintes de suspendre
+leur marche, par le désordre que produisit un épouvantable dégel,
+entrèrent dans leurs quartiers d'hiver. L'armée fut cantonnée près de
+Marienwerder, et l'empereur s'établit dans un château, près
+d'Osterode<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour) </a> L'empereur s'établit à Osterode, ou dans les
+ environs, le 22 février 1807. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>L'impératrice était revenue à Paris, à la fin de janvier. Elle y
+apportait assez de tristesse, une inquiétude vague, un peu de
+mécontentement de la portion de la cour qui l'avait accompagnée à
+Mayence, et toujours cette crainte habituelle qui ne la quittait pas
+dans l'absence de l'empereur, car elle redoutait toujours le jugement
+qu'il porterait de ses moindres démarches. Elle me témoigna beaucoup
+d'amitié, avec sa grâce accoutumée. Quelques-uns de ceux qui
+l'entouraient prétendaient que, dans sa tristesse, il y avait un peu de
+la préoccupation d'un sentiment tendre qu'elle éprouvait, depuis un an,
+pour un jeune écuyer de l'empereur, alors absent comme lui. Je n'ai
+jamais rien approfondi sur ce point, et n'ai reçu d'elle aucune
+confidence; mais, au contraire, je la voyais inquiète de ce qu'elle
+avait appris, par quelques Polonaises alors à Paris, de la liaison de
+l'empereur avec une jeune femme de leur pays. L'attachement qu'elle
+portait à son mari se compliquait toujours beaucoup de la crainte du
+divorce, et de tous ses sentiments, celui-là était, je crois, chez elle,
+ce qui lui parlait le plus haut. Quelquefois, elle essayait dans ses
+lettres de glisser deux ou trois mots à ce sujet, auxquels elle
+n'obtenait aucune réponse<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour) </a> La correspondance de l'empereur, publiée sous
+ le règne de Napoléon III, a fait connaître quelques-unes de
+ ces réponses que l'impératrice Joséphine ne montrait point à
+ sa confidente. Voici, par exemple, un passage de la lettre du
+ 31 décembre 1806: «J'ai bien ri en recevant tes dernières
+ lettres. Tu te fais des belles de la grande Pologne une idée
+ qu'elles ne méritent pas... J'ai reçu ta lettre dans une
+ mauvaise grange, ayant de la boue, du vent, et de la paille
+ pour tout lit.» Il écrivait aussi, quelques jours plus tard,
+ de Varsovie, le 19 janvier 1807: «Mon amie, je suis désespéré
+ du ton de tes lettres et de ce qui me revient: je te défends
+ de pleurer, d'être chagrine et inquiète; je veux que tu sois
+ gaie, aimable et heureuse.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Toutefois, elle s'efforçait de satisfaire aux volontés de l'empereur.
+Elle donnait et acceptait des fêtes, trouvant toujours une distraction à
+tous ses soucis, dans le plaisir d'étaler une brillante parure. Elle
+traitait ses belles-soeurs avec froideur, mais avec prudence; elle
+recevait beaucoup de monde, avec bonne grâce, et se faisait remarquer
+par l'insignifiance prescrite et bienveillante de ses paroles.</p>
+
+<p>Une fois, je lui proposai d'aller au spectacle pour se procurer quelque
+distraction. Mais elle me répondit que ce divertissement ne l'amusait
+point assez pour qu'elle le prît <i>incognito</i>, et qu'elle n'oserait point
+se montrer publiquement au théâtre. «Pourquoi, lui dis-je, madame? Il me
+semble que les applaudissements que vous recevriez satisferaient
+l'empereur.--Vous le connaissez bien peu, me dit-elle. Si on me recevait
+trop bien, je suis certaine qu'il serait jaloux de cette espèce de
+triomphe qu'il n'aurait pas partagé. Quand on m'applaudit, il aime à
+prendre sa part de mon succès, et je le blesserais en en cherchant un
+qu'il ne pourrait pas partager avec moi.»</p>
+
+<p>L'inquiétude de l'impératrice Joséphine s'excitait aussi lorsqu'elle
+remarquait autour d'elle quelque entente entre plusieurs personnes,
+qu'alors elle croyait toujours unies pour lui nuire. Bonaparte lui avait
+inspiré quelque chose de sa défiance habituelle. Elle ne craignait
+nullement madame Joseph Bonaparte, qui, quoique alors reine de Naples,
+vivait obscurément au palais du Luxembourg, et répugnait à quitter son
+repos pour prendre place sur le trône. Les deux princes, archichancelier
+et architrésorier de l'Empire, tous deux craintifs et réservés, lui
+faisaient une cour respectueuse, et ne lui inspiraient aucun soupçon. La
+princesse Borghèse, alliant toujours l'état d'une femme malade avec les
+amusements de la galanterie, n'entrait guère qu'à la suite de sa famille
+dans toute entreprise d'intrigue. Mais la grande-duchesse de Berg
+excitait la jalousie et les inquiétudes de sa belle-soeur. Logée
+magnifiquement au palais de l'Élysée-Bourbon, dans tout l'éclat d'une
+beauté qu'elle soutenait par la plus brillante élégance, impérieuse dans
+ses prétentions, mais affable dans ses manières, quand elle le croyait
+nécessaire, caressante même avec les hommes qu'elle voulait séduire, peu
+délicate sur les inventions, quand il s'agissait de nuire, détestant
+l'impératrice, mais sachant à merveille se rendre maîtresse d'elle-même,
+elle pouvait, en effet, justifier ses inquiétudes. À cette époque, elle
+désirait, comme je l'ai dit, le trône de Pologne, et elle cherchait à
+former dans les hauts personnages du gouvernement des liaisons qui lui
+fussent utiles. Le général Junot, gouverneur de Paris, devint fort
+amoureux d'elle; soit penchant, soit calcul, cette affection lui servit
+à faire que le gouverneur de Paris, dans la part de police qu'il avait,
+et qui faisait matière à sa correspondance avec l'empereur, ne rendait
+que de bons comptes de la grande-duchesse de Berg.</p>
+
+<p>Une autre liaison, où l'amour n'entra pour rien, mais qui lui fut
+souvent utile, fut celle qui lui attacha assez bien Fouché. Celui-ci
+était à peu près brouillé avec M. de Talleyrand, que madame Murat
+n'aimait guère non plus. Elle cherchait à se soutenir, et surtout à
+élever son mari malgré lui; elle insinuait souvent au ministre de la
+police que M. de Talleyrand arriverait à l'éloigner, et elle le liait à
+elle par une foule de petites confidences. Cette intimité donnait des
+tracas journaliers à ma pauvre impératrice, qui, toute craintive,
+observait avec soin ses moindres paroles et ses moindres actions. La
+société de Paris n'entrait guère dans tous ces petits secrets de cour,
+et ne prenait, il faut l'avouer, aucun intérêt aux personnages qui la
+composaient. Nous apparaissions tous, et nous étions en effet, comme une
+parade vivante dressée pour environner l'empereur d'une pompe qu'il
+croyait nécessaire. La conviction où l'on était du peu d'influence qu'on
+avait sur lui, portait la multitude à se soucier peu de ce qui se
+passait autour de lui. Chacun savait d'avance que sa volonté seule
+finirait toujours par déterminer toutes choses.</p>
+
+<p>Cependant, les souverains, parents ou alliés de l'empereur, envoyaient
+incessamment des députations en Pologne pour le féliciter de ses succès.
+On partait de Naples, d'Amsterdam, de Milan, pour porter à Varsovie les
+nouveaux hommages des différents États. Le royaume de Naples n'était
+troublé que par les mouvements de la Calabre, mais c'était assez pour le
+tenir sur le qui-vive. Le nouveau roi, un peu enclin au plaisir, était
+loin de fonder d'une manière assez ferme le plan que l'empereur avait
+conçu à l'égard des royautés qu'il avait faites. L'empereur se plaignait
+aussi de son frère Louis, et ce mécontentement faisait honneur à
+celui-ci. Au reste, l'intérieur de ce dernier devenait de jour en jour
+plus pénible. Madame Louis, après avoir joui d'un peu de liberté à
+Mayence, eut peine sans doute à rentrer sous la triste surveillance à
+laquelle elle était soumise près de son époux. Peut-être sa tristesse,
+qu'elle dissimula mal, arriva-t-elle à l'aigrir encore; mais,
+s'envenimant tous deux, ils finirent par vivre séparés dans le palais:
+elle, renfermée avec deux ou trois de ses dames; lui, livré à ses
+affaires et ne dissimulant point qu'il eût à se plaindre de sa femme. Il
+pensait qu'il ne fallait point laisser les Hollandais conclure contre
+lui de sa mésintelligence conjugale. On ne sait où une pareille
+situation les eût conduits tous deux, sans le malheur qui vint tomber
+sur eux, et qui les rapprocha, par le regret commun de ce qu'ils avaient
+perdu<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour) </a> À peu près dans ce temps parut un petit poème
+ assez joli de M. Luce de Lancival, auteur de la tragédie
+ d'<i>Hector</i>, homme d'esprit qui fut enlevé de bonne heure à
+ une carrière littéraire qui peut-être n'eût pas été sans
+ éclat.</blockquote>
+
+<p>Vers la fin de cet hiver, il arriva à Paris un ordre de l'empereur de
+faire rappeler, dans les journaux, à tous les hommes distingués dans les
+sciences et les arts, que la loi, datée d'Aix-la-Chapelle du 24
+fructidor an <span class="sc">xii</span><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, sur les prix décennaux, devait avoir son
+exécution, à la date de vingt mois après celle où l'on était alors.
+Cette loi promettait des récompenses considérables à tout auteur d'un
+grand ouvrage utile ou distingué, dans quelque genre que ce fût. Les
+prix devaient être accordés de dix ans en dix ans, à dater du 18
+brumaire, et le jury, chargé de juger, devait être formé de plusieurs
+membres de l'Institut. Cette fondation avait de la grandeur; on verra
+plus tard comme elle s'écroula, par suite d'un mouvement de mauvaise
+humeur de Bonaparte.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour) </a> 11 septembre 1804. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Au mois de mars, la vice-reine accoucha d'une fille, et l'impératrice
+jouit beaucoup de se voir grand'mère d'une petite princesse, parente de
+tout ce qu'il y avait de plus puissant en Europe.</p>
+
+<p>Tandis que la rigueur de la saison suspendait la guerre des deux côtés,
+l'empereur n'épargnait rien pour que son armée, au printemps, se
+montrât plus formidable que jamais. Les royaumes d'Italie et de Naples
+envoyaient de nouveaux contingents. Des hommes, nés dans les riants
+climats de ces belles contrées, se voyaient transportés, tout à coup,
+sur les bords sauvages de la Vistule, et pouvaient s'étonner de cette
+dure transplantation, jusqu'au moment où des soldats partirent de Cadix
+à pied, pour aller périr sous les murs de Moscou, prouvant, par l'effort
+d'une telle marche, à la fois de quel courage et de quelle force un
+homme est capable, et jusqu'à quel point peut être portée la puissance
+de la volonté humaine. On reformait l'armée; des pages de promotions
+remplissaient nos journaux, et il est assez curieux, au milieu de tous
+ces décrets militaires, d'en trouver un, toujours daté d'Osterode, qui
+nomme des évêques à des sièges vacants, soit de France, soit d'Italie.</p>
+
+<p>Mais, malgré nos victoires, ou peut-être à cause de nos victoires, notre
+armée avait essuyé des pertes considérables. L'extrême humidité du
+climat, d'ailleurs, causait des maladies; la Russie paraissait
+déterminée à faire les plus grands efforts; l'empereur sentait que cette
+campagne, puisqu'elle durait, devait être décisive, et, ne trouvant pas
+que les nombreux bataillons qu'on lui avait envoyés lui offrissent
+encore une garantie suffisante du succès, il osa compter sur l'étendue
+de son pouvoir et sur notre soumission, et, après avoir, à la fin de
+décembre 1806, levé la conscription de 1807, dans le mois d'avril, il
+demanda au Sénat celle de 1808. Le rapport du prince de Neuchatel, qui
+fut inséré dans <i>le Moniteur</i>, annonçait que l'armée s'était grossie
+dans l'année des cent soixante mille hommes des deux conscriptions de
+1806 et 1807; il comptait seize mille hommes mis à la retraite pour
+cause de maladies ou d'ancienneté, et sans s'embarrasser du raisonnement
+qu'on était trop certain que personne n'oserait faire, par suite du
+système qui cachait toujours les pertes que nous coûtaient nos
+victoires, on portait celles de toute la campagne seulement à quatorze
+mille hommes. Ainsi donc, l'augmentation de l'armée ne se trouvait que
+de cent trente mille hommes effectifs, et la prévoyance exigeait que les
+quatre-vingt mille hommes de la conscription de 1808 fussent levés, et
+exercés dans leurs propres départements. «Plus tard, disait le rapport,
+il faudrait qu'elle marchât sur-le-champ; levée six mois plus tôt, elle
+gagnera de la force et de l'instruction, et saura mieux se défendre.»</p>
+
+<p>Le conseiller d'État, Régnault de Saint-Jean d'Angely, qui fut chargé de
+porter le message impérial au Sénat, s'arrêta dans son discours sur
+cette partie du rapport, et invita les sénateurs à reconnaître la bonté
+paternelle de l'empereur qui ne voulait point que les nouveaux conscrits
+affrontassent les grands travaux de la guerre, avant de s'être
+familiarisés avec eux. La lettre de l'empereur annonçait que l'Europe
+entière s'armait de nouveau; elle portait à deux cent mille hommes la
+levée extraordinaire ordonnée en Angleterre; elle proclamait le désir de
+la paix, à condition que la passion ne suggérerait point aux Anglais le
+désir de ne voir leur prospérité que dans notre abaissement.</p>
+
+<p>Le Sénat rendit le décret demandé, et vota une adresse de félicitations
+et de remerciements à l'empereur. Sans doute il dut sourire, en la
+recevant.</p>
+
+<p>Il faudrait que l'âme des hommes qui gouvernent par le pouvoir absolu
+eût été favorisée de facultés bien généreuses pour résister à la
+tentation de mépriser l'espèce humaine, tentation trop bien justifiée
+après tout, par la soumission qu'on leur témoigne. Quand Bonaparte
+voyait toute une nation lui livrer son sang et ses trésors, pour
+satisfaire une insatiable ambition, quand les hommes éclairés de cette
+nation consentaient à décorer, par la pompe de leurs phrases, ses actes
+d'envahissement sur les volontés humaines, pouvait-il regarder l'univers
+autrement que sous l'aspect d'un champ ouvert au premier qui
+entreprendrait de l'exploiter? Ne lui eût-il pas fallu une grandeur
+vraiment héroïque, pour s'apercevoir que la contrainte seule dictait
+alors les paroles de l'adulation, et le dévouement aveugle des citoyens
+isolés par le despotisme de ses institutions, et décimés ensuite par les
+actes de son pouvoir? Il faut pourtant dire qu'à défaut de cette
+générosité de sentiments, qui manquait à Bonaparte, un calcul
+observateur de sa raison aurait pu lui démontrer que l'obéissance animée
+avec laquelle les Français se rendaient, à son ordre, sur le champ de
+bataille, n'était qu'un égarement de cette énergie nationale excitée
+chez un grand peuple par une grande révolution. Le cri de la liberté
+avait éveillé de généreuses ardeurs. Le désordre qui s'en était suivi
+les rendait craintives de pousser à bout leur entreprise. L'empereur
+saisissait habilement ce moment d'hésitation pour les rallier au profit
+de sa gloire. Si j'osais me servir d'une expression commune qui me
+semble assez bien rendre ma pensée, je dirais que, depuis trente ans,
+l'énergie française a été portée à un tel excès de développement que la
+plus grande partie de nos citoyens, dans quelque classe que ce soit, a
+paru poursuivie du besoin d'avoir vécu, ou, à défaut de la vie, d'avoir
+pu mourir pour quelque chose. Au reste, il est vraisemblable, par une
+foule de circonstances, que Bonaparte n'a pas toujours méconnu le génie
+du peuple qu'il était appelé à gouverner, mais qu'il s'est senti la
+force de le maîtriser en le dirigeant, disons mieux, en l'égarant à son
+avantage.</p>
+
+<p>Toutefois, combien il commençait dès lors à devenir pénible de le
+servir, lorsque l'on conservait au dedans quelques-unes des facultés
+qui, par l'effet d'une sorte d'instinct, avertissent l'âme des émotions
+qu'elle est destinée à supporter! Que de réflexions tristes je me
+souviens que, mon mari et moi, nous faisions, au milieu de la pompe et
+des jouissances que nous procurait la situation, peut-être enviée, dans
+laquelle nous nous trouvions! Je l'ai déjà dit, nous étions arrivés
+pauvres auprès du premier consul, ses largesses plutôt vendues que
+données nous avaient environnés du luxe qu'il savait si bien prescrire.
+Jeune encore, je me voyais à portée de satisfaire les goûts de mon âge,
+et de jouir des plaisirs d'un état brillant. J'habitais une belle
+maison, je me parais de diamants, je pouvais chaque jour varier mon
+élégante toilette, attirer à ma table une société choisie; tous les
+spectacles m'étaient ouverts; il ne se donnait pas une fête à Paris où
+je ne fusse conviée; et cependant, dès cette époque, je ne sais quel
+nuage sombre venait oppresser mon imagination. Souvent, au retour des
+Tuileries, au sortir d'un cercle somptueux, encore toute parée des
+livrées du luxe, peut-être ajouterai-je de la servitude, mon mari et
+moi, nous nous entretenions sérieusement de ce qui se passait autour de
+nous. Une secrète inquiétude de l'avenir, une défiance toujours
+croissante de notre maître, nous pressait tous deux. Sans bien savoir ce
+que nous redoutions, nous commencions à nous avouer que nous avions
+quelque chose à redouter. Le vague avertissement d'une plus noble
+direction de nos pensées flétrissait le cours de celles où notre
+destinée fausse semblait nous entraîner. «Je ne suis pas fait, me disait
+mon mari, pour cette vie oisive et resserrée d'une cour.»--«Je ne me
+sens pas appelée, lui disais-je, à n'admirer que ce qui coûte tant de
+sang et de larmes.» La gloire militaire nous fatiguait; nous frémissions
+de la féroce sévérité qu'elle inspire souvent à ceux qu'elle décore, et
+peut-être la répugnance qu'elle parvenait à nous causer était-elle une
+sorte de pressentiment du prix auquel Bonaparte mettrait la grandeur
+qu'il imposait à la France.</p>
+
+<p>À ces sentiments pénibles se joignait encore la crainte, que ressent
+toute âme droite, de se voir forcée de ne plus aimer celui qu'on doit
+toujours servir. C'était là une de mes peines intérieures. Je
+m'attachais, avec la vivacité de mon âge et de mon imagination, à
+l'admiration que je voulais conserver pour l'empereur; je cherchais de
+bonne foi à me tromper sur son compte; j'épiais les occasions où il
+répondait à ce que j'eusse souhaité de lui. Ce combat était pénible et
+inégal; et pourtant, quand il a cessé, j'ai bien plus souffert encore.</p>
+
+<p>Lorsque, en 1814, nombre de gens se sont étonnés de l'ardeur avec
+laquelle je pressais de tous mes voeux la chute du fondateur de ma
+fortune, et le retour de ceux qui devaient la détruire; lorsqu'ils ont
+taxé d'ingratitude notre prompt abandon de la cause de l'empereur, et
+qu'ils ont honoré de leur surprise la patience avec laquelle nous avons
+supporté les pertes complètes que nous avons faites, c'est qu'ils ne
+pouvaient lire dans nos âmes, c'est qu'ils ignoraient les impressions
+qu'elles avaient reçues de longue main. Le retour du roi nous ruinait,
+mais il mettait à l'aise nos pensées et nos sentiments. Il nous
+annonçait un avenir qui permettrait à notre enfant de se livrer aux
+nobles inspirations de sa jeunesse. «Mon fils, me disait son père, sera
+pauvre peut-être, mais il ne sera point contraint et froissé comme
+nous.» On ne sait pas assez dans le monde, c'est-à-dire dans la société
+réglée et factice d'une grande ville, la jouissance qui s'attache à une
+position qui vous permet le développement complet de vos impressions, la
+liberté de toutes vos pensées.</p>
+
+<p>Le jour de Saint-Joseph<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, les deux princesses Borghèse et
+Caroline<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> voulurent donner une petite fête à l'impératrice. Une
+grande assemblée fut conviée; on représenta une petite comédie, ou
+vaudeville, pleine de couplets à la gloire de l'empereur et à la
+louange de la bonté et de la grâce de la personne fêtée. Les deux
+princesses étaient jolies comme des anges. Elles représentaient des
+bergères; le général Junot jouait le rôle d'un militaire revenant de
+l'armée, amoureux d'une des deux jeunes filles. Cette situation
+paraissait leur convenir beaucoup, soit dans la représentation, soit
+ailleurs. Mais les deux soeurs de Bonaparte, toutes ses soeurs qu'elles
+étaient, toutes princesses qu'elles étaient devenues, chantaient très
+faux. Elles s'en apercevaient l'une à l'égard de l'autre, et se
+moquaient mutuellement de leurs prétentions pareilles. Ma soeur et moi,
+nous jouions un rôle dans la pièce. Je m'amusai fort, durant les
+répétitions, de l'aigreur réciproque des deux soeurs, qui ne s'aimaient
+guère, et de l'embarras dans lequel l'auteur et le musicien se
+trouvaient. Tous deux mettaient une grande importance à leur ouvrage;
+ils s'affligeaient d'entendre défigurer leurs vers et leurs chansons;
+ils n'osaient se plaindre, faisaient des remontrances en tremblant;
+mais, tout autour, on se hâtait de leur imposer silence.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour) </a> Le 19 mars 1807. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour) </a> Madame Murat.</blockquote>
+
+<p>On comprend que la représentation fut froide. L'impératrice, peu
+sensible aux louanges que ses deux belles-soeurs lui adressaient sans
+empressement, se ressouvint que, sur ce même théâtre, quelques années
+auparavant, elle avait vu ses enfants jeunes, gais, affectueux, émouvoir
+Bonaparte lui-même, en lui offrant leurs bouquets. Elle me confia que,
+durant toute la pièce, ce souvenir l'avait oppressée. Cette année, elle
+était séparée de l'empereur, inquiète pour lui, agitée pour elle-même,
+loin de son fils et de sa fille. Elle s'apercevait que, dans sa fortune,
+à la prendre du jour seulement où elle était montée sur le trône, elle
+avait déjà un passé à regretter.</p>
+
+<p>À l'occasion de sa fête, l'empereur lui écrivit très tendrement: «Je
+m'ennuie fort d'être loin de toi, disait-il. L'âpreté de ces climats
+retombe sur mon âme; nous désirons tous Paris, ce Paris qu'on regrette
+partout, et pour lequel on ne cesse de courir après la gloire; et tout
+cela, Joséphine, au bout du compte, afin d'être applaudi au retour, par
+le parterre de l'Opéra. Dès que le printemps paraîtra, j'espère bien
+laver la tête aux Russes, et ensuite, mesdames, nous irons vers vous, et
+vous nous donnerez des couronnes.»</p>
+
+<p>Pendant l'hiver, on commença le siège de Danzig. Il passa par la tête de
+Bonaparte de donner de la gloire (suivant son expression) à Savary. En
+général, la réputation militaire de celui-ci n'était pas en grand
+honneur à l'armée; mais il servait l'empereur d'une autre manière. Il
+était ardent aux récompenses. L'empereur prévoyait l'obligation de le
+décorer quelque jour, pour l'employer dans quelque occasion qui pourrait
+naître; il lui attribua je ne sais quel avantage sur les Russes, et lui
+donna le grand cordon de la Légion d'honneur. Les militaires
+n'approuvèrent guère cette faveur; mais Bonaparte les déjouait, eux,
+comme les autres, et l'indépendance du mérite était une de celles qu'il
+poursuivait le plus.</p>
+
+<p>Il ne quittait guère son quartier général d'Osterode<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a> que pour
+inspecter les divers cantonnements; il y travaillait beaucoup. Il
+faisait des décrets sur tout. Il écrivit<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> à M. de Champagny, ministre
+de l'intérieur, une lettre dont il fut question dans <i>le Moniteur</i>, et
+qui lui prescrivait d'annoncer à l'Institut qu'on lui donnerait une
+statue de d'Alembert, comme étant celui des mathématiciens français qui
+a le plus contribué à l'avancement des sciences<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour) </a> Il habitait le château de Finckestein, près
+ d'Osterode.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour) </a> C'est-à-dire qu'il fit écrire. Bonaparte écrit
+ fort mal, et ne prend jamais la peine de tracer entièrement
+ une seule lettre d'un mot.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour) </a> Voici la lettre de l'empereur: «Monsieur
+ Champagny, voulant faire placer dans la salle des séances de
+ l'Institut la statue de d'Alembert, celui des mathématiciens
+ français qui, dans le siècle dernier, a le plus contribué à
+ l'avancement de cette première des sciences, nous désirons
+ que vous fassiez connaître cette résolution à la première
+ classe de l'Institut, qui y verra une preuve de notre estime,
+ et de la volonté constante où nous sommes d'accorder des
+ récompenses et de l'encouragement aux travaux de cette
+ compagnie, qui importe tant à la prospérité et au bien de nos
+ peuples.--Osterode, 18 mars 1807.» (P R.)</blockquote>
+
+<p>Les bulletins ne rendaient compte que de la position de l'armée et de la
+santé de l'empereur, qui, disait-on toujours, était excellente. Il
+faisait souvent quarante lieues à cheval par jour. Il accordait toujours
+de nombreux avancements dans son armée, qui se trouvaient rapportés dans
+<i>le Moniteur</i>, pêle-mêle et sous la même date, avec les nominations de
+quelques évêques.</p>
+
+<p>À cette époque mourut l'impératrice d'Autriche, à l'âge de trente-quatre
+ans. Elle laissa quatre princes et cinq princesses. Les princes de
+Bavière, de Bade, et quelques autres de la Confédération du Rhin,
+séjournaient à l'armée et faisaient leur cour à l'empereur. Quand il
+avait terminé ses affaires, il assistait à des concerts que lui donnait
+le musicien Paër, qu'il avait trouvé à Berlin, qu'il attacha à sa
+musique et qu'il ramena à Paris. M. de Talleyrand, dont sans doute la
+société lui était d'une grande ressource, le quittait cependant souvent
+pour aller tenir un grand état à Varsovie, s'y entendre avec la
+noblesse, et l'entretenir dans les espérances qu'on voulait qu'elle
+conservât. Ce fut à Varsovie que M. de Talleyrand traita pour
+l'empereur, avec les ambassadeurs de la Porte et ceux de la Perse,
+auxquels Bonaparte donna le spectacle des manoeuvres d'une partie de son
+armée. On y signa aussi une suspension d'armes entre la France et la
+Suède.</p>
+
+<p>La question du <i>monseigneur</i> ayant été décidée, le cardinal Maury fut
+admis à l'Institut et y prononça pour son discours de réception l'éloge
+de l'abbé de Radonvilliers. Un monde énorme s'était porté à cette
+séance. Le cardinal ne répondit guère à la curiosité du public. Son
+discours fut long et ennuyeux, et on conclut assez justement que son
+talent s'était absolument usé. Ses mandements, et une passion qu'il
+prêcha depuis, n'ont point démenti cette opinion.</p>
+
+<p>Le 5 mai, l'impératrice fut frappée d'un coup très sensible par la mort
+de son petit-fils Napoléon. Cet enfant avait été enlevé à ses parents
+en peu de jours par la maladie qu'on appelle <i>le croup</i>. On ne peut se
+figurer le désespoir dans lequel tomba la reine de Hollande. On fut
+obligé de l'arracher de force du cadavre de son fils, auquel elle
+s'était attachée. Louis Bonaparte, également affligé et épouvanté de
+l'état de sa femme, la soigna alors avec beaucoup d'attachement, et ce
+malheur amena entre eux un rapprochement sincère, mais qui ne fut que
+momentané. La reine, par moments, tombait dans un égarement complet,
+appelant son fils et la mort à grands cris, sans reconnaître aucune des
+personnes qui l'approchaient. Quand la raison lui revenait un peu, elle
+gardait un profond silence, indifférente à ce qu'on lui disait.
+Cependant, quelquefois, elle remerciait doucement son mari de ses soins,
+d'un ton qui indiquait le regret qu'il eût fallu un tel malheur pour
+changer leurs relations. Ce fut dans une de ces occasions que Louis,
+fidèle à son caractère bizarre et jaloux, se trouvant près du lit de sa
+femme et lui promettant qu'à l'avenir il s'appliquerait à consoler sa
+vie, lui demanda toutefois l'aveu des torts qu'il lui supposait:
+«Confiez-moi vos faiblesses, lui dit-il, je vous les pardonne toutes;
+nous allons recommencer un nouvel avenir qui effacera pour jamais le
+passé.» La reine lui répondait avec toute la solennité de la douleur et
+de l'espoir qu'elle avait de mourir, que, prête à rendre son âme à Dieu,
+elle n'aurait pas à lui porter l'ombre même d'une pensée coupable. Le
+roi, toujours incrédule, lui demandait d'en proférer le serment, et,
+après l'avoir obtenu, ne pouvant se déterminer à y prêter confiance,
+recommençait ses singulières instances, et avec une telle importunité,
+que sa femme, quelquefois épuisée de sa déchirante douleur, des paroles
+qu'il lui fallait répondre et de cette persécution, se sentant évanouir
+lui disait: «Donnez-moi du repos, je ne vous échapperai point; demain,
+nous reprendrons l'entretien.» En parlant ainsi, elle perdait
+connaissance de nouveau<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour) </a> C'est la reine même qui m'a fait ce récit.</blockquote>
+
+<p>Dès que la nouvelle de cette mort fut arrivée à Paris, on dépêcha un
+courrier à l'empereur; madame Murat partit sur-le-champ pour la Haye,
+et, peu de jours après, l'impératrice se rendit à Bruxelles, où Louis
+amena lui-même sa femme et son jeune fils, pour les remettre aux mains
+de leur mère. Il montra encore une douleur amère, et une grande
+occupation de la reine Hortense, dont la tête était encore presque
+égarée. Il fut décidé qu'après un repos de quelques jours à la Malmaison
+on l'enverrait passer plusieurs mois dans les Pyrénées, où son royal
+époux irait plus tard la rejoindre. Après une journée de séjour au
+château de Laeken, près de Bruxelles, le roi retourna en Hollande, et
+l'impératrice, sa fille, son second fils qu'il fallut bien alors appeler
+Napoléon, et la grande duchesse de Berg, qui n'était guère propre à
+consoler deux personnes qu'elle haïssait tant revinrent à Paris. M. de
+Rémusat, qui avait accompagné l'impératrice dans ce triste voyage, me
+raconta, au retour, les soins de Louis pour sa femme, et me dit qu'il
+avait cru s'apercevoir que madame Murat les voyait avec déplaisance.</p>
+
+<p>Madame Louis Bonaparte demeura très renfermée, et toujours abattue, à la
+Malmaison, pendant quinze jours. Vers la fin de mai, elle partit pour
+les eaux de Cauterets. Elle se montrait insensible à tout, ne versant
+pas une larme, ne dormant point, ne prononçant aucune parole, serrant la
+main quand on lui parlait, et, chaque jour, à l'heure où son fils était
+mort, tombant dans une crise violente. Je n'ai jamais vu une douleur
+qui fît plus de mal à regarder. Elle était pâle, sans mouvement, le
+regard fixe; on pleurait en l'approchant, alors elle vous adressait ce
+peu de mots: «Pourquoi pleurez-vous? Il est mort, je le sais bien; mais
+je vous assure que je ne souffre pas, je ne sens rien du tout<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour) </a> Cette peinture de la douleur de la reine
+ Hortense n'a rien d'exagéré, car voici ce que mon grand-père
+ écrivait à sa femme, de Bruxelles, où il avait accompagné
+ l'impératrice, le 16 mai 1807: «Le roi et la reine sont
+ arrivés hier au soir. L'entrevue avec l'impératrice n'a été
+ douloureuse que pour elle, et comment ne l'aurait-elle pas
+ été? Figurez-vous, mon amie, que la reine, dont la santé est
+ d'ailleurs assez bonne, est absolument dans l'état où l'on
+ nous représente <i>Nina</i> sur le théâtre. Elle n'a qu'une idée,
+ celle de la perte qu'elle a faite; elle ne parle que d'une
+ chose, c'est de <i>lui</i>. Pas une larme, mais un calme froid,
+ des yeux presque fixes, un silence presque absolu sur tout,
+ et ne parlant que pour déchirer ceux qui l'entendent.
+ Voit-elle quelqu'un qu'elle a vu autrefois avec son fils,
+ elle le regarde avec un air de honte et d'intérêt, et, d'une
+ voix très basse: «Vous le savez, dit-elle, il est mort.» En
+ arrivant auprès de sa mère, elle lui dit: «Il n'y a pas
+ longtemps qu'il était ici avec moi; je le tenais là sur mes
+ genoux.» M'apercevant quelques moments après, elle me fait
+ signe de m'avancer: «Vous vous rappelez Mayence? Il jouait la
+ comédie avec nous.» Elle entend dix heures sonner, elle se
+ retourne vers une de ses dames: «Tu sais, dit-elle, c'est à
+ dix heures qu'il est mort.» Voilà comme elle rompt le
+ silence, presque continuel, qu'elle garde. Avec cela, elle
+ est bonne, sensée, pleine de raison; elle connaît
+ parfaitement son état, elle en parle même. Elle est heureuse,
+ dit-elle, «d'être tombée dans l'insensibilité: elle aurait
+ trop souffert autrement». On lui demande si elle a été émue
+ en revoyant sa mère. «Non, dit-elle; mais je suis bien aise
+ de l'avoir vue.» On lui dit combien elle est affectée de son
+ peu d'émotion en la revoyant: «Oh! mon Dieu, dit-elle,
+ qu'elle ne s'en fâche pas: je suis comme cela.» Sur tout ce
+ qu'on lui demande, autre que l'objet de sa peine: «Ça m'est
+ égal, dit elle, comme vous voudrez.» Elle croit qu'elle a
+ besoin d'être seule à sa douleur, elle ne veut cependant pas
+ voir les lieux qui lui rappellent son fils.» Je laisse aux
+ habiles le soin de rechercher s'il n'y avait pas quelque
+ affectation dans la douleur ainsi exprimée par l'ancienne
+ élève de madame Campan. Il est difficile pourtant de n'en
+ être pas touché. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Dans ce voyage, une violente tempête la tira de cette torpeur, par une
+commotion très forte. Il avait fait de l'orage précisément le jour de la
+mort de son fils. Lorsque, cette autre fois, le tonnerre éclata, elle
+l'écouta attentivement; ses éclats redoublant, elle eut une violente
+attaque de nerfs qui fut suivie d'un déluge de pleurs; et, de cet
+instant, elle reprit toutes ses facultés de souffrir et de sentir, et se
+livra à une douleur profonde qui, depuis, ne s'est jamais entièrement
+apaisée. Quoique je ne puisse continuer à rapporter ce qui la concerne
+qu'en empiétant sur le temps, je terminerai pourtant tout de suite ce
+récit. Arrivée dans les montagnes avec une petite cour très resserrée,
+elle s'efforça de se fuir elle-même, en épuisant ses forces par des
+marches continuelles. Presque toujours dans un état d'exaltation, elle
+parcourait les vallées des Pyrénées, gravissait les rochers, tentait
+les ascensions les plus difficiles, et ne semblait, m'a-t-on dit,
+occupée qu'à échapper à elle-même. Le hasard lui fit rencontrer à
+Cauterets M. Decazes, jeune alors, fort inconnu, et, comme la reine,
+sous le poids d'un regret douloureux. Il avait perdu sa jeune femme<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>,
+il était malade et accablé. Ces deux personnes se rencontrèrent et
+s'entendirent dans leurs larmes. Il est très vraisemblable que madame
+Louis, trop malheureuse pour observer des convenances qu'elle eût dû
+respecter, dans le rang où elle était placée, refusant son approche aux
+indifférents, fut plus accessible à un homme affligé comme elle. M.
+Decazes était jeune, d'une assez belle figure; l'oisiveté de la vie des
+eaux et les discours inconsidérés de la médisance attachèrent quelque
+importance à cette relation. La reine était trop hors d'un état
+ordinaire pour s'apercevoir de quoi que ce soit. Elle n'avait autour
+d'elle que des jeunes personnes dévouées, inquiètes de sa santé, et
+soigneuses de lui procurer le plus léger soulagement. Cependant des
+lettres furent écrites à Paris, et on y prononça quelques paroles
+légères sur la reine et M. Decazes.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour) </a> Fille de M. Muraire, président de la cour de
+ cassation.</blockquote>
+
+<p>Le roi Louis, à la fin de l'été, alla rejoindre sa femme dans le midi de
+la France. Il paraît que la vue de cette pauvre mère et du seul fils qui
+lui restait lui causèrent de l'attendrissement. L'entrevue fut
+affectueuse de part et d'autre. Les époux, qui, depuis longtemps,
+avaient cessé d'avoir entre eux aucun rapprochement, vécurent alors dans
+une complète intimité qui a produit la naissance de leur troisième
+fils<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>. Il est vraisemblable que, si Louis fût retourné sur-le-champ à
+la Haye, ce raccommodement aurait eu de longues suites; mais il revint
+avec sa femme à Paris, et son union blessa et inquiéta vivement madame
+Murat. Au moment de ce retour, j'ai souvent entendu dire à l'impératrice
+que sa fille était profondément touchée du chagrin de son mari, qu'elle
+répétait que, souffrant, attristé, il avait formé un nouveau lien avec
+elle, et qu'elle sentait qu'elle pouvait lui pardonner le passé. Mais
+madame Murat, du moins l'impératrice le croyait ainsi et sur des
+rapports assez certains, jeta de nouvelles inquiétudes dans l'esprit de
+son frère. Elle lui raconta, sans paraître les croire, les discours
+tenus sur les rencontres de la reine avec M. Decazes; elle poussa même
+son récit jusqu'à lui apprendre qu'on en concluait des soupçons sur les
+causes de sa nouvelle grossesse. Il n'en fallait pas tant pour ramener
+la jalouse défiance de Louis<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. Je ne pourrais plus dire aujourd'hui
+s'il avait vu M. Decazes dans les Pyrénées, ou si seulement sa femme
+avait parlé de lui; car, comme elle ne mettait aucune importance à cette
+rencontre, elle racontait souvent, devant témoins, combien elle avait
+été touchée de cette conformité de douleur, et disait que, malgré sa
+propre peine, l'état de cet époux désolé lui avait fait pitié.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour) </a> L'empereur Napoléon III, né le 20 avril 1808.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour) </a> M. Decazes fut placé par Louis Bonaparte
+ lui-même auprès de madame Bonaparte la mère, dans un petit
+ poste assez secondaire. On ne le voyait jamais à la cour, ni
+ dans le grand monde. Qui lui eût dit alors que, quelques
+ années après, il serait pair de France et favori de Louis
+ XVIII?</blockquote>
+
+<p>Dans le même temps, l'impératrice, effrayée de l'état de maigreur de sa
+fille, craignant pour elle la fatigue d'un nouveau voyage et le climat
+de la Hollande, pressait souvent l'empereur, alors de retour, d'obtenir
+de son frère qu'il laissât sa femme accoucher à Paris. L'empereur
+l'obtint en effet, en l'ordonnant. Louis, mécontent, aigri, malheureux
+sans doute aussi de se voir forcé de retourner seul dans les tristes
+brouillards de son royaume, harcelé par son inquiétude naturelle, reprit
+ses soupçons et sa mauvaise humeur, dont il accabla sa femme de nouveau.
+Celle-ci eut d'abord assez de peine à les comprendre; mais, quand elle
+se vit en butte à de nouveaux outrages, quand elle comprit que l'on
+n'avait pas respecté son malheur, et qu'on l'avait crue capable d'une
+intrigue galante au moment où elle savait qu'elle n'avait aspiré qu'à
+mourir, elle tomba dans un complet découragement. Indifférente au
+présent, à l'avenir, à tous liens, à l'estime comme à la haine, elle
+voua à son mari un mépris que peut-être elle laissa trop voir, et elle
+ne pensa plus qu'à s'efforcer de multiplier les occasions de vivre
+séparée de lui. Tout ce que je raconte se passa dans l'automne de 1807;
+quand j'aurai gagné ce temps, je pourrai revenir encore sur quelques
+détails relatifs à cette malheureuse femme.</p>
+
+<p>L'impératrice versa beaucoup de larmes sur la mort de son petit-fils.
+Outre la tendresse très vive qu'elle portait à cet enfant, qui annonçait
+un aimable caractère, elle voyait sa position ébranlée par cette mort.
+Les enfants de Louis lui paraissaient devoir réparer auprès de
+l'empereur le tort de sa stérilité, et ce terrible divorce qui était si
+souvent l'objet de son inquiétude, lui semblait devenir moins douteux
+après une pareille perte. Elle me confia ses émotions secrètes dans ce
+temps, et j'eus beaucoup de peine à rendre un peu de calme à ses
+esprits.</p>
+
+<p>On se rappelle encore aujourd'hui l'impression que fit le beau discours
+de M. de Fontanes, qui sut si bien enchâsser ce malheur dans une des
+plus nobles et des plus remarquables descriptions des prospérités de
+Bonaparte<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Celui-ci avait ordonné que les drapeaux conquis dans
+cette campagne, et l'épée du grand Frédéric, fussent portés en grande
+pompe aux Invalides. Un <i>Te Deum</i> devait être chanté, un discours
+prononcé en présence des grands dignitaires, des ministres, du Sénat et
+des invalides eux-mêmes. La cérémonie, qui eut lieu le 17 mai 1807, fut
+imposante, et le discours de M. de Fontanes est un monument qui
+perpétuera pour nous le souvenir de ces nobles dépouilles, reprises,
+depuis, par leur premier possesseur. On admira comment l'orateur avait
+agrandi encore son héros en dédaignant d'insulter au vaincu, combien ses
+éloges portaient sur ce qui est vraiment héroïque. On ajoutait que ces
+louanges pourraient, à la rigueur, passer pour des conseils, et la
+soumission et la crainte étaient telles alors, que M. de Fontanes parut
+avoir déployé du courage.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour) </a> Ce discours et le trait qui le termine sont
+ rapportés dans la première partie de cet ouvrage. Je n'ai pas
+ cru devoir éviter cette répétition, car les nouveaux détails
+ donnés ici sont intéressants. Je joins à ces détails, et pour
+ faire mieux connaître encore l'intérieur du ménage du roi et
+ de la reine de Hollande, la lettre suivante, écrite au roi
+ par son frère et datée de Finckestein, le 4 avril 1807, un
+ mois Vous êtes trop, vous, dans votre intérieur, et pas assez
+ dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela
+ sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de
+ vos enfants; vous n'avez qu'un moyen: c'est de lui témoigner
+ beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez
+ une femme trop vertueuse; si vous aviez une femme coquette,
+ elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une
+ femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir
+ mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait
+ fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait
+ joué sous jambe, et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est
+ pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme.» Dans cette
+ lettre, si remplie de ces traits de sagacité et de vulgarité
+ que Napoléon portait dans l'appréciation des choses
+ ordinaires de la vie, on remarquera l'identité de son
+ jugement avec celui de l'auteur de ces Mémoires, sur la cause
+ et le caractère des discordes conjugales qui les occupent. Le
+ roi Louis est trop raide, trop austère, trop jaloux, sa femme
+ n'a que les goûts naturels de la jeunesse et de
+ l'imagination. Son mari la méconnaît, l'humilie, l'attriste
+ et l'offense. Survient la mort du jeune prince, à peu près
+ avant la mort de l'enfant: «Vos querelles avec la reine
+ percent dans le public. Ayez donc, dans votre intérieur, ce
+ caractère paternel et efféminé que vous montrez dans le
+ gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous
+ montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme
+ on mènerait un régiment... Vous avez la meilleure femme, et
+ la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la
+ danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme
+ qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris
+ d'aller au bal. Et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui
+ voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans
+ un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son
+ enfant! et ce malheur, également ressenti des deux parts,
+ rapproche les époux par une douleur commune. Cette douleur se
+ prolonge, et devient, pendant un temps, la pensée dominante
+ de la reine et même de sa mère. Dans ses lettres, Napoléon se
+ montre affligé, et bientôt ennuyé de leur constante
+ tristesse. Il y a un mélange curieux d'une bonté affectueuse
+ et d'une impérieuse personnalité dans la manière dont il les
+ console, ou leur ordonne de se consoler. J'ai cité
+ quelques-unes de ces lettres. En voici une autre, écrite de
+ Friedland, le 16 juin 1807: «Ma fille, j'ai reçu votre lettre
+ datée d'Orléans. Vos peines me touchent, mais je voudrais
+ vous savoir plus de courage. Vivre, c'est souffrir, et
+ l'honnête homme combat toujours pour rester maître de lui. Je
+ n'aime pas à vous voir injuste pour le petit Napoléon-Louis,
+ et envers tous vos amis. Votre mère et moi avions l'espoir
+ d'être plus que nous ne sommes dans votre coeur. J'ai
+ remporté une grande victoire le 14 juin. Je me porte bien et
+ je vous aime beaucoup.» On voit combien ces jugements de
+ l'empereur et de la dame du palais de Joséphine sont
+ contradictoires avec l'opinion qui a prévalu sur la reine
+ Hortense, et qui ne semble pas reposer uniquement sur des
+ suppositions. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Dans la péroraison de ce discours, il représenta le héros entouré de la
+pompe de ses victoires, et la dédaignant pour pleurer un enfant.</p>
+
+<p>Mais le héros ne pleura point. Il reçut d'abord une impression pénible
+de cette mort, dont il chercha à se débarrasser le plus tôt qu'il put.
+M. de Talleyrand m'a conté, depuis, que le lendemain du jour où il avait
+appris cette nouvelle, l'empereur causait d'un air fort dégagé, et qu'au
+moment où il allait donner audience aux grands de la cour de Varsovie
+qui venaient le complimenter sur cette perte, lui (M. de Talleyrand) fut
+obligé de l'avertir de prendre un maintien triste, en se permettant de
+lui reprocher sa trop grande insouciance, à quoi l'empereur répondit:
+«Qu'il n'avait pas le temps de s'amuser à sentir et à regretter, comme
+les autres hommes.»</p>
+<br>
+<a name="c24" id="c24"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXIV.</h3>
+
+<h3>(1807.)</h3>
+
+<p class="sml"><b>Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de
+Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de
+Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.</b></p>
+
+<p>Cependant, les rigueurs de l'hiver disparaissaient peu à peu en Pologne,
+et tout annonçait le renouvellement des hostilités. Le bulletin du 16
+mai nous apprenait l'arrivée de l'empereur de Russie à son armée, et les
+paroles mesurées qu'on employait à l'égard des souverains, et l'épithète
+de <i>braves</i> accordée aux soldats russes, faisaient penser qu'on se
+préparait à rencontrer une vigoureuse résistance. Le maréchal Lefebvre
+était chargé du siège de Danzig<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>; quelques affaires d'avant-postes
+avaient eu lieu; enfin, le 24 mai, la ville de Danzig se rendit.
+L'empereur s'y transporta aussitôt, et, pour récompenser le maréchal, il
+le fit duc de Danzig, en ajoutant à ce titre une dotation considérable.
+Ce fut la première création de ce genre. Il en développa les avantages,
+comme il lui plut, dans une lettre qu'il écrivit au Sénat à cette
+occasion, et il s'appliqua à les appuyer sur des motifs qui ne devaient
+point effaroucher les amateurs de l'égalité, dont il soignait toujours
+les préventions. Je l'ai souvent entendu parler des motifs qui le
+portèrent à créer ce qu'il appelait une caste intermédiaire entre lui et
+la vaste démocratie de la France. Il s'appuyait, d'abord, sur le besoin
+de récompenser les grands services, d'une manière qui ne fût point
+onéreuse à l'État, sur la nécessité de satisfaire les vanités
+françaises<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>, et, enfin, de s'entourer à la façon des autres
+souverains de l'Europe. «La liberté, disait-il, est le besoin d'une
+classe peu nombreuse, et privilégiée, par la nature, de facultés plus
+élevées que le commun des hommes. Elle peut donc être contrainte
+impunément. L'égalité, au contraire, plaît à la multitude. Je ne la
+blesse point en donnant des titres qui sont accordés à tels ou tels,
+sans égard pour la question, usée aujourd'hui, de la naissance. Je fais
+de la monarchie, en créant une hérédité, mais je reste dans la
+Révolution, parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont
+une sorte de couronne civique; on peut les mériter par les oeuvres.
+D'ailleurs, les hommes sont habiles quand ils donnent à ceux qu'ils
+gouvernent le même mouvement qu'ils ont eux-mêmes. Or tout mon mouvement
+à moi est ascendant, il en faut un pareil qui agite de même la nation.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour) </a> L'orthographe de ces noms de villes ou de
+ provinces allemandes devenus des titres français est
+ difficile à déterminer. L'auteur, comme les femmes, et même
+ les hommes de son temps, n'en prend nul souci, et écrit
+ tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Les historiens de
+ l'Empire ne présentent nulle concordance, et la plupart n'ont
+ point de système régulièrement suivi. Aujourd'hui, l'on met
+ quelque pédanterie à laisser aux noms un caractère local.
+ Aussi j'écris en allemand, <i>Danzig</i>, et non <i>Dantzick</i> comme
+ on le fait souvent. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour) </a> «On me dira, disait l'empereur, que tout cela
+ fera une noblesse de cour; mais cette noblesse de cour aura
+ conquis son rang avec son épée.--Oh! dit ma grand'mère, avec
+ son épée? Avec son sabre.» L'empereur se mit à rire. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Une fois, après avoir développé tout ce système devant moi, à sa femme,
+il s'arrêta tout à coup. Il se promenait, selon sa coutume, dans
+l'appartement. «Ce n'est pas, dit-il, que je ne voie que tous ces
+nobles, ces ducs surtout que je fais, et à qui j'accorde de si énormes
+dotations, vont devenir un peu indépendants de moi. Décorés et riches,
+ils tenteront de m'échapper, et prendront vraisemblablement ce qu'ils
+appelleront <i>l'esprit de leur état</i>.» Et, sur cette réflexion, il
+continua sa promenade, en gardant quelques minutes de silence; puis, se
+retournant vers nous un peu brusquement: «Oh! reprit-il, en souriant
+d'un sourire dont je ne saurais comment décrire l'expression, ils ne
+courront pas si vite que je ne sache bien les rattraper.»</p>
+
+<p>Quoique les services militaires décorassent au fond, d'une manière
+imposante, les parchemins dont l'empereur scellait le don sur le champ
+de bataille, cependant l'humeur moqueuse des Parisiens, que la gloire
+même ne fait pas reculer, s'empara d'abord de la dignité du nouveau duc.
