diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 33895-8.txt | 9542 | ||||
| -rw-r--r-- | 33895-8.zip | bin | 0 -> 218126 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 33895-h.zip | bin | 0 -> 243224 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 33895-h/33895-h.htm | 9612 | ||||
| -rw-r--r-- | 33895-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 19644 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
8 files changed, 19170 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/33895-8.txt b/33895-8.txt new file mode 100644 index 0000000..be65d53 --- /dev/null +++ b/33895-8.txt @@ -0,0 +1,9542 @@ +Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat (3/3), by Claire de Rémusat + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de madame de Rémusat (3/3) + publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat + +Author: Claire de Rémusat + +Editor: Paul de Rémusat + +Release Date: October 30, 2010 [EBook #33895] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +MÉMOIRES +DE +MADAME DE RÉMUSAT + +1802-1808 + + +PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS +PAUL DE RÉMUSAT +SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE + +III + + +PARIS +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1880 + +Droits de reproduction et de traduction réservés. + + + + +PRÉFACE DU TOME TROISIÈME. + + +Dans le premier volume de ces Mémoires j'ai tenté de retracer les +principaux événements de la vie de ma grand'mère, et j'ai raconté les +circonstances qui l'ont décidée à récrire le manuscrit malheureusement +brûlé en 1815. Il m'a paru nécessaire, pour que ses opinions fussent +justement comprises et appréciées, d'expliquer comment elle avait été +élevée, quels étaient ses parents, pour quelles raisons elle était venue +à la cour, par quels enthousiasmes, quelles espérances, quels +désenchantements elle avait passé; comment peu à peu des opinions plus +précises et plus libérales l'avaient envahie, et quelle influence son +fils, arrivant à la vie du monde et de la politique, avait exercée sur +elle. Quelle que soit sa confiance dans le succès d'une publication, +l'éditeur doit mettre toutes les chances de son côté, et tout expliquer, +pour être sûr, ou à peu près, que tout soit compris. C'était d'autant +plus nécessaire cette fois, qu'élevé dans les mêmes sentiments, habitué +à voir les mêmes opinions et les mêmes anecdotes reproduites autour de +lui, sous des formes analogues, cet éditeur pouvait craindre de se +tromper sur la valeur ou le succès de ces souvenirs. Les parents +apprécient malaisément l'esprit ou les traits de leurs proches. Beautés +ou génies de famille, de coterie ou de coin du feu, s'effacent ou +s'atténuent parfois au grand jour. Il était donc sage d'expliquer avec +soin tout ce qui pouvait instruire le lecteur, le faire pénétrer dans la +vie intime de l'auteur, et justifier celui-ci sur ce mélange, parfois +contradictoire, d'admiration et de sévérité. Il eût été naturel d'y +joindre une appréciation du talent de l'écrivain et du caractère de son +héros. C'est là sans doute l'objet d'une préface véritable, qui, +dit-on, doit précéder tout ouvrage sérieux. Mais cette préface, je me +suis bien gardé de l'écrire, me réservant de donner celle qui, pour le +public comme pour moi, rehausse le prix de l'ouvrage tout entier. Mon +père l'avait faite, il y a plus de vingt ans, et je la puis imprimer, +maintenant que le succès a justifié ses prévisions et nos espérances. + +Quand mon père écrivait les pages qu'on va lire, le second empire durait +encore, et rien ne semblait en menacer l'existence. Pour en croire la +chute possible ou probable, il fallait une confiance persistante dans +les principes inéluctables de justice et de liberté. Depuis, les temps +se sont accomplis, et les événements ont marché plus vite qu'on ne le +pouvait prévoir. Les mêmes fautes ont amené les mêmes revers. La pensée +indécise et obscure de Napoléon III l'a conduit où s'est perdu le génie +brillant et ferme du grand empereur. Mon père a pu revoir pour la +troisième fois l'étranger dans Paris, et la France vaincue cherchant +dans la liberté une consolation à la défaite. Il a souffert de nos +malheurs, comme il en souffrait cinquante ans plus tôt, et il a eu le +cruel honneur d'en réparer une partie, de hâter le jour où notre sol +serait définitivement délivré. Il a enfin contribué à fonder sur tant de +ruines un gouvernement libre et populaire. Ni les dernières années de +l'Empire, ni la guerre, ni la Commune, ni l'avènement de la République, +si difficile à travers les partis, n'avaient changé ses convictions, et +il penserait aujourd'hui comme il écrivait il y a vingt-deux ans, sur +les misères du pouvoir absolu, sur la nécessité d'apprendre aux nations +ce que leur coûtent les conquérants, sur le droit de sa mère à écrire +ses impressions, et sur le devoir pour son fils de les publier. + +PAUL DE RÉMUSAT. + + + + +II + + +«Lafitte, novembre 1857 + +»Je reprends, après un long temps écoulé, le manuscrit de ces Mémoires, +composés par ma mère il y aura bientôt quarante ans. Je relis avec +attention cet ouvrage, que je lègue, avec le devoir de le publier, à mes +fils et à leurs enfants. Ce sera, je crois, un utile témoignage +historique. Ce sera certainement, avec sa correspondance, le plus +intéressant monument de l'esprit, je ne dis pas assez, de l'âme d'une +femme supérieure et bonne. Il me semble qu'il perpétuera le souvenir de +ma mère. + +»À quelque époque que ces Mémoires paraissent, j'augure qu'ils ne +trouveront pas le public entièrement prêt à les accueillir sans +réclamation, et avec une satisfaction complète de tout point. Lors même +que la restauration impériale, à laquelle nous assistons, n'aurait pas +un long avenir, et ne serait pas, ce que j'espère, le gouvernement +définitif de la France de la Révolution, je soupçonne que, soit équité, +soit orgueil, soit faiblesse, soit illusion, la France, prise en masse, +entretiendra assez constamment de Napoléon une opinion un peu exaltée, +qui se prêtera mal au libre examen de la politique et de la philosophie. +Il est de cette nature de grands hommes qui se placent du premier coup +dans la sphère de l'imagination plutôt que dans celle de la raison, et +pour lui la poésie a devancé l'histoire. Puis, par une sympathie un peu +puérile, par une générosité un peu humble, la nation a presque toujours +refusé de lui imputer les maux affreux qu'il a attirés sur elle. C'est +lui qu'elle plaint le plus des malheurs qu'elle a soufferts, et il lui a +paru comme la plus touchante et la plus noble victime des calamités dont +il a été l'auteur. Je sais quels sentiments, excusables et même louables +en un sens, ont pu conduire la France populaire à cette méprise étrange; +mais je sais aussi que la vanité nationale, un certain défaut de sérieux +dans l'esprit, une légèreté peu soucieuse de la raison et de la justice, +sont pour beaucoup dans cette erreur d'un patriotisme peu éclairé. + +»En effet, laissons de côté la question de la liberté, puisque, enfin, +la nation aime, selon les temps, à résoudre diversement cette question, +et se fait gloire par intervalles de tenir la liberté pour néant; ne +parlons que le langage de l'indépendance nationale. Comment peut-il +être, aux yeux du peuple, le héros de cette indépendance, celui qui a +deux fois amené l'étranger vainqueur dans la capitale de la France, dont +le gouvernement est le seul depuis cinq cents ans, le seul depuis +l'insensé Charles VI, qui ait laissé la France plus petite qu'il ne +l'avait reçue? Louis XV même et Charles X ont mieux fait. + +»Quoi qu'il en soit, je conjecture que la multitude tiendra à son erreur +et _non auferetur ab ea_. Il est donc peu probable que l'esprit dans +lequel ma mère a écrit soit jamais populaire, et tous ses lecteurs ne +seront pas convaincus. Je m'y attends; mais je crois aussi que, dans le +monde où l'on pense, la vérité se fera jour. L'infatuation ne durera pas +sans fin, et, nonobstant certains préjugés opiniâtres, il se formera, +surtout si la liberté revient enfin et nous reste, une opinion éclairée +qui ne jettera aux pieds d'aucune gloire les droits de la raison et de +la conscience publique. + +»Mais, devant ces juges plus impartiaux, ma mère le paraîtra-t-elle +assez? Je le crois, s'ils tiennent compte du temps, et se replacent au +sein des sentiments et des idées qui ont inspiré l'écrivain. + +»Je n'ai point d'hésitation à livrer ces Mémoires au jugement du monde. +«Plus je vais,» m'écrivait ma mère, «plus je me convaincs que, jusqu'à +ma mort, vous serez mon seul lecteur, et cela me suffit[1]». Et +ailleurs: «Votre père dit qu'il ne connaît personne à qui je puisse +montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus loin que +moi le talent d'être _vraie_: c'est son expression. Or donc, je n'écris +pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire, et vous +en ferez ce que vous voudrez.» Ce n'était pas qu'elle n'eût quelques +craintes: «Mais savez-vous une réflexion qui me travaille quelquefois? +Je me dis: S'il arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que +penserait-on de moi? Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût +mauvaise, ou du moins malveillante. Je sue à chercher des occasions de +louer. Mais cet homme a été si _assommateur_ de la vertu, et nous nous +étions si abaissés, que bien souvent le découragement prend à mon âme, +et le cri de la vérité me pousse; je ne connais personne que vous à qui +je voulusse livrer de pareilles confidences[2].» + + [Note 1: Lettre du 24 avril 1819. J'ai déjà cité cette + lettre et les suivantes dans l'introduction du premier + volume. (P. R.)] + + [Note 2: Lettres du 10 septembre et du 8 octobre 1818. + (P. R.)] + +»Je me tiens par ces passages formellement autorisé à léguer au public +l'ouvrage que ma mère m'a laissé en dépôt; et, quant aux opinions dont +il est rempli, les prenant à mon compte, je m'expliquerai librement sur +l'empereur et sur l'Empire. Et je n'en parlerai pas au point de vue +purement politique. Je hais le despotisme, et tout ce que j'en dirais +serait ici sans valeur, puisqu'il s'agit de savoir comment on devait +encore juger l'un et l'autre, quand on avait applaudi au 18 brumaire et +partagé l'empressement confiant de la nation à se départir dans les +mains d'un seul homme du soin de ses propres destinées. Je parle donc +morale, et non politique. + +»Traitons d'abord de l'empereur, et n'en parlons qu'avec ceux qui, tout +en trouvant en lui de grands sujets d'admiration, consentent à juger ce +qu'ils admirent. + +»Il était vulgaire, sous son règne, de dire qu'il méprisait les hommes. +Les motifs qu'il donnait à l'appui de sa politique, dans ses +conversations, n'étaient pas, en effet, pris d'ordinaire dans les plus +nobles qualités du coeur humain; mais ce qu'il connaissait à merveille, +c'est l'imagination des peuples. Or l'imagination est naturellement +séduite par les belles et grandes choses, et celle de l'empereur, vive +et forte, n'était pas plus qu'une autre inaccessible à ce genre de +séduction. Et comme ses facultés extraordinaires le rendaient capable de +belles et grandes choses, il les employait, avec d'autres, pour captiver +l'imagination de la France, du monde, de la postérité. De là la part +vraiment admirable de sa puissance et de sa vie, et qui n'en considère +que cela ne saurait le placer trop haut. Cependant, un observateur +sévère démêlera que c'est l'intelligence de l'imagination et +l'imagination même, plus que le sentiment purement moral du juste et du +bien, qui ont tout fait. Prenez pour exemple la religion: ce n'est point +sa vérité, c'est son influence et son prestige qui ont dicté ce qu'il a +fait pour elle, et ainsi du reste. Ce n'est pas tout. Dans sa science +méprisante de l'humanité, il lui connaissait deux autres ressorts: la +vanité et l'intérêt; et il s'est appliqué avec une incontestable +habileté à les manier en maître. Tandis que, par l'éclat de ses actions, +par la gloire de ses armes, par une certaine décoration des principes +conservateurs des sociétés, il donnait à son gouvernement ce qu'il +fallait pour que l'amour-propre ne rougît pas de s'y attacher, il +ménageait, il caressait, il exaltait même d'autres sentiments plus +humbles, qui peuvent être souvent irréprochables, mais qui ne sont pas +des principes d'héroïsme et de vertu. L'amour du repos, la crainte de la +responsabilité, la préoccupation des douceurs de la vie privée, le +désir du bien-être et le goût de la richesse, tant chez l'individu que +dans la famille, enfin toutes les faiblesses qui suivent souvent ces +sentiments, quand ils sont exclusifs, trouvaient en lui un protecteur. +C'est à ce point de vue qu'il était surtout pris par l'opinion comme le +main teneur nécessaire de l'ordre. Mais, quand on gouverne les hommes +par les mobiles que je viens de rappeler, et qu'on n'est pas soutenu ou +contenu par le sentiment de la pure et vraie gloire, par l'instinct +d'une âme naturellement franche et généreuse, il est trop facile +d'arriver à penser que l'imagination, la vanité, l'intérêt se payent de +fausse monnaie comme de bonne; que les abus de la force, que les +semblants de la grandeur, que le succès à tout prix obtenu, que la +tranquillité maintenue par l'oppression, la richesse distribuée par la +faveur, la prospérité réalisée par l'arbitraire ou simulée par le +mensonge, qu'enfin tous les triomphes de l'artifice ou de la violence, +tout ce que le despotisme peut arracher à la crédulité et à la crainte, +sont des choses qui réussissent aussi parmi les hommes, et que le monde +est souvent, sans trop de résistance, le jouet du plus fort et du plus +fin. Or rien dans la nature de l'empereur ne l'a préservé de la +tentation que fait toujours éprouver au pouvoir l'emploi de pareils +moyens. Non content de mériter la puissance, il a, quand il ne pouvait +la mériter, consenti à l'extorquer ou à la dérober. Il n'a pas distingué +la prudence de la ruse, ni l'habileté du machiavélisme. Enfin, la +politique est toujours sur la voie de la fourberie, et Napoléon a été un +fourbe. + +»La fourberie est, selon moi, ce qui dégrade le plus l'empereur, et +malheureusement avec lui son empire. C'est par ce côté qu'il est fâcheux +pour la France de lui avoir obéi, pour les individus de l'avoir servi, +quelque gloire que la nation ait gagnée, quelque probité et quelque +talent que les individus aient montrés. On ne peut complètement effacer +le malheur d'avoir été la dupe ou le complice, dans tous les cas +l'instrument, d'un système dans lequel la ruse tenait autant de place +que la sagesse et la violence que le génie, d'un système que la ruse et +la violence devaient conduire aux extrémités d'une politique insensée. +Voilà ce dont la France ne veut pas convenir, et c'est un peu dans +l'intérêt de son amour-propre qu'elle exalte la gloire de Napoléon. + +»Quant aux individus, eux aussi, ils ont dû naturellement ne pas +s'humilier de ce qu'ils avaient fait ou subi. Ils ont eu raison de ne +pas se reprocher publiquement ce que la nation ne leur reprochait pas, +et d'opposer des services loyalement rendus, l'honnêteté, le zèle, le +dévouement, la capacité, le patriotisme qu'ils avaient manifestés dans +les fonctions publiques, aux reproches outrageants de leurs adversaires, +aux incriminations de partis frivoles ou corrompus, qui avaient moins +fait ou qui avaient fait pis. Les souvenirs de la Convention ou ceux de +l'émigration ne pouvaient en conscience leur être opposés avec avantage, +et, après tout, ils ont bien fait de ne point rougir de leur cause. Leur +justification est dans quelques mots de Tacite, qui, jusque sous le +despotisme, pense que la louange est due, chez le fonctionnaire capable +et ferme, même à ce qu'il appelle _obsequium et modestia_[3]. + + [Note 3: _Agricola_, XLII. Je me rappelle que, lorsque je + lus ces deux mots dans Tacite, je les ai tout de suite + appliqués à mon père. Ils lui allaient parfaitement.] + +»Ces derniers mots conviennent aux honnêtes gens qui ont, comme mes +parents, servi l'empereur sans bassesse et sans éclat. Mais cependant, +lorsque, sous son règne même, les yeux s'étaient ouverts sur le +caractère de son despotisme; lorsque la plainte de la patrie expirante +avait été entendue; lorsque plus tard, en réfléchissant sur la chute +d'un pouvoir dictatorial et sur l'avènement d'un pouvoir +constitutionnel, on s'était élevé à l'intelligence de cette politique +qui ne pose point en ennemis le gouvernement et la liberté, il était +impossible de ne pas revenir avec quelque embarras, avec quelque +amertume de coeur, sur ces temps où l'exemple, la confiance, +l'admiration, l'irréflexion, une ambition permise, avaient poussé et +maintenu de bons citoyens parmi les serviteurs du pouvoir absolu. Pour +qui ne cherche pas à s'aveugler et veut être franc avec lui-même, il est +impossible de se dissimuler ce que la dignité de l'esprit et du +caractère perd sous la pression d'un despotisme même glorieux et +nécessaire, surtout dur et insensé. On n'a rien à se reprocher sans +doute, il le faut ainsi; mais on ne peut se louer ni s'enorgueillir de +ce qu'on a fait, ni de ce qu'on a vu, et plus l'âme s'est +consciencieusement ouverte enfin aux croyances de la liberté, plus on +reporte avec douleur ses yeux sur le temps où elle y demeurait fermée, +vers le temps de la servitude volontaire, comme l'appelait la Boëtie. + +»Ce qu'il n'eût été ni nécessaire ni convenable de dire de soi à ses +contemporains et de ceux-ci à eux-mêmes, c'est un devoir que de l'avouer +franchement quand on écrit pour soi et pour l'avenir. Ce que la +conscience a ressenti et révélé, ce qu'ont enseigné l'expérience et la +réflexion, il faut le tracer, ou ne pas écrire. La vérité libre, la +vérité désintéressée, telle est la muse des mémoires. C'est ainsi que +ma mère a conçu les siens. + +»Elle avait cruellement souffert pendant les années où ses sentiments +étaient en opposition avec ses intérêts, et où il n'eût été possible de +faire triompher les premiers des seconds que _per abrupta_, comme dit +Tacite parlant de cela même, _sed in nullum reipublicæ usum_[4]. Ce +genre d'entreprises n'est jamais, d'ailleurs, le lot d'une femme, et, +dans une lettre remarquable que ma mère écrivait à une de ses amies[5], +elle lui disait que les femmes du moins avaient toujours la ressource de +dire dans le palais de César: + + Mais le coeur d'Émilie est hors de ton pouvoir. + +»Et elle lui avouait que ce vers avait été sa consolation secrète. + + [Note 4: _Agric._ XLII.] + + [Note 5: Madame de Barante.] + +»Sa correspondance fera connaître dans leurs moindres nuances, dans +leurs derniers replis, les sentiments de cette âme si pure et si vive. +On y verra combien elle unissait de généreuse bienveillance à +l'observation clairvoyante de toutes ces faiblesses, de toutes ces +misères de notre nature qui font spectacle au peintre des moeurs. On y +verra aussi combien, après l'avoir fait beaucoup souffrir, Napoléon +avait gardé de place dans sa pensée; combien ce souvenir l'émouvait +encore, et comme, à la peinture des maux de son exil à Sainte-Hélène, +elle se sentait attendrie et troublée. Lorsque, dans l'été de 1821, on +apprit à Paris la mort de Napoléon, je l'ai vue fondre en larmes, et +s'attrister toujours en le nommant. Quant aux hommes de son temps, je ne +dirai qu'une chose: c'est à la cour qu'elle avait appris à les +connaître. Le souvenir qu'elle en avait conservé ne la laissait pas en +paix. Je crois avoir raconté quelque part un petit fait qui frappa +beaucoup les assistants. C'était dans le temps de la vogue de +l'imitation française de la _Marie Stuart_ de Schiller. Il y a une scène +où Leicester repousse, en feignant de ne pas le connaître, un jeune +homme dévoué qui, comptant sur ses secrets sentiments, vient lui +proposer de sauver la reine d'Écosse. Talma jouait admirablement cette +lâcheté hautaine du courtisan qui désavoue sa propre affection, de peur +d'être compromis, et repousse par l'insolence l'homme qui lui fait peur. + + Que voulez-vous de moi?... je ne vous connais pas. + +»L'acte finissait, et, dans la loge où nous étions, tout le monde était +frappé de cette scène, et ma mère émue laissait échapper des paroles +dont le sens était: «Et c'était ainsi!... et j'ai vu cela!» Lorsque tout +à coup parut à la porte de la loge M. de B ***, à qui nulle application +particulière ne pouvait assurément être adressée, mais, enfin, qui avait +été chambellan de l'empereur. Ma mère n'y tint plus. Elle disait à +madame de Catellan: «Si vous saviez, madame!...» et elle pleurait! + +»On pourrait dire que cette disposition même a pu la porter à forcer la +couleur de ses tableaux. Je ne le pense pas. Saint-Simon a peint une +cour aussi, et le despotisme y était plus décent, plus régulier, et les +caractères peut-être un peu plus forts que de nos jours. Que fait-il +pourtant, sinon justifier, par la peinture de la réalité, ce que les +prédicateurs de son temps et les moralistes de tous les temps ont dit de +la cour en général? L'exagération de Saint-Simon est dans le langage. +D'un défaut il fait un vice; d'une faiblesse, une lâcheté; d'une +négligence, une trahison, et d'une platitude, un crime. L'expression +n'est jamais assez forte pour sa pensée, et c'est son style qui est +injuste, plutôt que son jugement. + +»Citons encore une personne d'un esprit plus modéré, plus réservée dans +son langage, et qui certes avait ses raisons pour voir avec plus +d'indulgence que Saint-Simon le monde où vivait Louis XIV. Comment +madame de Maintenon parlait-elle de la cour? «Quant à vos amies de la +cour,» écrivait-elle à mademoiselle de Glapion, «elles sont toujours par +terre, et si vous voyiez ce que nous voyons, vous vous trouveriez +heureuse de ne voir (à Saint-Cyr) que des travers, des entêtements ou +des manques de lumières, pendant que nous voyons des assassinats, des +envies, des rages, des trahisons, des avarices insatiables, des +bassesses, qu'on veut couvrir du nom de grandeur, de courage, etc.; car +je m'emporterais en ne faisant même que d'y penser[6].» Les jugements de +ma mère sont fort au-dessous de la vivacité de ce langage. Mais, comme +Saint-Simon, comme madame de Maintenon, elle avait raison en général de +penser qu'une personnalité constante qui se trahit par la crainte, la +jalousie, la complaisance, la flatterie, l'oubli des autres, le mépris +de la justice et le besoin de nuire, règne à la cour des rois absolus, +et que l'amour-propre et l'intérêt sont les deux clefs de tout le secret +des courtisans. Ma mère n'en dit pas davantage; et sa diction, sans être +froide et pâle, n'outre jamais les choses, et laisse, à presque tout ce +qu'elle est obligée de raconter, cette excuse de la faiblesse humaine +mise aux prises avec le mauvais exemple, la tentation de la fortune, et +la séduction d'un tout-puissant qui ne tient pas à rendre l'obéissance +honorable. Ce n'est pas sans raison que, lorsque nous parlons de +l'Empire, nos éloges vont presque exclusivement s'adresser à ses armées, +parce qu'au moins, dans le métier de la guerre, l'intrépide mépris de la +mort et de la souffrance est une telle victoire remportée sur l'égoïsme +de la vie usuelle, qu'elle couvre ce que cet égoïsme peut suggérer, aux +militaires eux-mêmes, de fâcheux sacrifices à l'orgueil, à l'envie, à la +cupidité, à l'ambition. + + [Note 6: Lettre 578, p. 426, t. II, édit. de 1857.] + +»Voilà des siècles que les historiens et les moralistes s'efforcent de +peindre de ses vraies couleurs tout le mal qui croît incessamment, dans +la sphère du gouvernement, surtout à l'ombre, ou, si Louis XIV l'exige, +_au soleil_ du pouvoir absolu. Il est étrange, en effet, combien ce qui +devrait ne mettre en jeu que le dévouement et placer l'utilité de tous +au-dessus de l'intérêt personnel, je veux dire le service de l'État, +fournit à l'égoïsme humain d'occasions de faillir et de moyens de se +satisfaire en se dissimulant. Mais apparemment qu'on ne l'a pas assez +dit, car je n'ai pas vu que le mal fût près de finir ni de diminuer. La +vérité seule, incessamment montrée à l'opinion publique, peut l'armer +contre les mensonges dont l'esprit de parti et la raison d'État élèvent +le nuage devant les misères du monde politique. Les peuples ne sauront +jamais assez à quel prix l'insolence humaine leur vend le service +nécessaire d'un gouvernement. Dans les temps de révolutions surtout, le +malheur rend quelquefois indulgent pour les régimes qui ont succombé, et +le régime vainqueur couvre d'un voile trompeur tout ce qui ferait haïr +sa victoire. Il faut que des écrits sincères fassent du moins, un jour, +tomber tous les masques, et laissent à toutes nos faiblesses la crainte +salutaire d'être un jour dévoilées.» + + + + +MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT + + + + + +LIVRE SECOND (Suite.) + + + + +CHAPITRE XX. + +(1806.) + + +Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La +reine Hortense. + + +Sur la proposition de M. Portalis, ministre des cultes, l'empereur +rendit un décret qui plaçait sa fête au jour de l'Assomption, le 15 +août, époque anniversaire de la conclusion du Concordat. On prescrivit +aussi une fête pour tous les premiers dimanches de décembre, en mémoire +d'Austerlitz. + +Le 30 mars, il y eut une séance au Sénat fort importante, et qui donna +lieu à des réflexions de tout genre. L'empereur envoyait aux sénateurs +la communication d'une longue suite de décrets dont le retentissement +devait se faire sentir d'un bout de l'Europe à l'autre. Il n'est par +hors de propos d'en rendre compte avec quelque détail, et de donner un +extrait du discours de l'archichancelier Cambacérès, qui prouvera encore +avec quelle obséquieuse adresse on savait envelopper de paroles +spécieuses les déterminations subites d'un maître qui tenait l'esprit, +comme tout le reste, dans un éternel mouvement. + +«Messieurs, dit Cambacérès, au moment où la France, unie d'intention +avec nous, assurait son bonheur et sa gloire, en jurant d'obéir à notre +auguste souverain, votre sagesse a pressenti la nécessité de coordonner +dans toutes ses parties le système du gouvernement héréditaire, et de +l'affermir par des institutions analogues à sa nature. + +»Vos voeux sont en partie remplis; ils le seront encore par les +différents actes que Sa Majesté l'empereur et roi me prescrit de vous +apporter. Ainsi vous recevrez avec reconnaissance ces nouveaux +témoignages de sa confiance pour le Sénat et de son amour pour les +peuples, et vous vous empresserez, conformément aux intentions de Sa +Majesté, de les faire transcrire sur vos registres. + +»Le premier de ces actes est un statut contenant les dispositions qui +règlent tout ce qui concerne l'état civil de la maison impériale, et +détermine les devoirs des princes et princesses qui la composent, envers +l'empereur. + +»Le second est un décret qui réunit les provinces vénitiennes au royaume +d'Italie. + +»Le troisième confère le trône de Naples au prince Joseph.» + +En cet endroit se trouve un éloge assez étendu des vertus de ce nouveau +roi, et de la mesure qui lui conserve le titre de grand dignitaire de +l'Empire. + +»Le quatrième contient la cession des duchés de Clèves et de Berg au +prince Murat. (De même son éloge.) + +»Le cinquième donne la principauté de Guastalla à la princesse Borghèse +et à son époux. (Louanges en leur honneur.) + +»Le sixième transfère au maréchal Berthier la principauté de +Neuchatel[7]. (Il est loué ainsi que les autres.) Cette preuve touchante +de la bienveillance de l'empereur pour son compagnon d'armes, pour son +coopérateur aussi intrépide qu'éclairé, ne peut manquer d'exciter la +sensibilité de tous les bons coeurs, comme elle est un motif de joie +pour tous les bons esprits. + + [Note 7: Voici de quelle façon, familière et + désobligeante à la fois, l'empereur annonçait au maréchal + Berthier les nouvelles faveurs dont il le comblait: «La + Malmaison, 1er avril 1806. Je vous envoie _le Moniteur_; vous + verrez ce que j'ai fait pour vous. Je n'y mets qu'une + condition, c'est que vous vous mariiez, et c'est une + condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop + longtemps; elle est devenue ridicule; et j'ai droit d'espérer + que celui que j'ai nommé _mon compagnon d'armes_, que la + postérité mettra partout à côté de moi, ne restera pas plus + longtemps abandonné à une faiblesse sans exemple. Je veux + donc que vous vous mariiez; sans cela, je ne vous verrai + plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d'une race où + l'on vit quatre-vingts, et ces trente années sont celles où + les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires.» (P. + R.)] + +»Le septième érige dans les États de Parme et de Plaisance trois grands +titres dont l'éclat sera soutenu par des affectations considérables, qui +ont été faites dans ces contrées, d'après l'ordre de Sa Majesté. + +»Par l'effet de réserves semblables, contenues dans les décrets relatifs +aux États de Venise, au royaume de Naples et à la principauté de +Lucques, Sa Majesté a créé des récompenses dignes d'elle pour plusieurs +de ses sujets qui ont rendu de grands services à la guerre, ou qui, +dans des fonctions éminentes, ont concouru d'une manière distinguée au +bien de l'État. Ces titres deviennent la propriété de ceux qui les +auront reçus, et seront transmis de mâle en mâle à l'aîné de leurs +descendants légitimes. Cette grande conception, qui donne à l'Europe la +preuve du prix que Sa Majesté attache aux exploits des braves et à la +fidélité de ceux qu'elle a employés dans les grandes affaires, offre +aussi des avantages politiques. L'éclat habituel qui environne les +hommes éminents en dignité leur donne sur le peuple une autorité de +conseil et d'exemple, que le monarque quelquefois substitue +avantageusement à l'autorité des fonctions publiques. Ces mêmes hommes +sont, en même temps, les intercesseurs du peuple auprès du trône.» + +Il faut convenir qu'on avait fait bien du chemin, depuis l'époque, +encore toute récente, où l'on datait les actes du gouvernement de l'an +XIV de la république. + +«C'est donc sur ces bases que l'empereur veut asseoir le grand système +politique dont la divine Providence lui a inspiré la pensée, et par là, +elle ajoute sans cesse à ces sentiments, d'amour et d'admiration qui +vous sont communs avec tous les Français.» + +Après ce discours, on donna lecture des différents décrets; en voici les +articles les plus importants: + +Par celui qui réglait l'état civil de la maison impériale, les princes +et princesses ne pouvaient se marier sans le consentement de l'empereur. +Les enfants nés d'un mariage fait malgré lui, n'auraient aucun droit aux +avantages attachés par les usages de certains pays aux mariages dits de +la main gauche. + +Le divorce était interdit à la famille impériale; la séparation de +corps, autorisée par l'empereur, était permise. + +Les tuteurs des enfants étaient nommés par lui. + +Les membres de la famille ne pouvaient adopter sans sa permission. + +L'archichancelier de l'Empire remplissait vis-à-vis de la famille +impériale toutes les fonctions attribuées par les lois aux officiers de +l'état civil. + +Il devait y avoir un secrétaire de l'état de la maison impériale, +choisi dans le ministère ou le conseil d'État[8]. + + [Note 8: Ce fut le conseiller d'État Régnault de + Saint-Jean d'Angely.] + +Le cérémonial des mariages et des naissances était réglé. + +L'archichancelier devait recevoir le testament de l'empereur qu'il +dicterait au secrétaire de l'état de la famille impériale, en présence +de deux témoins. Ce testament serait déposé au Sénat. + +L'empereur réglait tout ce qui concernait l'éducation des princes et +princesses de sa maison, nommant et révoquant ceux qui en seraient +chargés. Tous les princes nés dans l'ordre de l'hérédité devaient être +élevés ensemble dans un palais, éloigné au plus de vingt lieues de la +résidence de l'empereur. + +L'éducation commençant à sept ans et finissant à seize, les enfants de +ceux qui se sont distingués par leurs services pouvaient être admis par +l'empereur à partager les avantages de cette éducation. + +Si un prince, dans l'ordre de l'hérédité, montait sur un trône étranger, +il serait tenu, dès que ses enfants mâles auraient atteint l'âge de +sept ans de les envoyer à la susdite maison. + +Les princes et princesses ne pouvaient sortir de France, ni s'éloigner +d'un rayon de trente lieues, sans la permission de l'empereur. + +Si un membre de la maison impériale venait à se livrer à des +déportements et à oublier sa dignité et ses devoirs, l'empereur pouvait +lui infliger, pour une année au plus, les arrêts, l'éloignement de sa +personne, l'exil. Il pouvait éloigner de sa famille les personnes qui +lui paraissaient suspectes. Il pourrait, dans des cas graves, prononcer +la peine de deux ans de réclusion dans une prison d'État, en présence du +conseil de famille, présidé par lui, et de l'archichancelier; le +secrétaire de l'état de la maison impériale tenant la plume. + +Les grands dignitaires et les ducs étaient assujettis aux dispositions +de ces derniers articles. + +Après ce premier décret, venaient ceux qui suivent: + +«Nous avons érigé et érigeons en duchés, grands fiefs de notre empire, +les provinces ci-après désignées: + + La Dalmatie. Trévise. + L'Istrie. Feltre. + Le Frioul. Bassano. + Cadore. Vicence. + Bellune. Padoue. + Conegliano. Rovigo. + +«Nous nous réservons de donner l'investiture des dits fiefs, pour être +transmis héréditairement aux descendants mâles. En cas d'extinction, les +dits fiefs seront réversibles à notre couronne impériale. + +«Nous entendons que le quinzième du revenu que notre royaume d'Italie +retire ou retirera desdites provinces, sera attaché aux dits fiefs, pour +être possédé par ceux que nous en aurons investis; nous réservant pour +la même destination la disposition de trente millions de domaines +nationaux situés dans les dites provinces. + +«Des inscriptions sur le mont Napoléon[9] seront créées jusqu'à la +concurrence de douze cent mille francs de rentes annuelles en faveur des +généraux, officiers et soldats qui ont rendu des services à la patrie et +à notre couronne, à condition expresse de ne pouvoir aliéner lesdites +rentes, avant dix ans, sans notre autorisation. + + [Note 9: Le mont Napoléon était une création de rentes + sur le royaume d'Italie.] + +«Jusqu'à ce que le royaume d'Italie ait une armée, nous lui en accordons +une française qui sera entretenue par notre trésor impérial. À cet +effet, notre trésor royal d'Italie versera chaque mois dans notre trésor +impérial la somme de deux millions cinq cent mille francs, pendant le +temps que notre armée séjournera en Italie, ce qui aura lieu pendant six +ans. L'héritier présomptif d'Italie sera appelé le prince de Venise. + +«La tranquillité de l'Europe voulant que nous assurions le sort des +peuples de Naples et de Sicile, tombés en notre pouvoir par le droit de +conquête, et faisant partie du grand empire, nous déclarons roi de +Naples et de Sicile, notre frère Joseph Napoléon, grand électeur de +France. Cette couronne sera héréditaire dans sa descendance masculine; à +son défaut, nous y appelons nos enfants mâles et légitimes, et à défaut +de nos enfants, ceux de notre frère Louis-Napoléon[10]; nous réservant, +si notre frère Joseph venait à mourir sans enfants mâles, le droit de +désigner, pour succéder à ladite couronne, un prince de notre maison, ou +même d'y appeler un enfant adoptif, selon que nous le jugerons +convenable pour l'intérêt de nos peuples et du grand système que la +divine Providence nous a destiné à fonder. + + [Note 10: Bonaparte avait fait prendre le nom de Napoléon + à tous ses frères.] + +»Six grands fiefs sont institués dans ledit royaume avec le titre de +duché et les mêmes prérogatives que les autres, pour être à perpétuité à +notre nomination et à celle de nos successeurs. + +»Nous nous réservons sur le royaume de Naples un million de rente pour +être distribué aux généraux, officiers et soldats de notre armée, aux +mêmes conditions que celles affectées au mont Napoléon. + +»Le roi de Naples sera, à perpétuité, grand dignitaire de l'Empire, nous +réservant le droit de créer la dignité de prince vice-grand électeur. + +»Nous entendons que la couronne de Naples que nous plaçons sur la tête +du prince Joseph et de ses descendants, ne porte atteinte en aucune +manière à leurs droits de succession au trône de France[11]. Mais il +est également dans notre volonté que les couronnes de France, d'Italie, +de Naples et de Sicile ne puissent jamais être réunies sur la même tête. + +»Les duchés de Clèves et de Berg sont donnés à notre beau-frère le +prince Joachim, et à sa descendance mâle. À son défaut, ils passeront à +notre frère Joseph, et, s'il n'a point d'enfants mâles, à notre frère +Louis, ne pouvant jamais être réunis à la couronne de France. Le duc de +Clèves et de Berg ne cessera point d'être grand amiral, et nous pourrons +créer un vice-grand amiral.» + +Enfin la principauté de Guastalla fut donnée à la princesse Borghèse, le +prince portant le titre de prince de Guastalla; et, s'ils n'avaient +point d'enfants, l'empereur en pouvait disposer comme il lui plairait. + +Les mêmes conditions furent affectées à la principauté de Neuchatel[12]. + + [Note 11: Joseph Bonaparte avait tenu à l'insertion + positive de ce dernier article.] + + [Note 12: Oudinot en prit possession à la tête de ses + grenadiers, et commença par y confisquer toutes les + marchandises anglaises.] + +La principauté de Lucques fut augmentée de quelques pays détachés du +royaume d'Italie, et payait pour cela une redevance de 200 000 francs de +rente[13], destinés encore aux récompenses accordées aux militaires. + + [Note 13: Toutes ces rentes ou redevances faisaient + partie, avec les contributions levées pendant la guerre, de + ce qu'on appelait le domaine extraordinaire.] + +Une partie des biens nationaux situés dans les duchés de Parme et de +Plaisance, fut réservée pour la même destination. + +J'ai cru pouvoir rapporter presque entièrement le texte de ces +différents décrets, qui me paraît digne de remarque. Cet acte contribua +à donner encore une idée de la prépondérance que Bonaparte voulait que +l'empire français conservât sur les parties de l'Europe que ses +victoires lui soumettaient peu à peu, et aussi de celle qu'il se +réservait personnellement. On peut conclure de ces nouvelles +déterminations, que l'inquiétude qu'elles durent exciter en Europe ne +permit pas de croire que la paix dût être de longue durée. Enfin, on +peut encore, après cette lecture, s'expliquer pourquoi l'Italie, qui a +montré tant d'empressement à saisir l'indépendance que semblait lui +faire espérer l'unité de gouvernement qu'on lui offrait, se vit bientôt +déçue de son espérance par cet état secondaire dans lequel la tenait le +lien qui la soumettait à l'empereur. Quelque soin que prît le prince +Eugène, quelque douce et équitable que fût son administration, les +Italiens ne tardèrent point à s'apercevoir que la conquête les avait +rangés sous un maître qui usait pour lui seul des ressources +qu'offraient leurs belles contrées. Ils entretenaient chez eux, et à +leurs frais, une armée étrangère. On retirait le plus clair de leurs +revenus pour enrichir des Français. Dans tout ce qu'on exigeait d'eux, +on avait bien moins égard à leurs intérêts qu'à l'avantage du grand +empire, avantage qui bientôt fut concentré dans le succès des projets +ambitieux d'un seul homme qui, sans réserve, arracha à l'Italie tous les +sacrifices qu'il n'eût pas tout à fait osé imposer à la France. Souvent +le vice-roi réclama quelque adoucissement pour les Italiens, mais +rarement il fut écouté. Cependant ils surent, pendant un temps, démêler +le caractère particulier du prince Eugène, et le séparer des mesures +rigoureuses qu'il était forcé d'exécuter; ils lui surent gré de ce qu'il +tentait, et de ce qu'il souhaitait de faire, jusqu'à ce qu'à la fin, les +ordres comme les besoins de Bonaparte devenant de plus en plus +impérieux, ce peuple trop opprimé n'eut plus la force de demeurer +équitable, et enveloppa tous les Français, le prince Eugène en tête, +dans l'animadversion qu'il vouait à l'empereur. + +J'ai entendu le vice-roi lui-même, qui a fidèlement servi Bonaparte, +sans avoir d'illusion sur son compte, dire à sa mère devant moi que +l'empereur, jaloux de l'affection qu'il avait su s'acquérir, lui avait, +exprès, imposé des mesures inutiles et oppressives, pour aliéner cette +bonne disposition des Italiens, qu'il redoutait. + +La vice-reine contribua aussi à gagner d'abord les coeurs à son époux. +Belle, très bonne, pieuse et bienfaisante, elle plaisait à tout ce qui +l'approchait. Elle imposait à Bonaparte par un air fort digne et assez +froid. Il n'aimait pas à l'entendre louer. Elle a passé bien peu de +temps à Paris. + +Un assez grand nombre d'articles de ces décrets sont plus tard demeurés +sans exécution. D'autres circonstances ont amené d'autres volontés; des +passions nouvelles ont enfanté des fantaisies; des défiances subites ont +changé quelques déterminations. Le gouvernement de Bonaparte sur bien +des points ressemblait à ce palais du Corps législatif où se tient +aujourd'hui la Chambre des députés: Sans rien déranger de l'ancien +bâtiment, on s'est contenté, pour le rendre plus imposant, d'y adosser +une façade qui, en effet, vue du côté de l'eau, a quelque grandeur; +mais, en tournant alentour, on ne trouve plus derrière rien qui se +rapporte au plan de ce seul côté. De même, en système politique, +législatif, ou d'administration, bien souvent Bonaparte n'a élevé que +des façades. + +À la suite de toutes ces communications, le Sénat ne manqua point de +voter des remerciements à l'empereur, et des députations furent envoyées +à la nouvelle reine de Naples qui les reçut avec sa simplicité +accoutumée, et aux deux princesses. Murat était déjà parti pour prendre +possession de son duché. Les journaux ne manquèrent pas de nous dire +qu'il y avait été reçu avec acclamations. De même, les journaux +rendaient un compte pareil de la joie des Napolitains; mais les lettres +particulières mandaient qu'on était obligé de continuer la guerre, et +que la Calabre offrirait une longue résistance. Joseph a toujours eu de +la douceur dans le caractère et nulle part il ne s'est fait haïr +personnellement; mais il manque d'habileté, et partout on l'a toujours +vu au-dessous de la situation dans laquelle on le plaçait. À la vérité, +le métier des rois créés par Bonaparte a toujours été assez difficile. + +Après avoir réglé ces grands intérêts, l'empereur passa à des +occupations d'un genre plus gai. Le 7 avril, on fit aux Tuileries les +fiançailles du jeune ménage dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. +Cette cérémonie eut lieu le soir dans la galerie de Diane; la cour était +nombreuse et brillante; la nouvelle mariée, vêtue d'une robe brodée +d'argent et garnie de roses. Ses témoins furent: MM. de Talleyrand, de +Champagny et de Ségur; ceux du prince: le prince héréditaire de Bavière, +le grand chambellan de l'électeur de Bade, et le baron de Dalberg, +ministre plénipotentiaire de Bade[14]. + + [Note 14: Il est neveu du prince primat archichancelier + de l'empire germanique.] + +Le lendemain soir, on fit le mariage en grande cérémonie; les Tuileries +furent illuminées. On tira un feu d'artifice sur la place Louis XV, +appelée alors place de la Concorde. + +La cour semblait avoir, malgré son luxe ordinaire, réservé pour ce jour +une pompe toute particulière. L'impératrice, vêtue d'une robe +entièrement brodée de plusieurs ors, avait sur sa tête, outre sa +couronne impériale, pour un million de perles; la princesse Borghèse, +tous les diamants de la maison Borghèse joints aux siens, qui étaient +sans prix. Madame Murat était parée de mille rubis; madame Louis, toute +couverte de turquoises enrichies de diamants; la nouvelle reine de +Naples bien maigre, bien chétive, mais presque courbée sous le poids de +pierres précieuses. Je me souviens que, pour ma part, et je n'avais pas +coutume de me montrer une des plus brillantes de la cour, je portais un +habit de cour que j'avais fait faire pour cette cérémonie[15]. Il était +de crêpe rose, tout pailleté d'argent et garni entièrement d'une +guirlande de jasmins. J'avais couronné ma tête de jasmins mêlés avec des +épis de diamants. Mon écrin se montait à la valeur de quarante à +cinquante mille francs, et se trouvait fort au-dessous de ceux d'une +grande partie de nos dames[16]. + + [Note 15: Il m'avait coûté soixante louis.] + + [Note 16: Madame Duroc a eu pour plus de cent mille écus + de diamants, mesdames Maret et Savary, pour cinquante et + peut-être davantage, la maréchale Ney, cent mille francs, + etc.] + +La princesse Stéphanie avait reçu de son époux, et plus encore de +l'empereur, des présents magnifiques. Elle portait sur sa tête un +bandeau de diamants, surmonté de fleurs d'oranger. Son habit était de +tulle blanc, étoilé d'argent, et garni aussi de fleurs d'oranger. Elle +fut à l'autel de fort bonne grâce, y fit ses révérences de manière à +charmer l'empereur et tout le monde. Son père, mêlé à la foule des +sénateurs, laissait échapper des larmes. Il me parut, tout le temps que +dura cette cérémonie, dans une bien étrange position; ses émotions +devaient être assez compliquées. On lui conféra l'ordre de Bade. + +Ce fut le cardinal légat, Caprara, qui fit le mariage. Après la +cérémonie, on remonta de la chapelle dans les grands appartements, comme +on en était descendu; c'est-à-dire les princes et princesses ouvrant la +marche, l'impératrice suivie de toutes ses dames, le prince de Bade +marchant à ses côtés, et l'empereur donnant la main à la mariée. Il +portait son costume de grande cérémonie; j'ai déjà dit qu'il lui allait +bien. Rien ne manquait à la pompe de cette marche qu'un peu plus de +lenteur. Bonaparte voulait toujours marcher vite, ce qui nous pressait +un peu plus qu'il n'eût fallu. + +Des pages portaient les manteaux des princesses, des reines et de +l'impératrice. Quant à nous, il nous fallait toujours renoncer à +déployer les nôtres, ce qui aurait fort embelli notre costume. Nous +étions obligées de les porter sur un bras, parce que leur extrême +longueur eût beaucoup trop retardé la marche précipitée de l'empereur. +C'était un usage trop habituel et qui manquait de dignité dans les +cérémonies, que d'entendre les chambellans qui le précédaient, en +marchant sur nos talons, répéter à demi-voix et sans interruption ces +paroles: «Allons, allons, mesdames, avancez donc.» La comtesse d'Arberg, +qui avait été à la cour de l'archiduchesse des Pays-Bas, et qui était +accoutumée à l'étiquette allemande, prenait toujours ce brusque +avertissement avec un chagrin qui nous faisait rire, nous qui nous y +étions accoutumées. Elle disait assez plaisamment qu'on devrait nous +appeler _les postillons_ du palais, et qu'il eût mieux valu nous revêtir +d'une jupe courte que de ce long manteau devenu inutile. Une autre +personne que cette coutume impatientait beaucoup, c'était M. de +Talleyrand, qui devait, en qualité de grand chambellan, précéder +toujours l'empereur, et qui, vu la faiblesse de ses jambes, avait peine +à marcher, même lentement; les aides de camp s'amusaient assez de son +embarras. + +Quant à l'impératrice, c'était un des articles sur lesquels elle ne +cédait point à la volonté de son époux. Comme elle marchait de fort +bonne grâce, et qu'elle ne voulait perdre aucun de ses avantages, rien +ne pouvait la hâter, et c'était derrière elle que commençait la presse. + +Je me rappelle qu'au moment de partir pour la chapelle, l'empereur, très +peu habitué à donner la main à une femme, éprouva un petit embarras, ne +sachant si c'était la droite ou la gauche qu'il devait offrir à la jeune +princesse; ce fut elle qui fut obligée de se déterminer. + +On tint ce jour-là grand cercle dans les appartements; il y eut un +concert et un ballet suivis d'un souper, le tout tel que je l'ai déjà +décrit. La reine de Naples ayant dû passer après l'impératrice, +Bonaparte mit sa fille adoptive à sa droite, avant sa mère. Madame Murat +eut encore ce soir-là le très grand chagrin de ne passer aux portes +qu'après la jeune princesse de Bade. + +Le lendemain, la cour partit pour la Malmaison, et, peu de jours après, +se fixa à Saint-Cloud, où se passa tout ce que j'ai raconté plus haut. +On revint à Paris le 20, pour assister à une fête magnifique, donnée en +réjouissance du mariage. + +L'empereur, voulant faire voir sa cour à la ville de Paris, permit qu'on +invitât un nombre considérable de femmes et d'hommes pris dans toutes +les classes. Les appartements étaient remplis d'une foule énorme[17]. On +fit deux quadrilles; l'un, conduit par madame Louis Bonaparte, exécuta +des pas de danse dans la salle des Maréchaux; je faisais partie de +celui-là. Seize dames vêtues de blanc, couronnées de fleurs de couleurs +différentes, quatre par quatre, les robes garnies en fleurs, et des épis +en diamants sur la tête, dansèrent avec seize hommes, portant l'habit, +fermé par devant, en satin blanc, et des écharpes assorties aux couleurs +des fleurs de leur dame. Quand nous eûmes fini notre ballet, l'empereur +et sa famille passèrent dans la galerie de Diane, où madame Murat +conduisait un autre quadrille de femmes et d'hommes vêtus à l'espagnole, +avec des toques et des plumes. Ensuite, on permit à tout le monde de +danser; la cour et la ville se mêlèrent. On distribua un nombre infini +de glaces et de rafraîchissements. L'empereur repartit pour Saint-Cloud, +après être demeuré une heure, et avoir parlé à beaucoup de monde; +c'est-à-dire demandé à chacun, ou chacune, son nom. On dansa, après son +départ, jusqu'au lendemain matin. + + [Note 17: Il y avait à ce bal deux mille cinq cents + personnes. Le souper fut servi dans la salle du conseil + d'État.] + +Peut-être me suis-je trop arrêtée sur ces détails, mais il me semble +qu'ils me reposent des graves récits que j'ai à faire, dont ma plume +féminine est quelquefois un peu fatiguée. + +Tout en faisant et défaisant des rois, selon l'expression de M. de +Fontanes[18], en mariant sa fille adoptive et se livrant aux +distractions dont j'ai parlé, l'empereur, très assidu au conseil d'État, +y pressait le travail et envoyait journellement au Corps législatif un +nombre infini de lois. Le conseiller d'État Treilhard y porta le code de +procédure terminé cette année; on détermina nombre de règlements +relatifs au commerce, et la session se termina par un budget qui laissa +une grande idée de la situation florissante de nos finances. On ne +demandait pas un sol de plus à la nation, on montrait une quantité de +travaux faits et à faire, une armée formidable bien entendue, et +seulement une dette fixe de quarante-huit millions; des pensions pour +trente-cinq, et cela opposé à huit cents millions de revenu. + + [Note 18: Discours du président du Corps législatif de + cette année.] + +Cependant, tout augmentait le ressentiment de l'empereur contre le +gouvernement anglais. Le ministère qui, en changeant d'individus, +n'avait point changé d'intentions à notre égard, déclara la guerre au +roi de Prusse, pour le punir de la neutralité qu'il avait gardée pendant +la dernière guerre, et de la possession du Hanovre qu'il venait de +prendre. + +Un long article de politique européenne fut, tout à coup, inséré dans +_le Moniteur_. L'auteur de cet article cherchait à démontrer que +l'Angleterre, par cette rupture, hâterait le système qui devait tendre à +lui fermer les ports du Nord, tandis que ceux du Midi lui étaient déjà +interdits, et qu'elle allait resserrer les liens de la France avec le +continent. De là, on s'étendait sur la situation de la Hollande. Le +grand pensionnaire Schimmelpenninck, disait-on, est devenu aveugle. Que +vont faire les Hollandais? On sait que l'empereur n'avait donné aucune +attache directe aux derniers changements faits à l'organisation de ce +pays, et qu'il dit, à cette occasion, «que la prospérité et la liberté +des nations ne pouvaient être garanties que par deux systèmes de +gouvernement, celui d'une monarchie constitutionnelle, ou la république +constituée selon la théorie de la liberté. En Hollande, le grand +pensionnaire a une forte influence sur le choix des représentants du +Corps législatif, c'est un vice fondamental dans la constitution. +Cependant il n'appartient pas à toutes les nations de pouvoir, sans +danger, laisser au public le choix de ses représentants, et, lorsqu'on +peut craindre les effets de l'assemblée du peuple en comices, alors on a +recours aux principes d'une bonne et sage monarchie. C'est peut-être ce +qui arrivera aux Hollandais. C'est à eux à connaître leur situation, et +à choisir entre les deux systèmes celui qui est le plus propre à asseoir +sur de solides bases la prospérité et la liberté publiques.» Ces paroles +annonçaient assez ce qu'on préparait pour la Hollande. Ensuite, on nous +exposait les avantages que l'occupation des duchés de Clèves et de Berg +par un Français procurerait à la France, nos relations avec la Hollande, +devenant par là plus commodes, et tous les pays qui se trouvent sur la +rive droite du Rhin, étant occupés par quelque allié de la famille +impériale. + +Le prince de Neuchatel allait fermer le commerce de la Suisse aux +Anglais[19]. + + [Note 19: La ville de Bâle, effrayée des menaces du + gouvernement français, rompit tout commerce avec les Anglais. + La reine d'Étrurie, mal assurée dans ses États, en fit + autant.] + +L'empereur d'Autriche était représenté comme occupé à panser ses plaies, +et déterminé à une longue paix. Les Russes, agités encore par la +politique anglaise, avaient eu un nouveau démêlé dans la Dalmatie, ne +voulant point abandonner le pays situé près des bouches du Cattaro +qu'ils occupaient; mais la présence de la grande armée, dont on avait +suspendu le retour, les contraignait de remplir enfin les conditions du +dernier traité. + +Le pape éloignait de Rome tous les intrigants suspects, Anglais, Russes +et Sardes, dont la présence inquiétait le gouvernement français. + +Le royaume de Naples était presque entièrement soumis; la Sicile, +défendue par un petit nombre d'Anglais seulement; la France, intimement +liée avec la Porte; le gouvernement turc, moins vendu et moins ignorant +qu'on ne le croyait, reconnaissait que la présence des Français en +Dalmatie pouvait lui être très utile, en préservant la Turquie des +entreprises des Russes; enfin notre armée se trouvait plus considérable +que jamais, et devait pouvoir résister aux tentatives d'une quatrième +coalition, dont, après tout, l'Europe n'était point tentée. + +Ce tableau de notre situation, à l'égard de l'Europe, ne pouvait guère +rassurer que ceux qui prenaient au pied de la lettre les paroles si bien +arrangées qui sortaient ainsi du cabinet d'en haut. Il était assez +facile de démêler, pour qui conservait quelque défiance, que les peuples +n'étaient pas aussi soumis que nous voulions le faire croire; que nous +commencions à exiger d'eux le sacrifice de leurs intérêts à notre +politique; que l'Angleterre, aigrie par son mauvais succès, n'en était +que plus acharnée à nous susciter de nouveaux ennemis; que le roi de +Prusse nous vendait son alliance, et que la Russie nous menaçait encore. +On ne se fiait plus aux intentions pacifiques que l'empereur étalait +partout dans ses discours. Mais il y avait dans ses plans quelque chose +de si imposant, son habileté militaire était si bien constatée, il +donnait une telle grandeur à la France, que, dupe de sa propre gloire, +celle-ci n'osait tenter de ne pas s'en montrer complice, et, forcée de +se soumettre, elle consentait encore à se laisser séduire. D'ailleurs, +la prospérité intérieure semblait encore accrue, aucun impôt n'était +augmenté; tout paraissait concourir à nous étourdir, et chacun, agité +par le mouvement que Bonaparte avait si bien su donner à tous, ne +pouvait trouver le temps ni la volonté d'avoir une pensée suivie. «Le +luxe et la gloire, disait l'empereur, n'ont jamais manqué d'enivrer les +Français.» + +Peu après, on nous annonça qu'un grand conseil avait été tenu à la Haye +par les représentants du peuple batave, et qu'il y avait été traité des +affaires de la plus haute importance; et on commença à laisser courir le +bruit de la fondation d'une nouvelle monarchie hollandaise. + +Pendant ce temps, les journaux anglais étaient pleins de réflexions sur +les progrès que faisait en Europe le pouvoir impérial. «Si Bonaparte, y +disait-on, accomplit son système d'empire fédératif, la France deviendra +l'arbitre de presque tout le continent.» Il adoptait avec joie cette +prédiction, et tendait incessamment à la réaliser. + +M. de Talleyrand, alors dans un grand crédit, se servait de son +importance en Europe pour gagner avec soin les ministres étrangers. Il +demandait et obtenait des souverains précisément les ambassadeurs qu'il +savait pouvoir soumettre à son influence. Il obtint, par exemple, de la +Prusse, le marquis de Lucchesini[20] qui s'attacha depuis, aux dépens +de son maître, aux intérêts de la France. C'était un homme d'esprit et +passablement intrigant. Né à Lucques, le goût des voyages l'ayant +conduit dans sa jeunesse à Berlin, il y fut accueilli par le grand +Frédéric, qui, goûtant sa conversation et ses principes philosophiques, +le garda près de lui, l'attacha à sa cour, et commença sa fortune. +Chargé, depuis, des affaires de Prusse, il devint un personnage +important, il eut le bonheur et l'adresse de conserver un long crédit. +Il épousa une Prussienne. L'un et l'autre étant venus en France, se +dévouèrent à M. de Talleyrand, qui les employa à ses fins. Le roi de +Prusse ne s'aperçut que bien tard que son ambassadeur entrait dans les +complots qui se faisaient contre lui, et ne le disgracia que quelques +années après. Alors le marquis se retira en Italie, et, placé près de la +souveraine de Lucques devenue grande-duchesse de Toscane, il trouva là +encore un champ ouvert à son ambition, par le crédit qu'il prit sur +elle. Les événements de 1814 ont entraîné sa chute, à la suite de celle +de sa maîtresse. La marquise de Lucchesini, avec assez de penchant à la +coquetterie, s'est montrée à Paris l'une des plus obséquieuses compagnes +de madame de Talleyrand. + + [Note 20: On pourrait croire, d'après ce passage, que + Lucchesini ne fut ministre à Paris que depuis cette époque. + Il l'était déjà du temps de la paix d'Amiens. Mais il n'avait + pas toujours soutenu les intérêts de la France, et, quoique + en relation personnelle avec M. de Talleyrand, il appartenait + plutôt au parti anglais, comme cela est dit un peu plus loin, + chap. XXI, et il excitait par ses rapports l'inquiétude + hostile de la Prusse contre nous. (P. R.)] + +Le 5 juin, l'empereur reçut un ambassadeur extraordinaire de la Porte +qui venait lui apporter des paroles de félicitations et d'amitié du +sultan. Ce message fut accompagné de présents magnifiques, de diamants, +d'un collier de perles de la valeur de quatre-vingt mille francs, de +parfums, d'un nombre infini de châles, et de chevaux arabes, +caparaçonnés de harnais enrichis de pierres précieuses. L'empereur donna +à sa femme le collier; les diamants furent distribués entre les dames du +palais, ainsi que les châles. On en donna aux femmes des ministres, à +celles des maréchaux, à quelques autres encore. L'impératrice se réserva +les plus beaux, et il en resta encore assez pour être employés plus tard +à l'ameublement d'un boudoir de Compiègne, que l'impératrice Joséphine +fit arranger avec un soin particulier, et qui n'a servi qu'à +l'impératrice Marie-Louise. + +Le même jour, les envoyés de la Hollande vinrent déclarer qu'après une +mûre délibération, on avait reconnu à la Haye qu'une monarchie +constitutionnelle était le seul gouvernement qui pût convenir désormais, +parce qu'une telle monarchie se trouvait en harmonie avec les principes +répandus en Europe, et que, pour la consolider, ils demandaient que +Louis-Napoléon, frère de l'empereur, fût appelé à la fonder. + +Bonaparte répondit qu'en effet cette monarchie serait utile au système +général de l'Europe, qu'en détruisant ses propres inquiétudes, elle lui +permettrait de livrer aux Hollandais des places importantes que, +jusque-là, il avait cru devoir garder; et, se tournant vers son frère, +il lui recommanda les peuples qu'il lui confiait. Cette scène fut fort +bien jouée. Louis répondit convenablement. L'audience finie, comme au +temps de Louis XIV, lors de l'acceptation de la succession d'Espagne, on +ouvrit les battants des portes, et on annonça à la cour assemblée le +nouveau roi de Hollande. + +Aussitôt, l'archichancelier porta au Sénat, selon la coutume, le nouveau +message impérial avec le discours d'usage. + +L'empereur garantissait à son frère l'intégrité de ses États; sa +descendance devait lui succéder, mais la couronne de France et celle de +Hollande ne pouvaient jamais être réunies sur la même tête. En cas de +minorité, la régence appartenait à la reine, et, à son défaut, +l'empereur des Français, en sa qualité de chef perpétuel de la famille +impériale, devait nommer le régent, qu'il choisirait parmi les princes +de la famille royale ou parmi les nationaux. + +Le roi de Hollande demeurait connétable de l'Empire. Un vice-connétable +serait créé, s'il plaisait à l'empereur. + +Ce message annonçait encore au Sénat que Son Altesse Sérénissime +l'archichancelier de l'empire germanique avait demandé au pape que le +cardinal Fesch fût désigné comme son coadjuteur et successeur; que Sa +Sainteté avait donné avis de cette demande à l'empereur, qui +l'approuvait. + +«Enfin, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo, étant un sujet de +litige entre les cours de Naples et de Rome, pour terminer ces +difficultés, nous réservant d'indemniser ces cours, nous les érigeons, +disait le décret, en duchés et fiefs immédiats de l'Empire, et nous les +donnons à notre grand chambellan Talleyrand, et à notre cousin le +maréchal Bernadotte, pour les récompenser des services qu'ils ont +rendus à la patrie. Ils en porteront le titre, prêteront serment en nos +mains de nous servir comme fidèles et loyaux sujets, et, si leur +descendance vient à manquer, nous nous réservons le droit de disposer de +ces principautés.» Bonaparte n'avait pas grand penchant pour le maréchal +Bernadotte; il est à croire qu'il se crut obligé de l'élever, parce +qu'il avait épousé la soeur de la femme de son frère Joseph, et qu'il +lui parut convenable que la soeur d'une reine fût, au moins, princesse. + +Il est, je crois, superflu de dire que le Sénat approuva ces nouvelles +déterminations. + +Le lendemain de cette cérémonie, qui mettait dans la famille de +Bonaparte un nouveau roi, nous étions à déjeuner avec l'impératrice, +lorsque son époux, entrant tout à coup d'un air fort joyeux, et tenant +le petit Napoléon par la main, s'adressa à nous toutes de cette manière: +«Mesdames, voici un petit garçon qui vient vous répéter une fable de la +Fontaine que je lui ai fait apprendre ce matin, et vous allez voir comme +il la dit bien.» En effet, l'enfant commença à débiter la fable des +_Grenouilles qui demandent un roi_, et l'empereur riait aux éclats à +chacune des applications qu'il y découvrait. Il s'était placé derrière +le fauteuil de madame Louis, assise à table en face de sa mère, et il +lui tirait les oreilles en répétant souvent: «Qu'est-ce que vous dites +de cela, Hortense?» On ne répondait pas grand'chose. Je souriais, tout +en achevant mon déjeuner, et l'empereur, tout à fait de bonne humeur, me +dit, en riant toujours: «Je vois que madame de Rémusat trouve que je +donne à Napoléon une bonne éducation.» + +Cet avènement de Louis fit découvrir à son frère le déplorable état de +son intérieur conjugal. Madame Louis ne se vit pas monter au trône sans +verser beaucoup de larmes. Les inconvénients du climat qu'elle allait +chercher, et qui devaient encore altérer sa misérable santé, la peur que +lui inspirait le tête-à-tête de son sévère époux, l'éloignement qu'il +lui témoignait de plus en plus et qui n'ôtait rien à sa jalousie, en la +privant de toute excuse, tout cela la détermina à s'ouvrir tout à fait à +l'empereur. Elle lui confia ses chagrins, pour le préparer aux peines +qui, sans doute, l'attendaient. Elle lui demanda protection pour +l'avenir, et lui fit promettre de ne jamais la juger sans l'entendre. +Elle alla jusqu'à lui dire que, pénétrée d'avance des persécutions +qu'elle allait encore éprouver dans l'isolement où elle serait, son +parti était pris, lorsqu'elle croirait avoir assez souffert, de se +retirer du monde et de vivre dans un couvent, en abdiquant une couronne +dont elle prévoyait toutes les épines. + +L'empereur lui demanda du courage et de la patience; il lui promit de la +soutenir; il l'engagea à le prévenir, avant de tenter le moindre éclat. +Je puis attester que j'ai vu cette malheureuse femme se préparer à +monter sur le trône comme une victime qui se dévoue à un sacrifice de +plus. + + + + +CHAPITRE XXI. + +(1806.) + + +Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la +France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération +germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est +déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du +Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury. + + +Au mois de juin de cette année, je partis pour les eaux de Cauterets, et +je demeurai absente trois mois. Ma santé était alors dans un état +déplorable. J'avais besoin de la soigner et de me reposer du monde de la +cour, et d'une foule d'émotions journalières qui me fatiguaient et l'âme +et le corps. Ma famille, c'est-à-dire mon mari, ma mère et mes enfants, +s'établirent à Auteuil, d'où M. de Rémusat pouvait facilement et +fréquemment paraître à Saint-Cloud, et leur été y fut doux et paisible. +Notre cour était alors solitaire; les deux souverains hollandais étaient +partis, la famille Bonaparte s'établissait au dehors; la belle saison +donnait de la liberté à beaucoup de monde. L'empereur, préoccupé des +orages qui grossissaient en Europe, se livrait à un travail suivi; sa +femme employait son loisir à embellir sa terre de la Malmaison. + +_Le Moniteur_ n'offrait guère que le récit des entrées triomphales dans +leurs États des princes créés par Bonaparte. À Naples, à Berg, à Bade, +en Hollande, l'enthousiasme, disait-on, était extrême, et partout on +voyait les peuples charmés des présents qu'on leur avait faits. Souvent +on nous donnait le discours des nouveaux princes ou rois, et tous +adressaient à leurs sujets des éloges pompeux du grand homme dont ils +étaient les mandataires. Il est certain que Louis Bonaparte réussit, +d'abord, auprès des Hollandais. Sa femme partagea son succès, et elle se +montra tellement douce et affable, que bientôt, je l'ai su par des +Français qui les accompagnèrent, son bizarre époux fut jaloux des +sentiments qu'on lui témoignait. L'une des prétentions habituelles du +caractère de Louis était que toutes choses autour de lui ressortissent +de lui seul. De même que son frère, il craignait jusqu'à la moindre +indépendance. Après avoir exigé que la nouvelle reine tînt une cour +brillante, tout à coup il changea ce qu'il avait d'abord prescrit, et il +la réduisit, peu à peu, à une vie très solitaire qui la sépara des +peuples sur lesquels elle aussi était appelée à régner. Si j'en crois +les récits qui m'ont été faits par des personnes qui n'avaient aucune +raison pour les inventer, il reprit, par suite du faux calcul de sa +jalouse défiance, l'usage d'un espionnage inquiet dont la reine fut sans +cesse le triste objet. Cette jeune femme, toujours malade et +profondément mélancolique, s'aperçut que son époux ne voulait point +qu'elle partageât avec lui les sentiments qu'il désirait inspirer aux +Hollandais. Devenue, par ses chagrins continuels, indifférente à tout +succès, elle s'isolait au fond de son palais, où elle vivait à peu près +prisonnière, se livrant aux arts qu'elle aimait, et jouissant avec +passion de la tendresse extrême qu'elle avait pour son fils aîné. Cet +enfant, fort avancé pour son âge, aimait beaucoup sa mère, et son père +s'en montrait fort jaloux. Tantôt celui-ci s'efforçait d'obtenir la +préférence par des complaisances poussées à l'excès, tantôt il +l'effrayait par des scènes violentes, et l'enfant préférait de beaucoup +celle près de qui il trouvait du repos et une sorte d'égalité +d'habitudes qui ne l'effarouchaient point. Des complaisants gagés, sorte +d'hommes qu'on voit naître partout dans les cours, furent chargés de +surveiller la reine, et de rendre compte de ce qui se passait autour +d'elle. Les lettres qu'elle écrivait furent ouvertes, dans la crainte +qu'elle n'écrivît quelque chose sur ce qui se passait dans les États de +son mari. Elle m'a assuré qu'elle avait, plus d'une fois, trouvé son +secrétaire ouvert, ses papiers dérangés, et qu'elle aurait pu +surprendre, si elle l'avait voulu, les agents de la défiance du roi +exécutant les recherches qu'il avait ordonnées. Bientôt on s'aperçut +que, dans cette cour, on se compromettrait en paraissant compter la +reine pour quelque chose, et elle fut aussitôt délaissée. Un malheureux +qui se serait adressé à elle pour obtenir une grâce, fût devenu suspect; +un ministre qui l'eût entretenue de la moindre affaire, eût déplu. Le +climat brumeux de la Hollande augmentait ses maux; elle tomba dans un +dépérissement visible pour tous, et dont le roi ne voulut pas d'abord +s'apercevoir. Elle me disait, une fois, que la vie qu'elle menait alors +lui était si pénible, lui apparaissait si dénuée d'espérances, que +souvent, lorsqu'elle habitait l'une de ses maisons de campagne qui +n'était point éloignée de la mer, et qu'elle considérait devant elle cet +Océan sur lequel les bâtiments anglais régnaient en maîtres, et venaient +bloquer les ports, elle souhaitait ardemment que quelque hasard en +amenât un sur la rive, et qu'on tentât une descente partielle dans +laquelle elle aurait été enlevée prisonnière. Enfin les médecins +déclarèrent qu'elle avait besoin des eaux d'Aix-la-Chapelle, et le roi, +assez malade aussi, se détermina à aller les prendre avec elle. + +Dès cette époque, la Hollande commençait à souffrir beaucoup du système +prohibitif auquel l'empereur soumettait tout ce qui dépendait de son +empire. Louis Bonaparte, on lui doit cette justice, prit assez +promptement les intérêts des peuples qui lui avaient été confiés, et +résista, tant qu'il put, aux mesures tyranniques que la politique +impériale lui imposait. L'empereur lui en fit des reproches qu'il reçut +avec fermeté, et il lutta de manière à s'attacher les Hollandais. C'est +une justice qu'ils lui ont rendue. + +La Suisse fut soumise aussi à l'obligation de rompre tout commerce avec +l'Angleterre, et la saisie des marchandises anglaises commença à +s'exécuter partout avec rigueur. Ces mesures fortifiaient à Londres le +parti qui voulait que, à quelque prix que ce fût, on tentât de susciter +à la France de nouvelles guerres en Europe. Mais M. Fox, qui était alors +premier ministre, semblait pencher vers la paix, et ne point rejeter +toute tentative de négociations. Pendant cet été, il tomba malade de la +maladie dont il est mort, et sa prépondérance s'affaiblit. Les Russes se +disputaient encore le terrain avec nos troupes dans quelques parties de +la Dalmatie. La grande armée ne rentrait point en France, les fêtes +qu'on annonçait se retardaient toujours. Le roi de Prusse semblait +enclin à demeurer en repos, mais sa belle et jeune épouse, le prince +Louis de Prusse, une partie de la cour, s'efforçaient de lui inspirer le +désir de la guerre; on lui montrait pour l'avenir la délivrance de la +Pologne, l'agrandissement de la Saxe, le danger de la confédération du +Rhin qui se formait; et, il faut en convenir, la conduite de l'empereur +justifiait toutes les inquiétudes européennes. La politique anglaise +reprenait peu à peu son influence sur l'empereur de Russie. M. de +Woronzoff avait été envoyé à Londres, et il entra tellement dans les +séductions qu'on employa à son égard, que, tout à coup, le continent fut +ébranlé de nouveau. L'empereur de Russie avait envoyé M. d'Oubril à +Paris pour y traiter de la paix avec nous. Un traité de paix fut en +effet signé entre lui et M. de Talleyrand, le 20 juillet; mais on va +voir tout à l'heure que ce traité ne fut point ratifié à Pétersbourg. + +À peu près dans ce temps, le général Junot fut nommé gouverneur de +Paris. + +Le calme le plus profond régnait en France. De moment en moment, les +volontés de l'empereur trouvaient moins d'opposition. Une administration +pareille, ferme, sévère, et assez équitable, du moins en ce point +qu'elle était égale pour tous, régularisait l'exercice du pouvoir et +aussi la manière de le supporter. La conscription s'exécutait avec +rigueur, mais le peuple n'en murmurait encore que faiblement; les +Français n'avaient pas épuisé la gloire comme ils l'ont fait depuis, et, +d'ailleurs, les avancements brillants de l'état militaire séduisaient la +jeunesse qui, partout, se déclarait pour Bonaparte. Dans les familles +nobles même, qui se faisaient un devoir, ou un état, de l'opposition, +les enfants commençaient à faiblir devant les opinions de leurs pères, +qui peut-être n'étaient point fâchés, en secret, de revenir un peu sur +leurs pas, sous prétexte de condescendance paternelle. D'ailleurs, on ne +négligeait aucune occasion de signaler la conduite qui devait indiquer +que la nation était ramenée à l'ordre naturel. La fête du 15 août étant +devenue celle de saint Napoléon, le ministre de l'intérieur écrivit une +circulaire à tous les préfets, pour les engager à ne rien épargner dans +la célébration de la fête, de ce qui consacrerait, en même temps, et le +souvenir impérial et l'époque du rétablissement de la religion. «Nulle +fête, disait cette lettre, ne peut inspirer un sentiment plus profond +que celle dans laquelle un grand peuple, dans l'orgueil de sa victoire, +dans la conscience de son bonheur, célèbre le jour où naquit le +souverain à qui il doit sa félicité et sa gloire.» + +Il faut le dire sans cesse, et ne point l'oublier pour l'expérience des +nations à venir, et des hommes appelés par leur rang, ou leur +supériorité, à régner, les uns et les autres, c'est-à-dire les peuples +et les rois, ont un grand tort, quand ils se laissent tromper sous les +apparences d'un repos donné et accepté, après les grands orages des +révolutions. Si ce repos n'a pas fondé un ordre de choses tel que les +besoins nationaux l'indiquaient, alors, nul doute que ce repos ne soit +qu'un répit imposé par des circonstances plus ou moins impérieuses, +répit dont un homme habile s'emparera facilement, mais dont il ne tirera +un utile parti que s'il cherche à régulariser avec prudence la marche, +jusqu'alors inconsidérée, de ceux qui se confient à lui. Loin de là, +Bonaparte, fort et volontaire, ouvrit une grande parenthèse à la +révolution française. Il a toujours eu le sentiment que cette parenthèse +se fermerait à sa mort, qu'il regardait comme le seul terme possible de +sa fortune. Il se saisit des Français, quand ils s'étaient égarés sur +toutes les routes, et lorsqu'ils se décourageaient de l'espoir d'arriver +au but auquel ils ne laissaient pas d'aspirer encore; leur énergie, +devenue un peu vague, parce qu'elle n'osait plus aborder franchement +aucune entreprise, se transforma seulement, alors, en ardeur militaire, +et c'est la plus dangereuse sans doute, puisque c'est la plus opposée à +l'esprit du citoyen. Bonaparte en profita longtemps pour lui, mais il ne +prévit pas que, pour soutenir le poids difficile d'une nation devenue +craintive, pour un temps, de ses propres mouvements, mais portant au +dedans d'elle le besoin d'une grande restauration, il fallait toujours +que la victoire marchât à la suite de la guerre, et que les revers +produiraient dans les esprits une nature de réflexions toutes +dangereuses pour lui. + +Il fut bien aussi, je le crois, entraîné par les circonstances qui +naquirent des événements journaliers. Mais son parti était pris +d'enchaîner, à quelque prix que ce fût, la liberté naissante, et il y +employa toute son habileté. On a beaucoup dit, sous l'Empire et depuis +sa chute, qu'il avait possédé mieux que qui que ce fût la science du +pouvoir. Sans doute, si on la concentre seulement dans la connaissance +des moyens de se faire obéir; mais, si le mot _science_ renferme dans sa +définition la connaissance claire et certaine d'une chose fondée sur des +principes évidents par eux-mêmes ou par des démonstrations[21], alors il +est certain que Bonaparte ne faisait point entrer dans son système de +gouvernement cette portion de principes qui tend à manifester l'estime +du souverain à l'égard de ses sujets. Il ne reconnaissait nullement +cette concession nécessaire: que tout homme qui veut maîtriser longtemps +les autres hommes doit leur donner d'avance de certains droits, de peur +que, fatigués un jour de leur inactivité morale, ils ne tentent de les +revendiquer. Il ne savait point exciter les passions généreuses, +comprendre ou réveiller la vertu, enfin s'exhausser d'autant plus qu'il +eût grandi l'espèce humaine. + + [Note 21: Définition prise dans l'_Encyclopédie_.] + +Homme étrange en tout, il s'estimait très supérieur au reste du monde, +et pourtant il craignait toutes les supériorités. Qui, parmi ceux qui +l'ont approché, ne lui a pas entendu dire qu'il préférait les gens +médiocres? qui n'a pas vu que, lorsqu'il employait un homme doué d'une +distinction quelconque, il fallait, pour qu'il lui accordât sa +confiance, qu'il eût d'abord cherché son côté faible dont il se hâtait, +assez ordinairement, de divulguer le secret? Ne l'a-t-on pas vu attentif +à flétrir, et souvent par un tort tout de son invention, ceux qu'il +appelait près de lui? Disons-le franchement, Bonaparte, au monde, aux +peuples, aux individus, a vendu tous ses dons. Son marché, plutôt imposé +qu'offert, parvint à éblouir les parties vaniteuses de la nature +humaine, et, par là, égara longtemps des esprits qui ont aujourd'hui +peine encore à se réduire aux bornes du possible et de la raison. Une +pareille politique peut servir à l'achat de toutes les servitudes; mais, +de toute nécessité, il faut qu'elle soit appuyée sur un succès +constant. + +D'après cela, faudrait-il conclure que les Français sont coupables sans +rémission de s'être laissé séduire par un tel maître? la postérité les +condamnera-t-elle pour leur imprudente confiance? Je ne le crains pas. +Bonaparte, qui se servait indifféremment du bien comme du mal, quand +l'un ou l'autre pouvaient lui être utiles, avait trop de supériorité +dans l'esprit pour ne pas concevoir qu'on ne fonde rien au milieu du +trouble. Aussi commença-t-il par rétablir l'ordre, et ce fut là ce qui +nous attacha tous à lui, nous autres pauvres passagers, froissés par +tant d'orages! Ce qu'il ne créa que pour l'exploiter à son profit, nous +l'acceptâmes avec reconnaissance; nous regardâmes comme le premier de +ses bienfaits, comme une garantie de ses autres dons, ce repos social +qu'il rétablit, et qui devint le terrain sur lequel il allait élever son +despotisme; nous crûmes que l'homme qui restaurait la morale, la +religion, les civilisations de toute espèce, qui favorisait les arts, la +littérature, qui voulait ordonner la société, avait dans l'âme quelque +chose de cette noble inspiration qui conçoit la vraie grandeur, et +peut-être, après tout, que notre erreur, déplorable sans doute parce +qu'elle l'a si longtemps aidé, dénonce encore plus la générosité de nos +sentiments que notre imprudence. Au travers des faiblesses qui égarent +l'humanité, c'est pourtant une idée consolante de voir que ceux qui +veulent la séduire commencent par feindre d'abord les intentions +régulières et ordonnées de la vertu. + +Jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, il ne se passa +nul événement bien remarquable. Dans le courant de cet été, on vit +arriver à Paris M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche, qui a joué un +assez grand rôle en Europe, qui a pris part à des événements si +importants, qui a fait enfin une si immense fortune, sans pourtant que +ses talents s'élèvent, dit-on, au-dessus de l'intrigue d'une politique +secondaire. À cette époque, il était jeune, d'une figure agréable. Il +obtint des succès auprès des femmes. Un peu plus tard, il parut +s'attacher à madame Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a +soutenu longtemps son époux sur le trône de Naples, et qui peut-être la +protège encore dans la retraite qu'elle s'est choisie[22]. + + [Note 22: En ce moment, en 1819, elle vit dans les États + de l'empereur d'Autriche. (Elle est morte à Florence, le 18 + mai 1839.) (P. R.)] + +Dans le mois d'août, on promulgua le décret qui déterminait le nouveau +catéchisme de l'Église gallicane. On l'appela _le Catéchisme de +Bossuet_, et on y inséra, avec la doctrine prise en effet dans les +ouvrages de l'évêque de Meaux, quelques phrases remarquables sur les +devoirs des Français relativement à l'empereur: + +_Page_ 55. «Demande:--Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des +princes qui les gouvernent, et quels sont, en particulier, nos devoirs +envers Napoléon Ier, notre empereur? + +»Réponse:--Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous +devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l'amour, le +respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs +ordonnés pour la conservation et la défense de l'empire et de son trône. +Honorer et servir son empereur est donc honorer et servir Dieu même. + +»D.--N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement +nous attacher à Napoléon Ier, notre empereur? + +»R.--Oui; car il est celui que Dieu a suscité, dans les circonstances +difficiles, pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos +pères, et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre +public par sa sagesse profonde et active; il défend l'État par son bras +puissant, il est devenu l'oint du Seigneur par la consécration qu'il a +reçue du souverain pontife, chef de l'Église universelle. + +»D.--Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers +notre empereur? + +»R.--Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre de Dieu +même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle[23].» + + [Note 23: «Fallait-il donc croire, dit madame de Staël, + que Bonaparte disposerait de l'enfer dans l'autre monde, + parce qu'il en donnait l'idée dans celui-ci?» Il y a bien + quelque exagération dans cette réflexion, mais celle qui suit + me paraît d'une extrême justesse: «Les nations n'ont de piété + sincère que dans les pays où l'on peut aimer Dieu et la + religion chrétienne de toute son âme, sans perdre, et surtout + sans obtenir aucun avantage terrestre, par la manifestation + de ce sentiment.»] + +Tant que dura le ministère de M. Fox, Bonaparte, soit qu'il eût quelques +données particulières, soit qu'il vît que la politique de ce chef de +l'opposition marchait dans un sens opposé à celle de son prédécesseur, +se flatta de parvenir à conclure un traité de paix avec l'Angleterre. +Outre les avantages qu'il y trouvait apparemment, sa vanité était +toujours singulièrement blessée de ce que le gouvernement anglais ne +reconnaissait pas sa royauté. Le titre de général que lui donnaient les +journaux anglais le choquait toujours. Malgré sa supériorité, il avait +bien quelques-unes des faiblesses des parvenus. + +Quand Fox tomba malade, _le Moniteur_ annonça qu'il était à craindre que +la gravité de sa maladie ne rejetât la politique anglaise dans la +complication ordinaire. + +Cependant, on vit, tout à coup, éclore le système de la confédération du +Rhin. Dans le grand plan féodal de l'empereur, ce système était bien +entendu; il augmentait le nombre des feudataires de l'empire français; +il propageait la révolution européenne. Mais, s'il est vrai que les +vieilles institutions du continent soient arrivées au point où leur +décrépitude donne des signes irrécusables de la nécessité de leur chute, +il est aussi vrai de dire que le temps est arrivé où elles ne peuvent +plus choir au profit du despotisme. Bonaparte n'a pas cessé de vouloir +faire la contre-révolution des idées écloses depuis trente ans, +seulement dans son intérêt. Une pareille entreprise n'est heureusement +pas dans les forces humaines et, du moins, nous lui devons que son +impuissance à cet égard a jugé cette importante question. + +Les grands duchés d'Allemagne furent donc séparés de l'empire +germanique, et l'empereur de France en fut déclaré le protecteur. Les +parties contractantes, c'est-à-dire l'Empire et les États confédérés, +devaient s'armer tous en cas de déclaration de guerre faite à l'une ou à +l'autre. Le contingent de la confédération fut porté à 63 000 hommes; la +France en devait fournir 200 000. L'électeur archichancelier de l'empire +germanique devenait prince-primat de la confédération, et, à sa mort, +l'empereur devait nommer son successeur. L'empereur renouvelait, en +outre, la déclaration par laquelle il s'engageait à ne point porter les +limites de la France au delà du Rhin; mais, en même temps, il déclarait +qu'il n'épargnerait rien pour parvenir à l'affranchissement des mers. +Cette déclaration parut dans _le Moniteur_ de cette année, le 25 +juillet. + +M. de Talleyrand eut en grande partie l'honneur de la formation de cette +confédération. Il jouissait alors d'un crédit éclatant, il semblait +appelé à rédiger en système ordonné les projets étendus de l'ambition de +l'empereur. En même temps, il ne négligeait pas l'accroissement de +fortune qu'il devait en retirer. Les princes d'Allemagne payèrent, comme +il le fallait, les avantages partiels qu'ils obtinrent dans cet +arrangement; et le nom de M. de Talleyrand, toujours uni à des +négociations si considérables, acquit de plus en plus en Europe de +grandeur et de renommée. + +Une des idées favorites de M. de Talleyrand, et qui a paru toujours +saine et raisonnable, c'est que la politique française devait tendre à +tirer la Pologne du joug étranger, et à en faire une barrière à la +Russie, comme un contrepoids à l'Autriche. Il y poussait toujours, de +tout le pouvoir de ses conseils. Je l'ai souvent entendu dire que toute +la question du repos de l'Europe était en Pologne; il paraît bien que +l'empereur le pensait comme lui, mais qu'il n'a pas mis assez de suite +dans ce qui pouvait amener la réussite de ce projet, et que des +circonstances accidentelles aussi l'ont gêné. Il se plaignait souvent du +caractère passionné, mais léger des Polonais: «On ne pouvait, disait-il, +les diriger par aucun système.» Ils eussent demandé une préoccupation +particulière, et Bonaparte ne pouvait penser à eux qu'en passant. +D'ailleurs, l'empereur Alexandre avait trop d'intérêt à gêner cette +partie de la politique française, pour demeurer spectateur paisible de +ce qu'elle essayerait, et il arriva qu'on n'agit qu'à demi en Pologne, +et qu'on perdit tout le parti qu'on aurait pu tirer de là. Toutefois, +après quelques affaires partielles entre les Russes et nous, +relativement à l'abandon des bouches du Cattaro, les deux empereurs +paraissaient s'être entendus, et M. d'Oubril avait été envoyé de +Pétersbourg à Paris pour y signer un traité de paix. Notre armée, +toujours annoncée, ne rentrait point cependant, soit que Bonaparte +s'aperçût déjà de la difficulté de garder en France un si grand nombre +de soldats qui eussent fatigué les citoyens, soit qu'il prévît que +l'Europe grondait encore, et que la paix ne serait pas de longue durée. +On préparait sur la place des Invalides une sorte de _bazar_ où devaient +être exposés les produits de l'industrie française; mais on ne parlait +plus des fêtes promises à la grande armée. Cette exposition eut lieu en +effet, et occupa utilement l'intérêt national. + +Au commencement de septembre, Jérôme Bonaparte arriva à Paris. Toutes +les tentatives qui avaient été faites sur les colonies n'avaient point +réussi, et l'empereur se détournait pour jamais de toute entreprise +maritime. Il songea alors à marier son jeune frère à quelque princesse +d'Europe, ayant exigé de lui que son premier mariage fût regardé comme +non avenu. + +En créant la confédération du Rhin, Bonaparte avait déclaré qu'il +laissait la liberté aux villes anséatiques. Quand il s'agissait de +liberté, il était assez naturel qu'on crût que l'empereur n'en faisait +jamais qu'un don provisoire, et les déterminations prises à cet égard +achevèrent d'agiter la politique prussienne. La reine et la noblesse +excitaient le roi de Prusse à la guerre; aussi avons-nous vu, dans les +bulletins de la campagne qui s'ouvrit peu après, cette princesse devenue +l'objet des injures, souvent les plus grossières, comparée d'abord à +Armide, qui, la torche à la main, cherchait à nous susciter des ennemis. +En contraste avec cette comparaison un peu poétique, on trouvait, +quelques lignes plus bas, cette phrase d'un style tout différent, et +entièrement bourgeoise: «Quel dommage! car on dit que le roi de Prusse +est un parfait honnête homme[24].» Bonaparte a dit souvent qu'il n'y +avait qu'un pas du sublime au ridicule: cela est vrai dans les actions +comme dans les paroles, quand on néglige l'art véritable; il faut +convenir qu'il le dédaignait un peu trop. + + [Note 24: Cette idée, même cette expression, se trouvent + souvent dans les lettres de l'empereur durant cette campagne. + Ainsi il écrivait à sa femme, le 13 octobre: «Je suis + aujourd'hui à Gera, ma bonne amie; mes affaires vont fort + bien, et tout comme je pouvais l'espérer. Avec l'aide de + Dieu, en peu de jours cela aura pris un caractère bien + terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je + plains personnellement, parce qu'il est bon. La reine est à + Erfurt avec le roi. Si elle veut voir une bataille, elle + aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j'ai déjà + engraissé depuis mon départ; cependant je fais, de ma + personne, vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en + voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures, + et je suis levé à minuit; je songe quelquefois que tu n'es + pas encore couchée. Tout à toi.» (P. R.)] + +M. Fox mourait en septembre; la partie du ministère anglais qui poussait +à la guerre reprenait de la puissance; le ministère russe était changé; +un mouvement national agitait la noblesse prussienne; le peuple +commençait à y répondre, l'orage se formait, et il creva par le refus +que le czar fit, tout à coup, de ratifier le traité signé à Paris par +son plénipotentiaire Oubril. Dès ce moment, la guerre fut décidée. Aucun +message officiel ne l'annonça, mais on en parla tout haut. + +Au commencement de ce mois, j'étais revenue des eaux de Cauterets, et je +jouissais délicieusement de me retrouver au milieu de ma famille, quand +M. de Rémusat reçut, tout à coup, l'ordre de partir pour Mayence, où +l'empereur devait se rendre quelques jours après. Je fus profondément +affligée de cette nouvelle séparation. N'ayant aucun des honneurs qui +compensent, pour quelques femmes, les souffrances attachées à une union +avec un militaire, j'avais peine à me soumettre à des absences ainsi +renouvelées sans cesse. Je me souviens qu'après le départ de M. de +Rémusat, l'empereur me demanda pourquoi j'avais l'air si triste, et, +quand je lui répondis que c'était parce que mon mari m'avait quittée, il +se moqua de moi: «Sire, lui dis-je encore, j'ignore tout à fait les +jouissances héroïques, et j'avais mis, pour mon compte, ma part de +gloire en bonheur.» Il se prit à rire, en disant: «Du bonheur? Ah! oui, +il est bien question de bonheur dans ce siècle-ci!» + +Avant le départ pour Mayence, je revis M. de Talleyrand. Il me témoigna +beaucoup d'amitié. Il m'assura que rien n'était si utile à notre avenir +que de voir M. de Rémusat nommé de tous les voyages; mais, comme il vit +que j'avais des larmes dans les yeux en l'écoutant, il me parla toujours +sérieusement, et je lui sus gré de ne point plaisanter sur une peine, +grave pour moi seule, et qui devait paraître légère, au fait, à tout le +monde, en comparaison de celle de tant de femmes qui voyaient leurs +maris et leurs fils courir à de nouveaux dangers. Il y a dans le +caractère de M. de Talleyrand, je dirais plutôt dans son goût, un tact +très fin qui le dirige toujours de manière à ne parler à chacun que le +langage qui convient; c'est un des grands charmes de sa personne. + +Enfin, l'empereur partit tout à coup, le 25 septembre, et sans qu'aucun +message au Sénat annonçât les motifs de son absence[25]. L'impératrice, +qui le quittait toujours malgré elle, n'avait d'abord pas pu obtenir de +l'accompagner, et seulement elle comptait le rejoindre un peu plus tard; +mais elle le pressa tellement, le dernier jour qu'il demeura à +Saint-Cloud, que, vers minuit, il céda à ses instances, et la fit monter +dans sa voiture près de lui, une seule femme de chambre l'accompagnant. +La maison impériale ne la rejoignit que quelques jours après. Il n'était +plus question, pour moi, de songer à être de toutes ces courses, ma +santé ne me le permettait plus, et je crois pouvoir dire que +l'impératrice, accoutumée à la petite jouissance de vanité que lui avait +procurée l'entrée à sa cour des dames qui valaient mieux que moi, +ramenée à ses anciennes amitiés, me regrettait un peu. Quant à +l'empereur, il ne me comptait plus pour grand'chose, et en cela il avait +raison. Une femme n'était rien dans sa cour; une femme malade, moins que +rien. + + [Note 25: Ces départs, ces longues absences de l'empereur + étaient fréquents, à un degré qu'on ne se représente pas + aujourd'hui. Jamais souverain n'a moins habité sa capitale. + Il existe un livre curieux intitulé: _Itinéraire général de + Napoléon, chronologie du Consulat et de l'Empire, indiquant + jour par jour, pendant toute sa vie, le lieu où était + Napoléon, ce qu'il y a fait et les événements les plus + remarquables qui se rattachent à son histoire, etc., par + A.-M. Perrot. Paris, Bistor_, 1845. De ce livre, d'une + exactitude très suffisante, surtout dans la période de + grandeur impériale, on peut conclure que, depuis son + avènement au trône jusqu'à l'abdication de 1814, Napoléon n'a + passé que 955 jours à Paris, c'est-à-dire moins de trois ans, + sur dix années de règne. Il a voyagé, sinon hors de France, + du moins loin de Paris et des palais de Saint-Cloud, de la + Malmaison, de Compiègne, de Rambouillet ou de Fontainebleau, + plus de 1600 jours, c'est-à-dire plus de quatre années, et + plusieurs fois son absence a duré six mois de suite. (P. R).] + +Madame Bonaparte m'a souvent conté que son mari avait commencé cette +campagne de Prusse avec une sorte de répugnance. Le luxe et l'aisance +qui l'environnaient faisaient effet sur lui. Les âpretés de la vie des +camps effarouchaient son imagination. D'ailleurs, il n'était pas sans +inquiétude: la réputation des troupes prussiennes était grande; on +parlait beaucoup de l'excellence de cette cavalerie; la nôtre +n'inspirait pas encore de confiance, et les militaires s'attendaient à +une forte résistance. Le succès inouï, et si prompt, de la bataille +d'Iéna est un de ces miracles qui dérangent toutes les probabilités +humaines. Ce succès a confondu l'Europe entière, et constaté la fortune +de Bonaparte autant que son habileté, ainsi que la valeur française. + +Son séjour à Mayence ne fut pas de longue durée. Les Prussiens étaient +entrés en Saxe, il était urgent de les joindre. Ce fut à l'ouverture de +cette campagne que l'empereur créa deux compagnies de gendarmes +d'ordonnance, dont le vicomte de Montmorency commanda l'une. C'était un +appel à la noblesse, afin qu'elle prît part à la gloire, et qu'elle +cédât à l'appât d'une apparence de privilège. En effet, quelques +gentilshommes s'engagèrent dans ce corps. + +Tandis que les grands événements se préparaient, il fut décidé que +l'impératrice demeurerait à Mayence, avec la partie de sa cour qui +l'avait accompagnée. M. de Rémusat restait auprès d'elle, ayant la +surintendance de toute sa maison, et M. de Talleyrand devait aussi +demeurer à Mayence, jusqu'à nouvel ordre. + +Au moment de quitter cette ville, l'empereur donna à mon mari le +spectacle d'une scène dont celui-ci fut dans l'instant très frappé. M. +de Talleyrand se trouvait dans le cabinet de l'empereur, M. de Rémusat y +recevait les derniers ordres; c'était le soir, et les voitures étaient +attelées; l'empereur dit à mon mari d'aller chercher sa femme; celui-ci +la ramena un moment après. Elle pleurait beaucoup. L'empereur, touché de +ses larmes, la pressa longtemps dans ses bras, paraissant avoir peine à +s'en séparer. Il éprouvait une émotion assez vive, M. de Talleyrand +semblait aussi fort préoccupé. L'empereur, tenant sa femme serrée contre +lui, s'approcha de M. de Talleyrand, lui tendant la main, il les entoura +tous deux dans ses bras, et, s'adressant à M. de Rémusat: «Il est +pourtant bien pénible, lui dit-il, de quitter les deux personnes qu'on +aime le mieux.» Et, en répétant ces paroles, l'espèce d'attendrissement +nerveux qu'il éprouvait augmenta tellement, que les larmes le gagnèrent, +et, presque aussitôt, il eut quelques convulsions qui devinrent assez +fortes pour lui causer un vomissement. Il fallut l'asseoir, lui faire +prendre de l'eau de fleur d'oranger; il répandait des larmes. Cet état +dura un quart d'heure. Après, il parvint à se rendre maître de lui, et, +se relevant tout à coup, il serra la main de M. de Talleyrand; il +embrassa sa femme une dernière fois, et dit à M. de Rémusat: «Les +voitures sont là, n'est-ce pas? avertissez ces messieurs, et marchons.» + +Quand, au retour, mon mari me conta cette scène, il me causa une sorte +de joie. La découverte de la puissance que les sentiments naturels +pouvaient exercer quelquefois sur Bonaparte me paraissait toujours comme +une victoire à laquelle chacun de nous devait prendre sa part d'intérêt. +Il quitta Mayence le 2 octobre, à neuf heures du soir. + +Rien n'avait encore été annoncé au Sénat, mais tout le monde s'attendait +à une guerre violente. Cette guerre était nationale de la part des +Prussiens, et en effet, en la déclarant, le roi avait cédé au voeu +ardent de toute sa noblesse et d'une partie de son peuple. D'ailleurs, +les bruits qui s'étaient répandus sur la fondation d'un royaume de +Pologne inquiétaient les souverains. Il s'agissait de faire une ligue du +Nord formée de tous les États que la confédération du Rhin +n'embrasserait pas. La jeune reine exerçait de l'empire sur son époux; +elle avait une grande confiance au prince Louis de Prusse, qui désirait +vivement cette occasion de se distinguer. Ce prince était brave, +aimable, plein de goût pour les arts; il communiquait son ardeur à +toute la jeune noblesse. L'armée prussienne, forte et belle, inspirait +une extrême confiance à cette nouvelle coalition; sa cavalerie passait +pour la meilleure de l'Europe. Quand on voit avec quelle facilité tout +cela fut dispersé, il faut croire que les chefs de l'armée furent très +inhabiles, et que le vieux prince de Brunswick, une seconde fois, +dirigea mal les généreux courages qui furent confiés à ses ordres. + +À l'ouverture de cette campagne, il fut facile de s'apercevoir que déjà, +en France, on éprouvait quelque fatigue de voir la guerre remettre si +souvent en question les destinées générales et particulières. Le +mécontentement se devinait à l'expression triste des physionomies, et on +pouvait conclure que l'empereur aurait besoin de faire des miracles pour +échauffer un intérêt qui se refroidissait un peu. En vain, les journaux +étaient pleins d'articles qui peignaient la joie des conscrits en +s'enrôlant dans tous les départements; personne n'était dupe de cette +joie, et même ne croyait devoir feindre d'y croire. Paris retomba dans +cette morne tristesse où la guerre met toujours les capitales, tant +qu'elle dure. On admira, par cette exposition dont j'ai parlé, les +progrès de notre industrie, mais ce n'est pas avec de la curiosité seule +qu'on excite les sentiments nationaux, et, quand les citoyens sont +étrangers absolument à la marche de leur gouvernement, ils ne regardent +que comme un spectacle les progrès que ses actes font faire à leur +civilisation. En France, nous commencions à sentir quelque chose de +mystérieux dans la conduite de Bonaparte à notre égard; nous apercevions +que ce n'était pas pour nous qu'il agissait, et que les apparences d'une +prospérité, plus brillante que solide, étaient, en effet, ce qu'il +voulait de nous, afin qu'elles l'entourassent d'un nouvel éclat. Je me +souviens d'avoir écrit à mon mari pendant cette campagne: «La situation +des choses, la disposition des esprits sont bien changées; les miracles +militaires de cette année ne font pas la moitié tant d'effet que ceux de +l'autre. Je ne retrouve plus ici l'enthousiasme qu'a excité la bataille +d'Austerlitz[26].» L'empereur lui-même s'en aperçut; car, lorsque, après +le traité de Tilsit, il fut de retour à Paris, il disait: «La gloire +militaire s'use vite pour les peuples modernes. Cinquante batailles ne +produisent guère plus d'effet que cinq ou six. Je suis et serai toujours +pour les Français bien plutôt l'homme de Marengo, que celui d'Iéna et de +Friedland.» + + [Note 26: Les lettres de ma grand'mère témoignent, en + effet, du grand changement qui s'était fait dans l'opinion, + au sujet des succès militaires de l'empereur. La publication + de ces lettres aura, je pense, un intérêt véritable, même en + dehors des révélations politiques. Je réserve pour un avenir + prochain cette publication; mais je pourrais appuyer, par des + citations nombreuses, ce qui est dit ici, et dans les + chapitres précédents, malgré la réserve qu'imposaient les + indiscrétions de la poste. Voici, par exemple, ce qu'elle + écrivait à son mari pendant cette campagne de Prusse, deux + mois après la bataille d'Iéna, et avant celle d'Eylau, le 12 + décembre 1806: «Nous devons être bien prudents en + correspondance, et, si j'ose dire, je trouve que vous vous + laissez aller un peu dans la vôtre, et qu'il y a quelquefois + certaines phrases philosophiques qui peuvent se prendre en + mauvaise part. C'est un chagrin de plus de ne pouvoir même + s'épancher en liberté à cette distance; mais il faut se + résigner à tous les sacrifices, et espérer que celui-ci nous + donnera une longue paix. La paix! On ne l'espère guère ici. + Il y a un découragement, et un mécontentement général. On + souffre et on se plaint hautement. Cette campagne ne produit + pas le quart de l'effet qu'a produit l'autre. Nulle + admiration, pas même d'étonnement, parce qu'on est blasé sur + les miracles. Les bulletins sont tous reçus sans + applaudissements aux théâtres; enfin l'impression générale + est bien pénible. Je dirais même qu'elle est tout à fait + injuste, car, enfin, il y a des cas où les événements + entraînent, même les hommes les plus forts, plus loin qu'ils + ne voudraient, et mon esprit se refuse à croire qu'une tête + supérieure ne veuille trouver de gloire que dans la guerre. + Ajoutez à cela la conscription, et ce nouvel arrête sur le + commerce. La malveillance fait argent de tout, et juge sans + raison; on ne veut voir que de la colère dans ces mesures. Je + suis loin d'oser les juger, mais je sens qu'en dépit de tout + ce que j'entends, j'ai besoin d'admirer, et de me fier à la + puissance qui traîne après elle la destinée de tout ce qui + m'est cher.» Cette lettre, on le voit, n'avait pas été + confiée à la poste, mais était apportée par un ami. Mais, + même en correspondant par la voie régulière, on se laissait + aller à montrer ses émotions, ses défiances, presque + l'horreur qu'inspirait un tel régime. La crainte, parfois, + reprenait cependant, et, dans une des lettres qui précédaient + celle-ci, ma grand'mère s'excusait de ne pouvoir envoyer à + son mari, comme trop imprudente, une lettre de son fils + Charles, âgé de neuf ans. Le jeune écolier, en effet, citait + ce vers de Phèdre: _Humiles laborant ubi potentes dissident_, + et se permettait cette phrase: «Je n'aime pas Philippe, parce + qu'il a trop d'ambition.» (P. R.)] + +Les projets de l'empereur sur l'Europe s'agrandissant toujours, il lui +importait de plus en plus de centraliser son administration, afin que +les rayons de sa volonté, partis d'un même point, pussent être portés +rapidement là où il voulait qu'ils se dirigeassent. À peu près certain +de la soumission du Sénat, amoindrissant chaque jour l'importance du +Corps législatif, décidé sans doute intérieurement à saisir la première +occasion de se débarrasser du Tribunat, il confiait un pouvoir plus +étendu à son conseil d'État composé d'hommes forts par l'esprit, et sur +le caractère desquels il exerçait une influence directe. Par un nouveau +décret de cette époque, il créa une commission des pétitions au conseil +d'État, composée de conseillers, de maîtres des requêtes et +d'auditeurs, qui se réunissaient trois fois la semaine, et dont le +travail devait lui être porté. MM. Molé et Pasquier, tous deux maîtres +des requêtes, furent nommés membres de cette commission. Tous deux +étaient entrés dans les affaires en même temps, tous deux, quoique d'un +âge fort différent[27], avec de beaux noms de magistrature, des +relations de société pareilles, un zèle égal et une ambition semblable, +se faisaient peu à peu connaître dans ce nouveau gouvernement. +Cependant, l'empereur montrait déjà plus de goût pour M. Molé. Il +exerçait de l'empire sur sa jeunesse, qui, toute grave qu'elle était, ne +pouvait cependant échapper à l'enthousiasme. Il se flattait de façonner +ses idées à son gré, et il y parvint assez bien, tandis qu'il profitait +des dispositions parlementaires qu'il retrouvait dans l'esprit de M. +Pasquier. «J'exploite l'un, disait-il quelquefois, et je crée l'autre.» +Je cite ce mot pour prouver encore combien son goût le portait à +appliquer l'analyse à sa conduite envers tout le monde. + + [Note 27: M. Molé avait alors vingt-six ans, M. Pasquier + à peu près quarante ans.] + +On vit à Paris, dans l'automne de cette année, des courses de chevaux, +décrétées par l'empereur lui-même, lorsqu'il n'était encore que consul. +En vérité, la France était devenue un grand parterre assemblé, devant +lequel on donnait des représentations de tout genre, à cette condition +seulement que les mains ne se lèveraient que pour applaudir. + +Enfin, le 4 octobre, le Sénat fut convoqué. L'archichancelier, comme par +le passé, comme il était réglé pour l'avenir, vint annoncer la guerre +par un discours insignifiant et pompeux. Il lut ensuite une lettre de +l'empereur, datée de son quartier général, qui déclarait le roi de +Prusse l'agresseur, qui déplorait l'influence du génie du mal venant +sans cesse troubler le repos de la France, et qui annonçait que +l'envahissement de la Saxe l'avait forcé de marcher rapidement en avant. +Cette lettre était accompagnée du rapport officiel du ministre des +affaires étrangères, qui ne pouvait trouver aucune cause raisonnable à +la guerre, qui s'étonnait si la liberté accordée aux villes anséatiques +avait inquiété le gouvernement prussien, et qui citait une note de M. de +Knobelsdorff, nouveau chargé d'affaires de Prusse. Il se répandit que, +quelque temps auparavant, M. de Lucchesini, dévoué, disait-on, à +l'Angleterre, avait effrayé la cour par des rapports _peu fondés_ sur +les projets de monarchie universelle du gouvernement français. +L'empereur, instruit de ces démarches, avait demandé le rappel de M. de +Lucchesini. M. de Knobelsdorff le remplaçait, mais ce changement ne +produisit rien; les deux cabinets se brouillèrent de plus en plus; +l'empereur partit; le ministre prussien reçut une dernière note de son +souverain, qui demandait l'évacuation prompte de toute l'Allemagne par +les troupes françaises, et qui exigeait que la ratification de cette +demande fût envoyée au quartier général du roi de Prusse, le 8 octobre. +M. de Knobelsdorff dépêcha cette note à M. de Talleyrand, encore à +Mayence, qui l'envoya à l'empereur déjà à Bamberg. + +Dans le premier bulletin qui rend compte de l'ouverture de cette +campagne, voici ce qui est raconté à cette occasion: «Le 7, l'empereur a +reçu un courrier de Mayence porteur de la note de M. de Knobelsdorff, et +d'une lettre du roi de Prusse de vingt pages qui n'était qu'un mauvais +pamphlet, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par +ses écrivains à 500 livres sterling par an. L'empereur n'en acheva +point la lecture, et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains +mon frère le roi de Prusse: il n'entend pas le français, il n'a sûrement +pas lu cette rhapsodie.» Puis il dit au maréchal Berthier: «Maréchal, on +nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8, jamais un Français n'y a +manqué. Mais, comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être +témoin des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher, +vers la Saxe.» + +Les hostilités commencèrent, en effet, le 8 octobre 1806. + +La proclamation de l'empereur à ses soldats portait, comme toutes les +autres, l'empreinte de cette manière qui n'appartient réellement à aucun +siècle, et qui lui est particulière: + +«Marchons donc, disait-il, puisque la modération n'a pu les faire sortir +de cette étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort +qu'elle subit il y a quatorze ans. Qu'ils apprennent que, s'il est +facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance, avec +l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par +l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que +les tempêtes de l'Océan.» + +Au même moment, le roi de Hollande, Louis Bonaparte, revint à la Haye +pour assembler les états, et leur demander une loi qui ordonnât le +payement par anticipation d'une année de l'impôt territorial. Après +avoir obtenu cette loi, il alla porter son quartier général sur les +frontières de son royaume. Ainsi les Hollandais, à qui on avait annoncé +une belle suite de prospérités, pour récompense du sacrifice de leur +liberté, se voyaient frappés, dès la première année, de la crainte de la +guerre, d'un doublement d'impôts, et du blocus continental, qui +neutralisait leur commerce. + +Madame Louis Bonaparte vint joindre sa mère à Mayence, et parut respirer +en se retrouvant au milieu des siens. La jeune princesse de Bade y vint +aussi; elle était encore à cette époque dans une assez grande froideur +avec son époux. L'impératrice eut la visite du prince primat, et de +quelques souverains de la Confédération. La vie qu'elle menait à Mayence +était donc assez brillante par les personnages marquants que sa présence +y attirait. Elle eût préféré à tout de suivre partout l'empereur, +qu'elle aimait à surveiller; mais, quand elle lui écrivait pour le +joindre, il lui répondait: «Je ne puis t'appeler près de moi; je suis +l'esclave de la nature des choses et de la force des circonstances; +attendons ce qu'elles décideront.»[28] + + [Note 28: Cette lettre ne se trouve point dans la + Correspondance générale de Napoléon Ier publiée sous le + second empire. Mais les lettres qui y sont insérées, pour + cette époque, ressemblent fort à celle-ci, pour la forme et + le fond. C'était, d'ailleurs, le sujet ordinaire des lettres + de l'empereur à Joséphine, pendant toutes ses campagnes. + Voici, par exemple, ce qu'il lui écrivait de Varsovie + quelques mois plus tard, le 23 janvier 1807. «Je reçois ta + lettre du 15 janvier. Il est impossible que je permette à des + femmes un voyage comme celui-ci: mauvais chemins, chemins peu + sûrs et fangeux. Retourne à Paris, sois-y gaie, contente; + peut-être y serai-je aussi, bientôt. J'ai ri de ce que tu me + dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais, + dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le + mari pour la patrie, la famille et la gloire. Pardon de mon + ignorance; l'on apprend toujours avec nos belles dames. + Adieu, mon amie; crois qu'il m'en coûte de ne pas te faire + venir. Dis-toi: «C'est une preuve combien je lui suis + précieuse.» (P. R.)] + +L'impératrice, agitée par les dangers qu'allait de nouveau courir son +époux, ne trouvait pas autour d'elle des personnes qui répondissent +affectueusement à ses inquiétudes. Elle avait emmené des dames qui +appartenaient par leurs noms à des souvenirs qu'elles croyaient avoir le +droit de conserver dans la nouvelle cour; et elles se permettaient des +discours un peu opposés à la guerre qu'on entreprenait, et surtout elles +gardaient un intérêt assez naturel pour cette belle reine, qui devint +bientôt l'objet d'injures publiées dans chaque bulletin. La mort du +prince Louis de Prusse, que quelques-unes des dames du palais, émigrées +autrefois, avaient connu, les affligea, et il se forma autour de notre +souveraine une petite opposition dédaigneuse, à la tête de laquelle +madame de la Rochefoucauld se mit volontiers. M. de Rémusat, chargé de +la surveillance de cette petite cour, recevait les plaintes de +l'impératrice, qui, vivant toujours assez oisivement, était accessible +au bruit désagréable de tant de paroles inutiles qu'elle aurait dû +dédaigner. Il l'engageait à s'en peu soucier, et aussi à n'en faire +aucune confidence à l'empereur, qui eût attaché à tout cela une +importance peu nécessaire. Mais madame Bonaparte, blessée, écrivait tout +à son mari, et, plus tard, M. de Talleyrand, présent à ces orages, qui +pouvaient si facilement se dissiper, en voulut amuser l'empereur, qui ne +pensa nullement à prendre la chose gaiement. Je me suis arrêtée sur ce +sujet pour pouvoir dire plus tard ce qui nous en advint, à nous +personnellement. + +Toutefois cette vie tracassière et vide, quoique active, d'une cour +ennuyait profondément mon mari. Il s'amusait à apprendre l'allemand +«pour, m'écrivait-il, mettre au moins dans sa journée une occupation qui +pesât quelque chose.» Il trouvait aussi, de plus en plus, du charme dans +la société de M. de Talleyrand, qui le recherchait, lui témoignait +confiance et réellement amitié. Toutes les fois qu'on prête à M. de +Talleyrand la moindre apparence d'un sentiment, on est obligé +d'accompagner son assertion de quelque mot affirmatif qui annonce qu'on +a prévu le doute qu'elle inspirerait, et les jugements du monde sont +sévères à son égard, ou tout au moins trop absolus. Je l'ai vu capable +d'affection, et j'ose dire que, s'il avait sur ce point tout à fait +trompé mon âme, je ne me serais point attachée de si bonne foi à lui. + +Pendant ce temps, moi, je vivais très paisiblement à Paris, auprès de ma +mère, de ma soeur et de mes enfants, recevant une société distinguée, +accueillant un bon nombre de gens de lettres, que l'autorité de mon mari +sur les spectacles attirait chez moi. Il n'y avait que la princesse +Caroline, duchesse de Berg, qui demandait qu'on lui rendît quelques +devoirs. Elle habitait l'Élysée, et y tenait un assez grand état; on lui +faisait des visites, ainsi qu'à l'archichancelier Cambacérès; on +passait de temps à autre chez les ministres, et, le reste du temps, on +vivait en paix. Les nouvelles étaient reçues sans enthousiasme, mais non +sans intérêt, parce que les familles tenaient toutes, plus ou moins, à +quelques militaires. + +La certitude que la haute police planait sans cesse sur tous les salons +s'opposait à toute réflexion; on se concentrait donc dans une +préoccupation secrète, qui tenait chacun assez isolé, et qui convenait à +l'empereur. + +Il arriva pourtant, pendant cette campagne, un petit incident qui amusa +Paris durant quelques semaines. Le 23 octobre, le cardinal Maury fut +choisi par la classe de l'Institut à laquelle on a rendu le nom +d'Académie française, pour succéder à M. Target. Quand il fut question +de le recevoir, on s'avisa tout à coup de demander si on lui donnerait, +en lui parlant, le titre de _monseigneur_; il se trouva une grande +opposition. Avant la Révolution, la même discussion s'était élevée déjà +une fois. D'Alembert et l'Académie du temps avaient réclamé sur les +droits de l'égalité dans le sanctuaire des lettres; et cette Académie, +en 1806, devenue le côté droit, opinait pour accorder le _monseigneur_, +contre l'opinion de l'autre côté, à la tête duquel on voyait Régnault +de Saint-Jean-d'Angély, son beau-frère Arnault, Chénier, etc. Le débat +devint si vif, le cardinal déclara avec tant d'aigreur qu'il ne se +présenterait point, si on ne lui rendait pas ce qui lui était dû; la +difficulté de prendre librement une décision quelconque était si grande, +qu'on se détermina à en référer à l'empereur lui-même, et cette +vaniteuse discussion lui fut portée sur les champs de bataille. +Cependant, quand le cardinal rencontrait quelques membres de l'Institut +qui lui étaient opposés, il les attaquait par des paroles violentes. Une +fois, se trouvant à dîner chez madame Murat, il s'établit une querelle +assez amusante entre lui et M. Régnault; j'en fus témoin; et, dès que +les premières paroles furent dites, le cardinal engagea M. Régnault à +passer dans un autre salon; M. Régnault y consentit, à condition que +quelques personnes le suivissent. Le cardinal, piqué, commença à +s'échauffer beaucoup: «Vous ne vous rappelez donc pas, disait-il, qu'à +l'Assemblée constituante, monsieur, je vous ai appelé _petit +garçon_.--Ce n'est pas une raison, répondait l'autre, pour que nous vous +donnions aujourd'hui une marque de respect.--Si je me nommais +Montmorency, reprenait le cardinal, je me moquerais de vous; mais mon +talent seul me porte à l'Académie, et, si je vous cédais sur le +_monseigneur_, le lendemain vous me traiteriez de camarade.» M. Régnault +rappelait qu'une seule fois l'Académie française avait cédé à l'usage du +_monseigneur_, et que ce fut à l'égard du cardinal Dubois, qui fut reçu +par Fontenelle: «Mais, ajoutait-il, les temps sont bien changés.» +J'avoue qu'en regardant le cardinal Maury, j'osais penser, un peu, que +les hommes ne l'étaient pas beaucoup. Enfin ce débat devint assez vif; +on le manda à l'empereur, qui fit donner l'ordre aux académiciens +d'accorder le _monseigneur_ au cardinal. Aussitôt, tout le monde se +soumit, et l'on n'en parla plus. + + + + +CHAPITRE XXII. + +(1806-1807.) + + +Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et +l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à +Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La +princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de +l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau. + + +L'empereur avait quitté Bamberg, et se hâtait de voler au secours du roi +de Saxe. Nos armées, réunies toujours avec cette étonnante promptitude +qui déjouait toutes les combinaisons étrangères, marchaient au-devant de +l'ennemi. Les premières affaires eurent lieu à Saalfeld, entre le +maréchal Lannes et l'avant-garde du prince de Hohenlohe commandée par le +prince Louis de Prusse. Ce dernier, brave jusqu'à l'imprudence, se +battit en soldat; s'étant pris corps à corps avec un simple maréchal des +logis, et refusant de se rendre, il tomba sur le champ de bataille, +percé de coups. Sa mort ébranla la confiance des Prussiens, et anima +celle de nos guerriers. «Si les derniers instants de sa vie, dit le +bulletin impérial, ont été ceux d'un mauvais citoyen, sa mort est +glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit désirer de mourir +tout bon soldat[29].» + + [Note 29: Il paraît certain qu'il ne fut tué que pour + avoir voulu sauver la vie à un de ses amis. Ceux qui l'ont + approché disent qu'il n'avait qu'un défaut: c'était d'être + jaloux de toute espèce de succès. Cette faiblesse est assez + commune dans les princes; le mérite qui leur est utile a + besoin souvent de se faire pardonner. Le prince Louis était + neveu du roi de Prusse.] + +Je ne sais si ce prince a passé en Prusse pour avoir préféré sa propre +gloire à l'intérêt de son pays, en excitant cette guerre. Peut-être +était-il imprudent de la commencer alors, et sans doute il eût fallu le +faire lors du soulèvement de la coalition de l'année précédente; +pourtant le sentiment du prince Louis était encore, alors, partagé par +une grande portion de sa nation. + +Durant quelques jours, les bulletins rendirent compte de plusieurs +affaires partielles qui n'étaient que le prélude de la grande bataille +du 14 octobre. On y représentait la cour de Prusse dans un grand +trouble, et on y donnait, en passant, un conseil tout despotique aux +princes qui se jettent dans l'hésitation, en consultant la multitude sur +les grands intérêts politiques, trop au-dessus de sa portée. Comme si +les nations, au point où elles sont arrivées aujourd'hui, pouvaient +consentir longtemps à confier à leurs chefs l'argent levé sur elles et +les hommes pris dans leurs rangs, sans s'informer des causes de l'emploi +qu'on fait et de l'un et des autres! Oui, sans doute, Bonaparte a arrêté +d'une main de fer les progrès, révolutionnaires par leurs formes, +libéraux et utiles dans les principes, que cette époque devait +nécessairement faire faire aux hommes de toutes classes. Mais c'est +peut-être parce qu'il a un moment élevé cette digue inattendue, +qu'aujourd'hui les peuples paraissent montrer une disposition un peu +trop précipitée à reconquérir tous leurs droits. + +Le 14 octobre, les deux armées se joignirent et cette grande bataille, +en peu d'heures, détermina le sort du roi de Prusse. Cette cavalerie si +redoutable ne tint pas contre notre infanterie. La confusion des ordres +en mit dans les manoeuvres; un grand nombre de Prussiens furent tués ou +pris[30]; des généraux demeurèrent sur le champ de bataille; le prince +de Brunswick fut blessé gravement, le roi obligé de fuir, enfin la +déroute complète. Nos bulletins furent remplis des éloges du maréchal +Davout, qui, en effet, contribua fort au succès de la journée, ce que +l'empereur ne craignit pas d'avouer. Il n'était pas dans sa coutume de +rendre toujours également justice à tous ses généraux. Lorsqu'à son +retour l'impératrice l'interrogea sur les louanges qu'il avait fait +imprimer relativement au maréchal Davout, dans cette occasion: «Eh! lui +répondit-il en riant, je puis tant que je voudrai lui donner sans danger +de la gloire, il ne sera jamais assez fort pour la porter.» + + [Note 30: Voici de quelle façon l'empereur rendait compte + à l'impératrice de la bataille d'Iéna, sur le champ de + bataille même, le 15 octobre 1806: «Mon amie, j'ai fait de + belles manoeuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier + une grande victoire. Ils étaient cent cinquante mille hommes; + j'ai fait vingt mille prisonniers, pris cent pièces de canon, + et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi de + Prusse; j'ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je + bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu, + mon amie; porte-toi bien et aime-moi. Si Hortense est à + Mayence, donne-lui un baiser, ainsi qu'à Napoléon et au + petit.» (P. R.)] + +Il arriva, le soir de cette bataille, une aventure assez piquante à M. +Eugène de Montesquiou[31]. Il était officier d'ordonnance; l'empereur +l'envoya au roi de Prusse avec une lettre dont je parlerai plus bas. On +le garda au quartier général prussien toute la journée; on n'y doutait +point de la défaite des Français, on voulait l'en rendre témoin. Il fut, +en effet, spectateur inactif mais agité de l'événement. Les généraux, et +particulièrement Blücher[32], affectaient de donner des ordres +inquiétants devant lui. Vers le soir, ce jeune homme, entraîné par les +fuyards, chercha à rejoindre notre armée. Dans sa course, il rencontra +deux Français qui se joignirent à lui; à eux trois, ils vinrent à bout +de s'emparer de dix-huit Prussiens débandés qu'ils ramenèrent en +triomphe à l'empereur; cette petite prise l'amusa beaucoup. + + [Note 31: Fils aîné de celui qui a été chambellan. Il fut + tué, depuis, en Espagne.] + + [Note 32: Que nous avons vu, depuis, entrer deux fois + dans Paris, à la tête de son armée.] + +La bataille d'Iéna fut suivie d'une de ces marches rapides que Bonaparte +savait si bien imposer à son armée, dès qu'elle avait vaincu. Personne +n'a jamais su mieux que lui profiter de la victoire; il étourdissait +l'ennemi, en ne lui laissant pas le temps de respirer. + +La ville d'Erfurt capitula le 16; le roi de Saxe fut un peu admonesté +d'avoir cédé au roi de Prusse, en lui ouvrant ses États, et en prenant +part au commencement de cette guerre, mais on lui renvoya ses +prisonniers. Le général Clarke fut gouverneur d'Erfurt. + +Tous les bulletins de cette époque ont un caractère plus remarquable que +les autres. Bonaparte était irrité d'avoir été trompé par l'empereur +Alexandre; il avait cru pouvoir compter sur l'éternelle neutralité de la +Prusse; il se blessait de l'influence anglaise sur le continent; sa +mauvaise humeur perçait à chacune des phrases qu'il dictait. Il +attaquait tour à tour le gouvernement anglais, la noblesse prussienne +qu'il voulait dénoncer au peuple, la jeune reine[33], les femmes, etc. +De grandes et belles expressions, souvent poétiques, venaient, sans +transition, se perdre dans une suite d'injures grossières et communes. +Il satisfaisait ses petites passions, mais il se dégradait dans ses +opinions particulières, et surtout il choquait le bon goût parisien. +Nous commencions à nous accoutumer aux miracles militaires, et la +critique _s'accrochait_, pour ainsi dire, à la forme dans laquelle ils +nous étaient transmis. Après tout, cette attention que donnent les +peuples aux paroles des rois n'est pas si puérile qu'on le pense. Les +paroles des souverains dévoilent souvent leur caractère encore plus que +leurs actions, et, pour des sujets, le caractère du prince a la première +de toutes les importances. + + [Note 33: Bulletin du 17 octobre: + + «La reine est une femme d'une jolie figure, mais de peu + d'esprit, etc.» + + Et plus tard: + + «On dit dans Berlin: «La reine était si bonne, si douce! + Mais, depuis cette fatale entrevue avec le bel empereur, + comme elle est changée!»] + +Le roi de Prusse, poussé l'épée dans les reins, demanda un armistice qui +lui fut refusé, et cependant la ville de Leipzig fut prise. Les Français +traversèrent le champ de bataille de Rosbach, et la colonne qui +rappelait notre défaite fut enlevée et envoyée à Paris. + +Le 22 octobre, M. de Lucchesini vint à notre quartier général. Il +apporta une lettre du roi de Prusse, que le secret ordonné dans les +affaires diplomatiques, disait _le Moniteur_[34], ne permet point de +publier. «Mais, ajoutait le journal, la réponse de l'empereur a été +trouvée si belle, qu'il en a couru quelques copies, et nous allons +donner celle qui est tombée dans nos mains.» + + [Note 34: _Moniteur_ du 30. En mettant de côté les + circonstances, plus ou moins impérieuses, qui motivèrent la + détermination du roi de Prusse à rompre la paix, la lettre de + Bonaparte est remarquable.] + +Toutes les déterminations de l'empereur, depuis les plus grandes +jusqu'aux plus petites, semblaient toujours appuyées sur cette raison de +la fable de la Fontaine: _Parce que je m'appelle Lion_. + +«Les Prussiens s'étonnent de l'activité de la poursuite; ces messieurs +étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de Sept ans.» +Et, lorsqu'ils voulaient demander trois jours, pour enterrer leurs +morts: «Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le +soin d'enterrer les morts, il n'y a pas besoin de trêve pour cela[35].» + + [Note 35: À cette époque M. Daru, intendant de la maison + de l'empereur, fut nommé intendant de l'armée. La Prusse + conserve aujourd'hui encore le souvenir de la manière sévère + dont il leva partout les contributions. Il a laissé dans ce + pays une réputation terrible, et, pourtant, qui l'aura connu, + dira que c'est un homme dont les opinions ne sont point + violentes, aimant les lettres, et qui s'est fait des amis. + Mais, alors, la soumission paraissait le premier des devoirs. + L'empereur la voulait dans le fond et dans la forme. Les + qualités ou les vices des maîtres développent les unes ou les + autres chez leurs sujets.] + +Le 24 octobre, l'empereur arriva à Potsdam. On pense bien qu'il visita +Sans-Souci, et que les souvenirs du grand Frédéric durent se retrouver +dans les bulletins. _Le bel empereur_ et _la jolie reine_ y reçurent +encore de nouveaux affronts, ce qui nous annonça que la guerre avec la +Russie suivrait celle avec la Prusse, et nous consterna à Paris. Les +nouvelles étaient lues publiquement sur le théâtre, mais n'excitaient +plus guère que quelques applaudissements gagnés. «La guerre, toujours la +guerre, voilà donc où nous sommes réduits!» et cette parole, prononcée +avec plus ou moins d'amertume, attristait les personnes attachées à +l'empereur, et qui pourtant n'y pouvaient répondre. + +Ce même jour, 25 octobre, la citadelle de Spandau se rendit. + +On joignit à tous ces récits la lettre d'un prétendu soldat, écrite +d'une ville du duché de Brunswick. On y louait avec enthousiasme la +valeur française, on la représentait comme une suite du système +militaire qui dirigeait nos armées: «Il n'est pas moins vrai, disait-on, +qu'un soldat qui peut se dire: «Il n'est pas impossible que je devienne +maréchal d'Empire, prince ou duc, ainsi que tout autre,» doit être +encouragé par cette pensée. À Rosbach, c'était tout différent. Alors +étaient à la tête de l'armée française des gens de qualité qui ne +devaient leur rang qu'à la naissance et à la protection d'une Pompadour, +et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels, +après leur défaite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à +poudre.» + +Enfin, quand l'empereur fut entré dans Berlin, le 27 octobre, _au milieu +des plus nombreuses acclamations_, il soulagea son mécontentement contre +ceux des grands seigneurs prussiens qui se présentèrent à lui. «Mon +frère, le roi de Prusse, dit-il, a cessé d'être roi, le jour où il n'a +pas fait pendre le prince Louis, lorsqu'il a été assez osé pour aller +casser les fenêtres de ses ministres[36].» Il adressa ces dures paroles +au comte de Nesch: «Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu'elle +sera obligée de mendier son pain.» + + [Note 36: Le jeune prince s'était permis cette action de + garnison contre M. d'Haugwitz, qui revenait de France et + opinait pour la paix.] + +En proférant et publiant ces paroles violentes, l'empereur, non +seulement satisfaisait sa colère contre les instigateurs de cette +guerre, mais encore il croyait remplir ainsi les engagements qu'il +avait été forcé de prendre avec notre révolution. Quoiqu'il fût un +contre-révolutionnaire déterminé, il lui fallait bien, de temps en +temps, rendre quelque hommage aux idées qui, par une fatale déviation, +avaient produit son avènement. Un désir égaré de l'égalité, un noble +besoin de la liberté, furent les causes de nos discordes civiles, il le +savait; mais, dévoré de la soif de commander, et évitant de nous +encourager à cette liberté qui, si on vient à bout de la fonder, sera la +plus honorable conquête de l'époque où nous vivons, dans le marché qu'il +lui fallait conclure avec son temps, il se bornait à préconiser +l'égalité. Premièrement, il sentait qu'il ne l'atteindrait plus. +D'ailleurs, le désir immodéré du nivellement, excité par l'exaltation +des parties les moins généreuses de notre nature, s'irrite à la vue +d'une supériorité quelconque. Par cela même qu'il trouble notre raison, +ce désir nous met dans un état dont un homme fort peut facilement +profiter pour nous subjuguer. Tandis que l'amour de la liberté, au +contraire, est un sentiment exempt de toute personnalité, qui tend vers +la civilisation la plus parfaite. Il est donc prouvé qu'un souverain +généreux devrait aujourd'hui cultiver ce beau penchant des peuples; +mais il est reconnu que Bonaparte ne voulait grandir que son pouvoir. +Pour y réussir, tantôt, oubliant son origine, il parlait et agissait +comme un roi par la grâce de Dieu, et, pour ainsi dire, toutes ses +paroles devenaient féodales; tantôt il se livrait à un certain +jacobinisme, sachant bien qu'il y a despotisme partout où il y a +exagération de système, et, alors, il insultait les rois légitimes, il +flétrissait les souvenirs, il dénonçait la noblesse aux plébéiens de +tout pays. Jamais il ne s'est avisé de constater nulle part les vrais +droits des nations; et cette aristocratie modeste des lumières et d'une +noble civilisation lui déplaisait bien plus, au fond, que celle des +titres et des privilèges qu'il exploitait à son gré. + +Le 29 octobre, M. de Talleyrand quitta Mayence, pour se rendre auprès de +l'empereur, qui le mandait. M. de Rémusat le vit partir avec un extrême +regret. Il trouvait de grands plaisirs dans sa conversation. L'oisiveté +un peu solennelle de cette vie de cour les rendait alors nécessaires +l'un à l'autre. M. de Talleyrand, ayant aperçu la sûreté du commerce de +mon mari et l'étendue de ses lumières, quittait avec lui ses habitudes +silencieuses, et lui livrait quelques-unes de ses opinions sur les +événements, et sur leur maître commun. Aristocrate par goût, par +système, par état, M. de Talleyrand ne trouvait point mauvais que +Bonaparte contraignît la Révolution dans ce qu'il regardait comme ses +exagérations; mais il eût souhaité que son caractère moins farouche, sa +volonté moins passionnée, ne l'écartassent point de la route où il le +dirigeait souvent, par des conseils mesurés et habiles. Particulièrement +éclairé sur les situations politiques européennes, plus versé dans ce +qu'on appelle le _droit des gens_ que dans le _vrai droit des nations_, +il s'expliquait avec une grande justesse sur la marche diplomatique +qu'il eût désiré qu'on suivît. Dès lors, il s'effrayait de l'importance +que la Russie pouvait prendre en Europe, il opinait sans cesse pour +qu'on fondât une puissance indépendante, entre nous et les Russes, et il +favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais. +«C'est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu'il faut créer. +Voilà le boulevard de notre indépendance; mais il ne faut pas le faire à +demi.» Plein de ce système, il partit pour rejoindre l'empereur, bien +déterminé à lui conseiller de mettre à profit sa brillante fortune. + +Après son départ, M. de Rémusat me manda qu'il retombait dans un +profond ennui. La cour de Mayence vivait ordonnée et monotone. +L'impératrice y était, comme ailleurs, comme partout, douce, rangée, +oisive, et craignant d'agir, parce qu'elle redoutait, de loin comme de +près, de déplaire à son époux. Sa fille, heureuse d'échapper à son +triste intérieur, remplissait ses journées de je ne sais quelles +distractions un peu trop enfantines pour sa position et son rang[37]. +Elle jouissait beaucoup, ainsi que sa mère, des heureuses dispositions +de son jeune fils, alors plein de vie, de beauté, et fort développé pour +son âge. Les princes d'Allemagne venaient faire leur cour à Mayence. On +donnait de grands repas, on se promenait, on se parait avec soin, on +souhaitait des nouvelles. La cour désirait revenir à Paris; +l'impératrice demandait à aller à Berlin, et tout demeurait, là comme +ailleurs, suspendu à la volonté d'un seul homme. + + [Note 37: Il est difficile de ne pas remarquer que la + reine Hortense et sa cour s'amusaient un peu comme des + pensionnaires. C'était une suite de la camaraderie de la + maison de madame Campan. Louis Bonaparte, ou Napoléon III, + semblait avoir hérité quelque chose de cela. Il avait, même + fort loin de la jeunesse, un goût pour les jeux innocents, + les colin-maillard, les farces de société, qui semble un peu + étrange. C'est, dit-on, la seule chose qui le déridât, + l'amusât, et lui donnât une sorte d'amabilité qu'il n'avait + point dans les relations du monde et de la politique, où il + portait une froideur extrême. (P. R.)] + +À Paris, la vie était morne mais paisible. L'absence de l'empereur +semblait toujours apporter un peu de soulagement. On n'y parlait pas +davantage, mais on paraissait mieux respirer, et cette _allégeance_ se +remarquait surtout dans ceux qui tenaient de plus près à son +gouvernement. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'impression des victoires +s'usait de plus en plus, et des yeux exercés auraient dès lors deviné +que ce n'étaient plus les succès de ce genre qui devaient exciter chez +les peuples un enthousiasme durable. + +L'armée du prince Eugène avançait aussi en Albanie, et le maréchal +Marmont tenait tête aux Russes, qui s'ébranlaient de ce côté. Une +nouvelle proclamation de l'empereur à ses soldats fut publiée. Cette +proclamation annonçait la rupture avec la Russie et l'intention de +marcher en avant, promettait de nouveaux triomphes, et déclarait tout +_l'amour_ que Bonaparte portait à son armée. Le maréchal Brune[38], +commandant l'armée de réserve demeurée à Boulogne, fit à cette occasion +ce singulier ordre du jour qu'on imprima dans _le Moniteur_ où tout +s'imprimait, par ordre: + +«Soldats, vous lirez quinze jours de suite dans vos chambrées la +proclamation sublime de Sa Majesté l'empereur et roi à la grande armée. +Vous l'apprendrez par coeur. Chacun de vous, attendri, répandra les +larmes du courage, et sera pénétré de cet enthousiasme irrésistible +qu'inspire l'héroïsme.» À Paris, personne ne fut attendri, et cette +prolongation de la guerre nous consterna. + + [Note 38: Le même qui fut égorgé à Avignon, en 1815.] + +Cependant, l'empereur demeurait à Berlin, dont il avait fait son +quartier général. Il annonçait dans ses bulletins que la grande et belle +armée prussienne avait disparu, comme un brouillard d'automne, et il +faisait achever par ses lieutenants la conquête de tous les États +prussiens. On frappait en même temps une contribution de 150 millions; +toutes les villes se rendaient peu à peu: Küstrin, Stettin, un peu plus +tard Magdebourg. Lubeck, qui voulut résister, avait été prise d'assaut +et horriblement pillée; on s'y battit dans toutes les rues, et je me +souviens que le prince Borghèse, qui prit part à cet assaut, nous +raconta le détail des cruautés que les soldats exercèrent dans cette +malheureuse ville. «Le spectacle dont j'ai été témoin, nous disait-il, +m'a donné une idée de l'état d'enivrement sanglant dans lequel la +résistance d'abord, et la victoire après, peuvent mettre le soldat.» Et +il ajoutait: «Dans un tel moment, tous les officiers sont soldats. +Moi-même, j'étais hors de moi, j'éprouvais, comme tout le monde, une +sorte d'ardeur égarée d'exercer ma force sur les individus et sur les +choses. J'aurais honte aujourd'hui de me rappeler des horreurs absurdes. +Au travers d'un pareil danger, quand il faut se faire jour avec le +sabre, au milieu des flammes qui dévorent tout sous vos yeux, lorsque le +bruit du canon, ou d'une continuelle mousqueterie, se mêle aux cris +d'une multitude qui se presse, se cherche, ou se fuit, dans l'espace +rétréci d'une rue, alors la tête se perd tout à fait. Il n'existe +peut-être pas d'atrocité, il n'existe pas de folie dont on ne soit +capable. On détruit sans profit pour personne, mais on cède à je ne sais +quelle fièvre qui excite toutes les facultés les plus désordonnées.» + +Après la prise de Lubeck, le maréchal Bernadotte y demeura quelque +temps, en qualité de gouverneur, et ce fut à cette époque qu'il jeta les +fondements de son élévation future. Il montra une extrême équité et un +grand soin, pour adoucir les plaies que la guerre avait faites autour +de lui; il maintint son armée dans une exacte discipline; il séduisit, +il consola par la douceur de ses manières, et il laissa dans cette +contrée une profonde admiration, et un véritable attachement pour lui. + +Tandis que l'empereur séjournait à Berlin, le prince de Hatzfeld, qui y +était demeuré, et qui, disent les bulletins, s'en reconnaissait +gouverneur, avait une correspondance secrète avec le roi de Prusse, dans +laquelle il rendait compte des mouvements de notre armée. Une de ses +lettres fut saisie, et l'empereur ordonna qu'on l'arrêtât, et qu'on le +fît passer devant une commission militaire. Sa femme, grosse et au +désespoir, essaya de parvenir jusqu'à l'empereur, et, ayant obtenu une +audience, se jeta à ses pieds. Il lui montra la lettre du prince; et, +cette infortunée se livrant à l'excès de sa douleur, l'empereur, ému, la +fit relever, et lui dit: «Vous avez dans les mains la pièce authentique +sur laquelle votre mari peut être condamné. Suivez mon conseil, profitez +de ce moment pour la brûler, et alors je serai sans moyen de le faire +juger.» La princesse ne se le fit pas dire deux fois, et jeta le papier +au milieu du feu, en arrosant de larmes les mains de l'empereur. Cette +anecdote fit plus d'impression à Paris que les victoires[39]. + + [Note 39: Voici comment l'empereur raconte cette scène à + l'impératrice: «J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du + mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes + intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes + bonnes, douces, conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si + elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au + reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une, qui a été + sensible et bonne, madame de Hatzfeld. Lorsque je lui ai + montré la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec + une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c'est bien là + son écriture!» Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme. + Elle me fit peine, je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette + lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire + punir votre mari.» Elle brûla la lettre, et me parut bien + heureuse. Son mari est, depuis, fort tranquille. Deux heures + plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes + bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te + ressemblent.--Berlin, 6 novembre 1806, neuf heures du soir.» + Tous ces récits s'accordent. On disait toutefois, dans le + temps même, que l'empereur, après avoir eu des projets de + rigueur, s'était aperçu que la lettre incriminée avait une + date antérieure au moment où, selon le droit de la guerre, + elle aurait pu être considérée comme un acte d'espionnage, et + qu'alors toute la scène aurait été arrangée pour l'effet + dramatique. D'autres ont dit que c'est madame de Hatzfeld + elle-même qui, en jetant les yeux sur la lettre, aurait + montré à l'empereur cette date, et qu'aussitôt il se serait + écrié: «Oh! alors brûlez tout cela.» (P. R.)] + +Notre Sénat envoya une députation à Berlin, pour porter ses +félicitations sur une si belle campagne. L'empereur chargea les envoyés +de rapporter à Paris l'épée du grand Frédéric, le cordon de l'Aigle noir +qu'il avait porté, et plusieurs drapeaux, «parmi lesquels, disait _le +Moniteur_, il y en a plusieurs brodés des mains de la belle reine, +beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux +Troyens». + +Nos généraux, chaque jour, envahissaient quelques pays de plus. Le roi +de Hollande avait avancé jusque dans le Hanovre, qu'on reprenait de +nouveau, lorsqu'on apprit qu'il était tout à coup retourné dans ses +États, soit qu'il n'aimât point à ne faire la guerre que comme un des +lieutenants de son frère, soit que Bonaparte aimât mieux que ses +conquêtes fussent faites par ses propres généraux. Le maréchal Mortier +soumit la ville de Hambourg, le 19 novembre, et le séquestre fut mis +sévèrement sur l'énorme quantité de marchandises anglaises qui s'y +trouvèrent. On fit partir de Paris un assez bon nombre de jeunes +auditeurs au conseil d'État, tels que MM. d'Houdetot, de Tournon[40], et +autres, qui furent créés intendants de Berlin, de Bayreuth, et d'autres +villes. À l'aide de ces jeunes et actifs proconsuls, les États conquis +se trouvaient, sur-le-champ, administrés au profit du vainqueur, et la +victoire était suivie immédiatement d'une organisation qui la mettait +sur-le-champ à profit. L'empereur s'attachait la jeunesse, prise dans +toutes les classes, en lui offrant des occasions d'agir, de se produire +et d'exercer une autorité absolue. Aussi disait-il souvent: «Il n'y a +point de conquête que je ne puisse entreprendre; car, à l'aide de mes +soldats et de mes auditeurs, je prendrai et je régirai le monde.» On +peut jeter un regard sur les habitudes et les idées despotiques que ces +jeunes gens devaient rapporter dans leur propre pays, et comprendre de +quel danger ces habitudes ont été ensuite, quand on leur a confié +l'administration de quelque province française, que la plupart d'entre +eux ont eu peine à ne pas régir à la façon des pays conquis. Enfin, +cette jeunesse, appelée de bonne heure à de si importantes missions, +inoccupée aujourd'hui, déchue de ses espérances par le resserrement de +notre territoire, ronge avec impatience le frein de son oisiveté, et +n'est pas un des moindres embarras que l'état de la France cause à son +gouvernement présent. + + [Note 40: M. d'Houdetot a été plus tard pair de France + sous la Restauration, et M. de Tournon préfet de la Gironde. + (P. R.)] + +La conquête de la Prusse s'acheva, et nos troupes entrèrent en Pologne. +La saison était avancée; on n'avait point encore joint les Russes, mais +on savait qu'ils approchaient. Tout annonçait une campagne difficile. +Le froid n'était point rigoureux, mais la marche de nos soldats se +trouvait embarrassée par les boues d'un pays marécageux, dans lesquelles +hommes, canons, équipages, s'engloutissaient. Les détails de ce que +l'armée eut à souffrir sont terribles à entendre. Souvent, on voyait des +bataillons s'enfoncer dans les marais, y demeurer plongés jusqu'au +milieu du corps, sans qu'il fût possible de les arracher à la mort lente +qui les y attendait. L'empereur, déterminé à profiter de ses victoires, +sentit cependant le besoin de faire prendre quelque repos à ses troupes, +et il accepta avec empressement l'offre que lui fit le roi de Prusse +d'une suspension d'armes qui nous tiendrait sur l'une des rives de la +Vistule, tandis que les Prussiens demeuraient sur l'autre. Mais il est à +croire que les conditions qu'il mit à cet armistice furent trop sévères, +ou peut-être que la politique prussienne ne le proposa que pour gagner +du temps et opérer une jonction avec les Russes; car on traîna la +négociation en longueur, et l'empereur, instruit des mouvements du +général russe Benningsen, partit tout à coup de Berlin, le 25 novembre, +après avoir annoncé à son armée de nouveaux dangers et de nouveaux +succès, par cette belle phrase qui terminait sa proclamation: «Qui +donnerait aux Russes le droit de renverser de si justes desseins? Eux et +nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz[41]?» + + [Note 41: _Moniteur_ du 12 décembre 1806. (P. R.)] + +En même temps parut le fameux décret, daté de Berlin, précédé d'un long +considérant, composé d'une vingtaine de griefs, qui proclamait les +Îles-Britanniques en état de blocus. Ce décret n'était qu'une +représaille des formes habituelles à l'Angleterre, qui, lorsqu'elle +entre en état de guerre, déclare aussi ce même blocus universel, et, en +vertu du droit qu'il lui donne, permet à ses vaisseaux la prise de tous +les bâtiments qu'ils rencontrent, sur quelque mer que ce soit. Le décret +de Berlin partageait l'empire du monde en deux, opposant la puissance +continentale à la puissance maritime. Tout Anglais, trouvé, soit en +France, soit dans les États occupés par nous ou sous notre influence, +devenait prisonnier de guerre, et cette dure loi devait être notifiée à +tous nos souverains alliés. Dès lors, il fut notoire que la lutte qui +s'ouvrait entre le pouvoir despotique dans toutes ses extensions et, il +faut le dire, dans toutes ses habiletés, et la force d'une constitution +telle que celle qui régit et anime la nation anglaise, ne finirait que +par la destruction complète de l'un des deux assaillants. Le despotisme +a succombé, et, malgré ce qu'il nous en a coûté, il faut en rendre grâce +à la Providence, pour le salut des peuples et l'instruction de la +postérité. + +Le 28 novembre, Murat fit son entrée à Varsovie; les Français y furent +reçus avec enthousiasme par ceux des Polonais qui espéraient que leur +liberté serait le fruit de nos conquêtes. On lisait dans le bulletin qui +annonçait cette entrée: «Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Dieu +seul, qui tient dans ses mains les combinaisons des événements, est +l'arbitre de ce grand problème politique.» Dès cette époque, la famille +de Bonaparte commença à convoiter le trône de Pologne. Son frère Jérôme +avait quelque espérance de l'obtenir. Murat, qui avait montré en toute +occasion, dans cette campagne, sa brillante valeur, envoyé le premier à +Varsovie, s'y présentant dans le costume toujours un peu théâtral qu'il +préférait, et dont la toque couverte de plumes, les bottines de couleur, +et les étoffes élégantes qui le drapaient, avaient quelque ressemblance +avec l'habit des nobles Polonais, Murat, dis-je, entrevoyait des +chances pour que ce grand pays fût un jour confié à sa domination. Sa +femme, à Paris, en reçut quelques compliments qui peut-être ébranlèrent +les déterminations de l'empereur, lequel n'aimait point qu'on le +devançât en rien. J'ai vu l'impératrice espérer aussi la royauté +polonaise pour son fils. Plus tard, quand l'empereur eut un fils naturel +dont j'ignore aujourd'hui la destinée, ce fut vers cet enfant que les +Polonais tournèrent les yeux. De plus habiles que moi dans les secrets +de la diplomatie européenne diront pourquoi Bonaparte n'a fait +qu'ébaucher ses plans en Pologne, malgré son penchant personnel, et +malgré l'influence de M. de Talleyrand. Peut-être, seulement, que les +événements se pressèrent et se choquèrent avec trop de précipitation, +pour qu'on pût mettre à cette entreprise tous les soins et les efforts +qu'elle méritait. + +Depuis la campagne de Prusse, et après le traité de Tilsit, l'empereur +s'est souvent repenti de n'avoir point poussé ses innovations +européennes jusqu'au changement de toutes les dynasties. «On ne gagne +rien, disait-il, à faire des mécontents auxquels on laisse encore +quelque puissance. Les demi-mesures n'ont jamais de suites utiles, et +les vieux rouages servent mal les machines nouvelles. Il fallait que je +rendisse tous les rois complices de ma grandeur, mais, pour qu'ils +ressortissent tous de moi, il eût été nécessaire qu'ils n'eussent point +à m'opposer celle de leurs antécédents, avantage dont je me serais peu +embarrassé, et qui ne valait point à mes yeux l'honneur de fonder une +race nouvelle, mais qui pourtant a quelque empire sur les hommes. Ma +bonté pour quelques souverains, ma faiblesse à l'égard des peuples qui +auraient souffert, je ne sais quelle crainte de soulever un entier +bouleversement m'ont retenu, et c'est un grand tort que je payerai cher, +peut-être.» + +Quand l'empereur parlait ainsi, il avait soin de s'appuyer sur la +nécessité de renouveler toutes choses, nécessité imposée par la force de +la Révolution. Mais, comme je l'ai déjà dit, au fond de sa pensée, il se +croyait quitte envers elle, en changeant les frontières des États et les +maîtres qui les régissaient. Un roi bourgeois, pris dans sa famille ou +dans les rangs de son armée, lui paraissait devoir satisfaire, par son +élévation subite, toutes les classes bourgeoises des sociétés modernes, +et, pourvu que le despotisme que ce nouveau souverain exerçait tournât +au profit de ses propres projets, il ne lui en demandait nullement +raison. Il faut convenir, cependant, que, si ce que Bonaparte nommait +_l'esprit du siècle_ avait conduit les nations seulement à être +gouvernées par des hommes que des hasards heureux auraient tirés de leur +obscurité, ce n'était pas la peine de faire tant de fracas. Despote pour +despote, celui qui peut s'appuyer sur les souvenirs de la grandeur de +ses ancêtres blesse moins assurément l'orgueil humain, lorsqu'il exerce +sa volonté en vertu de vieux droits consacrés par une gloire ancienne, +ou même seulement dont la source se perd dans la nuit des temps. + +Quoi qu'il en soit, à la fin de cette guerre, la Pologne ne retrouva sa +liberté que dans la partie dont la Prusse s'était emparée. Les traités +avec l'empereur de Russie, le besoin momentané du repos, la crainte +d'exciter le mécontentement de l'Autriche en touchant à ses possessions, +contraignirent les plans de Bonaparte. Peut-être l'exécution n'en était +guère possible, mais, n'étant tentés qu'à demi, ils portaient sûrement +avec eux la cause de leur destruction. + +On a beaucoup discuté les avantages et les inconvénients du système +continental à l'égard des Anglais. Je ne serais pas assez forte pour +bien rapporter les objections que ce système souleva, comme les +approbations que lui donnèrent des esprits qui paraissaient assez +désintéressés. Encore moins oserais-je conclure au premier aperçu. Outre +qu'un tel système imposait aux alliés de la France des conditions trop +opposées à leur intérêt pour qu'ils s'y soumissent longtemps, comme, +tout en favorisant et excitant l'industrie continentale, dont les +avantages ne se font sentir que lentement, ce système gênait les +jouissances et quelques-unes des nécessités journalières, il ne se fit +sentir que comme un acte de despotisme. De plus, il fit passer dans +l'esprit de tout Anglais l'aversion que Bonaparte inspirait au +gouvernement britannique, parce que s'attaquer au commerce, c'est se +prendre aux sources vitales de toutes les existences anglaises. Il fit +donc la guerre contre nous absolument nationale chez nos ennemis, et en +effet, de cette époque, les tentatives personnelles des Anglais +devinrent très actives. + +Cependant, j'ai entendu dire à des personnes éclairées que les suites de +cette rigueur arriveraient à porter un coup fatal à la constitution +d'Angleterre, et que c'était en cela surtout qu'il y avait avantage à +la pousser. Le gouvernement anglais, obligé d'agir avec une promptitude +égale à celle de son adversaire, empiétait peu à peu sur les droits +nationaux, sans que les communes s'y opposassent, parce qu'elles étaient +convaincues de la nécessité de la résistance. Le Parlement, moins jaloux +de ses libertés, n'osait soulever aucune opposition; peu à peu les +Anglais devenaient militaires; la dette publique s'augmentait pour +fournir aux coalitions et à l'armée nationale; le pouvoir exécutif +s'accoutumait à ces empiétements tolérés d'abord, et qu'il eût ensuite +voulu conserver comme une conquête permise. Ainsi la situation, forcée +et tendue, dans laquelle l'empereur mettait tous les gouvernements, +altérait la constitution britannique, dont peut-être, si le système +continental eût pu tenir longtemps, les Anglais n'auraient pu +reconquérir les avantages que par des prétentions violentes ou des +mouvements séditieux. C'était ce dont l'empereur se flattait +secrètement; il s'efforçait de fomenter la révolte en Irlande; appui sur +le continent de tous les pouvoirs absolus, il aidait et protégeait tant +qu'il pouvait l'opposition anglaise, et les journaux qu'il payait à +Londres ne cessaient d'animer les communes à la liberté. + +J'ai vu plus tard M. de Talleyrand, épouvanté de cette lutte, me dire +avec plus de chaleur qu'il n'a coutume d'en montrer dans la rédaction de +son opinion: «Tremblez! insensés que vous êtes, des succès de l'empereur +sur les Anglais! Car, si la constitution anglaise est détruite, +mettez-vous bien dans la tête que la civilisation du monde sera ébranlée +jusque dans ses fondements.» + +L'empereur, avant de quitter Berlin, eut soin d'en faire partir quelques +décrets, datés de cette ville, qui prouvaient qu'il avait, au milieu des +camps, la force et le temps de penser à autre chose qu'à des combats. +Tels furent quelques nominations de préfets, un décret sur +l'organisation des bureaux maritimes, et un autre qui destinait +l'emplacement de la Magdeleine, sur le boulevard, à un monument élevé à +la gloire des armées françaises. Les plans de ce monument furent mis au +concours par une circulaire du ministre de l'intérieur, imprimée +partout. Il y eut aussi des promotions nombreuses dans l'armée, et une +grande distribution de croix. + +Le 25 novembre, l'empereur partit pour Posen. La difficulté des routes +lui fit abandonner ses voitures pour arriver dans un chariot du pays; le +grand maréchal du palais versa dans sa calèche, et se démit la +clavicule. M. de Talleyrand éprouva le même accident, sans blessure, et, +vu la difficulté de sa marche, il passa vingt-quatre heures sur une +route, dans sa voiture renversée, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres +moyens de le transporter. Il avait occasion, à cette époque, de répondre +à une lettre que je lui avais écrite: «Je vous réponds, me mandait-il, +du milieu des boues de la Pologne. Peut-être, l'année prochaine, vous +écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos +prières.» L'empereur n'était que trop porté par lui-même à dédaigner ces +obstacles, auxquels il sacrifiait une partie de son armée. D'ailleurs, +dans cette occasion, il fallait marcher. Les Russes avançaient toujours, +et il ne voulait point les attendre en Prusse. + +Le 2 décembre, le Sénat fut convoqué à Paris; l'archichancelier porta +une lettre de l'empereur qui rendait compte de ses victoires, qui en +promettait de nouvelles, et qui demandait un sénatus-consulte ordonnant, +sur-le-champ, la levée des conscrits de 1807. Cette levée devait se +faire, dans un temps ordinaire, au mois de septembre seulement. Une +commission fut nommée pour la forme. Cette commission examina la demande +dans une seule matinée, et, le surlendemain, c'est-à-dire le 4, le +sénatus-consulte fut rendu. + +Ce fut aussi à peu près dans ce temps, que nous eûmes la solution de la +dispute élevée par l'Académie contre le cardinal Maury. La volonté de +l'empereur trancha la question; un assez long article anonyme parut dans +_le Moniteur_. Ces paroles le terminaient: «L'Académie n'aura sans doute +aucun penchant à priver d'un droit acquis par l'usage un homme dont le +talent éminent a le plus marqué dans nos dissensions civiles, et dont +l'adoption était un pas de plus vers la concorde, et vers cet entier +oubli des événements passés, seul moyen d'assurer la durée de la +tranquillité qui nous a été rendue. Voilà un long article pour une chose +en apparence fort peu importante; cependant l'éclat qu'on a voulu faire +donne matière à de sérieuses réflexions. On voit à quelles fluctuations +on serait exposé de nouveau, dans quelle incertitude on pourrait être +replongé, si heureusement le sort de l'État n'était confié à un pilote +dont le bras est ferme, dont la direction est fixe, et qui ne connaît +qu'un seul but: le bonheur de la patrie[42].» + + [Note 42: Il me paraît que la grave question élevée entre + le cardinal Maury et l'Institut a été décidée définitivement + contre la prétention du premier. Du moins, bien des années + plus tard, M. de Salvandy a dit _monsieur_ à l'évêque + d'Orléans, en le recevant à l'Académie. Il a dû se décider + par certains précédents, et la chose ne fit pas question. (P. + R.)] + +Tandis que Bonaparte obligeait ses soldats à supporter, en continuant +cette guerre, les terribles fatigues de tous les fléaux réunis contre +eux, il ne laissait échapper aucune occasion de prouver que rien ne +pouvait interrompre l'intérêt qu'il portait du milieu des camps à la +marche non interrompue des habitudes civilisées. Un ordre du jour, daté +de la grande armée, fut publié, conçu en ces termes: «De par l'empereur: +L'université de Iéna, les professeurs, docteurs et étudiants, ses +possessions, revenus et autres attributions quelconques, sont mis sous +la sauvegarde spéciale des commandants des troupes françaises et +alliées. Le cours des études sera continué. Les étudiants sont autorisés +en conséquence à revenir à Iéna, que l'intention de l'empereur est de +ménager autant qu'il sera possible.» + +Le roi de Saxe, subjugué par la puissance du vainqueur, rompit son +alliance avec la Prusse et fit un traité avec l'empereur. Ce prince, +pendant un long règne, avait joui longtemps des douceurs de la paix et +de l'ordre. Adoré de ses sujets, occupé de leur bonheur, il fallut la +violence du terrible ouragan qui porta partout la fortune de Bonaparte, +pour qu'il vît, tout à coup, les horreurs de la guerre désoler les +paisibles campagnes de ses États. Trop faible pour résister au choc, il +se soumit et chercha à les sauver, en acceptant les conditions du +vainqueur. Mais sa fidélité dans les traités ne put pas le préserver, +parce que, dans la suite, la Saxe fut forcément le théâtre sur lequel +les souverains puissants qui l'entouraient se disputèrent plus d'une +victoire. + +Cependant, on s'attristait de plus en plus à Paris. Les bulletins ne +contenaient que des récits vagues de combats sanglants et de peu de +résultats. Il était facile de deviner, par quelques mots sur la rigueur +de la saison et l'âpreté du pays où se faisait la guerre, quels +obstacles nos soldats avaient à surmonter, et quelles étaient leurs +souffrances. Les lettres particulières, quoique avec une réserve qui +seule pouvait leur permettre de parvenir à leur destination, portaient +toutes un caractère d'inquiétude et de tristesse. On s'efforçait de +transformer en victoires les moindres marches de notre armée, mais +l'empereur recueillait des difficultés même de ses premiers succès. Le +décisif des affaires qui avaient ouvert cette campagne rendait les +Parisiens difficiles sur ce qui se passait alors. On s'efforçait +pourtant d'exciter un enthousiasme permanent. Les bulletins se lisaient +avec solennité sur les théâtres; on tirait le canon des Invalides, dès +qu'il arrivait une nouvelle de l'armée; des poètes gagés faisaient à la +hâte des odes, des chants de victoire, des intermèdes représentés avec +pompe à l'Opéra[43], et le lendemain, des articles commandés rendaient +compte de la vivacité des applaudissements[44]. + +L'impératrice agitée, oisive, ennuyée du séjour de Mayence, écrivait +sans cesse pour obtenir la permission d'aller à Berlin. L'empereur fut +au moment de céder à ses instances, et j'éprouvai un vif chagrin quand +M. de Rémusat me manda que, vraisemblablement, il allait s'éloigner +encore. Mais l'arrivée des Russes, et l'obligation de se montrer en +Pologne, obligèrent Bonaparte à changer de pensée. D'ailleurs, on lui +écrivait que Paris était morne, et que les marchands s'y plaignaient du +tort que leur faisait l'inquiétude générale. Alors il donna l'ordre à sa +femme de retourner aux Tuileries, de déployer la pompe accoutumée de la +cour, et nous reçûmes, tous et toutes, la consigne de nous amuser avec +éclat[45]. + + [Note 43: L'empereur reproche souvent cette hâte à ceux + qui étaient chargés de célébrer sa gloire sur les théâtres de + Paris. Ainsi, il écrit de Berlin à Cambacérès, le 21 novembre + 1806: «Si l'armée tâche d'honorer la nation autant qu'elle le + peut, il faut avouer que les gens de lettres font tout pour + la déshonorer. J'ai lu hier les mauvais vers qui ont été + chantés à l'Opéra. En vérité, c'est tout à fait une dérision. + Comment souffrez-vous qu'on chante des impromptus à l'Opéra? + Cela n'est bon qu'au Vaudeville. Témoignez-en mon + mécontentement à M. de Luçay. M. de Luçay et le ministre de + l'intérieur pouvaient bien s'occuper de faire faire quelque + chose de passable; mais, pour cela, il faut ne vouloir le + jouer que trois mois après qu'on l'a demandé. On se plaint + que nous n'ayons pas de littérature; c'est la faute du + ministre de l'intérieur. Il est ridicule de commander une + églogue à un poète, comme on commande une robe de + mousseline.» Il voulait apparemment qu'on prévît la victoire + d'Iéna ou celle d'Eylau trois mois à l'avance. M. de Luçay, + chambellan, était chargé des théâtres en l'absence du + surintendant, premier chambellan, retenu à Mayence, comme on + l'a vu plus haut. (P. R.)] + + [Note 44: Citation du _Moniteur_: «On a lu hier à l'Opéra + ces paroles: «L'empereur jouit de la meilleure santé.» Il est + impossible de se faire une idée de l'enthousiasme qu'elles + ont excité.»] + + [Note 45: C'est dans ces occasions que M. de Talleyrand + disait: «Mesdames, l'empereur ne badine pas, il veut qu'on + s'amuse.» (P. R.)] + +Pendant ce temps, il se détermina, après quelques affaires partielles, à +prendre des quartiers d'hiver; mais les Russes, plus accoutumés aux +sévérités de la saison et du pays, ne le lui permirent pas, et, après +avoir mesuré leurs forces dans quelques combats sanglants, dont nous +payâmes cher le succès, les deux armées se joignirent près du village de +Preussich-Eylau qui a donné son nom à cette sanglante bataille. Les +cheveux se dressent sur la tête, au récit de cette terrible journée. Le +froid était vif, la neige tombait en abondance, l'opposition des +éléments ne fit qu'augmenter de part et d'autre le féroce courage des +soldats. On se battit douze heures, sans qu'aucun des deux côtés pût +s'attribuer la victoire. Les pertes furent immenses. Vers le soir, les +Russes firent leur retraite en bon ordre, laissant sur le champ de +bataille un nombre considérable de leurs blessés. Les deux souverains, +russe et français, ordonnèrent des _Te Deum_. Le fait est que cette +horrible boucherie n'eut aucun résultat, et l'empereur a dit, depuis, +que, si l'armée russe l'avait attaqué encore dès le lendemain, il est +très vraisemblable qu'il eût été battu. Mais ce lui fut un motif +d'autant plus fort de faire sonner très haut la bataille. Il écrivit aux +évêques, fit part au Sénat de son prétendu succès, démentit dans tous +ses journaux les journaux étrangers, et cacha, tant qu'il put, les +récits des pertes que nous avions faites. On a raconté qu'il visita +lui-même le champ de bataille, et que cet épouvantable spectacle lui fit +une grande impression. Ce qui porte à le croire, c'est que le bulletin +qui rend compte de l'affaire est fait avec une extrême simplicité, et +n'a aucune ressemblance avec les autres, où il avait coutume de se +placer lui-même dans une attitude un peu théâtrale. À son retour, il fit +faire par le peintre Gros un très beau tableau qui le représente au +milieu des morts et des mourants, levant les yeux au ciel, comme pour y +chercher de la résignation au spectacle douloureux dont il est témoin. +L'expression que l'artiste a donnée à son visage est parfaitement belle; +je l'ai souvent considérée avec émotion, souhaitant intérieurement avec +toute la force d'une âme qui voulait encore s'attacher à lui, qu'elle +eût été, en effet, celle qu'on avait remarquée dans ses traits à cette +occasion[46]. + + [Note 46: On lit cette phrase dans un des bulletins de + cette époque: «Ce spectacle est fait pour inspirer aux + princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre.»] + +M. Denon, directeur du Musée, et l'un des plus obséquieux serviteurs de +l'empereur, le suivait toujours dans ses campagnes pour choisir dans +chaque ville conquise les choses rares qui pouvaient contribuer à +augmenter les trésors de cette grande et belle collection. Il exécutait +sa commission avec une exactitude qui tenait, disait-on, de la rapacité, +et on l'accusa de ne point s'oublier dans l'enlèvement des dépouilles. +Les soldats de notre armée ne le connaissaient que sous le nom de +l'_huissier priseur_. Après la bataille d'Eylau, se trouvant à Varsovie, +il reçut l'ordre de faire faire un monument de cette journée. Plus elle +avait été douteuse, plus l'empereur tenait à la constater comme une +victoire. Denon écrivit à Paris un récit poétique de la visite que +l'empereur avait rendue aux blessés. Bien des gens ont prétendu que ce +tableau ne représentait qu'un mensonge à peu près pareil à la visite des +pestiférés de Jaffa. Mais pourquoi croire que Bonaparte fût toujours +incapable d'éprouver un sentiment humain? Le sujet était livré au +concours des premiers peintres; un grand nombre composèrent des dessins; +celui de Gros réunit tous les suffrages, et le choix tomba sur lui. + +La bataille d'Eylau se donna le 10 février 1807. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +(1807.) + + +Retour de l'impératrice à Paris.--La famille +impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits +de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de +Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine +Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur. + + +Après la bataille d'Eylau, les deux armées, contraintes de suspendre +leur marche, par le désordre que produisit un épouvantable dégel, +entrèrent dans leurs quartiers d'hiver. L'armée fut cantonnée près de +Marienwerder, et l'empereur s'établit dans un château, près +d'Osterode[47]. + + [Note 47: L'empereur s'établit à Osterode, ou dans les + environs, le 22 février 1807. (P. R.)] + +L'impératrice était revenue à Paris, à la fin de janvier. Elle y +apportait assez de tristesse, une inquiétude vague, un peu de +mécontentement de la portion de la cour qui l'avait accompagnée à +Mayence, et toujours cette crainte habituelle qui ne la quittait pas +dans l'absence de l'empereur, car elle redoutait toujours le jugement +qu'il porterait de ses moindres démarches. Elle me témoigna beaucoup +d'amitié, avec sa grâce accoutumée. Quelques-uns de ceux qui +l'entouraient prétendaient que, dans sa tristesse, il y avait un peu de +la préoccupation d'un sentiment tendre qu'elle éprouvait, depuis un an, +pour un jeune écuyer de l'empereur, alors absent comme lui. Je n'ai +jamais rien approfondi sur ce point, et n'ai reçu d'elle aucune +confidence; mais, au contraire, je la voyais inquiète de ce qu'elle +avait appris, par quelques Polonaises alors à Paris, de la liaison de +l'empereur avec une jeune femme de leur pays. L'attachement qu'elle +portait à son mari se compliquait toujours beaucoup de la crainte du +divorce, et de tous ses sentiments, celui-là était, je crois, chez elle, +ce qui lui parlait le plus haut. Quelquefois, elle essayait dans ses +lettres de glisser deux ou trois mots à ce sujet, auxquels elle +n'obtenait aucune réponse[48]. + + [Note 48: La correspondance de l'empereur, publiée sous + le règne de Napoléon III, a fait connaître quelques-unes de + ces réponses que l'impératrice Joséphine ne montrait point à + sa confidente. Voici, par exemple, un passage de la lettre du + 31 décembre 1806: «J'ai bien ri en recevant tes dernières + lettres. Tu te fais des belles de la grande Pologne une idée + qu'elles ne méritent pas... J'ai reçu ta lettre dans une + mauvaise grange, ayant de la boue, du vent, et de la paille + pour tout lit.» Il écrivait aussi, quelques jours plus tard, + de Varsovie, le 19 janvier 1807: «Mon amie, je suis désespéré + du ton de tes lettres et de ce qui me revient: je te défends + de pleurer, d'être chagrine et inquiète; je veux que tu sois + gaie, aimable et heureuse.» (P. R.)] + +Toutefois, elle s'efforçait de satisfaire aux volontés de l'empereur. +Elle donnait et acceptait des fêtes, trouvant toujours une distraction à +tous ses soucis, dans le plaisir d'étaler une brillante parure. Elle +traitait ses belles-soeurs avec froideur, mais avec prudence; elle +recevait beaucoup de monde, avec bonne grâce, et se faisait remarquer +par l'insignifiance prescrite et bienveillante de ses paroles. + +Une fois, je lui proposai d'aller au spectacle pour se procurer quelque +distraction. Mais elle me répondit que ce divertissement ne l'amusait +point assez pour qu'elle le prît _incognito_, et qu'elle n'oserait point +se montrer publiquement au théâtre. «Pourquoi, lui dis-je, madame? Il me +semble que les applaudissements que vous recevriez satisferaient +l'empereur.--Vous le connaissez bien peu, me dit-elle. Si on me recevait +trop bien, je suis certaine qu'il serait jaloux de cette espèce de +triomphe qu'il n'aurait pas partagé. Quand on m'applaudit, il aime à +prendre sa part de mon succès, et je le blesserais en en cherchant un +qu'il ne pourrait pas partager avec moi.» + +L'inquiétude de l'impératrice Joséphine s'excitait aussi lorsqu'elle +remarquait autour d'elle quelque entente entre plusieurs personnes, +qu'alors elle croyait toujours unies pour lui nuire. Bonaparte lui avait +inspiré quelque chose de sa défiance habituelle. Elle ne craignait +nullement madame Joseph Bonaparte, qui, quoique alors reine de Naples, +vivait obscurément au palais du Luxembourg, et répugnait à quitter son +repos pour prendre place sur le trône. Les deux princes, archichancelier +et architrésorier de l'Empire, tous deux craintifs et réservés, lui +faisaient une cour respectueuse, et ne lui inspiraient aucun soupçon. La +princesse Borghèse, alliant toujours l'état d'une femme malade avec les +amusements de la galanterie, n'entrait guère qu'à la suite de sa famille +dans toute entreprise d'intrigue. Mais la grande-duchesse de Berg +excitait la jalousie et les inquiétudes de sa belle-soeur. Logée +magnifiquement au palais de l'Élysée-Bourbon, dans tout l'éclat d'une +beauté qu'elle soutenait par la plus brillante élégance, impérieuse dans +ses prétentions, mais affable dans ses manières, quand elle le croyait +nécessaire, caressante même avec les hommes qu'elle voulait séduire, peu +délicate sur les inventions, quand il s'agissait de nuire, détestant +l'impératrice, mais sachant à merveille se rendre maîtresse d'elle-même, +elle pouvait, en effet, justifier ses inquiétudes. À cette époque, elle +désirait, comme je l'ai dit, le trône de Pologne, et elle cherchait à +former dans les hauts personnages du gouvernement des liaisons qui lui +fussent utiles. Le général Junot, gouverneur de Paris, devint fort +amoureux d'elle; soit penchant, soit calcul, cette affection lui servit +à faire que le gouverneur de Paris, dans la part de police qu'il avait, +et qui faisait matière à sa correspondance avec l'empereur, ne rendait +que de bons comptes de la grande-duchesse de Berg. + +Une autre liaison, où l'amour n'entra pour rien, mais qui lui fut +souvent utile, fut celle qui lui attacha assez bien Fouché. Celui-ci +était à peu près brouillé avec M. de Talleyrand, que madame Murat +n'aimait guère non plus. Elle cherchait à se soutenir, et surtout à +élever son mari malgré lui; elle insinuait souvent au ministre de la +police que M. de Talleyrand arriverait à l'éloigner, et elle le liait à +elle par une foule de petites confidences. Cette intimité donnait des +tracas journaliers à ma pauvre impératrice, qui, toute craintive, +observait avec soin ses moindres paroles et ses moindres actions. La +société de Paris n'entrait guère dans tous ces petits secrets de cour, +et ne prenait, il faut l'avouer, aucun intérêt aux personnages qui la +composaient. Nous apparaissions tous, et nous étions en effet, comme une +parade vivante dressée pour environner l'empereur d'une pompe qu'il +croyait nécessaire. La conviction où l'on était du peu d'influence qu'on +avait sur lui, portait la multitude à se soucier peu de ce qui se +passait autour de lui. Chacun savait d'avance que sa volonté seule +finirait toujours par déterminer toutes choses. + +Cependant, les souverains, parents ou alliés de l'empereur, envoyaient +incessamment des députations en Pologne pour le féliciter de ses succès. +On partait de Naples, d'Amsterdam, de Milan, pour porter à Varsovie les +nouveaux hommages des différents États. Le royaume de Naples n'était +troublé que par les mouvements de la Calabre, mais c'était assez pour le +tenir sur le qui-vive. Le nouveau roi, un peu enclin au plaisir, était +loin de fonder d'une manière assez ferme le plan que l'empereur avait +conçu à l'égard des royautés qu'il avait faites. L'empereur se plaignait +aussi de son frère Louis, et ce mécontentement faisait honneur à +celui-ci. Au reste, l'intérieur de ce dernier devenait de jour en jour +plus pénible. Madame Louis, après avoir joui d'un peu de liberté à +Mayence, eut peine sans doute à rentrer sous la triste surveillance à +laquelle elle était soumise près de son époux. Peut-être sa tristesse, +qu'elle dissimula mal, arriva-t-elle à l'aigrir encore; mais, +s'envenimant tous deux, ils finirent par vivre séparés dans le palais: +elle, renfermée avec deux ou trois de ses dames; lui, livré à ses +affaires et ne dissimulant point qu'il eût à se plaindre de sa femme. Il +pensait qu'il ne fallait point laisser les Hollandais conclure contre +lui de sa mésintelligence conjugale. On ne sait où une pareille +situation les eût conduits tous deux, sans le malheur qui vint tomber +sur eux, et qui les rapprocha, par le regret commun de ce qu'ils avaient +perdu[49]. + + [Note 49: À peu près dans ce temps parut un petit poème + assez joli de M. Luce de Lancival, auteur de la tragédie + d'_Hector_, homme d'esprit qui fut enlevé de bonne heure à + une carrière littéraire qui peut-être n'eût pas été sans + éclat.] + +Vers la fin de cet hiver, il arriva à Paris un ordre de l'empereur de +faire rappeler, dans les journaux, à tous les hommes distingués dans les +sciences et les arts, que la loi, datée d'Aix-la-Chapelle du 24 +fructidor an XII[50], sur les prix décennaux, devait avoir son +exécution, à la date de vingt mois après celle où l'on était alors. +Cette loi promettait des récompenses considérables à tout auteur d'un +grand ouvrage utile ou distingué, dans quelque genre que ce fût. Les +prix devaient être accordés de dix ans en dix ans, à dater du 18 +brumaire, et le jury, chargé de juger, devait être formé de plusieurs +membres de l'Institut. Cette fondation avait de la grandeur; on verra +plus tard comme elle s'écroula, par suite d'un mouvement de mauvaise +humeur de Bonaparte. + + [Note 50: 11 septembre 1804. (P. R.)] + +Au mois de mars, la vice-reine accoucha d'une fille, et l'impératrice +jouit beaucoup de se voir grand'mère d'une petite princesse, parente de +tout ce qu'il y avait de plus puissant en Europe. + +Tandis que la rigueur de la saison suspendait la guerre des deux côtés, +l'empereur n'épargnait rien pour que son armée, au printemps, se +montrât plus formidable que jamais. Les royaumes d'Italie et de Naples +envoyaient de nouveaux contingents. Des hommes, nés dans les riants +climats de ces belles contrées, se voyaient transportés, tout à coup, +sur les bords sauvages de la Vistule, et pouvaient s'étonner de cette +dure transplantation, jusqu'au moment où des soldats partirent de Cadix +à pied, pour aller périr sous les murs de Moscou, prouvant, par l'effort +d'une telle marche, à la fois de quel courage et de quelle force un +homme est capable, et jusqu'à quel point peut être portée la puissance +de la volonté humaine. On reformait l'armée; des pages de promotions +remplissaient nos journaux, et il est assez curieux, au milieu de tous +ces décrets militaires, d'en trouver un, toujours daté d'Osterode, qui +nomme des évêques à des sièges vacants, soit de France, soit d'Italie. + +Mais, malgré nos victoires, ou peut-être à cause de nos victoires, notre +armée avait essuyé des pertes considérables. L'extrême humidité du +climat, d'ailleurs, causait des maladies; la Russie paraissait +déterminée à faire les plus grands efforts; l'empereur sentait que cette +campagne, puisqu'elle durait, devait être décisive, et, ne trouvant pas +que les nombreux bataillons qu'on lui avait envoyés lui offrissent +encore une garantie suffisante du succès, il osa compter sur l'étendue +de son pouvoir et sur notre soumission, et, après avoir, à la fin de +décembre 1806, levé la conscription de 1807, dans le mois d'avril, il +demanda au Sénat celle de 1808. Le rapport du prince de Neuchatel, qui +fut inséré dans _le Moniteur_, annonçait que l'armée s'était grossie +dans l'année des cent soixante mille hommes des deux conscriptions de +1806 et 1807; il comptait seize mille hommes mis à la retraite pour +cause de maladies ou d'ancienneté, et sans s'embarrasser du raisonnement +qu'on était trop certain que personne n'oserait faire, par suite du +système qui cachait toujours les pertes que nous coûtaient nos +victoires, on portait celles de toute la campagne seulement à quatorze +mille hommes. Ainsi donc, l'augmentation de l'armée ne se trouvait que +de cent trente mille hommes effectifs, et la prévoyance exigeait que les +quatre-vingt mille hommes de la conscription de 1808 fussent levés, et +exercés dans leurs propres départements. «Plus tard, disait le rapport, +il faudrait qu'elle marchât sur-le-champ; levée six mois plus tôt, elle +gagnera de la force et de l'instruction, et saura mieux se défendre.» + +Le conseiller d'État, Régnault de Saint-Jean d'Angely, qui fut chargé de +porter le message impérial au Sénat, s'arrêta dans son discours sur +cette partie du rapport, et invita les sénateurs à reconnaître la bonté +paternelle de l'empereur qui ne voulait point que les nouveaux conscrits +affrontassent les grands travaux de la guerre, avant de s'être +familiarisés avec eux. La lettre de l'empereur annonçait que l'Europe +entière s'armait de nouveau; elle portait à deux cent mille hommes la +levée extraordinaire ordonnée en Angleterre; elle proclamait le désir de +la paix, à condition que la passion ne suggérerait point aux Anglais le +désir de ne voir leur prospérité que dans notre abaissement. + +Le Sénat rendit le décret demandé, et vota une adresse de félicitations +et de remerciements à l'empereur. Sans doute il dut sourire, en la +recevant. + +Il faudrait que l'âme des hommes qui gouvernent par le pouvoir absolu +eût été favorisée de facultés bien généreuses pour résister à la +tentation de mépriser l'espèce humaine, tentation trop bien justifiée +après tout, par la soumission qu'on leur témoigne. Quand Bonaparte +voyait toute une nation lui livrer son sang et ses trésors, pour +satisfaire une insatiable ambition, quand les hommes éclairés de cette +nation consentaient à décorer, par la pompe de leurs phrases, ses actes +d'envahissement sur les volontés humaines, pouvait-il regarder l'univers +autrement que sous l'aspect d'un champ ouvert au premier qui +entreprendrait de l'exploiter? Ne lui eût-il pas fallu une grandeur +vraiment héroïque, pour s'apercevoir que la contrainte seule dictait +alors les paroles de l'adulation, et le dévouement aveugle des citoyens +isolés par le despotisme de ses institutions, et décimés ensuite par les +actes de son pouvoir? Il faut pourtant dire qu'à défaut de cette +générosité de sentiments, qui manquait à Bonaparte, un calcul +observateur de sa raison aurait pu lui démontrer que l'obéissance animée +avec laquelle les Français se rendaient, à son ordre, sur le champ de +bataille, n'était qu'un égarement de cette énergie nationale excitée +chez un grand peuple par une grande révolution. Le cri de la liberté +avait éveillé de généreuses ardeurs. Le désordre qui s'en était suivi +les rendait craintives de pousser à bout leur entreprise. L'empereur +saisissait habilement ce moment d'hésitation pour les rallier au profit +de sa gloire. Si j'osais me servir d'une expression commune qui me +semble assez bien rendre ma pensée, je dirais que, depuis trente ans, +l'énergie française a été portée à un tel excès de développement que la +plus grande partie de nos citoyens, dans quelque classe que ce soit, a +paru poursuivie du besoin d'avoir vécu, ou, à défaut de la vie, d'avoir +pu mourir pour quelque chose. Au reste, il est vraisemblable, par une +foule de circonstances, que Bonaparte n'a pas toujours méconnu le génie +du peuple qu'il était appelé à gouverner, mais qu'il s'est senti la +force de le maîtriser en le dirigeant, disons mieux, en l'égarant à son +avantage. + +Toutefois, combien il commençait dès lors à devenir pénible de le +servir, lorsque l'on conservait au dedans quelques-unes des facultés +qui, par l'effet d'une sorte d'instinct, avertissent l'âme des émotions +qu'elle est destinée à supporter! Que de réflexions tristes je me +souviens que, mon mari et moi, nous faisions, au milieu de la pompe et +des jouissances que nous procurait la situation, peut-être enviée, dans +laquelle nous nous trouvions! Je l'ai déjà dit, nous étions arrivés +pauvres auprès du premier consul, ses largesses plutôt vendues que +données nous avaient environnés du luxe qu'il savait si bien prescrire. +Jeune encore, je me voyais à portée de satisfaire les goûts de mon âge, +et de jouir des plaisirs d'un état brillant. J'habitais une belle +maison, je me parais de diamants, je pouvais chaque jour varier mon +élégante toilette, attirer à ma table une société choisie; tous les +spectacles m'étaient ouverts; il ne se donnait pas une fête à Paris où +je ne fusse conviée; et cependant, dès cette époque, je ne sais quel +nuage sombre venait oppresser mon imagination. Souvent, au retour des +Tuileries, au sortir d'un cercle somptueux, encore toute parée des +livrées du luxe, peut-être ajouterai-je de la servitude, mon mari et +moi, nous nous entretenions sérieusement de ce qui se passait autour de +nous. Une secrète inquiétude de l'avenir, une défiance toujours +croissante de notre maître, nous pressait tous deux. Sans bien savoir ce +que nous redoutions, nous commencions à nous avouer que nous avions +quelque chose à redouter. Le vague avertissement d'une plus noble +direction de nos pensées flétrissait le cours de celles où notre +destinée fausse semblait nous entraîner. «Je ne suis pas fait, me disait +mon mari, pour cette vie oisive et resserrée d'une cour.»--«Je ne me +sens pas appelée, lui disais-je, à n'admirer que ce qui coûte tant de +sang et de larmes.» La gloire militaire nous fatiguait; nous frémissions +de la féroce sévérité qu'elle inspire souvent à ceux qu'elle décore, et +peut-être la répugnance qu'elle parvenait à nous causer était-elle une +sorte de pressentiment du prix auquel Bonaparte mettrait la grandeur +qu'il imposait à la France. + +À ces sentiments pénibles se joignait encore la crainte, que ressent +toute âme droite, de se voir forcée de ne plus aimer celui qu'on doit +toujours servir. C'était là une de mes peines intérieures. Je +m'attachais, avec la vivacité de mon âge et de mon imagination, à +l'admiration que je voulais conserver pour l'empereur; je cherchais de +bonne foi à me tromper sur son compte; j'épiais les occasions où il +répondait à ce que j'eusse souhaité de lui. Ce combat était pénible et +inégal; et pourtant, quand il a cessé, j'ai bien plus souffert encore. + +Lorsque, en 1814, nombre de gens se sont étonnés de l'ardeur avec +laquelle je pressais de tous mes voeux la chute du fondateur de ma +fortune, et le retour de ceux qui devaient la détruire; lorsqu'ils ont +taxé d'ingratitude notre prompt abandon de la cause de l'empereur, et +qu'ils ont honoré de leur surprise la patience avec laquelle nous avons +supporté les pertes complètes que nous avons faites, c'est qu'ils ne +pouvaient lire dans nos âmes, c'est qu'ils ignoraient les impressions +qu'elles avaient reçues de longue main. Le retour du roi nous ruinait, +mais il mettait à l'aise nos pensées et nos sentiments. Il nous +annonçait un avenir qui permettrait à notre enfant de se livrer aux +nobles inspirations de sa jeunesse. «Mon fils, me disait son père, sera +pauvre peut-être, mais il ne sera point contraint et froissé comme +nous.» On ne sait pas assez dans le monde, c'est-à-dire dans la société +réglée et factice d'une grande ville, la jouissance qui s'attache à une +position qui vous permet le développement complet de vos impressions, la +liberté de toutes vos pensées. + +Le jour de Saint-Joseph[51], les deux princesses Borghèse et +Caroline[52] voulurent donner une petite fête à l'impératrice. Une +grande assemblée fut conviée; on représenta une petite comédie, ou +vaudeville, pleine de couplets à la gloire de l'empereur et à la +louange de la bonté et de la grâce de la personne fêtée. Les deux +princesses étaient jolies comme des anges. Elles représentaient des +bergères; le général Junot jouait le rôle d'un militaire revenant de +l'armée, amoureux d'une des deux jeunes filles. Cette situation +paraissait leur convenir beaucoup, soit dans la représentation, soit +ailleurs. Mais les deux soeurs de Bonaparte, toutes ses soeurs qu'elles +étaient, toutes princesses qu'elles étaient devenues, chantaient très +faux. Elles s'en apercevaient l'une à l'égard de l'autre, et se +moquaient mutuellement de leurs prétentions pareilles. Ma soeur et moi, +nous jouions un rôle dans la pièce. Je m'amusai fort, durant les +répétitions, de l'aigreur réciproque des deux soeurs, qui ne s'aimaient +guère, et de l'embarras dans lequel l'auteur et le musicien se +trouvaient. Tous deux mettaient une grande importance à leur ouvrage; +ils s'affligeaient d'entendre défigurer leurs vers et leurs chansons; +ils n'osaient se plaindre, faisaient des remontrances en tremblant; +mais, tout autour, on se hâtait de leur imposer silence. + + [Note 51: Le 19 mars 1807. (P. R.)] + + [Note 52: Madame Murat.] + +On comprend que la représentation fut froide. L'impératrice, peu +sensible aux louanges que ses deux belles-soeurs lui adressaient sans +empressement, se ressouvint que, sur ce même théâtre, quelques années +auparavant, elle avait vu ses enfants jeunes, gais, affectueux, émouvoir +Bonaparte lui-même, en lui offrant leurs bouquets. Elle me confia que, +durant toute la pièce, ce souvenir l'avait oppressée. Cette année, elle +était séparée de l'empereur, inquiète pour lui, agitée pour elle-même, +loin de son fils et de sa fille. Elle s'apercevait que, dans sa fortune, +à la prendre du jour seulement où elle était montée sur le trône, elle +avait déjà un passé à regretter. + +À l'occasion de sa fête, l'empereur lui écrivit très tendrement: «Je +m'ennuie fort d'être loin de toi, disait-il. L'âpreté de ces climats +retombe sur mon âme; nous désirons tous Paris, ce Paris qu'on regrette +partout, et pour lequel on ne cesse de courir après la gloire; et tout +cela, Joséphine, au bout du compte, afin d'être applaudi au retour, par +le parterre de l'Opéra. Dès que le printemps paraîtra, j'espère bien +laver la tête aux Russes, et ensuite, mesdames, nous irons vers vous, et +vous nous donnerez des couronnes.» + +Pendant l'hiver, on commença le siège de Danzig. Il passa par la tête de +Bonaparte de donner de la gloire (suivant son expression) à Savary. En +général, la réputation militaire de celui-ci n'était pas en grand +honneur à l'armée; mais il servait l'empereur d'une autre manière. Il +était ardent aux récompenses. L'empereur prévoyait l'obligation de le +décorer quelque jour, pour l'employer dans quelque occasion qui pourrait +naître; il lui attribua je ne sais quel avantage sur les Russes, et lui +donna le grand cordon de la Légion d'honneur. Les militaires +n'approuvèrent guère cette faveur; mais Bonaparte les déjouait, eux, +comme les autres, et l'indépendance du mérite était une de celles qu'il +poursuivait le plus. + +Il ne quittait guère son quartier général d'Osterode[53] que pour +inspecter les divers cantonnements; il y travaillait beaucoup. Il +faisait des décrets sur tout. Il écrivit[54] à M. de Champagny, ministre +de l'intérieur, une lettre dont il fut question dans _le Moniteur_, et +qui lui prescrivait d'annoncer à l'Institut qu'on lui donnerait une +statue de d'Alembert, comme étant celui des mathématiciens français qui +a le plus contribué à l'avancement des sciences[55]. + + [Note 53: Il habitait le château de Finckestein, près + d'Osterode.] + + [Note 54: C'est-à-dire qu'il fit écrire. Bonaparte écrit + fort mal, et ne prend jamais la peine de tracer entièrement + une seule lettre d'un mot.] + + [Note 55: Voici la lettre de l'empereur: «Monsieur + Champagny, voulant faire placer dans la salle des séances de + l'Institut la statue de d'Alembert, celui des mathématiciens + français qui, dans le siècle dernier, a le plus contribué à + l'avancement de cette première des sciences, nous désirons + que vous fassiez connaître cette résolution à la première + classe de l'Institut, qui y verra une preuve de notre estime, + et de la volonté constante où nous sommes d'accorder des + récompenses et de l'encouragement aux travaux de cette + compagnie, qui importe tant à la prospérité et au bien de nos + peuples.--Osterode, 18 mars 1807.» (P R.)] + +Les bulletins ne rendaient compte que de la position de l'armée et de la +santé de l'empereur, qui, disait-on toujours, était excellente. Il +faisait souvent quarante lieues à cheval par jour. Il accordait toujours +de nombreux avancements dans son armée, qui se trouvaient rapportés dans +_le Moniteur_, pêle-mêle et sous la même date, avec les nominations de +quelques évêques. + +À cette époque mourut l'impératrice d'Autriche, à l'âge de trente-quatre +ans. Elle laissa quatre princes et cinq princesses. Les princes de +Bavière, de Bade, et quelques autres de la Confédération du Rhin, +séjournaient à l'armée et faisaient leur cour à l'empereur. Quand il +avait terminé ses affaires, il assistait à des concerts que lui donnait +le musicien Paër, qu'il avait trouvé à Berlin, qu'il attacha à sa +musique et qu'il ramena à Paris. M. de Talleyrand, dont sans doute la +société lui était d'une grande ressource, le quittait cependant souvent +pour aller tenir un grand état à Varsovie, s'y entendre avec la +noblesse, et l'entretenir dans les espérances qu'on voulait qu'elle +conservât. Ce fut à Varsovie que M. de Talleyrand traita pour +l'empereur, avec les ambassadeurs de la Porte et ceux de la Perse, +auxquels Bonaparte donna le spectacle des manoeuvres d'une partie de son +armée. On y signa aussi une suspension d'armes entre la France et la +Suède. + +La question du _monseigneur_ ayant été décidée, le cardinal Maury fut +admis à l'Institut et y prononça pour son discours de réception l'éloge +de l'abbé de Radonvilliers. Un monde énorme s'était porté à cette +séance. Le cardinal ne répondit guère à la curiosité du public. Son +discours fut long et ennuyeux, et on conclut assez justement que son +talent s'était absolument usé. Ses mandements, et une passion qu'il +prêcha depuis, n'ont point démenti cette opinion. + +Le 5 mai, l'impératrice fut frappée d'un coup très sensible par la mort +de son petit-fils Napoléon. Cet enfant avait été enlevé à ses parents +en peu de jours par la maladie qu'on appelle _le croup_. On ne peut se +figurer le désespoir dans lequel tomba la reine de Hollande. On fut +obligé de l'arracher de force du cadavre de son fils, auquel elle +s'était attachée. Louis Bonaparte, également affligé et épouvanté de +l'état de sa femme, la soigna alors avec beaucoup d'attachement, et ce +malheur amena entre eux un rapprochement sincère, mais qui ne fut que +momentané. La reine, par moments, tombait dans un égarement complet, +appelant son fils et la mort à grands cris, sans reconnaître aucune des +personnes qui l'approchaient. Quand la raison lui revenait un peu, elle +gardait un profond silence, indifférente à ce qu'on lui disait. +Cependant, quelquefois, elle remerciait doucement son mari de ses soins, +d'un ton qui indiquait le regret qu'il eût fallu un tel malheur pour +changer leurs relations. Ce fut dans une de ces occasions que Louis, +fidèle à son caractère bizarre et jaloux, se trouvant près du lit de sa +femme et lui promettant qu'à l'avenir il s'appliquerait à consoler sa +vie, lui demanda toutefois l'aveu des torts qu'il lui supposait: +«Confiez-moi vos faiblesses, lui dit-il, je vous les pardonne toutes; +nous allons recommencer un nouvel avenir qui effacera pour jamais le +passé.» La reine lui répondait avec toute la solennité de la douleur et +de l'espoir qu'elle avait de mourir, que, prête à rendre son âme à Dieu, +elle n'aurait pas à lui porter l'ombre même d'une pensée coupable. Le +roi, toujours incrédule, lui demandait d'en proférer le serment, et, +après l'avoir obtenu, ne pouvant se déterminer à y prêter confiance, +recommençait ses singulières instances, et avec une telle importunité, +que sa femme, quelquefois épuisée de sa déchirante douleur, des paroles +qu'il lui fallait répondre et de cette persécution, se sentant évanouir +lui disait: «Donnez-moi du repos, je ne vous échapperai point; demain, +nous reprendrons l'entretien.» En parlant ainsi, elle perdait +connaissance de nouveau[56]. + + [Note 56: C'est la reine même qui m'a fait ce récit.] + +Dès que la nouvelle de cette mort fut arrivée à Paris, on dépêcha un +courrier à l'empereur; madame Murat partit sur-le-champ pour la Haye, +et, peu de jours après, l'impératrice se rendit à Bruxelles, où Louis +amena lui-même sa femme et son jeune fils, pour les remettre aux mains +de leur mère. Il montra encore une douleur amère, et une grande +occupation de la reine Hortense, dont la tête était encore presque +égarée. Il fut décidé qu'après un repos de quelques jours à la Malmaison +on l'enverrait passer plusieurs mois dans les Pyrénées, où son royal +époux irait plus tard la rejoindre. Après une journée de séjour au +château de Laeken, près de Bruxelles, le roi retourna en Hollande, et +l'impératrice, sa fille, son second fils qu'il fallut bien alors appeler +Napoléon, et la grande duchesse de Berg, qui n'était guère propre à +consoler deux personnes qu'elle haïssait tant revinrent à Paris. M. de +Rémusat, qui avait accompagné l'impératrice dans ce triste voyage, me +raconta, au retour, les soins de Louis pour sa femme, et me dit qu'il +avait cru s'apercevoir que madame Murat les voyait avec déplaisance. + +Madame Louis Bonaparte demeura très renfermée, et toujours abattue, à la +Malmaison, pendant quinze jours. Vers la fin de mai, elle partit pour +les eaux de Cauterets. Elle se montrait insensible à tout, ne versant +pas une larme, ne dormant point, ne prononçant aucune parole, serrant la +main quand on lui parlait, et, chaque jour, à l'heure où son fils était +mort, tombant dans une crise violente. Je n'ai jamais vu une douleur +qui fît plus de mal à regarder. Elle était pâle, sans mouvement, le +regard fixe; on pleurait en l'approchant, alors elle vous adressait ce +peu de mots: «Pourquoi pleurez-vous? Il est mort, je le sais bien; mais +je vous assure que je ne souffre pas, je ne sens rien du tout[57].» + + [Note 57: Cette peinture de la douleur de la reine + Hortense n'a rien d'exagéré, car voici ce que mon grand-père + écrivait à sa femme, de Bruxelles, où il avait accompagné + l'impératrice, le 16 mai 1807: «Le roi et la reine sont + arrivés hier au soir. L'entrevue avec l'impératrice n'a été + douloureuse que pour elle, et comment ne l'aurait-elle pas + été? Figurez-vous, mon amie, que la reine, dont la santé est + d'ailleurs assez bonne, est absolument dans l'état où l'on + nous représente _Nina_ sur le théâtre. Elle n'a qu'une idée, + celle de la perte qu'elle a faite; elle ne parle que d'une + chose, c'est de _lui_. Pas une larme, mais un calme froid, + des yeux presque fixes, un silence presque absolu sur tout, + et ne parlant que pour déchirer ceux qui l'entendent. + Voit-elle quelqu'un qu'elle a vu autrefois avec son fils, + elle le regarde avec un air de honte et d'intérêt, et, d'une + voix très basse: «Vous le savez, dit-elle, il est mort.» En + arrivant auprès de sa mère, elle lui dit: «Il n'y a pas + longtemps qu'il était ici avec moi; je le tenais là sur mes + genoux.» M'apercevant quelques moments après, elle me fait + signe de m'avancer: «Vous vous rappelez Mayence? Il jouait la + comédie avec nous.» Elle entend dix heures sonner, elle se + retourne vers une de ses dames: «Tu sais, dit-elle, c'est à + dix heures qu'il est mort.» Voilà comme elle rompt le + silence, presque continuel, qu'elle garde. Avec cela, elle + est bonne, sensée, pleine de raison; elle connaît + parfaitement son état, elle en parle même. Elle est heureuse, + dit-elle, «d'être tombée dans l'insensibilité: elle aurait + trop souffert autrement». On lui demande si elle a été émue + en revoyant sa mère. «Non, dit-elle; mais je suis bien aise + de l'avoir vue.» On lui dit combien elle est affectée de son + peu d'émotion en la revoyant: «Oh! mon Dieu, dit-elle, + qu'elle ne s'en fâche pas: je suis comme cela.» Sur tout ce + qu'on lui demande, autre que l'objet de sa peine: «Ça m'est + égal, dit elle, comme vous voudrez.» Elle croit qu'elle a + besoin d'être seule à sa douleur, elle ne veut cependant pas + voir les lieux qui lui rappellent son fils.» Je laisse aux + habiles le soin de rechercher s'il n'y avait pas quelque + affectation dans la douleur ainsi exprimée par l'ancienne + élève de madame Campan. Il est difficile pourtant de n'en + être pas touché. (P. R.)] + +Dans ce voyage, une violente tempête la tira de cette torpeur, par une +commotion très forte. Il avait fait de l'orage précisément le jour de la +mort de son fils. Lorsque, cette autre fois, le tonnerre éclata, elle +l'écouta attentivement; ses éclats redoublant, elle eut une violente +attaque de nerfs qui fut suivie d'un déluge de pleurs; et, de cet +instant, elle reprit toutes ses facultés de souffrir et de sentir, et se +livra à une douleur profonde qui, depuis, ne s'est jamais entièrement +apaisée. Quoique je ne puisse continuer à rapporter ce qui la concerne +qu'en empiétant sur le temps, je terminerai pourtant tout de suite ce +récit. Arrivée dans les montagnes avec une petite cour très resserrée, +elle s'efforça de se fuir elle-même, en épuisant ses forces par des +marches continuelles. Presque toujours dans un état d'exaltation, elle +parcourait les vallées des Pyrénées, gravissait les rochers, tentait +les ascensions les plus difficiles, et ne semblait, m'a-t-on dit, +occupée qu'à échapper à elle-même. Le hasard lui fit rencontrer à +Cauterets M. Decazes, jeune alors, fort inconnu, et, comme la reine, +sous le poids d'un regret douloureux. Il avait perdu sa jeune femme[58], +il était malade et accablé. Ces deux personnes se rencontrèrent et +s'entendirent dans leurs larmes. Il est très vraisemblable que madame +Louis, trop malheureuse pour observer des convenances qu'elle eût dû +respecter, dans le rang où elle était placée, refusant son approche aux +indifférents, fut plus accessible à un homme affligé comme elle. M. +Decazes était jeune, d'une assez belle figure; l'oisiveté de la vie des +eaux et les discours inconsidérés de la médisance attachèrent quelque +importance à cette relation. La reine était trop hors d'un état +ordinaire pour s'apercevoir de quoi que ce soit. Elle n'avait autour +d'elle que des jeunes personnes dévouées, inquiètes de sa santé, et +soigneuses de lui procurer le plus léger soulagement. Cependant des +lettres furent écrites à Paris, et on y prononça quelques paroles +légères sur la reine et M. Decazes. + + [Note 58: Fille de M. Muraire, président de la cour de + cassation.] + +Le roi Louis, à la fin de l'été, alla rejoindre sa femme dans le midi de +la France. Il paraît que la vue de cette pauvre mère et du seul fils qui +lui restait lui causèrent de l'attendrissement. L'entrevue fut +affectueuse de part et d'autre. Les époux, qui, depuis longtemps, +avaient cessé d'avoir entre eux aucun rapprochement, vécurent alors dans +une complète intimité qui a produit la naissance de leur troisième +fils[59]. Il est vraisemblable que, si Louis fût retourné sur-le-champ à +la Haye, ce raccommodement aurait eu de longues suites; mais il revint +avec sa femme à Paris, et son union blessa et inquiéta vivement madame +Murat. Au moment de ce retour, j'ai souvent entendu dire à l'impératrice +que sa fille était profondément touchée du chagrin de son mari, qu'elle +répétait que, souffrant, attristé, il avait formé un nouveau lien avec +elle, et qu'elle sentait qu'elle pouvait lui pardonner le passé. Mais +madame Murat, du moins l'impératrice le croyait ainsi et sur des +rapports assez certains, jeta de nouvelles inquiétudes dans l'esprit de +son frère. Elle lui raconta, sans paraître les croire, les discours +tenus sur les rencontres de la reine avec M. Decazes; elle poussa même +son récit jusqu'à lui apprendre qu'on en concluait des soupçons sur les +causes de sa nouvelle grossesse. Il n'en fallait pas tant pour ramener +la jalouse défiance de Louis[60]. Je ne pourrais plus dire aujourd'hui +s'il avait vu M. Decazes dans les Pyrénées, ou si seulement sa femme +avait parlé de lui; car, comme elle ne mettait aucune importance à cette +rencontre, elle racontait souvent, devant témoins, combien elle avait +été touchée de cette conformité de douleur, et disait que, malgré sa +propre peine, l'état de cet époux désolé lui avait fait pitié. + + [Note 59: L'empereur Napoléon III, né le 20 avril 1808. + (P. R.)] + + [Note 60: M. Decazes fut placé par Louis Bonaparte + lui-même auprès de madame Bonaparte la mère, dans un petit + poste assez secondaire. On ne le voyait jamais à la cour, ni + dans le grand monde. Qui lui eût dit alors que, quelques + années après, il serait pair de France et favori de Louis + XVIII?] + +Dans le même temps, l'impératrice, effrayée de l'état de maigreur de sa +fille, craignant pour elle la fatigue d'un nouveau voyage et le climat +de la Hollande, pressait souvent l'empereur, alors de retour, d'obtenir +de son frère qu'il laissât sa femme accoucher à Paris. L'empereur +l'obtint en effet, en l'ordonnant. Louis, mécontent, aigri, malheureux +sans doute aussi de se voir forcé de retourner seul dans les tristes +brouillards de son royaume, harcelé par son inquiétude naturelle, reprit +ses soupçons et sa mauvaise humeur, dont il accabla sa femme de nouveau. +Celle-ci eut d'abord assez de peine à les comprendre; mais, quand elle +se vit en butte à de nouveaux outrages, quand elle comprit que l'on +n'avait pas respecté son malheur, et qu'on l'avait crue capable d'une +intrigue galante au moment où elle savait qu'elle n'avait aspiré qu'à +mourir, elle tomba dans un complet découragement. Indifférente au +présent, à l'avenir, à tous liens, à l'estime comme à la haine, elle +voua à son mari un mépris que peut-être elle laissa trop voir, et elle +ne pensa plus qu'à s'efforcer de multiplier les occasions de vivre +séparée de lui. Tout ce que je raconte se passa dans l'automne de 1807; +quand j'aurai gagné ce temps, je pourrai revenir encore sur quelques +détails relatifs à cette malheureuse femme. + +L'impératrice versa beaucoup de larmes sur la mort de son petit-fils. +Outre la tendresse très vive qu'elle portait à cet enfant, qui annonçait +un aimable caractère, elle voyait sa position ébranlée par cette mort. +Les enfants de Louis lui paraissaient devoir réparer auprès de +l'empereur le tort de sa stérilité, et ce terrible divorce qui était si +souvent l'objet de son inquiétude, lui semblait devenir moins douteux +après une pareille perte. Elle me confia ses émotions secrètes dans ce +temps, et j'eus beaucoup de peine à rendre un peu de calme à ses +esprits. + +On se rappelle encore aujourd'hui l'impression que fit le beau discours +de M. de Fontanes, qui sut si bien enchâsser ce malheur dans une des +plus nobles et des plus remarquables descriptions des prospérités de +Bonaparte[61]. Celui-ci avait ordonné que les drapeaux conquis dans +cette campagne, et l'épée du grand Frédéric, fussent portés en grande +pompe aux Invalides. Un _Te Deum_ devait être chanté, un discours +prononcé en présence des grands dignitaires, des ministres, du Sénat et +des invalides eux-mêmes. La cérémonie, qui eut lieu le 17 mai 1807, fut +imposante, et le discours de M. de Fontanes est un monument qui +perpétuera pour nous le souvenir de ces nobles dépouilles, reprises, +depuis, par leur premier possesseur. On admira comment l'orateur avait +agrandi encore son héros en dédaignant d'insulter au vaincu, combien ses +éloges portaient sur ce qui est vraiment héroïque. On ajoutait que ces +louanges pourraient, à la rigueur, passer pour des conseils, et la +soumission et la crainte étaient telles alors, que M. de Fontanes parut +avoir déployé du courage. + + [Note 61: Ce discours et le trait qui le termine sont + rapportés dans la première partie de cet ouvrage. Je n'ai pas + cru devoir éviter cette répétition, car les nouveaux détails + donnés ici sont intéressants. Je joins à ces détails, et pour + faire mieux connaître encore l'intérieur du ménage du roi et + de la reine de Hollande, la lettre suivante, écrite au roi + par son frère et datée de Finckestein, le 4 avril 1807, un + mois Vous êtes trop, vous, dans votre intérieur, et pas assez + dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela + sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de + vos enfants; vous n'avez qu'un moyen: c'est de lui témoigner + beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez + une femme trop vertueuse; si vous aviez une femme coquette, + elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une + femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir + mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait + fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait + joué sous jambe, et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est + pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme.» Dans cette + lettre, si remplie de ces traits de sagacité et de vulgarité + que Napoléon portait dans l'appréciation des choses + ordinaires de la vie, on remarquera l'identité de son + jugement avec celui de l'auteur de ces Mémoires, sur la cause + et le caractère des discordes conjugales qui les occupent. Le + roi Louis est trop raide, trop austère, trop jaloux, sa femme + n'a que les goûts naturels de la jeunesse et de + l'imagination. Son mari la méconnaît, l'humilie, l'attriste + et l'offense. Survient la mort du jeune prince, à peu près + avant la mort de l'enfant: «Vos querelles avec la reine + percent dans le public. Ayez donc, dans votre intérieur, ce + caractère paternel et efféminé que vous montrez dans le + gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous + montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme + on mènerait un régiment... Vous avez la meilleure femme, et + la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la + danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme + qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris + d'aller au bal. Et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui + voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans + un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son + enfant! et ce malheur, également ressenti des deux parts, + rapproche les époux par une douleur commune. Cette douleur se + prolonge, et devient, pendant un temps, la pensée dominante + de la reine et même de sa mère. Dans ses lettres, Napoléon se + montre affligé, et bientôt ennuyé de leur constante + tristesse. Il y a un mélange curieux d'une bonté affectueuse + et d'une impérieuse personnalité dans la manière dont il les + console, ou leur ordonne de se consoler. J'ai cité + quelques-unes de ces lettres. En voici une autre, écrite de + Friedland, le 16 juin 1807: «Ma fille, j'ai reçu votre lettre + datée d'Orléans. Vos peines me touchent, mais je voudrais + vous savoir plus de courage. Vivre, c'est souffrir, et + l'honnête homme combat toujours pour rester maître de lui. Je + n'aime pas à vous voir injuste pour le petit Napoléon-Louis, + et envers tous vos amis. Votre mère et moi avions l'espoir + d'être plus que nous ne sommes dans votre coeur. J'ai + remporté une grande victoire le 14 juin. Je me porte bien et + je vous aime beaucoup.» On voit combien ces jugements de + l'empereur et de la dame du palais de Joséphine sont + contradictoires avec l'opinion qui a prévalu sur la reine + Hortense, et qui ne semble pas reposer uniquement sur des + suppositions. (P. R.)] + +Dans la péroraison de ce discours, il représenta le héros entouré de la +pompe de ses victoires, et la dédaignant pour pleurer un enfant. + +Mais le héros ne pleura point. Il reçut d'abord une impression pénible +de cette mort, dont il chercha à se débarrasser le plus tôt qu'il put. +M. de Talleyrand m'a conté, depuis, que le lendemain du jour où il avait +appris cette nouvelle, l'empereur causait d'un air fort dégagé, et qu'au +moment où il allait donner audience aux grands de la cour de Varsovie +qui venaient le complimenter sur cette perte, lui (M. de Talleyrand) fut +obligé de l'avertir de prendre un maintien triste, en se permettant de +lui reprocher sa trop grande insouciance, à quoi l'empereur répondit: +«Qu'il n'avait pas le temps de s'amuser à sentir et à regretter, comme +les autres hommes.» + + + + +CHAPITRE XXIV. + +(1807.) + + +Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de +Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de +Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques. + + +Cependant, les rigueurs de l'hiver disparaissaient peu à peu en Pologne, +et tout annonçait le renouvellement des hostilités. Le bulletin du 16 +mai nous apprenait l'arrivée de l'empereur de Russie à son armée, et les +paroles mesurées qu'on employait à l'égard des souverains, et l'épithète +de _braves_ accordée aux soldats russes, faisaient penser qu'on se +préparait à rencontrer une vigoureuse résistance. Le maréchal Lefebvre +était chargé du siège de Danzig[62]; quelques affaires d'avant-postes +avaient eu lieu; enfin, le 24 mai, la ville de Danzig se rendit. +L'empereur s'y transporta aussitôt, et, pour récompenser le maréchal, il +le fit duc de Danzig, en ajoutant à ce titre une dotation considérable. +Ce fut la première création de ce genre. Il en développa les avantages, +comme il lui plut, dans une lettre qu'il écrivit au Sénat à cette +occasion, et il s'appliqua à les appuyer sur des motifs qui ne devaient +point effaroucher les amateurs de l'égalité, dont il soignait toujours +les préventions. Je l'ai souvent entendu parler des motifs qui le +portèrent à créer ce qu'il appelait une caste intermédiaire entre lui et +la vaste démocratie de la France. Il s'appuyait, d'abord, sur le besoin +de récompenser les grands services, d'une manière qui ne fût point +onéreuse à l'État, sur la nécessité de satisfaire les vanités +françaises[63], et, enfin, de s'entourer à la façon des autres +souverains de l'Europe. «La liberté, disait-il, est le besoin d'une +classe peu nombreuse, et privilégiée, par la nature, de facultés plus +élevées que le commun des hommes. Elle peut donc être contrainte +impunément. L'égalité, au contraire, plaît à la multitude. Je ne la +blesse point en donnant des titres qui sont accordés à tels ou tels, +sans égard pour la question, usée aujourd'hui, de la naissance. Je fais +de la monarchie, en créant une hérédité, mais je reste dans la +Révolution, parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont +une sorte de couronne civique; on peut les mériter par les oeuvres. +D'ailleurs, les hommes sont habiles quand ils donnent à ceux qu'ils +gouvernent le même mouvement qu'ils ont eux-mêmes. Or tout mon mouvement +à moi est ascendant, il en faut un pareil qui agite de même la nation.» + + [Note 62: L'orthographe de ces noms de villes ou de + provinces allemandes devenus des titres français est + difficile à déterminer. L'auteur, comme les femmes, et même + les hommes de son temps, n'en prend nul souci, et écrit + tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Les historiens de + l'Empire ne présentent nulle concordance, et la plupart n'ont + point de système régulièrement suivi. Aujourd'hui, l'on met + quelque pédanterie à laisser aux noms un caractère local. + Aussi j'écris en allemand, _Danzig_, et non _Dantzick_ comme + on le fait souvent. (P. R.)] + + [Note 63: «On me dira, disait l'empereur, que tout cela + fera une noblesse de cour; mais cette noblesse de cour aura + conquis son rang avec son épée.--Oh! dit ma grand'mère, avec + son épée? Avec son sabre.» L'empereur se mit à rire. (P. R.)] + +Une fois, après avoir développé tout ce système devant moi, à sa femme, +il s'arrêta tout à coup. Il se promenait, selon sa coutume, dans +l'appartement. «Ce n'est pas, dit-il, que je ne voie que tous ces +nobles, ces ducs surtout que je fais, et à qui j'accorde de si énormes +dotations, vont devenir un peu indépendants de moi. Décorés et riches, +ils tenteront de m'échapper, et prendront vraisemblablement ce qu'ils +appelleront _l'esprit de leur état_.» Et, sur cette réflexion, il +continua sa promenade, en gardant quelques minutes de silence; puis, se +retournant vers nous un peu brusquement: «Oh! reprit-il, en souriant +d'un sourire dont je ne saurais comment décrire l'expression, ils ne +courront pas si vite que je ne sache bien les rattraper.» + +Quoique les services militaires décorassent au fond, d'une manière +imposante, les parchemins dont l'empereur scellait le don sur le champ +de bataille, cependant l'humeur moqueuse des Parisiens, que la gloire +même ne fait pas reculer, s'empara d'abord de la dignité du nouveau duc. +Il avait quelque chose de commun et de soldatesque qui y prêtait un peu; +et sa femme, vieille et excessivement bourgeoise, fut l'objet d'un grand +nombre de railleries. Elle s'exprimait plaisamment sur la préférence +qu'elle donnait à la partie pécuniaire des dons de l'empereur, et +lorsqu'elle faisait cet aveu, au milieu du salon de Saint-Cloud, et que +la naïveté de ses discours faisait rire quelques-unes d'entre nous, +alors, rouge de colère, elle ne manquait pas de dire à l'impératrice: +«Madame, je vous prie de faire taire toutes vos péronnelles.» On +conçoit qu'une pareille incartade ne diminuait pas notre gaieté[64]. + + [Note 64: Les mots spirituels, ou tout au moins comiques, + de la maréchale Lefebvre ont eu quelque popularité. Celui-ci + était en réalité plus singulier, et plus expressif. Il + s'agissait, paraît-il, d'un domestique qu'elle avait fait + mettre tout nu devant elle, pour s'assurer qu'il n'emportait + rien. Il est impossible d'écrire le mot par lequel elle + demandait, avant de faire son récit, le départ des dames de + la cour. Son mari, le maréchal duc de Danzig, avait aussi ses + mots que l'on citait, et dont quelques-uns ont une beauté + soldatesque. Il se plaignait à mon grand-père d'un fils qui + se conduisait mal: «Vois-tu, disait-il, j'ai peur qu'il ne + meure pas bien.» Un jour, ennuyé du ton d'envie désobligeante + avec lequel un de ses compagnons d'enfance, le revoyant dans + ses grandeurs, lui parlait de sa richesse, de ses titres et + de son luxe, il lui dit: «Eh bien, tiens, je te cède tout + cela, et pour rien, mais au prix coûtant. Nous allons + descendre dans mon jardin; je tirerai sur toi soixante coups + de fusil, et après cela, si je ne t'ai pas tué, tout est à + toi.» (P. R.)] + +L'empereur eût bien voulu arrêter le cours de ces plaisanteries, mais +elles échappaient à sa puissance, et, comme on savait qu'il y était +sensible, on recherchait ce moyen commode et facile de se venger de +l'oppression. Les bons mots, les calembours couraient la ville; on les +mandait à l'armée; l'empereur irrité tançait le ministre de la police +sur son peu de surveillance; celui-ci, affectant une certaine libéralité +dédaigneuse, répondait qu'il fallait laisser aux oisifs ce +dédommagement. Cependant, quand il avait appris qu'un propos railleur ou +malveillant avait été tenu dans un salon de Paris, le ministre en +mandait tout à coup le maître ou la maîtresse, pour les avertir de mieux +surveiller leur société, et il les renvoyait avec une inquiétude vague +sur la sûreté du commerce de ceux qui la composaient. Plus tard, +l'empereur trouva le moyen de raccommoder l'ancienne noblesse avec les +décorations de la nouvelle: il l'appela au partage; et, comme c'était +reconnaître son privilège que de lui en donner un nouveau, quelque mince +qu'il fût, elle ne dédaigna pas cette concession qui devenait un acte +renouvelé de ce qu'elle avait été autrefois. + +Cependant, l'armée se trouvait organisée de nouveau très fortement. Tous +nos alliés y concouraient. On vit des Espagnols traverser la France pour +aller combattre les Russes sur la Vistule; aucun souverain n'osait +résister aux ordres qu'il recevait. Le Bulletin du 12 juin annonça la +reprise des hostilités. On y rendait compte des tentatives faites pour +la paix. M. de Talleyrand y poussait beaucoup, peut-être l'empereur +lui-même n'était pas loin de la désirer. Mais le gouvernement anglais +s'y refusait; le jeune czar se flattait de faire oublier Austerlitz; la +Prusse, fatiguée de nous, redemandait son souverain; Bonaparte, +vainqueur, dictait des conditions sévères; la guerre se ralluma. +Quelques affaires partielles tournèrent à notre avantage; nous rentrâmes +dans notre activité accoutumée. Les deux armées se rencontrèrent à +Friedland, et nous remportâmes une nouvelle et grande victoire, qui fut +longtemps disputée. Malgré le succès, l'empereur put conclure que, +lorsqu'il aurait affaire désormais aux Russes, il lui faudrait +s'attendre à une lutte violente, et que c'était entre lui et Alexandre +que se traiteraient les destinées du continent. + +À la journée de Friedland, un nombre considérable de nos officiers +généraux furent blessés. La conduite de mon beau-frère M. de Nansouty +fut digne d'éloges. Pour favoriser le mouvement de l'armée, il soutint +avec sa division de grosse cavalerie le feu de l'ennemi, pendant +plusieurs heures, maintenant par la force de son exemple tous les hommes +dans une inaction très pénible, puisqu'on peut dire qu'elle était aussi +sanglante que le combat. Le prince Borghèse fut envoyé du champ de +bataille à Saint-Cloud, pour annoncer ce succès à l'impératrice. Il +donna, en même temps, l'espoir que ce succès serait suivi d'une paix +prochaine, et ce bruit, qui se répandit, ne fut pas un faible ornement +à la victoire. + +La bataille de Friedland fut suivie d'une marche rapide de notre armée. +L'empereur gagna le village de Tilsit, sur les bords du Niémen. Le +fleuve séparait les deux armées. Un armistice fut proposé par le général +russe, et accepté par nous; les négociations commencèrent. Sur ces +entrefaites, j'étais partie pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, où je +menais une paisible vie, et où j'attendais, comme toute l'Europe, la fin +de cette terrible guerre. J'y trouvai pour préfet M. Alexandre de +Lameth, qui, après avoir tant marqué dans les commencements de la +Révolution, avait émigré, était rentré en France, ayant passé de longues +années dans un cachot autrichien, en même temps que M. de la Fayette. +Employé par l'empereur, il était arrivé à être préfet de ce que nous +appelions le département de la Roër, qu'il administrait fort bien. +L'éducation que j'avais reçue, les opinions de ma mère et de sa société +m'inspiraient de grandes préventions contre les opinions qui secondèrent +en 1789 les dispositions révolutionnaires. Je ne voyais dans M. de +Lameth qu'un factieux ingrat à l'égard de la cour, qui avait adopté le +rôle de membre de l'opposition pour se donner un éclat qui flattait son +ambition. Ce qui me faisait encore pencher vers cette idée, c'est que je +le trouvais grand admirateur de Bonaparte, qui assurément ne gouvernait +point la France dans un système qui fût une émanation de l'Assemblée +constituante. Mais il se pourrait que, ainsi que la majorité des +Français, nos troubles l'eussent un peu dégoûté d'une liberté achetée si +cher, et qu'il eût aussi adopté de coeur un despotisme qui recréait +l'ordre. + +Quoi qu'il en soit, cette connaissance que je fis me donna l'occasion +d'entendre développer quelques-unes des opinions sur les droits des +citoyens, la balance du pouvoir, les libertés utiles, qui me frappèrent. +M. de Lameth défendait les intentions de l'Assemblée constituante, et je +n'avais nulle raison de lui disputer ce point assez oiseux de la +discussion, à l'époque où nous nous trouvions tous deux. Il justifiait +ensuite la conduite des députés de 1789, et, quoique je ne fusse point +de force à lui répondre en détail, je sentais confusément qu'il avait +tort, et que l'Assemblée constituante n'avait pas rempli sa mission avec +assez d'impartialité et de conscience. Mais je me sentais frappée de +l'utilité pour une nation d'appuyer son gouvernement sur des +institutions moins passagères, et, à cet, égard, les paroles que +j'entendais proférer avec assez de chaleur, jointes au sentiment pénible +que me faisaient éprouver nos interminables guerres, jetaient dans mon +esprit la semence de quelques idées saines et généreuses que les +événements ont depuis entièrement développées[65]. Au reste, quoi qu'on +pensât alors, la raison, ou son instinct, était forcée de céder devant +l'éclatante fortune qui élevait en ce moment Bonaparte à l'apogée de sa +gloire. On ne pouvait plus le juger avec les mesures ordinaires; la +fortune le secondait si continuellement, qu'en la poussant à ses plus +éclatants comme à ses plus déplorables excès, il semblait obéir à sa +destinée. + + [Note 65: Il paraît probable, et cela est indiqué ici, + que les conversations de M. de Lameth ont contribué à + l'éducation politique et libérale de l'auteur de ces + mémoires. On trouvera peut-être piquant de rapprocher + l'influence que ces causeries ont exercée sur son esprit, des + préjugés qu'elle avait, et de ses impressions un peu sévères, + lors de leur première rencontre. Il ne faut pas oublier que + ma grand'mère n'avait pas encore vingt-sept ans lorsqu'elle + voyait M. de Lameth à Aix-la-Chapelle, et qu'elle avait + quitté l'intérieur doux, simple et attristé de sa mère pour + la cour du premier consul, à peine âgée de vingt-deux ans. Il + n'est pas étonnant que son jugement ait mis quelques années à + se former, et qu'elle n'ait pas, du premier coup, atteint la + vérité constitutionnelle. Le travail qui se fait peu à peu + dans cet esprit distingué est précisément un des charmes de + ses lettres et de ses mémoires. Voici donc ce qu'elle + écrivait d'Aix-la-Chapelle à son mari, le 4 juillet 1807: «Le + préfet est fort aimable; mais ce n'est plus à présent cet + homme élégant et recherché que vous m'annoncez. Il n'a plus + l'air jeune, il est couperosé, il ne parle que de son + département, il s'en occupe sans cesse, il ne sait pas un mot + de ce qui se passe hors d'Aix-la-Chapelle, il n'ouvre pas un + livre, et ne fait que sa place. Il paraît aimé ici, son état + de maison est fort simple.» Quelques jours plus tard, le 17 + juillet, elle écrivait: «J'aimerais assez le préfet, qui a + une politesse noble et de bon goût; mais il est trop froid et + trop préfet, il ne parle que de son département et paraît + n'avoir plus que son administration dans la tête. Il est + assez mal avec madame G----. On dit ici qu'elle lui a fait + beaucoup d'avances, mais que, pour ne pas déplaire aux bonnes + Allemandes, que les manières un peu libres de ladite dame + choquaient, il a résisté à tout. On ajoute qu'elle ne lui a + pas pardonné. Vous voyez que ce n'est pas là le Lameth + d'autrefois. Il l'est encore dans certaines opinions + constituantes qu'il se plaît à mettre en avant. Mais ce qui + est remarquable, c'est qu'il ramène toujours la conversation + sur les scènes passées, et qu'il aime à rappeler ses liaisons + avec l'ancienne cour, et la faveur qu'on lui témoignait. + Quand il parle ainsi, on le regarde et on ne trouve rien à + répondre; au reste, il n'a pas l'air de savoir mauvais gré du + silence. Enfin, je trouve donc le préfet plus aimable; il + vient quelquefois me faire des petites visites du matin. Au + bout de quelques moments, il trouve le moyen de mettre la + conversation sur les commencements de la Révolution, sur + l'Assemblée constituante, sur ses idées de régénération, sur + ses espérances de réforme. Il arrange tout cela de son mieux, + il fait des contes que j'ai l'air d'adopter, et qu'au fond je + ne repousse pas entièrement, parce que je trouve en moi une + disposition, naturelle dans ce siècle-ci, à excuser une bonne + partie des erreurs politiques. Hier, je lui ai fait raconter + les circonstances de sa captivité, et, après avoir pensé que + le roi de Prusse avait eu assez raison d'arrêter ce _trio_, + cependant j'ai trouvé qu'on avait été bien dur. Je crois que + je les ai presque plaints, mais surtout cette pauvre madame + de Lameth, la mère, qui partageait la prison de son fils dans + les derniers temps, et qui avait six cents marches à monter + pour arriver au donjon. Il conte bien ce qu'il a souffert. + J'ai été surtout frappée d'une obligation de danser tous les + jours qu'il s'était imposée pour faire de l'exercice. Pendant + trente-neuf mois, à la même heure, il sautait en chantant une + contredanse, et il m'a avoué qu'il s'était souvent surpris à + répandre des larmes au milieu de ce triste rigodon. C'est à + la fin d'une pareille contredanse qu'une fois il s'est + déterminé à se couper la gorge avec un rasoir, et qu'il en a + été empêché par un domestique qui l'a surpris.» (P. R.)] + +Cependant, les grandes circonstances politiques donnaient lieu, à +Aix-la-Chapelle comme à Paris, comme partout, à des bruits de toute +espèce: On fondait le royaume de Pologne; on le donnait à Jérôme +Bonaparte, que l'on mariait à une fille de l'empereur d'Autriche; on +allait même jusqu'à renouveler les bruits du divorce de notre empereur. +Les esprits, animés par le gigantesque des événements, les dépassaient +encore, et se montaient de plus en plus à ce besoin de l'extraordinaire +dont l'empereur savait si bien profiter pour les entraîner. Et comment, +en effet, ne point s'attendre à toutes choses, en apprenant ce qui se +passait? Madame d'Houdetot, qui vivait encore alors, disait, en parlant +de Bonaparte: «Il rapetisse l'histoire, et il agrandit +l'imagination[66].» + + [Note 66: À cette époque, M. de Chateaubriand revint du + voyage qu'il avait entrepris dans la Terre-Sainte pour y + recueillir les observations qui devaient servir à l'ouvrage + des _Martyrs_, qu'il méditait.] + +Après la bataille de Friedland, l'empereur écrivit aux évêques une +lettre qui est belle. Elle renferme entre autres, cette phrase: «Cette +victoire a signalé l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour +où, tout couvert encore de la poussière du champ de bataille, notre +première pensée, notre premier soin furent pour le rétablissement de +l'ordre et de la paix dans l'Église de France[67].» + + [Note 67: C'était une question souvent discutée, + autrefois, que celle des opinions de l'empereur sur la + religion, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu. Tout + le monde aime à savoir ce que pensent ces grands génies sur + ces problèmes qu'ils ne résolvent pas beaucoup plus aisément + que nous. Il m'est arrivé plus d'une fois de demander à mon + père si nos parents, ou quelques autres interlocuteurs + habituels de Napoléon, avaient pu lui dire à ce sujet quelque + chose de précis. Il en était aussi réduit aux conjectures. Sa + mère, interrogée par lui, ne se souvenait pas d'avoir entendu + l'empereur en parler sérieusement, ou d'une manière + significative. Il n'attaquait pas les dogmes et n'en riait + point. Il n'aimait pas les philosophes incrédules; mais son + aversion pour leurs théories sociales suffirait pour + expliquer sa sévérité à leur égard. Il parlait cependant des + prêtres avec peu de respect. Par allusion à certains + antécédents du cardinal Fesch, il disait que ce qu'il savait + de son oncle le disposait à ne faire nul cas de la sincérité + et du zèle des prêtres, puisqu'il le voyait aussi attaché + qu'eux à la cause de l'Église. Jamais, quoiqu'il parlât assez + souvent de l'importance politique de la religion, du soin + qu'il en fallait prendre, il n'exprimait rien de positif sur + la vérité ou la beauté de telle pu telle croyance. Il n'avait + nulle sympathie pour la piété, nulle entente de ce qu'elle + est dans certaines âmes. + + Il paraissait ne l'avoir jamais rencontrée, et ne l'admettre + que comme préjugé populaire. Il avait une incrédulité de + fait, mais non raisonnée et sympathique. La religion, même + abstraite, paraissait lui être étrangère. Le nom de la + _Providence_, celui de _Dieu_ même étaient des mots qu'il + n'employait guère; mais cela venait plutôt des habitudes de + son temps que d'un parti pris. Comme tant d'hommes de la fin + du XVIIIe siècle, il n'avait jamais réfléchi au fond de la + religion. Plus qu'un autre, il devait regarder le temps + qu'elle prend comme du temps perdu, excepté quand il lui + accordait quelques moments d'attention pour gagner des + populations musulmanes, ou satisfaire des populations belges + ou vendéennes. Mon père ajoutait que sa mère croyait que la + religion était une chose à laquelle il ne pensait _à la + lettre_ pas du tout, sans avoir une résolution formée contre + la foi chrétienne. Il avait aussi quelque disposition à + accepter le merveilleux, les pressentiments, même certaines + communications mystérieuses entre les êtres; mais c'était + plutôt l'effort d'une imagination vague qu'une aptitude + particulière à la foi dans un symbole déterminé. (P. R.)] + +Le _Te Deum_ fut chanté dans Paris et la ville fut illuminée. + +Le 25 juin, les deux empereurs s'étant embarqués sur les deux rives du +Niémen, en présence d'une partie de leur armée, abordèrent en même temps +au pavillon qu'on avait élevé sur un radeau au milieu du fleuve. Ils +s'embrassèrent en se joignant, et demeurèrent deux heures ensemble. +L'empereur Napoléon était accompagné de son grand maréchal Duroc et de +son grand écuyer Caulaincourt; le czar, de son frère Constantin et de +deux grands personnages de sa cour. Dans cette entrevue, la paix fut +irrévocablement fixée. Bonaparte consentit à rendre au roi de Prusse une +partie de ses États, quoique son penchant intime le portât à changer +complètement la forme des pays conquis, parce que cette transformation +entière favorisait davantage sa politique, dont la base était une +domination universelle. Cependant, il fut obligé, en traitant, de +sacrifier quelques portions de ses projets. Le czar pouvait encore être +un ennemi redoutable; Napoléon savait que la France se fatiguait de la +guerre, et qu'elle redemandait sa présence. Une plus longue campagne eût +entraîné l'armée vers des entreprises dont on ne pouvait pas prévoir +l'issue. Il fallut donc ajourner une partie du grand plan, et faire +halte encore une fois. Les Polonais, qui avaient compté sur une +libération absolue, virent seulement la portion de la Pologne qui avait +appartenu à la Prusse devenir duché de Varsovie, duché qui fut donné au +roi de Saxe comme en dépôt. Danzig devint une ville libre, et le roi de +Prusse s'engagea à fermer ses ports aux Anglais. L'empereur de Russie +offrit sa médiation pour tenter la paix avec l'Angleterre. Bonaparte se +flatta que l'importance du médiateur terminerait le différend. Sa +vanité mettait un grand prix à ce que sa royauté fût reconnue par nos +voisins insulaires[68]. Il a dit souvent, depuis, qu'il avait senti à +Tilsit que la question de l'empire continental se jugerait un jour entre +le czar et lui, et que la magnanimité qu'Alexandre avait montrée[69], +l'admiration que ce jeune prince lui témoignait, l'enthousiasme réel +dont il était pénétré en sa présence, l'avaient comme subjugué et porté +à désirer, plutôt qu'une rupture éternelle, une alliance solide qui +pourrait, après tout, amener entre deux grands souverains le partage du +continent. Le 26, le roi de Prusse vint aussi sur le radeau, et, après +la conférence, les trois souverains se rendirent à Tilsit, où ils +logèrent tant que durèrent les négociations, se visitant tous les jours, +se donnant à dîner, passant des revues et paraissant dans la plus grande +intelligence. Bonaparte déploya tout ce qu'il avait de ressources dans +l'esprit; il s'observa beaucoup, il flatta le jeune empereur et le +séduisit complètement. M. de Talleyrand acheva encore cette conquête par +l'habileté toujours pleine de grâce avec laquelle il arrivait à soutenir +et à colorer la politique de son maître. Alexandre lui témoigna une +grande amitié, et prit une extrême confiance en lui. La reine de Prusse +vint à Tilsit; Bonaparte s'efforça par beaucoup de galanteries de +réparer la dureté de ses bulletins[70]. Elle ne pouvait se plaindre, non +plus que le roi son époux. Tous deux, dépossédés, se voyaient forcés de +recevoir avec reconnaissance ce qu'on leur rendait de leurs États. Ces +illustres vaincus renfermèrent leur peine secrète, et l'empereur crut +les avoir acquis en les rétablissant sur un trône morcelé dont il +pouvait les repousser tout à fait. Au reste, dans son traité, il +conservait toujours des moyens de surveillance, en laissant des +garnisons françaises dans les États de quelques princes secondaires, +tels que ceux de Saxe, de Cobourg, d'Oldenbourg et de +Mecklembourg-Schwerin. Une partie de son armée demeurait encore sur les +côtes du Nord, parce qu'il paraissait que le roi de Suède ne voulait +point entrer dans le traité, et enfin, cette guerre fit éclore un +royaume composé de la Westphalie et d'une portion des États prussiens. +Jérôme Bonaparte fut décoré de cette nouvelle royauté, et le projet de +son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg fut arrêté. Les +deux ministres des affaires étrangères, M. de Talleyrand et le prince +Kourakin, signèrent ce traité, le 9 juillet 1807. L'empereur se rendit +ensuite chez l'empereur de Russie, portant la décoration de l'ordre +russe de Saint-André. Il demanda à voir le soldat russe qui s'était le +mieux conduit pendant la campagne, et lui donna de sa main la croix d'or +de la légion. Les deux souverains s'embrassèrent de nouveau, et se +séparèrent, après s'être promis une éternelle amitié. Des cordons furent +distribués respectivement dans les deux cours. La séparation de +Bonaparte et du roi de Prusse se fit aussi avec pompe, et le continent +se trouva encore une fois pacifié. + + [Note 68: Quand l'empereur apprit, un peu plus tard, que + le gouvernement anglais refusait la paix, il s'écria: «Eh + bien, la guerre recommencera, et elle sera à mort pour l'un + des deux États.»] + + [Note 69: Le czar avait alors trente ans, une très belle + figure et une bonne grâce infinie.] + + [Note 70: L'empereur écrivait à l'impératrice: «Tilsit, 8 + juillet 1807. La reine de Prusse a été réellement charmante; + elle est pleine de coquetterie pour moi; mais n'en sois point + jalouse; je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne + fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le + galant.» (P. R.)] + +Des événements si éclatants imposèrent fortement à la disposition +blâmante qui existait toujours sourdement à Paris. + +Il était impossible de ne pas admirer une telle gloire; mais il est +certain qu'on s'y associait beaucoup moins que par le passé. On +s'apercevait qu'elle tenait un peu pour nous de la nature d'un joug +brillant, et, comme on commençait à connaître Bonaparte et à se défier +de lui, on craignait les suites de l'enivrement que sa puissance pouvait +exciter en lui. Enfin, la prépondérance militaire excitait aussi +l'inquiétude; les vanités de l'épée, prévues d'avance, blessaient +l'orgueil individuel. Une secrète tristesse se mêlait à l'admiration. +Cette tristesse se faisait remarquer surtout parmi ceux que leurs places +ou leur rang allaient remettre en contact avec Napoléon. On se demandait +si le despotisme violent de ses manières ne paraîtrait pas plus que de +coutume dans toutes ses actions journalières; on se voyait rapetissé +devant lui, et on prévoyait qu'il le ferait sentir durement. Chacun +faisait avec anxiété son examen de conscience, recherchant sur quelle +partie de sa propre conduite ce maître sévère pourrait, à son retour, +exprimer son mécontentement. Épouse, famille, grands dignitaires, +ministres, la cour tout entière, tous enfin, éprouvaient plus ou moins +cette angoisse, et l'impératrice, qui le connaissait mieux qu'une autre, +exprimait tout naïvement son inquiétude, en disant: «L'empereur est si +heureux, qu'il va sûrement beaucoup gronder.» La magnanimité des rois +consiste à élever les âmes autour d'eux, en reversant une partie de leur +grandeur morale sur ceux qui les environnent; mais Bonaparte, +naturellement jaloux, s'isolait toujours, et redoutait tout partage. Ses +dons furent énormes après cette campagne; mais on s'apercevait qu'il +payait les services pour ne plus en entendre parler, et la solde de ses +récompenses paraissait un compte tellement terminé, qu'il réveilla des +prétentions sans exciter de reconnaissance. + +Pendant les entrevues de Tilsit, il ne se passa rien à Paris que la +translation du corps du jeune Napoléon, qu'on avait déposé à Saint-Leu, +dans la vallée de Montmorency, chez le prince Louis, et qui fut porté à +Notre-Dame en cérémonie. L'archichancelier le reçut dans l'église, et en +remit le dépôt au cardinal-archevêque de Belloy pour le conserver +jusqu'au moment où la fin des réparations de Saint-Denis permettrait de +l'y transporter. On s'occupait alors de reconstruire les caveaux qui +avaient contenu les cendres de nos rois. On avait recueilli leurs restes +épars que les outrages du règne de la Terreur n'avaient point épargnés, +et l'empereur avait ordonné la construction d'autels expiatoires pour +réparer ce sacrilège fait à tant d'illustres morts. Cette idée, belle et +monarchique, lui fit beaucoup d'honneur, et fut célébrée avec raison par +quelques-uns des poètes de notre époque. + +Quand l'empereur revint en France, sa femme vivait à Saint-Cloud dans +toutes les précautions d'une prudence minutieuse. Sa mère demeurait +assez paisiblement à Paris, avec son frère le cardinal Fesch. Madame +Murat habitait toujours l'Élysée, et conduisait finement une foule de +petites intrigues. La princesse Borghèse menait le seul train de vie qui +lui plût, et qu'elle entendît. Louis et sa femme étaient ensemble dans +les Pyrénées; ils avaient laissé leur enfant près de l'impératrice. +Joseph Bonaparte régnait avec douceur et faiblesse à Naples, disputant +la Calabre aux révoltés qui la troublaient, et ses ports aux Anglais. +Lucien habitait Rome, se livrant aux arts et au repos. Jérôme rapportait +une couronne; Murat, un désir violent d'en obtenir une, et un grand +fonds d'animosité contre M. de Talleyrand, qu'il croyait son ennemi. Il +s'était fort rapproché du secrétaire d'État Maret, jaloux en secret du +ministre des affaires étrangères, et il approuvait beaucoup l'intimité +de sa femme avec Fouché. Tous quatre savaient bien qu'au fond de l'âme +l'empereur concevait souvent le projet d'un divorce et d'une illustre +alliance. Ils cherchaient les moyens de détruire un reste d'attachement +qui conservait encore madame Bonaparte sur le trône, afin de plaire à +l'empereur en l'ayant aidé dans l'exécution de cette idée, de repousser +les Beauharnais, et d'empêcher que M. de Talleyrand n'acquît de nouveaux +droits à la confiance de son maître, en le dirigeant seul dans toute +cette affaire. + +M. de Talleyrand, depuis quelques années, travaillait à s'acquérir une +réputation européenne, au fond très méritée. Sans doute il avait, plus +d'une fois, abordé la pensée du divorce; mais il voulait, avant tout, +que ce divorce conduisît l'empereur à une grande alliance, et, de plus, +il voulait en avoir été le négociateur. Aussi, tant qu'il ne se crut pas +sûr de parvenir à ses fins, il sut contenir les tentations de l'empereur +à cet égard, en lui représentant que la chose importante était, en +pareil cas, de bien choisir le moment. Quand il fut de retour de cette +campagne, l'empereur parut avoir en lui plus de confiance que jamais. M. +de Talleyrand lui avait été fort utile en Pologne, et dans chacun de +ses traités. Pour le récompenser, il le fit vice-grand électeur. Cette +dignité de l'Empire donnait à M. de Talleyrand le droit de remplacer le +prince Joseph partout où celle de grand électeur l'appelait; mais, en +même temps, M. de Talleyrand fut obligé de renoncer au ministère des +relations extérieures, qui se trouvait au dessous de son nouveau rang. +Il n'en demeura pas moins dans la confiance de Napoléon pour toutes les +affaires étrangères, qu'il traitait avec lui de préférence au vrai +ministre. Quelques personnes, très avisées, voulurent, depuis, avoir +prévu que M. de Talleyrand échangeait, à cette époque, un poste sûr +contre une situation brillante et plus précaire. Bonaparte lui-même a +bien laissé échapper, quelquefois, qu'il n'était pas revenu de Tilsit +sans quelque peu d'humeur de la prépondérance de son ministre en Europe, +et qu'il s'était choqué plus d'une fois de l'opinion généralement +établie que ce ministre lui fût nécessaire. En le changeant de poste, et +ne s'en servant que par forme de consultation, il en tirait, en effet, +tout le parti qu'il voulait, se réservant de l'écarter ou de ne pas +suivre sa direction à l'instant où elle cesserait de lui convenir. Je +me rappelle à cette occasion une anecdote assez piquante. M. de +Champagny, homme d'esprit dans un cercle très circonscrit, passa du +ministère de l'intérieur à celui des affaires étrangères. M. de +Talleyrand, en lui présentant les employés qui allaient être sous ses +ordres, lui dit: «Monsieur, voici bien des gens recommandables, dont +vous serez content. Vous les trouverez fidèles, habiles, exacts, mais, +grâce à mes soins, nullement zélés.» À ces mots, M. de Champagny fit un +mouvement de surprise. «Oui, monsieur, continua M. de Talleyrand, en +affectant le plus grand sérieux. Hors quelques petits expéditionnaires, +qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous +ici ont le plus grand calme, et se sont déshabitués de l'empressement. +Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe +avec l'empereur, vous verrez combien il est important de ne se point +hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.» M. de Talleyrand +amusa l'empereur du récit de cette histoire, et de l'air déjoué et ébahi +qu'il avait remarqué dans son successeur[71]. Il n'est peut-être pas +hors de propos de donner un aperçu des appointements que M. de +Talleyrand cumulait alors: + + Comme vice-grand électeur 330 000 + + Comme grand chambellan 40 000 + + La principauté de Bénévent pouvait + lui valoir............. 120 000 + + Le grand cordon de la Légion d'honneur 5 000 + ------- + 495 000 + + [Note 71: Malgré l'observation de la page précédente, il + me paraît juste de remarquer et de regretter la faute que fit + M. de Talleyrand en quittant le ministère des affaires + étrangères, surtout s'il est vrai qu'il le fit de son plein + gré, et malgré l'empereur. Comment ne s'est-il pas rendu + compte de l'affaiblissement qui en résulterait dans sa + position, et des difficultés plus grandes qu'il rencontrerait + pour conjurer les volontés de l'empereur dans les affaires + d'Espagne, ou ailleurs? On perd une grande force en perdant + un ministère, c'est-à-dire l'action, et en se réduisant au + conseil. Il est vrai qu'on le faisait alors grand dignitaire + de l'Empire, qu'on l'élevait au rang de prince, et qu'il y + avait en lui du grand seigneur, c'est-à-dire qu'il était + sensible à l'éclat des dignités sans pouvoir. On ne peut + s'expliquer autrement cette faute politique. Dès ce moment, + il n'eut plus à parler que lorsqu'on l'appelait, et ses + conseils ne pouvaient être de quelque poids que lorsqu'ils + étaient demandés. Il n'eut d'influence que quand l'empereur + le voulut bien. Il est vrai que son successeur était un homme + doux et modeste qu'il espérait sans doute gouverner; mais la + docilité de celui-ci s'appliqua plutôt à l'empereur son + maître qu'à son prédécesseur disgracié. (P. R.)] + +Plus tard, des dotations furent ajoutées à cette somme. On estimait sa +fortune personnelle à trois cent mille livres de rente; je n'ai jamais +su ce chiffre positivement. Les différents traités lui ont valu des +sommes importantes et des présents énormes. Au reste, il tenait un état +de maison très considérable; il payait de fortes pensions à ses frères; +il avait acheté la belle terre de Valençay, dans le Berri, qu'il meubla +avec un extrême luxe. Il avait, au temps dont je parle, la fantaisie des +livres, et sa bibliothèque était superbe. Cette année, l'empereur lui +ordonna d'étaler le plus grand train, et d'acheter une maison qui +convînt à sa dignité de prince, promettant de la payer. M. de Talleyrand +acheta l'hôtel de Monaco, rue de Varenne, l'agrandit encore par des +bâtiments considérables, et l'orna beaucoup. L'empereur, s'étant +brouillé, lui manqua de parole, et le jeta dans un assez grand embarras, +en l'obligeant à payer ce palais. + +Pour achever le récit de la situation de la famille impériale, je dirai +que le prince Eugène gouvernait alors avec sagesse et prudence son beau +royaume d'Italie, parfaitement heureux de la tendresse de sa femme, et +de la naissance d'une petite fille qu'elle venait de lui donner[72]. + + [Note 72: La princesse n'avait sans doute pas suivi le + conseil que lui donnait l'empereur dans cette lettre écrite + de Saint-Cloud, le 31 août 1806: «Ma fille, j'ai lu avec + plaisir votre lettre du 10 août. Je vous remercie de tout ce + que vous me dites d'aimable. Vous avez raison de compter + entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous bien dans + votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille. + Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n'y croirez + pas: c'est de boire tous les jours un peu de vin pur.» (P. + R.)] + +L'archichancelier Cambacérès, cauteleux par nature et par calcul, +s'était tenu à Paris dans le cercle de représentation que lui permettait +l'empereur, et qui satisfaisait sa puérile vanité[73]. Il apportait la +même prudence à présider le conseil d'État, dirigeant les discussions +avec ordre et lumières, et les surveillant de manière à ce qu'elles ne +passassent jamais les bornes prescrites. L'architrésorier Le Brun se +mêlait de peu de choses, tenant une bonne maison, ordonnant sa fortune, +ne faisant aucun ombrage, n'ayant aucun crédit. Les ministres[74] se +renfermaient dans leurs attributions respectives, tous conservant sous +un tel maître l'attitude de premiers commis attentifs et dociles, +dirigeant la partie dont ils étaient chargés par leur maître dans un +système uniforme, dont la base commune était sa volonté et son intérêt. +Chacun d'eux recevait le même mot d'ordre: _promptitude_ et +_soumission_. Le ministre de la police se permettait un peu plus que les +autres de donner à ses paroles la liberté qui lui convenait, soigneux de +garder sa liaison avec les jacobins, dont il garantissait le repos à +l'empereur. Par cela même, il était un peu moins dépendant, parce qu'il +avait un parti. Il demeurait maître des détails, et supérieur aux +différentes polices qui surveillaient la France. Bonaparte et lui +pouvaient se mentir souvent en s'entretenant ensemble, mais ils ne se +trompaient sans doute point. + + [Note 73: Comme grand dignitaire de l'État, il touchait + trois cent trente mille francs de traitement, devant avoir le + tiers du million accordé à un prince français; et l'empereur + lui complétait les six cent mille francs qu'il recevait + lorsqu'il était consul. L'architrésorier Le Brun touchait + cinq cent mille francs.] + + [Note 74: En général, les ministres avaient deux cent dix + mille francs de traitement; celui des relations extérieures + recevait davantage.] + +M. de Champagny, fait depuis duc de Cadore, qui était ministre de +l'intérieur, ayant passé aux affaires étrangères, fut remplacé par le +conseiller d'État Cretet, qui était d'abord directeur général des ponts +et chaussées. Il n'était pas trop homme d'esprit, mais bon travailleur +et fort exact; c'est tout ce qu'il fallait à l'empereur. + +Le grand juge Régnier, fait depuis duc de Massa, dont j'ai déjà parlé, +administrait la justice avec une médiocrité continue. L'empereur se +souciait fort qu'elle ne prît ni autorité ni indépendance. + +Le prince de Neuchatel était ministre, et bon ministre, de la guerre; le +général Dejean était ministre du matériel de cette partie. Tous deux +étaient surveillés par l'empereur en personne. + +M. Gaudin, sage ministre des finances, maintenait, dans le travail des +impositions et des recettes, une régularité qui le rendait cher à +l'empereur. Il ne se mêlait d'autre chose. Depuis, l'empereur le fit duc +de Gaëte. + +M. Mollien, depuis fait comte, ministre du Trésor, montrait plus +d'esprit et beaucoup de sagacité financière. + +M. Portalis, avec de l'esprit et du talent, ministre des cultes, avait +entretenu une harmonie entre le clergé et le pouvoir. Il faut dire que +les prêtres, très reconnaissants de ce qu'ils devaient en sûreté et en +considération à Bonaparte, se livraient à lui de fort bonne grâce et +favorisaient un despotisme qui mettait de l'ordre partout. Quand il +exigea la levée des conscrits de 1808, dont j'ai parlé, il ordonna, +selon sa coutume, aux évêques d'exhorter les paysans à se soumettre à la +conscription. Les mandements furent très remarquables. Dans celui de +l'évêque de Quimper on lisait ces mots: + +«Quel est le coeur français qui ne bénisse avec transport la divine +Providence d'avoir donné pour empereur et roi à ce magnifique empire, +prêt à s'ensevelir pour toujours sous des ruines ensanglantées, le seul +homme qui pût en réparer les malheurs, et voiler de sa gloire les +époques qui l'avaient déshonoré?» + +M. Portalis mourut cette année, et fut remplacé par le conseiller d'État +M. Bigot de Préameneu, fait comte plus tard, fort honnête homme, mais +moins éclairé que lui. + +Enfin, le ministre de la marine avait peu de choses à faire, depuis que +Bonaparte, désespérant de l'emporter sur l'Angleterre, et irrité du +mauvais succès de toutes ses entreprises maritimes, avait renoncé à s'en +occuper. M. Decrès était, avec beaucoup d'esprit, tout à fait du goût de +son maître. Un peu rude dans ses manières, il le flattait d'une façon +inattendue. Il mettait peu de prix à l'estime publique, et consentait à +prendre sur son compte toutes les injustices que l'empereur voulait +faire supporter à l'ancienne marine française, sans cependant qu'il y +parût rien de sa volonté. M. Decrès a amassé sur sa tête, avec un +dévouement intrépide, les haines de tous ses anciens camarades. Depuis, +l'empereur le fit duc[75]. + + [Note 75: L'amiral Decrès, ou duc Decrès, né en 1761, est + mort assassiné à Paris, le 7 décembre 1820. Il a été ministre + de la marine de 1801 à 1814, et encore pendant les + Cent-Jours. (P. R.)] + +À cette époque, la cour était froide et silencieuse. C'était là, +surtout, que se faisait sentir la conviction intime que les droits de +chacun n'étaient appuyés que sur la volonté du maître, et, comme cette +volonté avait aussi ses fantaisies, l'embarras de les prévoir portait +chacun à éviter toute action, et à demeurer dans le cercle plus ou moins +restreint de ses attributions. Les femmes agissaient encore moins que +les autres, et n'osaient chercher d'autre succès que celui de leur luxe +et de leur beauté. Dans la ville, on arrivait de plus en plus à une +profonde indifférence sur le mouvement des rouages d'une machine dont on +voyait les résultats, dont on sentait la force, mais à l'action de +laquelle on comprenait qu'on n'aurait aucune part. On vivait dans un +état de société qui ne manquait pas d'agréments. Les Français, dès +qu'ils ont du repos, savent retrouver le plaisir. Mais la confiance +était restreinte, l'intérêt national affaibli, tous les grands +sentiments qui honoraient la vie à peu près paralysés. Les hommes +graves devaient souffrir, les vrais citoyens devaient trouver qu'ils +auraient vécu inutilement. On acceptait, en dédommagement, le plaisir +d'une existence sociale agréable et variée. La civilisation +s'accroissait par le luxe, qui, en énervant les facultés de l'âme, +rendait tous les rapports individuels faciles. Elle procure aux gens du +monde un petit nombre d'intérêts qui, presque toujours, leur suffisent, +et dont, après tout, on ne rougit point de s'accommoder, lorsqu'on a +longtemps souffert des grands désordres politiques. Ceux-ci avaient +encore une grande place dans nos souvenirs; ils donnaient un prix réel à +ce temps d'un brillant esclavage et d'une élégante oisiveté. + + + + +CHAPITRE XXV. + +1807. + + +Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général +Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de +l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Le +Brun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du +Tribunat.--Voyage à Fontainebleau. + + +Quand l'empereur arriva à Paris, le 27 juillet 1807, j'étais encore à +Aix-la-Chapelle, où je commençais à m'inquiéter de la disposition dans +laquelle il serait revenu. J'ai dit que c'était le mal habituel de sa +cour, à chacun de ses retours. Je ne pouvais guère m'en informer, car on +n'osait livrer ses secrets à ses correspondants; ce fut donc seulement à +mon arrivée que je connus quelques détails. + +L'empereur rapportait un peu d'enflure de son inconcevable fortune. On +s'aperçut promptement combien son imagination agrandissait encore +l'espace qui se trouvait entre lui et tout autre personnage. De plus, +il se montrait plus impatient que jamais contre ce qu'il appelait _les +propos du faubourg Saint-Germain_. La première fois qu'il revit M. de +Rémusat, il lui adressa des reproches pour n'avoir point donné, dans +quelques lettres écrites au grand maréchal du palais Duroc, des détails +sur les personnes de la société de Paris. + +«Vous êtes à portée, lui disait-il, par vos relations, de savoir ce qui +se dit dans nombre de salons. Il serait de votre devoir de m'en rendre +compte. Je ne peux accepter les petites considérations qui vous +retiennent.» À ces paroles, M. de Rémusat répondait qu'il retiendrait +fort peu de choses, parce qu'il était tout naturel qu'on s'observât +devant lui, et qu'il eût répugné à donner une si grave importance à des +discours légers qui auraient entraîné des suites fâcheuses pour ceux qui +les avaient proférés, souvent sans intention vraiment hostile. Alors +l'empereur haussait les épaules, tournait le dos, et ensuite il disait à +Duroc ou à Savary: «J'en suis bien fâché, mais Rémusat n'avancera guère, +car il n'est point à moi comme je l'entends.» + +On pourrait au moins conclure qu'un homme d'honneur, décidé à manquer sa +fortune plutôt que de la payer par le sacrifice de sa délicatesse, +aurait trouvé dans ce marché la certitude de se voir à l'abri des +querelles qui suivent ce qu'on appelle, à la cour comme à la ville, des +caquets. Mais il n'en était pas ainsi: Bonaparte n'aimait le repos pour +personne, et il savait admirablement compromettre celui qui s'efforçait +le plus de vivre en paix. + +On se souvient que, durant le séjour de l'impératrice à Mayence, +quelques-unes des dames de sa cour, madame de la Rochefoucauld en tête, +s'étaient permis de blâmer assez amèrement la guerre de Prusse, de +plaindre le prince Louis, et surtout cette belle reine si durement +insultée. L'impératrice, mécontente de toutes ces libertés, les avait +écrites à son époux, en lui demandant instamment de ne jamais laisser +connaître qu'elle l'en eût entretenu. Elle le confia à M. de Rémusat, +qui lui en fit quelques reproches, mais lui en garda le secret. M. de +Talleyrand, quand il rejoignit l'empereur, lui raconta aussi ce qui +s'était dit à Mayence, plutôt dans l'intention de l'amuser que par un +projet d'hostilité contre la dame d'honneur, qui ne lui déplaisait ni ne +lui plaisait. Bonaparte rapporta donc un assez grand fonds de mauvaise +humeur contre elle, et, la première fois qu'il la vit, il lui reprocha +ses opinions et ses discours avec sa violence accoutumée. Madame de la +Rochefoucauld, assez troublée d'une scène qu'elle n'attendait point, +nia, faute de meilleure excuse, tout ce dont on l'accusait. L'empereur +la poursuivit par des paroles positives, et, lorsqu'elle lui demanda qui +avait fait ce beau rapport, il nomma sur-le-champ M. de Rémusat. À ce +nom, madame de la Rochefoucauld fut atterrée. Elle avait assez d'amitié +pour mon mari et pour moi, elle croyait avec raison pouvoir se fier à +notre discrétion, et souvent elle nous avait livré ses secrètes pensées. +Elle éprouva donc une extrême surprise et un juste mécontentement, +d'autant qu'elle était elle-même sincère personne, et incapable pour son +compte de cette bassesse dont on lui montrait mon mari coupable. + +Prévenue de cette manière, elle se garda bien de chercher une +explication; mais elle prit avec M. de Rémusat une contenance froide et +gênée, dont pendant longtemps mon mari ne put deviner la cause. Quelques +mois plus tard, seulement, des circonstances relatives au divorce ayant +amené des conversations entre madame de la Rochefoucauld et nous, elle +interrogea mon mari sur ce que je viens de raconter, et elle fut +éclairée sur la vérité de cette aventure. Quand elle put parler en +liberté à l'impératrice, celle-ci se garda bien de la détromper, et +laissa flotter les soupçons sur mon mari, ajoutant seulement que M. de +Talleyrand pouvait en avoir dit plus que lui. Madame de la Rochefoucauld +était amie assez intime de M. de Ségur, grand maître des cérémonies; +elle lui confia sa peine, et cela jeta quelque froideur entre lui et +nous, en même temps que cela dressa aussi M. de Ségur contre M. de +Talleyrand. La finesse quelquefois amère de ses railleries liguait +encore contre lui tous les gens médiocres, aux dépens desquels il +s'amusait impitoyablement. Ils s'en sont vengés dès qu'ils l'ont pu. +L'empereur ne borna point ses reproches aux personnes de sa cour; il se +plaignait aussi de la haute société de Paris. Il reprocha à M. Fouché de +n'avoir point exercé une surveillance exacte; il exila des femmes, fit +menacer des gens distingués, et insinua que, pour éviter les suites de +son courroux, il fallait du moins réparer les imprudences commises, par +des démarches qui prouveraient qu'on reconnaissait sa puissance. À la +suite de ces provocations, un grand nombre de personnes se crurent +obligées de se faire présenter; quelques-unes saisirent le prétexte de +leur sûreté, et la pompe de sa cour en fut augmentée. + +Comme il était dans son goût de marquer toujours sa présence par une +agitation particulière, il n'épargna pas non plus sa famille. Il gronda +sévèrement, quoique fort inutilement, sa soeur Pauline sur ses +galanteries accoutumées, que le prince Borghèse voyait, au reste, ou +voulait paraître voir, avec indifférence. Il ne dissimula point à sa +soeur Caroline qu'il n'ignorait pas non plus les mouvements secrets de +son ambition. Celle-ci supporta avec son habileté éprouvée une +inévitable bourrasque, l'amenant peu à peu à reconnaître qu'elle n'était +pas bien coupable, avec le sang qui coulait dans ses veines, de désirer +une élévation supérieure, et prenant soin d'environner sa justification +de toutes ses séductions accoutumées. Quand il eut ainsi réveillé tout +son monde, comme il le disait lui-même, satisfait d'avoir excité cette +petite terreur, il parut oublier ce qui s'était passé, et reprit son +train de vie ordinaire. + +M. de Talleyrand, qui revint après lui, témoigna à M. de Rémusat un +grand plaisir à le retrouver. Ce fut alors qu'il prit l'habitude de +venir me voir assez souvent, et que notre liaison commença à être plus +intime. Je me souviens que d'abord, malgré la disposition affectueuse +que sa bienveillance m'inspirait, et malgré l'extrême plaisir que me +procurait sa conversation, j'éprouvai, pendant, un assez long temps, un +peu d'embarras en sa présence. M. de Talleyrand avait la réputation +méritée d'un homme de beaucoup d'esprit; il était un très grand +personnage; mais on disait que son goût était difficile, son humeur un +peu moqueuse. Ses manières toujours soigneusement polies tiennent les +personnes auxquelles il s'adresse dans une situation un tant soit peu +inférieure. Cependant, comme les usages de la société, en France, +donnent toujours importance et liberté aux femmes, elles sont encore +maîtresses, avec M. de Talleyrand, qui les aime et ne s'en défie point, +de rapprocher les rangs. Mais beaucoup d'entre elles ne l'ont pas fait à +son égard. Le désir de lui plaire les a souvent subjuguées. Elles vivent +près de lui dans une sorte de servage, qu'on exprimerait fort bien par +cette phrase ordinaire dans le monde, en disant qu'elles l'ont _beaucoup +gâté_. Enfin, comme il est peu confiant, blasé sur une infinité de +choses, indifférent à nombre d'autres, difficilement ému, qui veut le +conquérir, le fixer ou seulement l'amuser, entreprend un travail +difficile. + +Tout ce que je savais de lui, et ce que je découvrais en le fréquentant, +me mettait à la gêne devant lui. J'étais touchée de son amitié, je +n'osais le lui dire; je craignais de l'entretenir des préoccupations +habituelles de mon âme, parce que mes sentiments devaient, dans mon +idée, exciter sa raillerie. Je ne lui adressais aucune question sur ses +affaires ou sur les affaires, pour qu'il ne m'accusât d'aucune +curiosité. Un peu tendue devant lui, je tenais mon esprit en haleine, +quelquefois de manière à éprouver une fatigue réelle. Je l'écoutais bien +attentivement, afin, si je ne pouvais toujours lui bien répondre, de lui +procurer au moins le plaisir d'être bien entendu; car ma petite vanité +était satisfaite, j'en conviens, du goût qu'il paraissait prendre pour +moi. Quand j'y pense aujourd'hui, je trouve que c'était une plaisante +chose que l'état d'angoisse et de plaisir que j'éprouvais lorsque les +deux battants de ma chambre s'ouvraient, et qu'on m'annonçait: «Le +prince de Bénévent.» Quelquefois, je suais à grosses gouttes des efforts +que je faisais pour rendre mes paroles toutes piquantes, et sans doute, +comme il arrive toujours quand on se contraint, j'étais sûrement moins +aimable qu'en m'abandonnant à mon naturel; car on conserve ainsi du +moins tous les avantages que donnent le vrai et l'accord de la parole, +du geste et du maintien. Habituellement sérieuse, et disposée aux +émotions vives, je cherchais à me contraindre pour répondre à cette +légèreté avec laquelle il passait d'un sujet à un autre. Foncièrement +bonne femme, ennemie des discours malicieux, j'avais toujours un sourire +de commande aux ordres de tous ses bons mots. Il commença donc par +exercer sur moi son empire accoutumé, et, si notre liaison eût duré sur +ce ton, je ne lui aurais apparu que comme une femme de plus grossissant +cette espèce de cour qui l'environnait, et qui s'évertuait à applaudir à +ses faiblesses, à encourager les mauvaises parties de son caractère. +Sans doute il eût fini par s'éloigner de moi, parce que j'aurais fait +moins habilement un métier qui me convenait si peu. Je dirai plus tard +le douloureux événement qui remit mon esprit dans son état naturel, et +qui me donna occasion de lui vouer l'attachement sincère que je lui ai +toujours conservé. On ne tarda point à la cour à s'apercevoir de cette +nouvelle intimité. L'empereur n'en témoigna d'abord nul mécontentement. +M. de Talleyrand n'était pas sans crédit sur lui: les opinions qu'il +énonça, en parlant de M. de Rémusat, nous furent utiles, et nous nous +aperçûmes, à quelques paroles, que notre considération personnelle avait +gagné. L'impératrice, à peu près craintive de tout, me caressa +davantage, pensant que je pourrais servir ses intérêts auprès de M. de +Talleyrand. Les ennemis qu'il avait à la cour eurent les yeux sur nous; +mais, comme il était puissant, on nous témoigna de plus grands égards. +Sa société nombreuse commença à regarder avec curiosité un homme simple, +doux, habituellement silencieux, jamais flatteur, incapable d'intrigue, +dont M. de Talleyrand louait l'esprit et paraissait rechercher la +conversation. On examina aussi cette petite femme de vingt-sept ans, +médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que rien +d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale, +et qu'un si grand personnage s'amusait à mettre en évidence. Il aura +fallu vraisemblablement que M. de Talleyrand, s'ennuyant à cette époque, +ait trouvé quelque chose de nouveau, et peut-être de piquant, à gagner +les affections de deux personnes si étrangères au cercle des idées qui +l'avaient dirigé dans sa vie; que, fatigué de l'état de contrainte où il +lui fallait vivre, la sûreté de notre commerce l'ait quelquefois +soulagé, et que, peu à peu, les sentiments très dévoués que nous lui +avons hautement témoignés, quand sa disgrâce ébranla toute notre +position, aient fait une amitié solide d'une liaison qui ne lui parut +d'abord qu'un amusement assez neuf pour lui. Alors, attirée davantage +dans sa maison, que nous ne fréquentions point auparavant, je fis +connaissance avec une portion de la société que je n'avais guère connue. +On voyait chez M. de Talleyrand un monde énorme: beaucoup d'étrangers +qui le courtisaient attentivement, des hommes de toute sorte, des grands +seigneurs de l'ancien ordre de choses, des nouveaux, assez étonnés de se +rencontrer; des gens marquant par une célébrité quelle qu'elle fût, +laquelle ne marchait pas toujours avec une bonne réputation; des femmes +connues aussi de cette manière, dont il faut dire que peut-être il avait +été plus souvent l'amant que l'ami, et qui conservaient avec lui le +genre de relation qui était le plus de son goût. Dans son salon, on +voyait d'abord sa femme, dont la beauté s'effaçait de jour en jour, par +suite d'un excessif embonpoint. Elle était toujours richement parée, +occupant de droit le haut bout du cercle, mais à peu près étrangère à +tout le monde. M. de Talleyrand ne semblait jamais s'apercevoir de sa +présence; il ne lui parlait point, l'écoutait encore moins, et, je le +pense, souffrait intérieurement, mais avec résignation, le poids dont sa +faiblesse l'avait chargé par cet étrange mariage. Elle allait peu à la +cour; l'empereur la recevait mal; on ne l'y comptait pour rien; il ne +passait pas par la tête de M. de Talleyrand de s'en plaindre, ni de se +soucier des distractions qu'on l'accusait de chercher à l'ennui de son +oisiveté, en accueillant les soins de quelques étrangers. Bonaparte en +plaisantait quelquefois M. de Talleyrand, qui répondait avec insouciance +et laissait tomber la conversation. + +Madame de Talleyrand avait coutume de prendre en aversion tous les amis, +ou amies, de son mari. Il est vraisemblable qu'elle ne fit aucune +exception en ma faveur; mais je me tins toujours avec elle dans la +réserve d'une telle politesse, je me mêlai si peu de son intérieur, que +je ne me trouvai dans aucun contact avec elle. Je vis dans ce même salon +quelques vieilles amies de M. de Talleyrand, qui commencèrent à +m'examiner avec une curiosité qui m'amusa: la duchesse de Luynes, la +princesse de Vaudemont, toutes deux excellentes, l'aimant solidement, +vraies avec lui, et qui me traitèrent fort bien, parce qu'elles +s'aperçurent que ma liaison était très simple et dépourvue d'intrigue; +la vicomtesse de Laval, plus inquiète, assez malveillante, et qui, je +crois, me jugea un peu sévèrement; la princesse de Lieskiewitz, soeur du +prince Poniatowski. Celle-ci venait de faire connaissance avec M. de +Talleyrand à Varsovie, et l'avait suivi à Paris. La pauvre femme, malgré +ses quarante-cinq ans et un oeil de verre, avait le malheur d'éprouver +un sentiment passionné pour lui, dont il se montrait fatigué, et qui la +tenait éveillée sur ses moindres préférences. Il se pourrait bien +qu'elle m'ait fait l'honneur d'un peu de jalousie. Plus tard, la +princesse de X... éprouva la même infirmité, car c'en était une réelle +d'avoir de l'amour pour M. de Talleyrand. On rencontrait là encore la +duchesse de Fleury, fort spirituelle, qui avait rompu, par un divorce, +son mariage avec M. de Montrond[76]; mesdames de Bellegarde, qui +n'avaient dans le monde d'autre importance que celle d'une grande +liberté de conversation; madame de K...., que M. de Talleyrand soignait, +pour conserver une bonne relation avec le grand écuyer; madame de +Brignole, dame du palais, Génoise aimable et très élégante dans toutes +ses habitudes; madame de Souza, qui avait été d'abord madame de +Flahault, femme d'esprit, liée dans sa première jeunesse à M. de +Talleyrand, conservant son amitié, auteur de plusieurs jolis romans, et +femme, à cette époque, de M. de Souza, qui avait été ambassadeur de +Portugal; enfin toutes les ambassadrices, les princesses étrangères qui +venaient à Paris, et un nombre infini de tout ce que l'Europe offrait de +distingué. + + [Note 76: Ce Montrond est un joueur de profession, d'un + esprit très piquant, amusant M. de Talleyrand, et nuisant, + par son intimité, à sa considération; toujours en opposition + au gouvernement, exilé par l'empereur, et que M. de + Talleyrand défendit avec une obstination qui eût mérité + d'être mieux appliquée. + + La duchesse de Fleury est morte après avoir repris son nom de + jeune fille, et se faisant appeler: la comtesse Aimée de + Coigny. C'est pour elle qu'André Chénier a fait l'ode à la + _Jeune Captive_. (P. R.)] + +Je m'amusais assez de cette espèce de lanterne magique. Cependant, comme +mon instinct m'avertissait que je n'y pourrais former aucune liaison, +j'y conservais toujours le ton de la cérémonie, et j'aimais beaucoup +mieux voir M. de Talleyrand au simple coin de mon feu. Ma société, à +moi, fut un peu surprise de l'y voir arriver plus souvent; je puis dire +même que quelques-uns de mes amis s'en inquiétèrent. Il inspirait +généralement de la défiance. Lancé dans de grandes affaires, il pouvait +se trouver exposé, et nous perdre facilement à sa suite. Nous ne +partagions pas trop, peut-être pas assez, cette prévoyance de quelques +personnes. La place de premier chambellan mettant M. de Rémusat en +rapport avec lui, il nous était commode que cette relation fût agréable; +nous n'entrions dans aucune affaire sérieuse; nous ne pensions pas à +tirer parti de son crédit. Les gens désintéressés sont sujets à se +tromper sur ce point. Ils croient qu'on doit deviner, ou voir du moins, +ce qui se passe au dedans d'eux, et, parce qu'ils ne mettent aucune +complication dans leur conduite, ils ne prévoient pas qu'on leur en +supposera le projet. C'était une vraie faute de conserver alors la +prétention d'être jugé ce qu'on est réellement. + +Quand l'empereur retrouva à Saint-Cloud le second enfant de Louis, il le +caressa assez affectueusement, et l'impératrice recommença à concevoir +l'espérance qu'il pourrait bien voir dans celui-ci, comme dans l'autre, +un héritier. Frappé de la promptitude avec laquelle ce jeune enfant +avait été enlevé, il fit ouvrir un concours pour les recherches sur la +maladie appelée _le croup_, promettant un prix de douze mille francs. +Cela fit paraître quelques ouvrages utiles. + +La pacification de l'Europe ne ramena point d'abord toute l'armée en +France. Premièrement, le roi de Suède, entraîné par les séductions du +gouvernement anglais, et malgré l'opposition de sa nation, dénonça la +rupture de son armistice avec nous. Treize jours après la signature de +celui de Tilsit, il se fit une petite guerre partielle en Poméranie. Le +maréchal Mortier commanda cette expédition; il entra dans Stralsund, et +força le roi de Suède à s'embarquer et à fuir. Les Anglais envoyèrent +une flotte considérable dans la Baltique, et, ayant attaqué le Danemark, +ils firent le siège de Copenhague, dont ils parvinrent un peu plus tard +à se rendre maîtres. Ces divers événements furent consignés dans _le +Moniteur_, avec des notes où les Anglais furent attaqués comme de +coutume, et les aberrations d'esprit du roi de Suède furent dénoncées à +l'Europe[77]. + + [Note 77: Il paraît qu'en effet il n'avait point la tête + très saine. Il s'agit ici de Gustave IV, détrôné en 1809. (P. + R.)] + +En parlant des subsides que le gouvernement anglais donnait aux Suédois +pour entretenir la guerre, l'empereur, dans ces notes, s'exprime en ces +termes: «Braves et malheureux Suédois, voilà un argent qui vous cause +bien des maux! Si l'Angleterre devait payer le tort qu'elle fait à votre +commerce, à votre honneur, le sang qu'elle vous a coûté, qu'elle vous +coûte! Mais vous le sentez, il faut vous plaindre d'avoir perdu tous vos +privilèges, votre considération, et de vous trouver sans défense et sans +organes, soumis aux fantaisies d'un prince malade.» + +Le général Rapp[78] fut laissé à Danzig en qualité de gouverneur avec +une garnison. Il était fort brave et fort brave homme; un peu soldat +dans toutes ses manières, dévoué, franc, assez indifférent à ce qui se +passait autour de lui, à tout ce qui n'avait point rapport à l'ordre +qu'on lui donnait. Il a servi son maître avec beaucoup d'attachement; il +a failli se faire tuer pour lui plus d'une fois, sans s'être imaginé +d'examiner le moins du monde quelles qualités et quels vices composaient +son caractère. + + [Note 78: Aide de camp de Bonaparte. Il a été fait pair + de France par la dernière ordonnance de cette année 1819.] + +L'empereur se crut obligé de soutenir aussi la nouvelle constitution +établie en Pologne par le roi de Saxe, d'une garnison considérable qui +fut jointe à celle des Polonais. Le maréchal Davout eut le commandement +de ce cantonnement. En laissant ainsi ses troupes en Europe, Bonaparte +imposait à ses alliés, tenait le soldat en haleine et ménageait la +France, qui aurait souffert de la présence de tant d'hommes armés +ramenés dans son sein. Sa politique envahissante le forçait de demeurer +toujours prêt; d'ailleurs, pour que l'armée fût complètement à lui, il +était important de la tenir loin de ses foyers. Il parvint parfaitement +à la dénaturer, de manière qu'elle lui fût dévouée sans aucune réserve, +qu'elle perdît tout souvenir national, et qu'elle ne connût plus que son +chef, la victoire, et cet esprit de rapine qui, pour le soldat, décore +tous les dangers. Elle amassa peu à peu, sur cette patrie qu'elle ne +connaissait plus, ces haines et ces vengeances qui excitèrent la +croisade européenne dont nous avons été victimes en 1813 et 1814. + +À son retour, l'empereur fut environné de flatteries nouvelles. On +s'épuisa à chercher des formules de louanges, qu'il écoutait avec une +supériorité dédaigneuse. On ne peut guère douter cependant que cette +indifférence ne fût affectée, car il aimait la louange dans quelque +bouche qu'elle fût, et même on l'a vu plus d'une fois s'en montrer dupe. +Il est des hommes qui ont eu sur lui une sorte de crédit, tout +simplement parce qu'ils étaient inépuisables dans leurs compliments. Une +admiration soutenue, même exprimée un peu niaisement, avait toujours du +succès. + +Le 10 août, il fit annoncer au Sénat l'élévation de M. de Talleyrand à +la dignité de vice-grand électeur, et du maréchal Berthier à celle de +vice-grand connétable. Le général Clarke remplaça le second au ministère +de la guerre, et y trouva l'occasion de développer encore plus que par +le passé cette dévotieuse admiration dont je parle. La préoccupation +habituelle de l'empereur sur toutes les matières de la guerre, +l'intelligence que le major général de l'armée Berthier y apportait, +l'administration solide du général Dejean, ministre du matériel, ne +rendaient pas nécessaire chez M. Clarke une étendue de talent dont il +n'eût guère été capable. Exact, intègre, complètement soumis, il +suffisait à ce qu'on exigeait de lui. MM. de Champagny et Cretet +obtinrent les deux ministères dont j'ai parlé, et le conseiller d'État +Régnault fut secrétaire d'État de la famille impériale. + +Cependant, on apprenait chaque matin de nouvelles promotions militaires, +des distributions de récompenses, des créations de places, enfin tout ce +qui tient l'ambition, l'avidité et la vanité en haleine. Le Corps +législatif s'ouvrit. M. de Fontanes, nommé président comme de coutume, +prononça, comme de coutume aussi, un noble discours sur la situation +vraiment radieuse de la France. Un nombre infini de lois régulatrices +furent portées à la sanction de cette assemblée, un budget qui annonçait +un état de finances florissant, et enfin le tableau des travaux de tout +genre ordonnés, ou entrepris, ou terminés, sur tous les points de +l'empire. L'argent des contributions levées sur l'Europe payait tout, et +la France se voyait incessamment embellie sans la moindre augmentation +de ses impôts. L'empereur, parlant au Corps législatif et s'adressant +aux Français, leur rendait compte de ses victoires, parlait de 5179 +officiers et de 123 000 sous-officiers et soldats faits prisonniers +dans cette guerre, de la conquête entière de la Prusse, de ses soldats +campés sur les bords de la Vistule, de la chute de la puissance +anglaise, qu'il annonçait devoir être la suite de tant de succès, et +finissait par donner une marque de sa satisfaction à cette nation qui +l'avait si fidèlement servi, pour lui amasser tant de triomphes. +«Français, disait-il, je suis content, vous êtes un bon et grand +peuple.» + +Cette ouverture du Corps législatif faisait toujours une belle +cérémonie. La salle en avait été décorée avec luxe, les costumes des +députés étaient brillants, ceux de la cour qui environnait l'empereur +magnifiques, et lui, ce jour-là, resplendissait d'or et de diamants. +Quoiqu'il mît toujours un peu de précipitation dans tout cérémonial, +cependant la pompe qu'il aimait remplaçait assez bien cette dignité qui +manquait, faute de calme, à presque toutes les scènes d'apparat. +Bonaparte dans une cérémonie, marchant vers le trône qu'on lui avait +préparé, semblait toujours s'y élancer. Ce n'était point un souverain +légitime qui prenait paisiblement le siège royal dont il eût reçu le +legs du droit de ses ancêtres; mais un maître puissant qui semblait, +chaque fois qu'il plaçait la couronne sur sa tête, se rappeler la devise +italienne qu'il avait prononcée une fois à Milan: _Gare à qui voudra la +toucher!