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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de madame de Rémusat (2/3) + publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat + +Author: Claire de Rémusat + +Editor: Paul de Rémusat + +Release Date: October 31, 2010 [EBook #33894] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +MÉMOIRES +DE +MADAME DE RÉMUSAT + +1802-1808 + + + + +PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS +PAUL DE RÉMUSAT +SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE + + +II + + +PARIS +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + +1880 + +Droits de reproduction et de traduction réservés. + + +MÉMOIRES + +DE + +MADAME DE RÉMUSAT + + + + +LIVRE PREMIER +(Suite.) + + + + +CHAPITRE VIII. + +(1804.) + + +Procès du général Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivière, +etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII. + + +La création de l'Empire avait distrait les esprits de la procédure du +général Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accusés +avaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus on +avançait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau, +condamnation qui chaque jour devenait plus nécessaire. J'ai l'intime +conviction que l'empereur n'eût point laissé couler son sang. Moreau +condamné et pardonné lui eût suffi; mais il avait besoin de répondre par +un jugement positif à ceux qui l'accusaient d'avoir mis de la +précipitation et de l'animosité personnelle dans cette affaire. + +Tous ceux qui ont apporté quelque froideur dans l'examen de cet +événement se sont accordés à trouver que Moreau avait montré de la +faiblesse et une assez grande médiocrité d'esprit sur le banc des +accusés; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles on +s'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un homme +déterminé qui convenait fièrement des hauts projets qui l'avaient animé, +ni comme un innocent indigné d'une accusation qu'il n'a point méritée. +Il tergiversa dans quelques-unes de ses réponses; il atténua un peu +l'intérêt qu'il inspirait; mais, même alors, Bonaparte ne gagnait rien à +cet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, et +peut-être aussi la raison, n'en blâmait pas moins hautement un éclat +qu'on attribuait toujours à la haine personnelle. + +Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans _le Moniteur_. +Il était accompagné de lettres de Moreau écrites en 1795, avant le 18 +fructidor, qui prouvaient qu'à cette époque ce général, ayant été +convaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrètes avec les +princes, l'avait dénoncé au Directoire. Et quand, dans cette seconde +conspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avait +pas cru qu'il fût convenable de révéler au premier consul le secret d'un +complot dans lequel il avait refusé d'entrer, on ne pouvait s'empêcher +de demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manière si +différente de la première. + +Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accusés. Il y en +avait parmi eux qui déclaraient positivement qu'en Angleterre les +Princes ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ils +disaient que c'était sur cette espérance que Pichegru avait passé en +France, et que les deux généraux avaient eu ensemble, conjointement avec +Georges, quelques entrevues. Ils allaient même jusqu'à affirmer qu'à la +suite de ces entretiens Pichegru s'était montré fort mécontent, se +plaignant que Moreau ne le secondait qu'à moitié, et qu'il semblait +vouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Un +nommé Rolland alla même jusqu'à lui prêter ces paroles: «qu'il fallait, +préalablement à tout, faire disparaître le premier consul». + +Moreau, interrogé à son tour, répondit que Pichegru, lorsqu'il était en +Angleterre, lui avait fait demander s'il le servirait dans le cas où il +voudrait obtenir sa rentrée en France, et qu'il avait promis de l'aider +au succès de ce projet. On pourrait bien s'étonner que Pichegru, dénoncé +quelques années auparavant par Moreau lui-même, s'adressât à lui pour +demander sa radiation. Pichegru, interrogé, nia ces démarches, mais, en +même temps, il nia aussi qu'il eût vu Moreau, quoique Moreau en convînt, +et il ne voulut jamais appuyer sa venue en France que sur l'aversion que +lui inspiraient les pays étrangers, et sur le désir qu'il éprouvait de +rentrer dans sa patrie. Peu de temps après, il fut trouvé étranglé dans +sa prison, sans qu'on ait jamais pu avérer les circonstances qui +causèrent sa mort, ni comprendre les motifs qui auraient pu la rendre +nécessaire[1]. Moreau convint donc d'avoir reçu chez lui Pichegru qui, +disait-il, était venu le surprendre; mais, en même temps, il déclara +qu'il avait positivement refusé d'entrer dans un projet qui remettrait +la Maison de Bourbon sur le trône, puisque son retour devait +compromettre la propriété des biens nationaux; et il ajouta que, pour ce +qui le regardait personnellement, il avait répondu que ces prétentions +seraient insensées, car il faudrait, pour qu'elles réussissent, qu'on +eût fait disparaître le premier consul, les deux autres consuls, le +gouverneur de Paris, et la garde. Il déclara n'avoir vu Pichegru qu'une +fois, quoique d'autres accusés assurassent qu'il y avait eu plusieurs +entrevues, et il demeura toujours sur ce système de défense, ne pouvant +nier cependant qu'il avait découvert assez tard que Fresnières, son +secrétaire intime, eût beaucoup de relations avec les conjurés. Ce +secrétaire, dès le commencement de l'affaire, avait pris la fuite. + + [Note 1: Il semble que l'auteur, ici comme dans un + chapitre précédent, ne soit pas assez précis sur la cause de + la mort du général Pichegru. C'était une opinion, fort + répandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur + expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on était + prompt à lui en prêter d'autres qu'auparavant ses plus grands + ennemis n'auraient osé lui imputer. Il est pourtant certain + qu'on n'a jamais établi l'intérêt qu'aurait eu Napoléon à ce + que l'accusé ne parût point devant ses juges. M. Thiers a + très fortement démontré que sa présence aux débats était + nécessaire. Toutes les dépositions des accusés de tous les + partis l'accablaient également, son crime légal était + certain, et il ne pouvait manquer d'être condamné, et de + paraître mériter sa condamnation. L'homme à redouter, c'était + Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art + existe à la faculté de médecine, établissant l'impossibilité + du suicide dans les conditions où l'on disait qu'il s'était + passé, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde + et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la + médecine légale, il y a plus de soixante-dix ans, était une + science bien conjecturale, et des travaux récents ont + démontré combien le suicide par strangulation est facile et + demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)] + +Georges Cadoudal répondit que son projet était d'attaquer de vive force +le premier consul; qu'il n'avait pas douté que, dans Paris même, il ne +se présentât des ennemis du régime actuel qui l'aideraient dans son +entreprise; qu'il eût tenté de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII +sur son trône. Mais il nia qu'il connût ni Pichegru, ni Moreau; il +termina ses réponses par ces paroles: «Vous avez assez de victimes; je +n'en veux pas augmenter le nombre.» + +Bonaparte parut frappé de la fermeté de ce caractère, et nous dit à +cette occasion: «S'il était possible que je pusse sauver quelques-uns de +ces assassins, ce serait à Georges que je ferais grâce.» + +M. de Polignac, l'aîné, répondit qu'il n'était venu secrètement en +France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des +chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'était aperçu qu'il était +question d'un assassinat, il avait pensé à se retirer, et qu'il serait +sorti de France, s'il n'eût pas été arrêté. + +M. de Rivière répondit de la même manière; et Jules de Polignac prouva +qu'il avait seulement suivi son frère. + +Enfin, le 10 juin, vingt des accusés furent déclarés convaincus, et +condamnés à la peine de mort. À leur tête était Georges Cadoudal, et +parmi eux, le marquis de Rivière et le duc de Polignac. + +Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Léridan, Moreau et +Rolland, étaient coupables d'avoir pris part à la conspiration, mais +qu'il résultait de l'instruction et des débats des circonstances qui les +rendaient excusables, et que la cour réduisait la peine encourue par les +susnommés à une punition correctionnelle. + +J'étais à Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en +fut atterré. Le grand juge s'était témérairement engagé vis-à-vis du +premier consul à la condamnation _à mort_ de Moreau, et Bonaparte +éprouva un tel mécontentement, qu'il ne fut pas maître d'en dissimuler +les effets. On a su avec quelle véhémente fureur, à sa première audience +publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frère du général, +qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de +Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant _juge prévaricateur_, +sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait +à cette expression, et, peu après, il le destitua. + +Je revins à Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de +Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une +joie insultante pour l'empereur du dénouement de cet événement. Mais la +noblesse était affligée de la condamnation de M. le duc de Polignac. + +J'étais avec ma mère et mon mari, déplorant les tristes effets de ces +procédures et les nombreuses exécutions qui allaient suivre, quand on +m'annonça tout à coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante +madame Dandlau, fille d'Helvétius, que j'avais souvent rencontrée dans +le monde. Toutes deux étaient en larmes. La première, grosse de quelques +mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider à +parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grâce de +son époux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intérieur de +Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rémusat, ma +mère et moi, nous sentîmes tous trois les difficultés de l'entreprise; +mais, tous trois, nous pensâmes, en même temps, qu'elles ne devaient +point m'arrêter; et, comme nous avions quelques jours, à cause de +l'appel que les condamnés avaient fait de leur jugement, j'engageai ces +deux dames à se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud; je promis de +les précéder de quelques heures, et de décider madame Bonaparte à les +recevoir. + +En effet, je retournai à Saint-Cloud le lendemain, et il ne me fut pas +difficile d'obtenir de mon excellente impératrice d'accueillir une si +malheureuse personne. Mais elle me montra un peu d'effroi d'aborder +l'empereur dans un moment où il était si mécontent. + +«Si Moreau, me dit-elle, eût été condamné, je serais plus sûre de notre +succès; mais il est dans une si grande colère, que je crains qu'il ne +nous repousse, et qu'il ne vous sache mauvais gré de la démarche que +vous allez me faire faire.» J'étais trop émue de l'état et des larmes de +madame de Polignac pour qu'une pareille considération m'arrêtât, et je +fis de mon mieux à l'impératrice la peinture de l'impression que ces +jugements avaient produite à Paris. Je lui rappelai la mort du duc +d'Enghien; je lui représentai son élévation au trône impérial tout +environnée d'exécutions sanglantes, et l'effroi général qui serait +apaisé par un acte de clémence que, du moins, on pourrait citer à côté +de tant de sévérités. + +Tandis que je lui parlais ainsi avec toute la chaleur dont j'étais +capable, et sans pouvoir retenir mes larmes, l'empereur entra tout à +coup dans la chambre, arrivant, selon sa coutume, par une terrasse +extérieure, qui lui servait souvent le matin à venir ainsi se reposer +près de sa femme. Il nous trouva toutes deux fort émues. Dans un autre +moment, sa présence m'eût rendue interdite; mais, le profond +attendrissement que j'éprouvais l'emportant sur toutes considérations, +je répondis à ses questions par l'aveu de ce que j'avais osé faire, et, +comme l'impératrice vit son visage devenir fort sévère, elle n'hésita +point à me soutenir, en lui déclarant qu'elle avait consenti à recevoir +madame de Polignac. + +L'empereur commença par nous refuser de l'entendre, et par se plaindre +que nous allions le mettre dans l'embarras d'une position qui lui +donnait l'attitude de la cruauté. «Je ne verrai point cette femme, me +dit-il, je ne puis faire grâce; vous ne voyez pas que ce parti royaliste +est plein de jeunes imprudents qui recommenceront sans cesse, si on ne +les contient par une forte leçon. Les Bourbons sont crédules, ils +croient aux assurances que leur donnent certains intrigants qui les +trompent sur le véritable esprit public de la France, et ils m'enverront +ici une foule de victimes.» + +Cette réponse ne m'arrêta point; j'étais exaltée à l'excès, et par +l'événement même, et peut-être aussi par le petit danger que je courais +d'avoir déplu à ce maître redoutable. Je ne voulais pas avoir à mes +propres yeux le tort de reculer par considération personnelle, et ce +sentiment me rendit courageuse et tenace. Je m'échauffai beaucoup, au +point que l'empereur, qui m'écoutait en se promenant à pas précipités +dans la chambre, s'arrêta tout à coup devant moi, et, me regardant +fixement: «Quel intérêt prenez-vous donc à ces gens-là? me dit-il. Vous +n'êtes excusable que s'ils sont vos parents.» + +«Sire, repris-je avec le plus de fermeté que je pus trouver au dedans de +moi, je ne les connais point, et, jusqu'à hier matin, je n'avais jamais +vu madame de Polignac.--Eh bien, vous plaidez ainsi la cause des gens +qui venaient pour m'assassiner!--Non, sire, mais je plaide celle d'une +malheureuse femme au désespoir, et, je dirai plus, la vôtre même.» Et, +en même temps, emportée par mon émotion, je lui répétai tout ce que +j'avais dit à l'impératrice. Celle-ci, attendrie comme moi, me seconda +beaucoup; mais nous ne pûmes rien obtenir dans ce moment, et l'empereur +nous quitta de mauvaise humeur, en nous défendant de l'étourdir +davantage. + +Ce fut peu d'instants après qu'on vint me prévenir que madame de +Polignac arrivait. L'impératrice alla la recevoir dans une pièce écartée +de son appartement; elle lui cacha le premier refus que nous avions +éprouvé, et lui promit de ne rien épargner pour obtenir la grâce de son +époux. + +Dans le cours de cette matinée qui fut certainement une des plus agitées +de ma vie, deux fois l'impératrice pénétra jusque dans le cabinet de son +mari, et elle fut obligée d'en sortir deux fois, toujours repoussée. +Elle me revenait découragée, et moi-même je commençais à l'être et à +frémir de la dernière réponse qu'il faudrait donner à madame de +Polignac. Enfin, nous apprîmes que l'empereur travaillait seul avec M. +de Talleyrand. Je l'engageai à une dernière démarche, pendant que M. de +Talleyrand, s'il en était témoin, pourrait bien contribuer à déterminer +l'empereur. En effet, il la seconda sur-le-champ, et enfin Bonaparte, +vaincu par des sollicitations si redoublées, consentit à ce que madame +de Polignac fût introduite chez lui. C'était tout promettre; car il +n'était pas possible de prononcer un _non_ cruel devant une telle +présence. Madame de Polignac, introduite dans le cabinet, s'évanouit en +tombant aux pieds de l'empereur. L'impératrice était en larmes; un petit +article rédigé par M. de Talleyrand, qui parut le lendemain dans ce +qu'on appelait alors le _Journal de l'Empire_, a rendu fort bien compte +de cette scène, et la grâce du duc de Polignac fut obtenue. + +Quand M. de Talleyrand sortit du cabinet de l'empereur, il me trouva +dans le salon de l'impératrice, et il me conta tout ce qui venait de se +passer; et, au travers des larmes qu'il me faisait répandre et de +l'émotion que lui-même avait éprouvée, il me fit sourire par le récit +d'une petite circonstance ridicule que son esprit malin n'avait eu garde +de laisser échapper. La pauvre madame Dandlau, qui accompagnait sa +nièce, et qui voulait aussi produire son petit effet, tout en relevant +et soignant madame de Polignac, qui avait peine à reprendre ses sens, +ne cessait de s'écrier: «Sire, je suis la fille d'Helvétius!»--« Et, +avec ces paroles vaniteuses, disait M. de Talleyrand, elle a pensé nous +refroidir tous.» + +La peine du duc de Polignac fut commuée en quatre années de prison qui +devaient être suivies de la déportation. On le réunit à son frère. Ils +ont tous deux été gardés depuis, et, après les avoir renfermés dans une +forteresse, on les retint dans une maison de santé, d'où ils +s'échappèrent pendant la campagne de 1814. À cette époque, on a +soupçonné le duc de Rovigo, alors ministre de la police, d'avoir +favorisé leur évasion, pour s'ouvrir la faveur d'un parti qu'il voyait +près de triompher. + +Sans chercher à me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le +mérite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangèrent +alors de manière à permettre que je rendisse à la famille Polignac un +service très réel, et il paraîtrait assez naturel qu'elle en eût +conservé quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France, +j'ai été à portée de comprendre à quel point l'esprit de parti, et +surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il réprouve, +quelque justes qu'ils soient. + +Après cet événement, madame de Polignac se crut obligée de me faire +quelques visites; mais peu à peu, nos relations étant assez différentes, +nous nous perdîmes de vue pendant les années qui s'écoulèrent, jusqu'à +l'instant de la Restauration. À cette époque, le roi envoya le duc de +Polignac à la Malmaison pour y remercier l'impératrice Joséphine, en son +nom, du zèle qu'elle avait montré pour sauver les jours de M. le duc +d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en +même temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impératrice, qui +me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi +chez moi, et, je le confesse, je m'attendais à quelque marque de son +attention. Mais je n'en reçus aucune, et, comme il n'était pas dans mon +caractère d'aller chercher à échauffer par des paroles une +reconnaissance à laquelle je n'eusse attaché quelque prix que si elle +eût été volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de +rappeler un événement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le +hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orléans. Ce +prince recevait ce jour-là, chacun s'y faisait présenter, il y avait un +monde énorme. Le Palais-Royal était décoré avec le plus grand luxe; +toute la noblesse française s'y trouvait réunie, et les grands seigneurs +et les gentilshommes à qui la Restauration semblait, au premier moment, +rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manières +satisfaites et aisées que l'on reprend toujours avec le succès. + +Au milieu de cette foule brillante, j'aperçus la duchesse de Polignac. +Après une longue suite d'années, je la retrouvais remise à son rang, +recevant toutes les félicitations qui lui étaient dues, environnée d'un +monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'état où elle +m'était apparue pour la première fois, ses larmes, son effroi, l'air +dont elle m'avait abordé quand je la vis entrer dans ma chambre et +tomber presque à mes genoux. Je me sentais émue de cette comparaison. +Étant seulement à quelques pas d'elle, entraînée par un mouvement assez +vif, qui tenait à l'intérêt qu'elle m'avait inspiré, je m'approchai +d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix réellement attendri, une +sorte de compliment sur cette situation si différente où je la voyais +dans cet instant. Je ne lui aurais demandé qu'un mot de souvenir qui eût +répondu à l'émotion qu'elle me faisait éprouver. Cette émotion fut +promptement glacée par l'air indifférent et gêné avec lequel elle reçut +mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me +reconnaître; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Dès que je m'en +aperçus, je m'éloignai d'elle promptement, emportant une impression +pénible, parce qu'elle refoulait vivement les réflexions que sa présence +m'avait inspirées, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec +le même attendrissement que moi. + +La manière dont l'impératrice avait obtenu la grâce de M. de Polignac +fit beaucoup de bruit à Paris, et devint une nouvelle occasion de +célébrer sa bonté, à laquelle on rendait justice très généralement. +Aussitôt, les femmes, les mères ou les soeurs des autres condamnés +assiégèrent le palais de Saint-Cloud, et tâchèrent d'être admises en sa +présence, pour parvenir aussi à l'attendrir. On s'adressa en même temps +à sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres +commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant +d'exécutions multipliées allaient jeter sur son avènement au trône, et +se montrait accessible aux demandes qui lui étaient adressées. Ses +soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique +qu'inspirait l'impératrice, jalouses d'en obtenir, s'il était possible, +quelques marques pour elles-mêmes, firent avertir les femmes des +condamnés qu'elles pouvaient aussi s'adresser à elles. Elles les +conduisirent à Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat, +pour solliciter la grâce de leurs époux. Ces démarches sur lesquelles +l'empereur, je crois, avait été consulté d'avance, eurent quelque chose +de moins naturel que celles de l'impératrice, parce qu'elles parurent +trop bien concertées. Mais, enfin, elles servirent à conserver la vie à +un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et +son animadversion contre Moreau, avait excité une indignation +universelle, voulut aussi se réhabiliter par une démarche de ce genre, +et obtint la grâce du marquis de Rivière. Il apporta, en même temps, une +lettre de Georges Cadoudal adressée à Bonaparte dont j'entendis la +lecture. Cette lettre était ferme et belle, telle qu'un homme résigné à +son sort peut l'écrire, quand il est animé par l'opinion, que les +démarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont été dictées par des +devoirs généreux et des résolutions invariablement prises. Bonaparte fut +assez frappé de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir +comprendre Georges dans ses actes de clémence. + +Ce véritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur +les vingt condamnés, sept virent leur arrêt de mort changé en une +détention plus ou moins prolongée. Voici leurs noms: + +Le duc de Polignac.--Le marquis de +Rivière.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard. + +Les autres furent exécutés, et le général Moreau fut conduit à Bordeaux, +pour être embarqué sur un vaisseau qui devait le mener aux États-Unis. +Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie, +et donna la terre de Gros-bois au maréchal Berthier. + +Quelques jours après, on mit dans _le Moniteur_ une protestation de +Louis XVIII contre l'avènement de Napoléon. Cette protestation fut +publiée le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration +de Georges avait peut-être encore refroidi les sentiments, déjà si +faibles, que l'on conservait à peine pour l'ancienne dynastie. Elle +avait été, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle +ignorance de l'état intérieur de la France et des opinions qui la +partageaient, les noms ou les caractères des conspirateurs excitaient +si peu de confiance, et surtout on craignait si généralement les +nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés, qu'en +exceptant un certain nombre de gentilshommes, intéressés au retour d'un +ordre de choses détruit, il n'y eut point en France de regrets de ce +dénouement qui affermissait le système qu'on voyait s'établir. Soit par +conviction, ou besoin de repos, ou soumission à la fortune imposante du +nouveau chef de l'État, les adhésions à son élévation furent nombreuses, +et la France prit, dès cette époque, une assiette paisible et ordonnée. +Le découragement se mit dans les partis opposés, et, comme cela arrive +communément, ce découragement fut suivi de tentatives secrètes que +chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son +existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations. +Gentilshommes et plébéiens, royalistes et libéraux, tous commencèrent +leurs démarches pour être employés; les ambitions et les vanités +éveillées sollicitèrent de tous côtés, et Bonaparte vit briguer +l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait dû le moins +compter. + +Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit +longtemps, afin d'entretenir les espérances et d'augmenter le nombre des +aspirants. Pendant ce répit, je quittai la cour pour aller respirer à la +campagne; je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez madame +d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa +des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans +interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma santé qui, depuis, a +toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me +donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions +nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu +et sur les choses en général, et sur quelques personnages en +particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont +couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et +je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins +souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers +effets. + + + + +CHAPITRE IX. + +(1804.) + + +Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les +grands officiers de la Couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire +du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de +divorce.--Préparatifs du couronnement. + + +Peu à peu les différentes flottilles construites dans nos ports venaient +toutes se réunir à celle de Boulogne. Quelquefois, dans le trajet, elles +essuyaient des échecs, car les vaisseaux anglais croisaient incessamment +sur les côtes pour s'opposer à ces jonctions. Les camps de Boulogne, de +Montreuil et de Compiègne offraient le coup d'oeil le plus imposant, et +l'armée devenait de jour en jour plus nombreuse et plus redoutable. + +Sans doute ces préparatifs excitèrent de l'inquiétude en Europe, de même +que les discours qu'ils faisaient tenir à Paris, car on inséra dans les +journaux un article qui ne produisit pas alors un grand effet, mais +qu'il m'a paru assez important de conserver, parce qu'il est un récit +exact de tout ce qui a été fait depuis. + +Cet article parut dans _le Moniteur_, le 10 juillet 1804, le même jour +que l'on y rendit compte de l'audience que l'empereur donna à tous les +ambassadeurs, qui venaient de recevoir de nouvelles lettres de créance +auprès de lui; quelques-unes étaient accompagnées de paroles flatteuses +des souverains étrangers sur son avènement au trône. Voici l'article: + +«De tout temps, la capitale a été le pays des _on dit_. Chaque jour fait +naître une nouvelle que le lendemain voit démentir. Quoiqu'on ait +remarqué récemment plus d'activité et une certaine direction dans les +_on dit_ dont s'amuse la crédulité des oisifs, on serait disposé à +penser qu'il faut s'en remettre au temps à cet égard, et que le silence +est, de toutes les réponses qu'on peut faire, la meilleure et la plus +sensée. Quel est, d'ailleurs, le Français, homme de sens, qui, mettant +quelque intérêt à découvrir la vérité, ne parvienne bientôt à +reconnaître, dans les bruits qui se répandent, le résultat d'une +malignité plus ou moins intéressée à les propager? Dans un pays où tant +d'hommes savent ce qui est, et peuvent juger ce qui n'est pas, si +quelqu'un croit trouver dans les _on dit_ des sujets d'inquiétudes +réelles, si la crédule confiance trompe les spéculations de son commerce +ou ses intérêts intérieurs, son erreur n'est pas durable, ou bien il +doit s'en prendre à son défaut de réflexion. + +«Mais les étrangers, les personnes attachées aux missions diplomatiques, +n'ayant ni les mêmes moyens d'arrêter leurs jugements, ni la même +connaissance du pays, sont souvent abusés. Quoiqu'ils aient eu lieu +d'observer, depuis longtemps, avec quelle constance les événements se +jouent des bruits qui circulent, ils ne les propagent pas moins dans les +pays étrangers, et leurs récits font naître sur la France les idées les +plus fausses. Nous croyons, en conséquence, qu'il n'est pas hors de +propos de dire dans ce journal quelques mots sur les _on dit_. + +«_On dit_ que l'empereur va réunir sous son gouvernement, la république +italienne, la république ligurienne, la république de Lucques, le +royaume d'Étrurie, les états du saint-père, et, par une suite +nécessaire, Naples et la Sicile. _On dit_ que la Suisse et la Hollande +auront le même sort; _on dit_ que le pays de Hanovre offrira à +l'empereur, par sa réunion, le moyen de devenir membre du Corps +germanique. + +«On tire plusieurs conséquences de ces suppositions, et la première qui +se présente, c'est que le pape abdiquera, et que le cardinal Fesch ou le +cardinal Ruffo occupera le trône pontifical. + +«Nous avons déjà dit, et nous répétons, que, si la France devait influer +sur des changements relatifs au souverain pontife, ce serait plutôt pour +influer d'autant sur le bonheur du saint-père, et pour accroître la +considération du saint-siège et ses domaines, au lieu de les diminuer. + +«Quant au royaume de Naples, les agressions de M. Acton, et son système +constamment hostile, auraient autrefois donné à la France assez de +motifs légitimes pour faire la guerre, qu'elle n'eût jamais entreprise +avec le projet de réunir les deux Siciles à l'Empire français. + +«Les républiques italienne et ligurienne, et le royaume d'Étrurie ne +cesseront pas d'exister comme États indépendants, et il est assurément +peu vraisemblable que l'empereur méconnaisse en même temps les devoirs +attachés au pouvoir qu'il tient des comices, et la gloire personnelle +qu'il a acquise en rendant deux fois à l'indépendance des États qu'il +avait deux fois conquis. + +«On peut se demander, à l'égard de la Suisse, qui a empêché sa réunion à +la France avant l'acte de médiation? Cet acte, résultat immédiat des +soins et des pensées de l'empereur, a rendu la tranquillité à ces +peuples, est la garantie de leur indépendance et de leur sûreté, tant +qu'eux-mêmes ne briseront point cette égide, en substituant aux éléments +dont elle est formée les volontés d'un des corps constitués ou d'un des +partis. + +«Si la France eût voulu réunir la Hollande, la Hollande serait française +comme la Belgique. Si elle est puissance indépendante, c'est que la +France a senti à l'égard de ce pays, ainsi que pour la Suisse, que ces +localités exigeaient une existence individuelle et une organisation +particulière. + +«Le Hanovre est l'objet d'une supposition qui a quelque chose de plus +ridicule. La réunion de cette province serait le présent le plus funeste +qu'on pût faire à la France, et il ne fallait pas de longues méditations +pour s'en apercevoir. Le Hanovre deviendrait un sujet de rivalité entre +le peuple français et le prince qui s'est montré l'allié et l'ami de la +France dans un temps où l'Europe était conjurée contre elle. + +»Le Hanovre, pour être conservé, exigerait un état militaire dont les +dépenses seraient hors de toute proportion avec quelques millions qui +constituent tous les revenus de ce pays. Le gouvernement, qui a sacrifié +aux principes de la nécessité d'une ligne de frontières simple et +continue jusqu'aux fortifications mêmes de Strasbourg et de Mayence, sur +la rive droite, serait-il assez peu éclairé pour vouloir l'incorporation +du Hanovre? Mais on dit qu'à cette possession est attaché l'avantage +d'être membre du Corps germanique. Le titre seul d'empereur des Français +répond à cette singulière idée. Le Corps germanique se compose de rois, +d'électeurs, de princes, et n'admet, relativement à lui, qu'une seule +dignité impériale. Ce serait, d'ailleurs, mal connaître la noble vanité +de notre pays que de croire possible qu'il consentît à entrer comme +élément dans un corps particulier. Si telle chose eut été compatible +avec la dignité nationale, qui eût empêché la France de conserver ses +droits au cercle de Bourgogne et ceux que lui donnait la possession du +Palatinat? Nous le disons même, avec le sentiment d'un juste orgueil +que personne ne pourra blâmer, qui a empêché la France de garder une +partie des États de Bade et du territoire de la Souabe? + +»Non, la France ne passera jamais le Rhin, et ses armées ne le +franchiront plus, à moins qu'il ne faille garantir l'empire germanique +et ses princes, qui lui inspirent tant d'intérêt par leur affection pour +elle, et par leur utilité pour l'équilibre de l'Europe. + +»Si ces _on dit_ sont nés de l'oisiveté, nous y avons assez répondu. + +»S'ils doivent leur origine à l'inquiète jalousie de quelques puissances +habituées à crier sans cesse que la France est ambitieuse, pour masquer +leur propre ambition, il est une autre réponse: Grâce aux deux +coalitions successivement formées contre nous, et aux traités de +Campo-Formio et de Lunéville, la France n'a, à la proximité de son +territoire, aucune province qu'elle doive désirer de garder, et, si, +dans les événements passés, elle a fait preuve d'une modération sans +exemple dans l'histoire moderne, il en résulte pour elle cet avantage +qu'elle n'aura plus désormais besoin de prendre les armes. + +»Sa capitale est située au centre de son empire; ses frontières sont +environnées de petits États qui complètent son système politique; elle +n'a géographiquement rien à désirer de ce qui appartient à ses voisins, +elle n'est donc en inimitié naturelle avec personne, et, comme il +n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn, +elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre +puissance. + +«Parallèlement à ces _on dit_ ayant pour but de faire croire que la +France a une ambition démesurée, on en fait circuler d'une autre espèce. + +«Tantôt la révolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Français +ont refusé de s'embarquer à Boulogne; hier, nos légions se battaient dix +contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait +aux quatre départements du Rhin que nous allions les rendre à leur +ancienne domination. + +«Aujourd'hui, _on dit_ peut-être que le Trésor public est sans argent, +que les travaux ont cessé, que la discorde est partout, et que les +contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les +camps, on dira peut-être qu'il court y apaiser des troubles. + +«Enfin qu'il reste à Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il +demeure à la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus +ridicules les uns que les autres. + +»Et si ces bruits, simultanément colportés dans les pays étrangers, +avaient à la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de +s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son +administration, à des démarches inconvenantes et erronées, nous ne +pourrions que répéter ce qu'un ministre a été chargé de dire en quittant +la cour: «L'empereur des Français ne veut la guerre avec qui ce soit, il +ne la redoute avec personne. Il ne se mêle pas des affaires de ses +voisins, et il a droit à une conduite réciproque. Une longue paix est le +désir qu'il a constamment manifesté; mais l'histoire de sa vie +n'autorise pas à penser qu'il soit disposé à se laisser outrager ou +mépriser.» + +Cependant, après m'être reposée quelque temps à la campagne, je revins, +et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, où le mal de la vanité +semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma +alors les grands officiers de la maison. Le général Duroc fut grand +maréchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand +chambellan; le cardinal Fesch, grand aumônier; M. de Caulaincourt, grand +écuyer; et M. de Ségur, grand maître des cérémonies. M. de Rémusat reçut +le titre de premier chambellan. Il marchait immédiatement après M. de +Talleyrand, qui, paraissant devoir être occupé par les affaires +étrangères, abandonnerait à mon mari la plus grande partie des +attributions de sa place. Cela fut en effet réglé ainsi d'abord; mais, +peu après, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux étaient +le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des sénateurs, des +Belges distingués par leur naissance, un peu plus tard aussi des +gentilshommes français. Avec eux commencèrent les petites prétentions de +préséance, les mécontentements des distinctions qui n'étaient pas pour +eux. M. de Rémusat se trouva en butte à leur jalousie perpétuelle, et +dans un certain état de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis +aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour +qu'on fréquente, et celle-là en était devenue une bien véritable, il est +impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en +composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable a souvent +honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait +éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper +aux unes et aux autres. Un cordon, une légère différence dans un +costume, le passage d'une porte, l'entrée de tel ou tel salon; voilà des +occasions, chétives en apparence, d'une foule d'émotions toujours +renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles. +L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgré +vous, de les apprécier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre +un tel emploi des facultés humaines; tout mécontent de soi qu'on est, il +faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout à fait, ou +consentir à prendre sérieusement toutes les niaiseries dont est composé +l'air qu'on y respire. + +L'empereur ajouta encore aux inconvénients attachés aux usages des +palais ceux de son caractère. Il ordonna l'étiquette avec la sévérité de +la discipline militaire. Le cérémonial s'exécutait comme s'il était +dirigé par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte, +au pas de charge; et cette espèce de précipitation, cette crainte +continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une +bonne moitié de ses courtisans donna à sa cour un aspect plutôt triste +que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquiétude +qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par +ostentation, il voulut sans cesse être entouré. + +La nouvelle impératrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la +Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma +douze dames du palais. Peu à peu leur nombre fut augmenté, et nous y +vîmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort +étonnées de se trouver ainsi rapprochées. Mais, sans entrer ici dans +aucun détail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas à cette +époque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent +une sévérité de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles +essayèrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent +dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles créations, et je pus +remarquer, à part moi, nombre de gens qui, après m'avoir blâmée d'être +arrivée à cette cour par suite d'une ancienne amitié, n'épargnèrent rien +pour s'y placer par ambition. Quant à l'impératrice, elle était +enchantée de se voir environnée d'une suite nombreuse et qui plaisait à +sa vanité. La victoire qu'elle avait remportée sur madame de la +Rochefoucauld en l'attachant à sa personne, le plaisir de compter M. +d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de +Ségur, et des maréchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu; +mais il faut convenir que sa joie toute féminine n'ôtait rien à sa bonne +grâce accoutumée; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver +la supériorité de son rang, tout en montrant une sorte de déférence +polie envers ceux ou celles qui, par l'éclat de leurs noms, y ajoutaient +un lustre nouveau. + +Dans le même temps, le ministère de la police générale fut recréé, et +Fouché y fut, de nouveau, nommé. L'époque du couronnement fut fixée +d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait +pas de vue les époques révolutionnaires, le 14 juillet de cette année, +l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, après avoir +entendu la messe, il y distribua les croix de la Légion d'honneur à une +foule considérable composée de toutes les classes qui formaient le +gouvernement, l'armée et la cour. Comme on doit s'attendre à retrouver +dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularités qui +rappellent qu'ils sont dictés par une mémoire féminine, je ne négligerai +pas, à cette occasion, de dire à quel point l'impératrice sut, par le +goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et +agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes +dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. Cette cérémonie +se fit à l'éclat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vêtue +d'une robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte +selon la mode du moment; couronnée d'un nombre infini d'épis de +diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa +démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards +produisirent un tel effet, que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui +assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui +l'environnait. + +Peu de jours après, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si +l'on en croit les bruits publics qui se répandirent, les Anglais +commencèrent à redouter réellement la tentative de la descente. Pendant +plus d'un mois, il parcourut les côtes, passa en revue les différents +corps de son armée, alors si nombreuse, si florissante et si animée. Il +assista à plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui +nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable. +Tout en se livrant à ces occupations militaires, il rendit plusieurs +décrets qui tendaient à fixer les préséances, et le rang des diverses +autorités qu'il venait de créer. Sa préoccupation atteignait tout à la +fois. Il avait déjà conçu le projet secret d'appeler le pape à son +couronnement, et, pour y parvenir, il ne négligeait ni la puissance de +sa volonté, qu'il lui manifestait de manière à ne point éprouver de +refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait espérer de le gagner. Il +envoya la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du +pape. Cette distinction fut accompagnée de paroles flatteuses pour le +souverain pontife, et consolantes pour le rétablissement de la religion. +On les publia dans _le Moniteur_. + +Quand il communiqua cependant au conseil d'État son projet d'appuyer son +élévation d'une telle pompe religieuse, il eut à soutenir la résistance +d'une partie de ses conseillers d'État effarouchés de ce saint appareil. +Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa +parler, et lui répondit ensuite: «Vous connaissez moins que moi le +terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins +perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je +viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. Il y +a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse +pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en +compromettant successivement toutes les autorités que j'assurerai la +mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que nous voulons tous +consolider.» + +Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice partit pour +prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie +de sa nouvelle maison. M. de Rémusat[2] eut ordre de la suivre, pour +attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus +assez contente de ce nouveau répit; je ne pouvais pas trop me dissimuler +que tant de nouveaux venus effaçaient un peu de la valeur que m'avait +donnée pendant les premières années l'impossibilité des comparaisons, +et, quoique jeune encore sur les expériences du monde, je compris qu'un +peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la première +place, mais celle que je choisirais. + + [Note 2: Il venait d'être nommé premier chambellan de + l'empereur. (P. R.).] + +L'impératrice emmena donc madame de la Rochefoucauld[3]. C'était une +femme d'environ trente-six à quarante ans, petite, bossue, d'une +physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait +bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succès +malgré leur difformité, gaie et nullement méchante. Elle affichait +toutes les opinions de ce qu'on appelait les _aristocrates_ pendant la +Révolution; et, comme elle eût été embarrassée de les allier avec sa +situation présente, elle prenait son parti d'en rire, et ses +plaisanteries retombaient sur elle-même avec assez de bonne grâce. Elle +plut à l'empereur, parce qu'elle était légère, sèche et incapable +d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilité, +jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances +pour aucune espèce d'intrigue. Les affaires de l'État se concentraient +dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que +personne n'eût pu s'en mêler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait +se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur +distinguait, habituellement suspendus à l'exécution de sa volonté, +étaient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient +échapper aucune parole inutile, et s'appliquaient à nous communiquer +immédiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions, +et nous ne nous apparaissions nous-mêmes, en faisant uniquement la chose +qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines à peu près +pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles élégants et dorés dont on +venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud. + + [Note 3: «Une personne de haute naissance, a dit M. + Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la + Rochefoucauld, privée de beauté mais non d'esprit, distinguée + par son éducation et ses manières, autrefois fort royaliste, + et riant maintenant avec assez de grâce de ses passions + éteintes, fut destinée à être dame d'honneur de Joséphine.» + (P. R.)] + +Une remarque que je fis dans ce temps, et qui m'amusait assez, fut qu'à +mesure que les grands seigneurs d'autrefois arrivèrent à cette cour, ils +éprouvèrent tous, quelle que fût la différence de leurs caractères, un +petit désappointement assez curieux à observer. Quand ils apparaissaient +pour la première fois, en se retrouvant dans quelques-unes des +habitudes de leur première jeunesse, en respirant de nouveau l'air des +palais, en revoyant des distinctions, des cordons, des salles du trône, +en reprenant les locutions ordinaires dans les demeures royales, ils +cédaient assez vite à l'illusion et croyaient pouvoir apporter la +manière d'être qui leur avait réussi dans ces mêmes palais, où le maître +seul était changé. Mais, bientôt, une parole sévère, une volonté +cassante et neuve, les avertissait tout à coup, et durement, que tout +était renouvelé dans cette cour unique au monde. Alors il fallait voir +comme, gênés et contraints sur toutes leurs futiles habitudes, et +sentant le terrain se mouvoir sous leurs pas, ils perdaient tout aplomb, +malgré leurs efforts. Déroutés de leurs usages, trop vains ou trop +faibles pour les remplacer par une gravité étrangère aux moeurs qu'ils +s'étaient faites dès longtemps, ils ne savaient quel langage tenir. Le +métier de courtisan auprès de Bonaparte était nul. Comme il ne menait à +rien, il n'avait aucune valeur; il y avait du risque à rester _homme_ en +sa présence, c'est-à-dire à conserver l'exercice de quelques-unes de ses +facultés intellectuelles; il fut donc plus court et plus facile pour +tout le monde, ou à peu près tout le monde, de se donner l'attitude de +la servitude, et, si j'osais, je dirais bien à quelle espèce d'individus +ce parti parut le moins coûter; mais, en m'étendant davantage sur ce +sujet, je donnerais à ces mémoires la couleur d'une satire, et cela +n'est pas dans mes goûts, ni dans mon esprit. + +Pendant que l'empereur était à Boulogne, il envoya à Paris son frère +Joseph, qui fut harangué, ainsi que sa femme, par tous les corps du +gouvernement. Il faisait ainsi, peu à peu, la place de chacun, et +dictait la suprématie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3 +septembre, il rejoignit sa femme à Aix-la-Chapelle; il y demeura +quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes +d'Allemagne, qui commençaient à venir remettre leurs intérêts dans ses +mains. Pendant ce séjour, M. de Rémusat eut ordre de faire venir à +Aix-la-Chapelle le second théâtre français de Paris, dirigé alors par +Picard, et on donna, en présence des Électeurs, quelques fêtes assez +belles, quoiqu'elles n'approchassent point encore de la magnificence de +celles que nous avons vu donner plus tard. L'électeur archichancelier de +l'empire germanique et l'électeur de Bade firent à nos souverains une +cour assidue. L'empereur et l'impératrice visitèrent Cologne et +remontèrent le Rhin jusqu'à Mayence, où ils trouvèrent encore une foule +de princes et d'étrangers distingués qui les attendaient. + +Ce voyage dura jusqu'au mois d'octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis +Bonaparte accoucha d'un second fils[4]; l'empereur arriva à Paris peu de +jours après. Cet événement causait une grande joie à l'impératrice; elle +en tirait des conséquences flatteuses pour la certitude de son avenir, +et cependant, dans ce moment même, il se tramait contre elle un nouveau +complot qu'elle ne parvint à déjouer qu'après beaucoup d'efforts et +d'inquiétudes. + + [Note 4: Ce second fils de la reine Hortense était + Napoléon-Louis, mort subitement pendant l'insurrection des + États pontificaux contre le pape, à laquelle il prenait part, + en 1831. Le troisième fils de la reine, Napoléon III, est né + le 20 avril 1808. (P. R.)] + +Depuis que l'on avait appris que le pape viendrait à Paris pour le +couronnement, la famille de l'empereur était fort empressée à empêcher +que madame Bonaparte n'eût sa part d'une si grande cérémonie. La +jalousie de nos princesses s'était fort échauffée sur cet article. Il +leur semblait qu'un pareil honneur mettrait trop de différence entre +elles et leur belle-soeur, et, d'ailleurs, la haine n'a pas besoin d'un +motif d'intérêt qui lui soit personnel pour être blessée de ce qui +satisfait l'objet haï. L'impératrice désirait vivement son couronnement; +il devait à ses yeux consolider son rang, et elle s'inquiétait du +silence de son époux. Il paraissait hésiter sur ce point. Joseph +Bonaparte n'épargnait rien pour l'engager à ne faire de sa femme qu'un +témoin de la cérémonie du sacre. Il allait même jusqu'à renouveler la +question du divorce; il conseillait de profiter de l'événement qu'on +préparait pour s'y déterminer. Il démontrait l'avantage de s'allier à +quelque princesse étrangère, ou, au moins, à quelque héritière d'un +grand nom en France; il présentait habilement l'espoir qu'un autre +mariage donnerait d'une succession directe, et il se faisait d'autant +mieux écouter sur ce point qu'en même temps il faisait valoir le +désintéressement avec lequel il poussait à une détermination qui devait +personnellement l'éloigner du trône. + +L'empereur, harcelé sans cesse par sa famille, semblait prêter l'oreille +à ces discours, et quelques paroles qui lui échappaient jetaient sa +femme dans un trouble extrême. L'habitude qu'elle avait de me confier +ses peines me rendit toutes ses confidences. J'étais assez embarrassée à +lui donner un bon conseil, et je craignais d'être un peu compromise dans +un si grand démêlé. Un incident inattendu pensa hâter le coup que nous +redoutions. Depuis un temps, madame Bonaparte croyait s'apercevoir d'un +redoublement d'intimité entre son époux et madame ***. En vain je la +conjurais de ne point fournir à l'empereur le prétexte d'une querelle +dont on tirerait parti contre elle; trop animée pour se montrer +prudente, elle épiait, malgré mes avis, l'occasion de se convaincre de +ce qu'elle soupçonnait. À Saint-Cloud, l'empereur occupait l'appartement +qui donne sur le jardin et qui est de plain-pied avec lui. Au-dessus de +cet appartement, il avait fait meubler un petit logement particulier qui +communiquait avec le sien par un escalier dérobé; l'impératrice avait +quelque raison de craindre la destination de cette retraite mystérieuse. +Un matin qu'il se trouvait assez de monde dans son salon (madame *** +étant établie depuis quelques jours à Saint-Cloud), l'impératrice, la +voyant sortir tout à coup de l'appartement, se lève peu d'instants après +son départ, et, me prenant dans l'embrasure d'une fenêtre: «Je vais, me +dit-elle, éclaircir tout à l'heure mes soupçons; demeurez dans ce salon +avec tout mon cercle, et, si on cherche ce que je suis devenue, vous +direz que l'empereur m'a demandée.» J'essayai de la retenir, mais elle +était hors d'elle-même, et ne m'écouta point; elle sortit au même +moment, et je demeurai très inquiète de ce qui allait se passer. Au bout +d'une demi-heure d'absence, elle rentra brusquement par la porte de son +appartement opposée à celle par où elle était sortie; elle paraissait +fort émue et pouvait à peine se contraindre; elle se rassit à un métier +qui était dans le salon. Je me tenais loin d'elle, occupée de quelque +ouvrage, et évitant de la regarder; mais je m'apercevais facilement de +son trouble à la précipitation de tous ses mouvements, habituellement si +doux. + +Enfin, comme elle était incapable de garder en silence une forte émotion +quelle qu'elle fût, elle ne put demeurer longtemps dans cette +contrainte, et, m'appelant à haute voix, elle m'ordonna de la suivre, +et, dès qu'elle fut dans sa chambre: «Tout est perdu! me dit-elle; ce +que j'avais prévu n'est que trop avéré. J'ai été chercher l'empereur +dans son cabinet, et il n'y était point; alors je suis montée par +l'escalier dérobé dans le petit appartement; j'en ai trouvé la porte +fermée, et, à travers la serrure, j'ai entendu la voix de Bonaparte et +de madame ***. J'ai frappé fortement en me nommant. Vous concevez le +trouble que je leur ai causé; ils ont fort tardé à m'ouvrir, et, quand +ils l'ont fait, l'état dans lequel ils étaient tous deux, leur désordre, +ne m'a pas laissé le moindre doute. Je sais bien que j'aurais dû me +contraindre; mais il ne m'a pas été possible, j'ai éclaté en reproches. +Madame *** s'est mise à pleurer. Bonaparte est entré dans une colère si +violente, que j'ai eu à peine le temps de m'enfuir pour échapper à son +ressentiment. En vérité, j'en suis encore tremblante, car je ne sais à +quel excès il l'aurait porté. Sans doute, il va venir, et je m'attends à +une terrible scène.» + +L'émotion de l'impératrice excita la mienne, comme on peut bien le +penser. «Ne faites pas, lui dis-je, une seconde faute; car l'empereur ne +vous pardonnerait pas d'avoir mis qui que ce soit dans votre confidence. +Laissez-moi vous quitter, madame. Il faut l'attendre; qu'il vous trouve +seule, et tâchez de l'adoucir et de réparer une si grande imprudence.» +Après ce peu de mots, je la quittai et je rentrai dans le salon, où je +trouvai madame *** qui lança sur moi des yeux inquiets. Elle était fort +pâle, ne parlait que par mots entrecoupés, et cherchait à deviner si +j'étais instruite. Je me remis à mon ouvrage le plus tranquillement que +je pus; mais il était assez difficile que madame ***, en me voyant +sortir de cet appartement, ne comprît pas que je venais d'y recevoir une +confidence. Tout le monde dans ce salon se regardait et ne comprenait +rien à ce qui se passait. + +Peu de moments après, nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement +de l'impératrice, et je compris que l'empereur y était, et quelle scène +violente se passait. Madame *** avait demandé ses chevaux et elle partit +pour Paris. Cette absence subite ne devait point adoucir l'orage. J'y +devais retourner dans la soirée. Avant mon départ, l'impératrice me fit +appeler, et m'apprit, avec beaucoup de larmes, que Bonaparte, après +l'avoir outragée de toutes manières, et avoir brisé dans sa fureur +quelques-uns des meubles qui s'étaient rencontrés sous sa main, lui +avait signifié qu'il fallait qu'elle se préparât à quitter Saint-Cloud, +et que, fatigué d'une surveillance jalouse, il était décidé à secouer un +pareil joug et à écouter désormais les conseils de sa politique, qui +voulait qu'il prît une femme capable de lui donner des enfants. Elle +ajouta qu'il avait envoyé à Eugène de Beauharnais l'ordre de venir à +Saint-Cloud, pour régler les circonstances du départ de sa mère, et +qu'elle se voyait perdue sans ressources. Elle m'ordonna d'aller voir sa +fille dès le lendemain à Paris, et de lui faire le récit de tout ce qui +s'était passé. + +En effet, je me rendis chez madame Louis Bonaparte. Elle venait de voir +son frère, qui arrivait de Saint-Cloud. L'empereur lui avait signifié sa +résolution de divorcer, qu'Eugène avait reçue avec sa soumission +accoutumée, et en refusant tous les dédommagements personnels qui lui +avaient été offerts comme consolation, déclarant qu'il n'accepterait +rien, au moment où un tel malheur allait tomber sur sa mère, et qu'il la +suivrait dans la retraite qu'on lui donnerait, fût-ce à la Martinique +même, sacrifiant tout au besoin qu'elle aurait d'une pareille +consolation. Bonaparte avait paru frappé de cette résolution généreuse, +et l'avait écouté dans un farouche silence. Je trouvai madame Louis +moins émue de cet événement que je ne m'y étais attendue. «Je ne puis me +mêler de rien, me dit-elle; car mon mari m'a positivement défendu la +moindre démarche. Ma mère a été bien imprudente; elle va perdre une +couronne, mais au moins elle aura du repos. Ah! croyez-moi, il y a des +femmes plus malheureuses.» Elle prononça ces mots avec une tristesse qui +faisait deviner toute sa pensée; mais, comme elle ne permettait jamais +un mot sur sa situation personnelle, je n'osai pas lui répondre de +manière à lui prouver que je l'eusse comprise. «Au reste, me dit-elle, +en finissant, s'il y a une chance de raccommodement dans cette affaire, +cette chance se trouvera dans l'empire que la douceur et les larmes de +ma mère exercent sur Bonaparte; il faut les laisser à eux-mêmes, éviter +de se trouver entre eux, et je vous conseille de ne point aller à +Saint-Cloud, d'autant que madame *** vous a nommée, et croit que vous +donneriez des conseils violents.» + +Et voilà, pour le dire en passant, comme il est assez souvent impossible +d'être mieux comprise dans les cours, et comme des circonstances, +puériles en apparence, nous mettent dans une évidence dont on n'est pas +maître de se débarrasser. + +Je demeurai deux jours sans me montrer à Saint-Cloud, pour suivre les +avis de madame Louis Bonaparte; et, le troisième, j'allai retrouver mon +impératrice dont le sort m'inquiétait profondément. + +Elle était hors d'une partie de ses angoisses. Ses larmes et sa +soumission avaient, en effet, désarmé Bonaparte; il n'était plus +question de son courroux, ni de ce qui l'avait causé. Mais, après un +tendre raccommodement, l'empereur venait de mettre sa femme dans une +nouvelle agitation, en lui montrant de quelle importance le divorce +était pour lui. «Je n'ai pas le courage, lui disait-il, d'en prendre la +dernière résolution, et, si tu me montres trop d'affliction, si tu ne +fais que m'obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour +t'obliger à me quitter; mais j'avoue que je désire beaucoup que tu +saches te résigner à l'intérêt de ma politique, et que, toi-même, tu +m'évites tous les embarras de cette pénible séparation.» En parlant +ainsi, l'impératrice ajoutait qu'il avait répandu beaucoup de larmes. + +Tandis qu'elle me parlait, je me souviens encore que je concevais +intérieurement pour elle le plan d'un grand et généreux sacrifice. +Croyant alors le sort de la France irrévocablement attaché à celui de +Napoléon, je pensais qu'il y aurait une véritable grandeur d'âme à se +dévouer à tout ce qui devait l'affermir, et que, si j'avais été la +femme à qui on eût adressé un pareil discours, j'aurais été fortement +tentée d'abandonner ce poste si brillant où l'on ne me voyait qu'avec +une sorte de regret, pour me retirer dans une solitude où j'aurais vécu +paisiblement, et satisfaite de mon sacrifice. Mais, en considérant le +trouble dont les paroles impériales avaient laissé les traces sur le +visage de madame Bonaparte, je me rappelai, ce que j'avais souvent +entendu dire à ma mère, que, pour donner un conseil utile, il fallait +toujours le mesurer au caractère de la personne à qui on l'adressait. Je +jugeai en même temps de l'effroi que la retraite inspirerait à +l'impératrice, à son goût pour le luxe et l'éclat, à l'ennui qui la +dévorerait, quand elle aurait rompu avec le monde; et alors, revenant du +sentiment exalté qui s'était emparé de moi un moment, je lui dis que je +ne voyais pour elle que deux partis à prendre: ou se dévouer avec +dignité et résolution à ce qu'on exigeait d'elle, et dans ce cas, dès le +lendemain matin, partir pour la Malmaison, d'où elle écrirait à +l'empereur qu'elle lui rendait sa liberté; ou bien, si elle voulait +demeurer, se montrer incapable de rien décider de son sort, toujours +prête à obéir, mais déclarer bien positivement qu'elle attendrait des +ordres directs pour descendre du trône où on l'avait fait monter. + +Ce dernier conseil fut celui qu'elle adopta, et, avec une douceur +adroite et tendre, prenant toute l'attitude d'une victime soumise, elle +parvint à émousser, encore pour cette fois, les traits que la jalousie +de sa famille avait lancés contre elle. Triste, complaisante, +entièrement soumise, mais adroite à profiter de l'ascendant qu'elle +exerçait sur son époux, elle le réduisit à un état d'agitation et +d'incertitude dont il ne pouvait sortir. + +Enfin, harcelé un peu trop vivement par ses frères, et s'apercevant de +la joie que les Bonapartes laissèrent voir en se croyant arrivés au but +de leurs voeux, touché de la comparaison intérieure qu'il fit de la +conduite de sa femme et de ses enfants, et, autant que je puis m'en +souvenir, blessé de l'air de triomphe des siens, qui eurent l'imprudence +de se vanter de l'avoir amené à leurs fins, éprouvant un secret plaisir +à déjouer le plan qu'il voyait ourdi autour de lui, après une longue +hésitation pendant laquelle l'impératrice se livrait à de mortelles +inquiétudes, tout à coup, il lui déclara un soir que le pape allait +arriver, qu'il les couronnerait tous les deux, et qu'elle pouvait +s'occuper sérieusement des préparatifs de cette cérémonie. + +On peut se représenter la joie causée par un pareil dénouement et la +mauvaise humeur des Bonapartes, et de Joseph particulièrement; car +l'empereur, fidèle à ses habitudes, ne manqua point de dire à sa femme +toutes les tentatives qu'on avait faites pour le déterminer, et on +conçoit que ces révélations ajoutèrent encore à la haine secrète entre +les deux partis. + +Ce fut à cette occasion que l'impératrice me confia que, depuis +longtemps, elle désirait affermir encore son mariage par la cérémonie +religieuse qui avait été négligée à l'époque où il fut conclu. Elle en +parlait quelquefois à l'empereur, qui n'y montrait aucune répugnance, +mais qui répondait qu'en faisant même venir un prêtre chez lui, ce ne +pourrait jamais être avec assez de mystère pour qu'on n'apprît pas par +là que, jusqu'alors, il n'avait point été marié devant l'Église; et, +soit que ce fût sa vraie raison, soit qu'il voulût garder pour l'avenir +cette facilité de rompre son mariage, quand il le croirait vraiment +utile, il repoussait toujours, mais avec douceur, les demandes de sa +femme à cet égard. Elle se détermina à attendre l'arrivée du pape, se +flattant avec raison qu'en pareille occasion, il entrerait facilement +dans ses intérêts. + +À ce moment, toute la cour se livra sans relâche aux apprêts des +cérémonies du couronnement, et l'impératrice s'entoura des meilleurs +artistes de Paris et des marchands les plus fameux. Aidée de leurs +conseils, elle détermina la forme du nouvel habit de cour et son costume +particulier. On pense bien qu'il ne fut pas question de reprendre le +panier, mais seulement d'ajouter à nos vêtements ordinaires ce long +manteau qu'on a conservé lors du retour du roi, et une collerette de +blonde, appelée _chérusque_, qui montait assez haut derrière la tête, +était attachée sur les deux épaules, et rappelait le costume de +Catherine de Médicis. On l'a supprimée depuis, quoique, à mon avis, elle +donnât de la grâce et de la dignité à tout l'habit. L'impératrice avait +déjà des diamants pour une somme considérable. L'empereur en ajouta +encore à sa parure. Il mit dans ses mains ceux qu'on possédait au trésor +public, et voulut qu'elle les portât ce jour-là. On lui monta un diadème +brillant qui devait être surmonté de la couronne fermée que l'empereur +lui poserait sur la tête. On fit secrètement des répétitions de cette +cérémonie, et le peintre David, qui devait en faire ensuite le tableau, +dirigea les positions de chacun. Il y eut d'abord de grandes discussions +sur le couronnement particulier de l'empereur. La première idée était +que le pape placerait cette couronne de ses propres mains; mais +Bonaparte se refusait à l'idée de la tenir de qui que ce fût, et il dit +à cette occasion ce mot que madame de Staël a rappelé dans son ouvrage: +«J'ai trouvé la couronne de France par terre, je l'ai ramassée.» Il eût +pu ajouter: «Avec la pointe de mon épée.» + +Enfin, après de longues délibérations, on détermina que l'empereur se +couronnerait lui-même, et que le pape donnerait seulement sa +bénédiction. Rien ne fut négligé pour l'éclat des fêtes. L'affluence +devint nombreuse à Paris; une partie des troupes y fut appelée; toutes +les autorités principales des provinces, l'archichancelier de d'empire +germanique et une foule d'étrangers y arrivèrent aussi. Quelles que +fussent les opinions particulières, on se laissa aller, dans la ville, +au plaisir et à la curiosité qu'inspirait un événement si nouveau et la +vue d'un spectacle que tout annonçait devoir être magnifique. Les +marchands fort occupés, les ouvriers de tout genre employés se +réjouissaient d'une telle occasion de gain pour eux; la population de la +ville semblait doublée; le commerce, les établissements publics, les +théâtres y trouvaient leur profit, et tout paraissait actif et content. +On invita les poètes à célébrer ce grand événement; Chénier eut ordre de +composer une tragédie qui en consacrât le souvenir, il prit Cyrus pour +son héros. L'Opéra prépara ses ballets. Dans l'intérieur du palais nous +reçûmes de l'argent pour les dépenses que nous avions à faire, et +l'impératrice fit à ses dames du palais de beaux présents en diamants. + +On régla aussi le costume des hommes autour de l'empereur; il était beau +et allait très bien. L'habit français de couleurs différentes pour les +services qui dépendaient du grand maréchal, du grand chambellan et du +grand écuyer; une broderie d'argent pour tous; le manteau sur une +épaule, en velours et doublé de satin; l'écharpe, le rabat de dentelle +et le chapeau retroussé sur le devant garni d'un panache. Les princes +devaient porter cet habit en blanc et or; l'empereur en habit long, +ressemblant assez à celui de nos rois, un manteau de pourpre semé +d'abeilles, et sa couronne formée d'une branche de laurier comme celle +des Césars. + +Je crois encore rappeler un rêve, mais un rêve qui tient un peu des +contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut étalé à cette +époque, et quelle était en même temps l'agitation des préséances, des +prétentions de rangs des réclamations de chacun. L'empereur voulut que +les princesses portassent le manteau de l'impératrice; on eut bien de la +peine à les déterminer à y consentir; et je me souviens même qu'elles +s'y prêtèrent de si mauvaise grâce, qu'on vit le moment où +l'impératrice, emportée par le poids de ce manteau, ne pourrait point +avancer, tant ses belles-soeurs le soulevaient faiblement. Elles +obtinrent que la queue de leur habit serait portée par leurs +chambellans, et cette distinction les consola un peu de l'obligation qui +leur était imposée[5]. + + [Note 5: Les mémoires du comte Miot de Mélito renferment + des renseignements précieux sur l'intérieur de la cour du + premier consul et de l'empereur, et sur les querelles de + celui-ci avec ses frères à propos de l'hérédité du trône et + de l'adoption du jeune fils de Louis Bonaparte, et racontent + en détail la grande question du manteau de l'impératrice. + C'est après une orageuse discussion entre l'archichancelier, + l'architrésorier, le ministre de l'intérieur, le grand + chambellan, le grand écuyer et le grand maréchal de la cour, + les princes Louis et Joseph, présidés par l'empereur, que + l'on renonça à donner à ces derniers princes le grand manteau + d'hermine, «attribut, disait-on, de la souveraineté», et que + l'on se décida à employer dans le procès-verbal les mots + _soutenir le manteau_, au lieu de _porter la queue_. + (_Mémoires du comte Miot de Mélito_, t. II, p. 323 et suiv.). + (P. R.)] + +Cependant, on avait appris que le pape avait quitté Rome le 2 novembre. +La lenteur de son voyage et l'immensité des préparatifs firent reculer +le couronnement jusqu'au 2 décembre, et, le 24 novembre, la cour se +rendit à Fontainebleau pour y recevoir Sa Sainteté, qui y arriva le +lendemain. + +Avant de clore ce chapitre, je veux rappeler une circonstance qui me +paraît bonne encore à conserver. L'empereur, ayant renoncé pour ce +moment au divorce, mais toujours pressé du désir d'avoir un héritier, +demanda à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui +n'appartiendrait qu'à lui, et à feindre une grossesse avec assez +d'habileté pour que tout le monde y fût trompé. Elle était loin de se +refuser à aucune de ses fantaisies à cet égard. Alors Bonaparte, faisant +venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance +étendue et méritée, lui confia son projet: «Si je parviens, lui dit-il, +à m'assurer de la naissance d'un garçon qui sera mon fils à moi, je +voudrais que, témoin du feint accouchement de l'impératrice, vous +fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à cette ruse toutes +les apparences d'une réalité.» Corvisart trouva que la délicatesse de sa +probité était compromise par cette proposition; il promit le secret le +plus inviolable, mais il refusa de se prêter à ce qu'on voulait exiger +de lui. Ce n'est que longtemps après, et depuis le second mariage de +Bonaparte, qu'il m'a confié cette anecdote en m'attestant la naissance +légitime du roi de Rome, sur laquelle on avait essayé d'exciter des +doutes parfaitement injustes. + + + + +CHAPITRE X. + +(DÉCEMBRE 1804.) + + +Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice +Joséphine.--Le couronnement.--Fêtes au Champ-de-Mars, à l'Opéra, +etc.--Cercles de l'impératrice. + + +Il est vraisemblable qu'on ne détermina le pape à venir en France qu'en +lui présentant les avantages et les concessions qu'il retirerait pour le +rétablissement de la religion d'une pareille complaisance. Il arriva à +Fontainebleau, déterminé à se prêter à tout ce qu'on exigerait de lui et +qu'il pourrait se permettre; et, malgré la supériorité que pensait avoir +sur lui le vainqueur qui l'avait contraint à ce grand déplacement, et le +peu de dispositions que toute cette cour eût à éprouver du respect pour +un souverain qui ne comptait point l'épée au nombre de ses ornements +royaux, il imposa à tout le monde par la dignité de ses manières et la +gravité de son maintien. + +L'empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les +voitures se rencontrèrent, il mit pied à terre ainsi que Sa Sainteté. +Tous deux s'embrassèrent, et remontèrent dans le même carrosse, +l'empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit _le +Moniteur_ de ce jour), et ils revinrent ensemble au château. + +Le pape était arrivé un dimanche[6], à midi. Après avoir pris quelque +repos dans son appartement, où l'avaient conduit le grand chambellan +(c'est-à-dire M. de Talleyrand), le grand maréchal et le grand maître +des cérémonies, il alla faire une visite à l'empereur, qui le reçut en +dehors de son cabinet, et qui, au bout d'un entretien d'une demi-heure, +le reconduisit jusqu'à la salle dite alors des grands officiers. +L'impératrice avait reçu l'ordre de le faire asseoir à sa droite. + + [Note 6: 25 novembre 1804, ou 4 frimaire an XIII. + (P. R.)] + +Après ces visites, le prince Louis, les ministres, l'archichancelier et +l'architrésorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se +trouvaient à Fontainebleau furent présentés au pape. Il reçut tout le +monde avec bonté et politesse. Il dîna ensuite avec l'empereur, et se +retira de bonne heure pour prendre du repos. + +Le pape, à cette époque, était âgé de soixante-deux ans. Sa taille parut +assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il était entouré +d'un nombreux cortège de prêtres italiens qui furent loin d'imposer +comme lui, et dont les manières vives, communes et étranges ne pouvaient +entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clergé français. +Le château de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par +le mélange de personnages variés dont il était habité: souverains, +princes, militaires, prêtres, femmes, tout était à peu près pêle-mêle, +dans les différents salons où l'on se réunissait, à des heures +indiquées. Dès le lendemain, Sa Sainteté reçut toutes les personnes de +la cour qui se présentèrent chez elle. Nous fûmes tous admis à l'honneur +de lui baiser la main, et de recevoir sa bénédiction. Sa présence, en +pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte +émotion. + +Ce même lundi, les visites entre les souverains recommencèrent. Quand le +pape fut venu pour la seconde fois chez l'impératrice, celle-ci exécuta +le plan secret qu'elle avait formé, et lui confia qu'elle n'était point +mariée à l'église. Sa Sainteté, après l'avoir félicitée des actes de +bonté auxquels elle employait sa puissance, et l'appelant toujours du +nom de _sa fille_, lui promit d'exiger de l'empereur qu'il fît précéder +son couronnement d'une cérémonie nécessaire à la légitimité de son union +avec elle, et, en effet, l'empereur se trouva forcé de consentir à ce +qu'il avait éludé jusqu'alors. Ce fut au retour à Paris que le cardinal +Fesch le maria, comme je le dirai tout à l'heure. + +Dans la soirée du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour +exécuter un concert dans les appartements de l'impératrice. Mais le pape +refusa d'y assister, et se retira au moment où on allait commencer. + +À cette époque, le goût de l'empereur pour madame de X... commença à se +faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu'il éprouvait +du succès des projets qu'il avait formés lui donnât une joie qui +éclaircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirât +quelque désir de plaire, il parut, durant le petit voyage de +Fontainebleau, serein et d'un abord plus facile que de coutume. Quand le +pape était retiré, il demeurait chez l'impératrice, et causait de +préférence avec les femmes qui s'y trouvaient. Sa femme, frappée de son +changement, et très avisée sur tout ce qui pouvait éveiller sa +jalousie, soupçonna que quelque nouvelle fantaisie en était la cause; +mais elle ne put encore découvrir le véritable objet de sa préoccupation +parce qu'il mit assez d'adresse à s'occuper de nous toutes, tour à tour; +et madame de X..., montrant une extrême réserve, ne parut pas voir, dans +ce moment, si elle était le but caché de cette galanterie générale que +l'empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes +eurent même l'idée que la maréchale Ney allait recevoir ses hommages. +Elle est fille de M. Auguié, ancien receveur général des finances, et de +madame Auguié, femme de chambre de la dernière reine. Elle avait été +élevée par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela même +compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux +ou vingt-trois ans; son visage et sa personne étaient assez agréables, +quoiqu'un peu trop maigres. Elle avait peu d'usage du monde, une extrême +timidité, et elle ne pensait nullement à attirer les regards de +l'empereur, dont elle avait une extrême peur. + +Pendant notre séjour à Fontainebleau, parut dans _le Moniteur_ le +sénatus-consulte qui, vu la vérification faite par une commission du +Sénat des registres des votes émis sur la question de l'empire, +reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appelés au trône de France. + +Le total général des votants se montait à 3,574,898. Pour le _oui_, +3,572,329; pour le _non_, 2,569. + +La cour retourna à Paris le jeudi 29 novembre. L'empereur et le pape +revinrent dans la même voiture, et Sa Sainteté fut logée au pavillon de +Flore, l'empereur ayant nommé une partie de sa maison pour le servir. + +Dans les premiers jours de sa présence à Paris, le pape ne trouva pas +dans les habitants le respect auquel on devait s'attendre. Une vive +curiosité poussait la foule sur son passage, quand il visitait les +églises, et sous son balcon, aux heures où il s'y montrait pour donner +sa bénédiction. Mais, peu à peu, les récits que faisaient ceux qui +l'approchaient de la dignité de ses manières, quelques paroles nobles et +touchantes qu'il prononça en diverses occasions et qui furent répétées, +et l'aplomb avec lequel il soutenait une situation si étrange pour le +chef de la chrétienté, produisirent un changement marqué, même chez les +classes inférieures du peuple. Bientôt la terrasse des Tuileries se vit +couverte, durant toutes les matinées, d'un monde immense qui l'appelait +à grands cris, et qui s'agenouillait devant sa bénédiction. On avait +permis que la galerie du Louvre se remplît à certaines heures de la +journée, et alors le pape la parcourait et y bénissait ceux qui s'y +trouvaient. Nombre de mères lui présentaient leurs enfants, qu'il +accueillait avec une bienveillance particulière. Un jour, un homme, +connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie, +et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosité, se tenait à +l'écart comme pour éviter d'être béni. Le pape, s'approchant de lui et +devinant sa secrète et hostile intention, lui adressa ces paroles d'un +ton doux: «Pourquoi me fuir, monsieur? La bénédiction d'un vieillard +a-t-elle quelque danger?» + +Bientôt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientôt aussi +l'empereur commença à en être jaloux. Il prit quelques arrangements qui +obligèrent Sa Sainteté à se refuser à l'empressement trop vif des +fidèles, et le pape, qui pénétra l'inquiétude dont il était l'objet, +redoubla de réserve, sans jamais laisser paraître la moindre apparence +du plus petit orgueil humain. + +Deux jours avant le couronnement, M. de Rémusat, qui en même temps que +premier chambellan était aussi maître de la garde-robe, et qui, par +cette raison, se trouvait chargé de tous les préparatifs des costumes +impériaux, allant porter à l'impératrice son élégant diadème qui venait +d'être achevé, la trouva dans un état de satisfaction qu'elle avait +peine à dissimuler publiquement. Prenant mon mari à part, elle lui +confia que, dans la matinée de cette journée, un autel avait été préparé +dans le cabinet de l'empereur, et que le cardinal Fesch l'avait mariée +en présence de deux aides de camp. Après la cérémonie, elle avait exigé +du cardinal une attestation par écrit de ce mariage. Elle la conserva +toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l'empereur ait faits +pour l'obtenir, elle n'a consenti à s'en dessaisir. + +On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n'a point pour témoin +le curé de la paroisse où il est célébré renferme, par cela même, une +cause de nullité, et que c'est à dessein qu'on se réserva ce moyen de +rupture pour l'avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal +lui-même eût consenti à cette fraude. Cependant la conduite qu'il tint +dans la suite ne le donne point à penser, car, lors des scènes assez +vives auxquelles le divorce a donné lieu, l'impératrice alla quelquefois +jusqu'à menacer son époux de publier l'attestation qu'elle avait entre +les mains, et le cardinal Fesch, consulté alors, répondait toujours +qu'elle était en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait +pas de nier que le mariage n'eût été consacré de manière qu'on ne +pouvait le rompre que par un acte arbitraire d'autorité. + +Après le divorce, l'empereur voulut ravoir encore cette pièce dont je +parle; le cardinal conseilla à l'impératrice de ne pas s'en dessaisir. +Ce qui prouvera à quel point était poussée la défiance entre tous les +personnages de cette famille, c'est que l'impératrice, tout en profitant +d'un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu'il lui arrivait +quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert +avec l'empereur, qui eût voulu la pousser à quelque éclat, afin d'avoir +une occasion de la renvoyer de France. Cependant l'oncle et le neveu +étaient brouillés alors, par suite des affaires du pape. + +Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait +assez difficile d'en décrire toute la pompe et d'entrer dans les +détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau; les +rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu'empressé; la +garde sous les armes et parfaitement belle. + +Le pape précéda l'empereur de plusieurs heures, et montra une patience +admirable, en demeurant longtemps assis sur le trône qui lui avait été +préparé dans l'église, sans se plaindre du froid ni de la longueur des +heures qui se passèrent avant l'arrivée du cortège. L'église Notre-Dame +était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l'église, on +avait élevé un trône pompeux pour l'empereur, où il pouvait paraître +entouré de toute sa cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes +introduites dans l'appartement de l'impératrice. Nos toilettes étaient +fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille +impériale. L'impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée +de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que +vingt-cinq ans[7]. Elle était vêtue d'une robe et d'un manteau de cour +de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un +bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture +du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire. +Ses belles-soeurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres +précieuses, et l'empereur, nous examinant toutes les unes après les +autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création +subite de sa volonté. + + [Note 7: Elle avait quarante et un ans, étant née à la + Martinique, le 23 juin 1763. (P. R.)] + +Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu'à +l'église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours +rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé +d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants +et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d'honneur en +diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entière +était en manteau de velours brodé d'argent. Nous nous faisions un peu +spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle +était réellement beau. + +L'empereur monta, dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa +femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à +la voiture qui lui était désignée, et ce nombreux cortège alla, au pas, +jusqu'à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre +passage. Elles n'avaient point cet élan d'enthousiasme qu'aurait pu +désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d'amour de ses +sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d'un maître +orgueilleux et point sensible. + +Arrivé à Notre-Dame, l'empereur demeura quelque temps à l'archevêché +pour y revêtir ses grands habits, qui paraissaient l'écraser un peu. Sa +petite taille se fondait sous cet énorme manteau