+Il avait quelque chose de commun et de soldatesque qui y prêtait un peu;
+et sa femme, vieille et excessivement bourgeoise, fut l'objet d'un grand
+nombre de railleries. Elle s'exprimait plaisamment sur la préférence
+qu'elle donnait à la partie pécuniaire des dons de l'empereur, et
+lorsqu'elle faisait cet aveu, au milieu du salon de Saint-Cloud, et que
+la naïveté de ses discours faisait rire quelques-unes d'entre nous,
+alors, rouge de colère, elle ne manquait pas de dire à l'impératrice:
+«Madame, je vous prie de faire taire toutes vos péronnelles.» On
+conçoit qu'une pareille incartade ne diminuait pas notre gaieté<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour) </a> Les mots spirituels, ou tout au moins comiques,
+ de la maréchale Lefebvre ont eu quelque popularité. Celui-ci
+ était en réalité plus singulier, et plus expressif. Il
+ s'agissait, paraît-il, d'un domestique qu'elle avait fait
+ mettre tout nu devant elle, pour s'assurer qu'il n'emportait
+ rien. Il est impossible d'écrire le mot par lequel elle
+ demandait, avant de faire son récit, le départ des dames de
+ la cour. Son mari, le maréchal duc de Danzig, avait aussi ses
+ mots que l'on citait, et dont quelques-uns ont une beauté
+ soldatesque. Il se plaignait à mon grand-père d'un fils qui
+ se conduisait mal: «Vois-tu, disait-il, j'ai peur qu'il ne
+ meure pas bien.» Un jour, ennuyé du ton d'envie désobligeante
+ avec lequel un de ses compagnons d'enfance, le revoyant dans
+ ses grandeurs, lui parlait de sa richesse, de ses titres et
+ de son luxe, il lui dit: «Eh bien, tiens, je te cède tout
+ cela, et pour rien, mais au prix coûtant. Nous allons
+ descendre dans mon jardin; je tirerai sur toi soixante coups
+ de fusil, et après cela, si je ne t'ai pas tué, tout est à
+ toi.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>L'empereur eût bien voulu arrêter le cours de ces plaisanteries, mais
+elles échappaient à sa puissance, et, comme on savait qu'il y était
+sensible, on recherchait ce moyen commode et facile de se venger de
+l'oppression. Les bons mots, les calembours couraient la ville; on les
+mandait à l'armée; l'empereur irrité tançait le ministre de la police
+sur son peu de surveillance; celui-ci, affectant une certaine libéralité
+dédaigneuse, répondait qu'il fallait laisser aux oisifs ce
+dédommagement. Cependant, quand il avait appris qu'un propos railleur ou
+malveillant avait été tenu dans un salon de Paris, le ministre en
+mandait tout à coup le maître ou la maîtresse, pour les avertir de mieux
+surveiller leur société, et il les renvoyait avec une inquiétude vague
+sur la sûreté du commerce de ceux qui la composaient. Plus tard,
+l'empereur trouva le moyen de raccommoder l'ancienne noblesse avec les
+décorations de la nouvelle: il l'appela au partage; et, comme c'était
+reconnaître son privilège que de lui en donner un nouveau, quelque mince
+qu'il fût, elle ne dédaigna pas cette concession qui devenait un acte
+renouvelé de ce qu'elle avait été autrefois.</p>
+
+<p>Cependant, l'armée se trouvait organisée de nouveau très fortement. Tous
+nos alliés y concouraient. On vit des Espagnols traverser la France pour
+aller combattre les Russes sur la Vistule; aucun souverain n'osait
+résister aux ordres qu'il recevait. Le Bulletin du 12 juin annonça la
+reprise des hostilités. On y rendait compte des tentatives faites pour
+la paix. M. de Talleyrand y poussait beaucoup, peut-être l'empereur
+lui-même n'était pas loin de la désirer. Mais le gouvernement anglais
+s'y refusait; le jeune czar se flattait de faire oublier Austerlitz; la
+Prusse, fatiguée de nous, redemandait son souverain; Bonaparte,
+vainqueur, dictait des conditions sévères; la guerre se ralluma.
+Quelques affaires partielles tournèrent à notre avantage; nous rentrâmes
+dans notre activité accoutumée. Les deux armées se rencontrèrent à
+Friedland, et nous remportâmes une nouvelle et grande victoire, qui fut
+longtemps disputée. Malgré le succès, l'empereur put conclure que,
+lorsqu'il aurait affaire désormais aux Russes, il lui faudrait
+s'attendre à une lutte violente, et que c'était entre lui et Alexandre
+que se traiteraient les destinées du continent.</p>
+
+<p>À la journée de Friedland, un nombre considérable de nos officiers
+généraux furent blessés. La conduite de mon beau-frère M. de Nansouty
+fut digne d'éloges. Pour favoriser le mouvement de l'armée, il soutint
+avec sa division de grosse cavalerie le feu de l'ennemi, pendant
+plusieurs heures, maintenant par la force de son exemple tous les hommes
+dans une inaction très pénible, puisqu'on peut dire qu'elle était aussi
+sanglante que le combat. Le prince Borghèse fut envoyé du champ de
+bataille à Saint-Cloud, pour annoncer ce succès à l'impératrice. Il
+donna, en même temps, l'espoir que ce succès serait suivi d'une paix
+prochaine, et ce bruit, qui se répandit, ne fut pas un faible ornement
+à la victoire.</p>
+
+<p>La bataille de Friedland fut suivie d'une marche rapide de notre armée.
+L'empereur gagna le village de Tilsit, sur les bords du Niémen. Le
+fleuve séparait les deux armées. Un armistice fut proposé par le général
+russe, et accepté par nous; les négociations commencèrent. Sur ces
+entrefaites, j'étais partie pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, où je
+menais une paisible vie, et où j'attendais, comme toute l'Europe, la fin
+de cette terrible guerre. J'y trouvai pour préfet M. Alexandre de
+Lameth, qui, après avoir tant marqué dans les commencements de la
+Révolution, avait émigré, était rentré en France, ayant passé de longues
+années dans un cachot autrichien, en même temps que M. de la Fayette.
+Employé par l'empereur, il était arrivé à être préfet de ce que nous
+appelions le département de la Roër, qu'il administrait fort bien.
+L'éducation que j'avais reçue, les opinions de ma mère et de sa société
+m'inspiraient de grandes préventions contre les opinions qui secondèrent
+en 1789 les dispositions révolutionnaires. Je ne voyais dans M. de
+Lameth qu'un factieux ingrat à l'égard de la cour, qui avait adopté le
+rôle de membre de l'opposition pour se donner un éclat qui flattait son
+ambition. Ce qui me faisait encore pencher vers cette idée, c'est que je
+le trouvais grand admirateur de Bonaparte, qui assurément ne gouvernait
+point la France dans un système qui fût une émanation de l'Assemblée
+constituante. Mais il se pourrait que, ainsi que la majorité des
+Français, nos troubles l'eussent un peu dégoûté d'une liberté achetée si
+cher, et qu'il eût aussi adopté de coeur un despotisme qui recréait
+l'ordre.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, cette connaissance que je fis me donna l'occasion
+d'entendre développer quelques-unes des opinions sur les droits des
+citoyens, la balance du pouvoir, les libertés utiles, qui me frappèrent.
+M. de Lameth défendait les intentions de l'Assemblée constituante, et je
+n'avais nulle raison de lui disputer ce point assez oiseux de la
+discussion, à l'époque où nous nous trouvions tous deux. Il justifiait
+ensuite la conduite des députés de 1789, et, quoique je ne fusse point
+de force à lui répondre en détail, je sentais confusément qu'il avait
+tort, et que l'Assemblée constituante n'avait pas rempli sa mission avec
+assez d'impartialité et de conscience. Mais je me sentais frappée de
+l'utilité pour une nation d'appuyer son gouvernement sur des
+institutions moins passagères, et, à cet, égard, les paroles que
+j'entendais proférer avec assez de chaleur, jointes au sentiment pénible
+que me faisaient éprouver nos interminables guerres, jetaient dans mon
+esprit la semence de quelques idées saines et généreuses que les
+événements ont depuis entièrement développées<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Au reste, quoi qu'on
+pensât alors, la raison, ou son instinct, était forcée de céder devant
+l'éclatante fortune qui élevait en ce moment Bonaparte à l'apogée de sa
+gloire. On ne pouvait plus le juger avec les mesures ordinaires; la
+fortune le secondait si continuellement, qu'en la poussant à ses plus
+éclatants comme à ses plus déplorables excès, il semblait obéir à sa
+destinée.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour) </a> Il paraît probable, et cela est indiqué ici,
+ que les conversations de M. de Lameth ont contribué à
+ l'éducation politique et libérale de l'auteur de ces
+ mémoires. On trouvera peut-être piquant de rapprocher
+ l'influence que ces causeries ont exercée sur son esprit, des
+ préjugés qu'elle avait, et de ses impressions un peu sévères,
+ lors de leur première rencontre. Il ne faut pas oublier que
+ ma grand'mère n'avait pas encore vingt-sept ans lorsqu'elle
+ voyait M. de Lameth à Aix-la-Chapelle, et qu'elle avait
+ quitté l'intérieur doux, simple et attristé de sa mère pour
+ la cour du premier consul, à peine âgée de vingt-deux ans. Il
+ n'est pas étonnant que son jugement ait mis quelques années à
+ se former, et qu'elle n'ait pas, du premier coup, atteint la
+ vérité constitutionnelle. Le travail qui se fait peu à peu
+ dans cet esprit distingué est précisément un des charmes de
+ ses lettres et de ses mémoires. Voici donc ce qu'elle
+ écrivait d'Aix-la-Chapelle à son mari, le 4 juillet 1807: «Le
+ préfet est fort aimable; mais ce n'est plus à présent cet
+ homme élégant et recherché que vous m'annoncez. Il n'a plus
+ l'air jeune, il est couperosé, il ne parle que de son
+ département, il s'en occupe sans cesse, il ne sait pas un mot
+ de ce qui se passe hors d'Aix-la-Chapelle, il n'ouvre pas un
+ livre, et ne fait que sa place. Il paraît aimé ici, son état
+ de maison est fort simple.» Quelques jours plus tard, le 17
+ juillet, elle écrivait: «J'aimerais assez le préfet, qui a
+ une politesse noble et de bon goût; mais il est trop froid et
+ trop préfet, il ne parle que de son département et paraît
+ n'avoir plus que son administration dans la tête. Il est
+ assez mal avec madame G----. On dit ici qu'elle lui a fait
+ beaucoup d'avances, mais que, pour ne pas déplaire aux bonnes
+ Allemandes, que les manières un peu libres de ladite dame
+ choquaient, il a résisté à tout. On ajoute qu'elle ne lui a
+ pas pardonné. Vous voyez que ce n'est pas là le Lameth
+ d'autrefois. Il l'est encore dans certaines opinions
+ constituantes qu'il se plaît à mettre en avant. Mais ce qui
+ est remarquable, c'est qu'il ramène toujours la conversation
+ sur les scènes passées, et qu'il aime à rappeler ses liaisons
+ avec l'ancienne cour, et la faveur qu'on lui témoignait.
+ Quand il parle ainsi, on le regarde et on ne trouve rien à
+ répondre; au reste, il n'a pas l'air de savoir mauvais gré du
+ silence. Enfin, je trouve donc le préfet plus aimable; il
+ vient quelquefois me faire des petites visites du matin. Au
+ bout de quelques moments, il trouve le moyen de mettre la
+ conversation sur les commencements de la Révolution, sur
+ l'Assemblée constituante, sur ses idées de régénération, sur
+ ses espérances de réforme. Il arrange tout cela de son mieux,
+ il fait des contes que j'ai l'air d'adopter, et qu'au fond je
+ ne repousse pas entièrement, parce que je trouve en moi une
+ disposition, naturelle dans ce siècle-ci, à excuser une bonne
+ partie des erreurs politiques. Hier, je lui ai fait raconter
+ les circonstances de sa captivité, et, après avoir pensé que
+ le roi de Prusse avait eu assez raison d'arrêter ce <i>trio</i>,
+ cependant j'ai trouvé qu'on avait été bien dur. Je crois que
+ je les ai presque plaints, mais surtout cette pauvre madame
+ de Lameth, la mère, qui partageait la prison de son fils dans
+ les derniers temps, et qui avait six cents marches à monter
+ pour arriver au donjon. Il conte bien ce qu'il a souffert.
+ J'ai été surtout frappée d'une obligation de danser tous les
+ jours qu'il s'était imposée pour faire de l'exercice. Pendant
+ trente-neuf mois, à la même heure, il sautait en chantant une
+ contredanse, et il m'a avoué qu'il s'était souvent surpris à
+ répandre des larmes au milieu de ce triste rigodon. C'est à
+ la fin d'une pareille contredanse qu'une fois il s'est
+ déterminé à se couper la gorge avec un rasoir, et qu'il en a
+ été empêché par un domestique qui l'a surpris.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Cependant, les grandes circonstances politiques donnaient lieu, à
+Aix-la-Chapelle comme à Paris, comme partout, à des bruits de toute
+espèce: On fondait le royaume de Pologne; on le donnait à Jérôme
+Bonaparte, que l'on mariait à une fille de l'empereur d'Autriche; on
+allait même jusqu'à renouveler les bruits du divorce de notre empereur.
+Les esprits, animés par le gigantesque des événements, les dépassaient
+encore, et se montaient de plus en plus à ce besoin de l'extraordinaire
+dont l'empereur savait si bien profiter pour les entraîner. Et comment,
+en effet, ne point s'attendre à toutes choses, en apprenant ce qui se
+passait? Madame d'Houdetot, qui vivait encore alors, disait, en parlant
+de Bonaparte: «Il rapetisse l'histoire, et il agrandit
+l'imagination<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour) </a> À cette époque, M. de Chateaubriand revint du
+ voyage qu'il avait entrepris dans la Terre-Sainte pour y
+ recueillir les observations qui devaient servir à l'ouvrage
+ des <i>Martyrs</i>, qu'il méditait.</blockquote>
+
+<p>Après la bataille de Friedland, l'empereur écrivit aux évêques une
+lettre qui est belle. Elle renferme entre autres, cette phrase: «Cette
+victoire a signalé l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour
+où, tout couvert encore de la poussière du champ de bataille, notre
+première pensée, notre premier soin furent pour le rétablissement de
+l'ordre et de la paix dans l'Église de France<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour) </a> C'était une question souvent discutée,
+ autrefois, que celle des opinions de l'empereur sur la
+ religion, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu. Tout
+ le monde aime à savoir ce que pensent ces grands génies sur
+ ces problèmes qu'ils ne résolvent pas beaucoup plus aisément
+ que nous. Il m'est arrivé plus d'une fois de demander à mon
+ père si nos parents, ou quelques autres interlocuteurs
+ habituels de Napoléon, avaient pu lui dire à ce sujet quelque
+ chose de précis. Il en était aussi réduit aux conjectures. Sa
+ mère, interrogée par lui, ne se souvenait pas d'avoir entendu
+ l'empereur en parler sérieusement, ou d'une manière
+ significative. Il n'attaquait pas les dogmes et n'en riait
+ point. Il n'aimait pas les philosophes incrédules; mais son
+ aversion pour leurs théories sociales suffirait pour
+ expliquer sa sévérité à leur égard. Il parlait cependant des
+ prêtres avec peu de respect. Par allusion à certains
+ antécédents du cardinal Fesch, il disait que ce qu'il savait
+ de son oncle le disposait à ne faire nul cas de la sincérité
+ et du zèle des prêtres, puisqu'il le voyait aussi attaché
+ qu'eux à la cause de l'Église. Jamais, quoiqu'il parlât assez
+ souvent de l'importance politique de la religion, du soin
+ qu'il en fallait prendre, il n'exprimait rien de positif sur
+ la vérité ou la beauté de telle pu telle croyance. Il n'avait
+ nulle sympathie pour la piété, nulle entente de ce qu'elle
+ est dans certaines âmes.
+
+<p> Il paraissait ne l'avoir jamais rencontrée, et ne l'admettre
+ que comme préjugé populaire. Il avait une incrédulité de
+ fait, mais non raisonnée et sympathique. La religion, même
+ abstraite, paraissait lui être étrangère. Le nom de la
+ <i>Providence</i>, celui de <i>Dieu</i> même étaient des mots qu'il
+ n'employait guère; mais cela venait plutôt des habitudes de
+ son temps que d'un parti pris. Comme tant d'hommes de la fin
+ du <span class="sc">xviii</span>e siècle, il n'avait jamais réfléchi au fond de la
+ religion. Plus qu'un autre, il devait regarder le temps
+ qu'elle prend comme du temps perdu, excepté quand il lui
+ accordait quelques moments d'attention pour gagner des
+ populations musulmanes, ou satisfaire des populations belges
+ ou vendéennes. Mon père ajoutait que sa mère croyait que la
+ religion était une chose à laquelle il ne pensait <i>à la
+ lettre</i> pas du tout, sans avoir une résolution formée contre
+ la foi chrétienne. Il avait aussi quelque disposition à
+ accepter le merveilleux, les pressentiments, même certaines
+ communications mystérieuses entre les êtres; mais c'était
+ plutôt l'effort d'une imagination vague qu'une aptitude
+ particulière à la foi dans un symbole déterminé. (P. R.)</p></blockquote>
+
+<p>Le <i>Te Deum</i> fut chanté dans Paris et la ville fut illuminée.</p>
+
+<p>Le 25 juin, les deux empereurs s'étant embarqués sur les deux rives du
+Niémen, en présence d'une partie de leur armée, abordèrent en même temps
+au pavillon qu'on avait élevé sur un radeau au milieu du fleuve. Ils
+s'embrassèrent en se joignant, et demeurèrent deux heures ensemble.
+L'empereur Napoléon était accompagné de son grand maréchal Duroc et de
+son grand écuyer Caulaincourt; le czar, de son frère Constantin et de
+deux grands personnages de sa cour. Dans cette entrevue, la paix fut
+irrévocablement fixée. Bonaparte consentit à rendre au roi de Prusse une
+partie de ses États, quoique son penchant intime le portât à changer
+complètement la forme des pays conquis, parce que cette transformation
+entière favorisait davantage sa politique, dont la base était une
+domination universelle. Cependant, il fut obligé, en traitant, de
+sacrifier quelques portions de ses projets. Le czar pouvait encore être
+un ennemi redoutable; Napoléon savait que la France se fatiguait de la
+guerre, et qu'elle redemandait sa présence. Une plus longue campagne eût
+entraîné l'armée vers des entreprises dont on ne pouvait pas prévoir
+l'issue. Il fallut donc ajourner une partie du grand plan, et faire
+halte encore une fois. Les Polonais, qui avaient compté sur une
+libération absolue, virent seulement la portion de la Pologne qui avait
+appartenu à la Prusse devenir duché de Varsovie, duché qui fut donné au
+roi de Saxe comme en dépôt. Danzig devint une ville libre, et le roi de
+Prusse s'engagea à fermer ses ports aux Anglais. L'empereur de Russie
+offrit sa médiation pour tenter la paix avec l'Angleterre. Bonaparte se
+flatta que l'importance du médiateur terminerait le différend. Sa
+vanité mettait un grand prix à ce que sa royauté fût reconnue par nos
+voisins insulaires<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>. Il a dit souvent, depuis, qu'il avait senti à
+Tilsit que la question de l'empire continental se jugerait un jour entre
+le czar et lui, et que la magnanimité qu'Alexandre avait montrée<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>,
+l'admiration que ce jeune prince lui témoignait, l'enthousiasme réel
+dont il était pénétré en sa présence, l'avaient comme subjugué et porté
+à désirer, plutôt qu'une rupture éternelle, une alliance solide qui
+pourrait, après tout, amener entre deux grands souverains le partage du
+continent. Le 26, le roi de Prusse vint aussi sur le radeau, et, après
+la conférence, les trois souverains se rendirent à Tilsit, où ils
+logèrent tant que durèrent les négociations, se visitant tous les jours,
+se donnant à dîner, passant des revues et paraissant dans la plus grande
+intelligence. Bonaparte déploya tout ce qu'il avait de ressources dans
+l'esprit; il s'observa beaucoup, il flatta le jeune empereur et le
+séduisit complètement. M. de Talleyrand acheva encore cette conquête par
+l'habileté toujours pleine de grâce avec laquelle il arrivait à soutenir
+et à colorer la politique de son maître. Alexandre lui témoigna une
+grande amitié, et prit une extrême confiance en lui. La reine de Prusse
+vint à Tilsit; Bonaparte s'efforça par beaucoup de galanteries de
+réparer la dureté de ses bulletins<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>. Elle ne pouvait se plaindre, non
+plus que le roi son époux. Tous deux, dépossédés, se voyaient forcés de
+recevoir avec reconnaissance ce qu'on leur rendait de leurs États. Ces
+illustres vaincus renfermèrent leur peine secrète, et l'empereur crut
+les avoir acquis en les rétablissant sur un trône morcelé dont il
+pouvait les repousser tout à fait. Au reste, dans son traité, il
+conservait toujours des moyens de surveillance, en laissant des
+garnisons françaises dans les États de quelques princes secondaires,
+tels que ceux de Saxe, de Cobourg, d'Oldenbourg et de
+Mecklembourg-Schwerin. Une partie de son armée demeurait encore sur les
+côtes du Nord, parce qu'il paraissait que le roi de Suède ne voulait
+point entrer dans le traité, et enfin, cette guerre fit éclore un
+royaume composé de la Westphalie et d'une portion des États prussiens.
+Jérôme Bonaparte fut décoré de cette nouvelle royauté, et le projet de
+son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg fut arrêté. Les
+deux ministres des affaires étrangères, M. de Talleyrand et le prince
+Kourakin, signèrent ce traité, le 9 juillet 1807. L'empereur se rendit
+ensuite chez l'empereur de Russie, portant la décoration de l'ordre
+russe de Saint-André. Il demanda à voir le soldat russe qui s'était le
+mieux conduit pendant la campagne, et lui donna de sa main la croix d'or
+de la légion. Les deux souverains s'embrassèrent de nouveau, et se
+séparèrent, après s'être promis une éternelle amitié. Des cordons furent
+distribués respectivement dans les deux cours. La séparation de
+Bonaparte et du roi de Prusse se fit aussi avec pompe, et le continent
+se trouva encore une fois pacifié.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour) </a> Quand l'empereur apprit, un peu plus tard, que
+ le gouvernement anglais refusait la paix, il s'écria: «Eh
+ bien, la guerre recommencera, et elle sera à mort pour l'un
+ des deux États.»</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour) </a> Le czar avait alors trente ans, une très belle
+ figure et une bonne grâce infinie.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour) </a> L'empereur écrivait à l'impératrice: «Tilsit, 8
+ juillet 1807. La reine de Prusse a été réellement charmante;
+ elle est pleine de coquetterie pour moi; mais n'en sois point
+ jalouse; je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne
+ fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le
+ galant.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Des événements si éclatants imposèrent fortement à la disposition
+blâmante qui existait toujours sourdement à Paris.</p>
+
+<p>Il était impossible de ne pas admirer une telle gloire; mais il est
+certain qu'on s'y associait beaucoup moins que par le passé. On
+s'apercevait qu'elle tenait un peu pour nous de la nature d'un joug
+brillant, et, comme on commençait à connaître Bonaparte et à se défier
+de lui, on craignait les suites de l'enivrement que sa puissance pouvait
+exciter en lui. Enfin, la prépondérance militaire excitait aussi
+l'inquiétude; les vanités de l'épée, prévues d'avance, blessaient
+l'orgueil individuel. Une secrète tristesse se mêlait à l'admiration.
+Cette tristesse se faisait remarquer surtout parmi ceux que leurs places
+ou leur rang allaient remettre en contact avec Napoléon. On se demandait
+si le despotisme violent de ses manières ne paraîtrait pas plus que de
+coutume dans toutes ses actions journalières; on se voyait rapetissé
+devant lui, et on prévoyait qu'il le ferait sentir durement. Chacun
+faisait avec anxiété son examen de conscience, recherchant sur quelle
+partie de sa propre conduite ce maître sévère pourrait, à son retour,
+exprimer son mécontentement. Épouse, famille, grands dignitaires,
+ministres, la cour tout entière, tous enfin, éprouvaient plus ou moins
+cette angoisse, et l'impératrice, qui le connaissait mieux qu'une autre,
+exprimait tout naïvement son inquiétude, en disant: «L'empereur est si
+heureux, qu'il va sûrement beaucoup gronder.» La magnanimité des rois
+consiste à élever les âmes autour d'eux, en reversant une partie de leur
+grandeur morale sur ceux qui les environnent; mais Bonaparte,
+naturellement jaloux, s'isolait toujours, et redoutait tout partage. Ses
+dons furent énormes après cette campagne; mais on s'apercevait qu'il
+payait les services pour ne plus en entendre parler, et la solde de ses
+récompenses paraissait un compte tellement terminé, qu'il réveilla des
+prétentions sans exciter de reconnaissance.</p>
+
+<p>Pendant les entrevues de Tilsit, il ne se passa rien à Paris que la
+translation du corps du jeune Napoléon, qu'on avait déposé à Saint-Leu,
+dans la vallée de Montmorency, chez le prince Louis, et qui fut porté à
+Notre-Dame en cérémonie. L'archichancelier le reçut dans l'église, et en
+remit le dépôt au cardinal-archevêque de Belloy pour le conserver
+jusqu'au moment où la fin des réparations de Saint-Denis permettrait de
+l'y transporter. On s'occupait alors de reconstruire les caveaux qui
+avaient contenu les cendres de nos rois. On avait recueilli leurs restes
+épars que les outrages du règne de la Terreur n'avaient point épargnés,
+et l'empereur avait ordonné la construction d'autels expiatoires pour
+réparer ce sacrilège fait à tant d'illustres morts. Cette idée, belle et
+monarchique, lui fit beaucoup d'honneur, et fut célébrée avec raison par
+quelques-uns des poètes de notre époque.</p>
+
+<p>Quand l'empereur revint en France, sa femme vivait à Saint-Cloud dans
+toutes les précautions d'une prudence minutieuse. Sa mère demeurait
+assez paisiblement à Paris, avec son frère le cardinal Fesch. Madame
+Murat habitait toujours l'Élysée, et conduisait finement une foule de
+petites intrigues. La princesse Borghèse menait le seul train de vie qui
+lui plût, et qu'elle entendît. Louis et sa femme étaient ensemble dans
+les Pyrénées; ils avaient laissé leur enfant près de l'impératrice.
+Joseph Bonaparte régnait avec douceur et faiblesse à Naples, disputant
+la Calabre aux révoltés qui la troublaient, et ses ports aux Anglais.
+Lucien habitait Rome, se livrant aux arts et au repos. Jérôme rapportait
+une couronne; Murat, un désir violent d'en obtenir une, et un grand
+fonds d'animosité contre M. de Talleyrand, qu'il croyait son ennemi. Il
+s'était fort rapproché du secrétaire d'État Maret, jaloux en secret du
+ministre des affaires étrangères, et il approuvait beaucoup l'intimité
+de sa femme avec Fouché. Tous quatre savaient bien qu'au fond de l'âme
+l'empereur concevait souvent le projet d'un divorce et d'une illustre
+alliance. Ils cherchaient les moyens de détruire un reste d'attachement
+qui conservait encore madame Bonaparte sur le trône, afin de plaire à
+l'empereur en l'ayant aidé dans l'exécution de cette idée, de repousser
+les Beauharnais, et d'empêcher que M. de Talleyrand n'acquît de nouveaux
+droits à la confiance de son maître, en le dirigeant seul dans toute
+cette affaire.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, depuis quelques années, travaillait à s'acquérir une
+réputation européenne, au fond très méritée. Sans doute il avait, plus
+d'une fois, abordé la pensée du divorce; mais il voulait, avant tout,
+que ce divorce conduisît l'empereur à une grande alliance, et, de plus,
+il voulait en avoir été le négociateur. Aussi, tant qu'il ne se crut pas
+sûr de parvenir à ses fins, il sut contenir les tentations de l'empereur
+à cet égard, en lui représentant que la chose importante était, en
+pareil cas, de bien choisir le moment. Quand il fut de retour de cette
+campagne, l'empereur parut avoir en lui plus de confiance que jamais. M.
+de Talleyrand lui avait été fort utile en Pologne, et dans chacun de
+ses traités. Pour le récompenser, il le fit vice-grand électeur. Cette
+dignité de l'Empire donnait à M. de Talleyrand le droit de remplacer le
+prince Joseph partout où celle de grand électeur l'appelait; mais, en
+même temps, M. de Talleyrand fut obligé de renoncer au ministère des
+relations extérieures, qui se trouvait au dessous de son nouveau rang.
+Il n'en demeura pas moins dans la confiance de Napoléon pour toutes les
+affaires étrangères, qu'il traitait avec lui de préférence au vrai
+ministre. Quelques personnes, très avisées, voulurent, depuis, avoir
+prévu que M. de Talleyrand échangeait, à cette époque, un poste sûr
+contre une situation brillante et plus précaire. Bonaparte lui-même a
+bien laissé échapper, quelquefois, qu'il n'était pas revenu de Tilsit
+sans quelque peu d'humeur de la prépondérance de son ministre en Europe,
+et qu'il s'était choqué plus d'une fois de l'opinion généralement
+établie que ce ministre lui fût nécessaire. En le changeant de poste, et
+ne s'en servant que par forme de consultation, il en tirait, en effet,
+tout le parti qu'il voulait, se réservant de l'écarter ou de ne pas
+suivre sa direction à l'instant où elle cesserait de lui convenir. Je
+me rappelle à cette occasion une anecdote assez piquante. M. de
+Champagny, homme d'esprit dans un cercle très circonscrit, passa du
+ministère de l'intérieur à celui des affaires étrangères. M. de
+Talleyrand, en lui présentant les employés qui allaient être sous ses
+ordres, lui dit: «Monsieur, voici bien des gens recommandables, dont
+vous serez content. Vous les trouverez fidèles, habiles, exacts, mais,
+grâce à mes soins, nullement zélés.» À ces mots, M. de Champagny fit un
+mouvement de surprise. «Oui, monsieur, continua M. de Talleyrand, en
+affectant le plus grand sérieux. Hors quelques petits expéditionnaires,
+qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous
+ici ont le plus grand calme, et se sont déshabitués de l'empressement.
+Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe
+avec l'empereur, vous verrez combien il est important de ne se point
+hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.» M. de Talleyrand
+amusa l'empereur du récit de cette histoire, et de l'air déjoué et ébahi
+qu'il avait remarqué dans son successeur<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Il n'est peut-être pas
+hors de propos de donner un aperçu des appointements que M. de
+Talleyrand cumulait alors:</p>
+
+<pre>
+ Comme vice-grand électeur 330 000
+
+ Comme grand chambellan 40 000
+
+ La principauté de Bénévent pouvait
+ lui valoir............. 120 000
+
+ Le grand cordon de la Légion d'honneur 5 000
+ -------
+ 495 000
+</pre>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour) </a> Malgré l'observation de la page précédente, il
+ me paraît juste de remarquer et de regretter la faute que fit
+ M. de Talleyrand en quittant le ministère des affaires
+ étrangères, surtout s'il est vrai qu'il le fit de son plein
+ gré, et malgré l'empereur. Comment ne s'est-il pas rendu
+ compte de l'affaiblissement qui en résulterait dans sa
+ position, et des difficultés plus grandes qu'il rencontrerait
+ pour conjurer les volontés de l'empereur dans les affaires
+ d'Espagne, ou ailleurs? On perd une grande force en perdant
+ un ministère, c'est-à-dire l'action, et en se réduisant au
+ conseil. Il est vrai qu'on le faisait alors grand dignitaire
+ de l'Empire, qu'on l'élevait au rang de prince, et qu'il y
+ avait en lui du grand seigneur, c'est-à-dire qu'il était
+ sensible à l'éclat des dignités sans pouvoir. On ne peut
+ s'expliquer autrement cette faute politique. Dès ce moment,
+ il n'eut plus à parler que lorsqu'on l'appelait, et ses
+ conseils ne pouvaient être de quelque poids que lorsqu'ils
+ étaient demandés. Il n'eut d'influence que quand l'empereur
+ le voulut bien. Il est vrai que son successeur était un homme
+ doux et modeste qu'il espérait sans doute gouverner; mais la
+ docilité de celui-ci s'appliqua plutôt à l'empereur son
+ maître qu'à son prédécesseur disgracié. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Plus tard, des dotations furent ajoutées à cette somme. On estimait sa
+fortune personnelle à trois cent mille livres de rente; je n'ai jamais
+su ce chiffre positivement. Les différents traités lui ont valu des
+sommes importantes et des présents énormes. Au reste, il tenait un état
+de maison très considérable; il payait de fortes pensions à ses frères;
+il avait acheté la belle terre de Valençay, dans le Berri, qu'il meubla
+avec un extrême luxe. Il avait, au temps dont je parle, la fantaisie des
+livres, et sa bibliothèque était superbe. Cette année, l'empereur lui
+ordonna d'étaler le plus grand train, et d'acheter une maison qui
+convînt à sa dignité de prince, promettant de la payer. M. de Talleyrand
+acheta l'hôtel de Monaco, rue de Varenne, l'agrandit encore par des
+bâtiments considérables, et l'orna beaucoup. L'empereur, s'étant
+brouillé, lui manqua de parole, et le jeta dans un assez grand embarras,
+en l'obligeant à payer ce palais.</p>
+
+<p>Pour achever le récit de la situation de la famille impériale, je dirai
+que le prince Eugène gouvernait alors avec sagesse et prudence son beau
+royaume d'Italie, parfaitement heureux de la tendresse de sa femme, et
+de la naissance d'une petite fille qu'elle venait de lui donner<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour) </a> La princesse n'avait sans doute pas suivi le
+ conseil que lui donnait l'empereur dans cette lettre écrite
+ de Saint-Cloud, le 31 août 1806: «Ma fille, j'ai lu avec
+ plaisir votre lettre du 10 août. Je vous remercie de tout ce
+ que vous me dites d'aimable. Vous avez raison de compter
+ entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous bien dans
+ votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille.
+ Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n'y croirez
+ pas: c'est de boire tous les jours un peu de vin pur.» (P.
+ R.)</blockquote>
+
+<p>L'archichancelier Cambacérès, cauteleux par nature et par calcul,
+s'était tenu à Paris dans le cercle de représentation que lui permettait
+l'empereur, et qui satisfaisait sa puérile vanité<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. Il apportait la
+même prudence à présider le conseil d'État, dirigeant les discussions
+avec ordre et lumières, et les surveillant de manière à ce qu'elles ne
+passassent jamais les bornes prescrites. L'architrésorier Le Brun se
+mêlait de peu de choses, tenant une bonne maison, ordonnant sa fortune,
+ne faisant aucun ombrage, n'ayant aucun crédit. Les ministres<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a> se
+renfermaient dans leurs attributions respectives, tous conservant sous
+un tel maître l'attitude de premiers commis attentifs et dociles,
+dirigeant la partie dont ils étaient chargés par leur maître dans un
+système uniforme, dont la base commune était sa volonté et son intérêt.
+Chacun d'eux recevait le même mot d'ordre: <i>promptitude</i> et
+<i>soumission</i>. Le ministre de la police se permettait un peu plus que les
+autres de donner à ses paroles la liberté qui lui convenait, soigneux de
+garder sa liaison avec les jacobins, dont il garantissait le repos à
+l'empereur. Par cela même, il était un peu moins dépendant, parce qu'il
+avait un parti. Il demeurait maître des détails, et supérieur aux
+différentes polices qui surveillaient la France. Bonaparte et lui
+pouvaient se mentir souvent en s'entretenant ensemble, mais ils ne se
+trompaient sans doute point.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour) </a> Comme grand dignitaire de l'État, il touchait
+ trois cent trente mille francs de traitement, devant avoir le
+ tiers du million accordé à un prince français; et l'empereur
+ lui complétait les six cent mille francs qu'il recevait
+ lorsqu'il était consul. L'architrésorier Le Brun touchait
+ cinq cent mille francs.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour) </a> En général, les ministres avaient deux cent dix
+ mille francs de traitement; celui des relations extérieures
+ recevait davantage.</blockquote>
+
+<p>M. de Champagny, fait depuis duc de Cadore, qui était ministre de
+l'intérieur, ayant passé aux affaires étrangères, fut remplacé par le
+conseiller d'État Cretet, qui était d'abord directeur général des ponts
+et chaussées. Il n'était pas trop homme d'esprit, mais bon travailleur
+et fort exact; c'est tout ce qu'il fallait à l'empereur.</p>
+
+<p>Le grand juge Régnier, fait depuis duc de Massa, dont j'ai déjà parlé,
+administrait la justice avec une médiocrité continue. L'empereur se
+souciait fort qu'elle ne prît ni autorité ni indépendance.</p>
+
+<p>Le prince de Neuchatel était ministre, et bon ministre, de la guerre; le
+général Dejean était ministre du matériel de cette partie. Tous deux
+étaient surveillés par l'empereur en personne.</p>
+
+<p>M. Gaudin, sage ministre des finances, maintenait, dans le travail des
+impositions et des recettes, une régularité qui le rendait cher à
+l'empereur. Il ne se mêlait d'autre chose. Depuis, l'empereur le fit duc
+de Gaëte.</p>
+
+<p>M. Mollien, depuis fait comte, ministre du Trésor, montrait plus
+d'esprit et beaucoup de sagacité financière.</p>
+
+<p>M. Portalis, avec de l'esprit et du talent, ministre des cultes, avait
+entretenu une harmonie entre le clergé et le pouvoir. Il faut dire que
+les prêtres, très reconnaissants de ce qu'ils devaient en sûreté et en
+considération à Bonaparte, se livraient à lui de fort bonne grâce et
+favorisaient un despotisme qui mettait de l'ordre partout. Quand il
+exigea la levée des conscrits de 1808, dont j'ai parlé, il ordonna,
+selon sa coutume, aux évêques d'exhorter les paysans à se soumettre à la
+conscription. Les mandements furent très remarquables. Dans celui de
+l'évêque de Quimper on lisait ces mots:</p>
+
+<p>«Quel est le coeur français qui ne bénisse avec transport la divine
+Providence d'avoir donné pour empereur et roi à ce magnifique empire,
+prêt à s'ensevelir pour toujours sous des ruines ensanglantées, le seul
+homme qui pût en réparer les malheurs, et voiler de sa gloire les
+époques qui l'avaient déshonoré?»</p>
+
+<p>M. Portalis mourut cette année, et fut remplacé par le conseiller d'État
+M. Bigot de Préameneu, fait comte plus tard, fort honnête homme, mais
+moins éclairé que lui.</p>
+
+<p>Enfin, le ministre de la marine avait peu de choses à faire, depuis que
+Bonaparte, désespérant de l'emporter sur l'Angleterre, et irrité du
+mauvais succès de toutes ses entreprises maritimes, avait renoncé à s'en
+occuper. M. Decrès était, avec beaucoup d'esprit, tout à fait du goût de
+son maître. Un peu rude dans ses manières, il le flattait d'une façon
+inattendue. Il mettait peu de prix à l'estime publique, et consentait à
+prendre sur son compte toutes les injustices que l'empereur voulait
+faire supporter à l'ancienne marine française, sans cependant qu'il y
+parût rien de sa volonté. M. Decrès a amassé sur sa tête, avec un
+dévouement intrépide, les haines de tous ses anciens camarades. Depuis,
+l'empereur le fit duc<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour) </a> L'amiral Decrès, ou duc Decrès, né en 1761, est
+ mort assassiné à Paris, le 7 décembre 1820. Il a été ministre
+ de la marine de 1801 à 1814, et encore pendant les
+ Cent-Jours. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>À cette époque, la cour était froide et silencieuse. C'était là,
+surtout, que se faisait sentir la conviction intime que les droits de
+chacun n'étaient appuyés que sur la volonté du maître, et, comme cette
+volonté avait aussi ses fantaisies, l'embarras de les prévoir portait
+chacun à éviter toute action, et à demeurer dans le cercle plus ou moins
+restreint de ses attributions. Les femmes agissaient encore moins que
+les autres, et n'osaient chercher d'autre succès que celui de leur luxe
+et de leur beauté. Dans la ville, on arrivait de plus en plus à une
+profonde indifférence sur le mouvement des rouages d'une machine dont on
+voyait les résultats, dont on sentait la force, mais à l'action de
+laquelle on comprenait qu'on n'aurait aucune part. On vivait dans un
+état de société qui ne manquait pas d'agréments. Les Français, dès
+qu'ils ont du repos, savent retrouver le plaisir. Mais la confiance
+était restreinte, l'intérêt national affaibli, tous les grands
+sentiments qui honoraient la vie à peu près paralysés. Les hommes
+graves devaient souffrir, les vrais citoyens devaient trouver qu'ils
+auraient vécu inutilement. On acceptait, en dédommagement, le plaisir
+d'une existence sociale agréable et variée. La civilisation
+s'accroissait par le luxe, qui, en énervant les facultés de l'âme,
+rendait tous les rapports individuels faciles. Elle procure aux gens du
+monde un petit nombre d'intérêts qui, presque toujours, leur suffisent,
+et dont, après tout, on ne rougit point de s'accommoder, lorsqu'on a
+longtemps souffert des grands désordres politiques. Ceux-ci avaient
+encore une grande place dans nos souvenirs; ils donnaient un prix réel à
+ce temps d'un brillant esclavage et d'une élégante oisiveté.</p>
+<br>
+<a name="c25" id="c25"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXV.</h3>
+
+<h4>1807.</h4>
+
+<p class="sml"><b>Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général
+Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de
+l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Le
+Brun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du
+Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.</b></p>
+
+<p>Quand l'empereur arriva à Paris, le 27 juillet 1807, j'étais encore à
+Aix-la-Chapelle, où je commençais à m'inquiéter de la disposition dans
+laquelle il serait revenu. J'ai dit que c'était le mal habituel de sa
+cour, à chacun de ses retours. Je ne pouvais guère m'en informer, car on
+n'osait livrer ses secrets à ses correspondants; ce fut donc seulement à
+mon arrivée que je connus quelques détails.</p>
+
+<p>L'empereur rapportait un peu d'enflure de son inconcevable fortune. On
+s'aperçut promptement combien son imagination agrandissait encore
+l'espace qui se trouvait entre lui et tout autre personnage. De plus,
+il se montrait plus impatient que jamais contre ce qu'il appelait <i>les
+propos du faubourg Saint-Germain</i>. La première fois qu'il revit M. de
+Rémusat, il lui adressa des reproches pour n'avoir point donné, dans
+quelques lettres écrites au grand maréchal du palais Duroc, des détails
+sur les personnes de la société de Paris.</p>
+
+<p>«Vous êtes à portée, lui disait-il, par vos relations, de savoir ce qui
+se dit dans nombre de salons. Il serait de votre devoir de m'en rendre
+compte. Je ne peux accepter les petites considérations qui vous
+retiennent.» À ces paroles, M. de Rémusat répondait qu'il retiendrait
+fort peu de choses, parce qu'il était tout naturel qu'on s'observât
+devant lui, et qu'il eût répugné à donner une si grave importance à des
+discours légers qui auraient entraîné des suites fâcheuses pour ceux qui
+les avaient proférés, souvent sans intention vraiment hostile. Alors
+l'empereur haussait les épaules, tournait le dos, et ensuite il disait à
+Duroc ou à Savary: «J'en suis bien fâché, mais Rémusat n'avancera guère,
+car il n'est point à moi comme je l'entends.»</p>
+
+<p>On pourrait au moins conclure qu'un homme d'honneur, décidé à manquer sa
+fortune plutôt que de la payer par le sacrifice de sa délicatesse,
+aurait trouvé dans ce marché la certitude de se voir à l'abri des
+querelles qui suivent ce qu'on appelle, à la cour comme à la ville, des
+caquets. Mais il n'en était pas ainsi: Bonaparte n'aimait le repos pour
+personne, et il savait admirablement compromettre celui qui s'efforçait
+le plus de vivre en paix.</p>
+
+<p>On se souvient que, durant le séjour de l'impératrice à Mayence,
+quelques-unes des dames de sa cour, madame de la Rochefoucauld en tête,
+s'étaient permis de blâmer assez amèrement la guerre de Prusse, de
+plaindre le prince Louis, et surtout cette belle reine si durement
+insultée. L'impératrice, mécontente de toutes ces libertés, les avait
+écrites à son époux, en lui demandant instamment de ne jamais laisser
+connaître qu'elle l'en eût entretenu. Elle le confia à M. de Rémusat,
+qui lui en fit quelques reproches, mais lui en garda le secret. M. de
+Talleyrand, quand il rejoignit l'empereur, lui raconta aussi ce qui
+s'était dit à Mayence, plutôt dans l'intention de l'amuser que par un
+projet d'hostilité contre la dame d'honneur, qui ne lui déplaisait ni ne
+lui plaisait. Bonaparte rapporta donc un assez grand fonds de mauvaise
+humeur contre elle, et, la première fois qu'il la vit, il lui reprocha
+ses opinions et ses discours avec sa violence accoutumée. Madame de la
+Rochefoucauld, assez troublée d'une scène qu'elle n'attendait point,
+nia, faute de meilleure excuse, tout ce dont on l'accusait. L'empereur
+la poursuivit par des paroles positives, et, lorsqu'elle lui demanda qui
+avait fait ce beau rapport, il nomma sur-le-champ M. de Rémusat. À ce
+nom, madame de la Rochefoucauld fut atterrée. Elle avait assez d'amitié
+pour mon mari et pour moi, elle croyait avec raison pouvoir se fier à
+notre discrétion, et souvent elle nous avait livré ses secrètes pensées.
+Elle éprouva donc une extrême surprise et un juste mécontentement,
+d'autant qu'elle était elle-même sincère personne, et incapable pour son
+compte de cette bassesse dont on lui montrait mon mari coupable.</p>
+
+<p>Prévenue de cette manière, elle se garda bien de chercher une
+explication; mais elle prit avec M. de Rémusat une contenance froide et
+gênée, dont pendant longtemps mon mari ne put deviner la cause. Quelques
+mois plus tard, seulement, des circonstances relatives au divorce ayant
+amené des conversations entre madame de la Rochefoucauld et nous, elle
+interrogea mon mari sur ce que je viens de raconter, et elle fut
+éclairée sur la vérité de cette aventure. Quand elle put parler en
+liberté à l'impératrice, celle-ci se garda bien de la détromper, et
+laissa flotter les soupçons sur mon mari, ajoutant seulement que M. de
+Talleyrand pouvait en avoir dit plus que lui. Madame de la Rochefoucauld
+était amie assez intime de M. de Ségur, grand maître des cérémonies;
+elle lui confia sa peine, et cela jeta quelque froideur entre lui et
+nous, en même temps que cela dressa aussi M. de Ségur contre M. de
+Talleyrand. La finesse quelquefois amère de ses railleries liguait
+encore contre lui tous les gens médiocres, aux dépens desquels il
+s'amusait impitoyablement. Ils s'en sont vengés dès qu'ils l'ont pu.
+L'empereur ne borna point ses reproches aux personnes de sa cour; il se
+plaignait aussi de la haute société de Paris. Il reprocha à M. Fouché de
+n'avoir point exercé une surveillance exacte; il exila des femmes, fit
+menacer des gens distingués, et insinua que, pour éviter les suites de
+son courroux, il fallait du moins réparer les imprudences commises, par
+des démarches qui prouveraient qu'on reconnaissait sa puissance. À la
+suite de ces provocations, un grand nombre de personnes se crurent
+obligées de se faire présenter; quelques-unes saisirent le prétexte de
+leur sûreté, et la pompe de sa cour en fut augmentée.</p>
+
+<p>Comme il était dans son goût de marquer toujours sa présence par une
+agitation particulière, il n'épargna pas non plus sa famille. Il gronda
+sévèrement, quoique fort inutilement, sa soeur Pauline sur ses
+galanteries accoutumées, que le prince Borghèse voyait, au reste, ou
+voulait paraître voir, avec indifférence. Il ne dissimula point à sa
+soeur Caroline qu'il n'ignorait pas non plus les mouvements secrets de
+son ambition. Celle-ci supporta avec son habileté éprouvée une
+inévitable bourrasque, l'amenant peu à peu à reconnaître qu'elle n'était
+pas bien coupable, avec le sang qui coulait dans ses veines, de désirer
+une élévation supérieure, et prenant soin d'environner sa justification
+de toutes ses séductions accoutumées. Quand il eut ainsi réveillé tout
+son monde, comme il le disait lui-même, satisfait d'avoir excité cette
+petite terreur, il parut oublier ce qui s'était passé, et reprit son
+train de vie ordinaire.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, qui revint après lui, témoigna à M. de Rémusat un
+grand plaisir à le retrouver. Ce fut alors qu'il prit l'habitude de
+venir me voir assez souvent, et que notre liaison commença à être plus
+intime. Je me souviens que d'abord, malgré la disposition affectueuse
+que sa bienveillance m'inspirait, et malgré l'extrême plaisir que me
+procurait sa conversation, j'éprouvai, pendant, un assez long temps, un
+peu d'embarras en sa présence. M. de Talleyrand avait la réputation
+méritée d'un homme de beaucoup d'esprit; il était un très grand
+personnage; mais on disait que son goût était difficile, son humeur un
+peu moqueuse. Ses manières toujours soigneusement polies tiennent les
+personnes auxquelles il s'adresse dans une situation un tant soit peu
+inférieure. Cependant, comme les usages de la société, en France,
+donnent toujours importance et liberté aux femmes, elles sont encore
+maîtresses, avec M. de Talleyrand, qui les aime et ne s'en défie point,
+de rapprocher les rangs. Mais beaucoup d'entre elles ne l'ont pas fait à
+son égard. Le désir de lui plaire les a souvent subjuguées. Elles vivent
+près de lui dans une sorte de servage, qu'on exprimerait fort bien par
+cette phrase ordinaire dans le monde, en disant qu'elles l'ont <i>beaucoup
+gâté</i>. Enfin, comme il est peu confiant, blasé sur une infinité de
+choses, indifférent à nombre d'autres, difficilement ému, qui veut le
+conquérir, le fixer ou seulement l'amuser, entreprend un travail
+difficile.</p>
+
+<p>Tout ce que je savais de lui, et ce que je découvrais en le fréquentant,
+me mettait à la gêne devant lui. J'étais touchée de son amitié, je
+n'osais le lui dire; je craignais de l'entretenir des préoccupations
+habituelles de mon âme, parce que mes sentiments devaient, dans mon
+idée, exciter sa raillerie. Je ne lui adressais aucune question sur ses
+affaires ou sur les affaires, pour qu'il ne m'accusât d'aucune
+curiosité. Un peu tendue devant lui, je tenais mon esprit en haleine,
+quelquefois de manière à éprouver une fatigue réelle. Je l'écoutais bien
+attentivement, afin, si je ne pouvais toujours lui bien répondre, de lui
+procurer au moins le plaisir d'être bien entendu; car ma petite vanité
+était satisfaite, j'en conviens, du goût qu'il paraissait prendre pour
+moi. Quand j'y pense aujourd'hui, je trouve que c'était une plaisante
+chose que l'état d'angoisse et de plaisir que j'éprouvais lorsque les
+deux battants de ma chambre s'ouvraient, et qu'on m'annonçait: «Le
+prince de Bénévent.» Quelquefois, je suais à grosses gouttes des efforts
+que je faisais pour rendre mes paroles toutes piquantes, et sans doute,
+comme il arrive toujours quand on se contraint, j'étais sûrement moins
+aimable qu'en m'abandonnant à mon naturel; car on conserve ainsi du
+moins tous les avantages que donnent le vrai et l'accord de la parole,
+du geste et du maintien. Habituellement sérieuse, et disposée aux
+émotions vives, je cherchais à me contraindre pour répondre à cette
+légèreté avec laquelle il passait d'un sujet à un autre. Foncièrement
+bonne femme, ennemie des discours malicieux, j'avais toujours un sourire
+de commande aux ordres de tous ses bons mots. Il commença donc par
+exercer sur moi son empire accoutumé, et, si notre liaison eût duré sur
+ce ton, je ne lui aurais apparu que comme une femme de plus grossissant
+cette espèce de cour qui l'environnait, et qui s'évertuait à applaudir à
+ses faiblesses, à encourager les mauvaises parties de son caractère.