_ + +Ce qui déparait Bonaparte, lorsqu'il se trouvait ainsi dans une évidence +de ce genre, c'était le vice habituel de sa prononciation. +Ordinairement, il faisait rédiger le discours qu'il voulait prononcer; +c'était, je crois, M. Maret le plus souvent, quelquefois M. Vignaud, ou +même M. de Fontanes qui s'en chargeaient. Après, il essayait de +l'apprendre par coeur, mais il y réussissait peu, la moindre contrainte +lui étant insupportable. Il se décidait toujours en définitive à lire +son discours, qu'on avait soin de lui copier en très gros caractères, +car il avait très peu l'habitude de lire une écriture, et n'aurait rien +compris à la sienne. Ensuite, il se faisait apprendre à prononcer les +mots; mais il oubliait, en parlant, la leçon qu'il avait reçue, et, d'un +son de voix un peu sourd, d'une bouche à peine ouverte, il lisait ses +paroles avec un accent encore plus étrange qu'étranger, qui avait +quelque chose de désagréable, et même de vulgaire. J'ai souvent entendu +dire à un grand nombre de personnes qu'elles ne pouvaient se défendre +d'une impression pénible en l'écoutant parler en public. Ce témoignage +irrécusable, donné par son accent, de son _étrangeté_ à l'égard de la +nation, frappait l'oreille et la pensée désagréablement. J'ai moi-même +éprouvé quelquefois cette sensation involontaire. + +Le 15 août, les fêtes furent magnifiques. Dans l'intérieur du palais, la +cour, étincelante de pierreries, assista au concert et au ballet qui le +suivit. Les salons des Tuileries étaient remplis d'une foule éclatante +et toute dorée; les ambassadeurs et les plus grands seigneurs de toute +l'Europe, des princes, plusieurs rois qui, tout nouveaux qu'ils étaient, +apparaissaient avec un éclat propre à rehausser celui d'une fête; des +femmes brillantes de parure et de beauté; les premiers musiciens du +monde, tout ce que les ballets de l'Opéra offraient de plus gracieux, un +festin splendide, composaient une pompe tout à fait orientale. + +Des jeux publics et des réjouissances furent accordées à la ville de +Paris. Ses habitants, naturellement joyeux quand ils sont rassemblés, +empressés de courir là où l'on est sûr de trouver du monde, se +pressaient dans les rues, aux illuminations, autour des feux d'artifice, +et montraient partout une gaieté inspirée par le plaisir et la beauté de +la saison. Nulle part on n'entendait des cris à la louange de +l'empereur. Il ne semblait pas qu'on pensât à lui en jouissant des +amusements qu'il procurait; mais chacun en prenait sa part avec son +caractère et sa disposition personnelle, et ce caractère et cette +disposition font des Français le peuple le plus léger, peut-être, mais +le plus aimable du monde. J'ai vu des Anglais assister à ces +réjouissances, et s'étonner du bon ordre, de la franche gaieté, de +l'accord qui s'établit et se communique à pareil jour entre toutes les +classes des citoyens. Chacun, occupé de son divertissement, ne cherche +point à nuire à celui du voisin; nulle querelle, aucune impatience, +point d'ivresse dégoûtante et dangereuse. Des femmes, des enfants se +trouvent impunément au milieu d'une foule, et s'y voient ménagés. On +s'aide pour s'amuser en commun; on se fait part de son plaisir sans se +connaître; on chante ou on rit ensemble, sans s'être jamais vu. À de +telles journées, un roi peu attentif pourrait facilement se tromper. +Cette hilarité, toute de tempérament, éveillée passagèrement par des +objets extérieurs, peut être prise pour l'expression des sentiments d'un +peuple heureux et attaché. Mais, si les souverains destinés à régner sur +les Français tiennent à ne point s'abuser, c'est bien plus leur +conscience qu'ils interrogeront que les cris populaires, pour savoir +s'ils inspirent l'amour, et s'ils donnent du bonheur à leurs sujets. Au +reste, la flatterie des cours est encore admirable à cet égard. Combien +n'ai-je pas vu de gens venant conter à l'empereur ce mouvement animé du +peuple dans les lieux publics de Paris, et le lui présenter comme le +témoignage de sa reconnaissance! Je n'oserais pas dire qu'il ne s'y +laissa pas quelquefois tromper. Le plus souvent, cependant, il ne s'en +montrait point ému. Bonaparte ne recevait guère de communication des +autres, et particulièrement la joie lui était si étrangère! + +Dans ce mois d'août, on vit arriver à la cour une assez grande quantité +de princes d'Allemagne. Quelques-uns venaient pour voir l'empereur, +d'autres pour solliciter quelque faveur, ou quelque liberté utile à +leurs petits États. Le prince primat de la confédération du Rhin arriva +à cette époque; il devait faire la célébration du mariage de la +princesse Catherine de Wurtemberg. Celle-ci arriva le 21 août. Elle +était, je crois, âgée d'à peu près vingt ans; son visage était agréable; +son embonpoint, un peu fort, semblait annoncer qu'elle tiendrait de son +père, qui était si gros, qu'il ne pouvait s'asseoir que sur des sièges +particuliers, et qu'il mangeait toujours sur une table qu'on cintrait de +manière que, pour s'en approcher, il pût introduire son ventre dans le +demi-cercle qu'on avait pratiqué. Ce roi de Wurtemberg, homme de +beaucoup d'esprit, passait pour le plus méchant prince de l'Europe. Ses +sujets le détestaient; on a dit même qu'ils avaient tenté de se défaire +de lui plusieurs fois. Il est mort aujourd'hui. + +Le mariage de cette princesse et du roi de Westphalie[79] se fit aux +Tuileries, avec une grande magnificence. La cérémonie civile se passa +dans la galerie de Diane, comme celle du mariage de la princesse de +Bade, et, le dimanche 23, la célébration se fit à huit heures du matin +dans la chapelle des Tuileries, en présence de toute la cour. + + [Note 79: Jérôme Bonaparte.] + +Le prince et la jeune princesse de Bade étaient venus aussi à Paris. +Nous la trouvâmes embellie; l'empereur n'en parut plus occupé; je +parlerai d'elle un peu plus bas. Le roi et la reine de Hollande +arrivèrent à la fin d'août. Ils paraissaient en bonne intelligence, mais +tristes encore de la perte qu'ils avaient faite. La reine était fort +maigre, souffrante d'un commencement de grossesse. Elle ne fut pas +demeurée un peu de temps à Paris que l'on recommença à jeter des +semences d'inquiétude dans l'esprit de son époux. On ne craignit pas, +comme je l'ai dit déjà, de noircir la vie que cette malheureuse femme +avait menée aux eaux; son malheur, les larmes qu'elle répandait encore, +son air abattu, l'état de sa santé ne purent désarmer ses ennemis. Elle +racontait souvent les courses qu'elle avait faites dans les montagnes, +et le soulagement que le spectacle de cette sauvage nature avait apporté +à ses maux. Elle disait la rencontre qu'elle avait faite du jeune M. +Decazes, le désespoir dans lequel il paraissait plongé, la pitié qu'il +lui avait faite. Ses récits étaient simples et naïfs; la calomnie s'en +empara, et l'on réveilla l'esprit soupçonneux de Louis. Il éprouvait le +désir naturel, mais un peu personnel, de ramener sa femme et son fils en +Hollande; madame Louis montrait toute la soumission qu'il exigeait; mais +l'impératrice, effrayée de l'état de dépérissement de sa fille, fit +faire des consultations de médecins qui tous déclarèrent que le climat +hollandais pouvait encore altérer la santé d'une femme grosse dont la +poitrine s'attaquait un peu. L'empereur décida que, jusqu'à nouvel +ordre, il garderait près de lui sa belle-fille et son jeune enfant. Le +roi se soumit avec mécontentement, et sut très mauvais gré à sa femme +d'une décision qu'elle n'avait point sollicitée, mais qui, je le crois, +au fond, satisfaisait ses secrets désirs, et l'accord disparut de ce +ménage. Madame Hortense, véritablement offensée cette fois du retour des +soupçons jaloux de son mari, sentit mourir pour jamais l'intérêt qu'il +lui inspirait de nouveau, et elle le prit alors dans une véritable +haine: «De cette époque, m'a-t-elle dit souvent, j'ai compris que mes +malheurs seraient sans remède; je regardai ma vie comme entièrement +détruite; j'eus en horreur les grandeurs, le trône; je maudis souvent ce +que tant de gens appelaient _ma fortune_; je me sentis étrangère à +toutes les jouissances de la vie, privée de toutes ses illusions, à peu +près morte à tout ce qui se passait autour de moi.» + +Vers ce temps, l'Académie française perdit deux de ses membres les plus +distingués: le poète le Brun, qui a laissé de belles odes et la +réputation d'un talent très poétique; M. Dureau de la Malle, traducteur +estimé de Tacite, homme d'esprit, ami intime de l'abbé Delille. Celui-ci +vivait paisiblement, jouissant d'une fortune médiocre, entouré d'amis, +recherché de la société, et abandonné à son repos et à la liberté par +l'empereur lui-même, qui avait renoncé à le conquérir. Il publiait de +temps en temps quelques-uns de ses ouvrages et recueillait dans la +bienveillance qu'on leur témoignait le prix de son aimable caractère, et +d'une vie douce qu'aucune pensée amère, qu'aucune action hostile n'avait +troublée. M. Delille, professeur au Collège de France, recevait les +appointements d'une chaire de littérature que le poète Legouvé faisait +pour lui. C'était le seul don qu'il eût voulu accepter de Bonaparte. Il +s'attachait à conserver un souvenir honorable de celle qu'il appelait sa +bienfaitrice[80]. On savait qu'il composerait un poème où il parlerait +d'elle, du roi, des émigrés; personne ne lui en savait mauvais gré. Un +gouvernement toujours assez jaloux d'effacer de tels souvenirs, les +respectait en lui, et n'eût osé s'entacher de la honteuse persécution +d'un vieillard aimable, reconnaissant et si généralement aimé. + + [Note 80: La reine Marie-Antoinette.] + +Les deux places vacantes à l'Académie occupèrent un moment les salons de +Paris. On parla quelque peu de M. de Chateaubriand. L'empereur était +aigri contre lui, et le jeune écrivain, marchant dans une ligne qui lui +donnait de la célébrité, l'appuyait sur un parti et ne lui faisait point +cependant courir de vrais dangers, se maintenait dans une opposition qui +s'accrut de la mauvaise humeur qu'elle inspira à l'empereur. L'Académie +française, assez imbue alors des principes d'une incrédulité un peu +révolutionnaire, et surtout philosophique à la manière du siècle +dernier, se dressait aussi contre le choix d'un homme qui avait pris un +étendard religieux pour bannière de son talent. Cependant les personnes +qui le fréquentaient disaient que les habitudes de sa vie n'étaient pas +tout à fait en harmonie avec les préceptes dont il ornait ses +compositions. On lui reprochait un orgueil excessif. Les femmes, +exaltées par la nature de son talent, sa manière un peu étrange, sa +belle figure, sa réputation, le soignaient à l'envi, et il ne se +montrait nullement insensible à leurs avances. Cette vanité extrême, +cette opinion qu'il avait de lui-même ont fait croire encore que, si +l'empereur l'eût un peu caressé, il aurait pu parvenir à se l'acquérir +en mettant seulement au marché le prix très élevé dont son amour-propre +eût voulu qu'on payât son dévouement[81]. + + [Note 81: Il continuait à publier dans les journaux des + fragments de l'itinéraire de son voyage qu'on lisait avec + empressement. L'esprit de parti s'accordait avec le goût pour + les accueillir. C'était une petite guerre qu'il faisait à + Bonaparte et qui déplaisait à celui-ci, comme toute espèce + d'opposition.] + +Les travaux du Corps législatif continuaient en silence; il ratifiait +peu à peu toutes les lois émanées du conseil d'État, et l'organisation +administrative du pouvoir de l'empereur s'achevait sans trouver +d'opposition. Certain par la force de son propre génie, par l'habileté +éprouvée des membres de ce conseil d'État, de régir la France avec cette +apparence légale qui la réduisait au silence et qui plaisait à son +esprit naturellement ami de l'ordre, ne voyant dans les restes du corps +nommé le Tribunat qu'un foyer d'opposition qui, toute faible qu'elle +était, pouvait le gêner quelquefois, il résolut d'en achever la +destruction déjà fort avancée par la diminution du nombre de ceux qui le +composaient, diminution opérée sous le Consulat[82]. Il fit donc rendre +par le Sénat un sénatus-consulte qui faisait passer tous les tribuns +dans le Corps législatif, et aussitôt la session de celui-ci fut +terminée. Les discours tenus à la dernière séance du Tribunat sont assez +remarquables. On s'étonne que des hommes consentent à se jouer +mutuellement cette espèce de comédie les uns aux autres, et pourtant il +faut avouer que l'habitude faisait que tout cela ne frappait plus +beaucoup. D'abord M. Bérenger, le conseiller d'État, parut avec +quelques-uns de ses collègues, et, commençant par rappeler tous les +services que le Tribunat avait rendus à la France, il dit ensuite que la +nouvelle décision donnerait au Corps législatif la plénitude d'une +importance qui garantit les droits nationaux. Le président répond, pour +le Tribunat tout entier, que cette détermination est reçue avec respect +et confiance par chacun de ses membres, qui en comprennent parfaitement +les avantages positifs. Ensuite un tribun (M. Carrion-Nisas) fait la +motion de composer une adresse dans laquelle on remerciera l'empereur +des témoignages d'estime et de bienveillance qu'il a bien voulu donner +au Tribunat; et, ajoutant qu'il se croit l'interprète des coeurs de +chacun de ses collègues, il propose de porter au pied du trône, pour +dernier acte d'une honorable existence, une adresse qui frappe les +peuples de cette idée politique, que les tribuns ont reçu l'acte du +Sénat sans regrets, sans inquiétudes pour la patrie, et que leurs +sentiments d'amour pour le monarque vivront éternellement en eux. Cette +proposition fut adoptée à l'unanimité. Le président du Tribunat, Fabre +de l'Aude, fut nommé sénateur. + + [Note 82: Le Tribunat, institué par la Constitution de + l'an VIII, avait été installé le 1er janvier 1800. Le nombre + de ses membres avait été réduit à _cinquante_, le 4 août + 1802. C'est en effet le 19 août 1807 qu'il fut tout à fait + supprimé. (P. R.)] + +Dans ce temps, l'empereur organisa la cour des comptes, et sa mauvaise +humeur contre M. Barbé-Marbois étant passée, il le rappela et lui donna +la présidence de cette cour. + +Ce fut dans le mois de septembre que l'empereur d'Autriche se remaria +avec sa cousine germaine, fille de feu l'archiduc Ferdinand de Milan. +Peu après, son frère, le grand-duc de Wurtzbourg, auparavant et +aujourd'hui grand-duc de Toscane, vint à Paris. La cour se grossissait +de jour en jour par l'arrivée d'un nombre considérable de grands +personnages. Vers la fin de septembre, on détermina un voyage de +Fontainebleau, où devait se déployer la plus grande magnificence. On +allait célébrer des fêtes pour le mariage de la reine de Westphalie; +l'élite des acteurs de Paris et des musiciens devait s'y transporter; la +cour reçut l'ordre d'y étaler la plus grande parure. Chacun des princes +ou princesses de la famille impériale, y transportant une partie de sa +maison, y devait avoir une table particulière, ainsi que quelques grands +dignitaires et ceux des ministres qui suivraient l'empereur. + +Le 21 septembre, Bonaparte partit avec l'impératrice, et, les jours +suivants, on vit arriver à Fontainebleau la reine de Hollande, la reine +de Naples, le roi et la reine de Westphalie, le grand-duc et la +grande-duchesse de Berg, la princesse Pauline, Madame mère, le grand-duc +et la grande-duchesse de Bade, le prince primat, le grand-duc de +Wurtzbourg; les princes de Mecklembourg et de Saxe-Cobourg, une infinité +d'autres encore: M. de Talleyrand, qui devait tenir une maison ainsi que +le prince de Neuchatel; le ministre des affaires étrangères; le +secrétaire d'État Maret; les grands officiers de la maison impériale, +les ministres du royaume d'Italie, un certain nombre de maréchaux nommés +du voyage, M. de Rémusat, plusieurs chambellans, les dames d'honneur et +d'atours, quelques-unes des dames du palais. Tout ce monde était convié +par une lettre du grand maréchal Duroc. J'arrivai des eaux +d'Aix-la-Chapelle dans ce temps-là, et, étant comprise dans cette +liste, après avoir passé quelques jours à Paris pour voir ma mère et mes +enfants, et faire mes préparatifs de toilette, je rejoignis la cour et +mon mari à Fontainebleau. + +Le 20 septembre, le maréchal Lannes avait été nommé colonel général des +Suisses. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +(1807.) + + +Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à +Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de +Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse +Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires +d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé +surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux. + + +Qu'on suppose un individu, ignorant de tout antécédent, jeté tout à coup +dans Fontainebleau[83], au temps dont je parle, il n'est pas douteux +qu'ébloui par la magnificence qu'on déploya dans cette royale +habitation, et que frappé de l'air d'autorité du maître et de +l'obséquieuse révérence des grands personnages qui l'entouraient, il +n'eût vu ou cru voir un souverain paisiblement assis sur le plus grand +trône du monde par tous les droits réunis de la puissance et de la +légitimité. Bonaparte était alors roi pour tous, et pour lui-même; il +oubliait le passé, il ne redoutait point l'avenir; il marchait d'un pas +ferme, sans prévoir aucun obstacle, ou du moins avec la certitude qu'il +détruirait facilement ceux qui se dresseraient devant lui. Il lui +paraissait, il nous paraissait à tous, qu'il ne pouvait plus tomber que +par un événement si imprévu, si étrange, et qui produirait une +catastrophe si universelle, qu'une foule d'intérêts d'ordre et de repos +étaient solennellement engagés à sa conservation. En effet, maître ou +ami de tous les rois du continent, allié de plusieurs par des traités ou +des mariages à l'étranger, sûr de l'Europe par les nouveaux partages +qu'il avait faits, ayant jusqu'aux frontières les plus reculées des +garnisons importantes qui lui garantissaient l'exécution de ses +volontés, dépositaire absolu de toutes les ressources de la France, +riche d'un trésor immense, dans la force de l'âge[84], admiré, craint et +surtout scrupuleusement obéi, il semblait qu'il eût tout surmonté. Mais +un ver rongeur se cachait sourdement au sein d'une telle gloire. La +révolution française, ouvrage insurmontable des temps, n'avait point +soulevé les âmes à l'intention d'affermir le pouvoir arbitraire. Les +lumières du siècle, les progrès des saines idées, l'esprit de liberté, +combattaient sourdement contre lui et devaient renverser ce brillant +échafaudage d'une autorité fondée en opposition avec la marche +irrésistible de l'esprit humain. Le foyer de cette liberté existait en +Angleterre. Le bonheur des nations a voulu qu'il se trouvât défendu par +une barrière que les armes de Bonaparte n'ont pu franchir. Quelques +lieues de mer ont protégé la civilisation du monde et empêché que, +comprimée partout, elle ne se vît forcée d'abandonner pour longtemps le +champ de bataille à qui ne l'eût jamais totalement vaincue, mais à qui +l'eût étouffée, peut-être pour la durée de toute une génération. + + [Note 83: Ce voyage de Fontainebleau, qui dura deux mois + à peu près, est l'un des épisodes intéressants de la vie de + cour sous l'Empire. L'empereur n'a jamais consacré, je crois, + un si long espace de temps à cette vie, dans ses plaisirs ou + dans son éclat, ou plutôt dans un séjour semblable; l'Empire + devenait pour la première fois une cour véritable. Partout + ailleurs, ce qu'on appelait ainsi n'était qu'une parade, un + défilé ou les hommes figuraient plus pour leur uniforme que + pour leur personne. Ici, comme auprès de Louis XIV et de + Louis XV, on vivait ensemble, et, malgré la froideur de + l'étiquette et la peur du maître, la nature devait se faire + jour et se trahir. Il y avait des intérêts, des passions, des + intrigues, des faiblesses, des trahisons, une vraie cour, en + un mot. Je ne cherche pas à juger le talent de l'auteur à + décrire ces nuances, et je borne mon devoir d'éditeur à + écrire des notes plutôt explicatives qu'approbatives. On me + pardonnera toutefois, puisque le public a si bien prouvé par + son empressement le cas qu'il faisait de ces mémoires, de + dire que mon père avait devancé le jugement de l'opinion, et + n'hésitait pas à comparer l'oeuvre de sa mère aux plus grands + modèles. Voici ce qu'il pensait de la peinture de la cour à + Fontainebleau: «Ce chapitre, qui ne contient nul événement, + est, sans contredit, l'un des plus remarquables de cet + ouvrage. Dans quelques parties il y a trop de réflexions, et + qui se répètent. Si ma mère eût revu cet ouvrage, elle eût + resserré et supprimé. Je demeure convaincu, cependant, que le + texte doit rester tel qu'il est, et que, dans ces entretiens + de l'auteur avec lui-même, dans ce retour complaisant sur ses + souvenirs, on apprend à le connaître et à prendre confiance + en lui. Mais ce chapitre-ci mérite un éloge plus absolu. + Comme dans Saint-Simon, la peinture attentive, étudiée, sans + cesse repassée des choses et des personnes, des moeurs, des + formes, des allures, des relations, s'empare de l'esprit, et + le fait vivre dans le monde qu'elle lui retrace. Je ne sais + rien dans Saint-Simon de supérieur au tableau de la cour à la + mort du grand Dauphin. C'est le récit d'une seule nuit de + Versailles, et il tient le quart d'un volume. Il me semble + qu'il y a dans ce chapitre quelque chose du même mérite, et, + quoique ce séjour à Fontainebleau n'ait point été marqué par + un événement distinct qui pût être regardé comme une crise, + telle que la mort du Dauphin, la vivacité de l'imagination + dans la fidélité de la mémoire donne à ce tableau de la cour + de l'empereur cette vérité saisissante qui supplée à la + réalité.» (P. R.)] + + [Note 84: L'empereur, né le 15 août 1769, avait alors + trente-huit ans. On oublie volontiers son âge, tant on est + ébloui par son éclat. Il y faut cependant penser parfois en + lisant son histoire, et se rappeler qu'il était un homme, + même un jeune homme. (P. R.)] + +Le gouvernement anglais, jaloux d'une puissance si colossale, malgré le +mauvais succès de tant d'entreprises, toujours vaincu, jamais découragé, +trouvait sans cesse de nouvelles ressources contre l'empereur dans le +sentiment national qui animait la nation. Celle-ci se voyait attaquée +dans sa prépondérance et dans ses intérêts. Son orgueil et son +industrie, également irrités des obstacles qu'on lui suscitait, se +prêtaient à tous les sacrifices que ses ministres sollicitaient d'elle. +D'énormes subsides furent votés pour l'augmentation d'un service +maritime qui devait produire un blocus continental de toute l'Europe. +Les rois, craintifs devant la force de notre artillerie, se soumettaient +à ce système prohibitif que nous exigions d'eux; mais les peuples +souffraient; les jouissances de la vie sociale, les nécessités +qu'enfante l'aisance, les besoins sans cesse renaissants de mille +agréments matériels, partout combattaient pour les Anglais. On murmurait +à Pétersbourg, sur toutes les côtes de la Baltique, en Hollande, dans +les ports de France, et le mécontentement qui n'osait s'exprimer, en se +concentrant sous la crainte, jetait dans les esprits des racines +d'autant plus profondes, qu'elles devaient s'y fortifier longtemps, +avant qu'il osât se montrer au dehors. Il en paraissait pourtant quelque +chose, par intervalles, dans les menaces ou les reproches que nous +apprenions tout à coup que notre gouvernement adressait à ses alliés. +Renfermés en France, dans une ignorance complète de ce qui se passait +au dehors, sans communications, du moins intellectuelles, avec les +autres nations, défiants des articles commandés de nos ternes journaux, +nous pouvions conclure cependant quelquefois, de certaines lignes du +_Moniteur_, que les volontés impériales se trouvaient éludées par les +besoins des peuples. L'empereur avait amèrement reproché à son frère +Louis d'exécuter trop mollement ses ordres en Hollande. Il l'y renvoya +en lui intimant fortement sa volonté d'être scrupuleusement obéi. + +«La Hollande, disait _le Moniteur_, depuis les nouvelles mesures qu'elle +a prises, ne correspondra plus avec l'Angleterre. Il faut que le +commerce anglais trouve tout le continent fermé, et que ces ennemis des +nations soient mis hors du droit commun. Il est des peuples qui ne +savent que se plaindre; il faut savoir souffrir avec courage, prendre +tous les moyens de nuire à l'ennemi commun, et l'obliger à reconnaître +les principes qui dirigent toutes les nations du continent. Si la +Hollande avait pris ses mesures depuis le blocus, peut-être l'Angleterre +aurait déjà fait la paix.» + +Une autre fois on s'efforçait de flétrir, aux yeux de tous, ce qu'on +appelait l'envahissement de nos libertés continentales. Le gouvernement +anglais se voyait comparé, dans sa politique, à _Marat_. «Qu'est-ce que +celui-ci a fait de plus atroce? disait-on. C'est de présenter au monde +le spectacle d'une guerre perpétuelle. Les meneurs oligarques qui +dirigent la politique anglaise finiront comme tous les hommes furibonds +et exagérés; ils seront l'opprobre de leur pays, et la haine des +nations.» + +Quand l'empereur dictait de pareilles injures contre le gouvernement +oligarchique, il caressait à son profit les idées démocratiques qu'il +savait bien exister sourdement dans la nation. En se servant de +quelques-unes de nos phrases révolutionnaires, il croyait satisfaire +suffisamment les opinions qui les avaient inspirées. L'égalité, rien que +l'égalité, voilà quel était son mot de ralliement entre la Révolution et +lui. Il n'en craignait point les suites pour lui-même; il savait qu'il +excitait ces vanités qui peuvent fausser les dispositions les plus +généreuses; il détournait de la liberté, comme je l'ai dit souvent; il +étourdissait tous les partis, dénaturait toutes les paroles, +effarouchait la raison. Quelque force que lui donnât son glaive, il le +soutenait encore par le secours des sophismes et prouvait que c'était en +connaissance de cause qu'il déviait de la marche indiquée par le +mouvement des idées, en s'aidant encore de la puissance de la parole +pour nous égarer. Ce qui fait de Bonaparte un des hommes les plus +supérieurs qui aient existé, ce qui le met à part, en tête de tous les +puissants appelés à régir les autres hommes, c'est qu'il a parfaitement +connu son temps et qu'il l'a toujours combattu. C'est volontairement +qu'il a choisi une route difficile et contraire à son époque. Il ne le +cachait point; il disait souvent que lui seul arrêtait la Révolution, +qu'après lui elle reprendrait sa marche. Il s'allia avec elle pour +l'opprimer, mais il présuma trop de sa force. Habile à reprendre ses +avantages, elle a su enfin le vaincre et le repousser. + +Les Anglais, à cette époque, alarmés de la condescendance avec laquelle +le czar, encore plus séduit que vaincu, abondait dans le système de +l'empereur, attentifs aux troubles qui commençaient à se manifester en +Suède, inquiets du dévouement que nous témoignait le Danemark et qui +devait leur fermer le détroit du Sund, firent un armement considérable +et réunirent leurs forces pour bombarder Copenhague. Ils vinrent même à +bout de prendre la ville. Le prince royal, fort de l'amour de ses +peuples, se défendit vaillamment, et lutta même après avoir perdu sa +capitale. Les Anglais se virent forcés de l'évacuer et de s'en tenir, là +comme ailleurs, au blocus général. L'opposition en Angleterre éclata +contre cette expédition. L'empereur, ignorant de la constitution +anglaise, se flatta que les débats assez vifs du Parlement lui seraient +utiles. Peu accoutumé à l'opposition, il jugeait du danger de celle +d'Angleterre d'après l'effet qu'elle eût produit en France, si elle s'y +fût manifestée avec la même violence qu'il remarquait dans les journaux +de Londres; et souvent il croyait le gouvernement anglais perdu, en +repaissant son impatience des phrases animées du _Morning Chronicle_. +Mais son espoir se trouvait toujours déçu. L'opposition tonnait; les +remontrances s'évaporaient en fumée, et le ministère emportait toujours +des moyens de plus de continuer cette lutte nécessaire. Rien n'a plus +causé de mouvements de colère à l'empereur que ces débats du Parlement, +et les attaques violentes contre sa personne que la liberté de la presse +enfantait contre lui. En vain il usait de cette liberté pour payer à +Londres des écrivains qui imprimaient aussi très impunément ce qu'il +voulait; ces combats de plume n'avançaient rien; on répondait à ses +injures par des injures qui arrivaient à Paris. Il fallait les traduire, +les lui livrer; on tremblait en les mettant sous ses yeux; sa colère, +soit qu'elle éclatât, soit qu'elle fût concentrée, paraissait également +redoutable, et malheur à qui avait affaire à lui immédiatement après +qu'il venait de lire les journaux anglais! + +Nous nous apercevions toujours par quelque bourrasque de cette mauvaise +humeur. C'est bien alors qu'il fallait plaindre ceux dont la mission +était d'ordonner de ses amusements. C'est alors que je puis bien dire +que le supplice de M. de Rémusat commençait. J'en parlerai avec plus de +détails, en rendant compte de la vie qu'on mena à Fontainebleau. + +Dès que les personnes comprises dans ce voyage y furent réunies, on les +soumit toutes à une espèce de règlement qu'on leur fit connaître. Les +différentes soirées de la semaine se devaient passer chez différents +grands personnages. L'empereur devait recevoir un soir chez lui. On y +entendrait de la musique et on y jouerait après. Deux autres jours il y +aurait spectacle; une autre fois, bal chez la grande-duchesse de Berg, +un autre bal chez la princesse Borghèse; enfin cercle et jeu chez +l'impératrice. Les princes et les ministres devaient donner à dîner et +inviter tour à tour les conviés au voyage; le grand maréchal de même, +ayant une table de vingt-cinq couverts tous les jours; la dame d'honneur +de même, et enfin à une dernière table dînait tout ce qui n'avait pas +reçu une invitation. Princes et rois ne pouvaient dîner chez l'empereur +qu'invités par lui; il se réservait la liberté du tête-à-tête avec sa +femme, et il choisissait qui lui plaisait. On chassait à jours fixes, et +de même on était invité pour accompagner la chasse, soit à cheval, soit +dans un grand nombre de très élégantes calèches. Il passa par la tête de +l'empereur de vouloir que les femmes eussent un costume de chasse. +L'impératrice s'y prêta volontiers. Le fameux marchand de modes, Leroi, +fut appelé au conseil, on détermina un costume très brillant. Chaque +princesse avait une couleur différente pour elle et sa maison. Le +costume de l'impératrice était en velours amarante brodé en or, avec une +toque brodée d'or et couronnée de plumes blanches, et toutes les dames +du palais furent vêtues de couleur amarante. La reine de Hollande +choisit le bleu et argent; madame Murat, la couleur de rose et argent +aussi; la princesse Borghèse, le lilas, de même brodé en argent. C'était +toujours une sorte de tunique ou redingote en velours, courte, sur une +robe de satin blanc brodée, des bottines de velours pareilles à la robe, +ainsi que la toque, une écharpe blanche. L'empereur et tous les hommes +portaient un habit vert, galonné en or et argent. Ces brillants +costumes, portés soit à cheval, soit en calèche, et toujours en cortège +très nombreux, faisaient au travers de la belle forêt de Fontainebleau +un effet charmant. + +L'empereur aimait la chasse plutôt pour l'exercice qu'elle lui faisait +faire que pour ce plaisir en lui-même. Il ne se prêtait point toujours à +suivre le cerf bien régulièrement, et, se lançant au galop, +s'abandonnait à la route qui se présentait devant lui. Quelquefois il +oubliait le motif pour lequel on parcourait la forêt et il en suivait +les sinuosités, en paraissant s'abandonner à la fantaisie de son cheval, +et livré à d'assez longues rêveries. Il montait à cheval avec habitude, +mais sans grâce. On lui dressait des chevaux arabes qu'il préférait, +parce qu'ils s'arrêtent à l'instant, et que, partant tout à coup, sans +tenir sa bride, il fût tombé souvent si on n'avait pris les précautions +nécessaires. Il aimait à descendre au galop des côtes rapides, au risque +de faire rompre le col à ceux qui le suivaient. Il a fait quelques +chutes, dont on ne parlait jamais, parce que cela lui aurait déplu. Je +lui ai vu, un peu avant ce temps, la manie de mener aussi des attelages +à des calèches ou à des bogheis. Il n'était pas bien sûr d'être alors +dans la voiture qu'il conduisait, car il ne prenait aucune précaution +pour les tournants ou pour éviter les endroits difficiles. Il prétendait +toujours vaincre tout obstacle, et il eût rougi de reculer. Une fois, à +Saint-Cloud, il s'avisa de vouloir conduire quatre chevaux à grandes +guides. Il passa une grille si maladroitement, se trouvant emporté dès +le premier instant, qu'il versa la voiture, où se trouvaient +l'impératrice et quelques personnes, sans aucun accident grave, +heureusement. Il en fut quitte pour avoir pendant trois semaines le +poignet foulé. Depuis ce temps il renonça à mener lui-même, disant en +riant que, dans les moindres choses, il fallait que chacun fît son +métier. Quoiqu'il ne prît pas grand intérêt au succès d'une chasse, +cependant il grondait assez fortement lorsqu'on ne réussissait point à +prendre le cerf. Il se fâchait si on lui représentait que lui-même, en +changeant de route, avait contribué à égarer les chiens; le moindre +_non-succès_ lui causait toujours surprise et impatience. + +Il travaillait beaucoup à Fontainebleau, comme partout. Il se levait à +sept heures, donnait son lever, déjeunait seul, et, les jours où l'on ne +chassait point, il demeurait dans son cabinet, ou tenait ses conseils +jusqu'à cinq ou six heures. Les ministres, les conseillers d'État +venaient de Paris, comme si on était à Saint-Cloud; il n'entrait pas +beaucoup dans la raison de la distance, jusqu'au point que, manifestant +le désir qu'on lui fît sa cour le dimanche après la messe, comme cela se +passait à Saint-Cloud, on partait de Paris dans la nuit pour arriver le +matin à l'heure prescrite. On se tenait alors dans l'une des galeries de +Fontainebleau qu'il parcourait à son gré, ne pensant pas toujours à +payer d'une parole ou d'un regard la fatigue et le dérangement d'un +pareil voyage. + +Tandis qu'il demeurait la matinée dans son cabinet, l'impératrice, +toujours élégamment parée, déjeunait avec sa fille et ses dames, et +ensuite, se tenant dans son salon, y recevait les visites des personnes +qui habitaient le château. Celles d'entre nous qui s'en souciaient +pouvaient y faire quelque ouvrage, et cela n'était pas inutile pour +soutenir la fatigue d'une conversation oiseuse et insignifiante. Madame +Bonaparte n'aimait pas à être seule et n'avait le goût d'aucune +occupation. À quatre heures on la quittait; elle vaquait alors à sa +toilette, et nous à la nôtre; c'était toujours une grande affaire. Un +assez bon nombre de marchands de Paris avaient transporté à +Fontainebleau leurs plus belles marchandises, et ils en trouvaient +facilement le débit, en se présentant dans tous nos appartements. Entre +cinq et six heures, il arrivait assez fréquemment que l'empereur passait +dans l'appartement de sa femme, et qu'il montait en calèche, seul avec +elle, pour se promener avant son dîner. On dînait à six heures, ensuite +on se rendait au spectacle, ou chez la personne qui devait, à tel jour, +se charger du plaisir de la soirée. + +Les princes, maréchaux, grands officiers ou chambellans qui avaient les +entrées, pouvaient se présenter chez l'impératrice. On frappait à la +porte, le chambellan de service annonçait; l'empereur disait: _Qu'il +entre!_ et on entrait. Si c'était une femme, elle s'asseyait en silence; +un homme demeurait debout contre la muraille, à la suite des personnes +qu'il trouvait déjà dans le salon. L'empereur s'y promenait +ordinairement en long et en large; quelquefois silencieusement et +rêvant, sans se soucier de ce qui l'entourait, quelquefois faisant une +question qui recevait une réponse courte, ou bien entamant la +conversation, c'est-à-dire l'occasion de parler à peu près seul, car on +éprouvait toujours, et alors plus que jamais, quelque embarras à lui +répondre. Il ne savait et, je crois, ne voulait mettre personne à +l'aise, craignant la moindre apparence de familiarité, et inspirant à +chacun l'inquiétude de s'entendre dire, devant témoins, quelque parole +désobligeante. Les cercles se passaient de la même manière. On +s'ennuyait autour de lui, et il s'ennuyait lui-même; il s'en plaignait +souvent, s'en prenant à chacun de ce silence terne et contraint qu'il +imposait. Quelquefois il disait: «C'est chose singulière, j'ai rassemblé +à Fontainebleau beaucoup de monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai +réglé tous les plaisirs, et les visages sont allongés, et chacun a l'air +bien fatigué et triste.--C'est, lui répondait M. de Talleyrand, que le +plaisir ne se mène point au tambour, et qu'ici, comme à l'armée, vous +avez toujours l'air de dire à chacun de nous: «Allons, messieurs et +mesdames, en avant, marche!» Il ne s'irritait point de ces paroles, il +était alors fort en train. M. de Talleyrand passait de longues heures +avec lui, et il lui laissait le droit de tout lui dire. Mais, dans un +salon rempli de quarante personnes, M. de Talleyrand se tenait en aussi +grand silence que tout le monde. + +De toute la cour, la personne que, dans ces voyages, le soin de ses +plaisirs agitait davantage était sans aucune comparaison M. de Rémusat. +Les fêtes et spectacles étaient dans les attributions du grand +chambellan, et M. de Rémusat, en sa qualité de premier chambellan, avait +la responsabilité de tout ce _travail_. Ce mot convient parfaitement; +car la volonté impérieuse et difficile de Bonaparte rendait cette sorte +de métier assez pénible. «Je vous plains, lui disait M. de Talleyrand: +il vous faut amuser _l'inamusable_.» + +L'empereur voulait deux spectacles par semaine, et qu'ils fussent +toujours variés. Les acteurs de la Comédie-Française en faisaient seuls +les frais, conjointement avec quelques représentations d'opéras +italiens. On ne jouait guère que des tragédies, souvent Corneille, +quelques pièces de Racine, et rarement Voltaire, dont Bonaparte n'aimait +point le théâtre. Après avoir approuvé d'avance un répertoire réglé pour +le voyage, et positivement signifié qu'on voulait pour Fontainebleau les +meilleurs acteurs de la troupe, il entendait que les représentations de +Paris ne fussent point interrompues; les précautions étaient prises. +Tout à coup, par suite d'une fantaisie bien plutôt que d'un désir, il +détruisait l'ordre qu'il avait consenti, demandait une autre pièce ou un +autre comédien, et cela le matin même du jour où il fallait les lui +procurer. Il n'écoutait jamais une observation; le plus souvent il en +eût pris quelque humeur, et la chance la plus satisfaisante était qu'il +dît en souriant: «Bah! avec un peu de peine, vous en viendrez à bout; je +le veux, c'est à vous de trouver le moyen de le faire.» Dès que +l'empereur avait proféré cet irrévocable _je le veux_, ce mot se +répétait en écho dans tout le palais. Duroc, Savary surtout, le +prononçaient du même ton que lui; M. de Rémusat le répétait à tous les +comédiens, étourdis des efforts de mémoire ou du dérangement subit +auquel on les soumettait. Les courriers partaient pour aller chercher à +toute bride les hommes ou les choses nécessaires. La journée se passait +en sottes petites agitations, dans la crainte qu'un accident, ou une +maladie, ou quelque circonstance imprévue ne s'opposât à l'exécution de +l'ordre donné, et mon mari, venant chercher dans ma chambre un moment de +repos, soupirait un peu en pensant qu'un homme raisonnable se voyait +forcé d'user sa patience et les combinaisons de son esprit à de telles +pauvretés, devenues importantes par les suites qu'elles pouvaient avoir. +Il faut avoir vécu dans les cours pour savoir à quel point les plus +petites choses prennent de la gravité, et combien le mécontentement du +maître, même quand il s'agit de niaiseries, est désagréable à porter. +Les rois sont assez sujets à le témoigner devant tout le monde, et il +est insupportable de recevoir une plainte ou une brusquerie en présence +de tant de gens auxquels on sert de spectacle. Bonaparte, plus roi que +qui que ce soit, grondait durement, souvent hors de propos, humiliant +son monde, menaçant pour un motif léger. La crainte qu'il excitait +était communicative, et le bruit de quelques-unes de ses paroles dures +avait un long retentissement. + +Enfin, lorsqu'à grand'peine on était parvenu à le contenter, il ne faut +pas croire qu'il témoignât jamais cette satisfaction. Son silence était +alors son plus beau, et ce dont il fallait s'arranger. Il arrivait au +spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal +anglais, ou seulement fatigué de la chasse; il rêvait ou s'endormait. On +n'applaudissait point devant lui; la représentation silencieuse était +extrêmement froide. La cour s'ennuyait mortellement de ces éternelles +tragédies; les jeunes femmes s'y endormaient; on quittait le spectacle +triste et mécontent. L'empereur s'apercevait de cette impression; il en +prenait de l'humeur, s'attaquait à son premier chambellan, blâmait les +acteurs, aurait voulu qu'on en trouvât d'autres, quoiqu'il eût les +meilleurs, et ordonnait quelques autres représentations pour les jours +suivants, qui éprouvaient à peu près le même sort. Il était bien rare +qu'il en fût autrement, et, il faut en convenir, c'était chose vraiment +désagréable. Le jour de spectacle à Fontainebleau, j'éprouvais toujours +un souci qui me devenait une sorte de petit supplice sans cesse +renaissant; la frivolité du fond et l'importance des suites en rendaient +le poids plus importun. + +L'empereur aimait assez le talent de Talma. Il se persuadait qu'il +l'aimait beaucoup; je crois qu'il savait encore plus qu'il est grand +acteur, qu'il ne le sentait. Il n'y avait pas en lui ce qui fait qu'on +se complaît dans la représentation d'une fiction de théâtre. Il manquait +d'instruction; ensuite, il était trop rarement désoccupé, trop fortement +entrepris par sa situation réelle pour prêter attention à la conduite +d'un ouvrage, au développement d'une passion feinte. Il se montrait, +parfois, ému transitoirement d'une scène ou même d'un mot prononcé avec +talent; mais cette émotion nuisait au reste de son plaisir, parce qu'il +eût voulu qu'elle se prolongeât dans toute sa force, et qu'il ne faisait +nul cas des impressions secondaires, ou plus douces, que produisent +encore la beauté du vers ou l'accord que le talent d'un comédien apporte +dans un rôle entier. En général, il trouvait notre théâtre français +froid, nos acteurs trop mesurés, et il s'en prenait toujours aux autres +de l'impossibilité presque complète où il se trouvait de se plaire là +où la multitude acceptait un divertissement. Il en était de même sur +l'article de la musique. Peu sensible aux arts, il savait leur prix _par +son esprit_, et, leur demandant plus qu'ils ne pouvaient lui donner, il +se plaignait de n'avoir pas senti ce que sa nature ne permettait pas +qu'il éprouvât. + +On avait attiré à la cour les premiers chanteurs de l'Italie. Il les +payait largement, mettait sa vanité à les enlever aux autres souverains; +mais il les écoutait tristement, et rarement avec intérêt. M. de Rémusat +imagina d'animer les concerts qu'on lui donnait par une sorte de +représentation des morceaux de chant qu'on exécutait en sa présence. Les +concerts furent quelquefois donnés sur le théâtre. Ils étaient composés +des plus belles scènes des opéras italiens. Les chanteurs les +exécutaient en costumes, et les jouaient réellement; la décoration +représentait le lieu de la scène où se passait l'action du morceau de +chant. Tout cela était monté avec grand soin, et, comme tout le reste, +manquait à peu près son effet. Mais il faut dire que, si tant de soins +étaient perdus pour son plaisir, la pompe de tant de spectacles et de +divertissements variés le flattait néanmoins, car elle rentrait dans sa +politique, et il aimait à étaler devant cette foule d'étrangers qui +l'entouraient une supériorité qui se retrouvait en tout. + +Cette même disposition rêveuse et mécontente, qu'il portait partout, +jetait un voile sombre sur les cercles et les bals de Fontainebleau. +Vers huit heures du soir, la cour excessivement parée se rendait chez la +princesse qui devait recevoir à tel jour. On se plaçait en cercle; on se +regardait sans se parler. On attendait Leurs Majestés. L'impératrice +arrivait la première, parcourait gracieusement le salon, et ensuite +prenait sa place et attendait comme les autres en silence l'arrivée de +l'empereur. Il entrait enfin, il allait s'asseoir près d'elle; il +regardait danser; son visage était loin d'encourager le plaisir, aussi +le plaisir ne se mêlait-il guère à de pareilles réunions. Pendant ces +contredanses, quelquefois, il se promenait entre les rangs des dames +pour leur adresser des paroles assez insignifiantes qui le plus souvent +n'étaient que des plaisanteries peu délicates sur leur toilette. Il +disparaissait presque aussitôt, et, peu après sa retraite, chacun se +retirait de son côté. + +Dans ce voyage de Fontainebleau, nous vîmes paraître une très jolie +personne dont il fut un peu occupé. C'était une Italienne. M. de +Talleyrand l'avait vue en Italie, et il avait persuadé à l'empereur de +la placer auprès de l'impératrice en qualité de lectrice; on fit son +mari receveur général. L'impératrice, d'abord un peu effarouchée de +l'apparition de cette belle personne, prit cependant assez promptement +le parti de se prêter avec complaisance à des amusements auxquels il lui +aurait été impossible de s'opposer longtemps, et, cette fois, elle ferma +les yeux sur ce qui se passait. C'était une douce personne, plus soumise +que satisfaite; elle céda à son maître par une sorte de conviction qu'on +ne devait pas lui résister; mais elle ne mit aucun éclat, aucune +prétention à son succès; elle sut même allier au dedans d'elle un grand +fonds d'attachement pour madame Bonaparte avec la complaisance pour la +fantaisie de son époux. Il en résulta que cette aventure se passa sans +bruit ni éclat. Elle était alors la plus jolie femme d'une cour qui en +renfermait un grand nombre de fort jolies. Je n'ai jamais vu de plus +beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le +visage. Elle était grande, élégamment faite; elle eût eu besoin d'un +peu plus d'embonpoint. + +L'empereur n'eut jamais pour elle un goût très vif; il le confia assez +vite à sa femme, et la rassura en lui livrant, sans aucune réserve, le +secret de cette froide liaison. Il l'avait fait loger à Fontainebleau de +manière qu'elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler; +on se disait à l'oreille que le soir elle descendait chez lui ou bien +qu'il allait dans sa chambre; mais, au milieu des cercles, il ne lui +parlait pas plus qu'à une autre, et notre cour ne prêta pas longtemps +attention à toute cette affaire, prévoyant qu'elle ne produirait aucun +changement. M. de Talleyrand, qui avait le premier persuadé à Bonaparte +le choix de cette maîtresse, recevait la confidence du plus ou moins de +plaisir qu'elle lui procurait, et ce fut tout. + +Si quelque personne curieuse me demandait si, à l'exemple du maître, il +se formait d'autres liaisons pendant l'oisiveté d'une pareille réunion, +je serais assez embarrassée de répondre d'une manière satisfaisante. Le +service de l'empereur imposait un trop grand assujettissement pour +laisser aux hommes le temps de certaines galanteries, et les femmes +avaient une trop continuelle inquiétude de ce qu'il pourrait leur dire, +pour se livrer sans précautions. Dans un cercle si froid, si convenu, +on n'eût jamais osé se permettre une parole, un mouvement de plus ou de +moins que les autres; aussi ne se manifestait-il aucune coquetterie, et +tout arrangement se faisait en silence et avec une sorte de promptitude +qui échappait aux regards. Ce qui préservait encore les femmes, c'est +que les hommes ne pensaient alors nullement à paraître aimables, et +qu'ils ne montraient guère que les prétentions de la victoire, sans +perdre leur temps aux lenteurs d'un véritable amour. Aussi ne se +forma-t-il autour de l'empereur que des liaisons subites dont +apparemment les deux parties étaient pressées de brusquer le dénouement. +D'ailleurs Bonaparte tenait à ce que sa cour fût grave, et il eût trouvé +mauvais que les femmes y prissent le moindre empire. Il voulait se +réserver à lui le droit de toutes les libertés; il tolérait l'inconduite +de quelques personnes de sa famille, parce qu'il voyait qu'il ne +pourrait la réprimer, et que le bruit lui donnerait une plus grande +publicité. La même raison l'eût porté à dissimuler l'humeur qu'il eût +ressentie si sa femme se fût permis quelques distractions; mais, à cette +époque, elle n'y semblait guère disposée. J'ignore absolument le secret +de son intime intérieur, et je l'ai toujours vue presque exclusivement +occupée de sa position, et tremblant de déplaire à son mari. Elle +n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et +mesurée; elle ne parlait aux hommes que pour tâcher de découvrir ce qui +se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l'éternel sujet +de ses plus grands soucis. Au reste, les femmes de cette cour avaient +grande raison de s'observer un peu, car l'empereur, dès qu'il était +instruit de quelque chose, et il l'était toujours, soit pour s'amuser, +soit par je ne sais quel autre motif, ne tardait guère à mettre au fait +le mari de ce qui se passait. À la vérité, il lui interdisait le bruit +et la plainte. C'est ainsi que nous avons su qu'il avait appris à S*** +quelques-unes des aventures de sa femme, et qu'il lui ordonna si +impérieusement de ne point montrer de courroux, que S***, toujours +parfaitement soumis, consentit à se laisser tromper, et, moitié par +condescendance, moitié par suite du désir qu'il en avait, finit, je +pense, par ne point croire ce qui souvent était public. + +Madame de X---- était à Fontainebleau; mais l'empereur ne semblait plus +y faire la moindre attention. On a dit qu'il était revenu à elle +quelquefois; mais ce n'a plus été alors que fort transitoirement, et +sans que ces passades donnassent le moindre retour à son ancien crédit. + +Cependant nous eûmes pendant ce voyage le spectacle d'un autre amour qui +fut d'abord assez vif. Jérôme venait, comme je l'ai dit, d'épouser la +princesse Catherine. Cette jeune personne s'attacha vivement à lui; +mais, sitôt après son mariage, il lui donna l'occasion d'éprouver un +assez fort mouvement de jalousie. La jeune princesse de Bade était alors +extrêmement agréable, et toujours en grande froideur avec le prince son +époux. Coquette, un peu légère, fine et gaie, elle avait de grands +succès. Jérôme devint amoureux d'elle, et elle parut s'amuser de cette +passion. Elle dansait avec lui dans tous les bals; la princesse +Catherine, un peu trop grasse déjà, ne dansait point, et demeurait +assise, contemplant tristement la gaieté de ces deux jeunes gens qui +passaient et repassaient devant elle, sans faire attention à la peine +qu'elle éprouvait. Enfin, un soir, au milieu d'une fête, la bonne +intelligence paraissant très marquée, nous vîmes tout à coup cette +nouvelle reine de Westphalie pâlir, laisser échapper des larmes, se +pencher sur sa chaise, et enfin s'évanouir tout à fait. Le bal fut +interrompu. On la transporta dans un salon voisin; l'impératrice, suivie +de quelques-unes d'entre nous, s'empressa à lui donner secours; nous +entendions l'empereur adresser à son frère quelques paroles dures, après +quoi il se retira. Jérôme, effrayé, se rapprocha de sa femme, et, la +posant sur ses genoux, cherchait à lui rendre sa connaissance en lui +faisant mille caresses. La princesse, en revenant à elle, pleurait +encore et ne semblait point s'apercevoir de tout ce monde qui +l'entourait. Je la regardais en silence, et je me sentais saisie d'une +impression assez vive en voyant ce Jérôme, qu'une foule de +circonstances, toutes indépendantes assurément de son mérite, avaient +porté sur le trône, devenu l'objet de la passion d'une princesse, ayant +tout à coup acquis le droit d'être aimé d'elle et de la négliger. Je ne +puis dire tout ce que j'éprouvais en la voyant assise familièrement sur +lui, la tête penchée sur son épaule, recevant ses caresses, et, lui, +l'appelant à plusieurs reprises du nom de Catherine et l'engageant à se +remettre, en la tutoyant familièrement. Peu de moments après, les deux +époux se retirèrent dans leur appartement. Bonaparte, le lendemain, +ordonna à sa femme de parler fortement à sa jeune nièce, et je fus +chargée aussi de lui parler raison. Elle me reçut fort bien; elle +m'écouta beaucoup quand je lui représentai qu'elle compromettait tout +son avenir, que son devoir comme son intérêt l'engageaient à bien vivre +avec le prince de Bade, qu'elle était destinée à habiter d'autres lieux +que la France, qu'il était assez vraisemblable qu'on lui saurait mauvais +gré en Allemagne de légèretés qu'on lui tolérerait à Paris, et qu'elle +devait s'appliquer à ne point prêter aux calomnies qu'on se pressait de +répandre sur elle. Elle m'avoua qu'elle s'était reproché plus d'une fois +l'imprudence de ses manières, mais qu'il n'y avait, au dedans d'elle, +que l'envie de s'amuser; qu'au reste elle avait fort bien remarqué que +toute son importance venait alors de sa qualité de princesse de Bade, +qu'elle ne se voyait plus traitée à la cour de France comme par le +passé. En effet, l'empereur, qui n'avait plus le même penchant pour +elle, avait changé tout le cérémonial à son égard, et, ne songeant plus +aux règlements qu'il avait prescrits sur son rang lors de son mariage, +négligeant de la traiter comme sa fille adoptive, il ne lui donnait plus +que ce qu'on devait accorder à une princesse de la confédération du +Rhin, ce qui la mettait assez loin après les reines et les princesses de +la famille. Enfin elle se voyait une occasion de trouble, et le jeune +grand-duc, n'osant point exprimer son mécontentement, ne le manifestait +que par une extrême tristesse. Notre conversation, qui fut longue, et +ses propres réflexions la frappèrent beaucoup. Quand elle me congédia, +elle m'embrassa en me disant: «Vous verrez que vous serez contente de +moi.» En effet, le soir même, au bal, elle s'approcha de son mari, lui +parla avec une manière affectueuse, et prit un maintien réservé qu'on +remarqua. Dans cette soirée elle vint à moi, et, avec une bonne grâce +infinie, elle me demanda si je la trouvais bien, et à dater de ce jour, +jusqu'à la fin du voyage, on ne put pas faire la moindre maligne +observation sur son compte. Elle ne témoigna aucun regret de retourner à +Bade; elle s'y est bien conduite; elle a eu des enfants du prince et a +vécu parfaitement avec lui; elle s'est fait aimer de ses sujets. +Aujourd'hui la voilà veuve seulement avec deux filles, mais fort +considérée de son beau-frère l'empereur de Russie, qui lui a témoigné à +plusieurs reprises un grand intérêt[85]. Quant à Jérôme, il alla peu +après prendre possession de son royaume de Westphalie, où sa conduite a +dû donner à la princesse Catherine plus d'une occasion de verser des +larmes qui n'ont pourtant pas refroidi sa tendresse, puisque, depuis la +révolution de 1814, elle n'a pas cessé de partager son exil[86]. + + [Note 85: La princesse Stéphanie de Bade est morte en + 1860. (P. R.)] + + [Note 86: La princesse Catherine, fille du roi de + Wurtemberg, est morte à Lausanne le 28 novembre 1835. (P. + R.)] + +Tandis qu'on se livrait au plaisir et surtout à l'étiquette dans le +château de Fontainebleau, la pauvre reine de Hollande y vivait le plus à +l'écart qu'elle pouvait; extrêmement souffrante d'une grossesse pénible, +toujours poursuivie du souvenir de son fils, crachant le sang au moindre +effort, inquiète de son avenir, découragée sur tout, ne demandant aux +événements que du repos. C'était alors qu'elle me disait souvent, avec +les larmes aux yeux: «Je ne tiens plus à la vie que par le bonheur de +mon frère. Quand je pense à lui, je jouis de nos grandeurs; mais, pour +moi, elles sont un supplice.» L'empereur lui témoignait estime et +affection; c'était toujours à elle qu'il confiait le soin de donner des +conseils à sa mère, quand il les croyait nécessaires. Il y avait de +l'amitié entre madame Bonaparte et sa fille; mais elles se ressemblaient +trop peu pour s'entendre, et la première se sentait dans une sorte +d'infériorité qui lui imposait un peu. D'ailleurs, Hortense avait +éprouvé de si grands malheurs, qu'elle ne pouvait trop trouver en elle +de compassion pour des soucis qui lui auraient apparu d'un poids léger, +en comparaison de ce qu'elle souffrait. Ainsi, quand l'impératrice +venait lui parler d'une querelle surgie entre elle et l'empereur pour +quelque folle dépense, ou d'une jalousie passagère, ou même de la +crainte de son divorce, sa fille souriait tristement en lui répondant: +«Sont-ce donc là des malheurs?» Ces deux personnes se sont aimées, mais +je crois qu'elles ne se sont jamais tout à fait comprises. + +L'empereur, qui, dans le fond, avait, je crois, plus d'amitié pour +madame Louis Bonaparte que pour son frère, mais qui cependant n'était +point absolument étranger à un certain esprit de famille, ne se mêlait +qu'avec une sorte de précaution des querelles de ce ménage. Il avait +consenti à garder sa belle-fille près de lui jusqu'après ses couches; +mais il parlait toujours du retour qu'il désirait qu'elle fît en +Hollande. Elle l'assurait qu'elle ne voulait point rentrer dans un pays +où son fils était mort et où mille douleurs l'attendaient. «Ma +réputation est flétrie, lui disait-elle, ma santé perdue, je n'attends +plus de bonheur dans la vie; bannissez-moi de votre cour si vous voulez, +enfermez-moi dans un couvent, je ne souhaite ni trône ni fortune. Donnez +du repos à ma mère, de l'éclat à Eugène qui le mérite, mais laissez-moi +vivre tranquille et solitaire.» Quand elle parlait ainsi, elle parvenait +à émouvoir l'empereur; il la consolait, l'encourageait, lui promettait +son appui, lui conseillait de s'en remettre au temps; mais il repoussait +vivement toute idée de divorce entre elle et Louis. Souvent il pensait +au sien, et il sentait qu'une sorte de ridicule se serait attaché à +cette multiplicité du même événement dans sa famille. Madame Louis se +soumettait, laissait aller le temps, bien déterminée à ne point céder à +un nouveau rapprochement qui alors la faisait frémir. Il ne paraît +point, au reste, que le roi le désirât lui-même. Plus aigri que jamais +contre sa femme, il ne l'aimait pas plus qu'elle ne l'aimait elle-même; +il l'accusait hautement en Hollande, car il voulait avoir l'air d'une +victime. Bien des gens l'ont cru; les rois trouvent facilement des +oreilles crédules. Ce qui est certain, c'est que l'époux et la femme +étaient fort malheureux; mais je pense que le caractère de Louis lui eût +donné des chagrins partout, au lieu qu'il y avait dans celui d'Hortense +de quoi faire une vie douce et sereine; car elle n'avait aucune +apparence de passion: son âme et son esprit la portaient vers un profond +repos. + +La grande-duchesse de Berg s'appliquait à se montrer aimable pour tous à +Fontainebleau. Elle ne manquait pas de gaieté dans l'humeur, et savait +prendre parfois le ton de la bonhomie. Établie dans le château à ses +propres frais, elle y vivait avec luxe, ordonnait toujours une table +somptueuse. Elle était servie tout en vaisselle dorée, ce qui n'arrivait +point, même chez l'empereur. Elle invitait tous les habitants du palais +les uns après les autres, accueillait de fort bonne grâce même ceux +qu'elle n'aimait point, et semblait ne penser qu'au plaisir; mais elle +ne perdait point son temps cependant. Elle voyait souvent alors M. de +Metternich, ambassadeur d'Autriche. Il était jeune, d'une jolie figure; +il paraissait remarquer la soeur de l'empereur; elle s'en aperçut +facilement, et, dès cette époque, soit par esprit de coquetterie, ou +plutôt par suite d'une ambition précautionneuse, elle commença à +accueillir avec assez d'attention les hommages d'un ministre qui, +disait-on, avait du crédit à la cour et qui, par la suite, pourrait +peut-être la servir. Qu'elle ait eu d'avance ou non cette idée, cet +appui ne lui a point manqué. + +De plus, considérant le crédit de M. de Talleyrand, elle s'efforça de se +rapprocher de lui, tout en conservant le plus secrètement qu'elle put +des rapports avec Fouché, qui mettait assez de précautions pour la voir, +parce que l'empereur manifestait toujours du mécontentement de toute +liaison. Nous la vîmes agacer M. de Talleyrand dans le salon de +Fontainebleau, lui parler de préférence, sourire à ses bons mots, le +regarder quand elle disait quelque chose qui pouvait être remarqué, et +enfin le lui adresser. M. de Talleyrand ne se montra point rétif, et se +rapprocha de son côté. Alors les entretiens devinrent un peu plus +graves. Madame Murat ne dissimula point à M. de Talleyrand qu'elle +voyait avec envie ses frères occuper des trônes et qu'elle sentait en +elle la force de porter un sceptre; elle lui reprocha de s'y opposer. M. +de Talleyrand objecta le peu d'étendue d'esprit de Murat; il plaisanta +sur son compte, et ses plaisanteries ne furent point repoussées +amèrement. Au contraire, la princesse livra son mari d'assez bonne +grâce; mais elle objecta qu'elle ne lui laisserait point, à lui seul, la +charge du pouvoir, et, peu à peu, je pense qu'elle amena M. de +Talleyrand, par quelques séductions, à lui être moins contraire. Pendant +ce temps elle caressait aussi M. Maret, qui reportait lourdement à +l'empereur des éloges répétés de l'esprit distingué de sa soeur. +L'empereur avait de lui-même assez grande opinion d'elle, et s'y voyait +encore fortifié par un concours d'approbations qu'il savait bien-n'être +pas concertées. Il s'accoutuma à traiter sa soeur avec plus de +considération. Murat, qui y perdit quelque chose, parfois s'avisait de +se blesser et de se plaindre; il en résultait des scènes conjugales où +le mari voulait reprendre ses droits et son rang. Il traitait mal la +princesse; elle en était un peu effarouchée; mais, moitié par adresse, +moitié par menace, tantôt caressante et tantôt hautaine, sachant se +montrer habilement femme soumise ou soeur du maître à tous, elle +étourdissait son mari, reprenait son ascendant, et lui prouvait qu'elle +le servait par la conduite qu'elle tenait. Il paraît que les mêmes +orages se sont manifestés lorsqu'elle a été à Naples, que la vanité de +Murat en a quelquefois pris ombrage, qu'il en a souffert; mais on +s'accorde à dire que, s'il a fait des fautes, c'est toujours au moment +où il a cessé de suivre ses conseils. + +J'ai dit combien la cour, pendant ce voyage, fut brillante d'étrangers. +Avec le prince primat on pouvait trouver un peu de conversation. Il +avait de la politesse, il était assez bel esprit, et il aimait à +rappeler les années de sa jeunesse, où il avait eu des liaisons à Paris +avec tous les gens de lettres du temps. Le grand-duc de Wurtzbourg, qui +resta à Fontainebleau tout le temps, montrait de la bonhomie et mettait +chacun fort à l'aise. Il était passionné de musique et avait une voix de +chantre de cathédrale; mais il se divertissait tant lorsqu'on le mettait +pour une partie dans quelque morceau de musique, qu'on ne se sentait pas +le courage de détruire son plaisir en en souriant. Les princes de +Mecklembourg, après les deux que je viens de citer, étaient ceux +auxquels on donnait le plus de soins. Tous deux étaient jeunes, d'une +grande politesse, et même un peu obséquieux pour tout le monde. +L'empereur leur imposait beaucoup. La magnificence de sa cour les +éblouissait, et, subjugués par cette puissance et par le faste imposant +qu'on déployait, ils admiraient sans cesse et courtisaient jusqu'au +moindre chambellan. Le prince de Mecklembourg-Strélitz, frère de la +reine de Prusse, assez sourd, avait plus de peine à communiquer ses +idées; mais le prince de Mecklembourg-Schwerin, jeune aussi, d'une assez +jolie figure, montrait une affabilité constante. Il venait pour tâcher +d'obtenir le départ des garnisons françaises qui occupaient ses États. +L'empereur l'amusait par de belles promesses; il témoignait ses désirs à +l'impératrice, qui l'accueillait avec la patience la plus gracieuse. +Cette complaisance continue qui la distinguait, son aimable visage, sa +taille charmante, l'élégance soutenue de sa personne, ne furent pas sans +effet sur le prince. On vit, ou on crut voir, qu'il paraissait un peu +occupé de notre souveraine. Elle en riait et s'en amusait doucement. +Bonaparte en rit aussi, pour plus tard en prendre un peu d'humeur. Cela +arriva après son retour du petit voyage qu'il fit en Italie à la fin de +l'automne. Il est certain qu'à la fin de leur séjour à Paris les deux +princes furent moins bien traités. Je ne crois point que Bonaparte eût +des inquiétudes sérieuses, mais il ne voulait être le sujet d'aucune +plaisanterie. Le prince a sans doute gardé quelque souvenir de +l'impératrice; car elle m'a conté que, lors du divorce, l'empereur lui +proposa, si elle voulait se remarier, de prendre le prince de +Mecklembourg pour époux, et qu'elle s'y refusa. Je ne sais même si elle +ne m'a pas dit que le prince avait écrit pour le demander. + +Tous les princes, et une foule d'autres moins importants, n'étaient +point admis à la table de l'empereur tous les jours. Ils y étaient +invités quand il lui plaisait; les autres fois ils dînaient chez les +reines, chez les ministres, le grand maréchal ou la dame d'honneur. +Madame de la Rochefoucauld avait un grand appartement où se réunissaient +les étrangers. Elle les recevait avec aisance, et on y passait son temps +assez agréablement. C'est un singulier spectacle que celui d'une cour. +On y voit les plus grands personnages, pris dans les plus hautes classes +de la société, on y suppose à chacun des intérêts sérieux, et cependant +le silence, imposé par la prudence et l'usage, y force tout le monde à +s'y tenir dans les bornes d'une conversation la plus insignifiante +possible; et souvent les princes et les grands, n'osant pas y paraître +hommes, consentent à y agir comme des enfants. Cette réflexion se +faisait avec plus de force à Fontainebleau qu'ailleurs. Tous ces grands +étrangers s'y voyaient attirés par la force. Tous, plus ou moins vaincus +ou dépossédés, ils y venaient implorer ou grâce ou justice; dans un des +coins du château, ils savaient que leur destinée se décidait en silence; +et tous, avec un aspect pareil, affectant de la bonne humeur et une +entière liberté d'esprit, ils couraient la chasse, s'abandonnaient à +tout ce qu'on exigeait d'eux; et ce qu'on exigeait, faute d'en pouvoir +faire autre chose et pour n'avoir ni à les écouter ni à leur répondre, +était qu'ils dansassent, qu'ils jouassent au colin-maillard, etc. +Combien il m'est arrivé de me voir au piano chez madame de la +Rochefoucauld, jouant, à sa prière, des danses italiennes, que la +présence de cette jolie Italienne mettait à la mode! Je voyais passer en +cercle et danser pêle-mêle devant moi princes, électeurs, maréchaux ou +chambellans, vainqueurs ou vaincus, nobles et bourgeois, enfin tous les +quartiers d'Allemagne en pendant des sabres révolutionnaires ou de nos +habits chamarrés, qui faisaient notre illustration, illustration plus +solide à cette époque que celle de tant de vieux parchemins, dont on +peut dire que la fumée de nos canons avait presque entièrement effacé +les caractères. Je faisais, à part moi, souvent de sérieuses réflexions +sur ce que je voyais sous mes yeux, mais je me serais bien gardée de les +communiquer à mes compagnons, et je n'aurais pas osé sourire ni d'eux, +ni de moi. «Voilà la science des courtisans, dit Sully. Ils sont +convenus entre eux que, couverts des masques les plus grossiers, ils ne +se paraîtraient pourtant point risibles les uns aux autres.» + +C'est lui qui dit encore: «Le vrai grand homme sait être tour à tour, et +suivant les occasions, tout ce qu'il faut être: maître ou égal, roi ou +citoyen. Il ne perd rien à s'abaisser ainsi dans le particulier, pourvu +que, hors de là, il se montre également capable des affaires politiques +et militaires; le courtisan se souvient toujours qu'il est avec son +maître.» + +L'empereur n'avait aucune disposition à adopter une pareille vérité, et, +par calcul comme par goût, il se gardait bien de se détendre jamais de +sa royauté. Peut-être aussi qu'un usurpateur ne pourrait pas le faire si +impunément qu'un autre. + +Lorsque l'heure annonçait qu'il fallait quitter les jeux enfantins pour +se présenter chez lui, alors l'aisance s'effaçait de tous les visages. +Chacun, reprenant son sérieux, s'acheminait lentement et +cérémonieusement vers les grands appartements. On entrait, en se donnant +la main, dans l'antichambre de l'impératrice. Un chambellan annonçait. +Plus ou moins longtemps après, on était reçu; quelquefois seulement les +entrées, ou tout le monde. On se rangeait en silence comme je l'ai dit, +on écoutait les paroles vagues et rares que l'empereur adressait à +chacun. Ennuyé comme nous, il demandait les tables de jeu; on s'y +plaçait par contenance, et, peu après, l'empereur disparaissait. Presque +tous les soirs, il faisait appeler M. de Talleyrand et veillait +longtemps avec lui. + +L'état de l'Europe fournissait alors à leurs conversations, et sans +doute en faisait le sujet ordinaire. L'expédition des Anglais en +Danemark avait vivement irrité l'empereur. L'impossibilité où il s'était +trouvé de secourir cet allié, l'incendie de la flotte danoise, le blocus +que les vaisseaux anglais établissaient partout, l'animaient à chercher +de son côté des moyens de leur nuire et, il exigeait plus sévèrement +que jamais que ses alliés se dévouassent à sa vengeance. L'empereur de +Russie, qui avait fait des démarches pour la paix générale, ayant été +repoussé par le ministère anglais, se jeta alors avec une entière +affection dans le parti de Bonaparte. Le 26 octobre, il fit une +déclaration qui annonçait qu'il rompait toute communication avec +l'Angleterre jusqu'au moment où elle traiterait de la paix avec nous. +Son ambassadeur, le comte de Tolstoï, arriva à Fontainebleau peu après; +il y fut reçu avec de grands honneurs et nommé du voyage. + +Vers le commencement de ce mois, une rupture avait éclaté entre nous et +le Portugal. Le prince régent de ce royaume[87] ne se prêtait point à +ces prohibitions continentales qui fatiguaient les peuples. Bonaparte +s'emporta; des notes violentes contre la maison de Bragance parurent +dans nos journaux, les ambassadeurs furent rappelés, et notre armée +entra en Espagne pour marcher vers Lisbonne. Ce fut Junot qui en eut le +commandement. Un peu plus tard, c'est-à-dire au mois de novembre, le +prince régent, voyant qu'il ne pouvait apporter de résistance à une +telle invasion, prit le courageux parti d'émigrer de l'Europe et d'aller +régner au Brésil. Il s'embarqua le 29 novembre. + + [Note 87: La reine sa mère vivait encore, mais elle était + folle.] + +Le gouvernement espagnol s'était bien gardé de s'opposer au passage des +troupes françaises sur son territoire. Il s'ourdissait alors un nombre +considérable d'intrigues entre la cour de Madrid et celle de France. +Depuis longtemps, il s'était formé une correspondance intime entre le +prince de la Paix et Murat. Le prince, maître absolu de l'esprit de son +roi, ennemi acharné de l'héritier du trône, l'infant Ferdinand, s'était +dévoué à Bonaparte et le servait avec zèle. Il promettait sans cesse à +Murat de le satisfaire sur tout ce qu'on exigerait de lui, et celui-ci, +en réponse, était chargé de lui promettre une couronne, je ne sais quel +royaume des Algarves, et un appui solide de notre part. Une foule +d'intrigants, soit français, soit espagnols, se mêlaient à tout cela. +Ils trompaient Bonaparte et Murat sur le véritable esprit de l'Espagne, +ils cachaient soigneusement que le prince de la Paix y fût détesté. En +ayant gagné ce ministre, on se croyait maître du pays, et on entrait +volontairement dans une foule d'erreurs qu'il a fallu, depuis, payer +bien cher. M. de Talleyrand n'était pas toujours consulté ou cru sur cet +article. Mieux informé que Murat, il entretenait souvent l'empereur du +véritable état des choses; mais on le soupçonnait de jalousie contre +Murat; celui-ci disait que c'était pour lui nuire qu'il doutait des +succès dont le prince de la Paix répondait, et Bonaparte se laissa +séduire à tant d'intrigues. On a dit que le prince de la Paix avait fait +d'énormes présents à Murat; que celui-ci se flattait qu'après avoir +trompé le ministre espagnol, et par son moyen excité la rupture entre le +roi d'Espagne et son fils, et enfin amené la révolution qu'on +souhaitait, il aurait pour sa récompense le trône d'Espagne, et, ébloui +par cet avenir, il se gardait bien de douter de tout ce qu'on lui +mandait pour flatter sa passion. Il arriva qu'il se forma, tout à coup, +une conspiration à Madrid contre le roi; on sut y faire entrer le prince +Ferdinand dans les rapports qu'on fit au roi, et, soit qu'elle fût +réelle, ou bien seulement une malheureuse intrigue contre les jours du +jeune prince, elle fut publiée après sa découverte avec un grand bruit. +Le roi d'Espagne, ayant soumis son fils au jugement d'un tribunal, se +laissa désarmer par des lettres d'excuses que la peur dicta à l'infant, +lettres qui publièrent son crime, vrai ou prétendu, et cette cour n'en +demeura pas moins dans un déplorable état d'agitation. Le roi était +d'une faiblesse extrême et infatué de son ministre, qui dirigeait la +reine avec toute l'autorité d'un maître et d'un ancien amant. Celle-ci +détestait son fils, auquel la nation espagnole s'attachait par suite de +la haine qu'inspirait le prince de la Paix. Il y avait dans cette +situation de quoi flatter les espérances de la politique de l'empereur. +Qu'on y ajoute l'état du pays même: la médiocrité du corps abâtardi de +la noblesse, l'ignorance du peuple, l'influence du clergé, les +obscurités de la superstition, un état de finances misérable, +l'influence que le gouvernement anglais voulait exercer, l'occupation du +Portugal par les Français, et on conclura qu'un pareil état menaçait +d'un désordre prochain. + +J'avais souvent entendu M. de Talleyrand parler dans ma chambre à M. de +Rémusat de la situation de l'Espagne. Une fois, en nous entretenant de +l'établissement de la dynastie de Bonaparte: «C'est, nous dit-il, un +mauvais voisin pour lui qu'un prince de la maison de Bourbon, et je ne +crois pas qu'il puisse le conserver.» Mais, à cette époque de 1807, M. +de Talleyrand, très bien informé de la véritable disposition de +l'Espagne, était d'avis que, loin d'y intriguer par le moyen d'un homme +aussi médiocre et aussi mésestimé que le prince de la Paix, il fallait +gagner la nation en le faisant chasser; et, si le roi s'y refusait, lui +faire la guerre, prendre parti contre lui pour son peuple, et, selon les +événements qui surviendraient, ou détrôner absolument toute la race de +Bourbon, ou seulement la compromettre au profit de Bonaparte, en mariant +le prince Ferdinand à quelque fille de la famille. C'était même alors +vers ce dernier avis qu'il penchait, et il faut lui rendre justice: il +prédisait même alors à l'empereur qu'il ne retirerait que des embarras +d'une autre marche. Un des grands torts de l'esprit de Bonaparte, je ne +sais si je ne l'ai pas déjà dit, était de confondre tous les hommes au +seul nivellement de son opinion, et de ne point croire aux différences +que les moeurs et les usages apportent dans les caractères. Il jugeait +des Espagnols comme de toute autre nation. Comme il savait qu'en France +les progrès de l'incrédulité avaient amené à l'indifférence à l'égard +des prêtres, il se persuadait qu'en tenant au delà des Pyrénées le +langage philosophique qui avait précédé la révolution française, on +verrait les habitants de l'Espagne suivre le mouvement qu'avaient +soulevé des Français, «Quand j'apporterai, disait-il, sur ma bannière +les mots _liberté_, _affranchissement de la superstition_, _destruction +de la noblesse_, je serai reçu comme je le fus en Italie, et toutes les +classes vraiment nationales seront avec moi. Je tirerai de leur inertie +des peuples autrefois généreux; je leur développerai les progrès d'une +industrie qui accroîtra leurs richesses, et vous verrez qu'on me +regardera comme le libérateur de l'Espagne.» Murat mandait une partie de +ces paroles au prince de la Paix, qui ne manquait point d'assurer qu'un +tel résultat était, en effet, très probable. M. de Talleyrand parlait en +vain; on ne l'écouta point. Cela fut un premier échec donné à son +crédit, qui l'ébranla d'abord imperceptiblement, mais dont ses ennemis +profitèrent. M. Maret s'efforça de dire comme Murat, voyant que c'était +flatter l'empereur; le ministre des relations extérieures, humilié +d'être réduit à des fonctions dont M. de Talleyrand lui enlevait les +plus belles parties, se crut obligé de prendre et de soutenir une autre +opinion que la sienne; l'empereur, ainsi circonvenu, se laissa abuser, +et, quelques mois après, s'embarqua dans cette perfide et déplorable +entreprise. + +Tandis que je demeurais à Fontainebleau, mes relations avec M. de +Talleyrand se multiplièrent beaucoup. Il venait souvent dans ma chambre, +il s'y amusait des observations que je faisais sur notre cour, et il me +livrait les siennes, qui étaient plaisantes. Quelquefois aussi nos +conversations prenaient un tour sérieux. Il arrivait fatigué ou même +mécontent de l'empereur; il s'ouvrait alors un peu sur les vices plus ou +moins cachés de son caractère, et, m'éclairant par une lumière vraiment +funeste, il déterminait mes opinions encore flottantes et me causait une +douleur assez vive. Un soir que, plus communicatif que de coutume, il me +contait quelques anecdotes que j'ai rapportées dans le cours de ces +cahiers, et qu'il appuyait fortement sur ce qu'il nommait la _fourberie_ +de notre maître, le représentant comme incapable d'un sentiment +généreux, il fut étonné tout à coup de voir qu'en l'écoutant je +répandais des larmes. «Qu'est-ce? me dit-il; qu'avez-vous?--C'est, lui +répondis-je, que vous me faites un mal réel. Vous autres politiques, +vous n'avez pas besoin d'aimer qui vous voulez servir; mais moi, pauvre +femme, que voulez-vous que je fasse du dégoût que vos récits +m'inspirent, et que deviendrai-je, quand il faudra demeurer où je suis +sans pouvoir y conserver une illusion?--Enfant que vous êtes, reprit M. +de Talleyrand, qui voulez toujours mettre votre coeur dans tout ce que +vous faites! Croyez-moi, ne le compromettez pas à vous affectionner à +cet homme-ci, mais tenez pour sûr qu'avec tous ses défauts il est encore +aujourd'hui très nécessaire à la France, qu'il sait maintenir, et que +chacun de nous doit y faire son possible. Cependant, ajouta-t-il, s'il +écoute les beaux avis qu'on lui donne aujourd'hui, je ne répondrais de +rien. Le voilà enferré dans une intrigue pitoyable. Murat veut être roi +d'Espagne; ils enjôlent le prince de la Paix et veulent le gagner, comme +s'il avait quelque importance en Espagne. C'est une belle politique à +l'empereur que d'arriver dans un pays avec la réputation d'une liaison +intime entre lui et un ministre détesté! Je sais bien qu'il trompe ce +ministre, et qu'il se rejettera loin de lui quand il s'apercevra qu'il +n'en a que faire; mais il aurait pu s'épargner les frais de cette +méprisable perfidie. L'empereur ne veut pas voir qu'il était appelé par +sa destinée à être partout et toujours _l'homme des nations_, le +fondateur des nouveautés utiles et possibles. Rendre la religion, la +morale, l'ordre à la France, applaudir à la civilisation de l'Angleterre +en contenant sa politique, fortifier ses frontières par la confédération +du Rhin, faire de l'Italie un royaume indépendant de l'Autriche et de +lui-même, tenir le czar enfermé chez lui en créant cette barrière +naturelle qu'offre la Pologne: voilà quels devaient être les desseins +éternels de l'empereur, et ce à quoi chacun de mes traités le +conduisait. Mais l'ambition, la colère, l'orgueil, et quelques imbéciles +qu'il écoute, l'aveuglent souvent. Il me soupçonne dès que je lui parle +_modération_, et, s'il cesse de me croire, vous verrez quelque jour par +quelles imprudentes sottises il se compromettra, lui et nous. Cependant +j'y veillerai jusqu'à la fin. Je me suis attaché à cette création de son +empire; je voudrais qu'elle tînt comme mon dernier ouvrage, et, tant que +je verrai jour à quelque succès de mon plan, je n'y renoncerai point.» + +La confiance que M. de Talleyrand commençait à prendre en moi me +flattait beaucoup. Il put voir bientôt combien cette confiance était +fondée, et que, par suite de mon goût et de mes habitudes, j'apporterais +dans le commerce de notre amitié une sûreté complète. Je parvins de +cette manière, à lui procurer le plaisir de pouvoir s'épancher sans +inquiétude, et cela quand sa volonté seule l'y portait; car je ne +provoquais jamais ses confidences, et je m'arrêtais là où il lui +plaisait de s'arrêter. Comme il était doué d'un tact très fin, il démêla +promptement ma réserve, ma discrétion, et ce fut un nouveau lien entre +nous. Souvent, quand ses affaires ou nos devoirs nous laissaient un peu +de liberté, il venait dans ma chambre, où nous demeurions assez +longtemps tous trois. À mesure que M. de Talleyrand prenait plus +d'amitié pour moi, je me sentais plus à l'aise avec lui; je rentrais +dans les formes ordinaires de mon caractère; cette petite prévention +dont j'ai parlé se dissipait, et je me livrais au plaisir d'autant plus +vif pour moi, que ce plaisir se trouvait dans les murs d'un palais où la +préoccupation, la peur et la médiocrité s'unissaient pour éteindre toute +communication entre ceux qui l'habitaient. + +Cette liaison, au reste, nous devint alors fort utile. M. de Talleyrand, +comme, je l'ai dit, entretint l'empereur de nous et lui persuada que +nous étions très propres à tenir une grande maison et à recevoir comme +il le fallait les étrangers qui ne devaient pas manquer désormais +d'abonder à Paris. Aussi l'empereur se détermina-t-il à nous donner les +moyens de nous établir à Paris d'une manière brillante. Il augmenta le +revenu de M. de Rémusat, à condition qu'à son retour à Paris il +tiendrait une maison. Il le nomma surintendant des théâtres impériaux. +M. de Talleyrand fut chargé de nous annoncer ces faveurs, et je me +sentis très heureuse de les lui devoir. Ce moment a été le plus beau de +notre situation, parce qu'il nous ouvrait une existence agréable, de +l'aisance, des occasions d'amusement. Nous reçûmes beaucoup de +compliments, et nous éprouvâmes ce plaisir, le premier, le seul d'une +vie passée à la cour, je veux dire celui d'obtenir une sorte +d'importance. + +Au milieu de toutes ces choses, l'empereur ne laissait pas de travailler +toujours, et presque chaque jour publiait quelques-uns de ses décrets. +Il y en avait d'utiles; par exemple, il augmenta les succursales dans +les départements, il paya davantage les curés, il rétablit tes soeurs de +la Charité. Il fit rendre un sénatus-consulte qui déclarait les juges +inamovibles au bout de cinq ans. Il se montrait attentif aussi à +encourager le moindre effort du talent, surtout quand sa gloire était le +but de cet effort. On donna à l'Opéra de Paris _le Triomphe de Trajan_, +dont le poème était composé par Esménard, qui, ainsi que le musicien, +reçut des gratifications. L'ouvrage renfermait de grandes applications; +on y avait représenté Trajan brûlant de sa main des papiers qui +renfermaient le secret d'une conspiration. Cela rappelait ce que +Bonaparte avait fait à Berlin. Le triomphe même fut représenté avec une +pompe magnifique; les décorations étaient superbes; le triomphateur se +montrait sur un char traîné par quatre chevaux blancs; tout Paris courut +à ce spectacle; les applaudissements furent nombreux, et ils charmèrent +l'empereur. Peu après, on représenta l'opéra de M. de Jouy et du +musicien Spontini: _la Vestale_. Cet ouvrage, très bien conduit pour le +poème et remarquable par la musique, renfermait encore un triomphe qui +réussit bien, et les auteurs eurent aussi leur récompense. + +Durant ce voyage, l'empereur nomma M. de Caulaincourt ambassadeur à +Pétersbourg. Celui-ci eut beaucoup de peine à le déterminer à accepter +cette mission; il en coûtait à M. de Caulaincourt de se séparer d'une +personne qu'il aimait, et il refusa avec fermeté. Mais Bonaparte, à +force de paroles affectueuses, le détermina enfin, en lui promettant que +ce brillant exil ne durerait que deux ans. On accorda au nouvel +ambassadeur une somme énorme pour les frais de son établissement. Il +devait toucher de sept à huit cent mille francs de traitement. +L'empereur lui prescrivait d'effacer le luxe de tous les autres +ambassadeurs. À son arrivée à Pétersbourg, M. de Caulaincourt trouva +d'abord d'assez grands embarras. Le crime de la mort du duc d'Enghien +laissait une tache sur son front. L'impératrice mère ne voulut point le +voir; nombre de femmes se refusaient à ses avances. Le czar l'accueillit +bien, prit peu à peu du goût pour lui, et même, après, une véritable +amitié; et, à son exemple, on finit par se montrer moins sévère. Quand +l'empereur sut qu'un pareil souvenir avait influé sur la situation de +son ambassadeur, il s'en étonna beaucoup: «Quoi! disait-il, on se +souvient de cette vieille histoire?» La même parole lui est échappée +toutes les fois qu'il a retrouvé qu'en effet on ne l'avait point +oubliée; et cela est arrivé plus d'une fois. Et souvent il ajoutait: +«Quel enfantillage! mais pourtant ce qui est fait est fait[88].» + + [Note 88: Sans croire comme l'empereur qu'un tel + événement devait être oublié, on est confondu en pensant que + trois ans et demi seulement avaient passé sur ce meurtre. (P. + R.)] + +Le prince Eugène était archichancelier d'État. On confia le soin de le +remplacer à M. de Talleyrand dans les fonctions attribuées à cette +place. Celui-ci réunissait alors dans sa personne un assez bon nombre de +dignités. L'empereur aussi commença à accorder des dotations à ses +maréchaux et à ses généraux, et à fonder ces fortunes qui parurent +immenses et qui devaient disparaître avec lui. On se trouvait à la tête, +en effet, d'un revenu considérable; on se voyait déclarer le +propriétaire d'un nombre étendu de lieues de terrain, soit en Pologne, +en Hanovre ou en Westphalie. Mais il y avait de grandes difficultés à +toucher les revenus. Les pays conquis se prêtaient peu à les donner. On +envoyait des gens d'affaires qui éprouvaient de grands embarras. Il +fallait faire des transactions, se contenter d'une partie des sommes +promises. Cependant, le désir de plaire à l'empereur, le goût du luxe, +une confiance imprudente dans l'avenir faisaient qu'on montait sa +dépense sur le revenu présumé qu'on attendait. Les dettes +s'accumulaient; la gêne se glissait au milieu de cette prétendue +opulence; le public supposait des fortunes immenses là où il voyait une +extrême élégance, et cependant rien de sûr, de réel, ne fondait tout +cela. Nous avons vu sans cesse la plupart des maréchaux, pressés par +leurs créanciers, venir solliciter des secours que l'empereur accordait +selon sa fantaisie ou l'intérêt qu'il trouvait à s'attacher tel ou tel. +Les prétentions sont devenues extrêmes, et peut-être le besoin de les +satisfaire est-il entré dans quelques-uns des motifs des guerres qui ont +suivi. Le maréchal Ney acheta une maison; l'achat et la dépense qu'il y +fit lui coûtèrent plus d'un million, et il exprima souvent des plaintes +de la gêne qu'il éprouvait après une pareille dépense. Il en fut de même +du maréchal Davout. L'empereur leur ordonnait à tous cet achat d'un +hôtel, qui entraînait les frais des plus magnifiques établissements. Les +riches étoffes, les meubles précieux ornaient ces demeures, les +vaisselles brillaient sur leurs tables, leurs femmes resplendissaient de +pierreries; les équipages, les toilettes se montaient à l'avenant. Ce +faste plaisait à Bonaparte, satisfaisait les marchands, éblouissait tout +le monde et tirait chacun de sa sphère ordinaire, augmentait la +dépendance, enfin remplissait parfaitement les intentions de celui qui +le fondait. + +Pendant ce temps, l'ancienne noblesse de France, vivant simplement, +rassemblant ses débris, ne se trouvant obligée à rien, parlait avec +vanité de sa misère, rentrait peu à peu dans ses propriétés et se +ressaisissait de ces fortunes que nous lui voyons étaler aujourd'hui. +Les confiscations de la Convention nationale n'ont pas été toujours +fâcheuses pour la noblesse française, surtout quand ses biens n'ont +point été vendus. Avant la Révolution, elle se trouvait fort endettée, +car le désordre était une des élégances de nos anciens grands seigneurs. +L'émigration et les lois de 1793, en les privant de leurs propriétés, +les affranchissaient de leurs créanciers et d'une certaine quantité de +charges affectées aux grandes maisons, et, en retrouvant leurs biens, +ils profitaient de cette libération. Je me souviens que M. Gaudin, +ministre des finances, conta une fois, devant moi, que, l'empereur lui +demandant quelle était en France la classe la plus imposée, le ministre +lui répondit que c'était encore celle de l'ancienne noblesse. Bonaparte +en fut comme effrayé, et lui répondit: «Mais il faudrait pourtant +prendre garde à cela.» + +Il s'est fait sous l'Empire un assez bon nombre de fortunes médiocres; +beaucoup de gens, de militaires surtout, qui n'avaient rien auparavant, +se trouvaient possesseurs de dix, quinze ou vingt mille livres de rente, +parce qu'à mesure qu'on était moins sous les yeux de l'empereur on +pouvait vivre davantage à sa fantaisie et mettre de l'ordre dans ses +revenus. Mais il reste peu de ces immenses fortunes, si gratuitement +supposées aux grands de sa cour, et sur ce point, comme sur beaucoup +d'autres, le parti qui, au retour du roi, pensait qu'on enrichirait +l'État en s'emparant des trésors qu'on supposait amassés sous l'Empire, +conseillait une mesure arbitraire et vexatoire qui n'aurait eu aucun +résultat. + +Ma famille eut, à cette époque, part aux générosités de l'empereur. Mon +beau-frère, le général Nansouty, eut le grand cordon de la Légion +d'honneur. De premier chambellan de l'impératrice, il devint peu après +premier écuyer, et remplaça M. de Caulaincourt en son absence; il reçut +une dotation en Hanovre, que l'on portait à trente mille francs sur le +papier, et cent mille francs pour l'achat d'une maison, qui pouvait, +s'il le voulait, valoir davantage, mais qui deviendrait inaliénable par +le fait de ces cent mille francs qui auraient aidé à l'acquisition. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +(1807-1808.) + +Projets de divorce. + + +J'ai cru devoir faire un chapitre à part de ce qui se passa à +Fontainebleau à cette époque, relativement au divorce. Quoique +l'empereur, depuis quelques années, ne rappelât à sa femme ce projet que +dans les moments où il avait quelque querelle avec elle, et que ces +occasions fussent rares, à cause de l'adresse et de la condescendance de +l'impératrice, cependant il est très vraisemblable qu'il roulait +toujours dans sa tête au moins quelque plan vague d'en venir un jour à +un pareil éclat. La mort du fils aîné de Louis l'avait frappé; ses +victoires, en accroissant sa puissance, étendaient ses idées de +grandeur, et sa politique, comme sa vanité, trouvait son compte dans une +alliance avec quelque souverain de l'Europe. Le bruit avait d'abord +couru que Napoléon jetterait les yeux sur la fille du roi de Saxe; mais +cette princesse ne lui aurait point apporté des liens de parenté qui +eussent ajouté à son autorité continentale. Le roi de Saxe ne régnait +plus que parce que la France l'y avait autorisé. D'ailleurs, sa fille +avait alors au moins trente ans, et n'était nullement belle. Bonaparte, +au retour de Tilsit, en parla à sa femme de manière à la rassurer +complètement. Les conférences de Tilsit exaltèrent assez justement +l'orgueil de Napoléon; l'engouement dont le jeune czar fut saisi pour +lui, l'assentiment qu'il donna à quelques-uns de ses projets, +particulièrement au démembrement du royaume d'Espagne, sa complaisance à +l'égard des volontés de son nouvel allié, tout put contribuer à faire +naître dans l'esprit de celui-ci certains projets relatifs à une +alliance plus intime. Il s'en ouvrit sans doute à M. de Talleyrand, mais +je ne crois point qu'on en glissât la moindre chose au czar; et tout +cela demeura encore remis à un avenir plus ou moins éloigné, selon les +circonstances. + +L'empereur revint en France. En se rapprochant de sa femme, il retrouva +près d'elle cette sorte d'attachement qu'elle lui inspirait réellement, +et qui le gênait bien quelquefois, en le rendant accessible à un +certain malaise quand il l'avait fortement affligée. + +Une fois, en causant avec elle des différends du roi de Hollande avec sa +femme, de la mort du jeune Napoléon et de la santé délicate du seul +garçon qui leur restât, il l'entretint de la nécessité où peut-être, un +jour, il pourrait se trouver de prendre une femme qui lui donnât des +enfants. Il montra quelque émotion en développant un pareil sujet, et il +ajouta: «Si pareille chose arrivait, Joséphine, alors ce serait à toi de +m'aider à un tel sacrifice. Je compterais sur ton amitié pour me sauver +de tout l'odieux de cette rupture forcée. Tu prendrais l'initiative, +n'est-ce pas? et, entrant dans ma position, tu aurais le courage de +décider toi-même de ta retraite?» L'impératrice connaissait trop bien le +caractère de son époux pour lui faciliter d'avance, par une parole +imprudente, une démarche qu'elle repoussait autant qu'elle le pouvait. +Aussi, dans cet entretien, loin de lui donner l'espérance qu'elle +contribuerait à affaiblir par sa conduite l'effet d'un pareil éclat, +elle l'assura qu'elle obéirait à ses ordres, mais que jamais elle n'en +préviendrait aucun. Elle fit cette réponse même avec un ton calme et +assez digne qu'elle savait fort bien prendre vis-à-vis de Bonaparte et +qui n'était pas sans effet. + +«Sire, lui dit-elle (car il est à remarquer que depuis qu'il régnait, +même dans le tête-à-tête, elle s'était accoutumée à lui parler avec des +formes presque toujours cérémonieuses), vous êtes le maître, et vous +déciderez de mon sort. Quand vous m'ordonnerez de quitter les Tuileries, +j'obéirai à l'instant; mais c'est bien le moins que vous l'ordonniez +d'une manière positive. Je suis votre femme, j'ai été couronnée par vous +en présence du pape; de tels honneurs valent bien qu'on ne les quitte +pas volontairement. Si vous divorcez, la France entière saura que c'est +vous qui me chassez, et elle n'ignorera ni mon obéissance, ni ma +profonde douleur.» Cette manière de répondre, qui fut toujours la même, +ne blessa point l'empereur, et parut même quelquefois l'émouvoir; car, +en revenant, en diverses occasions, sur ce sujet, il laissait assez +souvent échapper des larmes, et paraissait réellement agité par des +passions contraires. + +Madame Bonaparte, qui se rendait si bien maîtresse d'elle-même devant +lui, en me racontant tout ceci, se livrait à une extrême inquiétude. +Quelquefois, elle pleurait amèrement; dans d'autres moments elle se +récriait sur l'ingratitude d'un pareil abandon. Elle rappelait que, +lorsqu'elle avait épousé Bonaparte, il s'était cru fort honoré de son +alliance, et qu'il était odieux de la repousser de son élévation, quand +elle avait consenti à partager sa mauvaise fortune. Il lui arrivait même +de s'exalter l'imagination au point de laisser échapper des inquiétudes +sur son existence personnelle. «Je ne lui céderai jamais, disait-elle; +je me conduirai certainement comme sa victime; mais, si j'arrive à le +trop gêner, qui sait ce dont il est capable, et s'il résisterait au +besoin de se défaire de moi?» Quand elle proférait de semblables +paroles, je faisais mille efforts pour calmer son imagination ébranlée, +qui sans doute l'entraînait trop loin. Quelque opinion que j'aie sur la +facilité avec laquelle Bonaparte savait se déterminer aux nécessités +politiques, je ne crois nullement qu'il fût capable de concevoir et +d'exécuter les noirs calculs dont elle le soupçonnait alors. Mais il +avait agi de manière, dans diverses occasions, et surtout parlé souvent +dans des termes tels, qu'il donnait le droit à l'exaltation d'un profond +mécontentement de concevoir de semblables soupçons, et quoique j'atteste +bien solennellement que, dans ma conscience intime, je ne pense point +qu'il eût abordé jamais ce moyen de sortir d'embarras, cependant ma +seule réponse aux vives inquiétudes de l'impératrice ne pouvait être que +celle-ci: «Madame, soyez sûre qu'il n'est pas capable d'aller +jusque-là.» + +Je m'étonnais, à part moi, qu'une femme tellement désenchantée sur son +époux, dévorée d'un sinistre soupçon, détachée alors de toute affection, +assez indifférente à la gloire, pût tenir si fortement aux jouissances +d'une royauté si précaire. Mais, voyant que rien n'arriverait à l'en +dégoûter, je me contentais, comme par le passé, de l'engager à garder un +profond silence et à demeurer avec l'empereur dans son attitude calme, +attristée, mais déterminée, qui, en effet, était le seul moyen d'écarter +ou de retarder l'orage. Il savait que sa femme était généralement aimée; +tous les jours l'opinion publique se séparait davantage de lui, et il +craignait de la froisser encore. L'impératrice, quand elle confiait à sa +fille ses peines, comme je l'ai déjà dit, ne trouvait pas une personne +très disposée à la comprendre. Depuis la perte de son enfant, les +souffrances de la vanité lui causaient encore plus de surprise, et +presque toujours sa seule réponse à sa mère était celle-ci: «Comment +peut-on regretter un trône?» Madame de la Rochefoucauld, à qui madame +Bonaparte s'ouvrait aussi, était, comme je l'ai dit, un peu légère, et +glissait le plus qu'elle pouvait sur tout. C'était donc moi qui portais +habituellement le poids de ses confidences. L'empereur s'en doutait, et +à cette époque ne m'en sut point mauvais gré. Je sais même qu'il a dit à +M. de Talleyrand: «Il faut convenir que l'impératrice est bien +conseillée.» Quand ses passions en donnaient le temps à son esprit, il +jugeait sainement même certaines conduites qui le gênaient[89], pourvu +qu'elles ne le gênassent qu'un peu; et, dans le fond, il avait le +sentiment intime qu'il surmonterait, quand il le voudrait, les légers +obstacles qu'on lui opposait. Il permettait qu'on jouât son jeu, quand +il apercevait que, en dernier ressort, il n'en gagnerait pas moins la +partie. + + [Note 89: Mon père a souvent cité cette réflexion, et + plusieurs analogues qui se trouvent dans ces mémoires, pour + prouver qu'il était plus possible qu'on ne l'a dit de + résister utilement à l'empereur, et que celui-ci était + capable de supporter, parfois, la contradiction. + L'impossibilité de l'arrêter dans ses projets, ou même de le + faire hésiter, est le meilleur argument de ses serviteurs + pour expliquer, ou excuser, leur docilité. Il est probable + pourtant qu'une résistance plus fréquente eût agi sur lui, et + qu'il pouvait la comprendre et l'accepter, dans certains + moments. La difficulté était sans doute de discerner ces + moments et de ménager, sinon sa colère, du moins sa vanité. + Mon père tenait, de ceux qui avaient souvent causé avec lui, + qu'on y pouvait réussir, et que ceux qui le flattaient dans + le tête-à-tête étaient impardonnables. Son esprit, en général + pénétrant et juste, le forçait à s'incliner, en passant tout + au moins, devant la vérité. Il avait même une certaine + impartialité dont il aimait à faire parade. J'en connais deux + exemples qui méritent d'être imprimés. Le premier se rapporte + à une conversation tenue entre l'empereur et le fils de + madame de Staël, précisément à ce retour d'Italie, le 28 + décembre 1807. Bourrienne, dans ses mémoires, paraît en avoir + raconté exactement les principaux traits. C'est en sortant de + cet entretien que l'empereur disait: «Comment la famille de + Necker peut-elle être pour les Bourbons, dont le premier + devoir serait de la faire pendre, si jamais ils revenaient en + France!» Voici ce que mon père savait très directement de + cette entrevue: «Auguste de Staël m'a raconté qu'une fois, + après un exil de sa mère, il avait été obligé de recourir à + l'empereur lui-même, pour la réclamation d'une somme, de deux + millions, je crois, que Necker avait laissée au trésor public + en se retirant, comme garantie de sa gestion. Auguste avait + de la justesse et de la facilité, un sentiment moral très + élevé, une parfaite rectitude d'intentions et de principes, + et, quoique fort jeune, il n'hésita pas à s'acquitter, par la + volonté de sa mère, d'une commission assez difficile. Il vit + donc l'empereur, lui expliqua son affaire, fut écouté avec + attention, et même avec une certaine bienveillance, quoique, + au fond, la demande n'ait jamais été accueillie sous le règne + de l'empereur. Quand il eut fini, et comme il allait prendre + congé: «Et vous, jeune homme,» lui dit Napoléon, que + faites-vous? à quoi vous destinez-vous? Il faut être quelque + chose en ce monde. Quels sont vos projets?--Sire, je ne puis + rien être en France. Je ne saurais servir un gouvernement qui + persécute ma mère.--C'est juste... Mais, alors, comme par + votre naissance vous pouvez être quelque chose hors de + France, il faut aller en Angleterre; car, voyez-vous, il n'y + a que deux nations, la France et l'Angleterre. Le reste n'est + rien.» Cette parole était, selon Auguste de Staël, ce qui + l'avait le plus frappé dans la conversation de l'empereur.» + Il est certain que c'était une grande preuve de liberté + d'esprit que ce haut rang parmi les nations donné par + l'empereur à l'Angleterre, avec laquelle il ne pouvait pas + vivre en paix, et qu'il faisait outrager chaque jour par ses + orateurs et ses journaux. Voici le second exemple + d'impartialité: «Après la campagne de Torrès-Vedras, + racontait mon père, le général Foy fut chargé par ses + principaux camarades de l'armée de Portugal de tâcher, en + retournant en France, de voir l'empereur, de lui faire + connaître le véritable état des choses, et enfin de lui + expliquer qu'il fallait un autre général que Masséna, l'âge + et de fâcheuses habitudes ayant rendu cet illustre guerrier + inférieur à un tel commandement. C'était le maréchal Soult + que l'armée eût souhaité pour général. Foy avait les + sentiments et la situation que décrit très bien Marmont dans + ses _Mémoires_. Il n'avait dû qu'à l'amitié de celui-ci, qui + lui donna asile dans son camp, d'échapper à quelque mauvaise + affaire, lors du procès de Moreau. Il n'aimait pas l'empereur + et ne le connaissait pas; il n'en était ni aimé, ni connu. + L'empereur le reçut cependant. Foy s'acquitta de sa + commission, lui fit son récit, ses réflexions; l'empereur + l'écouta, l'interrogea, lui parla. À propos de Masséna et de + Soult, il passa ses maréchaux en revue, les jugea avec + liberté et abandon, comme s'il eût parlé à son intime + confident. Ses jugements étaient ceux que l'on connaît. Les + uns n'étaient pas sûrs, les autres étaient des _bêtes_; je ne + voudrais pas entrer dans le détail, craignant de me tromper. + Une fois, et sans préparation, il dit: «Ah çà! dites-moi, mes + soldats se battent-ils?--Mais, Sire, comment?... sans + doute...--Oui, oui, enfin, ont-ils peur des soldats + anglais?--Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas + peur.--Ah! c'est que les Anglais les ont toujours battus... + Crécy, Azincourt, Marlborough...--Il me semble pourtant, + Sire, que la bataille de Fontenoy...--Ah! la bataille de + Fontenoy!... Aussi est-ce une journée qui a fait vivre la + monarchie quarante ans de plus qu'elle ne l'aurait dû.» + L'entretien dura trois heures. Foy se le rappelait avec + enchantement, et, «depuis ce jour-là, ajoutait-il, je n'ai + pas plus aimé l'Empire, mais j'ai admiré passionnément + l'empereur». (P. R.)] + +Cependant on partit pour Fontainebleau. Les fêtes, la présence des +princes étrangers, et encore plus le drame que Bonaparte préparait pour +l'Espagne, firent naître des distractions qui ne lui permirent point de +revenir sur un tel sujet, et, d'abord, tout s'y passa assez +paisiblement. Ma liaison avec M. de Talleyrand se fortifiait, et +l'impératrice s'en réjouissait, parce qu'elle en espérait, dans +l'occasion, quelque chose d'utile ou du moins de commode pour elle. J'ai +dit qu'alors il y avait quelque peu d'intrigue entre les souverains du +duché de Berg et le ministre de la police Fouché. Madame Murat parvenait +toujours à brouiller qui se rapprochait d'elle avec l'impératrice, et +n'épargnait pour cela ni les rapports, ni même l'intrigue. M. de +Talleyrand et M. Fouché étaient un peu en défiance et en jalousie l'un +de l'autre, et dans ce moment la grande importance du premier faisait +ombrage à tous. + +Quinze jours ou trois semaines avant la fin du voyage de Fontainebleau, +on vit arriver un matin le ministre de la police. Il demeura longtemps +dans le cabinet de l'empereur, et, après, il fut invité à dîner avec +lui, ce qui n'arrivait pas à beaucoup de gens. Pendant le dîner, +Bonaparte montra une grande gaieté. Je ne sais plus quel genre de +divertissement occupa la soirée. Vers minuit, tout le monde venait de se +retirer dans le château; tout à coup, un valet de chambre de +l'impératrice vint frapper à ma porte; ma femme de chambre lui disant +que je venais de me mettre au lit, mais que M. de Rémusat n'avait point +encore quitté mon appartement, cet homme répondit que je ne devais point +me relever, mais que l'impératrice engageait mon mari à descendre chez +elle. Il s'y rendit sur-le-champ; il la trouva échevelée, à demi +déshabillée, et avec un visage renversé. Elle renvoya ses femmes, et, +s'écriant qu'elle était perdue, elle remit dans les mains de mon mari +une longue lettre sur très grand papier, qui était signée de Fouché +lui-même. Dans cette lettre, il commençait par protester de son ancien +dévouement pour elle, et l'assurait que c'était même par suite de ce +sentiment qu'il osait lui faire envisager sa position et celle de +l'empereur. Il le lui représentait puissant, au comble de la gloire, +maître souverain de la France, mais redevable à cette même France de son +présent, et de l'avenir qu'elle lui avait confié. «Il ne faut pas se le +dissimuler, Madame, disait-il, l'avenir politique de la France est +compromis par la privation d'un héritier de l'empereur. Comme ministre +de la police, je suis à portée de connaître l'opinion publique, et je +sais qu'on s'inquiète sur la succession d'un tel empire. +Représentez-vous quel degré de force aurait aujourd'hui le trône de Sa +Majesté s'il était appuyé sur l'existence d'un fils!» Cet avantage était +longuement et habilement développé, et, en effet, il pouvait l'être. +Fouché, ensuite, parlait de l'opposition que la tendresse conjugale +apportait chez l'empereur à sa politique; il prévoyait qu'il ne se +déciderait jamais à prescrire un si douloureux sacrifice; il osait donc +conseiller à madame Bonaparte de faire elle-même un courageux effort, de +se résigner à s'immoler à la France; et il faisait un tableau très +pathétique de l'éclat qu'une action pareille jetterait sur elle, et +alors, et dans l'avenir. Enfin, cette lettre était terminée par +l'assurance positive que l'empereur ignorait cette démarche; on croyait +même qu'elle lui déplairait, et l'impératrice était sollicitée de +l'envelopper du plus profond secret. + +On peut facilement supposer toutes les phrases plus ou moins oratoires +qui ornaient cette lettre, qui paraissait avoir été écrite avec soin et +réflexion. + +La première pensée de M. de Rémusat fut que Fouché n'avait tenté un tel +essai que de concert avec l'empereur. Il se garda de communiquer cette +idée à l'impératrice, qui s'efforçait visiblement de repousser le +soupçon qui la pressait. Mais ses larmes et son agitation prouvaient +qu'elle n'osait pas, au moins, compter sur l'empereur dans cette +occasion: «Que ferai-je? s'écriait-elle; comment conjurer cet +orage?...--Madame, lui dit M. de Rémusat, je vous conseille fort d'aller +à cet instant même chez l'empereur, s'il n'est pas couché, ou d'y entrer +demain de fort bonne heure. Songez qu'il ne faut pas que vous ayez eu +l'air de consulter personne. Faites-lui lire cette lettre, observez-le, +si vous pouvez; mais, quoi qu'il en soit, montrez-vous irritée de ce +conseil détourné, et déclarez-lui de nouveau que vous n'obéirez qu'à un +ordre positif qu'il prononcera lui-même.» L'impératrice adopta cet avis; +elle pria mon mari de raconter tout cela à M. de Talleyrand, et de lui +rendre ce qu'il en dirait, et, comme il était tard, elle remit au +lendemain matin sa conversation avec l'empereur. + +Quand elle lui montra la lettre, il affecta une extrême colère. Il +assura qu'il ignorait en effet cette démarche, que Fouché avait eu dans +cette occasion un zèle mal entendu; que, si le ministre n'était parti +pour Paris, il l'aurait fortement tancé; qu'au reste il le punirait si +elle le désirait, et que même il irait jusqu'à lui ôter sa place de +ministre de la police, pour peu qu'elle exigeât cette réparation. Il +accompagna cette déclaration de beaucoup de caresses; mais toute sa +manière ne rassura point l'impératrice, qui me raconta, dans la journée, +qu'elle l'avait trouvé gêné dans cette explication. + +Cependant, mon mari et moi, en nous communiquant nos réflexions, nous +voyions très clairement que Fouché avait été lancé par un ordre +supérieur dans une telle entreprise, et nous nous disions que, si +l'empereur pensait sérieusement au divorce, il n'était guère +vraisemblable que nous trouvassions M. de Talleyrand opposé à ce coup +d'État. Quelle fut notre surprise de voir que dans ce moment il en fût +autrement! M. de Talleyrand nous écouta très attentivement, comme un +homme qui ne savait rien de tout ce qui s'était passé. Il trouva la +lettre de Fouché inconvenante et ridicule; il ajouta que l'idée du +divorce ne lui paraissait bonne à rien; il abonda dans mon sens; il +opina pour que l'impératrice répondît au ministre de la police de très +haut: «Qu'il ne devait point se mêler d'une pareille affaire, et que, si +jamais elle se traitait, ce serait sans intermédiaire». L'impératrice +fut enchantée de ce conseil; elle fit avec moi une réponse sèche et +digne. M. de Talleyrand la lut, l'approuva, nous engagea à la faire voir +à l'empereur, qui, disait-il, n'oserait point la désapprouver. C'est, en +effet, ce qui arriva, et Bonaparte, point déterminé encore, continua de +jouer le même rôle, de montrer une colère toujours croissante, d'éclater +en menaces si violentes, de si bien répéter à sa femme qu'il déplacerait +le ministre de la police, si elle le souhaitait, que celle-ci, peu à peu +tranquillisée et abusée de nouveau, et cessant d'en vouloir à celui +qu'elle ne craignait plus, refusa la réparation qui lui était offerte, +répondant à son mari qu'il ne fallait point qu'il se privât d'un homme +qui lui était utile, et qu'il suffirait de le gronder fortement. Fouché +revint à Fontainebleau quelques jours après. En présence de madame +Bonaparte, son époux eut soin de le traiter un peu sèchement; mais le +ministre n'en parut nullement gêné, ce qui me confirma de plus en plus +dans l'idée qu'il était soutenu. Il répéta de nouveau à l'impératrice +tout ce qu'il avait écrit; l'empereur raconta à sa femme qu'il lui +disait la même chose: «C'est un excès de zèle, disait-il, il ne faut pas +lui en savoir mauvais gré, au fond. Il suffit que nous soyons déterminés +à repousser ses avis, et que tu croies bien que je ne pourrais pas vivre +sans toi[90]». Et ces mêmes paroles, Bonaparte les répétait à sa femme, +et le jour, et la nuit. Il revenait à elle bien plus que par le passé, +par de fréquentes visites nocturnes. Il était réellement agité, il la +pressait dans ses bras, il pleurait, il lui jurait la tendresse la plus +vive, et dans ces scènes, jouées d'abord, je crois, avec intention, il +s'animait peu à peu involontairement et finissait par s'émouvoir et +s'attendrir de bonne foi. + + [Note 90: L'empereur écrivait à Fouché, de Fontainebleau, + le 5 novembre 1807, la lettre suivante, qui se rapporte à cet + incident: «Monsieur Fouché, depuis quinze jours, il me + revient de votre part des folies; il est temps enfin que vous + y mettiez un terme, et que vous cessiez de vous mêler, + directement ou indirectement, d'une chose qui ne saurait vous + regarder d'aucune manière; telle est ma volonté.» (P. R.)] + +Cependant je recevais la confidence de toutes ses paroles; je les +rapportais à M. de Talleyrand, qui dictait toujours la conduite qu'il +fallait tenir. Tous ses conseils tendaient à éloigner le divorce, et il +dirigea très bien madame Bonaparte. + +Je ne pouvais m'empêcher de lui témoigner un peu d'étonnement de le voir +s'opposer à un projet au fait assez politique, et prendre ainsi les +intérêts d'une affaire purement de ménage. Il me répondait qu'elle +n'était pas tant _de ménage_ que je le croyais bien. «Il n'y a personne, +me disait-il, qui, dans ce palais, ne doive désirer que cette femme +demeure auprès de Bonaparte. Elle est douce, bonne; elle sait l'art de +le calmer; elle entre assez dans les positions de chacun. Elle nous est +un refuge en mille occasions. Si nous voyons arriver ici une princesse, +vous verrez l'empereur rompre avec toute la cour, et nous serons tous +écrasés.» En me donnant cette raison, M. de Talleyrand parvenait à me +persuader qu'il était de bonne foi; et, cependant, il ne me parlait +point sincèrement et ne me découvrait point tout son secret. Et, tout en +répétant qu'il fallait s'entendre pour échapper au divorce, il me +demandait souvent ce que je deviendrais, si par hasard l'empereur +divorçait. Je lui répondais que, sans balancer un moment, je suivrais le +sort de mon impératrice. «Mais, me disait-il, l'aimez-vous donc assez +pour cela?--Sans doute, reprenais-je, je lui suis attachée; cependant, +comme je la connais bien, que je la sais légère, et assez peu +susceptible d'une affection soutenue, ce ne serait pas tant l'attrait de +mon coeur que je suivrais dans cette occasion que la convenance. Je suis +arrivée à cette cour-ci par madame Bonaparte; j'ai toujours passé aux +yeux de tout le monde pour son amie intime; j'en ai eu les charges et +les confidences, et, quoiqu'elle ait été bien souvent trop préoccupée de +sa situation pour s'amuser à m'aimer, quoiqu'elle m'ait quittée et +reprise, selon que cela lui était commode, le public, qui ne peut pas +entrer dans les secrets de nos relations, et à qui je ne les confierai +point, s'étonnerait, j'en suis sûre, si je ne partageais point son +exil.--Mais, disait encore M. de Talleyrand, ce serait vous mettre +gratuitement dans une position désagréable pour vous et votre mari, vous +séparer peut-être, vous jeter dans mille petits embarras dont assurément +elle ne vous payerait point.--Je la connais aussi bien que vous, +disais-je encore, elle est mobile, et même un peu changeante. Je prévois +que, en pareil cas, elle commencerait par me savoir gré de mon +dévouement, qu'elle s'y accoutumerait bientôt et qu'elle finirait par +n'y plus penser du tout. Mais son caractère ne m'empêchera pas de suivre +le mien, et je ferai ce qui me paraîtra mon devoir, sans attendre la +moindre récompense.» En effet, en causant à cette époque de cette chance +de divorce, je m'engageai auprès de l'impératrice à quitter la cour, si +jamais elle la quittait. Elle me parut fort touchée de cette +déclaration, que je lui fis avec les larmes aux yeux et vraiment émue. +Assurément, elle aurait dû se défendre des soupçons que, plus tard, elle +conçut encore contre moi, et dont je rendrai compte en temps et +lieu[91]. + + [Note 91: L'auteur indique dans ce passage et dans un + autre que, plus tard, et à l'occasion du divorce, + l'impératrice conçut quelque injuste défiance. Je n'ai + absolument aucune donnée sur ce fait, qui eut apparemment + quelque importance. On n'en doit que plus regretter que + l'auteur n'ait pu pousser cet ouvrage au moins jusqu'à + l'époque du divorce de l'empereur. Ces scènes, + avant-courrières du dénouement, semblent bien faire connaître + le mélange de ruse et d'entraînement, d'émotion et de + comédie, de faiblesse et de volonté qu'il porta dans tant + d'affaires, mais dans aucune autant que dans sa rupture avec + la seule personne peut-être qu'il ait aimée. Il aurait été + intéressant de lire ce dénouement raconté par celle qui avait + eu tant d'occasions d'observer les personnages du drame. + Quant à celle-ci, elle garda une constante fidélité à + l'impératrice, et, à l'époque du divorce, elle n'eut pas + l'ombre d'une hésitation sur ce qu'elle avait à faire, + c'est-à-dire à quitter la cour, quoique la reine Hortense, + elle-même, l'engageât fort à réfléchir avant de se décider. + Voici la lettre par laquelle elle annonçait sa résolution à + mon grand-père, qui avait accompagné l'empereur à Trianon: + «La Malmaison, décembre 1809.--J'avais espéré un moment, mon + ami, que tu accompagnerais l'empereur hier et que je te + verrais. Indépendamment du plaisir de te voir, je voulais + causer avec toi. J'espère qu'il y aura ici quelque occasion + pour Trianon aujourd'hui, et je vais tenir ma lettre prête. + J'ai été reçue ici avec une véritable affection; on y est + bien triste, comme tu peux le supposer. L'impératrice, qui + n'a plus besoin d'efforts, est très abattue; elle pleure sans + cesse et fait réellement mal à voir. Ses enfants sont pleins + de courage; le vice-roi est gai; il la soutient de son mieux; + ils lui sont d'un grand secours. + + »Hier, j'ai eu une conversation avec la reine (de Hollande) + que je te raconterai le plus succinctement que je pourrai: + «L'impératrice,» m'a-t-elle dit, «a été vivement touchée de + l'empressement que vous lui avez témoigné à partager son + sort; moi, je ne m'en étonne pas. Mais ensuite, par amitié + pour vous, je vous engage à réfléchir encore. Votre mari + étant placé près de l'empereur, tous vos instincts ne + doivent-ils pas être de ce côté? Votre position ne + sera-t-elle pas souvent fausse ou embarrassante? Pouvez-vous + vous permettre de renoncer aux avantages attachés au service + d'une impératrice régnante et jeune? Songez-y bien; je vous + donne un conseil d'amie, et vous devez y réfléchir.» Je l'ai + beaucoup remerciée. Je lui ai répondu que je ne voyais, pour + moi seule, nul inconvénient à prendre ce parti, qu'il me + paraissait le seul convenable pour moi; que, si l'impératrice + voyait des difficultés à garder près d'elle la femme d'un + homme attaché à l'empereur, alors je me retirerais, mais que, + sans cela, je préférais de beaucoup rester avec elle; que je + pensais bien qu'il y aurait quelques avantages pour les + personnes attachées à la grande cour, mais que cette perte + était fort compensée pour moi par l'idée de remplir un devoir + et de soigner l'impératrice dans le cas où elle mettrait + quelque prix à mes soins; qu'enfin je ne pensais pas que + l'empereur pût être mécontent de ma conduite, etc., etc. «Il + n'y a, Madame,» lui ai-je dit encore, «qu'une seule + considération qui pourrait me porter un moment à regretter ma + démarche. Je vais vous la dire bien franchement. Il est + impossible qu'il n'y ait pas dans l'intérieur de cette petite + cour-ci quelque indiscrétion de commise, quelque petit + bavardage, je ne sais quel propos qui, redit à l'empereur, + pourra amener un moment de mécontentement. L'impératrice, + toute bonne qu'elle est, quelquefois est défiante; je ne sais + si la preuve de dévouement que je lui donne à présent me + mettra complètement à l'abri d'un soupçon passager qui + m'affligerait beaucoup. Je vous avoue que, s'il arrivait, une + fois, qu'on soupçonnât mon mari ou moi d'avoir commis d'un + côté ou de l'autre une indiscrétion, je quitterais + sur-le-champ l'impératrice.» La reine m'a répondu que j'avais + raison, qu'elle espérait que sa mère serait prudente. Elle + m'a embrassée, m'a dit qu'elle savait que l'impératrice + désirait, au fond, me garder près d'elle. Il n'en faut guère + plus, de l'humeur dont tu me connais, pour me décider. Vois + cependant, mon ami, ce que tu penses. Je sais bien que ma + position sera souvent embarrassante; mais enfin, avec de la + prudence et du véritable attachement, ne peut-on pas tout + arranger? Madame de la Rochefoucauld me paraît vouloir + quitter. Elle en a même déjà dit, je crois, quelque chose à + l'empereur. Mais la situation est différente. Elle rendra les + mêmes soins à l'impératrice, mais sans titre ni fonction. + Dans sa position, cela peut lui convenir, mais je trouve que + je dois agir autrement, et vraiment, plus je m'interroge, + plus je sens que ma place est ici. Combine tout cela, + réfléchis, et puis décide. Au reste, nous avons du temps, + puisqu'on nous donne jusqu'au 1er janvier. + + »Il faudrait bien du bonheur pour que cette habitation fût + gaie dans cette saison: il fait un vent abominable, et + toujours de la pluie. Cela n'a pas empêché qu'il n'y eût ici + un monde énorme toute la journée. Chaque visite renouvelle + ses larmes. Cependant il n'y a pas de mal que toutes ses + impressions se renouvellent ainsi coup sur coup; le repos + viendra après. Je crois que je resterai à la Malmaison + jusqu'à samedi; je voudrais bien que tu revinsses aussi à + cette époque, car il faudrait se revoir et être un peu + ensemble.»--«Ce mardi matin (19 décembre 1809). Je n'ai pu + trouver ce matin une occasion d'envoyer ma lettre; j'espère + qu'il y en aura ce soir. L'impératrice a passé une matinée + déplorable. Elle reçoit des visites qui renouvellent sa + douleur, et puis, chaque fois qu'il arrive quelque chose de + l'empereur, elle est dans des états terribles. Il faudrait + trouver moyen d'engager l'empereur, soit par le grand + maréchal, soit par le prince de Neuchatel, à modérer les + expressions de ses regrets et de son affliction, quand il lui + écrit; car, lorsqu'il lui témoigne ainsi d'une manière trop + vive sa tristesse, elle tombe dans un vrai désespoir, et + alors réellement sa tête semble s'égarer. Je la soigne de mon + mieux; elle me fait un mal affreux. Elle est douce, + souffrante, affectueuse, enfin tout ce qu'il faut pour + déchirer le coeur. En l'attendrissant, l'empereur augmente + cet état. Au milieu de tout cela, il ne lui échappe pas un + mot de trop, pas une plainte aigre; elle est réellement douce + comme un ange. Je l'ai fait promener ce matin, je voulais + essayer de fatiguer son corps, pour reposer son esprit. Elle + se laissait faire; je lui parlais, je la questionnais, je + l'agitais en tous sens, elle se prêtait à tout, comprenait + mon intention et semblait m'en savoir gré, au milieu de ses + larmes. Au bout d'une heure, je t'avoue que je m'étais fait + un tel effort, que je m'étais presque sentie défaillir, et je + me suis trouvée un moment presque aussi faible qu'elle. «Il + me semble quelquefois,» me disait-elle, «que je suis morte, + et qu'il ne me reste qu'une sorte de faculté vague de sentir + que je ne suis plus.» Tâche, si tu peux, de faire savoir à + l'empereur qu'il doit lui écrire de manière à l'encourager, + et pas le soir, parce que cela lui donne des nuits affreuses. + Elle ne sait comment supporter ses regrets; sans doute elle + supporterait encore moins sa froideur, mais il y a un milieu + à tout cela. Je l'ai vue hier dans un tel état, après la + dernière lettre de l'empereur, que j'ai été au moment + d'écrire moi-même à Trianon.