d'hermine. Une simple +couronne de laurier ceignait sa tête; il ressemblait à une médaille +antique. Mais il était d'une pâleur extrême, véritablement ému, et +l'expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée. + +Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où +l'impératrice fut couronnée excita un mouvement général d'admiration, +non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle +marcha si bien vers l'autel, elle s'agenouilla d'une manière si élégante +et en même temps si simple, qu'elle satisfit tous les regards. Quand il +fallut marcher de l'autel au trône, elle eut un moment d'altercation +avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de +répugnance, que je vis l'instant où la nouvelle impératrice ne pourrait +point avancer. L'empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses soeurs +quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement. + +Le pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l'air d'une +victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une +grande utilité. + +Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des +Tuileries, et nous n'y rentrâmes qu'à la nuit, qui vient de bonne heure +au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre +infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez +le grand maréchal, et, après, l'empereur voulut recevoir un moment les +personnes de la cour qui ne s'étaient point retirées. Il était gai et +charmé de la cérémonie; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur +l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant: +«C'est à moi, mesdames, que vous devez d'être si charmantes.» Il n'avait +point voulu que l'impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en +tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle +portait le diadème; enfin il nous congédia. + +Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis +et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant étrangers à toutes +ces brillantes nouveautés, s'étaient rassemblés pour se donner +l'amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le détail comme +dans l'ensemble de cette journée, tout ce qui se passa servit de +spectacle à la ville de Paris; mais on applaudit en général, parce qu'il +faut convenir que la représentation fut magnifique. + +Pendant un mois, un nombre infini de fêtes et de réjouissances +suivirent. Le 5 décembre, l'empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le +même cortège que celui du 2, et il distribua les aigles à nombre de +régiments. L'enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du +peuple. Le mauvais temps nuisit à cette seconde journée; il pleuvait à +verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du +Champ-de-Mars. «Si la situation des spectateurs était pénible, il n'en +est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l'y +faisait demeurer, et dans l'expression des voeux que ses acclamations +manifestaient de la manière la plus éclatante.» Voilà comme M. Maret +rendait compte de cette pluie dans _le Moniteur_. + +Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu'elle +soit la plus ridicule, c'est celle qui tend à faire croire que le besoin +qu'un roi a du soleil arrive à avoir de l'influence sur sa présence. +J'ai vu, au château des Tuileries, l'opinion comme établie que +l'empereur n'avait qu'à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel +jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquerait pas d'être serein. On +remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on +glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que +c'était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l'honneur des +souverains, qu'ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de +dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s'avisât plus d'en +essayer l'effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu'il n'avait +pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais +combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne +les avait pas mouillés! + +On avait élevé pour la famille impériale et sa suite un grand +échafaudage, sur lequel était le trône recouvert du mieux qu'on avait +pu, à cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent +promptement percées. L'impératrice fut forcée de se retirer avec sa +fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs, à l'exception de +madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps, +quoique légèrement vêtue. Elle s'accoutumait dès lors «à supporter, +disait-elle en riant, les contraintes inévitables du trône». + +Ce même jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la +galerie de Diane, sous un dais éclatant, on dressa une table pour le +pape, l'empereur, l'impératrice et le prince archichancelier de l'empire +germanique. L'impératrice avait l'empereur à sa droite et le pape à sa +gauche. Ils étaient servis par les grands officiers. Plus bas, une table +pour les princes, parmi lesquels était le prince héréditaire de Bade; +une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de +la maison impériale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique +pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape +voulut bien assister, et un ballet exécuté au milieu du grand salon des +Tuileries par les danseurs de l'Opéra. À l'instant où commença le +ballet, le pape se retira. On joua à la fin de la soirée, et l'empereur, +en se retirant, donna le signal du départ de tout le monde. + +Le jeu à la cour de l'empereur entrait seulement dans le cérémonial. Il +ne voulut jamais qu'on jouât d'argent chez lui; on faisait des parties +de whist et de loto; on se mettait à une table pour avoir une +contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les +regarder, et on causait. L'impératrice aimait à jouer, même sans argent, +et faisait réellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des +princesses, était établie dans le salon qu'on appelait le cabinet de +l'empereur, et qui précède la galerie de Diane. Elle jouait avec les +plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, étrangers, +ambassadeurs, ou français. Les deux dames de semaine du palais +demeuraient assises derrière elle, un chambellan près de son fauteuil. +Tandis qu'elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons +venaient, les unes après les autres, lui faire une révérence. Les soeurs +et les frères de Bonaparte jouaient et faisaient inviter à leurs parties +par leurs chambellans; de même sa mère, qu'on appela Madame Mère, qu'on +fit princesse, et à qui on donna une maison. Tout le reste de la cour +jouait dans les autres salons. L'empereur se promenait partout, parlait +à droite et à gauche, précédé de quelques chambellans qui annonçaient +sa présence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on +demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles +insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu'il allait leur +adresser. Il ne se souvenait jamais d'un nom, et presque toujours la +première question était: «Comment vous appelez-vous?» Il n'y avait pas +une femme qui ne fût charmée de le voir s'éloigner de la place où elle +était. + +Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative à Grétry. Comme +membre de l'Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche, +et il était arrivé déjà plus d'une fois à l'empereur, qui s'était +accoutumé à reconnaître son visage, de s'approcher de lui presque +machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grétry, fatigué de +cette éternelle question, et peut-être un peu blessé de n'avoir pas +produit un souvenir plus durable, à l'instant où l'empereur lui disait +avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: «Et vous, qui +êtes-vous donc?» Grétry répondit avec un peu d'impatience: «Sire, +toujours Grétry.» Depuis ce temps, l'empereur le reconnut parfaitement. + +L'impératrice, au contraire, avait une mémoire admirable pour les noms +et les petites circonstances particulières de chacun. + +Les cercles se passèrent longtemps comme je viens de le conter. Plus +tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu'on avait +imaginés à l'occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je +dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assemblées, +l'empereur voulut qu'on donnât aux dames du palais des places +particulières; ces petites préséances excitèrent de petites humeurs qui +enfantèrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanité +est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le +plus vite son métier. + +À cette époque, l'empereur ne s'épargna aucune cérémonie; il les aimait, +surtout parce qu'elles faisaient partie de ses créations; il les +compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il +avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu'on éprouvait que +tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône, +environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les +révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges +électoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur +recommanda fortement d'exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il +(et ses paroles furent insérées dans _le Moniteur_), il ne peut y avoir +ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès +lors le projet de placer sur sa tête la couronne d'Italie, et sentait +que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs +l'impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continuât les +préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer +son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut +au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il +avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l'occasion du +couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième +acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le +couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était +médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre +parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de +rire au moment de l'installation sur le trône. L'empereur fut mécontent; +il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il +eût dû lui répondre de l'approbation du public, et, dès lors, ce même +public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du +silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé. + +Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif +l'imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de +Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d'artifice, bal, service +de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l'empereur et à +l'impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites +partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son +règne; je suis sûre qu'en les réunissant tous ils ne feraient pas la +dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans +une autre fête donnée encore à l'empereur par la ville quelques années +après, comme on était à bout d'inscriptions, on inventa de mettre en +lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de +l'Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s'en montra scandalisé. + +La France, aussi, fut dévouée pendant ce temps aux fêtes et aux +réjouissances, on frappa des médailles qui furent distribuées avec +profusion. Enfin les maréchaux donnèrent aussi leur fête, dans la salle +de l'Opéra. Cette fête coûta dix mille francs à chaque maréchal. On +avait mis le théâtre de plain-pied avec la salle; les loges étaient +décorées de gaze d'argent, éclairées de lustres brillants et ornées de +femmes très parées; la famille impériale sur une estrade; on dansait +dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la +richesse des costumes, la magnificence de la cour donnèrent à cette fête +beaucoup d'éclat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne fît de grandes +dépenses pour toutes ces cérémonies. On accorda aux dames du palais dix +mille francs pour les en dédommager; cet argent fut loin de nous +suffire. Les dépenses du couronnement se montèrent à quatre millions. + +Les princes et les étrangers de marque qui se trouvaient à Paris +faisaient une cour assidue à nos souverains, et, de son côté, l'empereur +mettait assez de grâce à leur faire les honneurs de Paris. Le prince +Louis de Bade était alors fort jeune, assez embarrassé de sa personne, +et se mettant peu en évidence. Le prince primat était un homme de plus +de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien +la France et Paris, qu'il avait habité dans sa jeunesse, amateur des +lettres, et lié avec les anciens académiciens. Ils étaient admis, et +quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez +l'impératrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on +invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes à souper +aux Tuileries. On s'y rendait à huit heures, dans une toilette +recherchée, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du +rez-de-chaussée qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte +arrivait, on passait dans une salle où des chanteurs italiens donnaient +un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon +et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou +jouant, selon sa fantaisie. À onze heures, on servait un grand et +élégant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de +Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait +rien, et, le souper fini, il se retirait. À ces petites soirées étaient +toujours invités les princes et princesses, les grands officiers de +l'Empire, deux ou trois ministres et quelques maréchaux, des généraux, +des sénateurs et des conseillers d'État avec leurs femmes. Il y avait là +de grands assauts de toilettes; l'impératrice y paraissait toujours, +ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de +perles et de pierreries. Elle a eu dans son écrin pour un million de +perles. On commençait alors à porter beaucoup d'étoffes lamées en or et +en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'établit à la cour; +on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, semée d'or +ou bien avec des étoffes turques très brillantes. Les vêtements peu à +peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de +mousseline richement brodées, de petites robes courtes, ouvertes par +devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine +découverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de +plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant à +dissimuler sa préférence en s'occupant de toutes les femmes, semblait +n'être à l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour, +s'apercevant que sa présence le gênait, se retirait dans un autre salon +voisin de celui où on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer +un harem; j'en fis un soir la plaisanterie à Bonaparte; il était en +belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement à l'impératrice. + +Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retiré le soir, employait ses +matinées à visiter les églises, les hôpitaux et les établissements +publics. Il alla officier à Notre-Dame, et une foule considérable fut +admise à lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de +Paris, fut reçu d'une manière touchante aux Invalides, et c'est alors +qu'il commença à produire plus d'effet que l'empereur ne l'eût voulu. + +J'entendais dire à cette époque que Sa Sainteté désirait fort de +retourner à Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours, +je n'en n'ai pas pu éclaircir le motif. + +Le pape était toujours vêtu de blanc; il avait une robe de moine, parce +que d'abord il avait été moine. Cette robe était de laine, et, +par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui +faisait un assez étrange effet. Sa calotte était de laine blanche. + +À la fin de décembre, le Corps législatif fut ouvert en grande +cérémonie; on s'y évertua en discours sur l'importance et le bonheur du +grand événement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport +beau et vrai de l'état prospère de la France. + +Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places à la +nouvelle cour; l'empereur accéda à quelques-unes. Il prit aussi des +sénateurs parmi les présidents des collèges électoraux. Il fit Marmont +colonel général des chasseurs à cheval, et il distribua le grand cordon +de la Légion d'honneur à Cambacérès, à Lebrun, aux maréchaux, au +cardinal Fesch, à MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Ségur, +et à plusieurs ministres, au grand juge, à M. Gaudin et à M. Portalis, +ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions +tenaient tout le monde en haleine. Dès ce moment, le mouvement fut +donné; on s'accoutuma à désirer, à attendre, à voir incessamment quelque +nouveauté; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le +détail, mais prévu par l'habitude que nous prîmes tous de voir toujours +quelque chose. Depuis, l'empereur a étendu à toute la nation, à toute +l'Europe, ce système d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et +l'espérance; ce n'a pas été un des secrets les moins habiles de son +gouvernement. + + + + +CHAPITRE XI. + +(1807.) + + +L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de +l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince. + + +L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement +quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions +qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de +renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu +de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait +honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat. +L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât +enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux, +parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce +ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit +des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le +voir, dans ses nouvelles amours. + +J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune +femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et +blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait +leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les +habitudes de son caractère la portaient à une assez grande +dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante, +ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait +de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit, +et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien +remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme, +un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler. + +L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de +distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la +cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua +peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le +voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût +naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette +jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en +défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement +très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna +ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour. + +L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de +l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord, +comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez +souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale +devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je +recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude, +et je ne voyais rien encore qui la justifiât. + +L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle +appelait _la perfidie_ de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et +interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une +sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru +quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son +compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce +récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la +vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger +de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence +qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de +son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi +contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent +dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait +au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent +également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se +rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point +qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et, +de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame +de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les +ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus +recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt +il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice +soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes +entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude. +Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me +vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me +compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère +écoutés. + +L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues. +Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer +à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public +elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai, +ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous +toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie. +Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il +paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait +appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de +X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des +dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit +que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez +d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et +craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par +monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but +et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations +m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont +j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins +préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte +commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir +quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je +la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et +alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en +savaient mauvais gré. + +Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre +bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens +qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter +sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle +craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et, +du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour +sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui +parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison +lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame +de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait +quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des +lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour +lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que +j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées. +Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce +qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa +confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que +j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les +découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain +métier, dont assurément je n'étais nullement capable. + +Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils éprouvait un +chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord, +par coquetterie, goût ou vanité, l'avait assez bien écouté, depuis sa +nouvelle et plus éclatante conquête, évitait jusqu'aux moindres +apparences d'aucune relation avec lui. Peut-être se vantait-elle à +l'empereur de l'amour qu'elle inspirait à Eugène. Ce qui est certain, +c'est que ce dernier était froidement traité par son beau-père. +L'impératrice s'en montrait irritée; madame Louis s'en affligeait, mais +dissimulait ses secrètes impressions, Eugène souffrait et se renfermait +dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui. + +On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des +Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée, +quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien +fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans +les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et +je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le +souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais, +loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une +sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de +quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur +était de lui conter tous les _on dit_, de lui dénoncer toutes les +conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a +jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui +indiquait souvent. + +Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa +femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré +qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son +appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je +n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de +ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en +particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de +Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain, +je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante. + +On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était +partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au +bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture, +sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me +recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait +événement. + +Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il +se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout. +Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits +qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je +reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui +me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice, +pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté +ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur, +m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en +aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase +qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours +deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce +moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention +de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et +me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que, +lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer +d'indignation.» + +Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère +frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque +fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût +moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât +ce qu'on avait ressenti justement. + +Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous +n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi +l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la +retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle +m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes +dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à +vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots; +alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que +j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on +ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis +encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle, +que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et +la traitait trop rudement. + +Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de +réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de +rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer +que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et +qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me +prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas +plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour +des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout +entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes, +qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à +lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les +Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des +liaisons affichées et des maîtresses en titre». + +Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant +qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir +l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me +questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui +répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me +reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que +je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient +tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se +termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais +laissé une assez bonne impression sur moi. + +L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois +de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait +son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son +inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle +ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de +s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur, +je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de +Rémusat. + +Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait +promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions +de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez +gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis +venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras +jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La +longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me +soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences. +Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur +arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi, +et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur +nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame +de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui +allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions +auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je +la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne +l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je +rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais +une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût +pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me +tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur +ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il +me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me +traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon +côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences. + +L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne +m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé +qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans +laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de +jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de +ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en +trouva une occasion qui lui réussit parfaitement. + +D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais +trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon +mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M. +de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en +fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est +vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon +mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été +mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et +l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux. + +Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier +coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions +liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au +comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation +avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées; +elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après +l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des +chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de +Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à +quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la +fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine, +je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui +voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son +arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui +avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à +l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus +prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires +publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses +sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise +de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde +d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien +avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur; +elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant +voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la +maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame +de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les +incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que +j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on +m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma +mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais +être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame +de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de +X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme, +prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de +l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur +autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme +plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à +l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et +de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties +de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en +disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais +vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon +mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour +l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions +rien à ce qui nous arrivait. + +Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui +me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans +explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre +l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et +sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces +dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à +sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât +tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce +serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et +qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller. + +L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation; +seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais +celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu +impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par +madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant +beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de +victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de +l'empereur. + +Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais +accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me +reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les +Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de +vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais +tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que +vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que +madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de +votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes +ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point +de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes +habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont +j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce +qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément +prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût +détrompé. + +Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était +assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si, +en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami, +et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se +remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après. +Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a +toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la +conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de +Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que +sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours +madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit +signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut +sous le règne de l'archiduchesse. + +Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur +perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète +inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le +temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec +son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre +heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame +Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup, +mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune +réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et, +le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était +parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à +petites journées. + +Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant +de la soumission de son frère. «Si l'empereur, me disait-elle, avait +exigé pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les +réclamations; mais, ici, il n'a été prononcé aucune parole, et je crois +que Bonaparte sera frappé de cette obéissance.» Il le fut en effet, et +surtout de la maligne joie de ses frères et soeurs. Il aimait à déjouer; +il avait éloigné son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il +voulut aussitôt récompenser sa bonne conduite, et, le 1er février 1805, +le Sénat reçut deux lettres de l'empereur.[8] Dans l'une, il annonçait +l'élévation du maréchal Murat au rang de prince, grand amiral de +l'Empire; c'était la récompense de ses complaisances récentes, et le +résultat des fréquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre +lettre, qui était affectueuse et flatteuse pour le prince Eugène, +celui-ci était créé archichancelier d'État; c'était encore une des +grandes charges de l'Empire. Eugène apprit cette promotion à quelques +lieues de Lyon, où le courrier le trouva à cheval, devant son régiment, +couvert de la neige qui tombait par torrents. + + [Note 8: Voici les deux messages que l'empereur + adressait, le même jour, 12 pluviôse an XIII (1er février + 1805) au Sénat conservateur: «Sénateurs, nous avons nommé + grand amiral de l'Empire notre beau-frère, le maréchal Murat. + Nous avons voulu reconnaître, non seulement les services + qu'il a rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il + a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa + vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la + dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une + personne qui nous est de si près attachée par les liens du + sang.--Sénateurs, nous avons nommé notre beau-fils, Eugène + Beauharnais, archichancelier d'État de l'Empire. De tous les + actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux + à notre coeur. Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis + son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide + de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leçons + que nous lui avons donnés. Quoique jeune encore, nous le + considérons, dès aujourd'hui, par l'expérience que nous en + avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des + soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de + la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du + haut rang où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de + trouver des affections douces dans la tendresse et la + consolante amitié de cet enfant de notre adoption; + consolation nécessaire sans doute à tous les hommes, mais + plus éminemment à nous, dont tous les instants sont dévoués + aux affaires des peuples. Notre bénédiction paternelle + accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et, + secondé par la Providence, il sera un jour digne de + l'approbation de la postérité.» (P. R.)] + +Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau, +et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne +de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France, +je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X... + +Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de +l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle +négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice, +et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la +Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté. +L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait +dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on +ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses +affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa +chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant +plus que _maîtresses en titre_, que disgrâce, oubli d'elle-même, et +peut-être à la fin _divorce_, objet toujours renaissant de ses +inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles; +mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit +par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui +portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin +qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il +arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se +trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur +quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton +affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime +confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été +fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait +s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de +X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa +ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les +lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à +l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus. + +L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être +rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son +courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude, +elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour +lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si +bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion, +et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame +de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la +soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans +le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle. +Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui +représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de +sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui +recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du +passé. + +Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse +d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils +avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune +reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps +les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui +prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui +venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur +ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire +qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je +l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit +une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait +plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X..., +jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus, +parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se +refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des +hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses +sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les +différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir +été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une +puissance supérieure à la sienne. + +Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais +adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau +et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins, +l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait +toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était +pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices +qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens +d'exercer son pouvoir. + +Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des +Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa +confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites +intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été +l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant +l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva +toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette +sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des +goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui +des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y +apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de +ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne +une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les +sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque, +était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte +aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus +pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte +que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je +sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et +souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol +sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui +surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie +qui lui déplaisait extrêmement. + +Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse, +aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait, à la tête de +l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs +d'un bon citoyen, utile à son pays[9]! Quel plus digne emploi des +facultés d'un homme éclairé dans son esprit, noble dans ses sentiments! +quel contraste avec ce métier si dangereux, si minutieux, si près du +ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un +instant de relâche! Et je dis _dans les cours_, car elles se ressemblent +toutes. Sans doute, la différence du caractère des souverains influe sur +l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le +service exigé par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur +Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les maîtres diffèrent, les courtisans +sont partout les mêmes; les passions restent semblables, puisque la +vanité en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le désir de +supplanter, la crainte de se voir arrêter dans son chemin, les +préférences, tout cela donne et donnera toujours les mêmes agitations, +et je suis intimement convaincue, pour le passé comme pour l'avenir, +qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facultés de +penser et de sentir, y doit être presque continuellement malheureux. + + [Note 9: Dans le moment où j'écris, au mois de septembre + 1818, mon mari est préfet du département du Nord.] + +Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre +infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se +montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi +l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice, +M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et +présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient +sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes +jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru +jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de +ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la +préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes. +Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot +furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy +d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de +Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de +l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais, +etc. + +Cette cour nombreuse se trouva bientôt composée d'éléments étrangers les +uns aux autres, mais tous nivelés par la crainte du maître. Il y avait +peu de rivalités entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne +se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes +également; madame de la Rochefoucauld, légère et facile, ne se montrait +jalouse d'aucun crédit. La dame d'atours n'était que bonne et +silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amitié un peu +dangereuse de l'impératrice, et il faut en convenir, en général, la +partie de la cour qui l'environnait, grâce à l'égalité de son caractère +et à l'aménité de ses manières, n'a guère éprouvé de troubles et de +jalousies. + +Il n'en fut pas de même autour de l'empereur; mais c'est que lui-même +cherchait à entretenir l'inquiétude. Par exemple, M. de Talleyrand, +après avoir un peu nui à la position de M. de Rémusat, non par aucune +intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus à qui mon +mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui, +commença à l'apprécier ce qu'il valait, et à lui montrer quelque +intérêt. Bonaparte s'en aperçut, et, comme l'ombre d'une liaison +l'effarouchait, et que, sur ce point, ses précautions étaient +minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne +lui était pas ordinaire: + +«Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de +vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de +Talleyrand me voudrait-il du mal?» me disait mon mari, en me rapportant +ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous +mettait en défiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu. + +Voilà donc, à peu près, l'état de la cour de l'empereur au printemps de +1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des +grandes déterminations prises, relativement à la couronne d'Italie. + + + + +LIVRE II + +(1805-1808.) + + + + +CHAPITRE XII. + +(1805.) + + +Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre +de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à +l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de +Piombino.--Représentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en +Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de +guerre avec l'Autriche. + + +Le 4 février de cette année 1805, on apprit en France, par _le +Moniteur_, que le discours du roi au parlement d'Angleterre, lors de son +ouverture le 16 janvier, avait donné à entendre que l'empereur avait +fait de nouvelles propositions d'accommodement, et que la réponse du +ministère avait été qu'on ne pourrait convenir de rien, avant d'en avoir +conféré avec les puissances étrangères du continent, et particulièrement +avec l'empereur Alexandre. + +Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires à ce +discours, et, en présentant un tableau de notre bonne intelligence, du +moins apparente, avec les souverains de l'Europe, ces notes avouaient +cependant quelque refroidissement entre l'empereur de Russie et celui de +France, et l'attribuaient à l'intrigue de MM. de Marcoff et de +Woronzoff, tous deux dévoués à la politique anglaise. Le message du roi +d'Angleterre annonçait aussi la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne. + +Ce même jour, 4 février, le Sénat ayant été réuni, M. de Talleyrand +présenta un rapport très habilement fait, dans lequel il développa le +système de conduite qu'avait suivi Bonaparte à l'égard des Anglais. Il +le montra faisant toujours des démarches pour la paix, tout en ne +craignant point la guerre, fort des préparatifs qui menaçaient les côtes +anglaises, ayant plusieurs flottilles équipées et prêtes dans les ports, +une armée considérable et animée. Il rendit compte des moyens de se +défendre que l'ennemi avait réunis sur ses côtes, ce qui prouvait qu'il +ne regardait point la descente comme impossible, et, après avoir donné +de grands éloges à la conduite de l'empereur, il lut au Sénat assemblé +cette lettre que celui-ci avait adressée, le 2 janvier, au roi +d'Angleterre: + +«Monsieur mon frère, appelé au trône de France par la Providence et par +les suffrages du Sénat, du peuple et de l'armée, notre premier sentiment +est un voeu de paix. + +«La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles peuvent lutter +des siècles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacré +de leurs devoirs? et tant de sang versé, inutilement et sans la +perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre +conscience? Je n'attache point de déshonneur à faire le premier pas. +J'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des +chances de la guerre. Elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive +redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais +été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser +au bonheur de donner elle-même la paix au monde. Qu'elle ne laisse pas +cette douce satisfaction à ses enfants! Car, enfin, il n'y eut jamais de +plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire +toutes les passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et +de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre +que tous mes efforts n'auraient pu terminer? Votre Majesté a plus gagné +depuis dix ans en territoires et en richesses que l'Europe n'a +d'étendue; sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle +espérer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le +continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accroître la +prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler dès +troubles intérieurs? Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos +finances? Des finances fondées sur une bonne agriculture ne se +détruisent jamais. Enlever à la France ses colonies? Les colonies sont +pour la France un objet secondaire, et Votre Majesté n'en possède-t-elle +pas déjà plus qu'elle n'en peut garder? Si Votre Majesté veut elle-même +y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat +présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des +peuples pour qu'ils se battent! + +«Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et +la raison a assez de puissance pour qu'on trouve le moyen de tout +concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois +rempli un devoir saint et précieux à mon coeur. Que Votre Majesté croie +à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer, et à mon +désir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc.... + +Paris, 12 nivôse an XIII (2 janvier 1805). + +NAPOLÉON.» + +Après avoir présenté cette lettre, au fond assez remarquable, comme une +preuve éclatante de l'amour de Bonaparte pour les Français, de son désir +de la paix, et de sa modération généreuse, M. de Talleyrande donna +communication de la réponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre +des affaires étrangères. La voici: + +«Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du +gouvernement français, datée du deuxième jour de ce mois.» + +«Il n'y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à coeur que de saisir la +première occasion de procurer de nouveaux à ses sujets les avantages +d'une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la +sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses États. Sa Majesté +est persuadée que ce but ne peut être atteint que par des arrangements +qui puissent, en même temps, pourvoir à la sûreté et à la tranquillité +à venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des +malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce +sentiment, Sa Majesté sent qu'il lui est impossible de répondre plus +particulièrement à l'ouverture qui lui a été faite, jusqu'à ce qu'elle +ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec +lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports +confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, qui a +donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des +sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté +et à l'indépendance de l'Europe. + +»14 janvier 1805.» + +Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique, +donnait un grand avantage à la lettre de l'empereur plus ferme, et, en +apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincérité. Elle +fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui +furent chargés de la porter aux trois grands corps de l'État, la +présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être +le plus favorable. + +Le rapport de Régnault de Saint-Jean d'Angely, envoyé comme conseiller +d'État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant +aujourd'hui. Les louanges données à l'empereur, quoique poussées à +l'extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement +tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l'Angleterre est au moins +spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est +imposant, et peu ou point exagéré. + +«La France, dit-il, n'a rien à demander au ciel, sinon que le soleil +continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la +terre à rendre les semences fécondes.» + +Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un +gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France, +eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées +constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit +que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère +français et la position continentale de la France fussent en opposition +avec les lenteurs d'un gouvernement représentatif; soit que, se sentant +fort et habile, il ne pût consentir à faire à l'avenir de la France le +sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule +de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de +discréditer la forme du gouvernement de nos voisins. + +«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple, +disait-il dans les notes du _Moniteur_, en s'adressant aux ministres +anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un État dont la +politique intérieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet +misérable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante +oligarchie.» + +Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il résistait aux +tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les +contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je +vivrai, je régnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forcé d'être +libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il +pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui +commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur +une si grande échelle, qu'elles intéressaient notre orgueil, et +imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois, +comme l'histoire des siècles en avait déjà présenté l'exemple, soumettre +le monde à la puissance d'un peuple-roi, puissance à la vérité toute +représentée dans sa personne. Un mélange d'institutions orientales, +romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de +Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands +feudataires de celui de l'Empire français, et peut-être que, si la mer +n'eût pas irrévocablement préservé l'Angleterre de notre invasion, ce +gigantesque projet eût été exécuté. + +Peu de temps après, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les +fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses pensées. Je +veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France. + +Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne, +accompagné des principaux membres de la Consulte d'État, et d'une +nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du +Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à +l'empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait +qu'il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne +peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce +qu'il nous arrière de l'époque où nous vivons. La monarchie +constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La +république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit +Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que +sur sa tête, et qu'il se nommera lui-même un successeur pris dans sa +descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.» + +À ce discours, l'empereur répondit qu'il avait toujours travaillé pour +l'intégrité de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne, +parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son +indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard, +avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour +les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner. + +Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il +annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous +les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d'approuver et +d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en +déclarant «qu'en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre +le continent, que ce qui avait été réuni à l'Empire demeurerait réuni.» + +Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause +d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il +était loin de la redouter. L'armée se fatiguait de son inaction; trop de +périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu'un temps +favorable en faciliterait, à toute force, l'exécution; mais comment se +maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se +recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès? +On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours évité, du +moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations +désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer +des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il +renonçait à le tenter. + +Dans cette même séance, l'État de Piombino fut donné à la princesse +Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que +cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années, +qu'elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu'elle +offrait pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse, que ce don +n'était donc point l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose +conforme à la saine politique, à l'éclat de la couronne et à l'intérêt +des peuples. + +Et ce qui prouve à quel point les donations de l'empereur avaient cette +forme de fiefs dont je parlais tout à l'heure, c'est que le décret +impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à +leur mère, recevraient l'investiture de l'empereur des Français, qu'ils +ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la +princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino, +prononcerait le serment suivant: + +«Je jure fidélité à l'empereur; je promets de secourir de tout mon +pouvoir la garnison de l'île d'Elbe; et je déclare que je ne cesserai de +remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle +sujet envers Sa Majesté l'empereur des Français.» + +Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils +de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut +lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et +semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle +nombreux et une première représentation d'_Athalie_ au théâtre de +Saint-Cloud. + +Cette tragédie n'avait point été donnée depuis la Révolution. +L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais +bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore +à cette occasion qu'il désirait fort qu'une pareille tragédie fût faite +pendant son règne. Il consentit à ce qu'elle fût représentée à Paris; +et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre +théâtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence +révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en +retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de +Lancival, l'auteur d'_Hector_ et d'_Achille à Scyros_, et, peu après, +Esménard, auteur du poème de _la Navigation_, furent chargés de corriger +Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en déplaise à cette précaution +d'une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de +Brutus et de Cassius, étaient d'autant plus marquants qu'on les avait +fait disparaître. + +À la suite de ces grandes déterminations prises à l'égard de l'Italie, +l'empereur annonça qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à +Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps +législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de +décrets et d'arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu'il établissait dans +ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre +autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le +même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous +eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy, +une des plus belles femmes de cette époque. + +Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'hôtel +Thélusson, situé au bout de la rue d'Artois. On vit, à cette occasion, +combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant, +et cependant il n'était point encore arrivé au point où il est parvenu +depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa +chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de +la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu +de franges. + +Bientôt on ne s'occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé +au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de +Rémusat partit pour Milan, chargé d'y porter les insignes, ornements +royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement. +Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire +pendant quelques années. Jamais encore je ne m'étais séparée de mon +mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement +des douceurs de mon intérieur, que j'eus beaucoup de peine à supporter +cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile +assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et +elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de +le laisser deviner. Je l'ai déjà dit, la vie d'un courtisan est manquée +lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une +dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est +composée. + +Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me +paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination +s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu'il emmenât +avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni, +pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que +M. de Rémusat lui donnait, en l'employant comme secrétaire. Je lui +confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l'esprit; +mais il était un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il +nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention +ici[10]. + +Ma santé devenait trop mauvaise pour qu'on songeât à me mettre du +voyage. L'impératrice parut me regretter; quant à moi, j'étais au fond +contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais menée, et de +demeurer avec ma mère et mes enfants[11]. + + [Note 10: M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit + assez librement d'Italie plutôt sur la chronique scandaleuse + de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes + et montrées à l'empereur qui lui ordonna de partir dans les + vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette + disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans + la correspondance de l'auteur de ces mémoires avec son mari + on sente quelque gêne, et que bien des phrases s'y trouvent + destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que + les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées + comme trop libres. (P. R.)] + + [Note 11: Ma grand'mère, toujours faible de santé, + commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute + activité. Son caractère s'en ressentit. Elle ne perdit rien + de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de + la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à + sa vivacité naturelle d'imagination, la rendirent plus + accessible à l'inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de + son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses + des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de + plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire + aujourd'hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus + romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du + monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en + plus difficile. (P. R.)] + +Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary +accompagnèrent l'impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les +grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du +voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois. +Celui-ci reçut partout, jusqu'à son arrivée à Rome, de grandes marques +de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour +jamais. + +Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d'une surveillance exacte +qu'il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports +toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut +se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire +nécessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, ménageant toujours tous +les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous. + +L'archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil +d'État, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris. +Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse +mêlée d'une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de +ridicule. + +Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos; +tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la +soumission. L'empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à +Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter +le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un +extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l'adoration, +il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant +à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir +les lettres animées qu'elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant, +comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet +dans ce qu'on appelle chez nous _la bonne compagnie_. Le succès est +chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien +malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous +plaire. + +Peu de jours après ces grands départs, l'article suivant parut dans _le +Moniteur_: + +«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment +américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et +mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid. +Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en +Amérique.»[12] + + [Note 12: Voici comment l'empereur annonçait le retour de + son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès: + + «Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805). + + »Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle + Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur + et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire + des miracles. En attendant, je l'ai envoyé à Gênes pour + quelque temps.» (P. R.)] + +Je crois qu'ils passèrent alors en Angleterre. + +Ce M. Patterson n'était autre chose que le beau-père de Jérôme. +Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d'un négociant +américain, l'avait épousée, se flattant d'obtenir, après quelque +mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès +lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux, +cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se +rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut +l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la +Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne +rentra en grâce que plusieurs mois après. + +L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel. +Il séjourna à Lyon, où il s'attacha les commerçants par des ordonnances +qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura +quelques jours à Turin. + +Cependant, M. de Rémusat était arrivé à Milan, où il avait trouvé le +prince Eugène, qui le reçut avec cette cordialité qui lui est si +naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s'était passé à +Paris depuis son départ, et parvint à tirer de lui quelques-unes des +particularités relatives à madame de X... qui blessèrent ses anciens +sentiments. M. de Rémusat me mandait qu'il menait une vie assez +paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une +triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu +d'empressement aux Français; les nobles se tenaient renfermés chez eux, +sous prétexte qu'ils n'étaient point assez riches pour faire +convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugène s'efforçait +de les attirer autour de lui, mais il avait peine à y réussir. Les +Italiens, encore en suspens, ne savaient s'ils devaient se réjouir de la +destinée nouvelle qu'on leur imposait. + +M. de Rémusat m'a écrit, à cette époque, des détails curieux sur le +genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agréments de la +société, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les +maris étrangers à leurs femmes laissant un _cavaliere servante_ les +soigner; la tristesse des spectacles; l'obscurité des salles, qui permet +à chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper souvent à toute +autre chose, dans les loges presque closes, qu'à écouter l'opéra; le peu +de diversité des représentations; la comparaison des coutumes de ce pays +avec les usages de la France; tout cela donnait à M. de Rémusat matière +à des observations toutes à l'avantage de notre aimable patrie, et +ajoutait à son désir de s'y retrouver près de moi. + +Pendant ce temps, l'empereur parcourait les lieux de ses premières +victoires. Il fit une revue considérable sur le champ de bataille de +Marengo même, et y distribua des croix. + +Les troupes qu'on avait réunies sous prétexte de cette revue, et qu'on +tint ensuite dans le voisinage de l'Adige, furent une des raisons, ou +des prétextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la +ligne de défense déjà considérable qui avait ordre de se tenir derrière +ce fleuve; et, par suite, la politique française s'effaroucha de ces +précautions. + +Le 9 mai, l'empereur arriva à Milan. Sa présence donna à cette ville un +grand mouvement, et les circonstances du couronnement y éveillèrent les +ambitions, comme il était arrivé à Paris. Les plus grands seigneurs +milanais commencèrent à souhaiter les nouvelles distinctions et les +avantages qui y étaient attachés; on parlait d'indépendance et d'unité +de gouvernement aux Italiens, et ils se livrèrent aux espérances qu'il +leur fut permis de concevoir. + +Dès l'arrivée de notre cour à Milan, je fus frappée du ton de tristesse +des lettres de M. de Rémusat, et, bientôt après, je fus informée qu'il +avait à souffrir du mécontentement subit que son maître éprouvait contre +lui, un peu injustement. Les lettres étaient assez soigneusement +ouvertes; cet officier[13] dont j'ai parlé, spectateur caustique de ce +qui se faisait à Milan, s'imagina d'écrire à Paris des récits assez +gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de +Rémusat reçut l'ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu'on lui +expliquât d'abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu'il apprit la +cause d'une pareille injonction. Le mécontentement de Bonaparte ne +s'arrêta point sur le secrétaire, et retomba encore sur celui qui +l'avait amené. + + [Note 13: M. Salembeni (P. R.)] + +En outre, le prince Eugène laissa échapper quelques-unes des +particularités qu'il avait obtenues de la confiance de mon mari, et, +enfin, on vit dans nos lettres, comme je l'ai déjà dit, des sentiments +qui prouvaient que toutes nos pensées n'étaient pas entièrement +concentrées dans les intérêts de notre situation. Tous ces motifs réunis +suffisaient pour donner de l'humeur à un maître naturellement irascible, +et il arriva que, selon sa coutume, qui était d'employer toujours les +hommes à son profit, quand ils lui étaient utiles, quelle que fût sa +disposition à leur égard, il exigea de mon mari un service d'une +exactitude rigoureuse, parce que l'ancienneté de M. de Rémusat dans le +palais lui donnait une plus grande habitude sur un cérémonial qui +devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l'empereur mettait de +plus en plus de l'importance. Mais, en même temps, il le traitait avec +sécheresse et dureté, répétant toujours à ceux qui, avec raison, lui +vantaient les qualités estimables et distinguées de mon mari: «Tout cela +peut être, mais il n'est pas à moi comme je voudrais qu'il fût.» Ce +reproche a été continuel dans sa bouche pendant toutes les années que +nous avons passées près de lui, et peut-être y a-t-il quelque mérite à +n'avoir pas cessé de le mériter. + +Cette vie animée, et pourtant oisive, d'une cour, donnèrent à M. de +Talleyrand et à M. de Rémusat l'occasion de se connaître un peu +davantage, et jetèrent les premiers fondements d'une liaison qui, plus +tard, m'a causé bien des émotions diverses. + +Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand démêla l'esprit +juste et observateur de mon mari; ils s'entendirent sur une multitude de +choses, et ces deux caractères si opposés n'empêchèrent point qu'ils ne +trouvassent du charme à l'échange de leurs idées. Un jour, M. de +Talleyrand dit à M. de Rémusat: «Vous n'êtes pas, je le vois, sans +quelque défiance de moi. Je sais d'où elle vous vient. Nous servons un +maître qui n'aime pas les liaisons. En nous voyant attachés tous deux à +un même service, il a prévu des relations entre nous. Vous êtes un homme +d'esprit, et c'est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi +demeurions isolés. Il vous a donc prévenu, il a cherché aussi par je ne +sais quels rapports à me mettre en défiance, et il ne tiendrait pas à +lui que nous ne demeurassions en réserve vis-à-vis l'un de l'autre. +C'est une de ses faiblesses qu'il faut reconnaître, ménager et excuser, +sans s'y soumettre entièrement.» Cette manière naturelle de parler, +accompagnée de cette bonne grâce que M. de Talleyrand sait si bien +prendre quand il veut, plut à mon mari, qui trouva dans cette liaison, +d'ailleurs, un dédommagement à l'ennui de son métier[14]. + + [Note 14: Cette défiance préparée et entretenue par + l'empereur entre son grand chambellan et son premier + chambellan, a été lente à s'effacer, et, malgré la bonne + volonté et le bon esprit de tous deux, l'intimité n'est venue + que plus tard, l'année suivante, pendant le voyage + d'Allemagne. Après les premières avances de M. de Talleyrand, + mon grand-père écrivait encore à sa femme dans une lettre + datée de Milan, le 17 floréal an XIII (7 mai 1805): «M. de + Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu'à moi de + le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais + assez chez lui; il prend mon bras partout où il me trouve, + cause avec moi à l'oreille pendant deux ou trois heures de + suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de + confidences, s'occupe de ma fortune, m'en entretient, veut + que je sois distingué de tous les autres chambellans. Dites + donc, ma chère amie, est-ce que je serais en crédit? Ou bien, + plutôt, aurait-il quelque tour à me jouer?». Peu de temps + après, le langage devient tout différent, et la liaison fut + très intime et bien affectueuse des deux côtés. (P. R.)] + +M. de Rémusat s'aperçut à cette époque que M. de Talleyrand, qui avait +sur Bonaparte tout le crédit que donnent des talents vraiment utiles, +éprouvait une grande jalousie du crédit de Fouché, qu'il n'aimait point, +et qu'il nourrissait intérieurement un véritable mépris pour M. Maret, +mépris que, dès cette époque, il satisfaisait par ces railleries +mordantes qui lui sont familières, et auxquelles il est difficile +d'échapper. Sans aucune illusion sur l'empereur, il le servait bien +cependant, mais en s'efforçant de lier ses passions par les situations +dans lesquelles il essayait de le mettre, soit à l'égard des étrangers, +soit en France, en l'engageant à créer certaines institutions qui +devaient, en effet, le contraindre. L'empereur, qui, comme je l'ai dit, +aimait à créer, et qui d'ailleurs comprenait vite et saisissait +promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement +les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers +fondements de ce qui était utile. Mais, ensuite, son esprit de +domination, sa défiance, sa crainte d'être enchaîné lui faisaient +redouter la puissance de ce qu'il avait créé, et, par un caprice +inattendu, il sortait tout à coup de la route où il était entré, et +suspendait ou brisait lui-même le travail commencé. M. de Talleyrand +s'en irritait; mais, naturellement indolent et léger, il ne trouvait pas +en lui la force et la suite qui lutte dans le détail, et finissait par +négliger et abandonner une entreprise qui aurait demandé une +surveillance fatigante pour lui. La suite des événements expliquera tout +cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d'indiquer ce que +M. de Rémusat commença dès lors à apercevoir quoiqu'un peu confusément. + +Cependant, la guerre s'allumait entre l'Angleterre et l'Espagne; nous +faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous +réussirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de +joindre l'escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit +de ce succès[15]. + +Le 23 mai, Bonaparte fut couronné roi d'Italie. + + [Note 15: Il s'agit ici de l'heureuse sortie de l'amiral + Villeneuve, qui, ayant mis à la voile le 30 mars, avait pu + quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise. + (P. R.)] + +La cérémonie fut belle, et pareille à celle qui avait eu lieu à Paris. +L'impératrice y assista dans une tribune. M. de Rémusat me conta que le +frémissement avait été général dans l'église, au moment où Bonaparte, +saisissant la couronne de Fer et la plaçant sur sa tête, prononça d'une +voix menaçante la formule antique: _Il cielo me la diede, guai a chi la +toccherà!