+Sans doute il eût fini par s'éloigner de moi, parce que j'aurais fait
+moins habilement un métier qui me convenait si peu. Je dirai plus tard
+le douloureux événement qui remit mon esprit dans son état naturel, et
+qui me donna occasion de lui vouer l'attachement sincère que je lui ai
+toujours conservé. On ne tarda point à la cour à s'apercevoir de cette
+nouvelle intimité. L'empereur n'en témoigna d'abord nul mécontentement.
+M. de Talleyrand n'était pas sans crédit sur lui: les opinions qu'il
+énonça, en parlant de M. de Rémusat, nous furent utiles, et nous nous
+aperçûmes, à quelques paroles, que notre considération personnelle avait
+gagné. L'impératrice, à peu près craintive de tout, me caressa
+davantage, pensant que je pourrais servir ses intérêts auprès de M. de
+Talleyrand. Les ennemis qu'il avait à la cour eurent les yeux sur nous;
+mais, comme il était puissant, on nous témoigna de plus grands égards.
+Sa société nombreuse commença à regarder avec curiosité un homme simple,
+doux, habituellement silencieux, jamais flatteur, incapable d'intrigue,
+dont M. de Talleyrand louait l'esprit et paraissait rechercher la
+conversation. On examina aussi cette petite femme de vingt-sept ans,
+médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que rien
+d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale,
+et qu'un si grand personnage s'amusait à mettre en évidence. Il aura
+fallu vraisemblablement que M. de Talleyrand, s'ennuyant à cette époque,
+ait trouvé quelque chose de nouveau, et peut-être de piquant, à gagner
+les affections de deux personnes si étrangères au cercle des idées qui
+l'avaient dirigé dans sa vie; que, fatigué de l'état de contrainte où il
+lui fallait vivre, la sûreté de notre commerce l'ait quelquefois
+soulagé, et que, peu à peu, les sentiments très dévoués que nous lui
+avons hautement témoignés, quand sa disgrâce ébranla toute notre
+position, aient fait une amitié solide d'une liaison qui ne lui parut
+d'abord qu'un amusement assez neuf pour lui. Alors, attirée davantage
+dans sa maison, que nous ne fréquentions point auparavant, je fis
+connaissance avec une portion de la société que je n'avais guère connue.
+On voyait chez M. de Talleyrand un monde énorme: beaucoup d'étrangers
+qui le courtisaient attentivement, des hommes de toute sorte, des grands
+seigneurs de l'ancien ordre de choses, des nouveaux, assez étonnés de se
+rencontrer; des gens marquant par une célébrité quelle qu'elle fût,
+laquelle ne marchait pas toujours avec une bonne réputation; des femmes
+connues aussi de cette manière, dont il faut dire que peut-être il avait
+été plus souvent l'amant que l'ami, et qui conservaient avec lui le
+genre de relation qui était le plus de son goût. Dans son salon, on
+voyait d'abord sa femme, dont la beauté s'effaçait de jour en jour, par
+suite d'un excessif embonpoint. Elle était toujours richement parée,
+occupant de droit le haut bout du cercle, mais à peu près étrangère à
+tout le monde. M. de Talleyrand ne semblait jamais s'apercevoir de sa
+présence; il ne lui parlait point, l'écoutait encore moins, et, je le
+pense, souffrait intérieurement, mais avec résignation, le poids dont sa
+faiblesse l'avait chargé par cet étrange mariage. Elle allait peu à la
+cour; l'empereur la recevait mal; on ne l'y comptait pour rien; il ne
+passait pas par la tête de M. de Talleyrand de s'en plaindre, ni de se
+soucier des distractions qu'on l'accusait de chercher à l'ennui de son
+oisiveté, en accueillant les soins de quelques étrangers. Bonaparte en
+plaisantait quelquefois M. de Talleyrand, qui répondait avec insouciance
+et laissait tomber la conversation.</p>
+
+<p>Madame de Talleyrand avait coutume de prendre en aversion tous les amis,
+ou amies, de son mari. Il est vraisemblable qu'elle ne fit aucune
+exception en ma faveur; mais je me tins toujours avec elle dans la
+réserve d'une telle politesse, je me mêlai si peu de son intérieur, que
+je ne me trouvai dans aucun contact avec elle. Je vis dans ce même salon
+quelques vieilles amies de M. de Talleyrand, qui commencèrent à
+m'examiner avec une curiosité qui m'amusa: la duchesse de Luynes, la
+princesse de Vaudemont, toutes deux excellentes, l'aimant solidement,
+vraies avec lui, et qui me traitèrent fort bien, parce qu'elles
+s'aperçurent que ma liaison était très simple et dépourvue d'intrigue;
+la vicomtesse de Laval, plus inquiète, assez malveillante, et qui, je
+crois, me jugea un peu sévèrement; la princesse de Lieskiewitz, soeur du
+prince Poniatowski. Celle-ci venait de faire connaissance avec M. de
+Talleyrand à Varsovie, et l'avait suivi à Paris. La pauvre femme, malgré
+ses quarante-cinq ans et un oeil de verre, avait le malheur d'éprouver
+un sentiment passionné pour lui, dont il se montrait fatigué, et qui la
+tenait éveillée sur ses moindres préférences. Il se pourrait bien
+qu'elle m'ait fait l'honneur d'un peu de jalousie. Plus tard, la
+princesse de X... éprouva la même infirmité, car c'en était une réelle
+d'avoir de l'amour pour M. de Talleyrand. On rencontrait là encore la
+duchesse de Fleury, fort spirituelle, qui avait rompu, par un divorce,
+son mariage avec M. de Montrond<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>; mesdames de Bellegarde, qui
+n'avaient dans le monde d'autre importance que celle d'une grande
+liberté de conversation; madame de K...., que M. de Talleyrand soignait,
+pour conserver une bonne relation avec le grand écuyer; madame de
+Brignole, dame du palais, Génoise aimable et très élégante dans toutes
+ses habitudes; madame de Souza, qui avait été d'abord madame de
+Flahault, femme d'esprit, liée dans sa première jeunesse à M. de
+Talleyrand, conservant son amitié, auteur de plusieurs jolis romans, et
+femme, à cette époque, de M. de Souza, qui avait été ambassadeur de
+Portugal; enfin toutes les ambassadrices, les princesses étrangères qui
+venaient à Paris, et un nombre infini de tout ce que l'Europe offrait de
+distingué.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour) </a> Ce Montrond est un joueur de profession, d'un
+ esprit très piquant, amusant M. de Talleyrand, et nuisant,
+ par son intimité, à sa considération; toujours en opposition
+ au gouvernement, exilé par l'empereur, et que M. de
+ Talleyrand défendit avec une obstination qui eût mérité
+ d'être mieux appliquée.
+
+<p> La duchesse de Fleury est morte après avoir repris son nom de
+ jeune fille, et se faisant appeler: la comtesse Aimée de
+ Coigny. C'est pour elle qu'André Chénier a fait l'ode à la
+ <i>Jeune Captive</i>. (P. R.)</p></blockquote>
+
+<p>Je m'amusais assez de cette espèce de lanterne magique. Cependant, comme
+mon instinct m'avertissait que je n'y pourrais former aucune liaison,
+j'y conservais toujours le ton de la cérémonie, et j'aimais beaucoup
+mieux voir M. de Talleyrand au simple coin de mon feu. Ma société, à
+moi, fut un peu surprise de l'y voir arriver plus souvent; je puis dire
+même que quelques-uns de mes amis s'en inquiétèrent. Il inspirait
+généralement de la défiance. Lancé dans de grandes affaires, il pouvait
+se trouver exposé, et nous perdre facilement à sa suite. Nous ne
+partagions pas trop, peut-être pas assez, cette prévoyance de quelques
+personnes. La place de premier chambellan mettant M. de Rémusat en
+rapport avec lui, il nous était commode que cette relation fût agréable;
+nous n'entrions dans aucune affaire sérieuse; nous ne pensions pas à
+tirer parti de son crédit. Les gens désintéressés sont sujets à se
+tromper sur ce point. Ils croient qu'on doit deviner, ou voir du moins,
+ce qui se passe au dedans d'eux, et, parce qu'ils ne mettent aucune
+complication dans leur conduite, ils ne prévoient pas qu'on leur en
+supposera le projet. C'était une vraie faute de conserver alors la
+prétention d'être jugé ce qu'on est réellement.</p>
+
+<p>Quand l'empereur retrouva à Saint-Cloud le second enfant de Louis, il le
+caressa assez affectueusement, et l'impératrice recommença à concevoir
+l'espérance qu'il pourrait bien voir dans celui-ci, comme dans l'autre,
+un héritier. Frappé de la promptitude avec laquelle ce jeune enfant
+avait été enlevé, il fit ouvrir un concours pour les recherches sur la
+maladie appelée <i>le croup</i>, promettant un prix de douze mille francs.
+Cela fit paraître quelques ouvrages utiles.</p>
+
+<p>La pacification de l'Europe ne ramena point d'abord toute l'armée en
+France. Premièrement, le roi de Suède, entraîné par les séductions du
+gouvernement anglais, et malgré l'opposition de sa nation, dénonça la
+rupture de son armistice avec nous. Treize jours après la signature de
+celui de Tilsit, il se fit une petite guerre partielle en Poméranie. Le
+maréchal Mortier commanda cette expédition; il entra dans Stralsund, et
+força le roi de Suède à s'embarquer et à fuir. Les Anglais envoyèrent
+une flotte considérable dans la Baltique, et, ayant attaqué le Danemark,
+ils firent le siège de Copenhague, dont ils parvinrent un peu plus tard
+à se rendre maîtres. Ces divers événements furent consignés dans <i>le
+Moniteur</i>, avec des notes où les Anglais furent attaqués comme de
+coutume, et les aberrations d'esprit du roi de Suède furent dénoncées à
+l'Europe<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour) </a> Il paraît qu'en effet il n'avait point la tête
+ très saine. Il s'agit ici de Gustave IV, détrôné en 1809. (P.
+ R.)</blockquote>
+
+<p>En parlant des subsides que le gouvernement anglais donnait aux Suédois
+pour entretenir la guerre, l'empereur, dans ces notes, s'exprime en ces
+termes: «Braves et malheureux Suédois, voilà un argent qui vous cause
+bien des maux! Si l'Angleterre devait payer le tort qu'elle fait à votre
+commerce, à votre honneur, le sang qu'elle vous a coûté, qu'elle vous
+coûte! Mais vous le sentez, il faut vous plaindre d'avoir perdu tous vos
+privilèges, votre considération, et de vous trouver sans défense et sans
+organes, soumis aux fantaisies d'un prince malade.»</p>
+
+<p>Le général Rapp<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a> fut laissé à Danzig en qualité de gouverneur avec
+une garnison. Il était fort brave et fort brave homme; un peu soldat
+dans toutes ses manières, dévoué, franc, assez indifférent à ce qui se
+passait autour de lui, à tout ce qui n'avait point rapport à l'ordre
+qu'on lui donnait. Il a servi son maître avec beaucoup d'attachement; il
+a failli se faire tuer pour lui plus d'une fois, sans s'être imaginé
+d'examiner le moins du monde quelles qualités et quels vices composaient
+son caractère.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour) </a> Aide de camp de Bonaparte. Il a été fait pair
+ de France par la dernière ordonnance de cette année 1819.</blockquote>
+
+<p>L'empereur se crut obligé de soutenir aussi la nouvelle constitution
+établie en Pologne par le roi de Saxe, d'une garnison considérable qui
+fut jointe à celle des Polonais. Le maréchal Davout eut le commandement
+de ce cantonnement. En laissant ainsi ses troupes en Europe, Bonaparte
+imposait à ses alliés, tenait le soldat en haleine et ménageait la
+France, qui aurait souffert de la présence de tant d'hommes armés
+ramenés dans son sein. Sa politique envahissante le forçait de demeurer
+toujours prêt; d'ailleurs, pour que l'armée fût complètement à lui, il
+était important de la tenir loin de ses foyers. Il parvint parfaitement
+à la dénaturer, de manière qu'elle lui fût dévouée sans aucune réserve,
+qu'elle perdît tout souvenir national, et qu'elle ne connût plus que son
+chef, la victoire, et cet esprit de rapine qui, pour le soldat, décore
+tous les dangers. Elle amassa peu à peu, sur cette patrie qu'elle ne
+connaissait plus, ces haines et ces vengeances qui excitèrent la
+croisade européenne dont nous avons été victimes en 1813 et 1814.</p>
+
+<p>À son retour, l'empereur fut environné de flatteries nouvelles. On
+s'épuisa à chercher des formules de louanges, qu'il écoutait avec une
+supériorité dédaigneuse. On ne peut guère douter cependant que cette
+indifférence ne fût affectée, car il aimait la louange dans quelque
+bouche qu'elle fût, et même on l'a vu plus d'une fois s'en montrer dupe.
+Il est des hommes qui ont eu sur lui une sorte de crédit, tout
+simplement parce qu'ils étaient inépuisables dans leurs compliments. Une
+admiration soutenue, même exprimée un peu niaisement, avait toujours du
+succès.</p>
+
+<p>Le 10 août, il fit annoncer au Sénat l'élévation de M. de Talleyrand à
+la dignité de vice-grand électeur, et du maréchal Berthier à celle de
+vice-grand connétable. Le général Clarke remplaça le second au ministère
+de la guerre, et y trouva l'occasion de développer encore plus que par
+le passé cette dévotieuse admiration dont je parle. La préoccupation
+habituelle de l'empereur sur toutes les matières de la guerre,
+l'intelligence que le major général de l'armée Berthier y apportait,
+l'administration solide du général Dejean, ministre du matériel, ne
+rendaient pas nécessaire chez M. Clarke une étendue de talent dont il
+n'eût guère été capable. Exact, intègre, complètement soumis, il
+suffisait à ce qu'on exigeait de lui. MM. de Champagny et Cretet
+obtinrent les deux ministères dont j'ai parlé, et le conseiller d'État
+Régnault fut secrétaire d'État de la famille impériale.</p>
+
+<p>Cependant, on apprenait chaque matin de nouvelles promotions militaires,
+des distributions de récompenses, des créations de places, enfin tout ce
+qui tient l'ambition, l'avidité et la vanité en haleine. Le Corps
+législatif s'ouvrit. M. de Fontanes, nommé président comme de coutume,
+prononça, comme de coutume aussi, un noble discours sur la situation
+vraiment radieuse de la France. Un nombre infini de lois régulatrices
+furent portées à la sanction de cette assemblée, un budget qui annonçait
+un état de finances florissant, et enfin le tableau des travaux de tout
+genre ordonnés, ou entrepris, ou terminés, sur tous les points de
+l'empire. L'argent des contributions levées sur l'Europe payait tout, et
+la France se voyait incessamment embellie sans la moindre augmentation
+de ses impôts. L'empereur, parlant au Corps législatif et s'adressant
+aux Français, leur rendait compte de ses victoires, parlait de 5179
+officiers et de 123 000 sous-officiers et soldats faits prisonniers
+dans cette guerre, de la conquête entière de la Prusse, de ses soldats
+campés sur les bords de la Vistule, de la chute de la puissance
+anglaise, qu'il annonçait devoir être la suite de tant de succès, et
+finissait par donner une marque de sa satisfaction à cette nation qui
+l'avait si fidèlement servi, pour lui amasser tant de triomphes.
+«Français, disait-il, je suis content, vous êtes un bon et grand
+peuple.»</p>
+
+<p>Cette ouverture du Corps législatif faisait toujours une belle
+cérémonie. La salle en avait été décorée avec luxe, les costumes des
+députés étaient brillants, ceux de la cour qui environnait l'empereur
+magnifiques, et lui, ce jour-là, resplendissait d'or et de diamants.
+Quoiqu'il mît toujours un peu de précipitation dans tout cérémonial,
+cependant la pompe qu'il aimait remplaçait assez bien cette dignité qui
+manquait, faute de calme, à presque toutes les scènes d'apparat.
+Bonaparte dans une cérémonie, marchant vers le trône qu'on lui avait
+préparé, semblait toujours s'y élancer. Ce n'était point un souverain
+légitime qui prenait paisiblement le siège royal dont il eût reçu le
+legs du droit de ses ancêtres; mais un maître puissant qui semblait,
+chaque fois qu'il plaçait la couronne sur sa tête, se rappeler la devise
+italienne qu'il avait prononcée une fois à Milan: <i>Gare à qui voudra la
+toucher!</i></p>
+
+<p>Ce qui déparait Bonaparte, lorsqu'il se trouvait ainsi dans une évidence
+de ce genre, c'était le vice habituel de sa prononciation.
+Ordinairement, il faisait rédiger le discours qu'il voulait prononcer;
+c'était, je crois, M. Maret le plus souvent, quelquefois M. Vignaud, ou
+même M. de Fontanes qui s'en chargeaient. Après, il essayait de
+l'apprendre par coeur, mais il y réussissait peu, la moindre contrainte
+lui étant insupportable. Il se décidait toujours en définitive à lire
+son discours, qu'on avait soin de lui copier en très gros caractères,
+car il avait très peu l'habitude de lire une écriture, et n'aurait rien
+compris à la sienne. Ensuite, il se faisait apprendre à prononcer les
+mots; mais il oubliait, en parlant, la leçon qu'il avait reçue, et, d'un
+son de voix un peu sourd, d'une bouche à peine ouverte, il lisait ses
+paroles avec un accent encore plus étrange qu'étranger, qui avait
+quelque chose de désagréable, et même de vulgaire. J'ai souvent entendu
+dire à un grand nombre de personnes qu'elles ne pouvaient se défendre
+d'une impression pénible en l'écoutant parler en public. Ce témoignage
+irrécusable, donné par son accent, de son <i>étrangeté</i> à l'égard de la
+nation, frappait l'oreille et la pensée désagréablement. J'ai moi-même
+éprouvé quelquefois cette sensation involontaire.</p>
+
+<p>Le 15 août, les fêtes furent magnifiques. Dans l'intérieur du palais, la
+cour, étincelante de pierreries, assista au concert et au ballet qui le
+suivit. Les salons des Tuileries étaient remplis d'une foule éclatante
+et toute dorée; les ambassadeurs et les plus grands seigneurs de toute
+l'Europe, des princes, plusieurs rois qui, tout nouveaux qu'ils étaient,
+apparaissaient avec un éclat propre à rehausser celui d'une fête; des
+femmes brillantes de parure et de beauté; les premiers musiciens du
+monde, tout ce que les ballets de l'Opéra offraient de plus gracieux, un
+festin splendide, composaient une pompe tout à fait orientale.</p>
+
+<p>Des jeux publics et des réjouissances furent accordées à la ville de
+Paris. Ses habitants, naturellement joyeux quand ils sont rassemblés,
+empressés de courir là où l'on est sûr de trouver du monde, se
+pressaient dans les rues, aux illuminations, autour des feux d'artifice,
+et montraient partout une gaieté inspirée par le plaisir et la beauté de
+la saison. Nulle part on n'entendait des cris à la louange de
+l'empereur. Il ne semblait pas qu'on pensât à lui en jouissant des
+amusements qu'il procurait; mais chacun en prenait sa part avec son
+caractère et sa disposition personnelle, et ce caractère et cette
+disposition font des Français le peuple le plus léger, peut-être, mais
+le plus aimable du monde. J'ai vu des Anglais assister à ces
+réjouissances, et s'étonner du bon ordre, de la franche gaieté, de
+l'accord qui s'établit et se communique à pareil jour entre toutes les
+classes des citoyens. Chacun, occupé de son divertissement, ne cherche
+point à nuire à celui du voisin; nulle querelle, aucune impatience,
+point d'ivresse dégoûtante et dangereuse. Des femmes, des enfants se
+trouvent impunément au milieu d'une foule, et s'y voient ménagés. On
+s'aide pour s'amuser en commun; on se fait part de son plaisir sans se
+connaître; on chante ou on rit ensemble, sans s'être jamais vu. À de
+telles journées, un roi peu attentif pourrait facilement se tromper.
+Cette hilarité, toute de tempérament, éveillée passagèrement par des
+objets extérieurs, peut être prise pour l'expression des sentiments d'un
+peuple heureux et attaché. Mais, si les souverains destinés à régner sur
+les Français tiennent à ne point s'abuser, c'est bien plus leur
+conscience qu'ils interrogeront que les cris populaires, pour savoir
+s'ils inspirent l'amour, et s'ils donnent du bonheur à leurs sujets. Au
+reste, la flatterie des cours est encore admirable à cet égard. Combien
+n'ai-je pas vu de gens venant conter à l'empereur ce mouvement animé du
+peuple dans les lieux publics de Paris, et le lui présenter comme le
+témoignage de sa reconnaissance! Je n'oserais pas dire qu'il ne s'y
+laissa pas quelquefois tromper. Le plus souvent, cependant, il ne s'en
+montrait point ému. Bonaparte ne recevait guère de communication des
+autres, et particulièrement la joie lui était si étrangère!</p>
+
+<p>Dans ce mois d'août, on vit arriver à la cour une assez grande quantité
+de princes d'Allemagne. Quelques-uns venaient pour voir l'empereur,
+d'autres pour solliciter quelque faveur, ou quelque liberté utile à
+leurs petits États. Le prince primat de la confédération du Rhin arriva
+à cette époque; il devait faire la célébration du mariage de la
+princesse Catherine de Wurtemberg. Celle-ci arriva le 21 août. Elle
+était, je crois, âgée d'à peu près vingt ans; son visage était agréable;
+son embonpoint, un peu fort, semblait annoncer qu'elle tiendrait de son
+père, qui était si gros, qu'il ne pouvait s'asseoir que sur des sièges
+particuliers, et qu'il mangeait toujours sur une table qu'on cintrait de
+manière que, pour s'en approcher, il pût introduire son ventre dans le
+demi-cercle qu'on avait pratiqué. Ce roi de Wurtemberg, homme de
+beaucoup d'esprit, passait pour le plus méchant prince de l'Europe. Ses
+sujets le détestaient; on a dit même qu'ils avaient tenté de se défaire
+de lui plusieurs fois. Il est mort aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le mariage de cette princesse et du roi de Westphalie<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a> se fit aux
+Tuileries, avec une grande magnificence. La cérémonie civile se passa
+dans la galerie de Diane, comme celle du mariage de la princesse de
+Bade, et, le dimanche 23, la célébration se fit à huit heures du matin
+dans la chapelle des Tuileries, en présence de toute la cour.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour) </a> Jérôme Bonaparte.</blockquote>
+
+<p>Le prince et la jeune princesse de Bade étaient venus aussi à Paris.
+Nous la trouvâmes embellie; l'empereur n'en parut plus occupé; je
+parlerai d'elle un peu plus bas. Le roi et la reine de Hollande
+arrivèrent à la fin d'août. Ils paraissaient en bonne intelligence, mais
+tristes encore de la perte qu'ils avaient faite. La reine était fort
+maigre, souffrante d'un commencement de grossesse. Elle ne fut pas
+demeurée un peu de temps à Paris que l'on recommença à jeter des
+semences d'inquiétude dans l'esprit de son époux. On ne craignit pas,
+comme je l'ai dit déjà, de noircir la vie que cette malheureuse femme
+avait menée aux eaux; son malheur, les larmes qu'elle répandait encore,
+son air abattu, l'état de sa santé ne purent désarmer ses ennemis. Elle
+racontait souvent les courses qu'elle avait faites dans les montagnes,
+et le soulagement que le spectacle de cette sauvage nature avait apporté
+à ses maux. Elle disait la rencontre qu'elle avait faite du jeune M.
+Decazes, le désespoir dans lequel il paraissait plongé, la pitié qu'il
+lui avait faite. Ses récits étaient simples et naïfs; la calomnie s'en
+empara, et l'on réveilla l'esprit soupçonneux de Louis. Il éprouvait le
+désir naturel, mais un peu personnel, de ramener sa femme et son fils en
+Hollande; madame Louis montrait toute la soumission qu'il exigeait; mais
+l'impératrice, effrayée de l'état de dépérissement de sa fille, fit
+faire des consultations de médecins qui tous déclarèrent que le climat
+hollandais pouvait encore altérer la santé d'une femme grosse dont la
+poitrine s'attaquait un peu. L'empereur décida que, jusqu'à nouvel
+ordre, il garderait près de lui sa belle-fille et son jeune enfant. Le
+roi se soumit avec mécontentement, et sut très mauvais gré à sa femme
+d'une décision qu'elle n'avait point sollicitée, mais qui, je le crois,
+au fond, satisfaisait ses secrets désirs, et l'accord disparut de ce
+ménage. Madame Hortense, véritablement offensée cette fois du retour des
+soupçons jaloux de son mari, sentit mourir pour jamais l'intérêt qu'il
+lui inspirait de nouveau, et elle le prit alors dans une véritable
+haine: «De cette époque, m'a-t-elle dit souvent, j'ai compris que mes
+malheurs seraient sans remède; je regardai ma vie comme entièrement
+détruite; j'eus en horreur les grandeurs, le trône; je maudis souvent ce
+que tant de gens appelaient <i>ma fortune</i>; je me sentis étrangère à
+toutes les jouissances de la vie, privée de toutes ses illusions, à peu
+près morte à tout ce qui se passait autour de moi.»</p>
+
+<p>Vers ce temps, l'Académie française perdit deux de ses membres les plus
+distingués: le poète le Brun, qui a laissé de belles odes et la
+réputation d'un talent très poétique; M. Dureau de la Malle, traducteur
+estimé de Tacite, homme d'esprit, ami intime de l'abbé Delille. Celui-ci
+vivait paisiblement, jouissant d'une fortune médiocre, entouré d'amis,
+recherché de la société, et abandonné à son repos et à la liberté par
+l'empereur lui-même, qui avait renoncé à le conquérir. Il publiait de
+temps en temps quelques-uns de ses ouvrages et recueillait dans la
+bienveillance qu'on leur témoignait le prix de son aimable caractère, et
+d'une vie douce qu'aucune pensée amère, qu'aucune action hostile n'avait
+troublée. M. Delille, professeur au Collège de France, recevait les
+appointements d'une chaire de littérature que le poète Legouvé faisait
+pour lui. C'était le seul don qu'il eût voulu accepter de Bonaparte. Il
+s'attachait à conserver un souvenir honorable de celle qu'il appelait sa
+bienfaitrice<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. On savait qu'il composerait un poème où il parlerait
+d'elle, du roi, des émigrés; personne ne lui en savait mauvais gré. Un
+gouvernement toujours assez jaloux d'effacer de tels souvenirs, les
+respectait en lui, et n'eût osé s'entacher de la honteuse persécution
+d'un vieillard aimable, reconnaissant et si généralement aimé.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">(retour) </a> La reine Marie-Antoinette.</blockquote>
+
+<p>Les deux places vacantes à l'Académie occupèrent un moment les salons de
+Paris. On parla quelque peu de M. de Chateaubriand. L'empereur était
+aigri contre lui, et le jeune écrivain, marchant dans une ligne qui lui
+donnait de la célébrité, l'appuyait sur un parti et ne lui faisait point
+cependant courir de vrais dangers, se maintenait dans une opposition qui
+s'accrut de la mauvaise humeur qu'elle inspira à l'empereur. L'Académie
+française, assez imbue alors des principes d'une incrédulité un peu
+révolutionnaire, et surtout philosophique à la manière du siècle
+dernier, se dressait aussi contre le choix d'un homme qui avait pris un
+étendard religieux pour bannière de son talent. Cependant les personnes
+qui le fréquentaient disaient que les habitudes de sa vie n'étaient pas
+tout à fait en harmonie avec les préceptes dont il ornait ses
+compositions. On lui reprochait un orgueil excessif. Les femmes,
+exaltées par la nature de son talent, sa manière un peu étrange, sa
+belle figure, sa réputation, le soignaient à l'envi, et il ne se
+montrait nullement insensible à leurs avances. Cette vanité extrême,
+cette opinion qu'il avait de lui-même ont fait croire encore que, si
+l'empereur l'eût un peu caressé, il aurait pu parvenir à se l'acquérir
+en mettant seulement au marché le prix très élevé dont son amour-propre
+eût voulu qu'on payât son dévouement<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">(retour) </a> Il continuait à publier dans les journaux des
+ fragments de l'itinéraire de son voyage qu'on lisait avec
+ empressement. L'esprit de parti s'accordait avec le goût pour
+ les accueillir. C'était une petite guerre qu'il faisait à
+ Bonaparte et qui déplaisait à celui-ci, comme toute espèce
+ d'opposition.</blockquote>
+
+<p>Les travaux du Corps législatif continuaient en silence; il ratifiait
+peu à peu toutes les lois émanées du conseil d'État, et l'organisation
+administrative du pouvoir de l'empereur s'achevait sans trouver
+d'opposition. Certain par la force de son propre génie, par l'habileté
+éprouvée des membres de ce conseil d'État, de régir la France avec cette
+apparence légale qui la réduisait au silence et qui plaisait à son
+esprit naturellement ami de l'ordre, ne voyant dans les restes du corps
+nommé le Tribunat qu'un foyer d'opposition qui, toute faible qu'elle
+était, pouvait le gêner quelquefois, il résolut d'en achever la
+destruction déjà fort avancée par la diminution du nombre de ceux qui le
+composaient, diminution opérée sous le Consulat<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. Il fit donc rendre
+par le Sénat un sénatus-consulte qui faisait passer tous les tribuns
+dans le Corps législatif, et aussitôt la session de celui-ci fut
+terminée. Les discours tenus à la dernière séance du Tribunat sont assez
+remarquables. On s'étonne que des hommes consentent à se jouer
+mutuellement cette espèce de comédie les uns aux autres, et pourtant il
+faut avouer que l'habitude faisait que tout cela ne frappait plus
+beaucoup. D'abord M. Bérenger, le conseiller d'État, parut avec
+quelques-uns de ses collègues, et, commençant par rappeler tous les
+services que le Tribunat avait rendus à la France, il dit ensuite que la
+nouvelle décision donnerait au Corps législatif la plénitude d'une
+importance qui garantit les droits nationaux. Le président répond, pour
+le Tribunat tout entier, que cette détermination est reçue avec respect
+et confiance par chacun de ses membres, qui en comprennent parfaitement
+les avantages positifs. Ensuite un tribun (M. Carrion-Nisas) fait la
+motion de composer une adresse dans laquelle on remerciera l'empereur
+des témoignages d'estime et de bienveillance qu'il a bien voulu donner
+au Tribunat; et, ajoutant qu'il se croit l'interprète des coeurs de
+chacun de ses collègues, il propose de porter au pied du trône, pour
+dernier acte d'une honorable existence, une adresse qui frappe les
+peuples de cette idée politique, que les tribuns ont reçu l'acte du
+Sénat sans regrets, sans inquiétudes pour la patrie, et que leurs
+sentiments d'amour pour le monarque vivront éternellement en eux. Cette
+proposition fut adoptée à l'unanimité. Le président du Tribunat, Fabre
+de l'Aude, fut nommé sénateur.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">(retour) </a> Le Tribunat, institué par la Constitution de
+ l'an VIII, avait été installé le 1er janvier 1800. Le nombre
+ de ses membres avait été réduit à <i>cinquante</i>, le 4 août
+ 1802. C'est en effet le 19 août 1807 qu'il fut tout à fait
+ supprimé. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Dans ce temps, l'empereur organisa la cour des comptes, et sa mauvaise
+humeur contre M. Barbé-Marbois étant passée, il le rappela et lui donna
+la présidence de cette cour.</p>
+
+<p>Ce fut dans le mois de septembre que l'empereur d'Autriche se remaria
+avec sa cousine germaine, fille de feu l'archiduc Ferdinand de Milan.
+Peu après, son frère, le grand-duc de Wurtzbourg, auparavant et
+aujourd'hui grand-duc de Toscane, vint à Paris. La cour se grossissait
+de jour en jour par l'arrivée d'un nombre considérable de grands
+personnages. Vers la fin de septembre, on détermina un voyage de
+Fontainebleau, où devait se déployer la plus grande magnificence. On
+allait célébrer des fêtes pour le mariage de la reine de Westphalie;
+l'élite des acteurs de Paris et des musiciens devait s'y transporter; la
+cour reçut l'ordre d'y étaler la plus grande parure. Chacun des princes
+ou princesses de la famille impériale, y transportant une partie de sa
+maison, y devait avoir une table particulière, ainsi que quelques grands
+dignitaires et ceux des ministres qui suivraient l'empereur.</p>
+
+<p>Le 21 septembre, Bonaparte partit avec l'impératrice, et, les jours
+suivants, on vit arriver à Fontainebleau la reine de Hollande, la reine
+de Naples, le roi et la reine de Westphalie, le grand-duc et la
+grande-duchesse de Berg, la princesse Pauline, Madame mère, le grand-duc
+et la grande-duchesse de Bade, le prince primat, le grand-duc de
+Wurtzbourg; les princes de Mecklembourg et de Saxe-Cobourg, une infinité
+d'autres encore: M. de Talleyrand, qui devait tenir une maison ainsi que
+le prince de Neuchatel; le ministre des affaires étrangères; le
+secrétaire d'État Maret; les grands officiers de la maison impériale,
+les ministres du royaume d'Italie, un certain nombre de maréchaux nommés
+du voyage, M. de Rémusat, plusieurs chambellans, les dames d'honneur et
+d'atours, quelques-unes des dames du palais. Tout ce monde était convié
+par une lettre du grand maréchal Duroc. J'arrivai des eaux
+d'Aix-la-Chapelle dans ce temps-là, et, étant comprise dans cette
+liste, après avoir passé quelques jours à Paris pour voir ma mère et mes
+enfants, et faire mes préparatifs de toilette, je rejoignis la cour et
+mon mari à Fontainebleau.</p>
+
+<p>Le 20 septembre, le maréchal Lannes avait été nommé colonel général des
+Suisses.</p>
+<br>
+<a name="c26" id="c26"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXVI.</h3>
+
+<h4>(1807.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à
+Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de
+Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse
+Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires
+d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé
+surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.</b></p>
+
+<p>Qu'on suppose un individu, ignorant de tout antécédent, jeté tout à coup
+dans Fontainebleau<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>, au temps dont je parle, il n'est pas douteux
+qu'ébloui par la magnificence qu'on déploya dans cette royale
+habitation, et que frappé de l'air d'autorité du maître et de
+l'obséquieuse révérence des grands personnages qui l'entouraient, il
+n'eût vu ou cru voir un souverain paisiblement assis sur le plus grand
+trône du monde par tous les droits réunis de la puissance et de la
+légitimité. Bonaparte était alors roi pour tous, et pour lui-même; il
+oubliait le passé, il ne redoutait point l'avenir; il marchait d'un pas
+ferme, sans prévoir aucun obstacle, ou du moins avec la certitude qu'il
+détruirait facilement ceux qui se dresseraient devant lui. Il lui
+paraissait, il nous paraissait à tous, qu'il ne pouvait plus tomber que
+par un événement si imprévu, si étrange, et qui produirait une
+catastrophe si universelle, qu'une foule d'intérêts d'ordre et de repos
+étaient solennellement engagés à sa conservation. En effet, maître ou
+ami de tous les rois du continent, allié de plusieurs par des traités ou
+des mariages à l'étranger, sûr de l'Europe par les nouveaux partages
+qu'il avait faits, ayant jusqu'aux frontières les plus reculées des
+garnisons importantes qui lui garantissaient l'exécution de ses
+volontés, dépositaire absolu de toutes les ressources de la France,
+riche d'un trésor immense, dans la force de l'âge<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>, admiré, craint et
+surtout scrupuleusement obéi, il semblait qu'il eût tout surmonté. Mais
+un ver rongeur se cachait sourdement au sein d'une telle gloire. La
+révolution française, ouvrage insurmontable des temps, n'avait point
+soulevé les âmes à l'intention d'affermir le pouvoir arbitraire. Les
+lumières du siècle, les progrès des saines idées, l'esprit de liberté,
+combattaient sourdement contre lui et devaient renverser ce brillant
+échafaudage d'une autorité fondée en opposition avec la marche
+irrésistible de l'esprit humain. Le foyer de cette liberté existait en
+Angleterre. Le bonheur des nations a voulu qu'il se trouvât défendu par
+une barrière que les armes de Bonaparte n'ont pu franchir. Quelques
+lieues de mer ont protégé la civilisation du monde et empêché que,
+comprimée partout, elle ne se vît forcée d'abandonner pour longtemps le
+champ de bataille à qui ne l'eût jamais totalement vaincue, mais à qui
+l'eût étouffée, peut-être pour la durée de toute une génération.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">(retour) </a> Ce voyage de Fontainebleau, qui dura deux mois
+ à peu près, est l'un des épisodes intéressants de la vie de
+ cour sous l'Empire. L'empereur n'a jamais consacré, je crois,
+ un si long espace de temps à cette vie, dans ses plaisirs ou
+ dans son éclat, ou plutôt dans un séjour semblable; l'Empire
+ devenait pour la première fois une cour véritable. Partout
+ ailleurs, ce qu'on appelait ainsi n'était qu'une parade, un
+ défilé ou les hommes figuraient plus pour leur uniforme que
+ pour leur personne. Ici, comme auprès de Louis XIV et de
+ Louis XV, on vivait ensemble, et, malgré la froideur de
+ l'étiquette et la peur du maître, la nature devait se faire
+ jour et se trahir. Il y avait des intérêts, des passions, des
+ intrigues, des faiblesses, des trahisons, une vraie cour, en
+ un mot. Je ne cherche pas à juger le talent de l'auteur à
+ décrire ces nuances, et je borne mon devoir d'éditeur à
+ écrire des notes plutôt explicatives qu'approbatives. On me
+ pardonnera toutefois, puisque le public a si bien prouvé par
+ son empressement le cas qu'il faisait de ces mémoires, de
+ dire que mon père avait devancé le jugement de l'opinion, et
+ n'hésitait pas à comparer l'oeuvre de sa mère aux plus grands
+ modèles. Voici ce qu'il pensait de la peinture de la cour à
+ Fontainebleau: «Ce chapitre, qui ne contient nul événement,
+ est, sans contredit, l'un des plus remarquables de cet
+ ouvrage. Dans quelques parties il y a trop de réflexions, et
+ qui se répètent. Si ma mère eût revu cet ouvrage, elle eût
+ resserré et supprimé. Je demeure convaincu, cependant, que le
+ texte doit rester tel qu'il est, et que, dans ces entretiens
+ de l'auteur avec lui-même, dans ce retour complaisant sur ses
+ souvenirs, on apprend à le connaître et à prendre confiance
+ en lui. Mais ce chapitre-ci mérite un éloge plus absolu.
+ Comme dans Saint-Simon, la peinture attentive, étudiée, sans
+ cesse repassée des choses et des personnes, des moeurs, des
+ formes, des allures, des relations, s'empare de l'esprit, et
+ le fait vivre dans le monde qu'elle lui retrace. Je ne sais
+ rien dans Saint-Simon de supérieur au tableau de la cour à la
+ mort du grand Dauphin. C'est le récit d'une seule nuit de
+ Versailles, et il tient le quart d'un volume. Il me semble
+ qu'il y a dans ce chapitre quelque chose du même mérite, et,
+ quoique ce séjour à Fontainebleau n'ait point été marqué par
+ un événement distinct qui pût être regardé comme une crise,
+ telle que la mort du Dauphin, la vivacité de l'imagination
+ dans la fidélité de la mémoire donne à ce tableau de la cour
+ de l'empereur cette vérité saisissante qui supplée à la
+ réalité.» (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">(retour) </a> L'empereur, né le 15 août 1769, avait alors
+ trente-huit ans. On oublie volontiers son âge, tant on est
+ ébloui par son éclat. Il y faut cependant penser parfois en
+ lisant son histoire, et se rappeler qu'il était un homme,
+ même un jeune homme. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Le gouvernement anglais, jaloux d'une puissance si colossale, malgré le
+mauvais succès de tant d'entreprises, toujours vaincu, jamais découragé,
+trouvait sans cesse de nouvelles ressources contre l'empereur dans le
+sentiment national qui animait la nation. Celle-ci se voyait attaquée
+dans sa prépondérance et dans ses intérêts. Son orgueil et son
+industrie, également irrités des obstacles qu'on lui suscitait, se
+prêtaient à tous les sacrifices que ses ministres sollicitaient d'elle.
+D'énormes subsides furent votés pour l'augmentation d'un service
+maritime qui devait produire un blocus continental de toute l'Europe.
+Les rois, craintifs devant la force de notre artillerie, se soumettaient
+à ce système prohibitif que nous exigions d'eux; mais les peuples
+souffraient; les jouissances de la vie sociale, les nécessités
+qu'enfante l'aisance, les besoins sans cesse renaissants de mille
+agréments matériels, partout combattaient pour les Anglais. On murmurait
+à Pétersbourg, sur toutes les côtes de la Baltique, en Hollande, dans
+les ports de France, et le mécontentement qui n'osait s'exprimer, en se
+concentrant sous la crainte, jetait dans les esprits des racines
+d'autant plus profondes, qu'elles devaient s'y fortifier longtemps,
+avant qu'il osât se montrer au dehors. Il en paraissait pourtant quelque
+chose, par intervalles, dans les menaces ou les reproches que nous
+apprenions tout à coup que notre gouvernement adressait à ses alliés.
+Renfermés en France, dans une ignorance complète de ce qui se passait
+au dehors, sans communications, du moins intellectuelles, avec les
+autres nations, défiants des articles commandés de nos ternes journaux,
+nous pouvions conclure cependant quelquefois, de certaines lignes du
+<i>Moniteur</i>, que les volontés impériales se trouvaient éludées par les
+besoins des peuples. L'empereur avait amèrement reproché à son frère
+Louis d'exécuter trop mollement ses ordres en Hollande. Il l'y renvoya
+en lui intimant fortement sa volonté d'être scrupuleusement obéi.</p>
+
+<p>«La Hollande, disait <i>le Moniteur</i>, depuis les nouvelles mesures qu'elle
+a prises, ne correspondra plus avec l'Angleterre. Il faut que le
+commerce anglais trouve tout le continent fermé, et que ces ennemis des
+nations soient mis hors du droit commun. Il est des peuples qui ne
+savent que se plaindre; il faut savoir souffrir avec courage, prendre
+tous les moyens de nuire à l'ennemi commun, et l'obliger à reconnaître
+les principes qui dirigent toutes les nations du continent. Si la
+Hollande avait pris ses mesures depuis le blocus, peut-être l'Angleterre
+aurait déjà fait la paix.»</p>
+
+<p>Une autre fois on s'efforçait de flétrir, aux yeux de tous, ce qu'on
+appelait l'envahissement de nos libertés continentales. Le gouvernement
+anglais se voyait comparé, dans sa politique, à <i>Marat</i>. «Qu'est-ce que
+celui-ci a fait de plus atroce? disait-on. C'est de présenter au monde
+le spectacle d'une guerre perpétuelle. Les meneurs oligarques qui
+dirigent la politique anglaise finiront comme tous les hommes furibonds
+et exagérés; ils seront l'opprobre de leur pays, et la haine des
+nations.»</p>
+
+<p>Quand l'empereur dictait de pareilles injures contre le gouvernement
+oligarchique, il caressait à son profit les idées démocratiques qu'il
+savait bien exister sourdement dans la nation. En se servant de
+quelques-unes de nos phrases révolutionnaires, il croyait satisfaire
+suffisamment les opinions qui les avaient inspirées. L'égalité, rien que
+l'égalité, voilà quel était son mot de ralliement entre la Révolution et
+lui. Il n'en craignait point les suites pour lui-même; il savait qu'il
+excitait ces vanités qui peuvent fausser les dispositions les plus
+généreuses; il détournait de la liberté, comme je l'ai dit souvent; il
+étourdissait tous les partis, dénaturait toutes les paroles,
+effarouchait la raison. Quelque force que lui donnât son glaive, il le
+soutenait encore par le secours des sophismes et prouvait que c'était en
+connaissance de cause qu'il déviait de la marche indiquée par le
+mouvement des idées, en s'aidant encore de la puissance de la parole
+pour nous égarer. Ce qui fait de Bonaparte un des hommes les plus
+supérieurs qui aient existé, ce qui le met à part, en tête de tous les
+puissants appelés à régir les autres hommes, c'est qu'il a parfaitement
+connu son temps et qu'il l'a toujours combattu. C'est volontairement
+qu'il a choisi une route difficile et contraire à son époque. Il ne le
+cachait point; il disait souvent que lui seul arrêtait la Révolution,
+qu'après lui elle reprendrait sa marche. Il s'allia avec elle pour
+l'opprimer, mais il présuma trop de sa force. Habile à reprendre ses
+avantages, elle a su enfin le vaincre et le repousser.</p>
+
+<p>Les Anglais, à cette époque, alarmés de la condescendance avec laquelle
+le czar, encore plus séduit que vaincu, abondait dans le système de
+l'empereur, attentifs aux troubles qui commençaient à se manifester en
+Suède, inquiets du dévouement que nous témoignait le Danemark et qui
+devait leur fermer le détroit du Sund, firent un armement considérable
+et réunirent leurs forces pour bombarder Copenhague. Ils vinrent même à
+bout de prendre la ville. Le prince royal, fort de l'amour de ses
+peuples, se défendit vaillamment, et lutta même après avoir perdu sa
+capitale. Les Anglais se virent forcés de l'évacuer et de s'en tenir, là
+comme ailleurs, au blocus général. L'opposition en Angleterre éclata
+contre cette expédition. L'empereur, ignorant de la constitution
+anglaise, se flatta que les débats assez vifs du Parlement lui seraient
+utiles. Peu accoutumé à l'opposition, il jugeait du danger de celle
+d'Angleterre d'après l'effet qu'elle eût produit en France, si elle s'y
+fût manifestée avec la même violence qu'il remarquait dans les journaux
+de Londres; et souvent il croyait le gouvernement anglais perdu, en
+repaissant son impatience des phrases animées du <i>Morning Chronicle</i>.
+Mais son espoir se trouvait toujours déçu. L'opposition tonnait; les
+remontrances s'évaporaient en fumée, et le ministère emportait toujours
+des moyens de plus de continuer cette lutte nécessaire. Rien n'a plus
+causé de mouvements de colère à l'empereur que ces débats du Parlement,
+et les attaques violentes contre sa personne que la liberté de la presse
+enfantait contre lui. En vain il usait de cette liberté pour payer à
+Londres des écrivains qui imprimaient aussi très impunément ce qu'il
+voulait; ces combats de plume n'avançaient rien; on répondait à ses
+injures par des injures qui arrivaient à Paris. Il fallait les traduire,
+les lui livrer; on tremblait en les mettant sous ses yeux; sa colère,
+soit qu'elle éclatât, soit qu'elle fût concentrée, paraissait également
+redoutable, et malheur à qui avait affaire à lui immédiatement après
+qu'il venait de lire les journaux anglais!</p>
+
+<p>Nous nous apercevions toujours par quelque bourrasque de cette mauvaise
+humeur. C'est bien alors qu'il fallait plaindre ceux dont la mission
+était d'ordonner de ses amusements. C'est alors que je puis bien dire
+que le supplice de M. de Rémusat commençait. J'en parlerai avec plus de
+détails, en rendant compte de la vie qu'on mena à Fontainebleau.</p>
+
+<p>Dès que les personnes comprises dans ce voyage y furent réunies, on les
+soumit toutes à une espèce de règlement qu'on leur fit connaître. Les
+différentes soirées de la semaine se devaient passer chez différents
+grands personnages. L'empereur devait recevoir un soir chez lui. On y
+entendrait de la musique et on y jouerait après. Deux autres jours il y
+aurait spectacle; une autre fois, bal chez la grande-duchesse de Berg,
+un autre bal chez la princesse Borghèse; enfin cercle et jeu chez
+l'impératrice. Les princes et les ministres devaient donner à dîner et
+inviter tour à tour les conviés au voyage; le grand maréchal de même,
+ayant une table de vingt-cinq couverts tous les jours; la dame d'honneur
+de même, et enfin à une dernière table dînait tout ce qui n'avait pas
+reçu une invitation. Princes et rois ne pouvaient dîner chez l'empereur
+qu'invités par lui; il se réservait la liberté du tête-à-tête avec sa
+femme, et il choisissait qui lui plaisait. On chassait à jours fixes, et
+de même on était invité pour accompagner la chasse, soit à cheval, soit
+dans un grand nombre de très élégantes calèches. Il passa par la tête de
+l'empereur de vouloir que les femmes eussent un costume de chasse.