--Adieu, cher ami; je ne te dis + pas grand'chose de ma santé; tu sais comme elle est faible, + tout ceci l'ébranle un peu. Après cette semaine j'aurai + besoin d'un peu de repos, près de toi. Pour éprouver quelque + chose de doux, il faut toujours que je revienne à mon ami.» + Les lettres de ma grand'mère sont malheureusement trop rares + à cette époque, et je ne puis ni par un récit, ni par des + citations suppléer aux chapitres qui manquent. On verra à la + fin de ce volume ce que mon père en savait. Au fond, les + craintes de ma grand'mère ne se réalisèrent pas, au moins en + ce qui touche les indiscrétions et les bavardages de cour; + mais elle et son mari participèrent à la disgrâce de M. de + Talleyrand. Mon grand'père, il est vrai, resta premier + chambellan, même après que le prince de Bénévent eut été + destitué de ses fonctions de grand chambellan; mais il ne + retrouva et ne rechercha point la bienveillance de la cour, + ni les confidences de l'empereur. Quant à ma grand'mère, elle + n'alla, je pense, aux Tuileries qu'une fois pour être + présentée à la nouvelle impératrice en grande cérémonie, et + un autre jour pour recevoir quelques injonctions de + l'empereur. Ce dernier fait mériterait d'être conté avec + détails. C'était à la fin de 1812 ou au commencement de 1813. + Le duc de Frioul la vint voir, au grand étonnement de mes + grands parents, car il ne faisait jamais de visites. Il était + chargé par l'empereur de lui donner l'ordre de demander une + audience, l'empereur voulant lui parler de l'impératrice + Joséphine. Il n'y avait ni moyen ni raison de désobéir; elle + demanda l'audience et fut reçue. Mon père ignorait les + détails de cette entrevue; il savait seulement que l'empereur + voulait qu'elle déterminât l'impératrice à s'éloigner de + Paris. Quels étaient ses motifs? Les dettes de Joséphine + étaient du nombre, puis des propos tenus dans son salon. Je + ne crois pas que les plaintes allassent plus loin, et + l'empereur ne se montra pas irrité. Quant à la dame du + palais, l'empereur ne la traita ni bien ni mal; mais il ne + l'encouragea par aucun mot à lui parler d'elle-même, et elle + n'eut garde d'en rien faire. C'est la dernière fois qu'elle + l'a vu. + + Il fallut ensuite s'acquitter de la commission. Elle en était + assez embarrassée. Elle fit pourtant une longue lettre, car + l'impératrice était alors absente, à Genève, je crois. La + chose était d'autant plus difficile que l'empereur exigeait + qu'elle ne le nommât point et que le conseil ne parût pas + venir de lui. Quoiqu'il semble assez difficile de s'y + tromper, mon père croyait que cette lettre avait été assez + mal reçue, et on l'a même imprimée, dans quelques mémoires + écrits sous l'inspiration de la reine Hortense, avec des + réflexions plus ou moins désobligeantes pour l'auteur. (P. + R.)] + +Je ne mettais qu'une restriction à la promesse que je faisais: «Je ne +serai point dame du palais d'une autre impératrice, disais-je, Madame. +Si vous vous retirez dans quelque province, je vous y suivrai, toujours +heureuse de partager votre solitude, et je ne me séparerais de vous que +dans le cas où vous sortiriez de France.» On ne savait point au fond ce +qui passerait par la tête de l'empereur; quelquefois, dans ses +conversations, il avait dit à sa femme: «Mais, si tu me quittais, je ne +voudrais pas te faire descendre de ton rang; sois donc sûre que tu +régnerais quelque part, peut-être à Rome même.» On remarquera que, +lorsqu'il parlait ainsi, le pape était encore dans cette même Rome, et +que rien n'annonçait qu'il dût en sortir. Mais les événements les plus +graves semblaient tout simples à Napoléon, et, de temps en temps, pour +qui était attentif, un mot pouvait suffire à faire conclure quelle suite +de projets il roulait à la fois dans sa tête. + +M. de Rémusat pensait comme moi sur ma propre conduite. Il ne s'en +dissimulait pas moins les inconvénients qu'elle aurait pour nous; mais +ces inconvénients ne l'arrêtaient point, et il répéta à l'impératrice +que mon dévouement l'accompagnerait dans ses malheurs, s'ils fondaient +jamais sur elle. On verra que, plus tard, elle ne crut pas devoir +compter sur une parole qui, cependant, lui fut donnée avec la plus +parfaite sincérité. + +Ce fut à cette époque que, au sujet de toute cette affaire, nous eûmes +avec madame de la Rochefoucauld quelques entretiens qui amenèrent les +explications dont j'ai parlé plus haut, et que M. de Rémusat put +éclaircir ce qui s'était passé au retour de la campagne de Prusse, +relativement à lui. Ces nouvelles clartés vinrent encore ajouter aux +impressions pénibles que nous causaient les découvertes successives que +nous faisions sur le caractère de l'empereur. + +À présent, je dirai ce que j'ai su des motifs qui portèrent le ministre +de la police et M. de Talleyrand à tenir la conduite dont je viens de +parler. + +J'ai dit que Fouché, un peu séduit par madame Murat, s'était vu forcé +par là de rompre avec ce qu'on appelait le parti des Beauharnais. Je ne +sais s'il l'eût voulu réellement; mais partout où l'on entre dans +certaines intrigues où se mêlent les femmes, il n'est pas très possible +de savoir à quel point on pourra demeurer, parce qu'il s'y joint tant de +petites paroles, de petits rapports, de petites dénonciations, qu'on +finit par en être comme enveloppé. Madame Murat, qui détestait sa +belle-soeur, cherchait très sérieusement à la faire descendre du trône. +Son orgueil trouvait son compte à s'allier à quelque princesse +européenne, et elle entourait souvent l'empereur de flatteries sur cet +article. Fouché pensait qu'il serait utile à la dynastie nouvelle de +s'appuyer sur un héritier direct; il connaissait trop bien Bonaparte +pour ne pas prévoir que, tôt ou tard, la raison d'État l'emporterait +chez lui sur toute autre considération; il craignait de n'être point +employé dans cette affaire, qui paraissait devoir être du ressort de M. +de Talleyrand, et il voulait tâcher de lui en enlever l'honneur et les +avantages. Dans cette intention, il rompit la glace avec l'empereur et +l'aborda sur un point si important. Le trouvant disposé, il abonda sur +nombre de motifs faciles à réunir, et, enfin, il sut parvenir à se faire +ordonner, ou au moins à proposer le rôle de médiateur entre l'empereur +et l'impératrice pour une pareille négociation. Il alla plus loin: il +fit parler l'opinion publique à l'aide de ses moyens de police; il fit +tenir des discours sur le divorce dans quelques lieux de réunion de +Paris. Tout à coup, on commença dans les cafés à discuter la nécessité +d'un héritier pour l'empereur. Ces propos, inspirés par Fouché, +revinrent par lui, et par les autres polices qui rendaient compte de +tout, et l'empereur crut que le public était plus occupé de cette +affaire que cela n'était réellement. Au retour de Fontainebleau, Fouché +dit même à l'empereur qu'on était assez échauffé à Paris pour qu'il +arrivât que des groupes de peuple, se réunissant sous ses fenêtres, +vinssent lui demander un autre mariage. L'empereur fut d'abord frappé de +cette idée; M. de Talleyrand la détourna très habilement. + +M. de Talleyrand, dans le fond de son âme, ne répugnait point au +divorce; mais, de son côté, il voulait le faire à sa manière, en son +temps, et avec utilité et grandeur. Il s'aperçut vite que l'empressement +de Fouché ne tendait qu'à lui enlever cette palme; il ne souffrit pas +qu'une autre intrigue vînt se placer sur son terrain. La France avait +formé une alliance intime avec la Russie; mais M. de Talleyrand, très +habile dans la connaissance de l'état de l'Europe, pensait qu'il +fallait surveiller l'Autriche, et peut-être déjà penchait à regarder +qu'un lien de plus avec cette puissance nous serait, au fond, plus +utile. D'ailleurs, il savait que l'impératrice mère, en Russie, ne +partageait point les illusions du czar, et qu'elle se refuserait à nous +donner une de ses filles pour impératrice. Ainsi, il eût été possible +qu'un divorce brusqué n'eût point été suivi d'un assez prompt mariage, +et eût tenu l'empereur dans une situation désagréable. D'ailleurs, +l'affaire d'Espagne allait éclater, rendre l'Europe attentive, et ce +n'était pas le moment de s'engager à la fois dans deux entreprises qui +demandaient chacune une préoccupation particulière. Voilà sans doute ce +qui porta M. de Talleyrand à contrecarrer Fouché et à s'unir +passagèrement aux intérêts de madame Bonaparte. Ni elle, ni moi, nous +n'étions de force à pénétrer ses motifs, et je ne les ai connus que +depuis. M. de Rémusat avait moins de confiance que moi en ce dévouement +à ce que nous souhaitions, dévouement qui me charmait dans M. de +Talleyrand; mais il concluait qu'il en fallait toujours profiter, et, +avec des intentions différentes, nous marchions tous dans une ligne +pareille. + +Ainsi donc, pendant le temps que l'empereur passa à Paris, entre le +court voyage qu'il fit en Italie et celui de Bayonne[92], Fouché +l'environnant sans cesse et s'étayant des propos populaires, M. de +Talleyrand prit un bon moment pour lui représenter que, dans cette +circonstance, le ministre de la police le dirigeait vers une très fausse +route. «Il est, lui disait-il, et il sera éternellement homme de +révolution. Regardez-y bien, c'est encore par des moyens factieux qu'il +veut vous amener à un acte qu'il ne faudrait faire que dans un appareil +tout monarchique. Il veut qu'un ramas de populace, peut-être assemblée +par ses ordres, vienne vociférer, et vous demander un héritier avec les +mêmes cris qui imposèrent à Louis XVI je ne sais quelles concessions +qu'il ne pouvait jamais refuser. Quand vous aurez accoutumé le peuple à +se mêler de vos affaires par de pareilles tentatives, savez-vous s'il +n'y prendra pas goût, et ce qu'on vous l'enverra demander en suite? +D'ailleurs, personne ne sera dupe de ces rassemblements, et vous serez +accusé de les avoir vous-même appelés.» Ces observations frappèrent +l'empereur, qui imposa silence à Fouché. De ce moment on ne s'occupa +plus du divorce dans les cafés, et le _voeu national_ parut s'être +refroidi. L'empereur fit valoir à sa femme ce silence, et elle fut +tentée de se rassurer un peu. Cependant il continuait à montrer une +grande agitation; leurs entretiens étaient gênés; de longs silences les +interrompaient tout à coup. Ensuite il revenait sur les inconvénients du +manque d'une postérité directe pour la fondation de sa dynastie; il +disait qu'il ne savait à quoi se résoudre, et certainement il éprouvait +intérieurement de vifs combats. + + [Note 92: L'empereur quitta Fontainebleau le 16 décembre + 1807 et arriva à Milan le 21 du même mois. Il revint d'Italie + à Paris le 1er janvier, et repartit pour Bayonne trois mois + après, le 2 avril 1808. (P. R.)] + +Il se confiait particulièrement à M. de Talleyrand, qui me racontait une +partie de ses conversations: «Si je me sépare de ma femme, disait-il, je +renoncerai d'abord à tout le charme qu'elle met dans ma vie intérieure. +Il me faudra étudier les goûts et les habitudes d'une nouvelle et jeune +épouse. Celle-ci se plie à tout et me connaît parfaitement. Enfin, je +lui rendrai ingratitude pour ce qu'elle a fait pour moi; déjà je ne suis +guère aimé, et ce sera bien pis. Elle m'est un lien avec beaucoup de +monde; elle m'attache une partie de la société de Paris à laquelle il +me faudra renoncer.» Après de pareils regrets venaient les raisons +d'État, qui faisaient que M. de Talleyrand confiait à mon mari qu'il +était convaincu que ces belles hésitations tomberaient un jour devant la +politique; qu'on pouvait retarder le divorce, mais qu'il ne fallait +guère espérer qu'on l'évitât toujours. Il finissait, enfin, par dire +qu'on pouvait s'assurer qu'il n'y poussait nullement, et que +l'impératrice ferait bien de ne point se départir du système qu'elle +avait adopté. Nous nous promîmes, M. de Rémusat et moi, de tenir secrète +à madame Bonaparte la première partie de ce discours, qui aurait +renouvelé ses inquiétudes au point de l'entraîner dans quelques fausses +démarches, et surtout nous ne vîmes rien d'utile à lui inspirer de la +défiance de M. de Talleyrand, qui n'avait alors aucun intérêt à lui +nuire, et qui en eût trouvé peut-être, si, en s'irritant contre lui, +elle eût laissé échapper quelque parole imprudente. Je pris mon parti +d'attendre l'avenir, sans chercher à le prévoir, et de m'en tenir +toujours aux conseils que la prudence et la dignité d'une situation en +évidence doivent faire donner à celle qui se trouve, en effet, +environnée de cent yeux pour la regarder, de cent bouches pour répéter +ce qu'elle dit. Ce fut à cette époque que l'empereur dit à M. de +Talleyrand que sa femme était bien conseillée. + +Peu avant le départ pour Bayonne, il y eut encore sur cet article une +explication qui fut la dernière pour un peu de temps, et qui servira à +peindre les mouvements contraires auxquels l'empereur, tout fort, tout +volontaire qu'il était, se trouvait quelquefois entraîné. Un matin, M. +de Talleyrand, rencontrant M. de Rémusat au sortir du cabinet de +l'empereur, lui dit en regagnant sa voiture: «Je crois que votre femme +aura plus tôt qu'elle ne le croit le chagrin qu'elle craint. Je viens de +voir l'empereur animé de nouveau sur son divorce; il m'en a parlé comme +d'une chose décidée à peu près, et nous ferons tous bien de nous le +tenir pour dit et de ne pas y apporter une opposition inutile.» Mon mari +me rapporta ces paroles, qui m'attristèrent profondément. Il devait y +avoir un cercle le soir à la cour; je venais de perdre ma mère[93], et +je n'allais point dans le monde. M. de Rémusat retourna au château, pour +surveiller le spectacle qui devait s'y donner. Les appartements étaient +pleins de monde. Princes, ambassadeurs, courtisans, tous attendirent +longtemps. Enfin, tout à coup, l'ordre fut donné de commencer le +spectacle sans attendre Leurs Majestés, qui ne paraîtraient point, +l'empereur se trouvant, disait-on, légèrement incommodé. La fête se +passa assez tristement, et chacun se retira le plus tôt qu'il put. M. de +Talleyrand et M. de Rémusat, avant de sortir, se rendirent dans +l'appartement intérieur de l'empereur, et y apprirent que, depuis huit +heures, il s'était mis au lit avec sa femme, qu'il avait fait fermer sa +chambre et défendu qu'on y pénétrât jusqu'au lendemain. + + [Note 93: Au commencement de l'année 1808, les + souffrances de madame de Vergennes, malade depuis longtemps, + s'étaient aggravées. Elle était poursuivie de douleurs qu'on + appelait rhumatismales, et elle succomba le 17 janvier 1808 à + un mal de gorge gangreneux. Ce fut une vive douleur pour sa + fille, et un grand changement dans la vie de ses enfants. Mon + père a conservé toujours un souvenir profond et vivant de + cette personne originale et spirituelle, quoiqu'il n'eût pas + encore onze ans. La situation de madame de Vergennes dans le + monde était assez considérable pour que M. Suard lui ait + consacré un article nécrologique dans _le Publiciste_, éloge + public moins usité alors qu'aujourd'hui. (P. R.)] + +M. de Talleyrand se retira avec un petit mouvement d'humeur. «Quel +diable d'homme, dit-il, pour s'abandonner sans cesse à son premier +mouvement, et ne pas savoir ce qu'il veut faire! Eh! qu'il se décide +donc, qu'il ne nous laisse point ainsi jouets de ses paroles et ne +sachant réellement sur quel pied nous devons nous tenir avec lui!» + +L'impératrice reçut mon mari le lendemain et lui raconta qu'à six heures +elle avait joint Bonaparte pour dîner, qu'il était très triste, +silencieux, et que, pendant le repas, il n'avait pas prononcé une +parole; qu'après dîner elle l'avait quitté pour faire sa toilette, et +qu'ensuite elle avait attendu l'heure du cercle; mais qu'on était venu +la chercher, en lui disant que l'empereur se sentait malade. Elle +l'avait trouvé souffrant de crises d'estomac violentes, et dans un état +de nerfs assez agité. En la voyant il n'avait pu retenir ses larmes, et, +l'attirant sur son lit où il s'était jeté, sans aucun égard pour son +élégante toilette, il la pressait dans ses bras, en répétant toujours: + +«Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter!» Elle ajoutait que +cet état lui avait inspiré plus de pitié que d'attendrissement, et +qu'elle lui redisait sans cesse: «Sire, calmez-vous, sachez ce que vous +voulez, et finissons de telles scènes.» Mais ces discours augmentaient +encore la crise de Bonaparte, et cette crise devint assez vive pour +qu'elle l'engageât à renoncer à se montrer au public, et à se mettre au +lit. Enfin, il n'y consentit que dans le cas où elle s'y placerait à +côté de lui, et il lui fallut se dépouiller au même instant de toute sa +parure et partager cette couche, qu'à la lettre, disait-elle, il +baignait de larmes, répétant toujours: «Ils m'environnent, ils me +tourmentent, ils me rendent malheureux!» La nuit se passa dans un +mélange de tendresse et de sommeil agité. Après il reprit empire sur +lui-même et ne montra plus de si vives émotions. + +L'impératrice flottait ainsi de l'espérance à la crainte; elle ne se +fiait point à ces scènes pathétiques; elle prétendait que Bonaparte +passait trop vite de ces protestations tendres à des querelles pour des +galanteries qu'il lui supposait, ou à d'autres plaintes; qu'il voulait +la fatiguer, la rendre malade, peut-être pis même; car j'ai dit comme +son imagination abordait tout. Ou bien elle croyait qu'il s'efforçait de +la dégoûter de lui en la tourmentant sans cesse. Il est certain que, +soit par calcul, soit par suite de ses propres inquiétudes, il l'agitait +en tous sens, et qu'elle fut sur le point d'être assez gravement +incommodée. Quant à Fouché, il avait pris le parti de parler hautement +du divorce à l'impératrice, à moi, à tout le monde, disant qu'on le +renverrait si on voulait, mais qu'on ne l'empêcherait point de +conseiller ce qui était utile. M. de Talleyrand l'écoutait dans un +silence dédaigneux ou moqueur, et consentait à passer assez publiquement +pour s'opposer au divorce. Bonaparte voyait tout cela, sans blâmer la +conduite de l'un ni de l'autre, ni même celle de personne[94]. Notre +cour cherchait à se taire encore plus et mieux que de coutume; car rien +n'indiquait de quel côté de ces grands personnages il fallait se ranger. +Au milieu de cette tourmente, le tragique événement de l'Espagne éclata, +et le divorce parut tout à fait mis de côté. + + [Note 94: L'empereur pourtant continuait encore, en + apparence, et quand il le croyait utile, à gourmander Fouché + sur ses indiscrétions, car il lui écrivait de Venise, le 30 + novembre 1807: «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion + sur la folie des démarches que vous avez faites à + Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après + avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos + que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que + votre devoir est de suivre mon opinion, et non de marcher + suivant votre caprice. En vous conduisant différemment, vous + égarez l'opinion et vous sortez du chemin dans lequel tout + honnête homme doit se tenir.» (P. R.)] + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +(1807-1808.) + + +Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse +de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les +artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage +de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal +Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne. + + +Vers ce temps, à peu près, M. Molé fut nommé préfet de la Côte-d'Or. +L'empereur s'était aperçu de la distinction de son esprit dans plusieurs +occasions. Il l'avait en quelque sorte adopté, et son élévation était +déterminée dans sa pensée. Il le gagnait de plus en plus, par des +conversations où il mettait en évidence ce qu'il avait de plus +remarquable, et Bonaparte s'entendait très bien à séduire la jeunesse. +M. Molé montra quelque répugnance à s'éloigner de Paris, où lui et sa +famille se trouvaient fort bien établis. «Il ne faut effaroucher +personne, lui dit l'empereur, par un avancement trop prompt. +D'ailleurs, quelques expériences administratives vous seront utiles. Je +ne vous tiendrai à Dijon qu'un an, et, après, vous reviendrez, et vous +serez content de moi.» Il lui a tenu parole. + +Le voyage de Fontainebleau fut terminé vers le milieu de novembre, au +grand contentement de chacun, car on était fatigué des fêtes et de leur +contrainte. Les princes étrangers retournèrent pour la plupart chez eux, +éblouis de notre magnificence, qui avait été administrée, si je puis me +servir de cette expression, avec un ordre extrême; car l'empereur +n'entendait jamais raillerie sur l'économie de ses propres affaires. Il +fut très content quand M. de Rémusat lui demanda, pour le compte des +dépenses, des fêtes, des spectacles, seulement 150 000 francs; et, en +effet, si on avait comparé la somme avec les résultats, on eût remarqué +quel soin minutieux il avait fallu apporter à la dépense. L'empereur, +qui se voulait instruire de tout, rappela à cette occasion ce que +coûtaient autrefois à la cour de France de pareils voyages[95], et il +mit une certaine vanité, assez fondée après tout, à ce rapprochement. +Le service de la maison, très rigoureusement tenu par le grand maréchal, +fut arrêté et payé de même, et tout se trouva en ordre et dans une règle +très exacte. Ce Duroc tenait remarquablement la maison impériale, mais +avec des formes dures, toutes émanées de la dureté du maître. Quand +l'empereur grondait, on s'apercevait dans le château d'une succession de +brutalités dont le moindre valet de pied ressentait les atteintes. Le +service se faisait avec une exactitude de discipline; les punitions +étaient sévères, l'exigence ne se relâchait point; aussi chacun ne +manquait jamais à son poste, et tout se passait en silence et +régulièrement. Tout abus était surveillé, les bénéfices des gens +calculés et réglés d'avance. Dans les offices et dans les cuisines, la +moindre chose, un simple bouillon, un verre d'eau sucrée ne se seraient +pas distribués sans l'autorisation ou le bon du grand maréchal. De même, +il ne se passait rien dans le palais dont il ne fût informé. Il était +d'une discrétion à toute épreuve, et redisait tout seulement à +l'empereur, qui s'informait des moindres choses. + + [Note 95: Les mêmes plaisirs du roi, au dernier voyage de + Fontainebleau, sous Louis XVI, avaient coûté près de deux + millions.] + +L'empereur quitta Fontainebleau pour faire un court voyage en Italie. +Il voulait revoir Milan, se montrer à Venise, communiquer avec son frère +Joseph, et, je pense, surtout, prendre une détermination à l'égard du +royaume d'Italie, détermination par laquelle il croyait rassurer +l'Europe, et, de plus, signifier à la reine d'Étrurie, fille du roi +d'Espagne, qu'elle eût à quitter son royaume. Préparant en secret +l'envahissement de l'Espagne, il savait que la réunion des deux +couronnes de France et d'Italie avait souvent effarouché l'Europe. En +appelant Eugène à la succession future du trône d'Italie, il annonçait +que cette réunion ne serait point éternelle, et il supposait qu'on +adopterait cette concession, qui ne le dépossédait point et qui mettait +une borne au pouvoir de son successeur. + +Murat, qui trouvait un grand avantage pour lui à ne point interrompre +les communications avec son beau-frère, obtint la permission de +l'accompagner dans ce petit voyage, au grand déplaisir de M. de +Talleyrand, qui prévit qu'on profiterait de son absence pour écarter de +plus en plus ses plans. L'empereur partit donc le 16 novembre, et +l'impératrice revint à Paris. Le prince primat y demeura encore quelque +temps, ainsi que les princes de Mecklembourg. Ils venaient aux +Tuileries tous les soirs, on jouait, on causait peu, on écoutait de la +musique; mais l'impératrice parut parler un peu plus à ce prince de +Mecklembourg-Schwerin. On le remarqua, comme je l'ai dit, mais en riant, +et on y mettait si peu d'importance qu'on en plaisantait l'impératrice +elle-même. Quelques personnes prirent sérieusement ces plaisanteries, +écrivirent à l'empereur, et, au retour, il gronda beaucoup. Habitué à se +passer bien des fantaisies, il se montrait sévère pour celles des +autres. Pendant ce voyage on donnait à Paris, sur l'un des petits +théâtres, un vaudeville qui avait un grand succès et que tout le monde +voulait voir. Madame Bonaparte en eut fantaisie comme les autres. Elle +chargea M. de Rémusat de lui faire garder une petite loge, et, s'étant +vêtue simplement et ayant pris une voiture sans armes, elle se rendit en +secret à ce théâtre avec quelques dames et les deux princes de +Mecklembourg. On écrivit encore à Milan cette très petite affaire; +l'empereur écrivit à son tour une lettre fulminante, et il reprocha à sa +femme, en revenant, de ne point savoir garder sa dignité. Je me rappelle +même que, dans son mécontentement, il lui représentait que la reine de +France s'était autrefois fait le plus grand tort, en ne craignant point +de manquer à son rang par des légèretés de cette espèce. + +Pendant son absence, la garde impériale fit une entrée triomphale à +Paris; elle fut haranguée par le préfet et devint l'objet de beaucoup de +fêtes. + +J'ai dit aussi que les soeurs de charité furent rétablies; le ministre +de l'intérieur les rassembla chez Madame mère et leur distribua des +médailles en sa présence. L'empereur voulait que sa mère fût à la tête +de tous les établissements de charité; mais elle n'avait rien, dans sa +manière d'être, qui la rendît populaire, et elle s'acquittait sans goût +ni habileté de ce dont elle était chargée. + +L'empereur parut content de l'administration du royaume d'Italie et +parcourut ce royaume tout entier. Il alla à Venise, où il fut joint par +son frère Joseph, et par le roi et la reine de Bavière, qui allèrent lui +rendre visite, ainsi que madame Bacciochi, qui sollicita quelque +agrandissement de ses États. Pendant ce temps, la Russie rompait tout à +fait avec l'Angleterre; une partie de nos armées, encore dans le nord de +l'Allemagne, tenait en échec le roi de Suède; Bernadotte, à Hambourg, +communiquait avec les Suédois mécontents, et acquérait une réputation +personnelle qu'il soutenait avec soin. Il employait l'argent aussi pour +se faire des créatures. Il n'est pourtant pas vraisemblable qu'il eût +dès lors idée de ce qui lui est arrivé depuis; mais son ambition, +quoique vague encore, le conduisait à se ménager des chances quelles +qu'elles fussent, et, à cette époque, on pouvait au fond, dans certaines +situations, tout entreprendre et tout espérer. Le prince du Brésil +quitta Lisbonne le 29 novembre, et le général Junot y entra, peu de +jours après, avec notre armée, en déclarant, toujours selon la coutume, +que nous venions dégager les Portugais du joug des Anglais. Vers la fin +de ce mois, l'empereur, ayant assemblé à Milan le Corps législatif, +déclara qu'il adoptait solennellement Eugène, qui devenait héritier de +la couronne d'Italie, à défaut d'héritiers mâles de l'empereur. En même +temps, il lui permit de porter le titre de prince de Venise, et il créa +la petite princesse qui venait de naître, princesse de Bologne. Après +cela, il revint à Paris, où il arriva le 1er janvier 1808. + +J'étais alors bien douloureusement occupée. J'avais retrouvé ma mère +malade, à mon retour de Fontainebleau. Son état de langueur se +prolongea d'abord, sans me donner de l'inquiétude. Toute souffrante +qu'elle était, elle se montra fort contente des améliorations qui +s'étaient faites dans notre situation, et je commençai, pendant les +premiers temps de sa maladie, à établir ma maison sur le pied qu'avait +ordonné l'empereur. Vers la fin de décembre, le mal de ma mère devint si +alarmant, que nous ne pensâmes plus qu'à lui donner nos soins, et que +notre maison fut fermée. Trois semaines après, nous eûmes le malheur de +la perdre, et l'un des plus tendres liens de mon coeur, comme l'une de +mes plus douces jouissances, fut à jamais perdu. Ma mère était une +personne distinguée de toute manière. Elle avait beaucoup d'esprit, une +raison aimable et solide, dans le monde une considération méritée. Elle +nous était utile et agréable à chaque instant du jour. Elle fut +universellement regrettée; sa perte nous jeta dans le désespoir; mon +mari la pleura comme un vrai fils; on nous plaignit, même à la cour, car +on savait ce qu'elle valait. L'empereur lui-même s'exprima bien sur ce +malheur, et en parla très convenablement à M. de Rémusat quand il le +revit; mais j'ai dit ailleurs que la vie de retraite que la convenance +et ma douleur me forcèrent de mener, ayant contrarié ses vues, trois ou +quatre mois après, il nous retira cette portion de notre revenu qu'il +nous avait accordée pour la dépenser d'une manière brillante, en disant +qu'elle nous était inutile, et nous laissant par là fort embarrassés de +dettes qu'il nous avait obligés de contracter. + +Je passai cet hiver bien tristement; je pleurais amèrement ma mère; +j'étais séparée de mon fils aîné que nous avions mis au collège pour +qu'il y cultivât les heureuses dispositions qui annonçaient déjà +l'esprit distingué qui s'est, depuis, développé chez lui; ma santé était +mauvaise, mon âme toute découragée. Assurément, ma société ne pouvait +offrir de grandes distractions à M. de Talleyrand, et pourtant, il ne me +dédaigna point dans mon malheur. Il fut un des plus assidus à me +soigner. Il avait connu ma mère autrefois, il m'en parlait bien, et +m'écoutait dans mes souvenirs. La gravité de ma peine dissipait toutes +mes petites prétentions à faire de l'esprit devant lui; je ne retenais +point mes larmes en sa présence. Souvent, en tiers avec mon mari et moi, +il ne se montrait point importuné, ni de ma douleur, ni des tendres +consolations que m'offrait si affectueusement M. de Rémusat. Il me +semble, quand j'y pense, qu'en nous voyant, il nous examinait avec une +sorte de curiosité. Sa vie tout entière l'avait tenu loin des affections +naturelles; nous lui donnions un spectacle nouveau qui le remuait un +peu. Il semblait apprendre, pour la première fois, ce qu'une tendresse +mutuelle, fondée sur les sentiments les plus moraux, procure de douceur +et de courage contre les traverses de la vie. Ce qui se passait dans ma +chambre le reposait de ce qui se passait ailleurs, peut-être même de ses +souvenirs; car, plus d'une fois, à cette époque, il m'a parlé de +lui-même avec regret, je dirais presque avec dégoût. + +Enfin, comme nous étions touchés de ses soins, nous y répondions par une +reconnaissance qui partait du plus profond du coeur; il revenait de plus +en plus fréquemment entre nous deux, et il y demeurait longtemps; plus +de plaisanteries, de railleries sur les autres, entre nous. Rendue à +moi-même, je lui laissais voir le fond d'une âme vive, et que l'habitude +d'un bonheur intérieur avait rendue douce. Au travers de mes regrets, de +ma profonde mélancolie, de l'oubli où je vivais de tout ce qui se +passait au dehors, je le transportais dans des régions inconnues pour +lui, à la découverte desquelles il semblait prendre plaisir. J'acquis +peu à peu la liberté de lui tout dire; il me laissa prendre le droit de +le blâmer, de le juger souvent assez sévèrement. Ma sincérité ne parut +jamais lui déplaire, et je formai avec lui une liaison intime, et qui +nous fut agréable à l'un et à l'autre. Quand je parvenais à l'émouvoir, +j'étais satisfaite comme d'une victoire, et lui me savait gré d'avoir +remué son âme, si souvent endormie par habitude, par système et par +indifférence. + +Une fois, emportée par les disparates qui échappaient à son caractère, +je me laissai aller à lui dire: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous +soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que vous valez mieux que +_vous_.» + +Il se mit à sourire. «La manière dont se passent nos premières années, +me dit-il, influe sur toute la vie, et, si je vous disais de quelle +façon j'ai passé ma jeunesse, vous arriveriez à vous moins étonner de +beaucoup de choses.» Ce fut alors qu'il me conta que, estropié, se +trouvant aîné dans sa famille, et, par son accident, trompant les +espérances, et même les convenances qui, avant la Révolution, +destinaient tout aîné d'une noble famille à l'état militaire, il avait +été repoussé de son intérieur, renvoyé en province près d'une vieille +tante. Sans le l'aire rentrer dans la maison paternelle, on l'avait +ensuite placé dans un séminaire, en lui signifiant qu'il embrasserait +l'état ecclésiastique, pour lequel il ne se sentait aucun goût. Durant +les années qu'il avait passées à Saint-Sulpice, il s'était vu forcé de +demeurer presque toujours solitaire dans sa chambre, son infirmité ne +lui permettant guère de se tenir longtemps sur ses jambes, ne pouvant se +livrer à aucune des distractions, à aucun des mouvements de l'enfance, +s'abandonnant à la plus profonde mélancolie, prenant dès lors mauvaise +opinion de la vie sociale, s'irritant contre cet état de prêtre qu'on +lui imposait malgré lui, et se pénétrant de l'idée qu'il n'était point +forcé d'observer bien scrupuleusement des devoirs auxquels on le +contraignait, sans l'avoir consulté. Il ajoutait qu'il avait éprouvé le +dégoût le plus profond de ce monde, un grand fonds d'irritation contre +les préjugés, et qu'il n'avait échappé au désespoir qu'en se +convertissant peu à peu à une véritable indifférence sur les hommes et +sur les choses; qu'ensuite, se retrouvant enfin vis-à-vis de son père +et de sa mère, il avait été reçu comme un objet déplaisant, et traité +avec la plus grande froideur; que jamais un mot affectueux ou une +consolation ne lui furent adressés. «Vous voyez, me disait-il, que, dans +cette situation, il fallait mourir de chagrin, ou s'engourdir de manière +à ne plus rien sentir de ce qui me manquait. Je tournai à +l'engourdissement, et je veux bien convenir avec vous que j'eus tort. Il +eût peut-être mieux valu souffrir, et conserver des facultés de sentir +un peu fortement; car cette insouciance de l'âme, que vous me reprochez, +m'a souvent dégoûté de moi-même. Je n'ai point assez aimé les autres; +mais je ne me suis guère aimé non plus, et je n'ai pas pris assez +d'intérêt à moi[96]. + + [Note 96: Parmi les récits de la jeunesse de M. de + Talleyrand, je ne saurais oublier une anecdote que mon père + m'a contée, la tenant évidemment de sa mère. M. de Talleyrand + étudiait en théologie, lorsqu'une fois, en sortant d'un + sermon à Saint-Sulpice, il trouva sur les degrés une jeune + femme élégante et agréable qu'une pluie subite embarrassait + fort, et qui ne savait comment s'en aller. Il lui offrit son + bras, et un de ces petits parapluies, en sens inverse des + nôtres, qui commençaient à être à la mode; elle accepta, et + il la reconduisit chez elle. Elle l'engagea à venir la voir. + Ils firent connaissance. C'était mademoiselle Luzy, qui était + ou travaillait pour être, de la Comédie française. Elle lui + raconta qu'elle était un peu dévote, qu'elle n'avait nul goût + pour le théâtre, et que c'était malgré elle, et forcée par + ses parents, qu'elle se destinait à ce métier: «C'est comme + moi, lui répondit-il, je n'ai aucun penchant pour le + séminaire et l'Église, et ce sont mes parents qui me + contraignent.» Ils s'étendirent chacun sur ce sujet, et ce + fut cette confidence mutuelle sur leur vocation contrariée + qui les lia comme on se lie à vingt ans. (P. R.)] + +»Une fois, je fus tiré de cette indifférence par une passion très forte +pour la princesse Charlotte de Montmorency. Elle m'aimait beaucoup +aussi. Je m'irritai plus que jamais contre l'obstacle qui s'opposait à +ce que je l'épousasse. Je fis beaucoup de démarches pour me faire +relever de ces voeux qui m'étaient odieux; je crois que j'y serais +parvenu sans la Révolution qui éclata, et ne permit point au pape de +m'accorder ce que je souhaitais. Vous comprenez que, dans la disposition +où j'étais, je dus accueillir cette révolution avec empressement. Elle +attaquait des principes et des usages dont j'avais été victime; elle me +paraissait faite pour rompre mes chaînes, elle plaisait à mon esprit; +j'embrassai vivement sa cause, et, depuis, les événements ont disposé de +moi.» + +Quand M. de Talleyrand me parlait ainsi, je le plaignais du fond de +l'âme, parce que je comprenais cette triste influence d'une jeunesse +toute décolorée sur le reste d'une vie; mais je ne sentais pas moins +intérieurement qu'un caractère, tant soit peu énergique, se fût gardé de +conclure comme lui, et je déplorais devant lui qu'il eût encore flétri +sa vie de cette manière. + +Il est très certain qu'une funeste insouciance du bien et du mal fut le +fondement de la nature de M. de Talleyrand; mais on lui doit cette +justice qu'il se garda bien d'ériger en principe aucune immoralité. Il +sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la +considère, et ne cherche jamais à la corrompre par aucun système +vicieux. Il semble même qu'il trouve une sorte de plaisir à la +contempler. Il n'a pas, comme Bonaparte, cette funeste idée que la vertu +n'existe nulle part, et n'est qu'une ruse ou qu'une affectation de plus. +Je l'ai souvent, entendu vanter des actions qui devenaient une amère +critique des siennes; sa conversation n'est jamais ni immorale ni +irréligieuse; il estime les bons prêtres, il aime à approuver; il a de +la bonté et de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui +ce qu'il apprécie dans les autres; il s'est placé à part, il a conclu +autrement pour lui. Il est faible, froid, et aujourd'hui, et depuis si +longtemps blasé sur tout, qu'il cherche des distractions, comme un +palais émoussé a besoin d'une nourriture piquante. + +Les pensées sérieuses, appliquées à la morale ou aux sentiments +naturels, lui sont pénibles, en le ramenant à des réflexions qu'il +craint, et, par une plaisanterie, il cherche à échapper à ce qu'il +éprouve. Une foule de circonstances l'ont entouré de gens dépravés ou +légers qui l'ont encouragé à mille futilités; ces gens lui sont commodes +parce qu'ils l'arrachent à sa pensée; mais ils ne peuvent le sauver d'un +profond ennui qui lui donne un besoin impérieux des grandes affaires. +Ces affaires ne le fatiguent point, parce qu'il ne les prend guère +complètement; il est rare qu'il entre avec son âme dans quelque chose. +Son esprit est supérieur, souvent juste; il _voit vrai_, mais il agit +faiblement. Il a de la mollesse, et ce qu'on appelle _du décousu_; il +échappe à toutes les espérances; il plaît beaucoup, ne satisfait jamais, +et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle, quand on le +voit souvent, un réel attachement. Je crois que, tant que notre liaison +a duré, elle lui a fait du bien; je venais à bout de ramener chez lui +des sentiments endormis, je le ramenais à des pensées élevées; je +l'intéressais à une foule de sensations, ou neuves, ou oubliées; il me +devait des émotions nouvelles; il me le disait, et m'en savait gré. Il +venait me chercher souvent; j'avoue que je l'en ai estimé quelque peu, +car il ne trouvait en moi aucune complaisance pour flatter ses +faiblesses, et je lui parlais une langue qu'il n'avait point entendue +depuis longtemps. + +Il était alors de plus en plus blessé de ce qui se tramait contre +l'Espagne. Les ruses vraiment diaboliques que préparait l'empereur +offensaient sinon la morale, du moins un goût des convenances qu'il +portait dans la politique comme dans les affaires sociales. Il en +prévoyait les conséquences, il me les a prédites dès cette époque, et il +me dit une fois: «Le malheureux va remettre en question toute sa +situation!» Il eût toujours voulu qu'on déclarât une guerre franche au +roi d'Espagne, si on ne pouvait obtenir ce qu'on voulait, qu'on lui +dictât des conditions avantageuses, qu'on chassât le prince de la Paix, +et qu'on s'alliât, par un mariage, avec l'infant Ferdinand. Mais +l'empereur voyait une sûreté de plus dans l'expulsion de la maison de +Bourbon, et s'entêtait à ses projets, dupe aussi cette fois des ruses +dont on l'environnait. Murat et le prince de la Paix, je l'ai dit, se +flattaient d'attraper deux trônes. L'empereur n'avait point le projet +de leur procurer cette satisfaction; mais il les trompait, et croyait +trop volontiers aux facilités qu'ils s'empressaient de lui offrir pour +arriver à leurs fins. Ainsi tout le monde dans cette affaire rusait, et, +en même temps, tout le monde était trompé. + +L'hiver se passa brillamment; on avait terminé cette jolie salle que +renferment les Tuileries. Les jours de cercle, on donna des spectacles, +le plus souvent italiens, quelquefois français. La cour s'y montrait en +grand gala; on distribuait des billets à des personnes de la ville pour +les galeries supérieures. Nous leur faisions aussi spectacle. Tout le +monde voulut assister à ces représentations. On y déploya le plus grand +luxe. On donna des bals parés et même masqués. Ce fut un plaisir nouveau +pour l'empereur, auquel il se livra volontiers. Quelques-uns de ses +ministres, sa soeur Murat, le prince de Neuchatel, eurent ordre +d'inviter une assez grande quantité de monde, soit de la cour, soit de +la ville. Les hommes portaient un domino, les femmes un élégant costume, +et le plaisir de ce déguisement était à peu près le seul qu'elles +apportassent dans ces assemblées, où l'on savait que l'empereur était +présent, et où la crainte de le rencontrer imposait un peu silence. +Pour lui, masqué jusqu'aux dents, assez facilement reconnu, cependant, +par sa tournure particulière dont il ne se pouvait défaire, il +parcourait les appartements, ordinairement appuyé sur le bras de Duroc. +Il attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les +propos, et, s'il était attaqué lui-même, et ne reconnaissait pas tout de +suite qui lui parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant +ce qu'il était par cet acte impoli de sa puissance. Il avait aussi grand +plaisir à se servir de son déguisement pour aller tourmenter certains +maris par des anecdotes, vraies ou fausses, sur leurs femmes. S'il +apprenait que ces révélations avaient quelques suites, il s'en irritait +après; car il ne voulait pas même que les actes de mécontentement qu'il +avait excités fussent indépendants de lui. Il faut le dire, parce que +cela est vrai, il y a dans Bonaparte une certaine mauvaise nature innée +qui a particulièrement le goût du mal, dans les grandes choses comme +dans les petites. + +Cependant, au milieu de tous ces plaisirs, il travaillait fortement, et +sa guerre personnelle avec le gouvernement anglais l'occupait beaucoup. +Il imaginait toute sorte de moyens pour soutenir son système +continental. Il se flattait de répondre par des articles de journaux au +mécontentement qu'excitaient partout le renchérissement du sucre et du +café, et la privation des marchandises anglaises. Il encourageait toutes +les découvertes. Il espérait que le sucre de betterave et d'autres +inventions, soit pour certaines productions, soit pour la confection des +couleurs, nous affranchiraient du besoin de l'étranger. Il se fit +adresser publiquement un rapport par le ministre de l'intérieur, qui +avait obtenu, par le moyen des préfets, des lettres de chambres de +commerce qui approuvaient le système continental, ce système devant +imposer, disait-on, des privations momentanées pour assurer un jour la +liberté des mers. On poursuivait les Anglais partout; on les tenait +prisonniers à Verdun, on confisquait leurs biens en Portugal, on forçait +la Prusse à se liguer contre eux; on menaçait la Suède, dont le roi +s'entêtait à demeurer leur allié. La corde se tendait de part et +d'autre. Il était impossible de ne pas prévoir que la mort seule de l'un +des contendants terminerait la querelle, et les esprits sages +s'inquiétaient déjà sérieusement. Mais, comme on nous trompait sur +tout, la défiance se glissait toujours à chacune des lectures que nous +faisions dans les journaux. On lisait sans croire. L'empereur s'épuisait +à écrire sans persuader. Il s'irritait de cette défiance, et prenait +tous les jours plus d'aversion contre les Parisiens. Il mettait sa +vanité à vouloir convaincre; l'exercice de son pouvoir lui paraissait +incomplet, quand il manquait son effet sur la pensée; le vrai moyen de +lui plaire était de se montrer crédule: «Vous aimez Berthier, lui disait +M. de Talleyrand, parce qu'il croit en vous.» + +Quelquefois, on insérait dans les journaux, pour nous reposer des +articles politiques, des anecdotes racontant des mots et des actions +journalières de l'empereur. On nous contait, par exemple, qu'il avait +été voir le tableau de David qui représentait la cérémonie de son +couronnement, qu'il avait admiré et intéressé le peintre par une foule +d'observations fines et remarquables, et que, en sortant, il avait ôté +son chapeau pour le saluer, et _montrer les sentiments de bienveillance +qu'il accordait à tous les artistes_. + +Ceci me rappelle qu'il reprocha une fois, à M. de Luçay, l'un de ses +préfets du palais, et alors chargé de la surintendance de l'Opéra, de +recevoir avec quelque hauteur les acteurs, lorsqu'ils avaient affaire à +lui. «Savez-vous bien, lui disait-il, qu'un talent, dans quelque genre +qu'il soit, est une vraie puissance, et que, moi-même, je ne reçois +point Talma sans ôter mon chapeau?» Il y avait bien un peu d'exagération +dans ce qu'il disait là; mais il est certain qu'il se montrait +accueillant pour les artistes distingués, et qu'il les encourageait de +ses largesses et de ses paroles, pourvu toutefois qu'ils se montrassent +soumis à dévouer leur art à ses plaisirs, à ses louanges et à ses +projets; car une réputation importante, indépendamment de sa volonté, +l'offusquait; une gloire qu'il ne donnait pas le choquait toujours[97]. +Il persécuta madame de Staël, parce qu'elle demeura hors de la ligne +qu'il eût voulu lui tracer; il négligea l'abbé Delille, qui vécut loin +de lui dans la retraite; il mit souvent aux prises avec sa police M. de +Chateaubriand, qui l'avait blessé, et qui affectait des opinions +offensantes pour lui; enfin, il faut se mettre bien en tête que chacune +de ses actions, à l'égard de qui que ce fût, était toujours le résultat +d'un marché. + + [Note 97: Dans ce temps, deux auteurs assez distingués, + Jouy et Spontini, ayant donné l'opéra de _la Vestale_ qui eut + un grand succès, l'empereur, qui s'était mis en tête, on ne + sait trop pourquoi, de préférer la musique française de + l'auteur des _Bardes_, Lesueur sut un mauvais gré réel aux + Parisiens de ne pas penser comme lui. Il conserva une sorte + de malveillance contre le musicien italien, dont on retrouve + les effets lors de la distribution des prix décennaux.] + +Le 21 janvier 1808, le Sénat assemblé accorda la levée de 80 000 +combattants sur la conscription de 1809. Le conseiller d'État Régnault, +orateur ordinaire dans ces sortes d'occasions, démontra que, de même que +les levées précédentes avaient servi à conquérir la paix continentale, +de même celle-ci servirait à obtenir enfin la liberté des mers; et +personne ne contredit ce raisonnement. On a su que le sénateur +Lanjuinais et quelques autres avaient parfois, pendant la durée de ce +règne, essayé au Sénat quelques représentations sur ces levées si dures +et si multipliées; mais ces observations s'évaporaient dans l'enceinte +du palais sénatorial, et ne changeaient rien aux décisions prescrites +d'avance. Le Sénat, soumis et craintif, n'inspirait aucune confiance +nationale, et même on s'accoutuma à le regarder peu à peu avec une sorte +de mépris. Les hommes sont sévères les uns envers les autres; ils ne se +pardonnent point leurs faiblesses, et ils voudraient pouvoir applaudir +dans un autre la vertu dont ils ne sont souvent point susceptibles; +enfin, quelle que soit la tyrannie, l'opinion, pour qui veut l'écouter, +se venge toujours plus ou moins. Il n'est pas de despote qui ignore les +pensées qu'il inspire, le blâme qu'il excite. Bonaparte savait très +positivement ce qu'il était, en bien et en mal, dans l'esprit des +Français, mais il se flattait de pouvoir tout dominer. + +Dans le rapport que son ministre de la guerre, le général Clarke, lui +fit à l'occasion des nouvelles levées, on lit ces propres paroles: «Une +politique vulgaire serait un fléau pour la France, elle rendrait +imparfaits les grands résultats que vous avez préparés.» Personne +n'était dupe de ces formules; on aurait pu souvent, toujours, demander +comme dans la comédie: _Qui est-ce donc qu'on trompe ici?_ mais on se +taisait, et cela suffisait. + +Peu après, les villes de Kehl, de Cassel, de Wesel et de Flessingue +furent réunies à l'Empire, comme des clefs qu'il devenait nécessaire +d'avoir en notre possession. On faisait à Anvers d'immenses et beaux +travaux. En tout, l'activité était grande sur tous les points des pays +qui dépendaient de la France. + +Au moment où le Parlement d'Angleterre s'ouvrit, il paraît que +l'empereur conçut encore des espérances de mésintelligence entre le +gouvernement anglais et la nation. Les discussions furent assez vives, +l'opposition tonna comme de coutume. L'empereur l'aidait de tout son +pouvoir, les notes du _Moniteur_ étaient fulminantes; on payait quelques +journalistes anglais, on se flattait de produire quelques désordres; +mais le ministère anglais, au fond, marchait dans une route qui, quoique +difficile, était honorable à son pays, et il avait toujours l'avantage. +À chaque vote, l'empereur ressentait une colère nouvelle, et il avouait +qu'il ne comprenait rien à cette forme de gouvernement «libéral, +disait-il, et où la voix du parti populaire n'avait jamais +d'importance». Quelquefois, avec une sorte d'audace paradoxale, il +disait: «En France, au fond, il y a bien plus de liberté qu'en +Angleterre; car ce qu'il y a de pire pour une nation, c'est de pouvoir +exprimer son voeu sans qu'il soit écouté. Ce n'est au bout du compte +qu'une comédie offensante, une simagrée de liberté. Quant à moi, il +n'arrive pas qu'on puisse me taire l'état de la France; je sais tout par +moi-même, j'ai des rapports exacts, et je ne serais pas assez insensé +pour oser faire ce qui serait en opposition directe avec les intérêts ou +le caractère français. Toutes les clartés me parviennent comme à un +centre commun. J'agis en conséquence, tandis que, chez nos voisins, on +ne s'écarte point d'un système convenu qui est de maintenir +l'oligarchie, à quelque prix que ce soit. Et, dans ce siècle, les hommes +acceptent mieux le pouvoir d'un homme habile et absolu que la puissance +humiliante d'une noblesse abâtardie partout.» Quand Bonaparte +s'exprimait ainsi, en vérité on ne sait s'il cherchait à tromper les +autres ou à se tromper lui-même. Son imagination, naturellement vive, +influait-elle sur son esprit ordinairement si mathématique? La lassitude +de la nation l'abusait-elle? Cherchait-il à se persuader ce qu'il +souhaitait? On a cru le voir s'y efforcer souvent, et même quelquefois y +parvenir. Au reste, comme je l'ai dit, Bonaparte pensait toujours se +rapprocher de l'esprit de la Révolution, en attaquant ce qu'il appelait +les _oligarques_; il voulait à tout propos l'égalité, qui n'était pour +lui que du nivellement. Le nivellement est à l'égalité, précisément ce +que le despotisme est à la liberté; car il écrase et détruit les +facultés et les situations naturelles, auxquelles l'égalité donne +carrière. L'aristocratie des classes nivelle, en effet, tout ce qui se +trouve en dehors de ces classes privilégiées, en réduisant, par la plus +douloureuse inégalité, la force à la condition de la faiblesse, le +mérite à l'état de nullité. + +L'égalité, au contraire, ennemie du nivellement, en permettant à chacun +d'être ce qu'il est, d'arriver où il peut, ramène dans la société toute +la variété des élévations naturelles et des influences légitimes. Elle +forme aussi une aristocratie, non de classes, mais d'individus; non pas +une aristocratie constituée de manière à niveler tout ce qu'elle domine, +mais une aristocratie destinée à attirer dans la sphère élevée de son +égalité tout ce qui mérite d'y atteindre. L'empereur avait, sans doute, +le sentiment de ces différences; aussi, malgré sa noblesse, ses +décorations, ses sénatoreries, toutes ses belles paroles, il ne tendait +à autre chose qu'à enter son pouvoir absolu sur une vaste démocratie; +car il y a aussi une démocratie niveleuse là où les droits politiques, +accordés, en apparence, à tous, ne sont mis à la portée de personne. + +Vers le commencement de février, on célébra le mariage de mademoiselle +de Tascher, créole et cousine de madame Bonaparte. Elle fut élevée au +rang de princesse, et mariée par la reine de Hollande. La famille de son +mari était alors au comble de la joie, et montrait une obséquiosité +remarquable. Elle se flattait d'arriver à de grandes élévations. Le +divorce la désenchanta tout à fait, et elle se brouilla avec cette jeune +princesse, qui ne lui apportait point tout ce qu'elle avait espéré. + +Nous vîmes dans ce temps à Paris le comte de Romanzow, ministre des +affaires étrangères de Russie. C'était un homme d'esprit et de sens; il +arriva plein d'admiration pour l'empereur et animé encore par +l'enthousiasme réel qu'éprouvait alors le jeune souverain. Maître de lui +cependant, il observa l'empereur avec attention; il s'aperçut de l'état +de gêne des Parisiens, qui acceptaient leur gloire sans se l'approprier; +il fut frappé de certaines disparates, et se forma un jugement modéré +qui, depuis, a bien pu avoir quelque influence sur le czar. L'empereur +lui demanda: «Comment trouvez-vous que je gouverne les Français?--Sire, +un peu trop sérieusement,» répondit-il. + +Bonaparte, à l'aide d'un sénatus-consulte, créa une nouvelle grande +dignité de l'Empire, sous le titre de gouverneur général au delà des +Alpes, et il conféra cette dignité au prince Borghèse, qui fut envoyé à +Turin avec sa femme. Ce prince se vit forcé de vendre à l'empereur +toutes les plus belles statues que renfermait la villa Borghèse, et dont +on orna notre Musée. C'était alors une admirable chose que cette +collection de tout ce que l'Europe avait possédé de chefs-d'oeuvre +réunis avec soin et élégance au Louvre, et, par ce genre de conquête, +Bonaparte parlait très bien à la vanité et au goût français. Il se fit +faire un rapport, en séance du conseil d'État, sur les progrès des +sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, par une commission à la +tête de laquelle était M. de Bougainville. Après avoir entendu le +rapport, il répondit en ces termes: + +«J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces +derniers temps, afin que ce que vous auriez à me dire fût entendu de +toutes les nations, et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle, +qui, cherchant à faire rétrograder l'esprit humain, paraissent avoir +pour but de l'éteindre. J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire +pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus +concourir autrement à leurs succès. Le bien de mes peuples et la gloire +de mon trône sont également intéressés à la prospérité des sciences. Mon +ministre de l'intérieur me fera un rapport sur toutes vos demandes; vous +pouvez compter constamment sur les effets de ma protection.» + +C'est ainsi que l'empereur s'occupait de _tout_ à la fois, et +qu'habilement il rattachait toutes les gloires humaines à l'éclat et à +la grandeur de son règne. + +J'ai dit qu'il désirait beaucoup fonder autour de lui des familles qui +perpétuassent le souvenir des dignités qu'il accordait à ses favorisés. +Il était blessé des obstacles qu'il avait rencontrés chez M. de +Caulaincourt, qui était parti pour la Russie, déclarant très +positivement que, ne pouvant épouser madame de----, il ne se marierait +jamais. L'empereur essayait de surmonter une autre opposition qu'il +trouvait chez l'homme qu'il aimait le mieux, le prince de Neuchatel, +maréchal Berthier. Depuis nombre d'années, celui-ci était intimement +attaché à une Italienne, qui, plus près de cinquante ans que de +quarante, avait encore une beauté remarquable. + +Elle exerçait sur lui un grand empire, au point de se faire pardonner +une foule de distractions qu'elle ne craignait point de se permettre +devant ses yeux, et qu'elle colorait selon qu'il lui convenait, ou dont +elle obtenait le pardon. Le maréchal Berthier, tourmenté par l'empereur, +demandait souvent à son maître, pour prix de sa fidélité, de ne point le +poursuivre dans cette chère faiblesse de son coeur. Bonaparte +s'irritait, se moquait, revenait à la charge, et ne pouvait vaincre +cette résistance qui dura plusieurs années. Cependant, à force de +prières et de paroles, il l'emporta enfin, et Berthier, tout en +répandant de vraies larmes, consentit à épouser une princesse qui tenait +à la maison de Bavière, et qui fut conduite à Paris. Ils reçurent la +bénédiction nuptiale en présence de l'impératrice et de l'empereur[98]. +Cette princesse n'était nullement belle, et elle ne put faire oublier à +son nouvel époux les sentiments qui l'attachaient. Il conserva donc +cette passion jusqu'à la fin de sa vie. + + [Note 98: La princesse Marie-Élisabeth était fille du duc + de Bavière-Birkenfeld.] + +La princesse était une excellente personne, assez pauvre. Elle se +plaisait à la cour de France, elle trouvait qu'elle avait fait un _bon +mariage_. Le prince de Neuchatel, comblé de dons de l'empereur, +jouissait d'un immense revenu[99], et ce ménage de trois personnes +vivait dans une parfaite intelligence. Elle est demeurée à Paris depuis +la Restauration, et depuis la mort du maréchal, qui, pris d'une fièvre +chaude au retour de Bonaparte, au 20 mars 1815, dans sa terreur de cet +événement, perdit la tête au point de se précipiter ou de se laisser +tomber (ainsi que quelques-uns l'ont dit) d'une fenêtre[100]. Il a +laissé deux garçons. La belle Italienne est aussi à Paris, et continue +ses relations avec la princesse[101]. + + [Note 99: Il a eu jusqu'à un million de revenu.] + + [Note 100: Le roi l'avait fait capitaine de l'une de ses + compagnies de gardes du corps.] + + [Note 101: La mort du prince de Neuchatel est entourée de + circonstances tragiques et mystérieuses. Les uns assurent, en + effet, qu'il s'est jeté par une fenêtre pendant un accès de + fièvre chaude, les autres qu'il fut assassiné, et jeté dans + la rue par une troupe de gens masqués. Il avait abandonné + l'empereur, l'un des premiers parmi les maréchaux, et avait + reconnu le nouveau gouvernement, avant même l'abdication de + Fontainebleau. Le duc de Rovigo l'accuse dans ses Mémoires + d'avoir ourdi un complot contre la vie de l'empereur. (P. + R.)] + +Ce fut dans ce temps que l'empereur montra plus fortement encore que par +le passé quelles idées monarchiques germaient dans sa tête, et qu'il +fonda l'institution des majorats. Cette institution fut approuvée d'un +grand nombre, blâmée par les autres, enviée d'une certaine classe, et +adoptée en général assez vivement par beaucoup de familles, qui +saisirent cette occasion de donner une importance à l'aîné de leur race, +et de perpétuer leur nom. + +L'archichancelier porta le décret au Sénat. Il représenta dans son +discours que les distinctions héréditaires étaient de l'essence de la +monarchie, qu'elles donnaient un nouvel aliment à ce qu'on appelle en +France l'_honneur_, et que notre caractère national nous portait à les +accueillir avec empressement. + +Ensuite, il prononça quelques paroles pour rassurer les hommes de la +Révolution, ajoutant que tous les citoyens ne seraient pas moins +toujours égaux devant la loi, et que les distinctions accordées +indistinctement à tous ceux qui les méritaient devaient, sans exciter la +jalousie, enflammer l'ardeur de tous. Le Sénat reçut cette nouvelle +détermination avec son approbation ordinaire, et vota une adresse de +remerciement et d'admiration à l'empereur. Dans la donnée de cette +fondation, quand la loi parut avec les détails, généralement on la +trouva bien rédigée. On s'aperçut qu'on y avait pris des précautions +contre l'indépendance, mais qu'on avait encore soumis les allèchements +qu'on offrait à la vanité, à une forme régulière et administrative qui +pouvait, au fond, concourir au bien de l'État. M. de Talleyrand exalta +beaucoup cette nouvelle invention, et ne comprenait point une monarchie +sans noblesse. + +Le conseil du sceau fut créé pour surveiller la soumission de chacun aux +lois par lesquelles on obtenait la fondation d'un majorat. M. Pasquier, +alors maître des requêtes, en fut nommé procureur général. Des titres +commencèrent à être accordés à ceux qui exerçaient quelques charges, ou +qui avaient quelques grandes places dans l'État. Cela produisit d'abord +une sorte de surprise moqueuse, à cause de cet accolement de certains +noms précédés du titre de comte ou de baron; mais on s'y accoutuma assez +vite, et, au fond, l'espérance pour tous d'arriver à quelque distinction +fit qu'on se prêta assez bien à la supporter, et même à l'approuver chez +les autres. J'ai ouï dire que c'est alors que l'empereur se montra +véritablement ingénieux pour démontrer à tous les partis à quel point +ils devaient approuver les créations qu'il entreprenait. Il n'épargna +aucune parole: «J'assure la Révolution, disait-il aux uns. Cette caste +intermédiaire que je fonde est éminemment démocratique; car, à toute +heure, tout le monde y est appelé. Elle appuiera le trône, disait-il à +des grands seigneurs.» Puis il ajoutait, en se tournant vers ceux qui +voulaient arriver à une monarchie tempérée: «Elle s'opposera à +l'empiétement du pouvoir absolu, car elle devient une autorité dans +l'État.» Il disait encore à ce qui restait de vrais jacobins: +«Réjouissez-vous, car voilà l'ancienne noblesse complètement anéantie.» +Et à cette ancienne noblesse: «En vous décorant de nouvelles dignités, +vous faites revivre les vôtres, et vous perpétuez vos anciens droits.» +On l'écoutait, on voulait encore le croire. D'ailleurs, il ne donnait +pas grand temps à nos réflexions, et il nous emportait dans le +tourbillon de ses séductions de tout genre. Il les imposait avec force +même, quand il était nécessaire. C'était une adresse de plus, car il y a +des gens qui aiment avoir été forcés. + +Une autre institution suivit celle-ci, et parut imposante et grandiose. +Je veux parler de l'université. L'enseignement public fut concentré dans +un système fort et étendu, et tout le décret qui le concerne a été +conçu, dit-on, par une grande pensée. Dans la suite, il arriva pour +l'université ce qui advenait pour tout. Le despotisme de Bonaparte +s'effarouchait promptement des pouvoirs qu'il créait, et qui pouvaient +devenir des obstacles à telle ou telle de ses volontés. Le ministre de +l'intérieur, le préfet, l'administration générale, c'est-à-dire le +système absolu, s'immiscèrent dans les opérations que tentait le corps +de l'université, les contrarièrent, les détruisirent, quand elles +annonçaient le plus léger esprit d'indépendance, et nous sommes encore à +ce sujet plutôt une belle façade qu'un véritable monument. M. de +Fontanes fut nommé grand maître de l'université. Ce choix, qui fut +généralement approuvé, était cependant celui qui convenait le plus au +maître, jaloux de conserver son pouvoir journalier sur les hommes et les +choses. + +M. de Fontanes, qui avait, par son beau et noble talent, et par la +réputation du goût le plus éclairé, une sorte de considération +distinguée, alliait à ces qualités un caractère assez triste, un peu +d'insouciance, de paresse, une mollesse d'action qui n'annonçaient +aucune disposition à lutter quand il l'eût fallu. Je le rangerais assez, +lui-même, dans la classe des belles façades dont je parlais tout à +l'heure. Cependant, l'éducation publique gagna quelque chose à cette +création. On y remit de l'ordre, on fortifia les études, on occupa la +jeunesse. On a dit que, sous l'Empire, l'éducation dans les lycées était +purement militaire, et on a eu tort. Les lettres y étaient cultivées +avec soin. On y perfectionna beaucoup l'étude des langues anciennes, des +mathématiques et des arts; on eut égard aux moeurs, on exerça une grande +surveillance. Mais l'éducation n'y fut ni assez religieuse, ni assez +nationale, et nous étions parvenus à un temps où il eût fallu qu'elle +fût l'une et l'autre. On ne tendit nullement à donner aux jeunes gens +ces connaissances morales et politiques qui font les citoyens, et qui +les préparent à prendre part aux travaux de leur gouvernement. On les +forçait d'assister à la classe, mais on ne leur parlait pas de leur +religion; on leur parlait bien plus de l'empereur que de l'État, et on +les exaltait vers la gloire. Cependant la puissance de l'étude, +l'émulation des récompenses, la force des temps, en ont formé un grand +nombre, et aujourd'hui la jeunesse française, qui ne vaut pas tout ce +qu'elle pourrait valoir, s'est pourtant développée d'une manière +remarquable. On peut saisir une extrême différence entre celle qui +s'est tenue loin de cette éducation publique offerte à tous, et celle +qui a marché avec elle. L'esprit de parti, la défiance, une sorte +d'inquiétude, portèrent l'ancienne noblesse française et une portion de +la classe aisée à garder leurs enfants près d'eux; on les éleva dans une +foule de préjugés dont aujourd'hui ils portent le poids. La jeunesse qui +fut confiée aux lycées s'y fortifia de la toute-puissance de l'éducation +publique; elle acquit une supériorité sur l'autre, qu'on lui disputerait +en vain aujourd'hui. Peut-être s'égara-t-elle quelquefois, et se +laissa-t-elle prendre au prestige brillant de l'auréole glorieuse qui +environnait Bonaparte; mais l'enthousiasme des jeunes âmes prend +toujours sa source dans les beaux sentiments; il les séduit sans les +corrompre; on est de si bonne foi à vingt ans, qu'on ne rougit d'aucun +changement. On peut avoir exalté Bonaparte, et revenir ensuite à l'amour +du pays et d'une sage liberté. Les hommes âgés n'ont pas cet avantage. +Comme on suppose plus de réflexion dans leurs approbations, ils sont +honteux d'y renoncer; il faut du courage pour sentir et avouer qu'on a +eu tort, et l'entêtement d'une vanité embarrassée est souvent ce qui +fonde la fidélité à d'inutiles préjugés. + +Le décret qui créa l'université, après avoir réglé les attributions de +ceux qui doivent la composer, fixa leur traitement à des sommes élevées. +On leur donna un costume très beau, une très grande représentation. +Après le grand maître, l'évêque de Casal, M. de Villaret, qui était très +estimé, fut chancelier. M. Delambre, secrétaire perpétuel de la première +classe de l'Institut, considéré sous les rapports de la science et de la +réputation, fut trésorier. Le conseil de l'université se trouva composé +de gens distingués. On vit surgir les noms de M. de Bausset, ancien +évêque d'Alais, aujourd'hui cardinal, de MM. Cuvier, de Bonald, de +Frayssinous, Royer-Collard, etc.. Les proviseurs des lycées, les +professeurs furent choisis avec soin. Enfin, on applaudit beaucoup à +cette création. Il est arrivé que les événements l'ont d'abord fait +languir, et ensuite désorganisée, comme tout le reste. + +Peu après, c'est-à-dire le 23 mars 1808, la cour se rendit à +Saint-Cloud. L'empereur quittait toujours Paris le plus tôt qu'il +pouvait. L'habitation des Tuileries lui déplaisait, à cause de +l'impossibilité de s'y promener à l'aise; et puis, à mesure qu'il +avançait, il se trouvait plus gêné en présence des Parisiens. Comme il +n'aimait pas la contrainte, quand il se voyait au milieu de la ville, il +s'apercevait qu'on y était trop bien informé des paroles ou des +emportements qui lui échappaient. Il excitait une curiosité qui +l'importunait; on l'accueillait froidement en public, on racontait mille +anecdotes sur lui; enfin il était obligé de se contraindre. Aussi les +voyages de Paris se raccourcissaient-ils de plus en plus, et +commençait-on à parler d'habiter Versailles. La restauration du château +fut même décidée, et Bonaparte dit plus d'une fois qu'il n'avait, au +fond, besoin d'être à Paris que pendant la session du Corps législatif. + +Lorsqu'il allait se promener au dehors, et qu'au retour il passait les +barrières, il avait coutume de dire: «Nous voilà donc rentrés dans la +grande Babylone.» Quelquefois, il rêvait les plans d'une transplantation +de la capitale, et d'un établissement à Lyon; son imagination seule +abordait la pensée d'un pareil déplacement, mais il s'y complaisait, et +c'était une de ses rêveries favorites. Les Parisiens savaient assez bien +que Bonaparte ne les aimait point, et ils s'en vengeaient par des +calembours et par des anecdotes souvent inventées. Ils se montraient +soumis, mais froids et railleurs à son égard. Les grands de sa cour +adoptaient l'antipathie du maître, et ne parlaient de Paris qu'en +l'accolant à quelque épithète irritée. Enfin, plus d'une fois, cette +réflexion échappa tristement à l'empereur: «Ils ne m'ont point encore +pardonné d'avoir pointé mes canons sur eux, au 13 vendémiaire.» + +Une collection fidèle des observations que Bonaparte faisait sur sa +propre conduite deviendrait un livre fort utile à nombre de souverains, +ou à ceux qui se mêlent de les conseiller. Quand, aujourd'hui[102], +j'entends des gens, qui me paraissent bien neufs dans l'art de gouverner +les hommes, affirmer que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que +d'imposer sa volonté, et qu'en s'appuyant sur la puissance des +baïonnettes, on peut contraindre une nation à subir tel régime qu'il +plaira de lui infliger, je me rappelle ce que disait l'empereur sur les +embarras qui avaient résulté pour lui de son début dans la carrière +politique, des inconvénients provenant de l'emploi de la force contre +les citoyens, des difficultés qui surgissaient, dès le lendemain du jour +où l'on s'était vu forcé d'user d'une telle ressource. Je me souviens +que j'ai entendu dire à ses ministres que, lorsqu'on déterminait dans le +conseil quelque mesure un peu violente, il leur adressait ordinairement +cette question: «Me répondez-vous bien que le peuple ne se soulèvera +pas?» et que le moindre mouvement populaire lui paraissait grave et +fâcheux. On l'a vu prendre plaisir à peindre ou à écouter les émotions +diverses qu'on éprouve sur le champ de bataille, et pâlir en entendant +conter les excès où le peuple révolté peut se laisser entraîner. Enfin, +si, en parcourant à cheval les rues de Paris, un ouvrier venait se jeter +au-devant de lui pour implorer quelque grâce, son premier mouvement +était toujours de frémir et de reculer. + + [Note 102: J'écris en 1819.] + +Les généraux de la garde avaient l'ordre d'éviter avec le plus grand +soin le contact entre le peuple et les soldats. «Je ne pourrais, +disait-il, donner raison à ces derniers.» Et si, par hasard, il +s'élevait quelque rixe entre des militaires et des bourgeois, c'était le +plus habituellement les militaires qui étaient punis et éloignés, quitte +à recevoir plus tard une distribution d'argent qui les calmait. + +Cependant le nord de l'Europe était toujours dans un état d'agitation. +Le roi de Suède demeurait trop fidèlement dévoué, pour l'intérêt de ses +sujets, à la politique que lui imposait le gouvernement anglais; il +excitait de plus en plus l'animadversion des Suédois, et sa conduite +tenait un peu de l'état d'exaltation où se trouvait sa tête. L'empereur +de Russie lui ayant déclaré la guerre, et, en même temps, ayant commencé +une expédition contre la Finlande, M. d'Alopéus, ambassadeur russe à +Stockholm, se vit tout à coup retenu prisonnier dans sa maison, contre +tout droit des gens. + +À cette occasion, les notes du _Moniteur_ étaient fulminantes. On y +disait: «Pauvre nation suédoise, en quelles mains es-tu tombée! Ton +Charles XII avait sans doute un peu de folie dans la tête, mais il était +brave, et ton roi qui vint faire le spadassin en Poméranie, lorsque +l'armistice existait, fut le premier à se sauver lorsque le même +armistice, qu'il rompait, fut expiré.» + +De pareilles paroles annonçaient un prochain orage. Au commencement du +mois de mars, mourut le roi de Danemark, Christian VII. Son fils, qui +était régent depuis longtemps, monta sur le trône, âgé de quarante ans, +sous le nom de Frédéric V. Il est assez remarquable que, dans ce siècle +où les peuples agités semblaient avoir besoin de souverains plus +éclairés que jamais, plusieurs trônes de l'Europe furent occupés par des +princes qui n'avaient qu'un faible usage de leur raison, et qui même, +quelquefois, ne l'avaient point du tout. Témoin les rois d'Angleterre, +de Suède, de Danemark, et la reine de Portugal. + +Quelques mécontentements s'étaient manifestés, à l'occasion de +l'arrestation de l'ambassadeur de Russie à Stockholm; le roi quitta +cette ville et se retira dans le château de Gripsholm, d'où il donna des +ordres pour la guerre, soit contre les Russes, soit contre les Danois. + +Mais tous les regards furent bientôt détournés de ce qui se passait au +nord, pour se fixer sur le grand drame qui s'ouvrait en Espagne. Le +grand-duc de Berg y avait été envoyé, et y avait pris le commandement de +notre armée, qui s'était avancée sur les rives de l'Èbre. Le roi +d'Espagne, faible, craintif, gouverné par son ministre, n'apportait +aucune résistance contre la marche des troupes françaises qu'on +présentait toujours comme dirigées vers le Portugal. + +Le parti national des Espagnols, à la tête duquel se trouvait le prince +des Asturies, s'irritait de cet envahissement, en apercevait les +conséquences, et se voyait sacrifié à l'ambition du prince de la Paix. +Bientôt la révolte contre le ministre éclata; le roi et la reine, +attaqués, se préparaient à quitter l'Espagne, dont l'empereur voulait +les bannir, car il se réservait ensuite de détrôner le prince des +Asturies, et croyait qu'il en viendrait facilement à bout. J'ai déjà dit +que le prince de la Paix, séduit par les promesses qu'on lui avait +faites, s'était dévoué à la politique de l'empereur, qui débutait en +Espagne par cette faute énorme d'y faire arriver l'influence française +accolée à celle d'un ministre détesté. Cependant le peuple de Madrid, +s'étant porté à Aranjuez, pilla le palais du ministre, qui fut contraint +de se cacher pour échapper à sa fureur. Le roi et la reine, épouvantés, +et presque également affligés du danger de leur favori, furent +contraints de lui demander sa démission, et, le 16 mars 1808, le roi, +pressé de tous les côtés, abdiqua en faveur de son fils, en annonçant +que sa santé le forçait d'aller chercher un autre climat. Cet acte de +faiblesse apaisa la révolte. Le prince des Asturies prit le nom de +Ferdinand VII, et, par le premier acte de son autorité, il confisqua les +biens du prince de la Paix. Mais il n'avait point dans le caractère +assez de force pour profiter entièrement de cette situation difficile. +Effrayé de sa rupture avec son père, il hésitait dans le moment où il +aurait fallu agir. D'un autre côté, le roi et la reine se jetaient dans +les bras de l'empereur, appelaient à eux l'armée française. Le grand-duc +de Berg alla les trouver à Aranjuez, et leur promit son dangereux +secours. Les tergiversations de l'autorité, la crainte qu'inspiraient +nos armes, les intrigues du prince de la Paix, les mesures dures et +impératives de Murat, tout cela réuni mit le trouble et le désordre en +Espagne, et cette malheureuse famille régnante ne tarda pas à +s'apercevoir que cette discussion devait tourner au profit du médiateur +armé qui s'en établissait le juge. + +_Le Moniteur_ rendit compte de ces événements, en déplorant le malheur +du roi Charles IV, et, peu après, l'empereur quitta Saint-Cloud, sous +prétexte de faire un voyage dans le midi de la France. L'impératrice le +suivit, quelques jours plus tard, accompagnée d'une cour brillante. + +En commençant la quatrième époque de ces Mémoires, je donnerai de plus +grands détails sur ces événements. Ils étaient alors très obscurs pour +nous. On se demandait ce que l'empereur allait faire; cette marche +nouvelle d'une invasion, ces intrigues secrètes, dont on ne tenait +point le fil, la défiance générale qui s'accroissait de plus en plus, +tout rendait attentif. + +M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, était mécontent. Il blâmait +hautement tout ce qu'on faisait et ce qu'on allait faire. Il dénonçait +Murat à l'opinion publique. Il criait à la perfidie, se lavait d'y avoir +trempé, répétait que, s'il eût été ministre des affaires étrangères, il +n'eût point voulu prêter son nom à de pareilles ruses. L'empereur +s'irritait de ce blâme exprimé avec assez de liberté; il voyait qu'une +approbation d'un genre nouveau se tournait du côté de M. de Talleyrand; +il écoutait certaines dénonciations qu'on venait apporter contre lui, et +leur liaison passée se trouvait interrompue. Il a beaucoup dit que M. de +Talleyrand avait conseillé cette affaire d'Espagne, et qu'il s'en était +déchargé après, en voyant son peu de succès. Je suis témoin que M. de +Talleyrand la blâmait violemment dès cette époque, et qu'il s'exprimait +avec une telle vivacité contre cette violation de tout droit des gens, +que je me suis vue obligée de lui conseiller, plus d'une fois, de +modérer l'amertume de ses paroles. Ce qu'il eût voulu, ce qu'il eût +conseillé, je ne puis précisément le dire, car il ne l'a jamais fait +connaître entièrement, et j'en ai écrit tout ce que j'en ai pu savoir. +Ce qui est certain, c'est que l'opinion publique lui donna raison dans +ce moment, et se déclara pour lui, parce qu'il ne dissimula point sa +mauvaise humeur. + +«C'est une basse intrigue, disait-il, et c'est une entreprise contre un +voeu national; c'est prendre au rebours sa position, et se déclarer +l'ennemi des peuples; c'est une faute qui ne se réparera jamais[103].» +En effet, la suite a prouvé que M. de Talleyrand ne s'était point +trompé, et de ce funeste événement on peut dater la décadence morale de +celui qui faisait alors trembler l'Europe entière. + +À peu près vers ce temps, la douce et modeste reine de Naples était +partie pour rejoindre son époux en Espagne, et occuper un trône sur +lequel elle ne devait pas demeurer longtemps. + + [Note 103: L'opposition de M. de Talleyrand à la guerre + d'Espagne a été souvent contestée, et par l'empereur + lui-même. Ce qui est dit ici ne peut laisser le moindre doute + sur ce fait tout à l'honneur du bon sens et de la + perspicacité du grand chambellan. M. Beugnot raconte, dans + ses mémoires, une conversation presque identique: «Les + victoires, lui disait le prince, ne suffisent pas pour + effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi + de vil, de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire + ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera + pardonné par personne.» (P. R.)] + + + + +CHAPITRE XXIX + +(1808.) + + +La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des +Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son +séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée +de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine de +Hollande.--Abdication du prince des Asturies. + + +Ce fut le 2 avril 1808 que l'empereur partit, sous prétexte de visiter +les provinces du Midi, et en effet pour surveiller ce qui se passait en +Espagne. J'en donnerai une idée, le plus succinctement possible[104]. + + [Note 104: Je crois devoir publier ce chapitre, ou plutôt + ce fragment de chapitre, le dernier que ma grand'mère ait + écrit, quoique rien n'en soit achevé, et qu'il n'y ait là que + le récit historique, abrégé, des événements d'Aranjuez et de + Bayonne. Probablement, elle croyait nécessaire d'appuyer sur + un exposé des faits les réflexions dont elle l'aurait fait + suivre sur l'effet moral et politique de ces événements, et + sur la rupture qu'ils amenèrent plus tard entre l'empereur et + M. de Talleyrand, et les suites de cette rupture pour sa + situation et celle de son mari. Du reste, ce récit s'accorde + parfaitement avec celui que M. Thiers a fait de ces mêmes + événements, et elle ne charge pas le tableau plus qu'il ne + l'a chargé. Le point le plus grave, c'est-à-dire la mission + de Savary auprès du prince des Asturies, est notamment traité + par le grand historien d'une manière qui confirme, et au + delà, tout ce qui est dit dans ces Mémoires. (P. R.)] + +On sait quelles transactions le roi d'Espagne, Charles IV s'était vu +forcé de faire avec les différents gouvernements de la France depuis la +Révolution. Après avoir tenté inutilement, en 1793, de sauver la vie de +Louis XVI, à la suite d'une guerre noblement entreprise, mais conduite +avec gaucherie, les Espagnols reçurent la loi du vainqueur, et le +gouvernement français s'immisça toujours plus ou moins dans leurs +affaires. À leur tête était Emmanuel Godoï, dont on n'a point ignoré les +moyens de succès, et qui, avec un esprit médiocre, fort peu de talents, +parvint, par la nature du goût qu'il inspira à la reine, à gouverner les +Espagnes. Il entassa sur sa personne toutes les dignités, les honneurs +et les trésors que jamais favori ait pu obtenir. Il était né en 1768, +d'une famille noble, et il fut placé dans les gardes du corps en 1787. +La reine le distingua, il monta rapidement de grade en grade, devint +lieutenant général, duc d'Alcudia, ministre des affaires étrangères en +1792. En 1795, il fut fait prince de la Paix, par suite du traité, peu +honorable pour lui, qu'il conclut avec la France. Il cessa d'être +ministre en 1798, mais il n'en dirigea pas moins les affaires, et +conserva toute sa vie le plus grand empire sur le roi Charles IV, qui +partagea si étrangement l'engouement de la reine sa femme. Le prince de +la Paix avait épousé la nièce du roi Charles III. + +Rien n'avait paru troubler la bonne intelligence qui régnait entre la +France et l'Espagne, lorsque au moment où s'ouvrit la campagne de +Prusse, le prince de la Paix, croyant que la guerre qui commençait +allait faire pâlir la fortune de l'empereur, songea à armer l'Espagne +pour la préparer à profiter des événements qui pouvaient l'aider à +secouer le joug, et fit une proclamation qui invitait les Espagnols à +s'enrôler de tous côtés. Cette proclamation arriva à l'empereur sur le +champ de bataille d'Iéna, et bien des gens ont dit que, dès cette +époque, il avait juré la perte de la maison de Bourbon en Espagne. Après +ses succès, il dissémina les troupes espagnoles sur tous les points de +l'Europe, et le prince de la Paix n'obtint sa protection qu'en se +soumettant à sa politique. Bonaparte a tant répété, en 1808, qu'à +Tilsit, le czar avait approuvé ses projets sur l'Espagne, et, en effet, +immédiatement après le renversement de Charles IV, l'entrevue des deux +empereurs s'est passée si amicalement à Erfurt, qu'il est assez +vraisemblable qu'ils s'étaient mutuellement autorisés à poursuivre leurs +projets, l'un vers le nord, l'autre vers le midi. Mais ce que je ne sais +pas bien, c'est jusqu'à quel point Bonaparte trompa l'empereur de Russie +lui-même; et s'il ne commença pas, d'abord, par lui confier seulement le +partage qu'il feignait de préparer dans les États du roi Charles IV, et +le dédommagement qu'il avait l'air de vouloir lui donner en Italie. +Peut-être n'avait-il pas arrêté le plan de le déposséder entièrement. Ce +qu'il y a de certain, c'est que M. de Talleyrand n'est point entré dans +cette idée. + +Quoiqu'il en soit, Murat, dans sa correspondance avec le prince de la +Paix, le leurrait du don d'une portion du Portugal, qui, disait-il, +serait devenu le royaume des Algarves. Une autre partie du Portugal +devait appartenir à la reine d'Étrurie, et cette Étrurie devait +désormais devenir l'empire du roi Charles IV, qui conserverait les +colonies américaines, et, à la paix générale, prendrait le titre +d'empereur des deux Amériques. Durant le voyage de 1807, un traité +dressé sur ces bases fut conclu à Fontainebleau, à l'insu de M. de +Talleyrand, et malgré lui, et le passage de nos troupes fut accordé par +le prince de la Paix pour la conquête du Portugal. L'empereur, à Milan, +ordonna à la reine d'Étrurie de retourner auprès de son père. + +Cependant le prince de la Paix était de plus en plus odieux à la nation +espagnole, et complètement haï du prince des Asturies. Celui-ci, animé +par ses propres sentiments, et par les avis de ceux qui l'entouraient, +inquiet de sa mésintelligence toujours croissante avec sa mère, de la +faiblesse de son père, et de l'entrée de nos troupes, qui lui faisait +soupçonner quelque trame nouvelle, poussé à bout d'ailleurs par le +mariage que le prince de la Paix voulait lui faire contracter avec la +soeur de sa femme, se détermina à écrire à Bonaparte pour lui faire +connaître tous les griefs des Espagnols contre le favori, et pour lui +demander son appui et la main de quelque femme de sa famille. Cette +demande, qui pourrait bien avoir été inspirée par l'ambassadeur de +France, demeura d'abord sans réponse. Peu après, le prince des Asturies +fut dénoncé comme conspirateur, arrêté, et ses amis furent exilés. On +trouva chez lui une foule de notes dénonciatrices des exactions commises +par le prince de la Paix. On bâtit sur tout cela une accusation de +conspiration. La reine poursuivit son fils avec acharnement, et le +prince des Asturies allait être mis en jugement, lorsque des lettres de +l'empereur arrivèrent, et signifièrent qu'il ne voulait pas qu'il fût +question dans le procès du projet de mariage du prince. Comme c'était +sur ce point qu'on eût voulu faire porter la principale accusation de +conspiration, il y fallut renoncer. Le prince de la Paix voulut se +donner la bonne grâce de l'indulgence, et il parut avoir sollicité et +obtenu le pardon du prince des Asturies. Le roi Charles IV écrivit à +l'empereur pour lui rendre compte de l'affaire et de sa conduite, et +Bonaparte devint conseil et arbitre de tous ces différends, qui, +jusque-là, favorisaient ses projets. Tout cela se passa au mois +d'octobre 1807. + +Cependant, nos troupes s'établissaient en Espagne. Les Espagnols, +surpris de cette invasion, murmuraient assez hautement, et se +plaignaient de la faiblesse de leur souverain et de la trahison du +favori. On se demandait pourquoi les armées espagnoles étaient envoyées +sur les frontières du Portugal, loin du centre du royaume, qui était +ainsi livré sans défense. Murat marchait vers Madrid. Le prince de la +Paix envoya un homme à lui à Fontainebleau, pour prendre les dernières +instructions. Cet homme, nommé Izquierdo, vit M. de Talleyrand qui +l'éclaira, lui démontra l'erreur du prince de la Paix, et lui fit +connaître à quel point le traité qu'on venait de signer à Fontainebleau, +renfermait la destruction complète de toute la puissance espagnole. Cet +Izquierdo, épouvanté de tout ce qu'il apprit, retourna promptement à +Madrid, et, sur ses récits, le prince de la Paix ouvrit les yeux, et +s'aperçut à quel point il était joué. Mais il était trop tard. On +rappela les troupes, et on songea alors à imiter la conduite du prince +du Brésil, en abandonnant le continent. La cour s'était retirée à +Aranjuez; ses préparatifs ne pouvaient être tellement mystérieux qu'on +n'en fût averti dans Madrid; la fermentation de cette ville s'accrut à +la nouvelle de l'approche de Murat et de l'éloignement de son roi. +Bientôt cette fermentation éclata par une révolte; le peuple se porta en +foule à Aranjuez, le roi fut retenu prisonnier dans son palais, la +maison du prince de la Paix pillée, celui-ci mis en prison, et arraché à +grand'peine à la fureur du peuple. On contraignit le roi Charles IV à +disgracier son favori, et à l'exiler d'Espagne. Dès le lendemain de +cette journée, soit que le roi, épouvanté, se sentît trop faible pour +régner sur un pays qui allait devenir le théâtre de tant de troubles, +soit qu'un parti opposé sût habilement l'y contraindre, il abdiqua en +faveur de son fils. + +Tout cela se passait à quelques lieues de Madrid, et en présence de +Murat, qui y avait établi son quartier général. Ce fut le 19 mars 1808 +que le roi Charles IV écrivit à l'empereur que, sa santé ne lui +permettant plus d'habiter l'Espagne, il venait d'abdiquer en faveur de +son fils. Cet événement changeait tous les projets de Bonaparte. Il se +voyait enlever le fruit de l'intrigue qu'il avait ourdie depuis six +mois. L'Espagne allait se trouver gouvernée par un jeune prince qui +paraissait, d'après ce qui venait de se passer, capable d'un acte de +force. Il était vraisemblable que la nation espagnole embrasserait avec +ardeur la cause d'un souverain qui sans doute avait pour but la +délivrance de l'Espagne. Nos armées étaient reçues avec mécontentement à +Madrid; Murat se voyait déjà forcé de décréter des mesures sévères pour +maintenir le bon ordre; il fallait prendre un parti nouveau, et +s'approcher, avant tout, du théâtre des événements pour les mieux +juger. D'après cela, l'empereur se décida à se rendre à Bayonne. Il +quitta Saint-Cloud le 2 avril, et se sépara de M. de Talleyrand assez +froidement, en se gardant bien de lui faire part d'aucun projet. _Le +Moniteur_ annonça que l'empereur allait visiter les départements du +Midi, et, seulement le 8 avril, sans avoir donné de grands détails sur +ce qui se passait en Espagne, on nous apprit que l'empereur était désiré +et même attendu à Madrid. + +L'impératrice, qui aimait à voyager et à ne point quitter son époux, +obtint la permission de partir après lui; elle le rejoignit à Bordeaux. + +M. de Talleyrand me parut visiblement inquiet et mécontent de ce voyage. +Je serais assez portée à croire que, depuis longtemps, par haine de +Murat, et par suite d'un autre plan que j'ignore, il favorisait le parti +qui dirigeait la conduite du prince des Asturies. Dans cette occasion, +il se voyait écarté, et, pour la première fois, Bonaparte apprenait à se +passer de lui. On ne comprenait rien à Paris de tout ce qui se passait; +les articles officiels du _Moniteur_ étaient chargés de nuages. Avec +l'empereur, on s'attendait à tout; mais il commençait à blaser même la +curiosité; et d'ailleurs, la maison d'Espagne n'inspirait pas un grand +intérêt. On s'agita donc très peu d'abord, et on attendit que le temps +répandît un peu plus de clarté. La France ne s'habituait que trop à +considérer Bonaparte comme se servant d'elle seulement pour faire les +affaires de sa politique et de son ambition particulières. + +Cependant Murat, qui connaissait quelques-uns des projets de l'empereur, +et qui voyait tomber, par l'abdication du roi Charles IV, une grande +partie de son plan, agit à Madrid avec une habileté perfide. Il évita de +reconnaître le prince des Asturies, et tout porte à croire qu'il ne +contribua pas peu à ramener le vieux roi au désir de reprendre sa +couronne. Un compte rendu du général Monthion, envoyé à Aranjuez auprès +de Charles IV, qui fut inséré dans _le Moniteur_, apprit à l'Europe que +ce monarque s'était amèrement plaint de son fils, qu'il déclarait son +abdication forcée, et qu'en se remettant dans les mains de l'empereur, +il recommandait surtout qu'on sauvât la vie au prince de la Paix. La +reine, encore plus passionnée sur cet article, se livra aux plus +violentes plaintes contre son fils, et ne parut occupée que de la +profonde inquiétude que lui causait la situation du favori. + +Les Espagnols avaient accepté l'abdication de leur roi, et se voyaient +avec joie débarrassés du joug du prince de la Paix. À Madrid surtout, +ils s'irritaient de la présence des Français, de la sécheresse de leurs +relations avec le jeune souverain, et Murat ne put parvenir à contenir +la fermentation naissante qu'à l'aide d'une sévérité, nécessaire dans sa +situation, mais qui acheva de nous rendre odieux. + +L'empereur, étant arrivé à Bayonne, s'établit au château de Marrac, +situé à un quart de lieue de cette ville, incertain encore de ce qui +résulterait de son entreprise, méditant le voyage de Madrid pour +dernière ressource, mais déterminé à ne point laisser échapper le fruit +des tentatives commencées. Personne autour de lui n'était dans son +secret; il faisait agir tout son monde, sans s'ouvrir à qui que ce fût. +On peut lire, dans la relation que l'abbé de Pradt a donnée de la +révolution d'Espagne, des notes assez curieuses et des remarques justes +sur la force avec laquelle l'empereur savait porter à lui seul le +mystère de ses conceptions. L'abbé de Pradt était alors évêque de +Poitiers. En passant devant cette ville, Bonaparte l'emmena à sa suite, +lui sachant assez de goût et de talent pour l'intrigue, et croyant +pouvoir s'en servir. + +J'ai ouï dire aux personnes qui firent ce voyage que le séjour de Marrac +fut triste, et que la préoccupation de tout le monde était de souhaiter +le dénouement de ce qui se passait, afin de retourner à Paris. + +Savary fut promptement envoyé à Madrid, et reçut vraisemblablement +l'ordre de ramener le prince des Asturies, à quelque prix que ce fût. Il +remplit sa mission avec cette exactitude qui lui était particulière, et +qui ne lui permettait jamais de réfléchir sur les ordres dont on le +chargeait, ni sur les moyens qu'il lui fallait employer. Ce fut le 7 +avril que Savary vit le prince des Asturies à Madrid. Il lui annonça +comme certain le voyage de l'empereur en Espagne, prit tout le caractère +d'un ambassadeur qui vient complimenter un nouveau roi, s'engageant, au +nom de son maître, s'il trouvait ses dispositions amicales, à ne point +s'immiscer dans aucune des affaires de l'Espagne. Ensuite il commença à +insinuer que ce serait avancer beaucoup les négociations que de venir au +devant de l'empereur, qui, assurait-il, allait sous peu se rendre à +Madrid; et, ce qui a étonné tout le monde, et ce qui étonnera de même la +postérité, c'est qu'il parvint à persuader le prince des Asturies et sa +cour sur ce voyage. À la vérité, on ne peut guère douter que la menace +ne fût jointe au conseil dans cette occasion, et que ce malheureux +prince n'ait été entraîné dans le piège que par une multiplicité de lacs +qui lui furent tendus à la fois. On lui fit sans doute sentir que sa +couronne était à ce prix, que l'empereur, souhaitant cette démarche, ne +lui prêterait secours que si on le satisfaisait sur ce point; on le +leurra encore de l'espoir de le rencontrer sur le chemin. Il ne fut +d'abord point question de passer la frontière. + +Le prince des Asturies se trouvait entraîné par les événements à une +entreprise un peu au-dessus de ses forces; il était plutôt agent que +chef du parti qui l'avait porté sur le trône, et il ne pouvait +entièrement s'accoutumer à la situation d'un fils révolté contre son +père. Enfin la présence de nos armées l'intimidait; il n'osait répondre +aux Espagnols du salut de la patrie, s'il résistait. Ses conseillers +eux-mêmes étaient intimidés. Savary conseillait aussi, mais en menaçant, +et ce malheureux prince, par suite d'une foule de sentiments divers, se +détermina à l'action qui devait le plus immédiatement le perdre. J'ai +entendu dire à Savary qu'une fois qu'il l'eut mis sur la route de +Bayonne, il avait des ordres si positifs, qu'il était parfaitement +déterminé à ne plus le laisser retourner; et, comme de fidèles +serviteurs avaient averti son prisonnier, il le surveillait de si près, +qu'il était bien certain qu'aucune force humaine n'eût pu le lui +enlever. Pour observer cette intrigue aussi coupable que bien ourdie, +l'empereur écrivit cette lettre, imprimée depuis, qui fut remise au +prince des Asturies quand il était à Vitoria, et que je transcrirai ici, +parce qu'elle aide à comprendre la suite des événements. + +«Bayonne, avril 1808. + +»Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse royale. Elle doit avoir +acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de +l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la +circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En +arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques +réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à +l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait +nécessaire pour son bonheur et celui de ses sujets. Les affaires du Nord +ont retardé mon voyage. Les événements d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne +suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince la +Paix, mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois +d'accoutumer les peuples à répandre du sang, et à se faire justice +eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse royale n'en fasse pas un jour +elle-même l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire +du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et qui a si +longtemps régi le royaume. Il n'a plus d'amis. Votre Altesse royale n'en +aura plus, si jamais elle est malheureuse. Les hommes se vengent +volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment, d'ailleurs, +pourrait-on faire le procès au prince de la Paix, sans le faire à la +reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines et les +passions factieuses; le résultat en sera funeste pour votre couronne. +Votre Altesse royale n'y a de droits que ceux que lui a transmis sa +mère; si le procès la déshonore, Votre Altesse royale déchire par là ses +droits. + +»Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides; elle n'a +pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si on lui en +reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent manifesté le +désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires. L'amitié du roi +Charles m'a porté souvent à me taire, et à détourner les yeux des +faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous sommes! +Faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut se +concilier: Que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui +offre un refuge en France. Quant à l'abdication du roi Charles IV, elle +a eu lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes, et, aux +yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant +de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme +souverain voisin, il m'est permis de vouloir tout savoir, avant de +reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Majesté royale, aux +Espagnols, au monde entier: Si l'abdication du roi Charles IV est de pur +mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute +d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais +Votre Altesse royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec +elle pour cet objet. La circonspection que je porte, depuis un mois, +dans cette affaire doit lui être garant de l'appui qu'elle trouvera en +moi, si, à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient, +viennent à l'inquiéter sur son trône. Quand le roi Charles me fit part +de l'événement du mois d'octobre dernier, j'en fus douloureusement +affecté, et je peux avoir contribué, par les insinuations que j'ai +faites, à la bonne issue de l'affaire de l'Escurial. Votre Altesse +royale avait bien des torts; je n'en veux pour preuve que la lettre +qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu ignorer. Roi à son +tour, elle saura combien les droits du trône sont sacrés. Toute démarche +près d'un souverain étranger est criminelle. Votre Altesse royale doit +se défier des écarts des émotions populaires. On pourra commettre +quelques meurtres sur mes soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en +serait le résultat. J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on ait répandu +des lettres du capitaine général de la Catalogne, et fait tout ce qui +pouvait donner des mouvements aux têtes. + +»Votre Altesse royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je +flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut +être certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme +avec le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et de +trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et de +ma parfaite estime.» + +On voit, par cette lettre, que l'empereur se réservait le droit de juger +encore de la validité de l'abdication du roi Charles IV. Cependant il +paraît que Savary flatta le jeune roi d'un assentiment plus positif que +celui qui était contenu dans cette lettre, tandis que Murat encourageait +sous main le roi Charles à une rétractation. En écrivant de cette +manière au prince des Asturies, l'empereur se ménageait les moyens de +sauver le prince de la Paix, s'il était nécessaire, de prendre la +défense du roi Charles IV, enfin de blâmer le premier mouvement +d'insurrection du prince des Asturies contre son père. On a su pourtant, +à cette époque, que l'ambassadeur de France avait fait insinuer à ce +prince la demande qu'il fit d'une épouse prise dans la famille +impériale, demande qui fut son plus grand crime auprès du favori. + +Le prince des Asturies avait quitté Madrid le 10 avril; il recevait sur +la route les témoignages d'affection de son peuple, et partout on lui +montrait de l'inquiétude, en le voyant approcher de la frontière. Savary +l'assurait toujours qu'en avançant davantage, il finirait par rencontrer +l'empereur, et il le gardait de plus en plus près. À Burgos, le conseil +du prince commença à s'alarmer; on poussa jusqu'à Vitoria. Là, le peuple +détela les chevaux du prince; il fallut que la garde lui ouvrît un +passage, et ce fut en quelque sorte malgré la volonté du prince lui-même +dont les espérances se dissipaient à mesure. + +«À Vitoria, me disait depuis Savary, je crus un moment que mon +prisonnier m'allait échapper; mais j'y mis bon ordre, je lui fis +peur.--Enfin, lui répondis-je, s'il avait résisté, est-ce que vous +l'auriez tué?--Oh! non, reprit-il, mais je vous atteste que je ne +l'aurais point laissé retourner.» + +Ce qui rassurait les conseillers du prince, c'est qu'ils s'étaient +persuadé qu'un mariage arrangerait tout, et, ne pouvant entrer dans +l'immensité des plans impériaux, ils regardaient qu'une telle alliance, +et le sacrifice de quelques hommes et de la liberté du commerce, serait +la conclusion du traité définitif. On céda donc aux sollicitations très +militaires de Savary, et enfin, on passa la frontière. Le cortège entra +dans Bayonne le 21 avril. Les personnes qui se trouvaient auprès de +l'empereur alors connurent par le changement de son humeur à quel point +l'arrivée des infants était importante pour ses projets. Il avait paru +jusque-là très soucieux; il ne s'ouvrait à aucun, mais il envoyait +courriers sur courriers. Il n'osait compter sur le succès de son +entreprise; il avait fait engager le vieux roi à le venir joindre; et +lui, ainsi que la reine et le favori, n'avaient alors rien de mieux à +faire. Mais il était si vraisemblable que le nouveau roi profiterait de +la révolte prête à éclater en Espagne, et qu'il exciterait +l'enthousiasme naissant de toutes les classes pour la délivrance de la +patrie, que, jusqu'au moment où il sut que le prince avait franchi les +Pyrénées, l'empereur dut regarder cet événement comme à peu près +impossible. Il a dit, depuis, qu'à dater de cette faute, il n'avait plus +douté de l'incapacité du roi Ferdinand. + +Le 20 avril, la reine de Hollande accoucha d'un garçon qui fut nommé +Louis[105]. À cette époque est mort le peintre Robert, fameux par la +facilité de son talent, le goût qu'il avait, surtout en architecture; +d'ailleurs, excellent homme et fort spirituel[106]. + + [Note 105: Cet enfant est devenu l'empereur Napoléon III. + Le hasard qui le fait naître le jour même de l'arrivée des + infants à Bayonne, au moment où la faute criminelle de la + guerre d'Espagne s'accomplissait, peut prêter aux + rapprochements des historiens fatalistes. (P. R.)] + + [Note 106: Il ne s'agit pas ici de Léopold Robert, plus + apprécié de la génération actuelle, mais d'Hubert Robert, né + en 1733, membre de l'Académie en 1766, et connu par des + tableaux de ruines où le goût classique commence à trahir + quelques tendances modernes, ou romantiques, comme on aurait + dit un peu plus tard. (P. R.)] + +L'abbé de Pradt a raconté toutes les circonstances de l'arrivée des +princes, et, comme il en fut témoin, je renvoie encore à son ouvrage, +sans me croire obligée ici de le copier. Il dit que l'empereur vint de +Marrac à Bayonne, qu'il traita le prince des Asturies d'égal à égal, +qu'il lui donna dans la même journée à dîner, en lui accordant tout le +cérémonial de la royauté, et que ce ne fut que le soir de ce jour, quand +le prince fut retourné à son logis, que Savary revint chez lui, chargé +de lui signifier l'intention de Bonaparte. Cette intention était de +renverser la dynastie régnante, pour mettre la sienne à sa place, et, en +conséquence, l'abdication était demandée à toute la famille. L'abbé de +Pradt s'étonne avec raison de cette scène de comédie que joua l'empereur +dans la journée, et on ne conçoit guère comment il se donna l'embarras +de faire, le matin, un personnage ayant des intentions si opposées à +celles de la soirée. Quel que fût son motif, on comprend la stupeur des +princes espagnols, et quels durent être leurs regrets de s'être ainsi +livrés à leur ennemi, qui dès ce moment fut inflexible. Dès lors, ils +essayèrent, non de fuir, car ils s'aperçurent promptement que cela était +impossible, mais d'instruire la junte qui siégeait à Madrid, et de leur +captivité, et des déterminations qui assuraient la perte des derniers +Bourbons. La plupart des courriers furent arrêtés; quelques-uns +passèrent cependant; les nouvelles qu'ils portaient excitèrent +l'indignation à Madrid, et, de là, dans toute l'Espagne. Les +protestations de quelques provinces parurent, le peuple s'ameuta dans +plusieurs villes; à Madrid, la sûreté de l'armée française fut +compromise. Murat redoubla de sévérité, et devint l'objet de la haine +comme de la terreur de tous les habitants. Tout le monde sait +aujourd'hui à quel point l'empereur se trompa sur l'état de l'Espagne et +sur le caractère des Espagnols. Il apporta dans cette odieuse entreprise +les deux mêmes erreurs de son caractère et de son esprit, qui l'ont +quelquefois entraîné à de si grandes fautes: Premièrement, cette volonté +de l'emporter de haute lutte, cette impatience d'être obéi qui le jetait +dans la précipitation, et qui souvent lui faisait négliger les +intermédiaires qu'on ne dédaigne pas toujours impunément. Ensuite, cette +opinion trop arrêtée chez lui, que les hommes subissent très peu de +modifications importantes par l'action de leur gouvernement, et que les +différences nationales sont d'une si mince considération, que la +politique peut agir de la même manière sur des hommes du Midi ou du +Nord, sur des Allemands, des Français ou des Espagnols. Il a avoué, +depuis, s'être fortement trompé dans cette idée. En apprenant qu'il +existait en Espagne une classe élevée qui s'apercevait du mauvais +gouvernement qui la régissait, et qui souhaitait quelques changements +constitutionnels, il ne douta point que le peuple ne donnât aussi dans +l'appât qu'on lui présenterait d'une révolution pareille à celle de +France. Il crut qu'en Espagne, comme ailleurs, on soulèverait facilement +les hommes contre l'influence temporelle des prêtres, en supprimant tous +les intermédiaires dont je parlais tout à l'heure. Démêlant avec la +vivacité de son esprit, que le mouvement qui avait excité la révolte +d'Aranjuez et mis le pouvoir dans les mains d'un prince faible, trop +évidemment dénué des moyens qui font et contiennent les révolutions, il +supposa, en dévorant d'avance le temps, les obstacles, les incidents qui +retardent, qu'un premier ébranlement donné aux institutions espagnoles +en amènerait le changement complet. Il crut donc rendre une sorte de +service à la nation même, en devançant les événements, en s'emparant +d'avance de leur révolution, et la conduisant de prime abord là où il +croyait que la suite des temps devait la mener. Mais quand même il +serait possible de parvenir à persuader tout un peuple, et à lui faire +accepter, comme résultat d'une prévision habile et sûre, ce qu'il ne +peut comprendre que par l'expérience des faits, et souvent des malheurs, +l'odieux de tous les moyens employés par l'empereur jeta sur sa conduite +un tort qui le flétrit aux yeux de ceux qu'il voulait gagner, et qu'il +crut servir: _Jehu n'avait pas le coeur assez droit, ni les mains assez +pures_ pour que l'Espagne le reçût comme le restaurateur dont elle avait +besoin. Le joug étranger, d'ailleurs, souleva l'orgueil espagnol. Les +ruses qui furent ourdies, l'emprisonnement des souverains, le mépris +trop étalé des croyances religieuses, les menaces, les exécutions qui +suivirent, et, un peu plus tard, les exactions et les cruautés de la +guerre, tout se réunit pour s'opposer à toute entente. Bientôt les deux +parties contendantes, animées l'une contre l'autre, ne virent plus entre +elles qu'une lutte violente, excitée par le désir de se résister et de +se détruire mutuellement. L'empereur lui-même sacrifia tout à la passion +de ne rien céder; il prodigua les hommes et l'argent, seulement pour +demeurer le plus fort; car il aurait rougi devant l'Europe d'avoir été +vaincu, et la guerre la plus sanglante, les plus épouvantables désastres +furent la suite de son orgueil blessé, comme du despotisme de sa +volonté. Il ne parvint donc à créer que l'anarchie en Espagne. La +nation, se voyant sans armée, se crut chargée de la défense du sol, et +Bonaparte, qui mettait sa vanité et sa sûreté à être l'élu des peuples, +qui, dans son système, n'eût jamais dû faire la guerre qu'aux rois, se +trouva en peu d'années hors du terrain politique sur lequel il avait +fondé sa puissance, et dévoila aux yeux de tous que c'était pour son +profit seul qu'il exploitait le pouvoir. + +Néanmoins, ce ne fut pas sans prévoir une partie de ces inconvénients +qu'il continua à avancer dans la route tortueuse où il était entré. Le +refus que fit le prince des Asturies de signer son abdication lui causa +une violente inquiétude. Craignant que ce prince ne lui échappât, il le +fit garder à vue; il essaya sur lui tous les moyens de séduction et de +violence, et tous ceux qui l'entouraient s'aperçurent facilement de +l'agitation dans laquelle il était retombé. Duroc, Savary, l'abbé de +Pradt, furent chargés de gagner, persuader ou effrayer les conseillers +du prince. Mais quel moyen de parvenir à persuader aux gens de consentir +à se voir déposséder? En acceptant l'opinion de l'empereur, que chacun +des membres de la famille régnante était également médiocre et inhabile, +il faut conclure encore qu'il eût été plus adroit de leur laisser le +pouvoir et le trône; car l'obligation d'agir, dans un temps qui devenait +si difficile, les eût conduits à beaucoup de fautes dont leur ennemi eût +alors profité. Mais, en les outrageant par la violation de tous les +droits humains, en paralysant leur action, en les condamnant au rôle si +simple et si touchant de victimes, on déterminait ou facilitait +tellement ce qu'ils avaient à faire, qu'on attirait l'intérêt sur eux, +sans même qu'ils eussent à prendre la moindre peine pour l'exciter. À +l'égard des princes d'Espagne et du pape, l'empereur a fait une faute +pareille, et il en a reçu la même punition. + +Cependant, comme il voulait sortir de cet état d'angoisse, il se +détermina à mander le roi Charles IV à Bayonne, et à prendre, tout à +coup et hautement, le parti du vieux souverain détrôné. Il entrevit que +la marche qu'il allait suivre entraînerait la guerre; mais aussitôt il +se flatta, car, sitôt un parti pris, son imagination active parvenait +promptement à le flatter, que cette guerre ressemblerait à toutes les +autres. «Oui, disait-il, je sens que ce que je fais n'est pas bien, mais +qu'ils me déclarent donc la guerre!» Et, quand on lui représentait +qu'une déclaration de guerre était une chose bien peu à attendre de la +part de personnes transplantées hors de leur territoire et privées de +leur liberté: «Et pourquoi aussi sont-ils venus? Ce sont des jeunes gens +sans expérience, et qui viennent ici sans passeports. Il faut que je +juge cette entreprise bien nécessaire; car j'ai bien besoin de marine, +et ceci va me coûter les six vaisseaux que j'ai à Cadix.» D'autres fois, +il disait: + +«Si ceci devait me coûter 80 000 hommes, je ne le ferais pas; mais il ne +m'en faudra pas 12 000; c'est un enfantillage. Ces gens-ci ne gavent pas +ce que c'est qu'une troupe française. Les Prussiens étaient comme eux, +et on a vu comment ils s'en sont trouvés. Croyez-moi, ceci finira vite. +Je ne voudrais faire de mal à personne, mais quand mon grand char +politique est lancé, il faut qu'il passe. Malheur à qui se trouve sous +les roues!» + +Vers la fin du mois d'avril, on vit arriver à Bayonne le prince de la +Paix, que Murat avait délivré de la captivité où il était retenu à +Madrid. La junte, présidée par don Antonio, frère de Charles IV, le céda +avec peine; mais le temps de la résistance était passé. Le favori avait +perdu l'espérance de sa future souveraineté; mais sa vie était +compromise en Espagne, la protection de l'empereur était son unique +ressource; il n'était donc point douteux qu'il se prêterait à tout ce +qu'on exigerait de lui. Il lui fut enjoint de diriger le roi Charles +dans la route qu'on voulait qu'il suivît, et il s'y prêta sans nulle +observation. + +Je ne puis m'empêcher de transcrire une réflexion de l'abbé de Pradt, +qui me paraît fondée et qui trouve ici tout naturellement sa +place[107]: + +«À cette époque, dit-il, la partie du projet qui concernait la +translation de Joseph à Madrid n'était pas encore déclarée. On pouvait +la prévoir; mais Napoléon n'en avait pas laissé percer l'idée. Dans les +conférences que la négociation avec M. Escoiguiz me mit à portée d'avoir +avec Napoléon, il ne lui était pas arrivé d'en rien témoigner, +abandonnant au temps de dévoiler chaque partie d'un plan dont il +graduait avec soin la manifestation, après l'avoir porté dans son coeur +pendant une longue suite de jours, sans qu'aucune indiscrétion l'eût +soulagé du fardeau de son secret: emploi bien déplorable sans doute de +la force d'âme, mais qui cependant montre un grand empire sur lui-même +de la part de l'homme qui peut se maîtriser à ce point, surtout quand il +est porté à l'indiscrétion, principalement dans la fougue de la colère, +comme l'était Napoléon.» + + [Note 107: _Mémoires historiques sur la révolution + d'Espagne_, par l'auteur du _Congrès de Vienne_, in-8°, + Paris, 1816. (P. R.)] + +Le roi Charles IV arriva à Bayonne le 1er mai, avec sa femme, leur plus +jeune fils, la fille du prince de la Paix, la reine d'Étrurie +accompagnée de son fils, et, un peu plus tard, don Antonio, qui fut +contraint de quitter la junte et de se rendre auprès de sa famille. + + + + +APPENDICE + + +Ici se terminent les Mémoires de ma grand'mère, et l'on regrettera sans +doute que la mort ne lui ait pas permis de les prolonger, au moins +jusqu'au divorce de l'empereur, que l'on voit planer dès le premier jour +comme une menace sur la tête de cette Joséphine, toute séduisante, tout +aimable, et peu intéressante au demeurant. Nul ne peut suppléer à ce qui +manque ici, et les lettres mêmes de l'auteur donnent peu de +renseignements politiques sur les temps qui suivent. Elle parlait même +rarement, dans les derniers jours, de sa vie de ce qu'elle avait alors +vu ou souffert. Mon père a pourtant eu parfois le projet de continuer +son récit, en recueillant ce que ses parents lui avaient raconté, en +anecdotes ou en impressions, sur la fin de l'Empire, et ce qu'il savait +de leur vie. Il n'a pas accompli son projet en entier, et n'a rien +laissé d'achevé sur ce point. Ses notes pourtant nous paraissent +précieuses et donnent le dénouement nécessaire du grand drame qui se +déroule dans les chapitres précédents. On trouvera peut-être intéressant +de les lire à la suite des Mémoires qu'elles complètent, quoiqu'il ait +exprimé, dans un ouvrage plus étendu, son jugement sur les derniers +jours de l'Empire et sur le temps où il naissait à la vie politique. Il +y a là des observations générales et particulières, et une opinion +éclairée sur la conduite des fonctionnaires et des citoyens dans les +temps difficiles, qui mérite d'être connue. On me pardonnera donc +d'imprimer cet appendice aux Mémoires, en laissant à ces notes un +caractère évident de négligence et d'improvisation, me bornant aux +modifications nécessaires à la correction et à la clarté du récit. + +PAUL DE RÉMUSAT. + + +«Les souverains espagnols arrivèrent à Bayonne au mois de mai 1808. +L'empereur les expédia à Fontainebleau, et envoya Ferdinand VII à +Valençay, terre qui appartenait à M. de Talleyrand. Puis il revint, +après avoir parcouru les départements du Midi et de l'Ouest, et après +avoir fait un voyage politique dans la Vendée, où il produisit beaucoup +d'effet. Il arriva à Paris vers le milieu du mois d'août. + +»Mon père, qui était alors premier chambellan, fut chargé de recevoir +les Bourbons d'Espagne à Fontainebleau. Il le fit naturellement avec ses +soins et ses manières ordinaires. Quoiqu'il nous rapportât de ce voyage +des traits qui étaient peu propres à donner une grande idée de Charles +IV, non plus que de la reine et du prince de la Paix, qui +l'accompagnait, il avait naturellement témoigné à ces princes détrônés +le respect dû à leur rang et à leur malheur. Comme, apparemment, +quelques-uns des autres officiers de la cour, plutôt par ignorance que +par mauvais sentiment, s'étaient conduits d'une façon différente, +Charles IV le remarqua, et il disait: «Rémusat, lui, il sait que je suis +Bourbon.» + +»M. de Talleyrand était précisément à Valençay quand l'empereur le +chargea d'aller y recevoir, évidemment pour le compromettre dans +l'affaire d'Espagne, les trois infants. Il fut un peu troublé de la +commission, et cependant il n'épargnait pas, à son retour, les +observations piquantes à ces étranges descendants de Louis XIV. Il +racontait qu'ils achetaient des jouets d'enfants à tous les petits +marchands des foires du voisinage, et que, lorsque ensuite un pauvre +leur demandait l'aumône, ils lui donnaient un pantin. Il les accusa, +plus tard, d'avoir fait du dégât à Valençay, et il le dit même avec +à-propos au roi Louis XVIII, qui, désirant l'éloigner de la cour, et +n'osant lui donner l'ordre, lui vantait la beauté et la magnificence du +château de Valençay: «Oui, c'était assez bien,» dit-il; «mais les +princes espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux +d'artifice pour la Saint-Napoléon.» + +»M. de Talleyrand, quoiqu'il commençât à sentir que sa situation auprès +de l'empereur était moins simple et moins forte, le trouva, en allant le +rejoindre, bienveillant et confiant en apparence. Aucun nuage ne se +laissa apercevoir entre eux. L'empereur avait besoin de lui pour la +conférence d'Erfurt, à laquelle il se rendit avec lui, à la fin de +septembre. Mon père y accompagna l'empereur. Les lettres qu'il dut +écrire de là à ma mère ne se sont pas retrouvées. Mais cette +correspondance devait être si surveillée et si réservée, que je crois +cette perte sans importance. Mon père nous rapporta surtout des récits +de l'union des deux empereurs, de la coquetterie mutuelle de leurs +rapports, de la bonne grâce de l'empereur Alexandre. M. de Talleyrand a +écrit une relation de cette conférence d'Erfurt dont il a fait plusieurs +lectures. Il se vantait, à son retour, que, le jour ou les deux +empereurs montèrent en voiture pour s'éloigner chacun de son côté, il +avait dit à l'empereur Alexandre, en le reconduisant: «Si vous pouviez +vous tromper de voiture!...» Il avait trouvé quelques qualités à ce +prince, et il s'était attaché à se faire dans son esprit une position +dont il recueillit les fruits en 1814; mais, dès ce temps-là, il ne +prenait l'alliance russe que comme une nécessité accidentelle, quand on +était en guerre avec l'Angleterre, et il ne cessait pas de regarder une +liaison avec l'Autriche, base éventuelle d'un rapprochement futur avec +l'Angleterre, comme le vrai système de la France en Europe. Il a été +assez fidèle à ce système dans sa conduite politique, soit lors du +mariage de Napoléon, soit en 1814 et en 1815, soit sous le règne de +Louis-Philippe. Il en parlait souvent à ma mère. + +»Ma mère aurait eu à raconter, en achevant cette année 1808: 1° la +conférence d'Erfurt, suivant les récits de M. de Talleyrand et de mon +père; 2° le contre-coup de l'affaire d'Espagne sur la cour des Tuileries +et sur la société de Paris. La partie royaliste de cette cour et de +cette société fut un peu émue de la présence de ces vieux Bourbons à +Fontainebleau. C'est, je crois, alors qu'il faut placer la disgrâce et +l'exil de madame de Chevreuse. + +»Revenu d'Erfurt au mois d'octobre, l'empereur ne fit que passer à +Paris, et partit aussitôt pour l'Espagne, d'où il revint au commencement +de 1809, après une campagne peu décisive. L'opinion était loin de s'être +améliorée à l'égard de sa politique. On avait pensé, pour la première +fois, à la possibilité de sa perte, surtout à sa mort soudaine dans une +guerre où un patriotisme insurrectionnel pouvait armer le bras d'un +assassin. Des rapports, en partie fidèles, en partie envenimés, lui +avaient fait connaître les progrès d'une désapprobation et d'une +défiance dont Talleyrand et Fouché n'avaient pas craint de se rendre les +organes. Le premier surtout a toujours été hardi, et même imprudent, +comme tous les hommes qui sont vains de leur conversation, et qui la +croient une puissance. Fouché, dont les propos étaient plus réservés, ou +moins répétés dans les salons, avait été peut-être plus loin dans la +voie de l'action. En esprit positif qu'il était, il s'était posé +pratiquement l'hypothèse de l'ouverture de la succession impériale, et, +dans cette hypothèse, il s'était rapproché de M. de Talleyrand. +L'empereur revint irrité, et il témoigna son irritation à la cour, et +surtout au conseil des ministres, par la scène célèbre qu'il fit à M. de +Talleyrand[108], à qui il ôta la place de grand chambellan, pour la +donner à M. de Montesquiou. + + [Note 108: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. + A. Thiers, tome X, P 17.] + +»On a trouvé parfois mauvais que des fonctionnaires importants de +l'Empire, tels que MM. de Talleyrand et Fouché, ainsi que d'autres moins +connus, se soient préoccupés de ce qui frappait tout le monde, et +attachés à ne pas tromper l'opinion quand celle-ci, en se manifestant, +aurait pu arrêter les développements d'une mauvaise politique. Je suis +prêt à admettre que la vanité et le bavardage ont pu entraîner les +propos de Talleyrand et de Fouché hors de la juste mesure. Mais je +maintiens que, sous tout gouvernement, et en particulier sous le +gouvernement absolu, il est nécessaire que des fonctionnaires +importants, en cas de péril public, ou à la vue d'une mauvaise direction +des affaires, ne craignent point, par une opposition connue, +d'encourager cette résistance morale qui peut seule ralentir et même +changer la marche funeste de l'autorité. À plus forte raison, s'ils +prévoient la possibilité d'un désastre prochain pour lequel il n'y a +rien de prêt, peuvent-ils se préoccuper de ce qu'il y aurait à faire. +Que l'orgueil du pouvoir absolu s'en irrite, qu'il cherche à briser, à +supprimer cette résistance, quand elle est trop isolée pour l'entraver, +je le conçois. Mais ce n'en serait pas moins un bonheur pour l'État et +pour lui, qu'elle fut assez forte, au contraire, pour contraindre le +souverain à modifier ses plans. Et, pour ne pas sortir du cas qui nous +occupe, supposez qu'un concert plus général eût fait entendre à +l'empereur les mêmes sons, qu'au lieu d'imputer à l'intrigue ou à la +trahison le mécontentement de Talleyrand ou de Fouché, les rapports de +Dubois ou de tout autre, le lui eussent présenté comme une preuve d'une +désapprobation universelle; que son préfet de police, partageant +lui-même cette désapprobation, la lui eût montrée partagée et exprimée +par Cambacérès, par Maret, par Caulaincourt, par Murat, par ce duc de +Gaëte que M. Thiers cite dans cette occasion, enfin par tous les hommes +importants de la cour et du gouvernement, le service rendu à Napoléon +eût-il été si mauvais? et cette résistance unanime n'eût-elle pas été la +seule chose propre à l'éclairer, à l'arrêter, à le détourner de la voie +de perdition, à une époque où il en était bien temps encore? + +»Quant au reproche adressé à Talleyrand ou à tel autre, d'avoir blâmé le +gouvernement après l'avoir approuvé et servi, c'est un reproche naturel +dans la bouche de Napoléon, qui ne craignait pas, d'ailleurs, de +l'exagérer par le mensonge. Mais il est puéril en lui-même; ou bien il +est défendu, parce qu'on a suivi un gouvernement, parce qu'on a +supporté, couvert, même justifié dans le passé ses fautes par erreur ou +faiblesse, de s'éclairer quand le danger s'accroît, quand les +circonstances se développent; et comme s'il ne fallait pas, à moins de +rester dans une opposition constante ou une soumission sans limites, +qu'il y eût un moment où l'on cessât d'approuver ce qu'on a approuvé +jusqu'à la veille, où l'on parlât après s'être tu, et où, plus frappé +des inconvénients que des avantages, on reconnût des défauts qu'on avait +essayé ou feint d'ignorer, et des fautes qu'on pouvait avoir palliées +longtemps. C'est, après tout, ce qui est arrivé à la France à l'égard de +Napoléon, et ce changement devait s'opérer naturellement dans l'âme des +fonctionnaires comme dans celle des citoyens, à moins que cette âme ne +fût aveuglée par la servilité, ou corrompue par une ignoble ambition. + +»Dans notre sphère modeste, nous n'eûmes jamais, sous l'Empire, à +décider que de la direction de nos voeux et de nos sentiments. N'ayant +jamais eu ni pris la moindre part d'action politique, nous avons eu +cependant à résoudre pour nous-mêmes cette question qui se présente sans +cesse à moi quand je relis les mémoires et les lettres où ma mère a +consigné l'histoire de ses impressions et de ses idées. + +»Ma mère aurait eu à toucher, au moins indirectement, ce grave sujet, en +racontant la disgrâce de M. de Talleyrand. Elle le vit alors au moins +autant qu'auparavant. Elle entendit ses récits. Il me semble que rien +n'était alors connu du public comme la manière froide, silencieuse, +dénuée de faiblesse et d'insolence, avec laquelle, adossé à une console, +à cause de ses mauvaises jambes, il avait écouté la philippique de +l'empereur[109]. Comme la chose se pratique sous la monarchie absolue, +il avala sa disgrâce, et continua d'aller à la cour avec un aplomb qui +ne fut pas pris alors pour de l'humilité, et je ne me rappelle pas qu'à +partir de ce jour son attitude sous l'Empire ait été taxée de faiblesse. +Il est bien entendu, d'ailleurs, qu'il ne faut pas appliquer ici les +règles du point d'honneur telles qu'elles se comprennent dans un pays +libre, ni les lois philosophiques de la dignité morale comme on les +entend hors du monde des cours et des affaires. + + [Note 109: C'est après cette scène que M. de Talleyrand + disait publiquement: «Quel dommage qu'un si grand homme soit + si mal élevé!» (P. R.)] + +»Ma mère aurait eu ensuite à raconter notre rôle épisodique dans cette +sorte de drame. Je ne suis pas sûr que l'empereur soit arrivé ressentant +ou montrant quelque mécontentement contre mon père. Je ne sais si ce ne +sont pas des rapports postérieurs qui nous attirèrent notre part de +disgrâce. En tout cas, il ne le sut pas sur-le-champ, soit parce que, ne +s'y attendant nullement, il ne soupçonna rien, soit parce qu'en effet, +dans le premier moment, l'empereur ne pensa pas à lui. Il était des amis +de M. de Talleyrand, et, jusqu'à un certain point, de sa confidence. +C'était déjà un motif de suspicion, une cause de défaveur. Aucune +lettre, aucune démarche ne pouvaient nous être reprochées; même, je m'en +souviens, la conversation était chez nous excessivement prudente, et ce +n'est que si l'espionnage avait surpris jusqu'aux entretiens de M. de +Talleyrand dans le petit salon de ma mère, où mes parents le voyaient +habituellement seul, qu'on aurait pu trouver la matière d'un rapport +positif de police. Il y en eut cependant; mon père n'en doutait pas, +quoique l'empereur ne lui ait jamais témoigné son mécontentement par +quelque scène vive, ni même par quelque explication sévère. Mais il lui +témoigna une froideur malveillante, et donna à ses manières cette dureté +qui rendait son service insupportable. Mes parents se sentaient dès +lors, se savaient, à l'égard du souverain, dans une position pénible qui +pouvait même aboutir à leur retraite de la cour. + +»Les choses ne s'améliorèrent pas lorsque Napoléon, parti pour +l'Allemagne au mois d'avril 1809, revint le 6 octobre à Fontainebleau, +vainqueur à Wagram, et fier de la paix signée à Vienne. Des victoires, +quoique chèrement achetées, n'étaient pas pour le rendre plus généreux +et plus bienveillant. Il venait encore de faire d'assez grandes choses +pour être vain de sa force, et, si elle avait été mise à de rudes +épreuves, c'était une raison de plus pour qu'il voulût qu'elle fut +respectée. Cependant, il trouvait en arrivant le souvenir récent de la +descente des anglais à Walcheren, un état de choses en Espagne peu +satisfaisant, une querelle avec le saint-siège poussée à ses dernières +extrémités, et l'opinion publique plus inquiète de son goût pour la +guerre que rassurée par ses victoires, défiante, triste, sévère même, et +entourant de ses soupçons l'homme qu'elle avait si longtemps environné +de ses illusions. + +»Cette fois, c'est à Fouché qu'il en voulait. Fouché avait agi à sa +manière au moment de la descente des Anglais. Il avait pris sur lui, il +avait fait un certain appel au sentiment public, il avait réorganisé la +garde nationale, employé Bernadotte sur nos côtes. Tout dans cette +conduite, et le fond et les détails, avait vivement déplu à l'empereur. +Toute son humeur était donc contre Fouché, et, de plus, comme il était +revenu décidé au divorce, il était difficile qu'il tînt M. de Talleyrand +à l'écart d'une délibération où la connaissance de l'état de l'Europe +devait peser d'un poids décisif. C'est ici qu'il faut voir encore une de +ces preuves, chaque jour moins fréquentes alors, de la justesse presque +impartiale de son esprit. On l'a entendu dire quelquefois: «Il n'y a que +Talleyrand qui m'entende; il n'y a que Talleyrand avec lequel je puisse +causer.» Il le consultait, et, dans d'autres moments, il parlait de le +mettre à Vincennes. Aussi ne manqua-t-il pas de l'appeler lorsqu'il +délibéra sur son mariage. M. de Talleyrand insista fortement pour qu'il +s'unît à une archiduchesse. Il pensait même que l'empereur ne l'avait +alors rapproché de lui que parce que son intervention dans cette affaire +contribuerait à décider l'Autriche. Ce qui est certain, c'est qu'il a +toujours cité sa conduite dans cette circonstance comme un des gages +qu'il avait donnés de son opinion fondamentale sur les alliances de la +France et les conditions de l'indépendance de l'Europe. + +»On sent combien, sur toutes ces choses, l'état de l'opinion pendant la +campagne du Danube, les délibérations relatives au divorce, celles qui +précédèrent le mariage avec Marie-Louise, les Mémoires de ma mère +auraient été instructifs et intéressants. Il m'est malheureusement +impossible de suppléer à cette dernière lacune. On peut se rappeler +seulement qu'elle dit que l'impératrice avait eu le tort de douter de sa +fidélité dans une occasion, probablement relative au divorce. Elle a +annoncé qu'elle expliquerait cela. Je ne puis l'expliquer à sa place, et +je n'ai nul souvenir qu'elle m'en ait jamais parlé. Au moment même du +divorce, son dévouement fut apprécié, et la reine Hortense alla jusqu'à +lui conseiller d'y regarder à deux fois avant de s'attacher sans retour +à sa mère[110]. Ce n'est pas que je veuille lui faire un grand mérite de +ce qu'elle fit alors: la plus simple délicatesse dictait sa conduite, et +d'ailleurs, avec sa santé déplorable, son inaction forcée, ses anciens +rapports avec Joséphine, et notre nouvelle situation auprès de +l'empereur, elle aurait eu dans une cour renouvelée, auprès d'une +nouvelle impératrice, la position la plus gauche et la plus pénible. On +conçoit, du reste, qu'il ne se passa rien dans tout ce que je viens de +rappeler qui relevât notre crédit à la cour, et ma famille y resta +irréparablement diminuée. L'empereur, pourtant, approuva que ma mère +restât avec l'impératrice Joséphine. Il l'en loua même; cela lui +convint. Il la regarda comme une personne à la retraite, dont il +n'aurait plus à s'occuper. Ayant moins à attendre de lui, moins à lui +demander, il nous reprocha moins dans sa pensée ce qui pouvait nous +manquer pour lui plaire. Il laissa mon père dans le cercle de ses +fonctions officielles, où son caractère et un certain mélange de +mécontentement et de crainte le portaient assez à se renfermer. Il fut à +peu près établi dans l'esprit de Napoléon qu'il n'avait plus rien à +faire pour nous, et il n'y pensa plus. + + [Note 110: J'ai donné, dans une note du chapitre XXVII, + la lettre qui raconte cette conversation. (P. R.)] + +»Cette nouvelle situation eût fait que les Mémoires de ma mère, à dater +de 1810, auraient perdu de leur intérêt. Elle ne revit plus la cour, +hors une fois seulement pour être présentée à l'impératrice +Marie-Louise; puis elle eut plus tard une audience de l'empereur, qui +lui prescrivit de la demander[111]. Elle n'aurait donc plus eu rien à +raconter dont elle eût été témoin dans le palais impérial. Elle n'était +plus obligée à des relations avec les grands personnages de l'État, du +moins elle s'en crut dispensée, et cédant, peut-être avec excès, à ses +goûts, à ses souffrances, elle s'isola de plus en plus de tout ce qui +rappelait la cour et le gouvernement. + + [Note 111: J'ai parlé, dans une note, de cette audience + et de la lettre qui suivit. (P. R.)] + +»Cependant, comme mon père ne cessa pas de fréquenter le palais jusqu'au +terme, comme la confiance de M. de Talleyrand n'éprouva aucun +affaiblissement, et enfin comme la marche rapide et déclinante des +affaires de l'empereur affecta de plus en plus l'opinion publique, et +bientôt émut la vive inquiétude de la nation, ma mère eut encore +beaucoup à connaître et à observer, et elle aurait pu donner à la +peinture des cinq dernières années de l'Empire une certaine valeur +historique. + +»Quelques réflexions sur plusieurs événements de ces cinq années +pourront, si l'on veut, être prises comme un souvenir de ce que j'ai +entendu, dans le temps même, chez mes parents. + +»Parmi les événements de cette année 1809, un des plus importants et qui +firent le moins de bruit fut le coup de main sur le pape. On savait mal +les faits au moment où ils se passaient, et, il faut bien le dire, chez +la nation que Louis XIII a mise sous la protection de la sainte Vierge, +personne n'y pensait. Cependant, l'empereur avait commencé par faire +occuper les États romains, puis par les démembrer, puis par exiger du +pape qu'il fît la guerre à l'Angleterre, puis par le réduire à la ville +de Rome, puis par lui ravir toute puissance temporelle, puis enfin par +le faire arrêter et garder prisonnier. Voilà qui est étrange, +assurément! Et cependant il ne paraît pas qu'aucun gouvernement de +l'Europe catholique ait sérieusement réclamé pour le père commun des +fidèles. Le pape certainement, délibérant, en 1804, s'il sacrerait +Napoléon, ne s'était pas objecté que c'était celui qui, dans l'année, +avait fait fusiller le duc d'Enghien. L'empereur d'Autriche, délibérant, +en 1809, s'il donnerait sa fille à Napoléon, ne s'est pas objecté que +c'était celui qui avait, dans l'année même, mis le pape en prison. Il +est vrai qu'alors tous les souverains de l'Europe avaient, en ce qui +touche l'autorité pontificale, de tout autres idées que celles qu'on +leur prête ou qu'on leur attribue aujourd'hui. La maison d'Autriche, en +particulier, avait pour règle traditionnelle ce _testament politique_ où +le duc de Lorraine, Charles V, recommande de réduire le pape au seul +domaine de la cour de Rome, et se joue «de l'illusion des +excommunications, quand il s'agit du temporel que Jésus-Christ n'a +jamais destiné à l'Église et que celle-ci ne peut posséder sans outrer +son exemple et sans intéresser son Évangile[112]». + + [Note 112: _Histoire de la réunion de la Lorraine à la + France_, par M. le comte d'Haussonville, t. III, p. 471.] + +»On voit, dans une lettre de ma mère, qu'elle conseille dans l'automne +de 1809, à mon père de ne pas faire représenter à la cour _Athalie_, +dans un moment où l'affaire du pape peut faire chercher des allusions +dans cette lutte d'une reine et d'un prêtre, et devant un prince aussi +pieux que le roi de Saxe, qui venait en visite chez l'empereur. C'était +là le _maximum_ de la préoccupation à elle causée par un coup de +tyrannie dont on ferait tant de bruit aujourd'hui, et l'opinion publique +ne s'en inquiétait certainement pas davantage. Je n'ai pas entendu dire +qu'un seul fonctionnaire, dans cet immense empire, se soit séparé d'un +gouvernement dont le chef était excommunié, si ce n'est nominativement, +au moins implicitement, par la bulle lancée contre tous les auteurs ou +coopérateurs des attentats commis envers l'autorité pontificale. Je ne +puis m'empêcher de citer le duc de Cadore. Ce n'était un homme ni sans +intelligence, ni sans honnêteté; mais, acceptant comme règles +indiscutables les intentions de l'empereur, après avoir prêté son +ministère à la spoliation de la dynastie espagnole, il concourait avec +la même docilité à celle du souverain pontife, et excommunié lui-même +comme _mandataire, fauteur et conseiller_, il soutenait avec un grand +sang-froid que Napoléon pouvait reprendre ce que Charlemagne avait +donné, et que maintenant la France rentrait vis-à-vis de Rome dans les +droits de l'Église gallicane. + +»Le résumé de la situation de l'Empire, à la fin de 1809, est fait en +ces termes par le grand historien de l'Empire: «L'empereur s'était fait, +à Vincennes, l'émule des régicides; à Bayonne, l'égal de ceux qui +déclaraient la guerre à l'Europe pour y établir la république +universelle; au Quirinal, l'égal au moins de ceux qui avaient détrôné +Pie VI pour créer la république romaine[113]». + + [Note 113: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI, + l. XXXVII, p. 303.] + +»Je ne suis pas de ceux qui ajoutent par la déclamation à l'odieux de +ces actes. Je ne les regarde pas comme des monstruosités inouïes et +réservées à notre siècle; je sais que l'histoire est pleine d'exemples +qu'ils n'ont guère fait que reproduire, et que des attentats analogues +peuvent se retrouver dans la vie des souverains à qui la postérité a +conservé quelque respect. Il ne faudrait pas presser l'histoire des +rigueurs du règne de Louis XIV pour découvrir des exécutions qui ne sont +pas incomparables avec la mort du duc d'Enghien. L'affaire de l'homme au +masque de fer, surtout si, comme il est difficile de ne le pas croire, +cet homme était un frère du roi, n'a pas grand'chose à envier au meurtre +de Vincennes, et la force et la ruse ne se sont pas déployées d'une +manière moins indigne dans l'acte par lequel Louis XIV se saisit de la +Lorraine, en 1661, que dans la soustraction frauduleuse de l'Espagne en +1808. Je ne vois guère que l'enlèvement du pape, dont il faudrait +remonter jusqu'au moyen âge pour retrouver l'équivalent. J'ajouterai +même qu'après ces actions à jamais condamnables, il était encore +possible, avec un peu de sagesse, d'assurer le repos, la prospérité et +la grandeur de la France, à ce point qu'aucun nom dans l'histoire ne +serait au dessus de celui de Napoléon. Mais, si l'on songe que c'est ce +qu'il n'a point fait, que toutes les guerres entreprises désormais n'ont +plus été que des acheminements insensés à la ruine de la patrie, et que +dès lors le caractère de l'homme déjà chargé de tels méfaits se +développait avec une hauteur et une dureté qui décourageaient ses +meilleurs serviteurs, il faut bien comprendre que, même à la cour, tous +ceux que n'égarait pas la servile complaisance d'un esprit faux ou d'un +coeur abaissé, ont pu légitimement, ont dû peut-être, tristement +désabusés, servir sans confiance, admirer sans affection, craindre plus +qu'espérer, souhaiter des leçons ou des résistances à un pouvoir +terrible, dans ses succès redouter son ivresse, et dans ses malheurs, +plaindre la France plus que lui. + +»Tel est, en effet, l'esprit dans lequel ces Mémoires auraient été +continués, et l'on pourra même trouver que, par une sorte d'effet +rétroactif, cet esprit s'est montré dans les récits antérieurs à 1809. À +l'époque même où les choses se passaient, cet esprit fut lent à se +prononcer, comme je viens de le décrire. Des années s'écoulèrent encore +dans une tristesse craintive et défiante, mais sans haine, et chaque +fois qu'une heureuse circonstance ou une sage mesure y donnaient jour, +le besoin d'espérer reprenait le dessus, et l'on s'efforçait de croire +que le progrès vers le mal aurait son terme. + +»Les années 1810 et 1811 sont les deux années tranquilles de l'Empire. +Le mariage dans l'une, et la naissance du roi de Rome dans l'autre +semblaient des gages de paix et de stabilité. L'espérance eût été sans +nuages, la sécurité entière, si le voile déchiré à travers lequel on +apercevait l'empereur, n'eût montré des passions et des erreurs, germes +toujours vivants de fautes gratuites et de tentatives insensées. On +sentait que le goût de l'excès s'était développé en lui, et pouvait tout +emporter. D'ailleurs, la durée interminable d'une guerre avec +l'Angleterre, sans possibilité de la vaincre glorieusement, ni de lui +faire aucun mal qui ne nous fût dommageable, et la continuation d'une +lutte, en Espagne, difficile et malheureuse, étaient deux épreuves que +l'orgueil de l'empereur ne pouvait paisiblement supporter longtemps. Il +fallait qu'il se dédommageât à tout prix, et qu'il fît cesser ou du +moins oublier par quelques succès étourdissants ces échecs permanents à +sa fortune. Le bon sens indiquait que c'était la question d'Espagne +qu'il fallait terminer, je ne dis point par un retour à la justice et +par un généreux abandon, les Bonapartes ne sont pas de ceux à qui ces +partis-là se proposent, mais par la force. Il est à croire que si +l'empereur eût voulu concentrer toutes les ressources de son génie et de +son empire sur la résistance de la Péninsule, il devait la vaincre. Les +causes injustes ne sont pas dans le monde destinées à succomber +toujours, et l'empereur aurait dû voir qu'en soumettant l'Espagne, il +trouvait enfin l'occasion, si vainement cherchée, de frapper +l'Angleterre, puisque celle-ci s'était rendue vulnérable en débarquant +là ses armées sur le continent. Une telle occasion valait bien la peine +qu'on risquât quelque chose, dût Napoléon s'y employer de sa personne et +entrer lui-même en lice avec Arthur Wellesley. Quelle gloire, au +contraire, et quelle fortune ne lui a-t-il pas réservées ainsi qu'à sa +nation, en ajournant toujours la lutte, et en ne les rencontrant enfin +l'un et l'autre que dans les champs funèbres de Waterloo! + +»Mais l'empereur n'aimait pas l'affaire d'Espagne; elle l'ennuyait. Elle +ne lui avait jamais donné un bon et glorieux moment. Il entrevoyait +qu'il l'avait mal commencée, faiblement conduite, qu'il en avait +singulièrement méconnu la difficulté et l'importance. Il s'efforçait de +la mépriser, pour n'en être pas humilié; il la négligeait, pour en +éviter les soucis. Il avait une répugnance puérile, si elle n'était pas +pire, à se hasarder dans une guerre qui ne parlait pas à son +imagination. Oserons-nous dire qu'il n'était pas parfaitement sûr de la +bien faire, et que les risques de revers achevaient de le détourner +d'une entreprise qui, même bien déterminée, l'aurait été trop lentement +et trop difficilement pour sa grandeur? Toujours improvisateur, il était +plus dans ses allures de vieillir ce qui lui déplaisait, et de rajeunir +_par du neuf_ sa fortune et sa renommée. Il ne résistait pas à la +séduction de l'inattendu. Ces causes, jointes aux développements +logiques d'un système absurde, et aux développements naturels d'une +humeur démesurée annulèrent toutes les garanties de prudence et de salut +que les événements intérieurs de 1810 et 1811 semblaient avoir données, +le détournèrent de l'Espagne sur la Russie, et produisirent cette +campagne de 1812 qui le devait traîner à sa perte. + +»Deux années où l'espérance pouvait dominer la crainte, et trois années +où la crainte laissait bien peu de place à l'espérance, voilà le partage +des cinq dernières années du règne de Napoléon. + +»En parlant de 1810 et 1811, ma mère aurait eu à montrer comment les +deux événements qui auraient dû inspirer à l'empereur l'esprit de +conservation et de sagesse, son mariage et la naissance de son fils, ne +servirent en fin de compte, qu'à exalter son orgueil. Dans l'intervalle, +on vit tous les obstacles successivement enlevés entre lui et +l'exécution de sa volonté. Aussi, depuis longtemps, il ne pardonne pas à +Fouché d'être quelque chose par lui-même. Fouché a montré qu'il +souhaitait la paix. Une scène violente vient rappeler celle dont +Talleyrand avait été l'objet, et le duc de Rovigo devient ministre de la +police, choix qui trompe sans doute les espérances de l'empereur et les +craintes du public, mais qui semble pourtant aplanir encore le terrain +où se jouait l'arbitraire. L'existence de la Hollande et le caractère +indocile de son roi est encore un obstacle, au moins une limite. Le roi +est réduit à abdiquer, et la Hollande est déclarée française. Rome même +devient un chef-lieu de département, et le domaine de saint Pierre est +réuni, comme jadis le Dauphiné, pour fournir un titre à l'héritier de +l'empire. Le clergé, mené la main haute, est violenté dans ses habitudes +et dans ses traditions. Un simulacre de concile est essayé et brisé, et +la prison ou l'exil imposent silence à l'Église. Un conseiller, soumis +mais modeste, exécute les volontés du maître, mais ne le célèbre pas; il +manque d'enthousiasme dans la servitude: Champagny est remplacé par +Maret, et le lion est lâché en Europe, sans plus entendre une voix qui +ne l'excite à la fureur. Et comme, pendant ce temps, la fortune du +conquérant et la liberté du monde ont trouvé l'une sa limite, l'autre +son rempart dans ces lignes immortellement célèbres de Torrès-Vedras, il +faut que cette force impatiente et irritée rebondisse sur Moscou, et +qu'elle aille s'y briser. + +»Cette dernière période, si riche pour l'historien politique en affreux +tableaux, prêterait peu au simple observateur des scènes intérieures du +gouvernement. Le nuage s'épaississait autour du pouvoir, et jamais la +France n'a moins su ce qu'on faisait d'elle qu'alors qu'on la perdait en +quelques coups de dés. Cependant, il y aurait encore à faire +l'instructive peinture des coeurs et des esprits ignorants et inquiets, +indignés et soumis, désolés, rassurés, abusés, insouciants, abattus, +tout cela tour à tour et quelquefois en même temps, car le despotisme, +qui feint toujours d'être heureux, prépare mal les peuples au malheur, +et ne croit au courage que lorsqu'il l'a trompé. + +»C'est, je pense, à cette description des sentiments publics que ma mère +aurait pu consacrer la fin de ses Mémoires, car elle a su peu de chose +que personne n'ait vu. M. Pasquier, qu'elle voyait tous les jours, +observait, par goût autant que par devoir, la discrétion prescrite à ses +fonctions. Habitué aux conversations du monde qu'il régentait sans +contrainte, il a été longtemps soigneux d'en écarter la politique, même +alors que tout le monde fût libre d'en parler. Le duc de Rovigo, moins +discret, divulguait cependant plutôt ses opinions que les faits, et les +conversations plus franches et plus confiantes de M. de Talleyrand +n'étaient guère que la confidence de ses jugements et de ses +pronostics.» + +FIN DU TOME TROISIÈME ET DERNIER. + + + + +TABLE DU TOME TROISIÈME. + + +PRÉFACE DU TOME TROISIÈME. + +LIVRE II. +(Suite.) + +CHAPITRE XX. + +1806. + +Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La +reine Hortense. + +CHAPITRE XXI. + +1806. + +Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la +France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération +germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est +déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du +Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury. + +CHAPITRE XXII. + +1806-1807. + +Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et +l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à +Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La +princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de +l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau. + +CHAPITRE XXIII. + +1807. + +Retour de l'impératrice à Paris.--La famille +impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits +de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de +Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine +Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur. + +CHAPITRE XXIV. + +1807. + +Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de +Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de +Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques. + +CHAPITRE XXV. + +1807. + +Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général +Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de +l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de +Lebrun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du +Tribunat.--Voyage à Fontainebleau. + +CHAPITRE XXVI. + +1807. + +Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à +Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de +Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse +Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires +d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé +surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux. + +CHAPITRE XXVII. + +1807-1808. + +Projets de divorce. + +CHAPITRE XXVIII. + +1807-1808. + +Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse +de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les +artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage +de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal +Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne. + +CHAPITRE XXIX. + +1808. + +La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des +Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son +séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée +de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine +Hortense.--Abdication du prince des Asturies. + +APPENDICE. + +FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME ET DERNIER. + + + +Paris--Imprimerie Émile Martinet, rue Mignon, 2. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de madame de Rémusat (3/3), by +Claire de Rémusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + +***** This file should be named 33895-8.txt or 33895-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/9/33895/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/33895-8.zip b/33895-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4e6e608 --- /dev/null +++ b/33895-8.zip diff --git a/33895-h.zip b/33895-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eacf6f9 --- /dev/null +++ b/33895-h.zip diff --git a/33895-h/33895-h.htm b/33895-h/33895-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8b139f1 --- /dev/null +++ b/33895-h/33895-h.htm @@ -0,0 +1,9612 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Madame de Rémusat (3/3), by Claire de Vergennes, Comtesse de Rémusat (1780-1821)</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat (3/3), by Claire de Rémusat + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de madame de Rémusat (3/3) + publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat + +Author: Claire de Rémusat + +Editor: Paul de Rémusat + +Release Date: October 30, 2010 [EBook #33895] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1> + +<h4>1802-1808</h4> + +<h4>PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS</h4> + +<h3>PAUL DE RÉMUSAT</h3> + +<h5>SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE</h5> + +<h2>III</h2> + +<br><br> + +<h3>PARIS</h3> +<h4>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h4> +<h4>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4> +<h5>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5> + +<h4>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h4> + +<h4>1880</h4> + +<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés.</h5> +<br><br> + +<br><br> + + +<h3>PRÉFACE</h3> + + <h4>DU TOME TROISIÈME.</h4> + +<p>Dans le premier volume de ces Mémoires j'ai tenté de retracer les +principaux événements de la vie de ma grand'mère, et j'ai raconté les +circonstances qui l'ont décidée à récrire le manuscrit malheureusement +brûlé en 1815. Il m'a paru nécessaire, pour que ses opinions fussent +justement comprises et appréciées, d'expliquer comment elle avait été +élevée, quels étaient ses parents, pour quelles raisons elle était venue +à la cour, par quels enthousiasmes, quelles espérances, quels +désenchantements elle avait passé; comment peu à peu des opinions plus +précises et plus libérales l'avaient envahie, et quelle influence son +fils, arrivant à la vie du monde et de la politique, avait exercée sur +elle. Quelle que soit sa confiance dans le succès d'une publication, +l'éditeur doit mettre toutes les chances de son côté, et tout expliquer, +pour être sûr, ou à peu près, que tout soit compris. C'était d'autant +plus nécessaire cette fois, qu'élevé dans les mêmes sentiments, habitué +à voir les mêmes opinions et les mêmes anecdotes reproduites autour de +lui, sous des formes analogues, cet éditeur pouvait craindre de se +tromper sur la valeur ou le succès de ces souvenirs. Les parents +apprécient malaisément l'esprit ou les traits de leurs proches. Beautés +ou génies de famille, de coterie ou de coin du feu, s'effacent ou +s'atténuent parfois au grand jour. Il était donc sage d'expliquer avec +soin tout ce qui pouvait instruire le lecteur, le faire pénétrer dans la +vie intime de l'auteur, et justifier celui-ci sur ce mélange, parfois +contradictoire, d'admiration et de sévérité. Il eût été naturel d'y +joindre une appréciation du talent de l'écrivain et du caractère de son +héros. C'est là sans doute l'objet d'une préface véritable, qui, +dit-on, doit précéder tout ouvrage sérieux. Mais cette préface, je me +suis bien gardé de l'écrire, me réservant de donner celle qui, pour le +public comme pour moi, rehausse le prix de l'ouvrage tout entier. Mon +père l'avait faite, il y a plus de vingt ans, et je la puis imprimer, +maintenant que le succès a justifié ses prévisions et nos espérances.</p> + +<p>Quand mon père écrivait les pages qu'on va lire, le second empire durait +encore, et rien ne semblait en menacer l'existence. Pour en croire la +chute possible ou probable, il fallait une confiance persistante dans +les principes inéluctables de justice et de liberté. Depuis, les temps +se sont accomplis, et les événements ont marché plus vite qu'on ne le +pouvait prévoir. Les mêmes fautes ont amené les mêmes revers. La pensée +indécise et obscure de Napoléon III l'a conduit où s'est perdu le génie +brillant et ferme du grand empereur. Mon père a pu revoir pour la +troisième fois l'étranger dans Paris, et la France vaincue cherchant +dans la liberté une consolation à la défaite. Il a souffert de nos +malheurs, comme il en souffrait cinquante ans plus tôt, et il a eu le +cruel honneur d'en réparer une partie, de hâter le jour où notre sol +serait définitivement délivré. Il a enfin contribué à fonder sur tant de +ruines un gouvernement libre et populaire. Ni les dernières années de +l'Empire, ni la guerre, ni la Commune, ni l'avènement de la République, +si difficile à travers les partis, n'avaient changé ses convictions, et +il penserait aujourd'hui comme il écrivait il y a vingt-deux ans, sur +les misères du pouvoir absolu, sur la nécessité d'apprendre aux nations +ce que leur coûtent les conquérants, sur le droit de sa mère à écrire +ses impressions, et sur le devoir pour son fils de les publier.<br> + +<span class="rig">PAUL DE RÉMUSAT.</span></p><br><br> + +<h4>II</h4> + +<p class="rig">«Lafitte, novembre 1857</p><br><br> + +<p>»Je reprends, après un long temps écoulé, le manuscrit de ces Mémoires, +composés par ma mère il y aura bientôt quarante ans. Je relis avec +attention cet ouvrage, que je lègue, avec le devoir de le publier, à mes +fils et à leurs enfants. Ce sera, je crois, un utile témoignage +historique. Ce sera certainement, avec sa correspondance, le plus +intéressant monument de l'esprit, je ne dis pas assez, de l'âme d'une +femme supérieure et bonne. Il me semble qu'il perpétuera le souvenir de +ma mère.</p> + +<p>»À quelque époque que ces Mémoires paraissent, j'augure qu'ils ne +trouveront pas le public entièrement prêt à les accueillir sans +réclamation, et avec une satisfaction complète de tout point. Lors même +que la restauration impériale, à laquelle nous assistons, n'aurait pas +un long avenir, et ne serait pas, ce que j'espère, le gouvernement +définitif de la France de la Révolution, je soupçonne que, soit équité, +soit orgueil, soit faiblesse, soit illusion, la France, prise en masse, +entretiendra assez constamment de Napoléon une opinion un peu exaltée, +qui se prêtera mal au libre examen de la politique et de la philosophie. +Il est de cette nature de grands hommes qui se placent du premier coup +dans la sphère de l'imagination plutôt que dans celle de la raison, et +pour lui la poésie a devancé l'histoire. Puis, par une sympathie un peu +puérile, par une générosité un peu humble, la nation a presque toujours +refusé de lui imputer les maux affreux qu'il a attirés sur elle. C'est +lui qu'elle plaint le plus des malheurs qu'elle a soufferts, et il lui a +paru comme la plus touchante et la plus noble victime des calamités dont +il a été l'auteur. Je sais quels sentiments, excusables et même louables +en un sens, ont pu conduire la France populaire à cette méprise étrange; +mais je sais aussi que la vanité nationale, un certain défaut de sérieux +dans l'esprit, une légèreté peu soucieuse de la raison et de la justice, +sont pour beaucoup dans cette erreur d'un patriotisme peu éclairé.</p> + +<p>»En effet, laissons de côté la question de la liberté, puisque, enfin, +la nation aime, selon les temps, à résoudre diversement cette question, +et se fait gloire par intervalles de tenir la liberté pour néant; ne +parlons que le langage de l'indépendance nationale. Comment peut-il +être, aux yeux du peuple, le héros de cette indépendance, celui qui a +deux fois amené l'étranger vainqueur dans la capitale de la France, dont +le gouvernement est le seul depuis cinq cents ans, le seul depuis +l'insensé Charles VI, qui ait laissé la France plus petite qu'il ne +l'avait reçue? Louis XV même et Charles X ont mieux fait.</p> + +<p>»Quoi qu'il en soit, je conjecture que la multitude tiendra à son erreur +et <i>non auferetur ab ea</i>. Il est donc peu probable que l'esprit dans +lequel ma mère a écrit soit jamais populaire, et tous ses lecteurs ne +seront pas convaincus. Je m'y attends; mais je crois aussi que, dans le +monde où l'on pense, la vérité se fera jour. L'infatuation ne durera pas +sans fin, et, nonobstant certains préjugés opiniâtres, il se formera, +surtout si la liberté revient enfin et nous reste, une opinion éclairée +qui ne jettera aux pieds d'aucune gloire les droits de la raison et de +la conscience publique.