_ Le reste du temps qu'on demeura à Milan fut employé en fêtes +d'une part, et, de l'autre, en décrets qui réglèrent la situation et +l'administration du nouveau royaume. Des réjouissances eurent lieu sur +tous les points de la France pour cet événement. Cependant il inquiétait +un assez grand nombre de gens, qui présageaient que la guerre avec +l'Autriche en deviendrait la suite. + +Le 4 juin, on vit arriver à Milan le doge de Gênes, qui venait demander +la réunion de sa république à l'Empire. Cette démarche, concertée ou +commandée d'avance, fut accueillie avec une grande cérémonie; et, +aussitôt, cette portion de l'Italie fut partagée en nouveaux +départements. Peu après, la nouvelle constitution fut offerte au Corps +législatif italien, et le prince Eugène fut déclaré vice-roi du royaume. +On créa l'ordre de la couronne de Fer, et, les distributions étant +faites, l'empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence, +semblait une course d'agrément, et qui n'était qu'une reconnaissance des +forces autrichiennes sur la ligne de l'Adige. + +Par le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonné à l'empereur +d'Autriche les États vénitiens, et cela rendait celui-ci voisin +redoutable du royaume d'Italie. Arrivé à Vérone, que l'Adige partage en +deux, il reçut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison +autrichienne, dans la partie de la ville de Vérone qui appartenait à son +souverain. Le baron parut chargé de s'informer de l'état des forces que +nous avions en Italie; l'empereur, de son côté, observa celles de +l'étranger. En parcourant les rives de l'Adige, il comprit qu'il +faudrait construire des forts qui pussent défendre le fleuve; mais, +calculant le temps et la dépense nécessaires, il lui échappa de dire +qu'il serait plus court et mieux entendu d'éloigner la puissance +autrichienne de cette frontière; et, dès cet instant, on peut croire +qu'intérieurement il résolut la guerre qui éclata quelques mois après. +D'ailleurs, l'empereur d'Autriche ne pouvait voir avec indifférence, de +son côté, la puissance que la France venait d'acquérir en Italie; et le +gouvernement anglais, qui s'efforçait de nous susciter une guerre +continentale, profita habilement des inquiétudes de l'empereur +d'Autriche et des mécontentements qui refroidirent peu à peu nos +relations avec la Russie. Les journaux anglais se hâtèrent de publier +que l'empereur n'avait passé la revue de ses troupes en Italie que pour +les mettre sur le pied d'une armée redoutable; on commença aussi à faire +marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent +encore observées jusqu'à la rupture ne servirent qu'aux préparatifs des +deux empereurs, devenus à cette époque ennemis presque déclarés. + + + + +CHAPITRE XIII. + +(1805.) + + +Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la +campagne.--Madame Louis Bonaparte.--_Les Templiers_.--Retour de +l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre +est déclarée. + + +L'empereur, dans sa tournée, visita Crémone, Vérone, Mantoue, Bologne, +Modène, Parme, Plaisance, et vint à Gênes, où il fut reçu avec +enthousiasme. Il fit venir dans cette dernière ville l'architrésorier Le +Brun, à qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration +qu'il y établissait. Là aussi il se sépara de sa soeur Élisa, qui +l'avait accompagné dans son voyage, et à qui il donna encore la petite +république de Lucques, qu'il joignit aux États de Piombino. On commença +à revoir, à cette époque, les Français décorés des croix et cordons +étrangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoyés à +l'empereur pour qu'il les distribuât à son gré. Il les partagea entre +ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de +ses maréchaux. + +À Vérone, on donna à l'empereur le spectacle d'un combat de chiens et de +taureaux, dans l'ancien amphithéâtre qui contenait quarante mille +spectateurs. À son arrivée, un cri général d'applaudissement s'étant +élevé, il fut véritablement ému de ces acclamations, imposantes par leur +nombre et le lieu où il se voyait appelé à les recevoir; mais les fêtes +données à Gênes furent réellement magiques. On avait construit des +jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous +à une sorte de temple, flottant aussi, qui, s'étant approché du rivage, +reçut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques liées entre elles +s'étant éloignées dans le port, l'empereur se trouva au milieu d'une île +charmante d'où il put contempler la ville de Gênes, illuminée avec soin +et comme embrasée par des feux d'artifice tirés de plusieurs endroits en +même temps. + +Tandis qu'on était à Gênes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se +trouva complètement dans son goût, car il s'amusait partout où il +pouvait découvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury, +retiré à Rome depuis son émigration, y jouissait de la réputation que +l'ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemblée +constituante. Il avait cependant le désir de rentrer en France. M. de +Talleyrand lui écrivit de Gênes et le détermina à venir se présenter à +l'empereur. Il arriva, et prenant aussitôt cette attitude obséquieuse +que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gênes en +répétant à haute voix qu'il venait voir le grand homme. Il obtint une +audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l'estimant ce qu'il +valait, se complut dans l'idée de lui faire donner un démenti à sa +conduite passée. Il le gagna facilement, en le caressant un peu, +l'attira en France, où nous lui avons vu jouer un rôle passablement +ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l'Assemblée +constituante ne s'étaient point effacés, trouva bien des occasions +d'exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant à la +sottise de ses flatteries l'évidence la plus maligne. + +À Gênes, M. l'abbé de Broglie fut nommé évêque d'Acqui. + +Tandis que l'empereur allait ainsi, parcourant l'Italie et y consolidant +sa puissance, que tout le monde autour de lui se fatiguait de la +représentation continuelle dans laquelle il retenait sa cour, que +l'impératrice, heureuse de l'élévation de son fils, et pourtant affligée +de s'en voir séparée, s'amusait de toutes ces fêtes dont elle était +l'objet, et des exhibitions magnifiques qu'elle faisait de toutes ses +pierreries et de ses plus élégantes toilettes, je menais une vie +paisible et agréable dans la vallée de Montmorency, chez madame +d'Houdetot dont j'ai déjà parlé. Les souvenirs de cette aimable femme me +reportaient vers le temps qu'elle se plaisait à conter; je m'amusais à +l'entendre parler de ces fameux philosophes qu'elle avait tant connus, +et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations. Tout +animée par les confessions de Jean-Jacques Rousseau, je m'étonnais +quelquefois de la trouver refroidie sur son compte; et je dirai en +passant que l'opinion de madame d'Houdetot, qui semblerait avoir dû +conserver plus d'indulgence qu'une autre pour Rousseau, n'a pas peu +contribué à me mettre en défiance sur le caractère de cet homme qui, je +crois, n'a eu d'élévation que dans le talent[16]. + + [Note 16: Ma grand'mère était, comme on le voit et comme + je l'ai dit dans la préface de cet ouvrage, très liée avec + madame d'Houdetot, malgré la différence des âges, des + sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans + intérêt ce qu'elle écrivait à son mari, durant le séjour + qu'elle faisait, en ce moment même, chez cette femme célèbre, + par les confessions de Rousseau, et par les mémoires de + madame d'Épinay: «Sannois, 22 floréal an XIII (12 mai 1805). + Ce matin, après les leçons de Charles, j'ai été voir madame + d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouvée digne + d'être admise à de petites confidences sentimentales, que + j'ai d'autant mieux reçues que ma pensée habituelle, tournée + vers toi, et devenue un peu mélancolique par l'absence, me + rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de + coeur. Elle m'a montré des vers qu'elle avait faits pour son + ancien ami (M. de Saint-Lambert), m'a fait voir trois + portraits qu'elle avait de lui, et m'a parlé de ses + jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec + une sorte de naïveté et d'ignorance du mal, si je puis parler + ainsi, qui la rendait touchante et excusable à mes yeux. Mon + ami, je suis convaincue que la société de cette femme serait + dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son + choix. Celle qui hésiterait encore entre son coeur et la + vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement + encore qu'elle ne s'éloignerait d'une personne corrompue. + Elle est si calme, si heureuse, si peu inquiète de son sort + futur! Il semble enfin qu'elle se repose sur cette parole de + l'Évangile qui paraît faite pour elle: «Beaucoup de péchés + lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé!» + + »N'allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d'une + vieillesse paisible après une jeunesse un peu égarée, dérange + mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu'une autre, mon + cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce + qu'elle est appuyée sur le bonheur et sur l'amour Je réponds + de moi, parce que je t'aime et que je te suis chère. Douze + années d'expérience m'ont assez prouvé que mon coeur t'était + uniquement destiné, mais, ta sévérité dût-elle s'en alarmer, + je n'aurais pas été si sûre si tu n'avais pas été mon mari.» + Quelques années plus tard, vers la fin du mois de janvier + 1813, madame d'Houdetot mourait à l'âge de quatre-vingt-trois + ans, et ma grand'mère traçait d'elle ce portrait que je + retrouve dans un de ses cahiers. «Madame d'Houdetot vient de + mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des + orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce + et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exercée, + est-ce le courage d'une âme forte, est-ce enfin le concours + des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à + ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute. + Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui + heurtent la vie, mais il a dû l'empêcher de les rencontrer. + Semblable à ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait + passer à côté de l'écueil sans l'avoir prévu ni en être + froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui + n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est + accoutumé de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de + l'avertir, on serait bien plus sûr d'attrister que d'éclairer + sa touchante ignorance. + + »Madame d'Houdetot était née dans une époque heureuse et + brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui + avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV, + laissaient après eux en s'éteignant une trace de lumière + prolongée qui suffisait encore pour échauffer l'esprit de + leurs successeurs. La longue et pacifique administration du + cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps + de se développer. Madame d'Houdetot put rencontrer + facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les + goûts qu'elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait + alors, elle tint d'abord dans la société la place qu'on y + voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis + quinze ans jusqu'à vingt les femmes se ressemblent à peu + près. Élevées dans les mêmes habitudes, formées par la même + éducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins + d'agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des + qualités absolument nécessaires à l'éloge qu'on doit pouvoir + faire d'une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se + marient-elles qu'on ignore encore, même leurs parents, même + elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur + conduite. + + »Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont + moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde + éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a + choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après + avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs + faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui + eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre + les femmes qui apporte d'avance des principes établis, qui + les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les + retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte + et particulière. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne + nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer, + ne peut pas être assurément comprise dans cette classe. + Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à + chacune des actions de sa vie, lui mérite une place + particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame + d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des + incidents particuliers la placèrent dans une société qui + professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer. + Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia + leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions. + Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors _les philosophes_ + ou _les académiciens_, sa jeune et riante imagination + s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la + censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter + souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à + son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui + prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou + peut-être n'avait pas voulu prévoir, que les nouvelles + institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que + sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment + d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été + exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d'Houdetot une + doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et + quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu + de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de + la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments + d'interrègne, qui auraient attristé madame d'Houdetot. Si la + nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque + ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la + détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de + détruire une semblable illusion? + + »On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdetot, je + ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté + demande un certain discernement du mal; elle le voit et le + pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui + que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir + réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle, + et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui + n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout + simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette + bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de + ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit, + beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle + dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui + décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé! + Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux, + donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme + que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot + disait-elle souvent: «Les plaisirs m'ont quittée, mais je + n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun.» Cette + disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie, + et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des + biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait + le souvenir, car son âme conservait une sorte de + reconnaissance pour toutes les époques de sa vie. + + »Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne + heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de + tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien + gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue + d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en + extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait + avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à + contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les + dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer, + et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir + de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils + avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet + d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations. + + »Madame d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en + faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût + acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de + souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son + caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent + fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses + plaisirs. + + »Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre, + aux tristes impressions produites par les mouvements + politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir + à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle + vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents + s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle + n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation, + imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour + vivre dans cette intimité de famille et d'affection à + laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on + ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs. + + »Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y + rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir + encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin + d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la + conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus, + d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont + la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle + croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle + se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les + facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa + vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il + fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une + providence indulgente la servit encore en préservant ses + dernières années de l'isolement qui les accompagne + ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses + vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé + son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre + avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses + sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait + quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur, + mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa + vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette + indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir + seule le droit de réclamer. + + »D'ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme + qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice + prolongé des facultés du coeur n'en affaiblit point + l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en + quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que + l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, «Ne + m'oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en + pleurs autour de son lit de mort, «j'aurais plus de courage + s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive + dans votre souvenir!» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par + le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots: + _J'aime!_ ont été le dernier accent que son âme en s'exhalant + ait porté vers la Divinité.» (P. R.)] + +Paris était, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille +impériale vivait dispersée à la campagne. Je voyais quelquefois madame +Louis Bonaparte à Saint-Leu que son mari avait acheté. Louis paraissait +exclusivement occupé des embellissements de son jardin. Sa femme était +solitaire, malade, et toujours craintive de laisser échapper un mot qui +lui déplût. Elle n'avait osé ni se réjouir de l'élévation du prince +Eugène, ni pleurer son absence qui devenait indéfinie. Elle écrivait +peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres fût respecté. + +Dans une des visites que je lui fis, elle m'apprit que le bruit s'était +répandu que MM. de Polignac, enfermés au château de Ham, avaient fait +des tentatives pour s'échapper, qu'on les avait transférés au Temple, +qu'on accusait madame Bonaparte d'y prendre, par moi, un assez grand +intérêt. + +Cette accusation, dont madame Louis soupçonnait Murat d'être l'auteur, +n'avait assurément aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus à +ces deux prisonniers, et, moi, j'avais entièrement perdu de vue la +duchesse de Polignac. + +Je m'appliquai à vivre fort retirée, afin de pouvoir répondre par ma +solitude aux discours que l'on essayerait de tenir sur ma conduite; mais +je fus, de plus en plus, affligée de ces précautions, et surtout de ne +pouvoir profiter de la place où je me trouvais, pour être utile autant +que je l'aurais désiré, soit à l'empereur lui-même, soit aux +personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grâces. + +Il y a dans mon humeur généralement assez de bienveillance; de plus, je +mettais un peu d'amour-propre qui, je crois, n'était pas mal entendu, à +servir ceux qui, dans le début, m'avaient blâmée, et à imposer silence à +leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n'auraient +pas été sans générosité. Enfin, je croyais encore que l'empereur +s'attacherait des personnes rétives, par la permission qu'il +m'accorderait d'apporter jusqu'à lui leurs sollicitations et leurs +besoins; et, comme je l'aimais encore, quoiqu'il m'inspirât plus de +crainte que par le passé, je souhaitais toujours qu'il se fit aimer. +Mais il fallut bien m'apercevoir que, mon plan n'étant pas toujours +approuvé par lui, je pourrais m'en trouver dupe. Il fallut songer à me +défendre, plutôt que chercher à protéger les autres. Je faisais sur tout +cela des réflexions qui m'affligeaient; puis, dans d'autres moments, +prenant mon parti, je m'arrangeais des inégalités de ma situation, me +déterminant à n'en regarder que le côté agréable. J'avais dans le monde +une petite considération qui me plaisait, de l'aisance, pourtant +accompagnée d'un peu de gêne, comme il arrive toujours aux gens dont la +fortune est peu solide, et dont les dépenses sont obligées. Mais j'étais +jeune, et je ne pensais pas beaucoup à l'avenir. La société qui +m'entourait était agréable, ma mère parfaite, mon mari aimable et bon, +mon fils aîné charmant[16a]; je vivais intimement avec ma soeur bonne et +spirituelle. Tout cela détournait mes pensées de la cour, et m'en +faisait supporter les inconvénients. Ma santé seule me donnait des +inquiétudes de tous les moments; car elle était mauvaise, et, +visiblement, une vie agitée l'affaiblissait encore. Au reste, je ne +saurais trop dire pourquoi je me suis oubliée à parler de moi dans ce +détail; si jamais tout ceci doit être lu par un autre que mon fils, +assurément il ne faudrait pas hésiter à le supprimer. Pendant le séjour +de l'empereur en Italie, il y eut à la Comédie Française deux succès: +_le Tartuffe de moeurs_, traduit ou plutôt imité de l'_École du +scandale_ de Sheridan, par M. Chéron, et _les Templiers._ Ce M. Chéron +était un homme d'esprit qui avait été député à l'Assemblée législative; +il avait épousé une nièce de l'abbé Morellet; j'étais extrêmement liée +avec eux. L'abbé avait écrit à l'empereur pour qu'il donnât une place à +M. Chéron.[16b] Au retour de ce voyage, le _Tartuffe de moeurs_ fut joué +devant Bonaparte; il s'en amusa tellement, qu'après s'être informé près +de M. de Rémusat de ce qu'était l'auteur, et avoir appris de lui qu'il +méritait qu'on l'employât, dans un moment de facilité et de +bienveillance, il l'envoya préfet à Poitiers. Malheureusement pour sa +famille, il y mourut au bout de trois ans de séjour; sa femme est une +personne de beaucoup de mérite et d'esprit. + + [Note 16a: Les lettres de ma grand'mère, et ce n'en est pas + le moindre prix, sont remplies de récits sur l'esprit, la + grâce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me + pardonnera d'en citer un exemple. Dans une lettre du 29 + floréal an XIII (19 mai 1805), après quelques éloges de la + facilité de son fils à apprendre et à comprendre, elle + ajoute: «Je ne sais si, tout paternel que vous êtes, vous ne + sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi, + mais je vous assure que je n'exagère rien, et si vous ne me + croyez pas, consultez sa grand'mère (madame de Vergennes). + Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle + s'acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser + aucune inquiétude. Le petit couche près d'elle, et, excepté à + l'heure de ses leçons, où on me l'envoie, il reste près + d'elle, ou dans le jardin, à jouer sous ses yeux. Il la + réveille un peu matin, mais il me semble que cela l'amuse, et + c'est ordinairement dans ce moment de la journée qu'elle lui + donne ce qu'elle appelle la _leçon d'esprit_; en effet, c'est + alors qu'elle le fait causer. Elle s'est imaginée de faire + avec lui des dialogues des morts: Charles fait un + interlocuteur, et ma mère un autre. Hier, le dialogue était + entre Néron et Talma. Après avoir parlé de la tragédie, + Charles, sous le nom du second, demanda à Néron s'il avait à + Rome un premier chambellan chargé de ses plaisirs. Après + avoir répondu, Néron questionne à son tour, et veut savoir + quel était le premier chambellan des Français pendant la vie + de Talma. Alors celui-ci vous nomme, et fait de grands éloges + de vous; après cela, il parle de votre famille, de votre + femme qui est une bonne mère, et puis de votre belle-mère, et + Talma ajoute avec un air confidentiel: «Seigneur, si vous + voulez me garder le secret, je vous dirai qu'il a une + belle-mère qui est tout à fait folle de son petit-fils,» et + maman de rire, et d'être ravie en me contant cela. Mais en + voilà assez sur ce marmot, à qui j'ai demandé hier pourquoi + je l'aimais tant, et qui m'a répondu: «Parce que je suis le + fils de papa.» Qu'en dites-vous? Est-ce que je ne l'élève pas + bien?» (P. R.)] + + [Note 16b: Malgré cette recommandation, personne ne + s'étonnera, sans doute, que je n'aie pas supprimé ces détails + personnels qui donnent à ce récit du naturel et un intérêt + particulier. (P. R.)] + +_Les Templiers_ avaient été lus à Bonaparte par M. de Fontanes, +approuvés dans quelques parties, blâmés dans d'autres. Il +voulait qu'on y fit quelques corrections, auxquelles Raynouard, +l'auteur, se refusa. L'empereur en demeura un peu piqué. Il ne trouva +pas très bon que _les Templiers_ eussent un si grand succès. Il se piéta +contre l'ouvrage, un peu contre l'auteur, et mit à les blâmer l'un et +l'autre une sorte de petitesse et de despotisme, qui s'alliaient fort +bien chez lui, quand une personne ou une chose avait excité sa mauvaise +humeur. Tout cela arriva quand il fut revenu[16c]. En général, il aurait +voulu que son goût et ses opinions servissent de règle. Il avait pris à +gré la musique des _Bardes_, opéra de Lesueur, et il était tout près de +trouver mauvais que le public de Paris n'en jugeât pas comme lui. + + [Note 16c: C'est seulement à son retour à Paris que + l'empereur se livra à l'humeur dont il est ici parlé, car + voici ce qu'il écrivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er + juin 1805), à M. Fouché: «Il me parait que le succès de la + tragédie des _Templiers_ dirige les esprits sur ce point de + l'histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas + qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets + seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans + un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette + époque n'est pas assez éloignée pour ne pas réveiller des + passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et, sans + porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez + empêcher cela, sans faire paraître votre intervention. Vous + pourriez en parler à M. Raynouard qui parait avoir du talent. + Pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une + tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu + d'être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur + de la nation. C'est dans ce genre de pièces, surtout, que le + théâtre est neuf, car sous l'ancien régime on ne les aurait + pas permises. L'oratorio de Saül n'est pas autre chose; c'est + un grand homme succédant à un roi dégénéré.» (P. R.)] + +L'empereur partit de Gênes pour revenir directement à Paris. C'était la +dernière fois qu'il voyait cette belle Italie où il semblait qu'il eût +épuisé toutes les manières de frapper les hommes, comme général, comme +pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna +les travaux qui devaient, ainsi qu'au Simplon, faciliter les +communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmentée +des grands seigneurs italiens et des dames qu'il y attacha. Il avait +déjà pris des chambellans parmi les Belges, et on commença à entendre +autour de lui tous ces différents accents, qui variaient seuls les +formules obséquieuses qu'on lui adressait. + +Il arriva, le 11 juillet, à Fontainebleau, et de là il vint s'établir à +Saint-Cloud. Peu de temps après son arrivée, _le Moniteur_ fut hérissé +de notes animées et demi-menaçantes qui annonçaient l'orage que l'Europe +ne tarderait point à voir éclater. Quelquefois ces notes renfermaient +certaines expressions marquantes qui décelaient l'auteur qui les avait +dictées. Il en existe une de ce temps qui me frappa: + +Les journaux anglais rapportaient qu'on avait imprimé à Londres une +généalogie supposée de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez +haut sa noblesse. + +«Ces recherches sont bien puériles, dit la note. À tous ceux qui +demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la réponse est +bien facile: Elle date du 18 brumaire.» + +Je revis l'empereur avec un mélange de sentiments, dont quelques-uns +étaient pénibles. Il était assez difficile de n'être pas ému par sa +présence; mais je souffrais en éprouvant cette émotion mêlée d'une +certaine défiance qu'il commençait à m'inspirer[16d]. + + [Note 16d: Les indiscrétions ou l'imprudence de M. + Salembeni n'avaient pas seules causé quelque souci à mes + grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre + de mon grand-père qui donne des détails sur une dénonciation + plus sérieuse, à laquelle ce passage fait allusion: + + «Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805). + + »Je ne veux pas, ma chère amie, laisser partir Corvisart sans + lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il + compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me + promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tôt. + Gardez pour vous ce que je vous dis de l'époque de mon + arrivée, parce que l'empereur veut laisser croire qu'il + n'arrivera à Paris que dans deux mois, mais la vérité est que + son projet serait d'arriver à Fontainebleau le 22 ou le 23, + au plus tard, du mois prochain. J'ai encore un motif de vous + écrire par Corvisart, c'est que toutes nos lettres sont lues, + ou dans le cas de l'être, ce qui ne laisse pas de me gêner + fort quand je veux m'entretenir avec vous. C'est une lettre + de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue à la + poste, a occasionné son renvoi. Cela m'a empêché bien des + fois de vous écrire à coeur ouvert, et m'a bien des fois + rendu malheureux. J'aurais eu, par exemple, à vous prévenir, + ma chère amie, que vous avez encore été calomniée auprès de + l'empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accusée + d'avoir pris part à de mauvaises plaisanteries faites par + madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frères de + l'empereur. Sa Majesté ne m'en a pas parlé, mais il en a + cependant été frappé, et en a parlé à d'autres, plusieurs + fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument + avec cette famille. Vous sentez ce que j'ai eu à répondre aux + personnes qui m'en ont parlé de la part de l'empereur, sans + me permettre de m'en expliquer avec lui. Vous pensez bien que + je n'ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais + qu'on me dit quel est le dénonciateur. J'ai même assuré que, + si c'était un rapport de Fouché, je passerais entièrement + condamnation. On ne m'a rien répondu, parce que, j'en suis + sûr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours, + et toujours pour le métier délicat que nous lui avons vu + faire cet hiver. Quoiqu'il ne convienne pas que vous écriviez + sur cela à l'empereur, ni à l'impératrice, vous pourriez + cependant voir Fouché, et lui demander de vous rendre le + service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports + qui vous ont accusée. Vous pourriez peut-être, aussi, vous + expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans + doute le moyen de nous servir. Si vous écriviez à + l'impératrice, ce qui serait bien, car vous ne lui écrivez + pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif, + toucher quelque chose de votre manière de vivre. Il me vient + l'idée qu'il serait possible que votre soeur, qui fréquente + davantage les Damas, eût donné lieu à quelque méprise. Voyez + surtout cela avec votre bonne tête et vos réflexions + ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous + mander, enfin, en toute sûreté, car il y a déjà longtemps que + cela dure. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois pour cela + maltraité par le maître. Il pourrait être mieux, mais je n'ai + pas lieu de me plaindre. Quant à l'impératrice elle ne me + parle jamais que d'elle et de ce qui l'intéresse + personnellement. Il est impossible d'être plus complètement + personnelle qu'elle n'est devenue. Cependant, elle prend + plaisir à se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours + lire à l'empereur.» (P. R.)] + +L'impératrice me revit avec amitié. Je lui livrai assez franchement les +peines secrètes que je ressentais. Je lui témoignai ma surprise de voir +que, vis-à-vis de son époux, les dévouements passés ne défendaient +nullement contre aucune prévention subite. Elle lui redit mes paroles. +Comme elles ne manquaient ni de vérité, ni de force, il les entendit +assez bien. Il revint toujours sur ce qu'il n'appelait _dévouement_ que +celui qui donnait toute la personne, tous les sentiments, toutes les +opinions, et répéta qu'il fallait que nous abandonnions jusqu'à la plus +petite de nos anciennes habitudes pour n'avoir plus qu'une pensée, celle +de son intérêt et de ses volontés. Il promettait, en récompense, une +grande élévation, beaucoup de fortune, bien des jouissances pour +l'orgueil, «Je leur donnerai, disait-il en parlant de nous, de quoi se +moquer de ceux qui les blâment aujourd'hui, et s'ils veulent rompre avec +mes ennemis, je mettrai mes ennemis à leurs pieds.» Au reste, comme, +durant le séjour qu'il fit en France avant la campagne d'Austerlitz, son +esprit fut tendu vers des affaires fort importantes, nous eûmes alors +peu de tracas intérieurs, et notre position redevint assez douce. + +Je me souviens, dans le moment, d'une petite anecdote qui n'a +d'importance que parce qu'elle peut encore servir à peindre cet homme +étrange; et, pour cette raison, je ne crois pas devoir la passer sous +silence. + +Le despotisme de sa volonté s'étendait à mesure qu'il agrandissait le +cercle dont il voulait s'entourer. Il est très vrai de dire qu'il eût +voulu être seul le maître des réputations, pour les faire et défaire à +son gré. Il compromettait un homme, flétrissait une femme pour un mot, +sans aucune espèce de précautions. Mais il trouvait très mauvais que le +public osât regarder et juger la conduite de ceux, ou de celles, qu'il +avait mis comme en sauvegarde sous l'auréole dont il s'entourait. + +Pendant le voyage d'Italie, le rapprochement et l'oisiveté des palais +avaient donné lieu à quelques galanteries plus ou moins sérieuses, dont +on avait écrit les récits à Paris, et dont la médisance s'était un peu +amusée. Un jour que nous étions un assez grand nombre de dames du palais +déjeunant avec l'impératrice, et parmi lesquelles se trouvaient celles +qui avaient été en Italie, Bonaparte entre tout à coup dans la salle à +manger, et, avec un visage assez gai, s'appuyant sur le dos du fauteuil +de sa femme, nous adresse aux unes et aux autres quelques paroles +insignifiantes; puis, nous questionnant toutes sur la vie que nous +menons, il nous apprend, d'abord à mots couverts, que, parmi nous, il y +en a quelques-unes qui sont l'objet des discours du public. +L'impératrice, qui connaissait son mari, et qui savait que, de paroles +en paroles, il pouvait aller très loin, veut rompre cette conversation; +mais l'empereur, la suivant toujours, arrive en peu de moments à la +rendre assez embarrassante. «Oui, mesdames, dit-il, vous occupez les +bons habitants du faubourg Saint-Germain. Ils disent, par exemple, que +vous, madame ***, vous avez telle liaison avec M. ***; que vous, +madame...» en s'adressant ainsi à deux ou trois d'entre nous, les unes +après les autres. On peut se figurer aisément l'embarras dans lequel un +semblable discours nous mettait toutes. Je crois encore, en vérité, que +l'empereur s'amusait de ce malaise qu'il excitait: «Mais, ajouta-t-il +tout à coup, qu'on ne croie pas que je trouve bons de semblables propos! +Attaquer ma cour, c'est m'attaquer moi-même; je ne veux pas qu'on se +permette une parole, ni sur moi, ni sur ma famille, ni sur ma cour.» Et +alors, son visage devenant menaçant, son ton de voix plus sévère, il fit +une longue sortie contre la partie de la société de Paris qui se +montrait encore rebelle, disant qu'il exilerait toute femme qui +prononcerait un mot sur une dame du palais, et s'échauffant sur ce texte +absolument à lui seul, car aucune de nous n'était tentée de lui +répondre. L'impératrice abrégea le déjeuner, pour terminer une pareille +scène. Le mouvement qu'on fit interrompit l'empereur, qui s'en alla +comme il était venu. Une de nos dames, béate admiratrice de _tout_ +Bonaparte, était toute prête à s'attendrir sur la bonté d'un tel maître +qui voulait que notre réputation fût quelque chose de sacré. Mais madame +de ***, femme de beaucoup d'esprit, lui répondit avec impatience: «Oui, +madame, que l'empereur nous défende encore de cette manière, et nous +serons perdues!» + +Il s'étonna beaucoup lorsque l'impératrice lui représenta le ridicule de +cette scène, et il prétendit toujours que nous devions lui savoir gré +de la chaleur avec laquelle il s'offensait, quand on nous attaquait. + +Pendant son séjour à Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une +grande quantité de décrets relatifs à l'administration des nouveaux +départements qu'il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil +d'État, auquel, de jour en jour, il donnait plus d'influence, parce +qu'il était bien sûr de l'avoir sous sa dépendance. Il se montra à +l'Opéra, et fut bien reçu des Parisiens; cependant il les trouvait +toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il +menait une vie pleine et sérieuse, prenant quelquefois le délassement de +la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du +monde qu'une fois par semaine. Ces jours-là, la Comédie française venait +à Saint-Cloud, et y représentait des tragédies ou des comédies, sur un +très joli théâtre qu'on y avait construit. Ce fut alors que commencèrent +les embarras de M. de Rémusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand +appelait _l'inamusable_. En vain, on choisissait dans notre répertoire +théâtral quelques-uns de nos chefs-d'oeuvre; en vain, nos meilleurs +comédiens s'évertuaient à lui plaire; le plus souvent il apportait à +ces représentations un esprit préoccupé et distrait par la gravité de +ses rêveries. Il s'en prenait à son premier chambellan, à Corneille, à +Racine, aux acteurs, du peu d'attention qu'il avait donné au spectacle. +Il aimait le talent, ou plutôt la personne de Talma, avec qui il avait +eu quelque liaison, pendant l'obscurité de sa première jeunesse. Il lui +donnait beaucoup d'argent, et le recevait familièrement; mais Talma +lui-même ne venait guère plus qu'un autre à bout de l'intéresser. Tel +qu'un malade qui se prend aux autres du mauvais état de sa santé, il +s'irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient à +autrui, et croyait toujours qu'en grondant et tourmentant, il ferait +inventer enfin ce qui arriverait à le distraire. Il fallait plaindre +très sérieusement l'homme chargé de ses plaisirs. Malheureusement pour +nous, M. de Rémusat a été cet homme-là, et je pourrais dire ce qu'il a +eu à souffrir. + +En ce même temps, l'empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre +les Anglais, par quelques succès maritimes. Les flottes réunies, +espagnoles et françaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait +de défendre les colonies. L'amiral Nelson, nous poursuivant partout, +sans doute dérangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait +soigneusement, et à croire nos journaux, nous battions les Anglais +journellement. + +Il est vraisemblable que le projet de la descente était abandonné. Le +ministère anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le +continent. L'empereur de Russie, jeune et appelé à l'indépendance par +son caractère, se blessait déjà peut-être de la prépondérance que +voulait exercer le nôtre, et quelques-uns de ses ministres étaient +soupçonnés de favoriser la politique anglaise qui voulait qu'il devînt +notre ennemi. La paix avec l'Autriche ne tenait qu'à un fil, le roi de +Prusse seul semblait décidé à demeurer notre allié. + +«Pourquoi, disait encore une note du _Moniteur_, tandis que l'empereur +de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que +celui de France exerçât la sienne sur quelques parties de l'Italie? +Lorsque, avec le télescope d'Herschell, il observe de la terrasse du +palais de Tauride ce qui se passe entre l'empereur des Français et +quelques peuplades de l'Apennin, il n'exige pas sans doute que +l'empereur des Français ne voie pas ce que devient cet ancien et +illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est à la +mode d'accuser la France d'ambition; cependant quelle a été sa +modération passée! etc., etc...» + +Au mois d'août, l'empereur partit pour Boulogne. Il n'entrait plus alors +dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la +nombreuse armée qui campait dans le Nord, et qu'il n'allait point tarder +à faire marcher. Pendant cette absence, l'impératrice fit un voyage aux +eaux de Plombières; et je puis, il me semble, employer ce répit à +revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques détails sur M. de +Talleyrand, détails que, je ne sais pourquoi, j'ai omis jusqu'à présent. + +On sait comment M. de Talleyrand, rentré en France depuis quelque temps, +fut nommé ministre des relations extérieures[17], par les soins de +madame de Staël qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le +gouvernement des directeurs qu'il fit connaissance avec madame Grand. +Quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, cette belle Indienne +était encore remarquée, alors, pour sa beauté. Elle voulait passer en +Angleterre où vivait son mari, et elle alla demander un passeport à M. +de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet, +apparemment, que le passeport ne fut point donné, ou devint inutile. +Madame Grand demeura à Paris, et, peu après, on la vit fréquenter +l'hôtel des relations extérieures, et plus tard elle y fut logée. +Cependant Bonaparte était premier consul; ses victoires et ses traités +avaient amené à Paris les ambassadeurs des premières puissances de +l'Europe, et une foule d'étrangers. Les hommes obligés, par leur état, +de fréquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de +trouver à sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les +honneurs; seulement, ils s'étonnaient de la faiblesse qui avait consenti +à mettre dans une telle évidence une femme belle seulement, et d'un +esprit si médiocre, et d'un caractère si difficile, qu'elle blessait +continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui échappaient, +comme elle troublait son repos par l'inégalité de son humeur. M. de +Talleyrand a de la douceur et un grand _laisser aller_ pour toutes les +habitudes journalières. Il est assez aisé de le dominer en +l'effarouchant, parce qu'il n'aime point le bruit, et madame Grand +employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le +dominer. + + [Note 17: Le 15 juillet 1797. Il était rentré en France + depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)] + +Cependant, quand il fut question de présenter les ambassadrices chez le +ministre, il s'éleva des difficultés. Quelques-unes ne voulurent point +être exposées à être reçues par madame Grand. Elles se plaignirent, et +ces mécontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitôt, +il eut avec M. de Talleyrand, à ce sujet, un entretien décisif, et il +déclara à son ministre qu'il devait bannir madame Grand de sa maison. +Celle-ci, à peine eut-elle appris une pareille décision, qu'elle vint +trouver madame Bonaparte; et, à force de larmes et de supplications, +elle obtint qu'elle lui procurât une entrevue avec Bonaparte. Elle ne +fut pas plus tôt en sa présence, qu'elle tomba à ses genoux et le supplia +de révoquer un arrêt qui la réduisait au désespoir. Bonaparte finit par +être ému des pleurs et des cris de cette belle personne; et après +l'avoir un peu calmée: «Je ne vois qu'un moyen, dit-il. Que Talleyrand +vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son +nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui.» Madame Grand fut très +satisfaite de cette décision. Le consul la répéta à M. de Talleyrand en +ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se déterminer. On a dit +qu'il avait trouvé un malin plaisir à le faire marier, et qu'il était +secrètement charmé de cette occasion de le flétrir, et, suivant son +système favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidélité +que celui-ci serait forcé de lui garder. Il est bien possible que cette +idée soit entrée dans sa tête; il est certain aussi que madame +Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrême empire, +usa de tout son crédit auprès de son époux, pour le rendre favorable à +madame Grand. + +M. de Talleyrand rentra chez lui, assez troublé de la prompte +détermination qu'on exigeait de lui. Il y fut accueilli par des scènes +violentes; on l'attaqua avec tous les moyens qui devaient le plus +épuiser sa résistance; il fut pressé, poursuivi, agité contre ses +inclinations. Un reste d'amour, la puissance de l'habitude, peut-être +aussi la crainte d'irriter une femme qu'il est impossible qu'il n'eût +pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le déterminèrent. Il céda, +partit pour la campagne, et trouva dans un village de la vallée de +Montmorency un curé qui consentit à le marier. Deux jours après on +apprit que madame Grand était devenue madame de Talleyrand, et tous les +embarras du Corps diplomatique furent aplanis. Il paraît que M. Grand, +qui habitait en Angleterre, quoique peu désireux de retrouver une femme +avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne négligea point +l'occasion de se faire payer alors chèrement les réclamations contre ce +mariage dont il menaça, à plusieurs reprises, les deux nouveaux époux. +Pour avoir quelques distractions dans sa propre maison, M. de Talleyrand +fit venir de Londres la fille d'une de ses amies qui, en mourant, lui +avait recommandé cette enfant. C'est cette petite Charlotte qu'on a vu +élever chez lui, et qu'on a crue, très faussement, être sa fille. Il s'y +attacha vivement, soigna beaucoup son éducation, et, à l'âge de dix-sept +ans, l'ayant adoptée et décorée de son nom, il l'a mariée à son cousin +le baron de Talleyrand. Elle se conduit fort bien aujourd'hui, et elle +est venue à bout de gagner la bienveillance des Talleyrand, tous d'abord +assez justement mécontents de ce mariage. + +Les gens qui connaissent M. de Talleyrand, qui savent à quel point il +porte la délicatesse du goût, l'habitude d'une conversation fine et +spirituelle, et le besoin d'un repos intérieur, se sont étonnés qu'il +ait uni sa vie à celle d'une personne qui le choquait à tous les moments +de la journée. Il est donc assez vraisemblable que des circonstances +impérieuses l'ont forcé, et que la volonté de Bonaparte, et le peu de +temps qu'on lui a donné pour se déterminer, se sont opposés à la +rupture, qui, dans le fond, lui eût bien mieux convenu. En effet, quelle +différence pour M. de Talleyrand, si, en s'affranchissant d'un tel joug, +il eût dès lors pris pour but de sa conduite son rapprochement futur +avec l'Église qu'il avait abandonnée! Sans oser lui souhaiter que ce +retour eût été fait avec une véritable bonne foi, combien il eût gagné +de considération, si, plus tard, quand tout fut à peu près recréé et +replacé, il eût revêtu l'automne de sa vie de la pourpre romaine, et du +moins réparé, pour le monde, le scandale de sa vie! Cardinal, grand +seigneur, homme vraiment distingué, il aurait eu des droits à tous les +respects, à tous les égards, et sa marche n'aurait pas eu ce caractère +d'embarras et d'hésitation qui l'a tant gêné depuis. Mais dans la +situation où il s'est mis, quelles précautions n'a-t-il pas dû prendre +pour échapper, autant que possible, au ridicule toujours suspendu sur +lui! Sans doute il s'est mieux tiré qu'un autre de l'étrange évidence +dans laquelle il était. Un profond silence sur les ennuis secrets, les +apparences d'une complète indifférence pour les niaiseries qui +échappaient à sa compagne et pour les écarts qu'elle se permit, un peu +de hauteur à l'égard de ceux qui auraient tenté de sourire de lui ou +d'elle, une extrême politesse qui appelait la bienveillance, un grand +crédit, une considération politique immense, une fortune énorme, +dépensée noblement, une patience à toute épreuve pour dévorer l'insulte, +une grande habileté pour s'en venger à propos, voilà ce qu'il opposa, +avec une suite vraiment remarquable, au blâme général qu'il avait +excité, mais qui ne savait sous quelle forme se montrer; et, malgré ses +fautes qui sont immenses, le mépris public n'a jamais osé l'atteindre. +Mais il ne faut pas croire qu'intérieurement il n'ait pas été puni de +son imprudente conduite. Privé de tout bonheur intime, à peu près +brouillé avec sa famille qui ne pouvait guère se mettre en relations +avec madame de Talleyrand, il fut forcé de se livrer à une vie toute +factice, qui pût l'arracher à l'ennui de sa maison, et peut-être à +l'amertume de ses secrètes pensées. + +Les affaires publiques le servirent et l'occupèrent; il livra au jeu le +temps qu'elles lui laissaient. Toujours environné d'une cour nombreuse, +donnant aux affaires ses matinées, à la représentation le soir, et la +nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au tête-à-tête fastidieux de sa +femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui eût inspiré de trop +sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire de lui-même, il +ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il était sûr que l'extrême +fatigue lui permettrait de l'obtenir. + +Au reste, l'empereur, par sa conduite à l'égard de madame de Talleyrand, +ne le dédommagea point de l'obligation qu'il lui avait imposée. Il la +traita toujours froidement, et souvent avec impolitesse, ne lui +accordant jamais sans difficultés les distinctions accordées au rang où +elle était appelée, et ne dissimulant point la déplaisance qu'elle lui +inspirait, même dans les temps où M. de Talleyrand avait encore toute sa +confiance. Ce dernier dévora tout, et ne laissa jamais échapper la +moindre plainte. Il arrangea les choses pour que sa femme se montrât peu +à la cour; elle recevait tous les étrangers, à certains jours les +personnes qui tenaient au gouvernement; elle ne faisait guère de +visites; on n'en exigeait point d'elle; on la comptait pour rien. Il +était clair que, pourvu qu'en entrant et en sortant de son salon on lui +fît une révérence, M. de Talleyrand n'en demandait pas davantage. +J'oserais, en finissant, dire qu'il parut toujours porter, avec un +courage parfaitement résigné, le _tu l'as voulu_ de la comédie. + +La suite de ces mémoires me ramènera à parler de M. de Talleyrand, quand +j'aurai atteint le temps de notre liaison avec lui[18]. + + [Note 18: Cette liaison de mes grands-parents avec M. de + Talleyrand, commencée pendant le séjour de mon grand-père à + Milan, devenait précisément plus intime dans la même année. + Voici ce que ma grand'mère écrivait de lui à son mari, le 6 + vendémiaire an XIV (28 sept. 1805): «J'ai été réellement + contente du ministre. Dans une petite audience qu'il m'a + donnée, il m'a témoigné de l'amitié à sa manière. Vous pouvez + lui dire qu'il a été bien aimable, que je vous l'ai écrit. + Cela ne fait jamais de mal. Je lui ai dit, en riant: «Aimez + donc mon mari; cela ne vous donnera pas grand'peine, et cela + me fera plaisir.» Il m'a assuré qu'il vous aimait, _et je + l'ai cru_. Il prétend que nous nous ennuyons trop à la cour + pour ne pas devenir toutes un peu galantes, _moi_, dit-il, + _un peu plus tard que les autres, parce que je ne suis pas + tout à fait bête, et que l'esprit est la plus sûre + sauvegarde_. J'avais envie de lui dire qu'il n'en était pas + la preuve, et que je sentais en moi une bien meilleure + défense, qui est tout entière dans ce sentiment si doux, si + exclusif que tu as su m'inspirer, et qui fait le bonheur de + ma vie, même en ce moment où il me cause de vifs chagrins.» + Ce chagrin, c'était l'absence. (P. R.)] + +Je n'ai point connu madame Grand dans l'éclat de sa jeunesse et de sa +beauté, mais j'ai entendu dire qu'elle avait été une des plus charmantes +personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et +l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était +éblouissant, ses yeux d'un bleu animé; le nez un peu court, retroussé +et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec +M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une +beauté qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait +avoir au moins trente-six ans, quand elle épousa M. de Talleyrand. +L'élégance de sa taille commençait à disparaître un peu, par +l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a +fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son teint +devenu fort rouge. Elle a le son de voix désagréable, de la sécheresse +dans les manières, une malveillance naturelle à l'égard de tout le +monde, et un fonds de sottise inépuisable, qui ne lui a jamais permis de +rien dire à propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours +été les objets de sa haine particulière, et l'ont cordialement détestée. +Son élévation lui a donné peu de bonheur, et ce qu'elle a eu à souffrir +n'a jamais excité l'intérêt de personne[19]. + + [Note 19: Le bref du pape, qui relevait M. de Talleyrand + des excommunications encourues, était alors considéré, par + lui, comme une permission de devenir laïque, et même de se + marier, quoique rien de pareil n'y soit dit expressément. On + peut s'en convaincre en lisant l'ouvrage très intéressant de + sir Henry Lytton Bulwer, qui me paraît être ce qu'on a écrit + de plus juste et de plus bienveillant à la fois, sur son + esprit, sur sa personne et sur l'influence, tant de fois + utile à la France, qu'il a exercée en Europe. Quant à son + mariage, l'auteur en parle ainsi: «La dame qu'il épousa, née + dans les Indes orientales, et séparée de M. Grand, était + remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit. + Tout le monde a entendu l'anecdote à propos de sir George + Robinson, auquel elle demandait des nouvelles de son + domestique _Friday_. Mais M. de Talleyrand défendait son + choix en disant: «Une femme d'esprit compromet souvent son + mari, une femme stupide ne compromet qu'elle-même.» (Essai + sur Talleyrand par sir Henry Lytton Bulwer G. C. B, ancien + ambassadeur, trad. de l'anglais par M. G. Perrot) (P. R.)] + +Tandis que l'empereur passait en revue toute son armée, madame Murat +alla lui faire une visite à Boulogne, et il exigea que madame Louis +Bonaparte, qui avait accompagné son mari aux eaux de Saint-Amand, +l'allât joindre aussi, et lui menât son fils. Il lui arriva plus d'une +fois de parcourir les rangs de ses soldats avec cet enfant dans ses +bras. Cette armée était alors admirablement belle, soumise à une exacte +discipline, animée, bien pourvue, et fort impatiente de la guerre. Ses +désirs ne tardèrent pas à être satisfaits. Malgré les rapports de nos +journaux, nous étions presque toujours arrêtés dans tout ce que nous +tentions sur mer pour protéger nos colonies; l'entreprise de la descente +paraissait de jour en jour plus périlleuse; il fallait frapper l'Europe +par quelque nouveauté moins douteuse. + +«Nous ne sommes plus, disaient les notes du _Moniteur_ en s'adressant +aux Anglais, ces Français si longtemps vendus et trahis par des +ministres perfides, des maîtresses avides et des rois fainéants. Vous +marchez vers une inévitable destinée.» + +Nous livrâmes un combat naval à la hauteur du cap Finistère, combat dont +les deux nations, anglaise et française, firent une victoire, où sans +doute la bravoure nationale opposa une forte résistance à la science de +l'ennemi, mais qui n'eut d'autre résultat que de faire rentrer notre +flotte dans le port. Peu après, nos journaux retentirent de plaintes sur +les outrages que le pavillon vénitien avait éprouvés, depuis qu'il +dépendait de l'Autriche. On sut bientôt que les troupes autrichiennes se +mettaient en mouvement, que l'alliance entre les deux empereurs +d'Autriche et de Russie était décidée contre nous. Les journaux anglais +annoncèrent avec triomphe la guerre continentale. + +On fêta cette année le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de +pompe, d'un bout de la France à l'autre. Il revint de Boulogne le 3 +septembre, et, dans ce temps, le Sénat rendit un décret par lequel, on +dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grégorien. Ainsi +disparurent peu à peu les dernières traces de la République qui avait +duré, ou paru durer, treize ans. + + + + +CHAPITRE XIV. + +(1805.) + + +M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ +de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris +pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg +Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne. + + +À l'époque dont je parle, M. de Talleyrand était encore mal avec Fouché +et, ce qui est assez curieux à dire, je me souviens que ce dernier +l'accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait +toujours que, lors de l'attentat du 3 nivôse[20], M. de Talleyrand +l'avait fortement accusé de négligence auprès de Bonaparte, et n'avait +pas peu contribué à le faire renvoyer. Revenu au ministère, il gardait +secrètement sa rancune, et ne laissait guère échapper d'occasion de la +satisfaire, par des moqueries âpres et un peu cyniques, qui, d'ailleurs, +faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et +Fouché ont été deux hommes vraiment remarquables, et tous deux très +utiles à Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et +de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles +relations. L'un avait gardé fidèlement les manières gracieusement +insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands +seigneurs de l'ancien régime. Fin, silencieux, mesuré dans ses discours, +froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force +que de lui seul, car il n'avait dans sa main aucun parti, ses fautes +mêmes et, pour dire tout, la flétrissure de l'oubli de son ancien état, +ne paraissaient point une garantie suffisante aux révolutionnaires qui +le connaissaient si adroit et si souple, qu'ils le supposaient +conservant toujours des moyens de leur échapper. D'ailleurs, il ne se +livrait à personne, impénétrable sur les affaires dont il était chargé, +et sur l'opinion qu'il avait du maître qu'il servait; et, pour achever +de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne négligeant aucune +de ses aises, soigné dans sa toilette, parfumé, amateur de bonne chère +et de toutes les jouissances du luxe, jamais empressé auprès de +Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en +public, et comme sûr de lui demeurer constamment nécessaire. + + [Note 20: La machine infernale.] + +Fouché, au contraire, véritable produit de la Révolution, sans soin de +sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonçaient ses +dignités comme s'il dédaignait de les arranger sur lui, s'en moquant +même dans l'occasion, actif, animé, toujours un peu inquiet; bavard, +assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien être le +dernier degré de la ruse, se vantant volontiers, assez disposé à se +livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant +guère à se justifier que par le mépris d'une certaine morale ou +l'insouciance d'une certaine approbation; mais il conservait avec un +soin qui, quelquefois, inquiétait Bonaparte, des relations avec un parti +que l'empereur se croyait obligé de ménager dans sa personne. Au travers +de tout cela, Fouché ne manquait pas d'une sorte de bonhomie; il avait +même quelques qualités intérieures. Il était bon mari d'une femme laide +et assez ennuyeuse, et très bon, même très faible père. Il envisageait +les révolutions dans leur ensemble, il haïssait les tracasseries +partielles, les soupçons journaliers, et c'est par suite de cette +disposition que sa police ne suffisait point à l'empereur. Là où il +voyait du mérite, il lui rendait justice; on n'a point raconté de lui de +vengeances qui lui aient été personnelles, et il ne s'est pas montré +capable de jalousies prolongées. Il est même vraisemblable que, s'il est +resté plusieurs années ennemi de M. de Talleyrand, c'est encore moins +parce qu'il avait à se plaindre de lui, que parce que l'empereur a pris +soin d'entretenir cette froideur entre deux hommes dont il eût cru +l'union dangereuse pour lui. Et, en effet, c'est à peu près vers le +temps où ils se sont rapprochés qu'il a commencé à se défier d'eux, et à +les éloigner un peu de ses affaires. + +Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crédit bien plus étendu que +Fouché. Il s'agissait de fonder une royauté, d'imposer à l'Europe et à +la France, par une diplomatie habile et par la pompe d'une cour, et le +ci-devant grand seigneur était bien meilleur à consulter sur tout cela. +Il avait une immense réputation en Europe; on lui connaissait des +opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains étrangers une +morale suffisante pour eux. L'empereur, pour inspirer confiance à ses +voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son +ministre des affaires étrangères. Il lui pardonna cette flatteuse +distinction, tant qu'il la crut nécessaire à ses projets. + +L'agitation dans laquelle était l'Europe, au moment où la rupture avec +la Russie et l'Autriche éclata, redoubla les entretiens de l'empereur +avec M. de Talleyrand; et, quand il partit pour commencer la campagne, +le ministre alla s'établir à Strasbourg afin d'être à portée de se +rendre près de l'empereur au moment où le canon français aurait marqué +l'heure des négociations. + +Vers le milieu de septembre, le bruit d'un prochain départ se répandit à +Saint-Cloud. M. de Rémusat reçut l'ordre de se rendre à Strasbourg, et +d'y faire préparer le logement impérial; et l'impératrice déclara si +vivement l'intention de suivre son époux qu'il fut décidé qu'elle irait +à Strasbourg avec lui. Une cour assez nombreuse devait les suivre. Mon +mari s'éloignant, j'aurais fort souhaité de l'accompagner, mais je +devenais de plus en plus malade, et hors d'état de faire un voyage. Il +fallut donc me soumettre à cette nouvelle séparation, bien autrement +triste que l'autre. C'était la première fois, depuis mon installation à +cette cour, que je voyais l'empereur partir pour l'armée. Les dangers +qu'il allait courir ranimèrent tout l'attachement que je lui portais. Je +ne me sentais plus la force de lui rien reprocher quand je le voyais +s'éloigner pour un si grave motif, et la pensée que, de tant de +personnes qui partaient avec lui, il y en aurait peut-être quelques-unes +que je ne devais plus revoir, me serrait le coeur au milieu du salon de +Saint-Cloud, et quelquefois me faisait venir les larmes aux yeux. Tout +autour de moi, je voyais des femmes, des mères navrées, qui n'osaient +pourtant pas laisser voir leur douleur tant était grande la crainte de +déplaire! De même les militaires affectaient cette insouciance, parade +nécessaire de leur état. Mais, à cette époque il y en avait déjà un bon +nombre qui, parvenus à une fortune satisfaisante et ne pouvant pas +prévoir l'élévation presque gigantesque où la continuité des guerres les +a portés depuis, regrettaient sincèrement la vie opulente et tranquille +dont ils avaient pris l'habitude depuis quelques années. + +En France, la loi de la conscription s'exécutait avec sévérité et +agitait les provinces; à Paris, les partis se flattaient que bien des +choses allaient être remises en question, et on envisageait avec assez +de froideur la nouvelle gloire que nos armes devaient acquérir. Mais le +soldat, l'officier simple, étaient pleins d'ardeur et d'espérance, et +volaient aux frontières avec cet empressement qui présage le succès. + +Le 20 septembre, cet article parut dans _le Moniteur_: + +«L'empereur d'Allemagne, sans négociations ni explications préalables, +et sans déclaration de guerre, a envahi la Bavière. L'électeur s'est +retiré à Wurtzbourg, où toute l'armée bavaroise s'est réunie.» + +Le 23, l'empereur se rendit au Sénat; il y porta le décret qui rappelait +les réserves des conscrits de cinq années. Le ministre de la guerre, +Berthier, lut un rapport sur la guerre qu'on allait faire, et le +ministre de l'intérieur démontra la nécessité de faire garder les côtes +par des gardes nationales. + +Le discours de l'empereur fut simple et imposant; on l'approuva +généralement; les sujets de plaintes que nous pouvions avoir contre +l'Autriche furent longuement exposés dans _le Moniteur_. Nul doute que +l'Angleterre, sinon inquiète, du moins fatiguée par le séjour de nos +troupes sur les côtes, n'ait employé toute sa politique à soulever +contre nous des ennemis sur le continent, et que la création du royaume +d'Italie, et surtout sa réunion à l'empire français, n'aient +suffisamment inquiété le cabinet autrichien. À moins de connaître les +secrets de la diplomatie à cette époque, ce dont je suis fort éloignée, +on ne s'explique pas comment l'empereur de Russie rompit avec nous. Il +est présumable que des gênes commerciales commencèrent à lui donner de +l'inquiétude dans ses relations avec l'Angleterre. + +J'ajouterai, si l'on veut, les paroles de Napoléon lui-même, qui à cette +époque disait: «L'empereur Alexandre est jeune, il veut tâter de la +gloire, et comme tous les enfants, suivre une route différente de celle +qu'a suivie son père.» Je n'expliquerai pas davantage la neutralité que +garda le roi de Prusse, qui nous fut si avantageuse, et qui lui devint +si fatale, puisqu'elle ne fit que reculer sa perte d'une année. Il me +semble que l'Europe se trompa; il fallait mieux deviner l'empereur, +consentir franchement à lui céder toujours, ou s'entendre tous pour +l'écraser dès son début. + +Mais revenons à mon récit, dont je me suis écartée pour traiter une +matière trop au-dessus de mes forces. + +Je passai à Saint-Cloud les derniers jours qui précédèrent le départ. +L'empereur travaillait sans relâche; quand il était fatigué, il se +couchait quelques heures dans la journée, pour se relever au milieu de +la nuit. Du reste, il avait de la sérénité, même plus de grâce que dans +un autre temps; il recevait du monde comme de coutume, assistait à +quelques spectacles, et se ressouvint à Strasbourg d'envoyer au comédien +Fleury une gratification, parce que, deux jours avant son départ, il +avait joué devant lui _le Menteur_ de Corneille qui l'avait amusé. + +Quant à l'impératrice, elle avait toute la confiance dont la femme de +Bonaparte devait avoir contracté l'habitude. Satisfaite de le suivre, et +d'échapper par ce moyen aux discours parisiens qui l'effrayaient, à la +surveillance de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint-Cloud, +s'amusant d'une représentation nouvelle, elle envisageait une campagne +comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir à de +l'indifférence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de +flatteur pour celui qu'elle croyait fermement que la fortune n'oserait +abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer à Paris, et il +avait l'ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph +présidait les conseils d'administration du Sénat. Logé au Luxembourg, il +devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghèse faisait des remèdes +à Trianon; madame Murat se retirait à Neuilly où elle embellissait une +demeure charmante; Murat suivait l'empereur à l'armée. M. de Talleyrand +devait demeurer à Strasbourg, jusqu'à nouvel ordre. M. Maret +accompagnait l'empereur: il était le grand rédacteur des bulletins. + +Le 24, l'empereur partit, et il arriva à Strasbourg sans s'arrêter. Je +revins tristement à Paris rejoindre mes enfants, ma mère, et ma soeur +inquiète et séparée de M. de Nansouty qui commandait une division de +cavalerie. + +Dès le départ de l'empereur, on commença à répandre à Paris des bruits +d'invasion sur nos côtes, et en effet peut-être eût-on pu tenter une +telle expédition, mais, heureusement, nous n'avions pas affaire à des +ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et, à cette époque, +les Anglais étaient loin d'avoir dans leurs troupes de terre la +confiance que, depuis, elles ont mérité de leur inspirer. + +Le resserrement de l'argent se fit presque aussitôt sentir; un peu plus +tard, les payements de la Banque furent suspendus; l'argent devint cher, +jusqu'à se vendre à un prix très élevé. J'entendais dire que notre +commerce d'exportation ne suffisait point à nos besoins, et que la +guerre l'arrêtait tout à fait et haussait le prix de tout ce qui nous +venait du dehors. Là, dit-on, était la cause de cette gêne subite que +nous éprouvions[21]. + + [Note 21: «Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers + (t. VI, p. 31), le numéraire, quoiqu'il eût promptement + reparu, était toujours demeuré insuffisant, par une cause + facile à comprendre. Le papier-monnaie, tout en étant + discrédité dès le premier jour de son émission, avait + néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie + quelconque des échanges, et avait expulsé de France une + partie des espèces métalliques. La prospérité publique, + subitement restaurée sous le consulat, n'avait cependant pas + assez duré pour ramener l'or et l'argent sortis du pays. S'en + procurer était, à cette époque, l'un des soins constants du + commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide + développement, parce qu'elle fournissait, au moyen de ses + billets parfaitement accrédités, un supplément de numéraire, + la Banque de France avait la plus grande peine à maintenir + dans ses caisses une réserve métallique proportionnée à + l'émission de ses billets. Une portion considérable de notre + numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes, + Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés + que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou + par la contrebande. Tous les commerçants du temps se + plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était + journellement discuté à la Banque par les négociants les plus + éclairés de France.» Cette situation, décrite par M. Thiers + pour le mois de septembre 1805, s'était fort aggravée par la + déclaration de guerre. La suspension des payements de _la + caisse de consolidation_ en Espagne, les embarras de la + compagnie des _Négociants réunis_, la suspension des + payements de la Banque, les faillites nombreuses, à Paris et + en province, furent les premiers effets de la campagne + d'Austerlitz. (P. R.)] + +Les inquiétudes particulières venaient encore ajouter à la tristesse +générale. Déjà beaucoup de familles distinguées avaient livré leurs +enfants à la carrière des armes et tremblaient sur leur destinée. Quelle +attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient +apprendre, tout à coup, la perte de ce qu'on avait de plus cher! Quel +supplice Bonaparte a imposé à des mères, à des femmes pendant tant +d'années! Il s'est quelquefois étonné de la haine qu'il a fini par +inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxiété si douloureuse et si +prolongée, tant de larmes répandues, de nuits sans sommeil et de +journées pleines d'épouvante? S'il a bien voulu y regarder, il aura vu +qu'il n'est pas un sentiment naturel qu'il n'ait froissé. + +Avant son départ, pour offrir un débouché à la noblesse, il s'avisa de +créer ce qu'on appela _la garde d'honneur_. Il en donna le commandement +à son grand maître des cérémonies. Il était presque plaisant de voir +l'empressement que M. de Ségur mettait à former ce corps, le zèle que +certains personnages témoignaient pour y entrer, et l'anxiété +qu'éprouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l'empereur +les approuverait fort en leur voyant échanger leur habit rouge contre un +uniforme. Je n'oublierai jamais la surprise, et presque l'effroi que me +causa M. de Luçay, préfet du palais, douce et craintive créature, +lorsqu'il vint me demander si M. de Rémusat, père de famille, ancien +magistrat, alors âgé de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi, +tout à coup, la carrière militaire qui s'ouvrait à tout le monde. Nous +commencions à être habitués à tant de choses bizarres que, malgré ma +raison, j'éprouvai une sorte d'inquiétude. J'écrivis à ce sujet à mon +mari, qui me répondit que nulle ardeur martiale ne s'était heureusement +emparée de lui, et qu'il espérait que l'empereur compterait encore près +de lui d'autres services que ceux de l'épée. + +L'empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En +quittant Strasbourg, il avait laissé à mon mari toute la surveillance de +la cour et de la maison de l'impératrice. C'était lui imposer une vie +assez douce, qui n'avait d'autre inconvénient que de traîner après soi +un peu d'ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi à Strasbourg, +mit de l'intérêt dans les journées de M. de Rémusat. À cette époque +commença leur véritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rémusat, +naturellement simple, modeste, retiré, gagnait beaucoup à être vu de +près. M. de Talleyrand démêla la finesse de son esprit, la rectitude de +son jugement, la droiture de ses aperçus. Il prit confiance en lui, +rendant justice à la sûreté de son commerce, lui témoigna de l'amitié, +et lui, touché d'en rencontrer là où il n'en avait point attendu, lui +voua dès ce moment un attachement qu'aucune vicissitude n'a pu démentir. + +Cependant, l'empereur avait promptement quitté Strasbourg. Dès le 1er +octobre, il était en campagne, et toute l'armée, transportée de Boulogne +comme par enchantement, dépassait nos frontières. L'électeur de Bavière, +sommé par l'empereur d'Autriche de donner passage à ses troupes et s'y +refusant, se vit envahi de tous côtés; mais Bonaparte ne tarda point à +voler à son secours. + +Nous vîmes donc paraître le premier bulletin de la grande armée, qui +nous annonça un premier avantage à Donauvoerth, et nous donna les +proclamations de l'empereur et celle du vice-roi d'Italie. Masséna +devait seconder ce dernier, et faire pénétrer dans le Tyrol les armées +française et italienne réunies. À toutes les paroles qui devaient +enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries +mordantes contre l'ennemi. Une circulaire adressée aux habitants de +l'Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, était publiée, +et accompagnée de cette note: «Nous espérons que l'empereur d'Autriche +n'en aura pas besoin, puisqu'il est retourné à Vienne.» Les insultes +n'étaient point épargnées aux ministres et à quelques grands seigneurs +autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu'on accusait d'être +dirigé par sa femme, toute dévouée à la politique anglaise. Ces +petitesses se trouvaient pèle-mèle, dans les bulletins, avec des phrases +vraiment élevées, et d'une éloquence plus romaine que française, mais +qui ne laissait pas de frapper. + +L'activité de Bonaparte dans cette campagne fui réellement surprenante. +Dès le début, il jugea les avantages qu'allaient lui donner les +premières fautes que firent les Autrichiens, et il prévit son succès. +Vers le milieu d'octobre, il écrivait à sa femme: «Rassure-toi, je te +promets la campagne la plus courte et la plus brillante.» + +À Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l'ennemi, M. de +Nansouty s'y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu à +Günzbourg, et bientôt les Autrichiens reculèrent de partout. + +L'armée s'animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les +rigueurs de la saison qui s'avançait. Prêt à livrer bataille, l'empereur +haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d'une neige qui +tombait abondamment: «Mais, disait le bulletin, ses paroles étaient de +flamme, et le soldat oubliait ses privations.» Le bulletin se terminait +par ces paroles prophétiques: «Les destinées de la campagne sont +fixées[22].» + + [Note 22: Voici le texte même du cinquième bulletin de la + grande armée: «Augsbourg, 20 vendémiaire an XIV (12 octobre + 1805). L'empereur était sur le pont du Lech lorsque le corps + d'armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en + cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de + l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, et de la + confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu par + un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la + troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et éprouvait un + froid assez vif, mais les paroles de l'empereur étaient de + flamme; en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses + privations, et était impatient de voir arriver l'heure du + combat. Jamais plus d'événements ne se décideront en moins de + temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des + armées autrichiennes et russes seront fixés.» (P. R.)] + +La prise d'Ulm et la capitulation de son énorme garnison achevèrent de +frapper l'Allemagne de surprise et de terreur, et commencèrent à imposer +silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez +de peine à contenir à Paris. Il est difficile d'empêcher les Français de +se ranger du parti de la gloire, et nous commençâmes à prendre part à +celle dont se couvraient nos armées. Mais la gêne d'argent se faisait +sentir toujours d'une manière pénible, le commerce souffrait, les +spectacles étaient déserts; on remarquait l'accroissement de la misère, +et on se soutenait seulement par l'espoir qu'une si brillante campagne +devait être suivie d'une prompte paix. + +Après la prise d'Ulm, l'empereur dicta lui-même cette phrase du +bulletin: «On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: elle est digne +de son chef[23].» Il écrivit au Sénat, en lui envoyant les drapeaux pris +sur l'ennemi, et en lui annonçant que l'électeur était rentré dans sa +capitale; et on publia aussi ses lettres aux évêques pour leur demander +de remercier Dieu de nos succès. + + [Note 23: Cette phrase se trouve en effet dans le sixième + bulletin de la grande armée, daté d'Elchingen, le 26 + vendémiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)] + +Dès le commencement de la campagne, il avait été fait des mandements +dans chaque métropole pour justifier cette nouvelle guerre, et +encourager les conscrits à marcher promptement où ils étaient appelés. +Les évêques recommencèrent de nouveau, et ils épuisèrent les citations +de l'Écriture pour démontrer que l'empereur était protégé par le Dieu +des armées[24]. + +Joseph Bonaparte avait porté la lettre de son frère au Sénat. Le Sénat +décréta qu'une adresse de félicitations serait portée, en réponse, au +quartier général par un certain nombre de ses membres. + + [Note 24: L'extrême complaisance que mettait le clergé à + satisfaire l'empereur ne suffisait pas encore à celui-ci, si + l'on en juge par cette lettre qu'il écrivait à Fouché, + pendant cette campagne, le 4 nivôse an XIV (25 décembre + 1805). «Je vois des difficultés au sujet de la lecture des + bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture + convenable. Elle n'est propre qu'à donner plus d'importance + aux prêtres qu'ils ne doivent en avoir; car cela leur donne + le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises + nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà + comme on n'est jamais dans des principes exacts: tantôt on ne + veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut + laisser tomber cela. M. Portalis a eu très tort d'écrire sa + lettre, sans savoir si c'était mon intention.» (P. R.)] + +L'impératrice reçut à Strasbourg la visite de plusieurs princes +d'Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et +leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel, +les lettres de l'empereur qui lui annonçait si bien d'avance les +victoires qu'il allait remporter; et force était bien d'admirer cette +habile prévoyance, ou de reconnaître la puissance d'une destinée qui ne +se démentait pas un seul instant. + +Le maréchal Ney eut une belle affaire à Elchingen, et l'empereur +consentit tellement à lui en laisser l'honneur que, plus tard, quand il +créa des ducs, il voulut que ce maréchal portât le nom de duc +d'Elchingen. + +Je me sers de cette expression _consentir_, parce qu'il a été reconnu +que Bonaparte n'était pas toujours bien exact dans la répartition de +gloire qu'il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise +qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait à +donner de la gloire qu'à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui +arrivait, selon sa politique à l'égard des chefs qu'il avait sous ses +ordres, ou le degré de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le +silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de +tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une +action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais +tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et +cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On +essayait de réclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les événements +dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà +effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à +la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il +imposait silence à la réclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le +chef qui se trouvait offensé, une somme d'argent, une prise sur +l'ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées, +et ainsi se terminait le différend. + +Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu'il +employait adroitement à l'égard de ses maréchaux et de ses officiers +supérieurs, pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par la +difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre +d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions +pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents, +sachant à quoi chacun d'entre eux pouvait lui être utile, obligé sans +cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur +jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et, +surtout, ne pas laisser échapper l'occasion de leur montrer +qu'entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était +dans ses mains[25]. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de +n'être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au +prix qu'il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n'ont +pas eu à se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un +prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses +qu'ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs +espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans +en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait +terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent +distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus; +il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d'entre ces +fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles +s'étaient formées, c'est que la facilité avec laquelle elles avaient été +acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans +la confiance où ils étaient que ces moyens d'acquérir ne s'épuiseraient +jamais pour eux. + + [Note 25: Je trouve dans les papiers de mon père une note + qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux + de l'Empire: «L'empereur composait ses bulletins avec la plus + grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout + effacer et d'établir son infaillibilité, puis cherchant le + genre d'effet qu'il voulait produire sur les étrangers et le + public français, enfin obéissant à ses vues sur ses + lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour + eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien + n'égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les + bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils + réclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis + XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à + discipliner les vanités. + + »L'empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les + militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et + qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des + autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les + entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle, + l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut + créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul + homme dont il ait parlé avec une sorte d'enthousiasme, et + encore ne l'avait-il connu qu'au début de sa carrière de + puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien + traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800). + Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son + récit de la première campagne d'Italie, sont remarquables, et + la sévérité n'y ressemble pas à la jalousie. En général il + parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On + peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il + dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général + Foy m'a raconté qu'il lui avait entendu dire de Soult: «Il + peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la + livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des + prétentions, de l'ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas, + disait-il à M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir à tenir + deux hommes comme Soult et Ney.» + + »Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il + disait d'eux. Ce n'était pas à l'armée, surtout dans les + campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait + le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il + avait, pour ainsi dire, _une manière lâchée_ de faire la + guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il + sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus + confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il + ne s'occupait que de couvrir, par des coups décisifs et + directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les + pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait + lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les + chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur + responsabilité, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne + recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les + mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'égoïsme, + d'injustice et de perfidie, de haine même, ou d'envie. + Barante m'a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à + l'armée, étaient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans + les grands états-majors, et quelquefois même au quartier + général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal + Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit + sans cesse à sa table dire que l'empereur était jaloux de + lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à + cette fin, et, ayant mal à l'estomac, il allait jusqu'à dire + que cela venait de ce que l'empereur avait voulu + l'empoisonner.» J'ai cité tout entier ce passage intéressant, + mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors + de la campagne de 1805. (P. R.)] + +Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l'armée fût +encore soumise à une discipline dont plus tard elle s'est fort écartée, +les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre +de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l'entier +pillage de leurs châteaux l'obligation où ils se trouvèrent de loger une +seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat +était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on +ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d'emporter du +château qu'il abandonnait ce qui était à sa convenance. J'ai vu, au +retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son +mari, sachant le goût qu'elle avait pour la musique, lui avait envoyé +une collection énorme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand, +et nous dire, avec la même naïveté, qu'il lui avait adressé un si grand +nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés +de tous côtés, qu'elle ne savait plus où les placer. + +Mais, en même temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les +prétentions de ses généraux, il n'épargnait rien pour encourager et +satisfaire le soldat. Après la prise d'Ulm, un décret annonça que le +mois de vendémiaire, qui venait de s'écouler, serait à lui seul compté +pour une campagne. + +Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un _Te Deum_ à +Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires. + +Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et +bientôt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne +dût payer cher les prodiges de cette campagne. L'armée russe marchait à +grandes journées pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint +les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans +ce temps, que l'empereur François fit une grande faute en commençant +cette guerre avant que l'empereur Alexandre eût été à portée de le +secourir. + +Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il +demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des +garnisons françaises qu'il avait eu à supporter jusqu'alors. Quelques +décrets, relatifs à l'administration de la France, furent rendus des +différents quartiers généraux, et l'ancien doge de Gênes fut nommé +sénateur. L'empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant +d'affaires diverses en même temps, et à montrer qu'il savait porter ce +qu'il appelait _son coup d'oeil d'aigle_ sur tous les coins, au même +moment. C'est par cette même raison, et par suite de sa jalouse +inquiétude, qu'il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui +recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain, +c'est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait +contraire, annonçant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait +contre lui en son absence, et qu'il se préparait, au retour, à en tirer +une vengeance éclatante. + +Quand Fouché recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez +lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accusés. Soit +qu'il trouvât réellement de la minutie dans le courroux de l'empereur, +et qu'il pensât, comme il le disait quelquefois, que c'était un +enfantillage de vouloir empêcher les Français de parler; soit qu'il +voulût se faire un mérite de sa modération, après avoir conseillé plus +de prudence à ceux qu'il avait mandés, il finissait par convenir que +l'empereur s'abandonnait à des inquiétudes trop minutieuses, et il +acquérait peu à peu une réputation de justice et de modération qui +effaçait les premières impressions formées sur lui. L'empereur, +instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gré, et se +défiait toujours, secrètement, d'un homme si attentif à ménager les +différents partis. + +Enfin, le 12 novembre, notre armée victorieuse entra à Vienne. Les +journaux nous donnèrent des récits fort détaillés de cet événement. Ces +récits acquièrent un degré d'intérêt de plus, quand on sait qu'ils +étaient tous dictés par Bonaparte lui-même, et qu'il se complaisait fort +souvent à inventer, après coup, des circonstances et des anecdotes par +lesquelles il voulait frapper les esprits. + +«L'empereur, disait le bulletin, s'est établi au palais de Schönbrunn; +il travaille dans un cabinet décoré de la statue de Marie-Thérèse. En +l'apercevant, il s'est écrié: «Ah! si cette grande reine vivait encore, +elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle +que madame de Colloredo! Toujours environnée des grands de son pays, +elle eût connu la volonté de son peuple. Elle n'aurait pas livré ses +provinces aux ravages des Moscovites, etc...[26]» + + [Note 26: On peut voir tout ce morceau assez long dans + _le Moniteur_.] + +Cependant, une mauvaise nouvelle vint tempérer la joie que Bonaparte +ressentait de tant de succès. L'amiral Nelson venait de battre notre +flotte à Trafalgar; les Français avaient fait sur mer des prodiges de +valeur, mais ils n'avaient pu échapper à une défaite réellement +désastreuse. + +Cet événement produisit à Paris un mauvais effet, dégoûta l'empereur à +jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d'une si fâcheuse +prévention contre la marine française, que, depuis ce temps, il ne fut +plus guère possible d'obtenir de lui qu'il y portât intérêt ou +attention. En vain les marins et les militaires qui s'étaient distingués +dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou +quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu +près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils +voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de +ne point mettre en ligne de compte de leurs services l'admirable +bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice. + +Dès que l'empereur fut à Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il +entrevoyait des négociations prêtes à s'ouvrir; l'empereur d'Autriche +envoyait ses ministres pour commencer à traiter. Il est vraisemblable +que le nôtre avait déjà arrêté, dans sa tête, le projet de faire +l'électeur de Bavière roi, en agrandissant ses États, et aussi le +mariage du prince Eugène. + +M. de Rémusat eut ordre de venir à Paris. Il en devait rapporter les +ornements impériaux et les diamants de la couronne, et les transporter +ensuite à Vienne. Je ne le vis qu'un moment, et j'appris avec un nouveau +chagrin qu'il allait s'éloigner davantage. À son retour à Strasbourg, il +trouva l'ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l'impératrice +reçut celui de se rendre à Munich avec toute sa cour. Rien n'égale les +honneurs qu'on lui rendit en Allemagne; les princes et les électeurs se +portèrent en foule sur son passage, et l'électeur de Bavière, surtout, +n'épargna rien pour qu'elle fût satisfaite de sa réception. Elle demeura +à Munich, pour y attendre le retour de son époux. + +M. de Rémusat, en se rendant à sa destination, eut l'occasion de faire +plus d'une triste réflexion dans le pays qu'il avait à parcourir. Il +traversait des contrées toutes fumantes encore des combats dont elles +avaient été témoins. Les villages détruits, les chemins couverts de +cadavres et de débris retraçaient à ses yeux toutes les horreurs du +carnage. La misère des peuples vaincus ajoutait encore des dangers à ce +voyage fait dans une saison avancée. Tout contribuait à noircir +l'imagination d'un homme, ami de l'humanité, et disposé à déplorer les +désastres qui sont la suite des passions violentes des conquérants. Les +lettres que je reçus de mon mari, tout imprégnées de ces pénibles +réflexions, m'attristèrent profondément, et vinrent affaiblir +l'enthousiasme vers lequel je me sentais entraînée de nouveau par des +succès dont les récits ne nous livraient que la partie brillante. + +Quand M. de Rémusat arriva à Vienne, il n'y trouva plus l'empereur. Les +négociations avaient peu duré, et notre armée marchait en avant. M. de +Talleyrand et M. Maret étaient demeurés au palais de Schönbrunn, où ils +vivaient sans aucune intimité. L'habitude que le dernier avait auprès de +l'empereur lui donnait une sorte de crédit qu'il conservait, comme je +l'ai déjà dit, à l'aide d'une adoration, vraie ou feinte, qui se +manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de +Talleyrand s'en amusait quelquefois, et se permettait de railler le +secrétaire d'État, qui en conservait une rancune extrême. Il s'observait +donc sans cesse vis-à-vis de M. de Talleyrand, et ne l'aimait +nullement. + +M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver +avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s'augmenta dans l'oisiveté +de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M. +Maret, qui écrivait exactement à l'empereur, lui manda cette nouvelle +liaison, et qu'elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et +prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie. + +M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût +l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui +inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le +repos de l'Europe, il craignait fort l'entraînement de la victoire pour +l'empereur, et le désir que les militaires qui l'entouraient, tous +raccoutumés à la guerre, auraient qu'elle continuât. «Au moment de +conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur +lui-même que j'aurai le plus de peine à négocier, et qu'il me faudra +bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre à +canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il +parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des +énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à +terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un +gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa +conduite à l'égard de l'Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai +du moins, disait-il, l'enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque +repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile, +et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et +il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette +confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser +les effets d'une ambition sans bornes. Il m'écrivait souvent combien il +était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait +découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui +adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient +de plus pénible. + +Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les +lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrément de mon +intérieur. Quoique la prudence le forçât de n'entrer dans aucun détail, +je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des +différents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses +courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses +visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient +demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par +l'extrême attachement que leur inspirait l'empereur François. Ce bon +peuple de Vienne, tout conquis qu'il était, ne laissait point de +manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d'un +maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point +échapper un seul reproche contre lui. + +Au reste, il y avait beaucoup d'ordre à Vienne, la garnison y était +tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de +grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient +même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à +Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien +Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachèrent à la +musique de l'empereur. + + + + +CHAPITRE XV. + +(1805.) + + +Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince +Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité +de paix. + + +L'arrivée de l'armée russe, et la rigueur des conditions imposées par le +vainqueur, avaient déterminé l'empereur d'Autriche à tenter encore une +fois la voie des armes. Ayant donc rassemblé ses forces et joint +l'empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son côté +pour le rencontrer. Ces deux armées immenses se joignirent en Moravie, +près du petit village d'Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu à +jamais célèbre par une si mémorable victoire. Ce fut le 1er décembre que +Bonaparte résolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son +couronnement. + +Le prince Dolgorouki avait été envoyé à notre quartier général par le +czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l'empereur a dit vrai +dans ses bulletins, ne pouvaient guère être écoutées par un vainqueur, +maître de la capitale de son ennemi. À l'en croire, on exigeait la +reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passât sur une autre +tête. On fit parcourir à l'envoyé une partie de l'armée qu'on avait, +exprès, laissée dans le désordre, et il fut trompé, et trompa les +empereurs dans les récits qu'il leur fit. + +Le bulletin, qui rend compte de ces deux journées du 1er et du 2 +décembre, rapporte que l'empereur, vers le soir, rentrant dans son +bivouac, dit: «Voilà la plus belle soirée de ma vie. Mais je regrette de +penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que +cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfants; et en vérité, je me +reproche ce sentiment, car je crains qu'il puisse me rendre inhabile à +faire la guerre.» + +Le lendemain, en haranguant ses soldats: «Il faut, leur dit-il, finir +cette campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver à +la paix qu'aux conditions proposées par l'aide de camp Dolgorouki, la +Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur +les hauteurs de Montmartre.» Il était écrit, cependant, que ces mêmes +armées y camperaient un jour, en effet, et qu'Alexandre verrait à +Belleville un messager de Napoléon venir lui offrir telle paix qu'il +voudrait lui dicter. + +Je ne copierai point ici le récit de cette bataille qui a fait un +honneur réel à nos armes; on le trouvera dans _le Moniteur_, et +l'empereur de Russie, avec cette noble sincérité qui le caractérisé, a +dit qu'on ne pouvait rien comparer aux dispositions prises par +l'empereur pour le succès de cette journée, à l'habileté de ses +généraux, et à l'ardeur du soldat français. L'élite des trois nations se +battit avec acharnement; les deux empereurs furent obligés de fuir, pour +éviter d'être pris, et sans les conférences du lendemain, il paraît que +la retraite de celui de Russie eût été fort difficile. + +L'empereur dicta, presque sur le champ de bataille, le récit de tout ce +qui se passa le 1er, le 2 et le 3. Il en écrivit même une partie, et ce +rapport fait avec précipitation, mais cependant détaillé et très curieux +encore aujourd'hui, par l'esprit dans lequel il fut conçu, gros de +vingt-cinq pages, couvert de ratures, de renvois, sans ordre, et +souvent sans clarté, fut envoyé à Vienne à M. Maret, avec l'ordre de le +rédiger promptement pour le dépêcher au _Moniteur_ de Paris. + +Aussitôt que M. Maret eut reçu ce paquet, il se hâta de le communiquer à +M. de Talleyrand et à M. de Rémusat. Tous trois, qui habitaient alors le +palais de l'empereur d'Autriche, se renfermèrent dans l'appartement même +de l'impératrice, que M. de Talleyrand occupait, pour le déchiffrer et +le mettre en ordre. L'écriture de l'empereur, toujours fort difficile à +lire et souvent sans orthographe, rendait ce travail assez long. +Ensuite, il fallait rétablir l'ordre des faits, et changer des +expressions trop incorrectes contre d'autres plus convenables, et, +d'après l'avis de M. de Talleyrand et à la grande terreur de M. Maret, +retrancher des paroles par trop humiliantes pour les souverains +étrangers, et des éloges si directs, qu'on pouvait s'étonner que +Bonaparte se les fût donnés lui-même. + +Cependant, on eut soin de conserver certaines phrases soulignées et +auxquelles par conséquent il paraissait mettre de l'importance. Ce +travail dura plusieurs heures, et intéressa M. de Rémusat, en lui +donnant le moyen d'observer quelle différence de système, pour servir +l'empereur, suivaient les deux ministres avec lesquels il se trouvait. + +Après la bataille, l'empereur François avait demandé une entrevue qui se +passa au bivouac. «C'est, disait Bonaparte, le seul palais que j'habite +depuis deux mois.--Vous en tirez si bon parti, répondait l'empereur +d'Autriche, qu'il doit vous plaire.» + +On assure (_rapporte encore le bulletin_) que l'empereur a dit en +parlant de l'empereur d'Autriche: «Cet homme me fait faire une faute, +car j'aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l'armée russe et +autrichienne; mais, enfin, quelques larmes de moins seront versées.» + +Il paraît clair, par ce bulletin même, que le czar y est ménagé. Voici +comment on rend compte de la visite que l'aide de camp Savary fut chargé +de lui rendre: + +«L'aide de camp de l'empereur avait accompagné l'empereur d'Allemagne, +après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de Russie adhérait à la +capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée russe sans artillerie, +ni bagages, et dans un épouvantable désordre. Il était minuit; le +général Meerfeld avait été repoussé de Goeding par le maréchal Davout, +l'armée russe était cernée, pas un homme ne pouvait s'échapper. Le +prince Czartoryski introduisit le général Savary près de l'empereur. + +«--Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais; qu'il a +fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration pour +lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent ans +pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté?--Oui, sire, +lui dit le général, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs +de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Et +qu'est-ce?--Que l'armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les +journées d'étapes qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera +l'Allemagne et la Pologne autrichienne. À cette condition, j'ai ordre de +l'empereur de me rendre à nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, et +d'y donner des ordres pour protéger votre retraite, l'empereur voulant +respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour +cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.» + +»Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès +du maréchal Davout auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et +de rester tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur de France ne +pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur +qui renvoya six mille hommes à l'empereur Paul, avec tant de grâce et de +marques d'estime pour lui!» + +Le général Savary avait causé une heure avec l'empereur de Russie, et +l'avait trouvé tel que doit être un homme de coeur et de sens, quelques +revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés. + +Ce monarque lui demanda des détails sur la journée: «Vous étiez +inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur +tous les points d'attaque.--Sire, répondit le général, c'est l'art de la +guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C'est la quarantième +bataille que donne l'empereur.--Cela est vrai, c'est un grand homme de +guerre. Pour moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai +jamais eu la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez +de l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans +ma capitale; j'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne, il m'a +fait dire qu'il est content; je le suis aussi[27].» + + [Note 27: Toutes ces anecdotes sont rapportées dans les + trentième et trente et unième bulletins de la grande armée, + datés d'Austerlitz, 12 et 14 frimaire an XIV (3 et 5 décembre + 1806), pages 543 et 555 du vol. XI de la correspondance de + Napoléon Ier, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III. + (P. R.)] + +On s'est souvent demandé, dans ce temps-là, par quelle raison +l'empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit à la +paix après cette bataille, car cette raison donnée dans _le Moniteur_, +de quelques larmes de moins qui seraient versées, ne fut sûrement pas le +vrai motif de sa réserve. + +Faut-il conclure que la journée d'Austerlitz lui coûta assez pour lui +inspirer de la répugnance à en risquer une semblable, et que l'armée +russe n'était pas si complètement défaite qu'il voulut le faire croire? +Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-même, lorsqu'on lui +demandait pourquoi il avait mis un terme à la marche victorieuse, lors +du traité de Leoben: «C'est que je jouais au vingt et un, et je me suis +tenu à vingt»? Faut-il penser que Bonaparte, empereur depuis un an +seulement, n'osait point encore sacrifier le sang des peuples, comme il +l'a fait depuis, et que, surtout à cette époque, plein de confiance en +M. de Talleyrand, il cédait plus volontiers à la politique modérée de +son ministre? Peut-être aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus +affaibli qu'il ne le fit réellement la puissance autrichienne; car il +lui arriva de dire, quand il fut de retour à Munich: «J'ai encore laissé +trop de sujets à l'empereur François.» + +Quels qu'aient été ses motifs, il faut lui savoir gré de cet esprit de +modération qu'il sut conserver au milieu d'une armée échauffée par la +victoire, et qui se montrait en ce moment très ardente à prolonger la +guerre. Les maréchaux, et tous les officiers qui entouraient l'empereur, +s'efforçaient de le pousser à continuer la campagne; sûrs de vaincre +partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en ébranlant les +intentions de leur chef, ils suscitèrent à M. de Talleyrand tous les +embarras qu'il avait prévus. + +Ce ministre, mandé au quartier général, eut à combattre la disposition +de l'armée. Seul, il soutint qu'il fallait conclure la paix, que la +puissance autrichienne était nécessaire à la balance de l'Europe; et, +dès cette époque, il disait: «Quand vous aurez affaibli les forces du +centre, comment empêcherez-vous celles des extrémités, les Russes, par +exemple, de se ruer sur elles?» À cela, on lui répondait par des +intérêts particuliers, par un désir personnel et insatiable de toutes +les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir, +et quelques-uns, connaissant assez bien le caractère de l'empereur, +disaient: «Si nous ne terminons pas cette affaire sur-le-champ, vous +nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne.» Quant à lui, +agité par des opinions si diverses, mû par le goût des batailles qu'il +avait encore, excité par sa défiance qui ne le quittait jamais, il +laissait voir à M. de Talleyrand, quelquefois, le soupçon qu'il n'eût +quelque intelligence secrète avec le ministère autrichien, et qu'il ne +lui sacrifiât les intérêts de la France. M. de Talleyrand répondait avec +cette fermeté qu'il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a +pris un parti: «Vous vous trompez. C'est à l'intérêt de la France que je +veux sacrifier l'intérêt de vos généraux dont je ne fais aucun cas. +Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez +assez pour n'être pas seulement militaire.» + +Cette manière d'élever Bonaparte en dépréciant autour de lui ses anciens +compagnons d'armes, flattait l'empereur, et c'est par une telle adresse +qu'il finissait par l'amener à ses fins. Il parvint enfin à le +déterminer à l'envoyer à Presbourg, où les négociations devaient avoir +lieu; mais, ce qui est étrange et peut-être inouï, c'est que l'empereur, +en donnant à M. de Talleyrand des pouvoirs pour traiter, ne craignit +point de le tromper lui-même, et de lui préparer le plus grand embarras +que jamais négociateur ait éprouvé. Lors de l'entrevue des deux +empereurs après la bataille, l'empereur d'Autriche avait consenti à se +dessaisir de l'État vénitien; mais il avait demandé que le Tyrol, dont +la plus grande partie venait d'être conquise par Masséna, lui fût rendu, +et l'empereur, peut-être, malgré tout son empire sur ses émotions, un +peu troublé et comme détendu par la présence de ce souverain vaincu, +venant discuter lui-même ses intérêts sur le champ de bataille où +gisaient encore ses sujets immolés pour sa cause, n'avait pas pu se +montrer inflexible. Il avait abandonné ce Tyrol qu'on lui demandait. +Mais, dès que l'entrevue fut terminée, il s'en repentit, et en donnant à +M. de Talleyrand les détails des engagements qu'il avait pris, il lui +fit un secret de celui qui regardait cette province. + +Cependant Bonaparte, après avoir vu partir son ministre pour Presbourg, +revint à Vienne, s'établir dans le palais de Schönbrunn. Là, il s'occupa +à passer en revue son armée, et à rétablir les pertes qu'il avait +faites, en reformant les corps à mesure qu'ils venaient tous se +soumettre à son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se +montra alors d'assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute +la partie de sa cour qu'il retrouva, et se complut à raconter les +merveilles de cette guerre. + +Une seule chose lui donnait quelquefois de légers éclairs de mauvaise +humeur: Il s'étonnait du peu d'effet que sa présence produisait sur les +Viennois, et de la peine qu'il avait à les attirer autour de lui, +quoiqu'il les invitât à des spectacles et à des dîners au palais qu'il +habitait. Il s'étonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et +bien inférieur à lui. Il lui arriva, une fois, d'en parler assez +ouvertement à M. de Rémusat: «Vous avez passé, lui dit-il, quelque temps +à Vienne, vous avez été à portée de les observer. Quel étrange peuple +est-ce donc, qu'il se montre comme insensible à la gloire et aux +revers?» M. de Rémusat, qui avait conçu une grande estime pour ce +caractère dévoué et attaché des Viennois, en fit l'éloge dans sa réponse +et peignit le dévouement à leur souverain dont il avait été témoin. +«Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parlé de moi; que +disent-ils?--Sire, répondit M. de Rémusat; ils disent: «L'empereur +Napoléon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est +parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui.» Ces sentiments, qui +résistaient à l'infortune, ne pouvaient guère être compris par un homme +qui ne trouvait de mérite que dans le succès. Quand, de retour à Paris, +il apprit quelle touchante réception les Viennois avaient faite à leur +empereur vaincu: «Quel peuple! s'écria-t-il. Si je rentrais ainsi dans +Paris, certes je n'y serais pas reçu de cette manière.» + +L'empereur était de retour depuis quelques jours, quand, à la grande +surprise de tout le monde, on vit tout à coup revenir M. de Talleyrand. +Les ministres autrichiens, à Presbourg, n'avaient pas manqué de lui +parler du Tyrol[28], et forcé alors de convenir qu'il n'avait aucune +instruction à ce sujet, il venait en chercher, très mécontent de se voir +joué de cette manière. Quand il en parla à l'empereur, celui-ci répondit +que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait +consenti à la demande de l'empereur François, mais qu'il était +parfaitement décidé à ne point tenir sa parole. M. de Rémusat, qui +voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m'a dit souvent qu'il était +réellement indigné. Non seulement il voyait la guerre prête à +recommencer, mais encore le cabinet de France était entaché d'une +perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course à +Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crédit qu'il +avait sur son maître, et détruirait cette considération personnelle +qu'il s'appliquait toujours à conserver en Europe. Les maréchaux +poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous +ces flatteurs de la passion de l'empereur, voyant de quel côté il +penchait, le poussaient vers ce qu'ils appelaient _la gloire_. M. de +Talleyrand avait à supporter les reproches de tout le monde, et souvent +il disait avec amertume à mon mari: «Je ne trouve que vous ici qui me +témoigniez de l'amitié; il s'en faut de bien peu que ces gens-là ne me +regardent comme un traître.» Sa conduite et sa patience, à cette époque, +doivent lui faire un honneur infini. Il vint à bout de ramener +l'empereur à son opinion sur la nécessité de faire la paix, et après +avoir tiré de lui la parole qu'il voulait, quoiqu'il ne pût jamais +obtenir que le Tyrol fût rendu, il partit une seconde fois pour +Presbourg plus content, et en faisant ses adieux à M. de Rémusat: +«J'arrangerai, me dit-il, l'affaire du Tyrol, et je saurai bien à +présent faire faire la paix à l'empereur, malgré lui.» + + [Note 28: Dans le traité définitif le Tyrol fut, comme on + sait, donné à la Bavière en considération du mariage de la + princesse Auguste avec Eugène de Beauharnais, vice-roi + d'Italie. (P. R.)] + +Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schönbrunn, il reçut une lettre du +prince Charles, qui lui mandait que, plein d'admiration pour sa +personne, il désirait le voir et l'entretenir quelques moments. +Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la +réputation en Europe, fixa pour le lieu de l'entrevue un petit +rendez-vous de chasse situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à +M. de Rémusat de se joindre à ceux qui devaient l'accompagner, lui +recommandant de porter avec lui une très riche épée: «Après notre +conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l'offrir au +prince en le quittant.» + +Quand l'empereur eut joint le prince en effet, ils furent renfermés +ensemble quelque temps, et lorsqu'il sortit, mon mari s'approcha de lui, +comme il en avait reçu l'ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez +vivement, lui dit qu'il pouvait remporter l'épée; et quand il fut de +retour à Schönbrunn, il parla du prince avec assez peu de considération, +disant qu'il ne l'avait trouvé qu'un homme fort médiocre, ne lui +paraissant pas digne du présent qu'il voulait lui faire[29]. + +Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance +personnelle à M. de Rémusat qui vint encore troubler la lueur de faveur +que l'empereur semblait disposé à lui accorder. J'ai souvent remarqué +que notre destinée avait semblé s'arranger toujours pour nous empêcher +de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et, +depuis, j'en ai souvent rendu grâce à la Providence qui, par là, nous a +préservés d'une chute plus éclatante. + + [Note 29: Le mot de l'empereur est ici un peu adouci, ou + affaibli. La vérité est que lorsque son chambellan s'approcha + pour lui rappeler ses intentions, et lui présenter l'épée: + «Laissez-moi tranquille, lui dit l'empereur. C'est un + imbécile.» (P. R.)] + +Dans les premières années du gouvernement consulaire, le parti du roi +avait longtemps conservé l'espoir de voir rouvrir pour lui en France des +chances favorables, et, plus d'une fois, il avait tenté de s'y conserver +des intelligences. M. d'André, ancien député à l'Assemblée constituante, +émigré, dévoué à cette cause, s'était chargé de plusieurs missions +royalistes auprès de quelques souverains de l'Europe, missions dont +Bonaparte était très bien informé. M. d'André, Provençal comme M. de +Rémusat, son camarade de collège, et ainsi que lui magistrat avant la +Révolution (il était conseiller au parlement d'Aix), sans avoir gardé de +relations avec lui, ne pouvait lui être devenu étranger. Dans ce +temps-là, découragé apparemment de ses démarches infructueuses, croyant +la cause impériale absolument gagnée, fatigué d'une vie errante et de +l'état de gêne qui en était la suite, il aspirait à rentrer dans son +pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa +femme à Vienne et s'adressa au général Mathieu Dumas, qui avait été son +ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce général, un peu +effrayé d'une pareille mission, promit cependant de tenter quelques +démarches, mais il engagea madame d'André à voir M. de Rémusat pour +l'intéresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez +lui; il la reçut comme la femme d'un ancien ami, fut touché de la +situation où elle lui dépeignit M. d'André, et ne sachant pas toutes les +particularités qui pouvaient rendre l'empereur implacable, croyant +d'ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le +disposer à la clémence, il consentit à se charger de la demande de +radiation. Sa qualité de maître de la garde-robe lui donnait le droit de +s'introduire chez l'empereur pendant sa toilette. Il se hâta donc de +descendre à son appartement, et le trouvant à moitié habillé et d'assez +bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu'il venait de +recevoir, et de la sollicitation qu'il osait lui faire. + +Au seul nom de M. d'André, le visage de l'empereur devint extrêmement +sombre: «Savez-vous, dit-il, que vous me parlez là d'un mortel +ennemi?--Non, sire, reprit M. de Rémusat; j'ignore si Votre Majesté a +réellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas, +j'oserais demander sa grâce. M. d'André est pauvre et proscrit, il me +paraît désirer d'aller vieillir tranquillement dans notre patrie +commune.--Est-ce que vous avez des relations avec lui?--Aucune, +sire.--Et pourquoi vous intéressez-vous à lui?--Sire, il est Provençal, +il a été élevé avec moi au collège de Juilly, il a suivi la même +carrière que moi, et il fut mon ami.--Vous êtes bien heureux, reprit +l'empereur, en lançant un regard farouche, d'avoir de tels motifs pour +excuse. Ne m'en parlez jamais, et sachez que, s'il était à Vienne et que +je pusse m'emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre +heures.» En achevant ces mots, l'empereur tourna le dos à M. de Rémusat. + +L'empereur, partout où il se trouvait avec sa cour, avait coutume de +donner chaque matin ce qui s'appelait _son lever_. Quand il était +habillé, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu'on nommait +_le service_. C'étaient les grands officiers de sa maison, M. de Rémusat +comme maître de la garde-robe et premier chambellan, et les généraux de +sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des généraux de +l'armée qui pouvaient se présenter, et, à Paris, du préfet de Paris, du +préfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait +tout ce monde assez silencieusement, saluant et congédiant aussitôt. Il +donnait des ordres, quand il était nécessaire, et, quelquefois aussi, ne +craignait nullement de quereller tel ou tel dont il était mécontent, +sans égard à l'embarras de recevoir et de faire des reproches devant +tant de témoins. + +Après avoir quitté M. de Rémusat, il fit donc approcher son lever, et, +renvoyant tout le monde, il garda le général Savary assez longtemps. À +la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l'un des +salons du palais, le prit à part et commença avec lui une conversation +qui paraîtrait bien étrange à quiconque ne connaîtrait pas la _naïveté +de principes_ de ce général sur une certaine manière de se conduire. + +«Venez, venez, dit-il à M. de Rémusat en l'abordant, que je vous fasse +compliment sur l'occasion de fortune qui se présente à vous, et que je +vous conseille fort de ne point laisser échapper. Vous avez risqué gros +jeu tout à l'heure en parlant à l'empereur de M. d'André, mais tout peut +se réparer. Où est-il?--Mais, je pense, en Hongrie; c'est du moins ce +que m'a dit sa femme.--Ah bah! ne dissimulez point. L'empereur le croit +à Vienne; il est persuadé que vous savez où il se cache, et il veut que +vous le disiez.--Je vous atteste que je l'ignore très parfaitement. Je +n'avais aucune correspondance avec lui; sa femme m'est venue voir +aujourd'hui pour la première fois, elle m'a prié de parler à l'empereur +pour son mari, je l'ai fait, et c'est tout.--Eh bien! s'il en est ainsi, +envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se défiera pas de vous, +faites-la causer, et tâchez de tirer d'elle le lieu de la retraite de +son mari. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous plairez à l'empereur +par ce service que vous lui rendrez.» + +M. de Rémusat, confondu au dernier point de ce qu'il entendait, ne put +s'empêcher de témoigner la surprise qu'il éprouvait. «Quoi! disait-il, +c'est à moi que vous faites une pareille proposition? J'ai dit à +l'empereur que j'avais été l'ami de M. d'André; vous le savez aussi, et +vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de +sa femme qui a cru pouvoir se fier à moi!» Savary, à son tour, fut +étonné de l'indignation que paraissait éprouver M. de Rémusat. «Quel +enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre +fortune! L'empereur a eu plus d'une fois l'occasion de douter que vous +lui fussiez dévoué comme il veut qu'on le soit; voici une occasion de +dissiper ses soupçons, vous serez bien maladroit si vous la laissez +échapper.» + +La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de +Rémusat fut inébranlable; il assura à Savary que, loin de chercher +madame d'André, il éviterait même de la recevoir, et il fit dire à +celle-ci par le général Mathieu Dumas le mauvais succès de sa mission. +Savary revint à la charge pendant toute la journée, en répétant cette +phrase: «Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous +conçois pas.--À la bonne heure!» répondait M. de Rémusat. + +En effet, l'empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari +le ton sec et glacé qu'il avait toujours quand il était mécontent. M. de +Rémusat le supporta avec tranquillité, et ne s'en plaignit qu'au grand +maréchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa répugnance que +Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux +yeux de son maître; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait +un acte du plus grand courage, car ne point obéir à l'empereur lui +semblait la plus extraordinaire chose du monde. + +C'était un singulier homme que Duroc. Son esprit n'était point étendu; +son âme, c'est-à-dire ses sentiments et ses pensées, demeuraient +toujours, et presque volontairement, dans un cercle rétréci, mais il ne +manquait point d'habileté ni de lumières dans le détail. Plutôt soumis +que dévoué à Bonaparte, il croyait que, lorsqu'on était placé auprès de +lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant +toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui +paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas +même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu'il avait à +faire dans le poste qu'il occupait. Froid, silencieux, impénétrable sur +tous les secrets qui lui étaient confiés, je crois qu'il s'était comme +habitué à ne jamais réfléchir sur les ordres qu'il recevait. Il ne +flattait point l'empereur, il ne cherchait point à lui plaire par des +rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa défiance +naturelle. Tel qu'un miroir fidèle, il réfléchissait à son maître tout +ce qui se passait en sa présence, et de même il rapportait les paroles +de celui-ci avec le même accent, et dans les mêmes termes, qu'il les +avait entendues. Eût-on dû mourir à ses yeux des suites d'une +commission qu'il eût reçue, il s'en acquittait avec une imperturbable +exactitude. Je ne pense pas qu'il s'amusât à examiner si l'empereur +était un grand homme ou non; c'était _le maître_, voilà tout. Sa +soumission le rendait fort utile à l'empereur; l'intérieur du palais lui +était confié, l'administration de la maison, toutes les dépenses; et +tout cela était réglé avec un ordre infini et une extrême économie, +accompagnés pourtant d'une grande magnificence. + +Le grand maréchal Duroc avait épousé une petite espagnole fort riche, +assez laide, qui ne manquait point d'esprit, fille d'un nommé Hervas, +banquier espagnol, qui avait été employé dans quelque affaires +diplomatiques secondaires, qui fut fait marquis d'Abruenara, et qui +devint ministre en Espagne sous Joseph Bonaparte. Madame Duroc avait été +élevée chez madame Campan, comme madame Louis Bonaparte et mesdames +Savary, Davout, Ney, etc. Son mari vivait bien avec elle, mais sans +aucune de ces intimités qui procurent souvent un épanchement si doux à +ceux qui ont à supporter la gêne des cours. Il ne lui eût pas permis +d'avoir une opinion sur rien de ce qui se passait sous ses veux, ni de +former une liaison. Quant à lui, il n'en avait aucune. Je n'ai jamais +vu personne plus inaccessible au besoin de l'amitié, au plaisir de la +conversation; il n'avait aucune idée de la vie du monde; il ne savait ce +que c'était que le goût des lettres ou des arts, et cette indifférence +sur tout, cette ponctualité dans l'obéissance, sans montrer jamais ni +ennui de l'assujettissement, ni la moindre apparence d'enthousiasme, en +faisaient un caractère tout à part qu'il était vraiment curieux +d'observer. Il jouissait à la cour d'une grande considération, ou du +moins d'une extrême importance. Tout aboutissait à lui; il recevait les +confidences de chacun, ne donnait guère son avis sur rien, encore moins +un conseil; mais il écoutait attentivement, rapportait ce dont on +l'avait chargé, et jamais il n'a donné la moindre preuve de +malveillance, de même que la plus petite marque d'intérêt[30]. + + [Note 30: «Ce portrait du duc de Frioul, a écrit mon + père, est parfaitement conforme à l'opinion de tous les + contemporains éclairés. Peu d'hommes ont été plus secs, plus + froids, plus personnels, sans aucune mauvaise passion contre + les autres. Sa justice, sa probité, sa sûreté étaient + incomparables. C'était un administrateur d'un grand mérite. + Mais une chose curieuse, que ma mère paraît avoir ignorée, et + qui semble avérée, c'est qu'il n'aimait pas l'empereur, ou + que du moins il le jugeait sévèrement. Dans les derniers + temps, il était excédé de son caractère et surtout de son + système, et, la veille ou le jour de sa mort, il l'avait + encore laissé entendre, même à l'empereur. Le maréchal + Marmont, qui l'a bien connu, a donné de lui une peinture qui + présente tous les caractères de la vérité.» L'empereur avait + toutefois pour lui un sentiment particulier qui, chez un tel + homme, était presque de l'amitié, car voici ce qu'il + écrivait, de Haynau, le 7 juin 1813, à madame de Montesquiou: + «La mort du duc de Frioul m'a peiné. C'est depuis vingt ans + la seule fois qu'il n'ait pas deviné ce qui pouvait me + plaire.» (P. R.)] + +Bonaparte, qui avait un grand talent pour tirer des hommes ce qui lui +était utile, aimait fort le service d'un personnage si complètement +isolé. Il pouvait le grandir sans inconvénient; aussi l'a-t-il comblé de +dignités et de richesses. Mais ses dons à Savary, qui furent aussi +considérables, eurent un motif différent. «C'est un homme, disait-il, +qu'il faut continuellement corrompre.» Et, chose étrange! malgré cette +opinion, il ne laissait pas d'avoir confiance en lui, ou du moins de +croire à ce qu'il venait lui raconter. À la vérité, il savait qu'il ne +se refuserait à rien et, en parlant de lui, il disait encore +quelquefois: «Si j'ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de +ses enfants, je suis sûr qu'il ne balancerait pas.» + +Ce Savary, l'objet de la terreur générale, malgré sa conduite, ses +actions connues et cachées, n'était point foncièrement un méchant +homme. Le goût de l'argent fut sa passion dominante. Sans aucun talent +militaire, mal vu de ses valeureux camarades, il lui fallut songer à +faire sa fortune par d'autres moyens que ceux qu'employaient ses +compagnons d'armes[31]. Il vit un chemin ouvert dans sa fidélité à +suivre le système de ruse et de dénonciations que Bonaparte favorisait, +et s'y étant introduit une fois, il ne lui fut plus possible de penser à +s'en retirer. Intrinsèquement, il était meilleur que sa réputation, +c'est-à-dire qu'abandonné à son premier mouvement, il eût mieux valu que +sa conduite. Il ne manquait point d'esprit naturel; il était accessible +à quelque enthousiasme d'imagination, assez ignorant, mais avec le désir +d'apprendre, et un instinct assez juste pour juger; plus menteur que +faux, dur dans ses formes, mais très craintif au fond. Il avait des +raisons pour connaître Bonaparte et trembler devant lui. Quand il a été +ministre, il a osé se permettre cependant quelque ombre de résistance, +et alors il s'est montré accessible à un certain désir de se raccommoder +avec l'opinion publique. Comme tant d'autres, il doit peut-être au temps +où il a vécu le développement de ses défauts, qui ont étouffé la +meilleure partie de son caractère. L'empereur cultivait soigneusement +chez les hommes toutes les passions honteuses; aussi, sous son règne, +ont-elles plus particulièrement fructifié. + + [Note 31: Pendant cette campagne on lui avait mis dans + les mains une assez grande caisse pleine d'or, pour payer la + police qu'il faisait autour de l'empereur, dans l'armée et + dans les villes conquises. Il s'acquittait de ce soin avec + une extrême habileté. Il ne se disait nulle part un mot, il + ne se faisait pas une action, dont il ne fût instruit.] + +Revenons. Les négociations de M. de Talleyrand avançaient peu à peu. +Malgré tous les obstacles, il parvint par ses correspondances à +déterminer l'empereur à la paix, et le Tyrol, cette pierre d'achoppement +au traité, fut abandonné par l'empereur François au roi de Bavière. +Quand Bonaparte fut brouillé avec M. de Talleyrand, quelques années +après, il revenait, dans sa colère, sur ce traité, se plaignant que son +ministre lui avait arraché sa victoire, et avait rendu nécessaire la +seconde campagne d'Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore +trop puissant. + +Avant de quitter Vienne, l'empereur eut encore le temps d'y recevoir une +députation de quatre maires de la ville de Paris, qui venaient le +féliciter de ses victoires. Peu après, il partit pour Munich, ayant +annoncé qu'il allait mettre la couronne royale sur la tête de l'électeur +de Bavière, et conclure le mariage du prince Eugène. + +L'impératrice, à Munich depuis quelque temps, voyait avec une extrême +joie une telle union qui allait donner à son fils de si grandes +alliances avec les premières maisons de l'Europe. Elle eût fort désiré +que madame Louis Bonaparte obtînt la permission de venir assister à +cette cérémonie, mais son mari la refusa obstinément; et elle eut besoin +de sa résignation ordinaire. + +L'empereur, voulant peut-être montrer aussi aux étrangers quelqu'un de +sa famille, manda à Munich madame Murat, qui y porta des sentiments fort +mélangés. Le plaisir de se montrer, et d'être comptée pour quelque +chose, était un peu gâté pour elle par l'élévation où elle voyait porter +les Beauharnais, et elle eut, comme je le dirai plus bas, quelque peine +à dissimuler son mécontentement. + +M. de Talleyrand rejoignit la cour après avoir signé le traité, et, +encore cette fois, la paix sembla être rendue à l'Europe, du moins pour +quelque temps. Cette paix fut signée le 25 décembre 1805. + +Par le traité, l'empereur d'Autriche reconnaissait l'empereur Napoléon +comme roi d'Italie. Il abandonnait au royaume d'Italie les États +vénitiens. Il reconnaissait pour rois les électeurs de Bavière et de +Wurtemberg, abandonnant au premier plusieurs principautés et le Tyrol; +au roi de Wurtemberg un assez grand nombre de villes; à l'électeur de +Bade une partie du Brisgau. + +L'empereur Napoléon s'engageait à obtenir du roi de Bavière la +principauté de Wurtzbourg pour l'archiduc Ferdinand qui avait été +grand-duc de Toscane. Les États vénitiens devaient être rendus sous le +délai de quinze jours. Voilà quelles furent les conditions les plus +importantes de ce traité. + + + + +CHAPITRE XVI. + +(1805-1806.) + + +État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis +Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et +proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie +de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de +Naples.--La situation et le caractère de l'empereur. + + +J'ai dit quelles étaient la tristesse et la solitude à Paris, pendant +cette campagne, et combien toutes les classes de la société souffraient +du renouvellement de la guerre. L'argent était devenu de plus en plus +rare; il arriva même à un tel degré de cherté que, me trouvant obligée +d'en envoyer assez promptement à mon mari, je fus obligée, pour +convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix +francs dessus. La malveillance ne laissait point échapper cette occasion +de répandre et d'accroître encore l'inquiétude. Épouvantée de +l'imprudence de certains discours et avertie par l'expérience passée, +je me tenais à l'écart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis +et les personnes qui ne pouvaient me compromettre. + +Quand des princes ou princesses de la famille impériale recevaient, +j'allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu'à +l'archichancelier Cambacérès, qui aurait su très mauvais gré à quiconque +eût négligé de lui rendre visite. Il donnait de grands dîners, et +recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le +Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'hôtel des Cent-Suisses[32]. À +sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement +d'une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre, +contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un +assez longtemps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de +l'escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif +proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu'à la porte +de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme; +les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrés, +faisant d'un angle à l'autre de ce salon une sorte de corridor au milieu +duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses +ordres en diamants, coiffé d'une énorme perruque bien poudrée, se +promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases +polies. Quand on était sûr qu'il vous avait aperçu, et surtout quand il +vous avait parlé, on se retirait pour faire place à d'autres. Il fallait +souvent demeurer encore très longtemps avant de retrouver sa voiture, et +le meilleur moyen de lui faire sa cour était de lui dire, quand on le +retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la +foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui. + + [Note 32: Cet hôtel a été démoli sous le règne du roi + Louis-Philippe. (P. R.)] + +On ne se pressait pas autant chez l'architrésorier Le Brun, qui +paraissait mettre moins de prix à ces hommages extérieurs, et qui vivait +avec assez de simplicité. Mais, s'il n'avait pas les ridicules de son +collègue, il manquait de quelques-unes de ses qualités. Cambacérès avait +de l'obligeance, il accueillait bien les requêtes, et quand il +promettait de les appuyer, sa parole était sûre, on y pouvait compter. +Le Brun songeait à ménager sa fortune, qui est devenue considérable. +C'était un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n'a été utile +à personne. + +La princesse de toute la famille que je fréquentais le plus était madame +Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles. +Dans le mois de décembre 1805, le bruit s'étant répandu que les Anglais +pourraient bien tenter quelque descente sur les côtes de la Hollande, +Louis Bonaparte reçut l'ordre d'aller parcourir ce pays, et d'inspecter +l'armée du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de liberté à +sa femme, et de soulagement à toute sa maison, laquelle avait grand'peur +de lui, permettait à madame Louis de passer ses soirées d'une manière +assez agréable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur +une grande table placée au milieu de son salon. Madame Louis a toujours +montré un grand goût pour les arts; elle a composé de jolies romances; +elle peint très bien; elle aimait les artistes. Son seul tort, +peut-être, était de ne pas donner à son intérieur toute la dignité +qu'exigeait le rang où on l'avait élevée. Toujours intimement liée avec +ses compagnes d'éducation, ainsi que les jeunes femmes qui la +fréquentaient habituellement, elle avait dans les manières un petit +reste des usages de sa pension qu'on a quelquefois remarqué et +blâmé[33]. + + [Note 33: Ces sentiments pour la reine Hortense et ces + impressions de ma grand'mère ont été très durables, car voici + ce qu'elle écrivait à son mari quelques années plus tard, le + 12 juillet 1812: + + «En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme + je trouve à l'intimité de sa société. C'est vraiment un + caractère angélique, et une personne complètement différente + de ce qu'on croit. Elle est si vraie, si pure, si + parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme + une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l'avenir, + qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une impression + toute particulière. Sa santé n'est pas mauvaise, elle + s'ennuie de cette pluie, parce qu'elle aime à marcher; elle + lit beaucoup, et paraît vouloir réparer les torts de son + éducation à certains égards. L'instituteur de ses enfants la + fait travailler sérieusement, puis elle s'amuse du mal + qu'elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que + quelqu'un de plus éclairé dirigeât ses études. Il y a un âge + où il faut plutôt apprendre pour penser que pour savoir, et + l'histoire ne doit pas se montrer à vingt-cinq ans comme à + dix.» (P. R.)] + +Après un assez long silence sur ce qui se passait à l'armée, ce qui +causa une vive inquiétude, enfin, un soir, l'aide de camp de l'empereur, +Le Brun, fils de l'architrésorier, dépêché du champ de bataille +d'Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l'armistice +qui suivit, et des espérances fondées pour la paix. Cette nouvelle +proclamée dans tous les spectacles, affichée partout dès le lendemain, +produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le +peuple de Paris était plongé. Il fut impossible de n'être pas frappé +d'un si grand succès, et de ne point se ranger, encore cette fois, du +parti de la gloire et de la fortune. Les Français, entraînés par le +récit d'une telle victoire, à laquelle rien ne manquait, puisqu'elle +terminait la guerre, sentirent renaître leur enthousiasme, et, pour +cette fois encore, on n'eut besoin de rien commander à l'allégresse +publique. La nation s'identifia de nouveau aux succès de ses soldats. Je +regarde cette époque comme l'apogée du bonheur de Bonaparte; car ses +hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple. Depuis, il a +sans doute grandi en puissance et en autorité, mais il lui a fallu +ordonner l'enthousiasme, et quoiqu'il soit quelquefois parvenu à le +forcer, les efforts qu'il lui fallut faire ont dû gâter pour lui le prix +des acclamations. + +Au milieu des sentiments de joie et de véritable admiration que témoigna +la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l'État et les +fonctionnaires publics ne laissèrent point échapper cette occasion de +rédiger en paroles pompeuses l'admiration générale. Quand on relit +aujourd'hui froidement les discours qui furent alors prononcés dans le +Sénat et dans le Tribunat, les harangues des préfets et des maires, les +mandements des évêques, on se demande comment il eût été possible qu'une +tête humaine ne fût pas un peu dérangée par l'excès de telles louanges. +Toutes les gloires passées venaient se fondre devant celle de Bonaparte; +les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renommée +rougirait désormais de tout ce qu'elle avait proclamé jusqu'à ce jour, +etc., etc. + +Le 31 décembre, le Tribunat s'assembla, et son président, Fabre de +l'Aude, annonça le retour d'une députation qui avait été envoyée à +l'empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait été témoin, +et l'arrivée d'un grand nombre de drapeaux. L'empereur en donnait huit à +la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Sénat. +C'était le Tribunat tout entier qui devait aller présenter ces derniers. + +Après le discours du président, une foule de tribuns se précipitèrent +vers la tribune pour émettre ce qu'on appelait _des motions de voeux_: +l'un proposa qu'il fût frappé une médaille d'or; l'autre qu'on élevât un +monument public, que l'empereur reçût comme au temps de l'ancienne Rome +les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortît tout entière +au-devant de lui. «La langue, disait un membre, ne fournit pas +d'expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour +rendre les émotions qu'ils font éprouver.» + +Carrion-Nisas proposa qu'à la paix générale, l'épée que l'empereur +portait à la bataille d'Austerlitz fût déposée et consacrée avec +solennité. Chacun voulait enchérir sur le discours de l'autre, et cette +séance, qui dura plusieurs heures, épuisa en effet tout ce que le +langage de la flatterie peut inspirer à l'imagination. Et cependant, +c'était ce même Tribunat qui inquiéta l'empereur, parce que son +institution lui conservait une ombre de liberté, et qu'il crut plus tard +devoir détruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans +les moindres apparences. Quand l'empereur élimina le Tribunat, ce fut +alors le mot consacré à cette mesure, il ne craignit pas de laisser +échapper ces paroles: «Voilà ma dernière rupture avec la République.» + +Le Tribunat devant, le 1er janvier de l'année 1806, porter au Sénat les +drapeaux, décida qu'il proposerait en même temps le voeu de l'érection +d'une colonne: Le Sénat s'empressa de convertir ce voeu en décret; il +arrêta aussi que la lettre de l'empereur, qui avait accompagné l'envoi +des drapeaux, serait gravée sur le marbre et placée dans la salle de ses +séances, et les sénateurs se montrèrent à la hauteur des tribuns dans +cette circonstance. + +On commença bientôt à s'occuper des préparatifs des fêtes qui devaient +avoir lieu au retour de l'empereur. M. de Rémusat m'envoya des ordres +pour que les spectacles préparassent la remise des quelques ouvrages qui +devaient prêter aux applications. Le Théâtre-Français choisit _Gaston et +Bayard_; la police fit quelques légers changements aux vers qu'on ne +pouvait prononcer[34], et l'Opéra s'occupa d'un divertissement nouveau. + + [Note 34: On remplaça ce vers: + + «Et suivre les Bourbons, c'est marcher à la gloire.» + + Par: + + «Et suivre les _Français_, c'est marcher à la gloire.»] + +Cependant l'empereur, après avoir reçu la signature de la paix, quittait +Vienne en laissant à ses habitants une proclamation pleine de paroles +flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait: + +«Je me suis peu montré parmi vous; non par dédain ou par un vain +orgueil, mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments +que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de faire une +prompte paix.» + +On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l'empereur +renfermé au château de Schönbrunn. + +Quoique, en fait, l'armée française eût été contenue dans Vienne avec +assez de discipline, sans doute les habitants virent avec une grande +joie le départ des hôtes qu'il leur avait fallu recevoir, loger et +nourrir avec soin. Si on veut une idée des ménagements que les vaincus +se trouvaient forcés d'avoir pour nous, il suffira de dire que les +généraux Junot[35] et Bessières, logés chez le prince d'Esterhazy, +recevaient chaque jour de Hongrie tout ce qui devait contribuer à rendre +leur table délicate, et, entre autres tributs, du vin de Tokay. C'était +le prince qui avait pour eux cette attention, et qui les défrayait de +tout. + + [Note 35: Ce Junot, véritable officier de fortune, avait + beaucoup d'esprit naturel. Un jour qu'on parlait devant lui + des préventions de l'ancienne noblesse française. «Eh bien, + disait-il, pourquoi donc tous ces gens-là se montrent-ils si + jaloux de notre élévation? La seule différence entre eux et + moi, c'est qu'ils sont des descendants, et que, moi, je suis + un ancêtre.»] + +Je me souviens d'avoir entendu conter à M. de Rémusat que, lorsque +l'empereur arriva à Vienne, on se hâta de visiter les caves du palais +impérial pour y chercher du même vin de Tokay; mais on fut fort surpris +de n'en pas trouver une seule bouteille; l'empereur François avait tout +fait emporter avec soin. + +L'empereur arriva à Munich le 31 décembre, et, le lendemain, proclama +_roi_ l'électeur de Bavière. Il fit part de cet événement au Sénat par +une lettre, ainsi que de l'adoption qu'il faisait du prince Eugène et du +mariage qu'il allait terminer, avant de retourner à Paris. + +Le prince Eugène ne tarda point à se rendre à Munich, après avoir pris +possession des États vénitiens, et rassuré, autant qu'il était en lui, +ses nouveaux sujets par des proclamations dignes et mesurées. + +L'empereur se crut obligé de donner aussi des éloges à l'armée d'Italie. +On lit dans un bulletin: «Les peuples d'Italie ont montré beaucoup +d'énergie. L'empereur a dit plusieurs fois: «Pourquoi mes peuples +d'Italie ne paraîtraient-ils pas avec gloire sur la scène du monde? ils +sont pleins d'esprit et de passion, dès lors il est facile de leur +donner les qualités militaires.» Il fit encore quelques proclamations à +ses soldats, toujours un peu boursouflées à sa manière; mais on dit +qu'elles produisaient un grand effet sur l'armée. Il rendit un beau +décret, surtout s'il a été exécuté: + +«Nous adoptons, disait-il, les enfants des généraux, officiers et +soldats, morts à la bataille d'Austerlitz. Ils seront élevés à +Rambouillet et à Saint-Germain, placés et mariés par nous. Ils +ajouteront à leurs noms celui de Napoléon...» + +L'électeur, ou plutôt le roi de Bavière, est un prince cadet de la +maison de Deux-Ponts, qui est arrivé à l'électorat par l'extinction de +la branche de sa famille qui gouvernait la Bavière. Sous le règne de +Louis XVI, il fut envoyé en France et mis au service de notre roi. Il +obtint promptement un régiment, et demeura assez longtemps, soit à +Paris, soit en garnison dans quelques-unes de nos villes. Il s'attacha à +la France et y laissa des souvenirs de la bonté de son caractère et de +la cordialité de ses manières. Il était connu sous le nom du prince Max. +Il refusa cependant de se marier en France. Le prince de Condé lui ayant +offert sa fille, son père et l'électeur de Deux-Ponts, son oncle, ne +voulurent point de cette union, par la raison que le prince Max, n'étant +point riche, serait sans doute forcé de faire quelques-unes de ses +filles chanoinesses, et que la mésalliance que le sang de Louis XIV +avait reçue de madame de Montespan pourrait empêcher certains chapitres +de les recevoir. + +Le droit de succession ayant appelé plus tard ce prince à l'électorat, +il conserva toujours des souvenirs affectueux pour la France et de +l'attachement pour les Français. Devenu roi par la puissance de +l'empereur, il eut grand soin de lui témoigner sa reconnaissance par la +plus brillante réception, et il accueillit les Français avec une extrême +bonté. On imagine bien qu'il ne songea pas un moment à refuser l'union +qu'on lui proposait pour sa fille. Cette princesse, âgée de dix-sept à +dix-huit ans, joignait à tous les charmes d'une figure fort agréable, +les qualités les plus attachantes. Aussi ce mariage, que la politique +avait conclu, est devenu pour Eugène la source d'un bonheur que rien n'a +troublé. La princesse Auguste de Bavière s'est attachée vivement à +l'époux qu'on lui a donné; elle n'a pas peu contribué à lui gagner des +coeurs en Italie. Belle, sage, pieuse et fort aimable, elle ne pouvait +qu'être tendrement aimée du prince Eugène, et encore aujourd'hui, +établis tous deux en Bavière, ils y jouissent des douceurs de la plus +parfaite union[36]. + + [Note 36: Le prince Eugène de Beauharnais est mort en + 1824. Voici de quelle façon l'empereur lui annonçait son + mariage, dans une lettre datée de Munich, le 19 nivôse an XIV + (31 décembre 1805): «Mon cousin, je suis arrivé à Munich. + J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a + été publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et + je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie. Vous + trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est + beaucoup mieux.» L'affection que l'empereur avait pour le + vice-roi d'Italie se porta tout entière sur cette princesse, + qu'il avait, du premier jour, jugée si favorablement, et sa + correspondance est remplie de sollicitude pour sa santé et + son bonheur. Ainsi il lui écrivait de Stuttgard, le 17 + janvier 1806: «Ma fille, la lettre que vous m'avez écrite est + aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués + ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens au + plaisir que j'ai de me ressouvenir de toutes vos belles + qualités, et au besoin que j'éprouve d'être assuré + fréquemment par vous-même que vous êtes contente de tout le + monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes + affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chères que + celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants. + Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je + compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d'une + fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le + nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos + convenable. Vous avez éprouvé bien du mouvement depuis un + mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.» + Enfin, quelques mois plus tard, il écrivait au prince Eugène: + + «Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone. + Cela est bon pour vous, parce que le travail doit être pour + vous un objet de délassement; mais vous avez une jeune femme, + qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour + passer la soirée avec elle, et vous faire une petite société. + Que n'allez-vous au théâtre une fois par semaine, en grande + loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit équipage + de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois + par semaine; j'affecterai volontiers dans le budget une somme + pour cet objet. Il faut avoir plus de gaieté dans votre + maison; cela est nécessaire pour le bonheur de votre femme et + pour votre santé. On peut faire bien de la besogne en peu de + temps. Je mène la vie que vous menez, mais j'ai une vieille + femme qui n'a pas besoin de moi pour s'amuser; et j'ai aussi + plus d'affaires; et cependant, il est vrai de dire que je + prends plus de divertissement et de dissipation que vous n'en + prenez. Une jeune femme a besoin d'être amusée, surtout dans + la situation où elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le + plaisir; il faut revenir à vos goûts. Ce que vous ne feriez + pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la + princesse. Je viens de m'établir à Saint-Cloud. Stéphanie et + le prince de Bade s'aiment assez. J'ai passé ces deux + jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme + des enfants de quinze ans. Vous aviez l'habitude de vous + lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne + gênerait pas la princesse si vous vous couchiez à onze heures + avec elle; et, si vous finissez votre travail à six heures du + soir, vous avez encore dix heures à travailler, en vous + levant à sept ou huit heures.» (P. R.)] + +Quand l'empereur se trouva à Munich, il lui passa par la tête de se +délasser des travaux qu'il avait eu à supporter pendant quelques mois, +par une certaine fantaisie, moitié galante, moitié politique, à l'égard +de la reine de Bavière. Cette princesse, seconde femme du roi, sans être +très belle, avait une taille élégante et des manières agréables qui +conservaient de la dignité. L'empereur feignit, je pense, d'être +amoureux d'elle. Ceux qui assistaient à ce spectacle, disent qu'il était +assez curieux de le voir aux prises avec son caractère cassant, ses +habitudes un peu communes, et pourtant le désir de réussir auprès d'une +princesse accoutumée à cette espèce d'étiquette dont on ne se départ +guère en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de +Bavière sut tenir en respect son étrange soupirant, et cependant parut +s'amuser de ses hommages. L'impératrice la trouva un peu plus coquette +qu'elle n'eût voulu, et tout ce manège lui inspira le désir de quitter +promptement la cour de Bavière, et lui gâta le plaisir que devait lui +causer le mariage de son fils. + +En même temps, madame Murat s'avisa de trouver mauvais que la nouvelle +vice-reine, devenue fille adoptive de Napoléon, prît le pas sur elle +dans les cérémonies. Elle feignit d'être malade, pour éviter ce qui lui +semblait un affront, et son frère fut obligé de se fâcher, pour +l'empêcher de témoigner trop hautement son mécontentement. Si nous +n'avions point été témoins de la promptitude avec laquelle certaines +prétentions s'élèvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous +étonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d'une +date si nouvelle qu'ils auraient dû être peu accoutumés encore aux +avantages et aux droits donnés par leur rang; mais ce spectacle s'est si +souvent reproduit sous nos yeux, qu'il a fallu reconnaître que rien ne +s'éveille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanité. +Bonaparte, qui le savait d'avance, en a fait son plus sûr moyen de +gouverner. + +À Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l'armée. Il donna un +régiment de carabiniers à son beau-frère, le prince Borghèse. Il +récompensa beaucoup d'officiers à l'aide de grades et de la Légion +d'honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frère, grand +officier de cet ordre. C'était un homme de courage, estimé de l'armée, +simple, d'une probité et d'une délicatesse assez peu ordinaires, +malheureusement, à nos chefs militaires. Il a laissé partout en pays +étranger une réputation fort honorable pour sa famille[37]. + + [Note 37: Le roi, lors de son premier retour, lui donna + le commandement de la compagnie des mousquetaires gris. Il + tomba malade peu de temps après, et il mourut un mois avant + le 20 mars 1815.] + +La cour militaire de l'empereur, encouragée par l'exemple de son maître, +et animée comme lui par la victoire, se montra aussi très satisfaite de +rejoindre les dames qui avaient accompagné l'impératrice. Il sembla que +l'amour voulait avoir enfin sa part d'importance dans un monde qui +jusqu'alors le négligeait assez; mais il faut convenir qu'on ne lui +laissa jamais grand temps pour fonder son autorité, et il fut toujours +un peu forcé d'y brusquer ses attaques. On peut dater de cette époque +les sentiments qu'inspira la belle madame de C*** à M. de Caulaincourt. +Elle avait été nommée dame du palais dans l'été de 1805. Mariée jeune à +son cousin, qui était à cette époque écuyer de l'empereur, et qui la +négligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son éclatante +beauté. M. de Caulaincourt devint éperdument amoureux d'elle, et cet +attachement, plus ou moins partagé pendant quelques années, le détourna +de songer à se marier. Madame de C***, de plus en plus mécontente de son +mari, a fini par profiter du divorce[38]; et lorsque le retour du roi a +condamné M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence, à une vie +de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l'a épousé. + + [Note 38: Madame la duchesse de Vicence est morte très + âgée en 1876, laissant le souvenir d'une femme bonne et + distinguée. M. de Caulaincourt était mort quarante-huit ans + plus tôt, en 1828. (P. R.)] + +J'ai dit que, durant cette campagne, l'empereur avait publié qu'il +consentait à ce que nos troupes évacuassent le royaume de Naples. Mais +il ne tarda pas à se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que +le roi de Naples ne se montrât pas très exact dans l'exécution du traité +conclu avec lui et qu'il demeurât sous l'influence des Anglais qui +menaçaient toujours ses ports, soit que l'empereur voulût accomplir son +projet de mettre l'Italie entière sous sa dépendance. Il pensait aussi, +sans doute, qu'il était de sa politique de rejeter peu à peu la maison +de Bourbon hors des trônes du continent. Quoi qu'il en soit, selon la +coutume, sans avoir reçu aucune autre communication, la France apprit, +par un ordre du jour daté du camp impérial de Schönbrunn le 6 nivôse an +XIV[39], que l'armée française marchait à la conquête du royaume de +Naples, et serait commandée par Joseph Bonaparte qui s'y rendit en +effet. + + [Note 39: 27 décembre 1805. (P. R.)] + +«Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de +Naples a cessé de régner, son existence est incompatible avec le repos +de l'Europe et l'honneur de ma couronne. Soldats, marchez... ne tardez +pas à m'apprendre que l'Italie toute entière est soumise à mes lois, ou +à celles de mes alliés[40].» + + [Note 40: Voici cette proclamation qui a bien le sens + indiqué dans ces mémoires, mais dont les expressions sont + plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j'ai tout fait + pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre. + Après les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne + pouvait m'opposer qu'une faible résistance. Je me fiai aux + paroles de ce prince, et je fus généreux envers lui. + + »Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi + de Naples qui, le premier, avait commencé cette injuste + guerre, abandonné à Lunéville par ses alliés, resta seul et + sans défense. Il m'implora; je lui pardonnai une seconde + fois. Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples. + J'avais d'assez légitimes raisons de suspecter la trahison + qui se méditait, et de venger les outrages qui m'avaient été + faits. Je fus encore généreux. Je reconnus la neutralité de + Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume; et, pour la + troisième fois, la maison de Naples fut affermie et sauvée. + + »Pardonnerons-nous une quatrième fois? Nous fierons-nous une + quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans + raison? Non! non! La dynastie de Naples a cessé de régner; + son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et + l'honneur de ma couronne. + + »Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est + qu'ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des + mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les + parjures. Ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie tout + entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés; + que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des + hommes les plus perfides; que la sainteté des traités est + vengée, et que les manes de mes braves soldats égorgés dans + les ports de Sicile à leur retour d'Égypte, après avoir + échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, + sont enfin apaisés.» (P. R.)] + +C'est avec ce ton exécutoire que Bonaparte, venant de signer la paix, +jetait les fondements d'une nouvelle guerre, offensait de nouveau les +souverains de l'Europe, et animait la politique anglaise à lui susciter +de nouveaux ennemis. + +Le 25 janvier, la cour de Naples, pressée par un ennemi habile et +vainqueur, s'embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau +souverain, qui devait bientôt en prendre possession. Cependant +l'empereur, après avoir assisté le 14 janvier au mariage du prince +Eugène, quitta Munich, reçut en traversant l'Allemagne les honneurs que +partout on n'eût pas manqué de lui rendre, et arriva à Paris dans la +nuit du 26 au 27 janvier. + +J'ai cru devoir terminer ici ce qui a été pour moi la seconde époque de +Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la +fin de cette première campagne comme le plus beau moment de sa gloire; +et cela, parce que le peuple français consentit encore cette fois à en +prendre sa part. + +Rien peut-être, eu égard au temps et aux hommes, ne peut se comparer +dans l'histoire au degré de puissance où l'empereur se trouvait élevé, +après la paix de Tilsitt; mais alors, si l'Europe entière fléchissait +devant lui, en France le prestige des victoires s'était singulièrement +affaibli, et nos armées, quoique formées de nos citoyens, commençaient à +nous devenir étrangères. L'empereur, qui souvent appréciait les choses +avec une justesse mathématique, s'en aperçut bien; car, à son retour +après ce traité, je lui ai ouï dire: «La gloire militaire qui vit si +longtemps dans l'histoire est celle qui s'efface le plus vite pour les +contemporains, Toutes nos dernières batailles ne font point en France la +moitié de l'effet qu'a produit celle de Marengo.» + +S'il eût poussé cette réflexion, il en eût conclu que le peuple que l'on +gouverne a finalement besoin d'une gloire qui lui soit utile, et que +l'admiration s'use pour ce qui n'a qu'un stérile éclat. + +En 1806, soit à tort, soit à raison, on accusait encore la politique +anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant, à bon droit, +jalouse de notre prospérité renaissante, nous ne croyions pas +impossible qu'elle s'efforçât de nous troubler, quand même nous +aurions, de bonne foi, montré toutes les apparences des intentions les +plus modérées. Nous ne pensions pas que l'empereur fût coupable de la +dernière rupture qui avait détruit le traité d'Amiens, et comme il +paraissait impossible de parvenir de longtemps à égaler la puissance +maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique +d'avoir cherché à balancer, par les constitutions données à l'Italie, +c'est-à-dire par une grande influence continentale, celle que le +commerce procurait à nos ennemis. + +Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois +devaient nous frapper fortement. L'empire d'Autriche conquis, les armées +réunies des deux premiers souverains de l'Europe fuyant devant la nôtre, +la retraite du czar, la demande de la paix faite par l'empereur François +en personne, cette paix qui portait encore un caractère de modération, +ces rois créés par nos victoires, ce mariage d'un simple gentilhomme +français avec la fille d'une tête couronnée, enfin ce prompt retour du +vainqueur qui permettait de concevoir l'espoir d'un solide repos, et +peut-être ce besoin de conserver des illusions sur son maître, besoin +inspiré par la vanité humaine qui n'aime point à rougir de celui auquel +elle s'est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations +nationales, et ne favorisa que trop l'ambition du vainqueur. + +En effet, l'empereur s'aperçut du progrès qu'il avait fait, et il +conclut, avec quelque apparence de probabilité, que la gloire nous +dédommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous +imposer. Il crut que les Français ne murmureraient point, pourvu que +leur esclavage fût brillant, et que nous ferions volontiers échange de +toutes les libertés que la Révolution nous avait si péniblement +acquises, contre les succès éblouissants qu'il parviendrait à nous +procurer. Enfin, et ce fut là le plus grand mal, il entrevit dans la +guerre le moyen de nous distraire des réflexions que sa manière de +gouverner devait tôt ou tard nous inspirer, et il se la réserva pour +nous étourdir, ou du moins nous réduire au silence. Comme il y était +très habile, il n'en craignait pas les chances, et quand il put la faire +avec de si nombreuses armées et une artillerie si formidable, il n'y +voyait plus guère de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me +trompe peut-être, mais je crois qu'après la campagne d'Austerlitz, la +guerre a plutôt encore été le résultat de son système que l'entraînement +de son goût. La première, la véritable ambition de Napoléon a été le +pouvoir, et il eût préféré la paix, si la paix avait dû accroître son +autorité. Il y a dans l'esprit humain une tendance à perfectionner tout +ce dont il s'occupe incessamment. L'empereur, toujours appliqué vers +l'idée de grandir son pouvoir, l'a porté par tous les moyens possibles +au plus haut degré, et, s'habituant à l'exercice continu de ses +volontés, il devint bientôt de plus en plus ombrageux de la moindre +opposition. Sa fortune renversant peu à peu devant lui toutes les +phalanges européennes, il ne douta plus que son destin ne l'appelât à +régler à son gré les intérêts de toutes les cours du continent. +Dédaignant le mouvement général des opinions de son siècle, ne regardant +plus la Révolution française, ce grand avertissement pour les rois, que +comme un événement dont il pouvait exploiter les résultats à son profit, +il parvint à mépriser ce cri de liberté que, par intervalles, les +peuples avaient laissé échapper depuis vingt ans. Il crut, du moins, +qu'il leur donnerait le change en achevant de détruire ce qui avait +existé, pour le remplacer par des créations subites qui satisferaient, +en apparence, cette ardeur pour l'égalité qu'il croyait, avec assez de +fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la +Révolution française un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui +n'aurait déplacé que les individus. Combien de fois ne s'est-il pas +servi de cette phrase spécieuse pour détourner les inquiétudes! «La +Révolution française n'a rien à craindre, puisque c'est un soldat qui +occupe le trône des Bourbons.» En même temps, il se présentait aux rois +comme le protecteur des trônes: «car, disait-il, j'ai détruit les +républiques.» Et cependant, son imagination rêvait je ne sais quel plan, +à demi féodal, dont l'exécution, toujours dangereuse puisqu'elle le +forçait à la guerre, eut encore l'inconvénient de diminuer l'intérêt +qu'il devait prendre à la France. Notre pays ne lui apparut bientôt +qu'une grande province de l'empire qu'il voulait soumettre à sa +puissance. Moins occupé de notre prospérité que de notre grandeur, qui +dans le fond n'était que la sienne, il conçut le projet de rendre chacun +des souverains étrangers feudataire de sa propre souveraineté. Il crut +y parvenir en établissant sa famille sur différents trônes qui +ressortissaient alors véritablement de lui, et on se convaincra de son +projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu'il +exigeait des rois ou des princes qu'il créait. «Je veux, disait-il +quelquefois, arriver au point que les rois de l'Europe soient forcés +d'avoir tous un palais dans l'enceinte de Paris; et qu'à l'époque du +couronnement de l'empereur des Français, ils viennent l'habiter, +assister à la cérémonie, et la rendre plus imposante par l'hommage +qu'ils lui offriront.» Il me semble que c'était assez clairement +annoncer l'intention de renouveler en 1806 l'empire de Charlemagne. Mais +les temps étaient changés, et les lumières en s'étendant donnaient aux +peuples des moyens de juger de la manière dont ils seraient gouvernés. +Aussi l'empereur s'aperçut-il que jamais la noblesse ne pourrait +reprendre sur eux le crédit qui fut autrefois souvent un obstacle à +l'autorité de nos rois, et il conçut rapidement l'idée, que c'était +aujourd'hui des empiétements populaires qu'il fallait se défendre, et +que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route +inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer +les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours +gêné l'autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au +contraire, d'une création intermédiaire qui, dans le siècle libéral où +nous nous trouvons, vînt tout naturellement se ranger autour du +souverain, pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues +nationales. De là, le rétablissement d'une noblesse, les majorats, le +retour de quelques privilèges toujours prudemment répartis entre le +grand seigneur pris dans la véritable noblesse, et le bourgeois qu'une +volonté impériale anoblissait. + +Tout démontre donc que l'empereur conçut ce projet d'une nouvelle +féodalité façonnée d'après ses idées particulières. Mais, outre les +obstacles que l'Angleterre ne cessa d'apporter à ses progrès, il se +présenta encore une difficulté absolument inhérente à l'une des parties +de son caractère. Il semble qu'il y ait eu deux hommes réunis en lui. +L'un, sans doute, plus gigantesque que grand, mais enfin prompt à +concevoir, aussi prompt à exécuter, et jetant à divers intervalles les +bases du plan qu'il avait formé. Celui-là, mû par une pensée unique, +semblait dégagé de toutes les impressions secondaires qui pouvaient +arrêter ses projets; celui-là, si son but eût été le bien de l'humanité, +avec les facultés qu'il déployait, serait devenu le plus grand homme qui +ait paru sur la terre, mais encore, par l'étendue de sa pénétration et +la ténacité de sa volonté, il en est demeuré le plus extraordinaire. + +Le second Bonaparte, intimement attaché à l'autre comme une sorte de +mauvaise conscience, dévoré d'inquiétude, sans cesse agité de soupçons, +esclave des passions intérieures qui le pressaient toujours, et défiant, +craignant tous les pouvoirs, redoutait même ceux qu'il avait créés. Si +la nécessité des institutions se démontrait à lui, il était en même +temps frappé des droits qu'elles donnaient aux individus, et comme il +arrivait à avoir peur de son propre ouvrage, il ne pouvait résister à la +tentation de le détruire brin à brin. On lui a entendu dire, lorsqu'il +eut refait les titres et donné des majorats à ses maréchaux: «Voilà des +gens que j'ai faits indépendants; mais je saurai bien les retrouver, et +les empêcher d'être ingrats.» Ainsi, quand la défiance qu'il avait des +hommes agissait sur lui, alors entièrement livré à elle, il ne songeait +plus qu'à les isoler les uns des autres. Il affaiblissait les liens des +familles; il s'appliquait à favoriser les intérêts individuels, au +préjudice des intérêts généraux. Centre unique d'un cercle immense, il +eût voulu que ce cercle contînt autant de rayons qu'il avait de sujets, +afin qu'ils ne se touchassent qu'en lui. Ce soupçon jaloux dont il fut +incessamment poursuivi, s'accola, comme un ver rongeur, à toutes ses +entreprises, et l'empêcha de fonder d'une manière solide aucune des +créations que son imagination naturellement improvisatrice inventait +continuellement. + +Quoi qu'il en soit, après la campagne d'Austerlitz, enflé de ses succès +et du culte que les peuples moitié éblouis, moitié soumis, lui +rendirent, son despotisme commença à se développer avec plus d'intensité +encore que par le passé. On sentit quelque chose de plus pesant dans le +joug qu'il plaçait avec soin sur chaque citoyen; on baissait presque +forcément la tête devant sa gloire, mais on s'aperçut, après, qu'il +avait pris ses précautions pour qu'il ne fût plus permis de la relever. +Il s'environna d'une pompe nouvelle qui devait mettre une plus grande +distance entre lui et les autres hommes. Il prit des usages allemands +qu'il venait d'observer, toute l'étiquette des cours, qu'il considéra +comme un esclavage journalier, et personne ne fut à l'abri de la +dépendance minutieuse qu'il perfectionna avec soin. Il faut dire, à la +vérité, que sitôt après une campagne, il était, en quelque sorte, obligé +de prendre ses précautions pour imposer silence aux prétentions +qu'élevaient autour de lui les compagnons de ses succès, et quand il +était parvenu à les soumettre, il ne croyait pas devoir traiter avec +plus de ménagements les autres classes de citoyens, d'une bien moindre +importance à ses yeux. Les militaires, encore tout animés par la +victoire, se plaçaient eux-mêmes dans une région orgueilleuse dont il +était difficile de les faire descendre. J'ai conservé une lettre de M. +de Rémusat, datée de Schönbrunn, qui peint fort bien l'enflure des +généraux et les précautions qu'il fallait prendre pour vivre en paix +avec eux. «Le métier de la guerre, me disait-il, donne au caractère une +certaine sincérité, un peu crue, qui met à découvert les passions les +plus envieuses. Nos héros, accoutumés à combattre ouvertement leurs +ennemis, prennent l'habitude de ne plus rien voiler, et voient comme une +bataille dans toutes les oppositions qu'ils rencontrent, de quelque +genre qu'elles soient. C'est une chose curieuse que de les entendre +parler de qui n'est pas militaire, et même ensuite les uns des autres; +dépréciant les actions, faisant la part du hasard, énorme pour autrui, +déchirant les réputations que nous autres spectateurs croyons le mieux +établies, et à notre égard si boursouflés de leur gloire encore toute +chaude, qu'il faut bien de l'adresse et beaucoup de sacrifices de +vanité, et de vanité même un peu fondée, pour parvenir à être supporté +par eux.» + +L'empereur s'aperçut de cette attitude un peu belligérante que +rapportaient les officiers de l'armée. Il s'inquiétait peu qu'elle +froissât la partie civile des citoyens, mais il ne voulait pas qu'elle +vînt jusqu'à le gêner. Aussi, étant encore à Munich, il se crut obligé +de réprimer l'arrogance de ses maréchaux, et, cette fois, son intérêt +personnel le porta à employer vis-à-vis d'eux le langage de la raison. +«Songez, leur dit-il, que je prétends que vous ne soyez militaires qu'à +l'armée. Le titre de _Maréchal_ est une dignité purement civile qui vous +donne dans ma cour le rang honorable qui vous est dû, mais qui +n'entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille, +soyez grands seigneurs autour de moi, et tenez à l'État par les liens +purement civils que j'ai su vous créer, en vous décorant du titre que +vous portez.» + +Cet avertissement eût produit un plus solide effet, si l'empereur l'eût +terminé par ces paroles: «Dans les camps, dans une cour, songez que +partout votre premier devoir est d'être citoyens.» Il aurait tenu un +pareil langage à toutes les classes dont il devait être le protecteur, +en même temps que le maître, il aurait parlé la même langue à tous les +Français, et les aurait unis par cette nouvelle égalité qui ne s'oppose +point aux distinctions accordées à la valeur. Mais Bonaparte, nous +l'avons vu, a toujours craint les liens naturels et généreux, et la +chaîne du despotisme est la seule qu'il ait cru pouvoir employer, parce +qu'elle _serre_ pour ainsi dire les hommes isolément sans leur laisser +aucune relation entre eux. + + + + +CHAPITRE XVII. + +(1806.) + + +Mort de Pitt.--Débats du parlement anglais.--Travaux +publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle +étiquette.--Représentations de l'Opéra et de la Comédie +française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame +Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du +palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante. + + +Quand l'empereur arriva à Paris, à la fin de janvier 1806, Pitt venait +de mourir en Angleterre, à l'âge de quarante-sept ans. Cette perte fut +vivement sentie par les Anglais. Un regret vraiment national honora sa +mémoire. Le parlement, qui venait de s'ouvrir, vota une somme +considérable pour payer ses dettes, car il mourait sans laisser aucune +fortune, et il fut enterré avec pompe à Westminster. Dans la formation +du nouveau ministère, M. Fox, son antagoniste, fut chargé des affaires +étrangères. L'empereur regarda la mort de Pitt comme un événement +heureux pour lui, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la politique +anglaise n'avait point changé, et que le gouvernement britannique ne +cesserait pas de travailler à soulever contre lui les puissances du +continent[41]. + + [Note 41: Les débats du parlement anglais et la politique + anglaise étaient alors si mal connus en France, qu'on ne + s'étonnera pas de voir que les suites de la mort de Pitt ne + soient pas ici très bien appréciées. Fox, en arrivant aux + affaires, fit une démarche qui amena des ouvertures de paix + qui furent accueillies. Une négociation secrète fut suivie + par lord Yarmouth, puis par lord Lauderdale, et il y eut + jusqu'au milieu de l'été des chances de rapprochement. Mais + la santé de Fox déclinait, et il mourut au mois de septembre. + Il est vrai, d'ailleurs, que, bien que partisan de la paix, + il n'envisageait pas la guerre contre Napoléon comme il avait + envisagé la guerre contre la Révolution française. Il ne + s'agissait plus de la liberté de la France, mais de + l'indépendance de l'Europe. (P. R.)] + +Durant le mois de janvier 1806, les débats du parlement d'Angleterre +furent très animés. L'opposition, dirigée par M. Fox, demandait au +ministère raison de la conduite de la dernière guerre; elle prétendait +que l'empereur d'Autriche n'avait point été aidé assez loyalement, et +qu'on l'avait abandonné à la merci du vainqueur. Les ministres +produisirent alors les conditions du traité, fait entre les diverses +puissances, au commencement de cette campagne. Ce traité démontrait que +des subsides avaient été accordés à cette coalition qui s'engageait, à +forcer l'empereur à l'évacuation du Hanovre, de l'Allemagne, de +l'Italie; à remettre le roi de Sardaigne sur le trône de Piémont, et à +assurer l'indépendance de la Hollande et de la Suède. Les victoires +rapides de nos armes avaient bouleversé ces projets. On accusait +l'empereur d'Autriche d'avoir commencé trop impétueusement la campagne, +sans attendre l'arrivée des Russes, et surtout le roi de Prusse dont la +neutralité était devenue la cause principale du mauvais succès de la +coalition. Le czar, irrité contre lui, eût peut-être tenté de se venger +de cette funeste inaction, si la reine de Prusse, si belle et si +séduisante, ne se fût interposée entre les deux souverains. Le bruit se +répandit alors, en Europe, que ses charmes avaient désarmé l'empereur de +Russie, et qu'il leur sacrifia le mécontentement qu'il éprouvait +justement. L'empereur Napoléon, parvenu à contenir le roi de Prusse par +l'effroi de ses armes, crut devoir le récompenser de son inaction en lui +abandonnant le Hanovre, jusqu'à l'époque très incertaine de la paix +générale. De son côté, le roi cédait Anspach à la Bavière, et à la +France ses prétentions sur les duchés de Berg et de Clèves, qui furent +donnés, peu de temps après, au prince Joachim, autrement Murat. + +Le rapport fait au parlement d'Angleterre, sur le traité dont je viens +de parler, publié dans nos journaux, y fut accompagné, comme on le pense +bien, de quelques notes qui, déjà, annonçaient une nouvelle aigreur +contre les puissances du continent. On y déplorait la faiblesse des +rois, qui se mettent à la merci des _marchands_ de l'Europe. + +«Si l'Angleterre, y disait-on, parvenait à susciter une quatrième +coalition, l'Autriche qui a perdu la Belgique à la première, l'Italie et +la rive gauche du Rhin à la seconde, le Tyrol, la Souabe et l'État +vénitien à la troisième, à la quatrième perdrait sa couronne. + +»L'influence de l'empire français sur le continent fera le bonheur de +l'Europe; car c'est avec lui qu'aura commencé le siècle de la +civilisation, des sciences, des lumières et des lois. L'empereur de +Russie a donné imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique +dangereuse. Quant à l'Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu'elle +en a été punie. Cependant, on doit dire que, si le traité qui vient +d'être publié en Angleterre eût été connu, peut-être qu'elle n'eût pas +obtenu la paix qui lui a été accordée, et il faut remarquer, en passant, +que le comte de Stadion, qui avait conclu ce traité de subsides, est +encore aujourd'hui à la tête des affaires de l'empereur François.» + +Ces notes dictées par un sentiment d'humeur assez mal déguisé, dans les +premiers jours du mois de février, commencèrent à répandre un peu +d'inquiétude, et à faire croire à ceux qui portaient un coup d'oeil +attentif sur les événements, que la paix pourrait bien n'être pas de +longue durée. + +Aucun traité n'avait été conclu avec le czar. Sous prétexte qu'il ne +s'était montré que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d'être +compris dans les négociations; et j'ai ouï dire que l'empereur, frappé +de sa conduite, le regarda, dès cette époque, comme le véritable +antagoniste qui devait lui disputer l'empire du monde. Aussi +s'efforça-t-il de le déprécier autant qu'il lui fut possible. + +Il existe en Russie un ordre[42] qui ne peut être porté que par un +général dont les services auraient, dans une grande occasion, été utiles +à l'empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les +chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages à la Comédie française, +mais une circonstance imprévue vint ajouter une nuance tant soit peu +pénible à l'effet de cette soirée. On donnait Athalie, et Talma jouait +le rôle d'Abner. Pendant la représentation, Bonaparte reçoit le courrier +qui lui apporte la nouvelle de l'entrée des troupes françaises à Naples. +Aussitôt, il envoie un aide de camp à Talma, avec l'ordre d'interrompre +la pièce, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet événement. +Talma obéit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je +me souviens qu'il me sembla que les acclamations n'avaient pas été si +naturelles qu'à l'Opéra. + + [Note 42: L'ordre de Saint-Georges.] + +Le lendemain, nos journaux proclamèrent la chute de celle qu'ils +appelaient la moderne Athalie[43]; et cette reine vaincue fut +outrageusement insultée, au mépris de toutes les convenances sociales +qui imposent ordinairement du respect pour le malheur. + + [Note 43: La reine de Naples.] + +On remarqua, peu de temps après, avec quel art, lors de l'ouverture du +Corps législatif, M. de Fontanes évita, en louant Bonaparte, d'insulter +à la chute des souverains qu'il avait détrônés. Il fit porter ses éloges +principalement sur la modération qui avait dicté la paix, et sur la +réédification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en général, +conserver la collection des discours prononcés par M. de Fontanes +pendant ce règne, comme des modèles de convenance et de goût. + +Après s'être ainsi donné au public et avoir épuisé tous les hommages, +l'empereur reprit aux Tuileries sa vie d'affaires, et nous autres, notre +vie d'étiquette, qui fut ordonnée et réglée avec un soin extrême. Il +commença, dès cette époque, à s'entourer d'un tel cérémonial que +personne d'entre nous n'eut plus guère de relations intimes avec lui. +Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence +monotone, chacun faisant à la minute ce qu'il avait à faire; mais +personne ne songeait à s'écarter de la courte série de pensées que donne +le cercle restreint des mêmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de +jour en jour, la peur que chacun éprouvait, peur qui consistait tout +naïvement à craindre de recevoir un reproche si on manquait à la moindre +chose, le silence que nous gardions sur tout, reléguaient les différents +personnages, dans les salons des Tuileries, sur une échelle presque +pareille. Il devenait à peu près inutile d'y apporter des sentiments ou +de l'esprit, car on n'y trouvait plus nulle occasion d'y éprouver une +émotion, ou d'y échanger la moindre réflexion. L'empereur, livré à de +grands projets, à peu près sûr de la France, portait ses regards sur +l'Europe, et sa politique ne se bornait plus à s'assurer la puissance de +commander aux opinions de ses concitoyens. De même, il dédaignait ces +petits succès intérieurs que nous lui avions vu rechercher autour de +lui; et je puis dire qu'il considérait sa cour avec cette indifférence +qu'inspire une conquête assurée, opposée à celles qui restent encore à +faire. Il a toujours tendu à imposer un joug, et pour y parvenir, il n'a +pas négligé les moyens de séduction; mais, dès qu'il s'est aperçu que +son pouvoir était établi, il ne s'est jamais occupé de se rendre +agréable. + +Du moins, la situation dépendante et contrainte dans laquelle il tenait +sa cour, eut cet avantage: c'est qu'on n'y connut à peu près rien de ce +qui aurait ressemblé à l'intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi +la conviction que tout dépendait de la seule volonté du maître, personne +ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu'il avait tracée; et +dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque +repos. + +Sa femme se trouvait à peu près dans la même dépendance que tout le +reste. À mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus +étrangère; la politique européenne, le destin du monde lui souciaient +peu; le cercle de ses idées ne s'élevait point à de hautes spéculations +qui ne devaient point avoir d'influence sur ce qui la concernait. +Tranquillisée dans ce temps pour elle-même, satisfaite du sort de son +fils, elle vivait paisible et indifférente; témoignant une affabilité +égale à tous, avec peu ou point d'amitié pour personne, mais une grande +bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant +aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond, +insouciante à presque tout, son attachement pour son époux s'était fort +refroidi, et elle n'éprouvait plus ces jalouses inquiétudes qui avaient +tant troublé sa vie, les années précédentes. Elle le jugeait tous les +jours davantage, et s'étant bien convaincue que son premier moyen de +crédit près de lui était dans le repos qu'elle lui procurait par +l'égalité de son caractère, elle s'appliquait avec soin à éviter de le +troubler. J'ai dit, depuis longtemps, qu'un homme tel que lui n'avait +guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l'amour, et +l'impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois, +chez les hommes, le remplacent. + +Elle poussa même la complaisance jusqu'à favoriser quelques-unes de ses +fantaisies passagères. Elle en devint la confidente, et s'habitua à ne +plus s'en offenser. Il avait exigé que ses appartements intérieurs +fussent précédés d'un salon occupé par des femmes qu'on avait choisies +dans la classe bourgeoise. On les décora du nom de dames d'annonce. Les +dames du palais se tenaient dans le grand salon d'apparat, soit aux +Tuileries, soit à Saint-Cloud. À la suite venait un autre salon qui +précédait les petits appartements. C'est dans ce salon que restaient les +dames d'annonce; elles étaient chargées d'ouvrir les battants des +portes, quand l'impératrice passait, et de l'annoncer ainsi que +l'empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu'il +venait chez sa femme par l'intérieur. Ces dames d'annonce furent prises +parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les +regards passagers de Bonaparte; sa femme l'ignora, ou le sut, selon +qu'il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle +s'en effarouchât. + +Au retour d'Austerlitz, il revit madame de X..., et ne parut pas faire +attention à elle; l'impératrice la traita comme les autres. On a dit +que, parfois, Bonaparte avait repris près d'elle quelques-uns de ses +souvenirs; mais ce fut d'une manière si fugitive qu'à peine si la cour +put s'en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu à aucun incident +nouveau, personne n'y fit attention. L'empereur, absolument convaincu de +cette idée que l'empire des femmes avait souvent affaibli les rois de +France, avait irrévocablement arrêté dans sa pensée qu'elles ne seraient +à sa cour qu'un ornement, et il a tenu parole. Il s'était persuadé, je +ne sais trop pourquoi, qu'en France, elles ont plus d'esprit que les +hommes, du moins il le disait souvent, et que l'éducation qu'on leur +donne les dispose à une certaine adresse dont il faut se défendre. Il +les craignait donc un peu, et les tint à l'écart pour cette raison. +Aussi l'a-t-on vu pousser jusqu'à la faiblesse la mauvaise humeur contre +quelques-unes d'entre elles. + +Il exila promptement madame de Staël dont il eut réellement peur, et un +peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques légères +plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parlé assez indiscrètement +devant un homme de la société que je ne nommerai point, et qui rapporta +très fidèlement ce qu'il avait entendu. Ce personnage était gentilhomme +et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l'empereur trouva, +dans toutes les classes, des gens qui consentirent à le servir comme il +voulait être servi. + +Durant le cours de cet hiver, on commença à s'apercevoir des souffrances +pénibles que madame Louis avait à supporter dans son intérieur. La +tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s'exerçait sur tout; son +caractère, tout aussi despotique que celui de son frère, se faisait +sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-là, sa femme en dissimulait +courageusement les excès; mais une circonstance particulière la força de +dévoiler à sa mère une partie de ses peines. + +Louis Bonaparte avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour +d'Égypte, il était rongé par un mal inconnu, se manifestant par de +fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli si bien ses +jambes et ses mains, qu'il marchait avec quelque difficulté, et qu'il +était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa +infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de +toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai, +quelque dégoûtant qu'il fût[44]. Il supposa que, peut-être, une forte +éruption appelée à la peau dégagerait l'âcreté cachée qui échappait à +tant de remèdes. On se détermina donc à porter, sous le dais brodé qui +couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevés à un galeux de +l'hôpital; et Son Altesse impériale fut obligée de s'en envelopper, et +même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à +tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne fût changé dans +ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même +chambre, sans occuper le même lit; il avait toujours voulu qu'elle +passât les nuits près de lui, sur un petit lit dressé sous les mêmes +rideaux. Il ordonna, très impérativement, que cet usage se continuât, +ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais +se départir des précautions qui l'empêchaient d'abandonner une femme à +son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-même, et malgré le +dégoût naturel qu'elle éprouvait, se soumit, et garda le silence sur ce +nouvel abus du pouvoir conjugal. + + [Note 44: On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Les + belles Italiennes eurent beau déployer leurs grâces, je fus + insensible à leurs séductions. Elles s'en dédommageaient avec + ma suite. Une d'elles, la comtesse C..., laissa à Louis, + lorsque nous passâmes à Brescia, un gage de ses faveurs dont + il se souviendra longtemps.» (P. R.)] + +Cependant Corvisart qui la soignait, et qui était frappé de son +changement, vint à l'interroger sur quelques particularités de sa vie +intérieure, et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son +époux. Il crut devoir en instruire l'impératrice, et ne lui dissimula +pas qu'il pensait que l'air de l'alcôve du prince Louis était, dans ce +moment, fort malsain pour sa femme. + +Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui répondit qu'elle s'en +était doutée, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mêler +aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant +se contenir davantage alors, elle s'ouvrit à sa mère sur une foule de +détails qui prouvèrent à quel point elle était opprimée, et le mérite du +silence qu'elle avait gardé jusqu'alors. Madame Bonaparte en parla à +l'empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra à son frère son +mécontentement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait +se mêler de son ménage, il s'éloignerait de la France, et l'empereur, +qui n'eût point voulu d'éclat fâcheux dans sa famille, engagea madame +Louis à la patience, embarrassé peut-être, comme les autres, de l'humeur +bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça +promptement au remède pénible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en +vouloir beaucoup de ce qu'elle n'avait pas mieux gardé son secret. + +Si sa fille eût été plus heureuse, l'impératrice n'eût rien vu à cette +époque qui dût troubler sa tranquillité. La famille Bonaparte, occupée +de ses propres intérêts, ne pensait plus à la tourmenter; Joseph, +absent, se voyait près de monter sur le trône de Naples; Lucien était +pour toujours exilé de France; le jeune Jérôme croisait en mer sur nos +côtes; madame Bacciochi régnait à Piombino; la princesse Borghèse, tour +à tour livrée à des remèdes ou à ses plaisirs, ne se mêlait de rien. +Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage à sa belle-soeur; +mais elle cherchait à faire aussi les affaires de son époux, et +l'impératrice n'y mettait nulle opposition; car elle eût fort désiré que +Murat obtînt quelque principauté qui l'éloignât de Paris. + +Madame Murat employait toute son adresse, et même toutes les ressources +de l'importunité m'avait montrée à M. de Rémusat me mettait alors dans +quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je +le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le +passé. Il ne laissait guère échapper une occasion de me dire du bien de +mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s'il faut +tout dire, aussi ma vanité, en paraissant rechercher mon entretien +partout où nous nous trouvions, il me gagnait peu à peu, et +affaiblissait mes préventions contre lui. Pourtant, il me troublait +quelquefois par certaines paroles auxquelles je n'étais point préparée. +Un jour, que je lui parlais de la conquête récente du royaume de Naples, +et que j'osais lui témoigner que je me sentais émue de cette politique +des détrônements, que nous paraissions adopter, il me répondit, de ce +ton froid et arrêté qu'il sait si bien prendre quand il ne veut pas de +réponse: «Madame, tout ceci ne sera achevé que lorsqu'il n'y aura plus +un Bourbon sur un trône de l'Europe.» Ces mots me firent une sorte de +mal. Je ne pensais guère alors à la famille de nos rois, il en faut +convenir; mais, pourtant, quand j'entendais prononcer ce nom, il +semblait que certains souvenirs de ma jeunesse réveillassent une +émotion ancienne, plus endormie qu'effacée. Je ne pourrais aujourd'hui +rendre compte de cette impression qu'en risquant d'être accusée d'une +affectation absolument éloignée de mon caractère. On croirait que, me +rappelant le temps où j'écris, je veux dès ce moment préparer mon retour +aux opinions que chacun s'empresse maintenant d'étaler. Il n'en est rien +pourtant. Alors j'admirais beaucoup l'empereur; je l'aimais encore, +quoique je fusse moins entraînée vers lui; je le croyais nécessaire à la +France; il m'en apparaissait le souverain devenu légitime; mais tout +cela s'alliait à un tendre respect pour les héritiers et les parents de +Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l'idole de mon imagination, +sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais préparer pour eux de +nouveaux malheurs, et quand j'entendais mal parler d'eux. Au reste, +Bonaparte m'a souvent donné ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que +par le succès, Louis XVI devait être en faible estime. Il ne lui rendait +nulle justice, et conservait sur lui tous les préjugés populaires +enfantés par la Révolution. Quand sa conversation se tournait sur cet +illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m'appliquais +à la détourner. + +Quoi qu'il en soit, telle était l'opinion de M. de Talleyrand alors; je +saurai, peu à peu et quand il en sera temps, montrer comment les +événements l'ont modifiée. + +Nous vîmes, dans cet hiver, l'héritier du roi de Bavière venir orner +notre cour. Il était jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli, +montrant d'ailleurs une grande déférence pour l'empereur. Il fut logé +aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un écuyer pour son +service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris. + +Le 10 février, la liste des dames du palais fut augmentée des noms de +madame Maret, à la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse, +de Montmorency-Matignon, et de Mortemart. + +M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d'elle que +sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idolâtrait +madame de Chevreuse[45]. Celle-ci avait des opinions assez arrêtées, et +toutes en opposition avec ce qu'on exigeait d'elle. + + [Note 45: Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frère + fut chambellan.] + +Bonaparte menaça, M. de Talleyrand négocia et, selon sa coutume, +réussit. Madame de Chevreuse était jolie, quoique rousse[46], et +spirituelle, mais gâtée à l'excès par sa famille, un peu volontaire, et +tant soit peu fantasque. Sa santé était déjà fort délicate. L'empereur +la cajola pour la consoler de la violence qu'il lui faisait. +Quelquefois, il semblait qu'il en vînt à bout, et, dans d'autres +moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par +caractère, elle procurait à l'empereur un plaisir qu'une autre eût +cherché à lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la +victoire. Car, comme il lui arrivait de s'amuser quelquefois des fêtes +et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait parée et gaie, +l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succès, disait en riant: «J'ai +surmonté l'aversion de madame de Chevreuse.» Au fond, je ne crois point +qu'il y soit vraiment parvenu. + + [Note 46: Madame de Chevreuse était rousse en effet, et + l'empereur le lui reprochait un jour: «C'est possible, + répondit-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit.» + (P. R.)] + +Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd'hui +la duchesse, qui était en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut +déterminée par lui et aussi par le désir d'obtenir des bois +considérables qui appartenaient à sa famille, et qui avaient été pris +par le gouvernement pendant son émigration, sans être encore vendus. + +Madame de Montmorency fut très bien à cette cour: sans hauteur, sans +bassesse, paraissant s'y plaire, et n'affectant point de s'y trouver par +contrainte[47]. Je crois qu'elle s'y amusait beaucoup; il ne serait pas +impossible qu'elle l'eût regrettée. Son nom lui donnait là les avantages +qu'il aura partout. L'empereur disait souvent qu'il n'estimait que la +noblesse historique, mais aussi, celle-là, il la distinguait beaucoup. + + [Note 47: Madame de Matignon, mère de la duchesse de + Montmorency, était fille du baron de Breteuil, qui, rentré de + l'émigration, a vécu paisiblement à Paris, où il est mort.] + +Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recréer les +titres, il décida d'un trait de plume que toutes les dames du palais +seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un +titre, se voyant forcée d'en prendre un, lui demanda de porter celui de +baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.--«Cela +ne se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi; vous n'êtes point, +madame, assez bonne chrétienne.» + +Quelques années après, l'empereur rendit à MM. de Montmorency et de +Mortemart une grande partie de la fortune qu'ils avaient perdue. M. de +Mortemart ayant refusé d'être écuyer, parce qu'il trouvait le métier +trop pénible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu +M. le vicomte de Laval-Montmorency, père du vicomte Mathieu de +Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, gouverneur de Compiègne, et +l'un des plus fervents admirateurs de Bonaparte. + +Dès ce temps, on se pressait de plus en plus pour être de la cour de +l'empereur, et surtout pour lui être présenté. Ses cercles devenaient +fort brillants. L'ambition, la crainte, la vanité, le désir de s'amuser, +de voir, de s'avancer, hâtaient les démarches d'une foule de gens, et le +mélange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vîmes +entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette année, M. Molé, +dernier héritier et descendant de Mathieu Molé. Il avait alors vingt-six +ans. Né dans la Révolution, éprouvé par les malheurs qu'elle a causés, +M. Molé, maître de sa jeunesse par la perte de son père, qui avait péri +sous la tyrannie de Robespierre, avait employé sa liberté à des études +graves et variées. Ses amis et ses parents le marièrent, à l'âge de +dix-neuf ans, à mademoiselle de la Briche, héritière d'une fortune +considérable, nièce de madame d'Houdetot, dont j'ai parlé souvent. M. +Molé, naturellement sérieux, s'ennuya promptement de la vie du monde, +et, n'étant point arrêté sur l'emploi de sa jeunesse, il cherchait à en +tromper l'oisiveté par des compositions qu'il livrait à ses amis. Vers +la fin de l'année 1805, il fit un petit ouvrage, extrêmement +métaphysique, quelquefois un peu embrouillé, sur une théorie du pouvoir +et de la volonté de l'homme. Ses amis, étonnés du genre de méditations +qu'une pareille composition annonçait, lui conseillèrent de la faire +imprimer. Sa jeune vanité y consentit volontiers. Son âge rendit le +public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et +de l'esprit, mais, en même temps, on y démêla une certaine disposition à +vanter le gouvernement despotique, qui donna à penser que l'auteur, en +le publiant, avait quelque envie d'être distingué et de plaire à qui +disposait alors de la destinée de tous. Soit que quelque chose de cette +intention secrète fût, en effet, dans le plan de l'auteur, soit que, +épouvanté des abus de la liberté en ne voyant, depuis qu'il était au +monde, de repos pour la France que le jour où une volonté ferme s'était +chargée de la gouverner, M. Molé livra son ouvrage au public. Il fit +assez de bruit. + +Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Molé, lut +cet ouvrage à Bonaparte, qui en fut frappé. Les opinions qu'il +renfermait, l'esprit distingué qu'il annonçait, le beau nom de Molé, +tout cela attira son attention. Il voulut voir l'auteur; il le caressa +comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler à la +jeunesse la langue qui doit la séduire; il vint à bout de lui persuader +qu'il fallait qu'il entrât dans les affaires, lui promettant de lui +faire traverser vite une carrière brillante; et, peu de jours après +cette entrevue, M. Molé fut mis au nombre des auditeurs attachés à la +section de l'intérieur. Intimement lié d'amitié avec son cousin, M. +d'Houdetot, petit-fils de celle que les _Confessions_ de Jean-Jacques +Rousseau ont à jamais rendue célèbre, M. Molé lui persuada d'entrer en +même temps que lui dans la même carrière, et M. d'Houdetot fut attaché, +comme auditeur, à la section de la marine. Son père avait un +commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais, +lors de la prise de la Martinique. Ayant passé dans l'île de France une +partie de sa vie, il en avait ramené une fort belle femme et neuf +enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont établies à Paris, et +dont quelques-unes sont mariées. Parmi elles, on remarque aujourd'hui +madame de Barante[48], la plus belle femme de Paris en ce moment[49]. + + [Note 48: M. de Barante, directeur des impositions + indirectes, ayant été préfet sous Bonaparte, grand ami de + madame de Staël, fort partisan des idées libérales et homme + d'esprit.] + + [Note 49: Mon père, très lié avec M. Molé, dès sa + jeunesse et jusqu'à la mort de celui-ci, a écrit sur lui un + grand nombre de pages soit en des articles publiés, soit en + notes manuscrites. Voici ce qu'il pensait des premiers temps + de sa carrière: «M. Molé, né en 1780, n'avait pas eu + d'éducation. Quand il épousa, à dix-neuf ans au plus, + Caroline de la Briche, il avait à peine eu le temps, en + suivant des cours publics et en diversifiant des études + superficielles, de combler les vides d'une ignorance dont il + lui resta toujours quelque chose. Cependant, il était bien + doué, son esprit était droit, facile, élégant, et il eut + toujours au suprême degré l'art d'être en intelligence avec + son interlocuteur. Il avait même, dans sa jeunesse, une + tendance sérieuse, je dirais presque philosophique, qui s'est + un peu évaporée depuis. Son ouvrage, _Essai de morale et de + politique_, inspiré pour le fond et la forme des écrits de + Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne + conçois pas qu'il ait pu faire, et qui atteste plus de + réflexion et de style qu'il n'était capable d'en avoir à + quarante ans. L'expérience, l'ambition, le monde, le goût du + succès auprès des femmes ont fort modifié son esprit. Il y a + perdu, mais il y a encore plus gagné. L'empereur le prit à + gré. Molé conçut de bonne heure une assez grande idée de sa + position. Il continua à garder ses apparences sérieuses, qui + devenaient même raides et hautaines, excepté avec les gens à + qui il voulait plaire, ce qu'il savait en perfection. C'est + un des hommes qui ont le plus causé avec l'empereur; il est + arrivé par là, il n'a même guère fait que cela dans son + gouvernement.» M. Frédéric d'Houdetot, cousin issu de germain + de madame Molé, a été plus tard préfet, puis député sous les + divers régimes qui se sont succédé jusqu'à sa mort, arrivée + sous le second empire. (P. R.)] + +Cette fusion, qui s'étendait avec tant de rapidité, jetait du repos dans +la société, en y confondant les intérêts de chacun. M. Molé, par +exemple, tenant de son côté à une nombreuse famille très distinguée, et +par sa femme à des personnes d'un rang assez élevé, car les cousines de +madame Molé étaient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une +sorte de lien entre l'empereur et une grande partie de la société. +J'étais dans une intimité déjà ancienne avec cette famille; j'éprouvai +du soulagement à la voir prendre sa part des nouvelles positions qui +surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions +s'affaiblir devant les intérêts, les partis s'effacer; l'ambition, le +plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blâme perdait tous +les jours de son crédit. Que Bonaparte, si habile à gagner les +individus, eût fait un pas de plus; qu'il n'eût pas voulu seulement +gouverner par la force; qu'il eût favorisé cette détente des esprits qui +demandaient le repos; enfin, après avoir conquis le présent, qu'il eût +assuré l'avenir par des institutions solides et généreuses, parce +qu'elles seraient devenues indépendantes de ses propres caprices; alors, +il n'est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les +préventions et les regrets n'eussent été aussi durables qu'elles ont été +éclatantes. Mais, il faut en convenir, la liberté, la vraie liberté +manquait partout, et notre tort national a été de ne pas nous en être +assez promptement aperçus. Je l'ai dit, l'empereur relevait les +finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on +recherchait le mérite dans toutes les classes; mais c'était toujours, un +peu, en les flétrissant toutes par la tache de l'esclavage. Voulant tout +diriger, tout régler à son profit, il se présentait incessamment comme +le but du mouvement général. On a raconté que, lorsqu'il partit pour la +première campagne d'Italie, il dit à un journaliste de ses amis: +«Songez, dans les récits de nos victoires, à ne parler que de _moi_, +toujours _moi_, entendez-vous?» Ce _moi_ fut l'éternel cri de sa toute +personnelle ambition: «Ne citez que _moi_, ne chantez, ne louez, ne +peignez que _moi_, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux poètes, +aux peintres. Je vous achèterai ce que vous voudrez; mais il faut que +vous soyez tous vendus;» et, malgré son désir de signaler son siècle par +la réunion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui +ruinait ses efforts et les nôtres, en absorbant journellement, et pied à +pied, cette noble indépendance qui seule développe les élans de +l'invention et du génie, dans quelque genre que ce soit. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +(1806.) + + +Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses +dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis +Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de +l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de +l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison. + + +Avant d'aller plus loin, il me semble qu'il ne sera pas sans intérêt que +j'emploie quelques pages au détail de l'administration intérieure de ce +qu'on appelait _la maison de l'empereur_. Quoique, aujourd'hui, ce qui +concerne son personnel et sa cour soit encore plus effacé que tout le +reste, cependant il est peut-être encore assez curieux de savoir comment +il avait réglé minutieusement les dépenses et les mouvements de chacune +des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve +le même partout, et cette fidélité au système qu'il avait +irrévocablement adopté, n'est pas une des circonstances les moins +curieuses de sa conduite. Les détails que je vais donner appartiennent à +plusieurs époques de son règne; cependant, dès cette année 1806, la +règle qu'on suivit dans sa maison fut à peu près tracée d'une manière +invariable, et les légères modifications qu'apportèrent certaines +particularités plus ou moins importantes, n'en dérangèrent point, ou +très peu, le plan général; c'est donc ce plan que je prendrai dans son +ensemble, aidée de la mémoire très fidèle de M. de Rémusat, qui, pendant +dix années, fut à portée de voir et de prendre part à tout ce dont je +vais rendre compte dans ce chapitre[50]. + + [Note 50: Les détails auxquels ce chapitre est consacré + paraîtront peut-être puérils; mais il importe, pour conserver + le caractère de ces Mémoires, de n'en rien retrancher. De + tels récits ont toujours été admis, et les plus célèbres + historiens du XVIIe siècle nous ont fait pénétrer dans les + choses les plus intimes, j'allais écrire infimes, de la vie + journalière de Louis XIV et des principaux personnages de son + temps. Il faut remarquer, d'ailleurs, que ma grand'mère + devait être d'autant plus éblouie, au moment où elle + écrivait, au souvenir de la magnificence de l'Empire, que, + pendant les premières années de la Restauration, la France + appauvrie, l'âge des princes, leurs goûts et leurs habitudes, + donnaient à la cour un aspect de modestie qui faisait + contraste avec le faste impérial. Ce faste a été tellement + surpassé, depuis, que ce qui est décrit ici comme un grand + luxe paraîtra peut-être de la simplicité à nos contemporains. + (P. R.)] + +La liste civile de France se montait, sous Bonaparte, à la somme de +vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui +rendaient trois millions, et la liste civile d'Italie, huit millions, +dont il abandonna quatre au prince Eugène. En Piémont, soit en liste +civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince +Borghèse en eut été nommé gouverneur, il en eut la moitié; enfin quatre +millions, venant de Toscane, partagés aussi, par la suite, avec madame +Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de +l'empereur a donc été de 35 500 000 francs. + +Il avait mis à sa propre disposition la majeure partie des dépenses +secrètes du ministère des relations extérieures, et la caisse des +théâtres, composée d'une somme de dix-huit cent mille francs, dont il +n'y avait guère que douze cent mille destinés par le budget annuel au +soutien des théâtres. Le reste était employé, par lui, en gratifications +à des acteurs[51], à des artistes, à des gens de lettres, ou même à des +officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la +police, défalcation faite des dépenses de ce ministère; et cette caisse +présentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu'elle +se composait du produit des jeux, qui montait à plus de quatre +millions[52]; de l'intérêt que le ministère s'était réservé sur tous les +journaux, ce qui devait produire près d'un million; et enfin du produit +du droit de timbre à l'extraordinaire, pour les passeports et permis de +port d'armes. + + [Note 51: Sa fantaisie pour certains acteurs réglait + ordinairement ces gratifications. Il a payé plusieurs fois + les dettes de Talma, qu'il avait connu et qu'il aimait, et il + lui accorda à la fois des sommes de vingt, trente ou quarante + mille francs.] + + [Note 52: Le ministre Fouché a fait sa fortune avec ce + produit des jeux. Ils ont rendu à Savary mille francs par + jour.] + +Le produit des contributions levées pendant la guerre était affecté au +domaine extraordinaire, dont Bonaparte disposait à sa fantaisie. Il s'en +réserva souvent une grande partie dont il se servit pour entretenir les +frais de la guerre d'Espagne, les immenses préparatifs de la campagne de +Moscou; et, enfin, il en réalisa une grande portion en espèces et en +diamants qui étaient déposés dans les caves des Tuileries, et qui ont +servi aux dépenses de la guerre de 1814, lorsque la ruine du crédit +avait paralysé toutes les autres ressources. + +Le plus grand ordre régnait dans la maison de Bonaparte; les +appointements que chacun y recevait étaient assez considérables; mais, +ensuite, tout était réglé de manière à ce qu'aucun des officiers de sa +maison ne pût rien détourner des fonds qui lui étaient confiés. + +Les grands officiers avaient quarante mille francs fixes. Les deux +dernières années de son règne, il dota les places de ces grands +officiers d'un revenu considérable, outre les dotations qu'il avait +accordées aux individus qui les remplissaient. + +Les places de grand maréchal, de grand chambellan et de grand écuyer +furent dotées chacune de cent mille francs. Celles du grand aumônier et +du grand veneur de quatre-vingt mille francs; celle du grand maître des +cérémonies de soixante mille. L'intendant et le trésorier avaient chacun +quarante mille francs. Le premier intendant fut M. Daru, et ensuite M. +de Champagny, quand il quitta le ministère des affaires étrangères. Le +premier préfet du palais, le chevalier d'honneur de l'impératrice, +trente mille francs. + +Mon beau-frère, M. de Nansouty, fut quelque temps premier chambellan +chez l'impératrice; mais, cette place ayant été supprimée, il devint +premier écuyer de l'empereur. La dame d'honneur avait quarante mille +francs; la dame d'atours, trente mille francs. Dix-huit chambellans; +les plus anciens avaient diversement, et selon que l'empereur le réglait +toutes les années, ou douze, ou six, ou trois mille francs. Les autres +étaient honoraires. Au reste, l'empereur réglait tous les ans les +appointements de tout ce qui composait sa maison, ce qui augmentait la +dépendance, par l'incertitude où l'on demeurait toujours sur son sort. + +Les écuyers recevaient douze mille francs; les préfets du palais ou +maîtres d'hôtel, quinze mille; les maîtres des cérémonies, de même. +Chacun des aides de camp avait vingt-quatre mille francs, comme officier +de la maison. + +Le grand maréchal, ou grand maître de la maison, avait la surintendance +de toutes les dépenses de la bouche, du domestique, de l'éclairage, +chauffage, etc. Cette dépense montait à peu près à deux millions. + +La table de Bonaparte était abondante et bien servie; la vaisselle fort +belle et en argent. Dans les grandes fêtes et les grands couverts, on +servait en vermeil. Chez madame Murat et la princesse Borghèse, tout +était servi en vermeil. + +Le grand maréchal était le supérieur des préfets du palais; son habit +était amarante et brodé en argent sur toutes les tailles. Les préfets +du palais portaient la même couleur, avec moins de broderie. + +Les dépenses du grand écuyer se montaient à la somme de trois à quatre +millions. Il y avait environ douze cents chevaux. Les voitures avaient +plus de solidité que d'élégance. On leur avait donné à toutes la couleur +verte. L'impératrice avait quelques équipages et de jolies calèches, +mais point d'écurie particulière. + +Le grand écuyer et les écuyers étaient vêtus en gros bleu brodé +d'argent. + +Le grand chambellan comptait dans ses attributions tout le service de la +chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la cour, les fêtes, +la musique de la chapelle, les chambellans de l'empereur, et ceux de +l'impératrice. Toutes ces dépenses ne dépassaient guère trois millions. +Il était vêtu de rouge avec la broderie d'argent[53]. Le grand maître +des cérémonies, chargé de faire graver le sacre, et d'un petit nombre de +dépenses, avait un budget qui n'allait guère à plus de trois cent mille +francs; il était habillé en violet et en argent. Le grand veneur, sept +cent mille francs; son costume en vert et argent. La chapelle, trois +cent mille francs. + + [Note 53: La broderie était pareille pour tous les grands + officiers.] + +Le mobilier était dans les attributions de l'intendant, ainsi que les +bâtiments. Cette dépense doit se porter à la somme de cinq à six +millions. + +On voit que, année courante, on pourrait évaluer la dépense de la maison +de l'empereur à quinze ou seize millions. + +Dans les dernières années, il a fait construire quelques bâtiments, et +cette dépense s'est augmentée. + +Tous les ans, il commandait à Lyon des tentures et des ameublements pour +les différents palais. C'était afin de soutenir les manufactures de +cette ville. De même, on achetait encore tous les ans de beaux meubles +en acajou qu'on déposait au Garde-Meuble, des bronzes, etc.. Les +manufactures de porcelaine avaient des ordres pour fournir des services +entiers d'une extrême beauté. Au retour du roi, tous les palais ont été +trouvés meublés à neuf, et les garde-meubles remplis. + +Avec tout cela, la dépense des années les plus chères, y compris celles +du sacre et du mariage, n'a pas excédé vingt millions. + +La dépense de Bonaparte pour sa toilette était portée sur le budget à +quarante mille francs. Quelquefois elle allait un peu plus haut. Dans +ses campagnes, il fallait lui envoyer du linge et des habits dans +plusieurs endroits à la fois. Il salissait vite, et beaucoup, tout ce +qu'il portait. La moindre gêne lui faisait rejeter un vêtement, ainsi +que la moindre différence dans la finesse du drap ou du linge. Il disait +toujours qu'il ne voulait être habillé que comme un simple officier de +sa garde; il grondait continuellement sur ce qu'il prétendait qu'on lui +faisait dépenser, et, par fantaisie ou maladresse, il rendait +fréquemment nécessaire le renouvellement de sa toilette. Entre autres +coutumes destructives, il avait l'habitude d'accommoder le feu avec son +pied, brûlant ainsi ses souliers et ses bottes, principalement quand il +se livrait à quelque accès de colère; alors, tout en parlant et se +fâchant, il repoussait violemment les tisons dans la cheminée près de +laquelle il était. + +M. de Rémusat fut plusieurs années son maître de la garde-robe, et ne +recevait point d'appointements pour cette place. Quand M. de Turenne, +chambellan, le remplaça, on lui donna douze mille francs. + +Chaque année, l'empereur faisait lui-même le budget de la dépense de sa +maison, avec la plus scrupuleuse attention et une économie remarquable. +Dans les trois derniers mois de l'année, chaque chef de service réglait +sa dépense pour l'année suivante. Ce travail achevé, on se réunissait en +conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil était +composé du grand maréchal, qui le présidait[54]; des grands officiers, +de l'intendant et du trésorier de la couronne. La dépense de la maison +de l'impératrice se trouvait comprise dans les attributions du grand +chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand +maréchal et le trésorier étaient chargés de soutenir les intérêts de +l'empereur. Ces discussions finies, le grand maréchal portait les +budgets à Bonaparte, qui les examinait lui-même, et les rendait ensuite, +après avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque +temps, le conseil réuni était présidé par l'empereur lui-même, qui +discutait encore chaque article de dépense. Ces discussions se +prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les +budgets, rendus à chaque chef de service, étaient recopiés et mis au +net; ils passaient dans les mains de l'intendant, qui travaillait +définitivement avec l'empereur, en présence du grand maréchal. Dans ce +travail, on arrêtait toutes les dépenses, et bien rarement on a vu un +grand officier obtenir ce qu'il avait demandé. + + [Note 54: Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan, + il ne s'en mêla point, et laissa toujours M. de Rémusat le + représenter.] + +Bonaparte se levait à des heures inégales, mais généralement à sept +heures. Quand il s'éveillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre +son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son réveil était +ordinairement triste, et paraissait pénible. Il avait assez souvent des +spasmes convulsifs de l'estomac, qui excitaient chez lui un vomissement. +Il en paraissait quelquefois fort troublé, comme s'il eût craint d'avoir +pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine à l'empêcher +d'augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore +faciliter ce vomissement[55]. + + [Note 55: Je tiens ce détail de son premier médecin, + Corvisart.] + +Les seules personnes qui eussent le droit d'entrer dans la chambre de sa +toilette étaient le grand maréchal, le premier médecin, sans se faire +annoncer, et le maître de la garde-robe, qu'on annonçait, et qui presque +toujours était reçu. C'est dans ces moments qu'il eût voulu que M. de +Rémusat employât cette visite du matin à lui rendre compte de ce qui se +disait ou se faisait à la cour et dans la ville. Mon mari s'y refusa +toujours--et lui déplut sur cet article--avec une sorte de ténacité qui +mériterait bien quelques éloges. + +Les autres médecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que +lorsqu'ils étaient appelés. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi +à la médecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrême +confiance et beaucoup d'estime à Corvisart. Sa santé était bonne, sa +constitution forte; quand il était atteint de quelque dérangement, il se +montrait assez susceptible d'inquiétude. Une légère humeur dartreuse le +tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il +mangeait sobrement, ne buvait guère, ne faisait d'excès d'aucun genre. +Il prenait beaucoup de café. + +J'ai dit comment il renonça à habiter la même chambre que sa première +femme; il n'a de même, je crois, passé que peu de nuits entières avec +l'archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait +jamais de feu dans l'appartement où elle couchait, et l'empereur, qui +était frileux dans l'intérieur d'une maison, quoiqu'il supportât très +bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude. +Avec l'impératrice Joséphine, ne se gênant en rien, il venait la trouver +au milieu de la nuit, quand il était souffrant ou sans sommeil, et, sans +lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort naïvement +qu'il venait chercher une manière d'exciter la transpiration dont il +avait le besoin. + +Durant sa toilette, il était assez silencieux, à moins qu'il ne +s'établît entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de +médecine. Dans toutes choses, il aimait à aller au fait, et, quand on +lui parlait de la maladie de quelqu'un, sa première question était +toujours: «Mourra-t-il?» Il trouvait assez mauvais que la réponse fût +dubitative, et en concluait à l'insuffisance de la médecine. + +Il a eu beaucoup de peine à s'accoutumer à se raser lui-même. M. de +Rémusat l'y détermina, en voyant l'agitation qu'il éprouvait, et même +l'inquiétude, tant que durait cette opération faite par un barbier. +Après beaucoup d'essais, lorsqu'il y eut réussi, il lui arriva souvent +de dire qu'en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on +lui avait rendu un signalé service. Bonaparte était, quand il régnait, +si bien accoutumé à ne compter pour rien tous ceux qui l'entouraient, +que ce mépris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il +ne se faisait aucune idée de la décence que la bonne éducation inspire +ordinairement à toute personne un peu élevée, procédant à une toilette +complète dans sa chambre en présence de ceux qui s'y trouvaient, quels +qu'ils fussent. De même, si un valet de chambre lui causait quelque +impatience en l'habillant, il s'emportait rudement, sans égard pour les +autres ni pour lui-même. Il jetait à terre ou au feu la partie de son +vêtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulièrement ses +mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande +quantité de ciseaux, parce qu'il les brisait et les jetait, quand ils ne +lui paraissaient pas suffisamment affilés. Jamais il ne faisait usage +d'aucun parfum, se contentant seulement d'eau de Cologne, dont il +faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu'il en usait +jusqu'à soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le +calcul entrait pour beaucoup dans sa propreté, car, ainsi que je l'ai +dit, il était peu soigneux. + +Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, où l'attendait son +secrétaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service, +qui était arrivé à huit heures, et qui avait soigneusement regardé si +tout était en ordre dans l'appartement, et si les huissiers se +trouvaient à leur poste, frappait à la porte et lui annonçait _le +lever_, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet, à moins que +l'empereur ne le lui dît. J'ai déjà rendu compte de la manière dont se +passaient ces levers. Quand ils étaient finis, Bonaparte accordait assez +fréquemment des audiences particulières à quelques-uns des personnages +qui se trouvaient là: princes, ministres, grands fonctionnaires publics, +ou préfets en congé. Tous ceux qui n'avaient pas droit à venir au lever, +ne pouvaient obtenir d'audience qu'en s'adressant au chambellan de +service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l'empereur; le plus +souvent il les refusait. + +Le lever et les audiences le menaient à l'heure de son déjeuner. Vers +onze heures, on le servait partout dans ce qu'on appelait _le salon de +service_, où il donnait ses audiences particulières, et travaillait avec +ses ministres. Le préfet du palais annonçait le déjeuner, et y assistait +debout. C'était alors qu'il recevait des artistes, des comédiens. Il +mangeait vite de deux ou trois plats, et finissait par une grande tasse +de café pur. Après, il rentrait, et il travaillait. Dans le salon dont +nous avons parlé, se tenaient le colonel général de la garde de semaine, +ainsi que le chambellan, l'écuyer, le préfet du palais, et, lorsqu'il y +avait chasse, un des officiers des chasses. Les conseils des ministres +se tenaient à jours fixes. Il y avait trois conseils d'État par semaine. +Pendant cinq ou six ans, il les présida souvent; il s'y faisait +accompagner de son colonel général et du chambellan. En général, on dit +qu'il y était fort remarquable, supportant et excitant la discussion. +Souvent on s'étonnait des observations lumineuses et profondes qui lui +échappaient sur les matières qui paraissaient devoir lui être le plus +étrangères. Dans les derniers temps, sa tolérance dans la discussion +s'altéra, et il y prit un ton plus impérieux. Le conseil d'État, ou +celui des ministres, ou son travail particulier, le conduisaient jusqu'à +six heures. Depuis 1806, il a presque toujours dîné seul avec sa femme, +hors dans les voyages à Fontainebleau, où il invitait du monde. On le +servait, entrées et entremets, tout à la fois; il mangeait avec +distraction, prenant ce qui se trouvait devant lui, fût-ce des +confitures ou quelque crème qu'il se servait avant d'avoir touché aux +entrées. Le préfet du palais assistait au dîner, deux pages servaient, +et étaient servis par les valets de chambre. L'heure du dîner était fort +inégale. Si les affaires le demandaient, Bonaparte restait à travailler +et retenait son conseil jusqu'à six, sept et huit heures du soir, sans +montrer nulle fatigue, ni aucun besoin de manger. Madame Bonaparte +l'attendait avec une patience admirable, sans se plaindre jamais. + +Les soirées étaient fort courtes. J'ai dit comment elles se passaient. +Durant l'hiver de 1806, il se donna beaucoup de petits bals, soit aux +Tuileries, soit chez les princes; l'empereur y paraissait un moment, et +avait toujours l'air de s'y ennuyer. Le coucher se faisait comme le +matin, excepté que c'était alors le service qui était introduit le +dernier, pour prendre les ordres. L'empereur, pour se déshabiller et se +mettre au lit, n'avait près de lui que des valets de chambre. + +Personne ne couchait dans sa chambre; son mameluk dormait près des +entrées intérieures. L'aide de camp de jour couchait dans le salon de +service, la tête appuyée contre la porte. Dans les pièces qui +précédaient ce salon, veillaient un maréchal des logis de la garde et +deux valets de pied. On ne rencontrait aucune sentinelle dans +l'intérieur du palais. Aux Tuileries, il y en avait une sur l'escalier, +parce que cet escalier est ouvert au public; partout on en voyait aux +portes extérieures. Bonaparte était fort bien gardé par peu de monde; +c'était le soin du grand maréchal. La police du palais était très bien +faite; on savait le nom de toutes les personnes qui y entraient. +Personne n'y logeait, sauf le grand maréchal, qui était nourri, et dont +les gens avaient la livrée de l'empereur, et, parmi les domestiques, les +valets de chambre et les femmes de chambre. La dame d'honneur avait un +appartement que madame de la Rochefoucauld n'occupa guère. Lors du +second mariage, Bonaparte voulut que madame de Montebello[56] y demeurât +toujours. Du temps de l'impératrice Joséphine, la comtesse d'Arberg et +sa fille, qu'on avait fait venir de Bruxelles pour être dame du palais, +furent toujours logées au palais. À Saint-Cloud, tout le service était +logé. Le grand écuyer demeurait aux écuries, qui étaient où sont celles +du roi[57]. L'intendant et le trésorier étaient logés. + + [Note 56: La maréchale Lannes.] + + [Note 57: Hôtel de Longueville, sur le Carrousel. Il + n'est pas nécessaire de dire que ces écuries et cet hôtel ont + été démolis pour les travaux du Louvre. (P. R.)] + +L'impératrice Joséphine avait six cent mille francs pour sa dépense +personnelle. Cette somme était loin de lui suffire; elle faisait +annuellement beaucoup de dettes. On lui passait cent vingt mille francs +pour ses aumônes. On ne donna à l'archiduchesse que trois cent mille +francs, et soixante mille francs pour sa cassette. + +La raison de cette différence est que madame Bonaparte devait accorder +nombre de secours à des parents pauvres qui en réclamaient souvent; et +que, ayant des relations en France, auxquelles l'archiduchesse était +étrangère, elle devait dépenser davantage. Madame Bonaparte donnait +beaucoup; mais, comme elle ne prenait jamais ses présents sur ses +propres effets, mais qu'elle les achetait toujours, cela augmentait +infiniment ses dettes. + +Malgré la volonté de son mari, elle ne put jamais se soumettre dans son +intérieur à aucun ordre, ni à aucune étiquette. Il eût voulu qu'aucun +marchand n'arrivât jusqu'à elle, mais il fut obligé de céder sur cet +article. Les petits appartements intérieurs en étaient remplis, ainsi +que d'artistes de toute espèce. Elle avait la manie de se faire peindre, +et donnait ses portraits à qui en voulait, parents, amis, femmes de +chambre, marchands même. On lui apportait sans cesse des diamants, des +bijoux, des châles, des étoffes, des colifichets de toute espèce; elle +achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps, +oubliait ce qu'elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa dame +d'honneur et à sa dame d'atours qu'elles n'eussent point à se mêler de +sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle +en avait six ou huit, je crois. Elle se levait à neuf heures; sa +toilette était fort longue; il y en avait une partie fort secrète, et +tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa +personne. Quand tout cela était fini, elle se faisait coiffer, +enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles. Ses +chemises, ses jupons étaient brodés, et aussi garnis. Elle changeait de +chemise et de tout linge trois fois par jour, et ne portait que des bas +neufs. Tandis qu'elle se coiffait, si nous nous présentions à la porte, +on nous faisait entrer. Quand elle était peignée, on lui apportait de +grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes, +plusieurs chapeaux et plusieurs châles. C'étaient, en été, des robes de +mousseline ou de percale très brodées et très ornées; en hiver, des +redingotes d'étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour, +et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs +ou de plumes, et des vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de +ses châles allait de trois à quatre cents; elle en faisait des robes, +des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait +constamment un toute la matinée, qu'elle drapait sur ses épaules, avec +une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Bonaparte, qui trouvait que les +châles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au +feu; alors elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu'on +lui apportait, de quelque prix qu'ils fussent; je lui en ai vu de huit, +dix et douze mille francs. Au reste, c'était un des grands luxes de +cette cour. On dédaignait d'y porter ceux qui n'auraient coûté que +cinquante louis, et on se vantait du prix qu'on avait mis à ceux qu'on y +montrait[58]. + + [Note 58: On sait que ces vêtements étaient des châles de + cachemire que la campagne d'Égypte, et le goût oriental qui + s'en était suivi, avaient mis à la mode. (P. R.)] + +J'ai déjà rendu compte de la vie que menait madame Bonaparte: cette vie +n'a guère varié. Elle n'ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une +plume, ne travaillait guère, et ne paraissait jamais s'ennuyer. Elle +n'aimait point le spectacle. L'empereur ne voulait point qu'elle y fût +chercher, sans lui, des applaudissements; elle ne se promenait que +lorsqu'elle était à la Malmaison, demeure qu'elle a embellie sans cesse, +et où elle a dépensé des sommes immenses. Bonaparte s'en irritait, +querellait; sa femme pleurait, promettait d'être plus rangée, et vivait +de la même manière; en somme, il fallait bien finir par payer. La +toilette du soir se passait comme le matin. Tout était toujours d'une +extrême élégance; rarement nous avons vu reparaître la même robe, les +mêmes fleurs. Le soir, presque toujours, l'impératrice était coiffée en +cheveux, avec des fleurs, ou des perles, ou des pierres précieuses. +Alors ses robes la découvraient beaucoup, et la toilette la plus +recherchée était celle qui lui allait le mieux. La moindre petite +assemblée, le moindre bal, lui étaient une occasion de commander une +parure nouvelle en dépit des nombreux magasins de chiffons dont on +gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de +ne se défaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes +elle a consommées en vêtements de toute espèce. Chez tous les marchands +de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je +lui ai vu plusieurs robes de dentelle de quarante, cinquante et même +cent mille francs. Il est presque incroyable que ce goût de parure, si +complètement satisfait, ne se soit jamais blasé. Après le divorce, à la +Malmaison, elle a conservé le même luxe, et elle se parait, même quand +elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu'on +lui passât une robe de chambre fort élégante, parce qu'elle pensait que +l'empereur de Russie viendrait peut-être la voir. Elle a expiré toute +couverte de rubans et de satin couleur de rose. Ce goût et cette +habitude ont porté très haut les dépenses que nous devions faire pour +paraître convenablement autour d'elle[59]. + + [Note 59: Mesdames Savary et Maret ont dépensé pour leur + toilette de cinquante à soixante mille francs par an.] + +Sa fille était mise aussi avec une grande richesse, c'était le ton de +cette cour; mais elle avait de l'ordre et de l'économie, et ne +paraissait pas prendre plaisir à se parer. Madame Murat et la princesse +Borghèse y mettaient toute leur vanité. Leurs habits de cour coûtaient +habituellement de dix à quinze mille francs; elles finirent par les +surcharger de perles fines et même de diamants qui les rendaient sans +prix. + +Avec cet extrême luxe, le goût remarquable qui dirigeait l'impératrice, +la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait être +fort brillante. On peut dire qu'à certains jours, elle offrait un coup +d'oeil qui éblouissait. Les étrangers en furent souvent frappés. + +À dater de cette année (1806), l'empereur imagina de donner, de temps à +autre, de grands concerts dans la salle dite des Maréchaux. Cette salle, +décorée de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, était éclairée +d'un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au +gouvernement, et les personnes présentées. Cela faisait bien, environ, +de quatre à cinq cents personnes. Après avoir parcouru les salons où se +tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il était placé +au fond, l'impératrice à sa gauche, ainsi que les princesses de sa +famille, dans la plus éclatante parure, sa mère à sa droite, belle +encore et avec l'air fort noble; ses frères costumés richement, les +princes étrangers et les grands dignitaires assis. Derrière, les grands +officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brodés. +À droite et à gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame +d'honneur, la dame d'atours, les dames du palais, presque toutes jeunes, +la plupart jolies et parfaitement mises[60]; ensuite, un nombre infini +de femmes, étrangères et françaises, toutes mises avec le plus grand +luxe; derrière ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout: +ambassadeurs, ministres, maréchaux, sénateurs, généraux, etc. et +toujours les costumes très brillants. En face du rang impérial se +plaçaient les musiciens; et, dès que l'empereur était assis, on +exécutait la meilleure musique, qui, à la vérité, quoiqu'il se fît un +grand silence, n'était guère écoutée. Quand le concert était fini, au +milieu de ce carré qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et +danseuses de l'Opéra, très élégamment vêtus, formaient des ballets +charmants. Cette partie de la fête amusait tout le monde, même +l'empereur. M. de Rémusat était chargé d'en régler l'ordonnance, et ce +n'était pas une petite affaire; car l'empereur était difficile et +minutieux sur tout. + + [Note 60: Un habit de cour nous coûtait au moins + cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus + ordinairement, cet habit était brodé en or ou en argent, et + garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en + guirlandes, bandeaux et épis.] + +M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car +vous êtes chargé d'amuser l'inamusable.» Ce divertissement et le concert +ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper +dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l'éclat des +lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l'argenterie et des +cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose +qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées. +Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne +doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait +pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre +un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le +craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait +toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il +aimait à inspirer. + +J'ai parlé tout à l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci +fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre +neveux et une nièce qu'elle avait à la Martinique. C'étaient MM. et +mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la +jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de +beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors +d'état de se marier comme l'eût voulu l'empereur. Il pensa d'abord à +elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un +temps, à un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a mariée au fils +du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort +désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal +réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence +les a séparés d'abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés +dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et, +depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de +*** vit aujourd'hui à Paris très obscurément. L'aîné de ses frères, +après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir +de l'honneur d'avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation +de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de +son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans +les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une +vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce +philosophique départ. + +Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à +son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d'un +négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte[61]. Un +troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est +en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait +avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu. + + [Note 61: Je crois qu'il a péri dans la campagne de + 1814.] + +Les Beauharnais ont aussi profité de l'élévation de madame Bonaparte, et +ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait +marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis +fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le +comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des +romans[62], avait épousé en premières noces mademoiselle de +Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la +mort de sa mère, auprès d'une vieille tante religieuse. Le comte de +Beauharnais, s'étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune +fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la +jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors +quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva +jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la +pension de madame Campan, d'où elle sortit en 1806, pour être tout à +coup adoptée par l'empereur, déclarée princesse impériale, et mariée, +peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept +ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaieté, même un peu +d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli +teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d'un beau blond. + + [Note 62: C'était celle sur qui le poète Lebrun fit + autrefois cette maligne épigramme: + + Églé, belle et poète, a deux petits travers: + Elle fait son visage et ne fait point ses vers.] + +Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d'elle; mais, +d'abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d'une +figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans +toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stéphanie, +vive, piquante, éblouie d'ailleurs de son sort, fière de l'adoption de +l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde, +avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en +lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce +mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on +voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait +pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité, +accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans +donnaient de la grâce, ne déplut point à l'empereur, et finit par +l'amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu'il ne l'eût +fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez +publiquement amoureux d'elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à +la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l'égard de +son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire[63]. + + [Note 63: Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par + lequel l'empereur assignait un rang considérable à cette + jeune femme: «Notre intention étant que la princesse + Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les + prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes, + et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où + nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite + de Sa Majesté l'impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le + mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs, + voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour + la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse + bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles, + prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable, + dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stéphanie + Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié + qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade, + nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de + nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir + une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver + leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les + sujets de l'électeur. Les qualités distinguées du prince + Charles de Bade, et l'affection particulière qu'il nous a + montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr + garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir + partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas + devoir tarder davantage à vous donner connaissance d'une + alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)] + +Aussitôt que l'empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage, +la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement +particulier; elle y reçut les députations des corps de l'État. Dans +celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la +situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments +sans embarras, et répondit à tous fort bien. + +Devenue fille du souverain, et d'ailleurs très en faveur, l'empereur +ordonna qu'elle passât partout immédiatement après l'impératrice, +prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en +éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son +orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en +riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur, +déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait. L'impératrice devint +assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla +sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si +elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour +achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils +de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des +entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de +se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens +démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula +point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait +assez mauvais que le prince de Bade pût s'aviser de se blesser de ce qui +se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un éclat, et le nombre +des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue, +le rendirent plus prudent. D'un autre côté, la jeune fille, qui ne +voulait que s'amuser, montra plus de résistance qu'on ne l'avait cru +d'abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son +mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son +appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune +ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son +mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa +chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans +avoir rien obtenu. Il se plaignait à l'impératrice, qui grondait sa +nièce. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout +cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout +de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des +importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et +persuadé qu'il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se +donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au +départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit +beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de +Bade comme une terre d'exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue +assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise +intelligence avec son époux. On fut obligé d'envoyer de France des +négociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y +avait pour elle à devenir la mère d'un prince, héréditaire à son tour. +Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui +témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les +rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous +verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années +plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa +bonne conduite, vint à bout de regagner l'affection du prince, et de +jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulièrement +méconnue[64]. + + [Note 64: Le prince de Bade est frère de l'impératrice de + Russie.] + +Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait +quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu'on +jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première +année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais +talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte +s'intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée +peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y +jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se +trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par +ne se le permettre qu'à certaines occasions, comme à la fête de +l'impératrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte +imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous +jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde, +et la Malmaison fut illuminée d'une manière charmante. C'était quelque +chose d'imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire; +mais l'empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame +Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis, +les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement[65]. + + [Note 65: Cette représentation pourrait bien avoir été + donnée un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins, + quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes + du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce + dont il s'agit, ils l'appelèrent _la Colonne de Rosbach_. Ils + semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Iéna. + Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail, + transporter leur _à-propos_ de la guerre de 1805 à la + campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes + n'y regardent de si près. Ce qui est certain, c'est que le + rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mère + le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces. + Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour + l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse + mémoire de mon père ne lui permettait pas d'oublier, et que + je retiens après lui: + + AIR: _J'ai vu partout dans mes voyages._ + + Ce qui dans le jour m'intéresse, + La nuit occupe mon repos. + Ainsi donc je rêve sans cesse + À la gloire de mon héros. + Les songes, dit-on, sont des fables, + Mais, quand c'est de lui qu'il s'agit, + J'en fais que l'on trouve incroyables, + Et sa valeur les accomplit. + + On peut trouver dans les Mémoires de Bourrienne des détails + sur les représentations de la Malmaison. Le vaudeville était + fort à la mode à cette cour. C'était toute la littérature de + la jeunesse de beaucoup de personnages du temps. (P. R.)] + +Il était assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir: +«L'empereur a ri, l'empereur a applaudi...» et comme nous nous en +félicitions! Moi, particulièrement, qui ne l'abordais plus qu'avec une +certaine réserve, je me retrouvai tout à coup dans une meilleure +position vis-à-vis de lui, par la manière dont j'avais rempli le rôle +d'une vieille paysanne qui rêvait toujours que son héros ferait des +choses incroyables, et qui voyait les événements surpasser ce qu'elle +avait rêvé. Après le spectacle, il me fit quelques compliments; nous +avions tous joué de coeur, et il semblait un peu ému. Quand il +m'arrivait de le voir ainsi, saisi comme à l'improviste par une sorte de +détente et d'attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: «Eh +bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois à sentir et à penser +comme un autre.» J'éprouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai +soulagement; il semblait qu'une espérance nouvelle vînt tout à coup se +raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement maîtres de nous, et +par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer! + +Peut-être cette réflexion m'est-elle déjà échappée; mais je l'ai faite +si souvent pendant douze années de ma vie, elle me presse encore +tellement aujourd'hui, quand j'interroge mes souvenirs, qu'il n'est pas +extraordinaire qu'elle m'échappe plus d'une fois. + + + + +CHAPITRE XIX. + + +La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les +maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de +Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les arts. + + +Avant de reprendre la suite des événements, j'ai envie de m'arrêter un +peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la +cour, ou qui occupaient quelque rang distingué dans l'État. Je ne +pourrais pas cependant prétendre à faire une suite de portraits qui +eussent des différences bien piquantes. On sait que le despotisme est le +plus grand des niveleurs. Il impose à la pensée, il détermine les +actions et les paroles; et, par lui, la règle à laquelle chacun est +soumis se trouve si bien observée, qu'elle appareille tous les +extérieurs, et peut-être même quelques-unes des impressions. + +Je me souviens que, durant l'hiver de 1814, l'impératrice Marie-Louise +recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait +s'informer chez elle des nouvelles de l'armée, dont chacun était +vivement occupé. Au moment où l'empereur, poursuivant le général +prussien Blücher du côté de Château-Thierry, laissa à l'armée +autrichienne le loisir de s'avancer jusque sur Fontainebleau, on se +crut, à Paris, près de tomber au pouvoir des étrangers. Beaucoup de gens +s'étaient réunis chez l'impératrice; on s'y interrogeait avec anxiété. +Vers la fin de la soirée, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des +Tuileries. Il me conta l'inquiétude dont il venait d'être témoin, et me +dit ensuite: «Quel homme, madame, que celui qui a amené le comte de +Montesquiou et le conseiller d'État Boulay (de la Meurthe[66]) à +éprouver la même inquiétude, et à la témoigner par les mêmes paroles!» +Il avait trouvé chez l'impératrice ces deux personnes, qui lui avaient +paru d'une pâleur pareille, et qui redoutaient également les événements +qu'ils commençaient à prévoir[67]. + + [Note 66: Le comte de Montesquiou était alors grand + chambellan. Boulay (de la Meurthe) avait été membre du côté + gauche des Cinq-Cents, et avait imaginé la fameuse loi des + _suspects_.] + + [Note 67: Mon père, relisant dans les derniers temps de + sa vie ces Mémoires, qu'il se décidait à publier, a écrit, à + propos de cette conversation, la note suivante: + + «L'observation de M. de Talleyrand peut bien avoir été faite + dans une soirée à une partie de laquelle j'ai assisté. Je + n'ai pas entendu l'observation, mais je me rappelle que ma + mère nous la redit alors. Elle était même plus développée + qu'elle n'est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de + 1814 ou plutôt des derniers mois de 1813, par un jour de + congé, j'avais été au spectacle, et, en rentrant, je trouvai + dans le petit salon de l'entresol de ma mère, place Louis XV, + n° 6, elle, mon père, M. Pasquier et M. de Talleyrand. + Celui-ci parlait et décrivait, à peu près sans être + interrompu, la situation, si déplorable alors, des affaires. + Il ne s'interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas + signe de me retirer, et j'écoutai avec un vif intérêt. M. de + Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et + simplicité; il passait en revue tous les pouvoirs et les + hommes du moment, concluant que tout était désespéré, mais + l'attribuant moins à la situation même, qu'aux dispositions + de l'empereur et à celles des gens qui l'entouraient, en + montrant que la raison, l'indépendance, le courage et la + force de position manquaient presque partout, ou n'étaient + réunis chez personne à un degré suffisant pour arrêter + l'Empire et son maître, sur le penchant de leur ruine. C'est + une des rares occasions que j'ai eues de voir M. de + Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m'est + arrivée que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-là était la + première que j'entendais vraiment parler politique. Cette + conversation était, je crois, destinée à M. Pasquier, qui + écoutait avec plus de déférence que d'assentiment. Il me + semblait qu'il n'était pas fort content, ni du fond où il + reconnaissait à regret beaucoup de vrai, ni de l'obligation + où il s'était trouvé d'entendre pareille confidence.» (P. + R.)] + +Ainsi, à quelques exceptions près, soit que le hasard n'eût point +rassemblé autour de l'empereur des caractères bien marquants, soit par +cette uniformité de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver +dans ma mémoire un grand nombre de particularités purement personnelles +qui méritent d'être conservées. Les principaux personnages étant à part, +et suffisamment déterminés parles événements qu'il me reste à raconter, +je n'ai guère à rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont +ils étaient revêtus, comme les emplois qui leur furent confiés. C'est +une dure chose à supporter que le mépris universel de l'humanité dans +le souverain auquel on est attaché. Il attriste l'esprit, décourage +l'âme, et force chacun à se renfermer dans les attributions purement +matérielles d'une charge qui devient un métier. Chacun des hommes qui +composaient la cour et le gouvernement de l'empereur avait sans doute +une nature d'esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns +exerçaient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des +défauts ou même des vices; mais les uns et les autres n'apparaissaient +qu'au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps. +Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien, +c'étaient les mauvaises parties de la nature humaine qu'on pouvait le +plus avantageusement découvrir. Il aimait à apercevoir les côtés +faibles, dont il s'emparait. Là où il ne voyait point de vices, il +encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur, +afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il +aimait assez que Cambacérès, au travers de certaines qualités vraiment +distinguées, laissât percer un assez sot orgueil, et se donnât la +réputation d'une sorte de licence de moeurs, qui balançait la justice +qu'on rendait à ses lumières et à son équité naturelle. Il ne se +plaignait nullement de la molle immoralité de M. de Talleyrand, de sa +légère insouciance, du peu de prix qu'il attachait à l'estime publique. +Il s'égayait sur ce qu'il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel, +sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif +d'argent qu'il dévoilait lui-même dans Savary, et de la sécheresse du +caractère de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouché avait +été _jacobin_, et souvent même il disait en souriant: «Aujourd'hui, la +seule différence, c'est qu'il est un jacobin enrichi; mais c'est tout ce +qu'il me faut.» + +Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou +moins actifs, et «dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s'ils +n'avaient une certaine médiocrité d'esprit ou de caractère». Enfin, si +on s'était senti vraiment supérieur par quelque côté, il eût fallu +s'efforcer de le dissimuler, et peut-être que, le sentiment du danger +avertissant chacun, on a généralement affecté des faiblesses ou des +nullités qu'on n'avait point réellement. + +De là l'embarras qu'éprouveront ceux qui écriront des mémoires sur cette +époque; de là, sans doute, l'accusation, non méritée mais plausible, +qu'on inventera contre eux, d'un air de malveillance répandu dans leurs +jugements, d'une complaisance soutenue pour eux-mêmes, et d'une extrême +sévérité à l'égard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir +pu découvrir celui de son voisin. La nature humaine n'est pourtant pas +si viciée, mais elle est généralement un peu faible, et, dans l'état de +société, son gouvernement seul peut la fortifier. + +La maison ecclésiastique de l'empereur était sans influence. On lui +disait la messe chaque dimanche, et c'était tout. J'ai déjà parlé du +cardinal Fesch. Vers 1807, nous vîmes paraître à la cour M. de Pradt, +évêque de Poitiers et, depuis, archevêque de Malines. Il avait de +l'esprit et de l'intrigue, un langage à la fois verbeux et piquant +toutefois, passablement de bavardage, de la libéralité dans les +opinions, une manière trop cynique de les exprimer. Il fut mêlé à +beaucoup de choses, sans jamais trop réussir à rien. Il enveloppait +l'empereur lui-même par ses paroles; peut-être donnait-il de bons +conseils; mais, quand il obtenait d'en être nommé l'exécuteur, tout se +trouvait gâté. La confiance et l'estime publique reculaient devant lui. + +L'abbé de Broglie, évoque de Gand, obtint à bon marché les honneurs de +la persécution. + +L'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, se montra tout aussi ardent à +préconiser le despotisme qu'on le voit aujourd'hui animé à s'efforcer de +se tirer de l'inaction où l'a réduit heureusement le gouvernement +constitutionnel du roi[68]. + + [Note 68: J'ai parlé ailleurs du cardinal Maury.] + +Bonaparte se servait du clergé, mais il n'aimait pas les prêtres. Il +avait contre eux des préventions philosophiques et un peu +révolutionnaires. Je ne sais s'il était déiste ou athée. Il se moquait +assez volontiers dans son intimité de ce qui touchait la religion, et +je crois, d'ailleurs, qu'il donnait trop d'attention à ce qui se passait +dans ce monde pour s'occuper beaucoup de l'autre. J'oserais dire que +l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que +celle de son âme. Il se sentait une certaine aversion contre les dévots, +et il n'en parlait jamais qu'en les taxant d'hypocrisie. Quand les +prêtres en Espagne eurent soulevé les peuples contre lui, quand il +éprouva une résistance honorable de la part des évêques de France, quand +il vit la cause du pape embrassée par beaucoup de monde, il fut tout à +fait confondu, et il lui arriva de dire plus d'une fois: «Je croyais les +hommes plus avancés qu'ils ne le sont réellement.» + +La maison militaire de l'empereur était considérable; mais, hors du +temps de guerre, elle avait auprès de lui des attributions qui prenaient +une forme civile. Dans le palais des Tuileries, il craignait les +souvenirs du champ de bataille; il dépaysa toutes les prétentions. Il +fit des généraux chambellans; plus tard, il les força de ne paraître +autour de lui qu'en habit de fantaisie brodé et d'échanger leur sabre +contre une épée de cour. Cette transformation déplut à beaucoup d'entre +eux, mais il fallut obéir, et, de loup, s'efforcer de devenir berger. Il +y avait, au reste, une pensée raisonnable dans cette volonté. L'éclat +des armes eût en quelque sorte assommé les autres classes qu'il fallait +séduire; les moeurs soldatesques se trouvaient forcément adoucies, et, +de plus, certains maréchaux récalcitrants perdirent un peu de leurs +forces, en cherchant à acquérir de belles manières. Ils attrapaient dans +cet apprentissage une légère teinte de ridicule; Bonaparte y trouvait +encore son compte. + +Je crois pouvoir affirmer que l'empereur n'aimait aucun de ses +maréchaux. Il disait assez volontiers du mal d'eux, et quelquefois du +mal assez grave. Il les accusait tous d'une grande avidité, qu'il +entretenait à dessein par des largesses infinies. Un jour, il les passa +en revue devant moi; il prononça contre Davout cette espèce d'arrêt dont +je crois avoir déjà parlé: «Davout est un homme à qui je puis donner de +la gloire, il ne saura jamais la porter.» En parlant du maréchal Ney: +«Il y a, disait-il, en lui une disposition ingrate et factieuse. Si je +devais mourir de la main d'un maréchal, il y a à parier que ce serait +de la sienne.» Il m'est resté, de ses discours, que Moncey, Brune, +Bessières, Victor, Oudinot ne lui apparaissaient que comme des hommes +médiocres, destinés pour toute leur vie à n'être que des soldats titrés; +Masséna, un homme un peu usé, dont on voyait qu'il avait été jaloux. +Soult l'inquiétait quelquefois. Habile, rude, orgueilleux, il négociait +avec son maître, et disputait ses conditions. L'empereur imposait à +Augereau, qui avait plus de rusticité que de vraie fermeté dans les +manières. Il connaissait et blessait assez impunément les prétentions +vaniteuses de Marmont, ainsi que la mauvaise humeur habituelle de +Macdonald. Lannes avait été son camarade, quelquefois ce maréchal +voulait s'en souvenir; on le rappelait à l'ordre avec ménagement. +Bernadotte montrait plus d'esprit que les autres, il se plaignait sans +cesse, et, à la vérité, il était souvent assez maltraité. + +Toutefois la manière dont l'empereur contenait, satisfaisait ou choquait +impunément des hommes si altiers, si enflés de leur gloire, était fort +remarquable. D'autres diront avec quelle habileté il sut les employer à +l'armée, et comme il tira d'eux de nouveaux rayons pour sa gloire en +s'emparant de la leur, et sachant très réellement se montrer supérieur +à tous. + +Je n'entrerai point dans la nomenclature des chambellans. L'Almanach +impérial peut me suppléer à cet égard. Ils furent peu à peu portés à un +nombre considérable. Ils étaient pris dans tous les ordres, dans toutes +les classes. Les plus assidus, les plus silencieux furent ceux qui +réussirent le mieux; leur métier était assez pénible et fort ennuyeux. +Plus on approchait de la personne de l'empereur, plus la vie devenait +désagréable. Les gens qui n'ont eu de commerce avec lui que par les +affaires n'ont pas une idée entière de ses inconvénients; il a toujours +mieux valu avoir à traiter avec son esprit qu'avec son caractère. + +Je n'aurai pas non plus beaucoup à conter des femmes de cette époque. +Bonaparte répétait souvent ces paroles: «Il faut que les femmes ne +soient rien à ma cour; elles ne m'aimeront point, mais j'y gagnerai du +repos.» Il tint parole. Nous ornions ses fêtes, c'était à peu près notre +seul emploi. Cependant, comme la beauté a des droits pour n'être jamais +oubliée, il me semble que quelques-unes de nos dames du palais méritent +qu'on les indique ici. Madame de Motteville, dans ses Mémoires, +s'arrête quelquefois pour signaler les plus belles femmes de son temps. +Je ne veux pas passer sous silence celles du mien. + +À la tête de la maison de l'impératrice se trouvait madame de la +Rochefoucauld. C'était une petite femme contrefaite, point jolie, mais +dont le visage ne manquait pas d'agréments. Elle avait de grands yeux +bleus, ornés de deux sourcils noirs qui lui allaient très bien; de la +vivacité, de la hardiesse et de l'esprit de conversation; un peu de +sécheresse, mais, au fond, de la bonté, de l'indépendance et de la +gaieté dans l'esprit. Elle n'aimait ni ne haïssait personne à la cour, +vivait bien avec tous, ne regardait sérieusement à rien. Elle pensait +avoir fait honneur à Bonaparte en entrant dans sa cour, et, à force de +le dire, elle vint à bout de le persuader, ce qui fit qu'on eut pour +elle des égards. Elle s'occupait beaucoup du soin de réparer sa fortune, +qui était fort délabrée; elle obtint plusieurs ambassades pour son mari, +et maria sa fille au cadet des princes de la maison Borghèse. L'empereur +trouvait qu'elle manquait de dignité, et il n'avait point tort; mais il +éprouvait quelque embarras devant elle, parce qu'elle lui répondait +assez vertement, et qu'il n'avait nulle idée du ton qu'il faut +conserver avec une femme. L'impératrice la craignait un peu; sa légèreté +habituelle avait comme une sorte de nuance impérieuse. Elle conserva, au +milieu de cette cour, une grande fidélité à d'anciens amis qui avaient +des opinions opposées, si ce n'est aux siennes, du moins à celles qu'on +devait lui supposer, vu le rang qui la décorait. Elle était belle-fille +du duc de Liancourt; elle a quitté la cour au moment du divorce; elle +est morte à Paris, depuis la Restauration. + +Madame de la Valette, dame d'atours, était fille du marquis de +Beauharnais. La petite vérole, qui avait un peu gâté son teint, lui +laissait encore un visage agréable, quoiqu'il eût peu de mouvement. Sa +douceur tenait de la nonchalance; une petite pointe de vanité courte la +préoccupait souvent. Son esprit avait peu d'étendue, sa conduite était +régulière. Comme dame d'atours, elle n'exerçait aucune fonction, parce +que madame Bonaparte ne voulait point qu'on se mêlât de ce qui +concernait sa toilette. En vain, l'empereur voulait exiger que madame de +la Valette réglât les comptes, ordonnât les dépenses, se mît à la tête +des achats; il fallait céder sur ce point, et renoncer à apporter de +l'ordre dans tout cela. Madame de la Valette ne se sentait pas la force +de défendre, à l'égard de sa tante, les droits de sa place. Elle se +bornait donc à remplacer madame de la Rochefoucauld, quand la maladie +éloignait celle-ci de la cour. Tout le monde sait ce que le malheur et +l'amour conjugal ont développé en elle de courage et d'énergie. + +En tête des dames du palais, on mettait madame de Luçay, comme la plus +ancienne de toutes. En 1806, elle n'était déjà plus de la première +jeunesse. C'est une douce et simple personne, de même que son mari, qui +fut préfet du palais. Elle a marié sa fille au fils cadet du comte de +Ségur, et l'a perdue depuis. + +Mon nom arrivait ordinairement après. J'ai envie de me dessiner un peu +moi-même; je crois que je dirai assez bien la vérité. J'avais +vingt-trois ans, quand j'arrivai à cette cour. Je n'étais point jolie, +cependant je ne manquais pas d'agréments. La grande parure m'allait +bien, mes yeux étaient beaux, mes cheveux noirs, mes dents belles, mon +nez et mon visage trop forts pour une taille assez agréable, mais un peu +petite. Je passais à la cour pour une personne d'esprit, c'était +presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de +raison; mais il y a beaucoup dans mon âme, et un peu dans ma tête, un +certain degré de chaleur qui précipite mes paroles et mes actions, et me +fait faire des fautes qu'une personne, moins raisonnable peut-être, et +plus froide, éviterait. On se trompa assez souvent sur moi à cette cour. +J'étais active, on me crut intrigante. J'étais curieuse de connaître les +personnages importants, on me taxa d'ambition. Je suis trop capable de +dévouement aux personnes et aux choses qui me paraissent droites, pour +mériter la première accusation, et ma fidélité à des amis malheureux +répond à la seconde. Madame Bonaparte se fiait un peu plus à moi qu'à +une autre, elle m'a compromise; on s'en aperçut assez vite, et personne +ne m'envia beaucoup l'avantage onéreux de ses confidences. L'empereur, +qui commença par m'aimer assez, causa plus d'inquiétude. Je ne tirai +guère parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait, +et m'inspira de la reconnaissance; je cherchai à lui plaire tant que je +l'aimai. Dès que je fus détrompée sur son compte, je reculai; la feinte +est absolument hors de mon caractère. + +J'apportai à la cour un trop grand fonds de curiosité. Cette cour me +paraissait un théâtre si étrange, que je regardais attentivement, et que +je questionnais pour me rendre compte. On pensa souvent que c'était pour +agir; dans les palais, on ne croit à aucune action _gratis_. Le _cui +bono_ s'y répète sur tous les tons[69]. + + [Note 69: J'ai connu un homme qui se prononçait toujours + très sérieusement, avant de déterminer quelles visites il + ferait dans la soirée.] + +Le mouvement de mon esprit m'a bien aussi exposée quelquefois. Il ne +manquait cependant pas d'ordre, mais j'étais fort jeune, très naturelle +parce que j'avais été très heureuse; rien en moi n'était encore assez +posé; et mes bonnes qualités m'ont quelquefois nui comme mes défauts. Au +milieu de tout cela, j'ai trouvé des gens qui m'ont aimée et à qui, sous +quelque régime que je me trouve, je conserverai un tendre souvenir. Un +peu plus tard, je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes +affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. De plus, +ma santé s'altéra; je fus fatiguée de cette vie agitée, dégoûtée de ce +que j'entrevoyais, désenchantée sur les hommes, éclairée sur les choses. +Je m'éloignai, heureuse de retrouver dans mon intérieur des sentiments +et des jouissances qui ne me trompaient point. J'aimais mon mari, ma +mère, mes enfants, mes amis; je n'eusse point voulu renoncer à la +douceur de leur commerce; je gardai au travers des devoirs si nombreux +et si puérils de ma place, une sorte de liberté. Enfin, on s'aperçut +trop quand j'aimais et quand j'avais cessé d'aimer. C'était la plus +haute maladresse dont on pût se rendre coupable envers Bonaparte. Ce +qu'il craignait le plus au monde, c'est que près de lui on exerçât, on +apportât seulement la faculté de le juger. + +Madame de Canisy, née Canisy, petite-nièce de M. de Brienne, ancien +archevêque de Sens, était parfaitement belle, quand elle parut à cette +cour. Grande, bien faite, avec des cheveux et des yeux fort noirs, de +jolies dents, un nez aquilin et régulier, le teint un peu brun et animé, +sa beauté avait quelque chose d'imposant, même d'un peu altier. + +Madame Maret était très belle; son visage régulier était aussi fort +joli. Elle paraissait vivre en grande intelligence avec son mari. M. +Maret lui a soufflé une partie de son ambition. J'ai rarement vu une +vanité plus naïve et plus inquiète. Elle se montrait jalouse de toute +privauté, ne tolérait la supériorité de rang que chez les princesses. +Née obscurément, elle ambitionnait les distinctions les plus élevées. +Quand l'empereur accorda le titre de comtesse à toutes les dames du +palais, madame Maret fut comme humiliée de cette parité: elle s'entêta à +ne point porter ce titre, et demeura simplement madame Maret, jusqu'au +moment où son mari obtint le titre de duc de Bassano. Elle et madame +Savary furent les femmes les plus élégantes de notre cour. La dépense de +leur toilette a, dit-on, passé la somme de cinquante mille francs par +an. Madame Maret ne trouvait point que l'impératrice la distinguât assez +des autres; elle se ligua souvent avec les Bonapartes contre elle. On la +craignait et on se défiait d'elle avec assez de raison. Elle redisait +une foule de choses qui, par son mari, arrivaient à l'empereur et qui +nuisaient beaucoup. Elle et M. Maret eussent voulu qu'on leur fît une +véritable cour, et bien des gens se prêtaient à cette fantaisie. Comme +je me montrai assez loin d'y vouloir consentir, madame Maret me prit en +éloignement, et elle m'a suscité un assez bon nombre de petites +traverses. + +Qui voulait nuire auprès de Bonaparte était à peu près sûr de réussir. +Il ne doutait jamais du mal. Il n'aimait point madame Maret, il la +jugeait trop sévèrement, mais il acceptait cependant tout ce qu'il +savait lui arriver par elle. Je la crois une des personnes qui auront le +plus souffert de la chute de ce grand échafaudage impérial qui nous a +tous, plus ou moins, mis à terre. Pendant le premier séjour du roi à +Paris, de 1814 à 1815, on a fortement accusé, et avec assez de +fondement, M. le duc de Bassano d'avoir conservé une correspondance +secrète avec l'empereur à l'île d'Elbe, et de l'avoir tenu au courant de +l'état des choses en France; ce qui lui fit croire qu'il pouvait encore +une fois s'offrir aux Français pour les gouverner. Napoléon revint donc, +et son arrivée subite croisa et contrecarra la révolution que +préparaient Fouché et Carnot. + +Ceux-ci, forcés d'accepter Bonaparte, le contraignirent pendant les +Cent-Jours à régner dans le système qu'ils lui imposaient. L'empereur +voulut reprendre près de lui M. Maret, auquel il avait tant de motifs de +se fier; mais Fouché et Carnot le repoussèrent vivement, comme un homme +inutile, et qui ne se montrerait dans les affaires que la créature +dévouée à son maître. Et ce qui donne une idée de l'état de +_garrottement_ dans lequel, à cette époque, ces hommes révolutionnaires +tinrent le lion muselé, c'est que Carnot osa répondre ces paroles à la +proposition que fit l'empereur d'introduire M. Maret dans le ministère: +«Non, assurément non; les Français ne veulent point voir _deux Blacas_ +dans une année,» faisant allusion au comte de Blacas, que le roi avait +ramené d'Angleterre, et qui avait près de lui tout le crédit d'un +favori. + +À la seconde chute de Bonaparte, M. et madame Maret s'empressèrent de +quitter Paris. Le mari a été banni, ils se sont retirés à Berlin. Depuis +quelques mois, madame Maret, de retour à Paris, travaille à obtenir le +rappel de son mari. Il se pourrait qu'elle l'obtînt de la bonté du +roi[70]. + + [Note 70: Écrit au mois de Juin 1819.] + +La vanité du rang n'était pas, au reste, renfermée dans la seule madame +Maret. Nous en avons vu la maréchale Ney aussi fortement atteinte. Nièce +de madame Campan, première femme de chambre de la reine, fille de madame +Auguié, aussi femme de chambre, assez médiocrement élevée, bonne et +douce femme, mais un peu enivrée des dignités qui peu à peu la +décorèrent, elle nous donna bien de temps à autre le spectacle de +l'étalage d'une foule de prétentions qui, après tout, ne choquaient +point trop chez elle, parce qu'elles s'appuyaient sur la grande +réputation militaire de son mari. L'orgueil de celui-ci avait quelque +chose d'assez rude, et justifiait celui de sa femme, qui l'avait adopté +comme un bien de communauté. Madame Ney, depuis duchesse d'Elchingen, +plus tard princesse de la Moskowa, était au fond très bonne personne, +incapable de dire ou faire mal, peut-être aussi assez peu capable de +dire ou faire bien, paisible, et jouissant, surtout avec ses inférieurs, +des vanités de son rang. Elle s'affligea réellement, lors de la +Restauration, de certains changements de sa situation, du dédain des +dames de la cour du roi; elle rapportait ses plaintes à son mari, et +peut-être n'a-t-elle pas peu contribué à l'irriter contre un nouvel état +de choses qui ne le déplaçait pas précisément, mais qui les exposait à +de petites humiliations journalières, très indépendantes de la volonté +royale. Depuis la mort de son mari, elle s'est retirée en Italie avec +trois ou quatre garçons et une fortune bien moins considérable qu'on ne +l'eût supposé. Elle avait pris l'habitude d'un extrême luxe: je l'ai vue +aller aux eaux avec une maison entière, afin d'être servie à son gré: un +lit, des meubles à elle, une argenterie de voyage faite tout exprès, une +suite de fourgons, nombre de courriers, disant que la femme d'un +maréchal de France ne pouvait voyager autrement. Sa maison était une des +plus somptueusement meublées; elle lui coûta, d'achat et d'ameublement, +onze cent mille francs. La maréchale Ney était maigre, grande; elle +avait des traits un peu forts, de beaux yeux, une physionomie douce et +agréable, une très jolie voix. + +Parmi nos belles femmes, on remarquait encore la maréchale Lannes, +depuis duchesse de Montebello. Son visage a quelque chose de virginal; +ses traits sont doux et réguliers, son teint d'un blanc charmant. Sage, +bonne épouse, excellente mère, elle fut toujours froide, assez sèche et +silencieuse dans le monde. L'empereur la donna pour dame d'honneur à +l'archiduchesse, qui la prit en passion et qu'elle a gouvernée. Après +l'avoir accompagnée lors de son retour à Vienne, elle est revenue à +Paris, où elle vit paisiblement, entièrement occupée de ses enfants. + +Le nombre des dames du palais, peu à peu, devint considérable, et, en +somme, il se trouve très peu à dire sur tant de femmes qui jouèrent +toutes un si faible rôle. J'ai parlé de mesdames de Montmorency, de +Mortemart, de Chevreuse. Il ne me resterait qu'à nommer mesdames de +Talhouet, Lauriston, de Colbert, Marescot, etc., bonnes, douces, simples +personnes, et d'un extérieur ordinaire, ou qui n'étaient plus jeunes. Il +en serait de même d'une foule d'Italiennes et de Belges qui venaient +passer à Paris les deux mois de leur service, et qui se montraient, à +peu près toutes, silencieuses et dépaysées. En général, on avait assez +égard à la beauté ou à la jeunesse dans le choix des dames du palais: +elles étaient toujours mises avec une extrême recherche. Quelques-unes +vivaient silencieusement et indifféremment dans cette cour, d'autres y +recevaient des hommages avec plus ou moins de facilité et de plaisir. +Tout se passait sans bruit, parce que Bonaparte n'aimait que celui qu'il +faisait. Et encore lui prenait-il, soit pour lui, soit pour les autres, +certaines fantaisies de pruderie. Il ne se souciait, autour de lui, ni +des démonstrations de l'amitié, ni des vivacités de la haine. Dans une +vie si pleine, si ordonnée, si disciplinée, il n'y avait pas beaucoup +de chances pour l'une ni pour l'autre. + +Parmi les personnes dont l'empereur avait composé les _maisons_ de sa +famille, il se trouvait aussi des femmes distinguées; mais, à la cour, +elles avaient encore moins d'importance que nous. + +Auprès de sa mère, on vivait, je crois, fort ennuyeusement; paisiblement +et simplement auprès de madame Joseph Bonaparte. Madame Louis Bonaparte +s'entourait de ses compagnes de pension, et conservait avec elles, +autant qu'elle le pouvait, la familiarité de leurs jeunes années. Chez +madame Murat, tout était réglé, même un peu guindé, mais prescrit avec +ordre et justice. L'opinion publique a cru pouvoir juger légèrement ce +qui se passait chez la princesse Borghèse; sa conduite jetait un reflet +fâcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour. + +Il ne sera peut-être pas inutile de s'arrêter aussi quelques moments sur +les personnages distingués dans les lettres et dans les arts, et sur les +ouvrages qui parurent depuis la fondation du Consulat jusqu'à cette +année 1806. Parmi les premiers, j'en trouve quatre d'abord dont je puis +parler avec un peu de détail[71]. + + [Note 71: Jacques Delille, M. de Chateaubriand, madame de + Staël, madame de Genlis.] + +Jacques Delille, que nous connaissons plus habituellement sous le titre +de l'abbé de Delille, avait vu s'écouler les plus belles années de sa +vie dans les temps qui ont précédé notre Révolution. Il unissait à +l'éclat d'un grand talent les agréments d'un esprit aimable et d'un +caractère plein de charme. Il acquit dans le monde le titre d'abbé, +parce qu'autrefois il suffisait pour donner un rang; il l'a quitté +depuis la Révolution, pour épouser une personne point mal née, médiocre, +assez peu agréable, mais dont les soins lui étaient devenus nécessaires. +Accueilli toujours par la meilleure compagnie de Paris, très bien traité +de la reine Marie-Antoinette, comblé de bontés par Mgr le comte +d'Artois, il ne connut guère que les douceurs de l'état d'homme de +lettres. Il fut aimé, fêté, soigné; il avait une grâce et une fine +naïveté d'esprit tout à fait remarquables. Rien n'était comparable à la +magie de sa diction; quand il récitait des vers, on se disputait le +plaisir de l'entendre. Les scènes sanglantes de la Révolution +effarouchèrent cette âme jeune et douce; il émigra, et reçut partout en +Europe un accueil qui consola son exil. Cependant, quand Bonaparte eut +rétabli l'ordre en France, M. Delille désira d'y rentrer, et il vint à +Paris avec sa femme, déjà âgé, presque aveugle, mais toujours +parfaitement aimable et chargé de beaux ouvrages qu'il tenait à publier +dans sa patrie. On le rechercha de nouveau, les gens de lettres se +pressèrent autour de lui, Bonaparte lui fit faire quelques avances. La +chaire dans laquelle il professait avec beaucoup de talent les principes +de la littérature française lui fut rendue, des pensions lui furent +offertes, comme prix de quelques vers louangeurs. Mais M. Delille, +voulant conserver la liberté de ses souvenirs, qui l'attachaient +irrévocablement à la maison de Bourbon, se retira dans un quartier +écarté, échappa aux caresses et aux offres, et, se livrant exclusivement +au travail, il répondit à tout par ses vers de _l'Homme des champs_: + + Auguste triomphant pour Virgile fut juste. + J'imitai le poète, imitez donc Auguste, + Et laissez-moi sans nom, sans fortune et sans fers, + Rêver au bruit des eaux, de la lyre et des vers[72]. + + [Note 72: Nous eûmes de lui, dans l'espace de quelques + années, les traductions de _l'Énéide_ et du _Paradis perdu_, + _l'Homme des champs_, _l'Imagination_, quelques autres poèmes + encore, et enfin _la Pitié_, qui ne parut que cartonnée, par + ordre de la police.] + +Si Bonaparte conçut quelque humeur de cette résistance, il ne le +témoigna point; l'estime et l'affection générale furent l'égide qui +couvrit toujours l'aimable poète. Il vécut donc paisible et mourut trop +tôt, puisque, avec les sentiments qu'il a conservés, il n'a pas joui du +retour des princes qu'il n'avait cessé d'aimer. + +Dans le temps que Bonaparte n'était encore que consul, et qu'il +s'amusait à poursuivre jusqu'aux plus petites évidences, il eut +fantaisie de se faire voir à M. Delille, espérant peut-être le gagner, +ou du moins l'éblouir. Madame Bacciochi fut chargée d'inviter le poète à +passer une soirée chez elle; quelques personnes, parmi lesquelles je me +trouvais, furent conviées. Le premier consul survint. Il y avait bien +dans son entrée quelque chose de l'appareil éclatant de Jupiter Tonnant, +car il était environné d'un grand nombre d'aides de camp qui se +rangèrent en haie, ne se montrant pas peu surpris de voir leur général +se déranger, pour faire des frais auprès de ce chétif vieillard, vêtu +d'un habit noir, et que, je crois, ils effrayaient un peu. Bonaparte, +par contenance, se plaça à une table de jeu, où il me fit appeler. +J'étais dans ce salon la seule femme dont le nom ne fût point inconnu à +M. Delille, et je compris que Bonaparte m'avait choisie comme le lien +entre le temps du poète et celui du consul. Je m'efforçai d'établir une +sorte de relation; Bonaparte consentit à ce que la conversation fût +littéraire, et d'abord notre poète ne parut point insensible aux +prévenances d'un tel personnage. Tous deux s'animèrent, mais chacun à sa +manière; je remarquai bientôt que ni l'un ni l'autre ne parvenaient à +produire l'effet réciproque auquel ils prétendaient tous deux. Bonaparte +aimait à parler, M. Delille était un peu bavard et fort conteur; ils +s'interrompaient mutuellement, ils ne s'écoutaient point, leurs discours +se choquaient au lieu de se répondre; ils étaient habitués tous deux à +être loués; ils se sentirent avertis promptement qu'ils ne gagneraient +rien l'un sur l'autre, et finirent par se séparer assez fatigués, et +peut être mécontents. + +Après cette soirée, M. Delille disait que la conversation du consul +sentait _la poudre à canon_; Bonaparte trouvait que le vieux poète +_radotait l'esprit_. + +Je ne sais pas bien les particularités de la jeunesse de M. de +Chateaubriand. Ayant émigré avec sa famille, il connut en Angleterre M. +de Fontanes, qui vit ses premiers manuscrits, et le fortifia dans +l'intention d'écrire. À son retour en France, il reprit ses relations +avec lui, et je crois bien qu'il fut présenté au premier consul par M. +de Fontanes. Ayant publié _le Génie du christianisme_, lors du concordat +de 1801, il crut devoir dédier son ouvrage au _restaurateur de la +religion_. Il était peu riche; ses goûts, la nature un peu désordonnée +de son caractère, un fonds d'ambition assez fort, quoique vague, une +excessive vanité lui inspirèrent le désir et le besoin de se rattacher à +quelque chose. Je ne sais pas bien sous quel titre il fut employé dans +une légation à Rome. Il s'y conduisit toutefois imprudemment; il blessa +Bonaparte. L'humeur qu'il lui causa, jointe à l'indignation qu'il +éprouva de la mort de M. le duc d'Enghien, les brouillèrent +complètement. M. de Chateaubriand, de retour à Paris, se vit entouré de +femmes qui le saluèrent et l'exaltèrent comme une victime; il embrassa +assez vivement le système d'opinion qu'il a suivi depuis; il n'était ni +dans son goût, ni dans son talent, d'échapper au monde et de se faire +oublier. Devenu un objet de surveillance, il en tira vanité. Ceux qui +prétendent le connaître intimement disent que si Bonaparte, au lieu de +le poursuivre, avait paru vouloir rendre plus de justice à son mérite, +il l'eût depuis, et toujours, séduit facilement. L'écrivain n'eût point +été insensible à des louanges venues de si haut. Je rapporte cette +opinion, sans assurer qu'elle soit fondée; je sais bien qu'elle était +celle de l'empereur, qui disait assez volontiers: «Mon embarras n'est +point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il +s'estime.» Quoi qu'il en soit, il se tint à part, et ne fréquenta que +les cercles d'opposition. Son voyage en terre sainte le fit oublier +pendant quelque temps; il reparut tout à coup, et publia _les Martyrs_. +Les idées religieuses qu'on retrouvait à chaque page de ses ouvrages, +ornées du coloris de son brillant talent, firent de ses admirateurs +comme une secte, et lui suscitèrent des ennemis parmi les écrivains +philosophiques. Les journaux le louèrent et l'attaquèrent; il s'établit +sur lui une sorte de controverse, quelquefois assez amère, que +l'empereur favorisa, «parce que, disait-il, cette controverse occupe la +belle société». + +À l'époque où _les Martyrs_ parurent, une manière de conspiration +royaliste éclata en Bretagne. + +Un des cousins de M. de Chateaubriand, convaincu d'y avoir trempé, fut +conduit à Paris, jugé et condamné à mort. J'étais liée avec des amis +intimes de M. de Chateaubriand; ils me l'amenèrent, et m'engagèrent, de +concert avec lui, à solliciter, par le moyen de l'impératrice, la grâce +de son parent. Je lui demandai de me donner une lettre pour l'empereur; +il s'y refusa, en me montrant une grande répugnance, mais il consentit à +écrire à madame Bonaparte. Il me donna, en même temps, un exemplaire des +_Martyrs_, espérant que Bonaparte parcourrait le livre et s'adoucirait +en faveur de l'auteur. Comme je n'étais pas sûre que ce motif suffît +pour apaiser l'empereur, je répondis à M. de Chateaubriand que je lui +conseillais d'essayer de plusieurs moyens à la fois. «Vous êtes parent, +lui dis-je, de M. de Malesherbes; c'est un nom qu'on peut prononcer +devant qui que ce soit avec la certitude d'obtenir égard et respect[73]. +Essayons de le faire valoir, et appuyez-vous sur lui en écrivant à +l'impératrice.» + + [Note 73: Bonaparte a rendu à madame de Montboissier, + émigrée rentrée, une partie de ses biens, par la raison + qu'elle était fille de M. de Malesherbes.] + +M. de Chateaubriand me causa une vive surprise en repoussant ce conseil. +Il me laissa entrevoir que son amour-propre serait blessé s'il +n'obtenait pas personnellement ce qu'il demandait. Son orgueil d'auteur +l'emportait visiblement sur le reste, et voulait arriver jusqu'à +l'empereur. Il n'écrivit donc pas précisément ce que j'aurais voulu; je +ne laissai pas de porter sa lettre. Je l'appuyai de mon mieux, je parlai +même à l'empereur, et je saisis un bon moment pour lui lire quelques +pages des _Martyrs_; enfin je rappelai M. de Malesherbes. + +«Vous êtes un avocat qui ne manque point d'habileté,» me dit l'empereur, +«mais vous savez mal toute cette affaire. J'ai besoin de faire un +exemple en Bretagne; il tombera sur un homme assez peu intéressant; car +le parent de M. de Chateaubriand a une médiocre réputation. Je sais, à +n'en pouvoir douter, qu'au fond son cousin ne s'en soucie guère, et ce +qui me le prouve même, c'est la nature des démarches qu'il vous fait +faire. Il a l'enfantillage de ne point m'écrire, à moi; sa lettre à +l'impératrice est sèche et un peu hautaine; il voudrait m'imposer +l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de _ma politique_, +et, en conscience, cela ne doit point l'humilier. J'ai besoin de faire +un exemple en Bretagne, pour éviter une foule de petites persécutions +politiques. Ceci donnera à M. de Chateaubriand l'occasion d'écrire +quelques pages pathétiques qu'il lira dans le faubourg Saint-Germain. +Les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera.» + +Il était impossible d'ébranler une volonté exprimée d'une manière qui +vous déjouait ainsi. Tout ce que l'impératrice et moi nous tentâmes fut +inutile, et la condamnation fut exécutée. Le jour même, je reçus un +petit billet de M. de Chateaubriand, qui, malgré moi, me rappela les +paroles de Bonaparte. Il m'écrivait qu'il avait cru devoir assister à la +mort de son parent, et qu'il avait frissonné en voyant des chiens se +désaltérer, après, dans son sang. Tout le billet était écrit sur ce ton. +J'étais émue, il me glaça; je ne sais si c'est moi ou lui qu'il faut +accuser. Peu de jours après, M. de Chateaubriand, en grand deuil, ne +paraissait point fort affligé, mais son irritation contre l'empereur +s'était fortement accrue. + +Cet événement me mit en relation avec lui. Ses ouvrages me plaisaient, +sa présence troubla mon goût pour eux. Il était, et il est encore, fort +gâté par une partie de la société, surtout par les femmes. Il impose à +qui le fréquente un assez grand embarras, parce qu'on voit promptement +qu'on n'a rien à lui apprendre sur ce qu'il vaut. Partout il prend la +première place, s'y trouve à l'aise, et alors devient assez aimable. +Mais ses paroles, qui annoncent une imagination vive, découvrent en même +temps un fonds de sécheresse de coeur, et une personnalité peu ou point +dissimulée. Ses ouvrages sont religieux, ses paroles n'indiquent pas +toujours de saintes convictions. Il est sérieux quand il écrit; il +manque de gravité dans son attitude. Sa figure est belle, sa taille un +peu contrefaite, et il est minutieux et affecté dans sa toilette. Il +paraîtrait que ce qu'il aime le mieux de l'amour, c'est ce qu'on appelle +communément _les bonnes fortunes_. L'évidence est ce qu'il préfère à +tout, il a des adeptes plutôt que des amis; enfin j'ai conclu de tout ce +que j'ai vu qu'il valait mieux le lire que le connaître. Plus tard, je +raconterai ce qui lui arriva au sujet des prix décennaux. + +J'ai à peine vu madame de Staël, mais j'ai été entourée de personnes qui +l'ont beaucoup connue. Ma mère et quelques-unes de mes parentes la +fréquentèrent dans sa jeunesse, et m'ont souvent raconté que, dès ses +premières années, elle annonça un caractère qui devait la placer en +dehors de presque toutes les habitudes sociales. À l'âge de quinze ans, +son esprit dévorait déjà les lectures les plus abstraites, les ouvrages +les plus passionnés. Le fameux Franclieu de Genève, la trouvant un jour +avec un volume de J.-J. Rousseau dans les mains, et entourée de livres +de tout genre, dit à sa mère, madame Necker: «Prenez-y garde, vous +rendrez votre fille folle, ou imbécile.» Ce jugement sévère ne se +réalisa sur aucun des deux points; on peut dire cependant qu'il y a bien +eu quelque sorte d'égarement de l'esprit dans la manière dont madame de +Staël a entendu son métier de femme au milieu du monde. Entourée chez +son père d'un cercle composé de ce que la ville offrait d'hommes +célèbres dans tous les genres, excitée par les conversations qu'elle +entendait, et par sa propre nature, ses facultés intellectuelles se +développèrent à l'excès peut-être. Elle prit le goût de cette brillante +controverse qu'elle a tant pratiquée depuis, et où elle se montra si +piquante et si distinguée. C'était une personne animée jusqu'à +l'agitation, parfaitement vraie et naturelle, qui sentait avec force et +exprimait avec feu. Tourmentée par une imagination qui la consumait, +trop ardente à l'éclat et au succès, gênée par les lois de la société +qui contiennent les femmes dans un cercle borné, elle brava tout, +surmonta tout, et souffrit beaucoup de cette lutte orageuse entre le +démon qui la poussait, et les convenances qui ne purent la retenir. + +Elle eut le malheur d'être excessivement laide et de s'en affliger, car +il semblait qu'elle portât au dedans d'elle le besoin de tous les +succès. Avec un visage passable, peut-être eût-elle été plus heureuse, +parce qu'elle eût été plus calme. Il y avait dans son âme trop +d'habitudes passionnées pour qu'elle n'ait pas beaucoup aimé, trop +d'imagination dans son esprit pour qu'elle n'ait pas cru souvent qu'elle +aimait. La célébrité qu'elle acquit lui attira des hommages, sa vanité +s'en réjouit. Quoiqu'elle eût un grand fonds de bonté, elle a excité la +haine et l'envie; elle effrayait les femmes, elle blessait une foule +d'hommes auxquels elle se croyait supérieure. Cependant quelques amis +lui sont demeurés fidèles, et son dévouement, à elle, était toujours +complet. + +Quand Bonaparte parvint au consulat, on sait quelle célébrité madame de +Staël avait déjà acquise par ses opinions, sa conduite et ses ouvrages. +Un personnage tel que Bonaparte excita la curiosité, et d'abord un peu +l'enthousiasme, d'une femme si éveillée sur tout ce qui était +remarquable. Elle se passionna pour lui, le chercha, le poursuivit +partout. Elle crut que le concours heureux de tant de qualités +distinguées, de tant de circonstances favorables, devaient chez lui +tourner au profit de la liberté, son idole favorite; mais elle +effaroucha promptement Bonaparte, qui ne voulait être ni observé ni +deviné. Madame de Staël, après l'avoir inquiété, lui déplut. Il reçut +ses avances froidement; il la déconcerta par des paroles fermes et +quelquefois sèches. Il blessa quelques-unes de ses opinions; une sorte +de défiance s'établit entre eux, et, comme ils étaient tous deux +passionnés, cette défiance ne tarda point à se changer en haine. + +À Paris, madame de Staël recevait beaucoup de monde, on traitait chez +elle avec liberté toutes les questions politiques. Louis Bonaparte, fort +jeune, la visitait quelquefois, et prenait plaisir à sa conversation; +son frère s'en inquiéta, lui défendit cette société, et le fit +surveiller. On y voyait des gens de lettres, des publicistes, des hommes +de la Révolution, des grands seigneurs. «Cette femme, disait le premier +consul, apprend à penser à ceux qui ne s'en aviseraient point, ou qui +l'avaient oublié.» Et cela était assez vrai. La publication de certains +ouvrages de M. Necker acheva de l'irriter; il la bannit de France, et se +fit un tort réel par cet acte de persécution si arbitraire. Bien plus, +comme rien n'échauffe comme une première injustice, il poursuivit même +les personnes qui crurent devoir lui rendre des soins dans son exil. Ses +ouvrages, à l'exception de ses romans, furent tronqués en paraissant en +France; tous les journaux eurent l'ordre d'en dire du mal; on s'acharna +sur elle sans aucune générosité. Tandis qu'elle était repoussée de son +pays, les étrangers l'accueillaient avec distinction. Son talent se +fortifia des traverses de sa vie, et parvint à un degré d'élévation que +beaucoup d'hommes lui auraient envié. Si madame de Staël avait su +réunir à la bonté de son coeur, à l'éclat, je dirais presque de son +génie, les avantages d'une vie tranquille, elle eût évité la plupart de +ses malheurs, et saisi de son vivant le rang distingué qu'on ne pourra +lui refuser longtemps parmi les écrivains de son siècle. Il y a dans ses +ouvrages des aperçus élevés, forts et utiles, une chaleur qui vient de +l'âme, une vivacité d'imagination quelquefois excessive; elle manque de +clarté et de goût. En lisant ses écrits, on voit qu'ils sont les +résultats d'une nature agitée que l'ordre et la régularité fatiguaient +un peu. Sa vie ne fut point précisément celle d'une femme, et ne pouvait +pas être celle d'un homme; le repos lui a manqué; c'est une privation +sans remède pour le bonheur, et même pour le talent. + +Après la première Restauration, madame de Staël est rentrée en France, +au comble de la joie de se retrouver dans sa patrie, et d'y apercevoir +l'aurore du régime constitutionnel qu'elle avait tant souhaité. Le +retour de Bonaparte la frappa de terreur. Elle se vit errante encore une +fois, mais son exil ne dura que _cent jours_. Elle reparut avec le roi; +elle était heureuse, elle venait de marier sa fille au duc de Broglie, +qui unit à la considération de son nom celle que doit obtenir un esprit +sage et distingué; la libération de la France la satisfaisait; ses amis +l'entouraient, le monde se pressait autour d'elle. Ce fut à ce moment +que la mort la frappa, à l'âge de cinquante ans[74]. Le dernier ouvrage +qu'elle n'avait point terminé, et qu'on a publié depuis sa mort, la fait +connaître entièrement[75]. Cet ouvrage peint de même aussi le temps où +elle a vécu, et donne une idée nette et juste du siècle qui l'a +enfantée, qui pouvait seul la produire, et dont elle n'est pas un des +moindres résultats. + +J'ai quelquefois entendu Bonaparte parler de madame de Staël. La haine +qu'il lui portait était bien un peu fondée sur cette sorte de jalousie +que lui inspiraient toutes les supériorités dont il ne pouvait se rendre +le maître, et ses discours étaient souvent d'une amertume qui la +grandissait malgré lui, en le rapetissant lui-même pour ceux qui +l'écoutaient dans la plénitude de leur raison. + + [Note 74: En 1817.] + + [Note 75: _Considérations sur la Révolution française_ + (P. R.)] + +Tandis que madame de Staël pouvait se plaindre si justement des +poursuites dont elle fut l'objet, il est une autre femme assurément très +inférieure, et moins célèbre, qui n'eut qu'à se louer de la protection +que l'empereur lui accorda. Ce fut madame de Genlis. À la vérité, il ne +trouva chez elle ni talent ni opinions qui lui fussent contraires. Elle +avait aimé et exalté la Révolution; elle sut profiter de toutes ses +libertés. Devenue vieille, un peu prude et dévote, elle s'attacha à +l'ordre, et manifesta par cette raison, ou sous ce prétexte, une +profonde admiration pour Bonaparte. Il en fut flatté; il lui donna une +pension, et l'autorisa à une sorte de correspondance avec lui, dans +laquelle elle l'avertissait de ce qu'elle lui croyait utile, et lui +apprenait de l'ancien régime ce qu'il voulait savoir. Elle aimait et +protégeait M. Fiévée, alors fort jeune écrivain; elle le fit entrer dans +cette correspondance, et ce fut ainsi qu'il s'établit entre lui et +Bonaparte cette sorte de relation dont il s'est vanté depuis. Tout en +tirant parti des admirations de madame de Genlis, Bonaparte la jugeait +assez bien. Il s'exprima une fois sur elle, devant moi, d'une manière +fort piquante, en disant à propos de cette espèce de pruderie qui se +fait remarquer dans tous ses ouvrages: «Quand madame de Genlis veut +définir la vertu, elle en parle toujours comme d'une découverte.» + +La Restauration n'a point rétabli de relations entre madame de Genlis et +la maison d'Orléans. M. le duc d'Orléans n'a voulu la voir qu'une fois. +Il s'est contenté de lui continuer la pension de l'empereur. + +Ces deux femmes ne furent pas les seules qui publièrent des ouvrages +sous le règne de Bonaparte. J'en pourrais citer quelques-unes, à la tête +desquelles il faudrait mettre madame Cottin, si distinguée par la +chaleur d'une imagination passionnée qui se communiquait à son style; +madame de Flahault, qui épousa, au commencement de ce siècle, M. de +Souza, alors ambassadeur du Portugal, et qui a composé de jolis romans. +Il en est d'autres encore dont on trouvera les noms dans tous les +journaux du temps. Les romans se sont multipliés en France depuis trente +ans, et, par leur lecture seule, on peut assez bien saisir la marche +qu'a suivie l'esprit français depuis la Révolution. Le désordre des +premières années de cette révolution détournèrent d'abord l'esprit de +foules ces jouissances auxquelles il ne prend intérêt que lorsqu'il est +en repos. La jeunesse manqua communément d'éducation, les dissidences +des partis détruisirent l'opinion publique. Dans le moment où ce grand +régulateur avait entièrement disparu, la médiocrité put se montrer sans +inquiétude; on risqua toute espèce d'essais en littérature, et les +conceptions de l'imagination, toujours plus faciles à proportion +qu'elles sont plus bizarres, se publièrent très impunément. Les âmes, +échauffées par les événements, se livraient à une exaltation qu'on +retrouvait surtout dans l'invention des fables et dans le style de nos +romans. La liberté, qui manquait aux hommes, peut seule développer, avec +grandeur et profit pour le génie, les émotions que nos grands orages +politiques leur avaient fait éprouver. Mais, dans tout les temps, sous +tous les règnes, les femmes peuvent parler et écrire sur l'amour, et +chez elles la disposition générale tourna au profit des ouvrages de ce +genre. Ce n'était plus l'élégance régulière de madame de la Fayette, la +recherche spirituelle et fine de madame Riccoboni; on ne s'amusa plus à +décrire les usages des cours, les habitudes d'un état de société à peu +près détruit; mais on représenta des scènes fortes, des sentiments +passionnés, la nature humaine aux prises avec des situations un peu +désordonnées. On dévoila souvent le coeur dans ces fables animées, et +quelques hommes même, pour donner le change à leurs sensations actives +et contenues, se livrèrent aussi à ce genre de composition. + +Au reste, il y a quelque chose de vrai et de naturel dans le ton des +ouvrages publiés depuis l'époque dont nous parlons, et, même dans les +romans, l'exaltation a plutôt trop de force que d'affectation. Du moins, +elle n'est point, en général, déviée par un goût faux. L'égarement de +notre Révolution a ébranlé la société française; plus tard cette société +n'a pu se reformer sur les mêmes errements. Chacun des individus qui la +composaient s'est non seulement déplacé, mais a même entièrement changé. +Les usages purement de convention ont à peu près disparu, et les +relations, les discours, les écrits, les tableaux se sont ressentis de +cette différence. On a donc cherché des émotions plus fortes et plus +vraies, parce que le malheur développe l'habitude des sensations +profondes. Bonaparte ne fit rien reculer, mais il comprima. Le retour +d'un ordre régulier dans le gouvernement ramena celui de ce que M. de +Fontanes appelait _les bonnes lettres_. On sentit que le bon goût, la +décence, la mesure devaient entrer pour quelque France, les modèles +passés dont on cherchait à ne point s'écarter, firent que tout ce qu'on +produisit fut en général marqué au coin de l'élégance et de la +correction. Tous ceux qui se mêlaient d'écrire écrivaient à peu près +bien; mais on se tenait dans une prudente médiocrité, car c'est toujours +la force de la pensée qui fait la première qualité du génie, et, quand +la pensée se trouve restreinte, on se borne à perfectionner la +rédaction. On mit donc _toute sa conscience_ à faire le mieux possible +ce qui était permis; de là cette teinte uniforme qui me semble répandue +sur la plupart des ouvrages du commencement de ce siècle. Mais, +aujourd'hui, la liberté qu'on vient d'obtenir pouvant s'étendre sur tous +les points à la fois, ces mêmes progrès de rédaction ne seront point +inutiles, et nous avons légué à nos enfants des habitudes de +perfectionnement d'exécution, dont l'essor du génie s'enrichira à son +tour. + +J'ai dit toutefois que, la force nous étant défendue, du moins le +naturel nous resta, et, en effet, on le retrouve dans la plupart des +productions littéraires de notre temps. Le théâtre, qui craignit de +représenter les vices ou les ridicules de chaque classe parce que toutes +les classes étaient recréées nouvellement par Bonaparte et qu'il +fallait partout respecter son ouvrage, se débarrassa de l'afféterie des +temps qui avaient précédé la Révolution. À la tête de nos auteurs +comiques, il faut placer Picard, qui souvent, avec originalité et +gaieté, a donné l'idée des moeurs et des usages de Paris sous le +gouvernement du Directoire; après lui, Duval et quelques auteurs de +jolis opéras-comiques. Nous avons vu naître et mourir des poètes +distingués: Legouvé, qui avait débuté par _la Mort d'Abel_, qui fit, +depuis _la Mort d'Henri IV_, et composa de jolies poésies fugitives; +Arnault, auteur de _Marius à Minturnes_; Raynouard, qui eut un grand +succès dans _les Templiers_; Lemercier, qui débuta par _Agamemnon_, le +meilleur de ses ouvrages; Chénier, dont le talent porta une empreinte +trop révolutionnaire, mais qui montra quelque connaissance du tragique. + +Viennent ensuite une foule de poètes[76], tous plus ou moins élèves de +M. Delille, et qui, ayant appris de lui la facilité de rimer élégamment, +célébrèrent les charmes de la campagne, des plaisirs simples et du +repos, au bruit du canon que Bonaparte faisait résonner d'un bout à +l'autre de l'Europe. Je ne m'engagerai point dans une longue +nomenclature qu'on pourra trouver partout. Il se fit de bonnes +traductions. On écrivit peu d'histoires; les temps étaient arrivés où il +eût fallu les tracer fortement, et personne ne s'en fût avisé. On était +heureusement dégoûté de ce ton léger et moqueur de la philosophie du +dernier siècle, qui, renversant toutes les croyances à l'aide du +ridicule, parvint à flétrir les choses les plus sérieuses de la vie, et +fit un dogme intolérant et railleur de l'irréligion. L'expérience du +malheur commençait à repousser l'impiété; l'esprit des hommes se sentait +attiré vers une meilleure route; il l'a toujours suivie, quoique un peu +lentement[77]. + + [Note 76: Tels que Esménard, Parseval-Grandmaison, Luce + de Lancival, Campenon, Michaud, etc.] + + [Note 77: Voici ce que pensait mon père de ce chapitre + d'histoire littéraire: «Les jugements de ma mère sur la + littérature et sur les arts pourront paraître un peu + incohérents. C'est, en effet, sous ce rapport qu'il lui + restait le plus de ce que j'oserais appeler _les préjugés_ de + son éducation. Elle avait une admiration de parti pris pour + Louis XIV, avec des aspirations politiques qui seraient + insensées, si le gouvernement de Louis XIV était le modèle du + gouvernement. De même, elle s'était attachée à la régularité + un peu froide et factice de la littérature de ce règne, au + point d'en faire le signe et le caractère de la beauté; et + cependant, ce qu'elle aimait le mieux quand sa conscience + classique n'était pas avertie, c'étaient les choses fortes et + vives, naturelles et inattendues. Elle avait, toute jeune, + préféré Rousseau à tout. Dès qu'elle eut entrevu la lumière + politique, elle s'enthousiasma pour madame de Staël; les + nouveautés de Chateaubriand l'avaient séduite. Elle a vu + poindre l'aurore du mouvement romantique; elle était + passionnée pour les romans de Walter Scott, pour la + _Parisina_ et le _Childe Harold_ de Byron, et pour les + tragédies de Schiller. Cependant elle paraît penser que la + littérature du temps de la Révolution a été désordonnée, + applaudir au retour, aux progrès, sous l'Empire, des formes + du style correct et de la composition décente, et croire + foncièrement, comme tout son temps au reste, qu'elle avait + assisté à une renaissance des arts du meilleur aloi. + + »Ce qu'elle dit de Chateaubriand est un peu sec. Elle ne + parle pas assez du goût qu'elle avait pour son talent et qui + était assez vif. Il est vrai que son rôle et ses écrits, de + 1815 à 1820, lui déplurent beaucoup, et, comme son caractère + ne lui avait jamais agréé, elle se laissait aller à quelque + sévérité à son égard. Elle l'avait attiré chez elle, de loin + en loin, sous l'Empire. Elle aimait qu'il eût l'air de + l'apprécier. Il est cependant vrai que sa manière _sèche et + pincée_ ne lui allait pas; et cette manière, il ne la + quittait que pour prendre un certain laisser aller moqueur et + dégoûté, insouciant, voltairien, qu'il n'eut jamais avec + elle, et qui ne lui aurait pas convenu davantage. C'est sous + ce dernier aspect de _sans façon_ et d'artiste un peu + débraillé que le présentait une partie de la société qui + l'avait assez connu, et notamment Molé, qui avait eu avec lui + quelque camaraderie. Dans ce qu'on pourrait appeler _la + société du faubourg Saint-Honoré_, on jugeait Chateaubriand + sévèrement. Ma mère avait vécu loin de madame de Staël; elle + avait contre elle les préventions de son éducation et de sa + société. Elle n'en entendit guère parler à gens qui l'eussent + connue qu'à M. de Talleyrand, qui s'en moquait, et qui était + mal pour elle. Comme nos impressions sont beaucoup moins + indépendantes de nos opinions qu'il ne le faudrait, celles de + ma mère l'empêchèrent d'abord de sentir aussi vivement + l'esprit et le talent de madame de Staël qu'elle ne l'aurait + dû avec sa propre nature. Ce n'est pas qu'elle n'aimât + _Corinne_ et _Delphine_; mais elle craignait de les aimer, et + ce n'était jamais qu'avec des scrupules et des restrictions + qu'on se laissait aller, du temps de sa jeunesse, à + l'admiration d'ouvrages où l'on croyait entrevoir quelque + influence de la philosophie ou de la Révolution. Tout cela + était fort changé en 1818. Il y a cependant des traces + marquées de l'ancienne manière dont ma mère la jugeait dans + ce qu'elle dit ici de sa personne, et même de ses écrits. Je + ne puis m'empêcher de sourire un peu quand je la vois donner + le _repos_ comme une des conditions du talent. C'est bien là + une idée du XVIIe siècle, ou plutôt de la manière dont les + rhéteurs du temps nous faisaient juger le XVIIe siècle.» (P. + R.)] + +Les arts, qui n'ont pas tant besoin de liberté que les lettres, n'ont +pas cessé de faire des progrès. Mais j'ai déjà dit ailleurs qu'ils ont +eu pourtant leur part de la gêne générale. Parmi nos plus fameux +peintres, on a compté David, qui malheureusement flétrit sa réputation +en se livrant aux plus dégoûtants égarements de l'enivrement +révolutionnaire. Après avoir refusé en 1792 de peindre Louis XVI, parce +que, disait-il, il ne voulait point que son pinceau retraçât les traits +d'un tyran, il se soumit de fort bonne grâce devant Bonaparte, et le +représenta sous toutes les formes. Viennent ensuite: Gérard, qui a l'ait +tant de portraits historiques, une immortelle _Bataille d'Austerlitz_, +et tout à l'heure une _Entrée de Henri IV à Paris_, qui a remué toutes +les émotions vraiment françaises; Girodet, si recommandable par la +pureté de son dessin et la hardiesse de ses conceptions; Gros, peintre +éminemment dramatique; Guérin, dont le pinceau ébranle toutes les +facultés sensibles de l'âme; Isabey, si habile et si spirituel dans ses +miniatures; une foule d'autres encore, dans tous les genres. + +L'empereur les protégea tous. La peinture se saisit des sujets qui +pouvaient animer ses pinceaux; l'argent fut prodigué aux artistes. La +Révolution les avait placés dans la société; ils y occupèrent un rang +agréable et quelquefois utile; ils dirigèrent la marche élégante du +luxe; et, en même temps, s'animant sur les parties poétiques de notre +Révolution et du règne impérial, ils les exploitèrent à leur profit. +Bonaparte pouvait bien glacer l'expression des pensées fortes, mais il +excitait les imaginations, et cela suffit à la plupart des poètes, et à +tous les peintres. + +Les progrès des sciences ne furent nullement interrompus. Celles-ci +n'inspirent aucune défiance, et sont utiles à tous les gouvernements. +L'Institut de France compte des hommes fort distingués. Bonaparte les +caressa tous; il en enrichit quelques-uns; il les décora même de ses +nouvelles dignités. Il en fit entrer dans son Sénat. Il me semble que +c'était faire honneur à ce corps, et que cette idée avait de la +grandeur. Les savants n'ont, au reste, pas montré sous son règne plus +d'indépendance que les autres classes. Le seul Lagrange, que Bonaparte +fit aussi sénateur, vécut cependant assez loin de lui; mais MM. de +Laplace, Lacépède, Monge, Berthollet, Cuvier et quelques autres +acceptèrent ses faveurs avec empressement, et les payèrent d'une +admiration soutenue. + +Par une sorte de conscience, je ne terminerai point ce chapitre sans +dire un mot d'un grand nombre de musiciens qui ont aussi fait honneur à +leur art. La musique s'est fort perfectionnée en France. Bonaparte avait +pour l'école italienne un goût particulier. Les dépenses qu'il put faire +et qu'il fit pour la transporter en France, nous furent utiles, +quoiqu'il mît bien encore quelque chose de sa fantaisie dans la +distribution de ses faveurs. Par exemple, il repoussa toujours +Cherubini, parce que celui-ci, mécontent une fois d'une critique de +Bonaparte, qui n'était encore que général, lui avait répondu un peu +brusquement, «qu'on pouvait être habile sur le champ de bataille et ne +point se connaître en harmonie». Il avait pris en gré Lesueur[78]. Il +s'emporta au moment de la distribution des prix décennaux, parce que +l'Institut ne proclama point ce compositeur, comme ayant mérité le prix. +Mais, en général, il protégea fortement cet art. Je l'ai vu recevoir à +la Malmaison le vieux Grétry, et le traiter avec une distinction +remarquable. + +Grétry, Dalayrac, Méhul, Berton, Lesueur, Spontini, d'autres encore se +distinguèrent sous l'Empire et reçurent des récompenses pour leurs +ouvrages[79]. + + [Note 78: Auteur des opéras des _Bardes_ et de _Trajan_.] + + [Note 79: Il est fort regrettable que ma grand'mère, qui + était bonne musicienne et qui faisait de jolies romances, + n'ait point donné plus de développement à son jugement sur + les musiciens de son temps. Pour l'empereur, je trouve dans + sa correspondance des lettres intéressantes à ce sujet. Les + voici: + + «Monsieur Fouché, je vous prie de me faire connaître ce que + c'est qu'une pièce de _Don Juan_ qu'on veut donner à l'Opéra, + et pour laquelle on m'a demandé l'autorisation de la dépense. + Je désire connaître votre opinion sur cette pièce sous le + point de vue de l'esprit public.--Bologne, 4 messidor an XIII + (23 juin 1805).» + + + Ludwigsburg, 12 vendémiaire an XIV (4 octobre 1805) + + + «Mon frère, je pars cette nuit. Les événements vont devenir + tous les jours plus intéressants. Il suffit que vous fassiez + mettre dans _le Moniteur_ que l'empereur se porte bien, qu'il + était encore vendredi, 12 vendémiaire, à Ludwigsburg, que la + jonction de l'année avec les Bavarois est faite. J'ai entendu + hier au théâtre de cette cour l'opéra allemand de _Don Juan_; + j'imagine que la musique de cet opéra est la même que celle + de l'opéra qu'on donne à Paris; elle m'a paru fort bonne.» Le + même jour il écrivait au ministre de l'intérieur: + + «Monsieur Champagny, je suis ici à la cour de Wurtemberg, et, + tout en faisant la guerre, j'y ai entendu hier de très bonne + musique. Le chant allemand m'a paru cependant un peu baroque. + La réserve marche-t-elle? Où en est la conscription de l'an + XIV?» (P. R.)] + +De même, les comédiens furent largement protégés. Ce que j'ai dit de la +tendance de nos écrivains, peut aussi s'appliquer à l'art du théâtre. Le +naturel a gagné dans la diction sur notre scène depuis la Révolution. Le +goût a repoussé le gourmé dans le ton tragique, l'affectation dans la +comédie. Talma et mademoiselle Mars ont surtout poussé fort loin +l'alliance de l'art et de la nature. L'aisance, unie à la force, s'est +aussi introduite dans la danse. Enfin, on peut dire qu'il y a de la +simplicité, de l'élégance et de l'ensemble dans le système du goût +français aujourd'hui, et que toutes les faussetés de fantaisie et de +convention ont disparu. + +FIN DU TOME DEUXIÈME. + + * * * * * + +F. Aureau--Imprimerie de Lagny. + + + + +TABLE +DU TOME DEUXIÈME. + + +LIVRE PREMIER. +(Suite.) + +CHAPITRE VIII. 1804. Pages Procès du général Moreau.--Condamnation de +MM. de Polignac, de Rivière, etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de +Louis XVIII. + +CHAPITRE IX. 1804. + +Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les +grands officiers de la couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire +du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de +divorce.--Préparatifs du couronnement. + +CHAPITRE X. Décembre 1804. + +Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice.--Le +couronnement.--Fêtes au champ de Mars, à l'Opéra, etc.--Cercles de +l'impératrice. + +Pages CHAPITRE XI. 1805. + +Bonaparte amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de +l'impératrice.--Intrigues du palais.--Murat est élevé au rang de +prince. + +LIVRE II. + +1805-1808. + +CHAPITRE XII. 1805. + +Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre +de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à +l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de +Piombino.--Représentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en +Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de +guerre contre l'Autriche. + +CHAPITRE XIII. 1805. + +Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la +campagne.--Madame Louis Bonaparte.--_Les Templiers_.--Retour de +l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre +est déclarée. + +CHAPITRE XIV. 1805. + +M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ +de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris +pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg +Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne. + +Pages CHAPITRE XV. 1805. + +Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince +Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de +Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix. + +CHAPITRE XVI 1805-1806. + +État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis +Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et +proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie +de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de +Naples.--La situation et le caractère de l'empereur. + +CHAPITRE XVII. 1806. + +Mort de Pitt.--Débats du Parlement anglais.--Travaux +publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle +étiquette.--Représentation de l'Opéra et de la Comédie +française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame +Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du +palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante. + +CHAPITRE XVIII 1806. + +Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses +dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis +Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de +l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de +l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison. +325 + +Pages CHAPITRE XIX. 1806. + +La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les +maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de +Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les +arts. + +FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME. + + * * * * * + +Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac. + +[Illustration: partition musicale.] + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de madame de Rémusat (2/3), by +Claire de Rémusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + +***** This file should be named 33894-8.txt or 33894-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/9/33894/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de madame de Rémusat (2/3) + publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat + +Author: Claire de Rémusat + +Editor: Paul de Rémusat + +Release Date: October 31, 2010 [EBook #33894] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1> + +<h4>1802-1808</h4> + +<h4>PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS</h4> + +<h3>PAUL DE RÉMUSAT</h3> + +<h5>SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE</h5> + +<h2>II</h2> + +<br><br> + +<h3>PARIS</h3> +<h4>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h4> +<h4>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4> +<h5>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5> + +<h4>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h4> + +<h4>1880</h4> + +<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés.</h5> +<br><br> + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1> + +<br><hr class="full"><br> + +<h2>LIVRE PREMIER</h2> + +<h5>(Suite.)</h5> +<a name="c8" id="c8"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>(1804.)</h4> + +<p class="sml"><b>Procès du général Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivière, +etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII.</b></p> + +<p>La création de l'Empire avait distrait les esprits de la procédure du +général Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accusés +avaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus on +avançait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau, +condamnation qui chaque jour devenait plus nécessaire. J'ai l'intime +conviction que l'empereur n'eût point laissé couler son sang. Moreau +condamné et pardonné lui eût suffi; mais il avait besoin de répondre par +un jugement positif à ceux qui l'accusaient d'avoir mis de la +précipitation et de l'animosité personnelle dans cette affaire.</p> + +<p>Tous ceux qui ont apporté quelque froideur dans l'examen de cet +événement se sont accordés à trouver que Moreau avait montré de la +faiblesse et une assez grande médiocrité d'esprit sur le banc des +accusés; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles on +s'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un homme +déterminé qui convenait fièrement des hauts projets qui l'avaient animé, +ni comme un innocent indigné d'une accusation qu'il n'a point méritée. +Il tergiversa dans quelques-unes de ses réponses; il atténua un peu +l'intérêt qu'il inspirait; mais, même alors, Bonaparte ne gagnait rien à +cet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, et +peut-être aussi la raison, n'en blâmait pas moins hautement un éclat +qu'on attribuait toujours à la haine personnelle.</p> + +<p>Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans <i>le Moniteur</i>. +Il était accompagné de lettres de Moreau écrites en 1795, avant le 18 +fructidor, qui prouvaient qu'à cette époque ce général, ayant été +convaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrètes avec les +princes, l'avait dénoncé au Directoire. Et quand, dans cette seconde +conspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avait +pas cru qu'il fût convenable de révéler au premier consul le secret d'un +complot dans lequel il avait refusé d'entrer, on ne pouvait s'empêcher +de demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manière si +différente de la première.</p> + +<p>Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accusés. Il y en +avait parmi eux qui déclaraient positivement qu'en Angleterre les +Princes ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ils +disaient que c'était sur cette espérance que Pichegru avait passé en +France, et que les deux généraux avaient eu ensemble, conjointement avec +Georges, quelques entrevues. Ils allaient même jusqu'à affirmer qu'à la +suite de ces entretiens Pichegru s'était montré fort mécontent, se +plaignant que Moreau ne le secondait qu'à moitié, et qu'il semblait +vouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Un +nommé Rolland alla même jusqu'à lui prêter ces paroles: «qu'il fallait, +préalablement à tout, faire disparaître le premier consul».</p> + +<p>Moreau, interrogé à son tour, répondit que Pichegru, lorsqu'il était en +Angleterre, lui avait fait demander s'il le servirait dans le cas où il +voudrait obtenir sa rentrée en France, et qu'il avait promis de l'aider +au succès de ce projet. On pourrait bien s'étonner que Pichegru, dénoncé +quelques années auparavant par Moreau lui-même, s'adressât à lui pour +demander sa radiation. Pichegru, interrogé, nia ces démarches, mais, en +même temps, il nia aussi qu'il eût vu Moreau, quoique Moreau en convînt, +et il ne voulut jamais appuyer sa venue en France que sur l'aversion que +lui inspiraient les pays étrangers, et sur le désir qu'il éprouvait de +rentrer dans sa patrie. Peu de temps après, il fut trouvé étranglé dans +sa prison, sans qu'on ait jamais pu avérer les circonstances qui +causèrent sa mort, ni comprendre les motifs qui auraient pu la rendre +nécessaire<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Moreau convint donc d'avoir reçu chez lui Pichegru qui, +disait-il, était venu le surprendre; mais, en même temps, il déclara +qu'il avait positivement refusé d'entrer dans un projet qui remettrait +la Maison de Bourbon sur le trône, puisque son retour devait +compromettre la propriété des biens nationaux; et il ajouta que, pour ce +qui le regardait personnellement, il avait répondu que ces prétentions +seraient insensées, car il faudrait, pour qu'elles réussissent, qu'on +eût fait disparaître le premier consul, les deux autres consuls, le +gouverneur de Paris, et la garde. Il déclara n'avoir vu Pichegru qu'une +fois, quoique d'autres accusés assurassent qu'il y avait eu plusieurs +entrevues, et il demeura toujours sur ce système de défense, ne pouvant +nier cependant qu'il avait découvert assez tard que Fresnières, son +secrétaire intime, eût beaucoup de relations avec les conjurés. Ce +secrétaire, dès le commencement de l'affaire, avait pris la fuite.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Il semble que l'auteur, ici comme dans un + chapitre précédent, ne soit pas assez précis sur la cause de + la mort du général Pichegru. C'était une opinion, fort + répandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur + expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on était + prompt à lui en prêter d'autres qu'auparavant ses plus grands + ennemis n'auraient osé lui imputer. Il est pourtant certain + qu'on n'a jamais établi l'intérêt qu'aurait eu Napoléon à ce + que l'accusé ne parût point devant ses juges. M. Thiers a + très fortement démontré que sa présence aux débats était + nécessaire. Toutes les dépositions des accusés de tous les + partis l'accablaient également, son crime légal était + certain, et il ne pouvait manquer d'être condamné, et de + paraître mériter sa condamnation. L'homme à redouter, c'était + Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art + existe à la faculté de médecine, établissant l'impossibilité + du suicide dans les conditions où l'on disait qu'il s'était + passé, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde + et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la + médecine légale, il y a plus de soixante-dix ans, était une + science bien conjecturale, et des travaux récents ont + démontré combien le suicide par strangulation est facile et + demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)</blockquote> + +<p>Georges Cadoudal répondit que son projet était d'attaquer de vive force +le premier consul; qu'il n'avait pas douté que, dans Paris même, il ne +se présentât des ennemis du régime actuel qui l'aideraient dans son +entreprise; qu'il eût tenté de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII +sur son trône. Mais il nia qu'il connût ni Pichegru, ni Moreau; il +termina ses réponses par ces paroles: «Vous avez assez de victimes; je +n'en veux pas augmenter le nombre.»</p> + +<p>Bonaparte parut frappé de la fermeté de ce caractère, et nous dit à +cette occasion: «S'il était possible que je pusse sauver quelques-uns de +ces assassins, ce serait à Georges que je ferais grâce.»</p> + +<p>M. de Polignac, l'aîné, répondit qu'il n'était venu secrètement en +France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des +chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'était aperçu qu'il était +question d'un assassinat, il avait pensé à se retirer, et qu'il serait +sorti de France, s'il n'eût pas été arrêté.</p> + +<p>M. de Rivière répondit de la même manière; et Jules de Polignac prouva +qu'il avait seulement suivi son frère.</p> + +<p>Enfin, le 10 juin, vingt des accusés furent déclarés convaincus, et +condamnés à la peine de mort. À leur tête était Georges Cadoudal, et +parmi eux, le marquis de Rivière et le duc de Polignac.</p> + +<p>Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Léridan, Moreau et +Rolland, étaient coupables d'avoir pris part à la conspiration, mais +qu'il résultait de l'instruction et des débats des circonstances qui les +rendaient excusables, et que la cour réduisait la peine encourue par les +susnommés à une punition correctionnelle.</p> + +<p>J'étais à Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en +fut atterré. Le grand juge s'était témérairement engagé vis-à-vis du +premier consul à la condamnation <i>à mort</i> de Moreau, et Bonaparte +éprouva un tel mécontentement, qu'il ne fut pas maître d'en dissimuler +les effets. On a su avec quelle véhémente fureur, à sa première audience +publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frère du général, +qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de +Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant <i>juge prévaricateur</i>, +sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait +à cette expression, et, peu après, il le destitua.</p> + +<p>Je revins à Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de +Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une +joie insultante pour l'empereur du dénouement de cet événement. Mais la +noblesse était affligée de la condamnation de M. le duc de Polignac.