+L'impératrice s'y prêta volontiers. Le fameux marchand de modes, Leroi,
+fut appelé au conseil, on détermina un costume très brillant. Chaque
+princesse avait une couleur différente pour elle et sa maison. Le
+costume de l'impératrice était en velours amarante brodé en or, avec une
+toque brodée d'or et couronnée de plumes blanches, et toutes les dames
+du palais furent vêtues de couleur amarante. La reine de Hollande
+choisit le bleu et argent; madame Murat, la couleur de rose et argent
+aussi; la princesse Borghèse, le lilas, de même brodé en argent. C'était
+toujours une sorte de tunique ou redingote en velours, courte, sur une
+robe de satin blanc brodée, des bottines de velours pareilles à la robe,
+ainsi que la toque, une écharpe blanche. L'empereur et tous les hommes
+portaient un habit vert, galonné en or et argent. Ces brillants
+costumes, portés soit à cheval, soit en calèche, et toujours en cortège
+très nombreux, faisaient au travers de la belle forêt de Fontainebleau
+un effet charmant.</p>
+
+<p>L'empereur aimait la chasse plutôt pour l'exercice qu'elle lui faisait
+faire que pour ce plaisir en lui-même. Il ne se prêtait point toujours à
+suivre le cerf bien régulièrement, et, se lançant au galop,
+s'abandonnait à la route qui se présentait devant lui. Quelquefois il
+oubliait le motif pour lequel on parcourait la forêt et il en suivait
+les sinuosités, en paraissant s'abandonner à la fantaisie de son cheval,
+et livré à d'assez longues rêveries. Il montait à cheval avec habitude,
+mais sans grâce. On lui dressait des chevaux arabes qu'il préférait,
+parce qu'ils s'arrêtent à l'instant, et que, partant tout à coup, sans
+tenir sa bride, il fût tombé souvent si on n'avait pris les précautions
+nécessaires. Il aimait à descendre au galop des côtes rapides, au risque
+de faire rompre le col à ceux qui le suivaient. Il a fait quelques
+chutes, dont on ne parlait jamais, parce que cela lui aurait déplu. Je
+lui ai vu, un peu avant ce temps, la manie de mener aussi des attelages
+à des calèches ou à des bogheis. Il n'était pas bien sûr d'être alors
+dans la voiture qu'il conduisait, car il ne prenait aucune précaution
+pour les tournants ou pour éviter les endroits difficiles. Il prétendait
+toujours vaincre tout obstacle, et il eût rougi de reculer. Une fois, à
+Saint-Cloud, il s'avisa de vouloir conduire quatre chevaux à grandes
+guides. Il passa une grille si maladroitement, se trouvant emporté dès
+le premier instant, qu'il versa la voiture, où se trouvaient
+l'impératrice et quelques personnes, sans aucun accident grave,
+heureusement. Il en fut quitte pour avoir pendant trois semaines le
+poignet foulé. Depuis ce temps il renonça à mener lui-même, disant en
+riant que, dans les moindres choses, il fallait que chacun fît son
+métier. Quoiqu'il ne prît pas grand intérêt au succès d'une chasse,
+cependant il grondait assez fortement lorsqu'on ne réussissait point à
+prendre le cerf. Il se fâchait si on lui représentait que lui-même, en
+changeant de route, avait contribué à égarer les chiens; le moindre
+<i>non-succès</i> lui causait toujours surprise et impatience.</p>
+
+<p>Il travaillait beaucoup à Fontainebleau, comme partout. Il se levait à
+sept heures, donnait son lever, déjeunait seul, et, les jours où l'on ne
+chassait point, il demeurait dans son cabinet, ou tenait ses conseils
+jusqu'à cinq ou six heures. Les ministres, les conseillers d'État
+venaient de Paris, comme si on était à Saint-Cloud; il n'entrait pas
+beaucoup dans la raison de la distance, jusqu'au point que, manifestant
+le désir qu'on lui fît sa cour le dimanche après la messe, comme cela se
+passait à Saint-Cloud, on partait de Paris dans la nuit pour arriver le
+matin à l'heure prescrite. On se tenait alors dans l'une des galeries de
+Fontainebleau qu'il parcourait à son gré, ne pensant pas toujours à
+payer d'une parole ou d'un regard la fatigue et le dérangement d'un
+pareil voyage.</p>
+
+<p>Tandis qu'il demeurait la matinée dans son cabinet, l'impératrice,
+toujours élégamment parée, déjeunait avec sa fille et ses dames, et
+ensuite, se tenant dans son salon, y recevait les visites des personnes
+qui habitaient le château. Celles d'entre nous qui s'en souciaient
+pouvaient y faire quelque ouvrage, et cela n'était pas inutile pour
+soutenir la fatigue d'une conversation oiseuse et insignifiante. Madame
+Bonaparte n'aimait pas à être seule et n'avait le goût d'aucune
+occupation. À quatre heures on la quittait; elle vaquait alors à sa
+toilette, et nous à la nôtre; c'était toujours une grande affaire. Un
+assez bon nombre de marchands de Paris avaient transporté à
+Fontainebleau leurs plus belles marchandises, et ils en trouvaient
+facilement le débit, en se présentant dans tous nos appartements. Entre
+cinq et six heures, il arrivait assez fréquemment que l'empereur passait
+dans l'appartement de sa femme, et qu'il montait en calèche, seul avec
+elle, pour se promener avant son dîner. On dînait à six heures, ensuite
+on se rendait au spectacle, ou chez la personne qui devait, à tel jour,
+se charger du plaisir de la soirée.</p>
+
+<p>Les princes, maréchaux, grands officiers ou chambellans qui avaient les
+entrées, pouvaient se présenter chez l'impératrice. On frappait à la
+porte, le chambellan de service annonçait; l'empereur disait: <i>Qu'il
+entre!</i> et on entrait. Si c'était une femme, elle s'asseyait en silence;
+un homme demeurait debout contre la muraille, à la suite des personnes
+qu'il trouvait déjà dans le salon. L'empereur s'y promenait
+ordinairement en long et en large; quelquefois silencieusement et
+rêvant, sans se soucier de ce qui l'entourait, quelquefois faisant une
+question qui recevait une réponse courte, ou bien entamant la
+conversation, c'est-à-dire l'occasion de parler à peu près seul, car on
+éprouvait toujours, et alors plus que jamais, quelque embarras à lui
+répondre. Il ne savait et, je crois, ne voulait mettre personne à
+l'aise, craignant la moindre apparence de familiarité, et inspirant à
+chacun l'inquiétude de s'entendre dire, devant témoins, quelque parole
+désobligeante. Les cercles se passaient de la même manière. On
+s'ennuyait autour de lui, et il s'ennuyait lui-même; il s'en plaignait
+souvent, s'en prenant à chacun de ce silence terne et contraint qu'il
+imposait. Quelquefois il disait: «C'est chose singulière, j'ai rassemblé
+à Fontainebleau beaucoup de monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai
+réglé tous les plaisirs, et les visages sont allongés, et chacun a l'air
+bien fatigué et triste.--C'est, lui répondait M. de Talleyrand, que le
+plaisir ne se mène point au tambour, et qu'ici, comme à l'armée, vous
+avez toujours l'air de dire à chacun de nous: «Allons, messieurs et
+mesdames, en avant, marche!» Il ne s'irritait point de ces paroles, il
+était alors fort en train. M. de Talleyrand passait de longues heures
+avec lui, et il lui laissait le droit de tout lui dire. Mais, dans un
+salon rempli de quarante personnes, M. de Talleyrand se tenait en aussi
+grand silence que tout le monde.</p>
+
+<p>De toute la cour, la personne que, dans ces voyages, le soin de ses
+plaisirs agitait davantage était sans aucune comparaison M. de Rémusat.
+Les fêtes et spectacles étaient dans les attributions du grand
+chambellan, et M. de Rémusat, en sa qualité de premier chambellan, avait
+la responsabilité de tout ce <i>travail</i>. Ce mot convient parfaitement;
+car la volonté impérieuse et difficile de Bonaparte rendait cette sorte
+de métier assez pénible. «Je vous plains, lui disait M. de Talleyrand:
+il vous faut amuser <i>l'inamusable</i>.»</p>
+
+<p>L'empereur voulait deux spectacles par semaine, et qu'ils fussent
+toujours variés. Les acteurs de la Comédie-Française en faisaient seuls
+les frais, conjointement avec quelques représentations d'opéras
+italiens. On ne jouait guère que des tragédies, souvent Corneille,
+quelques pièces de Racine, et rarement Voltaire, dont Bonaparte n'aimait
+point le théâtre. Après avoir approuvé d'avance un répertoire réglé pour
+le voyage, et positivement signifié qu'on voulait pour Fontainebleau les
+meilleurs acteurs de la troupe, il entendait que les représentations de
+Paris ne fussent point interrompues; les précautions étaient prises.
+Tout à coup, par suite d'une fantaisie bien plutôt que d'un désir, il
+détruisait l'ordre qu'il avait consenti, demandait une autre pièce ou un
+autre comédien, et cela le matin même du jour où il fallait les lui
+procurer. Il n'écoutait jamais une observation; le plus souvent il en
+eût pris quelque humeur, et la chance la plus satisfaisante était qu'il
+dît en souriant: «Bah! avec un peu de peine, vous en viendrez à bout; je
+le veux, c'est à vous de trouver le moyen de le faire.» Dès que
+l'empereur avait proféré cet irrévocable <i>je le veux</i>, ce mot se
+répétait en écho dans tout le palais. Duroc, Savary surtout, le
+prononçaient du même ton que lui; M. de Rémusat le répétait à tous les
+comédiens, étourdis des efforts de mémoire ou du dérangement subit
+auquel on les soumettait. Les courriers partaient pour aller chercher à
+toute bride les hommes ou les choses nécessaires. La journée se passait
+en sottes petites agitations, dans la crainte qu'un accident, ou une
+maladie, ou quelque circonstance imprévue ne s'opposât à l'exécution de
+l'ordre donné, et mon mari, venant chercher dans ma chambre un moment de
+repos, soupirait un peu en pensant qu'un homme raisonnable se voyait
+forcé d'user sa patience et les combinaisons de son esprit à de telles
+pauvretés, devenues importantes par les suites qu'elles pouvaient avoir.
+Il faut avoir vécu dans les cours pour savoir à quel point les plus
+petites choses prennent de la gravité, et combien le mécontentement du
+maître, même quand il s'agit de niaiseries, est désagréable à porter.
+Les rois sont assez sujets à le témoigner devant tout le monde, et il
+est insupportable de recevoir une plainte ou une brusquerie en présence
+de tant de gens auxquels on sert de spectacle. Bonaparte, plus roi que
+qui que ce soit, grondait durement, souvent hors de propos, humiliant
+son monde, menaçant pour un motif léger. La crainte qu'il excitait
+était communicative, et le bruit de quelques-unes de ses paroles dures
+avait un long retentissement.</p>
+
+<p>Enfin, lorsqu'à grand'peine on était parvenu à le contenter, il ne faut
+pas croire qu'il témoignât jamais cette satisfaction. Son silence était
+alors son plus beau, et ce dont il fallait s'arranger. Il arrivait au
+spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal
+anglais, ou seulement fatigué de la chasse; il rêvait ou s'endormait. On
+n'applaudissait point devant lui; la représentation silencieuse était
+extrêmement froide. La cour s'ennuyait mortellement de ces éternelles
+tragédies; les jeunes femmes s'y endormaient; on quittait le spectacle
+triste et mécontent. L'empereur s'apercevait de cette impression; il en
+prenait de l'humeur, s'attaquait à son premier chambellan, blâmait les
+acteurs, aurait voulu qu'on en trouvât d'autres, quoiqu'il eût les
+meilleurs, et ordonnait quelques autres représentations pour les jours
+suivants, qui éprouvaient à peu près le même sort. Il était bien rare
+qu'il en fût autrement, et, il faut en convenir, c'était chose vraiment
+désagréable. Le jour de spectacle à Fontainebleau, j'éprouvais toujours
+un souci qui me devenait une sorte de petit supplice sans cesse
+renaissant; la frivolité du fond et l'importance des suites en rendaient
+le poids plus importun.</p>
+
+<p>L'empereur aimait assez le talent de Talma. Il se persuadait qu'il
+l'aimait beaucoup; je crois qu'il savait encore plus qu'il est grand
+acteur, qu'il ne le sentait. Il n'y avait pas en lui ce qui fait qu'on
+se complaît dans la représentation d'une fiction de théâtre. Il manquait
+d'instruction; ensuite, il était trop rarement désoccupé, trop fortement
+entrepris par sa situation réelle pour prêter attention à la conduite
+d'un ouvrage, au développement d'une passion feinte. Il se montrait,
+parfois, ému transitoirement d'une scène ou même d'un mot prononcé avec
+talent; mais cette émotion nuisait au reste de son plaisir, parce qu'il
+eût voulu qu'elle se prolongeât dans toute sa force, et qu'il ne faisait
+nul cas des impressions secondaires, ou plus douces, que produisent
+encore la beauté du vers ou l'accord que le talent d'un comédien apporte
+dans un rôle entier. En général, il trouvait notre théâtre français
+froid, nos acteurs trop mesurés, et il s'en prenait toujours aux autres
+de l'impossibilité presque complète où il se trouvait de se plaire là
+où la multitude acceptait un divertissement. Il en était de même sur
+l'article de la musique. Peu sensible aux arts, il savait leur prix <i>par
+son esprit</i>, et, leur demandant plus qu'ils ne pouvaient lui donner, il
+se plaignait de n'avoir pas senti ce que sa nature ne permettait pas
+qu'il éprouvât.</p>
+
+<p>On avait attiré à la cour les premiers chanteurs de l'Italie. Il les
+payait largement, mettait sa vanité à les enlever aux autres souverains;
+mais il les écoutait tristement, et rarement avec intérêt. M. de Rémusat
+imagina d'animer les concerts qu'on lui donnait par une sorte de
+représentation des morceaux de chant qu'on exécutait en sa présence. Les
+concerts furent quelquefois donnés sur le théâtre. Ils étaient composés
+des plus belles scènes des opéras italiens. Les chanteurs les
+exécutaient en costumes, et les jouaient réellement; la décoration
+représentait le lieu de la scène où se passait l'action du morceau de
+chant. Tout cela était monté avec grand soin, et, comme tout le reste,
+manquait à peu près son effet. Mais il faut dire que, si tant de soins
+étaient perdus pour son plaisir, la pompe de tant de spectacles et de
+divertissements variés le flattait néanmoins, car elle rentrait dans sa
+politique, et il aimait à étaler devant cette foule d'étrangers qui
+l'entouraient une supériorité qui se retrouvait en tout.</p>
+
+<p>Cette même disposition rêveuse et mécontente, qu'il portait partout,
+jetait un voile sombre sur les cercles et les bals de Fontainebleau.
+Vers huit heures du soir, la cour excessivement parée se rendait chez la
+princesse qui devait recevoir à tel jour. On se plaçait en cercle; on se
+regardait sans se parler. On attendait Leurs Majestés. L'impératrice
+arrivait la première, parcourait gracieusement le salon, et ensuite
+prenait sa place et attendait comme les autres en silence l'arrivée de
+l'empereur. Il entrait enfin, il allait s'asseoir près d'elle; il
+regardait danser; son visage était loin d'encourager le plaisir, aussi
+le plaisir ne se mêlait-il guère à de pareilles réunions. Pendant ces
+contredanses, quelquefois, il se promenait entre les rangs des dames
+pour leur adresser des paroles assez insignifiantes qui le plus souvent
+n'étaient que des plaisanteries peu délicates sur leur toilette. Il
+disparaissait presque aussitôt, et, peu après sa retraite, chacun se
+retirait de son côté.</p>
+
+<p>Dans ce voyage de Fontainebleau, nous vîmes paraître une très jolie
+personne dont il fut un peu occupé. C'était une Italienne. M. de
+Talleyrand l'avait vue en Italie, et il avait persuadé à l'empereur de
+la placer auprès de l'impératrice en qualité de lectrice; on fit son
+mari receveur général. L'impératrice, d'abord un peu effarouchée de
+l'apparition de cette belle personne, prit cependant assez promptement
+le parti de se prêter avec complaisance à des amusements auxquels il lui
+aurait été impossible de s'opposer longtemps, et, cette fois, elle ferma
+les yeux sur ce qui se passait. C'était une douce personne, plus soumise
+que satisfaite; elle céda à son maître par une sorte de conviction qu'on
+ne devait pas lui résister; mais elle ne mit aucun éclat, aucune
+prétention à son succès; elle sut même allier au dedans d'elle un grand
+fonds d'attachement pour madame Bonaparte avec la complaisance pour la
+fantaisie de son époux. Il en résulta que cette aventure se passa sans
+bruit ni éclat. Elle était alors la plus jolie femme d'une cour qui en
+renfermait un grand nombre de fort jolies. Je n'ai jamais vu de plus
+beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le
+visage. Elle était grande, élégamment faite; elle eût eu besoin d'un
+peu plus d'embonpoint.</p>
+
+<p>L'empereur n'eut jamais pour elle un goût très vif; il le confia assez
+vite à sa femme, et la rassura en lui livrant, sans aucune réserve, le
+secret de cette froide liaison. Il l'avait fait loger à Fontainebleau de
+manière qu'elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler;
+on se disait à l'oreille que le soir elle descendait chez lui ou bien
+qu'il allait dans sa chambre; mais, au milieu des cercles, il ne lui
+parlait pas plus qu'à une autre, et notre cour ne prêta pas longtemps
+attention à toute cette affaire, prévoyant qu'elle ne produirait aucun
+changement. M. de Talleyrand, qui avait le premier persuadé à Bonaparte
+le choix de cette maîtresse, recevait la confidence du plus ou moins de
+plaisir qu'elle lui procurait, et ce fut tout.</p>
+
+<p>Si quelque personne curieuse me demandait si, à l'exemple du maître, il
+se formait d'autres liaisons pendant l'oisiveté d'une pareille réunion,
+je serais assez embarrassée de répondre d'une manière satisfaisante. Le
+service de l'empereur imposait un trop grand assujettissement pour
+laisser aux hommes le temps de certaines galanteries, et les femmes
+avaient une trop continuelle inquiétude de ce qu'il pourrait leur dire,
+pour se livrer sans précautions. Dans un cercle si froid, si convenu,
+on n'eût jamais osé se permettre une parole, un mouvement de plus ou de
+moins que les autres; aussi ne se manifestait-il aucune coquetterie, et
+tout arrangement se faisait en silence et avec une sorte de promptitude
+qui échappait aux regards. Ce qui préservait encore les femmes, c'est
+que les hommes ne pensaient alors nullement à paraître aimables, et
+qu'ils ne montraient guère que les prétentions de la victoire, sans
+perdre leur temps aux lenteurs d'un véritable amour. Aussi ne se
+forma-t-il autour de l'empereur que des liaisons subites dont
+apparemment les deux parties étaient pressées de brusquer le dénouement.
+D'ailleurs Bonaparte tenait à ce que sa cour fût grave, et il eût trouvé
+mauvais que les femmes y prissent le moindre empire. Il voulait se
+réserver à lui le droit de toutes les libertés; il tolérait l'inconduite
+de quelques personnes de sa famille, parce qu'il voyait qu'il ne
+pourrait la réprimer, et que le bruit lui donnerait une plus grande
+publicité. La même raison l'eût porté à dissimuler l'humeur qu'il eût
+ressentie si sa femme se fût permis quelques distractions; mais, à cette
+époque, elle n'y semblait guère disposée. J'ignore absolument le secret
+de son intime intérieur, et je l'ai toujours vue presque exclusivement
+occupée de sa position, et tremblant de déplaire à son mari. Elle
+n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et
+mesurée; elle ne parlait aux hommes que pour tâcher de découvrir ce qui
+se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l'éternel sujet
+de ses plus grands soucis. Au reste, les femmes de cette cour avaient
+grande raison de s'observer un peu, car l'empereur, dès qu'il était
+instruit de quelque chose, et il l'était toujours, soit pour s'amuser,
+soit par je ne sais quel autre motif, ne tardait guère à mettre au fait
+le mari de ce qui se passait. À la vérité, il lui interdisait le bruit
+et la plainte. C'est ainsi que nous avons su qu'il avait appris à S***
+quelques-unes des aventures de sa femme, et qu'il lui ordonna si
+impérieusement de ne point montrer de courroux, que S***, toujours
+parfaitement soumis, consentit à se laisser tromper, et, moitié par
+condescendance, moitié par suite du désir qu'il en avait, finit, je
+pense, par ne point croire ce qui souvent était public.</p>
+
+<p>Madame de X---- était à Fontainebleau; mais l'empereur ne semblait plus
+y faire la moindre attention. On a dit qu'il était revenu à elle
+quelquefois; mais ce n'a plus été alors que fort transitoirement, et
+sans que ces passades donnassent le moindre retour à son ancien crédit.</p>
+
+<p>Cependant nous eûmes pendant ce voyage le spectacle d'un autre amour qui
+fut d'abord assez vif. Jérôme venait, comme je l'ai dit, d'épouser la
+princesse Catherine. Cette jeune personne s'attacha vivement à lui;
+mais, sitôt après son mariage, il lui donna l'occasion d'éprouver un
+assez fort mouvement de jalousie. La jeune princesse de Bade était alors
+extrêmement agréable, et toujours en grande froideur avec le prince son
+époux. Coquette, un peu légère, fine et gaie, elle avait de grands
+succès. Jérôme devint amoureux d'elle, et elle parut s'amuser de cette
+passion. Elle dansait avec lui dans tous les bals; la princesse
+Catherine, un peu trop grasse déjà, ne dansait point, et demeurait
+assise, contemplant tristement la gaieté de ces deux jeunes gens qui
+passaient et repassaient devant elle, sans faire attention à la peine
+qu'elle éprouvait. Enfin, un soir, au milieu d'une fête, la bonne
+intelligence paraissant très marquée, nous vîmes tout à coup cette
+nouvelle reine de Westphalie pâlir, laisser échapper des larmes, se
+pencher sur sa chaise, et enfin s'évanouir tout à fait. Le bal fut
+interrompu. On la transporta dans un salon voisin; l'impératrice, suivie
+de quelques-unes d'entre nous, s'empressa à lui donner secours; nous
+entendions l'empereur adresser à son frère quelques paroles dures, après
+quoi il se retira. Jérôme, effrayé, se rapprocha de sa femme, et, la
+posant sur ses genoux, cherchait à lui rendre sa connaissance en lui
+faisant mille caresses. La princesse, en revenant à elle, pleurait
+encore et ne semblait point s'apercevoir de tout ce monde qui
+l'entourait. Je la regardais en silence, et je me sentais saisie d'une
+impression assez vive en voyant ce Jérôme, qu'une foule de
+circonstances, toutes indépendantes assurément de son mérite, avaient
+porté sur le trône, devenu l'objet de la passion d'une princesse, ayant
+tout à coup acquis le droit d'être aimé d'elle et de la négliger. Je ne
+puis dire tout ce que j'éprouvais en la voyant assise familièrement sur
+lui, la tête penchée sur son épaule, recevant ses caresses, et, lui,
+l'appelant à plusieurs reprises du nom de Catherine et l'engageant à se
+remettre, en la tutoyant familièrement. Peu de moments après, les deux
+époux se retirèrent dans leur appartement. Bonaparte, le lendemain,
+ordonna à sa femme de parler fortement à sa jeune nièce, et je fus
+chargée aussi de lui parler raison. Elle me reçut fort bien; elle
+m'écouta beaucoup quand je lui représentai qu'elle compromettait tout
+son avenir, que son devoir comme son intérêt l'engageaient à bien vivre
+avec le prince de Bade, qu'elle était destinée à habiter d'autres lieux
+que la France, qu'il était assez vraisemblable qu'on lui saurait mauvais
+gré en Allemagne de légèretés qu'on lui tolérerait à Paris, et qu'elle
+devait s'appliquer à ne point prêter aux calomnies qu'on se pressait de
+répandre sur elle. Elle m'avoua qu'elle s'était reproché plus d'une fois
+l'imprudence de ses manières, mais qu'il n'y avait, au dedans d'elle,
+que l'envie de s'amuser; qu'au reste elle avait fort bien remarqué que
+toute son importance venait alors de sa qualité de princesse de Bade,
+qu'elle ne se voyait plus traitée à la cour de France comme par le
+passé. En effet, l'empereur, qui n'avait plus le même penchant pour
+elle, avait changé tout le cérémonial à son égard, et, ne songeant plus
+aux règlements qu'il avait prescrits sur son rang lors de son mariage,
+négligeant de la traiter comme sa fille adoptive, il ne lui donnait plus
+que ce qu'on devait accorder à une princesse de la confédération du
+Rhin, ce qui la mettait assez loin après les reines et les princesses de
+la famille. Enfin elle se voyait une occasion de trouble, et le jeune
+grand-duc, n'osant point exprimer son mécontentement, ne le manifestait
+que par une extrême tristesse. Notre conversation, qui fut longue, et
+ses propres réflexions la frappèrent beaucoup. Quand elle me congédia,
+elle m'embrassa en me disant: «Vous verrez que vous serez contente de
+moi.» En effet, le soir même, au bal, elle s'approcha de son mari, lui
+parla avec une manière affectueuse, et prit un maintien réservé qu'on
+remarqua. Dans cette soirée elle vint à moi, et, avec une bonne grâce
+infinie, elle me demanda si je la trouvais bien, et à dater de ce jour,
+jusqu'à la fin du voyage, on ne put pas faire la moindre maligne
+observation sur son compte. Elle ne témoigna aucun regret de retourner à
+Bade; elle s'y est bien conduite; elle a eu des enfants du prince et a
+vécu parfaitement avec lui; elle s'est fait aimer de ses sujets.
+Aujourd'hui la voilà veuve seulement avec deux filles, mais fort
+considérée de son beau-frère l'empereur de Russie, qui lui a témoigné à
+plusieurs reprises un grand intérêt<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. Quant à Jérôme, il alla peu
+après prendre possession de son royaume de Westphalie, où sa conduite a
+dû donner à la princesse Catherine plus d'une occasion de verser des
+larmes qui n'ont pourtant pas refroidi sa tendresse, puisque, depuis la
+révolution de 1814, elle n'a pas cessé de partager son exil<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">(retour) </a> La princesse Stéphanie de Bade est morte en
+ 1860. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">(retour) </a> La princesse Catherine, fille du roi de
+ Wurtemberg, est morte à Lausanne le 28 novembre 1835. (P.
+ R.)</blockquote>
+
+<p>Tandis qu'on se livrait au plaisir et surtout à l'étiquette dans le
+château de Fontainebleau, la pauvre reine de Hollande y vivait le plus à
+l'écart qu'elle pouvait; extrêmement souffrante d'une grossesse pénible,
+toujours poursuivie du souvenir de son fils, crachant le sang au moindre
+effort, inquiète de son avenir, découragée sur tout, ne demandant aux
+événements que du repos. C'était alors qu'elle me disait souvent, avec
+les larmes aux yeux: «Je ne tiens plus à la vie que par le bonheur de
+mon frère. Quand je pense à lui, je jouis de nos grandeurs; mais, pour
+moi, elles sont un supplice.» L'empereur lui témoignait estime et
+affection; c'était toujours à elle qu'il confiait le soin de donner des
+conseils à sa mère, quand il les croyait nécessaires. Il y avait de
+l'amitié entre madame Bonaparte et sa fille; mais elles se ressemblaient
+trop peu pour s'entendre, et la première se sentait dans une sorte
+d'infériorité qui lui imposait un peu. D'ailleurs, Hortense avait
+éprouvé de si grands malheurs, qu'elle ne pouvait trop trouver en elle
+de compassion pour des soucis qui lui auraient apparu d'un poids léger,
+en comparaison de ce qu'elle souffrait. Ainsi, quand l'impératrice
+venait lui parler d'une querelle surgie entre elle et l'empereur pour
+quelque folle dépense, ou d'une jalousie passagère, ou même de la
+crainte de son divorce, sa fille souriait tristement en lui répondant:
+«Sont-ce donc là des malheurs?» Ces deux personnes se sont aimées, mais
+je crois qu'elles ne se sont jamais tout à fait comprises.</p>
+
+<p>L'empereur, qui, dans le fond, avait, je crois, plus d'amitié pour
+madame Louis Bonaparte que pour son frère, mais qui cependant n'était
+point absolument étranger à un certain esprit de famille, ne se mêlait
+qu'avec une sorte de précaution des querelles de ce ménage. Il avait
+consenti à garder sa belle-fille près de lui jusqu'après ses couches;
+mais il parlait toujours du retour qu'il désirait qu'elle fît en
+Hollande. Elle l'assurait qu'elle ne voulait point rentrer dans un pays
+où son fils était mort et où mille douleurs l'attendaient. «Ma
+réputation est flétrie, lui disait-elle, ma santé perdue, je n'attends
+plus de bonheur dans la vie; bannissez-moi de votre cour si vous voulez,
+enfermez-moi dans un couvent, je ne souhaite ni trône ni fortune. Donnez
+du repos à ma mère, de l'éclat à Eugène qui le mérite, mais laissez-moi
+vivre tranquille et solitaire.» Quand elle parlait ainsi, elle parvenait
+à émouvoir l'empereur; il la consolait, l'encourageait, lui promettait
+son appui, lui conseillait de s'en remettre au temps; mais il repoussait
+vivement toute idée de divorce entre elle et Louis. Souvent il pensait
+au sien, et il sentait qu'une sorte de ridicule se serait attaché à
+cette multiplicité du même événement dans sa famille. Madame Louis se
+soumettait, laissait aller le temps, bien déterminée à ne point céder à
+un nouveau rapprochement qui alors la faisait frémir. Il ne paraît
+point, au reste, que le roi le désirât lui-même. Plus aigri que jamais
+contre sa femme, il ne l'aimait pas plus qu'elle ne l'aimait elle-même;
+il l'accusait hautement en Hollande, car il voulait avoir l'air d'une
+victime. Bien des gens l'ont cru; les rois trouvent facilement des
+oreilles crédules. Ce qui est certain, c'est que l'époux et la femme
+étaient fort malheureux; mais je pense que le caractère de Louis lui eût
+donné des chagrins partout, au lieu qu'il y avait dans celui d'Hortense
+de quoi faire une vie douce et sereine; car elle n'avait aucune
+apparence de passion: son âme et son esprit la portaient vers un profond
+repos.</p>
+
+<p>La grande-duchesse de Berg s'appliquait à se montrer aimable pour tous à
+Fontainebleau. Elle ne manquait pas de gaieté dans l'humeur, et savait
+prendre parfois le ton de la bonhomie. Établie dans le château à ses
+propres frais, elle y vivait avec luxe, ordonnait toujours une table
+somptueuse. Elle était servie tout en vaisselle dorée, ce qui n'arrivait
+point, même chez l'empereur. Elle invitait tous les habitants du palais
+les uns après les autres, accueillait de fort bonne grâce même ceux
+qu'elle n'aimait point, et semblait ne penser qu'au plaisir; mais elle
+ne perdait point son temps cependant. Elle voyait souvent alors M. de
+Metternich, ambassadeur d'Autriche. Il était jeune, d'une jolie figure;
+il paraissait remarquer la soeur de l'empereur; elle s'en aperçut
+facilement, et, dès cette époque, soit par esprit de coquetterie, ou
+plutôt par suite d'une ambition précautionneuse, elle commença à
+accueillir avec assez d'attention les hommages d'un ministre qui,
+disait-on, avait du crédit à la cour et qui, par la suite, pourrait
+peut-être la servir. Qu'elle ait eu d'avance ou non cette idée, cet
+appui ne lui a point manqué.</p>
+
+<p>De plus, considérant le crédit de M. de Talleyrand, elle s'efforça de se
+rapprocher de lui, tout en conservant le plus secrètement qu'elle put
+des rapports avec Fouché, qui mettait assez de précautions pour la voir,
+parce que l'empereur manifestait toujours du mécontentement de toute
+liaison. Nous la vîmes agacer M. de Talleyrand dans le salon de
+Fontainebleau, lui parler de préférence, sourire à ses bons mots, le
+regarder quand elle disait quelque chose qui pouvait être remarqué, et
+enfin le lui adresser. M. de Talleyrand ne se montra point rétif, et se
+rapprocha de son côté. Alors les entretiens devinrent un peu plus
+graves. Madame Murat ne dissimula point à M. de Talleyrand qu'elle
+voyait avec envie ses frères occuper des trônes et qu'elle sentait en
+elle la force de porter un sceptre; elle lui reprocha de s'y opposer. M.
+de Talleyrand objecta le peu d'étendue d'esprit de Murat; il plaisanta
+sur son compte, et ses plaisanteries ne furent point repoussées
+amèrement. Au contraire, la princesse livra son mari d'assez bonne
+grâce; mais elle objecta qu'elle ne lui laisserait point, à lui seul, la
+charge du pouvoir, et, peu à peu, je pense qu'elle amena M. de
+Talleyrand, par quelques séductions, à lui être moins contraire. Pendant
+ce temps elle caressait aussi M. Maret, qui reportait lourdement à
+l'empereur des éloges répétés de l'esprit distingué de sa soeur.
+L'empereur avait de lui-même assez grande opinion d'elle, et s'y voyait
+encore fortifié par un concours d'approbations qu'il savait bien-n'être
+pas concertées. Il s'accoutuma à traiter sa soeur avec plus de
+considération. Murat, qui y perdit quelque chose, parfois s'avisait de
+se blesser et de se plaindre; il en résultait des scènes conjugales où
+le mari voulait reprendre ses droits et son rang. Il traitait mal la
+princesse; elle en était un peu effarouchée; mais, moitié par adresse,
+moitié par menace, tantôt caressante et tantôt hautaine, sachant se
+montrer habilement femme soumise ou soeur du maître à tous, elle
+étourdissait son mari, reprenait son ascendant, et lui prouvait qu'elle
+le servait par la conduite qu'elle tenait. Il paraît que les mêmes
+orages se sont manifestés lorsqu'elle a été à Naples, que la vanité de
+Murat en a quelquefois pris ombrage, qu'il en a souffert; mais on
+s'accorde à dire que, s'il a fait des fautes, c'est toujours au moment
+où il a cessé de suivre ses conseils.</p>
+
+<p>J'ai dit combien la cour, pendant ce voyage, fut brillante d'étrangers.
+Avec le prince primat on pouvait trouver un peu de conversation. Il
+avait de la politesse, il était assez bel esprit, et il aimait à
+rappeler les années de sa jeunesse, où il avait eu des liaisons à Paris
+avec tous les gens de lettres du temps. Le grand-duc de Wurtzbourg, qui
+resta à Fontainebleau tout le temps, montrait de la bonhomie et mettait
+chacun fort à l'aise. Il était passionné de musique et avait une voix de
+chantre de cathédrale; mais il se divertissait tant lorsqu'on le mettait
+pour une partie dans quelque morceau de musique, qu'on ne se sentait pas
+le courage de détruire son plaisir en en souriant. Les princes de
+Mecklembourg, après les deux que je viens de citer, étaient ceux
+auxquels on donnait le plus de soins. Tous deux étaient jeunes, d'une
+grande politesse, et même un peu obséquieux pour tout le monde.
+L'empereur leur imposait beaucoup. La magnificence de sa cour les
+éblouissait, et, subjugués par cette puissance et par le faste imposant
+qu'on déployait, ils admiraient sans cesse et courtisaient jusqu'au
+moindre chambellan. Le prince de Mecklembourg-Strélitz, frère de la
+reine de Prusse, assez sourd, avait plus de peine à communiquer ses
+idées; mais le prince de Mecklembourg-Schwerin, jeune aussi, d'une assez
+jolie figure, montrait une affabilité constante. Il venait pour tâcher
+d'obtenir le départ des garnisons françaises qui occupaient ses États.
+L'empereur l'amusait par de belles promesses; il témoignait ses désirs à
+l'impératrice, qui l'accueillait avec la patience la plus gracieuse.
+Cette complaisance continue qui la distinguait, son aimable visage, sa
+taille charmante, l'élégance soutenue de sa personne, ne furent pas sans
+effet sur le prince. On vit, ou on crut voir, qu'il paraissait un peu
+occupé de notre souveraine. Elle en riait et s'en amusait doucement.
+Bonaparte en rit aussi, pour plus tard en prendre un peu d'humeur. Cela
+arriva après son retour du petit voyage qu'il fit en Italie à la fin de
+l'automne. Il est certain qu'à la fin de leur séjour à Paris les deux
+princes furent moins bien traités. Je ne crois point que Bonaparte eût
+des inquiétudes sérieuses, mais il ne voulait être le sujet d'aucune
+plaisanterie. Le prince a sans doute gardé quelque souvenir de
+l'impératrice; car elle m'a conté que, lors du divorce, l'empereur lui
+proposa, si elle voulait se remarier, de prendre le prince de
+Mecklembourg pour époux, et qu'elle s'y refusa. Je ne sais même si elle
+ne m'a pas dit que le prince avait écrit pour le demander.</p>
+
+<p>Tous les princes, et une foule d'autres moins importants, n'étaient
+point admis à la table de l'empereur tous les jours. Ils y étaient
+invités quand il lui plaisait; les autres fois ils dînaient chez les
+reines, chez les ministres, le grand maréchal ou la dame d'honneur.
+Madame de la Rochefoucauld avait un grand appartement où se réunissaient
+les étrangers. Elle les recevait avec aisance, et on y passait son temps
+assez agréablement. C'est un singulier spectacle que celui d'une cour.
+On y voit les plus grands personnages, pris dans les plus hautes classes
+de la société, on y suppose à chacun des intérêts sérieux, et cependant
+le silence, imposé par la prudence et l'usage, y force tout le monde à
+s'y tenir dans les bornes d'une conversation la plus insignifiante
+possible; et souvent les princes et les grands, n'osant pas y paraître
+hommes, consentent à y agir comme des enfants. Cette réflexion se
+faisait avec plus de force à Fontainebleau qu'ailleurs. Tous ces grands
+étrangers s'y voyaient attirés par la force. Tous, plus ou moins vaincus
+ou dépossédés, ils y venaient implorer ou grâce ou justice; dans un des
+coins du château, ils savaient que leur destinée se décidait en silence;
+et tous, avec un aspect pareil, affectant de la bonne humeur et une
+entière liberté d'esprit, ils couraient la chasse, s'abandonnaient à
+tout ce qu'on exigeait d'eux; et ce qu'on exigeait, faute d'en pouvoir
+faire autre chose et pour n'avoir ni à les écouter ni à leur répondre,
+était qu'ils dansassent, qu'ils jouassent au colin-maillard, etc.
+Combien il m'est arrivé de me voir au piano chez madame de la
+Rochefoucauld, jouant, à sa prière, des danses italiennes, que la
+présence de cette jolie Italienne mettait à la mode! Je voyais passer en
+cercle et danser pêle-mêle devant moi princes, électeurs, maréchaux ou
+chambellans, vainqueurs ou vaincus, nobles et bourgeois, enfin tous les
+quartiers d'Allemagne en pendant des sabres révolutionnaires ou de nos
+habits chamarrés, qui faisaient notre illustration, illustration plus
+solide à cette époque que celle de tant de vieux parchemins, dont on
+peut dire que la fumée de nos canons avait presque entièrement effacé
+les caractères. Je faisais, à part moi, souvent de sérieuses réflexions
+sur ce que je voyais sous mes yeux, mais je me serais bien gardée de les
+communiquer à mes compagnons, et je n'aurais pas osé sourire ni d'eux,
+ni de moi. «Voilà la science des courtisans, dit Sully. Ils sont
+convenus entre eux que, couverts des masques les plus grossiers, ils ne
+se paraîtraient pourtant point risibles les uns aux autres.»</p>
+
+<p>C'est lui qui dit encore: «Le vrai grand homme sait être tour à tour, et
+suivant les occasions, tout ce qu'il faut être: maître ou égal, roi ou
+citoyen. Il ne perd rien à s'abaisser ainsi dans le particulier, pourvu
+que, hors de là, il se montre également capable des affaires politiques
+et militaires; le courtisan se souvient toujours qu'il est avec son
+maître.»</p>
+
+<p>L'empereur n'avait aucune disposition à adopter une pareille vérité, et,
+par calcul comme par goût, il se gardait bien de se détendre jamais de
+sa royauté. Peut-être aussi qu'un usurpateur ne pourrait pas le faire si
+impunément qu'un autre.</p>
+
+<p>Lorsque l'heure annonçait qu'il fallait quitter les jeux enfantins pour
+se présenter chez lui, alors l'aisance s'effaçait de tous les visages.
+Chacun, reprenant son sérieux, s'acheminait lentement et
+cérémonieusement vers les grands appartements. On entrait, en se donnant
+la main, dans l'antichambre de l'impératrice. Un chambellan annonçait.
+Plus ou moins longtemps après, on était reçu; quelquefois seulement les
+entrées, ou tout le monde. On se rangeait en silence comme je l'ai dit,
+on écoutait les paroles vagues et rares que l'empereur adressait à
+chacun. Ennuyé comme nous, il demandait les tables de jeu; on s'y
+plaçait par contenance, et, peu après, l'empereur disparaissait. Presque
+tous les soirs, il faisait appeler M. de Talleyrand et veillait
+longtemps avec lui.</p>
+
+<p>L'état de l'Europe fournissait alors à leurs conversations, et sans
+doute en faisait le sujet ordinaire. L'expédition des Anglais en
+Danemark avait vivement irrité l'empereur. L'impossibilité où il s'était
+trouvé de secourir cet allié, l'incendie de la flotte danoise, le blocus
+que les vaisseaux anglais établissaient partout, l'animaient à chercher
+de son côté des moyens de leur nuire et, il exigeait plus sévèrement
+que jamais que ses alliés se dévouassent à sa vengeance. L'empereur de
+Russie, qui avait fait des démarches pour la paix générale, ayant été
+repoussé par le ministère anglais, se jeta alors avec une entière
+affection dans le parti de Bonaparte. Le 26 octobre, il fit une
+déclaration qui annonçait qu'il rompait toute communication avec
+l'Angleterre jusqu'au moment où elle traiterait de la paix avec nous.
+Son ambassadeur, le comte de Tolstoï, arriva à Fontainebleau peu après;
+il y fut reçu avec de grands honneurs et nommé du voyage.</p>
+
+<p>Vers le commencement de ce mois, une rupture avait éclaté entre nous et
+le Portugal. Le prince régent de ce royaume<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a> ne se prêtait point à
+ces prohibitions continentales qui fatiguaient les peuples. Bonaparte
+s'emporta; des notes violentes contre la maison de Bragance parurent
+dans nos journaux, les ambassadeurs furent rappelés, et notre armée
+entra en Espagne pour marcher vers Lisbonne. Ce fut Junot qui en eut le
+commandement. Un peu plus tard, c'est-à-dire au mois de novembre, le
+prince régent, voyant qu'il ne pouvait apporter de résistance à une
+telle invasion, prit le courageux parti d'émigrer de l'Europe et d'aller
+régner au Brésil. Il s'embarqua le 29 novembre.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">(retour) </a> La reine sa mère vivait encore, mais elle était
+ folle.</blockquote>
+
+<p>Le gouvernement espagnol s'était bien gardé de s'opposer au passage des
+troupes françaises sur son territoire. Il s'ourdissait alors un nombre
+considérable d'intrigues entre la cour de Madrid et celle de France.
+Depuis longtemps, il s'était formé une correspondance intime entre le
+prince de la Paix et Murat. Le prince, maître absolu de l'esprit de son
+roi, ennemi acharné de l'héritier du trône, l'infant Ferdinand, s'était
+dévoué à Bonaparte et le servait avec zèle. Il promettait sans cesse à
+Murat de le satisfaire sur tout ce qu'on exigerait de lui, et celui-ci,
+en réponse, était chargé de lui promettre une couronne, je ne sais quel
+royaume des Algarves, et un appui solide de notre part. Une foule
+d'intrigants, soit français, soit espagnols, se mêlaient à tout cela.
+Ils trompaient Bonaparte et Murat sur le véritable esprit de l'Espagne,
+ils cachaient soigneusement que le prince de la Paix y fût détesté. En
+ayant gagné ce ministre, on se croyait maître du pays, et on entrait
+volontairement dans une foule d'erreurs qu'il a fallu, depuis, payer
+bien cher. M. de Talleyrand n'était pas toujours consulté ou cru sur cet
+article. Mieux informé que Murat, il entretenait souvent l'empereur du
+véritable état des choses; mais on le soupçonnait de jalousie contre
+Murat; celui-ci disait que c'était pour lui nuire qu'il doutait des
+succès dont le prince de la Paix répondait, et Bonaparte se laissa
+séduire à tant d'intrigues. On a dit que le prince de la Paix avait fait
+d'énormes présents à Murat; que celui-ci se flattait qu'après avoir
+trompé le ministre espagnol, et par son moyen excité la rupture entre le
+roi d'Espagne et son fils, et enfin amené la révolution qu'on
+souhaitait, il aurait pour sa récompense le trône d'Espagne, et, ébloui
+par cet avenir, il se gardait bien de douter de tout ce qu'on lui
+mandait pour flatter sa passion. Il arriva qu'il se forma, tout à coup,
+une conspiration à Madrid contre le roi; on sut y faire entrer le prince
+Ferdinand dans les rapports qu'on fit au roi, et, soit qu'elle fût
+réelle, ou bien seulement une malheureuse intrigue contre les jours du
+jeune prince, elle fut publiée après sa découverte avec un grand bruit.
+Le roi d'Espagne, ayant soumis son fils au jugement d'un tribunal, se
+laissa désarmer par des lettres d'excuses que la peur dicta à l'infant,
+lettres qui publièrent son crime, vrai ou prétendu, et cette cour n'en
+demeura pas moins dans un déplorable état d'agitation. Le roi était
+d'une faiblesse extrême et infatué de son ministre, qui dirigeait la
+reine avec toute l'autorité d'un maître et d'un ancien amant. Celle-ci
+détestait son fils, auquel la nation espagnole s'attachait par suite de
+la haine qu'inspirait le prince de la Paix. Il y avait dans cette
+situation de quoi flatter les espérances de la politique de l'empereur.
+Qu'on y ajoute l'état du pays même: la médiocrité du corps abâtardi de
+la noblesse, l'ignorance du peuple, l'influence du clergé, les
+obscurités de la superstition, un état de finances misérable,
+l'influence que le gouvernement anglais voulait exercer, l'occupation du
+Portugal par les Français, et on conclura qu'un pareil état menaçait
+d'un désordre prochain.</p>
+
+<p>J'avais souvent entendu M. de Talleyrand parler dans ma chambre à M. de
+Rémusat de la situation de l'Espagne. Une fois, en nous entretenant de
+l'établissement de la dynastie de Bonaparte: «C'est, nous dit-il, un
+mauvais voisin pour lui qu'un prince de la maison de Bourbon, et je ne
+crois pas qu'il puisse le conserver.» Mais, à cette époque de 1807, M.
+de Talleyrand, très bien informé de la véritable disposition de
+l'Espagne, était d'avis que, loin d'y intriguer par le moyen d'un homme
+aussi médiocre et aussi mésestimé que le prince de la Paix, il fallait
+gagner la nation en le faisant chasser; et, si le roi s'y refusait, lui
+faire la guerre, prendre parti contre lui pour son peuple, et, selon les
+événements qui surviendraient, ou détrôner absolument toute la race de
+Bourbon, ou seulement la compromettre au profit de Bonaparte, en mariant
+le prince Ferdinand à quelque fille de la famille. C'était même alors
+vers ce dernier avis qu'il penchait, et il faut lui rendre justice: il
+prédisait même alors à l'empereur qu'il ne retirerait que des embarras
+d'une autre marche. Un des grands torts de l'esprit de Bonaparte, je ne
+sais si je ne l'ai pas déjà dit, était de confondre tous les hommes au
+seul nivellement de son opinion, et de ne point croire aux différences
+que les moeurs et les usages apportent dans les caractères. Il jugeait
+des Espagnols comme de toute autre nation. Comme il savait qu'en France
+les progrès de l'incrédulité avaient amené à l'indifférence à l'égard
+des prêtres, il se persuadait qu'en tenant au delà des Pyrénées le
+langage philosophique qui avait précédé la révolution française, on
+verrait les habitants de l'Espagne suivre le mouvement qu'avaient
+soulevé des Français, «Quand j'apporterai, disait-il, sur ma bannière
+les mots <i>liberté</i>, <i>affranchissement de la superstition</i>, <i>destruction
+de la noblesse</i>, je serai reçu comme je le fus en Italie, et toutes les
+classes vraiment nationales seront avec moi. Je tirerai de leur inertie
+des peuples autrefois généreux; je leur développerai les progrès d'une
+industrie qui accroîtra leurs richesses, et vous verrez qu'on me
+regardera comme le libérateur de l'Espagne.» Murat mandait une partie de
+ces paroles au prince de la Paix, qui ne manquait point d'assurer qu'un
+tel résultat était, en effet, très probable. M. de Talleyrand parlait en
+vain; on ne l'écouta point. Cela fut un premier échec donné à son
+crédit, qui l'ébranla d'abord imperceptiblement, mais dont ses ennemis
+profitèrent. M. Maret s'efforça de dire comme Murat, voyant que c'était
+flatter l'empereur; le ministre des relations extérieures, humilié
+d'être réduit à des fonctions dont M. de Talleyrand lui enlevait les
+plus belles parties, se crut obligé de prendre et de soutenir une autre
+opinion que la sienne; l'empereur, ainsi circonvenu, se laissa abuser,
+et, quelques mois après, s'embarqua dans cette perfide et déplorable
+entreprise.</p>
+
+<p>Tandis que je demeurais à Fontainebleau, mes relations avec M. de
+Talleyrand se multiplièrent beaucoup. Il venait souvent dans ma chambre,
+il s'y amusait des observations que je faisais sur notre cour, et il me
+livrait les siennes, qui étaient plaisantes. Quelquefois aussi nos
+conversations prenaient un tour sérieux. Il arrivait fatigué ou même
+mécontent de l'empereur; il s'ouvrait alors un peu sur les vices plus ou
+moins cachés de son caractère, et, m'éclairant par une lumière vraiment
+funeste, il déterminait mes opinions encore flottantes et me causait une
+douleur assez vive. Un soir que, plus communicatif que de coutume, il me
+contait quelques anecdotes que j'ai rapportées dans le cours de ces
+cahiers, et qu'il appuyait fortement sur ce qu'il nommait la <i>fourberie</i>
+de notre maître, le représentant comme incapable d'un sentiment
+généreux, il fut étonné tout à coup de voir qu'en l'écoutant je
+répandais des larmes. «Qu'est-ce? me dit-il; qu'avez-vous?--C'est, lui
+répondis-je, que vous me faites un mal réel. Vous autres politiques,
+vous n'avez pas besoin d'aimer qui vous voulez servir; mais moi, pauvre
+femme, que voulez-vous que je fasse du dégoût que vos récits
+m'inspirent, et que deviendrai-je, quand il faudra demeurer où je suis
+sans pouvoir y conserver une illusion?--Enfant que vous êtes, reprit M.