</p> + +<p>»Mais, devant ces juges plus impartiaux, ma mère le paraîtra-t-elle +assez? Je le crois, s'ils tiennent compte du temps, et se replacent au +sein des sentiments et des idées qui ont inspiré l'écrivain.</p> + +<p>»Je n'ai point d'hésitation à livrer ces Mémoires au jugement du monde. +«Plus je vais,» m'écrivait ma mère, «plus je me convaincs que, jusqu'à +ma mort, vous serez mon seul lecteur, et cela me suffit<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>». Et +ailleurs: «Votre père dit qu'il ne connaît personne à qui je puisse +montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus loin que +moi le talent d'être <i>vraie</i>: c'est son expression. Or donc, je n'écris +pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire, et vous +en ferez ce que vous voudrez.» Ce n'était pas qu'elle n'eût quelques +craintes: «Mais savez-vous une réflexion qui me travaille quelquefois? +Je me dis: S'il arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que +penserait-on de moi? Il me prend +une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins malveillante. Je +sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a été si +<i>assommateur</i> de la vertu, et nous nous étions si abaissés, que bien +souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me +pousse; je ne connais personne que vous à qui je voulusse livrer de +pareilles confidences<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Lettre du 24 avril 1819. J'ai déjà cité cette + lettre et les suivantes dans l'introduction du premier + volume. (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Lettres du 10 septembre et du 8 octobre 1818. + (P. R.)</blockquote> + +<p>»Je me tiens par ces passages formellement autorisé à léguer au public +l'ouvrage que ma mère m'a laissé en dépôt; et, quant aux opinions dont +il est rempli, les prenant à mon compte, je m'expliquerai librement sur +l'empereur et sur l'Empire. Et je n'en parlerai pas au point de vue +purement politique. Je hais le despotisme, et tout ce que j'en dirais +serait ici sans valeur, puisqu'il s'agit de savoir comment on devait +encore juger l'un et l'autre, quand on avait applaudi au 18 brumaire et +partagé l'empressement confiant de la nation à se départir dans les +mains d'un seul homme du soin de ses propres destinées. Je parle donc +morale, et non politique.</p> + +<p>»Traitons d'abord de l'empereur, et n'en parlons qu'avec ceux qui, tout +en trouvant en lui de grands sujets d'admiration, consentent à juger ce +qu'ils admirent.</p> + +<p>»Il était vulgaire, sous son règne, de dire qu'il méprisait les hommes. +Les motifs qu'il donnait à l'appui de sa politique, dans ses +conversations, n'étaient pas, en effet, pris d'ordinaire dans les plus +nobles qualités du coeur humain; mais ce qu'il connaissait à merveille, +c'est l'imagination des peuples. Or l'imagination est naturellement +séduite par les belles et grandes choses, et celle de l'empereur, vive +et forte, n'était pas plus qu'une autre inaccessible à ce genre de +séduction. Et comme ses facultés extraordinaires le rendaient capable de +belles et grandes choses, il les employait, avec d'autres, pour captiver +l'imagination de la France, du monde, de la postérité. De là la part +vraiment admirable de sa puissance et de sa vie, et qui n'en considère +que cela ne saurait le placer trop haut. Cependant, un observateur +sévère démêlera que c'est l'intelligence de l'imagination et +l'imagination même, plus que le sentiment purement moral du juste et du +bien, qui ont tout fait. Prenez pour exemple la religion: ce n'est point +sa vérité, c'est son influence et son prestige qui ont dicté ce qu'il a +fait pour elle, et ainsi du reste. Ce n'est pas tout. Dans sa science +méprisante de l'humanité, il lui connaissait deux autres ressorts: la +vanité et l'intérêt; et il s'est appliqué avec une incontestable +habileté à les manier en maître. Tandis que, par l'éclat de ses actions, +par la gloire de ses armes, par une certaine décoration des principes +conservateurs des sociétés, il donnait à son gouvernement ce qu'il +fallait pour que l'amour-propre ne rougît pas de s'y attacher, il +ménageait, il caressait, il exaltait même d'autres sentiments plus +humbles, qui peuvent être souvent irréprochables, mais qui ne sont pas +des principes d'héroïsme et de vertu. L'amour du repos, la crainte de la +responsabilité, la préoccupation des douceurs de la vie privée, le +désir du bien-être et le goût de la richesse, tant chez l'individu que +dans la famille, enfin toutes les faiblesses qui suivent souvent ces +sentiments, quand ils sont exclusifs, trouvaient en lui un protecteur. +C'est à ce point de vue qu'il était surtout pris par l'opinion comme le +main teneur nécessaire de l'ordre. Mais, quand on gouverne les hommes +par les mobiles que je viens de rappeler, et qu'on n'est pas soutenu ou +contenu par le sentiment de la pure et vraie gloire, par l'instinct +d'une âme naturellement franche et généreuse, il est trop facile +d'arriver à penser que l'imagination, la vanité, l'intérêt se payent de +fausse monnaie comme de bonne; que les abus de la force, que les +semblants de la grandeur, que le succès à tout prix obtenu, que la +tranquillité maintenue par l'oppression, la richesse distribuée par la +faveur, la prospérité réalisée par l'arbitraire ou simulée par le +mensonge, qu'enfin tous les triomphes de l'artifice ou de la violence, +tout ce que le despotisme peut arracher à la crédulité et à la crainte, +sont des choses qui réussissent aussi parmi les hommes, et que le monde +est souvent, sans trop de résistance, le jouet du plus fort et du plus +fin. Or rien dans la nature de l'empereur ne l'a préservé de la +tentation que fait toujours éprouver au pouvoir l'emploi de pareils +moyens. Non content de mériter la puissance, il a, quand il ne pouvait +la mériter, consenti à l'extorquer ou à la dérober. Il n'a pas distingué +la prudence de la ruse, ni l'habileté du machiavélisme. Enfin, la +politique est toujours sur la voie de la fourberie, et Napoléon a été un +fourbe.</p> + +<p>»La fourberie est, selon moi, ce qui dégrade le plus l'empereur, et +malheureusement avec lui son empire. C'est par ce côté qu'il est fâcheux +pour la France de lui avoir obéi, pour les individus de l'avoir servi, +quelque gloire que la nation ait gagnée, quelque probité et quelque +talent que les individus aient montrés. On ne peut complètement effacer +le malheur d'avoir été la dupe ou le complice, dans tous les cas +l'instrument, d'un système dans lequel la ruse tenait autant de place +que la sagesse et la violence que le génie, d'un système que la ruse et +la violence devaient conduire aux extrémités d'une politique insensée. +Voilà ce dont la France ne veut pas convenir, et c'est un peu dans +l'intérêt de son amour-propre qu'elle exalte la gloire de Napoléon.</p> + +<p>»Quant aux individus, eux aussi, ils ont dû naturellement ne pas +s'humilier de ce qu'ils avaient fait ou subi. Ils ont eu raison de ne +pas se reprocher publiquement ce que la nation ne leur reprochait pas, +et d'opposer des services loyalement rendus, l'honnêteté, le zèle, le +dévouement, la capacité, le patriotisme qu'ils avaient manifestés dans +les fonctions publiques, aux reproches outrageants de leurs adversaires, +aux incriminations de partis frivoles ou corrompus, qui avaient moins +fait ou qui avaient fait pis. Les souvenirs de la Convention ou ceux de +l'émigration ne pouvaient en conscience leur être opposés avec avantage, +et, après tout, ils ont bien fait de ne point rougir de leur cause. Leur +justification est dans quelques mots de Tacite, qui, jusque sous le +despotisme, pense que la louange est due, chez le fonctionnaire capable +et ferme, même à ce qu'il appelle <i>obsequium et modestia</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> <i>Agricola</i>, XLII. Je me rappelle que, lorsque je + lus ces deux mots dans Tacite, je les ai tout de suite + appliqués à mon père. Ils lui allaient parfaitement.</blockquote> + +<p>»Ces derniers mots conviennent aux honnêtes gens qui ont, comme mes +parents, servi l'empereur sans bassesse et sans éclat. Mais cependant, +lorsque, sous son règne même, les yeux s'étaient ouverts sur le +caractère de son despotisme; lorsque la plainte de la patrie expirante +avait été entendue; lorsque plus tard, en réfléchissant sur la chute +d'un pouvoir dictatorial et sur l'avènement d'un pouvoir +constitutionnel, on s'était élevé à l'intelligence de cette politique +qui ne pose point en ennemis le gouvernement et la liberté, il était +impossible de ne pas revenir avec quelque embarras, avec quelque +amertume de coeur, sur ces temps où l'exemple, la confiance, +l'admiration, l'irréflexion, une ambition permise, avaient poussé et +maintenu de bons citoyens parmi les serviteurs du pouvoir absolu. Pour +qui ne cherche pas à s'aveugler et veut être franc avec lui-même, il est +impossible de se dissimuler ce que la dignité de l'esprit et du +caractère perd sous la pression d'un despotisme même glorieux et +nécessaire, surtout dur et insensé. On n'a rien à se reprocher sans +doute, il le faut ainsi; mais on ne peut se louer ni s'enorgueillir de +ce qu'on a fait, ni de ce qu'on a vu, et plus l'âme s'est +consciencieusement ouverte enfin aux croyances de la liberté, plus on +reporte avec douleur ses yeux sur le temps où elle y demeurait fermée, +vers le temps de la servitude volontaire, comme l'appelait la Boëtie.</p> + +<p>»Ce qu'il n'eût été ni nécessaire ni convenable de dire de soi à ses +contemporains et de ceux-ci à eux-mêmes, c'est un devoir que de l'avouer +franchement quand on écrit pour soi et pour l'avenir. Ce que la +conscience a ressenti et révélé, ce qu'ont enseigné l'expérience et la +réflexion, il faut le tracer, ou ne pas écrire. La vérité libre, la +vérité désintéressée, telle est la muse des mémoires. C'est ainsi que +ma mère a conçu les siens.</p> + +<p>»Elle avait cruellement souffert pendant les années où ses sentiments +étaient en opposition avec ses intérêts, et où il n'eût été possible de +faire triompher les premiers des seconds que <i>per abrupta</i>, comme dit +Tacite parlant de cela même, <i>sed in nullum reipublicæ usum</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Ce +genre d'entreprises n'est jamais, d'ailleurs, le lot d'une femme, et, +dans une lettre remarquable que ma mère écrivait à une de ses amies<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, +elle lui disait que les femmes du moins avaient toujours la ressource de +dire dans le palais de César:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Mais le coeur d'Émilie est hors de ton pouvoir.</p> +</div></div> + +<p>»Et elle lui avouait que ce vers avait été sa consolation secrète.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> <i>Agric.</i> XLII.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Madame de Barante.</blockquote> + +<p>»Sa correspondance fera connaître dans leurs moindres nuances, dans +leurs derniers replis, les sentiments de cette âme si pure et si vive. +On y verra combien elle unissait de généreuse bienveillance à +l'observation clairvoyante de toutes ces faiblesses, de toutes ces +misères de notre nature qui font spectacle au peintre des moeurs. On y +verra aussi combien, après l'avoir fait beaucoup souffrir, Napoléon +avait gardé de place dans sa pensée; combien ce souvenir l'émouvait +encore, et comme, à la peinture des maux de son exil à Sainte-Hélène, +elle se sentait attendrie et troublée. Lorsque, dans l'été de 1821, on +apprit à Paris la mort de Napoléon, je l'ai vue fondre en larmes, et +s'attrister toujours en le nommant. Quant aux hommes de son temps, je ne +dirai qu'une chose: c'est à la cour qu'elle avait appris à les +connaître. Le souvenir qu'elle en avait conservé ne la laissait pas en +paix. Je crois avoir raconté quelque part un petit fait qui frappa +beaucoup les assistants. C'était dans le temps de la vogue de +l'imitation française de la <i>Marie Stuart</i> de Schiller. Il y a une scène +où Leicester repousse, en feignant de ne pas le connaître, un jeune +homme dévoué qui, comptant sur ses secrets sentiments, vient lui +proposer de sauver la reine d'Écosse. Talma jouait admirablement cette +lâcheté hautaine du courtisan qui désavoue sa propre affection, de peur +d'être compromis, et repousse par l'insolence l'homme qui lui fait peur.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Que voulez-vous de moi?... je ne vous connais pas.</p> +</div></div> + +<p>»L'acte finissait, et, dans la loge où nous étions, tout le monde était +frappé de cette scène, et ma mère émue laissait échapper des paroles +dont le sens était: «Et c'était ainsi!... et j'ai vu cela!» Lorsque tout +à coup parut à la porte de la loge M. de B***, à qui nulle application +particulière ne pouvait assurément être adressée, mais, enfin, qui avait +été chambellan de l'empereur. Ma mère n'y tint plus. Elle disait à +madame de Catellan: «Si vous saviez, madame!...» et elle pleurait!</p> + +<p>»On pourrait dire que cette disposition même a pu la porter à forcer la +couleur de ses tableaux. Je ne le pense pas. Saint-Simon a peint une +cour aussi, et le despotisme y était plus décent, plus régulier, et les +caractères peut-être un peu plus forts que de nos jours. Que fait-il +pourtant, sinon justifier, par la peinture de la réalité, ce que les +prédicateurs de son temps et les moralistes de tous les temps ont dit de +la cour en général? L'exagération de Saint-Simon est dans le langage. +D'un défaut il fait un vice; d'une faiblesse, une lâcheté; d'une +négligence, une trahison, et d'une platitude, un crime. L'expression +n'est jamais assez forte pour sa pensée, et c'est son style qui est +injuste, plutôt que son jugement.</p> + +<p>»Citons encore une personne d'un esprit plus modéré, plus réservée dans +son langage, et qui certes avait ses raisons pour voir avec plus +d'indulgence que Saint-Simon le monde où vivait Louis XIV. Comment +madame de Maintenon parlait-elle de la cour? «Quant à vos amies de la +cour,» écrivait-elle à mademoiselle de Glapion, «elles sont toujours par +terre, et si vous voyiez ce que nous voyons, vous vous trouveriez +heureuse de ne voir (à Saint-Cyr) que des travers, des entêtements ou +des manques de lumières, pendant que nous voyons des assassinats, des +envies, des rages, des trahisons, des avarices insatiables, des +bassesses, qu'on veut couvrir du nom de grandeur, de courage, etc.; car +je m'emporterais en ne faisant même que d'y penser<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.» Les jugements de +ma mère sont fort au-dessous de la vivacité de ce langage. Mais, comme +Saint-Simon, comme madame de Maintenon, elle avait raison en général de +penser qu'une personnalité constante qui se trahit par la crainte, la +jalousie, la complaisance, la flatterie, l'oubli des autres, le mépris +de la justice et le besoin de nuire, règne à la cour des rois absolus, +et que l'amour-propre et l'intérêt sont les deux clefs de tout le secret +des courtisans. Ma mère n'en dit pas davantage; et sa diction, sans être +froide et pâle, n'outre jamais les choses, et laisse, à presque tout ce +qu'elle est obligée de raconter, cette excuse de la faiblesse humaine +mise aux prises avec le mauvais exemple, la tentation de la fortune, et +la séduction d'un tout-puissant qui ne tient pas à rendre l'obéissance +honorable. Ce n'est pas sans raison que, lorsque nous parlons de +l'Empire, nos éloges vont presque exclusivement s'adresser à ses armées, +parce qu'au moins, dans le métier de la guerre, l'intrépide mépris de la +mort et de la souffrance est une telle victoire remportée sur l'égoïsme +de la vie usuelle, qu'elle couvre ce que cet égoïsme peut suggérer, aux +militaires eux-mêmes, de fâcheux sacrifices à l'orgueil, à l'envie, à la +cupidité, à l'ambition.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Lettre 578, p. 426, t. II, édit. de 1857.</blockquote> + +<p>»Voilà des siècles que les historiens et les moralistes s'efforcent de +peindre de ses vraies couleurs tout le mal qui croît incessamment, dans +la sphère du gouvernement, surtout à l'ombre, ou, si Louis XIV l'exige, +<i>au soleil</i> du pouvoir absolu. Il est étrange, en effet, combien ce qui +devrait ne mettre en jeu que le dévouement et placer l'utilité de tous +au-dessus de l'intérêt personnel, je veux dire le service de l'État, +fournit à l'égoïsme humain d'occasions de faillir et de moyens de se +satisfaire en se dissimulant. Mais apparemment qu'on ne l'a pas assez +dit, car je n'ai pas vu que le mal fût près de finir ni de diminuer. La +vérité seule, incessamment montrée à l'opinion publique, peut l'armer +contre les mensonges dont l'esprit de parti et la raison d'État élèvent +le nuage devant les misères du monde politique. Les peuples ne sauront +jamais assez à quel prix l'insolence humaine leur vend le service +nécessaire d'un gouvernement. Dans les temps de révolutions surtout, le +malheur rend quelquefois indulgent pour les régimes qui ont succombé, et +le régime vainqueur couvre d'un voile trompeur tout ce qui ferait haïr +sa victoire. Il faut que des écrits sincères fassent du moins, un jour, +tomber tous les masques, et laissent à toutes nos faiblesses la crainte +salutaire d'être un jour dévoilées.»</p><br><br> + +<h2>MÉMOIRES</h2> +<h5>DE</h5> +<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1> + +<br><hr class="full"><br> + +<h2>LIVRE SECOND</h2> +<h5>(Suite.)</h5> + +<a name="c20" id="c20"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XX.</h3> + +<h4>(1806.)</h4> + +<p class="sml"><b>Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La +reine Hortense.</b></p> + +<p>Sur la proposition de M. Portalis, ministre des cultes, l'empereur +rendit un décret qui plaçait sa fête au jour de l'Assomption, le 15 +août, époque anniversaire de la conclusion du Concordat. On prescrivit +aussi une fête pour tous les premiers dimanches de décembre, en mémoire +d'Austerlitz.</p> + +<p>Le 30 mars, il y eut une séance au Sénat fort importante, et qui donna +lieu à des réflexions de tout genre. L'empereur envoyait aux sénateurs +la communication d'une longue suite de décrets dont le retentissement +devait se faire sentir d'un bout de l'Europe à l'autre. Il n'est par +hors de propos d'en rendre compte avec quelque détail, et de donner un +extrait du discours de l'archichancelier Cambacérès, qui prouvera encore +avec quelle obséquieuse adresse on savait envelopper de paroles +spécieuses les déterminations subites d'un maître qui tenait l'esprit, +comme tout le reste, dans un éternel mouvement.</p> + +<p>«Messieurs, dit Cambacérès, au moment où la France, unie d'intention +avec nous, assurait son bonheur et sa gloire, en jurant d'obéir à notre +auguste souverain, votre sagesse a pressenti la nécessité de coordonner +dans toutes ses parties le système du gouvernement héréditaire, et de +l'affermir par des institutions analogues à sa nature.</p> + +<p>»Vos voeux sont en partie remplis; ils le seront encore par les +différents actes que Sa Majesté l'empereur et roi me prescrit de vous +apporter. Ainsi vous recevrez avec reconnaissance ces nouveaux +témoignages de sa confiance pour le Sénat et de son amour pour les +peuples, et vous vous empresserez, conformément aux intentions de Sa +Majesté, de les faire transcrire sur vos registres.</p> + +<p>»Le premier de ces actes est un statut contenant les dispositions qui +règlent tout ce qui concerne l'état civil de la maison impériale, et +détermine les devoirs des princes et princesses qui la composent, envers +l'empereur.</p> + +<p>»Le second est un décret qui réunit les provinces vénitiennes au royaume +d'Italie.</p> + +<p>»Le troisième confère le trône de Naples au prince Joseph.»</p> + +<p>En cet endroit se trouve un éloge assez étendu des vertus de ce nouveau +roi, et de la mesure qui lui conserve le titre de grand dignitaire de +l'Empire.</p> + +<p>»Le quatrième contient la cession des duchés de Clèves et de Berg au +prince Murat. (De même son éloge.)</p> + +<p>»Le cinquième donne la principauté de Guastalla à la princesse Borghèse +et à son époux. (Louanges en leur honneur.)</p> + +<p>»Le sixième transfère au maréchal Berthier la principauté de +Neuchatel<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. (Il est loué ainsi que les autres.) Cette preuve touchante +de la bienveillance de l'empereur pour son compagnon d'armes, pour son +coopérateur aussi intrépide qu'éclairé, ne peut manquer d'exciter la +sensibilité de tous les bons coeurs, comme elle est un motif de joie +pour tous les bons esprits.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Voici de quelle façon, familière et + désobligeante à la fois, l'empereur annonçait au maréchal + Berthier les nouvelles faveurs dont il le comblait: «La + Malmaison, 1er avril 1806. Je vous envoie <i>le Moniteur</i>; vous + verrez ce que j'ai fait pour vous. Je n'y mets qu'une + condition, c'est que vous vous mariiez, et c'est une + condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop + longtemps; elle est devenue ridicule; et j'ai droit d'espérer + que celui que j'ai nommé <i>mon compagnon d'armes</i>, que la + postérité mettra partout à côté de moi, ne restera pas plus + longtemps abandonné à une faiblesse sans exemple. Je veux + donc que vous vous mariiez; sans cela, je ne vous verrai + plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d'une race où + l'on vit quatre-vingts, et ces trente années sont celles où + les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires.» (P. + R.)</blockquote> + +<p>»Le septième érige dans les États de Parme et de Plaisance trois grands +titres dont l'éclat sera soutenu par des affectations considérables, qui +ont été faites dans ces contrées, d'après l'ordre de Sa Majesté.</p> + +<p>»Par l'effet de réserves semblables, contenues dans les décrets relatifs +aux États de Venise, au royaume de Naples et à la principauté de +Lucques, Sa Majesté a créé des récompenses dignes d'elle pour plusieurs +de ses sujets qui ont rendu de grands services à la guerre, ou qui, +dans des fonctions éminentes, ont concouru d'une manière distinguée au +bien de l'État. Ces titres deviennent la propriété de ceux qui les +auront reçus, et seront transmis de mâle en mâle à l'aîné de leurs +descendants légitimes. Cette grande conception, qui donne à l'Europe la +preuve du prix que Sa Majesté attache aux exploits des braves et à la +fidélité de ceux qu'elle a employés dans les grandes affaires, offre +aussi des avantages politiques. L'éclat habituel qui environne les +hommes éminents en dignité leur donne sur le peuple une autorité de +conseil et d'exemple, que le monarque quelquefois substitue +avantageusement à l'autorité des fonctions publiques. Ces mêmes hommes +sont, en même temps, les intercesseurs du peuple auprès du trône.»</p> + +<p>Il faut convenir qu'on avait fait bien du chemin, depuis l'époque, +encore toute récente, où l'on datait les actes du gouvernement de l'an +XIV de la république.</p> + +<p>«C'est donc sur ces bases que l'empereur veut asseoir le grand système +politique dont la divine Providence lui a inspiré la pensée, et par là, +elle ajoute sans cesse à ces sentiments, d'amour et d'admiration qui +vous sont communs avec tous les Français.»</p> + +<p>Après ce discours, on donna lecture des différents décrets; en voici les +articles les plus importants:</p> + +<p>Par celui qui réglait l'état civil de la maison impériale, les princes +et princesses ne pouvaient se marier sans le consentement de l'empereur. +Les enfants nés d'un mariage fait malgré lui, n'auraient aucun droit aux +avantages attachés par les usages de certains pays aux mariages dits de +la main gauche.</p> + +<p>Le divorce était interdit à la famille impériale; la séparation de +corps, autorisée par l'empereur, était permise.</p> + +<p>Les tuteurs des enfants étaient nommés par lui.</p> + +<p>Les membres de la famille ne pouvaient adopter sans sa permission.</p> + +<p>L'archichancelier de l'Empire remplissait vis-à-vis de la famille +impériale toutes les fonctions attribuées par les lois aux officiers de +l'état civil.</p> + +<p>Il devait y avoir un secrétaire de l'état de la maison impériale, +choisi dans le ministère ou le conseil d'État<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> Ce fut le conseiller d'État Régnault de + Saint-Jean d'Angely.</blockquote> + +<p>Le cérémonial des mariages et des naissances était réglé.</p> + +<p>L'archichancelier devait recevoir le testament de l'empereur qu'il +dicterait au secrétaire de l'état de la famille impériale, en présence +de deux témoins. Ce testament serait déposé au Sénat.</p> + +<p>L'empereur réglait tout ce qui concernait l'éducation des princes et +princesses de sa maison, nommant et révoquant ceux qui en seraient +chargés. Tous les princes nés dans l'ordre de l'hérédité devaient être +élevés ensemble dans un palais, éloigné au plus de vingt lieues de la +résidence de l'empereur.</p> + +<p>L'éducation commençant à sept ans et finissant à seize, les enfants de +ceux qui se sont distingués par leurs services pouvaient être admis par +l'empereur à partager les avantages de cette éducation.</p> + +<p>Si un prince, dans l'ordre de l'hérédité, montait sur un trône étranger, +il serait tenu, dès que ses enfants mâles auraient atteint l'âge de +sept ans de les envoyer à la susdite maison.</p> + +<p>Les princes et princesses ne pouvaient sortir de France, ni s'éloigner +d'un rayon de trente lieues, sans la permission de l'empereur.</p> + +<p>Si un membre de la maison impériale venait à se livrer à des +déportements et à oublier sa dignité et ses devoirs, l'empereur pouvait +lui infliger, pour une année au plus, les arrêts, l'éloignement de sa +personne, l'exil. Il pouvait éloigner de sa famille les personnes qui +lui paraissaient suspectes. Il pourrait, dans des cas graves, prononcer +la peine de deux ans de réclusion dans une prison d'État, en présence du +conseil de famille, présidé par lui, et de l'archichancelier; le +secrétaire de l'état de la maison impériale tenant la plume.</p> + +<p>Les grands dignitaires et les ducs étaient assujettis aux dispositions +de ces derniers articles.</p> + +<p>Après ce premier décret, venaient ceux qui suivent:</p> + +<p>«Nous avons érigé et érigeons en duchés, grands fiefs de notre empire, +les provinces ci-après désignées:</p> + +<pre> + La Dalmatie. Trévise. + L'Istrie. Feltre. + Le Frioul. Bassano. + Cadore. Vicence. + Bellune. Padoue. + Conegliano. Rovigo. +</pre> + +<p>«Nous nous réservons de donner l'investiture des dits fiefs, pour être +transmis héréditairement aux descendants mâles. En cas d'extinction, les +dits fiefs seront réversibles à notre couronne impériale.</p> + +<p>«Nous entendons que le quinzième du revenu que notre royaume d'Italie +retire ou retirera desdites provinces, sera attaché aux dits fiefs, pour +être possédé par ceux que nous en aurons investis; nous réservant pour +la même destination la disposition de trente millions de domaines +nationaux situés dans les dites provinces.</p> + +<p>«Des inscriptions sur le mont Napoléon<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> seront créées jusqu'à la +concurrence de douze cent mille francs de rentes annuelles en faveur des +généraux, officiers et soldats qui ont rendu des services à la patrie et +à notre couronne, à condition expresse de ne pouvoir aliéner lesdites +rentes, avant dix ans, sans notre autorisation.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> Le mont Napoléon était une création de rentes + sur le royaume d'Italie.</blockquote> + +<p>«Jusqu'à ce que le royaume d'Italie ait une armée, nous lui en accordons +une française qui sera entretenue par notre trésor impérial. À cet +effet, notre trésor royal d'Italie versera chaque mois dans notre trésor +impérial la somme de deux millions cinq cent mille francs, pendant le +temps que notre armée séjournera en Italie, ce qui aura lieu pendant six +ans. L'héritier présomptif d'Italie sera appelé le prince de Venise.</p> + +<p>«La tranquillité de l'Europe voulant que nous assurions le sort des +peuples de Naples et de Sicile, tombés en notre pouvoir par le droit de +conquête, et faisant partie du grand empire, nous déclarons roi de +Naples et de Sicile, notre frère Joseph Napoléon, grand électeur de +France. Cette couronne sera héréditaire dans sa descendance masculine; à +son défaut, nous y appelons nos enfants mâles et légitimes, et à défaut +de nos enfants, ceux de notre frère Louis-Napoléon<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>; nous réservant, +si notre frère Joseph venait à mourir sans enfants mâles, le droit de +désigner, pour succéder à ladite couronne, un prince de notre maison, ou +même d'y appeler un enfant adoptif, selon que nous le jugerons +convenable pour l'intérêt de nos peuples et du grand système que la +divine Providence nous a destiné à fonder.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a> Bonaparte avait fait prendre le nom de Napoléon + à tous ses frères.</blockquote> + +<p>»Six grands fiefs sont institués dans ledit royaume avec le titre de +duché et les mêmes prérogatives que les autres, pour être à perpétuité à +notre nomination et à celle de nos successeurs.</p> + +<p>»Nous nous réservons sur le royaume de Naples un million de rente pour +être distribué aux généraux, officiers et soldats de notre armée, aux +mêmes conditions que celles affectées au mont Napoléon.</p> + +<p>»Le roi de Naples sera, à perpétuité, grand dignitaire de l'Empire, nous +réservant le droit de créer la dignité de prince vice-grand électeur.</p> + +<p>»Nous entendons que la couronne de Naples que nous plaçons sur la tête +du prince Joseph et de ses descendants, ne porte atteinte en aucune +manière à leurs droits de succession au trône de France<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Mais il +est également dans notre volonté que les couronnes de France, d'Italie, +de Naples et de Sicile ne puissent jamais être réunies sur la même tête.</p> + +<p>»Les duchés de Clèves et de Berg sont donnés à notre beau-frère le +prince Joachim, et à sa descendance mâle. À son défaut, ils passeront à +notre frère Joseph, et, s'il n'a point d'enfants mâles, à notre frère +Louis, ne pouvant jamais être réunis à la couronne de France. Le duc de +Clèves et de Berg ne cessera point d'être grand amiral, et nous pourrons +créer un vice-grand amiral.»</p> + +<p>Enfin la principauté de Guastalla fut donnée à la princesse Borghèse, le +prince portant le titre de prince de Guastalla; et, s'ils n'avaient +point d'enfants, l'empereur en pouvait disposer comme il lui plairait.</p> + +<p>Les mêmes conditions furent affectées à la principauté de Neuchatel<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Joseph Bonaparte avait tenu à l'insertion + positive de ce dernier article.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a> Oudinot en prit possession à la tête de ses + grenadiers, et commença par y confisquer toutes les + marchandises anglaises.</blockquote> + +<p>La principauté de Lucques fut augmentée de quelques pays détachés du +royaume d'Italie, et payait pour cela une redevance de 200 000 francs de +rente<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, destinés encore aux récompenses accordées aux militaires.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a> Toutes ces rentes ou redevances faisaient + partie, avec les contributions levées pendant la guerre, de + ce qu'on appelait le domaine extraordinaire.</blockquote> + +<p>Une partie des biens nationaux situés dans les duchés de Parme et de +Plaisance, fut réservée pour la même destination.</p> + +<p>J'ai cru pouvoir rapporter presque entièrement le texte de ces +différents décrets, qui me paraît digne de remarque. Cet acte contribua +à donner encore une idée de la prépondérance que Bonaparte voulait que +l'empire français conservât sur les parties de l'Europe que ses +victoires lui soumettaient peu à peu, et aussi de celle qu'il se +réservait personnellement. On peut conclure de ces nouvelles +déterminations, que l'inquiétude qu'elles durent exciter en Europe ne +permit pas de croire que la paix dût être de longue durée. Enfin, on +peut encore, après cette lecture, s'expliquer pourquoi l'Italie, qui a +montré tant d'empressement à saisir l'indépendance que semblait lui +faire espérer l'unité de gouvernement qu'on lui offrait, se vit bientôt +déçue de son espérance par cet état secondaire dans lequel la tenait le +lien qui la soumettait à l'empereur. Quelque soin que prît le prince +Eugène, quelque douce et équitable que fût son administration, les +Italiens ne tardèrent point à s'apercevoir que la conquête les avait +rangés sous un maître qui usait pour lui seul des ressources +qu'offraient leurs belles contrées. Ils entretenaient chez eux, et à +leurs frais, une armée étrangère. On retirait le plus clair de leurs +revenus pour enrichir des Français. Dans tout ce qu'on exigeait d'eux, +on avait bien moins égard à leurs intérêts qu'à l'avantage du grand +empire, avantage qui bientôt fut concentré dans le succès des projets +ambitieux d'un seul homme qui, sans réserve, arracha à l'Italie tous les +sacrifices qu'il n'eût pas tout à fait osé imposer à la France. Souvent +le vice-roi réclama quelque adoucissement pour les Italiens, mais +rarement il fut écouté. Cependant ils surent, pendant un temps, démêler +le caractère particulier du prince Eugène, et le séparer des mesures +rigoureuses qu'il était forcé d'exécuter; ils lui surent gré de ce qu'il +tentait, et de ce qu'il souhaitait de faire, jusqu'à ce qu'à la fin, les +ordres comme les besoins de Bonaparte devenant de plus en plus +impérieux, ce peuple trop opprimé n'eut plus la force de demeurer +équitable, et enveloppa tous les Français, le prince Eugène en tête, +dans l'animadversion qu'il vouait à l'empereur.</p> + +<p>J'ai entendu le vice-roi lui-même, qui a fidèlement servi Bonaparte, +sans avoir d'illusion sur son compte, dire à sa mère devant moi que +l'empereur, jaloux de l'affection qu'il avait su s'acquérir, lui avait, +exprès, imposé des mesures inutiles et oppressives, pour aliéner cette +bonne disposition des Italiens, qu'il redoutait.</p> + +<p>La vice-reine contribua aussi à gagner d'abord les coeurs à son époux. +Belle, très bonne, pieuse et bienfaisante, elle plaisait à tout ce qui +l'approchait. Elle imposait à Bonaparte par un air fort digne et assez +froid. Il n'aimait pas à l'entendre louer. Elle a passé bien peu de +temps à Paris.</p> + +<p>Un assez grand nombre d'articles de ces décrets sont plus tard demeurés +sans exécution. D'autres circonstances ont amené d'autres volontés; des +passions nouvelles ont enfanté des fantaisies; des défiances subites ont +changé quelques déterminations. Le gouvernement de Bonaparte sur bien +des points ressemblait à ce palais du Corps législatif où se tient +aujourd'hui la Chambre des députés: Sans rien déranger de l'ancien +bâtiment, on s'est contenté, pour le rendre plus imposant, d'y adosser +une façade qui, en effet, vue du côté de l'eau, a quelque grandeur; +mais, en tournant alentour, on ne trouve plus derrière rien qui se +rapporte au plan de ce seul côté. De même, en système politique, +législatif, ou d'administration, bien souvent Bonaparte n'a élevé que +des façades.</p> + +<p>À la suite de toutes ces communications, le Sénat ne manqua point de +voter des remerciements à l'empereur, et des députations furent envoyées +à la nouvelle reine de Naples qui les reçut avec sa simplicité +accoutumée, et aux deux princesses. Murat était déjà parti pour prendre +possession de son duché. Les journaux ne manquèrent pas de nous dire +qu'il y avait été reçu avec acclamations. De même, les journaux +rendaient un compte pareil de la joie des Napolitains; mais les lettres +particulières mandaient qu'on était obligé de continuer la guerre, et +que la Calabre offrirait une longue résistance. Joseph a toujours eu de +la douceur dans le caractère et nulle part il ne s'est fait haïr +personnellement; mais il manque d'habileté, et partout on l'a toujours +vu au-dessous de la situation dans laquelle on le plaçait. À la vérité, +le métier des rois créés par Bonaparte a toujours été assez difficile.</p> + +<p>Après avoir réglé ces grands intérêts, l'empereur passa à des +occupations d'un genre plus gai. Le 7 avril, on fit aux Tuileries les +fiançailles du jeune ménage dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. +Cette cérémonie eut lieu le soir dans la galerie de Diane; la cour était +nombreuse et brillante; la nouvelle mariée, vêtue d'une robe brodée +d'argent et garnie de roses. Ses témoins furent: MM. de Talleyrand, de +Champagny et de Ségur; ceux du prince: le prince héréditaire de Bavière, +le grand chambellan de l'électeur de Bade, et le baron de Dalberg, +ministre plénipotentiaire de Bade<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a> Il est neveu du prince primat archichancelier + de l'empire germanique.</blockquote> + +<p>Le lendemain soir, on fit le mariage en grande cérémonie; les Tuileries +furent illuminées. On tira un feu d'artifice sur la place Louis XV, +appelée alors place de la Concorde.</p> + +<p>La cour semblait avoir, malgré son luxe ordinaire, réservé pour ce jour +une pompe toute particulière. L'impératrice, vêtue d'une robe +entièrement brodée de plusieurs ors, avait sur sa tête, outre sa +couronne impériale, pour un million de perles; la princesse Borghèse, +tous les diamants de la maison Borghèse joints aux siens, qui étaient +sans prix. Madame Murat était parée de mille rubis; madame Louis, toute +couverte de turquoises enrichies de diamants; la nouvelle reine de +Naples bien maigre, bien chétive, mais presque courbée sous le poids de +pierres précieuses. Je me souviens que, pour ma part, et je n'avais pas +coutume de me montrer une des plus brillantes de la cour, je portais un +habit de cour que j'avais fait faire pour cette cérémonie<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Il était +de crêpe rose, tout pailleté d'argent et garni entièrement d'une +guirlande de jasmins. J'avais couronné ma tête de jasmins mêlés avec des +épis de diamants. Mon écrin se montait à la valeur de quarante à +cinquante mille francs, et se trouvait fort au-dessous de ceux d'une +grande partie de nos dames<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a> Il m'avait coûté soixante louis.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a> Madame Duroc a eu pour plus de cent mille écus + de diamants, mesdames Maret et Savary, pour cinquante et + peut-être davantage, la maréchale Ney, cent mille francs, + etc.</blockquote> + +<p>La princesse Stéphanie avait reçu de son époux, et plus encore de +l'empereur, des présents magnifiques. Elle portait sur sa tête un +bandeau de diamants, surmonté de fleurs d'oranger. Son habit était de +tulle blanc, étoilé d'argent, et garni aussi de fleurs d'oranger. Elle +fut à l'autel de fort bonne grâce, y fit ses révérences de manière à +charmer l'empereur et tout le monde. Son père, mêlé à la foule des +sénateurs, laissait échapper des larmes. Il me parut, tout le temps que +dura cette cérémonie, dans une bien étrange position; ses émotions +devaient être assez compliquées. On lui conféra l'ordre de Bade.</p> + +<p>Ce fut le cardinal légat, Caprara, qui fit le mariage. Après la +cérémonie, on remonta de la chapelle dans les grands appartements, comme +on en était descendu; c'est-à-dire les princes et princesses ouvrant la +marche, l'impératrice suivie de toutes ses dames, le prince de Bade +marchant à ses côtés, et l'empereur donnant la main à la mariée. Il +portait son costume de grande cérémonie; j'ai déjà dit qu'il lui allait +bien. Rien ne manquait à la pompe de cette marche qu'un peu plus de +lenteur. Bonaparte voulait toujours marcher vite, ce qui nous pressait +un peu plus qu'il n'eût fallu.</p> + +<p>Des pages portaient les manteaux des princesses, des reines et de +l'impératrice. Quant à nous, il nous fallait toujours renoncer à +déployer les nôtres, ce qui aurait fort embelli notre costume. Nous +étions obligées de les porter sur un bras, parce que leur extrême +longueur eût beaucoup trop retardé la marche précipitée de l'empereur. +C'était un usage trop habituel et qui manquait de dignité dans les +cérémonies, que d'entendre les chambellans qui le précédaient, en +marchant sur nos talons, répéter à demi-voix et sans interruption ces +paroles: «Allons, allons, mesdames, avancez donc.» La comtesse d'Arberg, +qui avait été à la cour de l'archiduchesse des Pays-Bas, et qui était +accoutumée à l'étiquette allemande, prenait toujours ce brusque +avertissement avec un chagrin qui nous faisait rire, nous qui nous y +étions accoutumées. Elle disait assez plaisamment qu'on devrait nous +appeler <i>les postillons</i> du palais, et qu'il eût mieux valu nous revêtir +d'une jupe courte que de ce long manteau devenu inutile. Une autre +personne que cette coutume impatientait beaucoup, c'était M. de +Talleyrand, qui devait, en qualité de grand chambellan, précéder +toujours l'empereur, et qui, vu la faiblesse de ses jambes, avait peine +à marcher, même lentement; les aides de camp s'amusaient assez de son +embarras.</p> + +<p>Quant à l'impératrice, c'était un des articles sur lesquels elle ne +cédait point à la volonté de son époux. Comme elle marchait de fort +bonne grâce, et qu'elle ne voulait perdre aucun de ses avantages, rien +ne pouvait la hâter, et c'était derrière elle que commençait la presse.</p> + +<p>Je me rappelle qu'au moment de partir pour la chapelle, l'empereur, très +peu habitué à donner la main à une femme, éprouva un petit embarras, ne +sachant si c'était la droite ou la gauche qu'il devait offrir à la jeune +princesse; ce fut elle qui fut obligée de se déterminer.</p> + +<p>On tint ce jour-là grand cercle dans les appartements; il y eut un +concert et un ballet suivis d'un souper, le tout tel que je l'ai déjà +décrit. La reine de Naples ayant dû passer après l'impératrice, +Bonaparte mit sa fille adoptive à sa droite, avant sa mère. Madame Murat +eut encore ce soir-là le très grand chagrin de ne passer aux portes +qu'après la jeune princesse de Bade.</p> + +<p>Le lendemain, la cour partit pour la Malmaison, et, peu de jours après, +se fixa à Saint-Cloud, où se passa tout ce que j'ai raconté plus haut. +On revint à Paris le 20, pour assister à une fête magnifique, donnée en +réjouissance du mariage.</p> + +<p>L'empereur, voulant faire voir sa cour à la ville de Paris, permit qu'on +invitât un nombre considérable de femmes et d'hommes pris dans toutes +les classes. Les appartements étaient remplis d'une foule énorme<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. On +fit deux quadrilles; l'un, conduit par madame Louis Bonaparte, exécuta +des pas de danse dans la salle des Maréchaux; je faisais partie de +celui-là. Seize dames vêtues de blanc, couronnées de fleurs de couleurs +différentes, quatre par quatre, les robes garnies en fleurs, et des épis +en diamants sur la tête, dansèrent avec seize hommes, portant l'habit, +fermé par devant, en satin blanc, et des écharpes assorties aux couleurs +des fleurs de leur dame. Quand nous eûmes fini notre ballet, l'empereur +et sa famille passèrent dans la galerie de Diane, où madame Murat +conduisait un autre quadrille de femmes et d'hommes vêtus à l'espagnole, +avec des toques et des plumes. Ensuite, on permit à tout le monde de +danser; la cour et la ville se mêlèrent. On distribua un nombre infini +de glaces et de rafraîchissements. L'empereur repartit pour Saint-Cloud, +après être demeuré une heure, et avoir parlé à beaucoup de monde; +c'est-à-dire demandé à chacun, ou chacune, son nom. On dansa, après son +départ, jusqu'au lendemain matin.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a> Il y avait à ce bal deux mille cinq cents + personnes. Le souper fut servi dans la salle du conseil + d'État.</blockquote> + +<p>Peut-être me suis-je trop arrêtée sur ces détails, mais il me semble +qu'ils me reposent des graves récits que j'ai à faire, dont ma plume +féminine est quelquefois un peu fatiguée.</p> + +<p>Tout en faisant et défaisant des rois, selon l'expression de M. de +Fontanes<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, en mariant sa fille adoptive et se livrant aux +distractions dont j'ai parlé, l'empereur, très assidu au conseil d'État, +y pressait le travail et envoyait journellement au Corps législatif un +nombre infini de lois. Le conseiller d'État Treilhard y porta le code de +procédure terminé cette année; on détermina nombre de règlements +relatifs au commerce, et la session se termina par un budget qui laissa +une grande idée de la situation florissante de nos finances. On ne +demandait pas un sol de plus à la nation, on montrait une quantité de +travaux faits et à faire, une armée formidable bien entendue, et +seulement une dette fixe de quarante-huit millions; des pensions pour +trente-cinq, et cela opposé à huit cents millions de revenu.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Discours du président du Corps législatif de + cette année.</blockquote> + +<p>Cependant, tout augmentait le ressentiment de l'empereur contre le +gouvernement anglais. Le ministère qui, en changeant d'individus, +n'avait point changé d'intentions à notre égard, déclara la guerre au +roi de Prusse, pour le punir de la neutralité qu'il avait gardée pendant +la dernière guerre, et de la possession du Hanovre qu'il venait de +prendre.</p> + +<p>Un long article de politique européenne fut, tout à coup, inséré dans +<i>le Moniteur</i>. L'auteur de cet article cherchait à démontrer que +l'Angleterre, par cette rupture, hâterait le système qui devait tendre à +lui fermer les ports du Nord, tandis que ceux du Midi lui étaient déjà +interdits, et qu'elle allait resserrer les liens de la France avec le +continent. De là, on s'étendait sur la situation de la Hollande. Le +grand pensionnaire Schimmelpenninck, disait-on, est devenu aveugle. Que +vont faire les Hollandais? On sait que l'empereur n'avait donné aucune +attache directe aux derniers changements faits à l'organisation de ce +pays, et qu'il dit, à cette occasion, «que la prospérité et la liberté +des nations ne pouvaient être garanties que par deux systèmes de +gouvernement, celui d'une monarchie constitutionnelle, ou la république +constituée selon la théorie de la liberté. En Hollande, le grand +pensionnaire a une forte influence sur le choix des représentants du +Corps législatif, c'est un vice fondamental dans la constitution. +Cependant il n'appartient pas à toutes les nations de pouvoir, sans +danger, laisser au public le choix de ses représentants, et, lorsqu'on +peut craindre les effets de l'assemblée du peuple en comices, alors on a +recours aux principes d'une bonne et sage monarchie. C'est peut-être ce +qui arrivera aux Hollandais. C'est à eux à connaître leur situation, et +à choisir entre les deux systèmes celui qui est le plus propre à asseoir +sur de solides bases la prospérité et la liberté publiques.» Ces paroles +annonçaient assez ce qu'on préparait pour la Hollande. Ensuite, on nous +exposait les avantages que l'occupation des duchés de Clèves et de Berg +par un Français procurerait à la France, nos relations avec la Hollande, +devenant par là plus commodes, et tous les pays qui se trouvent sur la +rive droite du Rhin, étant occupés par quelque allié de la famille +impériale.</p> + +<p>Le prince de Neuchatel allait fermer le commerce de la Suisse aux +Anglais<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a> La ville de Bâle, effrayée des menaces du + gouvernement français, rompit tout commerce avec les Anglais. + La reine d'Étrurie, mal assurée dans ses États, en fit + autant.</blockquote> + +<p>L'empereur d'Autriche était représenté comme occupé à panser ses plaies, +et déterminé à une longue paix. Les Russes, agités encore par la +politique anglaise, avaient eu un nouveau démêlé dans la Dalmatie, ne +voulant point abandonner le pays situé près des bouches du Cattaro +qu'ils occupaient; mais la présence de la grande armée, dont on avait +suspendu le retour, les contraignait de remplir enfin les conditions du +dernier traité.</p> + +<p>Le pape éloignait de Rome tous les intrigants suspects, Anglais, Russes +et Sardes, dont la présence inquiétait le gouvernement français.</p> + +<p>Le royaume de Naples était presque entièrement soumis; la Sicile, +défendue par un petit nombre d'Anglais seulement; la France, intimement +liée avec la Porte; le gouvernement turc, moins vendu et moins ignorant +qu'on ne le croyait, reconnaissait que la présence des Français en +Dalmatie pouvait lui être très utile, en préservant la Turquie des +entreprises des Russes; enfin notre armée se trouvait plus considérable +que jamais, et devait pouvoir résister aux tentatives d'une quatrième +coalition, dont, après tout, l'Europe n'était point tentée.</p> + +<p>Ce tableau de notre situation, à l'égard de l'Europe, ne pouvait guère +rassurer que ceux qui prenaient au pied de la lettre les paroles si bien +arrangées qui sortaient ainsi du cabinet d'en haut. Il était assez +facile de démêler, pour qui conservait quelque défiance, que les peuples +n'étaient pas aussi soumis que nous voulions le faire croire; que nous +commencions à exiger d'eux le sacrifice de leurs intérêts à notre +politique; que l'Angleterre, aigrie par son mauvais succès, n'en était +que plus acharnée à nous susciter de nouveaux ennemis; que le roi de +Prusse nous vendait son alliance, et que la Russie nous menaçait encore. +On ne se fiait plus aux intentions pacifiques que l'empereur étalait +partout dans ses discours. Mais il y avait dans ses plans quelque chose +de si imposant, son habileté militaire était si bien constatée, il +donnait une telle grandeur à la France, que, dupe de sa propre gloire, +celle-ci n'osait tenter de ne pas s'en montrer complice, et, forcée de +se soumettre, elle consentait encore à se laisser séduire. D'ailleurs, +la prospérité intérieure semblait encore accrue, aucun impôt n'était +augmenté; tout paraissait concourir à nous étourdir, et chacun, agité +par le mouvement que Bonaparte avait si bien su donner à tous, ne +pouvait trouver le temps ni la volonté d'avoir une pensée suivie. «Le +luxe et la gloire, disait l'empereur, n'ont jamais manqué d'enivrer les +Français.»</p> + +<p>Peu après, on nous annonça qu'un grand conseil avait été tenu à la Haye +par les représentants du peuple batave, et qu'il y avait été traité des +affaires de la plus haute importance; et on commença à laisser courir le +bruit de la fondation d'une nouvelle monarchie hollandaise.</p> + +<p>Pendant ce temps, les journaux anglais étaient pleins de réflexions sur +les progrès que faisait en Europe le pouvoir impérial. «Si Bonaparte, y +disait-on, accomplit son système d'empire fédératif, la France deviendra +l'arbitre de presque tout le continent.» Il adoptait avec joie cette +prédiction, et tendait incessamment à la réaliser.</p> + +<p>M. de Talleyrand, alors dans un grand crédit, se servait de son +importance en Europe pour gagner avec soin les ministres étrangers. Il +demandait et obtenait des souverains précisément les ambassadeurs qu'il +savait pouvoir soumettre à son influence. Il obtint, par exemple, de la +Prusse, le marquis de Lucchesini<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> qui s'attacha depuis, aux dépens +de son maître, aux intérêts de la France. C'était un homme d'esprit et +passablement intrigant. Né à Lucques, le goût des voyages l'ayant +conduit dans sa jeunesse à Berlin, il y fut accueilli par le grand +Frédéric, qui, goûtant sa conversation et ses principes philosophiques, +le garda près de lui, l'attacha à sa cour, et commença sa fortune. +Chargé, depuis, des affaires de Prusse, il devint un personnage +important, il eut le bonheur et l'adresse de conserver un long crédit. +Il épousa une Prussienne. L'un et l'autre étant venus en France, se +dévouèrent à M. de Talleyrand, qui les employa à ses fins. Le roi de +Prusse ne s'aperçut que bien tard que son ambassadeur entrait dans les +complots qui se faisaient contre lui, et ne le disgracia que quelques +années après. Alors le marquis se retira en Italie, et, placé près de la +souveraine de Lucques devenue grande-duchesse de Toscane, il trouva là +encore un champ ouvert à son ambition, par le crédit qu'il prit sur +elle. Les événements de 1814 ont entraîné sa chute, à la suite de celle +de sa maîtresse. La marquise de Lucchesini, avec assez de penchant à la +coquetterie, s'est montrée à Paris l'une des plus obséquieuses compagnes +de madame de Talleyrand.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a> On pourrait croire, d'après ce passage, que + Lucchesini ne fut ministre à Paris que depuis cette époque. + Il l'était déjà du temps de la paix d'Amiens. Mais il n'avait + pas toujours soutenu les intérêts de la France, et, quoique + en relation personnelle avec M. de Talleyrand, il appartenait + plutôt au parti anglais, comme cela est dit un peu plus loin, + chap. <span class="sc">xxi</span>, et il excitait par ses rapports l'inquiétude + hostile de la Prusse contre nous. (P. R.)</blockquote> + +<p>Le 5 juin, l'empereur reçut un ambassadeur extraordinaire de la Porte +qui venait lui apporter des paroles de félicitations et d'amitié du +sultan. Ce message fut accompagné de présents magnifiques, de diamants, +d'un collier de perles de la valeur de quatre-vingt mille francs, de +parfums, d'un nombre infini de châles, et de chevaux arabes, +caparaçonnés de harnais enrichis de pierres précieuses. L'empereur donna +à sa femme le collier; les diamants furent distribués entre les dames du +palais, ainsi que les châles. On en donna aux femmes des ministres, à +celles des maréchaux, à quelques autres encore. L'impératrice se réserva +les plus beaux, et il en resta encore assez pour être employés plus tard +à l'ameublement d'un boudoir de Compiègne, que l'impératrice Joséphine +fit arranger avec un soin particulier, et qui n'a servi qu'à +l'impératrice Marie-Louise.</p> + +<p>Le même jour, les envoyés de la Hollande vinrent déclarer qu'après une +mûre délibération, on avait reconnu à la Haye qu'une monarchie +constitutionnelle était le seul gouvernement qui pût convenir désormais, +parce qu'une telle monarchie se trouvait en harmonie avec les principes +répandus en Europe, et que, pour la consolider, ils demandaient que +Louis-Napoléon, frère de l'empereur, fût appelé à la fonder.</p> + +<p>Bonaparte répondit qu'en effet cette monarchie serait utile au système +général de l'Europe, qu'en détruisant ses propres inquiétudes, elle lui +permettrait de livrer aux Hollandais des places importantes que, +jusque-là, il avait cru devoir garder; et, se tournant vers son frère, +il lui recommanda les peuples qu'il lui confiait. Cette scène fut fort +bien jouée. Louis répondit convenablement. L'audience finie, comme au +temps de Louis XIV, lors de l'acceptation de la succession d'Espagne, on +ouvrit les battants des portes, et on annonça à la cour assemblée le +nouveau roi de Hollande.</p> + +<p>Aussitôt, l'archichancelier porta au Sénat, selon la coutume, le nouveau +message impérial avec le discours d'usage.</p> + +<p>L'empereur garantissait à son frère l'intégrité de ses États; sa +descendance devait lui succéder, mais la couronne de France et celle de +Hollande ne pouvaient jamais être réunies sur la même tête. En cas de +minorité, la régence appartenait à la reine, et, à son défaut, +l'empereur des Français, en sa qualité de chef perpétuel de la famille +impériale, devait nommer le régent, qu'il choisirait parmi les princes +de la famille royale ou parmi les nationaux.</p> + +<p>Le roi de Hollande demeurait connétable de l'Empire. Un vice-connétable +serait créé, s'il plaisait à l'empereur.</p> + +<p>Ce message annonçait encore au Sénat que Son Altesse Sérénissime +l'archichancelier de l'empire germanique avait demandé au pape que le +cardinal Fesch fût désigné comme son coadjuteur et successeur; que Sa +Sainteté avait donné avis de cette demande à l'empereur, qui +l'approuvait.</p> + +<p>«Enfin, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo, étant un sujet de +litige entre les cours de Naples et de Rome, pour terminer ces +difficultés, nous réservant d'indemniser ces cours, nous les érigeons, +disait le décret, en duchés et fiefs immédiats de l'Empire, et nous les +donnons à notre grand chambellan Talleyrand, et à notre cousin le +maréchal Bernadotte, pour les récompenser des services qu'ils ont +rendus à la patrie. Ils en porteront le titre, prêteront serment en nos +mains de nous servir comme fidèles et loyaux sujets, et, si leur +descendance vient à manquer, nous nous réservons le droit de disposer de +ces principautés.» Bonaparte n'avait pas grand penchant pour le maréchal +Bernadotte; il est à croire qu'il se crut obligé de l'élever, parce +qu'il avait épousé la soeur de la femme de son frère Joseph, et qu'il +lui parut convenable que la soeur d'une reine fût, au moins, princesse.</p> + +<p>Il est, je crois, superflu de dire que le Sénat approuva ces nouvelles +déterminations.</p> + +<p>Le lendemain de cette cérémonie, qui mettait dans la famille de +Bonaparte un nouveau roi, nous étions à déjeuner avec l'impératrice, +lorsque son époux, entrant tout à coup d'un air fort joyeux, et tenant +le petit Napoléon par la main, s'adressa à nous toutes de cette manière: +«Mesdames, voici un petit garçon qui vient vous répéter une fable de la +Fontaine que je lui ai fait apprendre ce matin, et vous allez voir comme +il la dit bien.» En effet, l'enfant commença à débiter la fable des +<i>Grenouilles qui demandent un roi</i>, et l'empereur riait aux éclats à +chacune des applications qu'il y découvrait. Il s'était placé derrière +le fauteuil de madame Louis, assise à table en face de sa mère, et il +lui tirait les oreilles en répétant souvent: «Qu'est-ce que vous dites +de cela, Hortense?» On ne répondait pas grand'chose. Je souriais, tout +en achevant mon déjeuner, et l'empereur, tout à fait de bonne humeur, me +dit, en riant toujours: «Je vois que madame de Rémusat trouve que je +donne à Napoléon une bonne éducation.»</p> + +<p>Cet avènement de Louis fit découvrir à son frère le déplorable état de +son intérieur conjugal. Madame Louis ne se vit pas monter au trône sans +verser beaucoup de larmes. Les inconvénients du climat qu'elle allait +chercher, et qui devaient encore altérer sa misérable santé, la peur que +lui inspirait le tête-à-tête de son sévère époux, l'éloignement qu'il +lui témoignait de plus en plus et qui n'ôtait rien à sa jalousie, en la +privant de toute excuse, tout cela la détermina à s'ouvrir tout à fait à +l'empereur. Elle lui confia ses chagrins, pour le préparer aux peines +qui, sans doute, l'attendaient. Elle lui demanda protection pour +l'avenir, et lui fit promettre de ne jamais la juger sans l'entendre. +Elle alla jusqu'à lui dire que, pénétrée d'avance des persécutions +qu'elle allait encore éprouver dans l'isolement où elle serait, son +parti était pris, lorsqu'elle croirait avoir assez souffert, de se +retirer du monde et de vivre dans un couvent, en abdiquant une couronne +dont elle prévoyait toutes les épines.</p> + +<p>L'empereur lui demanda du courage et de la patience; il lui promit de la +soutenir; il l'engagea à le prévenir, avant de tenter le moindre éclat. +Je puis attester que j'ai vu cette malheureuse femme se préparer à +monter sur le trône comme une victime qui se dévoue à un sacrifice de +plus.</p> +<br> +<a name="c21" id="c21"></a> + +<h3>CHAPITRE XXI.</h3> + +<h4>(1806.)</h4> + +<p class="sml"><b>Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la +France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération +germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est +déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du +Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.</b></p> + +<p>Au mois de juin de cette année, je partis pour les eaux de Cauterets, et +je demeurai absente trois mois. Ma santé était alors dans un état +déplorable. J'avais besoin de la soigner et de me reposer du monde de la +cour, et d'une foule d'émotions journalières qui me fatiguaient et l'âme +et le corps. Ma famille, c'est-à-dire mon mari, ma mère et mes enfants, +s'établirent à Auteuil, d'où M. de Rémusat pouvait facilement et +fréquemment paraître à Saint-Cloud, et leur été y fut doux et paisible. +Notre cour était alors solitaire; les deux souverains hollandais étaient +partis, la famille Bonaparte s'établissait au dehors; la belle saison +donnait de la liberté à beaucoup de monde. L'empereur, préoccupé des +orages qui grossissaient en Europe, se livrait à un travail suivi; sa +femme employait son loisir à embellir sa terre de la Malmaison.</p> + +<p><i>Le Moniteur</i> n'offrait guère que le récit des entrées triomphales dans +leurs États des princes créés par Bonaparte. À Naples, à Berg, à Bade, +en Hollande, l'enthousiasme, disait-on, était extrême, et partout on +voyait les peuples charmés des présents qu'on leur avait faits. Souvent +on nous donnait le discours des nouveaux princes ou rois, et tous +adressaient à leurs sujets des éloges pompeux du grand homme dont ils +étaient les mandataires. Il est certain que Louis Bonaparte réussit, +d'abord, auprès des Hollandais. Sa femme partagea son succès, et elle se +montra tellement douce et affable, que bientôt, je l'ai su par des +Français qui les accompagnèrent, son bizarre époux fut jaloux des +sentiments qu'on lui témoignait. L'une des prétentions habituelles du +caractère de Louis était que toutes choses autour de lui ressortissent +de lui seul. De même que son frère, il craignait jusqu'à la moindre +indépendance. Après avoir exigé que la nouvelle reine tînt une cour +brillante, tout à coup il changea ce qu'il avait d'abord prescrit, et il +la réduisit, peu à peu, à une vie très solitaire qui la sépara des +peuples sur lesquels elle aussi était appelée à régner. Si j'en crois +les récits qui m'ont été faits par des personnes qui n'avaient aucune +raison pour les inventer, il reprit, par suite du faux calcul de sa +jalouse défiance, l'usage d'un espionnage inquiet dont la reine fut sans +cesse le triste objet. Cette jeune femme, toujours malade et +profondément mélancolique, s'aperçut que son époux ne voulait point +qu'elle partageât avec lui les sentiments qu'il désirait inspirer aux +Hollandais. Devenue, par ses chagrins continuels, indifférente à tout +succès, elle s'isolait au fond de son palais, où elle vivait à peu près +prisonnière, se livrant aux arts qu'elle aimait, et jouissant avec +passion de la tendresse extrême qu'elle avait pour son fils aîné. Cet +enfant, fort avancé pour son âge, aimait beaucoup sa mère, et son père +s'en montrait fort jaloux. Tantôt celui-ci s'efforçait d'obtenir la +préférence par des complaisances poussées à l'excès, tantôt il +l'effrayait par des scènes violentes, et l'enfant préférait de beaucoup +celle près de qui il trouvait du repos et une sorte d'égalité +d'habitudes qui ne l'effarouchaient point. Des complaisants gagés, sorte +d'hommes qu'on voit naître partout dans les cours, furent chargés de +surveiller la reine, et de rendre compte de ce qui se passait autour +d'elle. Les lettres qu'elle écrivait furent ouvertes, dans la crainte +qu'elle n'écrivît quelque chose sur ce qui se passait dans les États de +son mari. Elle m'a assuré qu'elle avait, plus d'une fois, trouvé son +secrétaire ouvert, ses papiers dérangés, et qu'elle aurait pu +surprendre, si elle l'avait voulu, les agents de la défiance du roi +exécutant les recherches qu'il avait ordonnées. Bientôt on s'aperçut +que, dans cette cour, on se compromettrait en paraissant compter la +reine pour quelque chose, et elle fut aussitôt délaissée. Un malheureux +qui se serait adressé à elle pour obtenir une grâce, fût devenu suspect; +un ministre qui l'eût entretenue de la moindre affaire, eût déplu. Le +climat brumeux de la Hollande augmentait ses maux; elle tomba dans un +dépérissement visible pour tous, et dont le roi ne voulut pas d'abord +s'apercevoir. Elle me disait, une fois, que la vie qu'elle menait alors +lui était si pénible, lui apparaissait si dénuée d'espérances, que +souvent, lorsqu'elle habitait l'une de ses maisons de campagne qui +n'était point éloignée de la mer, et qu'elle considérait devant elle cet +Océan sur lequel les bâtiments anglais régnaient en maîtres, et venaient +bloquer les ports, elle souhaitait ardemment que quelque hasard en +amenât un sur la rive, et qu'on tentât une descente partielle dans +laquelle elle aurait été enlevée prisonnière. Enfin les médecins +déclarèrent qu'elle avait besoin des eaux d'Aix-la-Chapelle, et le roi, +assez malade aussi, se détermina à aller les prendre avec elle.</p> + +<p>Dès cette époque, la Hollande commençait à souffrir beaucoup du système +prohibitif auquel l'empereur soumettait tout ce qui dépendait de son +empire. Louis Bonaparte, on lui doit cette justice, prit assez +promptement les intérêts des peuples qui lui avaient été confiés, et +résista, tant qu'il put, aux mesures tyranniques que la politique +impériale lui imposait. L'empereur lui en fit des reproches qu'il reçut +avec fermeté, et il lutta de manière à s'attacher les Hollandais. C'est +une justice qu'ils lui ont rendue.</p> + +<p>La Suisse fut soumise aussi à l'obligation de rompre tout commerce avec +l'Angleterre, et la saisie des marchandises anglaises commença à +s'exécuter partout avec rigueur. Ces mesures fortifiaient à Londres le +parti qui voulait que, à quelque prix que ce fût, on tentât de susciter +à la France de nouvelles guerres en Europe. Mais M. Fox, qui était alors +premier ministre, semblait pencher vers la paix, et ne point rejeter +toute tentative de négociations. Pendant cet été, il tomba malade de la +maladie dont il est mort, et sa prépondérance s'affaiblit. Les Russes se +disputaient encore le terrain avec nos troupes dans quelques parties de +la Dalmatie. La grande armée ne rentrait point en France, les fêtes +qu'on annonçait se retardaient toujours. Le roi de Prusse semblait +enclin à demeurer en repos, mais sa belle et jeune épouse, le prince +Louis de Prusse, une partie de la cour, s'efforçaient de lui inspirer le +désir de la guerre; on lui montrait pour l'avenir la délivrance de la +Pologne, l'agrandissement de la Saxe, le danger de la confédération du +Rhin qui se formait; et, il faut en convenir, la conduite de l'empereur +justifiait toutes les inquiétudes européennes. La politique anglaise +reprenait peu à peu son influence sur l'empereur de Russie. M. de +Woronzoff avait été envoyé à Londres, et il entra tellement dans les +séductions qu'on employa à son égard, que, tout à coup, le continent fut +ébranlé de nouveau. L'empereur de Russie avait envoyé M. d'Oubril à +Paris pour y traiter de la paix avec nous. Un traité de paix fut en +effet signé entre lui et M. de Talleyrand, le 20 juillet; mais on va +voir tout à l'heure que ce traité ne fut point ratifié à Pétersbourg.</p> + +<p>À peu près dans ce temps, le général Junot fut nommé gouverneur de +Paris.</p> + +<p>Le calme le plus profond régnait en France. De moment en moment, les +volontés de l'empereur trouvaient moins d'opposition. Une administration +pareille, ferme, sévère, et assez équitable, du moins en ce point +qu'elle était égale pour tous, régularisait l'exercice du pouvoir et +aussi la manière de le supporter. La conscription s'exécutait avec +rigueur, mais le peuple n'en murmurait encore que faiblement; les +Français n'avaient pas épuisé la gloire comme ils l'ont fait depuis, et, +d'ailleurs, les avancements brillants de l'état militaire séduisaient la +jeunesse qui, partout, se déclarait pour Bonaparte. Dans les familles +nobles même, qui se faisaient un devoir, ou un état, de l'opposition, +les enfants commençaient à faiblir devant les opinions de leurs pères, +qui peut-être n'étaient point fâchés, en secret, de revenir un peu sur +leurs pas, sous prétexte de condescendance paternelle. D'ailleurs, on ne +négligeait aucune occasion de signaler la conduite qui devait indiquer +que la nation était ramenée à l'ordre naturel. La fête du 15 août étant +devenue celle de saint Napoléon, le ministre de l'intérieur écrivit une +circulaire à tous les préfets, pour les engager à ne rien épargner dans +la célébration de la fête, de ce qui consacrerait, en même temps, et le +souvenir impérial et l'époque du rétablissement de la religion. «Nulle +fête, disait cette lettre, ne peut inspirer un sentiment plus profond +que celle dans laquelle un grand peuple, dans l'orgueil de sa victoire, +dans la conscience de son bonheur, célèbre le jour où naquit le +souverain à qui il doit sa félicité et sa gloire.»</p> + +<p>Il faut le dire sans cesse, et ne point l'oublier pour l'expérience des +nations à venir, et des hommes appelés par leur rang, ou leur +supériorité, à régner, les uns et les autres, c'est-à-dire les peuples +et les rois, ont un grand tort, quand ils se laissent tromper sous les +apparences d'un repos donné et accepté, après les grands orages des +révolutions. Si ce repos n'a pas fondé un ordre de choses tel que les +besoins nationaux l'indiquaient, alors, nul doute que ce repos ne soit +qu'un répit imposé par des circonstances plus ou moins impérieuses, +répit dont un homme habile s'emparera facilement, mais dont il ne tirera +un utile parti que s'il cherche à régulariser avec prudence la marche, +jusqu'alors inconsidérée, de ceux qui se confient à lui. Loin de là, +Bonaparte, fort et volontaire, ouvrit une grande parenthèse à la +révolution française. Il a toujours eu le sentiment que cette parenthèse +se fermerait à sa mort, qu'il regardait comme le seul terme possible de +sa fortune. Il se saisit des Français, quand ils s'étaient égarés sur +toutes les routes, et lorsqu'ils se décourageaient de l'espoir d'arriver +au but auquel ils ne laissaient pas d'aspirer encore; leur énergie, +devenue un peu vague, parce qu'elle n'osait plus aborder franchement +aucune entreprise, se transforma seulement, alors, en ardeur militaire, +et c'est la plus dangereuse sans doute, puisque c'est la plus opposée à +l'esprit du citoyen. Bonaparte en profita longtemps pour lui, mais il ne +prévit pas que, pour soutenir le poids difficile d'une nation devenue +craintive, pour un temps, de ses propres mouvements, mais portant au +dedans d'elle le besoin d'une grande restauration, il fallait toujours +que la victoire marchât à la suite de la guerre, et que les revers +produiraient dans les esprits une nature de réflexions toutes +dangereuses pour lui.</p> + +<p>Il fut bien aussi, je le crois, entraîné par les circonstances qui +naquirent des événements journaliers. Mais son parti était pris +d'enchaîner, à quelque prix que ce fût, la liberté naissante, et il y +employa toute son habileté. On a beaucoup dit, sous l'Empire et depuis +sa chute, qu'il avait possédé mieux que qui que ce fût la science du +pouvoir. Sans doute, si on la concentre seulement dans la connaissance +des moyens de se faire obéir; mais, si le mot <i>science</i> renferme dans sa +définition la connaissance claire et certaine d'une chose fondée sur des +principes évidents par eux-mêmes ou par des démonstrations<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, alors il +est certain que Bonaparte ne faisait point entrer dans son système de +gouvernement cette portion de principes qui tend à manifester l'estime +du souverain à l'égard de ses sujets. Il ne reconnaissait nullement +cette concession nécessaire: que tout homme qui veut maîtriser longtemps +les autres hommes doit leur donner d'avance de certains droits, de peur +que, fatigués un jour de leur inactivité morale, ils ne tentent de les +revendiquer. Il ne savait point exciter les passions généreuses, +comprendre ou réveiller la vertu, enfin s'exhausser d'autant plus qu'il +eût grandi l'espèce humaine.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a> Définition prise dans l'<i>Encyclopédie</i>.</blockquote> + +<p>Homme étrange en tout, il s'estimait très supérieur au reste du monde, +et pourtant il craignait toutes les supériorités. Qui, parmi ceux qui +l'ont approché, ne lui a pas entendu dire qu'il préférait les gens +médiocres? qui n'a pas vu que, lorsqu'il employait un homme doué d'une +distinction quelconque, il fallait, pour qu'il lui accordât sa +confiance, qu'il eût d'abord cherché son côté faible dont il se hâtait, +assez ordinairement, de divulguer le secret? Ne l'a-t-on pas vu attentif +à flétrir, et souvent par un tort tout de son invention, ceux qu'il +appelait près de lui? Disons-le franchement, Bonaparte, au monde, aux +peuples, aux individus, a vendu tous ses dons. Son marché, plutôt imposé +qu'offert, parvint à éblouir les parties vaniteuses de la nature +humaine, et, par là, égara longtemps des esprits qui ont aujourd'hui +peine encore à se réduire aux bornes du possible et de la raison. Une +pareille politique peut servir à l'achat de toutes les servitudes; mais, +de toute nécessité, il faut qu'elle soit appuyée sur un succès +constant.</p> + +<p>D'après cela, faudrait-il conclure que les Français sont coupables sans +rémission de s'être laissé séduire par un tel maître? la postérité les +condamnera-t-elle pour leur imprudente confiance? Je ne le crains pas. +Bonaparte, qui se servait indifféremment du bien comme du mal, quand +l'un ou l'autre pouvaient lui être utiles, avait trop de supériorité +dans l'esprit pour ne pas concevoir qu'on ne fonde rien au milieu du +trouble. Aussi commença-t-il par rétablir l'ordre, et ce fut là ce qui +nous attacha tous à lui, nous autres pauvres passagers, froissés par +tant d'orages! Ce qu'il ne créa que pour l'exploiter à son profit, nous +l'acceptâmes avec reconnaissance; nous regardâmes comme le premier de +ses bienfaits, comme une garantie de ses autres dons, ce repos social +qu'il rétablit, et qui devint le terrain sur lequel il allait élever son +despotisme; nous crûmes que l'homme qui restaurait la morale, la +religion, les civilisations de toute espèce, qui favorisait les arts, la +littérature, qui voulait ordonner la société, avait dans l'âme quelque +chose de cette noble inspiration qui conçoit la vraie grandeur, et +peut-être, après tout, que notre erreur, déplorable sans doute parce +qu'elle l'a si longtemps aidé, dénonce encore plus la générosité de nos +sentiments que notre imprudence. Au travers des faiblesses qui égarent +l'humanité, c'est pourtant une idée consolante de voir que ceux qui +veulent la séduire commencent par feindre d'abord les intentions +régulières et ordonnées de la vertu.</p> + +<p>Jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, il ne se passa +nul événement bien remarquable. Dans le courant de cet été, on vit +arriver à Paris M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche, qui a joué un +assez grand rôle en Europe, qui a pris part à des événements si +importants, qui a fait enfin une si immense fortune, sans pourtant que +ses talents s'élèvent, dit-on, au-dessus de l'intrigue d'une politique +secondaire. À cette époque, il était jeune, d'une figure agréable. Il +obtint des succès auprès des femmes. Un peu plus tard, il parut +s'attacher à madame Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a +soutenu longtemps son époux sur le trône de Naples, et qui peut-être la +protège encore dans la retraite qu'elle s'est choisie<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a> En ce moment, en 1819, elle vit dans les États + de l'empereur d'Autriche. (Elle est morte à Florence, le 18 + mai 1839.) (P. R.)</blockquote> + +<p>Dans le mois d'août, on promulgua le décret qui déterminait le nouveau +catéchisme de l'Église gallicane. On l'appela <i>le Catéchisme de +Bossuet</i>, et on y inséra, avec la doctrine prise en effet dans les +ouvrages de l'évêque de Meaux, quelques phrases remarquables sur les +devoirs des Français relativement à l'empereur:</p> + +<p><i>Page</i> 55. «Demande:--Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des +princes qui les gouvernent, et quels sont, en particulier, nos devoirs +envers Napoléon Ier, notre empereur?</p> + +<p>»Réponse:--Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous +devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l'amour, le +respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs +ordonnés pour la conservation et la défense de l'empire et de son trône. +Honorer et servir son empereur est donc honorer et servir Dieu même.</p> + +<p>»D.--N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement +nous attacher à Napoléon Ier, notre empereur?</p> + +<p>»R.--Oui; car il est celui que Dieu a suscité, dans les circonstances +difficiles, pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos +pères, et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre +public par sa sagesse profonde et active; il défend l'État par son bras +puissant, il est devenu l'oint du Seigneur par la consécration qu'il a +reçue du souverain pontife, chef de l'Église universelle.</p> + +<p>»D.--Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers +notre empereur?</p> + +<p>»R.--Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre de Dieu +même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> «Fallait-il donc croire, dit madame de Staël, + que Bonaparte disposerait de l'enfer dans l'autre monde, + parce qu'il en donnait l'idée dans celui-ci?» Il y a bien + quelque exagération dans cette réflexion, mais celle qui suit + me paraît d'une extrême justesse: «Les nations n'ont de piété + sincère que dans les pays où l'on peut aimer Dieu et la + religion chrétienne de toute son âme, sans perdre, et surtout + sans obtenir aucun avantage terrestre, par la manifestation + de ce sentiment.»</blockquote> + +<p>Tant que dura le ministère de M. Fox, Bonaparte, soit qu'il eût quelques +données particulières, soit qu'il vît que la politique de ce chef de +l'opposition marchait dans un sens opposé à celle de son prédécesseur, +se flatta de parvenir à conclure un traité de paix avec l'Angleterre. +Outre les avantages qu'il y trouvait apparemment, sa vanité était +toujours singulièrement blessée de ce que le gouvernement anglais ne +reconnaissait pas sa royauté. Le titre de général que lui donnaient les +journaux anglais le choquait toujours. Malgré sa supériorité, il avait +bien quelques-unes des faiblesses des parvenus.</p> + +<p>Quand Fox tomba malade, <i>le Moniteur</i> annonça qu'il était à craindre que +la gravité de sa maladie ne rejetât la politique anglaise dans la +complication ordinaire.</p> + +<p>Cependant, on vit, tout à coup, éclore le système de la confédération du +Rhin. Dans le grand plan féodal de l'empereur, ce système était bien +entendu; il augmentait le nombre des feudataires de l'empire français; +il propageait la révolution européenne. Mais, s'il est vrai que les +vieilles institutions du continent soient arrivées au point où leur +décrépitude donne des signes irrécusables de la nécessité de leur chute, +il est aussi vrai de dire que le temps est arrivé où elles ne peuvent +plus choir au profit du despotisme. Bonaparte n'a pas cessé de vouloir +faire la contre-révolution des idées écloses depuis trente ans, +seulement dans son intérêt. Une pareille entreprise n'est heureusement +pas dans les forces humaines et, du moins, nous lui devons que son +impuissance à cet égard a jugé cette importante question.</p> + +<p>Les grands duchés d'Allemagne furent donc séparés de l'empire +germanique, et l'empereur de France en fut déclaré le protecteur. Les +parties contractantes, c'est-à-dire l'Empire et les États confédérés, +devaient s'armer tous en cas de déclaration de guerre faite à l'une ou à +l'autre. Le contingent de la confédération fut porté à 63 000 hommes; la +France en devait fournir 200 000. L'électeur archichancelier de l'empire +germanique devenait prince-primat de la confédération, et, à sa mort, +l'empereur devait nommer son successeur. L'empereur renouvelait, en +outre, la déclaration par laquelle il s'engageait à ne point porter les +limites de la France au delà du Rhin; mais, en même temps, il déclarait +qu'il n'épargnerait rien pour parvenir à l'affranchissement des mers. +Cette déclaration parut dans <i>le Moniteur</i> de cette année, le 25 +juillet.</p> + +<p>M. de Talleyrand eut en grande partie l'honneur de la formation de cette +confédération. Il jouissait alors d'un crédit éclatant, il semblait +appelé à rédiger en système ordonné les projets étendus de l'ambition de +l'empereur. En même temps, il ne négligeait pas l'accroissement de +fortune qu'il devait en retirer. Les princes d'Allemagne payèrent, comme +il le fallait, les avantages partiels qu'ils obtinrent dans cet +arrangement; et le nom de M. de Talleyrand, toujours uni à des +négociations si considérables, acquit de plus en plus en Europe de +grandeur et de renommée.</p> + +<p>Une des idées favorites de M. de Talleyrand, et qui a paru toujours +saine et raisonnable, c'est que la politique française devait tendre à +tirer la Pologne du joug étranger, et à en faire une barrière à la +Russie, comme un contrepoids à l'Autriche. Il y poussait toujours, de +tout le pouvoir de ses conseils. Je l'ai souvent entendu dire que toute +la question du repos de l'Europe était en Pologne; il paraît bien que +l'empereur le pensait comme lui, mais qu'il n'a pas mis assez de suite +dans ce qui pouvait amener la réussite de ce projet, et que des +circonstances accidentelles aussi l'ont gêné. Il se plaignait souvent du +caractère passionné, mais léger des Polonais: «On ne pouvait, disait-il, +les diriger par aucun système.» Ils eussent demandé une préoccupation +particulière, et Bonaparte ne pouvait penser à eux qu'en passant. +D'ailleurs, l'empereur Alexandre avait trop d'intérêt à gêner cette +partie de la politique française, pour demeurer spectateur paisible de +ce qu'elle essayerait, et il arriva qu'on n'agit qu'à demi en Pologne, +et qu'on perdit tout le parti qu'on aurait pu tirer de là. Toutefois, +après quelques affaires partielles entre les Russes et nous, +relativement à l'abandon des bouches du Cattaro, les deux empereurs +paraissaient s'être entendus, et M. d'Oubril avait été envoyé de +Pétersbourg à Paris pour y signer un traité de paix. Notre armée, +toujours annoncée, ne rentrait point cependant, soit que Bonaparte +s'aperçût déjà de la difficulté de garder en France un si grand nombre +de soldats qui eussent fatigué les citoyens, soit qu'il prévît que +l'Europe grondait encore, et que la paix ne serait pas de longue durée. +On préparait sur la place des Invalides une sorte de <i>bazar</i> où devaient +être exposés les produits de l'industrie française; mais on ne parlait +plus des fêtes promises à la grande armée. Cette exposition eut lieu en +effet, et occupa utilement l'intérêt national.</p> + +<p>Au commencement de septembre, Jérôme Bonaparte arriva à Paris. Toutes +les tentatives qui avaient été faites sur les colonies n'avaient point +réussi, et l'empereur se détournait pour jamais de toute entreprise +maritime. Il songea alors à marier son jeune frère à quelque princesse +d'Europe, ayant exigé de lui que son premier mariage fût regardé comme +non avenu.</p> + +<p>En créant la confédération du Rhin, Bonaparte avait déclaré qu'il +laissait la liberté aux villes anséatiques. Quand il s'agissait de +liberté, il était assez naturel qu'on crût que l'empereur n'en faisait +jamais qu'un don provisoire, et les déterminations prises à cet égard +achevèrent d'agiter la politique prussienne. La reine et la noblesse +excitaient le roi de Prusse à la guerre; aussi avons-nous vu, dans les +bulletins de la campagne qui s'ouvrit peu après, cette princesse devenue +l'objet des injures, souvent les plus grossières, comparée d'abord à +Armide, qui, la torche à la main, cherchait à nous susciter des ennemis. +En contraste avec cette comparaison un peu poétique, on trouvait, +quelques lignes plus bas, cette phrase d'un style tout différent, et +entièrement bourgeoise: «Quel dommage! car on dit que le roi de Prusse +est un parfait honnête homme<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.» Bonaparte a dit souvent qu'il n'y +avait qu'un pas du sublime au ridicule: cela est vrai dans les actions +comme dans les paroles, quand on néglige l'art véritable; il faut +convenir qu'il le dédaignait un peu trop.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a> Cette idée, même cette expression, se trouvent + souvent dans les lettres de l'empereur durant cette campagne. + Ainsi il écrivait à sa femme, le 13 octobre: «Je suis + aujourd'hui à Gera, ma bonne amie; mes affaires vont fort + bien, et tout comme je pouvais l'espérer. Avec l'aide de + Dieu, en peu de jours cela aura pris un caractère bien + terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je + plains personnellement, parce qu'il est bon. La reine est à + Erfurt avec le roi. Si elle veut voir une bataille, elle + aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j'ai déjà + engraissé depuis mon départ; cependant je fais, de ma + personne, vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en + voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures, + et je suis levé à minuit; je songe quelquefois que tu n'es + pas encore couchée. Tout à toi.» (P. R.)</blockquote> + +<p>M. Fox mourait en septembre; la partie du ministère anglais qui poussait +à la guerre reprenait de la puissance; le ministère russe était changé; +un mouvement national agitait la noblesse prussienne; le peuple +commençait à y répondre, l'orage se formait, et il creva par le refus +que le czar fit, tout à coup, de ratifier le traité signé à Paris par +son plénipotentiaire Oubril. Dès ce moment, la guerre fut décidée. Aucun +message officiel ne l'annonça, mais on en parla tout haut.</p> + +<p>Au commencement de ce mois, j'étais revenue des eaux de Cauterets, et je +jouissais délicieusement de me retrouver au milieu de ma famille, quand +M. de Rémusat reçut, tout à coup, l'ordre de partir pour Mayence, où +l'empereur devait se rendre quelques jours après. Je fus profondément +affligée de cette nouvelle séparation. N'ayant aucun des honneurs qui +compensent, pour quelques femmes, les souffrances attachées à une union +avec un militaire, j'avais peine à me soumettre à des absences ainsi +renouvelées sans cesse. Je me souviens qu'après le départ de M. de +Rémusat, l'empereur me demanda pourquoi j'avais l'air si triste, et, +quand je lui répondis que c'était parce que mon mari m'avait quittée, il +se moqua de moi: «Sire, lui dis-je encore, j'ignore tout à fait les +jouissances héroïques, et j'avais mis, pour mon compte, ma part de +gloire en bonheur.» Il se prit à rire, en disant: «Du bonheur? Ah! oui, +il est bien question de bonheur dans ce siècle-ci!»</p> + +<p>Avant le départ pour Mayence, je revis M. de Talleyrand. Il me témoigna +beaucoup d'amitié. Il m'assura que rien n'était si utile à notre avenir +que de voir M. de Rémusat nommé de tous les voyages; mais, comme il vit +que j'avais des larmes dans les yeux en l'écoutant, il me parla toujours +sérieusement, et je lui sus gré de ne point plaisanter sur une peine, +grave pour moi seule, et qui devait paraître légère, au fait, à tout le +monde, en comparaison de celle de tant de femmes qui voyaient leurs +maris et leurs fils courir à de nouveaux dangers. Il y a dans le +caractère de M. de Talleyrand, je dirais plutôt dans son goût, un tact +très fin qui le dirige toujours de manière à ne parler à chacun que le +langage qui convient; c'est un des grands charmes de sa personne.</p> + +<p>Enfin, l'empereur partit tout à coup, le 25 septembre, et sans qu'aucun +message au Sénat annonçât les motifs de son absence<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. L'impératrice, +qui le quittait toujours malgré elle, n'avait d'abord pas pu obtenir de +l'accompagner, et seulement elle comptait le rejoindre un peu plus tard; +mais elle le pressa tellement, le dernier jour qu'il demeura à +Saint-Cloud, que, vers minuit, il céda à ses instances, et la fit monter +dans sa voiture près de lui, une seule femme de chambre l'accompagnant. +La maison impériale ne la rejoignit que quelques jours après. Il n'était +plus question, pour moi, de songer à être de toutes ces courses, ma +santé ne me le permettait plus, et je crois pouvoir dire que +l'impératrice, accoutumée à la petite jouissance de vanité que lui avait +procurée l'entrée à sa cour des dames qui valaient mieux que moi, +ramenée à ses anciennes amitiés, me regrettait un peu. Quant à +l'empereur, il ne me comptait plus pour grand'chose, et en cela il avait +raison. Une femme n'était rien dans sa cour; une femme malade, moins que +rien.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Ces départs, ces longues absences de l'empereur + étaient fréquents, à un degré qu'on ne se représente pas + aujourd'hui. Jamais souverain n'a moins habité sa capitale. + Il existe un livre curieux intitulé: <i>Itinéraire général de + Napoléon, chronologie du Consulat et de l'Empire, indiquant + jour par jour, pendant toute sa vie, le lieu où était + Napoléon, ce qu'il y a fait et les événements les plus + remarquables qui se rattachent à son histoire, etc., par + A.-M. Perrot. Paris, Bistor</i>, 1845. De ce livre, d'une + exactitude très suffisante, surtout dans la période de + grandeur impériale, on peut conclure que, depuis son + avènement au trône jusqu'à l'abdication de 1814, Napoléon n'a + passé que 955 jours à Paris, c'est-à-dire moins de trois ans, + sur dix années de règne. Il a voyagé, sinon hors de France, + du moins loin de Paris et des palais de Saint-Cloud, de la + Malmaison, de Compiègne, de Rambouillet ou de Fontainebleau, + plus de 1600 jours, c'est-à-dire plus de quatre années, et + plusieurs fois son absence a duré six mois de suite. (P. R).</blockquote> + +<p>Madame Bonaparte m'a souvent conté que son mari avait commencé cette +campagne de Prusse avec une sorte de répugnance. Le luxe et l'aisance +qui l'environnaient faisaient effet sur lui. Les âpretés de la vie des +camps effarouchaient son imagination. D'ailleurs, il n'était pas sans +inquiétude: la réputation des troupes prussiennes était grande; on +parlait beaucoup de l'excellence de cette cavalerie; la nôtre +n'inspirait pas encore de confiance, et les militaires s'attendaient à +une forte résistance. Le succès inouï, et si prompt, de la bataille +d'Iéna est un de ces miracles qui dérangent toutes les probabilités +humaines. Ce succès a confondu l'Europe entière, et constaté la fortune +de Bonaparte autant que son habileté, ainsi que la valeur française.</p> + +<p>Son séjour à Mayence ne fut pas de longue durée. Les Prussiens étaient +entrés en Saxe, il était urgent de les joindre. Ce fut à l'ouverture de +cette campagne que l'empereur créa deux compagnies de gendarmes +d'ordonnance, dont le vicomte de Montmorency commanda l'une. C'était un +appel à la noblesse, afin qu'elle prît part à la gloire, et qu'elle +cédât à l'appât d'une apparence de privilège. En effet, quelques +gentilshommes s'engagèrent dans ce corps.</p> + +<p>Tandis que les grands événements se préparaient, il fut décidé que +l'impératrice demeurerait à Mayence, avec la partie de sa cour qui +l'avait accompagnée. M. de Rémusat restait auprès d'elle, ayant la +surintendance de toute sa maison, et M. de Talleyrand devait aussi +demeurer à Mayence, jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>Au moment de quitter cette ville, l'empereur donna à mon mari le +spectacle d'une scène dont celui-ci fut dans l'instant très frappé. M. +de Talleyrand se trouvait dans le cabinet de l'empereur, M. de Rémusat y +recevait les derniers ordres; c'était le soir, et les voitures étaient +attelées; l'empereur dit à mon mari d'aller chercher sa femme; celui-ci +la ramena un moment après. Elle pleurait beaucoup. L'empereur, touché de +ses larmes, la pressa longtemps dans ses bras, paraissant avoir peine à +s'en séparer. Il éprouvait une émotion assez vive, M. de Talleyrand +semblait aussi fort préoccupé. L'empereur, tenant sa femme serrée contre +lui, s'approcha de M. de Talleyrand, lui tendant la main, il les entoura +tous deux dans ses bras, et, s'adressant à M. de Rémusat: «Il est +pourtant bien pénible, lui dit-il, de quitter les deux personnes qu'on +aime le mieux.» Et, en répétant ces paroles, l'espèce d'attendrissement +nerveux qu'il éprouvait augmenta tellement, que les larmes le gagnèrent, +et, presque aussitôt, il eut quelques convulsions qui devinrent assez +fortes pour lui causer un vomissement. Il fallut l'asseoir, lui faire +prendre de l'eau de fleur d'oranger; il répandait des larmes. Cet état +dura un quart d'heure. Après, il parvint à se rendre maître de lui, et, +se relevant tout à coup, il serra la main de M. de Talleyrand; il +embrassa sa femme une dernière fois, et dit à M. de Rémusat: «Les +voitures sont là, n'est-ce pas? avertissez ces messieurs, et marchons.»</p> + +<p>Quand, au retour, mon mari me conta cette scène, il me causa une sorte +de joie. La découverte de la puissance que les sentiments naturels +pouvaient exercer quelquefois sur Bonaparte me paraissait toujours comme +une victoire à laquelle chacun de nous devait prendre sa part d'intérêt. +Il quitta Mayence le 2 octobre, à neuf heures du soir.</p> + +<p>Rien n'avait encore été annoncé au Sénat, mais tout le monde s'attendait +à une guerre violente. Cette guerre était nationale de la part des +Prussiens, et en effet, en la déclarant, le roi avait cédé au voeu +ardent de toute sa noblesse et d'une partie de son peuple. D'ailleurs, +les bruits qui s'étaient répandus sur la fondation d'un royaume de +Pologne inquiétaient les souverains. Il s'agissait de faire une ligue du +Nord formée de tous les États que la confédération du Rhin +n'embrasserait pas. La jeune reine exerçait de l'empire sur son époux; +elle avait une grande confiance au prince Louis de Prusse, qui désirait +vivement cette occasion de se distinguer. Ce prince était brave, +aimable, plein de goût pour les arts; il communiquait son ardeur à +toute la jeune noblesse. L'armée prussienne, forte et belle, inspirait +une extrême confiance à cette nouvelle coalition; sa cavalerie passait +pour la meilleure de l'Europe. Quand on voit avec quelle facilité tout +cela fut dispersé, il faut croire que les chefs de l'armée furent très +inhabiles, et que le vieux prince de Brunswick, une seconde fois, +dirigea mal les généreux courages qui furent confiés à ses ordres.</p> + +<p>À l'ouverture de cette campagne, il fut facile de s'apercevoir que déjà, +en France, on éprouvait quelque fatigue de voir la guerre remettre si +souvent en question les destinées générales et particulières. Le +mécontentement se devinait à l'expression triste des physionomies, et on +pouvait conclure que l'empereur aurait besoin de faire des miracles pour +échauffer un intérêt qui se refroidissait un peu. En vain, les journaux +étaient pleins d'articles qui peignaient la joie des conscrits en +s'enrôlant dans tous les départements; personne n'était dupe de cette +joie, et même ne croyait devoir feindre d'y croire. Paris retomba dans +cette morne tristesse où la guerre met toujours les capitales, tant +qu'elle dure. On admira, par cette exposition dont j'ai parlé, les +progrès de notre industrie, mais ce n'est pas avec de la curiosité seule +qu'on excite les sentiments nationaux, et, quand les citoyens sont +étrangers absolument à la marche de leur gouvernement, ils ne regardent +que comme un spectacle les progrès que ses actes font faire à leur +civilisation. En France, nous commencions à sentir quelque chose de +mystérieux dans la conduite de Bonaparte à notre égard; nous apercevions +que ce n'était pas pour nous qu'il agissait, et que les apparences d'une +prospérité, plus brillante que solide, étaient, en effet, ce qu'il +voulait de nous, afin qu'elles l'entourassent d'un nouvel éclat. Je me +souviens d'avoir écrit à mon mari pendant cette campagne: «La situation +des choses, la disposition des esprits sont bien changées; les miracles +militaires de cette année ne font pas la moitié tant d'effet que ceux de +l'autre. Je ne retrouve plus ici l'enthousiasme qu'a excité la bataille +d'Austerlitz<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.» L'empereur lui-même s'en aperçut; car, lorsque, après +le traité de Tilsit, il fut de retour à Paris, il disait: «La gloire +militaire s'use vite pour les peuples modernes. Cinquante batailles ne +produisent guère plus d'effet que cinq ou six. Je suis et serai toujours +pour les Français bien plutôt l'homme de Marengo, que celui d'Iéna et de +Friedland.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a> Les lettres de ma grand'mère témoignent, en + effet, du grand changement qui s'était fait dans l'opinion, + au sujet des succès militaires de l'empereur. La publication + de ces lettres aura, je pense, un intérêt véritable, même en + dehors des révélations politiques. Je réserve pour un avenir + prochain cette publication; mais je pourrais appuyer, par des + citations nombreuses, ce qui est dit ici, et dans les + chapitres précédents, malgré la réserve qu'imposaient les + indiscrétions de la poste. Voici, par exemple, ce qu'elle + écrivait à son mari pendant cette campagne de Prusse, deux + mois après la bataille d'Iéna, et avant celle d'Eylau, le 12 + décembre 1806: «Nous devons être bien prudents en + correspondance, et, si j'ose dire, je trouve que vous vous + laissez aller un peu dans la vôtre, et qu'il y a quelquefois + certaines phrases philosophiques qui peuvent se prendre en + mauvaise part. C'est un chagrin de plus de ne pouvoir même + s'épancher en liberté à cette distance; mais il faut se + résigner à tous les sacrifices, et espérer que celui-ci nous + donnera une longue paix. La paix! On ne l'espère guère ici. + Il y a un découragement, et un mécontentement général. On + souffre et on se plaint hautement. Cette campagne ne produit + pas le quart de l'effet qu'a produit l'autre. Nulle + admiration, pas même d'étonnement, parce qu'on est blasé sur + les miracles. Les bulletins sont tous reçus sans + applaudissements aux théâtres; enfin l'impression générale + est bien pénible. Je dirais même qu'elle est tout à fait + injuste, car, enfin, il y a des cas où les événements + entraînent, même les hommes les plus forts, plus loin qu'ils + ne voudraient, et mon esprit se refuse à croire qu'une tête + supérieure ne veuille trouver de gloire que dans la guerre. + Ajoutez à cela la conscription, et ce nouvel arrête sur le + commerce. La malveillance fait argent de tout, et juge sans + raison; on ne veut voir que de la colère dans ces mesures. Je + suis loin d'oser les juger, mais je sens qu'en dépit de tout + ce que j'entends, j'ai besoin d'admirer, et de me fier à la + puissance qui traîne après elle la destinée de tout ce qui + m'est cher.» Cette lettre, on le voit, n'avait pas été + confiée à la poste, mais était apportée par un ami. Mais, + même en correspondant par la voie régulière, on se laissait + aller à montrer ses émotions, ses défiances, presque + l'horreur qu'inspirait un tel régime. La crainte, parfois, + reprenait cependant, et, dans une des lettres qui précédaient + celle-ci, ma grand'mère s'excusait de ne pouvoir envoyer à + son mari, comme trop imprudente, une lettre de son fils + Charles, âgé de neuf ans. Le jeune écolier, en effet, citait + ce vers de Phèdre: <i>Humiles laborant ubi potentes dissident</i>, + et se permettait cette phrase: «Je n'aime pas Philippe, parce + qu'il a trop d'ambition.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Les projets de l'empereur sur l'Europe s'agrandissant toujours, il lui +importait de plus en plus de centraliser son administration, afin que +les rayons de sa volonté, partis d'un même point, pussent être portés +rapidement là où il voulait qu'ils se dirigeassent. À peu près certain +de la soumission du Sénat, amoindrissant chaque jour l'importance du +Corps législatif, décidé sans doute intérieurement à saisir la première +occasion de se débarrasser du Tribunat, il confiait un pouvoir plus +étendu à son conseil d'État composé d'hommes forts par l'esprit, et sur +le caractère desquels il exerçait une influence directe. Par un nouveau +décret de cette époque, il créa une commission des pétitions au conseil +d'État, composée de conseillers, de maîtres des requêtes et +d'auditeurs, qui se réunissaient trois fois la semaine, et dont le +travail devait lui être porté. MM. Molé et Pasquier, tous deux maîtres +des requêtes, furent nommés membres de cette commission. Tous deux +étaient entrés dans les affaires en même temps, tous deux, quoique d'un +âge fort différent<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, avec de beaux noms de magistrature, des +relations de société pareilles, un zèle égal et une ambition semblable, +se faisaient peu à peu connaître dans ce nouveau gouvernement. +Cependant, l'empereur montrait déjà plus de goût pour M. Molé. Il +exerçait de l'empire sur sa jeunesse, qui, toute grave qu'elle était, ne +pouvait cependant échapper à l'enthousiasme. Il se flattait de façonner +ses idées à son gré, et il y parvint assez bien, tandis qu'il profitait +des dispositions parlementaires qu'il retrouvait dans l'esprit de M. +Pasquier. «J'exploite l'un, disait-il quelquefois, et je crée l'autre.» +Je cite ce mot pour prouver encore combien son goût le portait à +appliquer l'analyse à sa conduite envers tout le monde.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> M. Molé avait alors vingt-six ans, M. Pasquier + à peu près quarante ans.</blockquote> + +<p>On vit à Paris, dans l'automne de cette année, des courses de chevaux, +décrétées par l'empereur lui-même, lorsqu'il n'était encore que consul. +En vérité, la France était devenue un grand parterre assemblé, devant +lequel on donnait des représentations de tout genre, à cette condition +seulement que les mains ne se lèveraient que pour applaudir.</p> + +<p>Enfin, le 4 octobre, le Sénat fut convoqué. L'archichancelier, comme par +le passé, comme il était réglé pour l'avenir, vint annoncer la guerre +par un discours insignifiant et pompeux. Il lut ensuite une lettre de +l'empereur, datée de son quartier général, qui déclarait le roi de +Prusse l'agresseur, qui déplorait l'influence du génie du mal venant +sans cesse troubler le repos de la France, et qui annonçait que +l'envahissement de la Saxe l'avait forcé de marcher rapidement en avant. +Cette lettre était accompagnée du rapport officiel du ministre des +affaires étrangères, qui ne pouvait trouver aucune cause raisonnable à +la guerre, qui s'étonnait si la liberté accordée aux villes anséatiques +avait inquiété le gouvernement prussien, et qui citait une note de M. de +Knobelsdorff, nouveau chargé d'affaires de Prusse. Il se répandit que, +quelque temps auparavant, M. de Lucchesini, dévoué, disait-on, à +l'Angleterre, avait effrayé la cour par des rapports <i>peu fondés</i> sur +les projets de monarchie universelle du gouvernement français. +L'empereur, instruit de ces démarches, avait demandé le rappel de M. de +Lucchesini. M. de Knobelsdorff le remplaçait, mais ce changement ne +produisit rien; les deux cabinets se brouillèrent de plus en plus; +l'empereur partit; le ministre prussien reçut une dernière note de son +souverain, qui demandait l'évacuation prompte de toute l'Allemagne par +les troupes françaises, et qui exigeait que la ratification de cette +demande fût envoyée au quartier général du roi de Prusse, le 8 octobre. +M. de Knobelsdorff dépêcha cette note à M. de Talleyrand, encore à +Mayence, qui l'envoya à l'empereur déjà à Bamberg.</p> + +<p>Dans le premier bulletin qui rend compte de l'ouverture de cette +campagne, voici ce qui est raconté à cette occasion: «Le 7, l'empereur a +reçu un courrier de Mayence porteur de la note de M. de Knobelsdorff, et +d'une lettre du roi de Prusse de vingt pages qui n'était qu'un mauvais +pamphlet, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par +ses écrivains à 500 livres sterling par an. L'empereur n'en acheva +point la lecture, et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains +mon frère le roi de Prusse: il n'entend pas le français, il n'a sûrement +pas lu cette rhapsodie.» Puis il dit au maréchal Berthier: «Maréchal, on +nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8, jamais un Français n'y a +manqué. Mais, comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être +témoin des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher, +vers la Saxe.»</p> + +<p>Les hostilités commencèrent, en effet, le 8 octobre 1806.</p> + +<p>La proclamation de l'empereur à ses soldats portait, comme toutes les +autres, l'empreinte de cette manière qui n'appartient réellement à aucun +siècle, et qui lui est particulière:</p> + +<p>«Marchons donc, disait-il, puisque la modération n'a pu les faire sortir +de cette étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort +qu'elle subit il y a quatorze ans. Qu'ils apprennent que, s'il est +facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance, avec +l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par +l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que +les tempêtes de l'Océan.»</p> + +<p>Au même moment, le roi de Hollande, Louis Bonaparte, revint à la Haye +pour assembler les états, et leur demander une loi qui ordonnât le +payement par anticipation d'une année de l'impôt territorial. Après +avoir obtenu cette loi, il alla porter son quartier général sur les +frontières de son royaume. Ainsi les Hollandais, à qui on avait annoncé +une belle suite de prospérités, pour récompense du sacrifice de leur +liberté, se voyaient frappés, dès la première année, de la crainte de la +guerre, d'un doublement d'impôts, et du blocus continental, qui +neutralisait leur commerce.</p> + +<p>Madame Louis Bonaparte vint joindre sa mère à Mayence, et parut respirer +en se retrouvant au milieu des siens. La jeune princesse de Bade y vint +aussi; elle était encore à cette époque dans une assez grande froideur +avec son époux. L'impératrice eut la visite du prince primat, et de +quelques souverains de la Confédération. La vie qu'elle menait à Mayence +était donc assez brillante par les personnages marquants que sa présence +y attirait. Elle eût préféré à tout de suivre partout l'empereur, +qu'elle aimait à surveiller; mais, quand elle lui écrivait pour le +joindre, il lui répondait: «Je ne puis t'appeler près de moi; je suis +l'esclave de la nature des choses et de la force des circonstances; +attendons ce qu'elles décideront.»<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a></p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> Cette lettre ne se trouve point dans la + Correspondance générale de Napoléon Ier publiée sous le + second empire. Mais les lettres qui y sont insérées, pour + cette époque, ressemblent fort à celle-ci, pour la forme et + le fond. C'était, d'ailleurs, le sujet ordinaire des lettres + de l'empereur à Joséphine, pendant toutes ses campagnes. + Voici, par exemple, ce qu'il lui écrivait de Varsovie + quelques mois plus tard, le 23 janvier 1807. «Je reçois ta + lettre du 15 janvier. Il est impossible que je permette à des + femmes un voyage comme celui-ci: mauvais chemins, chemins peu + sûrs et fangeux. Retourne à Paris, sois-y gaie, contente; + peut-être y serai-je aussi, bientôt. J'ai ri de ce que tu me + dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais, + dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le + mari pour la patrie, la famille et la gloire. Pardon de mon + ignorance; l'on apprend toujours avec nos belles dames. + Adieu, mon amie; crois qu'il m'en coûte de ne pas te faire + venir. Dis-toi: «C'est une preuve combien je lui suis + précieuse.» (P. R.)</blockquote> + +<p>L'impératrice, agitée par les dangers qu'allait de nouveau courir son +époux, ne trouvait pas autour d'elle des personnes qui répondissent +affectueusement à ses inquiétudes. Elle avait emmené des dames qui +appartenaient par leurs noms à des souvenirs qu'elles croyaient avoir le +droit de conserver dans la nouvelle cour; et elles se permettaient des +discours un peu opposés à la guerre qu'on entreprenait, et surtout elles +gardaient un intérêt assez naturel pour cette belle reine, qui devint +bientôt l'objet d'injures publiées dans chaque bulletin. La mort du +prince Louis de Prusse, que quelques-unes des dames du palais, émigrées +autrefois, avaient connu, les affligea, et il se forma autour de notre +souveraine une petite opposition dédaigneuse, à la tête de laquelle +madame de la Rochefoucauld se mit volontiers. M. de Rémusat, chargé de +la surveillance de cette petite cour, recevait les plaintes de +l'impératrice, qui, vivant toujours assez oisivement, était accessible +au bruit désagréable de tant de paroles inutiles qu'elle aurait dû +dédaigner. Il l'engageait à s'en peu soucier, et aussi à n'en faire +aucune confidence à l'empereur, qui eût attaché à tout cela une +importance peu nécessaire. Mais madame Bonaparte, blessée, écrivait tout +à son mari, et, plus tard, M. de Talleyrand, présent à ces orages, qui +pouvaient si facilement se dissiper, en voulut amuser l'empereur, qui ne +pensa nullement à prendre la chose gaiement. Je me suis arrêtée sur ce +sujet pour pouvoir dire plus tard ce qui nous en advint, à nous +personnellement.</p> + +<p>Toutefois cette vie tracassière et vide, quoique active, d'une cour +ennuyait profondément mon mari. Il s'amusait à apprendre l'allemand +«pour, m'écrivait-il, mettre au moins dans sa journée une occupation qui +pesât quelque chose.» Il trouvait aussi, de plus en plus, du charme dans +la société de M. de Talleyrand, qui le recherchait, lui témoignait +confiance et réellement amitié. Toutes les fois qu'on prête à M. de +Talleyrand la moindre apparence d'un sentiment, on est obligé +d'accompagner son assertion de quelque mot affirmatif qui annonce qu'on +a prévu le doute qu'elle inspirerait, et les jugements du monde sont +sévères à son égard, ou tout au moins trop absolus. Je l'ai vu capable +d'affection, et j'ose dire que, s'il avait sur ce point tout à fait +trompé mon âme, je ne me serais point attachée de si bonne foi à lui.</p> + +<p>Pendant ce temps, moi, je vivais très paisiblement à Paris, auprès de ma +mère, de ma soeur et de mes enfants, recevant une société distinguée, +accueillant un bon nombre de gens de lettres, que l'autorité de mon mari +sur les spectacles attirait chez moi. Il n'y avait que la princesse +Caroline, duchesse de Berg, qui demandait qu'on lui rendît quelques +devoirs. Elle habitait l'Élysée, et y tenait un assez grand état; on lui +faisait des visites, ainsi qu'à l'archichancelier Cambacérès; on +passait de temps à autre chez les ministres, et, le reste du temps, on +vivait en paix. Les nouvelles étaient reçues sans enthousiasme, mais non +sans intérêt, parce que les familles tenaient toutes, plus ou moins, à +quelques militaires.</p> + +<p>La certitude que la haute police planait sans cesse sur tous les salons +s'opposait à toute réflexion; on se concentrait donc dans une +préoccupation secrète, qui tenait chacun assez isolé, et qui convenait à +l'empereur.</p> + +<p>Il arriva pourtant, pendant cette campagne, un petit incident qui amusa +Paris durant quelques semaines. Le 23 octobre, le cardinal Maury fut +choisi par la classe de l'Institut à laquelle on a rendu le nom +d'Académie française, pour succéder à M. Target. Quand il fut question +de le recevoir, on s'avisa tout à coup de demander si on lui donnerait, +en lui parlant, le titre de <i>monseigneur</i>; il se trouva une grande +opposition. Avant la Révolution, la même discussion s'était élevée déjà +une fois. D'Alembert et l'Académie du temps avaient réclamé sur les +droits de l'égalité dans le sanctuaire des lettres; et cette Académie, +en 1806, devenue le côté droit, opinait pour accorder le <i>monseigneur</i>, +contre l'opinion de l'autre côté, à la tête duquel on voyait Régnault +de Saint-Jean-d'Angély, son beau-frère Arnault, Chénier, etc. Le débat +devint si vif, le cardinal déclara avec tant d'aigreur qu'il ne se +présenterait point, si on ne lui rendait pas ce qui lui était dû; la +difficulté de prendre librement une décision quelconque était si grande, +qu'on se détermina à en référer à l'empereur lui-même, et cette +vaniteuse discussion lui fut portée sur les champs de bataille. +Cependant, quand le cardinal rencontrait quelques membres de l'Institut +qui lui étaient opposés, il les attaquait par des paroles violentes. Une +fois, se trouvant à dîner chez madame Murat, il s'établit une querelle +assez amusante entre lui et M. Régnault; j'en fus témoin; et, dès que +les premières paroles furent dites, le cardinal engagea M. Régnault à +passer dans un autre salon; M. Régnault y consentit, à condition que +quelques personnes le suivissent. Le cardinal, piqué, commença à +s'échauffer beaucoup: «Vous ne vous rappelez donc pas, disait-il, qu'à +l'Assemblée constituante, monsieur, je vous ai appelé <i>petit +garçon</i>.--Ce n'est pas une raison, répondait l'autre, pour que nous vous +donnions aujourd'hui une marque de respect.--Si je me nommais +Montmorency, reprenait le cardinal, je me moquerais de vous; mais mon +talent seul me porte à l'Académie, et, si je vous cédais sur le +<i>monseigneur</i>, le lendemain vous me traiteriez de camarade.» M. Régnault +rappelait qu'une seule fois l'Académie française avait cédé à l'usage du +<i>monseigneur</i>, et que ce fut à l'égard du cardinal Dubois, qui fut reçu +par Fontenelle: «Mais, ajoutait-il, les temps sont bien changés.» +J'avoue qu'en regardant le cardinal Maury, j'osais penser, un peu, que +les hommes ne l'étaient pas beaucoup. Enfin ce débat devint assez vif; +on le manda à l'empereur, qui fit donner l'ordre aux académiciens +d'accorder le <i>monseigneur</i> au cardinal. Aussitôt, tout le monde se +soumit, et l'on n'en parla plus.</p> +<br> +<a name="c22" id="c22"></a> + +<h3>CHAPITRE XXII.</h3> + +<h4>(1806-1807.)</h4> + +<p class="sml"><b>Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et +l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à +Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La +princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de +l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.</b></p> + +<p>L'empereur avait quitté Bamberg, et se hâtait de voler au secours du roi +de Saxe. Nos armées, réunies toujours avec cette étonnante promptitude +qui déjouait toutes les combinaisons étrangères, marchaient au-devant de +l'ennemi. Les premières affaires eurent lieu à Saalfeld, entre le +maréchal Lannes et l'avant-garde du prince de Hohenlohe commandée par le +prince Louis de Prusse. Ce dernier, brave jusqu'à l'imprudence, se +battit en soldat; s'étant pris corps à corps avec un simple maréchal des +logis, et refusant de se rendre, il tomba sur le champ de bataille, +percé de coups. Sa mort ébranla la confiance des Prussiens, et anima +celle de nos guerriers. «Si les derniers instants de sa vie, dit le +bulletin impérial, ont été ceux d'un mauvais citoyen, sa mort est +glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit désirer de mourir +tout bon soldat<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a> Il paraît certain qu'il ne fut tué que pour + avoir voulu sauver la vie à un de ses amis. Ceux qui l'ont + approché disent qu'il n'avait qu'un défaut: c'était d'être + jaloux de toute espèce de succès. Cette faiblesse est assez + commune dans les princes; le mérite qui leur est utile a + besoin souvent de se faire pardonner. Le prince Louis était + neveu du roi de Prusse.</blockquote> + +<p>Je ne sais si ce prince a passé en Prusse pour avoir préféré sa propre +gloire à l'intérêt de son pays, en excitant cette guerre. Peut-être +était-il imprudent de la commencer alors, et sans doute il eût fallu le +faire lors du soulèvement de la coalition de l'année précédente; +pourtant le sentiment du prince Louis était encore, alors, partagé par +une grande portion de sa nation.</p> + +<p>Durant quelques jours, les bulletins rendirent compte de plusieurs +affaires partielles qui n'étaient que le prélude de la grande bataille +du 14 octobre. On y représentait la cour de Prusse dans un grand +trouble, et on y donnait, en passant, un conseil tout despotique aux +princes qui se jettent dans l'hésitation, en consultant la multitude sur +les grands intérêts politiques, trop au-dessus de sa portée. Comme si +les nations, au point où elles sont arrivées aujourd'hui, pouvaient +consentir longtemps à confier à leurs chefs l'argent levé sur elles et +les hommes pris dans leurs rangs, sans s'informer des causes de l'emploi +qu'on fait et de l'un et des autres! Oui, sans doute, Bonaparte a arrêté +d'une main de fer les progrès, révolutionnaires par leurs formes, +libéraux et utiles dans les principes, que cette époque devait +nécessairement faire faire aux hommes de toutes classes. Mais c'est +peut-être parce qu'il a un moment élevé cette digue inattendue, +qu'aujourd'hui les peuples paraissent montrer une disposition un peu +trop précipitée à reconquérir tous leurs droits.</p> + +<p>Le 14 octobre, les deux armées se joignirent et cette grande bataille, +en peu d'heures, détermina le sort du roi de Prusse. Cette cavalerie si +redoutable ne tint pas contre notre infanterie. La confusion des ordres +en mit dans les manoeuvres; un grand nombre de Prussiens furent tués ou +pris<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>; des généraux demeurèrent sur le champ de bataille; le prince +de Brunswick fut blessé gravement, le roi obligé de fuir, enfin la +déroute complète. Nos bulletins furent remplis des éloges du maréchal +Davout, qui, en effet, contribua fort au succès de la journée, ce que +l'empereur ne craignit pas d'avouer. Il n'était pas dans sa coutume de +rendre toujours également justice à tous ses généraux. Lorsqu'à son +retour l'impératrice l'interrogea sur les louanges qu'il avait fait +imprimer relativement au maréchal Davout, dans cette occasion: «Eh! lui +répondit-il en riant, je puis tant que je voudrai lui donner sans danger +de la gloire, il ne sera jamais assez fort pour la porter.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a> Voici de quelle façon l'empereur rendait compte + à l'impératrice de la bataille d'Iéna, sur le champ de + bataille même, le 15 octobre 1806: «Mon amie, j'ai fait de + belles manoeuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier + une grande victoire. Ils étaient cent cinquante mille hommes; + j'ai fait vingt mille prisonniers, pris cent pièces de canon, + et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi de + Prusse; j'ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je + bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu, + mon amie; porte-toi bien et aime-moi. Si Hortense est à + Mayence, donne-lui un baiser, ainsi qu'à Napoléon et au + petit.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Il arriva, le soir de cette bataille, une aventure assez piquante à M. +Eugène de Montesquiou<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Il était officier d'ordonnance; l'empereur +l'envoya au roi de Prusse avec une lettre dont je parlerai plus bas. On +le garda au quartier général prussien toute la journée; on n'y doutait +point de la défaite des Français, on voulait l'en rendre témoin. Il fut, +en effet, spectateur inactif mais agité de l'événement. Les généraux, et +particulièrement Blücher<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, affectaient de donner des ordres +inquiétants devant lui. Vers le soir, ce jeune homme, entraîné par les +fuyards, chercha à rejoindre notre armée. Dans sa course, il rencontra +deux Français qui se joignirent à lui; à eux trois, ils vinrent à bout +de s'emparer de dix-huit Prussiens débandés qu'ils ramenèrent en +triomphe à l'empereur; cette petite prise l'amusa beaucoup.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a> Fils aîné de celui qui a été chambellan. Il fut + tué, depuis, en Espagne.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a> Que nous avons vu, depuis, entrer deux fois + dans Paris, à la tête de son armée.</blockquote> + +<p>La bataille d'Iéna fut suivie d'une de ces marches rapides que Bonaparte +savait si bien imposer à son armée, dès qu'elle avait vaincu. Personne +n'a jamais su mieux que lui profiter de la victoire; il étourdissait +l'ennemi, en ne lui laissant pas le temps de respirer.</p> + +<p>La ville d'Erfurt capitula le 16; le roi de Saxe fut un peu admonesté +d'avoir cédé au roi de Prusse, en lui ouvrant ses États, et en prenant +part au commencement de cette guerre, mais on lui renvoya ses +prisonniers. Le général Clarke fut gouverneur d'Erfurt.</p> + +<p>Tous les bulletins de cette époque ont un caractère plus remarquable que +les autres. Bonaparte était irrité d'avoir été trompé par l'empereur +Alexandre; il avait cru pouvoir compter sur l'éternelle neutralité de la +Prusse; il se blessait de l'influence anglaise sur le continent; sa +mauvaise humeur perçait à chacune des phrases qu'il dictait. Il +attaquait tour à tour le gouvernement anglais, la noblesse prussienne +qu'il voulait dénoncer au peuple, la jeune reine<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, les femmes, etc. +De grandes et belles expressions, souvent poétiques, venaient, sans +transition, se perdre dans une suite d'injures grossières et communes. +Il satisfaisait ses petites passions, mais il se dégradait dans ses +opinions particulières, et surtout il choquait le bon goût parisien. +Nous commencions à nous accoutumer aux miracles militaires, et la +critique <i>s'accrochait</i>, pour ainsi dire, à la forme dans laquelle ils +nous étaient transmis. Après tout, cette attention que donnent les +peuples aux paroles des rois n'est pas si puérile qu'on le pense. Les +paroles des souverains dévoilent souvent leur caractère encore plus que +leurs actions, et, pour des sujets, le caractère du prince a la première +de toutes les importances.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a> Bulletin du 17 octobre: + +<p> «La reine est une femme d'une jolie figure, mais de peu + d'esprit, etc.»</p> + +<p> Et plus tard:</p> + +<p> «On dit dans Berlin: «La reine était si bonne, si douce! + Mais, depuis cette fatale entrevue avec le bel empereur, + comme elle est changée!»</p></blockquote> + +<p>Le roi de Prusse, poussé l'épée dans les reins, demanda un armistice qui +lui fut refusé, et cependant la ville de Leipzig fut prise. Les Français +traversèrent le champ de bataille de Rosbach, et la colonne qui +rappelait notre défaite fut enlevée et envoyée à Paris.</p> + +<p>Le 22 octobre, M. de Lucchesini vint à notre quartier général. Il +apporta une lettre du roi de Prusse, que le secret ordonné dans les +affaires diplomatiques, disait <i>le Moniteur</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, ne permet point de +publier. «Mais, ajoutait le journal, la réponse de l'empereur a été +trouvée si belle, qu'il en a couru quelques copies, et nous allons +donner celle qui est tombée dans nos mains.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 30. En mettant de côté les + circonstances, plus ou moins impérieuses, qui motivèrent la + détermination du roi de Prusse à rompre la paix, la lettre de + Bonaparte est remarquable.</blockquote> + +<p>Toutes les déterminations de l'empereur, depuis les plus grandes +jusqu'aux plus petites, semblaient toujours appuyées sur cette raison de +la fable de la Fontaine: <i>Parce que je m'appelle Lion</i>.</p> + +<p>«Les Prussiens s'étonnent de l'activité de la poursuite; ces messieurs +étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de Sept ans.» +Et, lorsqu'ils voulaient demander trois jours, pour enterrer leurs +morts: «Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le +soin d'enterrer les morts, il n'y a pas besoin de trêve pour cela<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> À cette époque M. Daru, intendant de la maison + de l'empereur, fut nommé intendant de l'armée. La Prusse + conserve aujourd'hui encore le souvenir de la manière sévère + dont il leva partout les contributions. Il a laissé dans ce + pays une réputation terrible, et, pourtant, qui l'aura connu, + dira que c'est un homme dont les opinions ne sont point + violentes, aimant les lettres, et qui s'est fait des amis. + Mais, alors, la soumission paraissait le premier des devoirs. + L'empereur la voulait dans le fond et dans la forme. Les + qualités ou les vices des maîtres développent les unes ou les + autres chez leurs sujets.</blockquote> + +<p>Le 24 octobre, l'empereur arriva à Potsdam. On pense bien qu'il visita +Sans-Souci, et que les souvenirs du grand Frédéric durent se retrouver +dans les bulletins. <i>Le bel empereur</i> et <i>la jolie reine</i> y reçurent +encore de nouveaux affronts, ce qui nous annonça que la guerre avec la +Russie suivrait celle avec la Prusse, et nous consterna à Paris. Les +nouvelles étaient lues publiquement sur le théâtre, mais n'excitaient +plus guère que quelques applaudissements gagnés. «La guerre, toujours la +guerre, voilà donc où nous sommes réduits!» et cette parole, prononcée +avec plus ou moins d'amertume, attristait les personnes attachées à +l'empereur, et qui pourtant n'y pouvaient répondre.</p> + +<p>Ce même jour, 25 octobre, la citadelle de Spandau se rendit.</p> + +<p>On joignit à tous ces récits la lettre d'un prétendu soldat, écrite +d'une ville du duché de Brunswick. On y louait avec enthousiasme la +valeur française, on la représentait comme une suite du système +militaire qui dirigeait nos armées: «Il n'est pas moins vrai, disait-on, +qu'un soldat qui peut se dire: «Il n'est pas impossible que je devienne +maréchal d'Empire, prince ou duc, ainsi que tout autre,» doit être +encouragé par cette pensée. À Rosbach, c'était tout différent. Alors +étaient à la tête de l'armée française des gens de qualité qui ne +devaient leur rang qu'à la naissance et à la protection d'une Pompadour, +et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels, +après leur défaite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à +poudre.»</p> + +<p>Enfin, quand l'empereur fut entré dans Berlin, le 27 octobre, <i>au milieu +des plus nombreuses acclamations</i>, il soulagea son mécontentement contre +ceux des grands seigneurs prussiens qui se présentèrent à lui. «Mon +frère, le roi de Prusse, dit-il, a cessé d'être roi, le jour où il n'a +pas fait pendre le prince Louis, lorsqu'il a été assez osé pour aller +casser les fenêtres de ses ministres<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.» Il adressa ces dures paroles +au comte de Nesch: «Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu'elle +sera obligée de mendier son pain.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour) </a> Le jeune prince s'était permis cette action de + garnison contre M. d'Haugwitz, qui revenait de France et + opinait pour la paix.</blockquote> + +<p>En proférant et publiant ces paroles violentes, l'empereur, non +seulement satisfaisait sa colère contre les instigateurs de cette +guerre, mais encore il croyait remplir ainsi les engagements qu'il +avait été forcé de prendre avec notre révolution. Quoiqu'il fût un +contre-révolutionnaire déterminé, il lui fallait bien, de temps en +temps, rendre quelque hommage aux idées qui, par une fatale déviation, +avaient produit son avènement. Un désir égaré de l'égalité, un noble +besoin de la liberté, furent les causes de nos discordes civiles, il le +savait; mais, dévoré de la soif de commander, et évitant de nous +encourager à cette liberté qui, si on vient à bout de la fonder, sera la +plus honorable conquête de l'époque où nous vivons, dans le marché qu'il +lui fallait conclure avec son temps, il se bornait à préconiser +l'égalité. Premièrement, il sentait qu'il ne l'atteindrait plus. +D'ailleurs, le désir immodéré du nivellement, excité par l'exaltation +des parties les moins généreuses de notre nature, s'irrite à la vue +d'une supériorité quelconque. Par cela même qu'il trouble notre raison, +ce désir nous met dans un état dont un homme fort peut facilement +profiter pour nous subjuguer. Tandis que l'amour de la liberté, au +contraire, est un sentiment exempt de toute personnalité, qui tend vers +la civilisation la plus parfaite. Il est donc prouvé qu'un souverain +généreux devrait aujourd'hui cultiver ce beau penchant des peuples; +mais il est reconnu que Bonaparte ne voulait grandir que son pouvoir. +Pour y réussir, tantôt, oubliant son origine, il parlait et agissait +comme un roi par la grâce de Dieu, et, pour ainsi dire, toutes ses +paroles devenaient féodales; tantôt il se livrait à un certain +jacobinisme, sachant bien qu'il y a despotisme partout où il y a +exagération de système, et, alors, il insultait les rois légitimes, il +flétrissait les souvenirs, il dénonçait la noblesse aux plébéiens de +tout pays. Jamais il ne s'est avisé de constater nulle part les vrais +droits des nations; et cette aristocratie modeste des lumières et d'une +noble civilisation lui déplaisait bien plus, au fond, que celle des +titres et des privilèges qu'il exploitait à son gré.</p> + +<p>Le 29 octobre, M. de Talleyrand quitta Mayence, pour se rendre auprès de +l'empereur, qui le mandait. M. de Rémusat le vit partir avec un extrême +regret. Il trouvait de grands plaisirs dans sa conversation. L'oisiveté +un peu solennelle de cette vie de cour les rendait alors nécessaires +l'un à l'autre. M. de Talleyrand, ayant aperçu la sûreté du commerce de +mon mari et l'étendue de ses lumières, quittait avec lui ses habitudes +silencieuses, et lui livrait quelques-unes de ses opinions sur les +événements, et sur leur maître commun. Aristocrate par goût, par +système, par état, M. de Talleyrand ne trouvait point mauvais que +Bonaparte contraignît la Révolution dans ce qu'il regardait comme ses +exagérations; mais il eût souhaité que son caractère moins farouche, sa +volonté moins passionnée, ne l'écartassent point de la route où il le +dirigeait souvent, par des conseils mesurés et habiles. Particulièrement +éclairé sur les situations politiques européennes, plus versé dans ce +qu'on appelle le <i>droit des gens</i> que dans le <i>vrai droit des nations</i>, +il s'expliquait avec une grande justesse sur la marche diplomatique +qu'il eût désiré qu'on suivît. Dès lors, il s'effrayait de l'importance +que la Russie pouvait prendre en Europe, il opinait sans cesse pour +qu'on fondât une puissance indépendante, entre nous et les Russes, et il +favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais. +«C'est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu'il faut créer. +Voilà le boulevard de notre indépendance; mais il ne faut pas le faire à +demi.» Plein de ce système, il partit pour rejoindre l'empereur, bien +déterminé à lui conseiller de mettre à profit sa brillante fortune.</p> + +<p>Après son départ, M. de Rémusat me manda qu'il retombait dans un +profond ennui. La cour de Mayence vivait ordonnée et monotone. +L'impératrice y était, comme ailleurs, comme partout, douce, rangée, +oisive, et craignant d'agir, parce qu'elle redoutait, de loin comme de +près, de déplaire à son époux. Sa fille, heureuse d'échapper à son +triste intérieur, remplissait ses journées de je ne sais quelles +distractions un peu trop enfantines pour sa position et son rang<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. +Elle jouissait beaucoup, ainsi que sa mère, des heureuses dispositions +de son jeune fils, alors plein de vie, de beauté, et fort développé pour +son âge. Les princes d'Allemagne venaient faire leur cour à Mayence. On +donnait de grands repas, on se promenait, on se parait avec soin, on +souhaitait des nouvelles. La cour désirait revenir à Paris; +l'impératrice demandait à aller à Berlin, et tout demeurait, là comme +ailleurs, suspendu à la volonté d'un seul homme.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour) </a> Il est difficile de ne pas remarquer que la + reine Hortense et sa cour s'amusaient un peu comme des + pensionnaires. C'était une suite de la camaraderie de la + maison de madame Campan. Louis Bonaparte, ou Napoléon III, + semblait avoir hérité quelque chose de cela. Il avait, même + fort loin de la jeunesse, un goût pour les jeux innocents, + les colin-maillard, les farces de société, qui semble un peu + étrange. C'est, dit-on, la seule chose qui le déridât, + l'amusât, et lui donnât une sorte d'amabilité qu'il n'avait + point dans les relations du monde et de la politique, où il + portait une froideur extrême. (P. R.)</blockquote> + +<p>À Paris, la vie était morne mais paisible. L'absence de l'empereur +semblait toujours apporter un peu de soulagement. On n'y parlait pas +davantage, mais on paraissait mieux respirer, et cette <i>allégeance</i> se +remarquait surtout dans ceux qui tenaient de plus près à son +gouvernement. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'impression des victoires +s'usait de plus en plus, et des yeux exercés auraient dès lors deviné +que ce n'étaient plus les succès de ce genre qui devaient exciter chez +les peuples un enthousiasme durable.</p> + +<p>L'armée du prince Eugène avançait aussi en Albanie, et le maréchal +Marmont tenait tête aux Russes, qui s'ébranlaient de ce côté. Une +nouvelle proclamation de l'empereur à ses soldats fut publiée. Cette +proclamation annonçait la rupture avec la Russie et l'intention de +marcher en avant, promettait de nouveaux triomphes, et déclarait tout +<i>l'amour</i> que Bonaparte portait à son armée. Le maréchal Brune<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, +commandant l'armée de réserve demeurée à Boulogne, fit à cette occasion +ce singulier ordre du jour qu'on imprima dans <i>le Moniteur</i> où tout +s'imprimait, par ordre:</p> + +<p>«Soldats, vous lirez quinze jours de suite dans vos chambrées la +proclamation sublime de Sa Majesté l'empereur et roi à la grande armée. +Vous l'apprendrez par coeur. Chacun de vous, attendri, répandra les +larmes du courage, et sera pénétré de cet enthousiasme irrésistible +qu'inspire l'héroïsme.» À Paris, personne ne fut attendri, et cette +prolongation de la guerre nous consterna.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour) </a> Le même qui fut égorgé à Avignon, en 1815.</blockquote> + +<p>Cependant, l'empereur demeurait à Berlin, dont il avait fait son +quartier général. Il annonçait dans ses bulletins que la grande et belle +armée prussienne avait disparu, comme un brouillard d'automne, et il +faisait achever par ses lieutenants la conquête de tous les États +prussiens. On frappait en même temps une contribution de 150 millions; +toutes les villes se rendaient peu à peu: Küstrin, Stettin, un peu plus +tard Magdebourg. Lubeck, qui voulut résister, avait été prise d'assaut +et horriblement pillée; on s'y battit dans toutes les rues, et je me +souviens que le prince Borghèse, qui prit part à cet assaut, nous +raconta le détail des cruautés que les soldats exercèrent dans cette +malheureuse ville. «Le spectacle dont j'ai été témoin, nous disait-il, +m'a donné une idée de l'état d'enivrement sanglant dans lequel la +résistance d'abord, et la victoire après, peuvent mettre le soldat.» Et +il ajoutait: «Dans un tel moment, tous les officiers sont soldats. +Moi-même, j'étais hors de moi, j'éprouvais, comme tout le monde, une +sorte d'ardeur égarée d'exercer ma force sur les individus et sur les +choses. J'aurais honte aujourd'hui de me rappeler des horreurs absurdes. +Au travers d'un pareil danger, quand il faut se faire jour avec le +sabre, au milieu des flammes qui dévorent tout sous vos yeux, lorsque le +bruit du canon, ou d'une continuelle mousqueterie, se mêle aux cris +d'une multitude qui se presse, se cherche, ou se fuit, dans l'espace +rétréci d'une rue, alors la tête se perd tout à fait. Il n'existe +peut-être pas d'atrocité, il n'existe pas de folie dont on ne soit +capable. On détruit sans profit pour personne, mais on cède à je ne sais +quelle fièvre qui excite toutes les facultés les plus désordonnées.»</p> + +<p>Après la prise de Lubeck, le maréchal Bernadotte y demeura quelque +temps, en qualité de gouverneur, et ce fut à cette époque qu'il jeta les +fondements de son élévation future. Il montra une extrême équité et un +grand soin, pour adoucir les plaies que la guerre avait faites autour +de lui; il maintint son armée dans une exacte discipline; il séduisit, +il consola par la douceur de ses manières, et il laissa dans cette +contrée une profonde admiration, et un véritable attachement pour lui.</p> + +<p>Tandis que l'empereur séjournait à Berlin, le prince de Hatzfeld, qui y +était demeuré, et qui, disent les bulletins, s'en reconnaissait +gouverneur, avait une correspondance secrète avec le roi de Prusse, dans +laquelle il rendait compte des mouvements de notre armée. Une de ses +lettres fut saisie, et l'empereur ordonna qu'on l'arrêtât, et qu'on le +fît passer devant une commission militaire. Sa femme, grosse et au +désespoir, essaya de parvenir jusqu'à l'empereur, et, ayant obtenu une +audience, se jeta à ses pieds. Il lui montra la lettre du prince; et, +cette infortunée se livrant à l'excès de sa douleur, l'empereur, ému, la +fit relever, et lui dit: «Vous avez dans les mains la pièce authentique +sur laquelle votre mari peut être condamné. Suivez mon conseil, profitez +de ce moment pour la brûler, et alors je serai sans moyen de le faire +juger.» La princesse ne se le fit pas dire deux fois, et jeta le papier +au milieu du feu, en arrosant de larmes les mains de l'empereur. Cette +anecdote fit plus d'impression à Paris que les victoires<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour) </a> Voici comment l'empereur raconte cette scène à + l'impératrice: «J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du + mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes + intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes + bonnes, douces, conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si + elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au + reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une, qui a été + sensible et bonne, madame de Hatzfeld. Lorsque je lui ai + montré la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec + une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c'est bien là + son écriture!» Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme. + Elle me fit peine, je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette + lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire + punir votre mari.» Elle brûla la lettre, et me parut bien + heureuse. Son mari est, depuis, fort tranquille. Deux heures + plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes + bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te + ressemblent.--Berlin, 6 novembre 1806, neuf heures du soir.» + Tous ces récits s'accordent. On disait toutefois, dans le + temps même, que l'empereur, après avoir eu des projets de + rigueur, s'était aperçu que la lettre incriminée avait une + date antérieure au moment où, selon le droit de la guerre, + elle aurait pu être considérée comme un acte d'espionnage, et + qu'alors toute la scène aurait été arrangée pour l'effet + dramatique. D'autres ont dit que c'est madame de Hatzfeld + elle-même qui, en jetant les yeux sur la lettre, aurait + montré à l'empereur cette date, et qu'aussitôt il se serait + écrié: «Oh! alors brûlez tout cela.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Notre Sénat envoya une députation à Berlin, pour porter ses +félicitations sur une si belle campagne. L'empereur chargea les envoyés +de rapporter à Paris l'épée du grand Frédéric, le cordon de l'Aigle noir +qu'il avait porté, et plusieurs drapeaux, «parmi lesquels, disait <i>le +Moniteur</i>, il y en a plusieurs brodés des mains de la belle reine, +beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux +Troyens».