</p> + +<p>J'étais avec ma mère et mon mari, déplorant les tristes effets de ces +procédures et les nombreuses exécutions qui allaient suivre, quand on +m'annonça tout à coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante +madame Dandlau, fille d'Helvétius, que j'avais souvent rencontrée dans +le monde. Toutes deux étaient en larmes. La première, grosse de quelques +mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider à +parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grâce de +son époux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intérieur de +Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rémusat, ma +mère et moi, nous sentîmes tous trois les difficultés de l'entreprise; +mais, tous trois, nous pensâmes, en même temps, qu'elles ne devaient +point m'arrêter; et, comme nous avions quelques jours, à cause de +l'appel que les condamnés avaient fait de leur jugement, j'engageai ces +deux dames à se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud; je promis de +les précéder de quelques heures, et de décider madame Bonaparte à les +recevoir.</p> + +<p>En effet, je retournai à Saint-Cloud le lendemain, et il ne me fut pas +difficile d'obtenir de mon excellente impératrice d'accueillir une si +malheureuse personne. Mais elle me montra un peu d'effroi d'aborder +l'empereur dans un moment où il était si mécontent.</p> + +<p>«Si Moreau, me dit-elle, eût été condamné, je serais plus sûre de notre +succès; mais il est dans une si grande colère, que je crains qu'il ne +nous repousse, et qu'il ne vous sache mauvais gré de la démarche que +vous allez me faire faire.» J'étais trop émue de l'état et des larmes de +madame de Polignac pour qu'une pareille considération m'arrêtât, et je +fis de mon mieux à l'impératrice la peinture de l'impression que ces +jugements avaient produite à Paris. Je lui rappelai la mort du duc +d'Enghien; je lui représentai son élévation au trône impérial tout +environnée d'exécutions sanglantes, et l'effroi général qui serait +apaisé par un acte de clémence que, du moins, on pourrait citer à côté +de tant de sévérités.</p> + +<p>Tandis que je lui parlais ainsi avec toute la chaleur dont j'étais +capable, et sans pouvoir retenir mes larmes, l'empereur entra tout à +coup dans la chambre, arrivant, selon sa coutume, par une terrasse +extérieure, qui lui servait souvent le matin à venir ainsi se reposer +près de sa femme. Il nous trouva toutes deux fort émues. Dans un autre +moment, sa présence m'eût rendue interdite; mais, le profond +attendrissement que j'éprouvais l'emportant sur toutes considérations, +je répondis à ses questions par l'aveu de ce que j'avais osé faire, et, +comme l'impératrice vit son visage devenir fort sévère, elle n'hésita +point à me soutenir, en lui déclarant qu'elle avait consenti à recevoir +madame de Polignac.</p> + +<p>L'empereur commença par nous refuser de l'entendre, et par se plaindre +que nous allions le mettre dans l'embarras d'une position qui lui +donnait l'attitude de la cruauté. «Je ne verrai point cette femme, me +dit-il, je ne puis faire grâce; vous ne voyez pas que ce parti royaliste +est plein de jeunes imprudents qui recommenceront sans cesse, si on ne +les contient par une forte leçon. Les Bourbons sont crédules, ils +croient aux assurances que leur donnent certains intrigants qui les +trompent sur le véritable esprit public de la France, et ils m'enverront +ici une foule de victimes.»</p> + +<p>Cette réponse ne m'arrêta point; j'étais exaltée à l'excès, et par +l'événement même, et peut-être aussi par le petit danger que je courais +d'avoir déplu à ce maître redoutable. Je ne voulais pas avoir à mes +propres yeux le tort de reculer par considération personnelle, et ce +sentiment me rendit courageuse et tenace. Je m'échauffai beaucoup, au +point que l'empereur, qui m'écoutait en se promenant à pas précipités +dans la chambre, s'arrêta tout à coup devant moi, et, me regardant +fixement: «Quel intérêt prenez-vous donc à ces gens-là? me dit-il. Vous +n'êtes excusable que s'ils sont vos parents.»</p> + +<p>«Sire, repris-je avec le plus de fermeté que je pus trouver au dedans de +moi, je ne les connais point, et, jusqu'à hier matin, je n'avais jamais +vu madame de Polignac.--Eh bien, vous plaidez ainsi la cause des gens +qui venaient pour m'assassiner!--Non, sire, mais je plaide celle d'une +malheureuse femme au désespoir, et, je dirai plus, la vôtre même.» Et, +en même temps, emportée par mon émotion, je lui répétai tout ce que +j'avais dit à l'impératrice. Celle-ci, attendrie comme moi, me seconda +beaucoup; mais nous ne pûmes rien obtenir dans ce moment, et l'empereur +nous quitta de mauvaise humeur, en nous défendant de l'étourdir +davantage.</p> + +<p>Ce fut peu d'instants après qu'on vint me prévenir que madame de +Polignac arrivait. L'impératrice alla la recevoir dans une pièce écartée +de son appartement; elle lui cacha le premier refus que nous avions +éprouvé, et lui promit de ne rien épargner pour obtenir la grâce de son +époux.</p> + +<p>Dans le cours de cette matinée qui fut certainement une des plus agitées +de ma vie, deux fois l'impératrice pénétra jusque dans le cabinet de son +mari, et elle fut obligée d'en sortir deux fois, toujours repoussée. +Elle me revenait découragée, et moi-même je commençais à l'être et à +frémir de la dernière réponse qu'il faudrait donner à madame de +Polignac. Enfin, nous apprîmes que l'empereur travaillait seul avec M. +de Talleyrand. Je l'engageai à une dernière démarche, pendant que M. de +Talleyrand, s'il en était témoin, pourrait bien contribuer à déterminer +l'empereur. En effet, il la seconda sur-le-champ, et enfin Bonaparte, +vaincu par des sollicitations si redoublées, consentit à ce que madame +de Polignac fût introduite chez lui. C'était tout promettre; car il +n'était pas possible de prononcer un <i>non</i> cruel devant une telle +présence. Madame de Polignac, introduite dans le cabinet, s'évanouit en +tombant aux pieds de l'empereur. L'impératrice était en larmes; un petit +article rédigé par M. de Talleyrand, qui parut le lendemain dans ce +qu'on appelait alors le <i>Journal de l'Empire</i>, a rendu fort bien compte +de cette scène, et la grâce du duc de Polignac fut obtenue.</p> + +<p>Quand M. de Talleyrand sortit du cabinet de l'empereur, il me trouva +dans le salon de l'impératrice, et il me conta tout ce qui venait de se +passer; et, au travers des larmes qu'il me faisait répandre et de +l'émotion que lui-même avait éprouvée, il me fit sourire par le récit +d'une petite circonstance ridicule que son esprit malin n'avait eu garde +de laisser échapper. La pauvre madame Dandlau, qui accompagnait sa +nièce, et qui voulait aussi produire son petit effet, tout en relevant +et soignant madame de Polignac, qui avait peine à reprendre ses sens, +ne cessait de s'écrier: «Sire, je suis la fille d'Helvétius!»--« Et, +avec ces paroles vaniteuses, disait M. de Talleyrand, elle a pensé nous +refroidir tous.»</p> + +<p>La peine du duc de Polignac fut commuée en quatre années de prison qui +devaient être suivies de la déportation. On le réunit à son frère. Ils +ont tous deux été gardés depuis, et, après les avoir renfermés dans une +forteresse, on les retint dans une maison de santé, d'où ils +s'échappèrent pendant la campagne de 1814. À cette époque, on a +soupçonné le duc de Rovigo, alors ministre de la police, d'avoir +favorisé leur évasion, pour s'ouvrir la faveur d'un parti qu'il voyait +près de triompher.</p> + +<p>Sans chercher à me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le +mérite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangèrent +alors de manière à permettre que je rendisse à la famille Polignac un +service très réel, et il paraîtrait assez naturel qu'elle en eût +conservé quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France, +j'ai été à portée de comprendre à quel point l'esprit de parti, et +surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il réprouve, +quelque justes qu'ils soient.</p> + +<p>Après cet événement, madame de Polignac se crut obligée de me faire +quelques visites; mais peu à peu, nos relations étant assez différentes, +nous nous perdîmes de vue pendant les années qui s'écoulèrent, jusqu'à +l'instant de la Restauration. À cette époque, le roi envoya le duc de +Polignac à la Malmaison pour y remercier l'impératrice Joséphine, en son +nom, du zèle qu'elle avait montré pour sauver les jours de M. le duc +d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en +même temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impératrice, qui +me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi +chez moi, et, je le confesse, je m'attendais à quelque marque de son +attention. Mais je n'en reçus aucune, et, comme il n'était pas dans mon +caractère d'aller chercher à échauffer par des paroles une +reconnaissance à laquelle je n'eusse attaché quelque prix que si elle +eût été volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de +rappeler un événement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le +hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orléans. Ce +prince recevait ce jour-là, chacun s'y faisait présenter, il y avait un +monde énorme. Le Palais-Royal était décoré avec le plus grand luxe; +toute la noblesse française s'y trouvait réunie, et les grands seigneurs +et les gentilshommes à qui la Restauration semblait, au premier moment, +rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manières +satisfaites et aisées que l'on reprend toujours avec le succès.</p> + +<p>Au milieu de cette foule brillante, j'aperçus la duchesse de Polignac. +Après une longue suite d'années, je la retrouvais remise à son rang, +recevant toutes les félicitations qui lui étaient dues, environnée d'un +monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'état où elle +m'était apparue pour la première fois, ses larmes, son effroi, l'air +dont elle m'avait abordé quand je la vis entrer dans ma chambre et +tomber presque à mes genoux. Je me sentais émue de cette comparaison. +Étant seulement à quelques pas d'elle, entraînée par un mouvement assez +vif, qui tenait à l'intérêt qu'elle m'avait inspiré, je m'approchai +d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix réellement attendri, une +sorte de compliment sur cette situation si différente où je la voyais +dans cet instant. Je ne lui aurais demandé qu'un mot de souvenir qui eût +répondu à l'émotion qu'elle me faisait éprouver. Cette émotion fut +promptement glacée par l'air indifférent et gêné avec lequel elle reçut +mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me +reconnaître; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Dès que je m'en +aperçus, je m'éloignai d'elle promptement, emportant une impression +pénible, parce qu'elle refoulait vivement les réflexions que sa présence +m'avait inspirées, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec +le même attendrissement que moi.</p> + +<p>La manière dont l'impératrice avait obtenu la grâce de M. de Polignac +fit beaucoup de bruit à Paris, et devint une nouvelle occasion de +célébrer sa bonté, à laquelle on rendait justice très généralement. +Aussitôt, les femmes, les mères ou les soeurs des autres condamnés +assiégèrent le palais de Saint-Cloud, et tâchèrent d'être admises en sa +présence, pour parvenir aussi à l'attendrir. On s'adressa en même temps +à sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres +commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant +d'exécutions multipliées allaient jeter sur son avènement au trône, et +se montrait accessible aux demandes qui lui étaient adressées. Ses +soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique +qu'inspirait l'impératrice, jalouses d'en obtenir, s'il était possible, +quelques marques pour elles-mêmes, firent avertir les femmes des +condamnés qu'elles pouvaient aussi s'adresser à elles. Elles les +conduisirent à Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat, +pour solliciter la grâce de leurs époux. Ces démarches sur lesquelles +l'empereur, je crois, avait été consulté d'avance, eurent quelque chose +de moins naturel que celles de l'impératrice, parce qu'elles parurent +trop bien concertées. Mais, enfin, elles servirent à conserver la vie à +un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et +son animadversion contre Moreau, avait excité une indignation +universelle, voulut aussi se réhabiliter par une démarche de ce genre, +et obtint la grâce du marquis de Rivière. Il apporta, en même temps, une +lettre de Georges Cadoudal adressée à Bonaparte dont j'entendis la +lecture. Cette lettre était ferme et belle, telle qu'un homme résigné à +son sort peut l'écrire, quand il est animé par l'opinion, que les +démarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont été dictées par des +devoirs généreux et des résolutions invariablement prises. Bonaparte fut +assez frappé de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir +comprendre Georges dans ses actes de clémence.</p> + +<p>Ce véritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur +les vingt condamnés, sept virent leur arrêt de mort changé en une +détention plus ou moins prolongée. Voici leurs noms:</p> + +<p>Le duc de Polignac.--Le marquis de +Rivière.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard.</p> + +<p>Les autres furent exécutés, et le général Moreau fut conduit à Bordeaux, +pour être embarqué sur un vaisseau qui devait le mener aux États-Unis. +Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie, +et donna la terre de Gros-bois au maréchal Berthier.</p> + +<p>Quelques jours après, on mit dans <i>le Moniteur</i> une protestation de +Louis XVIII contre l'avènement de Napoléon. Cette protestation fut +publiée le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration +de Georges avait peut-être encore refroidi les sentiments, déjà si +faibles, que l'on conservait à peine pour l'ancienne dynastie. Elle +avait été, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle +ignorance de l'état intérieur de la France et des opinions qui la +partageaient, les noms ou les caractères des conspirateurs excitaient +si peu de confiance, et surtout on craignait si généralement les +nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés, qu'en +exceptant un certain nombre de gentilshommes, intéressés au retour d'un +ordre de choses détruit, il n'y eut point en France de regrets de ce +dénouement qui affermissait le système qu'on voyait s'établir. Soit par +conviction, ou besoin de repos, ou soumission à la fortune imposante du +nouveau chef de l'État, les adhésions à son élévation furent nombreuses, +et la France prit, dès cette époque, une assiette paisible et ordonnée. +Le découragement se mit dans les partis opposés, et, comme cela arrive +communément, ce découragement fut suivi de tentatives secrètes que +chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son +existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations. +Gentilshommes et plébéiens, royalistes et libéraux, tous commencèrent +leurs démarches pour être employés; les ambitions et les vanités +éveillées sollicitèrent de tous côtés, et Bonaparte vit briguer +l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait dû le moins +compter.</p> + +<p>Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit +longtemps, afin d'entretenir les espérances et d'augmenter le nombre des +aspirants. Pendant ce répit, je quittai la cour pour aller respirer à la +campagne; je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez madame +d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa +des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans +interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma santé qui, depuis, a +toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me +donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions +nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu +et sur les choses en général, et sur quelques personnages en +particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont +couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et +je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins +souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers +effets.</p> +<a name="c9" id="c9"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>(1804.)</h4> + +<p class="sml"><b>Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du <i>Moniteur</i>.--Les +grands officiers de la Couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire +du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de +divorce.--Préparatifs du couronnement.</b></p> + +<p>Peu à peu les différentes flottilles construites dans nos ports venaient +toutes se réunir à celle de Boulogne. Quelquefois, dans le trajet, elles +essuyaient des échecs, car les vaisseaux anglais croisaient incessamment +sur les côtes pour s'opposer à ces jonctions. Les camps de Boulogne, de +Montreuil et de Compiègne offraient le coup d'oeil le plus imposant, et +l'armée devenait de jour en jour plus nombreuse et plus redoutable.</p> + +<p>Sans doute ces préparatifs excitèrent de l'inquiétude en Europe, de même +que les discours qu'ils faisaient tenir à Paris, car on inséra dans les +journaux un article qui ne produisit pas alors un grand effet, mais +qu'il m'a paru assez important de conserver, parce qu'il est un récit +exact de tout ce qui a été fait depuis.</p> + +<p>Cet article parut dans <i>le Moniteur</i>, le 10 juillet 1804, le même jour +que l'on y rendit compte de l'audience que l'empereur donna à tous les +ambassadeurs, qui venaient de recevoir de nouvelles lettres de créance +auprès de lui; quelques-unes étaient accompagnées de paroles flatteuses +des souverains étrangers sur son avènement au trône. Voici l'article:</p> + +<p>«De tout temps, la capitale a été le pays des <i>on dit</i>. Chaque jour fait +naître une nouvelle que le lendemain voit démentir. Quoiqu'on ait +remarqué récemment plus d'activité et une certaine direction dans les +<i>on dit</i> dont s'amuse la crédulité des oisifs, on serait disposé à +penser qu'il faut s'en remettre au temps à cet égard, et que le silence +est, de toutes les réponses qu'on peut faire, la meilleure et la plus +sensée. Quel est, d'ailleurs, le Français, homme de sens, qui, mettant +quelque intérêt à découvrir la vérité, ne parvienne bientôt à +reconnaître, dans les bruits qui se répandent, le résultat d'une +malignité plus ou moins intéressée à les propager? Dans un pays où tant +d'hommes savent ce qui est, et peuvent juger ce qui n'est pas, si +quelqu'un croit trouver dans les <i>on dit</i> des sujets d'inquiétudes +réelles, si la crédule confiance trompe les spéculations de son commerce +ou ses intérêts intérieurs, son erreur n'est pas durable, ou bien il +doit s'en prendre à son défaut de réflexion.</p> + +<p>«Mais les étrangers, les personnes attachées aux missions diplomatiques, +n'ayant ni les mêmes moyens d'arrêter leurs jugements, ni la même +connaissance du pays, sont souvent abusés. Quoiqu'ils aient eu lieu +d'observer, depuis longtemps, avec quelle constance les événements se +jouent des bruits qui circulent, ils ne les propagent pas moins dans les +pays étrangers, et leurs récits font naître sur la France les idées les +plus fausses. Nous croyons, en conséquence, qu'il n'est pas hors de +propos de dire dans ce journal quelques mots sur les <i>on dit</i>.</p> + +<p>«<i>On dit</i> que l'empereur va réunir sous son gouvernement, la république +italienne, la république ligurienne, la république de Lucques, le +royaume d'Étrurie, les états du saint-père, et, par une suite +nécessaire, Naples et la Sicile. <i>On dit</i> que la Suisse et la Hollande +auront le même sort; <i>on dit</i> que le pays de Hanovre offrira à +l'empereur, par sa réunion, le moyen de devenir membre du Corps +germanique.</p> + +<p>«On tire plusieurs conséquences de ces suppositions, et la première qui +se présente, c'est que le pape abdiquera, et que le cardinal Fesch ou le +cardinal Ruffo occupera le trône pontifical.</p> + +<p>«Nous avons déjà dit, et nous répétons, que, si la France devait influer +sur des changements relatifs au souverain pontife, ce serait plutôt pour +influer d'autant sur le bonheur du saint-père, et pour accroître la +considération du saint-siège et ses domaines, au lieu de les diminuer.</p> + +<p>«Quant au royaume de Naples, les agressions de M. Acton, et son système +constamment hostile, auraient autrefois donné à la France assez de +motifs légitimes pour faire la guerre, qu'elle n'eût jamais entreprise +avec le projet de réunir les deux Siciles à l'Empire français.</p> + +<p>«Les républiques italienne et ligurienne, et le royaume d'Étrurie ne +cesseront pas d'exister comme États indépendants, et il est assurément +peu vraisemblable que l'empereur méconnaisse en même temps les devoirs +attachés au pouvoir qu'il tient des comices, et la gloire personnelle +qu'il a acquise en rendant deux fois à l'indépendance des États qu'il +avait deux fois conquis.</p> + +<p>«On peut se demander, à l'égard de la Suisse, qui a empêché sa réunion à +la France avant l'acte de médiation? Cet acte, résultat immédiat des +soins et des pensées de l'empereur, a rendu la tranquillité à ces +peuples, est la garantie de leur indépendance et de leur sûreté, tant +qu'eux-mêmes ne briseront point cette égide, en substituant aux éléments +dont elle est formée les volontés d'un des corps constitués ou d'un des +partis.</p> + +<p>«Si la France eût voulu réunir la Hollande, la Hollande serait française +comme la Belgique. Si elle est puissance indépendante, c'est que la +France a senti à l'égard de ce pays, ainsi que pour la Suisse, que ces +localités exigeaient une existence individuelle et une organisation +particulière.</p> + +<p>«Le Hanovre est l'objet d'une supposition qui a quelque chose de plus +ridicule. La réunion de cette province serait le présent le plus funeste +qu'on pût faire à la France, et il ne fallait pas de longues méditations +pour s'en apercevoir. Le Hanovre deviendrait un sujet de rivalité entre +le peuple français et le prince qui s'est montré l'allié et l'ami de la +France dans un temps où l'Europe était conjurée contre elle.</p> + +<p>»Le Hanovre, pour être conservé, exigerait un état militaire dont les +dépenses seraient hors de toute proportion avec quelques millions qui +constituent tous les revenus de ce pays. Le gouvernement, qui a sacrifié +aux principes de la nécessité d'une ligne de frontières simple et +continue jusqu'aux fortifications mêmes de Strasbourg et de Mayence, sur +la rive droite, serait-il assez peu éclairé pour vouloir l'incorporation +du Hanovre? Mais on dit qu'à cette possession est attaché l'avantage +d'être membre du Corps germanique. Le titre seul d'empereur des Français +répond à cette singulière idée. Le Corps germanique se compose de rois, +d'électeurs, de princes, et n'admet, relativement à lui, qu'une seule +dignité impériale. Ce serait, d'ailleurs, mal connaître la noble vanité +de notre pays que de croire possible qu'il consentît à entrer comme +élément dans un corps particulier. Si telle chose eut été compatible +avec la dignité nationale, qui eût empêché la France de conserver ses +droits au cercle de Bourgogne et ceux que lui donnait la possession du +Palatinat? Nous le disons même, avec le sentiment d'un juste orgueil +que personne ne pourra blâmer, qui a empêché la France de garder une +partie des États de Bade et du territoire de la Souabe?</p> + +<p>»Non, la France ne passera jamais le Rhin, et ses armées ne le +franchiront plus, à moins qu'il ne faille garantir l'empire germanique +et ses princes, qui lui inspirent tant d'intérêt par leur affection pour +elle, et par leur utilité pour l'équilibre de l'Europe.</p> + +<p>»Si ces <i>on dit</i> sont nés de l'oisiveté, nous y avons assez répondu.</p> + +<p>»S'ils doivent leur origine à l'inquiète jalousie de quelques puissances +habituées à crier sans cesse que la France est ambitieuse, pour masquer +leur propre ambition, il est une autre réponse: Grâce aux deux +coalitions successivement formées contre nous, et aux traités de +Campo-Formio et de Lunéville, la France n'a, à la proximité de son +territoire, aucune province qu'elle doive désirer de garder, et, si, +dans les événements passés, elle a fait preuve d'une modération sans +exemple dans l'histoire moderne, il en résulte pour elle cet avantage +qu'elle n'aura plus désormais besoin de prendre les armes.</p> + +<p>»Sa capitale est située au centre de son empire; ses frontières sont +environnées de petits États qui complètent son système politique; elle +n'a géographiquement rien à désirer de ce qui appartient à ses voisins, +elle n'est donc en inimitié naturelle avec personne, et, comme il +n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn, +elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre +puissance.</p> + +<p>«Parallèlement à ces <i>on dit</i> ayant pour but de faire croire que la +France a une ambition démesurée, on en fait circuler d'une autre espèce.</p> + +<p>«Tantôt la révolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Français +ont refusé de s'embarquer à Boulogne; hier, nos légions se battaient dix +contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait +aux quatre départements du Rhin que nous allions les rendre à leur +ancienne domination.</p> + +<p>«Aujourd'hui, <i>on dit</i> peut-être que le Trésor public est sans argent, +que les travaux ont cessé, que la discorde est partout, et que les +contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les +camps, on dira peut-être qu'il court y apaiser des troubles.</p> + +<p>«Enfin qu'il reste à Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il +demeure à la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus +ridicules les uns que les autres.</p> + +<p>»Et si ces bruits, simultanément colportés dans les pays étrangers, +avaient à la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de +s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son +administration, à des démarches inconvenantes et erronées, nous ne +pourrions que répéter ce qu'un ministre a été chargé de dire en quittant +la cour: «L'empereur des Français ne veut la guerre avec qui ce soit, il +ne la redoute avec personne. Il ne se mêle pas des affaires de ses +voisins, et il a droit à une conduite réciproque. Une longue paix est le +désir qu'il a constamment manifesté; mais l'histoire de sa vie +n'autorise pas à penser qu'il soit disposé à se laisser outrager ou +mépriser.»</p> + +<p>Cependant, après m'être reposée quelque temps à la campagne, je revins, +et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, où le mal de la vanité +semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma +alors les grands officiers de la maison. Le général Duroc fut grand +maréchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand +chambellan; le cardinal Fesch, grand aumônier; M. de Caulaincourt, grand +écuyer; et M. de Ségur, grand maître des cérémonies. M. de Rémusat reçut +le titre de premier chambellan. Il marchait immédiatement après M. de +Talleyrand, qui, paraissant devoir être occupé par les affaires +étrangères, abandonnerait à mon mari la plus grande partie des +attributions de sa place. Cela fut en effet réglé ainsi d'abord; mais, +peu après, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux étaient +le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des sénateurs, des +Belges distingués par leur naissance, un peu plus tard aussi des +gentilshommes français. Avec eux commencèrent les petites prétentions de +préséance, les mécontentements des distinctions qui n'étaient pas pour +eux. M. de Rémusat se trouva en butte à leur jalousie perpétuelle, et +dans un certain état de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis +aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour +qu'on fréquente, et celle-là en était devenue une bien véritable, il est +impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en +composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable a souvent +honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait +éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper +aux unes et aux autres. Un cordon, une légère différence dans un +costume, le passage d'une porte, l'entrée de tel ou tel salon; voilà des +occasions, chétives en apparence, d'une foule d'émotions toujours +renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles. +L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgré +vous, de les apprécier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre +un tel emploi des facultés humaines; tout mécontent de soi qu'on est, il +faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout à fait, ou +consentir à prendre sérieusement toutes les niaiseries dont est composé +l'air qu'on y respire.</p> + +<p>L'empereur ajouta encore aux inconvénients attachés aux usages des +palais ceux de son caractère. Il ordonna l'étiquette avec la sévérité de +la discipline militaire. Le cérémonial s'exécutait comme s'il était +dirigé par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte, +au pas de charge; et cette espèce de précipitation, cette crainte +continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une +bonne moitié de ses courtisans donna à sa cour un aspect plutôt triste +que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquiétude +qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par +ostentation, il voulut sans cesse être entouré.</p> + +<p>La nouvelle impératrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la +Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma +douze dames du palais. Peu à peu leur nombre fut augmenté, et nous y +vîmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort +étonnées de se trouver ainsi rapprochées. Mais, sans entrer ici dans +aucun détail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas à cette +époque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent +une sévérité de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles +essayèrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent +dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles créations, et je pus +remarquer, à part moi, nombre de gens qui, après m'avoir blâmée d'être +arrivée à cette cour par suite d'une ancienne amitié, n'épargnèrent rien +pour s'y placer par ambition. Quant à l'impératrice, elle était +enchantée de se voir environnée d'une suite nombreuse et qui plaisait à +sa vanité. La victoire qu'elle avait remportée sur madame de la +Rochefoucauld en l'attachant à sa personne, le plaisir de compter M. +d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de +Ségur, et des maréchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu; +mais il faut convenir que sa joie toute féminine n'ôtait rien à sa bonne +grâce accoutumée; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver +la supériorité de son rang, tout en montrant une sorte de déférence +polie envers ceux ou celles qui, par l'éclat de leurs noms, y ajoutaient +un lustre nouveau.</p> + +<p>Dans le même temps, le ministère de la police générale fut recréé, et +Fouché y fut, de nouveau, nommé. L'époque du couronnement fut fixée +d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait +pas de vue les époques révolutionnaires, le 14 juillet de cette année, +l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, après avoir +entendu la messe, il y distribua les croix de la Légion d'honneur à une +foule considérable composée de toutes les classes qui formaient le +gouvernement, l'armée et la cour. Comme on doit s'attendre à retrouver +dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularités qui +rappellent qu'ils sont dictés par une mémoire féminine, je ne négligerai +pas, à cette occasion, de dire à quel point l'impératrice sut, par le +goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et +agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes +dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. Cette cérémonie +se fit à l'éclat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vêtue +d'une robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte +selon la mode du moment; couronnée d'un nombre infini d'épis de +diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa +démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards +produisirent un tel effet, que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui +assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui +l'environnait.</p> + +<p>Peu de jours après, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si +l'on en croit les bruits publics qui se répandirent, les Anglais +commencèrent à redouter réellement la tentative de la descente. Pendant +plus d'un mois, il parcourut les côtes, passa en revue les différents +corps de son armée, alors si nombreuse, si florissante et si animée. Il +assista à plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui +nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable. +Tout en se livrant à ces occupations militaires, il rendit plusieurs +décrets qui tendaient à fixer les préséances, et le rang des diverses +autorités qu'il venait de créer. Sa préoccupation atteignait tout à la +fois. Il avait déjà conçu le projet secret d'appeler le pape à son +couronnement, et, pour y parvenir, il ne négligeait ni la puissance de +sa volonté, qu'il lui manifestait de manière à ne point éprouver de +refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait espérer de le gagner. Il +envoya la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du +pape. Cette distinction fut accompagnée de paroles flatteuses pour le +souverain pontife, et consolantes pour le rétablissement de la religion. +On les publia dans <i>le Moniteur</i>.</p> + +<p>Quand il communiqua cependant au conseil d'État son projet d'appuyer son +élévation d'une telle pompe religieuse, il eut à soutenir la résistance +d'une partie de ses conseillers d'État effarouchés de ce saint appareil. +Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa +parler, et lui répondit ensuite: «Vous connaissez moins que moi le +terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins +perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je +viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. Il y +a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse +pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en +compromettant successivement toutes les autorités que j'assurerai la +mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que nous voulons tous +consolider.»</p> + +<p>Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice partit pour +prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie +de sa nouvelle maison. M. de Rémusat<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> eut ordre de la suivre, pour +attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus +assez contente de ce nouveau répit; je ne pouvais pas trop me dissimuler +que tant de nouveaux venus effaçaient un peu de la valeur que m'avait +donnée pendant les premières années l'impossibilité des comparaisons, +et, quoique jeune encore sur les expériences du monde, je compris qu'un +peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la première +place, mais celle que je choisirais.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Il venait d'être nommé premier chambellan de + l'empereur. (P. R.).</blockquote> + +<p>L'impératrice emmena donc madame de la Rochefoucauld<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. C'était une +femme d'environ trente-six à quarante ans, petite, bossue, d'une +physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait +bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succès +malgré leur difformité, gaie et nullement méchante. Elle affichait +toutes les opinions de ce qu'on appelait les <i>aristocrates</i> pendant la +Révolution; et, comme elle eût été embarrassée de les allier avec sa +situation présente, elle prenait son parti d'en rire, et ses +plaisanteries retombaient sur elle-même avec assez de bonne grâce. Elle +plut à l'empereur, parce qu'elle était légère, sèche et incapable +d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilité, +jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances +pour aucune espèce d'intrigue. Les affaires de l'État se concentraient +dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que +personne n'eût pu s'en mêler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait +se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur +distinguait, habituellement suspendus à l'exécution de sa volonté, +étaient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient +échapper aucune parole inutile, et s'appliquaient à nous communiquer +immédiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions, +et nous ne nous apparaissions nous-mêmes, en faisant uniquement la chose +qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines à peu près +pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles élégants et dorés dont on +venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> «Une personne de haute naissance, a dit M. + Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la + Rochefoucauld, privée de beauté mais non d'esprit, distinguée + par son éducation et ses manières, autrefois fort royaliste, + et riant maintenant avec assez de grâce de ses passions + éteintes, fut destinée à être dame d'honneur de Joséphine.» + (P. R.)</blockquote> + +<p>Une remarque que je fis dans ce temps, et qui m'amusait assez, fut qu'à +mesure que les grands seigneurs d'autrefois arrivèrent à cette cour, ils +éprouvèrent tous, quelle que fût la différence de leurs caractères, un +petit désappointement assez curieux à observer. Quand ils apparaissaient +pour la première fois, en se retrouvant dans quelques-unes des +habitudes de leur première jeunesse, en respirant de nouveau l'air des +palais, en revoyant des distinctions, des cordons, des salles du trône, +en reprenant les locutions ordinaires dans les demeures royales, ils +cédaient assez vite à l'illusion et croyaient pouvoir apporter la +manière d'être qui leur avait réussi dans ces mêmes palais, où le maître +seul était changé. Mais, bientôt, une parole sévère, une volonté +cassante et neuve, les avertissait tout à coup, et durement, que tout +était renouvelé dans cette cour unique au monde. Alors il fallait voir +comme, gênés et contraints sur toutes leurs futiles habitudes, et +sentant le terrain se mouvoir sous leurs pas, ils perdaient tout aplomb, +malgré leurs efforts. Déroutés de leurs usages, trop vains ou trop +faibles pour les remplacer par une gravité étrangère aux moeurs qu'ils +s'étaient faites dès longtemps, ils ne savaient quel langage tenir. Le +métier de courtisan auprès de Bonaparte était nul. Comme il ne menait à +rien, il n'avait aucune valeur; il y avait du risque à rester <i>homme</i> en +sa présence, c'est-à-dire à conserver l'exercice de quelques-unes de ses +facultés intellectuelles; il fut donc plus court et plus facile pour +tout le monde, ou à peu près tout le monde, de se donner l'attitude de +la servitude, et, si j'osais, je dirais bien à quelle espèce d'individus +ce parti parut le moins coûter; mais, en m'étendant davantage sur ce +sujet, je donnerais à ces mémoires la couleur d'une satire, et cela +n'est pas dans mes goûts, ni dans mon esprit.</p> + +<p>Pendant que l'empereur était à Boulogne, il envoya à Paris son frère +Joseph, qui fut harangué, ainsi que sa femme, par tous les corps du +gouvernement. Il faisait ainsi, peu à peu, la place de chacun, et +dictait la suprématie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3 +septembre, il rejoignit sa femme à Aix-la-Chapelle; il y demeura +quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes +d'Allemagne, qui commençaient à venir remettre leurs intérêts dans ses +mains. Pendant ce séjour, M. de Rémusat eut ordre de faire venir à +Aix-la-Chapelle le second théâtre français de Paris, dirigé alors par +Picard, et on donna, en présence des Électeurs, quelques fêtes assez +belles, quoiqu'elles n'approchassent point encore de la magnificence de +celles que nous avons vu donner plus tard. L'électeur archichancelier de +l'empire germanique et l'électeur de Bade firent à nos souverains une +cour assidue. L'empereur et l'impératrice visitèrent Cologne et +remontèrent le Rhin jusqu'à Mayence, où ils trouvèrent encore une foule +de princes et d'étrangers distingués qui les attendaient.</p> + +<p>Ce voyage dura jusqu'au mois d'octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis +Bonaparte accoucha d'un second fils<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; l'empereur arriva à Paris peu de +jours après. Cet événement causait une grande joie à l'impératrice; elle +en tirait des conséquences flatteuses pour la certitude de son avenir, +et cependant, dans ce moment même, il se tramait contre elle un nouveau +complot qu'elle ne parvint à déjouer qu'après beaucoup d'efforts et +d'inquiétudes.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> Ce second fils de la reine Hortense était + Napoléon-Louis, mort subitement pendant l'insurrection des + États pontificaux contre le pape, à laquelle il prenait part, + en 1831. Le troisième fils de la reine, Napoléon III, est né + le 20 avril 1808. (P. R.)</blockquote> + +<p>Depuis que l'on avait appris que le pape viendrait à Paris pour le +couronnement, la famille de l'empereur était fort empressée à empêcher +que madame Bonaparte n'eût sa part d'une si grande cérémonie. La +jalousie de nos princesses s'était fort échauffée sur cet article. Il +leur semblait qu'un pareil honneur mettrait trop de différence entre +elles et leur belle-soeur, et, d'ailleurs, la haine n'a pas besoin d'un +motif d'intérêt qui lui soit personnel pour être blessée de ce qui +satisfait l'objet haï. L'impératrice désirait vivement son couronnement; +il devait à ses yeux consolider son rang, et elle s'inquiétait du +silence de son époux. Il paraissait hésiter sur ce point. Joseph +Bonaparte n'épargnait rien pour l'engager à ne faire de sa femme qu'un +témoin de la cérémonie du sacre. Il allait même jusqu'à renouveler la +question du divorce; il conseillait de profiter de l'événement qu'on +préparait pour s'y déterminer. Il démontrait l'avantage de s'allier à +quelque princesse étrangère, ou, au moins, à quelque héritière d'un +grand nom en France; il présentait habilement l'espoir qu'un autre +mariage donnerait d'une succession directe, et il se faisait d'autant +mieux écouter sur ce point qu'en même temps il faisait valoir le +désintéressement avec lequel il poussait à une détermination qui devait +personnellement l'éloigner du trône.</p> + +<p>L'empereur, harcelé sans cesse par sa famille, semblait prêter l'oreille +à ces discours, et quelques paroles qui lui échappaient jetaient sa +femme dans un trouble extrême. L'habitude qu'elle avait de me confier +ses peines me rendit toutes ses confidences. J'étais assez embarrassée à +lui donner un bon conseil, et je craignais d'être un peu compromise dans +un si grand démêlé. Un incident inattendu pensa hâter le coup que nous +redoutions. Depuis un temps, madame Bonaparte croyait s'apercevoir d'un +redoublement d'intimité entre son époux et madame ***. En vain je la +conjurais de ne point fournir à l'empereur le prétexte d'une querelle +dont on tirerait parti contre elle; trop animée pour se montrer +prudente, elle épiait, malgré mes avis, l'occasion de se convaincre de +ce qu'elle soupçonnait. À Saint-Cloud, l'empereur occupait l'appartement +qui donne sur le jardin et qui est de plain-pied avec lui. Au-dessus de +cet appartement, il avait fait meubler un petit logement particulier qui +communiquait avec le sien par un escalier dérobé; l'impératrice avait +quelque raison de craindre la destination de cette retraite mystérieuse. +Un matin qu'il se trouvait assez de monde dans son salon (madame *** +étant établie depuis quelques jours à Saint-Cloud), l'impératrice, la +voyant sortir tout à coup de l'appartement, se lève peu d'instants après +son départ, et, me prenant dans l'embrasure d'une fenêtre: «Je vais, me +dit-elle, éclaircir tout à l'heure mes soupçons; demeurez dans ce salon +avec tout mon cercle, et, si on cherche ce que je suis devenue, vous +direz que l'empereur m'a demandée.» J'essayai de la retenir, mais elle +était hors d'elle-même, et ne m'écouta point; elle sortit au même +moment, et je demeurai très inquiète de ce qui allait se passer. Au bout +d'une demi-heure d'absence, elle rentra brusquement par la porte de son +appartement opposée à celle par où elle était sortie; elle paraissait +fort émue et pouvait à peine se contraindre; elle se rassit à un métier +qui était dans le salon. Je me tenais loin d'elle, occupée de quelque +ouvrage, et évitant de la regarder; mais je m'apercevais facilement de +son trouble à la précipitation de tous ses mouvements, habituellement si +doux.</p> + +<p>Enfin, comme elle était incapable de garder en silence une forte émotion +quelle qu'elle fût, elle ne put demeurer longtemps dans cette +contrainte, et, m'appelant à haute voix, elle m'ordonna de la suivre, +et, dès qu'elle fut dans sa chambre: «Tout est perdu! me dit-elle; ce +que j'avais prévu n'est que trop avéré. J'ai été chercher l'empereur +dans son cabinet, et il n'y était point; alors je suis montée par +l'escalier dérobé dans le petit appartement; j'en ai trouvé la porte +fermée, et, à travers la serrure, j'ai entendu la voix de Bonaparte et +de madame ***. J'ai frappé fortement en me nommant. Vous concevez le +trouble que je leur ai causé; ils ont fort tardé à m'ouvrir, et, quand +ils l'ont fait, l'état dans lequel ils étaient tous deux, leur désordre, +ne m'a pas laissé le moindre doute. Je sais bien que j'aurais dû me +contraindre; mais il ne m'a pas été possible, j'ai éclaté en reproches. +Madame *** s'est mise à pleurer. Bonaparte est entré dans une colère si +violente, que j'ai eu à peine le temps de m'enfuir pour échapper à son +ressentiment. En vérité, j'en suis encore tremblante, car je ne sais à +quel excès il l'aurait porté. Sans doute, il va venir, et je m'attends à +une terrible scène.»</p> + +<p>L'émotion de l'impératrice excita la mienne, comme on peut bien le +penser. «Ne faites pas, lui dis-je, une seconde faute; car l'empereur ne +vous pardonnerait pas d'avoir mis qui que ce soit dans votre confidence. +Laissez-moi vous quitter, madame. Il faut l'attendre; qu'il vous trouve +seule, et tâchez de l'adoucir et de réparer une si grande imprudence.» +Après ce peu de mots, je la quittai et je rentrai dans le salon, où je +trouvai madame *** qui lança sur moi des yeux inquiets. Elle était fort +pâle, ne parlait que par mots entrecoupés, et cherchait à deviner si +j'étais instruite. Je me remis à mon ouvrage le plus tranquillement que +je pus; mais il était assez difficile que madame ***, en me voyant +sortir de cet appartement, ne comprît pas que je venais d'y recevoir une +confidence. Tout le monde dans ce salon se regardait et ne comprenait +rien à ce qui se passait.</p> + +<p>Peu de moments après, nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement +de l'impératrice, et je compris que l'empereur y était, et quelle scène +violente se passait. Madame *** avait demandé ses chevaux et elle partit +pour Paris. Cette absence subite ne devait point adoucir l'orage. J'y +devais retourner dans la soirée. Avant mon départ, l'impératrice me fit +appeler, et m'apprit, avec beaucoup de larmes, que Bonaparte, après +l'avoir outragée de toutes manières, et avoir brisé dans sa fureur +quelques-uns des meubles qui s'étaient rencontrés sous sa main, lui +avait signifié qu'il fallait qu'elle se préparât à quitter Saint-Cloud, +et que, fatigué d'une surveillance jalouse, il était décidé à secouer un +pareil joug et à écouter désormais les conseils de sa politique, qui +voulait qu'il prît une femme capable de lui donner des enfants. Elle +ajouta qu'il avait envoyé à Eugène de Beauharnais l'ordre de venir à +Saint-Cloud, pour régler les circonstances du départ de sa mère, et +qu'elle se voyait perdue sans ressources. Elle m'ordonna d'aller voir sa +fille dès le lendemain à Paris, et de lui faire le récit de tout ce qui +s'était passé.</p> + +<p>En effet, je me rendis chez madame Louis Bonaparte. Elle venait de voir +son frère, qui arrivait de Saint-Cloud. L'empereur lui avait signifié sa +résolution de divorcer, qu'Eugène avait reçue avec sa soumission +accoutumée, et en refusant tous les dédommagements personnels qui lui +avaient été offerts comme consolation, déclarant qu'il n'accepterait +rien, au moment où un tel malheur allait tomber sur sa mère, et qu'il la +suivrait dans la retraite qu'on lui donnerait, fût-ce à la Martinique +même, sacrifiant tout au besoin qu'elle aurait d'une pareille +consolation. Bonaparte avait paru frappé de cette résolution généreuse, +et l'avait écouté dans un farouche silence. Je trouvai madame Louis +moins émue de cet événement que je ne m'y étais attendue. «Je ne puis me +mêler de rien, me dit-elle; car mon mari m'a positivement défendu la +moindre démarche. Ma mère a été bien imprudente; elle va perdre une +couronne, mais au moins elle aura du repos. Ah! croyez-moi, il y a des +femmes plus malheureuses.» Elle prononça ces mots avec une tristesse qui +faisait deviner toute sa pensée; mais, comme elle ne permettait jamais +un mot sur sa situation personnelle, je n'osai pas lui répondre de +manière à lui prouver que je l'eusse comprise. «Au reste, me dit-elle, +en finissant, s'il y a une chance de raccommodement dans cette affaire, +cette chance se trouvera dans l'empire que la douceur et les larmes de +ma mère exercent sur Bonaparte; il faut les laisser à eux-mêmes, éviter +de se trouver entre eux, et je vous conseille de ne point aller à +Saint-Cloud, d'autant que madame *** vous a nommée, et croit que vous +donneriez des conseils violents.»</p> + +<p>Et voilà, pour le dire en passant, comme il est assez souvent impossible +d'être mieux comprise dans les cours, et comme des circonstances, +puériles en apparence, nous mettent dans une évidence dont on n'est pas +maître de se débarrasser.</p> + +<p>Je demeurai deux jours sans me montrer à Saint-Cloud, pour suivre les +avis de madame Louis Bonaparte; et, le troisième, j'allai retrouver mon +impératrice dont le sort m'inquiétait profondément.</p> + +<p>Elle était hors d'une partie de ses angoisses. Ses larmes et sa +soumission avaient, en effet, désarmé Bonaparte; il n'était plus +question de son courroux, ni de ce qui l'avait causé. Mais, après un +tendre raccommodement, l'empereur venait de mettre sa femme dans une +nouvelle agitation, en lui montrant de quelle importance le divorce +était pour lui. «Je n'ai pas le courage, lui disait-il, d'en prendre la +dernière résolution, et, si tu me montres trop d'affliction, si tu ne +fais que m'obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour +t'obliger à me quitter; mais j'avoue que je désire beaucoup que tu +saches te résigner à l'intérêt de ma politique, et que, toi-même, tu +m'évites tous les embarras de cette pénible séparation.» En parlant +ainsi, l'impératrice ajoutait qu'il avait répandu beaucoup de larmes.</p> + +<p>Tandis qu'elle me parlait, je me souviens encore que je concevais +intérieurement pour elle le plan d'un grand et généreux sacrifice. +Croyant alors le sort de la France irrévocablement attaché à celui de +Napoléon, je pensais qu'il y aurait une véritable grandeur d'âme à se +dévouer à tout ce qui devait l'affermir, et que, si j'avais été la +femme à qui on eût adressé un pareil discours, j'aurais été fortement +tentée d'abandonner ce poste si brillant où l'on ne me voyait qu'avec +une sorte de regret, pour me retirer dans une solitude où j'aurais vécu +paisiblement, et satisfaite de mon sacrifice. Mais, en considérant le +trouble dont les paroles impériales avaient laissé les traces sur le +visage de madame Bonaparte, je me rappelai, ce que j'avais souvent +entendu dire à ma mère, que, pour donner un conseil utile, il fallait +toujours le mesurer au caractère de la personne à qui on l'adressait. Je +jugeai en même temps de l'effroi que la retraite inspirerait à +l'impératrice, à son goût pour le luxe et l'éclat, à l'ennui qui la +dévorerait, quand elle aurait rompu avec le monde; et alors, revenant du +sentiment exalté qui s'était emparé de moi un moment, je lui dis que je +ne voyais pour elle que deux partis à prendre: ou se dévouer avec +dignité et résolution à ce qu'on exigeait d'elle, et dans ce cas, dès le +lendemain matin, partir pour la Malmaison, d'où elle écrirait à +l'empereur qu'elle lui rendait sa liberté; ou bien, si elle voulait +demeurer, se montrer incapable de rien décider de son sort, toujours +prête à obéir, mais déclarer bien positivement qu'elle attendrait des +ordres directs pour descendre du trône où on l'avait fait monter.</p> + +<p>Ce dernier conseil fut celui qu'elle adopta, et, avec une douceur +adroite et tendre, prenant toute l'attitude d'une victime soumise, elle +parvint à émousser, encore pour cette fois, les traits que la jalousie +de sa famille avait lancés contre elle. Triste, complaisante, +entièrement soumise, mais adroite à profiter de l'ascendant qu'elle +exerçait sur son époux, elle le réduisit à un état d'agitation et +d'incertitude dont il ne pouvait sortir.</p> + +<p>Enfin, harcelé un peu trop vivement par ses frères, et s'apercevant de +la joie que les Bonapartes laissèrent voir en se croyant arrivés au but +de leurs voeux, touché de la comparaison intérieure qu'il fit de la +conduite de sa femme et de ses enfants, et, autant que je puis m'en +souvenir, blessé de l'air de triomphe des siens, qui eurent l'imprudence +de se vanter de l'avoir amené à leurs fins, éprouvant un secret plaisir +à déjouer le plan qu'il voyait ourdi autour de lui, après une longue +hésitation pendant laquelle l'impératrice se livrait à de mortelles +inquiétudes, tout à coup, il lui déclara un soir que le pape allait +arriver, qu'il les couronnerait tous les deux, et qu'elle pouvait +s'occuper sérieusement des préparatifs de cette cérémonie.</p> + +<p>On peut se représenter la joie causée par un pareil dénouement et la +mauvaise humeur des Bonapartes, et de Joseph particulièrement; car +l'empereur, fidèle à ses habitudes, ne manqua point de dire à sa femme +toutes les tentatives qu'on avait faites pour le déterminer, et on +conçoit que ces révélations ajoutèrent encore à la haine secrète entre +les deux partis.</p> + +<p>Ce fut à cette occasion que l'impératrice me confia que, depuis +longtemps, elle désirait affermir encore son mariage par la cérémonie +religieuse qui avait été négligée à l'époque où il fut conclu. Elle en +parlait quelquefois à l'empereur, qui n'y montrait aucune répugnance, +mais qui répondait qu'en faisant même venir un prêtre chez lui, ce ne +pourrait jamais être avec assez de mystère pour qu'on n'apprît pas par +là que, jusqu'alors, il n'avait point été marié devant l'Église; et, +soit que ce fût sa vraie raison, soit qu'il voulût garder pour l'avenir +cette facilité de rompre son mariage, quand il le croirait vraiment +utile, il repoussait toujours, mais avec douceur, les demandes de sa +femme à cet égard. Elle se détermina à attendre l'arrivée du pape, se +flattant avec raison qu'en pareille occasion, il entrerait facilement +dans ses intérêts.</p> + +<p>À ce moment, toute la cour se livra sans relâche aux apprêts des +cérémonies du couronnement, et l'impératrice s'entoura des meilleurs +artistes de Paris et des marchands les plus fameux. Aidée de leurs +conseils, elle détermina la forme du nouvel habit de cour et son costume +particulier. On pense bien qu'il ne fut pas question de reprendre le +panier, mais seulement d'ajouter à nos vêtements ordinaires ce long +manteau qu'on a conservé lors du retour du roi, et une collerette de +blonde, appelée <i>chérusque</i>, qui montait assez haut derrière la tête, +était attachée sur les deux épaules, et rappelait le costume de +Catherine de Médicis. On l'a supprimée depuis, quoique, à mon avis, elle +donnât de la grâce et de la dignité à tout l'habit. L'impératrice avait +déjà des diamants pour une somme considérable. L'empereur en ajouta +encore à sa parure. Il mit dans ses mains ceux qu'on possédait au trésor +public, et voulut qu'elle les portât ce jour-là. On lui monta un diadème +brillant qui devait être surmonté de la couronne fermée que l'empereur +lui poserait sur la tête. On fit secrètement des répétitions de cette +cérémonie, et le peintre David, qui devait en faire ensuite le tableau, +dirigea les positions de chacun. Il y eut d'abord de grandes discussions +sur le couronnement particulier de l'empereur. La première idée était +que le pape placerait cette couronne de ses propres mains; mais +Bonaparte se refusait à l'idée de la tenir de qui que ce fût, et il dit +à cette occasion ce mot que madame de Staël a rappelé dans son ouvrage: +«J'ai trouvé la couronne de France par terre, je l'ai ramassée.» Il eût +pu ajouter: «Avec la pointe de mon épée.»</p> + +<p>Enfin, après de longues délibérations, on détermina que l'empereur se +couronnerait lui-même, et que le pape donnerait seulement sa +bénédiction. Rien ne fut négligé pour l'éclat des fêtes. L'affluence +devint nombreuse à Paris; une partie des troupes y fut appelée; toutes +les autorités principales des provinces, l'archichancelier de d'empire +germanique et une foule d'étrangers y arrivèrent aussi. Quelles que +fussent les opinions particulières, on se laissa aller, dans la ville, +au plaisir et à la curiosité qu'inspirait un événement si nouveau et la +vue d'un spectacle que tout annonçait devoir être magnifique. Les +marchands fort occupés, les ouvriers de tout genre employés se +réjouissaient d'une telle occasion de gain pour eux; la population de la +ville semblait doublée; le commerce, les établissements publics, les +théâtres y trouvaient leur profit, et tout paraissait actif et content. +On invita les poètes à célébrer ce grand événement; Chénier eut ordre de +composer une tragédie qui en consacrât le souvenir, il prit Cyrus pour +son héros. L'Opéra prépara ses ballets. Dans l'intérieur du palais nous +reçûmes de l'argent pour les dépenses que nous avions à faire, et +l'impératrice fit à ses dames du palais de beaux présents en diamants.</p> + +<p>On régla aussi le costume des hommes autour de l'empereur; il était beau +et allait très bien. L'habit français de couleurs différentes pour les +services qui dépendaient du grand maréchal, du grand chambellan et du +grand écuyer; une broderie d'argent pour tous; le manteau sur une +épaule, en velours et doublé de satin; l'écharpe, le rabat de dentelle +et le chapeau retroussé sur le devant garni d'un panache. Les princes +devaient porter cet habit en blanc et or; l'empereur en habit long, +ressemblant assez à celui de nos rois, un manteau de pourpre semé +d'abeilles, et sa couronne formée d'une branche de laurier comme celle +des Césars.</p> + +<p>Je crois encore rappeler un rêve, mais un rêve qui tient un peu des +contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut étalé à cette +époque, et quelle était en même temps l'agitation des préséances, des +prétentions de rangs des réclamations de chacun. L'empereur voulut que +les princesses portassent le manteau de l'impératrice; on eut bien de la +peine à les déterminer à y consentir; et je me souviens même qu'elles +s'y prêtèrent de si mauvaise grâce, qu'on vit le moment où +l'impératrice, emportée par le poids de ce manteau, ne pourrait point +avancer, tant ses belles-soeurs le soulevaient faiblement. Elles +obtinrent que la queue de leur habit serait portée par leurs +chambellans, et cette distinction les consola un peu de l'obligation qui +leur était imposée<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Les mémoires du comte Miot de Mélito renferment + des renseignements précieux sur l'intérieur de la cour du + premier consul et de l'empereur, et sur les querelles de + celui-ci avec ses frères à propos de l'hérédité du trône et + de l'adoption du jeune fils de Louis Bonaparte, et racontent + en détail la grande question du manteau de l'impératrice. + C'est après une orageuse discussion entre l'archichancelier, + l'architrésorier, le ministre de l'intérieur, le grand + chambellan, le grand écuyer et le grand maréchal de la cour, + les princes Louis et Joseph, présidés par l'empereur, que + l'on renonça à donner à ces derniers princes le grand manteau + d'hermine, «attribut, disait-on, de la souveraineté», et que + l'on se décida à employer dans le procès-verbal les mots + <i>soutenir le manteau</i>, au lieu de <i>porter la queue</i>. + (<i>Mémoires du comte Miot de Mélito</i>, t. II, p. 323 et suiv.). + (P. R.)</blockquote> + +<p>Cependant, on avait appris que le pape avait quitté Rome le 2 novembre. +La lenteur de son voyage et l'immensité des préparatifs firent reculer +le couronnement jusqu'au 2 décembre, et, le 24 novembre, la cour se +rendit à Fontainebleau pour y recevoir Sa Sainteté, qui y arriva le +lendemain.</p> + +<p>Avant de clore ce chapitre, je veux rappeler une circonstance qui me +paraît bonne encore à conserver. L'empereur, ayant renoncé pour ce +moment au divorce, mais toujours pressé du désir d'avoir un héritier, +demanda à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui +n'appartiendrait qu'à lui, et à feindre une grossesse avec assez +d'habileté pour que tout le monde y fût trompé. Elle était loin de se +refuser à aucune de ses fantaisies à cet égard. Alors Bonaparte, faisant +venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance +étendue et méritée, lui confia son projet: «Si je parviens, lui dit-il, +à m'assurer de la naissance d'un garçon qui sera mon fils à moi, je +voudrais que, témoin du feint accouchement de l'impératrice, vous +fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à cette ruse toutes +les apparences d'une réalité.» Corvisart trouva que la délicatesse de sa +probité était compromise par cette proposition; il promit le secret le +plus inviolable, mais il refusa de se prêter à ce qu'on voulait exiger +de lui. Ce n'est que longtemps après, et depuis le second mariage de +Bonaparte, qu'il m'a confié cette anecdote en m'attestant la naissance +légitime du roi de Rome, sur laquelle on avait essayé d'exciter des +doutes parfaitement injustes.</p> +<a name="c10" id="c10"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>(<span class="sc">décembre</span> 1804.)</h4> + +<p class="sml"><b>Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice +Joséphine.--Le couronnement.--Fêtes au Champ-de-Mars, à l'Opéra, +etc.--Cercles de l'impératrice.</b></p> + +<p>Il est vraisemblable qu'on ne détermina le pape à venir en France qu'en +lui présentant les avantages et les concessions qu'il retirerait pour le +rétablissement de la religion d'une pareille complaisance. Il arriva à +Fontainebleau, déterminé à se prêter à tout ce qu'on exigerait de lui et +qu'il pourrait se permettre; et, malgré la supériorité que pensait avoir +sur lui le vainqueur qui l'avait contraint à ce grand déplacement, et le +peu de dispositions que toute cette cour eût à éprouver du respect pour +un souverain qui ne comptait point l'épée au nombre de ses ornements +royaux, il imposa à tout le monde par la dignité de ses manières et la +gravité de son maintien.</p> + +<p>L'empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les +voitures se rencontrèrent, il mit pied à terre ainsi que Sa Sainteté. +Tous deux s'embrassèrent, et remontèrent dans le même carrosse, +l'empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit <i>le +Moniteur</i> de ce jour), et ils revinrent ensemble au château.</p> + +<p>Le pape était arrivé un dimanche<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, à midi. Après avoir pris quelque +repos dans son appartement, où l'avaient conduit le grand chambellan +(c'est-à-dire M. de Talleyrand), le grand maréchal et le grand maître +des cérémonies, il alla faire une visite à l'empereur, qui le reçut en +dehors de son cabinet, et qui, au bout d'un entretien d'une demi-heure, +le reconduisit jusqu'à la salle dite alors des grands officiers. +L'impératrice avait reçu l'ordre de le faire asseoir à sa droite.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> 25 novembre 1804, ou 4 frimaire an <span class="sc">XIII</span>. + (P. R.)</blockquote> + +<p>Après ces visites, le prince Louis, les ministres, l'archichancelier et +l'architrésorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se +trouvaient à Fontainebleau furent présentés au pape. Il reçut tout le +monde avec bonté et politesse. Il dîna ensuite avec l'empereur, et se +retira de bonne heure pour prendre du repos.</p> + +<p>Le pape, à cette époque, était âgé de soixante-deux ans. Sa taille parut +assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il était entouré +d'un nombreux cortège de prêtres italiens qui furent loin d'imposer +comme lui, et dont les manières vives, communes et étranges ne pouvaient +entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clergé français. +Le château de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par +le mélange de personnages variés dont il était habité: souverains, +princes, militaires, prêtres, femmes, tout était à peu près pêle-mêle, +dans les différents salons où l'on se réunissait, à des heures +indiquées. Dès le lendemain, Sa Sainteté reçut toutes les personnes de +la cour qui se présentèrent chez elle. Nous fûmes tous admis à l'honneur +de lui baiser la main, et de recevoir sa bénédiction. Sa présence, en +pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte +émotion.</p> + +<p>Ce même lundi, les visites entre les souverains recommencèrent. Quand le +pape fut venu pour la seconde fois chez l'impératrice, celle-ci exécuta +le plan secret qu'elle avait formé, et lui confia qu'elle n'était point +mariée à l'église. Sa Sainteté, après l'avoir félicitée des actes de +bonté auxquels elle employait sa puissance, et l'appelant toujours du +nom de <i>sa fille</i>, lui promit d'exiger de l'empereur qu'il fît précéder +son couronnement d'une cérémonie nécessaire à la légitimité de son union +avec elle, et, en effet, l'empereur se trouva forcé de consentir à ce +qu'il avait éludé jusqu'alors. Ce fut au retour à Paris que le cardinal +Fesch le maria, comme je le dirai tout à l'heure.</p> + +<p>Dans la soirée du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour +exécuter un concert dans les appartements de l'impératrice. Mais le pape +refusa d'y assister, et se retira au moment où on allait commencer.</p> + +<p>À cette époque, le goût de l'empereur pour madame de X... commença à se +faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu'il éprouvait +du succès des projets qu'il avait formés lui donnât une joie qui +éclaircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirât +quelque désir de plaire, il parut, durant le petit voyage de +Fontainebleau, serein et d'un abord plus facile que de coutume. Quand le +pape était retiré, il demeurait chez l'impératrice, et causait de +préférence avec les femmes qui s'y trouvaient. Sa femme, frappée de son +changement, et très avisée sur tout ce qui pouvait éveiller sa +jalousie, soupçonna que quelque nouvelle fantaisie en était la cause; +mais elle ne put encore découvrir le véritable objet de sa préoccupation +parce qu'il mit assez d'adresse à s'occuper de nous toutes, tour à tour; +et madame de X..., montrant une extrême réserve, ne parut pas voir, dans +ce moment, si elle était le but caché de cette galanterie générale que +l'empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes +eurent même l'idée que la maréchale Ney allait recevoir ses hommages. +Elle est fille de M. Auguié, ancien receveur général des finances, et de +madame Auguié, femme de chambre de la dernière reine. Elle avait été +élevée par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela même +compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux +ou vingt-trois ans; son visage et sa personne étaient assez agréables, +quoiqu'un peu trop maigres. Elle avait peu d'usage du monde, une extrême +timidité, et elle ne pensait nullement à attirer les regards de +l'empereur, dont elle avait une extrême peur.</p> + +<p>Pendant notre séjour à Fontainebleau, parut dans <i>le Moniteur</i> le +sénatus-consulte qui, vu la vérification faite par une commission du +Sénat des registres des votes émis sur la question de l'empire, +reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appelés au trône de France.</p> + +<p>Le total général des votants se montait à 3,574,898. Pour le <i>oui</i>, +3,572,329; pour le <i>non</i>, 2,569.</p> + +<p>La cour retourna à Paris le jeudi 29 novembre. L'empereur et le pape +revinrent dans la même voiture, et Sa Sainteté fut logée au pavillon de +Flore, l'empereur ayant nommé une partie de sa maison pour le servir.</p> + +<p>Dans les premiers jours de sa présence à Paris, le pape ne trouva pas +dans les habitants le respect auquel on devait s'attendre. Une vive +curiosité poussait la foule sur son passage, quand il visitait les +églises, et sous son balcon, aux heures où il s'y montrait pour donner +sa bénédiction. Mais, peu à peu, les récits que faisaient ceux qui +l'approchaient de la dignité de ses manières, quelques paroles nobles et +touchantes qu'il prononça en diverses occasions et qui furent répétées, +et l'aplomb avec lequel il soutenait une situation si étrange pour le +chef de la chrétienté, produisirent un changement marqué, même chez les +classes inférieures du peuple. Bientôt la terrasse des Tuileries se vit +couverte, durant toutes les matinées, d'un monde immense qui l'appelait +à grands cris, et qui s'agenouillait devant sa bénédiction. On avait +permis que la galerie du Louvre se remplît à certaines heures de la +journée, et alors le pape la parcourait et y bénissait ceux qui s'y +trouvaient. Nombre de mères lui présentaient leurs enfants, qu'il +accueillait avec une bienveillance particulière. Un jour, un homme, +connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie, +et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosité, se tenait à +l'écart comme pour éviter d'être béni. Le pape, s'approchant de lui et +devinant sa secrète et hostile intention, lui adressa ces paroles d'un +ton doux: «Pourquoi me fuir, monsieur? La bénédiction d'un vieillard +a-t-elle quelque danger?»</p> + +<p>Bientôt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientôt aussi +l'empereur commença à en être jaloux. Il prit quelques arrangements qui +obligèrent Sa Sainteté à se refuser à l'empressement trop vif des +fidèles, et le pape, qui pénétra l'inquiétude dont il était l'objet, +redoubla de réserve, sans jamais laisser paraître la moindre apparence +du plus petit orgueil humain.</p> + +<p>Deux jours avant le couronnement, M. de Rémusat, qui en même temps que +premier chambellan était aussi maître de la garde-robe, et qui, par +cette raison, se trouvait chargé de tous les préparatifs des costumes +impériaux, allant porter à l'impératrice son élégant diadème qui venait +d'être achevé, la trouva dans un état de satisfaction qu'elle avait +peine à dissimuler publiquement. Prenant mon mari à part, elle lui +confia que, dans la matinée de cette journée, un autel avait été préparé +dans le cabinet de l'empereur, et que le cardinal Fesch l'avait mariée +en présence de deux aides de camp. Après la cérémonie, elle avait exigé +du cardinal une attestation par écrit de ce mariage. Elle la conserva +toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l'empereur ait faits +pour l'obtenir, elle n'a consenti à s'en dessaisir.</p> + +<p>On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n'a point pour témoin +le curé de la paroisse où il est célébré renferme, par cela même, une +cause de nullité, et que c'est à dessein qu'on se réserva ce moyen de +rupture pour l'avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal +lui-même eût consenti à cette fraude. Cependant la conduite qu'il tint +dans la suite ne le donne point à penser, car, lors des scènes assez +vives auxquelles le divorce a donné lieu, l'impératrice alla quelquefois +jusqu'à menacer son époux de publier l'attestation qu'elle avait entre +les mains, et le cardinal Fesch, consulté alors, répondait toujours +qu'elle était en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait +pas de nier que le mariage n'eût été consacré de manière qu'on ne +pouvait le rompre que par un acte arbitraire d'autorité.</p> + +<p>Après le divorce, l'empereur voulut ravoir encore cette pièce dont je +parle; le cardinal conseilla à l'impératrice de ne pas s'en dessaisir. +Ce qui prouvera à quel point était poussée la défiance entre tous les +personnages de cette famille, c'est que l'impératrice, tout en profitant +d'un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu'il lui arrivait +quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert +avec l'empereur, qui eût voulu la pousser à quelque éclat, afin d'avoir +une occasion de la renvoyer de France. Cependant l'oncle et le neveu +étaient brouillés alors, par suite des affaires du pape.</p> + +<p>Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait +assez difficile d'en décrire toute la pompe et d'entrer dans les +détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau; les +rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu'empressé; la +garde sous les armes et parfaitement belle.</p> + +<p>Le pape précéda l'empereur de plusieurs heures, et montra une patience +admirable, en demeurant longtemps assis sur le trône qui lui avait été +préparé dans l'église, sans se plaindre du froid ni de la longueur des +heures qui se passèrent avant l'arrivée du cortège. L'église Notre-Dame +était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l'église, on +avait élevé un trône pompeux pour l'empereur, où il pouvait paraître +entouré de toute sa cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes +introduites dans l'appartement de l'impératrice. Nos toilettes étaient +fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille +impériale. L'impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée +de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que +vingt-cinq ans<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Elle était vêtue d'une robe et d'un manteau de cour +de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un +bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture +du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire. +Ses belles-soeurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres +précieuses, et l'empereur, nous examinant toutes les unes après les +autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création +subite de sa volonté.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Elle avait quarante et un ans, étant née à la + Martinique, le 23 juin 1763. (P. R.)</blockquote> + +<p>Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu'à +l'église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours +rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé +d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants +et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d'honneur en +diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entière +était en manteau de velours brodé d'argent. Nous nous faisions un peu +spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle +était réellement beau.</p> + +<p>L'empereur monta, dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa +femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à +la voiture qui lui était désignée, et ce nombreux cortège alla, au pas, +jusqu'à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre +passage. Elles n'avaient point cet élan d'enthousiasme qu'aurait pu +désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d'amour de ses +sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d'un maître +orgueilleux et point sensible.</p> + +<p>Arrivé à Notre-Dame, l'empereur demeura quelque temps à l'archevêché +pour y revêtir ses grands habits, qui paraissaient l'écraser un peu. Sa +petite taille se fondait sous cet énorme manteau d'hermine. Une simple +couronne de laurier ceignait sa tête; il ressemblait à une médaille +antique. Mais il était d'une pâleur extrême, véritablement ému, et +l'expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée.</p> + +<p>Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où +l'impératrice fut couronnée excita un mouvement général d'admiration, +non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle +marcha si bien vers l'autel, elle s'agenouilla d'une manière si élégante +et en même temps si simple, qu'elle satisfit tous les regards. Quand il +fallut marcher de l'autel au trône, elle eut un moment d'altercation +avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de +répugnance, que je vis l'instant où la nouvelle impératrice ne pourrait +point avancer. L'empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses soeurs +quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.</p> + +<p>Le pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l'air d'une +victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une +grande utilité.</p> + +<p>Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des +Tuileries, et nous n'y rentrâmes qu'à la nuit, qui vient de bonne heure +au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre +infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez +le grand maréchal, et, après, l'empereur voulut recevoir un moment les +personnes de la cour qui ne s'étaient point retirées. Il était gai et +charmé de la cérémonie; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur +l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant: +«C'est à moi, mesdames, que vous devez d'être si charmantes.» Il n'avait +point voulu que l'impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en +tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle +portait le diadème; enfin il nous congédia.</p> + +<p>Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis +et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant étrangers à toutes +ces brillantes nouveautés, s'étaient rassemblés pour se donner +l'amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le détail comme +dans l'ensemble de cette journée, tout ce qui se passa servit de +spectacle à la ville de Paris; mais on applaudit en général, parce qu'il +faut convenir que la représentation fut magnifique.</p> + +<p>Pendant un mois, un nombre infini de fêtes et de réjouissances +suivirent. Le 5 décembre, l'empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le +même cortège que celui du 2, et il distribua les aigles à nombre de +régiments. L'enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du +peuple. Le mauvais temps nuisit à cette seconde journée; il pleuvait à +verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du +Champ-de-Mars. «Si la situation des spectateurs était pénible, il n'en +est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l'y +faisait demeurer, et dans l'expression des voeux que ses acclamations +manifestaient de la manière la plus éclatante.» Voilà comme M. Maret +rendait compte de cette pluie dans <i>le Moniteur</i>.</p> + +<p>Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu'elle +soit la plus ridicule, c'est celle qui tend à faire croire que le besoin +qu'un roi a du soleil arrive à avoir de l'influence sur sa présence. +J'ai vu, au château des Tuileries, l'opinion comme établie que +l'empereur n'avait qu'à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel +jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquerait pas d'être serein. On +remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on +glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que +c'était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l'honneur des +souverains, qu'ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de +dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s'avisât plus d'en +essayer l'effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu'il n'avait +pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais +combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne +les avait pas mouillés!</p> + +<p>On avait élevé pour la famille impériale et sa suite un grand +échafaudage, sur lequel était le trône recouvert du mieux qu'on avait +pu, à cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent +promptement percées. L'impératrice fut forcée de se retirer avec sa +fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs, à l'exception de +madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps, +quoique légèrement vêtue. Elle s'accoutumait dès lors «à supporter, +disait-elle en riant, les contraintes inévitables du trône».</p> + +<p>Ce même jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la +galerie de Diane, sous un dais éclatant, on dressa une table pour le +pape, l'empereur, l'impératrice et le prince archichancelier de l'empire +germanique. L'impératrice avait l'empereur à sa droite et le pape à sa +gauche. Ils étaient servis par les grands officiers. Plus bas, une table +pour les princes, parmi lesquels était le prince héréditaire de Bade; +une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de +la maison impériale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique +pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape +voulut bien assister, et un ballet exécuté au milieu du grand salon des +Tuileries par les danseurs de l'Opéra. À l'instant où commença le +ballet, le pape se retira. On joua à la fin de la soirée, et l'empereur, +en se retirant, donna le signal du départ de tout le monde.</p> + +<p>Le jeu à la cour de l'empereur entrait seulement dans le cérémonial. Il +ne voulut jamais qu'on jouât d'argent chez lui; on faisait des parties +de whist et de loto; on se mettait à une table pour avoir une +contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les +regarder, et on causait. L'impératrice aimait à jouer, même sans argent, +et faisait réellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des +princesses, était établie dans le salon qu'on appelait le cabinet de +l'empereur, et qui précède la galerie de Diane. Elle jouait avec les +plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, étrangers, +ambassadeurs, ou français. Les deux dames de semaine du palais +demeuraient assises derrière elle, un chambellan près de son fauteuil. +Tandis qu'elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons +venaient, les unes après les autres, lui faire une révérence. Les soeurs +et les frères de Bonaparte jouaient et faisaient inviter à leurs parties +par leurs chambellans; de même sa mère, qu'on appela Madame Mère, qu'on +fit princesse, et à qui on donna une maison. Tout le reste de la cour +jouait dans les autres salons. L'empereur se promenait partout, parlait +à droite et à gauche, précédé de quelques chambellans qui annonçaient +sa présence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on +demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles +insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu'il allait leur +adresser. Il ne se souvenait jamais d'un nom, et presque toujours la +première question était: «Comment vous appelez-vous?» Il n'y avait pas +une femme qui ne fût charmée de le voir s'éloigner de la place où elle +était.</p> + +<p>Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative à Grétry. Comme +membre de l'Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche, +et il était arrivé déjà plus d'une fois à l'empereur, qui s'était +accoutumé à reconnaître son visage, de s'approcher de lui presque +machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grétry, fatigué de +cette éternelle question, et peut-être un peu blessé de n'avoir pas +produit un souvenir plus durable, à l'instant où l'empereur lui disait +avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: «Et vous, qui +êtes-vous donc?» Grétry répondit avec un peu d'impatience: «Sire, +toujours Grétry.» Depuis ce temps, l'empereur le reconnut parfaitement.</p> + +<p>L'impératrice, au contraire, avait une mémoire admirable pour les noms +et les petites circonstances particulières de chacun.