+de Talleyrand, qui voulez toujours mettre votre coeur dans tout ce que
+vous faites! Croyez-moi, ne le compromettez pas à vous affectionner à
+cet homme-ci, mais tenez pour sûr qu'avec tous ses défauts il est encore
+aujourd'hui très nécessaire à la France, qu'il sait maintenir, et que
+chacun de nous doit y faire son possible. Cependant, ajouta-t-il, s'il
+écoute les beaux avis qu'on lui donne aujourd'hui, je ne répondrais de
+rien. Le voilà enferré dans une intrigue pitoyable. Murat veut être roi
+d'Espagne; ils enjôlent le prince de la Paix et veulent le gagner, comme
+s'il avait quelque importance en Espagne. C'est une belle politique à
+l'empereur que d'arriver dans un pays avec la réputation d'une liaison
+intime entre lui et un ministre détesté! Je sais bien qu'il trompe ce
+ministre, et qu'il se rejettera loin de lui quand il s'apercevra qu'il
+n'en a que faire; mais il aurait pu s'épargner les frais de cette
+méprisable perfidie. L'empereur ne veut pas voir qu'il était appelé par
+sa destinée à être partout et toujours <i>l'homme des nations</i>, le
+fondateur des nouveautés utiles et possibles. Rendre la religion, la
+morale, l'ordre à la France, applaudir à la civilisation de l'Angleterre
+en contenant sa politique, fortifier ses frontières par la confédération
+du Rhin, faire de l'Italie un royaume indépendant de l'Autriche et de
+lui-même, tenir le czar enfermé chez lui en créant cette barrière
+naturelle qu'offre la Pologne: voilà quels devaient être les desseins
+éternels de l'empereur, et ce à quoi chacun de mes traités le
+conduisait. Mais l'ambition, la colère, l'orgueil, et quelques imbéciles
+qu'il écoute, l'aveuglent souvent. Il me soupçonne dès que je lui parle
+<i>modération</i>, et, s'il cesse de me croire, vous verrez quelque jour par
+quelles imprudentes sottises il se compromettra, lui et nous. Cependant
+j'y veillerai jusqu'à la fin. Je me suis attaché à cette création de son
+empire; je voudrais qu'elle tînt comme mon dernier ouvrage, et, tant que
+je verrai jour à quelque succès de mon plan, je n'y renoncerai point.»</p>
+
+<p>La confiance que M. de Talleyrand commençait à prendre en moi me
+flattait beaucoup. Il put voir bientôt combien cette confiance était
+fondée, et que, par suite de mon goût et de mes habitudes, j'apporterais
+dans le commerce de notre amitié une sûreté complète. Je parvins de
+cette manière, à lui procurer le plaisir de pouvoir s'épancher sans
+inquiétude, et cela quand sa volonté seule l'y portait; car je ne
+provoquais jamais ses confidences, et je m'arrêtais là où il lui
+plaisait de s'arrêter. Comme il était doué d'un tact très fin, il démêla
+promptement ma réserve, ma discrétion, et ce fut un nouveau lien entre
+nous. Souvent, quand ses affaires ou nos devoirs nous laissaient un peu
+de liberté, il venait dans ma chambre, où nous demeurions assez
+longtemps tous trois. À mesure que M. de Talleyrand prenait plus
+d'amitié pour moi, je me sentais plus à l'aise avec lui; je rentrais
+dans les formes ordinaires de mon caractère; cette petite prévention
+dont j'ai parlé se dissipait, et je me livrais au plaisir d'autant plus
+vif pour moi, que ce plaisir se trouvait dans les murs d'un palais où la
+préoccupation, la peur et la médiocrité s'unissaient pour éteindre toute
+communication entre ceux qui l'habitaient.</p>
+
+<p>Cette liaison, au reste, nous devint alors fort utile. M. de Talleyrand,
+comme, je l'ai dit, entretint l'empereur de nous et lui persuada que
+nous étions très propres à tenir une grande maison et à recevoir comme
+il le fallait les étrangers qui ne devaient pas manquer désormais
+d'abonder à Paris. Aussi l'empereur se détermina-t-il à nous donner les
+moyens de nous établir à Paris d'une manière brillante. Il augmenta le
+revenu de M. de Rémusat, à condition qu'à son retour à Paris il
+tiendrait une maison. Il le nomma surintendant des théâtres impériaux.
+M. de Talleyrand fut chargé de nous annoncer ces faveurs, et je me
+sentis très heureuse de les lui devoir. Ce moment a été le plus beau de
+notre situation, parce qu'il nous ouvrait une existence agréable, de
+l'aisance, des occasions d'amusement. Nous reçûmes beaucoup de
+compliments, et nous éprouvâmes ce plaisir, le premier, le seul d'une
+vie passée à la cour, je veux dire celui d'obtenir une sorte
+d'importance.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ces choses, l'empereur ne laissait pas de travailler
+toujours, et presque chaque jour publiait quelques-uns de ses décrets.
+Il y en avait d'utiles; par exemple, il augmenta les succursales dans
+les départements, il paya davantage les curés, il rétablit tes soeurs de
+la Charité. Il fit rendre un sénatus-consulte qui déclarait les juges
+inamovibles au bout de cinq ans. Il se montrait attentif aussi à
+encourager le moindre effort du talent, surtout quand sa gloire était le
+but de cet effort. On donna à l'Opéra de Paris <i>le Triomphe de Trajan</i>,
+dont le poème était composé par Esménard, qui, ainsi que le musicien,
+reçut des gratifications. L'ouvrage renfermait de grandes applications;
+on y avait représenté Trajan brûlant de sa main des papiers qui
+renfermaient le secret d'une conspiration. Cela rappelait ce que
+Bonaparte avait fait à Berlin. Le triomphe même fut représenté avec une
+pompe magnifique; les décorations étaient superbes; le triomphateur se
+montrait sur un char traîné par quatre chevaux blancs; tout Paris courut
+à ce spectacle; les applaudissements furent nombreux, et ils charmèrent
+l'empereur. Peu après, on représenta l'opéra de M. de Jouy et du
+musicien Spontini: <i>la Vestale</i>. Cet ouvrage, très bien conduit pour le
+poème et remarquable par la musique, renfermait encore un triomphe qui
+réussit bien, et les auteurs eurent aussi leur récompense.</p>
+
+<p>Durant ce voyage, l'empereur nomma M. de Caulaincourt ambassadeur à
+Pétersbourg. Celui-ci eut beaucoup de peine à le déterminer à accepter
+cette mission; il en coûtait à M. de Caulaincourt de se séparer d'une
+personne qu'il aimait, et il refusa avec fermeté. Mais Bonaparte, à
+force de paroles affectueuses, le détermina enfin, en lui promettant que
+ce brillant exil ne durerait que deux ans. On accorda au nouvel
+ambassadeur une somme énorme pour les frais de son établissement. Il
+devait toucher de sept à huit cent mille francs de traitement.
+L'empereur lui prescrivait d'effacer le luxe de tous les autres
+ambassadeurs. À son arrivée à Pétersbourg, M. de Caulaincourt trouva
+d'abord d'assez grands embarras. Le crime de la mort du duc d'Enghien
+laissait une tache sur son front. L'impératrice mère ne voulut point le
+voir; nombre de femmes se refusaient à ses avances. Le czar l'accueillit
+bien, prit peu à peu du goût pour lui, et même, après, une véritable
+amitié; et, à son exemple, on finit par se montrer moins sévère. Quand
+l'empereur sut qu'un pareil souvenir avait influé sur la situation de
+son ambassadeur, il s'en étonna beaucoup: «Quoi! disait-il, on se
+souvient de cette vieille histoire?» La même parole lui est échappée
+toutes les fois qu'il a retrouvé qu'en effet on ne l'avait point
+oubliée; et cela est arrivé plus d'une fois. Et souvent il ajoutait:
+«Quel enfantillage! mais pourtant ce qui est fait est fait<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">(retour) </a> Sans croire comme l'empereur qu'un tel
+ événement devait être oublié, on est confondu en pensant que
+ trois ans et demi seulement avaient passé sur ce meurtre. (P.
+ R.)</blockquote>
+
+<p>Le prince Eugène était archichancelier d'État. On confia le soin de le
+remplacer à M. de Talleyrand dans les fonctions attribuées à cette
+place. Celui-ci réunissait alors dans sa personne un assez bon nombre de
+dignités. L'empereur aussi commença à accorder des dotations à ses
+maréchaux et à ses généraux, et à fonder ces fortunes qui parurent
+immenses et qui devaient disparaître avec lui. On se trouvait à la tête,
+en effet, d'un revenu considérable; on se voyait déclarer le
+propriétaire d'un nombre étendu de lieues de terrain, soit en Pologne,
+en Hanovre ou en Westphalie. Mais il y avait de grandes difficultés à
+toucher les revenus. Les pays conquis se prêtaient peu à les donner. On
+envoyait des gens d'affaires qui éprouvaient de grands embarras. Il
+fallait faire des transactions, se contenter d'une partie des sommes
+promises. Cependant, le désir de plaire à l'empereur, le goût du luxe,
+une confiance imprudente dans l'avenir faisaient qu'on montait sa
+dépense sur le revenu présumé qu'on attendait. Les dettes
+s'accumulaient; la gêne se glissait au milieu de cette prétendue
+opulence; le public supposait des fortunes immenses là où il voyait une
+extrême élégance, et cependant rien de sûr, de réel, ne fondait tout
+cela. Nous avons vu sans cesse la plupart des maréchaux, pressés par
+leurs créanciers, venir solliciter des secours que l'empereur accordait
+selon sa fantaisie ou l'intérêt qu'il trouvait à s'attacher tel ou tel.
+Les prétentions sont devenues extrêmes, et peut-être le besoin de les
+satisfaire est-il entré dans quelques-uns des motifs des guerres qui ont
+suivi. Le maréchal Ney acheta une maison; l'achat et la dépense qu'il y
+fit lui coûtèrent plus d'un million, et il exprima souvent des plaintes
+de la gêne qu'il éprouvait après une pareille dépense. Il en fut de même
+du maréchal Davout. L'empereur leur ordonnait à tous cet achat d'un
+hôtel, qui entraînait les frais des plus magnifiques établissements. Les
+riches étoffes, les meubles précieux ornaient ces demeures, les
+vaisselles brillaient sur leurs tables, leurs femmes resplendissaient de
+pierreries; les équipages, les toilettes se montaient à l'avenant. Ce
+faste plaisait à Bonaparte, satisfaisait les marchands, éblouissait tout
+le monde et tirait chacun de sa sphère ordinaire, augmentait la
+dépendance, enfin remplissait parfaitement les intentions de celui qui
+le fondait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'ancienne noblesse de France, vivant simplement,
+rassemblant ses débris, ne se trouvant obligée à rien, parlait avec
+vanité de sa misère, rentrait peu à peu dans ses propriétés et se
+ressaisissait de ces fortunes que nous lui voyons étaler aujourd'hui.
+Les confiscations de la Convention nationale n'ont pas été toujours
+fâcheuses pour la noblesse française, surtout quand ses biens n'ont
+point été vendus. Avant la Révolution, elle se trouvait fort endettée,
+car le désordre était une des élégances de nos anciens grands seigneurs.
+L'émigration et les lois de 1793, en les privant de leurs propriétés,
+les affranchissaient de leurs créanciers et d'une certaine quantité de
+charges affectées aux grandes maisons, et, en retrouvant leurs biens,
+ils profitaient de cette libération. Je me souviens que M. Gaudin,
+ministre des finances, conta une fois, devant moi, que, l'empereur lui
+demandant quelle était en France la classe la plus imposée, le ministre
+lui répondit que c'était encore celle de l'ancienne noblesse. Bonaparte
+en fut comme effrayé, et lui répondit: «Mais il faudrait pourtant
+prendre garde à cela.»</p>
+
+<p>Il s'est fait sous l'Empire un assez bon nombre de fortunes médiocres;
+beaucoup de gens, de militaires surtout, qui n'avaient rien auparavant,
+se trouvaient possesseurs de dix, quinze ou vingt mille livres de rente,
+parce qu'à mesure qu'on était moins sous les yeux de l'empereur on
+pouvait vivre davantage à sa fantaisie et mettre de l'ordre dans ses
+revenus. Mais il reste peu de ces immenses fortunes, si gratuitement
+supposées aux grands de sa cour, et sur ce point, comme sur beaucoup
+d'autres, le parti qui, au retour du roi, pensait qu'on enrichirait
+l'État en s'emparant des trésors qu'on supposait amassés sous l'Empire,
+conseillait une mesure arbitraire et vexatoire qui n'aurait eu aucun
+résultat.</p>
+
+<p>Ma famille eut, à cette époque, part aux générosités de l'empereur. Mon
+beau-frère, le général Nansouty, eut le grand cordon de la Légion
+d'honneur. De premier chambellan de l'impératrice, il devint peu après
+premier écuyer, et remplaça M. de Caulaincourt en son absence; il reçut
+une dotation en Hanovre, que l'on portait à trente mille francs sur le
+papier, et cent mille francs pour l'achat d'une maison, qui pouvait,
+s'il le voulait, valoir davantage, mais qui deviendrait inaliénable par
+le fait de ces cent mille francs qui auraient aidé à l'acquisition.</p>
+<br>
+<a name="c27" id="c27"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXVII.</h3>
+
+<h4>(1807-1808.)</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sml"><b>Projets de divorce.</b></span></p>
+
+<p>J'ai cru devoir faire un chapitre à part de ce qui se passa à
+Fontainebleau à cette époque, relativement au divorce. Quoique
+l'empereur, depuis quelques années, ne rappelât à sa femme ce projet que
+dans les moments où il avait quelque querelle avec elle, et que ces
+occasions fussent rares, à cause de l'adresse et de la condescendance de
+l'impératrice, cependant il est très vraisemblable qu'il roulait
+toujours dans sa tête au moins quelque plan vague d'en venir un jour à
+un pareil éclat. La mort du fils aîné de Louis l'avait frappé; ses
+victoires, en accroissant sa puissance, étendaient ses idées de
+grandeur, et sa politique, comme sa vanité, trouvait son compte dans une
+alliance avec quelque souverain de l'Europe. Le bruit avait d'abord
+couru que Napoléon jetterait les yeux sur la fille du roi de Saxe; mais
+cette princesse ne lui aurait point apporté des liens de parenté qui
+eussent ajouté à son autorité continentale. Le roi de Saxe ne régnait
+plus que parce que la France l'y avait autorisé. D'ailleurs, sa fille
+avait alors au moins trente ans, et n'était nullement belle. Bonaparte,
+au retour de Tilsit, en parla à sa femme de manière à la rassurer
+complètement. Les conférences de Tilsit exaltèrent assez justement
+l'orgueil de Napoléon; l'engouement dont le jeune czar fut saisi pour
+lui, l'assentiment qu'il donna à quelques-uns de ses projets,
+particulièrement au démembrement du royaume d'Espagne, sa complaisance à
+l'égard des volontés de son nouvel allié, tout put contribuer à faire
+naître dans l'esprit de celui-ci certains projets relatifs à une
+alliance plus intime. Il s'en ouvrit sans doute à M. de Talleyrand, mais
+je ne crois point qu'on en glissât la moindre chose au czar; et tout
+cela demeura encore remis à un avenir plus ou moins éloigné, selon les
+circonstances.</p>
+
+<p>L'empereur revint en France. En se rapprochant de sa femme, il retrouva
+près d'elle cette sorte d'attachement qu'elle lui inspirait réellement,
+et qui le gênait bien quelquefois, en le rendant accessible à un
+certain malaise quand il l'avait fortement affligée.</p>
+
+<p>Une fois, en causant avec elle des différends du roi de Hollande avec sa
+femme, de la mort du jeune Napoléon et de la santé délicate du seul
+garçon qui leur restât, il l'entretint de la nécessité où peut-être, un
+jour, il pourrait se trouver de prendre une femme qui lui donnât des
+enfants. Il montra quelque émotion en développant un pareil sujet, et il
+ajouta: «Si pareille chose arrivait, Joséphine, alors ce serait à toi de
+m'aider à un tel sacrifice. Je compterais sur ton amitié pour me sauver
+de tout l'odieux de cette rupture forcée. Tu prendrais l'initiative,
+n'est-ce pas? et, entrant dans ma position, tu aurais le courage de
+décider toi-même de ta retraite?» L'impératrice connaissait trop bien le
+caractère de son époux pour lui faciliter d'avance, par une parole
+imprudente, une démarche qu'elle repoussait autant qu'elle le pouvait.
+Aussi, dans cet entretien, loin de lui donner l'espérance qu'elle
+contribuerait à affaiblir par sa conduite l'effet d'un pareil éclat,
+elle l'assura qu'elle obéirait à ses ordres, mais que jamais elle n'en
+préviendrait aucun. Elle fit cette réponse même avec un ton calme et
+assez digne qu'elle savait fort bien prendre vis-à-vis de Bonaparte et
+qui n'était pas sans effet.</p>
+
+<p>«Sire, lui dit-elle (car il est à remarquer que depuis qu'il régnait,
+même dans le tête-à-tête, elle s'était accoutumée à lui parler avec des
+formes presque toujours cérémonieuses), vous êtes le maître, et vous
+déciderez de mon sort. Quand vous m'ordonnerez de quitter les Tuileries,
+j'obéirai à l'instant; mais c'est bien le moins que vous l'ordonniez
+d'une manière positive. Je suis votre femme, j'ai été couronnée par vous
+en présence du pape; de tels honneurs valent bien qu'on ne les quitte
+pas volontairement. Si vous divorcez, la France entière saura que c'est
+vous qui me chassez, et elle n'ignorera ni mon obéissance, ni ma
+profonde douleur.» Cette manière de répondre, qui fut toujours la même,
+ne blessa point l'empereur, et parut même quelquefois l'émouvoir; car,
+en revenant, en diverses occasions, sur ce sujet, il laissait assez
+souvent échapper des larmes, et paraissait réellement agité par des
+passions contraires.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte, qui se rendait si bien maîtresse d'elle-même devant
+lui, en me racontant tout ceci, se livrait à une extrême inquiétude.
+Quelquefois, elle pleurait amèrement; dans d'autres moments elle se
+récriait sur l'ingratitude d'un pareil abandon. Elle rappelait que,
+lorsqu'elle avait épousé Bonaparte, il s'était cru fort honoré de son
+alliance, et qu'il était odieux de la repousser de son élévation, quand
+elle avait consenti à partager sa mauvaise fortune. Il lui arrivait même
+de s'exalter l'imagination au point de laisser échapper des inquiétudes
+sur son existence personnelle. «Je ne lui céderai jamais, disait-elle;
+je me conduirai certainement comme sa victime; mais, si j'arrive à le
+trop gêner, qui sait ce dont il est capable, et s'il résisterait au
+besoin de se défaire de moi?» Quand elle proférait de semblables
+paroles, je faisais mille efforts pour calmer son imagination ébranlée,
+qui sans doute l'entraînait trop loin. Quelque opinion que j'aie sur la
+facilité avec laquelle Bonaparte savait se déterminer aux nécessités
+politiques, je ne crois nullement qu'il fût capable de concevoir et
+d'exécuter les noirs calculs dont elle le soupçonnait alors. Mais il
+avait agi de manière, dans diverses occasions, et surtout parlé souvent
+dans des termes tels, qu'il donnait le droit à l'exaltation d'un profond
+mécontentement de concevoir de semblables soupçons, et quoique j'atteste
+bien solennellement que, dans ma conscience intime, je ne pense point
+qu'il eût abordé jamais ce moyen de sortir d'embarras, cependant ma
+seule réponse aux vives inquiétudes de l'impératrice ne pouvait être que
+celle-ci: «Madame, soyez sûre qu'il n'est pas capable d'aller
+jusque-là.»</p>
+
+<p>Je m'étonnais, à part moi, qu'une femme tellement désenchantée sur son
+époux, dévorée d'un sinistre soupçon, détachée alors de toute affection,
+assez indifférente à la gloire, pût tenir si fortement aux jouissances
+d'une royauté si précaire. Mais, voyant que rien n'arriverait à l'en
+dégoûter, je me contentais, comme par le passé, de l'engager à garder un
+profond silence et à demeurer avec l'empereur dans son attitude calme,
+attristée, mais déterminée, qui, en effet, était le seul moyen d'écarter
+ou de retarder l'orage. Il savait que sa femme était généralement aimée;
+tous les jours l'opinion publique se séparait davantage de lui, et il
+craignait de la froisser encore. L'impératrice, quand elle confiait à sa
+fille ses peines, comme je l'ai déjà dit, ne trouvait pas une personne
+très disposée à la comprendre. Depuis la perte de son enfant, les
+souffrances de la vanité lui causaient encore plus de surprise, et
+presque toujours sa seule réponse à sa mère était celle-ci: «Comment
+peut-on regretter un trône?» Madame de la Rochefoucauld, à qui madame
+Bonaparte s'ouvrait aussi, était, comme je l'ai dit, un peu légère, et
+glissait le plus qu'elle pouvait sur tout. C'était donc moi qui portais
+habituellement le poids de ses confidences. L'empereur s'en doutait, et
+à cette époque ne m'en sut point mauvais gré. Je sais même qu'il a dit à
+M. de Talleyrand: «Il faut convenir que l'impératrice est bien
+conseillée.» Quand ses passions en donnaient le temps à son esprit, il
+jugeait sainement même certaines conduites qui le gênaient<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, pourvu
+qu'elles ne le gênassent qu'un peu; et, dans le fond, il avait le
+sentiment intime qu'il surmonterait, quand il le voudrait, les légers
+obstacles qu'on lui opposait. Il permettait qu'on jouât son jeu, quand
+il apercevait que, en dernier ressort, il n'en gagnerait pas moins la
+partie.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">(retour) </a> Mon père a souvent cité cette réflexion, et
+ plusieurs analogues qui se trouvent dans ces mémoires, pour
+ prouver qu'il était plus possible qu'on ne l'a dit de
+ résister utilement à l'empereur, et que celui-ci était
+ capable de supporter, parfois, la contradiction.
+ L'impossibilité de l'arrêter dans ses projets, ou même de le
+ faire hésiter, est le meilleur argument de ses serviteurs
+ pour expliquer, ou excuser, leur docilité. Il est probable
+ pourtant qu'une résistance plus fréquente eût agi sur lui, et
+ qu'il pouvait la comprendre et l'accepter, dans certains
+ moments. La difficulté était sans doute de discerner ces
+ moments et de ménager, sinon sa colère, du moins sa vanité.
+ Mon père tenait, de ceux qui avaient souvent causé avec lui,
+ qu'on y pouvait réussir, et que ceux qui le flattaient dans
+ le tête-à-tête étaient impardonnables. Son esprit, en général
+ pénétrant et juste, le forçait à s'incliner, en passant tout
+ au moins, devant la vérité. Il avait même une certaine
+ impartialité dont il aimait à faire parade. J'en connais deux
+ exemples qui méritent d'être imprimés. Le premier se rapporte
+ à une conversation tenue entre l'empereur et le fils de
+ madame de Staël, précisément à ce retour d'Italie, le 28
+ décembre 1807. Bourrienne, dans ses mémoires, paraît en avoir
+ raconté exactement les principaux traits. C'est en sortant de
+ cet entretien que l'empereur disait: «Comment la famille de
+ Necker peut-elle être pour les Bourbons, dont le premier
+ devoir serait de la faire pendre, si jamais ils revenaient en
+ France!» Voici ce que mon père savait très directement de
+ cette entrevue: «Auguste de Staël m'a raconté qu'une fois,
+ après un exil de sa mère, il avait été obligé de recourir à
+ l'empereur lui-même, pour la réclamation d'une somme, de deux
+ millions, je crois, que Necker avait laissée au trésor public
+ en se retirant, comme garantie de sa gestion. Auguste avait
+ de la justesse et de la facilité, un sentiment moral très
+ élevé, une parfaite rectitude d'intentions et de principes,
+ et, quoique fort jeune, il n'hésita pas à s'acquitter, par la
+ volonté de sa mère, d'une commission assez difficile. Il vit
+ donc l'empereur, lui expliqua son affaire, fut écouté avec
+ attention, et même avec une certaine bienveillance, quoique,
+ au fond, la demande n'ait jamais été accueillie sous le règne
+ de l'empereur. Quand il eut fini, et comme il allait prendre
+ congé: «Et vous, jeune homme,» lui dit Napoléon, que
+ faites-vous? à quoi vous destinez-vous? Il faut être quelque
+ chose en ce monde. Quels sont vos projets?--Sire, je ne puis
+ rien être en France. Je ne saurais servir un gouvernement qui
+ persécute ma mère.--C'est juste... Mais, alors, comme par
+ votre naissance vous pouvez être quelque chose hors de
+ France, il faut aller en Angleterre; car, voyez-vous, il n'y
+ a que deux nations, la France et l'Angleterre. Le reste n'est
+ rien.» Cette parole était, selon Auguste de Staël, ce qui
+ l'avait le plus frappé dans la conversation de l'empereur.»
+ Il est certain que c'était une grande preuve de liberté
+ d'esprit que ce haut rang parmi les nations donné par
+ l'empereur à l'Angleterre, avec laquelle il ne pouvait pas
+ vivre en paix, et qu'il faisait outrager chaque jour par ses
+ orateurs et ses journaux. Voici le second exemple
+ d'impartialité: «Après la campagne de Torrès-Vedras,
+ racontait mon père, le général Foy fut chargé par ses
+ principaux camarades de l'armée de Portugal de tâcher, en
+ retournant en France, de voir l'empereur, de lui faire
+ connaître le véritable état des choses, et enfin de lui
+ expliquer qu'il fallait un autre général que Masséna, l'âge
+ et de fâcheuses habitudes ayant rendu cet illustre guerrier
+ inférieur à un tel commandement. C'était le maréchal Soult
+ que l'armée eût souhaité pour général. Foy avait les
+ sentiments et la situation que décrit très bien Marmont dans
+ ses <i>Mémoires</i>. Il n'avait dû qu'à l'amitié de celui-ci, qui
+ lui donna asile dans son camp, d'échapper à quelque mauvaise
+ affaire, lors du procès de Moreau. Il n'aimait pas l'empereur
+ et ne le connaissait pas; il n'en était ni aimé, ni connu.
+ L'empereur le reçut cependant. Foy s'acquitta de sa
+ commission, lui fit son récit, ses réflexions; l'empereur
+ l'écouta, l'interrogea, lui parla. À propos de Masséna et de
+ Soult, il passa ses maréchaux en revue, les jugea avec
+ liberté et abandon, comme s'il eût parlé à son intime
+ confident. Ses jugements étaient ceux que l'on connaît. Les
+ uns n'étaient pas sûrs, les autres étaient des <i>bêtes</i>; je ne
+ voudrais pas entrer dans le détail, craignant de me tromper.
+ Une fois, et sans préparation, il dit: «Ah çà! dites-moi, mes
+ soldats se battent-ils?--Mais, Sire, comment?... sans
+ doute...--Oui, oui, enfin, ont-ils peur des soldats
+ anglais?--Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas
+ peur.--Ah! c'est que les Anglais les ont toujours battus...
+ Crécy, Azincourt, Marlborough...--Il me semble pourtant,
+ Sire, que la bataille de Fontenoy...--Ah! la bataille de
+ Fontenoy!... Aussi est-ce une journée qui a fait vivre la
+ monarchie quarante ans de plus qu'elle ne l'aurait dû.»
+ L'entretien dura trois heures. Foy se le rappelait avec
+ enchantement, et, «depuis ce jour-là, ajoutait-il, je n'ai
+ pas plus aimé l'Empire, mais j'ai admiré passionnément
+ l'empereur». (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Cependant on partit pour Fontainebleau. Les fêtes, la présence des
+princes étrangers, et encore plus le drame que Bonaparte préparait pour
+l'Espagne, firent naître des distractions qui ne lui permirent point de
+revenir sur un tel sujet, et, d'abord, tout s'y passa assez
+paisiblement. Ma liaison avec M. de Talleyrand se fortifiait, et
+l'impératrice s'en réjouissait, parce qu'elle en espérait, dans
+l'occasion, quelque chose d'utile ou du moins de commode pour elle. J'ai
+dit qu'alors il y avait quelque peu d'intrigue entre les souverains du
+duché de Berg et le ministre de la police Fouché. Madame Murat parvenait
+toujours à brouiller qui se rapprochait d'elle avec l'impératrice, et
+n'épargnait pour cela ni les rapports, ni même l'intrigue. M. de
+Talleyrand et M. Fouché étaient un peu en défiance et en jalousie l'un
+de l'autre, et dans ce moment la grande importance du premier faisait
+ombrage à tous.</p>
+
+<p>Quinze jours ou trois semaines avant la fin du voyage de Fontainebleau,
+on vit arriver un matin le ministre de la police. Il demeura longtemps
+dans le cabinet de l'empereur, et, après, il fut invité à dîner avec
+lui, ce qui n'arrivait pas à beaucoup de gens. Pendant le dîner,
+Bonaparte montra une grande gaieté. Je ne sais plus quel genre de
+divertissement occupa la soirée. Vers minuit, tout le monde venait de se
+retirer dans le château; tout à coup, un valet de chambre de
+l'impératrice vint frapper à ma porte; ma femme de chambre lui disant
+que je venais de me mettre au lit, mais que M. de Rémusat n'avait point
+encore quitté mon appartement, cet homme répondit que je ne devais point
+me relever, mais que l'impératrice engageait mon mari à descendre chez
+elle. Il s'y rendit sur-le-champ; il la trouva échevelée, à demi
+déshabillée, et avec un visage renversé. Elle renvoya ses femmes, et,
+s'écriant qu'elle était perdue, elle remit dans les mains de mon mari
+une longue lettre sur très grand papier, qui était signée de Fouché
+lui-même. Dans cette lettre, il commençait par protester de son ancien
+dévouement pour elle, et l'assurait que c'était même par suite de ce
+sentiment qu'il osait lui faire envisager sa position et celle de
+l'empereur. Il le lui représentait puissant, au comble de la gloire,
+maître souverain de la France, mais redevable à cette même France de son
+présent, et de l'avenir qu'elle lui avait confié. «Il ne faut pas se le
+dissimuler, Madame, disait-il, l'avenir politique de la France est
+compromis par la privation d'un héritier de l'empereur. Comme ministre
+de la police, je suis à portée de connaître l'opinion publique, et je
+sais qu'on s'inquiète sur la succession d'un tel empire.
+Représentez-vous quel degré de force aurait aujourd'hui le trône de Sa
+Majesté s'il était appuyé sur l'existence d'un fils!» Cet avantage était
+longuement et habilement développé, et, en effet, il pouvait l'être.
+Fouché, ensuite, parlait de l'opposition que la tendresse conjugale
+apportait chez l'empereur à sa politique; il prévoyait qu'il ne se
+déciderait jamais à prescrire un si douloureux sacrifice; il osait donc
+conseiller à madame Bonaparte de faire elle-même un courageux effort, de
+se résigner à s'immoler à la France; et il faisait un tableau très
+pathétique de l'éclat qu'une action pareille jetterait sur elle, et
+alors, et dans l'avenir. Enfin, cette lettre était terminée par
+l'assurance positive que l'empereur ignorait cette démarche; on croyait
+même qu'elle lui déplairait, et l'impératrice était sollicitée de
+l'envelopper du plus profond secret.</p>
+
+<p>On peut facilement supposer toutes les phrases plus ou moins oratoires
+qui ornaient cette lettre, qui paraissait avoir été écrite avec soin et
+réflexion.</p>
+
+<p>La première pensée de M. de Rémusat fut que Fouché n'avait tenté un tel
+essai que de concert avec l'empereur. Il se garda de communiquer cette
+idée à l'impératrice, qui s'efforçait visiblement de repousser le
+soupçon qui la pressait. Mais ses larmes et son agitation prouvaient
+qu'elle n'osait pas, au moins, compter sur l'empereur dans cette
+occasion: «Que ferai-je? s'écriait-elle; comment conjurer cet
+orage?...--Madame, lui dit M. de Rémusat, je vous conseille fort d'aller
+à cet instant même chez l'empereur, s'il n'est pas couché, ou d'y entrer
+demain de fort bonne heure. Songez qu'il ne faut pas que vous ayez eu
+l'air de consulter personne. Faites-lui lire cette lettre, observez-le,
+si vous pouvez; mais, quoi qu'il en soit, montrez-vous irritée de ce
+conseil détourné, et déclarez-lui de nouveau que vous n'obéirez qu'à un
+ordre positif qu'il prononcera lui-même.» L'impératrice adopta cet avis;
+elle pria mon mari de raconter tout cela à M. de Talleyrand, et de lui
+rendre ce qu'il en dirait, et, comme il était tard, elle remit au
+lendemain matin sa conversation avec l'empereur.</p>
+
+<p>Quand elle lui montra la lettre, il affecta une extrême colère. Il
+assura qu'il ignorait en effet cette démarche, que Fouché avait eu dans
+cette occasion un zèle mal entendu; que, si le ministre n'était parti
+pour Paris, il l'aurait fortement tancé; qu'au reste il le punirait si
+elle le désirait, et que même il irait jusqu'à lui ôter sa place de
+ministre de la police, pour peu qu'elle exigeât cette réparation. Il
+accompagna cette déclaration de beaucoup de caresses; mais toute sa
+manière ne rassura point l'impératrice, qui me raconta, dans la journée,
+qu'elle l'avait trouvé gêné dans cette explication.</p>
+
+<p>Cependant, mon mari et moi, en nous communiquant nos réflexions, nous
+voyions très clairement que Fouché avait été lancé par un ordre
+supérieur dans une telle entreprise, et nous nous disions que, si
+l'empereur pensait sérieusement au divorce, il n'était guère
+vraisemblable que nous trouvassions M. de Talleyrand opposé à ce coup
+d'État. Quelle fut notre surprise de voir que dans ce moment il en fût
+autrement! M. de Talleyrand nous écouta très attentivement, comme un
+homme qui ne savait rien de tout ce qui s'était passé. Il trouva la
+lettre de Fouché inconvenante et ridicule; il ajouta que l'idée du
+divorce ne lui paraissait bonne à rien; il abonda dans mon sens; il
+opina pour que l'impératrice répondît au ministre de la police de très
+haut: «Qu'il ne devait point se mêler d'une pareille affaire, et que, si
+jamais elle se traitait, ce serait sans intermédiaire». L'impératrice
+fut enchantée de ce conseil; elle fit avec moi une réponse sèche et
+digne. M. de Talleyrand la lut, l'approuva, nous engagea à la faire voir
+à l'empereur, qui, disait-il, n'oserait point la désapprouver. C'est, en
+effet, ce qui arriva, et Bonaparte, point déterminé encore, continua de
+jouer le même rôle, de montrer une colère toujours croissante, d'éclater
+en menaces si violentes, de si bien répéter à sa femme qu'il déplacerait
+le ministre de la police, si elle le souhaitait, que celle-ci, peu à peu
+tranquillisée et abusée de nouveau, et cessant d'en vouloir à celui
+qu'elle ne craignait plus, refusa la réparation qui lui était offerte,
+répondant à son mari qu'il ne fallait point qu'il se privât d'un homme
+qui lui était utile, et qu'il suffirait de le gronder fortement. Fouché
+revint à Fontainebleau quelques jours après. En présence de madame
+Bonaparte, son époux eut soin de le traiter un peu sèchement; mais le
+ministre n'en parut nullement gêné, ce qui me confirma de plus en plus
+dans l'idée qu'il était soutenu. Il répéta de nouveau à l'impératrice
+tout ce qu'il avait écrit; l'empereur raconta à sa femme qu'il lui
+disait la même chose: «C'est un excès de zèle, disait-il, il ne faut pas
+lui en savoir mauvais gré, au fond. Il suffit que nous soyons déterminés
+à repousser ses avis, et que tu croies bien que je ne pourrais pas vivre
+sans toi<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>». Et ces mêmes paroles, Bonaparte les répétait à sa femme,
+et le jour, et la nuit. Il revenait à elle bien plus que par le passé,
+par de fréquentes visites nocturnes. Il était réellement agité, il la
+pressait dans ses bras, il pleurait, il lui jurait la tendresse la plus
+vive, et dans ces scènes, jouées d'abord, je crois, avec intention, il
+s'animait peu à peu involontairement et finissait par s'émouvoir et
+s'attendrir de bonne foi.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">(retour) </a> L'empereur écrivait à Fouché, de Fontainebleau,
+ le 5 novembre 1807, la lettre suivante, qui se rapporte à cet
+ incident: «Monsieur Fouché, depuis quinze jours, il me
+ revient de votre part des folies; il est temps enfin que vous
+ y mettiez un terme, et que vous cessiez de vous mêler,
+ directement ou indirectement, d'une chose qui ne saurait vous
+ regarder d'aucune manière; telle est ma volonté.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Cependant je recevais la confidence de toutes ses paroles; je les
+rapportais à M. de Talleyrand, qui dictait toujours la conduite qu'il
+fallait tenir. Tous ses conseils tendaient à éloigner le divorce, et il
+dirigea très bien madame Bonaparte.</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'empêcher de lui témoigner un peu d'étonnement de le voir
+s'opposer à un projet au fait assez politique, et prendre ainsi les
+intérêts d'une affaire purement de ménage. Il me répondait qu'elle
+n'était pas tant <i>de ménage</i> que je le croyais bien. «Il n'y a personne,
+me disait-il, qui, dans ce palais, ne doive désirer que cette femme
+demeure auprès de Bonaparte. Elle est douce, bonne; elle sait l'art de
+le calmer; elle entre assez dans les positions de chacun. Elle nous est
+un refuge en mille occasions. Si nous voyons arriver ici une princesse,
+vous verrez l'empereur rompre avec toute la cour, et nous serons tous
+écrasés.» En me donnant cette raison, M. de Talleyrand parvenait à me
+persuader qu'il était de bonne foi; et, cependant, il ne me parlait
+point sincèrement et ne me découvrait point tout son secret. Et, tout en
+répétant qu'il fallait s'entendre pour échapper au divorce, il me
+demandait souvent ce que je deviendrais, si par hasard l'empereur
+divorçait. Je lui répondais que, sans balancer un moment, je suivrais le
+sort de mon impératrice. «Mais, me disait-il, l'aimez-vous donc assez
+pour cela?--Sans doute, reprenais-je, je lui suis attachée; cependant,
+comme je la connais bien, que je la sais légère, et assez peu
+susceptible d'une affection soutenue, ce ne serait pas tant l'attrait de
+mon coeur que je suivrais dans cette occasion que la convenance. Je suis
+arrivée à cette cour-ci par madame Bonaparte; j'ai toujours passé aux
+yeux de tout le monde pour son amie intime; j'en ai eu les charges et
+les confidences, et, quoiqu'elle ait été bien souvent trop préoccupée de
+sa situation pour s'amuser à m'aimer, quoiqu'elle m'ait quittée et
+reprise, selon que cela lui était commode, le public, qui ne peut pas
+entrer dans les secrets de nos relations, et à qui je ne les confierai
+point, s'étonnerait, j'en suis sûre, si je ne partageais point son
+exil.--Mais, disait encore M. de Talleyrand, ce serait vous mettre
+gratuitement dans une position désagréable pour vous et votre mari, vous
+séparer peut-être, vous jeter dans mille petits embarras dont assurément
+elle ne vous payerait point.--Je la connais aussi bien que vous,
+disais-je encore, elle est mobile, et même un peu changeante. Je prévois
+que, en pareil cas, elle commencerait par me savoir gré de mon
+dévouement, qu'elle s'y accoutumerait bientôt et qu'elle finirait par
+n'y plus penser du tout. Mais son caractère ne m'empêchera pas de suivre
+le mien, et je ferai ce qui me paraîtra mon devoir, sans attendre la
+moindre récompense.» En effet, en causant à cette époque de cette chance
+de divorce, je m'engageai auprès de l'impératrice à quitter la cour, si
+jamais elle la quittait. Elle me parut fort touchée de cette
+déclaration, que je lui fis avec les larmes aux yeux et vraiment émue.
+Assurément, elle aurait dû se défendre des soupçons que, plus tard, elle
+conçut encore contre moi, et dont je rendrai compte en temps et
+lieu<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">(retour) </a> L'auteur indique dans ce passage et dans un
+ autre que, plus tard, et à l'occasion du divorce,
+ l'impératrice conçut quelque injuste défiance. Je n'ai
+ absolument aucune donnée sur ce fait, qui eut apparemment
+ quelque importance. On n'en doit que plus regretter que
+ l'auteur n'ait pu pousser cet ouvrage au moins jusqu'à
+ l'époque du divorce de l'empereur. Ces scènes,
+ avant-courrières du dénouement, semblent bien faire connaître
+ le mélange de ruse et d'entraînement, d'émotion et de
+ comédie, de faiblesse et de volonté qu'il porta dans tant
+ d'affaires, mais dans aucune autant que dans sa rupture avec
+ la seule personne peut-être qu'il ait aimée. Il aurait été
+ intéressant de lire ce dénouement raconté par celle qui avait
+ eu tant d'occasions d'observer les personnages du drame.
+ Quant à celle-ci, elle garda une constante fidélité à
+ l'impératrice, et, à l'époque du divorce, elle n'eut pas
+ l'ombre d'une hésitation sur ce qu'elle avait à faire,
+ c'est-à-dire à quitter la cour, quoique la reine Hortense,
+ elle-même, l'engageât fort à réfléchir avant de se décider.
+ Voici la lettre par laquelle elle annonçait sa résolution à
+ mon grand-père, qui avait accompagné l'empereur à Trianon:
+ «La Malmaison, décembre 1809.--J'avais espéré un moment, mon
+ ami, que tu accompagnerais l'empereur hier et que je te
+ verrais. Indépendamment du plaisir de te voir, je voulais
+ causer avec toi. J'espère qu'il y aura ici quelque occasion
+ pour Trianon aujourd'hui, et je vais tenir ma lettre prête.
+ J'ai été reçue ici avec une véritable affection; on y est
+ bien triste, comme tu peux le supposer. L'impératrice, qui
+ n'a plus besoin d'efforts, est très abattue; elle pleure sans
+ cesse et fait réellement mal à voir. Ses enfants sont pleins
+ de courage; le vice-roi est gai; il la soutient de son mieux;
+ ils lui sont d'un grand secours.
+
+<p> »Hier, j'ai eu une conversation avec la reine (de Hollande)
+ que je te raconterai le plus succinctement que je pourrai:
+ «L'impératrice,» m'a-t-elle dit, «a été vivement touchée de
+ l'empressement que vous lui avez témoigné à partager son
+ sort; moi, je ne m'en étonne pas. Mais ensuite, par amitié
+ pour vous, je vous engage à réfléchir encore. Votre mari
+ étant placé près de l'empereur, tous vos instincts ne
+ doivent-ils pas être de ce côté? Votre position ne
+ sera-t-elle pas souvent fausse ou embarrassante? Pouvez-vous
+ vous permettre de renoncer aux avantages attachés au service
+ d'une impératrice régnante et jeune? Songez-y bien; je vous
+ donne un conseil d'amie, et vous devez y réfléchir.» Je l'ai
+ beaucoup remerciée. Je lui ai répondu que je ne voyais, pour
+ moi seule, nul inconvénient à prendre ce parti, qu'il me
+ paraissait le seul convenable pour moi; que, si l'impératrice
+ voyait des difficultés à garder près d'elle la femme d'un
+ homme attaché à l'empereur, alors je me retirerais, mais que,
+ sans cela, je préférais de beaucoup rester avec elle; que je
+ pensais bien qu'il y aurait quelques avantages pour les
+ personnes attachées à la grande cour, mais que cette perte
+ était fort compensée pour moi par l'idée de remplir un devoir
+ et de soigner l'impératrice dans le cas où elle mettrait
+ quelque prix à mes soins; qu'enfin je ne pensais pas que
+ l'empereur pût être mécontent de ma conduite, etc., etc. «Il
+ n'y a, Madame,» lui ai-je dit encore, «qu'une seule
+ considération qui pourrait me porter un moment à regretter ma
+ démarche. Je vais vous la dire bien franchement. Il est
+ impossible qu'il n'y ait pas dans l'intérieur de cette petite
+ cour-ci quelque indiscrétion de commise, quelque petit
+ bavardage, je ne sais quel propos qui, redit à l'empereur,
+ pourra amener un moment de mécontentement. L'impératrice,
+ toute bonne qu'elle est, quelquefois est défiante; je ne sais
+ si la preuve de dévouement que je lui donne à présent me
+ mettra complètement à l'abri d'un soupçon passager qui
+ m'affligerait beaucoup. Je vous avoue que, s'il arrivait, une
+ fois, qu'on soupçonnât mon mari ou moi d'avoir commis d'un
+ côté ou de l'autre une indiscrétion, je quitterais
+ sur-le-champ l'impératrice.» La reine m'a répondu que j'avais
+ raison, qu'elle espérait que sa mère serait prudente. Elle
+ m'a embrassée, m'a dit qu'elle savait que l'impératrice
+ désirait, au fond, me garder près d'elle. Il n'en faut guère
+ plus, de l'humeur dont tu me connais, pour me décider. Vois
+ cependant, mon ami, ce que tu penses. Je sais bien que ma
+ position sera souvent embarrassante; mais enfin, avec de la
+ prudence et du véritable attachement, ne peut-on pas tout
+ arranger? Madame de la Rochefoucauld me paraît vouloir
+ quitter. Elle en a même déjà dit, je crois, quelque chose à
+ l'empereur. Mais la situation est différente. Elle rendra les
+ mêmes soins à l'impératrice, mais sans titre ni fonction.
+ Dans sa position, cela peut lui convenir, mais je trouve que
+ je dois agir autrement, et vraiment, plus je m'interroge,
+ plus je sens que ma place est ici. Combine tout cela,
+ réfléchis, et puis décide. Au reste, nous avons du temps,
+ puisqu'on nous donne jusqu'au 1er janvier.</p>
+
+<p> »Il faudrait bien du bonheur pour que cette habitation fût
+ gaie dans cette saison: il fait un vent abominable, et
+ toujours de la pluie. Cela n'a pas empêché qu'il n'y eût ici
+ un monde énorme toute la journée. Chaque visite renouvelle
+ ses larmes. Cependant il n'y a pas de mal que toutes ses
+ impressions se renouvellent ainsi coup sur coup; le repos
+ viendra après. Je crois que je resterai à la Malmaison
+ jusqu'à samedi; je voudrais bien que tu revinsses aussi à
+ cette époque, car il faudrait se revoir et être un peu
+ ensemble.»--«Ce mardi matin (19 décembre 1809). Je n'ai pu
+ trouver ce matin une occasion d'envoyer ma lettre; j'espère
+ qu'il y en aura ce soir. L'impératrice a passé une matinée
+ déplorable. Elle reçoit des visites qui renouvellent sa
+ douleur, et puis, chaque fois qu'il arrive quelque chose de
+ l'empereur, elle est dans des états terribles. Il faudrait
+ trouver moyen d'engager l'empereur, soit par le grand
+ maréchal, soit par le prince de Neuchatel, à modérer les
+ expressions de ses regrets et de son affliction, quand il lui
+ écrit; car, lorsqu'il lui témoigne ainsi d'une manière trop
+ vive sa tristesse, elle tombe dans un vrai désespoir, et
+ alors réellement sa tête semble s'égarer. Je la soigne de mon
+ mieux; elle me fait un mal affreux. Elle est douce,
+ souffrante, affectueuse, enfin tout ce qu'il faut pour
+ déchirer le coeur. En l'attendrissant, l'empereur augmente
+ cet état. Au milieu de tout cela, il ne lui échappe pas un
+ mot de trop, pas une plainte aigre; elle est réellement douce
+ comme un ange. Je l'ai fait promener ce matin, je voulais
+ essayer de fatiguer son corps, pour reposer son esprit. Elle
+ se laissait faire; je lui parlais, je la questionnais, je
+ l'agitais en tous sens, elle se prêtait à tout, comprenait
+ mon intention et semblait m'en savoir gré, au milieu de ses
+ larmes. Au bout d'une heure, je t'avoue que je m'étais fait
+ un tel effort, que je m'étais presque sentie défaillir, et je
+ me suis trouvée un moment presque aussi faible qu'elle. «Il
+ me semble quelquefois,» me disait-elle, «que je suis morte,
+ et qu'il ne me reste qu'une sorte de faculté vague de sentir
+ que je ne suis plus.» Tâche, si tu peux, de faire savoir à
+ l'empereur qu'il doit lui écrire de manière à l'encourager,
+ et pas le soir, parce que cela lui donne des nuits affreuses.
+ Elle ne sait comment supporter ses regrets; sans doute elle
+ supporterait encore moins sa froideur, mais il y a un milieu
+ à tout cela. Je l'ai vue hier dans un tel état, après la
+ dernière lettre de l'empereur, que j'ai été au moment
+ d'écrire moi-même à Trianon.--Adieu, cher ami; je ne te dis
+ pas grand'chose de ma santé; tu sais comme elle est faible,
+ tout ceci l'ébranle un peu. Après cette semaine j'aurai
+ besoin d'un peu de repos, près de toi. Pour éprouver quelque
+ chose de doux, il faut toujours que je revienne à mon ami.»
+ Les lettres de ma grand'mère sont malheureusement trop rares
+ à cette époque, et je ne puis ni par un récit, ni par des
+ citations suppléer aux chapitres qui manquent. On verra à la
+ fin de ce volume ce que mon père en savait. Au fond, les
+ craintes de ma grand'mère ne se réalisèrent pas, au moins en
+ ce qui touche les indiscrétions et les bavardages de cour;
+ mais elle et son mari participèrent à la disgrâce de M. de
+ Talleyrand. Mon grand'père, il est vrai, resta premier
+ chambellan, même après que le prince de Bénévent eut été
+ destitué de ses fonctions de grand chambellan; mais il ne
+ retrouva et ne rechercha point la bienveillance de la cour,
+ ni les confidences de l'empereur. Quant à ma grand'mère, elle
+ n'alla, je pense, aux Tuileries qu'une fois pour être
+ présentée à la nouvelle impératrice en grande cérémonie, et
+ un autre jour pour recevoir quelques injonctions de
+ l'empereur. Ce dernier fait mériterait d'être conté avec
+ détails. C'était à la fin de 1812 ou au commencement de 1813.
+ Le duc de Frioul la vint voir, au grand étonnement de mes
+ grands parents, car il ne faisait jamais de visites. Il était
+ chargé par l'empereur de lui donner l'ordre de demander une
+ audience, l'empereur voulant lui parler de l'impératrice
+ Joséphine. Il n'y avait ni moyen ni raison de désobéir; elle
+ demanda l'audience et fut reçue. Mon père ignorait les
+ détails de cette entrevue; il savait seulement que l'empereur
+ voulait qu'elle déterminât l'impératrice à s'éloigner de
+ Paris. Quels étaient ses motifs? Les dettes de Joséphine
+ étaient du nombre, puis des propos tenus dans son salon. Je
+ ne crois pas que les plaintes allassent plus loin, et
+ l'empereur ne se montra pas irrité. Quant à la dame du
+ palais, l'empereur ne la traita ni bien ni mal; mais il ne
+ l'encouragea par aucun mot à lui parler d'elle-même, et elle
+ n'eut garde d'en rien faire. C'est la dernière fois qu'elle
+ l'a vu.</p>
+
+<p> Il fallut ensuite s'acquitter de la commission. Elle en était
+ assez embarrassée. Elle fit pourtant une longue lettre, car
+ l'impératrice était alors absente, à Genève, je crois. La
+ chose était d'autant plus difficile que l'empereur exigeait
+ qu'elle ne le nommât point et que le conseil ne parût pas
+ venir de lui. Quoiqu'il semble assez difficile de s'y
+ tromper, mon père croyait que cette lettre avait été assez
+ mal reçue, et on l'a même imprimée, dans quelques mémoires
+ écrits sous l'inspiration de la reine Hortense, avec des
+ réflexions plus ou moins désobligeantes pour l'auteur. (P.
+ R.)</p></blockquote>
+
+<p>Je ne mettais qu'une restriction à la promesse que je faisais: «Je ne
+serai point dame du palais d'une autre impératrice, disais-je, Madame.