</p> + +<p>Nos généraux, chaque jour, envahissaient quelques pays de plus. Le roi +de Hollande avait avancé jusque dans le Hanovre, qu'on reprenait de +nouveau, lorsqu'on apprit qu'il était tout à coup retourné dans ses +États, soit qu'il n'aimât point à ne faire la guerre que comme un des +lieutenants de son frère, soit que Bonaparte aimât mieux que ses +conquêtes fussent faites par ses propres généraux. Le maréchal Mortier +soumit la ville de Hambourg, le 19 novembre, et le séquestre fut mis +sévèrement sur l'énorme quantité de marchandises anglaises qui s'y +trouvèrent. On fit partir de Paris un assez bon nombre de jeunes +auditeurs au conseil d'État, tels que MM. d'Houdetot, de Tournon<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, et +autres, qui furent créés intendants de Berlin, de Bayreuth, et d'autres +villes. À l'aide de ces jeunes et actifs proconsuls, les États conquis +se trouvaient, sur-le-champ, administrés au profit du vainqueur, et la +victoire était suivie immédiatement d'une organisation qui la mettait +sur-le-champ à profit. L'empereur s'attachait la jeunesse, prise dans +toutes les classes, en lui offrant des occasions d'agir, de se produire +et d'exercer une autorité absolue. Aussi disait-il souvent: «Il n'y a +point de conquête que je ne puisse entreprendre; car, à l'aide de mes +soldats et de mes auditeurs, je prendrai et je régirai le monde.» On +peut jeter un regard sur les habitudes et les idées despotiques que ces +jeunes gens devaient rapporter dans leur propre pays, et comprendre de +quel danger ces habitudes ont été ensuite, quand on leur a confié +l'administration de quelque province française, que la plupart d'entre +eux ont eu peine à ne pas régir à la façon des pays conquis. Enfin, +cette jeunesse, appelée de bonne heure à de si importantes missions, +inoccupée aujourd'hui, déchue de ses espérances par le resserrement de +notre territoire, ronge avec impatience le frein de son oisiveté, et +n'est pas un des moindres embarras que l'état de la France cause à son +gouvernement présent.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour) </a> M. d'Houdetot a été plus tard pair de France + sous la Restauration, et M. de Tournon préfet de la Gironde. + (P. R.)</blockquote> + +<p>La conquête de la Prusse s'acheva, et nos troupes entrèrent en Pologne. +La saison était avancée; on n'avait point encore joint les Russes, mais +on savait qu'ils approchaient. Tout annonçait une campagne difficile. +Le froid n'était point rigoureux, mais la marche de nos soldats se +trouvait embarrassée par les boues d'un pays marécageux, dans lesquelles +hommes, canons, équipages, s'engloutissaient. Les détails de ce que +l'armée eut à souffrir sont terribles à entendre. Souvent, on voyait des +bataillons s'enfoncer dans les marais, y demeurer plongés jusqu'au +milieu du corps, sans qu'il fût possible de les arracher à la mort lente +qui les y attendait. L'empereur, déterminé à profiter de ses victoires, +sentit cependant le besoin de faire prendre quelque repos à ses troupes, +et il accepta avec empressement l'offre que lui fit le roi de Prusse +d'une suspension d'armes qui nous tiendrait sur l'une des rives de la +Vistule, tandis que les Prussiens demeuraient sur l'autre. Mais il est à +croire que les conditions qu'il mit à cet armistice furent trop sévères, +ou peut-être que la politique prussienne ne le proposa que pour gagner +du temps et opérer une jonction avec les Russes; car on traîna la +négociation en longueur, et l'empereur, instruit des mouvements du +général russe Benningsen, partit tout à coup de Berlin, le 25 novembre, +après avoir annoncé à son armée de nouveaux dangers et de nouveaux +succès, par cette belle phrase qui terminait sa proclamation: «Qui +donnerait aux Russes le droit de renverser de si justes desseins? Eux et +nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>?»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 12 décembre 1806. (P. R.)</blockquote> + +<p>En même temps parut le fameux décret, daté de Berlin, précédé d'un long +considérant, composé d'une vingtaine de griefs, qui proclamait les +Îles-Britanniques en état de blocus. Ce décret n'était qu'une +représaille des formes habituelles à l'Angleterre, qui, lorsqu'elle +entre en état de guerre, déclare aussi ce même blocus universel, et, en +vertu du droit qu'il lui donne, permet à ses vaisseaux la prise de tous +les bâtiments qu'ils rencontrent, sur quelque mer que ce soit. Le décret +de Berlin partageait l'empire du monde en deux, opposant la puissance +continentale à la puissance maritime. Tout Anglais, trouvé, soit en +France, soit dans les États occupés par nous ou sous notre influence, +devenait prisonnier de guerre, et cette dure loi devait être notifiée à +tous nos souverains alliés. Dès lors, il fut notoire que la lutte qui +s'ouvrait entre le pouvoir despotique dans toutes ses extensions et, il +faut le dire, dans toutes ses habiletés, et la force d'une constitution +telle que celle qui régit et anime la nation anglaise, ne finirait que +par la destruction complète de l'un des deux assaillants. Le despotisme +a succombé, et, malgré ce qu'il nous en a coûté, il faut en rendre grâce +à la Providence, pour le salut des peuples et l'instruction de la +postérité.</p> + +<p>Le 28 novembre, Murat fit son entrée à Varsovie; les Français y furent +reçus avec enthousiasme par ceux des Polonais qui espéraient que leur +liberté serait le fruit de nos conquêtes. On lisait dans le bulletin qui +annonçait cette entrée: «Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Dieu +seul, qui tient dans ses mains les combinaisons des événements, est +l'arbitre de ce grand problème politique.» Dès cette époque, la famille +de Bonaparte commença à convoiter le trône de Pologne. Son frère Jérôme +avait quelque espérance de l'obtenir. Murat, qui avait montré en toute +occasion, dans cette campagne, sa brillante valeur, envoyé le premier à +Varsovie, s'y présentant dans le costume toujours un peu théâtral qu'il +préférait, et dont la toque couverte de plumes, les bottines de couleur, +et les étoffes élégantes qui le drapaient, avaient quelque ressemblance +avec l'habit des nobles Polonais, Murat, dis-je, entrevoyait des +chances pour que ce grand pays fût un jour confié à sa domination. Sa +femme, à Paris, en reçut quelques compliments qui peut-être ébranlèrent +les déterminations de l'empereur, lequel n'aimait point qu'on le +devançât en rien. J'ai vu l'impératrice espérer aussi la royauté +polonaise pour son fils. Plus tard, quand l'empereur eut un fils naturel +dont j'ignore aujourd'hui la destinée, ce fut vers cet enfant que les +Polonais tournèrent les yeux. De plus habiles que moi dans les secrets +de la diplomatie européenne diront pourquoi Bonaparte n'a fait +qu'ébaucher ses plans en Pologne, malgré son penchant personnel, et +malgré l'influence de M. de Talleyrand. Peut-être, seulement, que les +événements se pressèrent et se choquèrent avec trop de précipitation, +pour qu'on pût mettre à cette entreprise tous les soins et les efforts +qu'elle méritait.</p> + +<p>Depuis la campagne de Prusse, et après le traité de Tilsit, l'empereur +s'est souvent repenti de n'avoir point poussé ses innovations +européennes jusqu'au changement de toutes les dynasties. «On ne gagne +rien, disait-il, à faire des mécontents auxquels on laisse encore +quelque puissance. Les demi-mesures n'ont jamais de suites utiles, et +les vieux rouages servent mal les machines nouvelles. Il fallait que je +rendisse tous les rois complices de ma grandeur, mais, pour qu'ils +ressortissent tous de moi, il eût été nécessaire qu'ils n'eussent point +à m'opposer celle de leurs antécédents, avantage dont je me serais peu +embarrassé, et qui ne valait point à mes yeux l'honneur de fonder une +race nouvelle, mais qui pourtant a quelque empire sur les hommes. Ma +bonté pour quelques souverains, ma faiblesse à l'égard des peuples qui +auraient souffert, je ne sais quelle crainte de soulever un entier +bouleversement m'ont retenu, et c'est un grand tort que je payerai cher, +peut-être.»</p> + +<p>Quand l'empereur parlait ainsi, il avait soin de s'appuyer sur la +nécessité de renouveler toutes choses, nécessité imposée par la force de +la Révolution. Mais, comme je l'ai déjà dit, au fond de sa pensée, il se +croyait quitte envers elle, en changeant les frontières des États et les +maîtres qui les régissaient. Un roi bourgeois, pris dans sa famille ou +dans les rangs de son armée, lui paraissait devoir satisfaire, par son +élévation subite, toutes les classes bourgeoises des sociétés modernes, +et, pourvu que le despotisme que ce nouveau souverain exerçait tournât +au profit de ses propres projets, il ne lui en demandait nullement +raison. Il faut convenir, cependant, que, si ce que Bonaparte nommait +<i>l'esprit du siècle</i> avait conduit les nations seulement à être +gouvernées par des hommes que des hasards heureux auraient tirés de leur +obscurité, ce n'était pas la peine de faire tant de fracas. Despote pour +despote, celui qui peut s'appuyer sur les souvenirs de la grandeur de +ses ancêtres blesse moins assurément l'orgueil humain, lorsqu'il exerce +sa volonté en vertu de vieux droits consacrés par une gloire ancienne, +ou même seulement dont la source se perd dans la nuit des temps.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, à la fin de cette guerre, la Pologne ne retrouva sa +liberté que dans la partie dont la Prusse s'était emparée. Les traités +avec l'empereur de Russie, le besoin momentané du repos, la crainte +d'exciter le mécontentement de l'Autriche en touchant à ses possessions, +contraignirent les plans de Bonaparte. Peut-être l'exécution n'en était +guère possible, mais, n'étant tentés qu'à demi, ils portaient sûrement +avec eux la cause de leur destruction.</p> + +<p>On a beaucoup discuté les avantages et les inconvénients du système +continental à l'égard des Anglais. Je ne serais pas assez forte pour +bien rapporter les objections que ce système souleva, comme les +approbations que lui donnèrent des esprits qui paraissaient assez +désintéressés. Encore moins oserais-je conclure au premier aperçu. Outre +qu'un tel système imposait aux alliés de la France des conditions trop +opposées à leur intérêt pour qu'ils s'y soumissent longtemps, comme, +tout en favorisant et excitant l'industrie continentale, dont les +avantages ne se font sentir que lentement, ce système gênait les +jouissances et quelques-unes des nécessités journalières, il ne se fit +sentir que comme un acte de despotisme. De plus, il fit passer dans +l'esprit de tout Anglais l'aversion que Bonaparte inspirait au +gouvernement britannique, parce que s'attaquer au commerce, c'est se +prendre aux sources vitales de toutes les existences anglaises. Il fit +donc la guerre contre nous absolument nationale chez nos ennemis, et en +effet, de cette époque, les tentatives personnelles des Anglais +devinrent très actives.</p> + +<p>Cependant, j'ai entendu dire à des personnes éclairées que les suites de +cette rigueur arriveraient à porter un coup fatal à la constitution +d'Angleterre, et que c'était en cela surtout qu'il y avait avantage à +la pousser. Le gouvernement anglais, obligé d'agir avec une promptitude +égale à celle de son adversaire, empiétait peu à peu sur les droits +nationaux, sans que les communes s'y opposassent, parce qu'elles étaient +convaincues de la nécessité de la résistance. Le Parlement, moins jaloux +de ses libertés, n'osait soulever aucune opposition; peu à peu les +Anglais devenaient militaires; la dette publique s'augmentait pour +fournir aux coalitions et à l'armée nationale; le pouvoir exécutif +s'accoutumait à ces empiétements tolérés d'abord, et qu'il eût ensuite +voulu conserver comme une conquête permise. Ainsi la situation, forcée +et tendue, dans laquelle l'empereur mettait tous les gouvernements, +altérait la constitution britannique, dont peut-être, si le système +continental eût pu tenir longtemps, les Anglais n'auraient pu +reconquérir les avantages que par des prétentions violentes ou des +mouvements séditieux. C'était ce dont l'empereur se flattait +secrètement; il s'efforçait de fomenter la révolte en Irlande; appui sur +le continent de tous les pouvoirs absolus, il aidait et protégeait tant +qu'il pouvait l'opposition anglaise, et les journaux qu'il payait à +Londres ne cessaient d'animer les communes à la liberté.</p> + +<p>J'ai vu plus tard M. de Talleyrand, épouvanté de cette lutte, me dire +avec plus de chaleur qu'il n'a coutume d'en montrer dans la rédaction de +son opinion: «Tremblez! insensés que vous êtes, des succès de l'empereur +sur les Anglais! Car, si la constitution anglaise est détruite, +mettez-vous bien dans la tête que la civilisation du monde sera ébranlée +jusque dans ses fondements.»</p> + +<p>L'empereur, avant de quitter Berlin, eut soin d'en faire partir quelques +décrets, datés de cette ville, qui prouvaient qu'il avait, au milieu des +camps, la force et le temps de penser à autre chose qu'à des combats. +Tels furent quelques nominations de préfets, un décret sur +l'organisation des bureaux maritimes, et un autre qui destinait +l'emplacement de la Magdeleine, sur le boulevard, à un monument élevé à +la gloire des armées françaises. Les plans de ce monument furent mis au +concours par une circulaire du ministre de l'intérieur, imprimée +partout. Il y eut aussi des promotions nombreuses dans l'armée, et une +grande distribution de croix.</p> + +<p>Le 25 novembre, l'empereur partit pour Posen. La difficulté des routes +lui fit abandonner ses voitures pour arriver dans un chariot du pays; le +grand maréchal du palais versa dans sa calèche, et se démit la +clavicule. M. de Talleyrand éprouva le même accident, sans blessure, et, +vu la difficulté de sa marche, il passa vingt-quatre heures sur une +route, dans sa voiture renversée, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres +moyens de le transporter. Il avait occasion, à cette époque, de répondre +à une lettre que je lui avais écrite: «Je vous réponds, me mandait-il, +du milieu des boues de la Pologne. Peut-être, l'année prochaine, vous +écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos +prières.» L'empereur n'était que trop porté par lui-même à dédaigner ces +obstacles, auxquels il sacrifiait une partie de son armée. D'ailleurs, +dans cette occasion, il fallait marcher. Les Russes avançaient toujours, +et il ne voulait point les attendre en Prusse.</p> + +<p>Le 2 décembre, le Sénat fut convoqué à Paris; l'archichancelier porta +une lettre de l'empereur qui rendait compte de ses victoires, qui en +promettait de nouvelles, et qui demandait un sénatus-consulte ordonnant, +sur-le-champ, la levée des conscrits de 1807. Cette levée devait se +faire, dans un temps ordinaire, au mois de septembre seulement. Une +commission fut nommée pour la forme. Cette commission examina la demande +dans une seule matinée, et, le surlendemain, c'est-à-dire le 4, le +sénatus-consulte fut rendu.</p> + +<p>Ce fut aussi à peu près dans ce temps, que nous eûmes la solution de la +dispute élevée par l'Académie contre le cardinal Maury. La volonté de +l'empereur trancha la question; un assez long article anonyme parut dans +<i>le Moniteur</i>. Ces paroles le terminaient: «L'Académie n'aura sans doute +aucun penchant à priver d'un droit acquis par l'usage un homme dont le +talent éminent a le plus marqué dans nos dissensions civiles, et dont +l'adoption était un pas de plus vers la concorde, et vers cet entier +oubli des événements passés, seul moyen d'assurer la durée de la +tranquillité qui nous a été rendue. Voilà un long article pour une chose +en apparence fort peu importante; cependant l'éclat qu'on a voulu faire +donne matière à de sérieuses réflexions. On voit à quelles fluctuations +on serait exposé de nouveau, dans quelle incertitude on pourrait être +replongé, si heureusement le sort de l'État n'était confié à un pilote +dont le bras est ferme, dont la direction est fixe, et qui ne connaît +qu'un seul but: le bonheur de la patrie<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour) </a> Il me paraît que la grave question élevée entre + le cardinal Maury et l'Institut a été décidée définitivement + contre la prétention du premier. Du moins, bien des années + plus tard, M. de Salvandy a dit <i>monsieur</i> à l'évêque + d'Orléans, en le recevant à l'Académie. Il a dû se décider + par certains précédents, et la chose ne fit pas question. (P. + R.)</blockquote> + +<p>Tandis que Bonaparte obligeait ses soldats à supporter, en continuant +cette guerre, les terribles fatigues de tous les fléaux réunis contre +eux, il ne laissait échapper aucune occasion de prouver que rien ne +pouvait interrompre l'intérêt qu'il portait du milieu des camps à la +marche non interrompue des habitudes civilisées. Un ordre du jour, daté +de la grande armée, fut publié, conçu en ces termes: «De par l'empereur: +L'université de Iéna, les professeurs, docteurs et étudiants, ses +possessions, revenus et autres attributions quelconques, sont mis sous +la sauvegarde spéciale des commandants des troupes françaises et +alliées. Le cours des études sera continué. Les étudiants sont autorisés +en conséquence à revenir à Iéna, que l'intention de l'empereur est de +ménager autant qu'il sera possible.»</p> + +<p>Le roi de Saxe, subjugué par la puissance du vainqueur, rompit son +alliance avec la Prusse et fit un traité avec l'empereur. Ce prince, +pendant un long règne, avait joui longtemps des douceurs de la paix et +de l'ordre. Adoré de ses sujets, occupé de leur bonheur, il fallut la +violence du terrible ouragan qui porta partout la fortune de Bonaparte, +pour qu'il vît, tout à coup, les horreurs de la guerre désoler les +paisibles campagnes de ses États. Trop faible pour résister au choc, il +se soumit et chercha à les sauver, en acceptant les conditions du +vainqueur. Mais sa fidélité dans les traités ne put pas le préserver, +parce que, dans la suite, la Saxe fut forcément le théâtre sur lequel +les souverains puissants qui l'entouraient se disputèrent plus d'une +victoire.</p> + +<p>Cependant, on s'attristait de plus en plus à Paris. Les bulletins ne +contenaient que des récits vagues de combats sanglants et de peu de +résultats. Il était facile de deviner, par quelques mots sur la rigueur +de la saison et l'âpreté du pays où se faisait la guerre, quels +obstacles nos soldats avaient à surmonter, et quelles étaient leurs +souffrances. Les lettres particulières, quoique avec une réserve qui +seule pouvait leur permettre de parvenir à leur destination, portaient +toutes un caractère d'inquiétude et de tristesse. On s'efforçait de +transformer en victoires les moindres marches de notre armée, mais +l'empereur recueillait des difficultés même de ses premiers succès. Le +décisif des affaires qui avaient ouvert cette campagne rendait les +Parisiens difficiles sur ce qui se passait alors. On s'efforçait +pourtant d'exciter un enthousiasme permanent. Les bulletins se lisaient +avec solennité sur les théâtres; on tirait le canon des Invalides, dès +qu'il arrivait une nouvelle de l'armée; des poètes gagés faisaient à la +hâte des odes, des chants de victoire, des intermèdes représentés avec +pompe à l'Opéra<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, et le lendemain, des articles commandés rendaient +compte de la vivacité des applaudissements<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44 </sup></a>.</p> + +<p>L'impératrice agitée, oisive, ennuyée du séjour de Mayence, écrivait +sans cesse pour obtenir la permission d'aller à Berlin. L'empereur fut +au moment de céder à ses instances, et j'éprouvai un vif chagrin quand +M. de Rémusat me manda que, vraisemblablement, il allait s'éloigner +encore. Mais l'arrivée des Russes, et l'obligation de se montrer en +Pologne, obligèrent Bonaparte à changer de pensée. D'ailleurs, on lui +écrivait que Paris était morne, et que les marchands s'y plaignaient du +tort que leur faisait l'inquiétude générale. Alors il donna l'ordre à sa +femme de retourner aux Tuileries, de déployer la pompe accoutumée de la +cour, et nous reçûmes, tous et toutes, la consigne de nous amuser avec +éclat<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour) </a> L'empereur reproche souvent cette hâte à ceux + qui étaient chargés de célébrer sa gloire sur les théâtres de + Paris. Ainsi, il écrit de Berlin à Cambacérès, le 21 novembre + 1806: «Si l'armée tâche d'honorer la nation autant qu'elle le + peut, il faut avouer que les gens de lettres font tout pour + la déshonorer. J'ai lu hier les mauvais vers qui ont été + chantés à l'Opéra. En vérité, c'est tout à fait une dérision. + Comment souffrez-vous qu'on chante des impromptus à l'Opéra? + Cela n'est bon qu'au Vaudeville. Témoignez-en mon + mécontentement à M. de Luçay. M. de Luçay et le ministre de + l'intérieur pouvaient bien s'occuper de faire faire quelque + chose de passable; mais, pour cela, il faut ne vouloir le + jouer que trois mois après qu'on l'a demandé. On se plaint + que nous n'ayons pas de littérature; c'est la faute du + ministre de l'intérieur. Il est ridicule de commander une + églogue à un poète, comme on commande une robe de + mousseline.» Il voulait apparemment qu'on prévît la victoire + d'Iéna ou celle d'Eylau trois mois à l'avance. M. de Luçay, + chambellan, était chargé des théâtres en l'absence du + surintendant, premier chambellan, retenu à Mayence, comme on + l'a vu plus haut. (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour) </a> Citation du <i>Moniteur</i>: «On a lu hier à l'Opéra + ces paroles: «L'empereur jouit de la meilleure santé.» Il est + impossible de se faire une idée de l'enthousiasme qu'elles + ont excité.»</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour) </a> C'est dans ces occasions que M. de Talleyrand + disait: «Mesdames, l'empereur ne badine pas, il veut qu'on + s'amuse.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Pendant ce temps, il se détermina, après quelques affaires partielles, à +prendre des quartiers d'hiver; mais les Russes, plus accoutumés aux +sévérités de la saison et du pays, ne le lui permirent pas, et, après +avoir mesuré leurs forces dans quelques combats sanglants, dont nous +payâmes cher le succès, les deux armées se joignirent près du village de +Preussich-Eylau qui a donné son nom à cette sanglante bataille. Les +cheveux se dressent sur la tête, au récit de cette terrible journée. Le +froid était vif, la neige tombait en abondance, l'opposition des +éléments ne fit qu'augmenter de part et d'autre le féroce courage des +soldats. On se battit douze heures, sans qu'aucun des deux côtés pût +s'attribuer la victoire. Les pertes furent immenses. Vers le soir, les +Russes firent leur retraite en bon ordre, laissant sur le champ de +bataille un nombre considérable de leurs blessés. Les deux souverains, +russe et français, ordonnèrent des <i>Te Deum</i>. Le fait est que cette +horrible boucherie n'eut aucun résultat, et l'empereur a dit, depuis, +que, si l'armée russe l'avait attaqué encore dès le lendemain, il est +très vraisemblable qu'il eût été battu. Mais ce lui fut un motif +d'autant plus fort de faire sonner très haut la bataille. Il écrivit aux +évêques, fit part au Sénat de son prétendu succès, démentit dans tous +ses journaux les journaux étrangers, et cacha, tant qu'il put, les +récits des pertes que nous avions faites. On a raconté qu'il visita +lui-même le champ de bataille, et que cet épouvantable spectacle lui fit +une grande impression. Ce qui porte à le croire, c'est que le bulletin +qui rend compte de l'affaire est fait avec une extrême simplicité, et +n'a aucune ressemblance avec les autres, où il avait coutume de se +placer lui-même dans une attitude un peu théâtrale. À son retour, il fit +faire par le peintre Gros un très beau tableau qui le représente au +milieu des morts et des mourants, levant les yeux au ciel, comme pour y +chercher de la résignation au spectacle douloureux dont il est témoin. +L'expression que l'artiste a donnée à son visage est parfaitement belle; +je l'ai souvent considérée avec émotion, souhaitant intérieurement avec +toute la force d'une âme qui voulait encore s'attacher à lui, qu'elle +eût été, en effet, celle qu'on avait remarquée dans ses traits à cette +occasion<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour) </a> On lit cette phrase dans un des bulletins de + cette époque: «Ce spectacle est fait pour inspirer aux + princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre.»</blockquote> + +<p>M. Denon, directeur du Musée, et l'un des plus obséquieux serviteurs de +l'empereur, le suivait toujours dans ses campagnes pour choisir dans +chaque ville conquise les choses rares qui pouvaient contribuer à +augmenter les trésors de cette grande et belle collection. Il exécutait +sa commission avec une exactitude qui tenait, disait-on, de la rapacité, +et on l'accusa de ne point s'oublier dans l'enlèvement des dépouilles. +Les soldats de notre armée ne le connaissaient que sous le nom de +l'<i>huissier priseur</i>. Après la bataille d'Eylau, se trouvant à Varsovie, +il reçut l'ordre de faire faire un monument de cette journée. Plus elle +avait été douteuse, plus l'empereur tenait à la constater comme une +victoire. Denon écrivit à Paris un récit poétique de la visite que +l'empereur avait rendue aux blessés. Bien des gens ont prétendu que ce +tableau ne représentait qu'un mensonge à peu près pareil à la visite des +pestiférés de Jaffa. Mais pourquoi croire que Bonaparte fût toujours +incapable d'éprouver un sentiment humain? Le sujet était livré au +concours des premiers peintres; un grand nombre composèrent des dessins; +celui de Gros réunit tous les suffrages, et le choix tomba sur lui.</p> + +<p>La bataille d'Eylau se donna le 10 février 1807.</p> +<br> +<a name="c23" id="c23"></a> + +<h3>CHAPITRE XXIII.</h3> + +<h4>(1807.)</h4> + +<p class="sml"><b>Retour de l'impératrice à Paris.--La famille +impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits +de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de +Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine +Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.</b></p> + +<p>Après la bataille d'Eylau, les deux armées, contraintes de suspendre +leur marche, par le désordre que produisit un épouvantable dégel, +entrèrent dans leurs quartiers d'hiver. L'armée fut cantonnée près de +Marienwerder, et l'empereur s'établit dans un château, près +d'Osterode<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour) </a> L'empereur s'établit à Osterode, ou dans les + environs, le 22 février 1807. (P. R.)</blockquote> + +<p>L'impératrice était revenue à Paris, à la fin de janvier. Elle y +apportait assez de tristesse, une inquiétude vague, un peu de +mécontentement de la portion de la cour qui l'avait accompagnée à +Mayence, et toujours cette crainte habituelle qui ne la quittait pas +dans l'absence de l'empereur, car elle redoutait toujours le jugement +qu'il porterait de ses moindres démarches. Elle me témoigna beaucoup +d'amitié, avec sa grâce accoutumée. Quelques-uns de ceux qui +l'entouraient prétendaient que, dans sa tristesse, il y avait un peu de +la préoccupation d'un sentiment tendre qu'elle éprouvait, depuis un an, +pour un jeune écuyer de l'empereur, alors absent comme lui. Je n'ai +jamais rien approfondi sur ce point, et n'ai reçu d'elle aucune +confidence; mais, au contraire, je la voyais inquiète de ce qu'elle +avait appris, par quelques Polonaises alors à Paris, de la liaison de +l'empereur avec une jeune femme de leur pays. L'attachement qu'elle +portait à son mari se compliquait toujours beaucoup de la crainte du +divorce, et de tous ses sentiments, celui-là était, je crois, chez elle, +ce qui lui parlait le plus haut. Quelquefois, elle essayait dans ses +lettres de glisser deux ou trois mots à ce sujet, auxquels elle +n'obtenait aucune réponse<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour) </a> La correspondance de l'empereur, publiée sous + le règne de Napoléon III, a fait connaître quelques-unes de + ces réponses que l'impératrice Joséphine ne montrait point à + sa confidente. Voici, par exemple, un passage de la lettre du + 31 décembre 1806: «J'ai bien ri en recevant tes dernières + lettres. Tu te fais des belles de la grande Pologne une idée + qu'elles ne méritent pas... J'ai reçu ta lettre dans une + mauvaise grange, ayant de la boue, du vent, et de la paille + pour tout lit.» Il écrivait aussi, quelques jours plus tard, + de Varsovie, le 19 janvier 1807: «Mon amie, je suis désespéré + du ton de tes lettres et de ce qui me revient: je te défends + de pleurer, d'être chagrine et inquiète; je veux que tu sois + gaie, aimable et heureuse.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Toutefois, elle s'efforçait de satisfaire aux volontés de l'empereur. +Elle donnait et acceptait des fêtes, trouvant toujours une distraction à +tous ses soucis, dans le plaisir d'étaler une brillante parure. Elle +traitait ses belles-soeurs avec froideur, mais avec prudence; elle +recevait beaucoup de monde, avec bonne grâce, et se faisait remarquer +par l'insignifiance prescrite et bienveillante de ses paroles.</p> + +<p>Une fois, je lui proposai d'aller au spectacle pour se procurer quelque +distraction. Mais elle me répondit que ce divertissement ne l'amusait +point assez pour qu'elle le prît <i>incognito</i>, et qu'elle n'oserait point +se montrer publiquement au théâtre. «Pourquoi, lui dis-je, madame? Il me +semble que les applaudissements que vous recevriez satisferaient +l'empereur.--Vous le connaissez bien peu, me dit-elle. Si on me recevait +trop bien, je suis certaine qu'il serait jaloux de cette espèce de +triomphe qu'il n'aurait pas partagé. Quand on m'applaudit, il aime à +prendre sa part de mon succès, et je le blesserais en en cherchant un +qu'il ne pourrait pas partager avec moi.»</p> + +<p>L'inquiétude de l'impératrice Joséphine s'excitait aussi lorsqu'elle +remarquait autour d'elle quelque entente entre plusieurs personnes, +qu'alors elle croyait toujours unies pour lui nuire. Bonaparte lui avait +inspiré quelque chose de sa défiance habituelle. Elle ne craignait +nullement madame Joseph Bonaparte, qui, quoique alors reine de Naples, +vivait obscurément au palais du Luxembourg, et répugnait à quitter son +repos pour prendre place sur le trône. Les deux princes, archichancelier +et architrésorier de l'Empire, tous deux craintifs et réservés, lui +faisaient une cour respectueuse, et ne lui inspiraient aucun soupçon. La +princesse Borghèse, alliant toujours l'état d'une femme malade avec les +amusements de la galanterie, n'entrait guère qu'à la suite de sa famille +dans toute entreprise d'intrigue. Mais la grande-duchesse de Berg +excitait la jalousie et les inquiétudes de sa belle-soeur. Logée +magnifiquement au palais de l'Élysée-Bourbon, dans tout l'éclat d'une +beauté qu'elle soutenait par la plus brillante élégance, impérieuse dans +ses prétentions, mais affable dans ses manières, quand elle le croyait +nécessaire, caressante même avec les hommes qu'elle voulait séduire, peu +délicate sur les inventions, quand il s'agissait de nuire, détestant +l'impératrice, mais sachant à merveille se rendre maîtresse d'elle-même, +elle pouvait, en effet, justifier ses inquiétudes. À cette époque, elle +désirait, comme je l'ai dit, le trône de Pologne, et elle cherchait à +former dans les hauts personnages du gouvernement des liaisons qui lui +fussent utiles. Le général Junot, gouverneur de Paris, devint fort +amoureux d'elle; soit penchant, soit calcul, cette affection lui servit +à faire que le gouverneur de Paris, dans la part de police qu'il avait, +et qui faisait matière à sa correspondance avec l'empereur, ne rendait +que de bons comptes de la grande-duchesse de Berg.</p> + +<p>Une autre liaison, où l'amour n'entra pour rien, mais qui lui fut +souvent utile, fut celle qui lui attacha assez bien Fouché. Celui-ci +était à peu près brouillé avec M. de Talleyrand, que madame Murat +n'aimait guère non plus. Elle cherchait à se soutenir, et surtout à +élever son mari malgré lui; elle insinuait souvent au ministre de la +police que M. de Talleyrand arriverait à l'éloigner, et elle le liait à +elle par une foule de petites confidences. Cette intimité donnait des +tracas journaliers à ma pauvre impératrice, qui, toute craintive, +observait avec soin ses moindres paroles et ses moindres actions. La +société de Paris n'entrait guère dans tous ces petits secrets de cour, +et ne prenait, il faut l'avouer, aucun intérêt aux personnages qui la +composaient. Nous apparaissions tous, et nous étions en effet, comme une +parade vivante dressée pour environner l'empereur d'une pompe qu'il +croyait nécessaire. La conviction où l'on était du peu d'influence qu'on +avait sur lui, portait la multitude à se soucier peu de ce qui se +passait autour de lui. Chacun savait d'avance que sa volonté seule +finirait toujours par déterminer toutes choses.</p> + +<p>Cependant, les souverains, parents ou alliés de l'empereur, envoyaient +incessamment des députations en Pologne pour le féliciter de ses succès. +On partait de Naples, d'Amsterdam, de Milan, pour porter à Varsovie les +nouveaux hommages des différents États. Le royaume de Naples n'était +troublé que par les mouvements de la Calabre, mais c'était assez pour le +tenir sur le qui-vive. Le nouveau roi, un peu enclin au plaisir, était +loin de fonder d'une manière assez ferme le plan que l'empereur avait +conçu à l'égard des royautés qu'il avait faites. L'empereur se plaignait +aussi de son frère Louis, et ce mécontentement faisait honneur à +celui-ci. Au reste, l'intérieur de ce dernier devenait de jour en jour +plus pénible. Madame Louis, après avoir joui d'un peu de liberté à +Mayence, eut peine sans doute à rentrer sous la triste surveillance à +laquelle elle était soumise près de son époux. Peut-être sa tristesse, +qu'elle dissimula mal, arriva-t-elle à l'aigrir encore; mais, +s'envenimant tous deux, ils finirent par vivre séparés dans le palais: +elle, renfermée avec deux ou trois de ses dames; lui, livré à ses +affaires et ne dissimulant point qu'il eût à se plaindre de sa femme. Il +pensait qu'il ne fallait point laisser les Hollandais conclure contre +lui de sa mésintelligence conjugale. On ne sait où une pareille +situation les eût conduits tous deux, sans le malheur qui vint tomber +sur eux, et qui les rapprocha, par le regret commun de ce qu'ils avaient +perdu<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour) </a> À peu près dans ce temps parut un petit poème + assez joli de M. Luce de Lancival, auteur de la tragédie + d'<i>Hector</i>, homme d'esprit qui fut enlevé de bonne heure à + une carrière littéraire qui peut-être n'eût pas été sans + éclat.</blockquote> + +<p>Vers la fin de cet hiver, il arriva à Paris un ordre de l'empereur de +faire rappeler, dans les journaux, à tous les hommes distingués dans les +sciences et les arts, que la loi, datée d'Aix-la-Chapelle du 24 +fructidor an <span class="sc">xii</span><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, sur les prix décennaux, devait avoir son +exécution, à la date de vingt mois après celle où l'on était alors. +Cette loi promettait des récompenses considérables à tout auteur d'un +grand ouvrage utile ou distingué, dans quelque genre que ce fût. Les +prix devaient être accordés de dix ans en dix ans, à dater du 18 +brumaire, et le jury, chargé de juger, devait être formé de plusieurs +membres de l'Institut. Cette fondation avait de la grandeur; on verra +plus tard comme elle s'écroula, par suite d'un mouvement de mauvaise +humeur de Bonaparte.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour) </a> 11 septembre 1804. (P. R.)</blockquote> + +<p>Au mois de mars, la vice-reine accoucha d'une fille, et l'impératrice +jouit beaucoup de se voir grand'mère d'une petite princesse, parente de +tout ce qu'il y avait de plus puissant en Europe.</p> + +<p>Tandis que la rigueur de la saison suspendait la guerre des deux côtés, +l'empereur n'épargnait rien pour que son armée, au printemps, se +montrât plus formidable que jamais. Les royaumes d'Italie et de Naples +envoyaient de nouveaux contingents. Des hommes, nés dans les riants +climats de ces belles contrées, se voyaient transportés, tout à coup, +sur les bords sauvages de la Vistule, et pouvaient s'étonner de cette +dure transplantation, jusqu'au moment où des soldats partirent de Cadix +à pied, pour aller périr sous les murs de Moscou, prouvant, par l'effort +d'une telle marche, à la fois de quel courage et de quelle force un +homme est capable, et jusqu'à quel point peut être portée la puissance +de la volonté humaine. On reformait l'armée; des pages de promotions +remplissaient nos journaux, et il est assez curieux, au milieu de tous +ces décrets militaires, d'en trouver un, toujours daté d'Osterode, qui +nomme des évêques à des sièges vacants, soit de France, soit d'Italie.</p> + +<p>Mais, malgré nos victoires, ou peut-être à cause de nos victoires, notre +armée avait essuyé des pertes considérables. L'extrême humidité du +climat, d'ailleurs, causait des maladies; la Russie paraissait +déterminée à faire les plus grands efforts; l'empereur sentait que cette +campagne, puisqu'elle durait, devait être décisive, et, ne trouvant pas +que les nombreux bataillons qu'on lui avait envoyés lui offrissent +encore une garantie suffisante du succès, il osa compter sur l'étendue +de son pouvoir et sur notre soumission, et, après avoir, à la fin de +décembre 1806, levé la conscription de 1807, dans le mois d'avril, il +demanda au Sénat celle de 1808. Le rapport du prince de Neuchatel, qui +fut inséré dans <i>le Moniteur</i>, annonçait que l'armée s'était grossie +dans l'année des cent soixante mille hommes des deux conscriptions de +1806 et 1807; il comptait seize mille hommes mis à la retraite pour +cause de maladies ou d'ancienneté, et sans s'embarrasser du raisonnement +qu'on était trop certain que personne n'oserait faire, par suite du +système qui cachait toujours les pertes que nous coûtaient nos +victoires, on portait celles de toute la campagne seulement à quatorze +mille hommes. Ainsi donc, l'augmentation de l'armée ne se trouvait que +de cent trente mille hommes effectifs, et la prévoyance exigeait que les +quatre-vingt mille hommes de la conscription de 1808 fussent levés, et +exercés dans leurs propres départements. «Plus tard, disait le rapport, +il faudrait qu'elle marchât sur-le-champ; levée six mois plus tôt, elle +gagnera de la force et de l'instruction, et saura mieux se défendre.»</p> + +<p>Le conseiller d'État, Régnault de Saint-Jean d'Angely, qui fut chargé de +porter le message impérial au Sénat, s'arrêta dans son discours sur +cette partie du rapport, et invita les sénateurs à reconnaître la bonté +paternelle de l'empereur qui ne voulait point que les nouveaux conscrits +affrontassent les grands travaux de la guerre, avant de s'être +familiarisés avec eux. La lettre de l'empereur annonçait que l'Europe +entière s'armait de nouveau; elle portait à deux cent mille hommes la +levée extraordinaire ordonnée en Angleterre; elle proclamait le désir de +la paix, à condition que la passion ne suggérerait point aux Anglais le +désir de ne voir leur prospérité que dans notre abaissement.</p> + +<p>Le Sénat rendit le décret demandé, et vota une adresse de félicitations +et de remerciements à l'empereur. Sans doute il dut sourire, en la +recevant.</p> + +<p>Il faudrait que l'âme des hommes qui gouvernent par le pouvoir absolu +eût été favorisée de facultés bien généreuses pour résister à la +tentation de mépriser l'espèce humaine, tentation trop bien justifiée +après tout, par la soumission qu'on leur témoigne. Quand Bonaparte +voyait toute une nation lui livrer son sang et ses trésors, pour +satisfaire une insatiable ambition, quand les hommes éclairés de cette +nation consentaient à décorer, par la pompe de leurs phrases, ses actes +d'envahissement sur les volontés humaines, pouvait-il regarder l'univers +autrement que sous l'aspect d'un champ ouvert au premier qui +entreprendrait de l'exploiter? Ne lui eût-il pas fallu une grandeur +vraiment héroïque, pour s'apercevoir que la contrainte seule dictait +alors les paroles de l'adulation, et le dévouement aveugle des citoyens +isolés par le despotisme de ses institutions, et décimés ensuite par les +actes de son pouvoir? Il faut pourtant dire qu'à défaut de cette +générosité de sentiments, qui manquait à Bonaparte, un calcul +observateur de sa raison aurait pu lui démontrer que l'obéissance animée +avec laquelle les Français se rendaient, à son ordre, sur le champ de +bataille, n'était qu'un égarement de cette énergie nationale excitée +chez un grand peuple par une grande révolution. Le cri de la liberté +avait éveillé de généreuses ardeurs. Le désordre qui s'en était suivi +les rendait craintives de pousser à bout leur entreprise. L'empereur +saisissait habilement ce moment d'hésitation pour les rallier au profit +de sa gloire. Si j'osais me servir d'une expression commune qui me +semble assez bien rendre ma pensée, je dirais que, depuis trente ans, +l'énergie française a été portée à un tel excès de développement que la +plus grande partie de nos citoyens, dans quelque classe que ce soit, a +paru poursuivie du besoin d'avoir vécu, ou, à défaut de la vie, d'avoir +pu mourir pour quelque chose. Au reste, il est vraisemblable, par une +foule de circonstances, que Bonaparte n'a pas toujours méconnu le génie +du peuple qu'il était appelé à gouverner, mais qu'il s'est senti la +force de le maîtriser en le dirigeant, disons mieux, en l'égarant à son +avantage.</p> + +<p>Toutefois, combien il commençait dès lors à devenir pénible de le +servir, lorsque l'on conservait au dedans quelques-unes des facultés +qui, par l'effet d'une sorte d'instinct, avertissent l'âme des émotions +qu'elle est destinée à supporter! Que de réflexions tristes je me +souviens que, mon mari et moi, nous faisions, au milieu de la pompe et +des jouissances que nous procurait la situation, peut-être enviée, dans +laquelle nous nous trouvions! Je l'ai déjà dit, nous étions arrivés +pauvres auprès du premier consul, ses largesses plutôt vendues que +données nous avaient environnés du luxe qu'il savait si bien prescrire. +Jeune encore, je me voyais à portée de satisfaire les goûts de mon âge, +et de jouir des plaisirs d'un état brillant. J'habitais une belle +maison, je me parais de diamants, je pouvais chaque jour varier mon +élégante toilette, attirer à ma table une société choisie; tous les +spectacles m'étaient ouverts; il ne se donnait pas une fête à Paris où +je ne fusse conviée; et cependant, dès cette époque, je ne sais quel +nuage sombre venait oppresser mon imagination. Souvent, au retour des +Tuileries, au sortir d'un cercle somptueux, encore toute parée des +livrées du luxe, peut-être ajouterai-je de la servitude, mon mari et +moi, nous nous entretenions sérieusement de ce qui se passait autour de +nous. Une secrète inquiétude de l'avenir, une défiance toujours +croissante de notre maître, nous pressait tous deux. Sans bien savoir ce +que nous redoutions, nous commencions à nous avouer que nous avions +quelque chose à redouter. Le vague avertissement d'une plus noble +direction de nos pensées flétrissait le cours de celles où notre +destinée fausse semblait nous entraîner. «Je ne suis pas fait, me disait +mon mari, pour cette vie oisive et resserrée d'une cour.»--«Je ne me +sens pas appelée, lui disais-je, à n'admirer que ce qui coûte tant de +sang et de larmes.» La gloire militaire nous fatiguait; nous frémissions +de la féroce sévérité qu'elle inspire souvent à ceux qu'elle décore, et +peut-être la répugnance qu'elle parvenait à nous causer était-elle une +sorte de pressentiment du prix auquel Bonaparte mettrait la grandeur +qu'il imposait à la France.</p> + +<p>À ces sentiments pénibles se joignait encore la crainte, que ressent +toute âme droite, de se voir forcée de ne plus aimer celui qu'on doit +toujours servir. C'était là une de mes peines intérieures. Je +m'attachais, avec la vivacité de mon âge et de mon imagination, à +l'admiration que je voulais conserver pour l'empereur; je cherchais de +bonne foi à me tromper sur son compte; j'épiais les occasions où il +répondait à ce que j'eusse souhaité de lui. Ce combat était pénible et +inégal; et pourtant, quand il a cessé, j'ai bien plus souffert encore.</p> + +<p>Lorsque, en 1814, nombre de gens se sont étonnés de l'ardeur avec +laquelle je pressais de tous mes voeux la chute du fondateur de ma +fortune, et le retour de ceux qui devaient la détruire; lorsqu'ils ont +taxé d'ingratitude notre prompt abandon de la cause de l'empereur, et +qu'ils ont honoré de leur surprise la patience avec laquelle nous avons +supporté les pertes complètes que nous avons faites, c'est qu'ils ne +pouvaient lire dans nos âmes, c'est qu'ils ignoraient les impressions +qu'elles avaient reçues de longue main. Le retour du roi nous ruinait, +mais il mettait à l'aise nos pensées et nos sentiments. Il nous +annonçait un avenir qui permettrait à notre enfant de se livrer aux +nobles inspirations de sa jeunesse. «Mon fils, me disait son père, sera +pauvre peut-être, mais il ne sera point contraint et froissé comme +nous.» On ne sait pas assez dans le monde, c'est-à-dire dans la société +réglée et factice d'une grande ville, la jouissance qui s'attache à une +position qui vous permet le développement complet de vos impressions, la +liberté de toutes vos pensées.</p> + +<p>Le jour de Saint-Joseph<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, les deux princesses Borghèse et +Caroline<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> voulurent donner une petite fête à l'impératrice. Une +grande assemblée fut conviée; on représenta une petite comédie, ou +vaudeville, pleine de couplets à la gloire de l'empereur et à la +louange de la bonté et de la grâce de la personne fêtée. Les deux +princesses étaient jolies comme des anges. Elles représentaient des +bergères; le général Junot jouait le rôle d'un militaire revenant de +l'armée, amoureux d'une des deux jeunes filles. Cette situation +paraissait leur convenir beaucoup, soit dans la représentation, soit +ailleurs. Mais les deux soeurs de Bonaparte, toutes ses soeurs qu'elles +étaient, toutes princesses qu'elles étaient devenues, chantaient très +faux. Elles s'en apercevaient l'une à l'égard de l'autre, et se +moquaient mutuellement de leurs prétentions pareilles. Ma soeur et moi, +nous jouions un rôle dans la pièce. Je m'amusai fort, durant les +répétitions, de l'aigreur réciproque des deux soeurs, qui ne s'aimaient +guère, et de l'embarras dans lequel l'auteur et le musicien se +trouvaient. Tous deux mettaient une grande importance à leur ouvrage; +ils s'affligeaient d'entendre défigurer leurs vers et leurs chansons; +ils n'osaient se plaindre, faisaient des remontrances en tremblant; +mais, tout autour, on se hâtait de leur imposer silence.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour) </a> Le 19 mars 1807. (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour) </a> Madame Murat.</blockquote> + +<p>On comprend que la représentation fut froide. L'impératrice, peu +sensible aux louanges que ses deux belles-soeurs lui adressaient sans +empressement, se ressouvint que, sur ce même théâtre, quelques années +auparavant, elle avait vu ses enfants jeunes, gais, affectueux, émouvoir +Bonaparte lui-même, en lui offrant leurs bouquets. Elle me confia que, +durant toute la pièce, ce souvenir l'avait oppressée. Cette année, elle +était séparée de l'empereur, inquiète pour lui, agitée pour elle-même, +loin de son fils et de sa fille. Elle s'apercevait que, dans sa fortune, +à la prendre du jour seulement où elle était montée sur le trône, elle +avait déjà un passé à regretter.</p> + +<p>À l'occasion de sa fête, l'empereur lui écrivit très tendrement: «Je +m'ennuie fort d'être loin de toi, disait-il. L'âpreté de ces climats +retombe sur mon âme; nous désirons tous Paris, ce Paris qu'on regrette +partout, et pour lequel on ne cesse de courir après la gloire; et tout +cela, Joséphine, au bout du compte, afin d'être applaudi au retour, par +le parterre de l'Opéra. Dès que le printemps paraîtra, j'espère bien +laver la tête aux Russes, et ensuite, mesdames, nous irons vers vous, et +vous nous donnerez des couronnes.»</p> + +<p>Pendant l'hiver, on commença le siège de Danzig. Il passa par la tête de +Bonaparte de donner de la gloire (suivant son expression) à Savary. En +général, la réputation militaire de celui-ci n'était pas en grand +honneur à l'armée; mais il servait l'empereur d'une autre manière. Il +était ardent aux récompenses. L'empereur prévoyait l'obligation de le +décorer quelque jour, pour l'employer dans quelque occasion qui pourrait +naître; il lui attribua je ne sais quel avantage sur les Russes, et lui +donna le grand cordon de la Légion d'honneur. Les militaires +n'approuvèrent guère cette faveur; mais Bonaparte les déjouait, eux, +comme les autres, et l'indépendance du mérite était une de celles qu'il +poursuivait le plus.</p> + +<p>Il ne quittait guère son quartier général d'Osterode<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a> que pour +inspecter les divers cantonnements; il y travaillait beaucoup. Il +faisait des décrets sur tout. Il écrivit<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> à M. de Champagny, ministre +de l'intérieur, une lettre dont il fut question dans <i>le Moniteur</i>, et +qui lui prescrivait d'annoncer à l'Institut qu'on lui donnerait une +statue de d'Alembert, comme étant celui des mathématiciens français qui +a le plus contribué à l'avancement des sciences<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour) </a> Il habitait le château de Finckestein, près + d'Osterode.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour) </a> C'est-à-dire qu'il fit écrire. Bonaparte écrit + fort mal, et ne prend jamais la peine de tracer entièrement + une seule lettre d'un mot.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour) </a> Voici la lettre de l'empereur: «Monsieur + Champagny, voulant faire placer dans la salle des séances de + l'Institut la statue de d'Alembert, celui des mathématiciens + français qui, dans le siècle dernier, a le plus contribué à + l'avancement de cette première des sciences, nous désirons + que vous fassiez connaître cette résolution à la première + classe de l'Institut, qui y verra une preuve de notre estime, + et de la volonté constante où nous sommes d'accorder des + récompenses et de l'encouragement aux travaux de cette + compagnie, qui importe tant à la prospérité et au bien de nos + peuples.--Osterode, 18 mars 1807.» (P R.)</blockquote> + +<p>Les bulletins ne rendaient compte que de la position de l'armée et de la +santé de l'empereur, qui, disait-on toujours, était excellente. Il +faisait souvent quarante lieues à cheval par jour. Il accordait toujours +de nombreux avancements dans son armée, qui se trouvaient rapportés dans +<i>le Moniteur</i>, pêle-mêle et sous la même date, avec les nominations de +quelques évêques.</p> + +<p>À cette époque mourut l'impératrice d'Autriche, à l'âge de trente-quatre +ans. Elle laissa quatre princes et cinq princesses. Les princes de +Bavière, de Bade, et quelques autres de la Confédération du Rhin, +séjournaient à l'armée et faisaient leur cour à l'empereur. Quand il +avait terminé ses affaires, il assistait à des concerts que lui donnait +le musicien Paër, qu'il avait trouvé à Berlin, qu'il attacha à sa +musique et qu'il ramena à Paris. M. de Talleyrand, dont sans doute la +société lui était d'une grande ressource, le quittait cependant souvent +pour aller tenir un grand état à Varsovie, s'y entendre avec la +noblesse, et l'entretenir dans les espérances qu'on voulait qu'elle +conservât. Ce fut à Varsovie que M. de Talleyrand traita pour +l'empereur, avec les ambassadeurs de la Porte et ceux de la Perse, +auxquels Bonaparte donna le spectacle des manoeuvres d'une partie de son +armée. On y signa aussi une suspension d'armes entre la France et la +Suède.</p> + +<p>La question du <i>monseigneur</i> ayant été décidée, le cardinal Maury fut +admis à l'Institut et y prononça pour son discours de réception l'éloge +de l'abbé de Radonvilliers. Un monde énorme s'était porté à cette +séance. Le cardinal ne répondit guère à la curiosité du public. Son +discours fut long et ennuyeux, et on conclut assez justement que son +talent s'était absolument usé. Ses mandements, et une passion qu'il +prêcha depuis, n'ont point démenti cette opinion.</p> + +<p>Le 5 mai, l'impératrice fut frappée d'un coup très sensible par la mort +de son petit-fils Napoléon. Cet enfant avait été enlevé à ses parents +en peu de jours par la maladie qu'on appelle <i>le croup</i>. On ne peut se +figurer le désespoir dans lequel tomba la reine de Hollande. On fut +obligé de l'arracher de force du cadavre de son fils, auquel elle +s'était attachée. Louis Bonaparte, également affligé et épouvanté de +l'état de sa femme, la soigna alors avec beaucoup d'attachement, et ce +malheur amena entre eux un rapprochement sincère, mais qui ne fut que +momentané. La reine, par moments, tombait dans un égarement complet, +appelant son fils et la mort à grands cris, sans reconnaître aucune des +personnes qui l'approchaient. Quand la raison lui revenait un peu, elle +gardait un profond silence, indifférente à ce qu'on lui disait. +Cependant, quelquefois, elle remerciait doucement son mari de ses soins, +d'un ton qui indiquait le regret qu'il eût fallu un tel malheur pour +changer leurs relations. Ce fut dans une de ces occasions que Louis, +fidèle à son caractère bizarre et jaloux, se trouvant près du lit de sa +femme et lui promettant qu'à l'avenir il s'appliquerait à consoler sa +vie, lui demanda toutefois l'aveu des torts qu'il lui supposait: +«Confiez-moi vos faiblesses, lui dit-il, je vous les pardonne toutes; +nous allons recommencer un nouvel avenir qui effacera pour jamais le +passé.» La reine lui répondait avec toute la solennité de la douleur et +de l'espoir qu'elle avait de mourir, que, prête à rendre son âme à Dieu, +elle n'aurait pas à lui porter l'ombre même d'une pensée coupable. Le +roi, toujours incrédule, lui demandait d'en proférer le serment, et, +après l'avoir obtenu, ne pouvant se déterminer à y prêter confiance, +recommençait ses singulières instances, et avec une telle importunité, +que sa femme, quelquefois épuisée de sa déchirante douleur, des paroles +qu'il lui fallait répondre et de cette persécution, se sentant évanouir +lui disait: «Donnez-moi du repos, je ne vous échapperai point; demain, +nous reprendrons l'entretien.» En parlant ainsi, elle perdait +connaissance de nouveau<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour) </a> C'est la reine même qui m'a fait ce récit.</blockquote> + +<p>Dès que la nouvelle de cette mort fut arrivée à Paris, on dépêcha un +courrier à l'empereur; madame Murat partit sur-le-champ pour la Haye, +et, peu de jours après, l'impératrice se rendit à Bruxelles, où Louis +amena lui-même sa femme et son jeune fils, pour les remettre aux mains +de leur mère. Il montra encore une douleur amère, et une grande +occupation de la reine Hortense, dont la tête était encore presque +égarée. Il fut décidé qu'après un repos de quelques jours à la Malmaison +on l'enverrait passer plusieurs mois dans les Pyrénées, où son royal +époux irait plus tard la rejoindre. Après une journée de séjour au +château de Laeken, près de Bruxelles, le roi retourna en Hollande, et +l'impératrice, sa fille, son second fils qu'il fallut bien alors appeler +Napoléon, et la grande duchesse de Berg, qui n'était guère propre à +consoler deux personnes qu'elle haïssait tant revinrent à Paris. M. de +Rémusat, qui avait accompagné l'impératrice dans ce triste voyage, me +raconta, au retour, les soins de Louis pour sa femme, et me dit qu'il +avait cru s'apercevoir que madame Murat les voyait avec déplaisance.</p> + +<p>Madame Louis Bonaparte demeura très renfermée, et toujours abattue, à la +Malmaison, pendant quinze jours. Vers la fin de mai, elle partit pour +les eaux de Cauterets. Elle se montrait insensible à tout, ne versant +pas une larme, ne dormant point, ne prononçant aucune parole, serrant la +main quand on lui parlait, et, chaque jour, à l'heure où son fils était +mort, tombant dans une crise violente. Je n'ai jamais vu une douleur +qui fît plus de mal à regarder. Elle était pâle, sans mouvement, le +regard fixe; on pleurait en l'approchant, alors elle vous adressait ce +peu de mots: «Pourquoi pleurez-vous? Il est mort, je le sais bien; mais +je vous assure que je ne souffre pas, je ne sens rien du tout<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour) </a> Cette peinture de la douleur de la reine + Hortense n'a rien d'exagéré, car voici ce que mon grand-père + écrivait à sa femme, de Bruxelles, où il avait accompagné + l'impératrice, le 16 mai 1807: «Le roi et la reine sont + arrivés hier au soir. L'entrevue avec l'impératrice n'a été + douloureuse que pour elle, et comment ne l'aurait-elle pas + été? Figurez-vous, mon amie, que la reine, dont la santé est + d'ailleurs assez bonne, est absolument dans l'état où l'on + nous représente <i>Nina</i> sur le théâtre. Elle n'a qu'une idée, + celle de la perte qu'elle a faite; elle ne parle que d'une + chose, c'est de <i>lui</i>. Pas une larme, mais un calme froid, + des yeux presque fixes, un silence presque absolu sur tout, + et ne parlant que pour déchirer ceux qui l'entendent. + Voit-elle quelqu'un qu'elle a vu autrefois avec son fils, + elle le regarde avec un air de honte et d'intérêt, et, d'une + voix très basse: «Vous le savez, dit-elle, il est mort.» En + arrivant auprès de sa mère, elle lui dit: «Il n'y a pas + longtemps qu'il était ici avec moi; je le tenais là sur mes + genoux.» M'apercevant quelques moments après, elle me fait + signe de m'avancer: «Vous vous rappelez Mayence? Il jouait la + comédie avec nous.» Elle entend dix heures sonner, elle se + retourne vers une de ses dames: «Tu sais, dit-elle, c'est à + dix heures qu'il est mort.» Voilà comme elle rompt le + silence, presque continuel, qu'elle garde. Avec cela, elle + est bonne, sensée, pleine de raison; elle connaît + parfaitement son état, elle en parle même. Elle est heureuse, + dit-elle, «d'être tombée dans l'insensibilité: elle aurait + trop souffert autrement». On lui demande si elle a été émue + en revoyant sa mère. «Non, dit-elle; mais je suis bien aise + de l'avoir vue.» On lui dit combien elle est affectée de son + peu d'émotion en la revoyant: «Oh! mon Dieu, dit-elle, + qu'elle ne s'en fâche pas: je suis comme cela.» Sur tout ce + qu'on lui demande, autre que l'objet de sa peine: «Ça m'est + égal, dit elle, comme vous voudrez.» Elle croit qu'elle a + besoin d'être seule à sa douleur, elle ne veut cependant pas + voir les lieux qui lui rappellent son fils.» Je laisse aux + habiles le soin de rechercher s'il n'y avait pas quelque + affectation dans la douleur ainsi exprimée par l'ancienne + élève de madame Campan. Il est difficile pourtant de n'en + être pas touché. (P. R.)</blockquote> + +<p>Dans ce voyage, une violente tempête la tira de cette torpeur, par une +commotion très forte. Il avait fait de l'orage précisément le jour de la +mort de son fils. Lorsque, cette autre fois, le tonnerre éclata, elle +l'écouta attentivement; ses éclats redoublant, elle eut une violente +attaque de nerfs qui fut suivie d'un déluge de pleurs; et, de cet +instant, elle reprit toutes ses facultés de souffrir et de sentir, et se +livra à une douleur profonde qui, depuis, ne s'est jamais entièrement +apaisée. Quoique je ne puisse continuer à rapporter ce qui la concerne +qu'en empiétant sur le temps, je terminerai pourtant tout de suite ce +récit. Arrivée dans les montagnes avec une petite cour très resserrée, +elle s'efforça de se fuir elle-même, en épuisant ses forces par des +marches continuelles. Presque toujours dans un état d'exaltation, elle +parcourait les vallées des Pyrénées, gravissait les rochers, tentait +les ascensions les plus difficiles, et ne semblait, m'a-t-on dit, +occupée qu'à échapper à elle-même. Le hasard lui fit rencontrer à +Cauterets M. Decazes, jeune alors, fort inconnu, et, comme la reine, +sous le poids d'un regret douloureux. Il avait perdu sa jeune femme<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>, +il était malade et accablé. Ces deux personnes se rencontrèrent et +s'entendirent dans leurs larmes. Il est très vraisemblable que madame +Louis, trop malheureuse pour observer des convenances qu'elle eût dû +respecter, dans le rang où elle était placée, refusant son approche aux +indifférents, fut plus accessible à un homme affligé comme elle. M. +Decazes était jeune, d'une assez belle figure; l'oisiveté de la vie des +eaux et les discours inconsidérés de la médisance attachèrent quelque +importance à cette relation. La reine était trop hors d'un état +ordinaire pour s'apercevoir de quoi que ce soit. Elle n'avait autour +d'elle que des jeunes personnes dévouées, inquiètes de sa santé, et +soigneuses de lui procurer le plus léger soulagement. Cependant des +lettres furent écrites à Paris, et on y prononça quelques paroles +légères sur la reine et M. Decazes.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour) </a> Fille de M. Muraire, président de la cour de + cassation.</blockquote> + +<p>Le roi Louis, à la fin de l'été, alla rejoindre sa femme dans le midi de +la France. Il paraît que la vue de cette pauvre mère et du seul fils qui +lui restait lui causèrent de l'attendrissement. L'entrevue fut +affectueuse de part et d'autre. Les époux, qui, depuis longtemps, +avaient cessé d'avoir entre eux aucun rapprochement, vécurent alors dans +une complète intimité qui a produit la naissance de leur troisième +fils<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>. Il est vraisemblable que, si Louis fût retourné sur-le-champ à +la Haye, ce raccommodement aurait eu de longues suites; mais il revint +avec sa femme à Paris, et son union blessa et inquiéta vivement madame +Murat. Au moment de ce retour, j'ai souvent entendu dire à l'impératrice +que sa fille était profondément touchée du chagrin de son mari, qu'elle +répétait que, souffrant, attristé, il avait formé un nouveau lien avec +elle, et qu'elle sentait qu'elle pouvait lui pardonner le passé. Mais +madame Murat, du moins l'impératrice le croyait ainsi et sur des +rapports assez certains, jeta de nouvelles inquiétudes dans l'esprit de +son frère. Elle lui raconta, sans paraître les croire, les discours +tenus sur les rencontres de la reine avec M. Decazes; elle poussa même +son récit jusqu'à lui apprendre qu'on en concluait des soupçons sur les +causes de sa nouvelle grossesse. Il n'en fallait pas tant pour ramener +la jalouse défiance de Louis<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. Je ne pourrais plus dire aujourd'hui +s'il avait vu M. Decazes dans les Pyrénées, ou si seulement sa femme +avait parlé de lui; car, comme elle ne mettait aucune importance à cette +rencontre, elle racontait souvent, devant témoins, combien elle avait +été touchée de cette conformité de douleur, et disait que, malgré sa +propre peine, l'état de cet époux désolé lui avait fait pitié.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour) </a> L'empereur Napoléon III, né le 20 avril 1808. + (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour) </a> M. Decazes fut placé par Louis Bonaparte + lui-même auprès de madame Bonaparte la mère, dans un petit + poste assez secondaire. On ne le voyait jamais à la cour, ni + dans le grand monde. Qui lui eût dit alors que, quelques + années après, il serait pair de France et favori de Louis + XVIII?</blockquote> + +<p>Dans le même temps, l'impératrice, effrayée de l'état de maigreur de sa +fille, craignant pour elle la fatigue d'un nouveau voyage et le climat +de la Hollande, pressait souvent l'empereur, alors de retour, d'obtenir +de son frère qu'il laissât sa femme accoucher à Paris. L'empereur +l'obtint en effet, en l'ordonnant. Louis, mécontent, aigri, malheureux +sans doute aussi de se voir forcé de retourner seul dans les tristes +brouillards de son royaume, harcelé par son inquiétude naturelle, reprit +ses soupçons et sa mauvaise humeur, dont il accabla sa femme de nouveau. +Celle-ci eut d'abord assez de peine à les comprendre; mais, quand elle +se vit en butte à de nouveaux outrages, quand elle comprit que l'on +n'avait pas respecté son malheur, et qu'on l'avait crue capable d'une +intrigue galante au moment où elle savait qu'elle n'avait aspiré qu'à +mourir, elle tomba dans un complet découragement. Indifférente au +présent, à l'avenir, à tous liens, à l'estime comme à la haine, elle +voua à son mari un mépris que peut-être elle laissa trop voir, et elle +ne pensa plus qu'à s'efforcer de multiplier les occasions de vivre +séparée de lui. Tout ce que je raconte se passa dans l'automne de 1807; +quand j'aurai gagné ce temps, je pourrai revenir encore sur quelques +détails relatifs à cette malheureuse femme.</p> + +<p>L'impératrice versa beaucoup de larmes sur la mort de son petit-fils. +Outre la tendresse très vive qu'elle portait à cet enfant, qui annonçait +un aimable caractère, elle voyait sa position ébranlée par cette mort. +Les enfants de Louis lui paraissaient devoir réparer auprès de +l'empereur le tort de sa stérilité, et ce terrible divorce qui était si +souvent l'objet de son inquiétude, lui semblait devenir moins douteux +après une pareille perte. Elle me confia ses émotions secrètes dans ce +temps, et j'eus beaucoup de peine à rendre un peu de calme à ses +esprits.</p> + +<p>On se rappelle encore aujourd'hui l'impression que fit le beau discours +de M. de Fontanes, qui sut si bien enchâsser ce malheur dans une des +plus nobles et des plus remarquables descriptions des prospérités de +Bonaparte<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Celui-ci avait ordonné que les drapeaux conquis dans +cette campagne, et l'épée du grand Frédéric, fussent portés en grande +pompe aux Invalides. Un <i>Te Deum</i> devait être chanté, un discours +prononcé en présence des grands dignitaires, des ministres, du Sénat et +des invalides eux-mêmes. La cérémonie, qui eut lieu le 17 mai 1807, fut +imposante, et le discours de M. de Fontanes est un monument qui +perpétuera pour nous le souvenir de ces nobles dépouilles, reprises, +depuis, par leur premier possesseur. On admira comment l'orateur avait +agrandi encore son héros en dédaignant d'insulter au vaincu, combien ses +éloges portaient sur ce qui est vraiment héroïque. On ajoutait que ces +louanges pourraient, à la rigueur, passer pour des conseils, et la +soumission et la crainte étaient telles alors, que M. de Fontanes parut +avoir déployé du courage.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour) </a> Ce discours et le trait qui le termine sont + rapportés dans la première partie de cet ouvrage. Je n'ai pas + cru devoir éviter cette répétition, car les nouveaux détails + donnés ici sont intéressants. Je joins à ces détails, et pour + faire mieux connaître encore l'intérieur du ménage du roi et + de la reine de Hollande, la lettre suivante, écrite au roi + par son frère et datée de Finckestein, le 4 avril 1807, un + mois Vous êtes trop, vous, dans votre intérieur, et pas assez + dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela + sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de + vos enfants; vous n'avez qu'un moyen: c'est de lui témoigner + beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez + une femme trop vertueuse; si vous aviez une femme coquette, + elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une + femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir + mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait + fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait + joué sous jambe, et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est + pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme.» Dans cette + lettre, si remplie de ces traits de sagacité et de vulgarité + que Napoléon portait dans l'appréciation des choses + ordinaires de la vie, on remarquera l'identité de son + jugement avec celui de l'auteur de ces Mémoires, sur la cause + et le caractère des discordes conjugales qui les occupent. Le + roi Louis est trop raide, trop austère, trop jaloux, sa femme + n'a que les goûts naturels de la jeunesse et de + l'imagination. Son mari la méconnaît, l'humilie, l'attriste + et l'offense. Survient la mort du jeune prince, à peu près + avant la mort de l'enfant: «Vos querelles avec la reine + percent dans le public. Ayez donc, dans votre intérieur, ce + caractère paternel et efféminé que vous montrez dans le + gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous + montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme + on mènerait un régiment... Vous avez la meilleure femme, et + la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la + danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme + qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris + d'aller au bal. Et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui + voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans + un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son + enfant! et ce malheur, également ressenti des deux parts, + rapproche les époux par une douleur commune. Cette douleur se + prolonge, et devient, pendant un temps, la pensée dominante + de la reine et même de sa mère. Dans ses lettres, Napoléon se + montre affligé, et bientôt ennuyé de leur constante + tristesse. Il y a un mélange curieux d'une bonté affectueuse + et d'une impérieuse personnalité dans la manière dont il les + console, ou leur ordonne de se consoler. J'ai cité + quelques-unes de ces lettres. En voici une autre, écrite de + Friedland, le 16 juin 1807: «Ma fille, j'ai reçu votre lettre + datée d'Orléans. Vos peines me touchent, mais je voudrais + vous savoir plus de courage. Vivre, c'est souffrir, et + l'honnête homme combat toujours pour rester maître de lui. Je + n'aime pas à vous voir injuste pour le petit Napoléon-Louis, + et envers tous vos amis. Votre mère et moi avions l'espoir + d'être plus que nous ne sommes dans votre coeur. J'ai + remporté une grande victoire le 14 juin. Je me porte bien et + je vous aime beaucoup.» On voit combien ces jugements de + l'empereur et de la dame du palais de Joséphine sont + contradictoires avec l'opinion qui a prévalu sur la reine + Hortense, et qui ne semble pas reposer uniquement sur des + suppositions. (P. R.)</blockquote> + +<p>Dans la péroraison de ce discours, il représenta le héros entouré de la +pompe de ses victoires, et la dédaignant pour pleurer un enfant.</p> + +<p>Mais le héros ne pleura point. Il reçut d'abord une impression pénible +de cette mort, dont il chercha à se débarrasser le plus tôt qu'il put. +M. de Talleyrand m'a conté, depuis, que le lendemain du jour où il avait +appris cette nouvelle, l'empereur causait d'un air fort dégagé, et qu'au +moment où il allait donner audience aux grands de la cour de Varsovie +qui venaient le complimenter sur cette perte, lui (M. de Talleyrand) fut +obligé de l'avertir de prendre un maintien triste, en se permettant de +lui reprocher sa trop grande insouciance, à quoi l'empereur répondit: +«Qu'il n'avait pas le temps de s'amuser à sentir et à regretter, comme +les autres hommes.»</p> +<br> +<a name="c24" id="c24"></a> + +<h3>CHAPITRE XXIV.</h3> + +<h3>(1807.)</h3> + +<p class="sml"><b>Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de +Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de +Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.</b></p> + +<p>Cependant, les rigueurs de l'hiver disparaissaient peu à peu en Pologne, +et tout annonçait le renouvellement des hostilités. Le bulletin du 16 +mai nous apprenait l'arrivée de l'empereur de Russie à son armée, et les +paroles mesurées qu'on employait à l'égard des souverains, et l'épithète +de <i>braves</i> accordée aux soldats russes, faisaient penser qu'on se +préparait à rencontrer une vigoureuse résistance. Le maréchal Lefebvre +était chargé du siège de Danzig<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>; quelques affaires d'avant-postes +avaient eu lieu; enfin, le 24 mai, la ville de Danzig se rendit. +L'empereur s'y transporta aussitôt, et, pour récompenser le maréchal, il +le fit duc de Danzig, en ajoutant à ce titre une dotation considérable. +Ce fut la première création de ce genre. Il en développa les avantages, +comme il lui plut, dans une lettre qu'il écrivit au Sénat à cette +occasion, et il s'appliqua à les appuyer sur des motifs qui ne devaient +point effaroucher les amateurs de l'égalité, dont il soignait toujours +les préventions. Je l'ai souvent entendu parler des motifs qui le +portèrent à créer ce qu'il appelait une caste intermédiaire entre lui et +la vaste démocratie de la France. Il s'appuyait, d'abord, sur le besoin +de récompenser les grands services, d'une manière qui ne fût point +onéreuse à l'État, sur la nécessité de satisfaire les vanités +françaises<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>, et, enfin, de s'entourer à la façon des autres +souverains de l'Europe. «La liberté, disait-il, est le besoin d'une +classe peu nombreuse, et privilégiée, par la nature, de facultés plus +élevées que le commun des hommes. Elle peut donc être contrainte +impunément. L'égalité, au contraire, plaît à la multitude. Je ne la +blesse point en donnant des titres qui sont accordés à tels ou tels, +sans égard pour la question, usée aujourd'hui, de la naissance. Je fais +de la monarchie, en créant une hérédité, mais je reste dans la +Révolution, parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont +une sorte de couronne civique; on peut les mériter par les oeuvres. +D'ailleurs, les hommes sont habiles quand ils donnent à ceux qu'ils +gouvernent le même mouvement qu'ils ont eux-mêmes. Or tout mon mouvement +à moi est ascendant, il en faut un pareil qui agite de même la nation.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour) </a> L'orthographe de ces noms de villes ou de + provinces allemandes devenus des titres français est + difficile à déterminer. L'auteur, comme les femmes, et même + les hommes de son temps, n'en prend nul souci, et écrit + tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Les historiens de + l'Empire ne présentent nulle concordance, et la plupart n'ont + point de système régulièrement suivi. Aujourd'hui, l'on met + quelque pédanterie à laisser aux noms un caractère local. + Aussi j'écris en allemand, <i>Danzig</i>, et non <i>Dantzick</i> comme + on le fait souvent. (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour) </a> «On me dira, disait l'empereur, que tout cela + fera une noblesse de cour; mais cette noblesse de cour aura + conquis son rang avec son épée.--Oh! dit ma grand'mère, avec + son épée? Avec son sabre.» L'empereur se mit à rire. (P. R.)</blockquote> + +<p>Une fois, après avoir développé tout ce système devant moi, à sa femme, +il s'arrêta tout à coup. Il se promenait, selon sa coutume, dans +l'appartement. «Ce n'est pas, dit-il, que je ne voie que tous ces +nobles, ces ducs surtout que je fais, et à qui j'accorde de si énormes +dotations, vont devenir un peu indépendants de moi. Décorés et riches, +ils tenteront de m'échapper, et prendront vraisemblablement ce qu'ils +appelleront <i>l'esprit de leur état</i>.» Et, sur cette réflexion, il +continua sa promenade, en gardant quelques minutes de silence; puis, se +retournant vers nous un peu brusquement: «Oh! reprit-il, en souriant +d'un sourire dont je ne saurais comment décrire l'expression, ils ne +courront pas si vite que je ne sache bien les rattraper.»</p> + +<p>Quoique les services militaires décorassent au fond, d'une manière +imposante, les parchemins dont l'empereur scellait le don sur le champ +de bataille, cependant l'humeur moqueuse des Parisiens, que la gloire +même ne fait pas reculer, s'empara d'abord de la dignité du nouveau duc. +Il avait quelque chose de commun et de soldatesque qui y prêtait un peu; +et sa femme, vieille et excessivement bourgeoise, fut l'objet d'un grand +nombre de railleries. Elle s'exprimait plaisamment sur la préférence +qu'elle donnait à la partie pécuniaire des dons de l'empereur, et +lorsqu'elle faisait cet aveu, au milieu du salon de Saint-Cloud, et que +la naïveté de ses discours faisait rire quelques-unes d'entre nous, +alors, rouge de colère, elle ne manquait pas de dire à l'impératrice: +«Madame, je vous prie de faire taire toutes vos péronnelles.» On +conçoit qu'une pareille incartade ne diminuait pas notre gaieté<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour) </a> Les mots spirituels, ou tout au moins comiques, + de la maréchale Lefebvre ont eu quelque popularité. Celui-ci + était en réalité plus singulier, et plus expressif. Il + s'agissait, paraît-il, d'un domestique qu'elle avait fait + mettre tout nu devant elle, pour s'assurer qu'il n'emportait + rien. Il est impossible d'écrire le mot par lequel elle + demandait, avant de faire son récit, le départ des dames de + la cour. Son mari, le maréchal duc de Danzig, avait aussi ses + mots que l'on citait, et dont quelques-uns ont une beauté + soldatesque. Il se plaignait à mon grand-père d'un fils qui + se conduisait mal: «Vois-tu, disait-il, j'ai peur qu'il ne + meure pas bien.» Un jour, ennuyé du ton d'envie désobligeante + avec lequel un de ses compagnons d'enfance, le revoyant dans + ses grandeurs, lui parlait de sa richesse, de ses titres et + de son luxe, il lui dit: «Eh bien, tiens, je te cède tout + cela, et pour rien, mais au prix coûtant. Nous allons + descendre dans mon jardin; je tirerai sur toi soixante coups + de fusil, et après cela, si je ne t'ai pas tué, tout est à + toi.» (P. R.)</blockquote> + +<p>L'empereur eût bien voulu arrêter le cours de ces plaisanteries, mais +elles échappaient à sa puissance, et, comme on savait qu'il y était +sensible, on recherchait ce moyen commode et facile de se venger de +l'oppression. Les bons mots, les calembours couraient la ville; on les +mandait à l'armée; l'empereur irrité tançait le ministre de la police +sur son peu de surveillance; celui-ci, affectant une certaine libéralité +dédaigneuse, répondait qu'il fallait laisser aux oisifs ce +dédommagement. Cependant, quand il avait appris qu'un propos railleur ou +malveillant avait été tenu dans un salon de Paris, le ministre en +mandait tout à coup le maître ou la maîtresse, pour les avertir de mieux +surveiller leur société, et il les renvoyait avec une inquiétude vague +sur la sûreté du commerce de ceux qui la composaient. Plus tard, +l'empereur trouva le moyen de raccommoder l'ancienne noblesse avec les +décorations de la nouvelle: il l'appela au partage; et, comme c'était +reconnaître son privilège que de lui en donner un nouveau, quelque mince +qu'il fût, elle ne dédaigna pas cette concession qui devenait un acte +renouvelé de ce qu'elle avait été autrefois.</p> + +<p>Cependant, l'armée se trouvait organisée de nouveau très fortement. Tous +nos alliés y concouraient. On vit des Espagnols traverser la France pour +aller combattre les Russes sur la Vistule; aucun souverain n'osait +résister aux ordres qu'il recevait. Le Bulletin du 12 juin annonça la +reprise des hostilités. On y rendait compte des tentatives faites pour +la paix. M. de Talleyrand y poussait beaucoup, peut-être l'empereur +lui-même n'était pas loin de la désirer. Mais le gouvernement anglais +s'y refusait; le jeune czar se flattait de faire oublier Austerlitz; la +Prusse, fatiguée de nous, redemandait son souverain; Bonaparte, +vainqueur, dictait des conditions sévères; la guerre se ralluma. +Quelques affaires partielles tournèrent à notre avantage; nous rentrâmes +dans notre activité accoutumée. Les deux armées se rencontrèrent à +Friedland, et nous remportâmes une nouvelle et grande victoire, qui fut +longtemps disputée. Malgré le succès, l'empereur put conclure que, +lorsqu'il aurait affaire désormais aux Russes, il lui faudrait +s'attendre à une lutte violente, et que c'était entre lui et Alexandre +que se traiteraient les destinées du continent.</p> + +<p>À la journée de Friedland, un nombre considérable de nos officiers +généraux furent blessés. La conduite de mon beau-frère M. de Nansouty +fut digne d'éloges. Pour favoriser le mouvement de l'armée, il soutint +avec sa division de grosse cavalerie le feu de l'ennemi, pendant +plusieurs heures, maintenant par la force de son exemple tous les hommes +dans une inaction très pénible, puisqu'on peut dire qu'elle était aussi +sanglante que le combat. Le prince Borghèse fut envoyé du champ de +bataille à Saint-Cloud, pour annoncer ce succès à l'impératrice. Il +donna, en même temps, l'espoir que ce succès serait suivi d'une paix +prochaine, et ce bruit, qui se répandit, ne fut pas un faible ornement +à la victoire.</p> + +<p>La bataille de Friedland fut suivie d'une marche rapide de notre armée. +L'empereur gagna le village de Tilsit, sur les bords du Niémen. Le +fleuve séparait les deux armées. Un armistice fut proposé par le général +russe, et accepté par nous; les négociations commencèrent. Sur ces +entrefaites, j'étais partie pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, où je +menais une paisible vie, et où j'attendais, comme toute l'Europe, la fin +de cette terrible guerre. J'y trouvai pour préfet M. Alexandre de +Lameth, qui, après avoir tant marqué dans les commencements de la +Révolution, avait émigré, était rentré en France, ayant passé de longues +années dans un cachot autrichien, en même temps que M. de la Fayette. +Employé par l'empereur, il était arrivé à être préfet de ce que nous +appelions le département de la Roër, qu'il administrait fort bien. +L'éducation que j'avais reçue, les opinions de ma mère et de sa société +m'inspiraient de grandes préventions contre les opinions qui secondèrent +en 1789 les dispositions révolutionnaires. Je ne voyais dans M. de +Lameth qu'un factieux ingrat à l'égard de la cour, qui avait adopté le +rôle de membre de l'opposition pour se donner un éclat qui flattait son +ambition. Ce qui me faisait encore pencher vers cette idée, c'est que je +le trouvais grand admirateur de Bonaparte, qui assurément ne gouvernait +point la France dans un système qui fût une émanation de l'Assemblée +constituante. Mais il se pourrait que, ainsi que la majorité des +Français, nos troubles l'eussent un peu dégoûté d'une liberté achetée si +cher, et qu'il eût aussi adopté de coeur un despotisme qui recréait +l'ordre.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, cette connaissance que je fis me donna l'occasion +d'entendre développer quelques-unes des opinions sur les droits des +citoyens, la balance du pouvoir, les libertés utiles, qui me frappèrent. +M. de Lameth défendait les intentions de l'Assemblée constituante, et je +n'avais nulle raison de lui disputer ce point assez oiseux de la +discussion, à l'époque où nous nous trouvions tous deux. Il justifiait +ensuite la conduite des députés de 1789, et, quoique je ne fusse point +de force à lui répondre en détail, je sentais confusément qu'il avait +tort, et que l'Assemblée constituante n'avait pas rempli sa mission avec +assez d'impartialité et de conscience. Mais je me sentais frappée de +l'utilité pour une nation d'appuyer son gouvernement sur des +institutions moins passagères, et, à cet, égard, les paroles que +j'entendais proférer avec assez de chaleur, jointes au sentiment pénible +que me faisaient éprouver nos interminables guerres, jetaient dans mon +esprit la semence de quelques idées saines et généreuses que les +événements ont depuis entièrement développées<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Au reste, quoi qu'on +pensât alors, la raison, ou son instinct, était forcée de céder devant +l'éclatante fortune qui élevait en ce moment Bonaparte à l'apogée de sa +gloire. On ne pouvait plus le juger avec les mesures ordinaires; la +fortune le secondait si continuellement, qu'en la poussant à ses plus +éclatants comme à ses plus déplorables excès, il semblait obéir à sa +destinée.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour) </a> Il paraît probable, et cela est indiqué ici, + que les conversations de M. de Lameth ont contribué à + l'éducation politique et libérale de l'auteur de ces + mémoires. On trouvera peut-être piquant de rapprocher + l'influence que ces causeries ont exercée sur son esprit, des + préjugés qu'elle avait, et de ses impressions un peu sévères, + lors de leur première rencontre. Il ne faut pas oublier que + ma grand'mère n'avait pas encore vingt-sept ans lorsqu'elle + voyait M. de Lameth à Aix-la-Chapelle, et qu'elle avait + quitté l'intérieur doux, simple et attristé de sa mère pour + la cour du premier consul, à peine âgée de vingt-deux ans. Il + n'est pas étonnant que son jugement ait mis quelques années à + se former, et qu'elle n'ait pas, du premier coup, atteint la + vérité constitutionnelle. Le travail qui se fait peu à peu + dans cet esprit distingué est précisément un des charmes de + ses lettres et de ses mémoires. Voici donc ce qu'elle + écrivait d'Aix-la-Chapelle à son mari, le 4 juillet 1807: «Le + préfet est fort aimable; mais ce n'est plus à présent cet + homme élégant et recherché que vous m'annoncez. Il n'a plus + l'air jeune, il est couperosé, il ne parle que de son + département, il s'en occupe sans cesse, il ne sait pas un mot + de ce qui se passe hors d'Aix-la-Chapelle, il n'ouvre pas un + livre, et ne fait que sa place. Il paraît aimé ici, son état + de maison est fort simple.» Quelques jours plus tard, le 17 + juillet, elle écrivait: «J'aimerais assez le préfet, qui a + une politesse noble et de bon goût; mais il est trop froid et + trop préfet, il ne parle que de son département et paraît + n'avoir plus que son administration dans la tête. Il est + assez mal avec madame G----. On dit ici qu'elle lui a fait + beaucoup d'avances, mais que, pour ne pas déplaire aux bonnes + Allemandes, que les manières un peu libres de ladite dame + choquaient, il a résisté à tout. On ajoute qu'elle ne lui a + pas pardonné. Vous voyez que ce n'est pas là le Lameth + d'autrefois. Il l'est encore dans certaines opinions + constituantes qu'il se plaît à mettre en avant. Mais ce qui + est remarquable, c'est qu'il ramène toujours la conversation + sur les scènes passées, et qu'il aime à rappeler ses liaisons + avec l'ancienne cour, et la faveur qu'on lui témoignait. + Quand il parle ainsi, on le regarde et on ne trouve rien à + répondre; au reste, il n'a pas l'air de savoir mauvais gré du + silence. Enfin, je trouve donc le préfet plus aimable; il + vient quelquefois me faire des petites visites du matin. Au + bout de quelques moments, il trouve le moyen de mettre la + conversation sur les commencements de la Révolution, sur + l'Assemblée constituante, sur ses idées de régénération, sur + ses espérances de réforme. Il arrange tout cela de son mieux, + il fait des contes que j'ai l'air d'adopter, et qu'au fond je + ne repousse pas entièrement, parce que je trouve en moi une + disposition, naturelle dans ce siècle-ci, à excuser une bonne + partie des erreurs politiques. Hier, je lui ai fait raconter + les circonstances de sa captivité, et, après avoir pensé que + le roi de Prusse avait eu assez raison d'arrêter ce <i>trio</i>, + cependant j'ai trouvé qu'on avait été bien dur. Je crois que + je les ai presque plaints, mais surtout cette pauvre madame + de Lameth, la mère, qui partageait la prison de son fils dans + les derniers temps, et qui avait six cents marches à monter + pour arriver au donjon. Il conte bien ce qu'il a souffert. + J'ai été surtout frappée d'une obligation de danser tous les + jours qu'il s'était imposée pour faire de l'exercice. Pendant + trente-neuf mois, à la même heure, il sautait en chantant une + contredanse, et il m'a avoué qu'il s'était souvent surpris à + répandre des larmes au milieu de ce triste rigodon. C'est à + la fin d'une pareille contredanse qu'une fois il s'est + déterminé à se couper la gorge avec un rasoir, et qu'il en a + été empêché par un domestique qui l'a surpris.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Cependant, les grandes circonstances politiques donnaient lieu, à +Aix-la-Chapelle comme à Paris, comme partout, à des bruits de toute +espèce: On fondait le royaume de Pologne; on le donnait à Jérôme +Bonaparte, que l'on mariait à une fille de l'empereur d'Autriche; on +allait même jusqu'à renouveler les bruits du divorce de notre empereur. +Les esprits, animés par le gigantesque des événements, les dépassaient +encore, et se montaient de plus en plus à ce besoin de l'extraordinaire +dont l'empereur savait si bien profiter pour les entraîner. Et comment, +en effet, ne point s'attendre à toutes choses, en apprenant ce qui se +passait? Madame d'Houdetot, qui vivait encore alors, disait, en parlant +de Bonaparte: «Il rapetisse l'histoire, et il agrandit +l'imagination<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour) </a> À cette époque, M. de Chateaubriand revint du + voyage qu'il avait entrepris dans la Terre-Sainte pour y + recueillir les observations qui devaient servir à l'ouvrage + des <i>Martyrs</i>, qu'il méditait.</blockquote> + +<p>Après la bataille de Friedland, l'empereur écrivit aux évêques une +lettre qui est belle. Elle renferme entre autres, cette phrase: «Cette +victoire a signalé l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour +où, tout couvert encore de la poussière du champ de bataille, notre +première pensée, notre premier soin furent pour le rétablissement de +l'ordre et de la paix dans l'Église de France<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour) </a> C'était une question souvent discutée, + autrefois, que celle des opinions de l'empereur sur la + religion, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu. Tout + le monde aime à savoir ce que pensent ces grands génies sur + ces problèmes qu'ils ne résolvent pas beaucoup plus aisément + que nous. Il m'est arrivé plus d'une fois de demander à mon + père si nos parents, ou quelques autres interlocuteurs + habituels de Napoléon, avaient pu lui dire à ce sujet quelque + chose de précis. Il en était aussi réduit aux conjectures. Sa + mère, interrogée par lui, ne se souvenait pas d'avoir entendu + l'empereur en parler sérieusement, ou d'une manière + significative. Il n'attaquait pas les dogmes et n'en riait + point. Il n'aimait pas les philosophes incrédules; mais son + aversion pour leurs théories sociales suffirait pour + expliquer sa sévérité à leur égard. Il parlait cependant des + prêtres avec peu de respect. Par allusion à certains + antécédents du cardinal Fesch, il disait que ce qu'il savait + de son oncle le disposait à ne faire nul cas de la sincérité + et du zèle des prêtres, puisqu'il le voyait aussi attaché + qu'eux à la cause de l'Église. Jamais, quoiqu'il parlât assez + souvent de l'importance politique de la religion, du soin + qu'il en fallait prendre, il n'exprimait rien de positif sur + la vérité ou la beauté de telle pu telle croyance. Il n'avait + nulle sympathie pour la piété, nulle entente de ce qu'elle + est dans certaines âmes. + +<p> Il paraissait ne l'avoir jamais rencontrée, et ne l'admettre + que comme préjugé populaire. Il avait une incrédulité de + fait, mais non raisonnée et sympathique. La religion, même + abstraite, paraissait lui être étrangère. Le nom de la + <i>Providence</i>, celui de <i>Dieu</i> même étaient des mots qu'il + n'employait guère; mais cela venait plutôt des habitudes de + son temps que d'un parti pris. Comme tant d'hommes de la fin + du <span class="sc">xviii</span>e siècle, il n'avait jamais réfléchi au fond de la + religion. Plus qu'un autre, il devait regarder le temps + qu'elle prend comme du temps perdu, excepté quand il lui + accordait quelques moments d'attention pour gagner des + populations musulmanes, ou satisfaire des populations belges + ou vendéennes. Mon père ajoutait que sa mère croyait que la + religion était une chose à laquelle il ne pensait <i>à la + lettre</i> pas du tout, sans avoir une résolution formée contre + la foi chrétienne. Il avait aussi quelque disposition à + accepter le merveilleux, les pressentiments, même certaines + communications mystérieuses entre les êtres; mais c'était + plutôt l'effort d'une imagination vague qu'une aptitude + particulière à la foi dans un symbole déterminé. (P. R.)</p></blockquote> + +<p>Le <i>Te Deum</i> fut chanté dans Paris et la ville fut illuminée.</p> + +<p>Le 25 juin, les deux empereurs s'étant embarqués sur les deux rives du +Niémen, en présence d'une partie de leur armée, abordèrent en même temps +au pavillon qu'on avait élevé sur un radeau au milieu du fleuve. Ils +s'embrassèrent en se joignant, et demeurèrent deux heures ensemble. +L'empereur Napoléon était accompagné de son grand maréchal Duroc et de +son grand écuyer Caulaincourt; le czar, de son frère Constantin et de +deux grands personnages de sa cour. Dans cette entrevue, la paix fut +irrévocablement fixée. Bonaparte consentit à rendre au roi de Prusse une +partie de ses États, quoique son penchant intime le portât à changer +complètement la forme des pays conquis, parce que cette transformation +entière favorisait davantage sa politique, dont la base était une +domination universelle. Cependant, il fut obligé, en traitant, de +sacrifier quelques portions de ses projets. Le czar pouvait encore être +un ennemi redoutable; Napoléon savait que la France se fatiguait de la +guerre, et qu'elle redemandait sa présence. Une plus longue campagne eût +entraîné l'armée vers des entreprises dont on ne pouvait pas prévoir +l'issue. Il fallut donc ajourner une partie du grand plan, et faire +halte encore une fois. Les Polonais, qui avaient compté sur une +libération absolue, virent seulement la portion de la Pologne qui avait +appartenu à la Prusse devenir duché de Varsovie, duché qui fut donné au +roi de Saxe comme en dépôt. Danzig devint une ville libre, et le roi de +Prusse s'engagea à fermer ses ports aux Anglais. L'empereur de Russie +offrit sa médiation pour tenter la paix avec l'Angleterre. Bonaparte se +flatta que l'importance du médiateur terminerait le différend. Sa +vanité mettait un grand prix à ce que sa royauté fût reconnue par nos +voisins insulaires<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>. Il a dit souvent, depuis, qu'il avait senti à +Tilsit que la question de l'empire continental se jugerait un jour entre +le czar et lui, et que la magnanimité qu'Alexandre avait montrée<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>, +l'admiration que ce jeune prince lui témoignait, l'enthousiasme réel +dont il était pénétré en sa présence, l'avaient comme subjugué et porté +à désirer, plutôt qu'une rupture éternelle, une alliance solide qui +pourrait, après tout, amener entre deux grands souverains le partage du +continent. Le 26, le roi de Prusse vint aussi sur le radeau, et, après +la conférence, les trois souverains se rendirent à Tilsit, où ils +logèrent tant que durèrent les négociations, se visitant tous les jours, +se donnant à dîner, passant des revues et paraissant dans la plus grande +intelligence. Bonaparte déploya tout ce qu'il avait de ressources dans +l'esprit; il s'observa beaucoup, il flatta le jeune empereur et le +séduisit complètement. M. de Talleyrand acheva encore cette conquête par +l'habileté toujours pleine de grâce avec laquelle il arrivait à soutenir +et à colorer la politique de son maître. Alexandre lui témoigna une +grande amitié, et prit une extrême confiance en lui. La reine de Prusse +vint à Tilsit; Bonaparte s'efforça par beaucoup de galanteries de +réparer la dureté de ses bulletins<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>. Elle ne pouvait se plaindre, non +plus que le roi son époux. Tous deux, dépossédés, se voyaient forcés de +recevoir avec reconnaissance ce qu'on leur rendait de leurs États. Ces +illustres vaincus renfermèrent leur peine secrète, et l'empereur crut +les avoir acquis en les rétablissant sur un trône morcelé dont il +pouvait les repousser tout à fait. Au reste, dans son traité, il +conservait toujours des moyens de surveillance, en laissant des +garnisons françaises dans les États de quelques princes secondaires, +tels que ceux de Saxe, de Cobourg, d'Oldenbourg et de +Mecklembourg-Schwerin. Une partie de son armée demeurait encore sur les +côtes du Nord, parce qu'il paraissait que le roi de Suède ne voulait +point entrer dans le traité, et enfin, cette guerre fit éclore un +royaume composé de la Westphalie et d'une portion des États prussiens. +Jérôme Bonaparte fut décoré de cette nouvelle royauté, et le projet de +son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg fut arrêté. Les +deux ministres des affaires étrangères, M. de Talleyrand et le prince +Kourakin, signèrent ce traité, le 9 juillet 1807. L'empereur se rendit +ensuite chez l'empereur de Russie, portant la décoration de l'ordre +russe de Saint-André. Il demanda à voir le soldat russe qui s'était le +mieux conduit pendant la campagne, et lui donna de sa main la croix d'or +de la légion. Les deux souverains s'embrassèrent de nouveau, et se +séparèrent, après s'être promis une éternelle amitié. Des cordons furent +distribués respectivement dans les deux cours. La séparation de +Bonaparte et du roi de Prusse se fit aussi avec pompe, et le continent +se trouva encore une fois pacifié.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour) </a> Quand l'empereur apprit, un peu plus tard, que + le gouvernement anglais refusait la paix, il s'écria: «Eh + bien, la guerre recommencera, et elle sera à mort pour l'un + des deux États.»</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour) </a> Le czar avait alors trente ans, une très belle + figure et une bonne grâce infinie.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour) </a> L'empereur écrivait à l'impératrice: «Tilsit, 8 + juillet 1807. La reine de Prusse a été réellement charmante; + elle est pleine de coquetterie pour moi; mais n'en sois point + jalouse; je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne + fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le + galant.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Des événements si éclatants imposèrent fortement à la disposition +blâmante qui existait toujours sourdement à Paris.</p> + +<p>Il était impossible de ne pas admirer une telle gloire; mais il est +certain qu'on s'y associait beaucoup moins que par le passé. On +s'apercevait qu'elle tenait un peu pour nous de la nature d'un joug +brillant, et, comme on commençait à connaître Bonaparte et à se défier +de lui, on craignait les suites de l'enivrement que sa puissance pouvait +exciter en lui. Enfin, la prépondérance militaire excitait aussi +l'inquiétude; les vanités de l'épée, prévues d'avance, blessaient +l'orgueil individuel. Une secrète tristesse se mêlait à l'admiration. +Cette tristesse se faisait remarquer surtout parmi ceux que leurs places +ou leur rang allaient remettre en contact avec Napoléon. On se demandait +si le despotisme violent de ses manières ne paraîtrait pas plus que de +coutume dans toutes ses actions journalières; on se voyait rapetissé +devant lui, et on prévoyait qu'il le ferait sentir durement. Chacun +faisait avec anxiété son examen de conscience, recherchant sur quelle +partie de sa propre conduite ce maître sévère pourrait, à son retour, +exprimer son mécontentement. Épouse, famille, grands dignitaires, +ministres, la cour tout entière, tous enfin, éprouvaient plus ou moins +cette angoisse, et l'impératrice, qui le connaissait mieux qu'une autre, +exprimait tout naïvement son inquiétude, en disant: «L'empereur est si +heureux, qu'il va sûrement beaucoup gronder.» La magnanimité des rois +consiste à élever les âmes autour d'eux, en reversant une partie de leur +grandeur morale sur ceux qui les environnent; mais Bonaparte, +naturellement jaloux, s'isolait toujours, et redoutait tout partage. Ses +dons furent énormes après cette campagne; mais on s'apercevait qu'il +payait les services pour ne plus en entendre parler, et la solde de ses +récompenses paraissait un compte tellement terminé, qu'il réveilla des +prétentions sans exciter de reconnaissance.</p> + +<p>Pendant les entrevues de Tilsit, il ne se passa rien à Paris que la +translation du corps du jeune Napoléon, qu'on avait déposé à Saint-Leu, +dans la vallée de Montmorency, chez le prince Louis, et qui fut porté à +Notre-Dame en cérémonie. L'archichancelier le reçut dans l'église, et en +remit le dépôt au cardinal-archevêque de Belloy pour le conserver +jusqu'au moment où la fin des réparations de Saint-Denis permettrait de +l'y transporter. On s'occupait alors de reconstruire les caveaux qui +avaient contenu les cendres de nos rois. On avait recueilli leurs restes +épars que les outrages du règne de la Terreur n'avaient point épargnés, +et l'empereur avait ordonné la construction d'autels expiatoires pour +réparer ce sacrilège fait à tant d'illustres morts. Cette idée, belle et +monarchique, lui fit beaucoup d'honneur, et fut célébrée avec raison par +quelques-uns des poètes de notre époque.</p> + +<p>Quand l'empereur revint en France, sa femme vivait à Saint-Cloud dans +toutes les précautions d'une prudence minutieuse. Sa mère demeurait +assez paisiblement à Paris, avec son frère le cardinal Fesch. Madame +Murat habitait toujours l'Élysée, et conduisait finement une foule de +petites intrigues. La princesse Borghèse menait le seul train de vie qui +lui plût, et qu'elle entendît. Louis et sa femme étaient ensemble dans +les Pyrénées; ils avaient laissé leur enfant près de l'impératrice. +Joseph Bonaparte régnait avec douceur et faiblesse à Naples, disputant +la Calabre aux révoltés qui la troublaient, et ses ports aux Anglais. +Lucien habitait Rome, se livrant aux arts et au repos. Jérôme rapportait +une couronne; Murat, un désir violent d'en obtenir une, et un grand +fonds d'animosité contre M. de Talleyrand, qu'il croyait son ennemi. Il +s'était fort rapproché du secrétaire d'État Maret, jaloux en secret du +ministre des affaires étrangères, et il approuvait beaucoup l'intimité +de sa femme avec Fouché. Tous quatre savaient bien qu'au fond de l'âme +l'empereur concevait souvent le projet d'un divorce et d'une illustre +alliance. Ils cherchaient les moyens de détruire un reste d'attachement +qui conservait encore madame Bonaparte sur le trône, afin de plaire à +l'empereur en l'ayant aidé dans l'exécution de cette idée, de repousser +les Beauharnais, et d'empêcher que M. de Talleyrand n'acquît de nouveaux +droits à la confiance de son maître, en le dirigeant seul dans toute +cette affaire.</p> + +<p>M. de Talleyrand, depuis quelques années, travaillait à s'acquérir une +réputation européenne, au fond très méritée. Sans doute il avait, plus +d'une fois, abordé la pensée du divorce; mais il voulait, avant tout, +que ce divorce conduisît l'empereur à une grande alliance, et, de plus, +il voulait en avoir été le négociateur. Aussi, tant qu'il ne se crut pas +sûr de parvenir à ses fins, il sut contenir les tentations de l'empereur +à cet égard, en lui représentant que la chose importante était, en +pareil cas, de bien choisir le moment. Quand il fut de retour de cette +campagne, l'empereur parut avoir en lui plus de confiance que jamais. M. +de Talleyrand lui avait été fort utile en Pologne, et dans chacun de +ses traités. Pour le récompenser, il le fit vice-grand électeur. Cette +dignité de l'Empire donnait à M. de Talleyrand le droit de remplacer le +prince Joseph partout où celle de grand électeur l'appelait; mais, en +même temps, M. de Talleyrand fut obligé de renoncer au ministère des +relations extérieures, qui se trouvait au dessous de son nouveau rang. +Il n'en demeura pas moins dans la confiance de Napoléon pour toutes les +affaires étrangères, qu'il traitait avec lui de préférence au vrai +ministre. Quelques personnes, très avisées, voulurent, depuis, avoir +prévu que M. de Talleyrand échangeait, à cette époque, un poste sûr +contre une situation brillante et plus précaire. Bonaparte lui-même a +bien laissé échapper, quelquefois, qu'il n'était pas revenu de Tilsit +sans quelque peu d'humeur de la prépondérance de son ministre en Europe, +et qu'il s'était choqué plus d'une fois de l'opinion généralement +établie que ce ministre lui fût nécessaire. En le changeant de poste, et +ne s'en servant que par forme de consultation, il en tirait, en effet, +tout le parti qu'il voulait, se réservant de l'écarter ou de ne pas +suivre sa direction à l'instant où elle cesserait de lui convenir. Je +me rappelle à cette occasion une anecdote assez piquante. M. de +Champagny, homme d'esprit dans un cercle très circonscrit, passa du +ministère de l'intérieur à celui des affaires étrangères. M. de +Talleyrand, en lui présentant les employés qui allaient être sous ses +ordres, lui dit: «Monsieur, voici bien des gens recommandables, dont +vous serez content. Vous les trouverez fidèles, habiles, exacts, mais, +grâce à mes soins, nullement zélés.» À ces mots, M. de Champagny fit un +mouvement de surprise. «Oui, monsieur, continua M. de Talleyrand, en +affectant le plus grand sérieux. Hors quelques petits expéditionnaires, +qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous +ici ont le plus grand calme, et se sont déshabitués de l'empressement. +Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe +avec l'empereur, vous verrez combien il est important de ne se point +hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.» M. de Talleyrand +amusa l'empereur du récit de cette histoire, et de l'air déjoué et ébahi +qu'il avait remarqué dans son successeur<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Il n'est peut-être pas +hors de propos de donner un aperçu des appointements que M. de +Talleyrand cumulait alors:</p> + +<pre> + Comme vice-grand électeur 330 000 + + Comme grand chambellan 40 000 + + La principauté de Bénévent pouvait + lui valoir............. 120 000 + + Le grand cordon de la Légion d'honneur 5 000 + ------- + 495 000 +</pre> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour) </a> Malgré l'observation de la page précédente, il + me paraît juste de remarquer et de regretter la faute que fit + M. de Talleyrand en quittant le ministère des affaires + étrangères, surtout s'il est vrai qu'il le fit de son plein + gré, et malgré l'empereur. Comment ne s'est-il pas rendu + compte de l'affaiblissement qui en résulterait dans sa + position, et des difficultés plus grandes qu'il rencontrerait + pour conjurer les volontés de l'empereur dans les affaires + d'Espagne, ou ailleurs? On perd une grande force en perdant + un ministère, c'est-à-dire l'action, et en se réduisant au + conseil. Il est vrai qu'on le faisait alors grand dignitaire + de l'Empire, qu'on l'élevait au rang de prince, et qu'il y + avait en lui du grand seigneur, c'est-à-dire qu'il était + sensible à l'éclat des dignités sans pouvoir. On ne peut + s'expliquer autrement cette faute politique. Dès ce moment, + il n'eut plus à parler que lorsqu'on l'appelait, et ses + conseils ne pouvaient être de quelque poids que lorsqu'ils + étaient demandés. Il n'eut d'influence que quand l'empereur + le voulut bien. Il est vrai que son successeur était un homme + doux et modeste qu'il espérait sans doute gouverner; mais la + docilité de celui-ci s'appliqua plutôt à l'empereur son + maître qu'à son prédécesseur disgracié. (P. R.)</blockquote> + +<p>Plus tard, des dotations furent ajoutées à cette somme. On estimait sa +fortune personnelle à trois cent mille livres de rente; je n'ai jamais +su ce chiffre positivement. Les différents traités lui ont valu des +sommes importantes et des présents énormes. Au reste, il tenait un état +de maison très considérable; il payait de fortes pensions à ses frères; +il avait acheté la belle terre de Valençay, dans le Berri, qu'il meubla +avec un extrême luxe. Il avait, au temps dont je parle, la fantaisie des +livres, et sa bibliothèque était superbe. Cette année, l'empereur lui +ordonna d'étaler le plus grand train, et d'acheter une maison qui +convînt à sa dignité de prince, promettant de la payer. M. de Talleyrand +acheta l'hôtel de Monaco, rue de Varenne, l'agrandit encore par des +bâtiments considérables, et l'orna beaucoup. L'empereur, s'étant +brouillé, lui manqua de parole, et le jeta dans un assez grand embarras, +en l'obligeant à payer ce palais.</p> + +<p>Pour achever le récit de la situation de la famille impériale, je dirai +que le prince Eugène gouvernait alors avec sagesse et prudence son beau +royaume d'Italie, parfaitement heureux de la tendresse de sa femme, et +de la naissance d'une petite fille qu'elle venait de lui donner<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour) </a> La princesse n'avait sans doute pas suivi le + conseil que lui donnait l'empereur dans cette lettre écrite + de Saint-Cloud, le 31 août 1806: «Ma fille, j'ai lu avec + plaisir votre lettre du 10 août. Je vous remercie de tout ce + que vous me dites d'aimable. Vous avez raison de compter + entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous bien dans + votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille. + Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n'y croirez + pas: c'est de boire tous les jours un peu de vin pur.» (P. + R.)</blockquote> + +<p>L'archichancelier Cambacérès, cauteleux par nature et par calcul, +s'était tenu à Paris dans le cercle de représentation que lui permettait +l'empereur, et qui satisfaisait sa puérile vanité<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. Il apportait la +même prudence à présider le conseil d'État, dirigeant les discussions +avec ordre et lumières, et les surveillant de manière à ce qu'elles ne +passassent jamais les bornes prescrites. L'architrésorier Le Brun se +mêlait de peu de choses, tenant une bonne maison, ordonnant sa fortune, +ne faisant aucun ombrage, n'ayant aucun crédit. Les ministres<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a> se +renfermaient dans leurs attributions respectives, tous conservant sous +un tel maître l'attitude de premiers commis attentifs et dociles, +dirigeant la partie dont ils étaient chargés par leur maître dans un +système uniforme, dont la base commune était sa volonté et son intérêt. +Chacun d'eux recevait le même mot d'ordre: <i>promptitude</i> et +<i>soumission</i>. Le ministre de la police se permettait un peu plus que les +autres de donner à ses paroles la liberté qui lui convenait, soigneux de +garder sa liaison avec les jacobins, dont il garantissait le repos à +l'empereur. Par cela même, il était un peu moins dépendant, parce qu'il +avait un parti. Il demeurait maître des détails, et supérieur aux +différentes polices qui surveillaient la France. Bonaparte et lui +pouvaient se mentir souvent en s'entretenant ensemble, mais ils ne se +trompaient sans doute point.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour) </a> Comme grand dignitaire de l'État, il touchait + trois cent trente mille francs de traitement, devant avoir le + tiers du million accordé à un prince français; et l'empereur + lui complétait les six cent mille francs qu'il recevait + lorsqu'il était consul. L'architrésorier Le Brun touchait + cinq cent mille francs.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour) </a> En général, les ministres avaient deux cent dix + mille francs de traitement; celui des relations extérieures + recevait davantage.</blockquote> + +<p>M. de Champagny, fait depuis duc de Cadore, qui était ministre de +l'intérieur, ayant passé aux affaires étrangères, fut remplacé par le +conseiller d'État Cretet, qui était d'abord directeur général des ponts +et chaussées. Il n'était pas trop homme d'esprit, mais bon travailleur +et fort exact; c'est tout ce qu'il fallait à l'empereur.</p> + +<p>Le grand juge Régnier, fait depuis duc de Massa, dont j'ai déjà parlé, +administrait la justice avec une médiocrité continue. L'empereur se +souciait fort qu'elle ne prît ni autorité ni indépendance.</p> + +<p>Le prince de Neuchatel était ministre, et bon ministre, de la guerre; le +général Dejean était ministre du matériel de cette partie. Tous deux +étaient surveillés par l'empereur en personne.</p> + +<p>M. Gaudin, sage ministre des finances, maintenait, dans le travail des +impositions et des recettes, une régularité qui le rendait cher à +l'empereur. Il ne se mêlait d'autre chose. Depuis, l'empereur le fit duc +de Gaëte.</p> + +<p>M. Mollien, depuis fait comte, ministre du Trésor, montrait plus +d'esprit et beaucoup de sagacité financière.</p> + +<p>M. Portalis, avec de l'esprit et du talent, ministre des cultes, avait +entretenu une harmonie entre le clergé et le pouvoir. Il faut dire que +les prêtres, très reconnaissants de ce qu'ils devaient en sûreté et en +considération à Bonaparte, se livraient à lui de fort bonne grâce et +favorisaient un despotisme qui mettait de l'ordre partout. Quand il +exigea la levée des conscrits de 1808, dont j'ai parlé, il ordonna, +selon sa coutume, aux évêques d'exhorter les paysans à se soumettre à la +conscription. Les mandements furent très remarquables. Dans celui de +l'évêque de Quimper on lisait ces mots:</p> + +<p>«Quel est le coeur français qui ne bénisse avec transport la divine +Providence d'avoir donné pour empereur et roi à ce magnifique empire, +prêt à s'ensevelir pour toujours sous des ruines ensanglantées, le seul +homme qui pût en réparer les malheurs, et voiler de sa gloire les +époques qui l'avaient déshonoré?»</p> + +<p>M. Portalis mourut cette année, et fut remplacé par le conseiller d'État +M. Bigot de Préameneu, fait comte plus tard, fort honnête homme, mais +moins éclairé que lui.</p> + +<p>Enfin, le ministre de la marine avait peu de choses à faire, depuis que +Bonaparte, désespérant de l'emporter sur l'Angleterre, et irrité du +mauvais succès de toutes ses entreprises maritimes, avait renoncé à s'en +occuper. M. Decrès était, avec beaucoup d'esprit, tout à fait du goût de +son maître. Un peu rude dans ses manières, il le flattait d'une façon +inattendue. Il mettait peu de prix à l'estime publique, et consentait à +prendre sur son compte toutes les injustices que l'empereur voulait +faire supporter à l'ancienne marine française, sans cependant qu'il y +parût rien de sa volonté. M. Decrès a amassé sur sa tête, avec un +dévouement intrépide, les haines de tous ses anciens camarades. Depuis, +l'empereur le fit duc<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour) </a> L'amiral Decrès, ou duc Decrès, né en 1761, est + mort assassiné à Paris, le 7 décembre 1820. Il a été ministre + de la marine de 1801 à 1814, et encore pendant les + Cent-Jours. (P. R.)</blockquote> + +<p>À cette époque, la cour était froide et silencieuse. C'était là, +surtout, que se faisait sentir la conviction intime que les droits de +chacun n'étaient appuyés que sur la volonté du maître, et, comme cette +volonté avait aussi ses fantaisies, l'embarras de les prévoir portait +chacun à éviter toute action, et à demeurer dans le cercle plus ou moins +restreint de ses attributions. Les femmes agissaient encore moins que +les autres, et n'osaient chercher d'autre succès que celui de leur luxe +et de leur beauté. Dans la ville, on arrivait de plus en plus à une +profonde indifférence sur le mouvement des rouages d'une machine dont on +voyait les résultats, dont on sentait la force, mais à l'action de +laquelle on comprenait qu'on n'aurait aucune part. On vivait dans un +état de société qui ne manquait pas d'agréments. Les Français, dès +qu'ils ont du repos, savent retrouver le plaisir. Mais la confiance +était restreinte, l'intérêt national affaibli, tous les grands +sentiments qui honoraient la vie à peu près paralysés. Les hommes +graves devaient souffrir, les vrais citoyens devaient trouver qu'ils +auraient vécu inutilement. On acceptait, en dédommagement, le plaisir +d'une existence sociale agréable et variée. La civilisation +s'accroissait par le luxe, qui, en énervant les facultés de l'âme, +rendait tous les rapports individuels faciles. Elle procure aux gens du +monde un petit nombre d'intérêts qui, presque toujours, leur suffisent, +et dont, après tout, on ne rougit point de s'accommoder, lorsqu'on a +longtemps souffert des grands désordres politiques. Ceux-ci avaient +encore une grande place dans nos souvenirs; ils donnaient un prix réel à +ce temps d'un brillant esclavage et d'une élégante oisiveté.</p> +<br> +<a name="c25" id="c25"></a> + +<h3>CHAPITRE XXV.</h3> + +<h4>1807.</h4> + +<p class="sml"><b>Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général +Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de +l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Le +Brun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du +Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.</b></p> + +<p>Quand l'empereur arriva à Paris, le 27 juillet 1807, j'étais encore à +Aix-la-Chapelle, où je commençais à m'inquiéter de la disposition dans +laquelle il serait revenu. J'ai dit que c'était le mal habituel de sa +cour, à chacun de ses retours. Je ne pouvais guère m'en informer, car on +n'osait livrer ses secrets à ses correspondants; ce fut donc seulement à +mon arrivée que je connus quelques détails.</p> + +<p>L'empereur rapportait un peu d'enflure de son inconcevable fortune. On +s'aperçut promptement combien son imagination agrandissait encore +l'espace qui se trouvait entre lui et tout autre personnage. De plus, +il se montrait plus impatient que jamais contre ce qu'il appelait <i>les +propos du faubourg Saint-Germain</i>. La première fois qu'il revit M. de +Rémusat, il lui adressa des reproches pour n'avoir point donné, dans +quelques lettres écrites au grand maréchal du palais Duroc, des détails +sur les personnes de la société de Paris.</p> + +<p>«Vous êtes à portée, lui disait-il, par vos relations, de savoir ce qui +se dit dans nombre de salons. Il serait de votre devoir de m'en rendre +compte. Je ne peux accepter les petites considérations qui vous +retiennent.» À ces paroles, M. de Rémusat répondait qu'il retiendrait +fort peu de choses, parce qu'il était tout naturel qu'on s'observât +devant lui, et qu'il eût répugné à donner une si grave importance à des +discours légers qui auraient entraîné des suites fâcheuses pour ceux qui +les avaient proférés, souvent sans intention vraiment hostile. Alors +l'empereur haussait les épaules, tournait le dos, et ensuite il disait à +Duroc ou à Savary: «J'en suis bien fâché, mais Rémusat n'avancera guère, +car il n'est point à moi comme je l'entends.»</p> + +<p>On pourrait au moins conclure qu'un homme d'honneur, décidé à manquer sa +fortune plutôt que de la payer par le sacrifice de sa délicatesse, +aurait trouvé dans ce marché la certitude de se voir à l'abri des +querelles qui suivent ce qu'on appelle, à la cour comme à la ville, des +caquets. Mais il n'en était pas ainsi: Bonaparte n'aimait le repos pour +personne, et il savait admirablement compromettre celui qui s'efforçait +le plus de vivre en paix.</p> + +<p>On se souvient que, durant le séjour de l'impératrice à Mayence, +quelques-unes des dames de sa cour, madame de la Rochefoucauld en tête, +s'étaient permis de blâmer assez amèrement la guerre de Prusse, de +plaindre le prince Louis, et surtout cette belle reine si durement +insultée. L'impératrice, mécontente de toutes ces libertés, les avait +écrites à son époux, en lui demandant instamment de ne jamais laisser +connaître qu'elle l'en eût entretenu. Elle le confia à M. de Rémusat, +qui lui en fit quelques reproches, mais lui en garda le secret. M. de +Talleyrand, quand il rejoignit l'empereur, lui raconta aussi ce qui +s'était dit à Mayence, plutôt dans l'intention de l'amuser que par un +projet d'hostilité contre la dame d'honneur, qui ne lui déplaisait ni ne +lui plaisait. Bonaparte rapporta donc un assez grand fonds de mauvaise +humeur contre elle, et, la première fois qu'il la vit, il lui reprocha +ses opinions et ses discours avec sa violence accoutumée. Madame de la +Rochefoucauld, assez troublée d'une scène qu'elle n'attendait point, +nia, faute de meilleure excuse, tout ce dont on l'accusait. L'empereur +la poursuivit par des paroles positives, et, lorsqu'elle lui demanda qui +avait fait ce beau rapport, il nomma sur-le-champ M. de Rémusat. À ce +nom, madame de la Rochefoucauld fut atterrée. Elle avait assez d'amitié +pour mon mari et pour moi, elle croyait avec raison pouvoir se fier à +notre discrétion, et souvent elle nous avait livré ses secrètes pensées. +Elle éprouva donc une extrême surprise et un juste mécontentement, +d'autant qu'elle était elle-même sincère personne, et incapable pour son +compte de cette bassesse dont on lui montrait mon mari coupable.</p> + +<p>Prévenue de cette manière, elle se garda bien de chercher une +explication; mais elle prit avec M. de Rémusat une contenance froide et +gênée, dont pendant longtemps mon mari ne put deviner la cause. Quelques +mois plus tard, seulement, des circonstances relatives au divorce ayant +amené des conversations entre madame de la Rochefoucauld et nous, elle +interrogea mon mari sur ce que je viens de raconter, et elle fut +éclairée sur la vérité de cette aventure. Quand elle put parler en +liberté à l'impératrice, celle-ci se garda bien de la détromper, et +laissa flotter les soupçons sur mon mari, ajoutant seulement que M. de +Talleyrand pouvait en avoir dit plus que lui. Madame de la Rochefoucauld +était amie assez intime de M. de Ségur, grand maître des cérémonies; +elle lui confia sa peine, et cela jeta quelque froideur entre lui et +nous, en même temps que cela dressa aussi M. de Ségur contre M. de +Talleyrand. La finesse quelquefois amère de ses railleries liguait +encore contre lui tous les gens médiocres, aux dépens desquels il +s'amusait impitoyablement. Ils s'en sont vengés dès qu'ils l'ont pu. +L'empereur ne borna point ses reproches aux personnes de sa cour; il se +plaignait aussi de la haute société de Paris. Il reprocha à M. Fouché de +n'avoir point exercé une surveillance exacte; il exila des femmes, fit +menacer des gens distingués, et insinua que, pour éviter les suites de +son courroux, il fallait du moins réparer les imprudences commises, par +des démarches qui prouveraient qu'on reconnaissait sa puissance. À la +suite de ces provocations, un grand nombre de personnes se crurent +obligées de se faire présenter; quelques-unes saisirent le prétexte de +leur sûreté, et la pompe de sa cour en fut augmentée.</p> + +<p>Comme il était dans son goût de marquer toujours sa présence par une +agitation particulière, il n'épargna pas non plus sa famille. Il gronda +sévèrement, quoique fort inutilement, sa soeur Pauline sur ses +galanteries accoutumées, que le prince Borghèse voyait, au reste, ou +voulait paraître voir, avec indifférence. Il ne dissimula point à sa +soeur Caroline qu'il n'ignorait pas non plus les mouvements secrets de +son ambition. Celle-ci supporta avec son habileté éprouvée une +inévitable bourrasque, l'amenant peu à peu à reconnaître qu'elle n'était +pas bien coupable, avec le sang qui coulait dans ses veines, de désirer +une élévation supérieure, et prenant soin d'environner sa justification +de toutes ses séductions accoutumées. Quand il eut ainsi réveillé tout +son monde, comme il le disait lui-même, satisfait d'avoir excité cette +petite terreur, il parut oublier ce qui s'était passé, et reprit son +train de vie ordinaire.</p> + +<p>M. de Talleyrand, qui revint après lui, témoigna à M. de Rémusat un +grand plaisir à le retrouver. Ce fut alors qu'il prit l'habitude de +venir me voir assez souvent, et que notre liaison commença à être plus +intime. Je me souviens que d'abord, malgré la disposition affectueuse +que sa bienveillance m'inspirait, et malgré l'extrême plaisir que me +procurait sa conversation, j'éprouvai, pendant, un assez long temps, un +peu d'embarras en sa présence. M. de Talleyrand avait la réputation +méritée d'un homme de beaucoup d'esprit; il était un très grand +personnage; mais on disait que son goût était difficile, son humeur un +peu moqueuse. Ses manières toujours soigneusement polies tiennent les +personnes auxquelles il s'adresse dans une situation un tant soit peu +inférieure. Cependant, comme les usages de la société, en France, +donnent toujours importance et liberté aux femmes, elles sont encore +maîtresses, avec M. de Talleyrand, qui les aime et ne s'en défie point, +de rapprocher les rangs. Mais beaucoup d'entre elles ne l'ont pas fait à +son égard. Le désir de lui plaire les a souvent subjuguées. Elles vivent +près de lui dans une sorte de servage, qu'on exprimerait fort bien par +cette phrase ordinaire dans le monde, en disant qu'elles l'ont <i>beaucoup +gâté</i>. Enfin, comme il est peu confiant, blasé sur une infinité de +choses, indifférent à nombre d'autres, difficilement ému, qui veut le +conquérir, le fixer ou seulement l'amuser, entreprend un travail +difficile.</p> + +<p>Tout ce que je savais de lui, et ce que je découvrais en le fréquentant, +me mettait à la gêne devant lui. J'étais touchée de son amitié, je +n'osais le lui dire; je craignais de l'entretenir des préoccupations +habituelles de mon âme, parce que mes sentiments devaient, dans mon +idée, exciter sa raillerie. Je ne lui adressais aucune question sur ses +affaires ou sur les affaires, pour qu'il ne m'accusât d'aucune +curiosité. Un peu tendue devant lui, je tenais mon esprit en haleine, +quelquefois de manière à éprouver une fatigue réelle. Je l'écoutais bien +attentivement, afin, si je ne pouvais toujours lui bien répondre, de lui +procurer au moins le plaisir d'être bien entendu; car ma petite vanité +était satisfaite, j'en conviens, du goût qu'il paraissait prendre pour +moi. Quand j'y pense aujourd'hui, je trouve que c'était une plaisante +chose que l'état d'angoisse et de plaisir que j'éprouvais lorsque les +deux battants de ma chambre s'ouvraient, et qu'on m'annonçait: «Le +prince de Bénévent.» Quelquefois, je suais à grosses gouttes des efforts +que je faisais pour rendre mes paroles toutes piquantes, et sans doute, +comme il arrive toujours quand on se contraint, j'étais sûrement moins +aimable qu'en m'abandonnant à mon naturel; car on conserve ainsi du +moins tous les avantages que donnent le vrai et l'accord de la parole, +du geste et du maintien. Habituellement sérieuse, et disposée aux +émotions vives, je cherchais à me contraindre pour répondre à cette +légèreté avec laquelle il passait d'un sujet à un autre. Foncièrement +bonne femme, ennemie des discours malicieux, j'avais toujours un sourire +de commande aux ordres de tous ses bons mots. Il commença donc par +exercer sur moi son empire accoutumé, et, si notre liaison eût duré sur +ce ton, je ne lui aurais apparu que comme une femme de plus grossissant +cette espèce de cour qui l'environnait, et qui s'évertuait à applaudir à +ses faiblesses, à encourager les mauvaises parties de son caractère. +Sans doute il eût fini par s'éloigner de moi, parce que j'aurais fait +moins habilement un métier qui me convenait si peu. Je dirai plus tard +le douloureux événement qui remit mon esprit dans son état naturel, et +qui me donna occasion de lui vouer l'attachement sincère que je lui ai +toujours conservé. On ne tarda point à la cour à s'apercevoir de cette +nouvelle intimité. L'empereur n'en témoigna d'abord nul mécontentement. +M. de Talleyrand n'était pas sans crédit sur lui: les opinions qu'il +énonça, en parlant de M. de Rémusat, nous furent utiles, et nous nous +aperçûmes, à quelques paroles, que notre considération personnelle avait +gagné. L'impératrice, à peu près craintive de tout, me caressa +davantage, pensant que je pourrais servir ses intérêts auprès de M. de +Talleyrand. Les ennemis qu'il avait à la cour eurent les yeux sur nous; +mais, comme il était puissant, on nous témoigna de plus grands égards. +Sa société nombreuse commença à regarder avec curiosité un homme simple, +doux, habituellement silencieux, jamais flatteur, incapable d'intrigue, +dont M. de Talleyrand louait l'esprit et paraissait rechercher la +conversation. On examina aussi cette petite femme de vingt-sept ans, +médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que rien +d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale, +et qu'un si grand personnage s'amusait à mettre en évidence. Il aura +fallu vraisemblablement que M. de Talleyrand, s'ennuyant à cette époque, +ait trouvé quelque chose de nouveau, et peut-être de piquant, à gagner +les affections de deux personnes si étrangères au cercle des idées qui +l'avaient dirigé dans sa vie; que, fatigué de l'état de contrainte où il +lui fallait vivre, la sûreté de notre commerce l'ait quelquefois +soulagé, et que, peu à peu, les sentiments très dévoués que nous lui +avons hautement témoignés, quand sa disgrâce ébranla toute notre +position, aient fait une amitié solide d'une liaison qui ne lui parut +d'abord qu'un amusement assez neuf pour lui. Alors, attirée davantage +dans sa maison, que nous ne fréquentions point auparavant, je fis +connaissance avec une portion de la société que je n'avais guère connue. +On voyait chez M. de Talleyrand un monde énorme: beaucoup d'étrangers +qui le courtisaient attentivement, des hommes de toute sorte, des grands +seigneurs de l'ancien ordre de choses, des nouveaux, assez étonnés de se +rencontrer; des gens marquant par une célébrité quelle qu'elle fût, +laquelle ne marchait pas toujours avec une bonne réputation; des femmes +connues aussi de cette manière, dont il faut dire que peut-être il avait +été plus souvent l'amant que l'ami, et qui conservaient avec lui le +genre de relation qui était le plus de son goût. Dans son salon, on +voyait d'abord sa femme, dont la beauté s'effaçait de jour en jour, par +suite d'un excessif embonpoint. Elle était toujours richement parée, +occupant de droit le haut bout du cercle, mais à peu près étrangère à +tout le monde. M. de Talleyrand ne semblait jamais s'apercevoir de sa +présence; il ne lui parlait point, l'écoutait encore moins, et, je le +pense, souffrait intérieurement, mais avec résignation, le poids dont sa +faiblesse l'avait chargé par cet étrange mariage. Elle allait peu à la +cour; l'empereur la recevait mal; on ne l'y comptait pour rien; il ne +passait pas par la tête de M. de Talleyrand de s'en plaindre, ni de se +soucier des distractions qu'on l'accusait de chercher à l'ennui de son +oisiveté, en accueillant les soins de quelques étrangers. Bonaparte en +plaisantait quelquefois M. de Talleyrand, qui répondait avec insouciance +et laissait tomber la conversation.</p> + +<p>Madame de Talleyrand avait coutume de prendre en aversion tous les amis, +ou amies, de son mari. Il est vraisemblable qu'elle ne fit aucune +exception en ma faveur; mais je me tins toujours avec elle dans la +réserve d'une telle politesse, je me mêlai si peu de son intérieur, que +je ne me trouvai dans aucun contact avec elle. Je vis dans ce même salon +quelques vieilles amies de M. de Talleyrand, qui commencèrent à +m'examiner avec une curiosité qui m'amusa: la duchesse de Luynes, la +princesse de Vaudemont, toutes deux excellentes, l'aimant solidement, +vraies avec lui, et qui me traitèrent fort bien, parce qu'elles +s'aperçurent que ma liaison était très simple et dépourvue d'intrigue; +la vicomtesse de Laval, plus inquiète, assez malveillante, et qui, je +crois, me jugea un peu sévèrement; la princesse de Lieskiewitz, soeur du +prince Poniatowski. Celle-ci venait de faire connaissance avec M. de +Talleyrand à Varsovie, et l'avait suivi à Paris. La pauvre femme, malgré +ses quarante-cinq ans et un oeil de verre, avait le malheur d'éprouver +un sentiment passionné pour lui, dont il se montrait fatigué, et qui la +tenait éveillée sur ses moindres préférences. Il se pourrait bien +qu'elle m'ait fait l'honneur d'un peu de jalousie. Plus tard, la +princesse de X... éprouva la même infirmité, car c'en était une réelle +d'avoir de l'amour pour M. de Talleyrand. On rencontrait là encore la +duchesse de Fleury, fort spirituelle, qui avait rompu, par un divorce, +son mariage avec M. de Montrond<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>; mesdames de Bellegarde, qui +n'avaient dans le monde d'autre importance que celle d'une grande +liberté de conversation; madame de K...., que M. de Talleyrand soignait, +pour conserver une bonne relation avec le grand écuyer; madame de +Brignole, dame du palais, Génoise aimable et très élégante dans toutes +ses habitudes; madame de Souza, qui avait été d'abord madame de +Flahault, femme d'esprit, liée dans sa première jeunesse à M. de +Talleyrand, conservant son amitié, auteur de plusieurs jolis romans, et +femme, à cette époque, de M. de Souza, qui avait été ambassadeur de +Portugal; enfin toutes les ambassadrices, les princesses étrangères qui +venaient à Paris, et un nombre infini de tout ce que l'Europe offrait de +distingué.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour) </a> Ce Montrond est un joueur de profession, d'un + esprit très piquant, amusant M. de Talleyrand, et nuisant, + par son intimité, à sa considération; toujours en opposition + au gouvernement, exilé par l'empereur, et que M. de + Talleyrand défendit avec une obstination qui eût mérité + d'être mieux appliquée. + +<p> La duchesse de Fleury est morte après avoir repris son nom de + jeune fille, et se faisant appeler: la comtesse Aimée de + Coigny. C'est pour elle qu'André Chénier a fait l'ode à la + <i>Jeune Captive</i>. (P. R.)</p></blockquote> + +<p>Je m'amusais assez de cette espèce de lanterne magique. Cependant, comme +mon instinct m'avertissait que je n'y pourrais former aucune liaison, +j'y conservais toujours le ton de la cérémonie, et j'aimais beaucoup +mieux voir M. de Talleyrand au simple coin de mon feu. Ma société, à +moi, fut un peu surprise de l'y voir arriver plus souvent; je puis dire +même que quelques-uns de mes amis s'en inquiétèrent. Il inspirait +généralement de la défiance. Lancé dans de grandes affaires, il pouvait +se trouver exposé, et nous perdre facilement à sa suite. Nous ne +partagions pas trop, peut-être pas assez, cette prévoyance de quelques +personnes. La place de premier chambellan mettant M. de Rémusat en +rapport avec lui, il nous était commode que cette relation fût agréable; +nous n'entrions dans aucune affaire sérieuse; nous ne pensions pas à +tirer parti de son crédit. Les gens désintéressés sont sujets à se +tromper sur ce point. Ils croient qu'on doit deviner, ou voir du moins, +ce qui se passe au dedans d'eux, et, parce qu'ils ne mettent aucune +complication dans leur conduite, ils ne prévoient pas qu'on leur en +supposera le projet. C'était une vraie faute de conserver alors la +prétention d'être jugé ce qu'on est réellement.</p> + +<p>Quand l'empereur retrouva à Saint-Cloud le second enfant de Louis, il le +caressa assez affectueusement, et l'impératrice recommença à concevoir +l'espérance qu'il pourrait bien voir dans celui-ci, comme dans l'autre, +un héritier. Frappé de la promptitude avec laquelle ce jeune enfant +avait été enlevé, il fit ouvrir un concours pour les recherches sur la +maladie appelée <i>le croup</i>, promettant un prix de douze mille francs. +Cela fit paraître quelques ouvrages utiles.</p> + +<p>La pacification de l'Europe ne ramena point d'abord toute l'armée en +France. Premièrement, le roi de Suède, entraîné par les séductions du +gouvernement anglais, et malgré l'opposition de sa nation, dénonça la +rupture de son armistice avec nous. Treize jours après la signature de +celui de Tilsit, il se fit une petite guerre partielle en Poméranie. Le +maréchal Mortier commanda cette expédition; il entra dans Stralsund, et +força le roi de Suède à s'embarquer et à fuir. Les Anglais envoyèrent +une flotte considérable dans la Baltique, et, ayant attaqué le Danemark, +ils firent le siège de Copenhague, dont ils parvinrent un peu plus tard +à se rendre maîtres. Ces divers événements furent consignés dans <i>le +Moniteur</i>, avec des notes où les Anglais furent attaqués comme de +coutume, et les aberrations d'esprit du roi de Suède furent dénoncées à +l'Europe<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour) </a> Il paraît qu'en effet il n'avait point la tête + très saine. Il s'agit ici de Gustave IV, détrôné en 1809. (P. + R.)</blockquote> + +<p>En parlant des subsides que le gouvernement anglais donnait aux Suédois +pour entretenir la guerre, l'empereur, dans ces notes, s'exprime en ces +termes: «Braves et malheureux Suédois, voilà un argent qui vous cause +bien des maux! Si l'Angleterre devait payer le tort qu'elle fait à votre +commerce, à votre honneur, le sang qu'elle vous a coûté, qu'elle vous +coûte! Mais vous le sentez, il faut vous plaindre d'avoir perdu tous vos +privilèges, votre considération, et de vous trouver sans défense et sans +organes, soumis aux fantaisies d'un prince malade.»</p> + +<p>Le général Rapp<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a> fut laissé à Danzig en qualité de gouverneur avec +une garnison. Il était fort brave et fort brave homme; un peu soldat +dans toutes ses manières, dévoué, franc, assez indifférent à ce qui se +passait autour de lui, à tout ce qui n'avait point rapport à l'ordre +qu'on lui donnait. Il a servi son maître avec beaucoup d'attachement; il +a failli se faire tuer pour lui plus d'une fois, sans s'être imaginé +d'examiner le moins du monde quelles qualités et quels vices composaient +son caractère.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour) </a> Aide de camp de Bonaparte. Il a été fait pair + de France par la dernière ordonnance de cette année 1819.</blockquote> + +<p>L'empereur se crut obligé de soutenir aussi la nouvelle constitution +établie en Pologne par le roi de Saxe, d'une garnison considérable qui +fut jointe à celle des Polonais. Le maréchal Davout eut le commandement +de ce cantonnement. En laissant ainsi ses troupes en Europe, Bonaparte +imposait à ses alliés, tenait le soldat en haleine et ménageait la +France, qui aurait souffert de la présence de tant d'hommes armés +ramenés dans son sein. Sa politique envahissante le forçait de demeurer +toujours prêt; d'ailleurs, pour que l'armée fût complètement à lui, il +était important de la tenir loin de ses foyers. Il parvint parfaitement +à la dénaturer, de manière qu'elle lui fût dévouée sans aucune réserve, +qu'elle perdît tout souvenir national, et qu'elle ne connût plus que son +chef, la victoire, et cet esprit de rapine qui, pour le soldat, décore +tous les dangers. Elle amassa peu à peu, sur cette patrie qu'elle ne +connaissait plus, ces haines et ces vengeances qui excitèrent la +croisade européenne dont nous avons été victimes en 1813 et 1814.</p> + +<p>À son retour, l'empereur fut environné de flatteries nouvelles. On +s'épuisa à chercher des formules de louanges, qu'il écoutait avec une +supériorité dédaigneuse. On ne peut guère douter cependant que cette +indifférence ne fût affectée, car il aimait la louange dans quelque +bouche qu'elle fût, et même on l'a vu plus d'une fois s'en montrer dupe. +Il est des hommes qui ont eu sur lui une sorte de crédit, tout +simplement parce qu'ils étaient inépuisables dans leurs compliments. Une +admiration soutenue, même exprimée un peu niaisement, avait toujours du +succès.</p> + +<p>Le 10 août, il fit annoncer au Sénat l'élévation de M. de Talleyrand à +la dignité de vice-grand électeur, et du maréchal Berthier à celle de +vice-grand connétable. Le général Clarke remplaça le second au ministère +de la guerre, et y trouva l'occasion de développer encore plus que par +le passé cette dévotieuse admiration dont je parle. La préoccupation +habituelle de l'empereur sur toutes les matières de la guerre, +l'intelligence que le major général de l'armée Berthier y apportait, +l'administration solide du général Dejean, ministre du matériel, ne +rendaient pas nécessaire chez M. Clarke une étendue de talent dont il +n'eût guère été capable. Exact, intègre, complètement soumis, il +suffisait à ce qu'on exigeait de lui. MM. de Champagny et Cretet +obtinrent les deux ministères dont j'ai parlé, et le conseiller d'État +Régnault fut secrétaire d'État de la famille impériale.</p> + +<p>Cependant, on apprenait chaque matin de nouvelles promotions militaires, +des distributions de récompenses, des créations de places, enfin tout ce +qui tient l'ambition, l'avidité et la vanité en haleine. Le Corps +législatif s'ouvrit. M. de Fontanes, nommé président comme de coutume, +prononça, comme de coutume aussi, un noble discours sur la situation +vraiment radieuse de la France. Un nombre infini de lois régulatrices +furent portées à la sanction de cette assemblée, un budget qui annonçait +un état de finances florissant, et enfin le tableau des travaux de tout +genre ordonnés, ou entrepris, ou terminés, sur tous les points de +l'empire. L'argent des contributions levées sur l'Europe payait tout, et +la France se voyait incessamment embellie sans la moindre augmentation +de ses impôts. L'empereur, parlant au Corps législatif et s'adressant +aux Français, leur rendait compte de ses victoires, parlait de 5179 +officiers et de 123 000 sous-officiers et soldats faits prisonniers +dans cette guerre, de la conquête entière de la Prusse, de ses soldats +campés sur les bords de la Vistule, de la chute de la puissance +anglaise, qu'il annonçait devoir être la suite de tant de succès, et +finissait par donner une marque de sa satisfaction à cette nation qui +l'avait si fidèlement servi, pour lui amasser tant de triomphes. +«Français, disait-il, je suis content, vous êtes un bon et grand +peuple.»