+Si vous vous retirez dans quelque province, je vous y suivrai, toujours
+heureuse de partager votre solitude, et je ne me séparerais de vous que
+dans le cas où vous sortiriez de France.» On ne savait point au fond ce
+qui passerait par la tête de l'empereur; quelquefois, dans ses
+conversations, il avait dit à sa femme: «Mais, si tu me quittais, je ne
+voudrais pas te faire descendre de ton rang; sois donc sûre que tu
+régnerais quelque part, peut-être à Rome même.» On remarquera que,
+lorsqu'il parlait ainsi, le pape était encore dans cette même Rome, et
+que rien n'annonçait qu'il dût en sortir. Mais les événements les plus
+graves semblaient tout simples à Napoléon, et, de temps en temps, pour
+qui était attentif, un mot pouvait suffire à faire conclure quelle suite
+de projets il roulait à la fois dans sa tête.</p>
+
+<p>M. de Rémusat pensait comme moi sur ma propre conduite. Il ne s'en
+dissimulait pas moins les inconvénients qu'elle aurait pour nous; mais
+ces inconvénients ne l'arrêtaient point, et il répéta à l'impératrice
+que mon dévouement l'accompagnerait dans ses malheurs, s'ils fondaient
+jamais sur elle. On verra que, plus tard, elle ne crut pas devoir
+compter sur une parole qui, cependant, lui fut donnée avec la plus
+parfaite sincérité.</p>
+
+<p>Ce fut à cette époque que, au sujet de toute cette affaire, nous eûmes
+avec madame de la Rochefoucauld quelques entretiens qui amenèrent les
+explications dont j'ai parlé plus haut, et que M. de Rémusat put
+éclaircir ce qui s'était passé au retour de la campagne de Prusse,
+relativement à lui. Ces nouvelles clartés vinrent encore ajouter aux
+impressions pénibles que nous causaient les découvertes successives que
+nous faisions sur le caractère de l'empereur.</p>
+
+<p>À présent, je dirai ce que j'ai su des motifs qui portèrent le ministre
+de la police et M. de Talleyrand à tenir la conduite dont je viens de
+parler.</p>
+
+<p>J'ai dit que Fouché, un peu séduit par madame Murat, s'était vu forcé
+par là de rompre avec ce qu'on appelait le parti des Beauharnais. Je ne
+sais s'il l'eût voulu réellement; mais partout où l'on entre dans
+certaines intrigues où se mêlent les femmes, il n'est pas très possible
+de savoir à quel point on pourra demeurer, parce qu'il s'y joint tant de
+petites paroles, de petits rapports, de petites dénonciations, qu'on
+finit par en être comme enveloppé. Madame Murat, qui détestait sa
+belle-soeur, cherchait très sérieusement à la faire descendre du trône.
+Son orgueil trouvait son compte à s'allier à quelque princesse
+européenne, et elle entourait souvent l'empereur de flatteries sur cet
+article. Fouché pensait qu'il serait utile à la dynastie nouvelle de
+s'appuyer sur un héritier direct; il connaissait trop bien Bonaparte
+pour ne pas prévoir que, tôt ou tard, la raison d'État l'emporterait
+chez lui sur toute autre considération; il craignait de n'être point
+employé dans cette affaire, qui paraissait devoir être du ressort de M.
+de Talleyrand, et il voulait tâcher de lui en enlever l'honneur et les
+avantages. Dans cette intention, il rompit la glace avec l'empereur et
+l'aborda sur un point si important. Le trouvant disposé, il abonda sur
+nombre de motifs faciles à réunir, et, enfin, il sut parvenir à se faire
+ordonner, ou au moins à proposer le rôle de médiateur entre l'empereur
+et l'impératrice pour une pareille négociation. Il alla plus loin: il
+fit parler l'opinion publique à l'aide de ses moyens de police; il fit
+tenir des discours sur le divorce dans quelques lieux de réunion de
+Paris. Tout à coup, on commença dans les cafés à discuter la nécessité
+d'un héritier pour l'empereur. Ces propos, inspirés par Fouché,
+revinrent par lui, et par les autres polices qui rendaient compte de
+tout, et l'empereur crut que le public était plus occupé de cette
+affaire que cela n'était réellement. Au retour de Fontainebleau, Fouché
+dit même à l'empereur qu'on était assez échauffé à Paris pour qu'il
+arrivât que des groupes de peuple, se réunissant sous ses fenêtres,
+vinssent lui demander un autre mariage. L'empereur fut d'abord frappé de
+cette idée; M. de Talleyrand la détourna très habilement.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, dans le fond de son âme, ne répugnait point au
+divorce; mais, de son côté, il voulait le faire à sa manière, en son
+temps, et avec utilité et grandeur. Il s'aperçut vite que l'empressement
+de Fouché ne tendait qu'à lui enlever cette palme; il ne souffrit pas
+qu'une autre intrigue vînt se placer sur son terrain. La France avait
+formé une alliance intime avec la Russie; mais M. de Talleyrand, très
+habile dans la connaissance de l'état de l'Europe, pensait qu'il
+fallait surveiller l'Autriche, et peut-être déjà penchait à regarder
+qu'un lien de plus avec cette puissance nous serait, au fond, plus
+utile. D'ailleurs, il savait que l'impératrice mère, en Russie, ne
+partageait point les illusions du czar, et qu'elle se refuserait à nous
+donner une de ses filles pour impératrice. Ainsi, il eût été possible
+qu'un divorce brusqué n'eût point été suivi d'un assez prompt mariage,
+et eût tenu l'empereur dans une situation désagréable. D'ailleurs,
+l'affaire d'Espagne allait éclater, rendre l'Europe attentive, et ce
+n'était pas le moment de s'engager à la fois dans deux entreprises qui
+demandaient chacune une préoccupation particulière. Voilà sans doute ce
+qui porta M. de Talleyrand à contrecarrer Fouché et à s'unir
+passagèrement aux intérêts de madame Bonaparte. Ni elle, ni moi, nous
+n'étions de force à pénétrer ses motifs, et je ne les ai connus que
+depuis. M. de Rémusat avait moins de confiance que moi en ce dévouement
+à ce que nous souhaitions, dévouement qui me charmait dans M. de
+Talleyrand; mais il concluait qu'il en fallait toujours profiter, et,
+avec des intentions différentes, nous marchions tous dans une ligne
+pareille.</p>
+
+<p>Ainsi donc, pendant le temps que l'empereur passa à Paris, entre le
+court voyage qu'il fit en Italie et celui de Bayonne<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>, Fouché
+l'environnant sans cesse et s'étayant des propos populaires, M. de
+Talleyrand prit un bon moment pour lui représenter que, dans cette
+circonstance, le ministre de la police le dirigeait vers une très fausse
+route. «Il est, lui disait-il, et il sera éternellement homme de
+révolution. Regardez-y bien, c'est encore par des moyens factieux qu'il
+veut vous amener à un acte qu'il ne faudrait faire que dans un appareil
+tout monarchique. Il veut qu'un ramas de populace, peut-être assemblée
+par ses ordres, vienne vociférer, et vous demander un héritier avec les
+mêmes cris qui imposèrent à Louis XVI je ne sais quelles concessions
+qu'il ne pouvait jamais refuser. Quand vous aurez accoutumé le peuple à
+se mêler de vos affaires par de pareilles tentatives, savez-vous s'il
+n'y prendra pas goût, et ce qu'on vous l'enverra demander en suite?
+D'ailleurs, personne ne sera dupe de ces rassemblements, et vous serez
+accusé de les avoir vous-même appelés.» Ces observations frappèrent
+l'empereur, qui imposa silence à Fouché. De ce moment on ne s'occupa
+plus du divorce dans les cafés, et le <i>voeu national</i> parut s'être
+refroidi. L'empereur fit valoir à sa femme ce silence, et elle fut
+tentée de se rassurer un peu. Cependant il continuait à montrer une
+grande agitation; leurs entretiens étaient gênés; de longs silences les
+interrompaient tout à coup. Ensuite il revenait sur les inconvénients du
+manque d'une postérité directe pour la fondation de sa dynastie; il
+disait qu'il ne savait à quoi se résoudre, et certainement il éprouvait
+intérieurement de vifs combats.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">(retour) </a> L'empereur quitta Fontainebleau le 16 décembre
+ 1807 et arriva à Milan le 21 du même mois. Il revint d'Italie
+ à Paris le 1er janvier, et repartit pour Bayonne trois mois
+ après, le 2 avril 1808. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Il se confiait particulièrement à M. de Talleyrand, qui me racontait une
+partie de ses conversations: «Si je me sépare de ma femme, disait-il, je
+renoncerai d'abord à tout le charme qu'elle met dans ma vie intérieure.
+Il me faudra étudier les goûts et les habitudes d'une nouvelle et jeune
+épouse. Celle-ci se plie à tout et me connaît parfaitement. Enfin, je
+lui rendrai ingratitude pour ce qu'elle a fait pour moi; déjà je ne suis
+guère aimé, et ce sera bien pis. Elle m'est un lien avec beaucoup de
+monde; elle m'attache une partie de la société de Paris à laquelle il
+me faudra renoncer.» Après de pareils regrets venaient les raisons
+d'État, qui faisaient que M. de Talleyrand confiait à mon mari qu'il
+était convaincu que ces belles hésitations tomberaient un jour devant la
+politique; qu'on pouvait retarder le divorce, mais qu'il ne fallait
+guère espérer qu'on l'évitât toujours. Il finissait, enfin, par dire
+qu'on pouvait s'assurer qu'il n'y poussait nullement, et que
+l'impératrice ferait bien de ne point se départir du système qu'elle
+avait adopté. Nous nous promîmes, M. de Rémusat et moi, de tenir secrète
+à madame Bonaparte la première partie de ce discours, qui aurait
+renouvelé ses inquiétudes au point de l'entraîner dans quelques fausses
+démarches, et surtout nous ne vîmes rien d'utile à lui inspirer de la
+défiance de M. de Talleyrand, qui n'avait alors aucun intérêt à lui
+nuire, et qui en eût trouvé peut-être, si, en s'irritant contre lui,
+elle eût laissé échapper quelque parole imprudente. Je pris mon parti
+d'attendre l'avenir, sans chercher à le prévoir, et de m'en tenir
+toujours aux conseils que la prudence et la dignité d'une situation en
+évidence doivent faire donner à celle qui se trouve, en effet,
+environnée de cent yeux pour la regarder, de cent bouches pour répéter
+ce qu'elle dit. Ce fut à cette époque que l'empereur dit à M. de
+Talleyrand que sa femme était bien conseillée.</p>
+
+<p>Peu avant le départ pour Bayonne, il y eut encore sur cet article une
+explication qui fut la dernière pour un peu de temps, et qui servira à
+peindre les mouvements contraires auxquels l'empereur, tout fort, tout
+volontaire qu'il était, se trouvait quelquefois entraîné. Un matin, M.
+de Talleyrand, rencontrant M. de Rémusat au sortir du cabinet de
+l'empereur, lui dit en regagnant sa voiture: «Je crois que votre femme
+aura plus tôt qu'elle ne le croit le chagrin qu'elle craint. Je viens de
+voir l'empereur animé de nouveau sur son divorce; il m'en a parlé comme
+d'une chose décidée à peu près, et nous ferons tous bien de nous le
+tenir pour dit et de ne pas y apporter une opposition inutile.» Mon mari
+me rapporta ces paroles, qui m'attristèrent profondément. Il devait y
+avoir un cercle le soir à la cour; je venais de perdre ma mère<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, et
+je n'allais point dans le monde. M. de Rémusat retourna au château, pour
+surveiller le spectacle qui devait s'y donner. Les appartements étaient
+pleins de monde. Princes, ambassadeurs, courtisans, tous attendirent
+longtemps. Enfin, tout à coup, l'ordre fut donné de commencer le
+spectacle sans attendre Leurs Majestés, qui ne paraîtraient point,
+l'empereur se trouvant, disait-on, légèrement incommodé. La fête se
+passa assez tristement, et chacun se retira le plus tôt qu'il put. M. de
+Talleyrand et M. de Rémusat, avant de sortir, se rendirent dans
+l'appartement intérieur de l'empereur, et y apprirent que, depuis huit
+heures, il s'était mis au lit avec sa femme, qu'il avait fait fermer sa
+chambre et défendu qu'on y pénétrât jusqu'au lendemain.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">(retour) </a> Au commencement de l'année 1808, les
+ souffrances de madame de Vergennes, malade depuis longtemps,
+ s'étaient aggravées. Elle était poursuivie de douleurs qu'on
+ appelait rhumatismales, et elle succomba le 17 janvier 1808 à
+ un mal de gorge gangreneux. Ce fut une vive douleur pour sa
+ fille, et un grand changement dans la vie de ses enfants. Mon
+ père a conservé toujours un souvenir profond et vivant de
+ cette personne originale et spirituelle, quoiqu'il n'eût pas
+ encore onze ans. La situation de madame de Vergennes dans le
+ monde était assez considérable pour que M. Suard lui ait
+ consacré un article nécrologique dans <i>le Publiciste</i>, éloge
+ public moins usité alors qu'aujourd'hui. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>M. de Talleyrand se retira avec un petit mouvement d'humeur. «Quel
+diable d'homme, dit-il, pour s'abandonner sans cesse à son premier
+mouvement, et ne pas savoir ce qu'il veut faire! Eh! qu'il se décide
+donc, qu'il ne nous laisse point ainsi jouets de ses paroles et ne
+sachant réellement sur quel pied nous devons nous tenir avec lui!»</p>
+
+<p>L'impératrice reçut mon mari le lendemain et lui raconta qu'à six heures
+elle avait joint Bonaparte pour dîner, qu'il était très triste,
+silencieux, et que, pendant le repas, il n'avait pas prononcé une
+parole; qu'après dîner elle l'avait quitté pour faire sa toilette, et
+qu'ensuite elle avait attendu l'heure du cercle; mais qu'on était venu
+la chercher, en lui disant que l'empereur se sentait malade. Elle
+l'avait trouvé souffrant de crises d'estomac violentes, et dans un état
+de nerfs assez agité. En la voyant il n'avait pu retenir ses larmes, et,
+l'attirant sur son lit où il s'était jeté, sans aucun égard pour son
+élégante toilette, il la pressait dans ses bras, en répétant toujours:</p>
+
+<p>«Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter!» Elle ajoutait que
+cet état lui avait inspiré plus de pitié que d'attendrissement, et
+qu'elle lui redisait sans cesse: «Sire, calmez-vous, sachez ce que vous
+voulez, et finissons de telles scènes.» Mais ces discours augmentaient
+encore la crise de Bonaparte, et cette crise devint assez vive pour
+qu'elle l'engageât à renoncer à se montrer au public, et à se mettre au
+lit. Enfin, il n'y consentit que dans le cas où elle s'y placerait à
+côté de lui, et il lui fallut se dépouiller au même instant de toute sa
+parure et partager cette couche, qu'à la lettre, disait-elle, il
+baignait de larmes, répétant toujours: «Ils m'environnent, ils me
+tourmentent, ils me rendent malheureux!» La nuit se passa dans un
+mélange de tendresse et de sommeil agité. Après il reprit empire sur
+lui-même et ne montra plus de si vives émotions.</p>
+
+<p>L'impératrice flottait ainsi de l'espérance à la crainte; elle ne se
+fiait point à ces scènes pathétiques; elle prétendait que Bonaparte
+passait trop vite de ces protestations tendres à des querelles pour des
+galanteries qu'il lui supposait, ou à d'autres plaintes; qu'il voulait
+la fatiguer, la rendre malade, peut-être pis même; car j'ai dit comme
+son imagination abordait tout. Ou bien elle croyait qu'il s'efforçait de
+la dégoûter de lui en la tourmentant sans cesse. Il est certain que,
+soit par calcul, soit par suite de ses propres inquiétudes, il l'agitait
+en tous sens, et qu'elle fut sur le point d'être assez gravement
+incommodée. Quant à Fouché, il avait pris le parti de parler hautement
+du divorce à l'impératrice, à moi, à tout le monde, disant qu'on le
+renverrait si on voulait, mais qu'on ne l'empêcherait point de
+conseiller ce qui était utile. M. de Talleyrand l'écoutait dans un
+silence dédaigneux ou moqueur, et consentait à passer assez publiquement
+pour s'opposer au divorce. Bonaparte voyait tout cela, sans blâmer la
+conduite de l'un ni de l'autre, ni même celle de personne<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. Notre
+cour cherchait à se taire encore plus et mieux que de coutume; car rien
+n'indiquait de quel côté de ces grands personnages il fallait se ranger.
+Au milieu de cette tourmente, le tragique événement de l'Espagne éclata,
+et le divorce parut tout à fait mis de côté.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">(retour) </a> L'empereur pourtant continuait encore, en
+ apparence, et quand il le croyait utile, à gourmander Fouché
+ sur ses indiscrétions, car il lui écrivait de Venise, le 30
+ novembre 1807: «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion
+ sur la folie des démarches que vous avez faites à
+ Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après
+ avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos
+ que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que
+ votre devoir est de suivre mon opinion, et non de marcher
+ suivant votre caprice. En vous conduisant différemment, vous
+ égarez l'opinion et vous sortez du chemin dans lequel tout
+ honnête homme doit se tenir.» (P. R.)</blockquote>
+
+ <br>
+ <a name="c28" id="c28"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXVIII.</h3>
+
+<h4>(1807-1808.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse
+de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les
+artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage
+de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal
+Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.</b></p>
+
+<p>Vers ce temps, à peu près, M. Molé fut nommé préfet de la Côte-d'Or.
+L'empereur s'était aperçu de la distinction de son esprit dans plusieurs
+occasions. Il l'avait en quelque sorte adopté, et son élévation était
+déterminée dans sa pensée. Il le gagnait de plus en plus, par des
+conversations où il mettait en évidence ce qu'il avait de plus
+remarquable, et Bonaparte s'entendait très bien à séduire la jeunesse.
+M. Molé montra quelque répugnance à s'éloigner de Paris, où lui et sa
+famille se trouvaient fort bien établis. «Il ne faut effaroucher
+personne, lui dit l'empereur, par un avancement trop prompt.
+D'ailleurs, quelques expériences administratives vous seront utiles. Je
+ne vous tiendrai à Dijon qu'un an, et, après, vous reviendrez, et vous
+serez content de moi.» Il lui a tenu parole.</p>
+
+<p>Le voyage de Fontainebleau fut terminé vers le milieu de novembre, au
+grand contentement de chacun, car on était fatigué des fêtes et de leur
+contrainte. Les princes étrangers retournèrent pour la plupart chez eux,
+éblouis de notre magnificence, qui avait été administrée, si je puis me
+servir de cette expression, avec un ordre extrême; car l'empereur
+n'entendait jamais raillerie sur l'économie de ses propres affaires. Il
+fut très content quand M. de Rémusat lui demanda, pour le compte des
+dépenses, des fêtes, des spectacles, seulement 150 000 francs; et, en
+effet, si on avait comparé la somme avec les résultats, on eût remarqué
+quel soin minutieux il avait fallu apporter à la dépense. L'empereur,
+qui se voulait instruire de tout, rappela à cette occasion ce que
+coûtaient autrefois à la cour de France de pareils voyages<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>, et il
+mit une certaine vanité, assez fondée après tout, à ce rapprochement.
+Le service de la maison, très rigoureusement tenu par le grand maréchal,
+fut arrêté et payé de même, et tout se trouva en ordre et dans une règle
+très exacte. Ce Duroc tenait remarquablement la maison impériale, mais
+avec des formes dures, toutes émanées de la dureté du maître. Quand
+l'empereur grondait, on s'apercevait dans le château d'une succession de
+brutalités dont le moindre valet de pied ressentait les atteintes. Le
+service se faisait avec une exactitude de discipline; les punitions
+étaient sévères, l'exigence ne se relâchait point; aussi chacun ne
+manquait jamais à son poste, et tout se passait en silence et
+régulièrement. Tout abus était surveillé, les bénéfices des gens
+calculés et réglés d'avance. Dans les offices et dans les cuisines, la
+moindre chose, un simple bouillon, un verre d'eau sucrée ne se seraient
+pas distribués sans l'autorisation ou le bon du grand maréchal. De même,
+il ne se passait rien dans le palais dont il ne fût informé. Il était
+d'une discrétion à toute épreuve, et redisait tout seulement à
+l'empereur, qui s'informait des moindres choses.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">(retour) </a> Les mêmes plaisirs du roi, au dernier voyage de
+ Fontainebleau, sous Louis XVI, avaient coûté près de deux
+ millions.</blockquote>
+
+<p>L'empereur quitta Fontainebleau pour faire un court voyage en Italie.
+Il voulait revoir Milan, se montrer à Venise, communiquer avec son frère
+Joseph, et, je pense, surtout, prendre une détermination à l'égard du
+royaume d'Italie, détermination par laquelle il croyait rassurer
+l'Europe, et, de plus, signifier à la reine d'Étrurie, fille du roi
+d'Espagne, qu'elle eût à quitter son royaume. Préparant en secret
+l'envahissement de l'Espagne, il savait que la réunion des deux
+couronnes de France et d'Italie avait souvent effarouché l'Europe. En
+appelant Eugène à la succession future du trône d'Italie, il annonçait
+que cette réunion ne serait point éternelle, et il supposait qu'on
+adopterait cette concession, qui ne le dépossédait point et qui mettait
+une borne au pouvoir de son successeur.</p>
+
+<p>Murat, qui trouvait un grand avantage pour lui à ne point interrompre
+les communications avec son beau-frère, obtint la permission de
+l'accompagner dans ce petit voyage, au grand déplaisir de M. de
+Talleyrand, qui prévit qu'on profiterait de son absence pour écarter de
+plus en plus ses plans. L'empereur partit donc le 16 novembre, et
+l'impératrice revint à Paris. Le prince primat y demeura encore quelque
+temps, ainsi que les princes de Mecklembourg. Ils venaient aux
+Tuileries tous les soirs, on jouait, on causait peu, on écoutait de la
+musique; mais l'impératrice parut parler un peu plus à ce prince de
+Mecklembourg-Schwerin. On le remarqua, comme je l'ai dit, mais en riant,
+et on y mettait si peu d'importance qu'on en plaisantait l'impératrice
+elle-même. Quelques personnes prirent sérieusement ces plaisanteries,
+écrivirent à l'empereur, et, au retour, il gronda beaucoup. Habitué à se
+passer bien des fantaisies, il se montrait sévère pour celles des
+autres. Pendant ce voyage on donnait à Paris, sur l'un des petits
+théâtres, un vaudeville qui avait un grand succès et que tout le monde
+voulait voir. Madame Bonaparte en eut fantaisie comme les autres. Elle
+chargea M. de Rémusat de lui faire garder une petite loge, et, s'étant
+vêtue simplement et ayant pris une voiture sans armes, elle se rendit en
+secret à ce théâtre avec quelques dames et les deux princes de
+Mecklembourg. On écrivit encore à Milan cette très petite affaire;
+l'empereur écrivit à son tour une lettre fulminante, et il reprocha à sa
+femme, en revenant, de ne point savoir garder sa dignité. Je me rappelle
+même que, dans son mécontentement, il lui représentait que la reine de
+France s'était autrefois fait le plus grand tort, en ne craignant point
+de manquer à son rang par des légèretés de cette espèce.</p>
+
+<p>Pendant son absence, la garde impériale fit une entrée triomphale à
+Paris; elle fut haranguée par le préfet et devint l'objet de beaucoup de
+fêtes.</p>
+
+<p>J'ai dit aussi que les soeurs de charité furent rétablies; le ministre
+de l'intérieur les rassembla chez Madame mère et leur distribua des
+médailles en sa présence. L'empereur voulait que sa mère fût à la tête
+de tous les établissements de charité; mais elle n'avait rien, dans sa
+manière d'être, qui la rendît populaire, et elle s'acquittait sans goût
+ni habileté de ce dont elle était chargée.</p>
+
+<p>L'empereur parut content de l'administration du royaume d'Italie et
+parcourut ce royaume tout entier. Il alla à Venise, où il fut joint par
+son frère Joseph, et par le roi et la reine de Bavière, qui allèrent lui
+rendre visite, ainsi que madame Bacciochi, qui sollicita quelque
+agrandissement de ses États. Pendant ce temps, la Russie rompait tout à
+fait avec l'Angleterre; une partie de nos armées, encore dans le nord de
+l'Allemagne, tenait en échec le roi de Suède; Bernadotte, à Hambourg,
+communiquait avec les Suédois mécontents, et acquérait une réputation
+personnelle qu'il soutenait avec soin. Il employait l'argent aussi pour
+se faire des créatures. Il n'est pourtant pas vraisemblable qu'il eût
+dès lors idée de ce qui lui est arrivé depuis; mais son ambition,
+quoique vague encore, le conduisait à se ménager des chances quelles
+qu'elles fussent, et, à cette époque, on pouvait au fond, dans certaines
+situations, tout entreprendre et tout espérer. Le prince du Brésil
+quitta Lisbonne le 29 novembre, et le général Junot y entra, peu de
+jours après, avec notre armée, en déclarant, toujours selon la coutume,
+que nous venions dégager les Portugais du joug des Anglais. Vers la fin
+de ce mois, l'empereur, ayant assemblé à Milan le Corps législatif,
+déclara qu'il adoptait solennellement Eugène, qui devenait héritier de
+la couronne d'Italie, à défaut d'héritiers mâles de l'empereur. En même
+temps, il lui permit de porter le titre de prince de Venise, et il créa
+la petite princesse qui venait de naître, princesse de Bologne. Après
+cela, il revint à Paris, où il arriva le 1er janvier 1808.</p>
+
+<p>J'étais alors bien douloureusement occupée. J'avais retrouvé ma mère
+malade, à mon retour de Fontainebleau. Son état de langueur se
+prolongea d'abord, sans me donner de l'inquiétude. Toute souffrante
+qu'elle était, elle se montra fort contente des améliorations qui
+s'étaient faites dans notre situation, et je commençai, pendant les
+premiers temps de sa maladie, à établir ma maison sur le pied qu'avait
+ordonné l'empereur. Vers la fin de décembre, le mal de ma mère devint si
+alarmant, que nous ne pensâmes plus qu'à lui donner nos soins, et que
+notre maison fut fermée. Trois semaines après, nous eûmes le malheur de
+la perdre, et l'un des plus tendres liens de mon coeur, comme l'une de
+mes plus douces jouissances, fut à jamais perdu. Ma mère était une
+personne distinguée de toute manière. Elle avait beaucoup d'esprit, une
+raison aimable et solide, dans le monde une considération méritée. Elle
+nous était utile et agréable à chaque instant du jour. Elle fut
+universellement regrettée; sa perte nous jeta dans le désespoir; mon
+mari la pleura comme un vrai fils; on nous plaignit, même à la cour, car
+on savait ce qu'elle valait. L'empereur lui-même s'exprima bien sur ce
+malheur, et en parla très convenablement à M. de Rémusat quand il le
+revit; mais j'ai dit ailleurs que la vie de retraite que la convenance
+et ma douleur me forcèrent de mener, ayant contrarié ses vues, trois ou
+quatre mois après, il nous retira cette portion de notre revenu qu'il
+nous avait accordée pour la dépenser d'une manière brillante, en disant
+qu'elle nous était inutile, et nous laissant par là fort embarrassés de
+dettes qu'il nous avait obligés de contracter.</p>
+
+<p>Je passai cet hiver bien tristement; je pleurais amèrement ma mère;
+j'étais séparée de mon fils aîné que nous avions mis au collège pour
+qu'il y cultivât les heureuses dispositions qui annonçaient déjà
+l'esprit distingué qui s'est, depuis, développé chez lui; ma santé était
+mauvaise, mon âme toute découragée. Assurément, ma société ne pouvait
+offrir de grandes distractions à M. de Talleyrand, et pourtant, il ne me
+dédaigna point dans mon malheur. Il fut un des plus assidus à me
+soigner. Il avait connu ma mère autrefois, il m'en parlait bien, et
+m'écoutait dans mes souvenirs. La gravité de ma peine dissipait toutes
+mes petites prétentions à faire de l'esprit devant lui; je ne retenais
+point mes larmes en sa présence. Souvent, en tiers avec mon mari et moi,
+il ne se montrait point importuné, ni de ma douleur, ni des tendres
+consolations que m'offrait si affectueusement M. de Rémusat. Il me
+semble, quand j'y pense, qu'en nous voyant, il nous examinait avec une
+sorte de curiosité. Sa vie tout entière l'avait tenu loin des affections
+naturelles; nous lui donnions un spectacle nouveau qui le remuait un
+peu. Il semblait apprendre, pour la première fois, ce qu'une tendresse
+mutuelle, fondée sur les sentiments les plus moraux, procure de douceur
+et de courage contre les traverses de la vie. Ce qui se passait dans ma
+chambre le reposait de ce qui se passait ailleurs, peut-être même de ses
+souvenirs; car, plus d'une fois, à cette époque, il m'a parlé de
+lui-même avec regret, je dirais presque avec dégoût.</p>
+
+<p>Enfin, comme nous étions touchés de ses soins, nous y répondions par une
+reconnaissance qui partait du plus profond du coeur; il revenait de plus
+en plus fréquemment entre nous deux, et il y demeurait longtemps; plus
+de plaisanteries, de railleries sur les autres, entre nous. Rendue à
+moi-même, je lui laissais voir le fond d'une âme vive, et que l'habitude
+d'un bonheur intérieur avait rendue douce. Au travers de mes regrets, de
+ma profonde mélancolie, de l'oubli où je vivais de tout ce qui se
+passait au dehors, je le transportais dans des régions inconnues pour
+lui, à la découverte desquelles il semblait prendre plaisir. J'acquis
+peu à peu la liberté de lui tout dire; il me laissa prendre le droit de
+le blâmer, de le juger souvent assez sévèrement. Ma sincérité ne parut
+jamais lui déplaire, et je formai avec lui une liaison intime, et qui
+nous fut agréable à l'un et à l'autre. Quand je parvenais à l'émouvoir,
+j'étais satisfaite comme d'une victoire, et lui me savait gré d'avoir
+remué son âme, si souvent endormie par habitude, par système et par
+indifférence.</p>
+
+<p>Une fois, emportée par les disparates qui échappaient à son caractère,
+je me laissai aller à lui dire: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous
+soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que vous valez mieux que
+<i>vous</i>.»</p>
+
+<p>Il se mit à sourire. «La manière dont se passent nos premières années,
+me dit-il, influe sur toute la vie, et, si je vous disais de quelle
+façon j'ai passé ma jeunesse, vous arriveriez à vous moins étonner de
+beaucoup de choses.» Ce fut alors qu'il me conta que, estropié, se
+trouvant aîné dans sa famille, et, par son accident, trompant les
+espérances, et même les convenances qui, avant la Révolution,
+destinaient tout aîné d'une noble famille à l'état militaire, il avait
+été repoussé de son intérieur, renvoyé en province près d'une vieille
+tante. Sans le l'aire rentrer dans la maison paternelle, on l'avait
+ensuite placé dans un séminaire, en lui signifiant qu'il embrasserait
+l'état ecclésiastique, pour lequel il ne se sentait aucun goût. Durant
+les années qu'il avait passées à Saint-Sulpice, il s'était vu forcé de
+demeurer presque toujours solitaire dans sa chambre, son infirmité ne
+lui permettant guère de se tenir longtemps sur ses jambes, ne pouvant se
+livrer à aucune des distractions, à aucun des mouvements de l'enfance,
+s'abandonnant à la plus profonde mélancolie, prenant dès lors mauvaise
+opinion de la vie sociale, s'irritant contre cet état de prêtre qu'on
+lui imposait malgré lui, et se pénétrant de l'idée qu'il n'était point
+forcé d'observer bien scrupuleusement des devoirs auxquels on le
+contraignait, sans l'avoir consulté. Il ajoutait qu'il avait éprouvé le
+dégoût le plus profond de ce monde, un grand fonds d'irritation contre
+les préjugés, et qu'il n'avait échappé au désespoir qu'en se
+convertissant peu à peu à une véritable indifférence sur les hommes et
+sur les choses; qu'ensuite, se retrouvant enfin vis-à-vis de son père
+et de sa mère, il avait été reçu comme un objet déplaisant, et traité
+avec la plus grande froideur; que jamais un mot affectueux ou une
+consolation ne lui furent adressés. «Vous voyez, me disait-il, que, dans
+cette situation, il fallait mourir de chagrin, ou s'engourdir de manière
+à ne plus rien sentir de ce qui me manquait. Je tournai à
+l'engourdissement, et je veux bien convenir avec vous que j'eus tort. Il
+eût peut-être mieux valu souffrir, et conserver des facultés de sentir
+un peu fortement; car cette insouciance de l'âme, que vous me reprochez,
+m'a souvent dégoûté de moi-même. Je n'ai point assez aimé les autres;
+mais je ne me suis guère aimé non plus, et je n'ai pas pris assez
+d'intérêt à moi<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">(retour) </a> Parmi les récits de la jeunesse de M. de
+ Talleyrand, je ne saurais oublier une anecdote que mon père
+ m'a contée, la tenant évidemment de sa mère. M. de Talleyrand
+ étudiait en théologie, lorsqu'une fois, en sortant d'un
+ sermon à Saint-Sulpice, il trouva sur les degrés une jeune
+ femme élégante et agréable qu'une pluie subite embarrassait
+ fort, et qui ne savait comment s'en aller. Il lui offrit son
+ bras, et un de ces petits parapluies, en sens inverse des
+ nôtres, qui commençaient à être à la mode; elle accepta, et
+ il la reconduisit chez elle. Elle l'engagea à venir la voir.
+ Ils firent connaissance. C'était mademoiselle Luzy, qui était
+ ou travaillait pour être, de la Comédie française. Elle lui
+ raconta qu'elle était un peu dévote, qu'elle n'avait nul goût
+ pour le théâtre, et que c'était malgré elle, et forcée par
+ ses parents, qu'elle se destinait à ce métier: «C'est comme
+ moi, lui répondit-il, je n'ai aucun penchant pour le
+ séminaire et l'Église, et ce sont mes parents qui me
+ contraignent.» Ils s'étendirent chacun sur ce sujet, et ce
+ fut cette confidence mutuelle sur leur vocation contrariée
+ qui les lia comme on se lie à vingt ans. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>»Une fois, je fus tiré de cette indifférence par une passion très forte
+pour la princesse Charlotte de Montmorency. Elle m'aimait beaucoup
+aussi. Je m'irritai plus que jamais contre l'obstacle qui s'opposait à
+ce que je l'épousasse. Je fis beaucoup de démarches pour me faire
+relever de ces voeux qui m'étaient odieux; je crois que j'y serais
+parvenu sans la Révolution qui éclata, et ne permit point au pape de
+m'accorder ce que je souhaitais. Vous comprenez que, dans la disposition
+où j'étais, je dus accueillir cette révolution avec empressement. Elle
+attaquait des principes et des usages dont j'avais été victime; elle me
+paraissait faite pour rompre mes chaînes, elle plaisait à mon esprit;
+j'embrassai vivement sa cause, et, depuis, les événements ont disposé de
+moi.»</p>
+
+<p>Quand M. de Talleyrand me parlait ainsi, je le plaignais du fond de
+l'âme, parce que je comprenais cette triste influence d'une jeunesse
+toute décolorée sur le reste d'une vie; mais je ne sentais pas moins
+intérieurement qu'un caractère, tant soit peu énergique, se fût gardé de
+conclure comme lui, et je déplorais devant lui qu'il eût encore flétri
+sa vie de cette manière.</p>
+
+<p>Il est très certain qu'une funeste insouciance du bien et du mal fut le
+fondement de la nature de M. de Talleyrand; mais on lui doit cette
+justice qu'il se garda bien d'ériger en principe aucune immoralité. Il
+sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la
+considère, et ne cherche jamais à la corrompre par aucun système
+vicieux. Il semble même qu'il trouve une sorte de plaisir à la
+contempler. Il n'a pas, comme Bonaparte, cette funeste idée que la vertu
+n'existe nulle part, et n'est qu'une ruse ou qu'une affectation de plus.
+Je l'ai souvent, entendu vanter des actions qui devenaient une amère
+critique des siennes; sa conversation n'est jamais ni immorale ni
+irréligieuse; il estime les bons prêtres, il aime à approuver; il a de
+la bonté et de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui
+ce qu'il apprécie dans les autres; il s'est placé à part, il a conclu
+autrement pour lui. Il est faible, froid, et aujourd'hui, et depuis si
+longtemps blasé sur tout, qu'il cherche des distractions, comme un
+palais émoussé a besoin d'une nourriture piquante.</p>
+
+<p>Les pensées sérieuses, appliquées à la morale ou aux sentiments
+naturels, lui sont pénibles, en le ramenant à des réflexions qu'il
+craint, et, par une plaisanterie, il cherche à échapper à ce qu'il
+éprouve. Une foule de circonstances l'ont entouré de gens dépravés ou
+légers qui l'ont encouragé à mille futilités; ces gens lui sont commodes
+parce qu'ils l'arrachent à sa pensée; mais ils ne peuvent le sauver d'un
+profond ennui qui lui donne un besoin impérieux des grandes affaires.
+Ces affaires ne le fatiguent point, parce qu'il ne les prend guère
+complètement; il est rare qu'il entre avec son âme dans quelque chose.
+Son esprit est supérieur, souvent juste; il <i>voit vrai</i>, mais il agit
+faiblement. Il a de la mollesse, et ce qu'on appelle <i>du décousu</i>; il
+échappe à toutes les espérances; il plaît beaucoup, ne satisfait jamais,
+et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle, quand on le
+voit souvent, un réel attachement. Je crois que, tant que notre liaison
+a duré, elle lui a fait du bien; je venais à bout de ramener chez lui
+des sentiments endormis, je le ramenais à des pensées élevées; je
+l'intéressais à une foule de sensations, ou neuves, ou oubliées; il me
+devait des émotions nouvelles; il me le disait, et m'en savait gré. Il
+venait me chercher souvent; j'avoue que je l'en ai estimé quelque peu,
+car il ne trouvait en moi aucune complaisance pour flatter ses
+faiblesses, et je lui parlais une langue qu'il n'avait point entendue
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>Il était alors de plus en plus blessé de ce qui se tramait contre
+l'Espagne. Les ruses vraiment diaboliques que préparait l'empereur
+offensaient sinon la morale, du moins un goût des convenances qu'il
+portait dans la politique comme dans les affaires sociales. Il en
+prévoyait les conséquences, il me les a prédites dès cette époque, et il
+me dit une fois: «Le malheureux va remettre en question toute sa
+situation!» Il eût toujours voulu qu'on déclarât une guerre franche au
+roi d'Espagne, si on ne pouvait obtenir ce qu'on voulait, qu'on lui
+dictât des conditions avantageuses, qu'on chassât le prince de la Paix,
+et qu'on s'alliât, par un mariage, avec l'infant Ferdinand. Mais
+l'empereur voyait une sûreté de plus dans l'expulsion de la maison de
+Bourbon, et s'entêtait à ses projets, dupe aussi cette fois des ruses
+dont on l'environnait. Murat et le prince de la Paix, je l'ai dit, se
+flattaient d'attraper deux trônes. L'empereur n'avait point le projet
+de leur procurer cette satisfaction; mais il les trompait, et croyait
+trop volontiers aux facilités qu'ils s'empressaient de lui offrir pour
+arriver à leurs fins. Ainsi tout le monde dans cette affaire rusait, et,
+en même temps, tout le monde était trompé.</p>
+
+<p>L'hiver se passa brillamment; on avait terminé cette jolie salle que
+renferment les Tuileries. Les jours de cercle, on donna des spectacles,
+le plus souvent italiens, quelquefois français. La cour s'y montrait en
+grand gala; on distribuait des billets à des personnes de la ville pour
+les galeries supérieures. Nous leur faisions aussi spectacle. Tout le
+monde voulut assister à ces représentations. On y déploya le plus grand
+luxe. On donna des bals parés et même masqués. Ce fut un plaisir nouveau
+pour l'empereur, auquel il se livra volontiers. Quelques-uns de ses
+ministres, sa soeur Murat, le prince de Neuchatel, eurent ordre
+d'inviter une assez grande quantité de monde, soit de la cour, soit de
+la ville. Les hommes portaient un domino, les femmes un élégant costume,
+et le plaisir de ce déguisement était à peu près le seul qu'elles
+apportassent dans ces assemblées, où l'on savait que l'empereur était
+présent, et où la crainte de le rencontrer imposait un peu silence.
+Pour lui, masqué jusqu'aux dents, assez facilement reconnu, cependant,
+par sa tournure particulière dont il ne se pouvait défaire, il
+parcourait les appartements, ordinairement appuyé sur le bras de Duroc.
+Il attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les
+propos, et, s'il était attaqué lui-même, et ne reconnaissait pas tout de
+suite qui lui parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant
+ce qu'il était par cet acte impoli de sa puissance. Il avait aussi grand
+plaisir à se servir de son déguisement pour aller tourmenter certains
+maris par des anecdotes, vraies ou fausses, sur leurs femmes. S'il
+apprenait que ces révélations avaient quelques suites, il s'en irritait
+après; car il ne voulait pas même que les actes de mécontentement qu'il
+avait excités fussent indépendants de lui. Il faut le dire, parce que
+cela est vrai, il y a dans Bonaparte une certaine mauvaise nature innée
+qui a particulièrement le goût du mal, dans les grandes choses comme
+dans les petites.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de tous ces plaisirs, il travaillait fortement, et
+sa guerre personnelle avec le gouvernement anglais l'occupait beaucoup.
+Il imaginait toute sorte de moyens pour soutenir son système
+continental. Il se flattait de répondre par des articles de journaux au
+mécontentement qu'excitaient partout le renchérissement du sucre et du
+café, et la privation des marchandises anglaises. Il encourageait toutes
+les découvertes. Il espérait que le sucre de betterave et d'autres
+inventions, soit pour certaines productions, soit pour la confection des
+couleurs, nous affranchiraient du besoin de l'étranger. Il se fit
+adresser publiquement un rapport par le ministre de l'intérieur, qui
+avait obtenu, par le moyen des préfets, des lettres de chambres de
+commerce qui approuvaient le système continental, ce système devant
+imposer, disait-on, des privations momentanées pour assurer un jour la
+liberté des mers. On poursuivait les Anglais partout; on les tenait
+prisonniers à Verdun, on confisquait leurs biens en Portugal, on forçait
+la Prusse à se liguer contre eux; on menaçait la Suède, dont le roi
+s'entêtait à demeurer leur allié. La corde se tendait de part et
+d'autre. Il était impossible de ne pas prévoir que la mort seule de l'un
+des contendants terminerait la querelle, et les esprits sages
+s'inquiétaient déjà sérieusement. Mais, comme on nous trompait sur
+tout, la défiance se glissait toujours à chacune des lectures que nous
+faisions dans les journaux. On lisait sans croire. L'empereur s'épuisait
+à écrire sans persuader. Il s'irritait de cette défiance, et prenait
+tous les jours plus d'aversion contre les Parisiens. Il mettait sa
+vanité à vouloir convaincre; l'exercice de son pouvoir lui paraissait
+incomplet, quand il manquait son effet sur la pensée; le vrai moyen de
+lui plaire était de se montrer crédule: «Vous aimez Berthier, lui disait
+M. de Talleyrand, parce qu'il croit en vous.»</p>
+
+<p>Quelquefois, on insérait dans les journaux, pour nous reposer des
+articles politiques, des anecdotes racontant des mots et des actions
+journalières de l'empereur. On nous contait, par exemple, qu'il avait
+été voir le tableau de David qui représentait la cérémonie de son
+couronnement, qu'il avait admiré et intéressé le peintre par une foule
+d'observations fines et remarquables, et que, en sortant, il avait ôté
+son chapeau pour le saluer, et <i>montrer les sentiments de bienveillance
+qu'il accordait à tous les artistes</i>.</p>
+
+<p>Ceci me rappelle qu'il reprocha une fois, à M. de Luçay, l'un de ses
+préfets du palais, et alors chargé de la surintendance de l'Opéra, de
+recevoir avec quelque hauteur les acteurs, lorsqu'ils avaient affaire à
+lui. «Savez-vous bien, lui disait-il, qu'un talent, dans quelque genre
+qu'il soit, est une vraie puissance, et que, moi-même, je ne reçois
+point Talma sans ôter mon chapeau?» Il y avait bien un peu d'exagération
+dans ce qu'il disait là; mais il est certain qu'il se montrait
+accueillant pour les artistes distingués, et qu'il les encourageait de
+ses largesses et de ses paroles, pourvu toutefois qu'ils se montrassent
+soumis à dévouer leur art à ses plaisirs, à ses louanges et à ses
+projets; car une réputation importante, indépendamment de sa volonté,
+l'offusquait; une gloire qu'il ne donnait pas le choquait toujours<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.
+Il persécuta madame de Staël, parce qu'elle demeura hors de la ligne
+qu'il eût voulu lui tracer; il négligea l'abbé Delille, qui vécut loin
+de lui dans la retraite; il mit souvent aux prises avec sa police M. de
+Chateaubriand, qui l'avait blessé, et qui affectait des opinions
+offensantes pour lui; enfin, il faut se mettre bien en tête que chacune
+de ses actions, à l'égard de qui que ce fût, était toujours le résultat
+d'un marché.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">(retour) </a> Dans ce temps, deux auteurs assez distingués,
+ Jouy et Spontini, ayant donné l'opéra de <i>la Vestale</i> qui eut
+ un grand succès, l'empereur, qui s'était mis en tête, on ne
+ sait trop pourquoi, de préférer la musique française de
+ l'auteur des <i>Bardes</i>, Lesueur sut un mauvais gré réel aux
+ Parisiens de ne pas penser comme lui. Il conserva une sorte
+ de malveillance contre le musicien italien, dont on retrouve
+ les effets lors de la distribution des prix décennaux.</blockquote>
+
+<p>Le 21 janvier 1808, le Sénat assemblé accorda la levée de 80 000
+combattants sur la conscription de 1809. Le conseiller d'État Régnault,
+orateur ordinaire dans ces sortes d'occasions, démontra que, de même que
+les levées précédentes avaient servi à conquérir la paix continentale,
+de même celle-ci servirait à obtenir enfin la liberté des mers; et
+personne ne contredit ce raisonnement. On a su que le sénateur
+Lanjuinais et quelques autres avaient parfois, pendant la durée de ce
+règne, essayé au Sénat quelques représentations sur ces levées si dures
+et si multipliées; mais ces observations s'évaporaient dans l'enceinte
+du palais sénatorial, et ne changeaient rien aux décisions prescrites
+d'avance. Le Sénat, soumis et craintif, n'inspirait aucune confiance
+nationale, et même on s'accoutuma à le regarder peu à peu avec une sorte
+de mépris. Les hommes sont sévères les uns envers les autres; ils ne se
+pardonnent point leurs faiblesses, et ils voudraient pouvoir applaudir
+dans un autre la vertu dont ils ne sont souvent point susceptibles;
+enfin, quelle que soit la tyrannie, l'opinion, pour qui veut l'écouter,
+se venge toujours plus ou moins. Il n'est pas de despote qui ignore les
+pensées qu'il inspire, le blâme qu'il excite. Bonaparte savait très
+positivement ce qu'il était, en bien et en mal, dans l'esprit des
+Français, mais il se flattait de pouvoir tout dominer.</p>
+
+<p>Dans le rapport que son ministre de la guerre, le général Clarke, lui
+fit à l'occasion des nouvelles levées, on lit ces propres paroles: «Une
+politique vulgaire serait un fléau pour la France, elle rendrait
+imparfaits les grands résultats que vous avez préparés.» Personne
+n'était dupe de ces formules; on aurait pu souvent, toujours, demander
+comme dans la comédie: <i>Qui est-ce donc qu'on trompe ici?</i> mais on se
+taisait, et cela suffisait.</p>
+
+<p>Peu après, les villes de Kehl, de Cassel, de Wesel et de Flessingue
+furent réunies à l'Empire, comme des clefs qu'il devenait nécessaire
+d'avoir en notre possession. On faisait à Anvers d'immenses et beaux
+travaux. En tout, l'activité était grande sur tous les points des pays
+qui dépendaient de la France.</p>
+
+<p>Au moment où le Parlement d'Angleterre s'ouvrit, il paraît que
+l'empereur conçut encore des espérances de mésintelligence entre le
+gouvernement anglais et la nation. Les discussions furent assez vives,
+l'opposition tonna comme de coutume. L'empereur l'aidait de tout son
+pouvoir, les notes du <i>Moniteur</i> étaient fulminantes; on payait quelques
+journalistes anglais, on se flattait de produire quelques désordres;
+mais le ministère anglais, au fond, marchait dans une route qui, quoique
+difficile, était honorable à son pays, et il avait toujours l'avantage.