</p> + +<p>Cette ouverture du Corps législatif faisait toujours une belle +cérémonie. La salle en avait été décorée avec luxe, les costumes des +députés étaient brillants, ceux de la cour qui environnait l'empereur +magnifiques, et lui, ce jour-là, resplendissait d'or et de diamants. +Quoiqu'il mît toujours un peu de précipitation dans tout cérémonial, +cependant la pompe qu'il aimait remplaçait assez bien cette dignité qui +manquait, faute de calme, à presque toutes les scènes d'apparat. +Bonaparte dans une cérémonie, marchant vers le trône qu'on lui avait +préparé, semblait toujours s'y élancer. Ce n'était point un souverain +légitime qui prenait paisiblement le siège royal dont il eût reçu le +legs du droit de ses ancêtres; mais un maître puissant qui semblait, +chaque fois qu'il plaçait la couronne sur sa tête, se rappeler la devise +italienne qu'il avait prononcée une fois à Milan: <i>Gare à qui voudra la +toucher!</i></p> + +<p>Ce qui déparait Bonaparte, lorsqu'il se trouvait ainsi dans une évidence +de ce genre, c'était le vice habituel de sa prononciation. +Ordinairement, il faisait rédiger le discours qu'il voulait prononcer; +c'était, je crois, M. Maret le plus souvent, quelquefois M. Vignaud, ou +même M. de Fontanes qui s'en chargeaient. Après, il essayait de +l'apprendre par coeur, mais il y réussissait peu, la moindre contrainte +lui étant insupportable. Il se décidait toujours en définitive à lire +son discours, qu'on avait soin de lui copier en très gros caractères, +car il avait très peu l'habitude de lire une écriture, et n'aurait rien +compris à la sienne. Ensuite, il se faisait apprendre à prononcer les +mots; mais il oubliait, en parlant, la leçon qu'il avait reçue, et, d'un +son de voix un peu sourd, d'une bouche à peine ouverte, il lisait ses +paroles avec un accent encore plus étrange qu'étranger, qui avait +quelque chose de désagréable, et même de vulgaire. J'ai souvent entendu +dire à un grand nombre de personnes qu'elles ne pouvaient se défendre +d'une impression pénible en l'écoutant parler en public. Ce témoignage +irrécusable, donné par son accent, de son <i>étrangeté</i> à l'égard de la +nation, frappait l'oreille et la pensée désagréablement. J'ai moi-même +éprouvé quelquefois cette sensation involontaire.</p> + +<p>Le 15 août, les fêtes furent magnifiques. Dans l'intérieur du palais, la +cour, étincelante de pierreries, assista au concert et au ballet qui le +suivit. Les salons des Tuileries étaient remplis d'une foule éclatante +et toute dorée; les ambassadeurs et les plus grands seigneurs de toute +l'Europe, des princes, plusieurs rois qui, tout nouveaux qu'ils étaient, +apparaissaient avec un éclat propre à rehausser celui d'une fête; des +femmes brillantes de parure et de beauté; les premiers musiciens du +monde, tout ce que les ballets de l'Opéra offraient de plus gracieux, un +festin splendide, composaient une pompe tout à fait orientale.</p> + +<p>Des jeux publics et des réjouissances furent accordées à la ville de +Paris. Ses habitants, naturellement joyeux quand ils sont rassemblés, +empressés de courir là où l'on est sûr de trouver du monde, se +pressaient dans les rues, aux illuminations, autour des feux d'artifice, +et montraient partout une gaieté inspirée par le plaisir et la beauté de +la saison. Nulle part on n'entendait des cris à la louange de +l'empereur. Il ne semblait pas qu'on pensât à lui en jouissant des +amusements qu'il procurait; mais chacun en prenait sa part avec son +caractère et sa disposition personnelle, et ce caractère et cette +disposition font des Français le peuple le plus léger, peut-être, mais +le plus aimable du monde. J'ai vu des Anglais assister à ces +réjouissances, et s'étonner du bon ordre, de la franche gaieté, de +l'accord qui s'établit et se communique à pareil jour entre toutes les +classes des citoyens. Chacun, occupé de son divertissement, ne cherche +point à nuire à celui du voisin; nulle querelle, aucune impatience, +point d'ivresse dégoûtante et dangereuse. Des femmes, des enfants se +trouvent impunément au milieu d'une foule, et s'y voient ménagés. On +s'aide pour s'amuser en commun; on se fait part de son plaisir sans se +connaître; on chante ou on rit ensemble, sans s'être jamais vu. À de +telles journées, un roi peu attentif pourrait facilement se tromper. +Cette hilarité, toute de tempérament, éveillée passagèrement par des +objets extérieurs, peut être prise pour l'expression des sentiments d'un +peuple heureux et attaché. Mais, si les souverains destinés à régner sur +les Français tiennent à ne point s'abuser, c'est bien plus leur +conscience qu'ils interrogeront que les cris populaires, pour savoir +s'ils inspirent l'amour, et s'ils donnent du bonheur à leurs sujets. Au +reste, la flatterie des cours est encore admirable à cet égard. Combien +n'ai-je pas vu de gens venant conter à l'empereur ce mouvement animé du +peuple dans les lieux publics de Paris, et le lui présenter comme le +témoignage de sa reconnaissance! Je n'oserais pas dire qu'il ne s'y +laissa pas quelquefois tromper. Le plus souvent, cependant, il ne s'en +montrait point ému. Bonaparte ne recevait guère de communication des +autres, et particulièrement la joie lui était si étrangère!</p> + +<p>Dans ce mois d'août, on vit arriver à la cour une assez grande quantité +de princes d'Allemagne. Quelques-uns venaient pour voir l'empereur, +d'autres pour solliciter quelque faveur, ou quelque liberté utile à +leurs petits États. Le prince primat de la confédération du Rhin arriva +à cette époque; il devait faire la célébration du mariage de la +princesse Catherine de Wurtemberg. Celle-ci arriva le 21 août. Elle +était, je crois, âgée d'à peu près vingt ans; son visage était agréable; +son embonpoint, un peu fort, semblait annoncer qu'elle tiendrait de son +père, qui était si gros, qu'il ne pouvait s'asseoir que sur des sièges +particuliers, et qu'il mangeait toujours sur une table qu'on cintrait de +manière que, pour s'en approcher, il pût introduire son ventre dans le +demi-cercle qu'on avait pratiqué. Ce roi de Wurtemberg, homme de +beaucoup d'esprit, passait pour le plus méchant prince de l'Europe. Ses +sujets le détestaient; on a dit même qu'ils avaient tenté de se défaire +de lui plusieurs fois. Il est mort aujourd'hui.</p> + +<p>Le mariage de cette princesse et du roi de Westphalie<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a> se fit aux +Tuileries, avec une grande magnificence. La cérémonie civile se passa +dans la galerie de Diane, comme celle du mariage de la princesse de +Bade, et, le dimanche 23, la célébration se fit à huit heures du matin +dans la chapelle des Tuileries, en présence de toute la cour.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour) </a> Jérôme Bonaparte.</blockquote> + +<p>Le prince et la jeune princesse de Bade étaient venus aussi à Paris. +Nous la trouvâmes embellie; l'empereur n'en parut plus occupé; je +parlerai d'elle un peu plus bas. Le roi et la reine de Hollande +arrivèrent à la fin d'août. Ils paraissaient en bonne intelligence, mais +tristes encore de la perte qu'ils avaient faite. La reine était fort +maigre, souffrante d'un commencement de grossesse. Elle ne fut pas +demeurée un peu de temps à Paris que l'on recommença à jeter des +semences d'inquiétude dans l'esprit de son époux. On ne craignit pas, +comme je l'ai dit déjà, de noircir la vie que cette malheureuse femme +avait menée aux eaux; son malheur, les larmes qu'elle répandait encore, +son air abattu, l'état de sa santé ne purent désarmer ses ennemis. Elle +racontait souvent les courses qu'elle avait faites dans les montagnes, +et le soulagement que le spectacle de cette sauvage nature avait apporté +à ses maux. Elle disait la rencontre qu'elle avait faite du jeune M. +Decazes, le désespoir dans lequel il paraissait plongé, la pitié qu'il +lui avait faite. Ses récits étaient simples et naïfs; la calomnie s'en +empara, et l'on réveilla l'esprit soupçonneux de Louis. Il éprouvait le +désir naturel, mais un peu personnel, de ramener sa femme et son fils en +Hollande; madame Louis montrait toute la soumission qu'il exigeait; mais +l'impératrice, effrayée de l'état de dépérissement de sa fille, fit +faire des consultations de médecins qui tous déclarèrent que le climat +hollandais pouvait encore altérer la santé d'une femme grosse dont la +poitrine s'attaquait un peu. L'empereur décida que, jusqu'à nouvel +ordre, il garderait près de lui sa belle-fille et son jeune enfant. Le +roi se soumit avec mécontentement, et sut très mauvais gré à sa femme +d'une décision qu'elle n'avait point sollicitée, mais qui, je le crois, +au fond, satisfaisait ses secrets désirs, et l'accord disparut de ce +ménage. Madame Hortense, véritablement offensée cette fois du retour des +soupçons jaloux de son mari, sentit mourir pour jamais l'intérêt qu'il +lui inspirait de nouveau, et elle le prit alors dans une véritable +haine: «De cette époque, m'a-t-elle dit souvent, j'ai compris que mes +malheurs seraient sans remède; je regardai ma vie comme entièrement +détruite; j'eus en horreur les grandeurs, le trône; je maudis souvent ce +que tant de gens appelaient <i>ma fortune</i>; je me sentis étrangère à +toutes les jouissances de la vie, privée de toutes ses illusions, à peu +près morte à tout ce qui se passait autour de moi.»</p> + +<p>Vers ce temps, l'Académie française perdit deux de ses membres les plus +distingués: le poète le Brun, qui a laissé de belles odes et la +réputation d'un talent très poétique; M. Dureau de la Malle, traducteur +estimé de Tacite, homme d'esprit, ami intime de l'abbé Delille. Celui-ci +vivait paisiblement, jouissant d'une fortune médiocre, entouré d'amis, +recherché de la société, et abandonné à son repos et à la liberté par +l'empereur lui-même, qui avait renoncé à le conquérir. Il publiait de +temps en temps quelques-uns de ses ouvrages et recueillait dans la +bienveillance qu'on leur témoignait le prix de son aimable caractère, et +d'une vie douce qu'aucune pensée amère, qu'aucune action hostile n'avait +troublée. M. Delille, professeur au Collège de France, recevait les +appointements d'une chaire de littérature que le poète Legouvé faisait +pour lui. C'était le seul don qu'il eût voulu accepter de Bonaparte. Il +s'attachait à conserver un souvenir honorable de celle qu'il appelait sa +bienfaitrice<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. On savait qu'il composerait un poème où il parlerait +d'elle, du roi, des émigrés; personne ne lui en savait mauvais gré. Un +gouvernement toujours assez jaloux d'effacer de tels souvenirs, les +respectait en lui, et n'eût osé s'entacher de la honteuse persécution +d'un vieillard aimable, reconnaissant et si généralement aimé.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">(retour) </a> La reine Marie-Antoinette.</blockquote> + +<p>Les deux places vacantes à l'Académie occupèrent un moment les salons de +Paris. On parla quelque peu de M. de Chateaubriand. L'empereur était +aigri contre lui, et le jeune écrivain, marchant dans une ligne qui lui +donnait de la célébrité, l'appuyait sur un parti et ne lui faisait point +cependant courir de vrais dangers, se maintenait dans une opposition qui +s'accrut de la mauvaise humeur qu'elle inspira à l'empereur. L'Académie +française, assez imbue alors des principes d'une incrédulité un peu +révolutionnaire, et surtout philosophique à la manière du siècle +dernier, se dressait aussi contre le choix d'un homme qui avait pris un +étendard religieux pour bannière de son talent. Cependant les personnes +qui le fréquentaient disaient que les habitudes de sa vie n'étaient pas +tout à fait en harmonie avec les préceptes dont il ornait ses +compositions. On lui reprochait un orgueil excessif. Les femmes, +exaltées par la nature de son talent, sa manière un peu étrange, sa +belle figure, sa réputation, le soignaient à l'envi, et il ne se +montrait nullement insensible à leurs avances. Cette vanité extrême, +cette opinion qu'il avait de lui-même ont fait croire encore que, si +l'empereur l'eût un peu caressé, il aurait pu parvenir à se l'acquérir +en mettant seulement au marché le prix très élevé dont son amour-propre +eût voulu qu'on payât son dévouement<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">(retour) </a> Il continuait à publier dans les journaux des + fragments de l'itinéraire de son voyage qu'on lisait avec + empressement. L'esprit de parti s'accordait avec le goût pour + les accueillir. C'était une petite guerre qu'il faisait à + Bonaparte et qui déplaisait à celui-ci, comme toute espèce + d'opposition.</blockquote> + +<p>Les travaux du Corps législatif continuaient en silence; il ratifiait +peu à peu toutes les lois émanées du conseil d'État, et l'organisation +administrative du pouvoir de l'empereur s'achevait sans trouver +d'opposition. Certain par la force de son propre génie, par l'habileté +éprouvée des membres de ce conseil d'État, de régir la France avec cette +apparence légale qui la réduisait au silence et qui plaisait à son +esprit naturellement ami de l'ordre, ne voyant dans les restes du corps +nommé le Tribunat qu'un foyer d'opposition qui, toute faible qu'elle +était, pouvait le gêner quelquefois, il résolut d'en achever la +destruction déjà fort avancée par la diminution du nombre de ceux qui le +composaient, diminution opérée sous le Consulat<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. Il fit donc rendre +par le Sénat un sénatus-consulte qui faisait passer tous les tribuns +dans le Corps législatif, et aussitôt la session de celui-ci fut +terminée. Les discours tenus à la dernière séance du Tribunat sont assez +remarquables. On s'étonne que des hommes consentent à se jouer +mutuellement cette espèce de comédie les uns aux autres, et pourtant il +faut avouer que l'habitude faisait que tout cela ne frappait plus +beaucoup. D'abord M. Bérenger, le conseiller d'État, parut avec +quelques-uns de ses collègues, et, commençant par rappeler tous les +services que le Tribunat avait rendus à la France, il dit ensuite que la +nouvelle décision donnerait au Corps législatif la plénitude d'une +importance qui garantit les droits nationaux. Le président répond, pour +le Tribunat tout entier, que cette détermination est reçue avec respect +et confiance par chacun de ses membres, qui en comprennent parfaitement +les avantages positifs. Ensuite un tribun (M. Carrion-Nisas) fait la +motion de composer une adresse dans laquelle on remerciera l'empereur +des témoignages d'estime et de bienveillance qu'il a bien voulu donner +au Tribunat; et, ajoutant qu'il se croit l'interprète des coeurs de +chacun de ses collègues, il propose de porter au pied du trône, pour +dernier acte d'une honorable existence, une adresse qui frappe les +peuples de cette idée politique, que les tribuns ont reçu l'acte du +Sénat sans regrets, sans inquiétudes pour la patrie, et que leurs +sentiments d'amour pour le monarque vivront éternellement en eux. Cette +proposition fut adoptée à l'unanimité. Le président du Tribunat, Fabre +de l'Aude, fut nommé sénateur.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">(retour) </a> Le Tribunat, institué par la Constitution de + l'an VIII, avait été installé le 1er janvier 1800. Le nombre + de ses membres avait été réduit à <i>cinquante</i>, le 4 août + 1802. C'est en effet le 19 août 1807 qu'il fut tout à fait + supprimé. (P. R.)</blockquote> + +<p>Dans ce temps, l'empereur organisa la cour des comptes, et sa mauvaise +humeur contre M. Barbé-Marbois étant passée, il le rappela et lui donna +la présidence de cette cour.</p> + +<p>Ce fut dans le mois de septembre que l'empereur d'Autriche se remaria +avec sa cousine germaine, fille de feu l'archiduc Ferdinand de Milan. +Peu après, son frère, le grand-duc de Wurtzbourg, auparavant et +aujourd'hui grand-duc de Toscane, vint à Paris. La cour se grossissait +de jour en jour par l'arrivée d'un nombre considérable de grands +personnages. Vers la fin de septembre, on détermina un voyage de +Fontainebleau, où devait se déployer la plus grande magnificence. On +allait célébrer des fêtes pour le mariage de la reine de Westphalie; +l'élite des acteurs de Paris et des musiciens devait s'y transporter; la +cour reçut l'ordre d'y étaler la plus grande parure. Chacun des princes +ou princesses de la famille impériale, y transportant une partie de sa +maison, y devait avoir une table particulière, ainsi que quelques grands +dignitaires et ceux des ministres qui suivraient l'empereur.</p> + +<p>Le 21 septembre, Bonaparte partit avec l'impératrice, et, les jours +suivants, on vit arriver à Fontainebleau la reine de Hollande, la reine +de Naples, le roi et la reine de Westphalie, le grand-duc et la +grande-duchesse de Berg, la princesse Pauline, Madame mère, le grand-duc +et la grande-duchesse de Bade, le prince primat, le grand-duc de +Wurtzbourg; les princes de Mecklembourg et de Saxe-Cobourg, une infinité +d'autres encore: M. de Talleyrand, qui devait tenir une maison ainsi que +le prince de Neuchatel; le ministre des affaires étrangères; le +secrétaire d'État Maret; les grands officiers de la maison impériale, +les ministres du royaume d'Italie, un certain nombre de maréchaux nommés +du voyage, M. de Rémusat, plusieurs chambellans, les dames d'honneur et +d'atours, quelques-unes des dames du palais. Tout ce monde était convié +par une lettre du grand maréchal Duroc. J'arrivai des eaux +d'Aix-la-Chapelle dans ce temps-là, et, étant comprise dans cette +liste, après avoir passé quelques jours à Paris pour voir ma mère et mes +enfants, et faire mes préparatifs de toilette, je rejoignis la cour et +mon mari à Fontainebleau.</p> + +<p>Le 20 septembre, le maréchal Lannes avait été nommé colonel général des +Suisses.</p> +<br> +<a name="c26" id="c26"></a> + +<h3>CHAPITRE XXVI.</h3> + +<h4>(1807.)</h4> + +<p class="sml"><b>Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à +Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de +Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse +Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires +d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé +surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.</b></p> + +<p>Qu'on suppose un individu, ignorant de tout antécédent, jeté tout à coup +dans Fontainebleau<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>, au temps dont je parle, il n'est pas douteux +qu'ébloui par la magnificence qu'on déploya dans cette royale +habitation, et que frappé de l'air d'autorité du maître et de +l'obséquieuse révérence des grands personnages qui l'entouraient, il +n'eût vu ou cru voir un souverain paisiblement assis sur le plus grand +trône du monde par tous les droits réunis de la puissance et de la +légitimité. Bonaparte était alors roi pour tous, et pour lui-même; il +oubliait le passé, il ne redoutait point l'avenir; il marchait d'un pas +ferme, sans prévoir aucun obstacle, ou du moins avec la certitude qu'il +détruirait facilement ceux qui se dresseraient devant lui. Il lui +paraissait, il nous paraissait à tous, qu'il ne pouvait plus tomber que +par un événement si imprévu, si étrange, et qui produirait une +catastrophe si universelle, qu'une foule d'intérêts d'ordre et de repos +étaient solennellement engagés à sa conservation. En effet, maître ou +ami de tous les rois du continent, allié de plusieurs par des traités ou +des mariages à l'étranger, sûr de l'Europe par les nouveaux partages +qu'il avait faits, ayant jusqu'aux frontières les plus reculées des +garnisons importantes qui lui garantissaient l'exécution de ses +volontés, dépositaire absolu de toutes les ressources de la France, +riche d'un trésor immense, dans la force de l'âge<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>, admiré, craint et +surtout scrupuleusement obéi, il semblait qu'il eût tout surmonté. Mais +un ver rongeur se cachait sourdement au sein d'une telle gloire. La +révolution française, ouvrage insurmontable des temps, n'avait point +soulevé les âmes à l'intention d'affermir le pouvoir arbitraire. Les +lumières du siècle, les progrès des saines idées, l'esprit de liberté, +combattaient sourdement contre lui et devaient renverser ce brillant +échafaudage d'une autorité fondée en opposition avec la marche +irrésistible de l'esprit humain. Le foyer de cette liberté existait en +Angleterre. Le bonheur des nations a voulu qu'il se trouvât défendu par +une barrière que les armes de Bonaparte n'ont pu franchir. Quelques +lieues de mer ont protégé la civilisation du monde et empêché que, +comprimée partout, elle ne se vît forcée d'abandonner pour longtemps le +champ de bataille à qui ne l'eût jamais totalement vaincue, mais à qui +l'eût étouffée, peut-être pour la durée de toute une génération.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">(retour) </a> Ce voyage de Fontainebleau, qui dura deux mois + à peu près, est l'un des épisodes intéressants de la vie de + cour sous l'Empire. L'empereur n'a jamais consacré, je crois, + un si long espace de temps à cette vie, dans ses plaisirs ou + dans son éclat, ou plutôt dans un séjour semblable; l'Empire + devenait pour la première fois une cour véritable. Partout + ailleurs, ce qu'on appelait ainsi n'était qu'une parade, un + défilé ou les hommes figuraient plus pour leur uniforme que + pour leur personne. Ici, comme auprès de Louis XIV et de + Louis XV, on vivait ensemble, et, malgré la froideur de + l'étiquette et la peur du maître, la nature devait se faire + jour et se trahir. Il y avait des intérêts, des passions, des + intrigues, des faiblesses, des trahisons, une vraie cour, en + un mot. Je ne cherche pas à juger le talent de l'auteur à + décrire ces nuances, et je borne mon devoir d'éditeur à + écrire des notes plutôt explicatives qu'approbatives. On me + pardonnera toutefois, puisque le public a si bien prouvé par + son empressement le cas qu'il faisait de ces mémoires, de + dire que mon père avait devancé le jugement de l'opinion, et + n'hésitait pas à comparer l'oeuvre de sa mère aux plus grands + modèles. Voici ce qu'il pensait de la peinture de la cour à + Fontainebleau: «Ce chapitre, qui ne contient nul événement, + est, sans contredit, l'un des plus remarquables de cet + ouvrage. Dans quelques parties il y a trop de réflexions, et + qui se répètent. Si ma mère eût revu cet ouvrage, elle eût + resserré et supprimé. Je demeure convaincu, cependant, que le + texte doit rester tel qu'il est, et que, dans ces entretiens + de l'auteur avec lui-même, dans ce retour complaisant sur ses + souvenirs, on apprend à le connaître et à prendre confiance + en lui. Mais ce chapitre-ci mérite un éloge plus absolu. + Comme dans Saint-Simon, la peinture attentive, étudiée, sans + cesse repassée des choses et des personnes, des moeurs, des + formes, des allures, des relations, s'empare de l'esprit, et + le fait vivre dans le monde qu'elle lui retrace. Je ne sais + rien dans Saint-Simon de supérieur au tableau de la cour à la + mort du grand Dauphin. C'est le récit d'une seule nuit de + Versailles, et il tient le quart d'un volume. Il me semble + qu'il y a dans ce chapitre quelque chose du même mérite, et, + quoique ce séjour à Fontainebleau n'ait point été marqué par + un événement distinct qui pût être regardé comme une crise, + telle que la mort du Dauphin, la vivacité de l'imagination + dans la fidélité de la mémoire donne à ce tableau de la cour + de l'empereur cette vérité saisissante qui supplée à la + réalité.» (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">(retour) </a> L'empereur, né le 15 août 1769, avait alors + trente-huit ans. On oublie volontiers son âge, tant on est + ébloui par son éclat. Il y faut cependant penser parfois en + lisant son histoire, et se rappeler qu'il était un homme, + même un jeune homme. (P. R.)</blockquote> + +<p>Le gouvernement anglais, jaloux d'une puissance si colossale, malgré le +mauvais succès de tant d'entreprises, toujours vaincu, jamais découragé, +trouvait sans cesse de nouvelles ressources contre l'empereur dans le +sentiment national qui animait la nation. Celle-ci se voyait attaquée +dans sa prépondérance et dans ses intérêts. Son orgueil et son +industrie, également irrités des obstacles qu'on lui suscitait, se +prêtaient à tous les sacrifices que ses ministres sollicitaient d'elle. +D'énormes subsides furent votés pour l'augmentation d'un service +maritime qui devait produire un blocus continental de toute l'Europe. +Les rois, craintifs devant la force de notre artillerie, se soumettaient +à ce système prohibitif que nous exigions d'eux; mais les peuples +souffraient; les jouissances de la vie sociale, les nécessités +qu'enfante l'aisance, les besoins sans cesse renaissants de mille +agréments matériels, partout combattaient pour les Anglais. On murmurait +à Pétersbourg, sur toutes les côtes de la Baltique, en Hollande, dans +les ports de France, et le mécontentement qui n'osait s'exprimer, en se +concentrant sous la crainte, jetait dans les esprits des racines +d'autant plus profondes, qu'elles devaient s'y fortifier longtemps, +avant qu'il osât se montrer au dehors. Il en paraissait pourtant quelque +chose, par intervalles, dans les menaces ou les reproches que nous +apprenions tout à coup que notre gouvernement adressait à ses alliés. +Renfermés en France, dans une ignorance complète de ce qui se passait +au dehors, sans communications, du moins intellectuelles, avec les +autres nations, défiants des articles commandés de nos ternes journaux, +nous pouvions conclure cependant quelquefois, de certaines lignes du +<i>Moniteur</i>, que les volontés impériales se trouvaient éludées par les +besoins des peuples. L'empereur avait amèrement reproché à son frère +Louis d'exécuter trop mollement ses ordres en Hollande. Il l'y renvoya +en lui intimant fortement sa volonté d'être scrupuleusement obéi.</p> + +<p>«La Hollande, disait <i>le Moniteur</i>, depuis les nouvelles mesures qu'elle +a prises, ne correspondra plus avec l'Angleterre. Il faut que le +commerce anglais trouve tout le continent fermé, et que ces ennemis des +nations soient mis hors du droit commun. Il est des peuples qui ne +savent que se plaindre; il faut savoir souffrir avec courage, prendre +tous les moyens de nuire à l'ennemi commun, et l'obliger à reconnaître +les principes qui dirigent toutes les nations du continent. Si la +Hollande avait pris ses mesures depuis le blocus, peut-être l'Angleterre +aurait déjà fait la paix.»</p> + +<p>Une autre fois on s'efforçait de flétrir, aux yeux de tous, ce qu'on +appelait l'envahissement de nos libertés continentales. Le gouvernement +anglais se voyait comparé, dans sa politique, à <i>Marat</i>. «Qu'est-ce que +celui-ci a fait de plus atroce? disait-on. C'est de présenter au monde +le spectacle d'une guerre perpétuelle. Les meneurs oligarques qui +dirigent la politique anglaise finiront comme tous les hommes furibonds +et exagérés; ils seront l'opprobre de leur pays, et la haine des +nations.»</p> + +<p>Quand l'empereur dictait de pareilles injures contre le gouvernement +oligarchique, il caressait à son profit les idées démocratiques qu'il +savait bien exister sourdement dans la nation. En se servant de +quelques-unes de nos phrases révolutionnaires, il croyait satisfaire +suffisamment les opinions qui les avaient inspirées. L'égalité, rien que +l'égalité, voilà quel était son mot de ralliement entre la Révolution et +lui. Il n'en craignait point les suites pour lui-même; il savait qu'il +excitait ces vanités qui peuvent fausser les dispositions les plus +généreuses; il détournait de la liberté, comme je l'ai dit souvent; il +étourdissait tous les partis, dénaturait toutes les paroles, +effarouchait la raison. Quelque force que lui donnât son glaive, il le +soutenait encore par le secours des sophismes et prouvait que c'était en +connaissance de cause qu'il déviait de la marche indiquée par le +mouvement des idées, en s'aidant encore de la puissance de la parole +pour nous égarer. Ce qui fait de Bonaparte un des hommes les plus +supérieurs qui aient existé, ce qui le met à part, en tête de tous les +puissants appelés à régir les autres hommes, c'est qu'il a parfaitement +connu son temps et qu'il l'a toujours combattu. C'est volontairement +qu'il a choisi une route difficile et contraire à son époque. Il ne le +cachait point; il disait souvent que lui seul arrêtait la Révolution, +qu'après lui elle reprendrait sa marche. Il s'allia avec elle pour +l'opprimer, mais il présuma trop de sa force. Habile à reprendre ses +avantages, elle a su enfin le vaincre et le repousser.</p> + +<p>Les Anglais, à cette époque, alarmés de la condescendance avec laquelle +le czar, encore plus séduit que vaincu, abondait dans le système de +l'empereur, attentifs aux troubles qui commençaient à se manifester en +Suède, inquiets du dévouement que nous témoignait le Danemark et qui +devait leur fermer le détroit du Sund, firent un armement considérable +et réunirent leurs forces pour bombarder Copenhague. Ils vinrent même à +bout de prendre la ville. Le prince royal, fort de l'amour de ses +peuples, se défendit vaillamment, et lutta même après avoir perdu sa +capitale. Les Anglais se virent forcés de l'évacuer et de s'en tenir, là +comme ailleurs, au blocus général. L'opposition en Angleterre éclata +contre cette expédition. L'empereur, ignorant de la constitution +anglaise, se flatta que les débats assez vifs du Parlement lui seraient +utiles. Peu accoutumé à l'opposition, il jugeait du danger de celle +d'Angleterre d'après l'effet qu'elle eût produit en France, si elle s'y +fût manifestée avec la même violence qu'il remarquait dans les journaux +de Londres; et souvent il croyait le gouvernement anglais perdu, en +repaissant son impatience des phrases animées du <i>Morning Chronicle</i>. +Mais son espoir se trouvait toujours déçu. L'opposition tonnait; les +remontrances s'évaporaient en fumée, et le ministère emportait toujours +des moyens de plus de continuer cette lutte nécessaire. Rien n'a plus +causé de mouvements de colère à l'empereur que ces débats du Parlement, +et les attaques violentes contre sa personne que la liberté de la presse +enfantait contre lui. En vain il usait de cette liberté pour payer à +Londres des écrivains qui imprimaient aussi très impunément ce qu'il +voulait; ces combats de plume n'avançaient rien; on répondait à ses +injures par des injures qui arrivaient à Paris. Il fallait les traduire, +les lui livrer; on tremblait en les mettant sous ses yeux; sa colère, +soit qu'elle éclatât, soit qu'elle fût concentrée, paraissait également +redoutable, et malheur à qui avait affaire à lui immédiatement après +qu'il venait de lire les journaux anglais!</p> + +<p>Nous nous apercevions toujours par quelque bourrasque de cette mauvaise +humeur. C'est bien alors qu'il fallait plaindre ceux dont la mission +était d'ordonner de ses amusements. C'est alors que je puis bien dire +que le supplice de M. de Rémusat commençait. J'en parlerai avec plus de +détails, en rendant compte de la vie qu'on mena à Fontainebleau.</p> + +<p>Dès que les personnes comprises dans ce voyage y furent réunies, on les +soumit toutes à une espèce de règlement qu'on leur fit connaître. Les +différentes soirées de la semaine se devaient passer chez différents +grands personnages. L'empereur devait recevoir un soir chez lui. On y +entendrait de la musique et on y jouerait après. Deux autres jours il y +aurait spectacle; une autre fois, bal chez la grande-duchesse de Berg, +un autre bal chez la princesse Borghèse; enfin cercle et jeu chez +l'impératrice. Les princes et les ministres devaient donner à dîner et +inviter tour à tour les conviés au voyage; le grand maréchal de même, +ayant une table de vingt-cinq couverts tous les jours; la dame d'honneur +de même, et enfin à une dernière table dînait tout ce qui n'avait pas +reçu une invitation. Princes et rois ne pouvaient dîner chez l'empereur +qu'invités par lui; il se réservait la liberté du tête-à-tête avec sa +femme, et il choisissait qui lui plaisait. On chassait à jours fixes, et +de même on était invité pour accompagner la chasse, soit à cheval, soit +dans un grand nombre de très élégantes calèches. Il passa par la tête de +l'empereur de vouloir que les femmes eussent un costume de chasse. +L'impératrice s'y prêta volontiers. Le fameux marchand de modes, Leroi, +fut appelé au conseil, on détermina un costume très brillant. Chaque +princesse avait une couleur différente pour elle et sa maison. Le +costume de l'impératrice était en velours amarante brodé en or, avec une +toque brodée d'or et couronnée de plumes blanches, et toutes les dames +du palais furent vêtues de couleur amarante. La reine de Hollande +choisit le bleu et argent; madame Murat, la couleur de rose et argent +aussi; la princesse Borghèse, le lilas, de même brodé en argent. C'était +toujours une sorte de tunique ou redingote en velours, courte, sur une +robe de satin blanc brodée, des bottines de velours pareilles à la robe, +ainsi que la toque, une écharpe blanche. L'empereur et tous les hommes +portaient un habit vert, galonné en or et argent. Ces brillants +costumes, portés soit à cheval, soit en calèche, et toujours en cortège +très nombreux, faisaient au travers de la belle forêt de Fontainebleau +un effet charmant.</p> + +<p>L'empereur aimait la chasse plutôt pour l'exercice qu'elle lui faisait +faire que pour ce plaisir en lui-même. Il ne se prêtait point toujours à +suivre le cerf bien régulièrement, et, se lançant au galop, +s'abandonnait à la route qui se présentait devant lui. Quelquefois il +oubliait le motif pour lequel on parcourait la forêt et il en suivait +les sinuosités, en paraissant s'abandonner à la fantaisie de son cheval, +et livré à d'assez longues rêveries. Il montait à cheval avec habitude, +mais sans grâce. On lui dressait des chevaux arabes qu'il préférait, +parce qu'ils s'arrêtent à l'instant, et que, partant tout à coup, sans +tenir sa bride, il fût tombé souvent si on n'avait pris les précautions +nécessaires. Il aimait à descendre au galop des côtes rapides, au risque +de faire rompre le col à ceux qui le suivaient. Il a fait quelques +chutes, dont on ne parlait jamais, parce que cela lui aurait déplu. Je +lui ai vu, un peu avant ce temps, la manie de mener aussi des attelages +à des calèches ou à des bogheis. Il n'était pas bien sûr d'être alors +dans la voiture qu'il conduisait, car il ne prenait aucune précaution +pour les tournants ou pour éviter les endroits difficiles. Il prétendait +toujours vaincre tout obstacle, et il eût rougi de reculer. Une fois, à +Saint-Cloud, il s'avisa de vouloir conduire quatre chevaux à grandes +guides. Il passa une grille si maladroitement, se trouvant emporté dès +le premier instant, qu'il versa la voiture, où se trouvaient +l'impératrice et quelques personnes, sans aucun accident grave, +heureusement. Il en fut quitte pour avoir pendant trois semaines le +poignet foulé. Depuis ce temps il renonça à mener lui-même, disant en +riant que, dans les moindres choses, il fallait que chacun fît son +métier. Quoiqu'il ne prît pas grand intérêt au succès d'une chasse, +cependant il grondait assez fortement lorsqu'on ne réussissait point à +prendre le cerf. Il se fâchait si on lui représentait que lui-même, en +changeant de route, avait contribué à égarer les chiens; le moindre +<i>non-succès</i> lui causait toujours surprise et impatience.</p> + +<p>Il travaillait beaucoup à Fontainebleau, comme partout. Il se levait à +sept heures, donnait son lever, déjeunait seul, et, les jours où l'on ne +chassait point, il demeurait dans son cabinet, ou tenait ses conseils +jusqu'à cinq ou six heures. Les ministres, les conseillers d'État +venaient de Paris, comme si on était à Saint-Cloud; il n'entrait pas +beaucoup dans la raison de la distance, jusqu'au point que, manifestant +le désir qu'on lui fît sa cour le dimanche après la messe, comme cela se +passait à Saint-Cloud, on partait de Paris dans la nuit pour arriver le +matin à l'heure prescrite. On se tenait alors dans l'une des galeries de +Fontainebleau qu'il parcourait à son gré, ne pensant pas toujours à +payer d'une parole ou d'un regard la fatigue et le dérangement d'un +pareil voyage.</p> + +<p>Tandis qu'il demeurait la matinée dans son cabinet, l'impératrice, +toujours élégamment parée, déjeunait avec sa fille et ses dames, et +ensuite, se tenant dans son salon, y recevait les visites des personnes +qui habitaient le château. Celles d'entre nous qui s'en souciaient +pouvaient y faire quelque ouvrage, et cela n'était pas inutile pour +soutenir la fatigue d'une conversation oiseuse et insignifiante. Madame +Bonaparte n'aimait pas à être seule et n'avait le goût d'aucune +occupation. À quatre heures on la quittait; elle vaquait alors à sa +toilette, et nous à la nôtre; c'était toujours une grande affaire. Un +assez bon nombre de marchands de Paris avaient transporté à +Fontainebleau leurs plus belles marchandises, et ils en trouvaient +facilement le débit, en se présentant dans tous nos appartements. Entre +cinq et six heures, il arrivait assez fréquemment que l'empereur passait +dans l'appartement de sa femme, et qu'il montait en calèche, seul avec +elle, pour se promener avant son dîner. On dînait à six heures, ensuite +on se rendait au spectacle, ou chez la personne qui devait, à tel jour, +se charger du plaisir de la soirée.</p> + +<p>Les princes, maréchaux, grands officiers ou chambellans qui avaient les +entrées, pouvaient se présenter chez l'impératrice. On frappait à la +porte, le chambellan de service annonçait; l'empereur disait: <i>Qu'il +entre!</i> et on entrait. Si c'était une femme, elle s'asseyait en silence; +un homme demeurait debout contre la muraille, à la suite des personnes +qu'il trouvait déjà dans le salon. L'empereur s'y promenait +ordinairement en long et en large; quelquefois silencieusement et +rêvant, sans se soucier de ce qui l'entourait, quelquefois faisant une +question qui recevait une réponse courte, ou bien entamant la +conversation, c'est-à-dire l'occasion de parler à peu près seul, car on +éprouvait toujours, et alors plus que jamais, quelque embarras à lui +répondre. Il ne savait et, je crois, ne voulait mettre personne à +l'aise, craignant la moindre apparence de familiarité, et inspirant à +chacun l'inquiétude de s'entendre dire, devant témoins, quelque parole +désobligeante. Les cercles se passaient de la même manière. On +s'ennuyait autour de lui, et il s'ennuyait lui-même; il s'en plaignait +souvent, s'en prenant à chacun de ce silence terne et contraint qu'il +imposait. Quelquefois il disait: «C'est chose singulière, j'ai rassemblé +à Fontainebleau beaucoup de monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai +réglé tous les plaisirs, et les visages sont allongés, et chacun a l'air +bien fatigué et triste.--C'est, lui répondait M. de Talleyrand, que le +plaisir ne se mène point au tambour, et qu'ici, comme à l'armée, vous +avez toujours l'air de dire à chacun de nous: «Allons, messieurs et +mesdames, en avant, marche!» Il ne s'irritait point de ces paroles, il +était alors fort en train. M. de Talleyrand passait de longues heures +avec lui, et il lui laissait le droit de tout lui dire. Mais, dans un +salon rempli de quarante personnes, M. de Talleyrand se tenait en aussi +grand silence que tout le monde.</p> + +<p>De toute la cour, la personne que, dans ces voyages, le soin de ses +plaisirs agitait davantage était sans aucune comparaison M. de Rémusat. +Les fêtes et spectacles étaient dans les attributions du grand +chambellan, et M. de Rémusat, en sa qualité de premier chambellan, avait +la responsabilité de tout ce <i>travail</i>. Ce mot convient parfaitement; +car la volonté impérieuse et difficile de Bonaparte rendait cette sorte +de métier assez pénible. «Je vous plains, lui disait M. de Talleyrand: +il vous faut amuser <i>l'inamusable</i>.»</p> + +<p>L'empereur voulait deux spectacles par semaine, et qu'ils fussent +toujours variés. Les acteurs de la Comédie-Française en faisaient seuls +les frais, conjointement avec quelques représentations d'opéras +italiens. On ne jouait guère que des tragédies, souvent Corneille, +quelques pièces de Racine, et rarement Voltaire, dont Bonaparte n'aimait +point le théâtre. Après avoir approuvé d'avance un répertoire réglé pour +le voyage, et positivement signifié qu'on voulait pour Fontainebleau les +meilleurs acteurs de la troupe, il entendait que les représentations de +Paris ne fussent point interrompues; les précautions étaient prises. +Tout à coup, par suite d'une fantaisie bien plutôt que d'un désir, il +détruisait l'ordre qu'il avait consenti, demandait une autre pièce ou un +autre comédien, et cela le matin même du jour où il fallait les lui +procurer. Il n'écoutait jamais une observation; le plus souvent il en +eût pris quelque humeur, et la chance la plus satisfaisante était qu'il +dît en souriant: «Bah! avec un peu de peine, vous en viendrez à bout; je +le veux, c'est à vous de trouver le moyen de le faire.» Dès que +l'empereur avait proféré cet irrévocable <i>je le veux</i>, ce mot se +répétait en écho dans tout le palais. Duroc, Savary surtout, le +prononçaient du même ton que lui; M. de Rémusat le répétait à tous les +comédiens, étourdis des efforts de mémoire ou du dérangement subit +auquel on les soumettait. Les courriers partaient pour aller chercher à +toute bride les hommes ou les choses nécessaires. La journée se passait +en sottes petites agitations, dans la crainte qu'un accident, ou une +maladie, ou quelque circonstance imprévue ne s'opposât à l'exécution de +l'ordre donné, et mon mari, venant chercher dans ma chambre un moment de +repos, soupirait un peu en pensant qu'un homme raisonnable se voyait +forcé d'user sa patience et les combinaisons de son esprit à de telles +pauvretés, devenues importantes par les suites qu'elles pouvaient avoir. +Il faut avoir vécu dans les cours pour savoir à quel point les plus +petites choses prennent de la gravité, et combien le mécontentement du +maître, même quand il s'agit de niaiseries, est désagréable à porter. +Les rois sont assez sujets à le témoigner devant tout le monde, et il +est insupportable de recevoir une plainte ou une brusquerie en présence +de tant de gens auxquels on sert de spectacle. Bonaparte, plus roi que +qui que ce soit, grondait durement, souvent hors de propos, humiliant +son monde, menaçant pour un motif léger. La crainte qu'il excitait +était communicative, et le bruit de quelques-unes de ses paroles dures +avait un long retentissement.</p> + +<p>Enfin, lorsqu'à grand'peine on était parvenu à le contenter, il ne faut +pas croire qu'il témoignât jamais cette satisfaction. Son silence était +alors son plus beau, et ce dont il fallait s'arranger. Il arrivait au +spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal +anglais, ou seulement fatigué de la chasse; il rêvait ou s'endormait. On +n'applaudissait point devant lui; la représentation silencieuse était +extrêmement froide. La cour s'ennuyait mortellement de ces éternelles +tragédies; les jeunes femmes s'y endormaient; on quittait le spectacle +triste et mécontent. L'empereur s'apercevait de cette impression; il en +prenait de l'humeur, s'attaquait à son premier chambellan, blâmait les +acteurs, aurait voulu qu'on en trouvât d'autres, quoiqu'il eût les +meilleurs, et ordonnait quelques autres représentations pour les jours +suivants, qui éprouvaient à peu près le même sort. Il était bien rare +qu'il en fût autrement, et, il faut en convenir, c'était chose vraiment +désagréable. Le jour de spectacle à Fontainebleau, j'éprouvais toujours +un souci qui me devenait une sorte de petit supplice sans cesse +renaissant; la frivolité du fond et l'importance des suites en rendaient +le poids plus importun.</p> + +<p>L'empereur aimait assez le talent de Talma. Il se persuadait qu'il +l'aimait beaucoup; je crois qu'il savait encore plus qu'il est grand +acteur, qu'il ne le sentait. Il n'y avait pas en lui ce qui fait qu'on +se complaît dans la représentation d'une fiction de théâtre. Il manquait +d'instruction; ensuite, il était trop rarement désoccupé, trop fortement +entrepris par sa situation réelle pour prêter attention à la conduite +d'un ouvrage, au développement d'une passion feinte. Il se montrait, +parfois, ému transitoirement d'une scène ou même d'un mot prononcé avec +talent; mais cette émotion nuisait au reste de son plaisir, parce qu'il +eût voulu qu'elle se prolongeât dans toute sa force, et qu'il ne faisait +nul cas des impressions secondaires, ou plus douces, que produisent +encore la beauté du vers ou l'accord que le talent d'un comédien apporte +dans un rôle entier. En général, il trouvait notre théâtre français +froid, nos acteurs trop mesurés, et il s'en prenait toujours aux autres +de l'impossibilité presque complète où il se trouvait de se plaire là +où la multitude acceptait un divertissement. Il en était de même sur +l'article de la musique. Peu sensible aux arts, il savait leur prix <i>par +son esprit</i>, et, leur demandant plus qu'ils ne pouvaient lui donner, il +se plaignait de n'avoir pas senti ce que sa nature ne permettait pas +qu'il éprouvât.</p> + +<p>On avait attiré à la cour les premiers chanteurs de l'Italie. Il les +payait largement, mettait sa vanité à les enlever aux autres souverains; +mais il les écoutait tristement, et rarement avec intérêt. M. de Rémusat +imagina d'animer les concerts qu'on lui donnait par une sorte de +représentation des morceaux de chant qu'on exécutait en sa présence. Les +concerts furent quelquefois donnés sur le théâtre. Ils étaient composés +des plus belles scènes des opéras italiens. Les chanteurs les +exécutaient en costumes, et les jouaient réellement; la décoration +représentait le lieu de la scène où se passait l'action du morceau de +chant. Tout cela était monté avec grand soin, et, comme tout le reste, +manquait à peu près son effet. Mais il faut dire que, si tant de soins +étaient perdus pour son plaisir, la pompe de tant de spectacles et de +divertissements variés le flattait néanmoins, car elle rentrait dans sa +politique, et il aimait à étaler devant cette foule d'étrangers qui +l'entouraient une supériorité qui se retrouvait en tout.</p> + +<p>Cette même disposition rêveuse et mécontente, qu'il portait partout, +jetait un voile sombre sur les cercles et les bals de Fontainebleau. +Vers huit heures du soir, la cour excessivement parée se rendait chez la +princesse qui devait recevoir à tel jour. On se plaçait en cercle; on se +regardait sans se parler. On attendait Leurs Majestés. L'impératrice +arrivait la première, parcourait gracieusement le salon, et ensuite +prenait sa place et attendait comme les autres en silence l'arrivée de +l'empereur. Il entrait enfin, il allait s'asseoir près d'elle; il +regardait danser; son visage était loin d'encourager le plaisir, aussi +le plaisir ne se mêlait-il guère à de pareilles réunions. Pendant ces +contredanses, quelquefois, il se promenait entre les rangs des dames +pour leur adresser des paroles assez insignifiantes qui le plus souvent +n'étaient que des plaisanteries peu délicates sur leur toilette. Il +disparaissait presque aussitôt, et, peu après sa retraite, chacun se +retirait de son côté.</p> + +<p>Dans ce voyage de Fontainebleau, nous vîmes paraître une très jolie +personne dont il fut un peu occupé. C'était une Italienne. M. de +Talleyrand l'avait vue en Italie, et il avait persuadé à l'empereur de +la placer auprès de l'impératrice en qualité de lectrice; on fit son +mari receveur général. L'impératrice, d'abord un peu effarouchée de +l'apparition de cette belle personne, prit cependant assez promptement +le parti de se prêter avec complaisance à des amusements auxquels il lui +aurait été impossible de s'opposer longtemps, et, cette fois, elle ferma +les yeux sur ce qui se passait. C'était une douce personne, plus soumise +que satisfaite; elle céda à son maître par une sorte de conviction qu'on +ne devait pas lui résister; mais elle ne mit aucun éclat, aucune +prétention à son succès; elle sut même allier au dedans d'elle un grand +fonds d'attachement pour madame Bonaparte avec la complaisance pour la +fantaisie de son époux. Il en résulta que cette aventure se passa sans +bruit ni éclat. Elle était alors la plus jolie femme d'une cour qui en +renfermait un grand nombre de fort jolies. Je n'ai jamais vu de plus +beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le +visage. Elle était grande, élégamment faite; elle eût eu besoin d'un +peu plus d'embonpoint.</p> + +<p>L'empereur n'eut jamais pour elle un goût très vif; il le confia assez +vite à sa femme, et la rassura en lui livrant, sans aucune réserve, le +secret de cette froide liaison. Il l'avait fait loger à Fontainebleau de +manière qu'elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler; +on se disait à l'oreille que le soir elle descendait chez lui ou bien +qu'il allait dans sa chambre; mais, au milieu des cercles, il ne lui +parlait pas plus qu'à une autre, et notre cour ne prêta pas longtemps +attention à toute cette affaire, prévoyant qu'elle ne produirait aucun +changement. M. de Talleyrand, qui avait le premier persuadé à Bonaparte +le choix de cette maîtresse, recevait la confidence du plus ou moins de +plaisir qu'elle lui procurait, et ce fut tout.</p> + +<p>Si quelque personne curieuse me demandait si, à l'exemple du maître, il +se formait d'autres liaisons pendant l'oisiveté d'une pareille réunion, +je serais assez embarrassée de répondre d'une manière satisfaisante. Le +service de l'empereur imposait un trop grand assujettissement pour +laisser aux hommes le temps de certaines galanteries, et les femmes +avaient une trop continuelle inquiétude de ce qu'il pourrait leur dire, +pour se livrer sans précautions. Dans un cercle si froid, si convenu, +on n'eût jamais osé se permettre une parole, un mouvement de plus ou de +moins que les autres; aussi ne se manifestait-il aucune coquetterie, et +tout arrangement se faisait en silence et avec une sorte de promptitude +qui échappait aux regards. Ce qui préservait encore les femmes, c'est +que les hommes ne pensaient alors nullement à paraître aimables, et +qu'ils ne montraient guère que les prétentions de la victoire, sans +perdre leur temps aux lenteurs d'un véritable amour. Aussi ne se +forma-t-il autour de l'empereur que des liaisons subites dont +apparemment les deux parties étaient pressées de brusquer le dénouement. +D'ailleurs Bonaparte tenait à ce que sa cour fût grave, et il eût trouvé +mauvais que les femmes y prissent le moindre empire. Il voulait se +réserver à lui le droit de toutes les libertés; il tolérait l'inconduite +de quelques personnes de sa famille, parce qu'il voyait qu'il ne +pourrait la réprimer, et que le bruit lui donnerait une plus grande +publicité. La même raison l'eût porté à dissimuler l'humeur qu'il eût +ressentie si sa femme se fût permis quelques distractions; mais, à cette +époque, elle n'y semblait guère disposée. J'ignore absolument le secret +de son intime intérieur, et je l'ai toujours vue presque exclusivement +occupée de sa position, et tremblant de déplaire à son mari. Elle +n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et +mesurée; elle ne parlait aux hommes que pour tâcher de découvrir ce qui +se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l'éternel sujet +de ses plus grands soucis. Au reste, les femmes de cette cour avaient +grande raison de s'observer un peu, car l'empereur, dès qu'il était +instruit de quelque chose, et il l'était toujours, soit pour s'amuser, +soit par je ne sais quel autre motif, ne tardait guère à mettre au fait +le mari de ce qui se passait. À la vérité, il lui interdisait le bruit +et la plainte. C'est ainsi que nous avons su qu'il avait appris à S*** +quelques-unes des aventures de sa femme, et qu'il lui ordonna si +impérieusement de ne point montrer de courroux, que S***, toujours +parfaitement soumis, consentit à se laisser tromper, et, moitié par +condescendance, moitié par suite du désir qu'il en avait, finit, je +pense, par ne point croire ce qui souvent était public.</p> + +<p>Madame de X---- était à Fontainebleau; mais l'empereur ne semblait plus +y faire la moindre attention. On a dit qu'il était revenu à elle +quelquefois; mais ce n'a plus été alors que fort transitoirement, et +sans que ces passades donnassent le moindre retour à son ancien crédit.</p> + +<p>Cependant nous eûmes pendant ce voyage le spectacle d'un autre amour qui +fut d'abord assez vif. Jérôme venait, comme je l'ai dit, d'épouser la +princesse Catherine. Cette jeune personne s'attacha vivement à lui; +mais, sitôt après son mariage, il lui donna l'occasion d'éprouver un +assez fort mouvement de jalousie. La jeune princesse de Bade était alors +extrêmement agréable, et toujours en grande froideur avec le prince son +époux. Coquette, un peu légère, fine et gaie, elle avait de grands +succès. Jérôme devint amoureux d'elle, et elle parut s'amuser de cette +passion. Elle dansait avec lui dans tous les bals; la princesse +Catherine, un peu trop grasse déjà, ne dansait point, et demeurait +assise, contemplant tristement la gaieté de ces deux jeunes gens qui +passaient et repassaient devant elle, sans faire attention à la peine +qu'elle éprouvait. Enfin, un soir, au milieu d'une fête, la bonne +intelligence paraissant très marquée, nous vîmes tout à coup cette +nouvelle reine de Westphalie pâlir, laisser échapper des larmes, se +pencher sur sa chaise, et enfin s'évanouir tout à fait. Le bal fut +interrompu. On la transporta dans un salon voisin; l'impératrice, suivie +de quelques-unes d'entre nous, s'empressa à lui donner secours; nous +entendions l'empereur adresser à son frère quelques paroles dures, après +quoi il se retira. Jérôme, effrayé, se rapprocha de sa femme, et, la +posant sur ses genoux, cherchait à lui rendre sa connaissance en lui +faisant mille caresses. La princesse, en revenant à elle, pleurait +encore et ne semblait point s'apercevoir de tout ce monde qui +l'entourait. Je la regardais en silence, et je me sentais saisie d'une +impression assez vive en voyant ce Jérôme, qu'une foule de +circonstances, toutes indépendantes assurément de son mérite, avaient +porté sur le trône, devenu l'objet de la passion d'une princesse, ayant +tout à coup acquis le droit d'être aimé d'elle et de la négliger. Je ne +puis dire tout ce que j'éprouvais en la voyant assise familièrement sur +lui, la tête penchée sur son épaule, recevant ses caresses, et, lui, +l'appelant à plusieurs reprises du nom de Catherine et l'engageant à se +remettre, en la tutoyant familièrement. Peu de moments après, les deux +époux se retirèrent dans leur appartement. Bonaparte, le lendemain, +ordonna à sa femme de parler fortement à sa jeune nièce, et je fus +chargée aussi de lui parler raison. Elle me reçut fort bien; elle +m'écouta beaucoup quand je lui représentai qu'elle compromettait tout +son avenir, que son devoir comme son intérêt l'engageaient à bien vivre +avec le prince de Bade, qu'elle était destinée à habiter d'autres lieux +que la France, qu'il était assez vraisemblable qu'on lui saurait mauvais +gré en Allemagne de légèretés qu'on lui tolérerait à Paris, et qu'elle +devait s'appliquer à ne point prêter aux calomnies qu'on se pressait de +répandre sur elle. Elle m'avoua qu'elle s'était reproché plus d'une fois +l'imprudence de ses manières, mais qu'il n'y avait, au dedans d'elle, +que l'envie de s'amuser; qu'au reste elle avait fort bien remarqué que +toute son importance venait alors de sa qualité de princesse de Bade, +qu'elle ne se voyait plus traitée à la cour de France comme par le +passé. En effet, l'empereur, qui n'avait plus le même penchant pour +elle, avait changé tout le cérémonial à son égard, et, ne songeant plus +aux règlements qu'il avait prescrits sur son rang lors de son mariage, +négligeant de la traiter comme sa fille adoptive, il ne lui donnait plus +que ce qu'on devait accorder à une princesse de la confédération du +Rhin, ce qui la mettait assez loin après les reines et les princesses de +la famille. Enfin elle se voyait une occasion de trouble, et le jeune +grand-duc, n'osant point exprimer son mécontentement, ne le manifestait +que par une extrême tristesse. Notre conversation, qui fut longue, et +ses propres réflexions la frappèrent beaucoup. Quand elle me congédia, +elle m'embrassa en me disant: «Vous verrez que vous serez contente de +moi.» En effet, le soir même, au bal, elle s'approcha de son mari, lui +parla avec une manière affectueuse, et prit un maintien réservé qu'on +remarqua. Dans cette soirée elle vint à moi, et, avec une bonne grâce +infinie, elle me demanda si je la trouvais bien, et à dater de ce jour, +jusqu'à la fin du voyage, on ne put pas faire la moindre maligne +observation sur son compte. Elle ne témoigna aucun regret de retourner à +Bade; elle s'y est bien conduite; elle a eu des enfants du prince et a +vécu parfaitement avec lui; elle s'est fait aimer de ses sujets. +Aujourd'hui la voilà veuve seulement avec deux filles, mais fort +considérée de son beau-frère l'empereur de Russie, qui lui a témoigné à +plusieurs reprises un grand intérêt<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. Quant à Jérôme, il alla peu +après prendre possession de son royaume de Westphalie, où sa conduite a +dû donner à la princesse Catherine plus d'une occasion de verser des +larmes qui n'ont pourtant pas refroidi sa tendresse, puisque, depuis la +révolution de 1814, elle n'a pas cessé de partager son exil<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">(retour) </a> La princesse Stéphanie de Bade est morte en + 1860. (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">(retour) </a> La princesse Catherine, fille du roi de + Wurtemberg, est morte à Lausanne le 28 novembre 1835. (P. + R.)</blockquote> + +<p>Tandis qu'on se livrait au plaisir et surtout à l'étiquette dans le +château de Fontainebleau, la pauvre reine de Hollande y vivait le plus à +l'écart qu'elle pouvait; extrêmement souffrante d'une grossesse pénible, +toujours poursuivie du souvenir de son fils, crachant le sang au moindre +effort, inquiète de son avenir, découragée sur tout, ne demandant aux +événements que du repos. C'était alors qu'elle me disait souvent, avec +les larmes aux yeux: «Je ne tiens plus à la vie que par le bonheur de +mon frère. Quand je pense à lui, je jouis de nos grandeurs; mais, pour +moi, elles sont un supplice.» L'empereur lui témoignait estime et +affection; c'était toujours à elle qu'il confiait le soin de donner des +conseils à sa mère, quand il les croyait nécessaires. Il y avait de +l'amitié entre madame Bonaparte et sa fille; mais elles se ressemblaient +trop peu pour s'entendre, et la première se sentait dans une sorte +d'infériorité qui lui imposait un peu. D'ailleurs, Hortense avait +éprouvé de si grands malheurs, qu'elle ne pouvait trop trouver en elle +de compassion pour des soucis qui lui auraient apparu d'un poids léger, +en comparaison de ce qu'elle souffrait. Ainsi, quand l'impératrice +venait lui parler d'une querelle surgie entre elle et l'empereur pour +quelque folle dépense, ou d'une jalousie passagère, ou même de la +crainte de son divorce, sa fille souriait tristement en lui répondant: +«Sont-ce donc là des malheurs?» Ces deux personnes se sont aimées, mais +je crois qu'elles ne se sont jamais tout à fait comprises.</p> + +<p>L'empereur, qui, dans le fond, avait, je crois, plus d'amitié pour +madame Louis Bonaparte que pour son frère, mais qui cependant n'était +point absolument étranger à un certain esprit de famille, ne se mêlait +qu'avec une sorte de précaution des querelles de ce ménage. Il avait +consenti à garder sa belle-fille près de lui jusqu'après ses couches; +mais il parlait toujours du retour qu'il désirait qu'elle fît en +Hollande. Elle l'assurait qu'elle ne voulait point rentrer dans un pays +où son fils était mort et où mille douleurs l'attendaient. «Ma +réputation est flétrie, lui disait-elle, ma santé perdue, je n'attends +plus de bonheur dans la vie; bannissez-moi de votre cour si vous voulez, +enfermez-moi dans un couvent, je ne souhaite ni trône ni fortune. Donnez +du repos à ma mère, de l'éclat à Eugène qui le mérite, mais laissez-moi +vivre tranquille et solitaire.» Quand elle parlait ainsi, elle parvenait +à émouvoir l'empereur; il la consolait, l'encourageait, lui promettait +son appui, lui conseillait de s'en remettre au temps; mais il repoussait +vivement toute idée de divorce entre elle et Louis. Souvent il pensait +au sien, et il sentait qu'une sorte de ridicule se serait attaché à +cette multiplicité du même événement dans sa famille. Madame Louis se +soumettait, laissait aller le temps, bien déterminée à ne point céder à +un nouveau rapprochement qui alors la faisait frémir. Il ne paraît +point, au reste, que le roi le désirât lui-même. Plus aigri que jamais +contre sa femme, il ne l'aimait pas plus qu'elle ne l'aimait elle-même; +il l'accusait hautement en Hollande, car il voulait avoir l'air d'une +victime. Bien des gens l'ont cru; les rois trouvent facilement des +oreilles crédules. Ce qui est certain, c'est que l'époux et la femme +étaient fort malheureux; mais je pense que le caractère de Louis lui eût +donné des chagrins partout, au lieu qu'il y avait dans celui d'Hortense +de quoi faire une vie douce et sereine; car elle n'avait aucune +apparence de passion: son âme et son esprit la portaient vers un profond +repos.</p> + +<p>La grande-duchesse de Berg s'appliquait à se montrer aimable pour tous à +Fontainebleau. Elle ne manquait pas de gaieté dans l'humeur, et savait +prendre parfois le ton de la bonhomie. Établie dans le château à ses +propres frais, elle y vivait avec luxe, ordonnait toujours une table +somptueuse. Elle était servie tout en vaisselle dorée, ce qui n'arrivait +point, même chez l'empereur. Elle invitait tous les habitants du palais +les uns après les autres, accueillait de fort bonne grâce même ceux +qu'elle n'aimait point, et semblait ne penser qu'au plaisir; mais elle +ne perdait point son temps cependant. Elle voyait souvent alors M. de +Metternich, ambassadeur d'Autriche. Il était jeune, d'une jolie figure; +il paraissait remarquer la soeur de l'empereur; elle s'en aperçut +facilement, et, dès cette époque, soit par esprit de coquetterie, ou +plutôt par suite d'une ambition précautionneuse, elle commença à +accueillir avec assez d'attention les hommages d'un ministre qui, +disait-on, avait du crédit à la cour et qui, par la suite, pourrait +peut-être la servir. Qu'elle ait eu d'avance ou non cette idée, cet +appui ne lui a point manqué.</p> + +<p>De plus, considérant le crédit de M. de Talleyrand, elle s'efforça de se +rapprocher de lui, tout en conservant le plus secrètement qu'elle put +des rapports avec Fouché, qui mettait assez de précautions pour la voir, +parce que l'empereur manifestait toujours du mécontentement de toute +liaison. Nous la vîmes agacer M. de Talleyrand dans le salon de +Fontainebleau, lui parler de préférence, sourire à ses bons mots, le +regarder quand elle disait quelque chose qui pouvait être remarqué, et +enfin le lui adresser. M. de Talleyrand ne se montra point rétif, et se +rapprocha de son côté. Alors les entretiens devinrent un peu plus +graves. Madame Murat ne dissimula point à M. de Talleyrand qu'elle +voyait avec envie ses frères occuper des trônes et qu'elle sentait en +elle la force de porter un sceptre; elle lui reprocha de s'y opposer. M. +de Talleyrand objecta le peu d'étendue d'esprit de Murat; il plaisanta +sur son compte, et ses plaisanteries ne furent point repoussées +amèrement. Au contraire, la princesse livra son mari d'assez bonne +grâce; mais elle objecta qu'elle ne lui laisserait point, à lui seul, la +charge du pouvoir, et, peu à peu, je pense qu'elle amena M. de +Talleyrand, par quelques séductions, à lui être moins contraire. Pendant +ce temps elle caressait aussi M. Maret, qui reportait lourdement à +l'empereur des éloges répétés de l'esprit distingué de sa soeur. +L'empereur avait de lui-même assez grande opinion d'elle, et s'y voyait +encore fortifié par un concours d'approbations qu'il savait bien-n'être +pas concertées. Il s'accoutuma à traiter sa soeur avec plus de +considération. Murat, qui y perdit quelque chose, parfois s'avisait de +se blesser et de se plaindre; il en résultait des scènes conjugales où +le mari voulait reprendre ses droits et son rang. Il traitait mal la +princesse; elle en était un peu effarouchée; mais, moitié par adresse, +moitié par menace, tantôt caressante et tantôt hautaine, sachant se +montrer habilement femme soumise ou soeur du maître à tous, elle +étourdissait son mari, reprenait son ascendant, et lui prouvait qu'elle +le servait par la conduite qu'elle tenait. Il paraît que les mêmes +orages se sont manifestés lorsqu'elle a été à Naples, que la vanité de +Murat en a quelquefois pris ombrage, qu'il en a souffert; mais on +s'accorde à dire que, s'il a fait des fautes, c'est toujours au moment +où il a cessé de suivre ses conseils.</p> + +<p>J'ai dit combien la cour, pendant ce voyage, fut brillante d'étrangers. +Avec le prince primat on pouvait trouver un peu de conversation. Il +avait de la politesse, il était assez bel esprit, et il aimait à +rappeler les années de sa jeunesse, où il avait eu des liaisons à Paris +avec tous les gens de lettres du temps. Le grand-duc de Wurtzbourg, qui +resta à Fontainebleau tout le temps, montrait de la bonhomie et mettait +chacun fort à l'aise. Il était passionné de musique et avait une voix de +chantre de cathédrale; mais il se divertissait tant lorsqu'on le mettait +pour une partie dans quelque morceau de musique, qu'on ne se sentait pas +le courage de détruire son plaisir en en souriant. Les princes de +Mecklembourg, après les deux que je viens de citer, étaient ceux +auxquels on donnait le plus de soins. Tous deux étaient jeunes, d'une +grande politesse, et même un peu obséquieux pour tout le monde. +L'empereur leur imposait beaucoup. La magnificence de sa cour les +éblouissait, et, subjugués par cette puissance et par le faste imposant +qu'on déployait, ils admiraient sans cesse et courtisaient jusqu'au +moindre chambellan. Le prince de Mecklembourg-Strélitz, frère de la +reine de Prusse, assez sourd, avait plus de peine à communiquer ses +idées; mais le prince de Mecklembourg-Schwerin, jeune aussi, d'une assez +jolie figure, montrait une affabilité constante. Il venait pour tâcher +d'obtenir le départ des garnisons françaises qui occupaient ses États. +L'empereur l'amusait par de belles promesses; il témoignait ses désirs à +l'impératrice, qui l'accueillait avec la patience la plus gracieuse. +Cette complaisance continue qui la distinguait, son aimable visage, sa +taille charmante, l'élégance soutenue de sa personne, ne furent pas sans +effet sur le prince. On vit, ou on crut voir, qu'il paraissait un peu +occupé de notre souveraine. Elle en riait et s'en amusait doucement. +Bonaparte en rit aussi, pour plus tard en prendre un peu d'humeur. Cela +arriva après son retour du petit voyage qu'il fit en Italie à la fin de +l'automne. Il est certain qu'à la fin de leur séjour à Paris les deux +princes furent moins bien traités. Je ne crois point que Bonaparte eût +des inquiétudes sérieuses, mais il ne voulait être le sujet d'aucune +plaisanterie. Le prince a sans doute gardé quelque souvenir de +l'impératrice; car elle m'a conté que, lors du divorce, l'empereur lui +proposa, si elle voulait se remarier, de prendre le prince de +Mecklembourg pour époux, et qu'elle s'y refusa. Je ne sais même si elle +ne m'a pas dit que le prince avait écrit pour le demander.</p> + +<p>Tous les princes, et une foule d'autres moins importants, n'étaient +point admis à la table de l'empereur tous les jours. Ils y étaient +invités quand il lui plaisait; les autres fois ils dînaient chez les +reines, chez les ministres, le grand maréchal ou la dame d'honneur. +Madame de la Rochefoucauld avait un grand appartement où se réunissaient +les étrangers. Elle les recevait avec aisance, et on y passait son temps +assez agréablement. C'est un singulier spectacle que celui d'une cour. +On y voit les plus grands personnages, pris dans les plus hautes classes +de la société, on y suppose à chacun des intérêts sérieux, et cependant +le silence, imposé par la prudence et l'usage, y force tout le monde à +s'y tenir dans les bornes d'une conversation la plus insignifiante +possible; et souvent les princes et les grands, n'osant pas y paraître +hommes, consentent à y agir comme des enfants. Cette réflexion se +faisait avec plus de force à Fontainebleau qu'ailleurs. Tous ces grands +étrangers s'y voyaient attirés par la force. Tous, plus ou moins vaincus +ou dépossédés, ils y venaient implorer ou grâce ou justice; dans un des +coins du château, ils savaient que leur destinée se décidait en silence; +et tous, avec un aspect pareil, affectant de la bonne humeur et une +entière liberté d'esprit, ils couraient la chasse, s'abandonnaient à +tout ce qu'on exigeait d'eux; et ce qu'on exigeait, faute d'en pouvoir +faire autre chose et pour n'avoir ni à les écouter ni à leur répondre, +était qu'ils dansassent, qu'ils jouassent au colin-maillard, etc. +Combien il m'est arrivé de me voir au piano chez madame de la +Rochefoucauld, jouant, à sa prière, des danses italiennes, que la +présence de cette jolie Italienne mettait à la mode! Je voyais passer en +cercle et danser pêle-mêle devant moi princes, électeurs, maréchaux ou +chambellans, vainqueurs ou vaincus, nobles et bourgeois, enfin tous les +quartiers d'Allemagne en pendant des sabres révolutionnaires ou de nos +habits chamarrés, qui faisaient notre illustration, illustration plus +solide à cette époque que celle de tant de vieux parchemins, dont on +peut dire que la fumée de nos canons avait presque entièrement effacé +les caractères. Je faisais, à part moi, souvent de sérieuses réflexions +sur ce que je voyais sous mes yeux, mais je me serais bien gardée de les +communiquer à mes compagnons, et je n'aurais pas osé sourire ni d'eux, +ni de moi. «Voilà la science des courtisans, dit Sully. Ils sont +convenus entre eux que, couverts des masques les plus grossiers, ils ne +se paraîtraient pourtant point risibles les uns aux autres.»</p> + +<p>C'est lui qui dit encore: «Le vrai grand homme sait être tour à tour, et +suivant les occasions, tout ce qu'il faut être: maître ou égal, roi ou +citoyen. Il ne perd rien à s'abaisser ainsi dans le particulier, pourvu +que, hors de là, il se montre également capable des affaires politiques +et militaires; le courtisan se souvient toujours qu'il est avec son +maître.»</p> + +<p>L'empereur n'avait aucune disposition à adopter une pareille vérité, et, +par calcul comme par goût, il se gardait bien de se détendre jamais de +sa royauté. Peut-être aussi qu'un usurpateur ne pourrait pas le faire si +impunément qu'un autre.</p> + +<p>Lorsque l'heure annonçait qu'il fallait quitter les jeux enfantins pour +se présenter chez lui, alors l'aisance s'effaçait de tous les visages. +Chacun, reprenant son sérieux, s'acheminait lentement et +cérémonieusement vers les grands appartements. On entrait, en se donnant +la main, dans l'antichambre de l'impératrice. Un chambellan annonçait. +Plus ou moins longtemps après, on était reçu; quelquefois seulement les +entrées, ou tout le monde. On se rangeait en silence comme je l'ai dit, +on écoutait les paroles vagues et rares que l'empereur adressait à +chacun. Ennuyé comme nous, il demandait les tables de jeu; on s'y +plaçait par contenance, et, peu après, l'empereur disparaissait. Presque +tous les soirs, il faisait appeler M. de Talleyrand et veillait +longtemps avec lui.</p> + +<p>L'état de l'Europe fournissait alors à leurs conversations, et sans +doute en faisait le sujet ordinaire. L'expédition des Anglais en +Danemark avait vivement irrité l'empereur. L'impossibilité où il s'était +trouvé de secourir cet allié, l'incendie de la flotte danoise, le blocus +que les vaisseaux anglais établissaient partout, l'animaient à chercher +de son côté des moyens de leur nuire et, il exigeait plus sévèrement +que jamais que ses alliés se dévouassent à sa vengeance. L'empereur de +Russie, qui avait fait des démarches pour la paix générale, ayant été +repoussé par le ministère anglais, se jeta alors avec une entière +affection dans le parti de Bonaparte. Le 26 octobre, il fit une +déclaration qui annonçait qu'il rompait toute communication avec +l'Angleterre jusqu'au moment où elle traiterait de la paix avec nous. +Son ambassadeur, le comte de Tolstoï, arriva à Fontainebleau peu après; +il y fut reçu avec de grands honneurs et nommé du voyage.</p> + +<p>Vers le commencement de ce mois, une rupture avait éclaté entre nous et +le Portugal. Le prince régent de ce royaume<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a> ne se prêtait point à +ces prohibitions continentales qui fatiguaient les peuples. Bonaparte +s'emporta; des notes violentes contre la maison de Bragance parurent +dans nos journaux, les ambassadeurs furent rappelés, et notre armée +entra en Espagne pour marcher vers Lisbonne. Ce fut Junot qui en eut le +commandement. Un peu plus tard, c'est-à-dire au mois de novembre, le +prince régent, voyant qu'il ne pouvait apporter de résistance à une +telle invasion, prit le courageux parti d'émigrer de l'Europe et d'aller +régner au Brésil. Il s'embarqua le 29 novembre.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">(retour) </a> La reine sa mère vivait encore, mais elle était + folle.</blockquote> + +<p>Le gouvernement espagnol s'était bien gardé de s'opposer au passage des +troupes françaises sur son territoire. Il s'ourdissait alors un nombre +considérable d'intrigues entre la cour de Madrid et celle de France. +Depuis longtemps, il s'était formé une correspondance intime entre le +prince de la Paix et Murat. Le prince, maître absolu de l'esprit de son +roi, ennemi acharné de l'héritier du trône, l'infant Ferdinand, s'était +dévoué à Bonaparte et le servait avec zèle. Il promettait sans cesse à +Murat de le satisfaire sur tout ce qu'on exigerait de lui, et celui-ci, +en réponse, était chargé de lui promettre une couronne, je ne sais quel +royaume des Algarves, et un appui solide de notre part. Une foule +d'intrigants, soit français, soit espagnols, se mêlaient à tout cela. +Ils trompaient Bonaparte et Murat sur le véritable esprit de l'Espagne, +ils cachaient soigneusement que le prince de la Paix y fût détesté. En +ayant gagné ce ministre, on se croyait maître du pays, et on entrait +volontairement dans une foule d'erreurs qu'il a fallu, depuis, payer +bien cher. M. de Talleyrand n'était pas toujours consulté ou cru sur cet +article. Mieux informé que Murat, il entretenait souvent l'empereur du +véritable état des choses; mais on le soupçonnait de jalousie contre +Murat; celui-ci disait que c'était pour lui nuire qu'il doutait des +succès dont le prince de la Paix répondait, et Bonaparte se laissa +séduire à tant d'intrigues. On a dit que le prince de la Paix avait fait +d'énormes présents à Murat; que celui-ci se flattait qu'après avoir +trompé le ministre espagnol, et par son moyen excité la rupture entre le +roi d'Espagne et son fils, et enfin amené la révolution qu'on +souhaitait, il aurait pour sa récompense le trône d'Espagne, et, ébloui +par cet avenir, il se gardait bien de douter de tout ce qu'on lui +mandait pour flatter sa passion. Il arriva qu'il se forma, tout à coup, +une conspiration à Madrid contre le roi; on sut y faire entrer le prince +Ferdinand dans les rapports qu'on fit au roi, et, soit qu'elle fût +réelle, ou bien seulement une malheureuse intrigue contre les jours du +jeune prince, elle fut publiée après sa découverte avec un grand bruit. +Le roi d'Espagne, ayant soumis son fils au jugement d'un tribunal, se +laissa désarmer par des lettres d'excuses que la peur dicta à l'infant, +lettres qui publièrent son crime, vrai ou prétendu, et cette cour n'en +demeura pas moins dans un déplorable état d'agitation. Le roi était +d'une faiblesse extrême et infatué de son ministre, qui dirigeait la +reine avec toute l'autorité d'un maître et d'un ancien amant. Celle-ci +détestait son fils, auquel la nation espagnole s'attachait par suite de +la haine qu'inspirait le prince de la Paix. Il y avait dans cette +situation de quoi flatter les espérances de la politique de l'empereur. +Qu'on y ajoute l'état du pays même: la médiocrité du corps abâtardi de +la noblesse, l'ignorance du peuple, l'influence du clergé, les +obscurités de la superstition, un état de finances misérable, +l'influence que le gouvernement anglais voulait exercer, l'occupation du +Portugal par les Français, et on conclura qu'un pareil état menaçait +d'un désordre prochain.</p> + +<p>J'avais souvent entendu M. de Talleyrand parler dans ma chambre à M. de +Rémusat de la situation de l'Espagne. Une fois, en nous entretenant de +l'établissement de la dynastie de Bonaparte: «C'est, nous dit-il, un +mauvais voisin pour lui qu'un prince de la maison de Bourbon, et je ne +crois pas qu'il puisse le conserver.» Mais, à cette époque de 1807, M. +de Talleyrand, très bien informé de la véritable disposition de +l'Espagne, était d'avis que, loin d'y intriguer par le moyen d'un homme +aussi médiocre et aussi mésestimé que le prince de la Paix, il fallait +gagner la nation en le faisant chasser; et, si le roi s'y refusait, lui +faire la guerre, prendre parti contre lui pour son peuple, et, selon les +événements qui surviendraient, ou détrôner absolument toute la race de +Bourbon, ou seulement la compromettre au profit de Bonaparte, en mariant +le prince Ferdinand à quelque fille de la famille. C'était même alors +vers ce dernier avis qu'il penchait, et il faut lui rendre justice: il +prédisait même alors à l'empereur qu'il ne retirerait que des embarras +d'une autre marche. Un des grands torts de l'esprit de Bonaparte, je ne +sais si je ne l'ai pas déjà dit, était de confondre tous les hommes au +seul nivellement de son opinion, et de ne point croire aux différences +que les moeurs et les usages apportent dans les caractères. Il jugeait +des Espagnols comme de toute autre nation. Comme il savait qu'en France +les progrès de l'incrédulité avaient amené à l'indifférence à l'égard +des prêtres, il se persuadait qu'en tenant au delà des Pyrénées le +langage philosophique qui avait précédé la révolution française, on +verrait les habitants de l'Espagne suivre le mouvement qu'avaient +soulevé des Français, «Quand j'apporterai, disait-il, sur ma bannière +les mots <i>liberté</i>, <i>affranchissement de la superstition</i>, <i>destruction +de la noblesse</i>, je serai reçu comme je le fus en Italie, et toutes les +classes vraiment nationales seront avec moi. Je tirerai de leur inertie +des peuples autrefois généreux; je leur développerai les progrès d'une +industrie qui accroîtra leurs richesses, et vous verrez qu'on me +regardera comme le libérateur de l'Espagne.» Murat mandait une partie de +ces paroles au prince de la Paix, qui ne manquait point d'assurer qu'un +tel résultat était, en effet, très probable. M. de Talleyrand parlait en +vain; on ne l'écouta point. Cela fut un premier échec donné à son +crédit, qui l'ébranla d'abord imperceptiblement, mais dont ses ennemis +profitèrent. M. Maret s'efforça de dire comme Murat, voyant que c'était +flatter l'empereur; le ministre des relations extérieures, humilié +d'être réduit à des fonctions dont M. de Talleyrand lui enlevait les +plus belles parties, se crut obligé de prendre et de soutenir une autre +opinion que la sienne; l'empereur, ainsi circonvenu, se laissa abuser, +et, quelques mois après, s'embarqua dans cette perfide et déplorable +entreprise.</p> + +<p>Tandis que je demeurais à Fontainebleau, mes relations avec M. de +Talleyrand se multiplièrent beaucoup. Il venait souvent dans ma chambre, +il s'y amusait des observations que je faisais sur notre cour, et il me +livrait les siennes, qui étaient plaisantes. Quelquefois aussi nos +conversations prenaient un tour sérieux. Il arrivait fatigué ou même +mécontent de l'empereur; il s'ouvrait alors un peu sur les vices plus ou +moins cachés de son caractère, et, m'éclairant par une lumière vraiment +funeste, il déterminait mes opinions encore flottantes et me causait une +douleur assez vive. Un soir que, plus communicatif que de coutume, il me +contait quelques anecdotes que j'ai rapportées dans le cours de ces +cahiers, et qu'il appuyait fortement sur ce qu'il nommait la <i>fourberie</i> +de notre maître, le représentant comme incapable d'un sentiment +généreux, il fut étonné tout à coup de voir qu'en l'écoutant je +répandais des larmes. «Qu'est-ce? me dit-il; qu'avez-vous?--C'est, lui +répondis-je, que vous me faites un mal réel. Vous autres politiques, +vous n'avez pas besoin d'aimer qui vous voulez servir; mais moi, pauvre +femme, que voulez-vous que je fasse du dégoût que vos récits +m'inspirent, et que deviendrai-je, quand il faudra demeurer où je suis +sans pouvoir y conserver une illusion?--Enfant que vous êtes, reprit M. +de Talleyrand, qui voulez toujours mettre votre coeur dans tout ce que +vous faites! Croyez-moi, ne le compromettez pas à vous affectionner à +cet homme-ci, mais tenez pour sûr qu'avec tous ses défauts il est encore +aujourd'hui très nécessaire à la France, qu'il sait maintenir, et que +chacun de nous doit y faire son possible. Cependant, ajouta-t-il, s'il +écoute les beaux avis qu'on lui donne aujourd'hui, je ne répondrais de +rien. Le voilà enferré dans une intrigue pitoyable. Murat veut être roi +d'Espagne; ils enjôlent le prince de la Paix et veulent le gagner, comme +s'il avait quelque importance en Espagne. C'est une belle politique à +l'empereur que d'arriver dans un pays avec la réputation d'une liaison +intime entre lui et un ministre détesté! Je sais bien qu'il trompe ce +ministre, et qu'il se rejettera loin de lui quand il s'apercevra qu'il +n'en a que faire; mais il aurait pu s'épargner les frais de cette +méprisable perfidie. L'empereur ne veut pas voir qu'il était appelé par +sa destinée à être partout et toujours <i>l'homme des nations</i>, le +fondateur des nouveautés utiles et possibles. Rendre la religion, la +morale, l'ordre à la France, applaudir à la civilisation de l'Angleterre +en contenant sa politique, fortifier ses frontières par la confédération +du Rhin, faire de l'Italie un royaume indépendant de l'Autriche et de +lui-même, tenir le czar enfermé chez lui en créant cette barrière +naturelle qu'offre la Pologne: voilà quels devaient être les desseins +éternels de l'empereur, et ce à quoi chacun de mes traités le +conduisait. Mais l'ambition, la colère, l'orgueil, et quelques imbéciles +qu'il écoute, l'aveuglent souvent. Il me soupçonne dès que je lui parle +<i>modération</i>, et, s'il cesse de me croire, vous verrez quelque jour par +quelles imprudentes sottises il se compromettra, lui et nous. Cependant +j'y veillerai jusqu'à la fin. Je me suis attaché à cette création de son +empire; je voudrais qu'elle tînt comme mon dernier ouvrage, et, tant que +je verrai jour à quelque succès de mon plan, je n'y renoncerai point.»</p> + +<p>La confiance que M. de Talleyrand commençait à prendre en moi me +flattait beaucoup. Il put voir bientôt combien cette confiance était +fondée, et que, par suite de mon goût et de mes habitudes, j'apporterais +dans le commerce de notre amitié une sûreté complète. Je parvins de +cette manière, à lui procurer le plaisir de pouvoir s'épancher sans +inquiétude, et cela quand sa volonté seule l'y portait; car je ne +provoquais jamais ses confidences, et je m'arrêtais là où il lui +plaisait de s'arrêter. Comme il était doué d'un tact très fin, il démêla +promptement ma réserve, ma discrétion, et ce fut un nouveau lien entre +nous. Souvent, quand ses affaires ou nos devoirs nous laissaient un peu +de liberté, il venait dans ma chambre, où nous demeurions assez +longtemps tous trois. À mesure que M. de Talleyrand prenait plus +d'amitié pour moi, je me sentais plus à l'aise avec lui; je rentrais +dans les formes ordinaires de mon caractère; cette petite prévention +dont j'ai parlé se dissipait, et je me livrais au plaisir d'autant plus +vif pour moi, que ce plaisir se trouvait dans les murs d'un palais où la +préoccupation, la peur et la médiocrité s'unissaient pour éteindre toute +communication entre ceux qui l'habitaient.</p> + +<p>Cette liaison, au reste, nous devint alors fort utile. M. de Talleyrand, +comme, je l'ai dit, entretint l'empereur de nous et lui persuada que +nous étions très propres à tenir une grande maison et à recevoir comme +il le fallait les étrangers qui ne devaient pas manquer désormais +d'abonder à Paris. Aussi l'empereur se détermina-t-il à nous donner les +moyens de nous établir à Paris d'une manière brillante. Il augmenta le +revenu de M. de Rémusat, à condition qu'à son retour à Paris il +tiendrait une maison. Il le nomma surintendant des théâtres impériaux. +M. de Talleyrand fut chargé de nous annoncer ces faveurs, et je me +sentis très heureuse de les lui devoir. Ce moment a été le plus beau de +notre situation, parce qu'il nous ouvrait une existence agréable, de +l'aisance, des occasions d'amusement. Nous reçûmes beaucoup de +compliments, et nous éprouvâmes ce plaisir, le premier, le seul d'une +vie passée à la cour, je veux dire celui d'obtenir une sorte +d'importance.</p> + +<p>Au milieu de toutes ces choses, l'empereur ne laissait pas de travailler +toujours, et presque chaque jour publiait quelques-uns de ses décrets. +Il y en avait d'utiles; par exemple, il augmenta les succursales dans +les départements, il paya davantage les curés, il rétablit tes soeurs de +la Charité. Il fit rendre un sénatus-consulte qui déclarait les juges +inamovibles au bout de cinq ans. Il se montrait attentif aussi à +encourager le moindre effort du talent, surtout quand sa gloire était le +but de cet effort. On donna à l'Opéra de Paris <i>le Triomphe de Trajan</i>, +dont le poème était composé par Esménard, qui, ainsi que le musicien, +reçut des gratifications. L'ouvrage renfermait de grandes applications; +on y avait représenté Trajan brûlant de sa main des papiers qui +renfermaient le secret d'une conspiration. Cela rappelait ce que +Bonaparte avait fait à Berlin. Le triomphe même fut représenté avec une +pompe magnifique; les décorations étaient superbes; le triomphateur se +montrait sur un char traîné par quatre chevaux blancs; tout Paris courut +à ce spectacle; les applaudissements furent nombreux, et ils charmèrent +l'empereur. Peu après, on représenta l'opéra de M. de Jouy et du +musicien Spontini: <i>la Vestale</i>. Cet ouvrage, très bien conduit pour le +poème et remarquable par la musique, renfermait encore un triomphe qui +réussit bien, et les auteurs eurent aussi leur récompense.</p> + +<p>Durant ce voyage, l'empereur nomma M. de Caulaincourt ambassadeur à +Pétersbourg. Celui-ci eut beaucoup de peine à le déterminer à accepter +cette mission; il en coûtait à M. de Caulaincourt de se séparer d'une +personne qu'il aimait, et il refusa avec fermeté. Mais Bonaparte, à +force de paroles affectueuses, le détermina enfin, en lui promettant que +ce brillant exil ne durerait que deux ans. On accorda au nouvel +ambassadeur une somme énorme pour les frais de son établissement. Il +devait toucher de sept à huit cent mille francs de traitement. +L'empereur lui prescrivait d'effacer le luxe de tous les autres +ambassadeurs. À son arrivée à Pétersbourg, M. de Caulaincourt trouva +d'abord d'assez grands embarras. Le crime de la mort du duc d'Enghien +laissait une tache sur son front. L'impératrice mère ne voulut point le +voir; nombre de femmes se refusaient à ses avances. Le czar l'accueillit +bien, prit peu à peu du goût pour lui, et même, après, une véritable +amitié; et, à son exemple, on finit par se montrer moins sévère. Quand +l'empereur sut qu'un pareil souvenir avait influé sur la situation de +son ambassadeur, il s'en étonna beaucoup: «Quoi! disait-il, on se +souvient de cette vieille histoire?» La même parole lui est échappée +toutes les fois qu'il a retrouvé qu'en effet on ne l'avait point +oubliée; et cela est arrivé plus d'une fois. Et souvent il ajoutait: +«Quel enfantillage! mais pourtant ce qui est fait est fait<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">(retour) </a> Sans croire comme l'empereur qu'un tel + événement devait être oublié, on est confondu en pensant que + trois ans et demi seulement avaient passé sur ce meurtre. (P. + R.)</blockquote> + +<p>Le prince Eugène était archichancelier d'État. On confia le soin de le +remplacer à M. de Talleyrand dans les fonctions attribuées à cette +place. Celui-ci réunissait alors dans sa personne un assez bon nombre de +dignités. L'empereur aussi commença à accorder des dotations à ses +maréchaux et à ses généraux, et à fonder ces fortunes qui parurent +immenses et qui devaient disparaître avec lui. On se trouvait à la tête, +en effet, d'un revenu considérable; on se voyait déclarer le +propriétaire d'un nombre étendu de lieues de terrain, soit en Pologne, +en Hanovre ou en Westphalie. Mais il y avait de grandes difficultés à +toucher les revenus. Les pays conquis se prêtaient peu à les donner. On +envoyait des gens d'affaires qui éprouvaient de grands embarras. Il +fallait faire des transactions, se contenter d'une partie des sommes +promises. Cependant, le désir de plaire à l'empereur, le goût du luxe, +une confiance imprudente dans l'avenir faisaient qu'on montait sa +dépense sur le revenu présumé qu'on attendait. Les dettes +s'accumulaient; la gêne se glissait au milieu de cette prétendue +opulence; le public supposait des fortunes immenses là où il voyait une +extrême élégance, et cependant rien de sûr, de réel, ne fondait tout +cela. Nous avons vu sans cesse la plupart des maréchaux, pressés par +leurs créanciers, venir solliciter des secours que l'empereur accordait +selon sa fantaisie ou l'intérêt qu'il trouvait à s'attacher tel ou tel. +Les prétentions sont devenues extrêmes, et peut-être le besoin de les +satisfaire est-il entré dans quelques-uns des motifs des guerres qui ont +suivi. Le maréchal Ney acheta une maison; l'achat et la dépense qu'il y +fit lui coûtèrent plus d'un million, et il exprima souvent des plaintes +de la gêne qu'il éprouvait après une pareille dépense. Il en fut de même +du maréchal Davout. L'empereur leur ordonnait à tous cet achat d'un +hôtel, qui entraînait les frais des plus magnifiques établissements. Les +riches étoffes, les meubles précieux ornaient ces demeures, les +vaisselles brillaient sur leurs tables, leurs femmes resplendissaient de +pierreries; les équipages, les toilettes se montaient à l'avenant. Ce +faste plaisait à Bonaparte, satisfaisait les marchands, éblouissait tout +le monde et tirait chacun de sa sphère ordinaire, augmentait la +dépendance, enfin remplissait parfaitement les intentions de celui qui +le fondait.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'ancienne noblesse de France, vivant simplement, +rassemblant ses débris, ne se trouvant obligée à rien, parlait avec +vanité de sa misère, rentrait peu à peu dans ses propriétés et se +ressaisissait de ces fortunes que nous lui voyons étaler aujourd'hui. +Les confiscations de la Convention nationale n'ont pas été toujours +fâcheuses pour la noblesse française, surtout quand ses biens n'ont +point été vendus. Avant la Révolution, elle se trouvait fort endettée, +car le désordre était une des élégances de nos anciens grands seigneurs. +L'émigration et les lois de 1793, en les privant de leurs propriétés, +les affranchissaient de leurs créanciers et d'une certaine quantité de +charges affectées aux grandes maisons, et, en retrouvant leurs biens, +ils profitaient de cette libération. Je me souviens que M. Gaudin, +ministre des finances, conta une fois, devant moi, que, l'empereur lui +demandant quelle était en France la classe la plus imposée, le ministre +lui répondit que c'était encore celle de l'ancienne noblesse. Bonaparte +en fut comme effrayé, et lui répondit: «Mais il faudrait pourtant +prendre garde à cela.»</p> + +<p>Il s'est fait sous l'Empire un assez bon nombre de fortunes médiocres; +beaucoup de gens, de militaires surtout, qui n'avaient rien auparavant, +se trouvaient possesseurs de dix, quinze ou vingt mille livres de rente, +parce qu'à mesure qu'on était moins sous les yeux de l'empereur on +pouvait vivre davantage à sa fantaisie et mettre de l'ordre dans ses +revenus. Mais il reste peu de ces immenses fortunes, si gratuitement +supposées aux grands de sa cour, et sur ce point, comme sur beaucoup +d'autres, le parti qui, au retour du roi, pensait qu'on enrichirait +l'État en s'emparant des trésors qu'on supposait amassés sous l'Empire, +conseillait une mesure arbitraire et vexatoire qui n'aurait eu aucun +résultat.</p> + +<p>Ma famille eut, à cette époque, part aux générosités de l'empereur. Mon +beau-frère, le général Nansouty, eut le grand cordon de la Légion +d'honneur. De premier chambellan de l'impératrice, il devint peu après +premier écuyer, et remplaça M. de Caulaincourt en son absence; il reçut +une dotation en Hanovre, que l'on portait à trente mille francs sur le +papier, et cent mille francs pour l'achat d'une maison, qui pouvait, +s'il le voulait, valoir davantage, mais qui deviendrait inaliénable par +le fait de ces cent mille francs qui auraient aidé à l'acquisition.</p> +<br> +<a name="c27" id="c27"></a> + +<h3>CHAPITRE XXVII.</h3> + +<h4>(1807-1808.)</h4> + +<p class="mid"><span class="sml"><b>Projets de divorce.</b></span></p> + +<p>J'ai cru devoir faire un chapitre à part de ce qui se passa à +Fontainebleau à cette époque, relativement au divorce. Quoique +l'empereur, depuis quelques années, ne rappelât à sa femme ce projet que +dans les moments où il avait quelque querelle avec elle, et que ces +occasions fussent rares, à cause de l'adresse et de la condescendance de +l'impératrice, cependant il est très vraisemblable qu'il roulait +toujours dans sa tête au moins quelque plan vague d'en venir un jour à +un pareil éclat. La mort du fils aîné de Louis l'avait frappé; ses +victoires, en accroissant sa puissance, étendaient ses idées de +grandeur, et sa politique, comme sa vanité, trouvait son compte dans une +alliance avec quelque souverain de l'Europe. Le bruit avait d'abord +couru que Napoléon jetterait les yeux sur la fille du roi de Saxe; mais +cette princesse ne lui aurait point apporté des liens de parenté qui +eussent ajouté à son autorité continentale. Le roi de Saxe ne régnait +plus que parce que la France l'y avait autorisé. D'ailleurs, sa fille +avait alors au moins trente ans, et n'était nullement belle. Bonaparte, +au retour de Tilsit, en parla à sa femme de manière à la rassurer +complètement. Les conférences de Tilsit exaltèrent assez justement +l'orgueil de Napoléon; l'engouement dont le jeune czar fut saisi pour +lui, l'assentiment qu'il donna à quelques-uns de ses projets, +particulièrement au démembrement du royaume d'Espagne, sa complaisance à +l'égard des volontés de son nouvel allié, tout put contribuer à faire +naître dans l'esprit de celui-ci certains projets relatifs à une +alliance plus intime. Il s'en ouvrit sans doute à M. de Talleyrand, mais +je ne crois point qu'on en glissât la moindre chose au czar; et tout +cela demeura encore remis à un avenir plus ou moins éloigné, selon les +circonstances.</p> + +<p>L'empereur revint en France. En se rapprochant de sa femme, il retrouva +près d'elle cette sorte d'attachement qu'elle lui inspirait réellement, +et qui le gênait bien quelquefois, en le rendant accessible à un +certain malaise quand il l'avait fortement affligée.</p> + +<p>Une fois, en causant avec elle des différends du roi de Hollande avec sa +femme, de la mort du jeune Napoléon et de la santé délicate du seul +garçon qui leur restât, il l'entretint de la nécessité où peut-être, un +jour, il pourrait se trouver de prendre une femme qui lui donnât des +enfants. Il montra quelque émotion en développant un pareil sujet, et il +ajouta: «Si pareille chose arrivait, Joséphine, alors ce serait à toi de +m'aider à un tel sacrifice. Je compterais sur ton amitié pour me sauver +de tout l'odieux de cette rupture forcée. Tu prendrais l'initiative, +n'est-ce pas? et, entrant dans ma position, tu aurais le courage de +décider toi-même de ta retraite?» L'impératrice connaissait trop bien le +caractère de son époux pour lui faciliter d'avance, par une parole +imprudente, une démarche qu'elle repoussait autant qu'elle le pouvait. +Aussi, dans cet entretien, loin de lui donner l'espérance qu'elle +contribuerait à affaiblir par sa conduite l'effet d'un pareil éclat, +elle l'assura qu'elle obéirait à ses ordres, mais que jamais elle n'en +préviendrait aucun. Elle fit cette réponse même avec un ton calme et +assez digne qu'elle savait fort bien prendre vis-à-vis de Bonaparte et +qui n'était pas sans effet.</p> + +<p>«Sire, lui dit-elle (car il est à remarquer que depuis qu'il régnait, +même dans le tête-à-tête, elle s'était accoutumée à lui parler avec des +formes presque toujours cérémonieuses), vous êtes le maître, et vous +déciderez de mon sort. Quand vous m'ordonnerez de quitter les Tuileries, +j'obéirai à l'instant; mais c'est bien le moins que vous l'ordonniez +d'une manière positive. Je suis votre femme, j'ai été couronnée par vous +en présence du pape; de tels honneurs valent bien qu'on ne les quitte +pas volontairement. Si vous divorcez, la France entière saura que c'est +vous qui me chassez, et elle n'ignorera ni mon obéissance, ni ma +profonde douleur.» Cette manière de répondre, qui fut toujours la même, +ne blessa point l'empereur, et parut même quelquefois l'émouvoir; car, +en revenant, en diverses occasions, sur ce sujet, il laissait assez +souvent échapper des larmes, et paraissait réellement agité par des +passions contraires.</p> + +<p>Madame Bonaparte, qui se rendait si bien maîtresse d'elle-même devant +lui, en me racontant tout ceci, se livrait à une extrême inquiétude. +Quelquefois, elle pleurait amèrement; dans d'autres moments elle se +récriait sur l'ingratitude d'un pareil abandon. Elle rappelait que, +lorsqu'elle avait épousé Bonaparte, il s'était cru fort honoré de son +alliance, et qu'il était odieux de la repousser de son élévation, quand +elle avait consenti à partager sa mauvaise fortune. Il lui arrivait même +de s'exalter l'imagination au point de laisser échapper des inquiétudes +sur son existence personnelle. «Je ne lui céderai jamais, disait-elle; +je me conduirai certainement comme sa victime; mais, si j'arrive à le +trop gêner, qui sait ce dont il est capable, et s'il résisterait au +besoin de se défaire de moi?» Quand elle proférait de semblables +paroles, je faisais mille efforts pour calmer son imagination ébranlée, +qui sans doute l'entraînait trop loin. Quelque opinion que j'aie sur la +facilité avec laquelle Bonaparte savait se déterminer aux nécessités +politiques, je ne crois nullement qu'il fût capable de concevoir et +d'exécuter les noirs calculs dont elle le soupçonnait alors. Mais il +avait agi de manière, dans diverses occasions, et surtout parlé souvent +dans des termes tels, qu'il donnait le droit à l'exaltation d'un profond +mécontentement de concevoir de semblables soupçons, et quoique j'atteste +bien solennellement que, dans ma conscience intime, je ne pense point +qu'il eût abordé jamais ce moyen de sortir d'embarras, cependant ma +seule réponse aux vives inquiétudes de l'impératrice ne pouvait être que +celle-ci: «Madame, soyez sûre qu'il n'est pas capable d'aller +jusque-là.»</p> + +<p>Je m'étonnais, à part moi, qu'une femme tellement désenchantée sur son +époux, dévorée d'un sinistre soupçon, détachée alors de toute affection, +assez indifférente à la gloire, pût tenir si fortement aux jouissances +d'une royauté si précaire. Mais, voyant que rien n'arriverait à l'en +dégoûter, je me contentais, comme par le passé, de l'engager à garder un +profond silence et à demeurer avec l'empereur dans son attitude calme, +attristée, mais déterminée, qui, en effet, était le seul moyen d'écarter +ou de retarder l'orage. Il savait que sa femme était généralement aimée; +tous les jours l'opinion publique se séparait davantage de lui, et il +craignait de la froisser encore. L'impératrice, quand elle confiait à sa +fille ses peines, comme je l'ai déjà dit, ne trouvait pas une personne +très disposée à la comprendre. Depuis la perte de son enfant, les +souffrances de la vanité lui causaient encore plus de surprise, et +presque toujours sa seule réponse à sa mère était celle-ci: «Comment +peut-on regretter un trône?» Madame de la Rochefoucauld, à qui madame +Bonaparte s'ouvrait aussi, était, comme je l'ai dit, un peu légère, et +glissait le plus qu'elle pouvait sur tout. C'était donc moi qui portais +habituellement le poids de ses confidences. L'empereur s'en doutait, et +à cette époque ne m'en sut point mauvais gré. Je sais même qu'il a dit à +M. de Talleyrand: «Il faut convenir que l'impératrice est bien +conseillée.» Quand ses passions en donnaient le temps à son esprit, il +jugeait sainement même certaines conduites qui le gênaient<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, pourvu +qu'elles ne le gênassent qu'un peu; et, dans le fond, il avait le +sentiment intime qu'il surmonterait, quand il le voudrait, les légers +obstacles qu'on lui opposait. Il permettait qu'on jouât son jeu, quand +il apercevait que, en dernier ressort, il n'en gagnerait pas moins la +partie.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">(retour) </a> Mon père a souvent cité cette réflexion, et + plusieurs analogues qui se trouvent dans ces mémoires, pour + prouver qu'il était plus possible qu'on ne l'a dit de + résister utilement à l'empereur, et que celui-ci était + capable de supporter, parfois, la contradiction. + L'impossibilité de l'arrêter dans ses projets, ou même de le + faire hésiter, est le meilleur argument de ses serviteurs + pour expliquer, ou excuser, leur docilité. Il est probable + pourtant qu'une résistance plus fréquente eût agi sur lui, et + qu'il pouvait la comprendre et l'accepter, dans certains + moments. La difficulté était sans doute de discerner ces + moments et de ménager, sinon sa colère, du moins sa vanité. + Mon père tenait, de ceux qui avaient souvent causé avec lui, + qu'on y pouvait réussir, et que ceux qui le flattaient dans + le tête-à-tête étaient impardonnables. Son esprit, en général + pénétrant et juste, le forçait à s'incliner, en passant tout + au moins, devant la vérité. Il avait même une certaine + impartialité dont il aimait à faire parade. J'en connais deux + exemples qui méritent d'être imprimés. Le premier se rapporte + à une conversation tenue entre l'empereur et le fils de + madame de Staël, précisément à ce retour d'Italie, le 28 + décembre 1807. Bourrienne, dans ses mémoires, paraît en avoir + raconté exactement les principaux traits. C'est en sortant de + cet entretien que l'empereur disait: «Comment la famille de + Necker peut-elle être pour les Bourbons, dont le premier + devoir serait de la faire pendre, si jamais ils revenaient en + France!» Voici ce que mon père savait très directement de + cette entrevue: «Auguste de Staël m'a raconté qu'une fois, + après un exil de sa mère, il avait été obligé de recourir à + l'empereur lui-même, pour la réclamation d'une somme, de deux + millions, je crois, que Necker avait laissée au trésor public + en se retirant, comme garantie de sa gestion. Auguste avait + de la justesse et de la facilité, un sentiment moral très + élevé, une parfaite rectitude d'intentions et de principes, + et, quoique fort jeune, il n'hésita pas à s'acquitter, par la + volonté de sa mère, d'une commission assez difficile. Il vit + donc l'empereur, lui expliqua son affaire, fut écouté avec + attention, et même avec une certaine bienveillance, quoique, + au fond, la demande n'ait jamais été accueillie sous le règne + de l'empereur. Quand il eut fini, et comme il allait prendre + congé: «Et vous, jeune homme,» lui dit Napoléon, que + faites-vous? à quoi vous destinez-vous? Il faut être quelque + chose en ce monde. Quels sont vos projets?--Sire, je ne puis + rien être en France. Je ne saurais servir un gouvernement qui + persécute ma mère.--C'est juste... Mais, alors, comme par + votre naissance vous pouvez être quelque chose hors de + France, il faut aller en Angleterre; car, voyez-vous, il n'y + a que deux nations, la France et l'Angleterre. Le reste n'est + rien.» Cette parole était, selon Auguste de Staël, ce qui + l'avait le plus frappé dans la conversation de l'empereur.» + Il est certain que c'était une grande preuve de liberté + d'esprit que ce haut rang parmi les nations donné par + l'empereur à l'Angleterre, avec laquelle il ne pouvait pas + vivre en paix, et qu'il faisait outrager chaque jour par ses + orateurs et ses journaux. Voici le second exemple + d'impartialité: «Après la campagne de Torrès-Vedras, + racontait mon père, le général Foy fut chargé par ses + principaux camarades de l'armée de Portugal de tâcher, en + retournant en France, de voir l'empereur, de lui faire + connaître le véritable état des choses, et enfin de lui + expliquer qu'il fallait un autre général que Masséna, l'âge + et de fâcheuses habitudes ayant rendu cet illustre guerrier + inférieur à un tel commandement. C'était le maréchal Soult + que l'armée eût souhaité pour général. Foy avait les + sentiments et la situation que décrit très bien Marmont dans + ses <i>Mémoires</i>. Il n'avait dû qu'à l'amitié de celui-ci, qui + lui donna asile dans son camp, d'échapper à quelque mauvaise + affaire, lors du procès de Moreau. Il n'aimait pas l'empereur + et ne le connaissait pas; il n'en était ni aimé, ni connu. + L'empereur le reçut cependant. Foy s'acquitta de sa + commission, lui fit son récit, ses réflexions; l'empereur + l'écouta, l'interrogea, lui parla. À propos de Masséna et de + Soult, il passa ses maréchaux en revue, les jugea avec + liberté et abandon, comme s'il eût parlé à son intime + confident. Ses jugements étaient ceux que l'on connaît. Les + uns n'étaient pas sûrs, les autres étaient des <i>bêtes</i>; je ne + voudrais pas entrer dans le détail, craignant de me tromper. + Une fois, et sans préparation, il dit: «Ah çà! dites-moi, mes + soldats se battent-ils?--Mais, Sire, comment?... sans + doute...--Oui, oui, enfin, ont-ils peur des soldats + anglais?--Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas + peur.--Ah! c'est que les Anglais les ont toujours battus... + Crécy, Azincourt, Marlborough...--Il me semble pourtant, + Sire, que la bataille de Fontenoy...--Ah! la bataille de + Fontenoy!... Aussi est-ce une journée qui a fait vivre la + monarchie quarante ans de plus qu'elle ne l'aurait dû.» + L'entretien dura trois heures. Foy se le rappelait avec + enchantement, et, «depuis ce jour-là, ajoutait-il, je n'ai + pas plus aimé l'Empire, mais j'ai admiré passionnément + l'empereur». (P. R.)</blockquote> + +<p>Cependant on partit pour Fontainebleau. Les fêtes, la présence des +princes étrangers, et encore plus le drame que Bonaparte préparait pour +l'Espagne, firent naître des distractions qui ne lui permirent point de +revenir sur un tel sujet, et, d'abord, tout s'y passa assez +paisiblement. Ma liaison avec M. de Talleyrand se fortifiait, et +l'impératrice s'en réjouissait, parce qu'elle en espérait, dans +l'occasion, quelque chose d'utile ou du moins de commode pour elle. J'ai +dit qu'alors il y avait quelque peu d'intrigue entre les souverains du +duché de Berg et le ministre de la police Fouché. Madame Murat parvenait +toujours à brouiller qui se rapprochait d'elle avec l'impératrice, et +n'épargnait pour cela ni les rapports, ni même l'intrigue. M. de +Talleyrand et M. Fouché étaient un peu en défiance et en jalousie l'un +de l'autre, et dans ce moment la grande importance du premier faisait +ombrage à tous.</p> + +<p>Quinze jours ou trois semaines avant la fin du voyage de Fontainebleau, +on vit arriver un matin le ministre de la police. Il demeura longtemps +dans le cabinet de l'empereur, et, après, il fut invité à dîner avec +lui, ce qui n'arrivait pas à beaucoup de gens. Pendant le dîner, +Bonaparte montra une grande gaieté. Je ne sais plus quel genre de +divertissement occupa la soirée. Vers minuit, tout le monde venait de se +retirer dans le château; tout à coup, un valet de chambre de +l'impératrice vint frapper à ma porte; ma femme de chambre lui disant +que je venais de me mettre au lit, mais que M. de Rémusat n'avait point +encore quitté mon appartement, cet homme répondit que je ne devais point +me relever, mais que l'impératrice engageait mon mari à descendre chez +elle. Il s'y rendit sur-le-champ; il la trouva échevelée, à demi +déshabillée, et avec un visage renversé. Elle renvoya ses femmes, et, +s'écriant qu'elle était perdue, elle remit dans les mains de mon mari +une longue lettre sur très grand papier, qui était signée de Fouché +lui-même. Dans cette lettre, il commençait par protester de son ancien +dévouement pour elle, et l'assurait que c'était même par suite de ce +sentiment qu'il osait lui faire envisager sa position et celle de +l'empereur. Il le lui représentait puissant, au comble de la gloire, +maître souverain de la France, mais redevable à cette même France de son +présent, et de l'avenir qu'elle lui avait confié. «Il ne faut pas se le +dissimuler, Madame, disait-il, l'avenir politique de la France est +compromis par la privation d'un héritier de l'empereur. Comme ministre +de la police, je suis à portée de connaître l'opinion publique, et je +sais qu'on s'inquiète sur la succession d'un tel empire. +Représentez-vous quel degré de force aurait aujourd'hui le trône de Sa +Majesté s'il était appuyé sur l'existence d'un fils!» Cet avantage était +longuement et habilement développé, et, en effet, il pouvait l'être. +Fouché, ensuite, parlait de l'opposition que la tendresse conjugale +apportait chez l'empereur à sa politique; il prévoyait qu'il ne se +déciderait jamais à prescrire un si douloureux sacrifice; il osait donc +conseiller à madame Bonaparte de faire elle-même un courageux effort, de +se résigner à s'immoler à la France; et il faisait un tableau très +pathétique de l'éclat qu'une action pareille jetterait sur elle, et +alors, et dans l'avenir. Enfin, cette lettre était terminée par +l'assurance positive que l'empereur ignorait cette démarche; on croyait +même qu'elle lui déplairait, et l'impératrice était sollicitée de +l'envelopper du plus profond secret.</p> + +<p>On peut facilement supposer toutes les phrases plus ou moins oratoires +qui ornaient cette lettre, qui paraissait avoir été écrite avec soin et +réflexion.</p> + +<p>La première pensée de M. de Rémusat fut que Fouché n'avait tenté un tel +essai que de concert avec l'empereur. Il se garda de communiquer cette +idée à l'impératrice, qui s'efforçait visiblement de repousser le +soupçon qui la pressait. Mais ses larmes et son agitation prouvaient +qu'elle n'osait pas, au moins, compter sur l'empereur dans cette +occasion: «Que ferai-je? s'écriait-elle; comment conjurer cet +orage?...--Madame, lui dit M. de Rémusat, je vous conseille fort d'aller +à cet instant même chez l'empereur, s'il n'est pas couché, ou d'y entrer +demain de fort bonne heure. Songez qu'il ne faut pas que vous ayez eu +l'air de consulter personne. Faites-lui lire cette lettre, observez-le, +si vous pouvez; mais, quoi qu'il en soit, montrez-vous irritée de ce +conseil détourné, et déclarez-lui de nouveau que vous n'obéirez qu'à un +ordre positif qu'il prononcera lui-même.» L'impératrice adopta cet avis; +elle pria mon mari de raconter tout cela à M. de Talleyrand, et de lui +rendre ce qu'il en dirait, et, comme il était tard, elle remit au +lendemain matin sa conversation avec l'empereur.</p> + +<p>Quand elle lui montra la lettre, il affecta une extrême colère. Il +assura qu'il ignorait en effet cette démarche, que Fouché avait eu dans +cette occasion un zèle mal entendu; que, si le ministre n'était parti +pour Paris, il l'aurait fortement tancé; qu'au reste il le punirait si +elle le désirait, et que même il irait jusqu'à lui ôter sa place de +ministre de la police, pour peu qu'elle exigeât cette réparation. Il +accompagna cette déclaration de beaucoup de caresses; mais toute sa +manière ne rassura point l'impératrice, qui me raconta, dans la journée, +qu'elle l'avait trouvé gêné dans cette explication.</p> + +<p>Cependant, mon mari et moi, en nous communiquant nos réflexions, nous +voyions très clairement que Fouché avait été lancé par un ordre +supérieur dans une telle entreprise, et nous nous disions que, si +l'empereur pensait sérieusement au divorce, il n'était guère +vraisemblable que nous trouvassions M. de Talleyrand opposé à ce coup +d'État. Quelle fut notre surprise de voir que dans ce moment il en fût +autrement! M. de Talleyrand nous écouta très attentivement, comme un +homme qui ne savait rien de tout ce qui s'était passé. Il trouva la +lettre de Fouché inconvenante et ridicule; il ajouta que l'idée du +divorce ne lui paraissait bonne à rien; il abonda dans mon sens; il +opina pour que l'impératrice répondît au ministre de la police de très +haut: «Qu'il ne devait point se mêler d'une pareille affaire, et que, si +jamais elle se traitait, ce serait sans intermédiaire». L'impératrice +fut enchantée de ce conseil; elle fit avec moi une réponse sèche et +digne. M. de Talleyrand la lut, l'approuva, nous engagea à la faire voir +à l'empereur, qui, disait-il, n'oserait point la désapprouver. C'est, en +effet, ce qui arriva, et Bonaparte, point déterminé encore, continua de +jouer le même rôle, de montrer une colère toujours croissante, d'éclater +en menaces si violentes, de si bien répéter à sa femme qu'il déplacerait +le ministre de la police, si elle le souhaitait, que celle-ci, peu à peu +tranquillisée et abusée de nouveau, et cessant d'en vouloir à celui +qu'elle ne craignait plus, refusa la réparation qui lui était offerte, +répondant à son mari qu'il ne fallait point qu'il se privât d'un homme +qui lui était utile, et qu'il suffirait de le gronder fortement. Fouché +revint à Fontainebleau quelques jours après. En présence de madame +Bonaparte, son époux eut soin de le traiter un peu sèchement; mais le +ministre n'en parut nullement gêné, ce qui me confirma de plus en plus +dans l'idée qu'il était soutenu. Il répéta de nouveau à l'impératrice +tout ce qu'il avait écrit; l'empereur raconta à sa femme qu'il lui +disait la même chose: «C'est un excès de zèle, disait-il, il ne faut pas +lui en savoir mauvais gré, au fond. Il suffit que nous soyons déterminés +à repousser ses avis, et que tu croies bien que je ne pourrais pas vivre +sans toi<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>». Et ces mêmes paroles, Bonaparte les répétait à sa femme, +et le jour, et la nuit. Il revenait à elle bien plus que par le passé, +par de fréquentes visites nocturnes. Il était réellement agité, il la +pressait dans ses bras, il pleurait, il lui jurait la tendresse la plus +vive, et dans ces scènes, jouées d'abord, je crois, avec intention, il +s'animait peu à peu involontairement et finissait par s'émouvoir et +s'attendrir de bonne foi.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">(retour) </a> L'empereur écrivait à Fouché, de Fontainebleau, + le 5 novembre 1807, la lettre suivante, qui se rapporte à cet + incident: «Monsieur Fouché, depuis quinze jours, il me + revient de votre part des folies; il est temps enfin que vous + y mettiez un terme, et que vous cessiez de vous mêler, + directement ou indirectement, d'une chose qui ne saurait vous + regarder d'aucune manière; telle est ma volonté.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Cependant je recevais la confidence de toutes ses paroles; je les +rapportais à M. de Talleyrand, qui dictait toujours la conduite qu'il +fallait tenir. Tous ses conseils tendaient à éloigner le divorce, et il +dirigea très bien madame Bonaparte.</p> + +<p>Je ne pouvais m'empêcher de lui témoigner un peu d'étonnement de le voir +s'opposer à un projet au fait assez politique, et prendre ainsi les +intérêts d'une affaire purement de ménage. Il me répondait qu'elle +n'était pas tant <i>de ménage</i> que je le croyais bien. «Il n'y a personne, +me disait-il, qui, dans ce palais, ne doive désirer que cette femme +demeure auprès de Bonaparte. Elle est douce, bonne; elle sait l'art de +le calmer; elle entre assez dans les positions de chacun. Elle nous est +un refuge en mille occasions. Si nous voyons arriver ici une princesse, +vous verrez l'empereur rompre avec toute la cour, et nous serons tous +écrasés.» En me donnant cette raison, M. de Talleyrand parvenait à me +persuader qu'il était de bonne foi; et, cependant, il ne me parlait +point sincèrement et ne me découvrait point tout son secret. Et, tout en +répétant qu'il fallait s'entendre pour échapper au divorce, il me +demandait souvent ce que je deviendrais, si par hasard l'empereur +divorçait. Je lui répondais que, sans balancer un moment, je suivrais le +sort de mon impératrice. «Mais, me disait-il, l'aimez-vous donc assez +pour cela?--Sans doute, reprenais-je, je lui suis attachée; cependant, +comme je la connais bien, que je la sais légère, et assez peu +susceptible d'une affection soutenue, ce ne serait pas tant l'attrait de +mon coeur que je suivrais dans cette occasion que la convenance. Je suis +arrivée à cette cour-ci par madame Bonaparte; j'ai toujours passé aux +yeux de tout le monde pour son amie intime; j'en ai eu les charges et +les confidences, et, quoiqu'elle ait été bien souvent trop préoccupée de +sa situation pour s'amuser à m'aimer, quoiqu'elle m'ait quittée et +reprise, selon que cela lui était commode, le public, qui ne peut pas +entrer dans les secrets de nos relations, et à qui je ne les confierai +point, s'étonnerait, j'en suis sûre, si je ne partageais point son +exil.--Mais, disait encore M. de Talleyrand, ce serait vous mettre +gratuitement dans une position désagréable pour vous et votre mari, vous +séparer peut-être, vous jeter dans mille petits embarras dont assurément +elle ne vous payerait point.--Je la connais aussi bien que vous, +disais-je encore, elle est mobile, et même un peu changeante. Je prévois +que, en pareil cas, elle commencerait par me savoir gré de mon +dévouement, qu'elle s'y accoutumerait bientôt et qu'elle finirait par +n'y plus penser du tout. Mais son caractère ne m'empêchera pas de suivre +le mien, et je ferai ce qui me paraîtra mon devoir, sans attendre la +moindre récompense.» En effet, en causant à cette époque de cette chance +de divorce, je m'engageai auprès de l'impératrice à quitter la cour, si +jamais elle la quittait. Elle me parut fort touchée de cette +déclaration, que je lui fis avec les larmes aux yeux et vraiment émue. +Assurément, elle aurait dû se défendre des soupçons que, plus tard, elle +conçut encore contre moi, et dont je rendrai compte en temps et +lieu<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">(retour) </a> L'auteur indique dans ce passage et dans un + autre que, plus tard, et à l'occasion du divorce, + l'impératrice conçut quelque injuste défiance. Je n'ai + absolument aucune donnée sur ce fait, qui eut apparemment + quelque importance. On n'en doit que plus regretter que + l'auteur n'ait pu pousser cet ouvrage au moins jusqu'à + l'époque du divorce de l'empereur. Ces scènes, + avant-courrières du dénouement, semblent bien faire connaître + le mélange de ruse et d'entraînement, d'émotion et de + comédie, de faiblesse et de volonté qu'il porta dans tant + d'affaires, mais dans aucune autant que dans sa rupture avec + la seule personne peut-être qu'il ait aimée. Il aurait été + intéressant de lire ce dénouement raconté par celle qui avait + eu tant d'occasions d'observer les personnages du drame. + Quant à celle-ci, elle garda une constante fidélité à + l'impératrice, et, à l'époque du divorce, elle n'eut pas + l'ombre d'une hésitation sur ce qu'elle avait à faire, + c'est-à-dire à quitter la cour, quoique la reine Hortense, + elle-même, l'engageât fort à réfléchir avant de se décider. + Voici la lettre par laquelle elle annonçait sa résolution à + mon grand-père, qui avait accompagné l'empereur à Trianon: + «La Malmaison, décembre 1809.--J'avais espéré un moment, mon + ami, que tu accompagnerais l'empereur hier et que je te + verrais. Indépendamment du plaisir de te voir, je voulais + causer avec toi. J'espère qu'il y aura ici quelque occasion + pour Trianon aujourd'hui, et je vais tenir ma lettre prête. + J'ai été reçue ici avec une véritable affection; on y est + bien triste, comme tu peux le supposer. L'impératrice, qui + n'a plus besoin d'efforts, est très abattue; elle pleure sans + cesse et fait réellement mal à voir. Ses enfants sont pleins + de courage; le vice-roi est gai; il la soutient de son mieux; + ils lui sont d'un grand secours. + +<p> »Hier, j'ai eu une conversation avec la reine (de Hollande) + que je te raconterai le plus succinctement que je pourrai: + «L'impératrice,» m'a-t-elle dit, «a été vivement touchée de + l'empressement que vous lui avez témoigné à partager son + sort; moi, je ne m'en étonne pas. Mais ensuite, par amitié + pour vous, je vous engage à réfléchir encore. Votre mari + étant placé près de l'empereur, tous vos instincts ne + doivent-ils pas être de ce côté? Votre position ne + sera-t-elle pas souvent fausse ou embarrassante? Pouvez-vous + vous permettre de renoncer aux avantages attachés au service + d'une impératrice régnante et jeune? Songez-y bien; je vous + donne un conseil d'amie, et vous devez y réfléchir.» Je l'ai + beaucoup remerciée. Je lui ai répondu que je ne voyais, pour + moi seule, nul inconvénient à prendre ce parti, qu'il me + paraissait le seul convenable pour moi; que, si l'impératrice + voyait des difficultés à garder près d'elle la femme d'un + homme attaché à l'empereur, alors je me retirerais, mais que, + sans cela, je préférais de beaucoup rester avec elle; que je + pensais bien qu'il y aurait quelques avantages pour les + personnes attachées à la grande cour, mais que cette perte + était fort compensée pour moi par l'idée de remplir un devoir + et de soigner l'impératrice dans le cas où elle mettrait + quelque prix à mes soins; qu'enfin je ne pensais pas que + l'empereur pût être mécontent de ma conduite, etc., etc. «Il + n'y a, Madame,» lui ai-je dit encore, «qu'une seule + considération qui pourrait me porter un moment à regretter ma + démarche. Je vais vous la dire bien franchement. Il est + impossible qu'il n'y ait pas dans l'intérieur de cette petite + cour-ci quelque indiscrétion de commise, quelque petit + bavardage, je ne sais quel propos qui, redit à l'empereur, + pourra amener un moment de mécontentement. L'impératrice, + toute bonne qu'elle est, quelquefois est défiante; je ne sais + si la preuve de dévouement que je lui donne à présent me + mettra complètement à l'abri d'un soupçon passager qui + m'affligerait beaucoup. Je vous avoue que, s'il arrivait, une + fois, qu'on soupçonnât mon mari ou moi d'avoir commis d'un + côté ou de l'autre une indiscrétion, je quitterais + sur-le-champ l'impératrice.» La reine m'a répondu que j'avais + raison, qu'elle espérait que sa mère serait prudente. Elle + m'a embrassée, m'a dit qu'elle savait que l'impératrice + désirait, au fond, me garder près d'elle. Il n'en faut guère + plus, de l'humeur dont tu me connais, pour me décider. Vois + cependant, mon ami, ce que tu penses. Je sais bien que ma + position sera souvent embarrassante; mais enfin, avec de la + prudence et du véritable attachement, ne peut-on pas tout + arranger? Madame de la Rochefoucauld me paraît vouloir + quitter. Elle en a même déjà dit, je crois, quelque chose à + l'empereur. Mais la situation est différente. Elle rendra les + mêmes soins à l'impératrice, mais sans titre ni fonction. + Dans sa position, cela peut lui convenir, mais je trouve que + je dois agir autrement, et vraiment, plus je m'interroge, + plus je sens que ma place est ici. Combine tout cela, + réfléchis, et puis décide. Au reste, nous avons du temps, + puisqu'on nous donne jusqu'au 1er janvier.</p> + +<p> »Il faudrait bien du bonheur pour que cette habitation fût + gaie dans cette saison: il fait un vent abominable, et + toujours de la pluie. Cela n'a pas empêché qu'il n'y eût ici + un monde énorme toute la journée. Chaque visite renouvelle + ses larmes. Cependant il n'y a pas de mal que toutes ses + impressions se renouvellent ainsi coup sur coup; le repos + viendra après. Je crois que je resterai à la Malmaison + jusqu'à samedi; je voudrais bien que tu revinsses aussi à + cette époque, car il faudrait se revoir et être un peu + ensemble.»--«Ce mardi matin (19 décembre 1809). Je n'ai pu + trouver ce matin une occasion d'envoyer ma lettre; j'espère + qu'il y en aura ce soir. L'impératrice a passé une matinée + déplorable. Elle reçoit des visites qui renouvellent sa + douleur, et puis, chaque fois qu'il arrive quelque chose de + l'empereur, elle est dans des états terribles. Il faudrait + trouver moyen d'engager l'empereur, soit par le grand + maréchal, soit par le prince de Neuchatel, à modérer les + expressions de ses regrets et de son affliction, quand il lui + écrit; car, lorsqu'il lui témoigne ainsi d'une manière trop + vive sa tristesse, elle tombe dans un vrai désespoir, et + alors réellement sa tête semble s'égarer. Je la soigne de mon + mieux; elle me fait un mal affreux. Elle est douce, + souffrante, affectueuse, enfin tout ce qu'il faut pour + déchirer le coeur. En l'attendrissant, l'empereur augmente + cet état. Au milieu de tout cela, il ne lui échappe pas un + mot de trop, pas une plainte aigre; elle est réellement douce + comme un ange. Je l'ai fait promener ce matin, je voulais + essayer de fatiguer son corps, pour reposer son esprit. Elle + se laissait faire; je lui parlais, je la questionnais, je + l'agitais en tous sens, elle se prêtait à tout, comprenait + mon intention et semblait m'en savoir gré, au milieu de ses + larmes. Au bout d'une heure, je t'avoue que je m'étais fait + un tel effort, que je m'étais presque sentie défaillir, et je + me suis trouvée un moment presque aussi faible qu'elle. «Il + me semble quelquefois,» me disait-elle, «que je suis morte, + et qu'il ne me reste qu'une sorte de faculté vague de sentir + que je ne suis plus.» Tâche, si tu peux, de faire savoir à + l'empereur qu'il doit lui écrire de manière à l'encourager, + et pas le soir, parce que cela lui donne des nuits affreuses. + Elle ne sait comment supporter ses regrets; sans doute elle + supporterait encore moins sa froideur, mais il y a un milieu + à tout cela. Je l'ai vue hier dans un tel état, après la + dernière lettre de l'empereur, que j'ai été au moment + d'écrire moi-même à Trianon.--Adieu, cher ami; je ne te dis + pas grand'chose de ma santé; tu sais comme elle est faible, + tout ceci l'ébranle un peu. Après cette semaine j'aurai + besoin d'un peu de repos, près de toi. Pour éprouver quelque + chose de doux, il faut toujours que je revienne à mon ami.» + Les lettres de ma grand'mère sont malheureusement trop rares + à cette époque, et je ne puis ni par un récit, ni par des + citations suppléer aux chapitres qui manquent. On verra à la + fin de ce volume ce que mon père en savait. Au fond, les + craintes de ma grand'mère ne se réalisèrent pas, au moins en + ce qui touche les indiscrétions et les bavardages de cour; + mais elle et son mari participèrent à la disgrâce de M. de + Talleyrand. Mon grand'père, il est vrai, resta premier + chambellan, même après que le prince de Bénévent eut été + destitué de ses fonctions de grand chambellan; mais il ne + retrouva et ne rechercha point la bienveillance de la cour, + ni les confidences de l'empereur. Quant à ma grand'mère, elle + n'alla, je pense, aux Tuileries qu'une fois pour être + présentée à la nouvelle impératrice en grande cérémonie, et + un autre jour pour recevoir quelques injonctions de + l'empereur. Ce dernier fait mériterait d'être conté avec + détails. C'était à la fin de 1812 ou au commencement de 1813. + Le duc de Frioul la vint voir, au grand étonnement de mes + grands parents, car il ne faisait jamais de visites. Il était + chargé par l'empereur de lui donner l'ordre de demander une + audience, l'empereur voulant lui parler de l'impératrice + Joséphine. Il n'y avait ni moyen ni raison de désobéir; elle + demanda l'audience et fut reçue. Mon père ignorait les + détails de cette entrevue; il savait seulement que l'empereur + voulait qu'elle déterminât l'impératrice à s'éloigner de + Paris. Quels étaient ses motifs? Les dettes de Joséphine + étaient du nombre, puis des propos tenus dans son salon. Je + ne crois pas que les plaintes allassent plus loin, et + l'empereur ne se montra pas irrité. Quant à la dame du + palais, l'empereur ne la traita ni bien ni mal; mais il ne + l'encouragea par aucun mot à lui parler d'elle-même, et elle + n'eut garde d'en rien faire. C'est la dernière fois qu'elle + l'a vu.</p> + +<p> Il fallut ensuite s'acquitter de la commission. Elle en était + assez embarrassée. Elle fit pourtant une longue lettre, car + l'impératrice était alors absente, à Genève, je crois. La + chose était d'autant plus difficile que l'empereur exigeait + qu'elle ne le nommât point et que le conseil ne parût pas + venir de lui. Quoiqu'il semble assez difficile de s'y + tromper, mon père croyait que cette lettre avait été assez + mal reçue, et on l'a même imprimée, dans quelques mémoires + écrits sous l'inspiration de la reine Hortense, avec des + réflexions plus ou moins désobligeantes pour l'auteur. (P. + R.)</p></blockquote> + +<p>Je ne mettais qu'une restriction à la promesse que je faisais: «Je ne +serai point dame du palais d'une autre impératrice, disais-je, Madame. +Si vous vous retirez dans quelque province, je vous y suivrai, toujours +heureuse de partager votre solitude, et je ne me séparerais de vous que +dans le cas où vous sortiriez de France.» On ne savait point au fond ce +qui passerait par la tête de l'empereur; quelquefois, dans ses +conversations, il avait dit à sa femme: «Mais, si tu me quittais, je ne +voudrais pas te faire descendre de ton rang; sois donc sûre que tu +régnerais quelque part, peut-être à Rome même.» On remarquera que, +lorsqu'il parlait ainsi, le pape était encore dans cette même Rome, et +que rien n'annonçait qu'il dût en sortir. Mais les événements les plus +graves semblaient tout simples à Napoléon, et, de temps en temps, pour +qui était attentif, un mot pouvait suffire à faire conclure quelle suite +de projets il roulait à la fois dans sa tête.</p> + +<p>M. de Rémusat pensait comme moi sur ma propre conduite. Il ne s'en +dissimulait pas moins les inconvénients qu'elle aurait pour nous; mais +ces inconvénients ne l'arrêtaient point, et il répéta à l'impératrice +que mon dévouement l'accompagnerait dans ses malheurs, s'ils fondaient +jamais sur elle. On verra que, plus tard, elle ne crut pas devoir +compter sur une parole qui, cependant, lui fut donnée avec la plus +parfaite sincérité.</p> + +<p>Ce fut à cette époque que, au sujet de toute cette affaire, nous eûmes +avec madame de la Rochefoucauld quelques entretiens qui amenèrent les +explications dont j'ai parlé plus haut, et que M. de Rémusat put +éclaircir ce qui s'était passé au retour de la campagne de Prusse, +relativement à lui. Ces nouvelles clartés vinrent encore ajouter aux +impressions pénibles que nous causaient les découvertes successives que +nous faisions sur le caractère de l'empereur.</p> + +<p>À présent, je dirai ce que j'ai su des motifs qui portèrent le ministre +de la police et M. de Talleyrand à tenir la conduite dont je viens de +parler.</p> + +<p>J'ai dit que Fouché, un peu séduit par madame Murat, s'était vu forcé +par là de rompre avec ce qu'on appelait le parti des Beauharnais. Je ne +sais s'il l'eût voulu réellement; mais partout où l'on entre dans +certaines intrigues où se mêlent les femmes, il n'est pas très possible +de savoir à quel point on pourra demeurer, parce qu'il s'y joint tant de +petites paroles, de petits rapports, de petites dénonciations, qu'on +finit par en être comme enveloppé. Madame Murat, qui détestait sa +belle-soeur, cherchait très sérieusement à la faire descendre du trône. +Son orgueil trouvait son compte à s'allier à quelque princesse +européenne, et elle entourait souvent l'empereur de flatteries sur cet +article. Fouché pensait qu'il serait utile à la dynastie nouvelle de +s'appuyer sur un héritier direct; il connaissait trop bien Bonaparte +pour ne pas prévoir que, tôt ou tard, la raison d'État l'emporterait +chez lui sur toute autre considération; il craignait de n'être point +employé dans cette affaire, qui paraissait devoir être du ressort de M. +de Talleyrand, et il voulait tâcher de lui en enlever l'honneur et les +avantages. Dans cette intention, il rompit la glace avec l'empereur et +l'aborda sur un point si important. Le trouvant disposé, il abonda sur +nombre de motifs faciles à réunir, et, enfin, il sut parvenir à se faire +ordonner, ou au moins à proposer le rôle de médiateur entre l'empereur +et l'impératrice pour une pareille négociation. Il alla plus loin: il +fit parler l'opinion publique à l'aide de ses moyens de police; il fit +tenir des discours sur le divorce dans quelques lieux de réunion de +Paris. Tout à coup, on commença dans les cafés à discuter la nécessité +d'un héritier pour l'empereur. Ces propos, inspirés par Fouché, +revinrent par lui, et par les autres polices qui rendaient compte de +tout, et l'empereur crut que le public était plus occupé de cette +affaire que cela n'était réellement. Au retour de Fontainebleau, Fouché +dit même à l'empereur qu'on était assez échauffé à Paris pour qu'il +arrivât que des groupes de peuple, se réunissant sous ses fenêtres, +vinssent lui demander un autre mariage. L'empereur fut d'abord frappé de +cette idée; M. de Talleyrand la détourna très habilement.</p> + +<p>M. de Talleyrand, dans le fond de son âme, ne répugnait point au +divorce; mais, de son côté, il voulait le faire à sa manière, en son +temps, et avec utilité et grandeur. Il s'aperçut vite que l'empressement +de Fouché ne tendait qu'à lui enlever cette palme; il ne souffrit pas +qu'une autre intrigue vînt se placer sur son terrain. La France avait +formé une alliance intime avec la Russie; mais M. de Talleyrand, très +habile dans la connaissance de l'état de l'Europe, pensait qu'il +fallait surveiller l'Autriche, et peut-être déjà penchait à regarder +qu'un lien de plus avec cette puissance nous serait, au fond, plus +utile. D'ailleurs, il savait que l'impératrice mère, en Russie, ne +partageait point les illusions du czar, et qu'elle se refuserait à nous +donner une de ses filles pour impératrice. Ainsi, il eût été possible +qu'un divorce brusqué n'eût point été suivi d'un assez prompt mariage, +et eût tenu l'empereur dans une situation désagréable. D'ailleurs, +l'affaire d'Espagne allait éclater, rendre l'Europe attentive, et ce +n'était pas le moment de s'engager à la fois dans deux entreprises qui +demandaient chacune une préoccupation particulière. Voilà sans doute ce +qui porta M. de Talleyrand à contrecarrer Fouché et à s'unir +passagèrement aux intérêts de madame Bonaparte. Ni elle, ni moi, nous +n'étions de force à pénétrer ses motifs, et je ne les ai connus que +depuis. M. de Rémusat avait moins de confiance que moi en ce dévouement +à ce que nous souhaitions, dévouement qui me charmait dans M. de +Talleyrand; mais il concluait qu'il en fallait toujours profiter, et, +avec des intentions différentes, nous marchions tous dans une ligne +pareille.</p> + +<p>Ainsi donc, pendant le temps que l'empereur passa à Paris, entre le +court voyage qu'il fit en Italie et celui de Bayonne<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>, Fouché +l'environnant sans cesse et s'étayant des propos populaires, M. de +Talleyrand prit un bon moment pour lui représenter que, dans cette +circonstance, le ministre de la police le dirigeait vers une très fausse +route. «Il est, lui disait-il, et il sera éternellement homme de +révolution. Regardez-y bien, c'est encore par des moyens factieux qu'il +veut vous amener à un acte qu'il ne faudrait faire que dans un appareil +tout monarchique. Il veut qu'un ramas de populace, peut-être assemblée +par ses ordres, vienne vociférer, et vous demander un héritier avec les +mêmes cris qui imposèrent à Louis XVI je ne sais quelles concessions +qu'il ne pouvait jamais refuser. Quand vous aurez accoutumé le peuple à +se mêler de vos affaires par de pareilles tentatives, savez-vous s'il +n'y prendra pas goût, et ce qu'on vous l'enverra demander en suite? +D'ailleurs, personne ne sera dupe de ces rassemblements, et vous serez +accusé de les avoir vous-même appelés.» Ces observations frappèrent +l'empereur, qui imposa silence à Fouché. De ce moment on ne s'occupa +plus du divorce dans les cafés, et le <i>voeu national</i> parut s'être +refroidi. L'empereur fit valoir à sa femme ce silence, et elle fut +tentée de se rassurer un peu. Cependant il continuait à montrer une +grande agitation; leurs entretiens étaient gênés; de longs silences les +interrompaient tout à coup. Ensuite il revenait sur les inconvénients du +manque d'une postérité directe pour la fondation de sa dynastie; il +disait qu'il ne savait à quoi se résoudre, et certainement il éprouvait +intérieurement de vifs combats.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">(retour) </a> L'empereur quitta Fontainebleau le 16 décembre + 1807 et arriva à Milan le 21 du même mois. Il revint d'Italie + à Paris le 1er janvier, et repartit pour Bayonne trois mois + après, le 2 avril 1808. (P. R.)</blockquote> + +<p>Il se confiait particulièrement à M. de Talleyrand, qui me racontait une +partie de ses conversations: «Si je me sépare de ma femme, disait-il, je +renoncerai d'abord à tout le charme qu'elle met dans ma vie intérieure. +Il me faudra étudier les goûts et les habitudes d'une nouvelle et jeune +épouse. Celle-ci se plie à tout et me connaît parfaitement. Enfin, je +lui rendrai ingratitude pour ce qu'elle a fait pour moi; déjà je ne suis +guère aimé, et ce sera bien pis. Elle m'est un lien avec beaucoup de +monde; elle m'attache une partie de la société de Paris à laquelle il +me faudra renoncer.» Après de pareils regrets venaient les raisons +d'État, qui faisaient que M. de Talleyrand confiait à mon mari qu'il +était convaincu que ces belles hésitations tomberaient un jour devant la +politique; qu'on pouvait retarder le divorce, mais qu'il ne fallait +guère espérer qu'on l'évitât toujours. Il finissait, enfin, par dire +qu'on pouvait s'assurer qu'il n'y poussait nullement, et que +l'impératrice ferait bien de ne point se départir du système qu'elle +avait adopté. Nous nous promîmes, M. de Rémusat et moi, de tenir secrète +à madame Bonaparte la première partie de ce discours, qui aurait +renouvelé ses inquiétudes au point de l'entraîner dans quelques fausses +démarches, et surtout nous ne vîmes rien d'utile à lui inspirer de la +défiance de M. de Talleyrand, qui n'avait alors aucun intérêt à lui +nuire, et qui en eût trouvé peut-être, si, en s'irritant contre lui, +elle eût laissé échapper quelque parole imprudente. Je pris mon parti +d'attendre l'avenir, sans chercher à le prévoir, et de m'en tenir +toujours aux conseils que la prudence et la dignité d'une situation en +évidence doivent faire donner à celle qui se trouve, en effet, +environnée de cent yeux pour la regarder, de cent bouches pour répéter +ce qu'elle dit. Ce fut à cette époque que l'empereur dit à M. de +Talleyrand que sa femme était bien conseillée.</p> + +<p>Peu avant le départ pour Bayonne, il y eut encore sur cet article une +explication qui fut la dernière pour un peu de temps, et qui servira à +peindre les mouvements contraires auxquels l'empereur, tout fort, tout +volontaire qu'il était, se trouvait quelquefois entraîné. Un matin, M. +de Talleyrand, rencontrant M. de Rémusat au sortir du cabinet de +l'empereur, lui dit en regagnant sa voiture: «Je crois que votre femme +aura plus tôt qu'elle ne le croit le chagrin qu'elle craint. Je viens de +voir l'empereur animé de nouveau sur son divorce; il m'en a parlé comme +d'une chose décidée à peu près, et nous ferons tous bien de nous le +tenir pour dit et de ne pas y apporter une opposition inutile.» Mon mari +me rapporta ces paroles, qui m'attristèrent profondément. Il devait y +avoir un cercle le soir à la cour; je venais de perdre ma mère<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, et +je n'allais point dans le monde. M. de Rémusat retourna au château, pour +surveiller le spectacle qui devait s'y donner. Les appartements étaient +pleins de monde. Princes, ambassadeurs, courtisans, tous attendirent +longtemps. Enfin, tout à coup, l'ordre fut donné de commencer le +spectacle sans attendre Leurs Majestés, qui ne paraîtraient point, +l'empereur se trouvant, disait-on, légèrement incommodé. La fête se +passa assez tristement, et chacun se retira le plus tôt qu'il put. M. de +Talleyrand et M. de Rémusat, avant de sortir, se rendirent dans +l'appartement intérieur de l'empereur, et y apprirent que, depuis huit +heures, il s'était mis au lit avec sa femme, qu'il avait fait fermer sa +chambre et défendu qu'on y pénétrât jusqu'au lendemain.