+À chaque vote, l'empereur ressentait une colère nouvelle, et il avouait
+qu'il ne comprenait rien à cette forme de gouvernement «libéral,
+disait-il, et où la voix du parti populaire n'avait jamais
+d'importance». Quelquefois, avec une sorte d'audace paradoxale, il
+disait: «En France, au fond, il y a bien plus de liberté qu'en
+Angleterre; car ce qu'il y a de pire pour une nation, c'est de pouvoir
+exprimer son voeu sans qu'il soit écouté. Ce n'est au bout du compte
+qu'une comédie offensante, une simagrée de liberté. Quant à moi, il
+n'arrive pas qu'on puisse me taire l'état de la France; je sais tout par
+moi-même, j'ai des rapports exacts, et je ne serais pas assez insensé
+pour oser faire ce qui serait en opposition directe avec les intérêts ou
+le caractère français. Toutes les clartés me parviennent comme à un
+centre commun. J'agis en conséquence, tandis que, chez nos voisins, on
+ne s'écarte point d'un système convenu qui est de maintenir
+l'oligarchie, à quelque prix que ce soit. Et, dans ce siècle, les hommes
+acceptent mieux le pouvoir d'un homme habile et absolu que la puissance
+humiliante d'une noblesse abâtardie partout.» Quand Bonaparte
+s'exprimait ainsi, en vérité on ne sait s'il cherchait à tromper les
+autres ou à se tromper lui-même. Son imagination, naturellement vive,
+influait-elle sur son esprit ordinairement si mathématique? La lassitude
+de la nation l'abusait-elle? Cherchait-il à se persuader ce qu'il
+souhaitait? On a cru le voir s'y efforcer souvent, et même quelquefois y
+parvenir. Au reste, comme je l'ai dit, Bonaparte pensait toujours se
+rapprocher de l'esprit de la Révolution, en attaquant ce qu'il appelait
+les <i>oligarques</i>; il voulait à tout propos l'égalité, qui n'était pour
+lui que du nivellement. Le nivellement est à l'égalité, précisément ce
+que le despotisme est à la liberté; car il écrase et détruit les
+facultés et les situations naturelles, auxquelles l'égalité donne
+carrière. L'aristocratie des classes nivelle, en effet, tout ce qui se
+trouve en dehors de ces classes privilégiées, en réduisant, par la plus
+douloureuse inégalité, la force à la condition de la faiblesse, le
+mérite à l'état de nullité.</p>
+
+<p>L'égalité, au contraire, ennemie du nivellement, en permettant à chacun
+d'être ce qu'il est, d'arriver où il peut, ramène dans la société toute
+la variété des élévations naturelles et des influences légitimes. Elle
+forme aussi une aristocratie, non de classes, mais d'individus; non pas
+une aristocratie constituée de manière à niveler tout ce qu'elle domine,
+mais une aristocratie destinée à attirer dans la sphère élevée de son
+égalité tout ce qui mérite d'y atteindre. L'empereur avait, sans doute,
+le sentiment de ces différences; aussi, malgré sa noblesse, ses
+décorations, ses sénatoreries, toutes ses belles paroles, il ne tendait
+à autre chose qu'à enter son pouvoir absolu sur une vaste démocratie;
+car il y a aussi une démocratie niveleuse là où les droits politiques,
+accordés, en apparence, à tous, ne sont mis à la portée de personne.</p>
+
+<p>Vers le commencement de février, on célébra le mariage de mademoiselle
+de Tascher, créole et cousine de madame Bonaparte. Elle fut élevée au
+rang de princesse, et mariée par la reine de Hollande. La famille de son
+mari était alors au comble de la joie, et montrait une obséquiosité
+remarquable. Elle se flattait d'arriver à de grandes élévations. Le
+divorce la désenchanta tout à fait, et elle se brouilla avec cette jeune
+princesse, qui ne lui apportait point tout ce qu'elle avait espéré.</p>
+
+<p>Nous vîmes dans ce temps à Paris le comte de Romanzow, ministre des
+affaires étrangères de Russie. C'était un homme d'esprit et de sens; il
+arriva plein d'admiration pour l'empereur et animé encore par
+l'enthousiasme réel qu'éprouvait alors le jeune souverain. Maître de lui
+cependant, il observa l'empereur avec attention; il s'aperçut de l'état
+de gêne des Parisiens, qui acceptaient leur gloire sans se l'approprier;
+il fut frappé de certaines disparates, et se forma un jugement modéré
+qui, depuis, a bien pu avoir quelque influence sur le czar. L'empereur
+lui demanda: «Comment trouvez-vous que je gouverne les Français?--Sire,
+un peu trop sérieusement,» répondit-il.</p>
+
+<p>Bonaparte, à l'aide d'un sénatus-consulte, créa une nouvelle grande
+dignité de l'Empire, sous le titre de gouverneur général au delà des
+Alpes, et il conféra cette dignité au prince Borghèse, qui fut envoyé à
+Turin avec sa femme. Ce prince se vit forcé de vendre à l'empereur
+toutes les plus belles statues que renfermait la villa Borghèse, et dont
+on orna notre Musée. C'était alors une admirable chose que cette
+collection de tout ce que l'Europe avait possédé de chefs-d'oeuvre
+réunis avec soin et élégance au Louvre, et, par ce genre de conquête,
+Bonaparte parlait très bien à la vanité et au goût français. Il se fit
+faire un rapport, en séance du conseil d'État, sur les progrès des
+sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, par une commission à la
+tête de laquelle était M. de Bougainville. Après avoir entendu le
+rapport, il répondit en ces termes:</p>
+
+<p>«J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces
+derniers temps, afin que ce que vous auriez à me dire fût entendu de
+toutes les nations, et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle,
+qui, cherchant à faire rétrograder l'esprit humain, paraissent avoir
+pour but de l'éteindre. J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire
+pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus
+concourir autrement à leurs succès. Le bien de mes peuples et la gloire
+de mon trône sont également intéressés à la prospérité des sciences. Mon
+ministre de l'intérieur me fera un rapport sur toutes vos demandes; vous
+pouvez compter constamment sur les effets de ma protection.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'empereur s'occupait de <i>tout</i> à la fois, et
+qu'habilement il rattachait toutes les gloires humaines à l'éclat et à
+la grandeur de son règne.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'il désirait beaucoup fonder autour de lui des familles qui
+perpétuassent le souvenir des dignités qu'il accordait à ses favorisés.
+Il était blessé des obstacles qu'il avait rencontrés chez M. de
+Caulaincourt, qui était parti pour la Russie, déclarant très
+positivement que, ne pouvant épouser madame de----, il ne se marierait
+jamais. L'empereur essayait de surmonter une autre opposition qu'il
+trouvait chez l'homme qu'il aimait le mieux, le prince de Neuchatel,
+maréchal Berthier. Depuis nombre d'années, celui-ci était intimement
+attaché à une Italienne, qui, plus près de cinquante ans que de
+quarante, avait encore une beauté remarquable.</p>
+
+<p>Elle exerçait sur lui un grand empire, au point de se faire pardonner
+une foule de distractions qu'elle ne craignait point de se permettre
+devant ses yeux, et qu'elle colorait selon qu'il lui convenait, ou dont
+elle obtenait le pardon. Le maréchal Berthier, tourmenté par l'empereur,
+demandait souvent à son maître, pour prix de sa fidélité, de ne point le
+poursuivre dans cette chère faiblesse de son coeur. Bonaparte
+s'irritait, se moquait, revenait à la charge, et ne pouvait vaincre
+cette résistance qui dura plusieurs années. Cependant, à force de
+prières et de paroles, il l'emporta enfin, et Berthier, tout en
+répandant de vraies larmes, consentit à épouser une princesse qui tenait
+à la maison de Bavière, et qui fut conduite à Paris. Ils reçurent la
+bénédiction nuptiale en présence de l'impératrice et de l'empereur<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.
+Cette princesse n'était nullement belle, et elle ne put faire oublier à
+son nouvel époux les sentiments qui l'attachaient. Il conserva donc
+cette passion jusqu'à la fin de sa vie.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">(retour) </a> La princesse Marie-Élisabeth était fille du duc
+ de Bavière-Birkenfeld.</blockquote>
+
+<p>La princesse était une excellente personne, assez pauvre. Elle se
+plaisait à la cour de France, elle trouvait qu'elle avait fait un <i>bon
+mariage</i>. Le prince de Neuchatel, comblé de dons de l'empereur,
+jouissait d'un immense revenu<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>, et ce ménage de trois personnes
+vivait dans une parfaite intelligence. Elle est demeurée à Paris depuis
+la Restauration, et depuis la mort du maréchal, qui, pris d'une fièvre
+chaude au retour de Bonaparte, au 20 mars 1815, dans sa terreur de cet
+événement, perdit la tête au point de se précipiter ou de se laisser
+tomber (ainsi que quelques-uns l'ont dit) d'une fenêtre<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. Il a
+laissé deux garçons. La belle Italienne est aussi à Paris, et continue
+ses relations avec la princesse<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">(retour) </a> Il a eu jusqu'à un million de revenu.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">(retour) </a> Le roi l'avait fait capitaine de l'une de ses
+ compagnies de gardes du corps.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">(retour) </a> La mort du prince de Neuchatel est entourée de
+ circonstances tragiques et mystérieuses. Les uns assurent, en
+ effet, qu'il s'est jeté par une fenêtre pendant un accès de
+ fièvre chaude, les autres qu'il fut assassiné, et jeté dans
+ la rue par une troupe de gens masqués. Il avait abandonné
+ l'empereur, l'un des premiers parmi les maréchaux, et avait
+ reconnu le nouveau gouvernement, avant même l'abdication de
+ Fontainebleau. Le duc de Rovigo l'accuse dans ses Mémoires
+ d'avoir ourdi un complot contre la vie de l'empereur. (P.
+ R.)</blockquote>
+
+<p>Ce fut dans ce temps que l'empereur montra plus fortement encore que par
+le passé quelles idées monarchiques germaient dans sa tête, et qu'il
+fonda l'institution des majorats. Cette institution fut approuvée d'un
+grand nombre, blâmée par les autres, enviée d'une certaine classe, et
+adoptée en général assez vivement par beaucoup de familles, qui
+saisirent cette occasion de donner une importance à l'aîné de leur race,
+et de perpétuer leur nom.</p>
+
+<p>L'archichancelier porta le décret au Sénat. Il représenta dans son
+discours que les distinctions héréditaires étaient de l'essence de la
+monarchie, qu'elles donnaient un nouvel aliment à ce qu'on appelle en
+France l'<i>honneur</i>, et que notre caractère national nous portait à les
+accueillir avec empressement.</p>
+
+<p>Ensuite, il prononça quelques paroles pour rassurer les hommes de la
+Révolution, ajoutant que tous les citoyens ne seraient pas moins
+toujours égaux devant la loi, et que les distinctions accordées
+indistinctement à tous ceux qui les méritaient devaient, sans exciter la
+jalousie, enflammer l'ardeur de tous. Le Sénat reçut cette nouvelle
+détermination avec son approbation ordinaire, et vota une adresse de
+remerciement et d'admiration à l'empereur. Dans la donnée de cette
+fondation, quand la loi parut avec les détails, généralement on la
+trouva bien rédigée. On s'aperçut qu'on y avait pris des précautions
+contre l'indépendance, mais qu'on avait encore soumis les allèchements
+qu'on offrait à la vanité, à une forme régulière et administrative qui
+pouvait, au fond, concourir au bien de l'État. M. de Talleyrand exalta
+beaucoup cette nouvelle invention, et ne comprenait point une monarchie
+sans noblesse.</p>
+
+<p>Le conseil du sceau fut créé pour surveiller la soumission de chacun aux
+lois par lesquelles on obtenait la fondation d'un majorat. M. Pasquier,
+alors maître des requêtes, en fut nommé procureur général. Des titres
+commencèrent à être accordés à ceux qui exerçaient quelques charges, ou
+qui avaient quelques grandes places dans l'État. Cela produisit d'abord
+une sorte de surprise moqueuse, à cause de cet accolement de certains
+noms précédés du titre de comte ou de baron; mais on s'y accoutuma assez
+vite, et, au fond, l'espérance pour tous d'arriver à quelque distinction
+fit qu'on se prêta assez bien à la supporter, et même à l'approuver chez
+les autres. J'ai ouï dire que c'est alors que l'empereur se montra
+véritablement ingénieux pour démontrer à tous les partis à quel point
+ils devaient approuver les créations qu'il entreprenait. Il n'épargna
+aucune parole: «J'assure la Révolution, disait-il aux uns. Cette caste
+intermédiaire que je fonde est éminemment démocratique; car, à toute
+heure, tout le monde y est appelé. Elle appuiera le trône, disait-il à
+des grands seigneurs.» Puis il ajoutait, en se tournant vers ceux qui
+voulaient arriver à une monarchie tempérée: «Elle s'opposera à
+l'empiétement du pouvoir absolu, car elle devient une autorité dans
+l'État.» Il disait encore à ce qui restait de vrais jacobins:
+«Réjouissez-vous, car voilà l'ancienne noblesse complètement anéantie.»
+Et à cette ancienne noblesse: «En vous décorant de nouvelles dignités,
+vous faites revivre les vôtres, et vous perpétuez vos anciens droits.»
+On l'écoutait, on voulait encore le croire. D'ailleurs, il ne donnait
+pas grand temps à nos réflexions, et il nous emportait dans le
+tourbillon de ses séductions de tout genre. Il les imposait avec force
+même, quand il était nécessaire. C'était une adresse de plus, car il y a
+des gens qui aiment avoir été forcés.</p>
+
+<p>Une autre institution suivit celle-ci, et parut imposante et grandiose.
+Je veux parler de l'université. L'enseignement public fut concentré dans
+un système fort et étendu, et tout le décret qui le concerne a été
+conçu, dit-on, par une grande pensée. Dans la suite, il arriva pour
+l'université ce qui advenait pour tout. Le despotisme de Bonaparte
+s'effarouchait promptement des pouvoirs qu'il créait, et qui pouvaient
+devenir des obstacles à telle ou telle de ses volontés. Le ministre de
+l'intérieur, le préfet, l'administration générale, c'est-à-dire le
+système absolu, s'immiscèrent dans les opérations que tentait le corps
+de l'université, les contrarièrent, les détruisirent, quand elles
+annonçaient le plus léger esprit d'indépendance, et nous sommes encore à
+ce sujet plutôt une belle façade qu'un véritable monument. M. de
+Fontanes fut nommé grand maître de l'université. Ce choix, qui fut
+généralement approuvé, était cependant celui qui convenait le plus au
+maître, jaloux de conserver son pouvoir journalier sur les hommes et les
+choses.</p>
+
+<p>M. de Fontanes, qui avait, par son beau et noble talent, et par la
+réputation du goût le plus éclairé, une sorte de considération
+distinguée, alliait à ces qualités un caractère assez triste, un peu
+d'insouciance, de paresse, une mollesse d'action qui n'annonçaient
+aucune disposition à lutter quand il l'eût fallu. Je le rangerais assez,
+lui-même, dans la classe des belles façades dont je parlais tout à
+l'heure. Cependant, l'éducation publique gagna quelque chose à cette
+création. On y remit de l'ordre, on fortifia les études, on occupa la
+jeunesse. On a dit que, sous l'Empire, l'éducation dans les lycées était
+purement militaire, et on a eu tort. Les lettres y étaient cultivées
+avec soin. On y perfectionna beaucoup l'étude des langues anciennes, des
+mathématiques et des arts; on eut égard aux moeurs, on exerça une grande
+surveillance. Mais l'éducation n'y fut ni assez religieuse, ni assez
+nationale, et nous étions parvenus à un temps où il eût fallu qu'elle
+fût l'une et l'autre. On ne tendit nullement à donner aux jeunes gens
+ces connaissances morales et politiques qui font les citoyens, et qui
+les préparent à prendre part aux travaux de leur gouvernement. On les
+forçait d'assister à la classe, mais on ne leur parlait pas de leur
+religion; on leur parlait bien plus de l'empereur que de l'État, et on
+les exaltait vers la gloire. Cependant la puissance de l'étude,
+l'émulation des récompenses, la force des temps, en ont formé un grand
+nombre, et aujourd'hui la jeunesse française, qui ne vaut pas tout ce
+qu'elle pourrait valoir, s'est pourtant développée d'une manière
+remarquable. On peut saisir une extrême différence entre celle qui
+s'est tenue loin de cette éducation publique offerte à tous, et celle
+qui a marché avec elle. L'esprit de parti, la défiance, une sorte
+d'inquiétude, portèrent l'ancienne noblesse française et une portion de
+la classe aisée à garder leurs enfants près d'eux; on les éleva dans une
+foule de préjugés dont aujourd'hui ils portent le poids. La jeunesse qui
+fut confiée aux lycées s'y fortifia de la toute-puissance de l'éducation
+publique; elle acquit une supériorité sur l'autre, qu'on lui disputerait
+en vain aujourd'hui. Peut-être s'égara-t-elle quelquefois, et se
+laissa-t-elle prendre au prestige brillant de l'auréole glorieuse qui
+environnait Bonaparte; mais l'enthousiasme des jeunes âmes prend
+toujours sa source dans les beaux sentiments; il les séduit sans les
+corrompre; on est de si bonne foi à vingt ans, qu'on ne rougit d'aucun
+changement. On peut avoir exalté Bonaparte, et revenir ensuite à l'amour
+du pays et d'une sage liberté. Les hommes âgés n'ont pas cet avantage.
+Comme on suppose plus de réflexion dans leurs approbations, ils sont
+honteux d'y renoncer; il faut du courage pour sentir et avouer qu'on a
+eu tort, et l'entêtement d'une vanité embarrassée est souvent ce qui
+fonde la fidélité à d'inutiles préjugés.</p>
+
+<p>Le décret qui créa l'université, après avoir réglé les attributions de
+ceux qui doivent la composer, fixa leur traitement à des sommes élevées.
+On leur donna un costume très beau, une très grande représentation.
+Après le grand maître, l'évêque de Casal, M. de Villaret, qui était très
+estimé, fut chancelier. M. Delambre, secrétaire perpétuel de la première
+classe de l'Institut, considéré sous les rapports de la science et de la
+réputation, fut trésorier. Le conseil de l'université se trouva composé
+de gens distingués. On vit surgir les noms de M. de Bausset, ancien
+évêque d'Alais, aujourd'hui cardinal, de MM. Cuvier, de Bonald, de
+Frayssinous, Royer-Collard, etc.. Les proviseurs des lycées, les
+professeurs furent choisis avec soin. Enfin, on applaudit beaucoup à
+cette création. Il est arrivé que les événements l'ont d'abord fait
+languir, et ensuite désorganisée, comme tout le reste.</p>
+
+<p>Peu après, c'est-à-dire le 23 mars 1808, la cour se rendit à
+Saint-Cloud. L'empereur quittait toujours Paris le plus tôt qu'il
+pouvait. L'habitation des Tuileries lui déplaisait, à cause de
+l'impossibilité de s'y promener à l'aise; et puis, à mesure qu'il
+avançait, il se trouvait plus gêné en présence des Parisiens. Comme il
+n'aimait pas la contrainte, quand il se voyait au milieu de la ville, il
+s'apercevait qu'on y était trop bien informé des paroles ou des
+emportements qui lui échappaient. Il excitait une curiosité qui
+l'importunait; on l'accueillait froidement en public, on racontait mille
+anecdotes sur lui; enfin il était obligé de se contraindre. Aussi les
+voyages de Paris se raccourcissaient-ils de plus en plus, et
+commençait-on à parler d'habiter Versailles. La restauration du château
+fut même décidée, et Bonaparte dit plus d'une fois qu'il n'avait, au
+fond, besoin d'être à Paris que pendant la session du Corps législatif.</p>
+
+<p>Lorsqu'il allait se promener au dehors, et qu'au retour il passait les
+barrières, il avait coutume de dire: «Nous voilà donc rentrés dans la
+grande Babylone.» Quelquefois, il rêvait les plans d'une transplantation
+de la capitale, et d'un établissement à Lyon; son imagination seule
+abordait la pensée d'un pareil déplacement, mais il s'y complaisait, et
+c'était une de ses rêveries favorites. Les Parisiens savaient assez bien
+que Bonaparte ne les aimait point, et ils s'en vengeaient par des
+calembours et par des anecdotes souvent inventées. Ils se montraient
+soumis, mais froids et railleurs à son égard. Les grands de sa cour
+adoptaient l'antipathie du maître, et ne parlaient de Paris qu'en
+l'accolant à quelque épithète irritée. Enfin, plus d'une fois, cette
+réflexion échappa tristement à l'empereur: «Ils ne m'ont point encore
+pardonné d'avoir pointé mes canons sur eux, au 13 vendémiaire.»</p>
+
+<p>Une collection fidèle des observations que Bonaparte faisait sur sa
+propre conduite deviendrait un livre fort utile à nombre de souverains,
+ou à ceux qui se mêlent de les conseiller. Quand, aujourd'hui<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>,
+j'entends des gens, qui me paraissent bien neufs dans l'art de gouverner
+les hommes, affirmer que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que
+d'imposer sa volonté, et qu'en s'appuyant sur la puissance des
+baïonnettes, on peut contraindre une nation à subir tel régime qu'il
+plaira de lui infliger, je me rappelle ce que disait l'empereur sur les
+embarras qui avaient résulté pour lui de son début dans la carrière
+politique, des inconvénients provenant de l'emploi de la force contre
+les citoyens, des difficultés qui surgissaient, dès le lendemain du jour
+où l'on s'était vu forcé d'user d'une telle ressource. Je me souviens
+que j'ai entendu dire à ses ministres que, lorsqu'on déterminait dans le
+conseil quelque mesure un peu violente, il leur adressait ordinairement
+cette question: «Me répondez-vous bien que le peuple ne se soulèvera
+pas?» et que le moindre mouvement populaire lui paraissait grave et
+fâcheux. On l'a vu prendre plaisir à peindre ou à écouter les émotions
+diverses qu'on éprouve sur le champ de bataille, et pâlir en entendant
+conter les excès où le peuple révolté peut se laisser entraîner. Enfin,
+si, en parcourant à cheval les rues de Paris, un ouvrier venait se jeter
+au-devant de lui pour implorer quelque grâce, son premier mouvement
+était toujours de frémir et de reculer.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">(retour) </a> J'écris en 1819.</blockquote>
+
+<p>Les généraux de la garde avaient l'ordre d'éviter avec le plus grand
+soin le contact entre le peuple et les soldats. «Je ne pourrais,
+disait-il, donner raison à ces derniers.» Et si, par hasard, il
+s'élevait quelque rixe entre des militaires et des bourgeois, c'était le
+plus habituellement les militaires qui étaient punis et éloignés, quitte
+à recevoir plus tard une distribution d'argent qui les calmait.</p>
+
+<p>Cependant le nord de l'Europe était toujours dans un état d'agitation.
+Le roi de Suède demeurait trop fidèlement dévoué, pour l'intérêt de ses
+sujets, à la politique que lui imposait le gouvernement anglais; il
+excitait de plus en plus l'animadversion des Suédois, et sa conduite
+tenait un peu de l'état d'exaltation où se trouvait sa tête. L'empereur
+de Russie lui ayant déclaré la guerre, et, en même temps, ayant commencé
+une expédition contre la Finlande, M. d'Alopéus, ambassadeur russe à
+Stockholm, se vit tout à coup retenu prisonnier dans sa maison, contre
+tout droit des gens.</p>
+
+<p>À cette occasion, les notes du <i>Moniteur</i> étaient fulminantes. On y
+disait: «Pauvre nation suédoise, en quelles mains es-tu tombée! Ton
+Charles XII avait sans doute un peu de folie dans la tête, mais il était
+brave, et ton roi qui vint faire le spadassin en Poméranie, lorsque
+l'armistice existait, fut le premier à se sauver lorsque le même
+armistice, qu'il rompait, fut expiré.»</p>
+
+<p>De pareilles paroles annonçaient un prochain orage. Au commencement du
+mois de mars, mourut le roi de Danemark, Christian VII. Son fils, qui
+était régent depuis longtemps, monta sur le trône, âgé de quarante ans,
+sous le nom de Frédéric V. Il est assez remarquable que, dans ce siècle
+où les peuples agités semblaient avoir besoin de souverains plus
+éclairés que jamais, plusieurs trônes de l'Europe furent occupés par des
+princes qui n'avaient qu'un faible usage de leur raison, et qui même,
+quelquefois, ne l'avaient point du tout. Témoin les rois d'Angleterre,
+de Suède, de Danemark, et la reine de Portugal.</p>
+
+<p>Quelques mécontentements s'étaient manifestés, à l'occasion de
+l'arrestation de l'ambassadeur de Russie à Stockholm; le roi quitta
+cette ville et se retira dans le château de Gripsholm, d'où il donna des
+ordres pour la guerre, soit contre les Russes, soit contre les Danois.</p>
+
+<p>Mais tous les regards furent bientôt détournés de ce qui se passait au
+nord, pour se fixer sur le grand drame qui s'ouvrait en Espagne. Le
+grand-duc de Berg y avait été envoyé, et y avait pris le commandement de
+notre armée, qui s'était avancée sur les rives de l'Èbre. Le roi
+d'Espagne, faible, craintif, gouverné par son ministre, n'apportait
+aucune résistance contre la marche des troupes françaises qu'on
+présentait toujours comme dirigées vers le Portugal.</p>
+
+<p>Le parti national des Espagnols, à la tête duquel se trouvait le prince
+des Asturies, s'irritait de cet envahissement, en apercevait les
+conséquences, et se voyait sacrifié à l'ambition du prince de la Paix.
+Bientôt la révolte contre le ministre éclata; le roi et la reine,
+attaqués, se préparaient à quitter l'Espagne, dont l'empereur voulait
+les bannir, car il se réservait ensuite de détrôner le prince des
+Asturies, et croyait qu'il en viendrait facilement à bout. J'ai déjà dit
+que le prince de la Paix, séduit par les promesses qu'on lui avait
+faites, s'était dévoué à la politique de l'empereur, qui débutait en
+Espagne par cette faute énorme d'y faire arriver l'influence française
+accolée à celle d'un ministre détesté. Cependant le peuple de Madrid,
+s'étant porté à Aranjuez, pilla le palais du ministre, qui fut contraint
+de se cacher pour échapper à sa fureur. Le roi et la reine, épouvantés,
+et presque également affligés du danger de leur favori, furent
+contraints de lui demander sa démission, et, le 16 mars 1808, le roi,
+pressé de tous les côtés, abdiqua en faveur de son fils, en annonçant
+que sa santé le forçait d'aller chercher un autre climat. Cet acte de
+faiblesse apaisa la révolte. Le prince des Asturies prit le nom de
+Ferdinand VII, et, par le premier acte de son autorité, il confisqua les
+biens du prince de la Paix. Mais il n'avait point dans le caractère
+assez de force pour profiter entièrement de cette situation difficile.
+Effrayé de sa rupture avec son père, il hésitait dans le moment où il
+aurait fallu agir. D'un autre côté, le roi et la reine se jetaient dans
+les bras de l'empereur, appelaient à eux l'armée française. Le grand-duc
+de Berg alla les trouver à Aranjuez, et leur promit son dangereux
+secours. Les tergiversations de l'autorité, la crainte qu'inspiraient
+nos armes, les intrigues du prince de la Paix, les mesures dures et
+impératives de Murat, tout cela réuni mit le trouble et le désordre en
+Espagne, et cette malheureuse famille régnante ne tarda pas à
+s'apercevoir que cette discussion devait tourner au profit du médiateur
+armé qui s'en établissait le juge.</p>
+
+<p><i>Le Moniteur</i> rendit compte de ces événements, en déplorant le malheur
+du roi Charles IV, et, peu après, l'empereur quitta Saint-Cloud, sous
+prétexte de faire un voyage dans le midi de la France. L'impératrice le
+suivit, quelques jours plus tard, accompagnée d'une cour brillante.</p>
+
+<p>En commençant la quatrième époque de ces Mémoires, je donnerai de plus
+grands détails sur ces événements. Ils étaient alors très obscurs pour
+nous. On se demandait ce que l'empereur allait faire; cette marche
+nouvelle d'une invasion, ces intrigues secrètes, dont on ne tenait
+point le fil, la défiance générale qui s'accroissait de plus en plus,
+tout rendait attentif.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, était mécontent. Il blâmait
+hautement tout ce qu'on faisait et ce qu'on allait faire. Il dénonçait
+Murat à l'opinion publique. Il criait à la perfidie, se lavait d'y avoir
+trempé, répétait que, s'il eût été ministre des affaires étrangères, il
+n'eût point voulu prêter son nom à de pareilles ruses. L'empereur
+s'irritait de ce blâme exprimé avec assez de liberté; il voyait qu'une
+approbation d'un genre nouveau se tournait du côté de M. de Talleyrand;
+il écoutait certaines dénonciations qu'on venait apporter contre lui, et
+leur liaison passée se trouvait interrompue. Il a beaucoup dit que M. de
+Talleyrand avait conseillé cette affaire d'Espagne, et qu'il s'en était
+déchargé après, en voyant son peu de succès. Je suis témoin que M. de
+Talleyrand la blâmait violemment dès cette époque, et qu'il s'exprimait
+avec une telle vivacité contre cette violation de tout droit des gens,
+que je me suis vue obligée de lui conseiller, plus d'une fois, de
+modérer l'amertume de ses paroles. Ce qu'il eût voulu, ce qu'il eût
+conseillé, je ne puis précisément le dire, car il ne l'a jamais fait
+connaître entièrement, et j'en ai écrit tout ce que j'en ai pu savoir.
+Ce qui est certain, c'est que l'opinion publique lui donna raison dans
+ce moment, et se déclara pour lui, parce qu'il ne dissimula point sa
+mauvaise humeur.</p>
+
+<p>«C'est une basse intrigue, disait-il, et c'est une entreprise contre un
+voeu national; c'est prendre au rebours sa position, et se déclarer
+l'ennemi des peuples; c'est une faute qui ne se réparera jamais<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>.»
+En effet, la suite a prouvé que M. de Talleyrand ne s'était point
+trompé, et de ce funeste événement on peut dater la décadence morale de
+celui qui faisait alors trembler l'Europe entière.</p>
+
+<p>À peu près vers ce temps, la douce et modeste reine de Naples était
+partie pour rejoindre son époux en Espagne, et occuper un trône sur
+lequel elle ne devait pas demeurer longtemps.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">(retour) </a> L'opposition de M. de Talleyrand à la guerre
+ d'Espagne a été souvent contestée, et par l'empereur
+ lui-même. Ce qui est dit ici ne peut laisser le moindre doute
+ sur ce fait tout à l'honneur du bon sens et de la
+ perspicacité du grand chambellan. M. Beugnot raconte, dans
+ ses mémoires, une conversation presque identique: «Les
+ victoires, lui disait le prince, ne suffisent pas pour
+ effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi
+ de vil, de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire
+ ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera
+ pardonné par personne.» (P. R.)</blockquote>
+ <br>
+ <a name="c29" id="c29"></a>
+
+<h3>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<h3>(1808.)</h3>
+
+<p class="sml"><b>La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des
+Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son
+séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée
+de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine de
+Hollande.--Abdication du prince des Asturies.</b></p>
+
+<p>Ce fut le 2 avril 1808 que l'empereur partit, sous prétexte de visiter
+les provinces du Midi, et en effet pour surveiller ce qui se passait en
+Espagne. J'en donnerai une idée, le plus succinctement possible<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">(retour) </a> Je crois devoir publier ce chapitre, ou plutôt
+ ce fragment de chapitre, le dernier que ma grand'mère ait
+ écrit, quoique rien n'en soit achevé, et qu'il n'y ait là que
+ le récit historique, abrégé, des événements d'Aranjuez et de
+ Bayonne. Probablement, elle croyait nécessaire d'appuyer sur
+ un exposé des faits les réflexions dont elle l'aurait fait
+ suivre sur l'effet moral et politique de ces événements, et
+ sur la rupture qu'ils amenèrent plus tard entre l'empereur et
+ M. de Talleyrand, et les suites de cette rupture pour sa
+ situation et celle de son mari. Du reste, ce récit s'accorde
+ parfaitement avec celui que M. Thiers a fait de ces mêmes
+ événements, et elle ne charge pas le tableau plus qu'il ne
+ l'a chargé. Le point le plus grave, c'est-à-dire la mission
+ de Savary auprès du prince des Asturies, est notamment traité
+ par le grand historien d'une manière qui confirme, et au
+ delà, tout ce qui est dit dans ces Mémoires. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>On sait quelles transactions le roi d'Espagne, Charles IV s'était vu
+forcé de faire avec les différents gouvernements de la France depuis la
+Révolution. Après avoir tenté inutilement, en 1793, de sauver la vie de
+Louis XVI, à la suite d'une guerre noblement entreprise, mais conduite
+avec gaucherie, les Espagnols reçurent la loi du vainqueur, et le
+gouvernement français s'immisça toujours plus ou moins dans leurs
+affaires. À leur tête était Emmanuel Godoï, dont on n'a point ignoré les
+moyens de succès, et qui, avec un esprit médiocre, fort peu de talents,
+parvint, par la nature du goût qu'il inspira à la reine, à gouverner les
+Espagnes. Il entassa sur sa personne toutes les dignités, les honneurs
+et les trésors que jamais favori ait pu obtenir. Il était né en 1768,
+d'une famille noble, et il fut placé dans les gardes du corps en 1787.
+La reine le distingua, il monta rapidement de grade en grade, devint
+lieutenant général, duc d'Alcudia, ministre des affaires étrangères en
+1792. En 1795, il fut fait prince de la Paix, par suite du traité, peu
+honorable pour lui, qu'il conclut avec la France. Il cessa d'être
+ministre en 1798, mais il n'en dirigea pas moins les affaires, et
+conserva toute sa vie le plus grand empire sur le roi Charles IV, qui
+partagea si étrangement l'engouement de la reine sa femme. Le prince de
+la Paix avait épousé la nièce du roi Charles III.</p>
+
+<p>Rien n'avait paru troubler la bonne intelligence qui régnait entre la
+France et l'Espagne, lorsque au moment où s'ouvrit la campagne de
+Prusse, le prince de la Paix, croyant que la guerre qui commençait
+allait faire pâlir la fortune de l'empereur, songea à armer l'Espagne
+pour la préparer à profiter des événements qui pouvaient l'aider à
+secouer le joug, et fit une proclamation qui invitait les Espagnols à
+s'enrôler de tous côtés. Cette proclamation arriva à l'empereur sur le
+champ de bataille d'Iéna, et bien des gens ont dit que, dès cette
+époque, il avait juré la perte de la maison de Bourbon en Espagne. Après
+ses succès, il dissémina les troupes espagnoles sur tous les points de
+l'Europe, et le prince de la Paix n'obtint sa protection qu'en se
+soumettant à sa politique. Bonaparte a tant répété, en 1808, qu'à
+Tilsit, le czar avait approuvé ses projets sur l'Espagne, et, en effet,
+immédiatement après le renversement de Charles IV, l'entrevue des deux
+empereurs s'est passée si amicalement à Erfurt, qu'il est assez
+vraisemblable qu'ils s'étaient mutuellement autorisés à poursuivre leurs
+projets, l'un vers le nord, l'autre vers le midi. Mais ce que je ne sais
+pas bien, c'est jusqu'à quel point Bonaparte trompa l'empereur de Russie
+lui-même; et s'il ne commença pas, d'abord, par lui confier seulement le
+partage qu'il feignait de préparer dans les États du roi Charles IV, et
+le dédommagement qu'il avait l'air de vouloir lui donner en Italie.
+Peut-être n'avait-il pas arrêté le plan de le déposséder entièrement. Ce
+qu'il y a de certain, c'est que M. de Talleyrand n'est point entré dans
+cette idée.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, Murat, dans sa correspondance avec le prince de la
+Paix, le leurrait du don d'une portion du Portugal, qui, disait-il,
+serait devenu le royaume des Algarves. Une autre partie du Portugal
+devait appartenir à la reine d'Étrurie, et cette Étrurie devait
+désormais devenir l'empire du roi Charles IV, qui conserverait les
+colonies américaines, et, à la paix générale, prendrait le titre
+d'empereur des deux Amériques. Durant le voyage de 1807, un traité
+dressé sur ces bases fut conclu à Fontainebleau, à l'insu de M. de
+Talleyrand, et malgré lui, et le passage de nos troupes fut accordé par
+le prince de la Paix pour la conquête du Portugal. L'empereur, à Milan,
+ordonna à la reine d'Étrurie de retourner auprès de son père.</p>
+
+<p>Cependant le prince de la Paix était de plus en plus odieux à la nation
+espagnole, et complètement haï du prince des Asturies. Celui-ci, animé
+par ses propres sentiments, et par les avis de ceux qui l'entouraient,
+inquiet de sa mésintelligence toujours croissante avec sa mère, de la
+faiblesse de son père, et de l'entrée de nos troupes, qui lui faisait
+soupçonner quelque trame nouvelle, poussé à bout d'ailleurs par le
+mariage que le prince de la Paix voulait lui faire contracter avec la
+soeur de sa femme, se détermina à écrire à Bonaparte pour lui faire
+connaître tous les griefs des Espagnols contre le favori, et pour lui
+demander son appui et la main de quelque femme de sa famille. Cette
+demande, qui pourrait bien avoir été inspirée par l'ambassadeur de
+France, demeura d'abord sans réponse. Peu après, le prince des Asturies
+fut dénoncé comme conspirateur, arrêté, et ses amis furent exilés. On
+trouva chez lui une foule de notes dénonciatrices des exactions commises
+par le prince de la Paix. On bâtit sur tout cela une accusation de
+conspiration. La reine poursuivit son fils avec acharnement, et le
+prince des Asturies allait être mis en jugement, lorsque des lettres de
+l'empereur arrivèrent, et signifièrent qu'il ne voulait pas qu'il fût
+question dans le procès du projet de mariage du prince. Comme c'était
+sur ce point qu'on eût voulu faire porter la principale accusation de
+conspiration, il y fallut renoncer. Le prince de la Paix voulut se
+donner la bonne grâce de l'indulgence, et il parut avoir sollicité et
+obtenu le pardon du prince des Asturies. Le roi Charles IV écrivit à
+l'empereur pour lui rendre compte de l'affaire et de sa conduite, et
+Bonaparte devint conseil et arbitre de tous ces différends, qui,
+jusque-là, favorisaient ses projets. Tout cela se passa au mois
+d'octobre 1807.</p>
+
+<p>Cependant, nos troupes s'établissaient en Espagne. Les Espagnols,
+surpris de cette invasion, murmuraient assez hautement, et se
+plaignaient de la faiblesse de leur souverain et de la trahison du
+favori. On se demandait pourquoi les armées espagnoles étaient envoyées
+sur les frontières du Portugal, loin du centre du royaume, qui était
+ainsi livré sans défense. Murat marchait vers Madrid. Le prince de la
+Paix envoya un homme à lui à Fontainebleau, pour prendre les dernières
+instructions. Cet homme, nommé Izquierdo, vit M. de Talleyrand qui
+l'éclaira, lui démontra l'erreur du prince de la Paix, et lui fit
+connaître à quel point le traité qu'on venait de signer à Fontainebleau,
+renfermait la destruction complète de toute la puissance espagnole. Cet
+Izquierdo, épouvanté de tout ce qu'il apprit, retourna promptement à
+Madrid, et, sur ses récits, le prince de la Paix ouvrit les yeux, et
+s'aperçut à quel point il était joué. Mais il était trop tard. On
+rappela les troupes, et on songea alors à imiter la conduite du prince
+du Brésil, en abandonnant le continent. La cour s'était retirée à
+Aranjuez; ses préparatifs ne pouvaient être tellement mystérieux qu'on
+n'en fût averti dans Madrid; la fermentation de cette ville s'accrut à
+la nouvelle de l'approche de Murat et de l'éloignement de son roi.
+Bientôt cette fermentation éclata par une révolte; le peuple se porta en
+foule à Aranjuez, le roi fut retenu prisonnier dans son palais, la
+maison du prince de la Paix pillée, celui-ci mis en prison, et arraché à
+grand'peine à la fureur du peuple. On contraignit le roi Charles IV à
+disgracier son favori, et à l'exiler d'Espagne. Dès le lendemain de
+cette journée, soit que le roi, épouvanté, se sentît trop faible pour
+régner sur un pays qui allait devenir le théâtre de tant de troubles,
+soit qu'un parti opposé sût habilement l'y contraindre, il abdiqua en
+faveur de son fils.</p>
+
+<p>Tout cela se passait à quelques lieues de Madrid, et en présence de
+Murat, qui y avait établi son quartier général. Ce fut le 19 mars 1808
+que le roi Charles IV écrivit à l'empereur que, sa santé ne lui
+permettant plus d'habiter l'Espagne, il venait d'abdiquer en faveur de
+son fils. Cet événement changeait tous les projets de Bonaparte. Il se
+voyait enlever le fruit de l'intrigue qu'il avait ourdie depuis six
+mois. L'Espagne allait se trouver gouvernée par un jeune prince qui
+paraissait, d'après ce qui venait de se passer, capable d'un acte de
+force. Il était vraisemblable que la nation espagnole embrasserait avec
+ardeur la cause d'un souverain qui sans doute avait pour but la
+délivrance de l'Espagne. Nos armées étaient reçues avec mécontentement à
+Madrid; Murat se voyait déjà forcé de décréter des mesures sévères pour
+maintenir le bon ordre; il fallait prendre un parti nouveau, et
+s'approcher, avant tout, du théâtre des événements pour les mieux
+juger. D'après cela, l'empereur se décida à se rendre à Bayonne. Il
+quitta Saint-Cloud le 2 avril, et se sépara de M. de Talleyrand assez
+froidement, en se gardant bien de lui faire part d'aucun projet. <i>Le
+Moniteur</i> annonça que l'empereur allait visiter les départements du
+Midi, et, seulement le 8 avril, sans avoir donné de grands détails sur
+ce qui se passait en Espagne, on nous apprit que l'empereur était désiré
+et même attendu à Madrid.</p>
+
+<p>L'impératrice, qui aimait à voyager et à ne point quitter son époux,
+obtint la permission de partir après lui; elle le rejoignit à Bordeaux.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand me parut visiblement inquiet et mécontent de ce voyage.
+Je serais assez portée à croire que, depuis longtemps, par haine de
+Murat, et par suite d'un autre plan que j'ignore, il favorisait le parti
+qui dirigeait la conduite du prince des Asturies. Dans cette occasion,
+il se voyait écarté, et, pour la première fois, Bonaparte apprenait à se
+passer de lui. On ne comprenait rien à Paris de tout ce qui se passait;
+les articles officiels du <i>Moniteur</i> étaient chargés de nuages. Avec
+l'empereur, on s'attendait à tout; mais il commençait à blaser même la
+curiosité; et d'ailleurs, la maison d'Espagne n'inspirait pas un grand
+intérêt. On s'agita donc très peu d'abord, et on attendit que le temps
+répandît un peu plus de clarté. La France ne s'habituait que trop à
+considérer Bonaparte comme se servant d'elle seulement pour faire les
+affaires de sa politique et de son ambition particulières.</p>
+
+<p>Cependant Murat, qui connaissait quelques-uns des projets de l'empereur,
+et qui voyait tomber, par l'abdication du roi Charles IV, une grande
+partie de son plan, agit à Madrid avec une habileté perfide. Il évita de
+reconnaître le prince des Asturies, et tout porte à croire qu'il ne
+contribua pas peu à ramener le vieux roi au désir de reprendre sa
+couronne. Un compte rendu du général Monthion, envoyé à Aranjuez auprès
+de Charles IV, qui fut inséré dans <i>le Moniteur</i>, apprit à l'Europe que
+ce monarque s'était amèrement plaint de son fils, qu'il déclarait son
+abdication forcée, et qu'en se remettant dans les mains de l'empereur,
+il recommandait surtout qu'on sauvât la vie au prince de la Paix. La
+reine, encore plus passionnée sur cet article, se livra aux plus
+violentes plaintes contre son fils, et ne parut occupée que de la
+profonde inquiétude que lui causait la situation du favori.</p>
+
+<p>Les Espagnols avaient accepté l'abdication de leur roi, et se voyaient
+avec joie débarrassés du joug du prince de la Paix. À Madrid surtout,
+ils s'irritaient de la présence des Français, de la sécheresse de leurs
+relations avec le jeune souverain, et Murat ne put parvenir à contenir
+la fermentation naissante qu'à l'aide d'une sévérité, nécessaire dans sa
+situation, mais qui acheva de nous rendre odieux.</p>
+
+<p>L'empereur, étant arrivé à Bayonne, s'établit au château de Marrac,
+situé à un quart de lieue de cette ville, incertain encore de ce qui
+résulterait de son entreprise, méditant le voyage de Madrid pour
+dernière ressource, mais déterminé à ne point laisser échapper le fruit
+des tentatives commencées. Personne autour de lui n'était dans son
+secret; il faisait agir tout son monde, sans s'ouvrir à qui que ce fût.
+On peut lire, dans la relation que l'abbé de Pradt a donnée de la
+révolution d'Espagne, des notes assez curieuses et des remarques justes
+sur la force avec laquelle l'empereur savait porter à lui seul le
+mystère de ses conceptions. L'abbé de Pradt était alors évêque de
+Poitiers. En passant devant cette ville, Bonaparte l'emmena à sa suite,
+lui sachant assez de goût et de talent pour l'intrigue, et croyant
+pouvoir s'en servir.</p>
+
+<p>J'ai ouï dire aux personnes qui firent ce voyage que le séjour de Marrac
+fut triste, et que la préoccupation de tout le monde était de souhaiter
+le dénouement de ce qui se passait, afin de retourner à Paris.</p>
+
+<p>Savary fut promptement envoyé à Madrid, et reçut vraisemblablement
+l'ordre de ramener le prince des Asturies, à quelque prix que ce fût. Il
+remplit sa mission avec cette exactitude qui lui était particulière, et
+qui ne lui permettait jamais de réfléchir sur les ordres dont on le
+chargeait, ni sur les moyens qu'il lui fallait employer. Ce fut le 7
+avril que Savary vit le prince des Asturies à Madrid. Il lui annonça
+comme certain le voyage de l'empereur en Espagne, prit tout le caractère
+d'un ambassadeur qui vient complimenter un nouveau roi, s'engageant, au
+nom de son maître, s'il trouvait ses dispositions amicales, à ne point
+s'immiscer dans aucune des affaires de l'Espagne. Ensuite il commença à
+insinuer que ce serait avancer beaucoup les négociations que de venir au
+devant de l'empereur, qui, assurait-il, allait sous peu se rendre à
+Madrid; et, ce qui a étonné tout le monde, et ce qui étonnera de même la
+postérité, c'est qu'il parvint à persuader le prince des Asturies et sa
+cour sur ce voyage. À la vérité, on ne peut guère douter que la menace
+ne fût jointe au conseil dans cette occasion, et que ce malheureux
+prince n'ait été entraîné dans le piège que par une multiplicité de lacs
+qui lui furent tendus à la fois. On lui fit sans doute sentir que sa
+couronne était à ce prix, que l'empereur, souhaitant cette démarche, ne
+lui prêterait secours que si on le satisfaisait sur ce point; on le
+leurra encore de l'espoir de le rencontrer sur le chemin. Il ne fut
+d'abord point question de passer la frontière.</p>
+
+<p>Le prince des Asturies se trouvait entraîné par les événements à une
+entreprise un peu au-dessus de ses forces; il était plutôt agent que
+chef du parti qui l'avait porté sur le trône, et il ne pouvait
+entièrement s'accoutumer à la situation d'un fils révolté contre son
+père. Enfin la présence de nos armées l'intimidait; il n'osait répondre
+aux Espagnols du salut de la patrie, s'il résistait. Ses conseillers
+eux-mêmes étaient intimidés. Savary conseillait aussi, mais en menaçant,
+et ce malheureux prince, par suite d'une foule de sentiments divers, se
+détermina à l'action qui devait le plus immédiatement le perdre. J'ai
+entendu dire à Savary qu'une fois qu'il l'eut mis sur la route de
+Bayonne, il avait des ordres si positifs, qu'il était parfaitement
+déterminé à ne plus le laisser retourner; et, comme de fidèles
+serviteurs avaient averti son prisonnier, il le surveillait de si près,
+qu'il était bien certain qu'aucune force humaine n'eût pu le lui
+enlever. Pour observer cette intrigue aussi coupable que bien ourdie,
+l'empereur écrivit cette lettre, imprimée depuis, qui fut remise au
+prince des Asturies quand il était à Vitoria, et que je transcrirai ici,
+parce qu'elle aide à comprendre la suite des événements.</p>
+
+<p>«Bayonne, avril 1808.</p>
+
+<p>»Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse royale. Elle doit avoir
+acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de
+l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la
+circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En
+arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques
+réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à
+l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait
+nécessaire pour son bonheur et celui de ses sujets. Les affaires du Nord
+ont retardé mon voyage. Les événements d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne
+suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince la
+Paix, mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois
+d'accoutumer les peuples à répandre du sang, et à se faire justice
+eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse royale n'en fasse pas un jour
+elle-même l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire
+du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et qui a si
+longtemps régi le royaume. Il n'a plus d'amis. Votre Altesse royale n'en
+aura plus, si jamais elle est malheureuse. Les hommes se vengent
+volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment, d'ailleurs,
+pourrait-on faire le procès au prince de la Paix, sans le faire à la
+reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines et les
+passions factieuses; le résultat en sera funeste pour votre couronne.
+Votre Altesse royale n'y a de droits que ceux que lui a transmis sa
+mère; si le procès la déshonore, Votre Altesse royale déchire par là ses
+droits.</p>
+
+<p>»Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides; elle n'a
+pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si on lui en
+reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent manifesté le
+désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires. L'amitié du roi
+Charles m'a porté souvent à me taire, et à détourner les yeux des
+faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous sommes!
+Faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut se
+concilier: Que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui
+offre un refuge en France. Quant à l'abdication du roi Charles IV, elle
+a eu lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes, et, aux
+yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant
+de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme
+souverain voisin, il m'est permis de vouloir tout savoir, avant de
+reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Majesté royale, aux
+Espagnols, au monde entier: Si l'abdication du roi Charles IV est de pur
+mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute
+d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais
+Votre Altesse royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec
+elle pour cet objet. La circonspection que je porte, depuis un mois,
+dans cette affaire doit lui être garant de l'appui qu'elle trouvera en
+moi, si, à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient,
+viennent à l'inquiéter sur son trône. Quand le roi Charles me fit part
+de l'événement du mois d'octobre dernier, j'en fus douloureusement
+affecté, et je peux avoir contribué, par les insinuations que j'ai
+faites, à la bonne issue de l'affaire de l'Escurial. Votre Altesse
+royale avait bien des torts; je n'en veux pour preuve que la lettre
+qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu ignorer. Roi à son
+tour, elle saura combien les droits du trône sont sacrés. Toute démarche
+près d'un souverain étranger est criminelle. Votre Altesse royale doit
+se défier des écarts des émotions populaires. On pourra commettre
+quelques meurtres sur mes soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en
+serait le résultat. J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on ait répandu
+des lettres du capitaine général de la Catalogne, et fait tout ce qui
+pouvait donner des mouvements aux têtes.</p>
+
+<p>»Votre Altesse royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je
+flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut
+être certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme
+avec le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et de
+trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et de
+ma parfaite estime.»</p>
+
+<p>On voit, par cette lettre, que l'empereur se réservait le droit de juger
+encore de la validité de l'abdication du roi Charles IV. Cependant il
+paraît que Savary flatta le jeune roi d'un assentiment plus positif que
+celui qui était contenu dans cette lettre, tandis que Murat encourageait
+sous main le roi Charles à une rétractation. En écrivant de cette
+manière au prince des Asturies, l'empereur se ménageait les moyens de
+sauver le prince de la Paix, s'il était nécessaire, de prendre la
+défense du roi Charles IV, enfin de blâmer le premier mouvement
+d'insurrection du prince des Asturies contre son père. On a su pourtant,
+à cette époque, que l'ambassadeur de France avait fait insinuer à ce
+prince la demande qu'il fit d'une épouse prise dans la famille
+impériale, demande qui fut son plus grand crime auprès du favori.</p>
+
+<p>Le prince des Asturies avait quitté Madrid le 10 avril; il recevait sur
+la route les témoignages d'affection de son peuple, et partout on lui
+montrait de l'inquiétude, en le voyant approcher de la frontière. Savary
+l'assurait toujours qu'en avançant davantage, il finirait par rencontrer
+l'empereur, et il le gardait de plus en plus près. À Burgos, le conseil
+du prince commença à s'alarmer; on poussa jusqu'à Vitoria. Là, le peuple
+détela les chevaux du prince; il fallut que la garde lui ouvrît un
+passage, et ce fut en quelque sorte malgré la volonté du prince lui-même
+dont les espérances se dissipaient à mesure.</p>
+
+<p>«À Vitoria, me disait depuis Savary, je crus un moment que mon
+prisonnier m'allait échapper; mais j'y mis bon ordre, je lui fis
+peur.--Enfin, lui répondis-je, s'il avait résisté, est-ce que vous
+l'auriez tué?--Oh! non, reprit-il, mais je vous atteste que je ne
+l'aurais point laissé retourner.»</p>
+
+<p>Ce qui rassurait les conseillers du prince, c'est qu'ils s'étaient
+persuadé qu'un mariage arrangerait tout, et, ne pouvant entrer dans
+l'immensité des plans impériaux, ils regardaient qu'une telle alliance,
+et le sacrifice de quelques hommes et de la liberté du commerce, serait
+la conclusion du traité définitif. On céda donc aux sollicitations très
+militaires de Savary, et enfin, on passa la frontière. Le cortège entra
+dans Bayonne le 21 avril. Les personnes qui se trouvaient auprès de
+l'empereur alors connurent par le changement de son humeur à quel point
+l'arrivée des infants était importante pour ses projets. Il avait paru
+jusque-là très soucieux; il ne s'ouvrait à aucun, mais il envoyait
+courriers sur courriers. Il n'osait compter sur le succès de son
+entreprise; il avait fait engager le vieux roi à le venir joindre; et
+lui, ainsi que la reine et le favori, n'avaient alors rien de mieux à
+faire. Mais il était si vraisemblable que le nouveau roi profiterait de
+la révolte prête à éclater en Espagne, et qu'il exciterait
+l'enthousiasme naissant de toutes les classes pour la délivrance de la
+patrie, que, jusqu'au moment où il sut que le prince avait franchi les
+Pyrénées, l'empereur dut regarder cet événement comme à peu près
+impossible. Il a dit, depuis, qu'à dater de cette faute, il n'avait plus
+douté de l'incapacité du roi Ferdinand.</p>
+
+<p>Le 20 avril, la reine de Hollande accoucha d'un garçon qui fut nommé
+Louis<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>. À cette époque est mort le peintre Robert, fameux par la
+facilité de son talent, le goût qu'il avait, surtout en architecture;
+d'ailleurs, excellent homme et fort spirituel<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">(retour) </a> Cet enfant est devenu l'empereur Napoléon III.
+ Le hasard qui le fait naître le jour même de l'arrivée des
+ infants à Bayonne, au moment où la faute criminelle de la
+ guerre d'Espagne s'accomplissait, peut prêter aux
+ rapprochements des historiens fatalistes. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">(retour) </a> Il ne s'agit pas ici de Léopold Robert, plus
+ apprécié de la génération actuelle, mais d'Hubert Robert, né
+ en 1733, membre de l'Académie en 1766, et connu par des
+ tableaux de ruines où le goût classique commence à trahir
+ quelques tendances modernes, ou romantiques, comme on aurait
+ dit un peu plus tard. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>L'abbé de Pradt a raconté toutes les circonstances de l'arrivée des
+princes, et, comme il en fut témoin, je renvoie encore à son ouvrage,
+sans me croire obligée ici de le copier. Il dit que l'empereur vint de
+Marrac à Bayonne, qu'il traita le prince des Asturies d'égal à égal,
+qu'il lui donna dans la même journée à dîner, en lui accordant tout le
+cérémonial de la royauté, et que ce ne fut que le soir de ce jour, quand
+le prince fut retourné à son logis, que Savary revint chez lui, chargé
+de lui signifier l'intention de Bonaparte. Cette intention était de
+renverser la dynastie régnante, pour mettre la sienne à sa place, et, en
+conséquence, l'abdication était demandée à toute la famille. L'abbé de
+Pradt s'étonne avec raison de cette scène de comédie que joua l'empereur
+dans la journée, et on ne conçoit guère comment il se donna l'embarras
+de faire, le matin, un personnage ayant des intentions si opposées à
+celles de la soirée. Quel que fût son motif, on comprend la stupeur des
+princes espagnols, et quels durent être leurs regrets de s'être ainsi
+livrés à leur ennemi, qui dès ce moment fut inflexible. Dès lors, ils
+essayèrent, non de fuir, car ils s'aperçurent promptement que cela était
+impossible, mais d'instruire la junte qui siégeait à Madrid, et de leur
+captivité, et des déterminations qui assuraient la perte des derniers
+Bourbons. La plupart des courriers furent arrêtés; quelques-uns
+passèrent cependant; les nouvelles qu'ils portaient excitèrent
+l'indignation à Madrid, et, de là, dans toute l'Espagne. Les
+protestations de quelques provinces parurent, le peuple s'ameuta dans
+plusieurs villes; à Madrid, la sûreté de l'armée française fut
+compromise. Murat redoubla de sévérité, et devint l'objet de la haine
+comme de la terreur de tous les habitants. Tout le monde sait
+aujourd'hui à quel point l'empereur se trompa sur l'état de l'Espagne et
+sur le caractère des Espagnols. Il apporta dans cette odieuse entreprise
+les deux mêmes erreurs de son caractère et de son esprit, qui l'ont
+quelquefois entraîné à de si grandes fautes: Premièrement, cette volonté
+de l'emporter de haute lutte, cette impatience d'être obéi qui le jetait
+dans la précipitation, et qui souvent lui faisait négliger les
+intermédiaires qu'on ne dédaigne pas toujours impunément. Ensuite, cette
+opinion trop arrêtée chez lui, que les hommes subissent très peu de
+modifications importantes par l'action de leur gouvernement, et que les
+différences nationales sont d'une si mince considération, que la
+politique peut agir de la même manière sur des hommes du Midi ou du
+Nord, sur des Allemands, des Français ou des Espagnols. Il a avoué,
+depuis, s'être fortement trompé dans cette idée. En apprenant qu'il
+existait en Espagne une classe élevée qui s'apercevait du mauvais
+gouvernement qui la régissait, et qui souhaitait quelques changements
+constitutionnels, il ne douta point que le peuple ne donnât aussi dans
+l'appât qu'on lui présenterait d'une révolution pareille à celle de
+France. Il crut qu'en Espagne, comme ailleurs, on soulèverait facilement
+les hommes contre l'influence temporelle des prêtres, en supprimant tous
+les intermédiaires dont je parlais tout à l'heure. Démêlant avec la
+vivacité de son esprit, que le mouvement qui avait excité la révolte
+d'Aranjuez et mis le pouvoir dans les mains d'un prince faible, trop
+évidemment dénué des moyens qui font et contiennent les révolutions, il
+supposa, en dévorant d'avance le temps, les obstacles, les incidents qui
+retardent, qu'un premier ébranlement donné aux institutions espagnoles
+en amènerait le changement complet. Il crut donc rendre une sorte de
+service à la nation même, en devançant les événements, en s'emparant
+d'avance de leur révolution, et la conduisant de prime abord là où il
+croyait que la suite des temps devait la mener. Mais quand même il
+serait possible de parvenir à persuader tout un peuple, et à lui faire
+accepter, comme résultat d'une prévision habile et sûre, ce qu'il ne
+peut comprendre que par l'expérience des faits, et souvent des malheurs,
+l'odieux de tous les moyens employés par l'empereur jeta sur sa conduite
+un tort qui le flétrit aux yeux de ceux qu'il voulait gagner, et qu'il
+crut servir: <i>Jehu n'avait pas le coeur assez droit, ni les mains assez
+pures</i> pour que l'Espagne le reçût comme le restaurateur dont elle avait
+besoin. Le joug étranger, d'ailleurs, souleva l'orgueil espagnol. Les
+ruses qui furent ourdies, l'emprisonnement des souverains, le mépris
+trop étalé des croyances religieuses, les menaces, les exécutions qui
+suivirent, et, un peu plus tard, les exactions et les cruautés de la
+guerre, tout se réunit pour s'opposer à toute entente. Bientôt les deux
+parties contendantes, animées l'une contre l'autre, ne virent plus entre
+elles qu'une lutte violente, excitée par le désir de se résister et de
+se détruire mutuellement. L'empereur lui-même sacrifia tout à la passion
+de ne rien céder; il prodigua les hommes et l'argent, seulement pour
+demeurer le plus fort; car il aurait rougi devant l'Europe d'avoir été
+vaincu, et la guerre la plus sanglante, les plus épouvantables désastres
+furent la suite de son orgueil blessé, comme du despotisme de sa
+volonté. Il ne parvint donc à créer que l'anarchie en Espagne. La
+nation, se voyant sans armée, se crut chargée de la défense du sol, et
+Bonaparte, qui mettait sa vanité et sa sûreté à être l'élu des peuples,
+qui, dans son système, n'eût jamais dû faire la guerre qu'aux rois, se
+trouva en peu d'années hors du terrain politique sur lequel il avait
+fondé sa puissance, et dévoila aux yeux de tous que c'était pour son
+profit seul qu'il exploitait le pouvoir.</p>
+
+<p>Néanmoins, ce ne fut pas sans prévoir une partie de ces inconvénients
+qu'il continua à avancer dans la route tortueuse où il était entré. Le
+refus que fit le prince des Asturies de signer son abdication lui causa
+une violente inquiétude. Craignant que ce prince ne lui échappât, il le
+fit garder à vue; il essaya sur lui tous les moyens de séduction et de
+violence, et tous ceux qui l'entouraient s'aperçurent facilement de
+l'agitation dans laquelle il était retombé. Duroc, Savary, l'abbé de
+Pradt, furent chargés de gagner, persuader ou effrayer les conseillers
+du prince. Mais quel moyen de parvenir à persuader aux gens de consentir
+à se voir déposséder? En acceptant l'opinion de l'empereur, que chacun
+des membres de la famille régnante était également médiocre et inhabile,
+il faut conclure encore qu'il eût été plus adroit de leur laisser le
+pouvoir et le trône; car l'obligation d'agir, dans un temps qui devenait
+si difficile, les eût conduits à beaucoup de fautes dont leur ennemi eût
+alors profité. Mais, en les outrageant par la violation de tous les
+droits humains, en paralysant leur action, en les condamnant au rôle si
+simple et si touchant de victimes, on déterminait ou facilitait
+tellement ce qu'ils avaient à faire, qu'on attirait l'intérêt sur eux,
+sans même qu'ils eussent à prendre la moindre peine pour l'exciter. À
+l'égard des princes d'Espagne et du pape, l'empereur a fait une faute
+pareille, et il en a reçu la même punition.</p>
+
+<p>Cependant, comme il voulait sortir de cet état d'angoisse, il se
+détermina à mander le roi Charles IV à Bayonne, et à prendre, tout à
+coup et hautement, le parti du vieux souverain détrôné. Il entrevit que
+la marche qu'il allait suivre entraînerait la guerre; mais aussitôt il
+se flatta, car, sitôt un parti pris, son imagination active parvenait
+promptement à le flatter, que cette guerre ressemblerait à toutes les
+autres. «Oui, disait-il, je sens que ce que je fais n'est pas bien, mais
+qu'ils me déclarent donc la guerre!» Et, quand on lui représentait
+qu'une déclaration de guerre était une chose bien peu à attendre de la
+part de personnes transplantées hors de leur territoire et privées de
+leur liberté: «Et pourquoi aussi sont-ils venus? Ce sont des jeunes gens
+sans expérience, et qui viennent ici sans passeports. Il faut que je
+juge cette entreprise bien nécessaire; car j'ai bien besoin de marine,
+et ceci va me coûter les six vaisseaux que j'ai à Cadix.» D'autres fois,
+il disait:</p>
+
+<p>«Si ceci devait me coûter 80 000 hommes, je ne le ferais pas; mais il ne
+m'en faudra pas 12 000; c'est un enfantillage. Ces gens-ci ne gavent pas
+ce que c'est qu'une troupe française. Les Prussiens étaient comme eux,
+et on a vu comment ils s'en sont trouvés. Croyez-moi, ceci finira vite.
+Je ne voudrais faire de mal à personne, mais quand mon grand char
+politique est lancé, il faut qu'il passe. Malheur à qui se trouve sous
+les roues!»</p>
+
+<p>Vers la fin du mois d'avril, on vit arriver à Bayonne le prince de la
+Paix, que Murat avait délivré de la captivité où il était retenu à
+Madrid. La junte, présidée par don Antonio, frère de Charles IV, le céda
+avec peine; mais le temps de la résistance était passé. Le favori avait
+perdu l'espérance de sa future souveraineté; mais sa vie était
+compromise en Espagne, la protection de l'empereur était son unique
+ressource; il n'était donc point douteux qu'il se prêterait à tout ce
+qu'on exigerait de lui. Il lui fut enjoint de diriger le roi Charles
+dans la route qu'on voulait qu'il suivît, et il s'y prêta sans nulle
+observation.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de transcrire une réflexion de l'abbé de Pradt,
+qui me paraît fondée et qui trouve ici tout naturellement sa
+place<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a> </p>
+
+<p>«À cette époque, dit-il, la partie du projet qui concernait la
+translation de Joseph à Madrid n'était pas encore déclarée. On pouvait
+la prévoir; mais Napoléon n'en avait pas laissé percer l'idée. Dans les
+conférences que la négociation avec M. Escoiguiz me mit à portée d'avoir
+avec Napoléon, il ne lui était pas arrivé d'en rien témoigner,
+abandonnant au temps de dévoiler chaque partie d'un plan dont il
+graduait avec soin la manifestation, après l'avoir porté dans son coeur
+pendant une longue suite de jours, sans qu'aucune indiscrétion l'eût
+soulagé du fardeau de son secret: emploi bien déplorable sans doute de
+la force d'âme, mais qui cependant montre un grand empire sur lui-même
+de la part de l'homme qui peut se maîtriser à ce point, surtout quand il
+est porté à l'indiscrétion, principalement dans la fougue de la colère,
+comme l'était Napoléon.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">(retour) </a> <i>Mémoires historiques sur la révolution
+ d'Espagne</i>, par l'auteur du <i>Congrès de Vienne</i>, in-8°,
+ Paris, 1816. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Le roi Charles IV arriva à Bayonne le 1er mai, avec sa femme, leur plus
+jeune fils, la fille du prince de la Paix, la reine d'Étrurie
+accompagnée de son fils, et, un peu plus tard, don Antonio, qui fut
+contraint de quitter la junte et de se rendre auprès de sa famille.</p>
+<a name="app" id="app"></a>
+<br>
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+<p>Ici se terminent les Mémoires de ma grand'mère, et l'on regrettera sans
+doute que la mort ne lui ait pas permis de les prolonger, au moins
+jusqu'au divorce de l'empereur, que l'on voit planer dès le premier jour
+comme une menace sur la tête de cette Joséphine, toute séduisante, tout
+aimable, et peu intéressante au demeurant. Nul ne peut suppléer à ce qui
+manque ici, et les lettres mêmes de l'auteur donnent peu de
+renseignements politiques sur les temps qui suivent. Elle parlait même
+rarement, dans les derniers jours, de sa vie de ce qu'elle avait alors
+vu ou souffert. Mon père a pourtant eu parfois le projet de continuer
+son récit, en recueillant ce que ses parents lui avaient raconté, en
+anecdotes ou en impressions, sur la fin de l'Empire, et ce qu'il savait
+de leur vie. Il n'a pas accompli son projet en entier, et n'a rien
+laissé d'achevé sur ce point. Ses notes pourtant nous paraissent
+précieuses et donnent le dénouement nécessaire du grand drame qui se
+déroule dans les chapitres précédents. On trouvera peut-être intéressant
+de les lire à la suite des Mémoires qu'elles complètent, quoiqu'il ait
+exprimé, dans un ouvrage plus étendu, son jugement sur les derniers
+jours de l'Empire et sur le temps où il naissait à la vie politique. Il
+y a là des observations générales et particulières, et une opinion
+éclairée sur la conduite des fonctionnaires et des citoyens dans les
+temps difficiles, qui mérite d'être connue. On me pardonnera donc
+d'imprimer cet appendice aux Mémoires, en laissant à ces notes un
+caractère évident de négligence et d'improvisation, me bornant aux
+modifications nécessaires à la correction et à la clarté du récit.<br>
+
+<span class="rig">PAUL DE RÉMUSAT.</span></p><br><br>
+
+<p>«Les souverains espagnols arrivèrent à Bayonne au mois de mai 1808.
+L'empereur les expédia à Fontainebleau, et envoya Ferdinand VII à
+Valençay, terre qui appartenait à M. de Talleyrand. Puis il revint,
+après avoir parcouru les départements du Midi et de l'Ouest, et après
+avoir fait un voyage politique dans la Vendée, où il produisit beaucoup
+d'effet. Il arriva à Paris vers le milieu du mois d'août.</p>
+
+<p>»Mon père, qui était alors premier chambellan, fut chargé de recevoir
+les Bourbons d'Espagne à Fontainebleau. Il le fit naturellement avec ses
+soins et ses manières ordinaires. Quoiqu'il nous rapportât de ce voyage
+des traits qui étaient peu propres à donner une grande idée de Charles
+IV, non plus que de la reine et du prince de la Paix, qui
+l'accompagnait, il avait naturellement témoigné à ces princes détrônés
+le respect dû à leur rang et à leur malheur. Comme, apparemment,
+quelques-uns des autres officiers de la cour, plutôt par ignorance que
+par mauvais sentiment, s'étaient conduits d'une façon différente,
+Charles IV le remarqua, et il disait: «Rémusat, lui, il sait que je suis
+Bourbon.»</p>
+
+<p>»M. de Talleyrand était précisément à Valençay quand l'empereur le
+chargea d'aller y recevoir, évidemment pour le compromettre dans
+l'affaire d'Espagne, les trois infants. Il fut un peu troublé de la
+commission, et cependant il n'épargnait pas, à son retour, les
+observations piquantes à ces étranges descendants de Louis XIV. Il
+racontait qu'ils achetaient des jouets d'enfants à tous les petits
+marchands des foires du voisinage, et que, lorsque ensuite un pauvre
+leur demandait l'aumône, ils lui donnaient un pantin. Il les accusa,
+plus tard, d'avoir fait du dégât à Valençay, et il le dit même avec
+à-propos au roi Louis XVIII, qui, désirant l'éloigner de la cour, et
+n'osant lui donner l'ordre, lui vantait la beauté et la magnificence du
+château de Valençay: «Oui, c'était assez bien,» dit-il; «mais les
+princes espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux
+d'artifice pour la Saint-Napoléon.»</p>
+
+<p>»M. de Talleyrand, quoiqu'il commençât à sentir que sa situation auprès
+de l'empereur était moins simple et moins forte, le trouva, en allant le
+rejoindre, bienveillant et confiant en apparence. Aucun nuage ne se
+laissa apercevoir entre eux. L'empereur avait besoin de lui pour la
+conférence d'Erfurt, à laquelle il se rendit avec lui, à la fin de
+septembre. Mon père y accompagna l'empereur. Les lettres qu'il dut
+écrire de là à ma mère ne se sont pas retrouvées. Mais cette
+correspondance devait être si surveillée et si réservée, que je crois
+cette perte sans importance. Mon père nous rapporta surtout des récits
+de l'union des deux empereurs, de la coquetterie mutuelle de leurs
+rapports, de la bonne grâce de l'empereur Alexandre. M. de Talleyrand a
+écrit une relation de cette conférence d'Erfurt dont il a fait plusieurs
+lectures. Il se vantait, à son retour, que, le jour ou les deux
+empereurs montèrent en voiture pour s'éloigner chacun de son côté, il
+avait dit à l'empereur Alexandre, en le reconduisant: «Si vous pouviez
+vous tromper de voiture!...» Il avait trouvé quelques qualités à ce
+prince, et il s'était attaché à se faire dans son esprit une position
+dont il recueillit les fruits en 1814; mais, dès ce temps-là, il ne
+prenait l'alliance russe que comme une nécessité accidentelle, quand on
+était en guerre avec l'Angleterre, et il ne cessait pas de regarder une
+liaison avec l'Autriche, base éventuelle d'un rapprochement futur avec
+l'Angleterre, comme le vrai système de la France en Europe. Il a été
+assez fidèle à ce système dans sa conduite politique, soit lors du
+mariage de Napoléon, soit en 1814 et en 1815, soit sous le règne de
+Louis-Philippe. Il en parlait souvent à ma mère.</p>
+
+<p>»Ma mère aurait eu à raconter, en achevant cette année 1808: 1° la
+conférence d'Erfurt, suivant les récits de M. de Talleyrand et de mon
+père; 2° le contre-coup de l'affaire d'Espagne sur la cour des Tuileries
+et sur la société de Paris. La partie royaliste de cette cour et de
+cette société fut un peu émue de la présence de ces vieux Bourbons à
+Fontainebleau. C'est, je crois, alors qu'il faut placer la disgrâce et
+l'exil de madame de Chevreuse.</p>
+
+<p>»Revenu d'Erfurt au mois d'octobre, l'empereur ne fit que passer à
+Paris, et partit aussitôt pour l'Espagne, d'où il revint au commencement
+de 1809, après une campagne peu décisive. L'opinion était loin de s'être
+améliorée à l'égard de sa politique. On avait pensé, pour la première
+fois, à la possibilité de sa perte, surtout à sa mort soudaine dans une
+guerre où un patriotisme insurrectionnel pouvait armer le bras d'un
+assassin. Des rapports, en partie fidèles, en partie envenimés, lui
+avaient fait connaître les progrès d'une désapprobation et d'une
+défiance dont Talleyrand et Fouché n'avaient pas craint de se rendre les
+organes. Le premier surtout a toujours été hardi, et même imprudent,
+comme tous les hommes qui sont vains de leur conversation, et qui la
+croient une puissance. Fouché, dont les propos étaient plus réservés, ou
+moins répétés dans les salons, avait été peut-être plus loin dans la
+voie de l'action. En esprit positif qu'il était, il s'était posé
+pratiquement l'hypothèse de l'ouverture de la succession impériale, et,
+dans cette hypothèse, il s'était rapproché de M. de Talleyrand.
+L'empereur revint irrité, et il témoigna son irritation à la cour, et
+surtout au conseil des ministres, par la scène célèbre qu'il fit à M. de
+Talleyrand<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>, à qui il ôta la place de grand chambellan, pour la
+donner à M. de Montesquiou.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">(retour) </a> <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, par M.
+ A. Thiers, tome X, P 17.</blockquote>
+
+<p>»On a trouvé parfois mauvais que des fonctionnaires importants de
+l'Empire, tels que MM. de Talleyrand et Fouché, ainsi que d'autres moins
+connus, se soient préoccupés de ce qui frappait tout le monde, et
+attachés à ne pas tromper l'opinion quand celle-ci, en se manifestant,
+aurait pu arrêter les développements d'une mauvaise politique. Je suis
+prêt à admettre que la vanité et le bavardage ont pu entraîner les
+propos de Talleyrand et de Fouché hors de la juste mesure. Mais je
+maintiens que, sous tout gouvernement, et en particulier sous le
+gouvernement absolu, il est nécessaire que des fonctionnaires
+importants, en cas de péril public, ou à la vue d'une mauvaise direction
+des affaires, ne craignent point, par une opposition connue,
+d'encourager cette résistance morale qui peut seule ralentir et même
+changer la marche funeste de l'autorité. À plus forte raison, s'ils
+prévoient la possibilité d'un désastre prochain pour lequel il n'y a
+rien de prêt, peuvent-ils se préoccuper de ce qu'il y aurait à faire.
+Que l'orgueil du pouvoir absolu s'en irrite, qu'il cherche à briser, à
+supprimer cette résistance, quand elle est trop isolée pour l'entraver,
+je le conçois. Mais ce n'en serait pas moins un bonheur pour l'État et
+pour lui, qu'elle fut assez forte, au contraire, pour contraindre le
+souverain à modifier ses plans. Et, pour ne pas sortir du cas qui nous
+occupe, supposez qu'un concert plus général eût fait entendre à
+l'empereur les mêmes sons, qu'au lieu d'imputer à l'intrigue ou à la
+trahison le mécontentement de Talleyrand ou de Fouché, les rapports de
+Dubois ou de tout autre, le lui eussent présenté comme une preuve d'une
+désapprobation universelle; que son préfet de police, partageant
+lui-même cette désapprobation, la lui eût montrée partagée et exprimée
+par Cambacérès, par Maret, par Caulaincourt, par Murat, par ce duc de
+Gaëte que M. Thiers cite dans cette occasion, enfin par tous les hommes
+importants de la cour et du gouvernement, le service rendu à Napoléon
+eût-il été si mauvais? et cette résistance unanime n'eût-elle pas été la
+seule chose propre à l'éclairer, à l'arrêter, à le détourner de la voie
+de perdition, à une époque où il en était bien temps encore?</p>
+
+<p>»Quant au reproche adressé à Talleyrand ou à tel autre, d'avoir blâmé le
+gouvernement après l'avoir approuvé et servi, c'est un reproche naturel
+dans la bouche de Napoléon, qui ne craignait pas, d'ailleurs, de
+l'exagérer par le mensonge. Mais il est puéril en lui-même; ou bien il
+est défendu, parce qu'on a suivi un gouvernement, parce qu'on a
+supporté, couvert, même justifié dans le passé ses fautes par erreur ou
+faiblesse, de s'éclairer quand le danger s'accroît, quand les
+circonstances se développent; et comme s'il ne fallait pas, à moins de
+rester dans une opposition constante ou une soumission sans limites,
+qu'il y eût un moment où l'on cessât d'approuver ce qu'on a approuvé
+jusqu'à la veille, où l'on parlât après s'être tu, et où, plus frappé
+des inconvénients que des avantages, on reconnût des défauts qu'on avait
+essayé ou feint d'ignorer, et des fautes qu'on pouvait avoir palliées
+longtemps. C'est, après tout, ce qui est arrivé à la France à l'égard de
+Napoléon, et ce changement devait s'opérer naturellement dans l'âme des
+fonctionnaires comme dans celle des citoyens, à moins que cette âme ne
+fût aveuglée par la servilité, ou corrompue par une ignoble ambition.</p>
+
+<p>»Dans notre sphère modeste, nous n'eûmes jamais, sous l'Empire, à
+décider que de la direction de nos voeux et de nos sentiments. N'ayant
+jamais eu ni pris la moindre part d'action politique, nous avons eu
+cependant à résoudre pour nous-mêmes cette question qui se présente sans
+cesse à moi quand je relis les mémoires et les lettres où ma mère a
+consigné l'histoire de ses impressions et de ses idées.</p>
+
+<p>»Ma mère aurait eu à toucher, au moins indirectement, ce grave sujet, en
+racontant la disgrâce de M. de Talleyrand. Elle le vit alors au moins
+autant qu'auparavant. Elle entendit ses récits. Il me semble que rien
+n'était alors connu du public comme la manière froide, silencieuse,
+dénuée de faiblesse et d'insolence, avec laquelle, adossé à une console,
+à cause de ses mauvaises jambes, il avait écouté la philippique de
+l'empereur<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Comme la chose se pratique sous la monarchie absolue,
+il avala sa disgrâce, et continua d'aller à la cour avec un aplomb qui
+ne fut pas pris alors pour de l'humilité, et je ne me rappelle pas qu'à
+partir de ce jour son attitude sous l'Empire ait été taxée de faiblesse.
+Il est bien entendu, d'ailleurs, qu'il ne faut pas appliquer ici les
+règles du point d'honneur telles qu'elles se comprennent dans un pays
+libre, ni les lois philosophiques de la dignité morale comme on les
+entend hors du monde des cours et des affaires.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">(retour) </a> C'est après cette scène que M. de Talleyrand
+ disait publiquement: «Quel dommage qu'un si grand homme soit
+ si mal élevé!» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>»Ma mère aurait eu ensuite à raconter notre rôle épisodique dans cette
+sorte de drame. Je ne suis pas sûr que l'empereur soit arrivé ressentant
+ou montrant quelque mécontentement contre mon père. Je ne sais si ce ne
+sont pas des rapports postérieurs qui nous attirèrent notre part de
+disgrâce. En tout cas, il ne le sut pas sur-le-champ, soit parce que, ne
+s'y attendant nullement, il ne soupçonna rien, soit parce qu'en effet,
+dans le premier moment, l'empereur ne pensa pas à lui. Il était des amis
+de M. de Talleyrand, et, jusqu'à un certain point, de sa confidence.
+C'était déjà un motif de suspicion, une cause de défaveur. Aucune
+lettre, aucune démarche ne pouvaient nous être reprochées; même, je m'en
+souviens, la conversation était chez nous excessivement prudente, et ce
+n'est que si l'espionnage avait surpris jusqu'aux entretiens de M. de
+Talleyrand dans le petit salon de ma mère, où mes parents le voyaient
+habituellement seul, qu'on aurait pu trouver la matière d'un rapport
+positif de police. Il y en eut cependant; mon père n'en doutait pas,
+quoique l'empereur ne lui ait jamais témoigné son mécontentement par
+quelque scène vive, ni même par quelque explication sévère. Mais il lui
+témoigna une froideur malveillante, et donna à ses manières cette dureté
+qui rendait son service insupportable. Mes parents se sentaient dès
+lors, se savaient, à l'égard du souverain, dans une position pénible qui
+pouvait même aboutir à leur retraite de la cour.</p>
+
+<p>»Les choses ne s'améliorèrent pas lorsque Napoléon, parti pour
+l'Allemagne au mois d'avril 1809, revint le 6 octobre à Fontainebleau,
+vainqueur à Wagram, et fier de la paix signée à Vienne. Des victoires,
+quoique chèrement achetées, n'étaient pas pour le rendre plus généreux
+et plus bienveillant. Il venait encore de faire d'assez grandes choses
+pour être vain de sa force, et, si elle avait été mise à de rudes
+épreuves, c'était une raison de plus pour qu'il voulût qu'elle fut
+respectée. Cependant, il trouvait en arrivant le souvenir récent de la
+descente des anglais à Walcheren, un état de choses en Espagne peu
+satisfaisant, une querelle avec le saint-siège poussée à ses dernières
+extrémités, et l'opinion publique plus inquiète de son goût pour la
+guerre que rassurée par ses victoires, défiante, triste, sévère même, et
+entourant de ses soupçons l'homme qu'elle avait si longtemps environné
+de ses illusions.</p>
+
+<p>»Cette fois, c'est à Fouché qu'il en voulait. Fouché avait agi à sa
+manière au moment de la descente des Anglais. Il avait pris sur lui, il
+avait fait un certain appel au sentiment public, il avait réorganisé la
+garde nationale, employé Bernadotte sur nos côtes. Tout dans cette
+conduite, et le fond et les détails, avait vivement déplu à l'empereur.
+Toute son humeur était donc contre Fouché, et, de plus, comme il était
+revenu décidé au divorce, il était difficile qu'il tînt M. de Talleyrand
+à l'écart d'une délibération où la connaissance de l'état de l'Europe
+devait peser d'un poids décisif. C'est ici qu'il faut voir encore une de
+ces preuves, chaque jour moins fréquentes alors, de la justesse presque
+impartiale de son esprit. On l'a entendu dire quelquefois: «Il n'y a que
+Talleyrand qui m'entende; il n'y a que Talleyrand avec lequel je puisse
+causer.» Il le consultait, et, dans d'autres moments, il parlait de le
+mettre à Vincennes. Aussi ne manqua-t-il pas de l'appeler lorsqu'il
+délibéra sur son mariage. M. de Talleyrand insista fortement pour qu'il
+s'unît à une archiduchesse. Il pensait même que l'empereur ne l'avait
+alors rapproché de lui que parce que son intervention dans cette affaire
+contribuerait à décider l'Autriche. Ce qui est certain, c'est qu'il a
+toujours cité sa conduite dans cette circonstance comme un des gages
+qu'il avait donnés de son opinion fondamentale sur les alliances de la
+France et les conditions de l'indépendance de l'Europe.</p>
+
+<p>»On sent combien, sur toutes ces choses, l'état de l'opinion pendant la
+campagne du Danube, les délibérations relatives au divorce, celles qui
+précédèrent le mariage avec Marie-Louise, les Mémoires de ma mère
+auraient été instructifs et intéressants. Il m'est malheureusement
+impossible de suppléer à cette dernière lacune. On peut se rappeler
+seulement qu'elle dit que l'impératrice avait eu le tort de douter de sa
+fidélité dans une occasion, probablement relative au divorce. Elle a
+annoncé qu'elle expliquerait cela. Je ne puis l'expliquer à sa place, et
+je n'ai nul souvenir qu'elle m'en ait jamais parlé. Au moment même du
+divorce, son dévouement fut apprécié, et la reine Hortense alla jusqu'à
+lui conseiller d'y regarder à deux fois avant de s'attacher sans retour
+à sa mère<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>. Ce n'est pas que je veuille lui faire un grand mérite de
+ce qu'elle fit alors: la plus simple délicatesse dictait sa conduite, et
+d'ailleurs, avec sa santé déplorable, son inaction forcée, ses anciens
+rapports avec Joséphine, et notre nouvelle situation auprès de
+l'empereur, elle aurait eu dans une cour renouvelée, auprès d'une
+nouvelle impératrice, la position la plus gauche et la plus pénible. On
+conçoit, du reste, qu'il ne se passa rien dans tout ce que je viens de
+rappeler qui relevât notre crédit à la cour, et ma famille y resta
+irréparablement diminuée. L'empereur, pourtant, approuva que ma mère
+restât avec l'impératrice Joséphine. Il l'en loua même; cela lui
+convint. Il la regarda comme une personne à la retraite, dont il
+n'aurait plus à s'occuper. Ayant moins à attendre de lui, moins à lui
+demander, il nous reprocha moins dans sa pensée ce qui pouvait nous
+manquer pour lui plaire. Il laissa mon père dans le cercle de ses
+fonctions officielles, où son caractère et un certain mélange de
+mécontentement et de crainte le portaient assez à se renfermer. Il fut à
+peu près établi dans l'esprit de Napoléon qu'il n'avait plus rien à
+faire pour nous, et il n'y pensa plus.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">(retour) </a> J'ai donné, dans une note du chapitre <span class="sc">xxvii</span>,
+ la lettre qui raconte cette conversation. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>»Cette nouvelle situation eût fait que les Mémoires de ma mère, à dater
+de 1810, auraient perdu de leur intérêt. Elle ne revit plus la cour,
+hors une fois seulement pour être présentée à l'impératrice
+Marie-Louise; puis elle eut plus tard une audience de l'empereur, qui
+lui prescrivit de la demander<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Elle n'aurait donc plus eu rien à
+raconter dont elle eût été témoin dans le palais impérial. Elle n'était
+plus obligée à des relations avec les grands personnages de l'État, du
+moins elle s'en crut dispensée, et cédant, peut-être avec excès, à ses
+goûts, à ses souffrances, elle s'isola de plus en plus de tout ce qui
+rappelait la cour et le gouvernement.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">(retour) </a> J'ai parlé, dans une note, de cette audience
+ et de la lettre qui suivit. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>»Cependant, comme mon père ne cessa pas de fréquenter le palais jusqu'au
+terme, comme la confiance de M. de Talleyrand n'éprouva aucun
+affaiblissement, et enfin comme la marche rapide et déclinante des
+affaires de l'empereur affecta de plus en plus l'opinion publique, et
+bientôt émut la vive inquiétude de la nation, ma mère eut encore
+beaucoup à connaître et à observer, et elle aurait pu donner à la
+peinture des cinq dernières années de l'Empire une certaine valeur
+historique.</p>
+
+<p>»Quelques réflexions sur plusieurs événements de ces cinq années
+pourront, si l'on veut, être prises comme un souvenir de ce que j'ai
+entendu, dans le temps même, chez mes parents.</p>
+
+<p>»Parmi les événements de cette année 1809, un des plus importants et qui
+firent le moins de bruit fut le coup de main sur le pape. On savait mal
+les faits au moment où ils se passaient, et, il faut bien le dire, chez
+la nation que Louis XIII a mise sous la protection de la sainte Vierge,
+personne n'y pensait. Cependant, l'empereur avait commencé par faire
+occuper les États romains, puis par les démembrer, puis par exiger du
+pape qu'il fît la guerre à l'Angleterre, puis par le réduire à la ville
+de Rome, puis par lui ravir toute puissance temporelle, puis enfin par
+le faire arrêter et garder prisonnier. Voilà qui est étrange,
+assurément! Et cependant il ne paraît pas qu'aucun gouvernement de
+l'Europe catholique ait sérieusement réclamé pour le père commun des
+fidèles. Le pape certainement, délibérant, en 1804, s'il sacrerait
+Napoléon, ne s'était pas objecté que c'était celui qui, dans l'année,
+avait fait fusiller le duc d'Enghien. L'empereur d'Autriche, délibérant,
+en 1809, s'il donnerait sa fille à Napoléon, ne s'est pas objecté que
+c'était celui qui avait, dans l'année même, mis le pape en prison. Il
+est vrai qu'alors tous les souverains de l'Europe avaient, en ce qui
+touche l'autorité pontificale, de tout autres idées que celles qu'on
+leur prête ou qu'on leur attribue aujourd'hui. La maison d'Autriche, en
+particulier, avait pour règle traditionnelle ce <i>testament politique</i> où
+le duc de Lorraine, Charles V, recommande de réduire le pape au seul
+domaine de la cour de Rome, et se joue «de l'illusion des
+excommunications, quand il s'agit du temporel que Jésus-Christ n'a
+jamais destiné à l'Église et que celle-ci ne peut posséder sans outrer
+son exemple et sans intéresser son Évangile<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>».</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">(retour) </a> <i>Histoire de la réunion de la Lorraine à la
+ France</i>, par M. le comte d'Haussonville, t. III, p. 471.</blockquote>
+
+<p>»On voit, dans une lettre de ma mère, qu'elle conseille dans l'automne
+de 1809, à mon père de ne pas faire représenter à la cour <i>Athalie</i>,
+dans un moment où l'affaire du pape peut faire chercher des allusions
+dans cette lutte d'une reine et d'un prêtre, et devant un prince aussi
+pieux que le roi de Saxe, qui venait en visite chez l'empereur. C'était
+là le <i>maximum</i> de la préoccupation à elle causée par un coup de
+tyrannie dont on ferait tant de bruit aujourd'hui, et l'opinion publique
+ne s'en inquiétait certainement pas davantage. Je n'ai pas entendu dire
+qu'un seul fonctionnaire, dans cet immense empire, se soit séparé d'un
+gouvernement dont le chef était excommunié, si ce n'est nominativement,
+au moins implicitement, par la bulle lancée contre tous les auteurs ou
+coopérateurs des attentats commis envers l'autorité pontificale. Je ne
+puis m'empêcher de citer le duc de Cadore. Ce n'était un homme ni sans
+intelligence, ni sans honnêteté; mais, acceptant comme règles
+indiscutables les intentions de l'empereur, après avoir prêté son
+ministère à la spoliation de la dynastie espagnole, il concourait avec
+la même docilité à celle du souverain pontife, et excommunié lui-même
+comme <i>mandataire, fauteur et conseiller</i>, il soutenait avec un grand
+sang-froid que Napoléon pouvait reprendre ce que Charlemagne avait
+donné, et que maintenant la France rentrait vis-à-vis de Rome dans les
+droits de l'Église gallicane.</p>
+
+<p>»Le résumé de la situation de l'Empire, à la fin de 1809, est fait en
+ces termes par le grand historien de l'Empire: «L'empereur s'était fait,
+à Vincennes, l'émule des régicides; à Bayonne, l'égal de ceux qui
+déclaraient la guerre à l'Europe pour y établir la république
+universelle; au Quirinal, l'égal au moins de ceux qui avaient détrôné
+Pie VI pour créer la république romaine<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>».</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">(retour) </a> <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, t. XI,
+ l. <span class="sc">xxxvii</span>, p. 303.</blockquote>
+
+<p>»Je ne suis pas de ceux qui ajoutent par la déclamation à l'odieux de
+ces actes. Je ne les regarde pas comme des monstruosités inouïes et
+réservées à notre siècle; je sais que l'histoire est pleine d'exemples
+qu'ils n'ont guère fait que reproduire, et que des attentats analogues
+peuvent se retrouver dans la vie des souverains à qui la postérité a
+conservé quelque respect. Il ne faudrait pas presser l'histoire des
+rigueurs du règne de Louis XIV pour découvrir des exécutions qui ne sont
+pas incomparables avec la mort du duc d'Enghien. L'affaire de l'homme au
+masque de fer, surtout si, comme il est difficile de ne le pas croire,
+cet homme était un frère du roi, n'a pas grand'chose à envier au meurtre
+de Vincennes, et la force et la ruse ne se sont pas déployées d'une
+manière moins indigne dans l'acte par lequel Louis XIV se saisit de la
+Lorraine, en 1661, que dans la soustraction frauduleuse de l'Espagne en
+1808. Je ne vois guère que l'enlèvement du pape, dont il faudrait
+remonter jusqu'au moyen âge pour retrouver l'équivalent. J'ajouterai
+même qu'après ces actions à jamais condamnables, il était encore
+possible, avec un peu de sagesse, d'assurer le repos, la prospérité et
+la grandeur de la France, à ce point qu'aucun nom dans l'histoire ne
+serait au dessus de celui de Napoléon. Mais, si l'on songe que c'est ce
+qu'il n'a point fait, que toutes les guerres entreprises désormais n'ont
+plus été que des acheminements insensés à la ruine de la patrie, et que
+dès lors le caractère de l'homme déjà chargé de tels méfaits se
+développait avec une hauteur et une dureté qui décourageaient ses
+meilleurs serviteurs, il faut bien comprendre que, même à la cour, tous
+ceux que n'égarait pas la servile complaisance d'un esprit faux ou d'un
+coeur abaissé, ont pu légitimement, ont dû peut-être, tristement
+désabusés, servir sans confiance, admirer sans affection, craindre plus
+qu'espérer, souhaiter des leçons ou des résistances à un pouvoir
+terrible, dans ses succès redouter son ivresse, et dans ses malheurs,
+plaindre la France plus que lui.</p>
+
+<p>»Tel est, en effet, l'esprit dans lequel ces Mémoires auraient été
+continués, et l'on pourra même trouver que, par une sorte d'effet
+rétroactif, cet esprit s'est montré dans les récits antérieurs à 1809. À
+l'époque même où les choses se passaient, cet esprit fut lent à se
+prononcer, comme je viens de le décrire. Des années s'écoulèrent encore
+dans une tristesse craintive et défiante, mais sans haine, et chaque
+fois qu'une heureuse circonstance ou une sage mesure y donnaient jour,
+le besoin d'espérer reprenait le dessus, et l'on s'efforçait de croire
+que le progrès vers le mal aurait son terme.</p>
+
+<p>»Les années 1810 et 1811 sont les deux années tranquilles de l'Empire.
+Le mariage dans l'une, et la naissance du roi de Rome dans l'autre
+semblaient des gages de paix et de stabilité. L'espérance eût été sans
+nuages, la sécurité entière, si le voile déchiré à travers lequel on
+apercevait l'empereur, n'eût montré des passions et des erreurs, germes
+toujours vivants de fautes gratuites et de tentatives insensées. On
+sentait que le goût de l'excès s'était développé en lui, et pouvait tout
+emporter. D'ailleurs, la durée interminable d'une guerre avec
+l'Angleterre, sans possibilité de la vaincre glorieusement, ni de lui
+faire aucun mal qui ne nous fût dommageable, et la continuation d'une
+lutte, en Espagne, difficile et malheureuse, étaient deux épreuves que
+l'orgueil de l'empereur ne pouvait paisiblement supporter longtemps. Il
+fallait qu'il se dédommageât à tout prix, et qu'il fît cesser ou du
+moins oublier par quelques succès étourdissants ces échecs permanents à
+sa fortune. Le bon sens indiquait que c'était la question d'Espagne
+qu'il fallait terminer, je ne dis point par un retour à la justice et
+par un généreux abandon, les Bonapartes ne sont pas de ceux à qui ces
+partis-là se proposent, mais par la force. Il est à croire que si
+l'empereur eût voulu concentrer toutes les ressources de son génie et de
+son empire sur la résistance de la Péninsule, il devait la vaincre. Les
+causes injustes ne sont pas dans le monde destinées à succomber
+toujours, et l'empereur aurait dû voir qu'en soumettant l'Espagne, il
+trouvait enfin l'occasion, si vainement cherchée, de frapper
+l'Angleterre, puisque celle-ci s'était rendue vulnérable en débarquant
+là ses armées sur le continent. Une telle occasion valait bien la peine
+qu'on risquât quelque chose, dût Napoléon s'y employer de sa personne et
+entrer lui-même en lice avec Arthur Wellesley. Quelle gloire, au
+contraire, et quelle fortune ne lui a-t-il pas réservées ainsi qu'à sa
+nation, en ajournant toujours la lutte, et en ne les rencontrant enfin
+l'un et l'autre que dans les champs funèbres de Waterloo!</p>
+
+<p>»Mais l'empereur n'aimait pas l'affaire d'Espagne; elle l'ennuyait. Elle
+ne lui avait jamais donné un bon et glorieux moment. Il entrevoyait
+qu'il l'avait mal commencée, faiblement conduite, qu'il en avait
+singulièrement méconnu la difficulté et l'importance. Il s'efforçait de
+la mépriser, pour n'en être pas humilié; il la négligeait, pour en
+éviter les soucis. Il avait une répugnance puérile, si elle n'était pas
+pire, à se hasarder dans une guerre qui ne parlait pas à son
+imagination. Oserons-nous dire qu'il n'était pas parfaitement sûr de la
+bien faire, et que les risques de revers achevaient de le détourner
+d'une entreprise qui, même bien déterminée, l'aurait été trop lentement
+et trop difficilement pour sa grandeur? Toujours improvisateur, il était
+plus dans ses allures de vieillir ce qui lui déplaisait, et de rajeunir
+<i>par du neuf</i> sa fortune et sa renommée. Il ne résistait pas à la
+séduction de l'inattendu. Ces causes, jointes aux développements
+logiques d'un système absurde, et aux développements naturels d'une
+humeur démesurée annulèrent toutes les garanties de prudence et de salut
+que les événements intérieurs de 1810 et 1811 semblaient avoir données,
+le détournèrent de l'Espagne sur la Russie, et produisirent cette
+campagne de 1812 qui le devait traîner à sa perte.</p>
+
+<p>»Deux années où l'espérance pouvait dominer la crainte, et trois années
+où la crainte laissait bien peu de place à l'espérance, voilà le partage
+des cinq dernières années du règne de Napoléon.</p>
+
+<p>»En parlant de 1810 et 1811, ma mère aurait eu à montrer comment les
+deux événements qui auraient dû inspirer à l'empereur l'esprit de
+conservation et de sagesse, son mariage et la naissance de son fils, ne
+servirent en fin de compte, qu'à exalter son orgueil. Dans l'intervalle,
+on vit tous les obstacles successivement enlevés entre lui et
+l'exécution de sa volonté. Aussi, depuis longtemps, il ne pardonne pas à
+Fouché d'être quelque chose par lui-même. Fouché a montré qu'il
+souhaitait la paix. Une scène violente vient rappeler celle dont
+Talleyrand avait été l'objet, et le duc de Rovigo devient ministre de la
+police, choix qui trompe sans doute les espérances de l'empereur et les
+craintes du public, mais qui semble pourtant aplanir encore le terrain
+où se jouait l'arbitraire. L'existence de la Hollande et le caractère
+indocile de son roi est encore un obstacle, au moins une limite. Le roi
+est réduit à abdiquer, et la Hollande est déclarée française. Rome même
+devient un chef-lieu de département, et le domaine de saint Pierre est
+réuni, comme jadis le Dauphiné, pour fournir un titre à l'héritier de
+l'empire. Le clergé, mené la main haute, est violenté dans ses habitudes
+et dans ses traditions. Un simulacre de concile est essayé et brisé, et
+la prison ou l'exil imposent silence à l'Église. Un conseiller, soumis
+mais modeste, exécute les volontés du maître, mais ne le célèbre pas; il
+manque d'enthousiasme dans la servitude: Champagny est remplacé par
+Maret, et le lion est lâché en Europe, sans plus entendre une voix qui
+ne l'excite à la fureur. Et comme, pendant ce temps, la fortune du
+conquérant et la liberté du monde ont trouvé l'une sa limite, l'autre
+son rempart dans ces lignes immortellement célèbres de Torrès-Vedras, il
+faut que cette force impatiente et irritée rebondisse sur Moscou, et
+qu'elle aille s'y briser.</p>
+
+<p>»Cette dernière période, si riche pour l'historien politique en affreux
+tableaux, prêterait peu au simple observateur des scènes intérieures du
+gouvernement. Le nuage s'épaississait autour du pouvoir, et jamais la
+France n'a moins su ce qu'on faisait d'elle qu'alors qu'on la perdait en
+quelques coups de dés. Cependant, il y aurait encore à faire
+l'instructive peinture des coeurs et des esprits ignorants et inquiets,
+indignés et soumis, désolés, rassurés, abusés, insouciants, abattus,
+tout cela tour à tour et quelquefois en même temps, car le despotisme,
+qui feint toujours d'être heureux, prépare mal les peuples au malheur,
+et ne croit au courage que lorsqu'il l'a trompé.</p>
+
+<p>»C'est, je pense, à cette description des sentiments publics que ma mère
+aurait pu consacrer la fin de ses Mémoires, car elle a su peu de chose
+que personne n'ait vu. M. Pasquier, qu'elle voyait tous les jours,
+observait, par goût autant que par devoir, la discrétion prescrite à ses
+fonctions. Habitué aux conversations du monde qu'il régentait sans
+contrainte, il a été longtemps soigneux d'en écarter la politique, même
+alors que tout le monde fût libre d'en parler. Le duc de Rovigo, moins
+discret, divulguait cependant plutôt ses opinions que les faits, et les
+conversations plus franches et plus confiantes de M. de Talleyrand
+n'étaient guère que la confidence de ses jugements et de ses
+pronostics.»</p>
+
+<p>FIN DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.</p>
+<br>
+
+<h3>TABLE DU TOME TROISIÈME.</h3>
+<br>
+
+<p>PRÉFACE DU TOME TROISIÈME.</p>
+
+<p class="mid">LIVRE II.</p>
+
+<p class="mid">(Suite.)</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c20">CHAPITRE XX.</a></p>
+
+<p class="mid">1806.</p>
+
+<p>Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La
+reine Hortense.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c21">CHAPITRE XXI.</a></p>
+
+<p class="mid">1806.</p>
+
+<p>Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la
+France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération
+germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est
+déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du
+Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c22">CHAPITRE XXII.</a></p>
+
+<p class="mid">1806-1807.</p>
+
+<p>Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et
+l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à
+Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La
+princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de
+l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c23">CHAPITRE XXIII.</a></p>
+
+<p class="mid">1807.</p>
+
+<p>Retour de l'impératrice à Paris.--La famille
+impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits
+de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de
+Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine
+Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c24">CHAPITRE XXIV.</a></p>
+
+<p class="mid">1807.</p>
+
+<p>Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de
+Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de
+Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c25">CHAPITRE XXV.</a></p>
+
+<p class="mid">1807.</p>
+
+<p>Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général
+Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de
+l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de
+Lebrun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du
+Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c26">CHAPITRE XXVI.</a></p>
+
+<p class="mid">1807.</p>
+
+<p>Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à
+Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de
+Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse
+Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires
+d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé
+surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c27">CHAPITRE XXVII.</a></p>
+
+<p class="mid">1807-1808.</p>
+
+<p>Projets de divorce.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c28">CHAPITRE XXVIII.</a></p>
+
+<p class="mid">1807-1808.</p>
+
+<p>Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse
+de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les
+artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage
+de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal
+Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c29">CHAPITRE XXIX.</a></p>
+
+<p class="mid">1808.</p>
+
+<p>La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des
+Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son
+séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée
+de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine
+Hortense.--Abdication du prince des Asturies.</p>
+
+<p><a href="#app">APPENDICE.</a></p>
+<br>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.</p>
+<br><br>
+
+<p class="overl">Paris--Imprimerie Émile Martinet, rue Mignon, 2. </p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de madame de Rémusat (3/3), by
+Claire de Rémusat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+</pre>
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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