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">(retour) </a> Au commencement de l'année 1808, les + souffrances de madame de Vergennes, malade depuis longtemps, + s'étaient aggravées. Elle était poursuivie de douleurs qu'on + appelait rhumatismales, et elle succomba le 17 janvier 1808 à + un mal de gorge gangreneux. Ce fut une vive douleur pour sa + fille, et un grand changement dans la vie de ses enfants. Mon + père a conservé toujours un souvenir profond et vivant de + cette personne originale et spirituelle, quoiqu'il n'eût pas + encore onze ans. La situation de madame de Vergennes dans le + monde était assez considérable pour que M. Suard lui ait + consacré un article nécrologique dans <i>le Publiciste</i>, éloge + public moins usité alors qu'aujourd'hui. (P. R.)</blockquote> + +<p>M. de Talleyrand se retira avec un petit mouvement d'humeur. «Quel +diable d'homme, dit-il, pour s'abandonner sans cesse à son premier +mouvement, et ne pas savoir ce qu'il veut faire! Eh! qu'il se décide +donc, qu'il ne nous laisse point ainsi jouets de ses paroles et ne +sachant réellement sur quel pied nous devons nous tenir avec lui!»</p> + +<p>L'impératrice reçut mon mari le lendemain et lui raconta qu'à six heures +elle avait joint Bonaparte pour dîner, qu'il était très triste, +silencieux, et que, pendant le repas, il n'avait pas prononcé une +parole; qu'après dîner elle l'avait quitté pour faire sa toilette, et +qu'ensuite elle avait attendu l'heure du cercle; mais qu'on était venu +la chercher, en lui disant que l'empereur se sentait malade. Elle +l'avait trouvé souffrant de crises d'estomac violentes, et dans un état +de nerfs assez agité. En la voyant il n'avait pu retenir ses larmes, et, +l'attirant sur son lit où il s'était jeté, sans aucun égard pour son +élégante toilette, il la pressait dans ses bras, en répétant toujours:</p> + +<p>«Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter!» Elle ajoutait que +cet état lui avait inspiré plus de pitié que d'attendrissement, et +qu'elle lui redisait sans cesse: «Sire, calmez-vous, sachez ce que vous +voulez, et finissons de telles scènes.» Mais ces discours augmentaient +encore la crise de Bonaparte, et cette crise devint assez vive pour +qu'elle l'engageât à renoncer à se montrer au public, et à se mettre au +lit. Enfin, il n'y consentit que dans le cas où elle s'y placerait à +côté de lui, et il lui fallut se dépouiller au même instant de toute sa +parure et partager cette couche, qu'à la lettre, disait-elle, il +baignait de larmes, répétant toujours: «Ils m'environnent, ils me +tourmentent, ils me rendent malheureux!» La nuit se passa dans un +mélange de tendresse et de sommeil agité. Après il reprit empire sur +lui-même et ne montra plus de si vives émotions.</p> + +<p>L'impératrice flottait ainsi de l'espérance à la crainte; elle ne se +fiait point à ces scènes pathétiques; elle prétendait que Bonaparte +passait trop vite de ces protestations tendres à des querelles pour des +galanteries qu'il lui supposait, ou à d'autres plaintes; qu'il voulait +la fatiguer, la rendre malade, peut-être pis même; car j'ai dit comme +son imagination abordait tout. Ou bien elle croyait qu'il s'efforçait de +la dégoûter de lui en la tourmentant sans cesse. Il est certain que, +soit par calcul, soit par suite de ses propres inquiétudes, il l'agitait +en tous sens, et qu'elle fut sur le point d'être assez gravement +incommodée. Quant à Fouché, il avait pris le parti de parler hautement +du divorce à l'impératrice, à moi, à tout le monde, disant qu'on le +renverrait si on voulait, mais qu'on ne l'empêcherait point de +conseiller ce qui était utile. M. de Talleyrand l'écoutait dans un +silence dédaigneux ou moqueur, et consentait à passer assez publiquement +pour s'opposer au divorce. Bonaparte voyait tout cela, sans blâmer la +conduite de l'un ni de l'autre, ni même celle de personne<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. Notre +cour cherchait à se taire encore plus et mieux que de coutume; car rien +n'indiquait de quel côté de ces grands personnages il fallait se ranger. +Au milieu de cette tourmente, le tragique événement de l'Espagne éclata, +et le divorce parut tout à fait mis de côté.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">(retour) </a> L'empereur pourtant continuait encore, en + apparence, et quand il le croyait utile, à gourmander Fouché + sur ses indiscrétions, car il lui écrivait de Venise, le 30 + novembre 1807: «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion + sur la folie des démarches que vous avez faites à + Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après + avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos + que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que + votre devoir est de suivre mon opinion, et non de marcher + suivant votre caprice. En vous conduisant différemment, vous + égarez l'opinion et vous sortez du chemin dans lequel tout + honnête homme doit se tenir.» (P. R.)</blockquote> + + <br> + <a name="c28" id="c28"></a> + +<h3>CHAPITRE XXVIII.</h3> + +<h4>(1807-1808.)</h4> + +<p class="sml"><b>Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse +de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les +artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage +de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal +Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.</b></p> + +<p>Vers ce temps, à peu près, M. Molé fut nommé préfet de la Côte-d'Or. +L'empereur s'était aperçu de la distinction de son esprit dans plusieurs +occasions. Il l'avait en quelque sorte adopté, et son élévation était +déterminée dans sa pensée. Il le gagnait de plus en plus, par des +conversations où il mettait en évidence ce qu'il avait de plus +remarquable, et Bonaparte s'entendait très bien à séduire la jeunesse. +M. Molé montra quelque répugnance à s'éloigner de Paris, où lui et sa +famille se trouvaient fort bien établis. «Il ne faut effaroucher +personne, lui dit l'empereur, par un avancement trop prompt. +D'ailleurs, quelques expériences administratives vous seront utiles. Je +ne vous tiendrai à Dijon qu'un an, et, après, vous reviendrez, et vous +serez content de moi.» Il lui a tenu parole.</p> + +<p>Le voyage de Fontainebleau fut terminé vers le milieu de novembre, au +grand contentement de chacun, car on était fatigué des fêtes et de leur +contrainte. Les princes étrangers retournèrent pour la plupart chez eux, +éblouis de notre magnificence, qui avait été administrée, si je puis me +servir de cette expression, avec un ordre extrême; car l'empereur +n'entendait jamais raillerie sur l'économie de ses propres affaires. Il +fut très content quand M. de Rémusat lui demanda, pour le compte des +dépenses, des fêtes, des spectacles, seulement 150 000 francs; et, en +effet, si on avait comparé la somme avec les résultats, on eût remarqué +quel soin minutieux il avait fallu apporter à la dépense. L'empereur, +qui se voulait instruire de tout, rappela à cette occasion ce que +coûtaient autrefois à la cour de France de pareils voyages<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>, et il +mit une certaine vanité, assez fondée après tout, à ce rapprochement. +Le service de la maison, très rigoureusement tenu par le grand maréchal, +fut arrêté et payé de même, et tout se trouva en ordre et dans une règle +très exacte. Ce Duroc tenait remarquablement la maison impériale, mais +avec des formes dures, toutes émanées de la dureté du maître. Quand +l'empereur grondait, on s'apercevait dans le château d'une succession de +brutalités dont le moindre valet de pied ressentait les atteintes. Le +service se faisait avec une exactitude de discipline; les punitions +étaient sévères, l'exigence ne se relâchait point; aussi chacun ne +manquait jamais à son poste, et tout se passait en silence et +régulièrement. Tout abus était surveillé, les bénéfices des gens +calculés et réglés d'avance. Dans les offices et dans les cuisines, la +moindre chose, un simple bouillon, un verre d'eau sucrée ne se seraient +pas distribués sans l'autorisation ou le bon du grand maréchal. De même, +il ne se passait rien dans le palais dont il ne fût informé. Il était +d'une discrétion à toute épreuve, et redisait tout seulement à +l'empereur, qui s'informait des moindres choses.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">(retour) </a> Les mêmes plaisirs du roi, au dernier voyage de + Fontainebleau, sous Louis XVI, avaient coûté près de deux + millions.</blockquote> + +<p>L'empereur quitta Fontainebleau pour faire un court voyage en Italie. +Il voulait revoir Milan, se montrer à Venise, communiquer avec son frère +Joseph, et, je pense, surtout, prendre une détermination à l'égard du +royaume d'Italie, détermination par laquelle il croyait rassurer +l'Europe, et, de plus, signifier à la reine d'Étrurie, fille du roi +d'Espagne, qu'elle eût à quitter son royaume. Préparant en secret +l'envahissement de l'Espagne, il savait que la réunion des deux +couronnes de France et d'Italie avait souvent effarouché l'Europe. En +appelant Eugène à la succession future du trône d'Italie, il annonçait +que cette réunion ne serait point éternelle, et il supposait qu'on +adopterait cette concession, qui ne le dépossédait point et qui mettait +une borne au pouvoir de son successeur.</p> + +<p>Murat, qui trouvait un grand avantage pour lui à ne point interrompre +les communications avec son beau-frère, obtint la permission de +l'accompagner dans ce petit voyage, au grand déplaisir de M. de +Talleyrand, qui prévit qu'on profiterait de son absence pour écarter de +plus en plus ses plans. L'empereur partit donc le 16 novembre, et +l'impératrice revint à Paris. Le prince primat y demeura encore quelque +temps, ainsi que les princes de Mecklembourg. Ils venaient aux +Tuileries tous les soirs, on jouait, on causait peu, on écoutait de la +musique; mais l'impératrice parut parler un peu plus à ce prince de +Mecklembourg-Schwerin. On le remarqua, comme je l'ai dit, mais en riant, +et on y mettait si peu d'importance qu'on en plaisantait l'impératrice +elle-même. Quelques personnes prirent sérieusement ces plaisanteries, +écrivirent à l'empereur, et, au retour, il gronda beaucoup. Habitué à se +passer bien des fantaisies, il se montrait sévère pour celles des +autres. Pendant ce voyage on donnait à Paris, sur l'un des petits +théâtres, un vaudeville qui avait un grand succès et que tout le monde +voulait voir. Madame Bonaparte en eut fantaisie comme les autres. Elle +chargea M. de Rémusat de lui faire garder une petite loge, et, s'étant +vêtue simplement et ayant pris une voiture sans armes, elle se rendit en +secret à ce théâtre avec quelques dames et les deux princes de +Mecklembourg. On écrivit encore à Milan cette très petite affaire; +l'empereur écrivit à son tour une lettre fulminante, et il reprocha à sa +femme, en revenant, de ne point savoir garder sa dignité. Je me rappelle +même que, dans son mécontentement, il lui représentait que la reine de +France s'était autrefois fait le plus grand tort, en ne craignant point +de manquer à son rang par des légèretés de cette espèce.</p> + +<p>Pendant son absence, la garde impériale fit une entrée triomphale à +Paris; elle fut haranguée par le préfet et devint l'objet de beaucoup de +fêtes.</p> + +<p>J'ai dit aussi que les soeurs de charité furent rétablies; le ministre +de l'intérieur les rassembla chez Madame mère et leur distribua des +médailles en sa présence. L'empereur voulait que sa mère fût à la tête +de tous les établissements de charité; mais elle n'avait rien, dans sa +manière d'être, qui la rendît populaire, et elle s'acquittait sans goût +ni habileté de ce dont elle était chargée.</p> + +<p>L'empereur parut content de l'administration du royaume d'Italie et +parcourut ce royaume tout entier. Il alla à Venise, où il fut joint par +son frère Joseph, et par le roi et la reine de Bavière, qui allèrent lui +rendre visite, ainsi que madame Bacciochi, qui sollicita quelque +agrandissement de ses États. Pendant ce temps, la Russie rompait tout à +fait avec l'Angleterre; une partie de nos armées, encore dans le nord de +l'Allemagne, tenait en échec le roi de Suède; Bernadotte, à Hambourg, +communiquait avec les Suédois mécontents, et acquérait une réputation +personnelle qu'il soutenait avec soin. Il employait l'argent aussi pour +se faire des créatures. Il n'est pourtant pas vraisemblable qu'il eût +dès lors idée de ce qui lui est arrivé depuis; mais son ambition, +quoique vague encore, le conduisait à se ménager des chances quelles +qu'elles fussent, et, à cette époque, on pouvait au fond, dans certaines +situations, tout entreprendre et tout espérer. Le prince du Brésil +quitta Lisbonne le 29 novembre, et le général Junot y entra, peu de +jours après, avec notre armée, en déclarant, toujours selon la coutume, +que nous venions dégager les Portugais du joug des Anglais. Vers la fin +de ce mois, l'empereur, ayant assemblé à Milan le Corps législatif, +déclara qu'il adoptait solennellement Eugène, qui devenait héritier de +la couronne d'Italie, à défaut d'héritiers mâles de l'empereur. En même +temps, il lui permit de porter le titre de prince de Venise, et il créa +la petite princesse qui venait de naître, princesse de Bologne. Après +cela, il revint à Paris, où il arriva le 1er janvier 1808.</p> + +<p>J'étais alors bien douloureusement occupée. J'avais retrouvé ma mère +malade, à mon retour de Fontainebleau. Son état de langueur se +prolongea d'abord, sans me donner de l'inquiétude. Toute souffrante +qu'elle était, elle se montra fort contente des améliorations qui +s'étaient faites dans notre situation, et je commençai, pendant les +premiers temps de sa maladie, à établir ma maison sur le pied qu'avait +ordonné l'empereur. Vers la fin de décembre, le mal de ma mère devint si +alarmant, que nous ne pensâmes plus qu'à lui donner nos soins, et que +notre maison fut fermée. Trois semaines après, nous eûmes le malheur de +la perdre, et l'un des plus tendres liens de mon coeur, comme l'une de +mes plus douces jouissances, fut à jamais perdu. Ma mère était une +personne distinguée de toute manière. Elle avait beaucoup d'esprit, une +raison aimable et solide, dans le monde une considération méritée. Elle +nous était utile et agréable à chaque instant du jour. Elle fut +universellement regrettée; sa perte nous jeta dans le désespoir; mon +mari la pleura comme un vrai fils; on nous plaignit, même à la cour, car +on savait ce qu'elle valait. L'empereur lui-même s'exprima bien sur ce +malheur, et en parla très convenablement à M. de Rémusat quand il le +revit; mais j'ai dit ailleurs que la vie de retraite que la convenance +et ma douleur me forcèrent de mener, ayant contrarié ses vues, trois ou +quatre mois après, il nous retira cette portion de notre revenu qu'il +nous avait accordée pour la dépenser d'une manière brillante, en disant +qu'elle nous était inutile, et nous laissant par là fort embarrassés de +dettes qu'il nous avait obligés de contracter.</p> + +<p>Je passai cet hiver bien tristement; je pleurais amèrement ma mère; +j'étais séparée de mon fils aîné que nous avions mis au collège pour +qu'il y cultivât les heureuses dispositions qui annonçaient déjà +l'esprit distingué qui s'est, depuis, développé chez lui; ma santé était +mauvaise, mon âme toute découragée. Assurément, ma société ne pouvait +offrir de grandes distractions à M. de Talleyrand, et pourtant, il ne me +dédaigna point dans mon malheur. Il fut un des plus assidus à me +soigner. Il avait connu ma mère autrefois, il m'en parlait bien, et +m'écoutait dans mes souvenirs. La gravité de ma peine dissipait toutes +mes petites prétentions à faire de l'esprit devant lui; je ne retenais +point mes larmes en sa présence. Souvent, en tiers avec mon mari et moi, +il ne se montrait point importuné, ni de ma douleur, ni des tendres +consolations que m'offrait si affectueusement M. de Rémusat. Il me +semble, quand j'y pense, qu'en nous voyant, il nous examinait avec une +sorte de curiosité. Sa vie tout entière l'avait tenu loin des affections +naturelles; nous lui donnions un spectacle nouveau qui le remuait un +peu. Il semblait apprendre, pour la première fois, ce qu'une tendresse +mutuelle, fondée sur les sentiments les plus moraux, procure de douceur +et de courage contre les traverses de la vie. Ce qui se passait dans ma +chambre le reposait de ce qui se passait ailleurs, peut-être même de ses +souvenirs; car, plus d'une fois, à cette époque, il m'a parlé de +lui-même avec regret, je dirais presque avec dégoût.</p> + +<p>Enfin, comme nous étions touchés de ses soins, nous y répondions par une +reconnaissance qui partait du plus profond du coeur; il revenait de plus +en plus fréquemment entre nous deux, et il y demeurait longtemps; plus +de plaisanteries, de railleries sur les autres, entre nous. Rendue à +moi-même, je lui laissais voir le fond d'une âme vive, et que l'habitude +d'un bonheur intérieur avait rendue douce. Au travers de mes regrets, de +ma profonde mélancolie, de l'oubli où je vivais de tout ce qui se +passait au dehors, je le transportais dans des régions inconnues pour +lui, à la découverte desquelles il semblait prendre plaisir. J'acquis +peu à peu la liberté de lui tout dire; il me laissa prendre le droit de +le blâmer, de le juger souvent assez sévèrement. Ma sincérité ne parut +jamais lui déplaire, et je formai avec lui une liaison intime, et qui +nous fut agréable à l'un et à l'autre. Quand je parvenais à l'émouvoir, +j'étais satisfaite comme d'une victoire, et lui me savait gré d'avoir +remué son âme, si souvent endormie par habitude, par système et par +indifférence.</p> + +<p>Une fois, emportée par les disparates qui échappaient à son caractère, +je me laissai aller à lui dire: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous +soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que vous valez mieux que +<i>vous</i>.»</p> + +<p>Il se mit à sourire. «La manière dont se passent nos premières années, +me dit-il, influe sur toute la vie, et, si je vous disais de quelle +façon j'ai passé ma jeunesse, vous arriveriez à vous moins étonner de +beaucoup de choses.» Ce fut alors qu'il me conta que, estropié, se +trouvant aîné dans sa famille, et, par son accident, trompant les +espérances, et même les convenances qui, avant la Révolution, +destinaient tout aîné d'une noble famille à l'état militaire, il avait +été repoussé de son intérieur, renvoyé en province près d'une vieille +tante. Sans le l'aire rentrer dans la maison paternelle, on l'avait +ensuite placé dans un séminaire, en lui signifiant qu'il embrasserait +l'état ecclésiastique, pour lequel il ne se sentait aucun goût. Durant +les années qu'il avait passées à Saint-Sulpice, il s'était vu forcé de +demeurer presque toujours solitaire dans sa chambre, son infirmité ne +lui permettant guère de se tenir longtemps sur ses jambes, ne pouvant se +livrer à aucune des distractions, à aucun des mouvements de l'enfance, +s'abandonnant à la plus profonde mélancolie, prenant dès lors mauvaise +opinion de la vie sociale, s'irritant contre cet état de prêtre qu'on +lui imposait malgré lui, et se pénétrant de l'idée qu'il n'était point +forcé d'observer bien scrupuleusement des devoirs auxquels on le +contraignait, sans l'avoir consulté. Il ajoutait qu'il avait éprouvé le +dégoût le plus profond de ce monde, un grand fonds d'irritation contre +les préjugés, et qu'il n'avait échappé au désespoir qu'en se +convertissant peu à peu à une véritable indifférence sur les hommes et +sur les choses; qu'ensuite, se retrouvant enfin vis-à-vis de son père +et de sa mère, il avait été reçu comme un objet déplaisant, et traité +avec la plus grande froideur; que jamais un mot affectueux ou une +consolation ne lui furent adressés. «Vous voyez, me disait-il, que, dans +cette situation, il fallait mourir de chagrin, ou s'engourdir de manière +à ne plus rien sentir de ce qui me manquait. Je tournai à +l'engourdissement, et je veux bien convenir avec vous que j'eus tort. Il +eût peut-être mieux valu souffrir, et conserver des facultés de sentir +un peu fortement; car cette insouciance de l'âme, que vous me reprochez, +m'a souvent dégoûté de moi-même. Je n'ai point assez aimé les autres; +mais je ne me suis guère aimé non plus, et je n'ai pas pris assez +d'intérêt à moi<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">(retour) </a> Parmi les récits de la jeunesse de M. de + Talleyrand, je ne saurais oublier une anecdote que mon père + m'a contée, la tenant évidemment de sa mère. M. de Talleyrand + étudiait en théologie, lorsqu'une fois, en sortant d'un + sermon à Saint-Sulpice, il trouva sur les degrés une jeune + femme élégante et agréable qu'une pluie subite embarrassait + fort, et qui ne savait comment s'en aller. Il lui offrit son + bras, et un de ces petits parapluies, en sens inverse des + nôtres, qui commençaient à être à la mode; elle accepta, et + il la reconduisit chez elle. Elle l'engagea à venir la voir. + Ils firent connaissance. C'était mademoiselle Luzy, qui était + ou travaillait pour être, de la Comédie française. Elle lui + raconta qu'elle était un peu dévote, qu'elle n'avait nul goût + pour le théâtre, et que c'était malgré elle, et forcée par + ses parents, qu'elle se destinait à ce métier: «C'est comme + moi, lui répondit-il, je n'ai aucun penchant pour le + séminaire et l'Église, et ce sont mes parents qui me + contraignent.» Ils s'étendirent chacun sur ce sujet, et ce + fut cette confidence mutuelle sur leur vocation contrariée + qui les lia comme on se lie à vingt ans. (P. R.)</blockquote> + +<p>»Une fois, je fus tiré de cette indifférence par une passion très forte +pour la princesse Charlotte de Montmorency. Elle m'aimait beaucoup +aussi. Je m'irritai plus que jamais contre l'obstacle qui s'opposait à +ce que je l'épousasse. Je fis beaucoup de démarches pour me faire +relever de ces voeux qui m'étaient odieux; je crois que j'y serais +parvenu sans la Révolution qui éclata, et ne permit point au pape de +m'accorder ce que je souhaitais. Vous comprenez que, dans la disposition +où j'étais, je dus accueillir cette révolution avec empressement. Elle +attaquait des principes et des usages dont j'avais été victime; elle me +paraissait faite pour rompre mes chaînes, elle plaisait à mon esprit; +j'embrassai vivement sa cause, et, depuis, les événements ont disposé de +moi.»</p> + +<p>Quand M. de Talleyrand me parlait ainsi, je le plaignais du fond de +l'âme, parce que je comprenais cette triste influence d'une jeunesse +toute décolorée sur le reste d'une vie; mais je ne sentais pas moins +intérieurement qu'un caractère, tant soit peu énergique, se fût gardé de +conclure comme lui, et je déplorais devant lui qu'il eût encore flétri +sa vie de cette manière.</p> + +<p>Il est très certain qu'une funeste insouciance du bien et du mal fut le +fondement de la nature de M. de Talleyrand; mais on lui doit cette +justice qu'il se garda bien d'ériger en principe aucune immoralité. Il +sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la +considère, et ne cherche jamais à la corrompre par aucun système +vicieux. Il semble même qu'il trouve une sorte de plaisir à la +contempler. Il n'a pas, comme Bonaparte, cette funeste idée que la vertu +n'existe nulle part, et n'est qu'une ruse ou qu'une affectation de plus. +Je l'ai souvent, entendu vanter des actions qui devenaient une amère +critique des siennes; sa conversation n'est jamais ni immorale ni +irréligieuse; il estime les bons prêtres, il aime à approuver; il a de +la bonté et de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui +ce qu'il apprécie dans les autres; il s'est placé à part, il a conclu +autrement pour lui. Il est faible, froid, et aujourd'hui, et depuis si +longtemps blasé sur tout, qu'il cherche des distractions, comme un +palais émoussé a besoin d'une nourriture piquante.</p> + +<p>Les pensées sérieuses, appliquées à la morale ou aux sentiments +naturels, lui sont pénibles, en le ramenant à des réflexions qu'il +craint, et, par une plaisanterie, il cherche à échapper à ce qu'il +éprouve. Une foule de circonstances l'ont entouré de gens dépravés ou +légers qui l'ont encouragé à mille futilités; ces gens lui sont commodes +parce qu'ils l'arrachent à sa pensée; mais ils ne peuvent le sauver d'un +profond ennui qui lui donne un besoin impérieux des grandes affaires. +Ces affaires ne le fatiguent point, parce qu'il ne les prend guère +complètement; il est rare qu'il entre avec son âme dans quelque chose. +Son esprit est supérieur, souvent juste; il <i>voit vrai</i>, mais il agit +faiblement. Il a de la mollesse, et ce qu'on appelle <i>du décousu</i>; il +échappe à toutes les espérances; il plaît beaucoup, ne satisfait jamais, +et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle, quand on le +voit souvent, un réel attachement. Je crois que, tant que notre liaison +a duré, elle lui a fait du bien; je venais à bout de ramener chez lui +des sentiments endormis, je le ramenais à des pensées élevées; je +l'intéressais à une foule de sensations, ou neuves, ou oubliées; il me +devait des émotions nouvelles; il me le disait, et m'en savait gré. Il +venait me chercher souvent; j'avoue que je l'en ai estimé quelque peu, +car il ne trouvait en moi aucune complaisance pour flatter ses +faiblesses, et je lui parlais une langue qu'il n'avait point entendue +depuis longtemps.</p> + +<p>Il était alors de plus en plus blessé de ce qui se tramait contre +l'Espagne. Les ruses vraiment diaboliques que préparait l'empereur +offensaient sinon la morale, du moins un goût des convenances qu'il +portait dans la politique comme dans les affaires sociales. Il en +prévoyait les conséquences, il me les a prédites dès cette époque, et il +me dit une fois: «Le malheureux va remettre en question toute sa +situation!» Il eût toujours voulu qu'on déclarât une guerre franche au +roi d'Espagne, si on ne pouvait obtenir ce qu'on voulait, qu'on lui +dictât des conditions avantageuses, qu'on chassât le prince de la Paix, +et qu'on s'alliât, par un mariage, avec l'infant Ferdinand. Mais +l'empereur voyait une sûreté de plus dans l'expulsion de la maison de +Bourbon, et s'entêtait à ses projets, dupe aussi cette fois des ruses +dont on l'environnait. Murat et le prince de la Paix, je l'ai dit, se +flattaient d'attraper deux trônes. L'empereur n'avait point le projet +de leur procurer cette satisfaction; mais il les trompait, et croyait +trop volontiers aux facilités qu'ils s'empressaient de lui offrir pour +arriver à leurs fins. Ainsi tout le monde dans cette affaire rusait, et, +en même temps, tout le monde était trompé.</p> + +<p>L'hiver se passa brillamment; on avait terminé cette jolie salle que +renferment les Tuileries. Les jours de cercle, on donna des spectacles, +le plus souvent italiens, quelquefois français. La cour s'y montrait en +grand gala; on distribuait des billets à des personnes de la ville pour +les galeries supérieures. Nous leur faisions aussi spectacle. Tout le +monde voulut assister à ces représentations. On y déploya le plus grand +luxe. On donna des bals parés et même masqués. Ce fut un plaisir nouveau +pour l'empereur, auquel il se livra volontiers. Quelques-uns de ses +ministres, sa soeur Murat, le prince de Neuchatel, eurent ordre +d'inviter une assez grande quantité de monde, soit de la cour, soit de +la ville. Les hommes portaient un domino, les femmes un élégant costume, +et le plaisir de ce déguisement était à peu près le seul qu'elles +apportassent dans ces assemblées, où l'on savait que l'empereur était +présent, et où la crainte de le rencontrer imposait un peu silence. +Pour lui, masqué jusqu'aux dents, assez facilement reconnu, cependant, +par sa tournure particulière dont il ne se pouvait défaire, il +parcourait les appartements, ordinairement appuyé sur le bras de Duroc. +Il attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les +propos, et, s'il était attaqué lui-même, et ne reconnaissait pas tout de +suite qui lui parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant +ce qu'il était par cet acte impoli de sa puissance. Il avait aussi grand +plaisir à se servir de son déguisement pour aller tourmenter certains +maris par des anecdotes, vraies ou fausses, sur leurs femmes. S'il +apprenait que ces révélations avaient quelques suites, il s'en irritait +après; car il ne voulait pas même que les actes de mécontentement qu'il +avait excités fussent indépendants de lui. Il faut le dire, parce que +cela est vrai, il y a dans Bonaparte une certaine mauvaise nature innée +qui a particulièrement le goût du mal, dans les grandes choses comme +dans les petites.</p> + +<p>Cependant, au milieu de tous ces plaisirs, il travaillait fortement, et +sa guerre personnelle avec le gouvernement anglais l'occupait beaucoup. +Il imaginait toute sorte de moyens pour soutenir son système +continental. Il se flattait de répondre par des articles de journaux au +mécontentement qu'excitaient partout le renchérissement du sucre et du +café, et la privation des marchandises anglaises. Il encourageait toutes +les découvertes. Il espérait que le sucre de betterave et d'autres +inventions, soit pour certaines productions, soit pour la confection des +couleurs, nous affranchiraient du besoin de l'étranger. Il se fit +adresser publiquement un rapport par le ministre de l'intérieur, qui +avait obtenu, par le moyen des préfets, des lettres de chambres de +commerce qui approuvaient le système continental, ce système devant +imposer, disait-on, des privations momentanées pour assurer un jour la +liberté des mers. On poursuivait les Anglais partout; on les tenait +prisonniers à Verdun, on confisquait leurs biens en Portugal, on forçait +la Prusse à se liguer contre eux; on menaçait la Suède, dont le roi +s'entêtait à demeurer leur allié. La corde se tendait de part et +d'autre. Il était impossible de ne pas prévoir que la mort seule de l'un +des contendants terminerait la querelle, et les esprits sages +s'inquiétaient déjà sérieusement. Mais, comme on nous trompait sur +tout, la défiance se glissait toujours à chacune des lectures que nous +faisions dans les journaux. On lisait sans croire. L'empereur s'épuisait +à écrire sans persuader. Il s'irritait de cette défiance, et prenait +tous les jours plus d'aversion contre les Parisiens. Il mettait sa +vanité à vouloir convaincre; l'exercice de son pouvoir lui paraissait +incomplet, quand il manquait son effet sur la pensée; le vrai moyen de +lui plaire était de se montrer crédule: «Vous aimez Berthier, lui disait +M. de Talleyrand, parce qu'il croit en vous.»</p> + +<p>Quelquefois, on insérait dans les journaux, pour nous reposer des +articles politiques, des anecdotes racontant des mots et des actions +journalières de l'empereur. On nous contait, par exemple, qu'il avait +été voir le tableau de David qui représentait la cérémonie de son +couronnement, qu'il avait admiré et intéressé le peintre par une foule +d'observations fines et remarquables, et que, en sortant, il avait ôté +son chapeau pour le saluer, et <i>montrer les sentiments de bienveillance +qu'il accordait à tous les artistes</i>.</p> + +<p>Ceci me rappelle qu'il reprocha une fois, à M. de Luçay, l'un de ses +préfets du palais, et alors chargé de la surintendance de l'Opéra, de +recevoir avec quelque hauteur les acteurs, lorsqu'ils avaient affaire à +lui. «Savez-vous bien, lui disait-il, qu'un talent, dans quelque genre +qu'il soit, est une vraie puissance, et que, moi-même, je ne reçois +point Talma sans ôter mon chapeau?» Il y avait bien un peu d'exagération +dans ce qu'il disait là; mais il est certain qu'il se montrait +accueillant pour les artistes distingués, et qu'il les encourageait de +ses largesses et de ses paroles, pourvu toutefois qu'ils se montrassent +soumis à dévouer leur art à ses plaisirs, à ses louanges et à ses +projets; car une réputation importante, indépendamment de sa volonté, +l'offusquait; une gloire qu'il ne donnait pas le choquait toujours<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>. +Il persécuta madame de Staël, parce qu'elle demeura hors de la ligne +qu'il eût voulu lui tracer; il négligea l'abbé Delille, qui vécut loin +de lui dans la retraite; il mit souvent aux prises avec sa police M. de +Chateaubriand, qui l'avait blessé, et qui affectait des opinions +offensantes pour lui; enfin, il faut se mettre bien en tête que chacune +de ses actions, à l'égard de qui que ce fût, était toujours le résultat +d'un marché.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">(retour) </a> Dans ce temps, deux auteurs assez distingués, + Jouy et Spontini, ayant donné l'opéra de <i>la Vestale</i> qui eut + un grand succès, l'empereur, qui s'était mis en tête, on ne + sait trop pourquoi, de préférer la musique française de + l'auteur des <i>Bardes</i>, Lesueur sut un mauvais gré réel aux + Parisiens de ne pas penser comme lui. Il conserva une sorte + de malveillance contre le musicien italien, dont on retrouve + les effets lors de la distribution des prix décennaux.</blockquote> + +<p>Le 21 janvier 1808, le Sénat assemblé accorda la levée de 80 000 +combattants sur la conscription de 1809. Le conseiller d'État Régnault, +orateur ordinaire dans ces sortes d'occasions, démontra que, de même que +les levées précédentes avaient servi à conquérir la paix continentale, +de même celle-ci servirait à obtenir enfin la liberté des mers; et +personne ne contredit ce raisonnement. On a su que le sénateur +Lanjuinais et quelques autres avaient parfois, pendant la durée de ce +règne, essayé au Sénat quelques représentations sur ces levées si dures +et si multipliées; mais ces observations s'évaporaient dans l'enceinte +du palais sénatorial, et ne changeaient rien aux décisions prescrites +d'avance. Le Sénat, soumis et craintif, n'inspirait aucune confiance +nationale, et même on s'accoutuma à le regarder peu à peu avec une sorte +de mépris. Les hommes sont sévères les uns envers les autres; ils ne se +pardonnent point leurs faiblesses, et ils voudraient pouvoir applaudir +dans un autre la vertu dont ils ne sont souvent point susceptibles; +enfin, quelle que soit la tyrannie, l'opinion, pour qui veut l'écouter, +se venge toujours plus ou moins. Il n'est pas de despote qui ignore les +pensées qu'il inspire, le blâme qu'il excite. Bonaparte savait très +positivement ce qu'il était, en bien et en mal, dans l'esprit des +Français, mais il se flattait de pouvoir tout dominer.</p> + +<p>Dans le rapport que son ministre de la guerre, le général Clarke, lui +fit à l'occasion des nouvelles levées, on lit ces propres paroles: «Une +politique vulgaire serait un fléau pour la France, elle rendrait +imparfaits les grands résultats que vous avez préparés.» Personne +n'était dupe de ces formules; on aurait pu souvent, toujours, demander +comme dans la comédie: <i>Qui est-ce donc qu'on trompe ici?</i> mais on se +taisait, et cela suffisait.</p> + +<p>Peu après, les villes de Kehl, de Cassel, de Wesel et de Flessingue +furent réunies à l'Empire, comme des clefs qu'il devenait nécessaire +d'avoir en notre possession. On faisait à Anvers d'immenses et beaux +travaux. En tout, l'activité était grande sur tous les points des pays +qui dépendaient de la France.</p> + +<p>Au moment où le Parlement d'Angleterre s'ouvrit, il paraît que +l'empereur conçut encore des espérances de mésintelligence entre le +gouvernement anglais et la nation. Les discussions furent assez vives, +l'opposition tonna comme de coutume. L'empereur l'aidait de tout son +pouvoir, les notes du <i>Moniteur</i> étaient fulminantes; on payait quelques +journalistes anglais, on se flattait de produire quelques désordres; +mais le ministère anglais, au fond, marchait dans une route qui, quoique +difficile, était honorable à son pays, et il avait toujours l'avantage. +À chaque vote, l'empereur ressentait une colère nouvelle, et il avouait +qu'il ne comprenait rien à cette forme de gouvernement «libéral, +disait-il, et où la voix du parti populaire n'avait jamais +d'importance». Quelquefois, avec une sorte d'audace paradoxale, il +disait: «En France, au fond, il y a bien plus de liberté qu'en +Angleterre; car ce qu'il y a de pire pour une nation, c'est de pouvoir +exprimer son voeu sans qu'il soit écouté. Ce n'est au bout du compte +qu'une comédie offensante, une simagrée de liberté. Quant à moi, il +n'arrive pas qu'on puisse me taire l'état de la France; je sais tout par +moi-même, j'ai des rapports exacts, et je ne serais pas assez insensé +pour oser faire ce qui serait en opposition directe avec les intérêts ou +le caractère français. Toutes les clartés me parviennent comme à un +centre commun. J'agis en conséquence, tandis que, chez nos voisins, on +ne s'écarte point d'un système convenu qui est de maintenir +l'oligarchie, à quelque prix que ce soit. Et, dans ce siècle, les hommes +acceptent mieux le pouvoir d'un homme habile et absolu que la puissance +humiliante d'une noblesse abâtardie partout.» Quand Bonaparte +s'exprimait ainsi, en vérité on ne sait s'il cherchait à tromper les +autres ou à se tromper lui-même. Son imagination, naturellement vive, +influait-elle sur son esprit ordinairement si mathématique? La lassitude +de la nation l'abusait-elle? Cherchait-il à se persuader ce qu'il +souhaitait? On a cru le voir s'y efforcer souvent, et même quelquefois y +parvenir. Au reste, comme je l'ai dit, Bonaparte pensait toujours se +rapprocher de l'esprit de la Révolution, en attaquant ce qu'il appelait +les <i>oligarques</i>; il voulait à tout propos l'égalité, qui n'était pour +lui que du nivellement. Le nivellement est à l'égalité, précisément ce +que le despotisme est à la liberté; car il écrase et détruit les +facultés et les situations naturelles, auxquelles l'égalité donne +carrière. L'aristocratie des classes nivelle, en effet, tout ce qui se +trouve en dehors de ces classes privilégiées, en réduisant, par la plus +douloureuse inégalité, la force à la condition de la faiblesse, le +mérite à l'état de nullité.</p> + +<p>L'égalité, au contraire, ennemie du nivellement, en permettant à chacun +d'être ce qu'il est, d'arriver où il peut, ramène dans la société toute +la variété des élévations naturelles et des influences légitimes. Elle +forme aussi une aristocratie, non de classes, mais d'individus; non pas +une aristocratie constituée de manière à niveler tout ce qu'elle domine, +mais une aristocratie destinée à attirer dans la sphère élevée de son +égalité tout ce qui mérite d'y atteindre. L'empereur avait, sans doute, +le sentiment de ces différences; aussi, malgré sa noblesse, ses +décorations, ses sénatoreries, toutes ses belles paroles, il ne tendait +à autre chose qu'à enter son pouvoir absolu sur une vaste démocratie; +car il y a aussi une démocratie niveleuse là où les droits politiques, +accordés, en apparence, à tous, ne sont mis à la portée de personne.</p> + +<p>Vers le commencement de février, on célébra le mariage de mademoiselle +de Tascher, créole et cousine de madame Bonaparte. Elle fut élevée au +rang de princesse, et mariée par la reine de Hollande. La famille de son +mari était alors au comble de la joie, et montrait une obséquiosité +remarquable. Elle se flattait d'arriver à de grandes élévations. Le +divorce la désenchanta tout à fait, et elle se brouilla avec cette jeune +princesse, qui ne lui apportait point tout ce qu'elle avait espéré.</p> + +<p>Nous vîmes dans ce temps à Paris le comte de Romanzow, ministre des +affaires étrangères de Russie. C'était un homme d'esprit et de sens; il +arriva plein d'admiration pour l'empereur et animé encore par +l'enthousiasme réel qu'éprouvait alors le jeune souverain. Maître de lui +cependant, il observa l'empereur avec attention; il s'aperçut de l'état +de gêne des Parisiens, qui acceptaient leur gloire sans se l'approprier; +il fut frappé de certaines disparates, et se forma un jugement modéré +qui, depuis, a bien pu avoir quelque influence sur le czar. L'empereur +lui demanda: «Comment trouvez-vous que je gouverne les Français?--Sire, +un peu trop sérieusement,» répondit-il.</p> + +<p>Bonaparte, à l'aide d'un sénatus-consulte, créa une nouvelle grande +dignité de l'Empire, sous le titre de gouverneur général au delà des +Alpes, et il conféra cette dignité au prince Borghèse, qui fut envoyé à +Turin avec sa femme. Ce prince se vit forcé de vendre à l'empereur +toutes les plus belles statues que renfermait la villa Borghèse, et dont +on orna notre Musée. C'était alors une admirable chose que cette +collection de tout ce que l'Europe avait possédé de chefs-d'oeuvre +réunis avec soin et élégance au Louvre, et, par ce genre de conquête, +Bonaparte parlait très bien à la vanité et au goût français. Il se fit +faire un rapport, en séance du conseil d'État, sur les progrès des +sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, par une commission à la +tête de laquelle était M. de Bougainville. Après avoir entendu le +rapport, il répondit en ces termes:</p> + +<p>«J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces +derniers temps, afin que ce que vous auriez à me dire fût entendu de +toutes les nations, et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle, +qui, cherchant à faire rétrograder l'esprit humain, paraissent avoir +pour but de l'éteindre. J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire +pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus +concourir autrement à leurs succès. Le bien de mes peuples et la gloire +de mon trône sont également intéressés à la prospérité des sciences. Mon +ministre de l'intérieur me fera un rapport sur toutes vos demandes; vous +pouvez compter constamment sur les effets de ma protection.»</p> + +<p>C'est ainsi que l'empereur s'occupait de <i>tout</i> à la fois, et +qu'habilement il rattachait toutes les gloires humaines à l'éclat et à +la grandeur de son règne.</p> + +<p>J'ai dit qu'il désirait beaucoup fonder autour de lui des familles qui +perpétuassent le souvenir des dignités qu'il accordait à ses favorisés. +Il était blessé des obstacles qu'il avait rencontrés chez M. de +Caulaincourt, qui était parti pour la Russie, déclarant très +positivement que, ne pouvant épouser madame de----, il ne se marierait +jamais. L'empereur essayait de surmonter une autre opposition qu'il +trouvait chez l'homme qu'il aimait le mieux, le prince de Neuchatel, +maréchal Berthier. Depuis nombre d'années, celui-ci était intimement +attaché à une Italienne, qui, plus près de cinquante ans que de +quarante, avait encore une beauté remarquable.</p> + +<p>Elle exerçait sur lui un grand empire, au point de se faire pardonner +une foule de distractions qu'elle ne craignait point de se permettre +devant ses yeux, et qu'elle colorait selon qu'il lui convenait, ou dont +elle obtenait le pardon. Le maréchal Berthier, tourmenté par l'empereur, +demandait souvent à son maître, pour prix de sa fidélité, de ne point le +poursuivre dans cette chère faiblesse de son coeur. Bonaparte +s'irritait, se moquait, revenait à la charge, et ne pouvait vaincre +cette résistance qui dura plusieurs années. Cependant, à force de +prières et de paroles, il l'emporta enfin, et Berthier, tout en +répandant de vraies larmes, consentit à épouser une princesse qui tenait +à la maison de Bavière, et qui fut conduite à Paris. Ils reçurent la +bénédiction nuptiale en présence de l'impératrice et de l'empereur<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. +Cette princesse n'était nullement belle, et elle ne put faire oublier à +son nouvel époux les sentiments qui l'attachaient. Il conserva donc +cette passion jusqu'à la fin de sa vie.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">(retour) </a> La princesse Marie-Élisabeth était fille du duc + de Bavière-Birkenfeld.</blockquote> + +<p>La princesse était une excellente personne, assez pauvre. Elle se +plaisait à la cour de France, elle trouvait qu'elle avait fait un <i>bon +mariage</i>. Le prince de Neuchatel, comblé de dons de l'empereur, +jouissait d'un immense revenu<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>, et ce ménage de trois personnes +vivait dans une parfaite intelligence. Elle est demeurée à Paris depuis +la Restauration, et depuis la mort du maréchal, qui, pris d'une fièvre +chaude au retour de Bonaparte, au 20 mars 1815, dans sa terreur de cet +événement, perdit la tête au point de se précipiter ou de se laisser +tomber (ainsi que quelques-uns l'ont dit) d'une fenêtre<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. Il a +laissé deux garçons. La belle Italienne est aussi à Paris, et continue +ses relations avec la princesse<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">(retour) </a> Il a eu jusqu'à un million de revenu.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">(retour) </a> Le roi l'avait fait capitaine de l'une de ses + compagnies de gardes du corps.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">(retour) </a> La mort du prince de Neuchatel est entourée de + circonstances tragiques et mystérieuses. Les uns assurent, en + effet, qu'il s'est jeté par une fenêtre pendant un accès de + fièvre chaude, les autres qu'il fut assassiné, et jeté dans + la rue par une troupe de gens masqués. Il avait abandonné + l'empereur, l'un des premiers parmi les maréchaux, et avait + reconnu le nouveau gouvernement, avant même l'abdication de + Fontainebleau. Le duc de Rovigo l'accuse dans ses Mémoires + d'avoir ourdi un complot contre la vie de l'empereur. (P. + R.)</blockquote> + +<p>Ce fut dans ce temps que l'empereur montra plus fortement encore que par +le passé quelles idées monarchiques germaient dans sa tête, et qu'il +fonda l'institution des majorats. Cette institution fut approuvée d'un +grand nombre, blâmée par les autres, enviée d'une certaine classe, et +adoptée en général assez vivement par beaucoup de familles, qui +saisirent cette occasion de donner une importance à l'aîné de leur race, +et de perpétuer leur nom.</p> + +<p>L'archichancelier porta le décret au Sénat. Il représenta dans son +discours que les distinctions héréditaires étaient de l'essence de la +monarchie, qu'elles donnaient un nouvel aliment à ce qu'on appelle en +France l'<i>honneur</i>, et que notre caractère national nous portait à les +accueillir avec empressement.</p> + +<p>Ensuite, il prononça quelques paroles pour rassurer les hommes de la +Révolution, ajoutant que tous les citoyens ne seraient pas moins +toujours égaux devant la loi, et que les distinctions accordées +indistinctement à tous ceux qui les méritaient devaient, sans exciter la +jalousie, enflammer l'ardeur de tous. Le Sénat reçut cette nouvelle +détermination avec son approbation ordinaire, et vota une adresse de +remerciement et d'admiration à l'empereur. Dans la donnée de cette +fondation, quand la loi parut avec les détails, généralement on la +trouva bien rédigée. On s'aperçut qu'on y avait pris des précautions +contre l'indépendance, mais qu'on avait encore soumis les allèchements +qu'on offrait à la vanité, à une forme régulière et administrative qui +pouvait, au fond, concourir au bien de l'État. M. de Talleyrand exalta +beaucoup cette nouvelle invention, et ne comprenait point une monarchie +sans noblesse.</p> + +<p>Le conseil du sceau fut créé pour surveiller la soumission de chacun aux +lois par lesquelles on obtenait la fondation d'un majorat. M. Pasquier, +alors maître des requêtes, en fut nommé procureur général. Des titres +commencèrent à être accordés à ceux qui exerçaient quelques charges, ou +qui avaient quelques grandes places dans l'État. Cela produisit d'abord +une sorte de surprise moqueuse, à cause de cet accolement de certains +noms précédés du titre de comte ou de baron; mais on s'y accoutuma assez +vite, et, au fond, l'espérance pour tous d'arriver à quelque distinction +fit qu'on se prêta assez bien à la supporter, et même à l'approuver chez +les autres. J'ai ouï dire que c'est alors que l'empereur se montra +véritablement ingénieux pour démontrer à tous les partis à quel point +ils devaient approuver les créations qu'il entreprenait. Il n'épargna +aucune parole: «J'assure la Révolution, disait-il aux uns. Cette caste +intermédiaire que je fonde est éminemment démocratique; car, à toute +heure, tout le monde y est appelé. Elle appuiera le trône, disait-il à +des grands seigneurs.» Puis il ajoutait, en se tournant vers ceux qui +voulaient arriver à une monarchie tempérée: «Elle s'opposera à +l'empiétement du pouvoir absolu, car elle devient une autorité dans +l'État.» Il disait encore à ce qui restait de vrais jacobins: +«Réjouissez-vous, car voilà l'ancienne noblesse complètement anéantie.» +Et à cette ancienne noblesse: «En vous décorant de nouvelles dignités, +vous faites revivre les vôtres, et vous perpétuez vos anciens droits.» +On l'écoutait, on voulait encore le croire. D'ailleurs, il ne donnait +pas grand temps à nos réflexions, et il nous emportait dans le +tourbillon de ses séductions de tout genre. Il les imposait avec force +même, quand il était nécessaire. C'était une adresse de plus, car il y a +des gens qui aiment avoir été forcés.</p> + +<p>Une autre institution suivit celle-ci, et parut imposante et grandiose. +Je veux parler de l'université. L'enseignement public fut concentré dans +un système fort et étendu, et tout le décret qui le concerne a été +conçu, dit-on, par une grande pensée. Dans la suite, il arriva pour +l'université ce qui advenait pour tout. Le despotisme de Bonaparte +s'effarouchait promptement des pouvoirs qu'il créait, et qui pouvaient +devenir des obstacles à telle ou telle de ses volontés. Le ministre de +l'intérieur, le préfet, l'administration générale, c'est-à-dire le +système absolu, s'immiscèrent dans les opérations que tentait le corps +de l'université, les contrarièrent, les détruisirent, quand elles +annonçaient le plus léger esprit d'indépendance, et nous sommes encore à +ce sujet plutôt une belle façade qu'un véritable monument. M. de +Fontanes fut nommé grand maître de l'université. Ce choix, qui fut +généralement approuvé, était cependant celui qui convenait le plus au +maître, jaloux de conserver son pouvoir journalier sur les hommes et les +choses.</p> + +<p>M. de Fontanes, qui avait, par son beau et noble talent, et par la +réputation du goût le plus éclairé, une sorte de considération +distinguée, alliait à ces qualités un caractère assez triste, un peu +d'insouciance, de paresse, une mollesse d'action qui n'annonçaient +aucune disposition à lutter quand il l'eût fallu. Je le rangerais assez, +lui-même, dans la classe des belles façades dont je parlais tout à +l'heure. Cependant, l'éducation publique gagna quelque chose à cette +création. On y remit de l'ordre, on fortifia les études, on occupa la +jeunesse. On a dit que, sous l'Empire, l'éducation dans les lycées était +purement militaire, et on a eu tort. Les lettres y étaient cultivées +avec soin. On y perfectionna beaucoup l'étude des langues anciennes, des +mathématiques et des arts; on eut égard aux moeurs, on exerça une grande +surveillance. Mais l'éducation n'y fut ni assez religieuse, ni assez +nationale, et nous étions parvenus à un temps où il eût fallu qu'elle +fût l'une et l'autre. On ne tendit nullement à donner aux jeunes gens +ces connaissances morales et politiques qui font les citoyens, et qui +les préparent à prendre part aux travaux de leur gouvernement. On les +forçait d'assister à la classe, mais on ne leur parlait pas de leur +religion; on leur parlait bien plus de l'empereur que de l'État, et on +les exaltait vers la gloire. Cependant la puissance de l'étude, +l'émulation des récompenses, la force des temps, en ont formé un grand +nombre, et aujourd'hui la jeunesse française, qui ne vaut pas tout ce +qu'elle pourrait valoir, s'est pourtant développée d'une manière +remarquable. On peut saisir une extrême différence entre celle qui +s'est tenue loin de cette éducation publique offerte à tous, et celle +qui a marché avec elle. L'esprit de parti, la défiance, une sorte +d'inquiétude, portèrent l'ancienne noblesse française et une portion de +la classe aisée à garder leurs enfants près d'eux; on les éleva dans une +foule de préjugés dont aujourd'hui ils portent le poids. La jeunesse qui +fut confiée aux lycées s'y fortifia de la toute-puissance de l'éducation +publique; elle acquit une supériorité sur l'autre, qu'on lui disputerait +en vain aujourd'hui. Peut-être s'égara-t-elle quelquefois, et se +laissa-t-elle prendre au prestige brillant de l'auréole glorieuse qui +environnait Bonaparte; mais l'enthousiasme des jeunes âmes prend +toujours sa source dans les beaux sentiments; il les séduit sans les +corrompre; on est de si bonne foi à vingt ans, qu'on ne rougit d'aucun +changement. On peut avoir exalté Bonaparte, et revenir ensuite à l'amour +du pays et d'une sage liberté. Les hommes âgés n'ont pas cet avantage. +Comme on suppose plus de réflexion dans leurs approbations, ils sont +honteux d'y renoncer; il faut du courage pour sentir et avouer qu'on a +eu tort, et l'entêtement d'une vanité embarrassée est souvent ce qui +fonde la fidélité à d'inutiles préjugés.</p> + +<p>Le décret qui créa l'université, après avoir réglé les attributions de +ceux qui doivent la composer, fixa leur traitement à des sommes élevées. +On leur donna un costume très beau, une très grande représentation. +Après le grand maître, l'évêque de Casal, M. de Villaret, qui était très +estimé, fut chancelier. M. Delambre, secrétaire perpétuel de la première +classe de l'Institut, considéré sous les rapports de la science et de la +réputation, fut trésorier. Le conseil de l'université se trouva composé +de gens distingués. On vit surgir les noms de M. de Bausset, ancien +évêque d'Alais, aujourd'hui cardinal, de MM. Cuvier, de Bonald, de +Frayssinous, Royer-Collard, etc.. Les proviseurs des lycées, les +professeurs furent choisis avec soin. Enfin, on applaudit beaucoup à +cette création. Il est arrivé que les événements l'ont d'abord fait +languir, et ensuite désorganisée, comme tout le reste.</p> + +<p>Peu après, c'est-à-dire le 23 mars 1808, la cour se rendit à +Saint-Cloud. L'empereur quittait toujours Paris le plus tôt qu'il +pouvait. L'habitation des Tuileries lui déplaisait, à cause de +l'impossibilité de s'y promener à l'aise; et puis, à mesure qu'il +avançait, il se trouvait plus gêné en présence des Parisiens. Comme il +n'aimait pas la contrainte, quand il se voyait au milieu de la ville, il +s'apercevait qu'on y était trop bien informé des paroles ou des +emportements qui lui échappaient. Il excitait une curiosité qui +l'importunait; on l'accueillait froidement en public, on racontait mille +anecdotes sur lui; enfin il était obligé de se contraindre. Aussi les +voyages de Paris se raccourcissaient-ils de plus en plus, et +commençait-on à parler d'habiter Versailles. La restauration du château +fut même décidée, et Bonaparte dit plus d'une fois qu'il n'avait, au +fond, besoin d'être à Paris que pendant la session du Corps législatif.</p> + +<p>Lorsqu'il allait se promener au dehors, et qu'au retour il passait les +barrières, il avait coutume de dire: «Nous voilà donc rentrés dans la +grande Babylone.» Quelquefois, il rêvait les plans d'une transplantation +de la capitale, et d'un établissement à Lyon; son imagination seule +abordait la pensée d'un pareil déplacement, mais il s'y complaisait, et +c'était une de ses rêveries favorites. Les Parisiens savaient assez bien +que Bonaparte ne les aimait point, et ils s'en vengeaient par des +calembours et par des anecdotes souvent inventées. Ils se montraient +soumis, mais froids et railleurs à son égard. Les grands de sa cour +adoptaient l'antipathie du maître, et ne parlaient de Paris qu'en +l'accolant à quelque épithète irritée. Enfin, plus d'une fois, cette +réflexion échappa tristement à l'empereur: «Ils ne m'ont point encore +pardonné d'avoir pointé mes canons sur eux, au 13 vendémiaire.»</p> + +<p>Une collection fidèle des observations que Bonaparte faisait sur sa +propre conduite deviendrait un livre fort utile à nombre de souverains, +ou à ceux qui se mêlent de les conseiller. Quand, aujourd'hui<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>, +j'entends des gens, qui me paraissent bien neufs dans l'art de gouverner +les hommes, affirmer que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que +d'imposer sa volonté, et qu'en s'appuyant sur la puissance des +baïonnettes, on peut contraindre une nation à subir tel régime qu'il +plaira de lui infliger, je me rappelle ce que disait l'empereur sur les +embarras qui avaient résulté pour lui de son début dans la carrière +politique, des inconvénients provenant de l'emploi de la force contre +les citoyens, des difficultés qui surgissaient, dès le lendemain du jour +où l'on s'était vu forcé d'user d'une telle ressource. Je me souviens +que j'ai entendu dire à ses ministres que, lorsqu'on déterminait dans le +conseil quelque mesure un peu violente, il leur adressait ordinairement +cette question: «Me répondez-vous bien que le peuple ne se soulèvera +pas?» et que le moindre mouvement populaire lui paraissait grave et +fâcheux. On l'a vu prendre plaisir à peindre ou à écouter les émotions +diverses qu'on éprouve sur le champ de bataille, et pâlir en entendant +conter les excès où le peuple révolté peut se laisser entraîner. Enfin, +si, en parcourant à cheval les rues de Paris, un ouvrier venait se jeter +au-devant de lui pour implorer quelque grâce, son premier mouvement +était toujours de frémir et de reculer.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">(retour) </a> J'écris en 1819.</blockquote> + +<p>Les généraux de la garde avaient l'ordre d'éviter avec le plus grand +soin le contact entre le peuple et les soldats. «Je ne pourrais, +disait-il, donner raison à ces derniers.» Et si, par hasard, il +s'élevait quelque rixe entre des militaires et des bourgeois, c'était le +plus habituellement les militaires qui étaient punis et éloignés, quitte +à recevoir plus tard une distribution d'argent qui les calmait.</p> + +<p>Cependant le nord de l'Europe était toujours dans un état d'agitation. +Le roi de Suède demeurait trop fidèlement dévoué, pour l'intérêt de ses +sujets, à la politique que lui imposait le gouvernement anglais; il +excitait de plus en plus l'animadversion des Suédois, et sa conduite +tenait un peu de l'état d'exaltation où se trouvait sa tête. L'empereur +de Russie lui ayant déclaré la guerre, et, en même temps, ayant commencé +une expédition contre la Finlande, M. d'Alopéus, ambassadeur russe à +Stockholm, se vit tout à coup retenu prisonnier dans sa maison, contre +tout droit des gens.</p> + +<p>À cette occasion, les notes du <i>Moniteur</i> étaient fulminantes. On y +disait: «Pauvre nation suédoise, en quelles mains es-tu tombée! Ton +Charles XII avait sans doute un peu de folie dans la tête, mais il était +brave, et ton roi qui vint faire le spadassin en Poméranie, lorsque +l'armistice existait, fut le premier à se sauver lorsque le même +armistice, qu'il rompait, fut expiré.»</p> + +<p>De pareilles paroles annonçaient un prochain orage. Au commencement du +mois de mars, mourut le roi de Danemark, Christian VII. Son fils, qui +était régent depuis longtemps, monta sur le trône, âgé de quarante ans, +sous le nom de Frédéric V. Il est assez remarquable que, dans ce siècle +où les peuples agités semblaient avoir besoin de souverains plus +éclairés que jamais, plusieurs trônes de l'Europe furent occupés par des +princes qui n'avaient qu'un faible usage de leur raison, et qui même, +quelquefois, ne l'avaient point du tout. Témoin les rois d'Angleterre, +de Suède, de Danemark, et la reine de Portugal.</p> + +<p>Quelques mécontentements s'étaient manifestés, à l'occasion de +l'arrestation de l'ambassadeur de Russie à Stockholm; le roi quitta +cette ville et se retira dans le château de Gripsholm, d'où il donna des +ordres pour la guerre, soit contre les Russes, soit contre les Danois.</p> + +<p>Mais tous les regards furent bientôt détournés de ce qui se passait au +nord, pour se fixer sur le grand drame qui s'ouvrait en Espagne. Le +grand-duc de Berg y avait été envoyé, et y avait pris le commandement de +notre armée, qui s'était avancée sur les rives de l'Èbre. Le roi +d'Espagne, faible, craintif, gouverné par son ministre, n'apportait +aucune résistance contre la marche des troupes françaises qu'on +présentait toujours comme dirigées vers le Portugal.</p> + +<p>Le parti national des Espagnols, à la tête duquel se trouvait le prince +des Asturies, s'irritait de cet envahissement, en apercevait les +conséquences, et se voyait sacrifié à l'ambition du prince de la Paix. +Bientôt la révolte contre le ministre éclata; le roi et la reine, +attaqués, se préparaient à quitter l'Espagne, dont l'empereur voulait +les bannir, car il se réservait ensuite de détrôner le prince des +Asturies, et croyait qu'il en viendrait facilement à bout. J'ai déjà dit +que le prince de la Paix, séduit par les promesses qu'on lui avait +faites, s'était dévoué à la politique de l'empereur, qui débutait en +Espagne par cette faute énorme d'y faire arriver l'influence française +accolée à celle d'un ministre détesté. Cependant le peuple de Madrid, +s'étant porté à Aranjuez, pilla le palais du ministre, qui fut contraint +de se cacher pour échapper à sa fureur. Le roi et la reine, épouvantés, +et presque également affligés du danger de leur favori, furent +contraints de lui demander sa démission, et, le 16 mars 1808, le roi, +pressé de tous les côtés, abdiqua en faveur de son fils, en annonçant +que sa santé le forçait d'aller chercher un autre climat. Cet acte de +faiblesse apaisa la révolte. Le prince des Asturies prit le nom de +Ferdinand VII, et, par le premier acte de son autorité, il confisqua les +biens du prince de la Paix. Mais il n'avait point dans le caractère +assez de force pour profiter entièrement de cette situation difficile. +Effrayé de sa rupture avec son père, il hésitait dans le moment où il +aurait fallu agir. D'un autre côté, le roi et la reine se jetaient dans +les bras de l'empereur, appelaient à eux l'armée française. Le grand-duc +de Berg alla les trouver à Aranjuez, et leur promit son dangereux +secours. Les tergiversations de l'autorité, la crainte qu'inspiraient +nos armes, les intrigues du prince de la Paix, les mesures dures et +impératives de Murat, tout cela réuni mit le trouble et le désordre en +Espagne, et cette malheureuse famille régnante ne tarda pas à +s'apercevoir que cette discussion devait tourner au profit du médiateur +armé qui s'en établissait le juge.</p> + +<p><i>Le Moniteur</i> rendit compte de ces événements, en déplorant le malheur +du roi Charles IV, et, peu après, l'empereur quitta Saint-Cloud, sous +prétexte de faire un voyage dans le midi de la France. L'impératrice le +suivit, quelques jours plus tard, accompagnée d'une cour brillante.</p> + +<p>En commençant la quatrième époque de ces Mémoires, je donnerai de plus +grands détails sur ces événements. Ils étaient alors très obscurs pour +nous. On se demandait ce que l'empereur allait faire; cette marche +nouvelle d'une invasion, ces intrigues secrètes, dont on ne tenait +point le fil, la défiance générale qui s'accroissait de plus en plus, +tout rendait attentif.</p> + +<p>M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, était mécontent. Il blâmait +hautement tout ce qu'on faisait et ce qu'on allait faire. Il dénonçait +Murat à l'opinion publique. Il criait à la perfidie, se lavait d'y avoir +trempé, répétait que, s'il eût été ministre des affaires étrangères, il +n'eût point voulu prêter son nom à de pareilles ruses. L'empereur +s'irritait de ce blâme exprimé avec assez de liberté; il voyait qu'une +approbation d'un genre nouveau se tournait du côté de M. de Talleyrand; +il écoutait certaines dénonciations qu'on venait apporter contre lui, et +leur liaison passée se trouvait interrompue. Il a beaucoup dit que M. de +Talleyrand avait conseillé cette affaire d'Espagne, et qu'il s'en était +déchargé après, en voyant son peu de succès. Je suis témoin que M. de +Talleyrand la blâmait violemment dès cette époque, et qu'il s'exprimait +avec une telle vivacité contre cette violation de tout droit des gens, +que je me suis vue obligée de lui conseiller, plus d'une fois, de +modérer l'amertume de ses paroles. Ce qu'il eût voulu, ce qu'il eût +conseillé, je ne puis précisément le dire, car il ne l'a jamais fait +connaître entièrement, et j'en ai écrit tout ce que j'en ai pu savoir. +Ce qui est certain, c'est que l'opinion publique lui donna raison dans +ce moment, et se déclara pour lui, parce qu'il ne dissimula point sa +mauvaise humeur.</p> + +<p>«C'est une basse intrigue, disait-il, et c'est une entreprise contre un +voeu national; c'est prendre au rebours sa position, et se déclarer +l'ennemi des peuples; c'est une faute qui ne se réparera jamais<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>.» +En effet, la suite a prouvé que M. de Talleyrand ne s'était point +trompé, et de ce funeste événement on peut dater la décadence morale de +celui qui faisait alors trembler l'Europe entière.</p> + +<p>À peu près vers ce temps, la douce et modeste reine de Naples était +partie pour rejoindre son époux en Espagne, et occuper un trône sur +lequel elle ne devait pas demeurer longtemps.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">(retour) </a> L'opposition de M. de Talleyrand à la guerre + d'Espagne a été souvent contestée, et par l'empereur + lui-même. Ce qui est dit ici ne peut laisser le moindre doute + sur ce fait tout à l'honneur du bon sens et de la + perspicacité du grand chambellan. M. Beugnot raconte, dans + ses mémoires, une conversation presque identique: «Les + victoires, lui disait le prince, ne suffisent pas pour + effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi + de vil, de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire + ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera + pardonné par personne.» (P. R.)</blockquote> + <br> + <a name="c29" id="c29"></a> + +<h3>CHAPITRE XXIX</h3> + +<h3>(1808.)</h3> + +<p class="sml"><b>La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des +Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son +séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée +de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine de +Hollande.--Abdication du prince des Asturies.</b></p> + +<p>Ce fut le 2 avril 1808 que l'empereur partit, sous prétexte de visiter +les provinces du Midi, et en effet pour surveiller ce qui se passait en +Espagne. J'en donnerai une idée, le plus succinctement possible<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">(retour) </a> Je crois devoir publier ce chapitre, ou plutôt + ce fragment de chapitre, le dernier que ma grand'mère ait + écrit, quoique rien n'en soit achevé, et qu'il n'y ait là que + le récit historique, abrégé, des événements d'Aranjuez et de + Bayonne. Probablement, elle croyait nécessaire d'appuyer sur + un exposé des faits les réflexions dont elle l'aurait fait + suivre sur l'effet moral et politique de ces événements, et + sur la rupture qu'ils amenèrent plus tard entre l'empereur et + M. de Talleyrand, et les suites de cette rupture pour sa + situation et celle de son mari. Du reste, ce récit s'accorde + parfaitement avec celui que M. Thiers a fait de ces mêmes + événements, et elle ne charge pas le tableau plus qu'il ne + l'a chargé. Le point le plus grave, c'est-à-dire la mission + de Savary auprès du prince des Asturies, est notamment traité + par le grand historien d'une manière qui confirme, et au + delà, tout ce qui est dit dans ces Mémoires. (P. R.)</blockquote> + +<p>On sait quelles transactions le roi d'Espagne, Charles IV s'était vu +forcé de faire avec les différents gouvernements de la France depuis la +Révolution. Après avoir tenté inutilement, en 1793, de sauver la vie de +Louis XVI, à la suite d'une guerre noblement entreprise, mais conduite +avec gaucherie, les Espagnols reçurent la loi du vainqueur, et le +gouvernement français s'immisça toujours plus ou moins dans leurs +affaires. À leur tête était Emmanuel Godoï, dont on n'a point ignoré les +moyens de succès, et qui, avec un esprit médiocre, fort peu de talents, +parvint, par la nature du goût qu'il inspira à la reine, à gouverner les +Espagnes. Il entassa sur sa personne toutes les dignités, les honneurs +et les trésors que jamais favori ait pu obtenir. Il était né en 1768, +d'une famille noble, et il fut placé dans les gardes du corps en 1787. +La reine le distingua, il monta rapidement de grade en grade, devint +lieutenant général, duc d'Alcudia, ministre des affaires étrangères en +1792. En 1795, il fut fait prince de la Paix, par suite du traité, peu +honorable pour lui, qu'il conclut avec la France. Il cessa d'être +ministre en 1798, mais il n'en dirigea pas moins les affaires, et +conserva toute sa vie le plus grand empire sur le roi Charles IV, qui +partagea si étrangement l'engouement de la reine sa femme. Le prince de +la Paix avait épousé la nièce du roi Charles III.</p> + +<p>Rien n'avait paru troubler la bonne intelligence qui régnait entre la +France et l'Espagne, lorsque au moment où s'ouvrit la campagne de +Prusse, le prince de la Paix, croyant que la guerre qui commençait +allait faire pâlir la fortune de l'empereur, songea à armer l'Espagne +pour la préparer à profiter des événements qui pouvaient l'aider à +secouer le joug, et fit une proclamation qui invitait les Espagnols à +s'enrôler de tous côtés. Cette proclamation arriva à l'empereur sur le +champ de bataille d'Iéna, et bien des gens ont dit que, dès cette +époque, il avait juré la perte de la maison de Bourbon en Espagne. Après +ses succès, il dissémina les troupes espagnoles sur tous les points de +l'Europe, et le prince de la Paix n'obtint sa protection qu'en se +soumettant à sa politique. Bonaparte a tant répété, en 1808, qu'à +Tilsit, le czar avait approuvé ses projets sur l'Espagne, et, en effet, +immédiatement après le renversement de Charles IV, l'entrevue des deux +empereurs s'est passée si amicalement à Erfurt, qu'il est assez +vraisemblable qu'ils s'étaient mutuellement autorisés à poursuivre leurs +projets, l'un vers le nord, l'autre vers le midi. Mais ce que je ne sais +pas bien, c'est jusqu'à quel point Bonaparte trompa l'empereur de Russie +lui-même; et s'il ne commença pas, d'abord, par lui confier seulement le +partage qu'il feignait de préparer dans les États du roi Charles IV, et +le dédommagement qu'il avait l'air de vouloir lui donner en Italie. +Peut-être n'avait-il pas arrêté le plan de le déposséder entièrement. Ce +qu'il y a de certain, c'est que M. de Talleyrand n'est point entré dans +cette idée.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, Murat, dans sa correspondance avec le prince de la +Paix, le leurrait du don d'une portion du Portugal, qui, disait-il, +serait devenu le royaume des Algarves. Une autre partie du Portugal +devait appartenir à la reine d'Étrurie, et cette Étrurie devait +désormais devenir l'empire du roi Charles IV, qui conserverait les +colonies américaines, et, à la paix générale, prendrait le titre +d'empereur des deux Amériques. Durant le voyage de 1807, un traité +dressé sur ces bases fut conclu à Fontainebleau, à l'insu de M. de +Talleyrand, et malgré lui, et le passage de nos troupes fut accordé par +le prince de la Paix pour la conquête du Portugal. L'empereur, à Milan, +ordonna à la reine d'Étrurie de retourner auprès de son père.</p> + +<p>Cependant le prince de la Paix était de plus en plus odieux à la nation +espagnole, et complètement haï du prince des Asturies. Celui-ci, animé +par ses propres sentiments, et par les avis de ceux qui l'entouraient, +inquiet de sa mésintelligence toujours croissante avec sa mère, de la +faiblesse de son père, et de l'entrée de nos troupes, qui lui faisait +soupçonner quelque trame nouvelle, poussé à bout d'ailleurs par le +mariage que le prince de la Paix voulait lui faire contracter avec la +soeur de sa femme, se détermina à écrire à Bonaparte pour lui faire +connaître tous les griefs des Espagnols contre le favori, et pour lui +demander son appui et la main de quelque femme de sa famille. Cette +demande, qui pourrait bien avoir été inspirée par l'ambassadeur de +France, demeura d'abord sans réponse. Peu après, le prince des Asturies +fut dénoncé comme conspirateur, arrêté, et ses amis furent exilés. On +trouva chez lui une foule de notes dénonciatrices des exactions commises +par le prince de la Paix. On bâtit sur tout cela une accusation de +conspiration. La reine poursuivit son fils avec acharnement, et le +prince des Asturies allait être mis en jugement, lorsque des lettres de +l'empereur arrivèrent, et signifièrent qu'il ne voulait pas qu'il fût +question dans le procès du projet de mariage du prince. Comme c'était +sur ce point qu'on eût voulu faire porter la principale accusation de +conspiration, il y fallut renoncer. Le prince de la Paix voulut se +donner la bonne grâce de l'indulgence, et il parut avoir sollicité et +obtenu le pardon du prince des Asturies. Le roi Charles IV écrivit à +l'empereur pour lui rendre compte de l'affaire et de sa conduite, et +Bonaparte devint conseil et arbitre de tous ces différends, qui, +jusque-là, favorisaient ses projets. Tout cela se passa au mois +d'octobre 1807.</p> + +<p>Cependant, nos troupes s'établissaient en Espagne. Les Espagnols, +surpris de cette invasion, murmuraient assez hautement, et se +plaignaient de la faiblesse de leur souverain et de la trahison du +favori. On se demandait pourquoi les armées espagnoles étaient envoyées +sur les frontières du Portugal, loin du centre du royaume, qui était +ainsi livré sans défense. Murat marchait vers Madrid. Le prince de la +Paix envoya un homme à lui à Fontainebleau, pour prendre les dernières +instructions. Cet homme, nommé Izquierdo, vit M. de Talleyrand qui +l'éclaira, lui démontra l'erreur du prince de la Paix, et lui fit +connaître à quel point le traité qu'on venait de signer à Fontainebleau, +renfermait la destruction complète de toute la puissance espagnole. Cet +Izquierdo, épouvanté de tout ce qu'il apprit, retourna promptement à +Madrid, et, sur ses récits, le prince de la Paix ouvrit les yeux, et +s'aperçut à quel point il était joué. Mais il était trop tard. On +rappela les troupes, et on songea alors à imiter la conduite du prince +du Brésil, en abandonnant le continent. La cour s'était retirée à +Aranjuez; ses préparatifs ne pouvaient être tellement mystérieux qu'on +n'en fût averti dans Madrid; la fermentation de cette ville s'accrut à +la nouvelle de l'approche de Murat et de l'éloignement de son roi. +Bientôt cette fermentation éclata par une révolte; le peuple se porta en +foule à Aranjuez, le roi fut retenu prisonnier dans son palais, la +maison du prince de la Paix pillée, celui-ci mis en prison, et arraché à +grand'peine à la fureur du peuple. On contraignit le roi Charles IV à +disgracier son favori, et à l'exiler d'Espagne. Dès le lendemain de +cette journée, soit que le roi, épouvanté, se sentît trop faible pour +régner sur un pays qui allait devenir le théâtre de tant de troubles, +soit qu'un parti opposé sût habilement l'y contraindre, il abdiqua en +faveur de son fils.</p> + +<p>Tout cela se passait à quelques lieues de Madrid, et en présence de +Murat, qui y avait établi son quartier général. Ce fut le 19 mars 1808 +que le roi Charles IV écrivit à l'empereur que, sa santé ne lui +permettant plus d'habiter l'Espagne, il venait d'abdiquer en faveur de +son fils. Cet événement changeait tous les projets de Bonaparte. Il se +voyait enlever le fruit de l'intrigue qu'il avait ourdie depuis six +mois. L'Espagne allait se trouver gouvernée par un jeune prince qui +paraissait, d'après ce qui venait de se passer, capable d'un acte de +force. Il était vraisemblable que la nation espagnole embrasserait avec +ardeur la cause d'un souverain qui sans doute avait pour but la +délivrance de l'Espagne. Nos armées étaient reçues avec mécontentement à +Madrid; Murat se voyait déjà forcé de décréter des mesures sévères pour +maintenir le bon ordre; il fallait prendre un parti nouveau, et +s'approcher, avant tout, du théâtre des événements pour les mieux +juger. D'après cela, l'empereur se décida à se rendre à Bayonne. Il +quitta Saint-Cloud le 2 avril, et se sépara de M. de Talleyrand assez +froidement, en se gardant bien de lui faire part d'aucun projet. <i>Le +Moniteur</i> annonça que l'empereur allait visiter les départements du +Midi, et, seulement le 8 avril, sans avoir donné de grands détails sur +ce qui se passait en Espagne, on nous apprit que l'empereur était désiré +et même attendu à Madrid.</p> + +<p>L'impératrice, qui aimait à voyager et à ne point quitter son époux, +obtint la permission de partir après lui; elle le rejoignit à Bordeaux.</p> + +<p>M. de Talleyrand me parut visiblement inquiet et mécontent de ce voyage. +Je serais assez portée à croire que, depuis longtemps, par haine de +Murat, et par suite d'un autre plan que j'ignore, il favorisait le parti +qui dirigeait la conduite du prince des Asturies. Dans cette occasion, +il se voyait écarté, et, pour la première fois, Bonaparte apprenait à se +passer de lui. On ne comprenait rien à Paris de tout ce qui se passait; +les articles officiels du <i>Moniteur</i> étaient chargés de nuages. Avec +l'empereur, on s'attendait à tout; mais il commençait à blaser même la +curiosité; et d'ailleurs, la maison d'Espagne n'inspirait pas un grand +intérêt. On s'agita donc très peu d'abord, et on attendit que le temps +répandît un peu plus de clarté. La France ne s'habituait que trop à +considérer Bonaparte comme se servant d'elle seulement pour faire les +affaires de sa politique et de son ambition particulières.</p> + +<p>Cependant Murat, qui connaissait quelques-uns des projets de l'empereur, +et qui voyait tomber, par l'abdication du roi Charles IV, une grande +partie de son plan, agit à Madrid avec une habileté perfide. Il évita de +reconnaître le prince des Asturies, et tout porte à croire qu'il ne +contribua pas peu à ramener le vieux roi au désir de reprendre sa +couronne. Un compte rendu du général Monthion, envoyé à Aranjuez auprès +de Charles IV, qui fut inséré dans <i>le Moniteur</i>, apprit à l'Europe que +ce monarque s'était amèrement plaint de son fils, qu'il déclarait son +abdication forcée, et qu'en se remettant dans les mains de l'empereur, +il recommandait surtout qu'on sauvât la vie au prince de la Paix. La +reine, encore plus passionnée sur cet article, se livra aux plus +violentes plaintes contre son fils, et ne parut occupée que de la +profonde inquiétude que lui causait la situation du favori.</p> + +<p>Les Espagnols avaient accepté l'abdication de leur roi, et se voyaient +avec joie débarrassés du joug du prince de la Paix. À Madrid surtout, +ils s'irritaient de la présence des Français, de la sécheresse de leurs +relations avec le jeune souverain, et Murat ne put parvenir à contenir +la fermentation naissante qu'à l'aide d'une sévérité, nécessaire dans sa +situation, mais qui acheva de nous rendre odieux.</p> + +<p>L'empereur, étant arrivé à Bayonne, s'établit au château de Marrac, +situé à un quart de lieue de cette ville, incertain encore de ce qui +résulterait de son entreprise, méditant le voyage de Madrid pour +dernière ressource, mais déterminé à ne point laisser échapper le fruit +des tentatives commencées. Personne autour de lui n'était dans son +secret; il faisait agir tout son monde, sans s'ouvrir à qui que ce fût. +On peut lire, dans la relation que l'abbé de Pradt a donnée de la +révolution d'Espagne, des notes assez curieuses et des remarques justes +sur la force avec laquelle l'empereur savait porter à lui seul le +mystère de ses conceptions. L'abbé de Pradt était alors évêque de +Poitiers. En passant devant cette ville, Bonaparte l'emmena à sa suite, +lui sachant assez de goût et de talent pour l'intrigue, et croyant +pouvoir s'en servir.</p> + +<p>J'ai ouï dire aux personnes qui firent ce voyage que le séjour de Marrac +fut triste, et que la préoccupation de tout le monde était de souhaiter +le dénouement de ce qui se passait, afin de retourner à Paris.</p> + +<p>Savary fut promptement envoyé à Madrid, et reçut vraisemblablement +l'ordre de ramener le prince des Asturies, à quelque prix que ce fût. Il +remplit sa mission avec cette exactitude qui lui était particulière, et +qui ne lui permettait jamais de réfléchir sur les ordres dont on le +chargeait, ni sur les moyens qu'il lui fallait employer. Ce fut le 7 +avril que Savary vit le prince des Asturies à Madrid. Il lui annonça +comme certain le voyage de l'empereur en Espagne, prit tout le caractère +d'un ambassadeur qui vient complimenter un nouveau roi, s'engageant, au +nom de son maître, s'il trouvait ses dispositions amicales, à ne point +s'immiscer dans aucune des affaires de l'Espagne. Ensuite il commença à +insinuer que ce serait avancer beaucoup les négociations que de venir au +devant de l'empereur, qui, assurait-il, allait sous peu se rendre à +Madrid; et, ce qui a étonné tout le monde, et ce qui étonnera de même la +postérité, c'est qu'il parvint à persuader le prince des Asturies et sa +cour sur ce voyage. À la vérité, on ne peut guère douter que la menace +ne fût jointe au conseil dans cette occasion, et que ce malheureux +prince n'ait été entraîné dans le piège que par une multiplicité de lacs +qui lui furent tendus à la fois. On lui fit sans doute sentir que sa +couronne était à ce prix, que l'empereur, souhaitant cette démarche, ne +lui prêterait secours que si on le satisfaisait sur ce point; on le +leurra encore de l'espoir de le rencontrer sur le chemin. Il ne fut +d'abord point question de passer la frontière.</p> + +<p>Le prince des Asturies se trouvait entraîné par les événements à une +entreprise un peu au-dessus de ses forces; il était plutôt agent que +chef du parti qui l'avait porté sur le trône, et il ne pouvait +entièrement s'accoutumer à la situation d'un fils révolté contre son +père. Enfin la présence de nos armées l'intimidait; il n'osait répondre +aux Espagnols du salut de la patrie, s'il résistait. Ses conseillers +eux-mêmes étaient intimidés. Savary conseillait aussi, mais en menaçant, +et ce malheureux prince, par suite d'une foule de sentiments divers, se +détermina à l'action qui devait le plus immédiatement le perdre. J'ai +entendu dire à Savary qu'une fois qu'il l'eut mis sur la route de +Bayonne, il avait des ordres si positifs, qu'il était parfaitement +déterminé à ne plus le laisser retourner; et, comme de fidèles +serviteurs avaient averti son prisonnier, il le surveillait de si près, +qu'il était bien certain qu'aucune force humaine n'eût pu le lui +enlever. Pour observer cette intrigue aussi coupable que bien ourdie, +l'empereur écrivit cette lettre, imprimée depuis, qui fut remise au +prince des Asturies quand il était à Vitoria, et que je transcrirai ici, +parce qu'elle aide à comprendre la suite des événements.</p> + +<p>«Bayonne, avril 1808.</p> + +<p>»Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse royale. Elle doit avoir +acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de +l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la +circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En +arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques +réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à +l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait +nécessaire pour son bonheur et celui de ses sujets. Les affaires du Nord +ont retardé mon voyage. Les événements d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne +suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince la +Paix, mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois +d'accoutumer les peuples à répandre du sang, et à se faire justice +eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse royale n'en fasse pas un jour +elle-même l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire +du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et qui a si +longtemps régi le royaume. Il n'a plus d'amis. Votre Altesse royale n'en +aura plus, si jamais elle est malheureuse. Les hommes se vengent +volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment, d'ailleurs, +pourrait-on faire le procès au prince de la Paix, sans le faire à la +reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines et les +passions factieuses; le résultat en sera funeste pour votre couronne. +Votre Altesse royale n'y a de droits que ceux que lui a transmis sa +mère; si le procès la déshonore, Votre Altesse royale déchire par là ses +droits.</p> + +<p>»Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides; elle n'a +pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si on lui en +reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent manifesté le +désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires. L'amitié du roi +Charles m'a porté souvent à me taire, et à détourner les yeux des +faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous sommes! +Faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut se +concilier: Que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui +offre un refuge en France. Quant à l'abdication du roi Charles IV, elle +a eu lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes, et, aux +yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant +de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme +souverain voisin, il m'est permis de vouloir tout savoir, avant de +reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Majesté royale, aux +Espagnols, au monde entier: Si l'abdication du roi Charles IV est de pur +mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute +d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais +Votre Altesse royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec +elle pour cet objet. La circonspection que je porte, depuis un mois, +dans cette affaire doit lui être garant de l'appui qu'elle trouvera en +moi, si, à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient, +viennent à l'inquiéter sur son trône. Quand le roi Charles me fit part +de l'événement du mois d'octobre dernier, j'en fus douloureusement +affecté, et je peux avoir contribué, par les insinuations que j'ai +faites, à la bonne issue de l'affaire de l'Escurial. Votre Altesse +royale avait bien des torts; je n'en veux pour preuve que la lettre +qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu ignorer. Roi à son +tour, elle saura combien les droits du trône sont sacrés. Toute démarche +près d'un souverain étranger est criminelle. Votre Altesse royale doit +se défier des écarts des émotions populaires. On pourra commettre +quelques meurtres sur mes soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en +serait le résultat. J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on ait répandu +des lettres du capitaine général de la Catalogne, et fait tout ce qui +pouvait donner des mouvements aux têtes.</p> + +<p>»Votre Altesse royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je +flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut +être certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme +avec le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et de +trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et de +ma parfaite estime.»</p> + +<p>On voit, par cette lettre, que l'empereur se réservait le droit de juger +encore de la validité de l'abdication du roi Charles IV. Cependant il +paraît que Savary flatta le jeune roi d'un assentiment plus positif que +celui qui était contenu dans cette lettre, tandis que Murat encourageait +sous main le roi Charles à une rétractation. En écrivant de cette +manière au prince des Asturies, l'empereur se ménageait les moyens de +sauver le prince de la Paix, s'il était nécessaire, de prendre la +défense du roi Charles IV, enfin de blâmer le premier mouvement +d'insurrection du prince des Asturies contre son père. On a su pourtant, +à cette époque, que l'ambassadeur de France avait fait insinuer à ce +prince la demande qu'il fit d'une épouse prise dans la famille +impériale, demande qui fut son plus grand crime auprès du favori.</p> + +<p>Le prince des Asturies avait quitté Madrid le 10 avril; il recevait sur +la route les témoignages d'affection de son peuple, et partout on lui +montrait de l'inquiétude, en le voyant approcher de la frontière. Savary +l'assurait toujours qu'en avançant davantage, il finirait par rencontrer +l'empereur, et il le gardait de plus en plus près. À Burgos, le conseil +du prince commença à s'alarmer; on poussa jusqu'à Vitoria. Là, le peuple +détela les chevaux du prince; il fallut que la garde lui ouvrît un +passage, et ce fut en quelque sorte malgré la volonté du prince lui-même +dont les espérances se dissipaient à mesure.</p> + +<p>«À Vitoria, me disait depuis Savary, je crus un moment que mon +prisonnier m'allait échapper; mais j'y mis bon ordre, je lui fis +peur.--Enfin, lui répondis-je, s'il avait résisté, est-ce que vous +l'auriez tué?--Oh! non, reprit-il, mais je vous atteste que je ne +l'aurais point laissé retourner.»</p> + +<p>Ce qui rassurait les conseillers du prince, c'est qu'ils s'étaient +persuadé qu'un mariage arrangerait tout, et, ne pouvant entrer dans +l'immensité des plans impériaux, ils regardaient qu'une telle alliance, +et le sacrifice de quelques hommes et de la liberté du commerce, serait +la conclusion du traité définitif. On céda donc aux sollicitations très +militaires de Savary, et enfin, on passa la frontière. Le cortège entra +dans Bayonne le 21 avril. Les personnes qui se trouvaient auprès de +l'empereur alors connurent par le changement de son humeur à quel point +l'arrivée des infants était importante pour ses projets. Il avait paru +jusque-là très soucieux; il ne s'ouvrait à aucun, mais il envoyait +courriers sur courriers. Il n'osait compter sur le succès de son +entreprise; il avait fait engager le vieux roi à le venir joindre; et +lui, ainsi que la reine et le favori, n'avaient alors rien de mieux à +faire. Mais il était si vraisemblable que le nouveau roi profiterait de +la révolte prête à éclater en Espagne, et qu'il exciterait +l'enthousiasme naissant de toutes les classes pour la délivrance de la +patrie, que, jusqu'au moment où il sut que le prince avait franchi les +Pyrénées, l'empereur dut regarder cet événement comme à peu près +impossible. Il a dit, depuis, qu'à dater de cette faute, il n'avait plus +douté de l'incapacité du roi Ferdinand.</p> + +<p>Le 20 avril, la reine de Hollande accoucha d'un garçon qui fut nommé +Louis<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>. À cette époque est mort le peintre Robert, fameux par la +facilité de son talent, le goût qu'il avait, surtout en architecture; +d'ailleurs, excellent homme et fort spirituel<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">(retour) </a> Cet enfant est devenu l'empereur Napoléon III. + Le hasard qui le fait naître le jour même de l'arrivée des + infants à Bayonne, au moment où la faute criminelle de la + guerre d'Espagne s'accomplissait, peut prêter aux + rapprochements des historiens fatalistes. (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">(retour) </a> Il ne s'agit pas ici de Léopold Robert, plus + apprécié de la génération actuelle, mais d'Hubert Robert, né + en 1733, membre de l'Académie en 1766, et connu par des + tableaux de ruines où le goût classique commence à trahir + quelques tendances modernes, ou romantiques, comme on aurait + dit un peu plus tard. (P. R.)</blockquote> + +<p>L'abbé de Pradt a raconté toutes les circonstances de l'arrivée des +princes, et, comme il en fut témoin, je renvoie encore à son ouvrage, +sans me croire obligée ici de le copier. Il dit que l'empereur vint de +Marrac à Bayonne, qu'il traita le prince des Asturies d'égal à égal, +qu'il lui donna dans la même journée à dîner, en lui accordant tout le +cérémonial de la royauté, et que ce ne fut que le soir de ce jour, quand +le prince fut retourné à son logis, que Savary revint chez lui, chargé +de lui signifier l'intention de Bonaparte. Cette intention était de +renverser la dynastie régnante, pour mettre la sienne à sa place, et, en +conséquence, l'abdication était demandée à toute la famille. L'abbé de +Pradt s'étonne avec raison de cette scène de comédie que joua l'empereur +dans la journée, et on ne conçoit guère comment il se donna l'embarras +de faire, le matin, un personnage ayant des intentions si opposées à +celles de la soirée. Quel que fût son motif, on comprend la stupeur des +princes espagnols, et quels durent être leurs regrets de s'être ainsi +livrés à leur ennemi, qui dès ce moment fut inflexible. Dès lors, ils +essayèrent, non de fuir, car ils s'aperçurent promptement que cela était +impossible, mais d'instruire la junte qui siégeait à Madrid, et de leur +captivité, et des déterminations qui assuraient la perte des derniers +Bourbons. La plupart des courriers furent arrêtés; quelques-uns +passèrent cependant; les nouvelles qu'ils portaient excitèrent +l'indignation à Madrid, et, de là, dans toute l'Espagne. Les +protestations de quelques provinces parurent, le peuple s'ameuta dans +plusieurs villes; à Madrid, la sûreté de l'armée française fut +compromise. Murat redoubla de sévérité, et devint l'objet de la haine +comme de la terreur de tous les habitants. Tout le monde sait +aujourd'hui à quel point l'empereur se trompa sur l'état de l'Espagne et +sur le caractère des Espagnols. Il apporta dans cette odieuse entreprise +les deux mêmes erreurs de son caractère et de son esprit, qui l'ont +quelquefois entraîné à de si grandes fautes: Premièrement, cette volonté +de l'emporter de haute lutte, cette impatience d'être obéi qui le jetait +dans la précipitation, et qui souvent lui faisait négliger les +intermédiaires qu'on ne dédaigne pas toujours impunément. Ensuite, cette +opinion trop arrêtée chez lui, que les hommes subissent très peu de +modifications importantes par l'action de leur gouvernement, et que les +différences nationales sont d'une si mince considération, que la +politique peut agir de la même manière sur des hommes du Midi ou du +Nord, sur des Allemands, des Français ou des Espagnols. Il a avoué, +depuis, s'être fortement trompé dans cette idée. En apprenant qu'il +existait en Espagne une classe élevée qui s'apercevait du mauvais +gouvernement qui la régissait, et qui souhaitait quelques changements +constitutionnels, il ne douta point que le peuple ne donnât aussi dans +l'appât qu'on lui présenterait d'une révolution pareille à celle de +France. Il crut qu'en Espagne, comme ailleurs, on soulèverait facilement +les hommes contre l'influence temporelle des prêtres, en supprimant tous +les intermédiaires dont je parlais tout à l'heure. Démêlant avec la +vivacité de son esprit, que le mouvement qui avait excité la révolte +d'Aranjuez et mis le pouvoir dans les mains d'un prince faible, trop +évidemment dénué des moyens qui font et contiennent les révolutions, il +supposa, en dévorant d'avance le temps, les obstacles, les incidents qui +retardent, qu'un premier ébranlement donné aux institutions espagnoles +en amènerait le changement complet. Il crut donc rendre une sorte de +service à la nation même, en devançant les événements, en s'emparant +d'avance de leur révolution, et la conduisant de prime abord là où il +croyait que la suite des temps devait la mener. Mais quand même il +serait possible de parvenir à persuader tout un peuple, et à lui faire +accepter, comme résultat d'une prévision habile et sûre, ce qu'il ne +peut comprendre que par l'expérience des faits, et souvent des malheurs, +l'odieux de tous les moyens employés par l'empereur jeta sur sa conduite +un tort qui le flétrit aux yeux de ceux qu'il voulait gagner, et qu'il +crut servir: <i>Jehu n'avait pas le coeur assez droit, ni les mains assez +pures</i> pour que l'Espagne le reçût comme le restaurateur dont elle avait +besoin. Le joug étranger, d'ailleurs, souleva l'orgueil espagnol. Les +ruses qui furent ourdies, l'emprisonnement des souverains, le mépris +trop étalé des croyances religieuses, les menaces, les exécutions qui +suivirent, et, un peu plus tard, les exactions et les cruautés de la +guerre, tout se réunit pour s'opposer à toute entente. Bientôt les deux +parties contendantes, animées l'une contre l'autre, ne virent plus entre +elles qu'une lutte violente, excitée par le désir de se résister et de +se détruire mutuellement. L'empereur lui-même sacrifia tout à la passion +de ne rien céder; il prodigua les hommes et l'argent, seulement pour +demeurer le plus fort; car il aurait rougi devant l'Europe d'avoir été +vaincu, et la guerre la plus sanglante, les plus épouvantables désastres +furent la suite de son orgueil blessé, comme du despotisme de sa +volonté. Il ne parvint donc à créer que l'anarchie en Espagne. La +nation, se voyant sans armée, se crut chargée de la défense du sol, et +Bonaparte, qui mettait sa vanité et sa sûreté à être l'élu des peuples, +qui, dans son système, n'eût jamais dû faire la guerre qu'aux rois, se +trouva en peu d'années hors du terrain politique sur lequel il avait +fondé sa puissance, et dévoila aux yeux de tous que c'était pour son +profit seul qu'il exploitait le pouvoir.</p> + +<p>Néanmoins, ce ne fut pas sans prévoir une partie de ces inconvénients +qu'il continua à avancer dans la route tortueuse où il était entré. Le +refus que fit le prince des Asturies de signer son abdication lui causa +une violente inquiétude. Craignant que ce prince ne lui échappât, il le +fit garder à vue; il essaya sur lui tous les moyens de séduction et de +violence, et tous ceux qui l'entouraient s'aperçurent facilement de +l'agitation dans laquelle il était retombé. Duroc, Savary, l'abbé de +Pradt, furent chargés de gagner, persuader ou effrayer les conseillers +du prince. Mais quel moyen de parvenir à persuader aux gens de consentir +à se voir déposséder? En acceptant l'opinion de l'empereur, que chacun +des membres de la famille régnante était également médiocre et inhabile, +il faut conclure encore qu'il eût été plus adroit de leur laisser le +pouvoir et le trône; car l'obligation d'agir, dans un temps qui devenait +si difficile, les eût conduits à beaucoup de fautes dont leur ennemi eût +alors profité. Mais, en les outrageant par la violation de tous les +droits humains, en paralysant leur action, en les condamnant au rôle si +simple et si touchant de victimes, on déterminait ou facilitait +tellement ce qu'ils avaient à faire, qu'on attirait l'intérêt sur eux, +sans même qu'ils eussent à prendre la moindre peine pour l'exciter. À +l'égard des princes d'Espagne et du pape, l'empereur a fait une faute +pareille, et il en a reçu la même punition.</p> + +<p>Cependant, comme il voulait sortir de cet état d'angoisse, il se +détermina à mander le roi Charles IV à Bayonne, et à prendre, tout à +coup et hautement, le parti du vieux souverain détrôné. Il entrevit que +la marche qu'il allait suivre entraînerait la guerre; mais aussitôt il +se flatta, car, sitôt un parti pris, son imagination active parvenait +promptement à le flatter, que cette guerre ressemblerait à toutes les +autres. «Oui, disait-il, je sens que ce que je fais n'est pas bien, mais +qu'ils me déclarent donc la guerre!» Et, quand on lui représentait +qu'une déclaration de guerre était une chose bien peu à attendre de la +part de personnes transplantées hors de leur territoire et privées de +leur liberté: «Et pourquoi aussi sont-ils venus? Ce sont des jeunes gens +sans expérience, et qui viennent ici sans passeports. Il faut que je +juge cette entreprise bien nécessaire; car j'ai bien besoin de marine, +et ceci va me coûter les six vaisseaux que j'ai à Cadix.» D'autres fois, +il disait:</p> + +<p>«Si ceci devait me coûter 80 000 hommes, je ne le ferais pas; mais il ne +m'en faudra pas 12 000; c'est un enfantillage. Ces gens-ci ne gavent pas +ce que c'est qu'une troupe française. Les Prussiens étaient comme eux, +et on a vu comment ils s'en sont trouvés. Croyez-moi, ceci finira vite. +Je ne voudrais faire de mal à personne, mais quand mon grand char +politique est lancé, il faut qu'il passe. Malheur à qui se trouve sous +les roues!»</p> + +<p>Vers la fin du mois d'avril, on vit arriver à Bayonne le prince de la +Paix, que Murat avait délivré de la captivité où il était retenu à +Madrid. La junte, présidée par don Antonio, frère de Charles IV, le céda +avec peine; mais le temps de la résistance était passé. Le favori avait +perdu l'espérance de sa future souveraineté; mais sa vie était +compromise en Espagne, la protection de l'empereur était son unique +ressource; il n'était donc point douteux qu'il se prêterait à tout ce +qu'on exigerait de lui. Il lui fut enjoint de diriger le roi Charles +dans la route qu'on voulait qu'il suivît, et il s'y prêta sans nulle +observation.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de transcrire une réflexion de l'abbé de Pradt, +qui me paraît fondée et qui trouve ici tout naturellement sa +place<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a> </p> + +<p>«À cette époque, dit-il, la partie du projet qui concernait la +translation de Joseph à Madrid n'était pas encore déclarée. On pouvait +la prévoir; mais Napoléon n'en avait pas laissé percer l'idée. Dans les +conférences que la négociation avec M. Escoiguiz me mit à portée d'avoir +avec Napoléon, il ne lui était pas arrivé d'en rien témoigner, +abandonnant au temps de dévoiler chaque partie d'un plan dont il +graduait avec soin la manifestation, après l'avoir porté dans son coeur +pendant une longue suite de jours, sans qu'aucune indiscrétion l'eût +soulagé du fardeau de son secret: emploi bien déplorable sans doute de +la force d'âme, mais qui cependant montre un grand empire sur lui-même +de la part de l'homme qui peut se maîtriser à ce point, surtout quand il +est porté à l'indiscrétion, principalement dans la fougue de la colère, +comme l'était Napoléon.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">(retour) </a> <i>Mémoires historiques sur la révolution + d'Espagne</i>, par l'auteur du <i>Congrès de Vienne</i>, in-8°, + Paris, 1816. (P. R.)</blockquote> + +<p>Le roi Charles IV arriva à Bayonne le 1er mai, avec sa femme, leur plus +jeune fils, la fille du prince de la Paix, la reine d'Étrurie +accompagnée de son fils, et, un peu plus tard, don Antonio, qui fut +contraint de quitter la junte et de se rendre auprès de sa famille.</p> +<a name="app" id="app"></a> +<br> + +<h3>APPENDICE</h3> + +<p>Ici se terminent les Mémoires de ma grand'mère, et l'on regrettera sans +doute que la mort ne lui ait pas permis de les prolonger, au moins +jusqu'au divorce de l'empereur, que l'on voit planer dès le premier jour +comme une menace sur la tête de cette Joséphine, toute séduisante, tout +aimable, et peu intéressante au demeurant. Nul ne peut suppléer à ce qui +manque ici, et les lettres mêmes de l'auteur donnent peu de +renseignements politiques sur les temps qui suivent. Elle parlait même +rarement, dans les derniers jours, de sa vie de ce qu'elle avait alors +vu ou souffert. Mon père a pourtant eu parfois le projet de continuer +son récit, en recueillant ce que ses parents lui avaient raconté, en +anecdotes ou en impressions, sur la fin de l'Empire, et ce qu'il savait +de leur vie. Il n'a pas accompli son projet en entier, et n'a rien +laissé d'achevé sur ce point. Ses notes pourtant nous paraissent +précieuses et donnent le dénouement nécessaire du grand drame qui se +déroule dans les chapitres précédents. On trouvera peut-être intéressant +de les lire à la suite des Mémoires qu'elles complètent, quoiqu'il ait +exprimé, dans un ouvrage plus étendu, son jugement sur les derniers +jours de l'Empire et sur le temps où il naissait à la vie politique. Il +y a là des observations générales et particulières, et une opinion +éclairée sur la conduite des fonctionnaires et des citoyens dans les +temps difficiles, qui mérite d'être connue. On me pardonnera donc +d'imprimer cet appendice aux Mémoires, en laissant à ces notes un +caractère évident de négligence et d'improvisation, me bornant aux +modifications nécessaires à la correction et à la clarté du récit.<br> + +<span class="rig">PAUL DE RÉMUSAT.</span></p><br><br> + +<p>«Les souverains espagnols arrivèrent à Bayonne au mois de mai 1808. +L'empereur les expédia à Fontainebleau, et envoya Ferdinand VII à +Valençay, terre qui appartenait à M. de Talleyrand. Puis il revint, +après avoir parcouru les départements du Midi et de l'Ouest, et après +avoir fait un voyage politique dans la Vendée, où il produisit beaucoup +d'effet. Il arriva à Paris vers le milieu du mois d'août.</p> + +<p>»Mon père, qui était alors premier chambellan, fut chargé de recevoir +les Bourbons d'Espagne à Fontainebleau. Il le fit naturellement avec ses +soins et ses manières ordinaires. Quoiqu'il nous rapportât de ce voyage +des traits qui étaient peu propres à donner une grande idée de Charles +IV, non plus que de la reine et du prince de la Paix, qui +l'accompagnait, il avait naturellement témoigné à ces princes détrônés +le respect dû à leur rang et à leur malheur. Comme, apparemment, +quelques-uns des autres officiers de la cour, plutôt par ignorance que +par mauvais sentiment, s'étaient conduits d'une façon différente, +Charles IV le remarqua, et il disait: «Rémusat, lui, il sait que je suis +Bourbon.»</p> + +<p>»M. de Talleyrand était précisément à Valençay quand l'empereur le +chargea d'aller y recevoir, évidemment pour le compromettre dans +l'affaire d'Espagne, les trois infants. Il fut un peu troublé de la +commission, et cependant il n'épargnait pas, à son retour, les +observations piquantes à ces étranges descendants de Louis XIV. Il +racontait qu'ils achetaient des jouets d'enfants à tous les petits +marchands des foires du voisinage, et que, lorsque ensuite un pauvre +leur demandait l'aumône, ils lui donnaient un pantin. Il les accusa, +plus tard, d'avoir fait du dégât à Valençay, et il le dit même avec +à-propos au roi Louis XVIII, qui, désirant l'éloigner de la cour, et +n'osant lui donner l'ordre, lui vantait la beauté et la magnificence du +château de Valençay: «Oui, c'était assez bien,» dit-il; «mais les +princes espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux +d'artifice pour la Saint-Napoléon.»</p> + +<p>»M. de Talleyrand, quoiqu'il commençât à sentir que sa situation auprès +de l'empereur était moins simple et moins forte, le trouva, en allant le +rejoindre, bienveillant et confiant en apparence. Aucun nuage ne se +laissa apercevoir entre eux. L'empereur avait besoin de lui pour la +conférence d'Erfurt, à laquelle il se rendit avec lui, à la fin de +septembre. Mon père y accompagna l'empereur. Les lettres qu'il dut +écrire de là à ma mère ne se sont pas retrouvées. Mais cette +correspondance devait être si surveillée et si réservée, que je crois +cette perte sans importance. Mon père nous rapporta surtout des récits +de l'union des deux empereurs, de la coquetterie mutuelle de leurs +rapports, de la bonne grâce de l'empereur Alexandre. M. de Talleyrand a +écrit une relation de cette conférence d'Erfurt dont il a fait plusieurs +lectures. Il se vantait, à son retour, que, le jour ou les deux +empereurs montèrent en voiture pour s'éloigner chacun de son côté, il +avait dit à l'empereur Alexandre, en le reconduisant: «Si vous pouviez +vous tromper de voiture!...» Il avait trouvé quelques qualités à ce +prince, et il s'était attaché à se faire dans son esprit une position +dont il recueillit les fruits en 1814; mais, dès ce temps-là, il ne +prenait l'alliance russe que comme une nécessité accidentelle, quand on +était en guerre avec l'Angleterre, et il ne cessait pas de regarder une +liaison avec l'Autriche, base éventuelle d'un rapprochement futur avec +l'Angleterre, comme le vrai système de la France en Europe. Il a été +assez fidèle à ce système dans sa conduite politique, soit lors du +mariage de Napoléon, soit en 1814 et en 1815, soit sous le règne de +Louis-Philippe. Il en parlait souvent à ma mère.</p> + +<p>»Ma mère aurait eu à raconter, en achevant cette année 1808: 1° la +conférence d'Erfurt, suivant les récits de M. de Talleyrand et de mon +père; 2° le contre-coup de l'affaire d'Espagne sur la cour des Tuileries +et sur la société de Paris. La partie royaliste de cette cour et de +cette société fut un peu émue de la présence de ces vieux Bourbons à +Fontainebleau. C'est, je crois, alors qu'il faut placer la disgrâce et +l'exil de madame de Chevreuse.</p> + +<p>»Revenu d'Erfurt au mois d'octobre, l'empereur ne fit que passer à +Paris, et partit aussitôt pour l'Espagne, d'où il revint au commencement +de 1809, après une campagne peu décisive. L'opinion était loin de s'être +améliorée à l'égard de sa politique. On avait pensé, pour la première +fois, à la possibilité de sa perte, surtout à sa mort soudaine dans une +guerre où un patriotisme insurrectionnel pouvait armer le bras d'un +assassin. Des rapports, en partie fidèles, en partie envenimés, lui +avaient fait connaître les progrès d'une désapprobation et d'une +défiance dont Talleyrand et Fouché n'avaient pas craint de se rendre les +organes. Le premier surtout a toujours été hardi, et même imprudent, +comme tous les hommes qui sont vains de leur conversation, et qui la +croient une puissance. Fouché, dont les propos étaient plus réservés, ou +moins répétés dans les salons, avait été peut-être plus loin dans la +voie de l'action. En esprit positif qu'il était, il s'était posé +pratiquement l'hypothèse de l'ouverture de la succession impériale, et, +dans cette hypothèse, il s'était rapproché de M. de Talleyrand. +L'empereur revint irrité, et il témoigna son irritation à la cour, et +surtout au conseil des ministres, par la scène célèbre qu'il fit à M. de +Talleyrand<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>, à qui il ôta la place de grand chambellan, pour la +donner à M. de Montesquiou.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">(retour) </a> <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, par M. + A. Thiers, tome X, P 17.</blockquote> + +<p>»On a trouvé parfois mauvais que des fonctionnaires importants de +l'Empire, tels que MM. de Talleyrand et Fouché, ainsi que d'autres moins +connus, se soient préoccupés de ce qui frappait tout le monde, et +attachés à ne pas tromper l'opinion quand celle-ci, en se manifestant, +aurait pu arrêter les développements d'une mauvaise politique. Je suis +prêt à admettre que la vanité et le bavardage ont pu entraîner les +propos de Talleyrand et de Fouché hors de la juste mesure. Mais je +maintiens que, sous tout gouvernement, et en particulier sous le +gouvernement absolu, il est nécessaire que des fonctionnaires +importants, en cas de péril public, ou à la vue d'une mauvaise direction +des affaires, ne craignent point, par une opposition connue, +d'encourager cette résistance morale qui peut seule ralentir et même +changer la marche funeste de l'autorité. À plus forte raison, s'ils +prévoient la possibilité d'un désastre prochain pour lequel il n'y a +rien de prêt, peuvent-ils se préoccuper de ce qu'il y aurait à faire. +Que l'orgueil du pouvoir absolu s'en irrite, qu'il cherche à briser, à +supprimer cette résistance, quand elle est trop isolée pour l'entraver, +je le conçois. Mais ce n'en serait pas moins un bonheur pour l'État et +pour lui, qu'elle fut assez forte, au contraire, pour contraindre le +souverain à modifier ses plans. Et, pour ne pas sortir du cas qui nous +occupe, supposez qu'un concert plus général eût fait entendre à +l'empereur les mêmes sons, qu'au lieu d'imputer à l'intrigue ou à la +trahison le mécontentement de Talleyrand ou de Fouché, les rapports de +Dubois ou de tout autre, le lui eussent présenté comme une preuve d'une +désapprobation universelle; que son préfet de police, partageant +lui-même cette désapprobation, la lui eût montrée partagée et exprimée +par Cambacérès, par Maret, par Caulaincourt, par Murat, par ce duc de +Gaëte que M. Thiers cite dans cette occasion, enfin par tous les hommes +importants de la cour et du gouvernement, le service rendu à Napoléon +eût-il été si mauvais? et cette résistance unanime n'eût-elle pas été la +seule chose propre à l'éclairer, à l'arrêter, à le détourner de la voie +de perdition, à une époque où il en était bien temps encore?</p> + +<p>»Quant au reproche adressé à Talleyrand ou à tel autre, d'avoir blâmé le +gouvernement après l'avoir approuvé et servi, c'est un reproche naturel +dans la bouche de Napoléon, qui ne craignait pas, d'ailleurs, de +l'exagérer par le mensonge. Mais il est puéril en lui-même; ou bien il +est défendu, parce qu'on a suivi un gouvernement, parce qu'on a +supporté, couvert, même justifié dans le passé ses fautes par erreur ou +faiblesse, de s'éclairer quand le danger s'accroît, quand les +circonstances se développent; et comme s'il ne fallait pas, à moins de +rester dans une opposition constante ou une soumission sans limites, +qu'il y eût un moment où l'on cessât d'approuver ce qu'on a approuvé +jusqu'à la veille, où l'on parlât après s'être tu, et où, plus frappé +des inconvénients que des avantages, on reconnût des défauts qu'on avait +essayé ou feint d'ignorer, et des fautes qu'on pouvait avoir palliées +longtemps. C'est, après tout, ce qui est arrivé à la France à l'égard de +Napoléon, et ce changement devait s'opérer naturellement dans l'âme des +fonctionnaires comme dans celle des citoyens, à moins que cette âme ne +fût aveuglée par la servilité, ou corrompue par une ignoble ambition.</p> + +<p>»Dans notre sphère modeste, nous n'eûmes jamais, sous l'Empire, à +décider que de la direction de nos voeux et de nos sentiments. N'ayant +jamais eu ni pris la moindre part d'action politique, nous avons eu +cependant à résoudre pour nous-mêmes cette question qui se présente sans +cesse à moi quand je relis les mémoires et les lettres où ma mère a +consigné l'histoire de ses impressions et de ses idées.</p> + +<p>»Ma mère aurait eu à toucher, au moins indirectement, ce grave sujet, en +racontant la disgrâce de M. de Talleyrand. Elle le vit alors au moins +autant qu'auparavant. Elle entendit ses récits. Il me semble que rien +n'était alors connu du public comme la manière froide, silencieuse, +dénuée de faiblesse et d'insolence, avec laquelle, adossé à une console, +à cause de ses mauvaises jambes, il avait écouté la philippique de +l'empereur<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Comme la chose se pratique sous la monarchie absolue, +il avala sa disgrâce, et continua d'aller à la cour avec un aplomb qui +ne fut pas pris alors pour de l'humilité, et je ne me rappelle pas qu'à +partir de ce jour son attitude sous l'Empire ait été taxée de faiblesse. +Il est bien entendu, d'ailleurs, qu'il ne faut pas appliquer ici les +règles du point d'honneur telles qu'elles se comprennent dans un pays +libre, ni les lois philosophiques de la dignité morale comme on les +entend hors du monde des cours et des affaires.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">(retour) </a> C'est après cette scène que M. de Talleyrand + disait publiquement: «Quel dommage qu'un si grand homme soit + si mal élevé!» (P. R.)</blockquote> + +<p>»Ma mère aurait eu ensuite à raconter notre rôle épisodique dans cette +sorte de drame. Je ne suis pas sûr que l'empereur soit arrivé ressentant +ou montrant quelque mécontentement contre mon père. Je ne sais si ce ne +sont pas des rapports postérieurs qui nous attirèrent notre part de +disgrâce. En tout cas, il ne le sut pas sur-le-champ, soit parce que, ne +s'y attendant nullement, il ne soupçonna rien, soit parce qu'en effet, +dans le premier moment, l'empereur ne pensa pas à lui. Il était des amis +de M. de Talleyrand, et, jusqu'à un certain point, de sa confidence. +C'était déjà un motif de suspicion, une cause de défaveur. Aucune +lettre, aucune démarche ne pouvaient nous être reprochées; même, je m'en +souviens, la conversation était chez nous excessivement prudente, et ce +n'est que si l'espionnage avait surpris jusqu'aux entretiens de M. de +Talleyrand dans le petit salon de ma mère, où mes parents le voyaient +habituellement seul, qu'on aurait pu trouver la matière d'un rapport +positif de police. Il y en eut cependant; mon père n'en doutait pas, +quoique l'empereur ne lui ait jamais témoigné son mécontentement par +quelque scène vive, ni même par quelque explication sévère. Mais il lui +témoigna une froideur malveillante, et donna à ses manières cette dureté +qui rendait son service insupportable. Mes parents se sentaient dès +lors, se savaient, à l'égard du souverain, dans une position pénible qui +pouvait même aboutir à leur retraite de la cour.</p> + +<p>»Les choses ne s'améliorèrent pas lorsque Napoléon, parti pour +l'Allemagne au mois d'avril 1809, revint le 6 octobre à Fontainebleau, +vainqueur à Wagram, et fier de la paix signée à Vienne. Des victoires, +quoique chèrement achetées, n'étaient pas pour le rendre plus généreux +et plus bienveillant. Il venait encore de faire d'assez grandes choses +pour être vain de sa force, et, si elle avait été mise à de rudes +épreuves, c'était une raison de plus pour qu'il voulût qu'elle fut +respectée. Cependant, il trouvait en arrivant le souvenir récent de la +descente des anglais à Walcheren, un état de choses en Espagne peu +satisfaisant, une querelle avec le saint-siège poussée à ses dernières +extrémités, et l'opinion publique plus inquiète de son goût pour la +guerre que rassurée par ses victoires, défiante, triste, sévère même, et +entourant de ses soupçons l'homme qu'elle avait si longtemps environné +de ses illusions.</p> + +<p>»Cette fois, c'est à Fouché qu'il en voulait. Fouché avait agi à sa +manière au moment de la descente des Anglais. Il avait pris sur lui, il +avait fait un certain appel au sentiment public, il avait réorganisé la +garde nationale, employé Bernadotte sur nos côtes. Tout dans cette +conduite, et le fond et les détails, avait vivement déplu à l'empereur. +Toute son humeur était donc contre Fouché, et, de plus, comme il était +revenu décidé au divorce, il était difficile qu'il tînt M. de Talleyrand +à l'écart d'une délibération où la connaissance de l'état de l'Europe +devait peser d'un poids décisif. C'est ici qu'il faut voir encore une de +ces preuves, chaque jour moins fréquentes alors, de la justesse presque +impartiale de son esprit. On l'a entendu dire quelquefois: «Il n'y a que +Talleyrand qui m'entende; il n'y a que Talleyrand avec lequel je puisse +causer.» Il le consultait, et, dans d'autres moments, il parlait de le +mettre à Vincennes. Aussi ne manqua-t-il pas de l'appeler lorsqu'il +délibéra sur son mariage. M. de Talleyrand insista fortement pour qu'il +s'unît à une archiduchesse. Il pensait même que l'empereur ne l'avait +alors rapproché de lui que parce que son intervention dans cette affaire +contribuerait à décider l'Autriche. Ce qui est certain, c'est qu'il a +toujours cité sa conduite dans cette circonstance comme un des gages +qu'il avait donnés de son opinion fondamentale sur les alliances de la +France et les conditions de l'indépendance de l'Europe.</p> + +<p>»On sent combien, sur toutes ces choses, l'état de l'opinion pendant la +campagne du Danube, les délibérations relatives au divorce, celles qui +précédèrent le mariage avec Marie-Louise, les Mémoires de ma mère +auraient été instructifs et intéressants. Il m'est malheureusement +impossible de suppléer à cette dernière lacune. On peut se rappeler +seulement qu'elle dit que l'impératrice avait eu le tort de douter de sa +fidélité dans une occasion, probablement relative au divorce. Elle a +annoncé qu'elle expliquerait cela. Je ne puis l'expliquer à sa place, et +je n'ai nul souvenir qu'elle m'en ait jamais parlé. Au moment même du +divorce, son dévouement fut apprécié, et la reine Hortense alla jusqu'à +lui conseiller d'y regarder à deux fois avant de s'attacher sans retour +à sa mère<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>. Ce n'est pas que je veuille lui faire un grand mérite de +ce qu'elle fit alors: la plus simple délicatesse dictait sa conduite, et +d'ailleurs, avec sa santé déplorable, son inaction forcée, ses anciens +rapports avec Joséphine, et notre nouvelle situation auprès de +l'empereur, elle aurait eu dans une cour renouvelée, auprès d'une +nouvelle impératrice, la position la plus gauche et la plus pénible. On +conçoit, du reste, qu'il ne se passa rien dans tout ce que je viens de +rappeler qui relevât notre crédit à la cour, et ma famille y resta +irréparablement diminuée. L'empereur, pourtant, approuva que ma mère +restât avec l'impératrice Joséphine. Il l'en loua même; cela lui +convint. Il la regarda comme une personne à la retraite, dont il +n'aurait plus à s'occuper. Ayant moins à attendre de lui, moins à lui +demander, il nous reprocha moins dans sa pensée ce qui pouvait nous +manquer pour lui plaire. Il laissa mon père dans le cercle de ses +fonctions officielles, où son caractère et un certain mélange de +mécontentement et de crainte le portaient assez à se renfermer. Il fut à +peu près établi dans l'esprit de Napoléon qu'il n'avait plus rien à +faire pour nous, et il n'y pensa plus.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">(retour) </a> J'ai donné, dans une note du chapitre <span class="sc">xxvii</span>, + la lettre qui raconte cette conversation. (P. R.)</blockquote> + +<p>»Cette nouvelle situation eût fait que les Mémoires de ma mère, à dater +de 1810, auraient perdu de leur intérêt. Elle ne revit plus la cour, +hors une fois seulement pour être présentée à l'impératrice +Marie-Louise; puis elle eut plus tard une audience de l'empereur, qui +lui prescrivit de la demander<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Elle n'aurait donc plus eu rien à +raconter dont elle eût été témoin dans le palais impérial. Elle n'était +plus obligée à des relations avec les grands personnages de l'État, du +moins elle s'en crut dispensée, et cédant, peut-être avec excès, à ses +goûts, à ses souffrances, elle s'isola de plus en plus de tout ce qui +rappelait la cour et le gouvernement.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">(retour) </a> J'ai parlé, dans une note, de cette audience + et de la lettre qui suivit. (P. R.)</blockquote> + +<p>»Cependant, comme mon père ne cessa pas de fréquenter le palais jusqu'au +terme, comme la confiance de M. de Talleyrand n'éprouva aucun +affaiblissement, et enfin comme la marche rapide et déclinante des +affaires de l'empereur affecta de plus en plus l'opinion publique, et +bientôt émut la vive inquiétude de la nation, ma mère eut encore +beaucoup à connaître et à observer, et elle aurait pu donner à la +peinture des cinq dernières années de l'Empire une certaine valeur +historique.</p> + +<p>»Quelques réflexions sur plusieurs événements de ces cinq années +pourront, si l'on veut, être prises comme un souvenir de ce que j'ai +entendu, dans le temps même, chez mes parents.</p> + +<p>»Parmi les événements de cette année 1809, un des plus importants et qui +firent le moins de bruit fut le coup de main sur le pape. On savait mal +les faits au moment où ils se passaient, et, il faut bien le dire, chez +la nation que Louis XIII a mise sous la protection de la sainte Vierge, +personne n'y pensait. Cependant, l'empereur avait commencé par faire +occuper les États romains, puis par les démembrer, puis par exiger du +pape qu'il fît la guerre à l'Angleterre, puis par le réduire à la ville +de Rome, puis par lui ravir toute puissance temporelle, puis enfin par +le faire arrêter et garder prisonnier. Voilà qui est étrange, +assurément! Et cependant il ne paraît pas qu'aucun gouvernement de +l'Europe catholique ait sérieusement réclamé pour le père commun des +fidèles. Le pape certainement, délibérant, en 1804, s'il sacrerait +Napoléon, ne s'était pas objecté que c'était celui qui, dans l'année, +avait fait fusiller le duc d'Enghien. L'empereur d'Autriche, délibérant, +en 1809, s'il donnerait sa fille à Napoléon, ne s'est pas objecté que +c'était celui qui avait, dans l'année même, mis le pape en prison. Il +est vrai qu'alors tous les souverains de l'Europe avaient, en ce qui +touche l'autorité pontificale, de tout autres idées que celles qu'on +leur prête ou qu'on leur attribue aujourd'hui. La maison d'Autriche, en +particulier, avait pour règle traditionnelle ce <i>testament politique</i> où +le duc de Lorraine, Charles V, recommande de réduire le pape au seul +domaine de la cour de Rome, et se joue «de l'illusion des +excommunications, quand il s'agit du temporel que Jésus-Christ n'a +jamais destiné à l'Église et que celle-ci ne peut posséder sans outrer +son exemple et sans intéresser son Évangile<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>».</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">(retour) </a> <i>Histoire de la réunion de la Lorraine à la + France</i>, par M. le comte d'Haussonville, t. III, p. 471.</blockquote> + +<p>»On voit, dans une lettre de ma mère, qu'elle conseille dans l'automne +de 1809, à mon père de ne pas faire représenter à la cour <i>Athalie</i>, +dans un moment où l'affaire du pape peut faire chercher des allusions +dans cette lutte d'une reine et d'un prêtre, et devant un prince aussi +pieux que le roi de Saxe, qui venait en visite chez l'empereur. C'était +là le <i>maximum</i> de la préoccupation à elle causée par un coup de +tyrannie dont on ferait tant de bruit aujourd'hui, et l'opinion publique +ne s'en inquiétait certainement pas davantage. Je n'ai pas entendu dire +qu'un seul fonctionnaire, dans cet immense empire, se soit séparé d'un +gouvernement dont le chef était excommunié, si ce n'est nominativement, +au moins implicitement, par la bulle lancée contre tous les auteurs ou +coopérateurs des attentats commis envers l'autorité pontificale. Je ne +puis m'empêcher de citer le duc de Cadore. Ce n'était un homme ni sans +intelligence, ni sans honnêteté; mais, acceptant comme règles +indiscutables les intentions de l'empereur, après avoir prêté son +ministère à la spoliation de la dynastie espagnole, il concourait avec +la même docilité à celle du souverain pontife, et excommunié lui-même +comme <i>mandataire, fauteur et conseiller</i>, il soutenait avec un grand +sang-froid que Napoléon pouvait reprendre ce que Charlemagne avait +donné, et que maintenant la France rentrait vis-à-vis de Rome dans les +droits de l'Église gallicane.</p> + +<p>»Le résumé de la situation de l'Empire, à la fin de 1809, est fait en +ces termes par le grand historien de l'Empire: «L'empereur s'était fait, +à Vincennes, l'émule des régicides; à Bayonne, l'égal de ceux qui +déclaraient la guerre à l'Europe pour y établir la république +universelle; au Quirinal, l'égal au moins de ceux qui avaient détrôné +Pie VI pour créer la république romaine<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>».</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">(retour) </a> <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, t. XI, + l. <span class="sc">xxxvii</span>, p. 303.</blockquote> + +<p>»Je ne suis pas de ceux qui ajoutent par la déclamation à l'odieux de +ces actes. Je ne les regarde pas comme des monstruosités inouïes et +réservées à notre siècle; je sais que l'histoire est pleine d'exemples +qu'ils n'ont guère fait que reproduire, et que des attentats analogues +peuvent se retrouver dans la vie des souverains à qui la postérité a +conservé quelque respect. Il ne faudrait pas presser l'histoire des +rigueurs du règne de Louis XIV pour découvrir des exécutions qui ne sont +pas incomparables avec la mort du duc d'Enghien. L'affaire de l'homme au +masque de fer, surtout si, comme il est difficile de ne le pas croire, +cet homme était un frère du roi, n'a pas grand'chose à envier au meurtre +de Vincennes, et la force et la ruse ne se sont pas déployées d'une +manière moins indigne dans l'acte par lequel Louis XIV se saisit de la +Lorraine, en 1661, que dans la soustraction frauduleuse de l'Espagne en +1808. Je ne vois guère que l'enlèvement du pape, dont il faudrait +remonter jusqu'au moyen âge pour retrouver l'équivalent. J'ajouterai +même qu'après ces actions à jamais condamnables, il était encore +possible, avec un peu de sagesse, d'assurer le repos, la prospérité et +la grandeur de la France, à ce point qu'aucun nom dans l'histoire ne +serait au dessus de celui de Napoléon. Mais, si l'on songe que c'est ce +qu'il n'a point fait, que toutes les guerres entreprises désormais n'ont +plus été que des acheminements insensés à la ruine de la patrie, et que +dès lors le caractère de l'homme déjà chargé de tels méfaits se +développait avec une hauteur et une dureté qui décourageaient ses +meilleurs serviteurs, il faut bien comprendre que, même à la cour, tous +ceux que n'égarait pas la servile complaisance d'un esprit faux ou d'un +coeur abaissé, ont pu légitimement, ont dû peut-être, tristement +désabusés, servir sans confiance, admirer sans affection, craindre plus +qu'espérer, souhaiter des leçons ou des résistances à un pouvoir +terrible, dans ses succès redouter son ivresse, et dans ses malheurs, +plaindre la France plus que lui.</p> + +<p>»Tel est, en effet, l'esprit dans lequel ces Mémoires auraient été +continués, et l'on pourra même trouver que, par une sorte d'effet +rétroactif, cet esprit s'est montré dans les récits antérieurs à 1809. À +l'époque même où les choses se passaient, cet esprit fut lent à se +prononcer, comme je viens de le décrire. Des années s'écoulèrent encore +dans une tristesse craintive et défiante, mais sans haine, et chaque +fois qu'une heureuse circonstance ou une sage mesure y donnaient jour, +le besoin d'espérer reprenait le dessus, et l'on s'efforçait de croire +que le progrès vers le mal aurait son terme.</p> + +<p>»Les années 1810 et 1811 sont les deux années tranquilles de l'Empire. +Le mariage dans l'une, et la naissance du roi de Rome dans l'autre +semblaient des gages de paix et de stabilité. L'espérance eût été sans +nuages, la sécurité entière, si le voile déchiré à travers lequel on +apercevait l'empereur, n'eût montré des passions et des erreurs, germes +toujours vivants de fautes gratuites et de tentatives insensées. On +sentait que le goût de l'excès s'était développé en lui, et pouvait tout +emporter. D'ailleurs, la durée interminable d'une guerre avec +l'Angleterre, sans possibilité de la vaincre glorieusement, ni de lui +faire aucun mal qui ne nous fût dommageable, et la continuation d'une +lutte, en Espagne, difficile et malheureuse, étaient deux épreuves que +l'orgueil de l'empereur ne pouvait paisiblement supporter longtemps. Il +fallait qu'il se dédommageât à tout prix, et qu'il fît cesser ou du +moins oublier par quelques succès étourdissants ces échecs permanents à +sa fortune. Le bon sens indiquait que c'était la question d'Espagne +qu'il fallait terminer, je ne dis point par un retour à la justice et +par un généreux abandon, les Bonapartes ne sont pas de ceux à qui ces +partis-là se proposent, mais par la force. Il est à croire que si +l'empereur eût voulu concentrer toutes les ressources de son génie et de +son empire sur la résistance de la Péninsule, il devait la vaincre. Les +causes injustes ne sont pas dans le monde destinées à succomber +toujours, et l'empereur aurait dû voir qu'en soumettant l'Espagne, il +trouvait enfin l'occasion, si vainement cherchée, de frapper +l'Angleterre, puisque celle-ci s'était rendue vulnérable en débarquant +là ses armées sur le continent. Une telle occasion valait bien la peine +qu'on risquât quelque chose, dût Napoléon s'y employer de sa personne et +entrer lui-même en lice avec Arthur Wellesley. Quelle gloire, au +contraire, et quelle fortune ne lui a-t-il pas réservées ainsi qu'à sa +nation, en ajournant toujours la lutte, et en ne les rencontrant enfin +l'un et l'autre que dans les champs funèbres de Waterloo!</p> + +<p>»Mais l'empereur n'aimait pas l'affaire d'Espagne; elle l'ennuyait. Elle +ne lui avait jamais donné un bon et glorieux moment. Il entrevoyait +qu'il l'avait mal commencée, faiblement conduite, qu'il en avait +singulièrement méconnu la difficulté et l'importance. Il s'efforçait de +la mépriser, pour n'en être pas humilié; il la négligeait, pour en +éviter les soucis. Il avait une répugnance puérile, si elle n'était pas +pire, à se hasarder dans une guerre qui ne parlait pas à son +imagination. Oserons-nous dire qu'il n'était pas parfaitement sûr de la +bien faire, et que les risques de revers achevaient de le détourner +d'une entreprise qui, même bien déterminée, l'aurait été trop lentement +et trop difficilement pour sa grandeur? Toujours improvisateur, il était +plus dans ses allures de vieillir ce qui lui déplaisait, et de rajeunir +<i>par du neuf</i> sa fortune et sa renommée. Il ne résistait pas à la +séduction de l'inattendu. Ces causes, jointes aux développements +logiques d'un système absurde, et aux développements naturels d'une +humeur démesurée annulèrent toutes les garanties de prudence et de salut +que les événements intérieurs de 1810 et 1811 semblaient avoir données, +le détournèrent de l'Espagne sur la Russie, et produisirent cette +campagne de 1812 qui le devait traîner à sa perte.</p> + +<p>»Deux années où l'espérance pouvait dominer la crainte, et trois années +où la crainte laissait bien peu de place à l'espérance, voilà le partage +des cinq dernières années du règne de Napoléon.</p> + +<p>»En parlant de 1810 et 1811, ma mère aurait eu à montrer comment les +deux événements qui auraient dû inspirer à l'empereur l'esprit de +conservation et de sagesse, son mariage et la naissance de son fils, ne +servirent en fin de compte, qu'à exalter son orgueil. Dans l'intervalle, +on vit tous les obstacles successivement enlevés entre lui et +l'exécution de sa volonté. Aussi, depuis longtemps, il ne pardonne pas à +Fouché d'être quelque chose par lui-même. Fouché a montré qu'il +souhaitait la paix. Une scène violente vient rappeler celle dont +Talleyrand avait été l'objet, et le duc de Rovigo devient ministre de la +police, choix qui trompe sans doute les espérances de l'empereur et les +craintes du public, mais qui semble pourtant aplanir encore le terrain +où se jouait l'arbitraire. L'existence de la Hollande et le caractère +indocile de son roi est encore un obstacle, au moins une limite. Le roi +est réduit à abdiquer, et la Hollande est déclarée française. Rome même +devient un chef-lieu de département, et le domaine de saint Pierre est +réuni, comme jadis le Dauphiné, pour fournir un titre à l'héritier de +l'empire. Le clergé, mené la main haute, est violenté dans ses habitudes +et dans ses traditions. Un simulacre de concile est essayé et brisé, et +la prison ou l'exil imposent silence à l'Église. Un conseiller, soumis +mais modeste, exécute les volontés du maître, mais ne le célèbre pas; il +manque d'enthousiasme dans la servitude: Champagny est remplacé par +Maret, et le lion est lâché en Europe, sans plus entendre une voix qui +ne l'excite à la fureur. Et comme, pendant ce temps, la fortune du +conquérant et la liberté du monde ont trouvé l'une sa limite, l'autre +son rempart dans ces lignes immortellement célèbres de Torrès-Vedras, il +faut que cette force impatiente et irritée rebondisse sur Moscou, et +qu'elle aille s'y briser.</p> + +<p>»Cette dernière période, si riche pour l'historien politique en affreux +tableaux, prêterait peu au simple observateur des scènes intérieures du +gouvernement. Le nuage s'épaississait autour du pouvoir, et jamais la +France n'a moins su ce qu'on faisait d'elle qu'alors qu'on la perdait en +quelques coups de dés. Cependant, il y aurait encore à faire +l'instructive peinture des coeurs et des esprits ignorants et inquiets, +indignés et soumis, désolés, rassurés, abusés, insouciants, abattus, +tout cela tour à tour et quelquefois en même temps, car le despotisme, +qui feint toujours d'être heureux, prépare mal les peuples au malheur, +et ne croit au courage que lorsqu'il l'a trompé.</p> + +<p>»C'est, je pense, à cette description des sentiments publics que ma mère +aurait pu consacrer la fin de ses Mémoires, car elle a su peu de chose +que personne n'ait vu. M. Pasquier, qu'elle voyait tous les jours, +observait, par goût autant que par devoir, la discrétion prescrite à ses +fonctions. Habitué aux conversations du monde qu'il régentait sans +contrainte, il a été longtemps soigneux d'en écarter la politique, même +alors que tout le monde fût libre d'en parler. Le duc de Rovigo, moins +discret, divulguait cependant plutôt ses opinions que les faits, et les +conversations plus franches et plus confiantes de M. de Talleyrand +n'étaient guère que la confidence de ses jugements et de ses +pronostics.»</p> + +<p>FIN DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.</p> +<br> + +<h3>TABLE DU TOME TROISIÈME.</h3> +<br> + +<p>PRÉFACE DU TOME TROISIÈME.</p> + +<p class="mid">LIVRE II.</p> + +<p class="mid">(Suite.)</p> + +<p class="mid"><a href="#c20">CHAPITRE XX.</a></p> + +<p class="mid">1806.</p> + +<p>Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La +reine Hortense.</p> + +<p class="mid"><a href="#c21">CHAPITRE XXI.</a></p> + +<p class="mid">1806.</p> + +<p>Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la +France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération +germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est +déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du +Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.</p> + +<p class="mid"><a href="#c22">CHAPITRE XXII.</a></p> + +<p class="mid">1806-1807.</p> + +<p>Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et +l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à +Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La +princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de +l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.</p> + +<p class="mid"><a href="#c23">CHAPITRE XXIII.</a></p> + +<p class="mid">1807.</p> + +<p>Retour de l'impératrice à Paris.--La famille +impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits +de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de +Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine +Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.</p> + +<p class="mid"><a href="#c24">CHAPITRE XXIV.</a></p> + +<p class="mid">1807.</p> + +<p>Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de +Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de +Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.</p> + +<p class="mid"><a href="#c25">CHAPITRE XXV.</a></p> + +<p class="mid">1807.</p> + +<p>Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général +Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de +l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de +Lebrun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du +Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.</p> + +<p class="mid"><a href="#c26">CHAPITRE XXVI.</a></p> + +<p class="mid">1807.</p> + +<p>Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à +Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de +Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse +Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires +d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé +surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.</p> + +<p class="mid"><a href="#c27">CHAPITRE XXVII.</a></p> + +<p class="mid">1807-1808.</p> + +<p>Projets de divorce.</p> + +<p class="mid"><a href="#c28">CHAPITRE XXVIII.</a></p> + +<p class="mid">1807-1808.</p> + +<p>Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse +de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les +artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage +de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal +Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.</p> + +<p class="mid"><a href="#c29">CHAPITRE XXIX.</a></p> + +<p class="mid">1808.</p> + +<p>La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des +Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son +séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée +de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine +Hortense.--Abdication du prince des Asturies.</p> + +<p><a href="#app">APPENDICE.</a></p> +<br> + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.</p> +<br><br> + +<p class="overl">Paris--Imprimerie Émile Martinet, rue Mignon, 2. </p> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de madame de Rémusat (3/3), by +Claire de Rémusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + +***** This file should be named 33895-h.htm or 33895-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/9/33895/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/33895-h/images/cover.jpg b/33895-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..20591e9 --- /dev/null +++ b/33895-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..9ec4528 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #33895 (https://www.gutenberg.org/ebooks/33895) |