</p> + +<p>Les cercles se passèrent longtemps comme je viens de le conter. Plus +tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu'on avait +imaginés à l'occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je +dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assemblées, +l'empereur voulut qu'on donnât aux dames du palais des places +particulières; ces petites préséances excitèrent de petites humeurs qui +enfantèrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanité +est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le +plus vite son métier.</p> + +<p>À cette époque, l'empereur ne s'épargna aucune cérémonie; il les aimait, +surtout parce qu'elles faisaient partie de ses créations; il les +compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il +avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu'on éprouvait que +tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône, +environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les +révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges +électoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur +recommanda fortement d'exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il +(et ses paroles furent insérées dans <i>le Moniteur</i>), il ne peut y avoir +ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès +lors le projet de placer sur sa tête la couronne d'Italie, et sentait +que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs +l'impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continuât les +préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer +son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut +au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il +avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l'occasion du +couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième +acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le +couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était +médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre +parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de +rire au moment de l'installation sur le trône. L'empereur fut mécontent; +il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il +eût dû lui répondre de l'approbation du public, et, dès lors, ce même +public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du +silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé.</p> + +<p>Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif +l'imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de +Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d'artifice, bal, service +de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l'empereur et à +l'impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites +partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son +règne; je suis sûre qu'en les réunissant tous ils ne feraient pas la +dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans +une autre fête donnée encore à l'empereur par la ville quelques années +après, comme on était à bout d'inscriptions, on inventa de mettre en +lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de +l'Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s'en montra scandalisé.</p> + +<p>La France, aussi, fut dévouée pendant ce temps aux fêtes et aux +réjouissances, on frappa des médailles qui furent distribuées avec +profusion. Enfin les maréchaux donnèrent aussi leur fête, dans la salle +de l'Opéra. Cette fête coûta dix mille francs à chaque maréchal. On +avait mis le théâtre de plain-pied avec la salle; les loges étaient +décorées de gaze d'argent, éclairées de lustres brillants et ornées de +femmes très parées; la famille impériale sur une estrade; on dansait +dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la +richesse des costumes, la magnificence de la cour donnèrent à cette fête +beaucoup d'éclat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne fît de grandes +dépenses pour toutes ces cérémonies. On accorda aux dames du palais dix +mille francs pour les en dédommager; cet argent fut loin de nous +suffire. Les dépenses du couronnement se montèrent à quatre millions.</p> + +<p>Les princes et les étrangers de marque qui se trouvaient à Paris +faisaient une cour assidue à nos souverains, et, de son côté, l'empereur +mettait assez de grâce à leur faire les honneurs de Paris. Le prince +Louis de Bade était alors fort jeune, assez embarrassé de sa personne, +et se mettant peu en évidence. Le prince primat était un homme de plus +de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien +la France et Paris, qu'il avait habité dans sa jeunesse, amateur des +lettres, et lié avec les anciens académiciens. Ils étaient admis, et +quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez +l'impératrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on +invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes à souper +aux Tuileries. On s'y rendait à huit heures, dans une toilette +recherchée, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du +rez-de-chaussée qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte +arrivait, on passait dans une salle où des chanteurs italiens donnaient +un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon +et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou +jouant, selon sa fantaisie. À onze heures, on servait un grand et +élégant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de +Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait +rien, et, le souper fini, il se retirait. À ces petites soirées étaient +toujours invités les princes et princesses, les grands officiers de +l'Empire, deux ou trois ministres et quelques maréchaux, des généraux, +des sénateurs et des conseillers d'État avec leurs femmes. Il y avait là +de grands assauts de toilettes; l'impératrice y paraissait toujours, +ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de +perles et de pierreries. Elle a eu dans son écrin pour un million de +perles. On commençait alors à porter beaucoup d'étoffes lamées en or et +en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'établit à la cour; +on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, semée d'or +ou bien avec des étoffes turques très brillantes. Les vêtements peu à +peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de +mousseline richement brodées, de petites robes courtes, ouvertes par +devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine +découverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de +plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant à +dissimuler sa préférence en s'occupant de toutes les femmes, semblait +n'être à l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour, +s'apercevant que sa présence le gênait, se retirait dans un autre salon +voisin de celui où on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer +un harem; j'en fis un soir la plaisanterie à Bonaparte; il était en +belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement à l'impératrice.</p> + +<p>Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retiré le soir, employait ses +matinées à visiter les églises, les hôpitaux et les établissements +publics. Il alla officier à Notre-Dame, et une foule considérable fut +admise à lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de +Paris, fut reçu d'une manière touchante aux Invalides, et c'est alors +qu'il commença à produire plus d'effet que l'empereur ne l'eût voulu.</p> + +<p>J'entendais dire à cette époque que Sa Sainteté désirait fort de +retourner à Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours, +je n'en n'ai pas pu éclaircir le motif.</p> + +<p>Le pape était toujours vêtu de blanc; il avait une robe de moine, parce +que d'abord il avait été moine. Cette robe était de laine, et, +par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui +faisait un assez étrange effet. Sa calotte était de laine blanche.</p> + +<p>À la fin de décembre, le Corps législatif fut ouvert en grande +cérémonie; on s'y évertua en discours sur l'importance et le bonheur du +grand événement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport +beau et vrai de l'état prospère de la France.</p> + +<p>Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places à la +nouvelle cour; l'empereur accéda à quelques-unes. Il prit aussi des +sénateurs parmi les présidents des collèges électoraux. Il fit Marmont +colonel général des chasseurs à cheval, et il distribua le grand cordon +de la Légion d'honneur à Cambacérès, à Lebrun, aux maréchaux, au +cardinal Fesch, à MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Ségur, +et à plusieurs ministres, au grand juge, à M. Gaudin et à M. Portalis, +ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions +tenaient tout le monde en haleine. Dès ce moment, le mouvement fut +donné; on s'accoutuma à désirer, à attendre, à voir incessamment quelque +nouveauté; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le +détail, mais prévu par l'habitude que nous prîmes tous de voir toujours +quelque chose. Depuis, l'empereur a étendu à toute la nation, à toute +l'Europe, ce système d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et +l'espérance; ce n'a pas été un des secrets les moins habiles de son +gouvernement.</p> +<a name="c11" id="c11"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>(1807.)</h4> + +<p class="sml"><b>L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de +l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince.</b></p> + +<p>L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement +quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions +qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de +renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu +de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait +honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat. +L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât +enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux, +parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce +ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit +des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le +voir, dans ses nouvelles amours.</p> + +<p>J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune +femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et +blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait +leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les +habitudes de son caractère la portaient à une assez grande +dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante, +ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait +de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit, +et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien +remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme, +un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler.</p> + +<p>L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de +distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la +cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua +peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le +voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût +naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette +jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en +défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement +très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna +ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.</p> + +<p>L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de +l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord, +comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez +souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale +devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je +recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude, +et je ne voyais rien encore qui la justifiât.</p> + +<p>L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle +appelait <i>la perfidie</i> de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et +interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une +sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru +quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son +compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce +récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la +vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger +de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence +qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de +son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi +contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent +dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait +au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent +également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se +rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point +qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et, +de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame +de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les +ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus +recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt +il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice +soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes +entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude. +Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me +vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me +compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère +écoutés.</p> + +<p>L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues. +Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer +à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public +elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai, +ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous +toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie. +Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il +paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait +appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de +X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des +dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit +que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez +d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et +craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par +monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but +et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations +m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont +j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins +préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte +commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir +quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je +la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et +alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en +savaient mauvais gré.</p> + +<p>Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre +bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens +qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter +sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle +craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et, +du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour +sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui +parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison +lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame +de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait +quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des +lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour +lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que +j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées. +Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce +qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa +confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que +j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les +découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain +métier, dont assurément je n'étais nullement capable.</p> + +<p>Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils éprouvait un +chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord, +par coquetterie, goût ou vanité, l'avait assez bien écouté, depuis sa +nouvelle et plus éclatante conquête, évitait jusqu'aux moindres +apparences d'aucune relation avec lui. Peut-être se vantait-elle à +l'empereur de l'amour qu'elle inspirait à Eugène. Ce qui est certain, +c'est que ce dernier était froidement traité par son beau-père. +L'impératrice s'en montrait irritée; madame Louis s'en affligeait, mais +dissimulait ses secrètes impressions, Eugène souffrait et se renfermait +dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui.</p> + +<p>On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des +Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée, +quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien +fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans +les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et +je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le +souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais, +loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une +sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de +quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur +était de lui conter tous les <i>on dit</i>, de lui dénoncer toutes les +conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a +jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui +indiquait souvent.</p> + +<p>Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa +femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré +qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son +appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je +n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de +ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en +particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de +Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain, +je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante.</p> + +<p>On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était +partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au +bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture, +sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me +recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait +événement.</p> + +<p>Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il +se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout. +Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits +qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je +reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui +me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice, +pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté +ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur, +m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en +aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase +qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours +deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce +moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention +de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et +me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que, +lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer +d'indignation.»</p> + +<p>Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère +frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque +fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût +moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât +ce qu'on avait ressenti justement.</p> + +<p>Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous +n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi +l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la +retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle +m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes +dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à +vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots; +alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que +j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on +ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis +encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle, +que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et +la traitait trop rudement.</p> + +<p>Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de +réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de +rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer +que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et +qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me +prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas +plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour +des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout +entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes, +qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à +lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les +Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des +liaisons affichées et des maîtresses en titre».</p> + +<p>Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant +qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir +l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me +questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui +répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me +reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que +je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient +tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se +termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais +laissé une assez bonne impression sur moi.</p> + +<p>L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois +de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait +son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son +inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle +ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de +s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur, +je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de +Rémusat.</p> + +<p>Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait +promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions +de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez +gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis +venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras +jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La +longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me +soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences. +Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur +arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi, +et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur +nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame +de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui +allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions +auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je +la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne +l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je +rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais +une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût +pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me +tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur +ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il +me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me +traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon +côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.</p> + +<p>L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne +m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé +qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans +laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de +jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de +ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en +trouva une occasion qui lui réussit parfaitement.</p> + +<p>D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais +trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon +mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M. +de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en +fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est +vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon +mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été +mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et +l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux.</p> + +<p>Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier +coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions +liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au +comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation +avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées; +elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après +l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des +chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de +Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à +quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la +fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine, +je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui +voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son +arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui +avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à +l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus +prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires +publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses +sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise +de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde +d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien +avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur; +elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant +voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la +maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame +de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les +incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que +j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on +m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma +mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais +être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame +de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de +X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme, +prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de +l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur +autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme +plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à +l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et +de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties +de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en +disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais +vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon +mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour +l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions +rien à ce qui nous arrivait.</p> + +<p>Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui +me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans +explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre +l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et +sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces +dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à +sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât +tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce +serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et +qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.</p> + +<p>L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation; +seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais +celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu +impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par +madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant +beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de +victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de +l'empereur.</p> + +<p>Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais +accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me +reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les +Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de +vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais +tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que +vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que +madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de +votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes +ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point +de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes +habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont +j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce +qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément +prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût +détrompé.</p> + +<p>Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était +assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si, +en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami, +et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se +remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après. +Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a +toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la +conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de +Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que +sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours +madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit +signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut +sous le règne de l'archiduchesse.</p> + +<p>Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur +perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète +inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le +temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec +son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre +heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame +Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup, +mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune +réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et, +le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était +parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à +petites journées.</p> + +<p>Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant +de la soumission de son frère. «Si l'empereur, me disait-elle, avait +exigé pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les +réclamations; mais, ici, il n'a été prononcé aucune parole, et je crois +que Bonaparte sera frappé de cette obéissance.» Il le fut en effet, et +surtout de la maligne joie de ses frères et soeurs. Il aimait à déjouer; +il avait éloigné son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il +voulut aussitôt récompenser sa bonne conduite, et, le 1er février 1805, +le Sénat reçut deux lettres de l'empereur.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> Dans l'une, il annonçait +l'élévation du maréchal Murat au rang de prince, grand amiral de +l'Empire; c'était la récompense de ses complaisances récentes, et le +résultat des fréquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre +lettre, qui était affectueuse et flatteuse pour le prince Eugène, +celui-ci était créé archichancelier d'État; c'était encore une des +grandes charges de l'Empire. Eugène apprit cette promotion à quelques +lieues de Lyon, où le courrier le trouva à cheval, devant son régiment, +couvert de la neige qui tombait par torrents.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> Voici les deux messages que l'empereur + adressait, le même jour, 12 pluviôse an XIII (1er février + 1805) au Sénat conservateur: «Sénateurs, nous avons nommé + grand amiral de l'Empire notre beau-frère, le maréchal Murat. + Nous avons voulu reconnaître, non seulement les services + qu'il a rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il + a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa + vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la + dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une + personne qui nous est de si près attachée par les liens du + sang.--Sénateurs, nous avons nommé notre beau-fils, Eugène + Beauharnais, archichancelier d'État de l'Empire. De tous les + actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux + à notre coeur. Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis + son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide + de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leçons + que nous lui avons donnés. Quoique jeune encore, nous le + considérons, dès aujourd'hui, par l'expérience que nous en + avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des + soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de + la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du + haut rang où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de + trouver des affections douces dans la tendresse et la + consolante amitié de cet enfant de notre adoption; + consolation nécessaire sans doute à tous les hommes, mais + plus éminemment à nous, dont tous les instants sont dévoués + aux affaires des peuples. Notre bénédiction paternelle + accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et, + secondé par la Providence, il sera un jour digne de + l'approbation de la postérité.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau, +et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne +de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France, +je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X...</p> + +<p>Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de +l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle +négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice, +et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la +Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté. +L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait +dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on +ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses +affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa +chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant +plus que <i>maîtresses en titre</i>, que disgrâce, oubli d'elle-même, et +peut-être à la fin <i>divorce</i>, objet toujours renaissant de ses +inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles; +mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit +par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui +portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin +qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il +arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se +trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur +quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton +affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime +confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été +fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait +s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de +X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa +ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les +lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à +l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.</p> + +<p>L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être +rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son +courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude, +elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour +lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si +bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion, +et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame +de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la +soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans +le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle. +Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui +représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de +sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui +recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du +passé.</p> + +<p>Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse +d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils +avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune +reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps +les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui +prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui +venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur +ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire +qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je +l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit +une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait +plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X..., +jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus, +parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se +refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des +hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses +sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les +différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir +été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une +puissance supérieure à la sienne.</p> + +<p>Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais +adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau +et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins, +l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait +toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était +pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices +qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens +d'exercer son pouvoir.</p> + +<p>Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des +Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa +confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites +intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été +l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant +l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva +toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette +sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des +goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui +des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y +apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de +ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne +une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les +sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque, +était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte +aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus +pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte +que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je +sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et +souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol +sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui +surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie +qui lui déplaisait extrêmement.</p> + +<p>Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse, +aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait, à la tête de +l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs +d'un bon citoyen, utile à son pays<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>! Quel plus digne emploi des +facultés d'un homme éclairé dans son esprit, noble dans ses sentiments! +quel contraste avec ce métier si dangereux, si minutieux, si près du +ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un +instant de relâche! Et je dis <i>dans les cours</i>, car elles se ressemblent +toutes. Sans doute, la différence du caractère des souverains influe sur +l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le +service exigé par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur +Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les maîtres diffèrent, les courtisans +sont partout les mêmes; les passions restent semblables, puisque la +vanité en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le désir de +supplanter, la crainte de se voir arrêter dans son chemin, les +préférences, tout cela donne et donnera toujours les mêmes agitations, +et je suis intimement convaincue, pour le passé comme pour l'avenir, +qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facultés de +penser et de sentir, y doit être presque continuellement malheureux.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> Dans le moment où j'écris, au mois de septembre + 1818, mon mari est préfet du département du Nord.</blockquote> + +<p>Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre +infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se +montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi +l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice, +M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et +présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient +sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes +jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru +jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de +ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la +préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes. +Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot +furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy +d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de +Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de +l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais, +etc.</p> + +<p>Cette cour nombreuse se trouva bientôt composée d'éléments étrangers les +uns aux autres, mais tous nivelés par la crainte du maître. Il y avait +peu de rivalités entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne +se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes +également; madame de la Rochefoucauld, légère et facile, ne se montrait +jalouse d'aucun crédit. La dame d'atours n'était que bonne et +silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amitié un peu +dangereuse de l'impératrice, et il faut en convenir, en général, la +partie de la cour qui l'environnait, grâce à l'égalité de son caractère +et à l'aménité de ses manières, n'a guère éprouvé de troubles et de +jalousies.</p> + +<p>Il n'en fut pas de même autour de l'empereur; mais c'est que lui-même +cherchait à entretenir l'inquiétude. Par exemple, M. de Talleyrand, +après avoir un peu nui à la position de M. de Rémusat, non par aucune +intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus à qui mon +mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui, +commença à l'apprécier ce qu'il valait, et à lui montrer quelque +intérêt. Bonaparte s'en aperçut, et, comme l'ombre d'une liaison +l'effarouchait, et que, sur ce point, ses précautions étaient +minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne +lui était pas ordinaire:</p> + +<p>«Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de +vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de +Talleyrand me voudrait-il du mal?» me disait mon mari, en me rapportant +ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous +mettait en défiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu.</p> + +<p>Voilà donc, à peu près, l'état de la cour de l'empereur au printemps de +1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des +grandes déterminations prises, relativement à la couronne d'Italie.</p> + +<br><br> +<h2>LIVRE II</h2> + +<h4>(1805-1808.)</h4> +<a name="c12" id="c12"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>(1805.)</h4> + +<p class="sml"><b>Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre +de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à +l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de +Piombino.--Représentation d'<i>Athalie</i>.--Voyage de l'empereur en +Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de +guerre avec l'Autriche.</b></p> + +<p>Le 4 février de cette année 1805, on apprit en France, par <i>le +Moniteur</i>, que le discours du roi au parlement d'Angleterre, lors de son +ouverture le 16 janvier, avait donné à entendre que l'empereur avait +fait de nouvelles propositions d'accommodement, et que la réponse du +ministère avait été qu'on ne pourrait convenir de rien, avant d'en avoir +conféré avec les puissances étrangères du continent, et particulièrement +avec l'empereur Alexandre.</p> + +<p>Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires à ce +discours, et, en présentant un tableau de notre bonne intelligence, du +moins apparente, avec les souverains de l'Europe, ces notes avouaient +cependant quelque refroidissement entre l'empereur de Russie et celui de +France, et l'attribuaient à l'intrigue de MM. de Marcoff et de +Woronzoff, tous deux dévoués à la politique anglaise. Le message du roi +d'Angleterre annonçait aussi la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne.</p> + +<p>Ce même jour, 4 février, le Sénat ayant été réuni, M. de Talleyrand +présenta un rapport très habilement fait, dans lequel il développa le +système de conduite qu'avait suivi Bonaparte à l'égard des Anglais. Il +le montra faisant toujours des démarches pour la paix, tout en ne +craignant point la guerre, fort des préparatifs qui menaçaient les côtes +anglaises, ayant plusieurs flottilles équipées et prêtes dans les ports, +une armée considérable et animée. Il rendit compte des moyens de se +défendre que l'ennemi avait réunis sur ses côtes, ce qui prouvait qu'il +ne regardait point la descente comme impossible, et, après avoir donné +de grands éloges à la conduite de l'empereur, il lut au Sénat assemblé +cette lettre que celui-ci avait adressée, le 2 janvier, au roi +d'Angleterre:</p> + +<p>«Monsieur mon frère, appelé au trône de France par la Providence et par +les suffrages du Sénat, du peuple et de l'armée, notre premier sentiment +est un voeu de paix.</p> + +<p>«La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles peuvent lutter +des siècles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacré +de leurs devoirs? et tant de sang versé, inutilement et sans la +perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre +conscience? Je n'attache point de déshonneur à faire le premier pas. +J'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des +chances de la guerre. Elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive +redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais +été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser +au bonheur de donner elle-même la paix au monde. Qu'elle ne laisse pas +cette douce satisfaction à ses enfants! Car, enfin, il n'y eut jamais de +plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire +toutes les passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et +de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre +que tous mes efforts n'auraient pu terminer? Votre Majesté a plus gagné +depuis dix ans en territoires et en richesses que l'Europe n'a +d'étendue; sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle +espérer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le +continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accroître la +prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler dès +troubles intérieurs? Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos +finances? Des finances fondées sur une bonne agriculture ne se +détruisent jamais. Enlever à la France ses colonies? Les colonies sont +pour la France un objet secondaire, et Votre Majesté n'en possède-t-elle +pas déjà plus qu'elle n'en peut garder? Si Votre Majesté veut elle-même +y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat +présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des +peuples pour qu'ils se battent!</p> + +<p>«Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et +la raison a assez de puissance pour qu'on trouve le moyen de tout +concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois +rempli un devoir saint et précieux à +mon coeur. Que Votre Majesté croie à la sincérité +des sentiments que je viens de lui exprimer, et à +mon désir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc....</p> + +<p>Paris, 12 nivôse an XIII (2 janvier 1805).<br> +<span class="rig"> NAPOLÉON.»</span></p><br><br> + +<p>Après avoir présenté cette lettre, au fond assez +remarquable, comme une preuve éclatante de +l'amour de Bonaparte pour les Français, de son +désir de la paix, et de sa modération généreuse, +M. de Talleyrande donna communication de la +réponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre +des affaires étrangères. La voici: </p> + +<p>«Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été +adressée par le chef du gouvernement français, +datée du deuxième jour de ce mois.»</p> + +<p>«Il n'y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à +coeur que de saisir la première occasion de procurer +de nouveaux à ses sujets les avantages d'une +paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles +avec la sûreté permanente et les intérêts +essentiels de ses États. Sa Majesté est persuadée +que ce but ne peut être atteint que par des arrangements +qui puissent, en même temps, pourvoir +à la sûreté et à la tranquillité à +venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des +malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce +sentiment, Sa Majesté sent qu'il lui est impossible de répondre plus +particulièrement à l'ouverture qui lui a été faite, jusqu'à ce qu'elle +ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec +lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports +confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, qui a +donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des +sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté +et à l'indépendance de l'Europe.</p> + +<p>»14 janvier 1805.»</p> + +<p>Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique, +donnait un grand avantage à la lettre de l'empereur plus ferme, et, en +apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincérité. Elle +fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui +furent chargés de la porter aux trois grands corps de l'État, la +présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être +le plus favorable.</p> + +<p>Le rapport de Régnault de Saint-Jean d'Angely, envoyé comme conseiller +d'État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant +aujourd'hui. Les louanges données à l'empereur, quoique poussées à +l'extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement +tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l'Angleterre est au moins +spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est +imposant, et peu ou point exagéré.</p> + +<p>«La France, dit-il, n'a rien à demander au ciel, sinon que le soleil +continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la +terre à rendre les semences fécondes.»</p> + +<p>Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un +gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France, +eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées +constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit +que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère +français et la position continentale de la France fussent en opposition +avec les lenteurs d'un gouvernement représentatif; soit que, se sentant +fort et habile, il ne pût consentir à faire à l'avenir de la France le +sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule +de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de +discréditer la forme du gouvernement de nos voisins.</p> + +<p>«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple, +disait-il dans les notes du <i>Moniteur</i>, en s'adressant aux ministres +anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un État dont la +politique intérieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet +misérable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante +oligarchie.»</p> + +<p>Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il résistait aux +tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les +contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je +vivrai, je régnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forcé d'être +libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il +pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui +commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur +une si grande échelle, qu'elles intéressaient notre orgueil, et +imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois, +comme l'histoire des siècles en avait déjà présenté l'exemple, soumettre +le monde à la puissance d'un peuple-roi, puissance à la vérité toute +représentée dans sa personne. Un mélange d'institutions orientales, +romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de +Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands +feudataires de celui de l'Empire français, et peut-être que, si la mer +n'eût pas irrévocablement préservé l'Angleterre de notre invasion, ce +gigantesque projet eût été exécuté.</p> + +<p>Peu de temps après, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les +fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses pensées. Je +veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France.</p> + +<p>Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne, +accompagné des principaux membres de la Consulte d'État, et d'une +nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du +Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à +l'empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait +qu'il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne +peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce +qu'il nous arrière de l'époque où nous vivons. La monarchie +constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La +république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit +Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que +sur sa tête, et qu'il se nommera lui-même un successeur pris dans sa +descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.»</p> + +<p>À ce discours, l'empereur répondit qu'il avait toujours travaillé pour +l'intégrité de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne, +parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son +indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard, +avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour +les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner.</p> + +<p>Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il +annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous +les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d'approuver et +d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en +déclarant «qu'en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre +le continent, que ce qui avait été réuni à l'Empire demeurerait réuni.»</p> + +<p>Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause +d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il +était loin de la redouter. L'armée se fatiguait de son inaction; trop de +périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu'un temps +favorable en faciliterait, à toute force, l'exécution; mais comment se +maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se +recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès? +On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours évité, du +moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations +désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer +des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il +renonçait à le tenter.</p> + +<p>Dans cette même séance, l'État de Piombino fut donné à la princesse +Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que +cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années, +qu'elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu'elle +offrait pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse, que ce don +n'était donc point l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose +conforme à la saine politique, à l'éclat de la couronne et à l'intérêt +des peuples.</p> + +<p>Et ce qui prouve à quel point les donations de l'empereur avaient cette +forme de fiefs dont je parlais tout à l'heure, c'est que le décret +impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à +leur mère, recevraient l'investiture de l'empereur des Français, qu'ils +ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la +princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino, +prononcerait le serment suivant:</p> + +<p>«Je jure fidélité à l'empereur; je promets de secourir de tout mon +pouvoir la garnison de l'île d'Elbe; et je déclare que je ne cesserai de +remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle +sujet envers Sa Majesté l'empereur des Français.»</p> + +<p>Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils +de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut +lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et +semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle +nombreux et une première représentation d'<i>Athalie</i> au théâtre de +Saint-Cloud.</p> + +<p>Cette tragédie n'avait point été donnée depuis la Révolution. +L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais +bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore +à cette occasion qu'il désirait fort qu'une pareille tragédie fût faite +pendant son règne. Il consentit à ce qu'elle fût représentée à Paris; +et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre +théâtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence +révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en +retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de +Lancival, l'auteur d'<i>Hector</i> et d'<i>Achille à Scyros</i>, et, peu après, +Esménard, auteur du poème de <i>la Navigation</i>, furent chargés de corriger +Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en déplaise à cette précaution +d'une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de +Brutus et de Cassius, étaient d'autant plus marquants qu'on les avait +fait disparaître.</p> + +<p>À la suite de ces grandes déterminations prises à l'égard de l'Italie, +l'empereur annonça qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à +Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps +législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de +décrets et d'arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu'il établissait dans +ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre +autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le +même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous +eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy, +une des plus belles femmes de cette époque.</p> + +<p>Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'hôtel +Thélusson, situé au bout de la rue d'Artois. On vit, à cette occasion, +combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant, +et cependant il n'était point encore arrivé au point où il est parvenu +depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa +chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de +la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu +de franges.</p> + +<p>Bientôt on ne s'occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé +au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de +Rémusat partit pour Milan, chargé d'y porter les insignes, ornements +royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement. +Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire +pendant quelques années. Jamais encore je ne m'étais séparée de mon +mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement +des douceurs de mon intérieur, que j'eus beaucoup de peine à supporter +cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile +assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et +elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de +le laisser deviner. Je l'ai déjà dit, la vie d'un courtisan est manquée +lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une +dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est +composée.</p> + +<p>Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me +paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination +s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu'il emmenât +avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni, +pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que +M. de Rémusat lui donnait, en l'employant comme secrétaire. Je lui +confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l'esprit; +mais il était un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il +nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention +ici<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<p>Ma santé devenait trop mauvaise pour qu'on songeât à me mettre du +voyage. L'impératrice parut me regretter; quant à moi, j'étais au fond +contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais menée, et de +demeurer avec ma mère et mes enfants<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a> M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit + assez librement d'Italie plutôt sur la chronique scandaleuse + de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes + et montrées à l'empereur qui lui ordonna de partir dans les + vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette + disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans + la correspondance de l'auteur de ces mémoires avec son mari + on sente quelque gêne, et que bien des phrases s'y trouvent + destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que + les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées + comme trop libres. (P. R.)</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Ma grand'mère, toujours faible de santé, + commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute + activité. Son caractère s'en ressentit. Elle ne perdit rien + de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de + la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à + sa vivacité naturelle d'imagination, la rendirent plus + accessible à l'inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de + son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses + des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de + plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire + aujourd'hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus + romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du + monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en + plus difficile. (P. R.)</blockquote> + +<p>Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary +accompagnèrent l'impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les +grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du +voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois. +Celui-ci reçut partout, jusqu'à son arrivée à Rome, de grandes marques +de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour +jamais.</p> + +<p>Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d'une surveillance exacte +qu'il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports +toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut +se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire +nécessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, ménageant toujours tous +les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous.</p> + +<p>L'archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil +d'État, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris. +Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse +mêlée d'une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de +ridicule.</p> + +<p>Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos; +tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la +soumission. L'empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à +Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter +le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un +extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l'adoration, +il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant +à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir +les lettres animées qu'elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant, +comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet +dans ce qu'on appelle chez nous <i>la bonne compagnie</i>. Le succès est +chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien +malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous +plaire.</p> + +<p>Peu de jours après ces grands départs, l'article suivant parut dans <i>le +Moniteur</i>:</p> + +<p>«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment +américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et +mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid. +Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en +Amérique.»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a></p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a> Voici comment l'empereur annonçait le retour de + son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès: + +<p> «Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805).</p> + +<p> »Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle + Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur + et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire + des miracles. En attendant, je l'ai envoyé à Gênes pour + quelque temps.» (P. R.)</p></blockquote> + +<p>Je crois qu'ils passèrent alors en Angleterre.</p> + +<p>Ce M. Patterson n'était autre chose que le beau-père de Jérôme. +Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d'un négociant +américain, l'avait épousée, se flattant d'obtenir, après quelque +mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès +lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux, +cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se +rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut +l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la +Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne +rentra en grâce que plusieurs mois après.</p> + +<p>L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel. +Il séjourna à Lyon, où il s'attacha les commerçants par des ordonnances +qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura +quelques jours à Turin.</p> + +<p>Cependant, M. de Rémusat était arrivé à Milan, où il avait trouvé le +prince Eugène, qui le reçut avec cette cordialité qui lui est si +naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s'était passé à +Paris depuis son départ, et parvint à tirer de lui quelques-unes des +particularités relatives à madame de X... qui blessèrent ses anciens +sentiments. M. de Rémusat me mandait qu'il menait une vie assez +paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une +triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu +d'empressement aux Français; les nobles se tenaient renfermés chez eux, +sous prétexte qu'ils n'étaient point assez riches pour faire +convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugène s'efforçait +de les attirer autour de lui, mais il avait peine à y réussir. Les +Italiens, encore en suspens, ne savaient s'ils devaient se réjouir de la +destinée nouvelle qu'on leur imposait.</p> + +<p>M. de Rémusat m'a écrit, à cette époque, des détails curieux sur le +genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agréments de la +société, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les +maris étrangers à leurs femmes laissant un <i>cavaliere servante</i> les +soigner; la tristesse des spectacles; l'obscurité des salles, qui permet +à chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper souvent à toute +autre chose, dans les loges presque closes, qu'à écouter l'opéra; le peu +de diversité des représentations; la comparaison des coutumes de ce pays +avec les usages de la France; tout cela donnait à M. de Rémusat matière +à des observations toutes à l'avantage de notre aimable patrie, et +ajoutait à son désir de s'y retrouver près de moi.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'empereur parcourait les lieux de ses premières +victoires. Il fit une revue considérable sur le champ de bataille de +Marengo même, et y distribua des croix.</p> + +<p>Les troupes qu'on avait réunies sous prétexte de cette revue, et qu'on +tint ensuite dans le voisinage de l'Adige, furent une des raisons, ou +des prétextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la +ligne de défense déjà considérable qui avait ordre de se tenir derrière +ce fleuve; et, par suite, la politique française s'effaroucha de ces +précautions.</p> + +<p>Le 9 mai, l'empereur arriva à Milan. Sa présence donna à cette ville un +grand mouvement, et les circonstances du couronnement y éveillèrent les +ambitions, comme il était arrivé à Paris. Les plus grands seigneurs +milanais commencèrent à souhaiter les nouvelles distinctions et les +avantages qui y étaient attachés; on parlait d'indépendance et d'unité +de gouvernement aux Italiens, et ils se livrèrent aux espérances qu'il +leur fut permis de concevoir.</p> + +<p>Dès l'arrivée de notre cour à Milan, je fus frappée du ton de tristesse +des lettres de M. de Rémusat, et, bientôt après, je fus informée qu'il +avait à souffrir du mécontentement subit que son maître éprouvait contre +lui, un peu injustement. Les lettres étaient assez soigneusement +ouvertes; cet officier<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> dont j'ai parlé, spectateur caustique de ce +qui se faisait à Milan, s'imagina d'écrire à Paris des récits assez +gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de +Rémusat reçut l'ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu'on lui +expliquât d'abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu'il apprit la +cause d'une pareille injonction. Le mécontentement de Bonaparte ne +s'arrêta point sur le secrétaire, et retomba encore sur celui qui +l'avait amené.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a> M. Salembeni (P. R.)</blockquote> + +<p>En outre, le prince Eugène laissa échapper quelques-unes des +particularités qu'il avait obtenues de la confiance de mon mari, et, +enfin, on vit dans nos lettres, comme je l'ai déjà dit, des sentiments +qui prouvaient que toutes nos pensées n'étaient pas entièrement +concentrées dans les intérêts de notre situation. Tous ces motifs réunis +suffisaient pour donner de l'humeur à un maître naturellement irascible, +et il arriva que, selon sa coutume, qui était d'employer toujours les +hommes à son profit, quand ils lui étaient utiles, quelle que fût sa +disposition à leur égard, il exigea de mon mari un service d'une +exactitude rigoureuse, parce que l'ancienneté de M. de Rémusat dans le +palais lui donnait une plus grande habitude sur un cérémonial qui +devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l'empereur mettait de +plus en plus de l'importance. Mais, en même temps, il le traitait avec +sécheresse et dureté, répétant toujours à ceux qui, avec raison, lui +vantaient les qualités estimables et distinguées de mon mari: «Tout cela +peut être, mais il n'est pas à moi comme je voudrais qu'il fût.» Ce +reproche a été continuel dans sa bouche pendant toutes les années que +nous avons passées près de lui, et peut-être y a-t-il quelque mérite à +n'avoir pas cessé de le mériter.</p> + +<p>Cette vie animée, et pourtant oisive, d'une cour, donnèrent à M. de +Talleyrand et à M. de Rémusat l'occasion de se connaître un peu +davantage, et jetèrent les premiers fondements d'une liaison qui, plus +tard, m'a causé bien des émotions diverses.</p> + +<p>Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand démêla l'esprit +juste et observateur de mon mari; ils s'entendirent sur une multitude de +choses, et ces deux caractères si opposés n'empêchèrent point qu'ils ne +trouvassent du charme à l'échange de leurs idées. Un jour, M. de +Talleyrand dit à M. de Rémusat: «Vous n'êtes pas, je le vois, sans +quelque défiance de moi. Je sais d'où elle vous vient. Nous servons un +maître qui n'aime pas les liaisons. En nous voyant attachés tous deux à +un même service, il a prévu des relations entre nous. Vous êtes un homme +d'esprit, et c'est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi +demeurions isolés. Il vous a donc prévenu, il a cherché aussi par je ne +sais quels rapports à me mettre en défiance, et il ne tiendrait pas à +lui que nous ne demeurassions en réserve vis-à-vis l'un de l'autre. +C'est une de ses faiblesses qu'il faut reconnaître, ménager et excuser, +sans s'y soumettre entièrement.» Cette manière naturelle de parler, +accompagnée de cette bonne grâce que M. de Talleyrand sait si bien +prendre quand il veut, plut à mon mari, qui trouva dans cette liaison, +d'ailleurs, un dédommagement à l'ennui de son métier<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a> Cette défiance préparée et entretenue par + l'empereur entre son grand chambellan et son premier + chambellan, a été lente à s'effacer, et, malgré la bonne + volonté et le bon esprit de tous deux, l'intimité n'est venue + que plus tard, l'année suivante, pendant le voyage + d'Allemagne. Après les premières avances de M. de Talleyrand, + mon grand-père écrivait encore à sa femme dans une lettre + datée de Milan, le 17 floréal an <span class="sc">xiii</span> (7 mai 1805): «M. de + Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu'à moi de + le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais + assez chez lui; il prend mon bras partout où il me trouve, + cause avec moi à l'oreille pendant deux ou trois heures de + suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de + confidences, s'occupe de ma fortune, m'en entretient, veut + que je sois distingué de tous les autres chambellans. Dites + donc, ma chère amie, est-ce que je serais en crédit? Ou bien, + plutôt, aurait-il quelque tour à me jouer?». Peu de temps + après, le langage devient tout différent, et la liaison fut + très intime et bien affectueuse des deux côtés. (P. R.)</blockquote> + +<p>M. de Rémusat s'aperçut à cette époque que M. de Talleyrand, qui avait +sur Bonaparte tout le crédit que donnent des talents vraiment utiles, +éprouvait une grande jalousie du crédit de Fouché, qu'il n'aimait point, +et qu'il nourrissait intérieurement un véritable mépris pour M. Maret, +mépris que, dès cette époque, il satisfaisait par ces railleries +mordantes qui lui sont familières, et auxquelles il est difficile +d'échapper. Sans aucune illusion sur l'empereur, il le servait bien +cependant, mais en s'efforçant de lier ses passions par les situations +dans lesquelles il essayait de le mettre, soit à l'égard des étrangers, +soit en France, en l'engageant à créer certaines institutions qui +devaient, en effet, le contraindre. L'empereur, qui, comme je l'ai dit, +aimait à créer, et qui d'ailleurs comprenait vite et saisissait +promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement +les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers +fondements de ce qui était utile. Mais, ensuite, son esprit de +domination, sa défiance, sa crainte d'être enchaîné lui faisaient +redouter la puissance de ce qu'il avait créé, et, par un caprice +inattendu, il sortait tout à coup de la route où il était entré, et +suspendait ou brisait lui-même le travail commencé. M. de Talleyrand +s'en irritait; mais, naturellement indolent et léger, il ne trouvait pas +en lui la force et la suite qui lutte dans le détail, et finissait par +négliger et abandonner une entreprise qui aurait demandé une +surveillance fatigante pour lui. La suite des événements expliquera tout +cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d'indiquer ce que +M. de Rémusat commença dès lors à apercevoir quoiqu'un peu confusément.</p> + +<p>Cependant, la guerre s'allumait entre l'Angleterre et l'Espagne; nous +faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous +réussirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de +joindre l'escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit +de ce succès<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p> + +<p>Le 23 mai, Bonaparte fut couronné roi d'Italie.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a> Il s'agit ici de l'heureuse sortie de l'amiral + Villeneuve, qui, ayant mis à la voile le 30 mars, avait pu + quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise. + (P. R.)</blockquote> + +<p>La cérémonie fut belle, et pareille à celle qui avait eu lieu à Paris. +L'impératrice y assista dans une tribune. M. de Rémusat me conta que le +frémissement avait été général dans l'église, au moment où Bonaparte, +saisissant la couronne de Fer et la plaçant sur sa tête, prononça d'une +voix menaçante la formule antique: <i>Il cielo me la diede, guai a chi la +toccherà!</i> Le reste du temps qu'on demeura à Milan fut employé en fêtes +d'une part, et, de l'autre, en décrets qui réglèrent la situation et +l'administration du nouveau royaume. Des réjouissances eurent lieu sur +tous les points de la France pour cet événement. Cependant il inquiétait +un assez grand nombre de gens, qui présageaient que la guerre avec +l'Autriche en deviendrait la suite.</p> + +<p>Le 4 juin, on vit arriver à Milan le doge de Gênes, qui venait demander +la réunion de sa république à l'Empire. Cette démarche, concertée ou +commandée d'avance, fut accueillie avec une grande cérémonie; et, +aussitôt, cette portion de l'Italie fut partagée en nouveaux +départements. Peu après, la nouvelle constitution fut offerte au Corps +législatif italien, et le prince Eugène fut déclaré vice-roi du royaume. +On créa l'ordre de la couronne de Fer, et, les distributions étant +faites, l'empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence, +semblait une course d'agrément, et qui n'était qu'une reconnaissance des +forces autrichiennes sur la ligne de l'Adige.</p> + +<p>Par le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonné à l'empereur +d'Autriche les États vénitiens, et cela rendait celui-ci voisin +redoutable du royaume d'Italie. Arrivé à Vérone, que l'Adige partage en +deux, il reçut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison +autrichienne, dans la partie de la ville de Vérone qui appartenait à son +souverain. Le baron parut chargé de s'informer de l'état des forces que +nous avions en Italie; l'empereur, de son côté, observa celles de +l'étranger. En parcourant les rives de l'Adige, il comprit qu'il +faudrait construire des forts qui pussent défendre le fleuve; mais, +calculant le temps et la dépense nécessaires, il lui échappa de dire +qu'il serait plus court et mieux entendu d'éloigner la puissance +autrichienne de cette frontière; et, dès cet instant, on peut croire +qu'intérieurement il résolut la guerre qui éclata quelques mois après. +D'ailleurs, l'empereur d'Autriche ne pouvait voir avec indifférence, de +son côté, la puissance que la France venait d'acquérir en Italie; et le +gouvernement anglais, qui s'efforçait de nous susciter une guerre +continentale, profita habilement des inquiétudes de l'empereur +d'Autriche et des mécontentements qui refroidirent peu à peu nos +relations avec la Russie. Les journaux anglais se hâtèrent de publier +que l'empereur n'avait passé la revue de ses troupes en Italie que pour +les mettre sur le pied d'une armée redoutable; on commença aussi à faire +marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent +encore observées jusqu'à la rupture ne servirent qu'aux préparatifs des +deux empereurs, devenus à cette époque ennemis presque déclarés.</p> +<a name="c13" id="c13"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>(1805.)</h4> + +<p class="sml"><b>Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la +campagne.--Madame Louis Bonaparte.--<i>Les Templiers</i>.--Retour de +l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre +est déclarée.</b></p> + +<p>L'empereur, dans sa tournée, visita Crémone, Vérone, Mantoue, Bologne, +Modène, Parme, Plaisance, et vint à Gênes, où il fut reçu avec +enthousiasme. Il fit venir dans cette dernière ville l'architrésorier Le +Brun, à qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration +qu'il y établissait. Là aussi il se sépara de sa soeur Élisa, qui +l'avait accompagné dans son voyage, et à qui il donna encore la petite +république de Lucques, qu'il joignit aux États de Piombino. On commença +à revoir, à cette époque, les Français décorés des croix et cordons +étrangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoyés à +l'empereur pour qu'il les distribuât à son gré. Il les partagea entre +ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de +ses maréchaux.</p> + +<p>À Vérone, on donna à l'empereur le spectacle d'un combat de chiens et de +taureaux, dans l'ancien amphithéâtre qui contenait quarante mille +spectateurs. À son arrivée, un cri général d'applaudissement s'étant +élevé, il fut véritablement ému de ces acclamations, imposantes par leur +nombre et le lieu où il se voyait appelé à les recevoir; mais les fêtes +données à Gênes furent réellement magiques. On avait construit des +jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous +à une sorte de temple, flottant aussi, qui, s'étant approché du rivage, +reçut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques liées entre elles +s'étant éloignées dans le port, l'empereur se trouva au milieu d'une île +charmante d'où il put contempler la ville de Gênes, illuminée avec soin +et comme embrasée par des feux d'artifice tirés de plusieurs endroits en +même temps.</p> + +<p>Tandis qu'on était à Gênes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se +trouva complètement dans son goût, car il s'amusait partout où il +pouvait découvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury, +retiré à Rome depuis son émigration, y jouissait de la réputation que +l'ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemblée +constituante. Il avait cependant le désir de rentrer en France. M. de +Talleyrand lui écrivit de Gênes et le détermina à venir se présenter à +l'empereur. Il arriva, et prenant aussitôt cette attitude obséquieuse +que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gênes en +répétant à haute voix qu'il venait voir le grand homme. Il obtint une +audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l'estimant ce qu'il +valait, se complut dans l'idée de lui faire donner un démenti à sa +conduite passée. Il le gagna facilement, en le caressant un peu, +l'attira en France, où nous lui avons vu jouer un rôle passablement +ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l'Assemblée +constituante ne s'étaient point effacés, trouva bien des occasions +d'exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant à la +sottise de ses flatteries l'évidence la plus maligne.</p> + +<p>À Gênes, M. l'abbé de Broglie fut nommé évêque d'Acqui.</p> + +<p>Tandis que l'empereur allait ainsi, parcourant l'Italie et y consolidant +sa puissance, que tout le monde autour de lui se fatiguait de la +représentation continuelle dans laquelle il retenait sa cour, que +l'impératrice, heureuse de l'élévation de son fils, et pourtant affligée +de s'en voir séparée, s'amusait de toutes ces fêtes dont elle était +l'objet, et des exhibitions magnifiques qu'elle faisait de toutes ses +pierreries et de ses plus élégantes toilettes, je menais une vie +paisible et agréable dans la vallée de Montmorency, chez madame +d'Houdetot dont j'ai déjà parlé. Les souvenirs de cette aimable femme me +reportaient vers le temps qu'elle se plaisait à conter; je m'amusais à +l'entendre parler de ces fameux philosophes qu'elle avait tant connus, +et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations. Tout +animée par les confessions de Jean-Jacques Rousseau, je m'étonnais +quelquefois de la trouver refroidie sur son compte; et je dirai en +passant que l'opinion de madame d'Houdetot, qui semblerait avoir dû +conserver plus d'indulgence qu'une autre pour Rousseau, n'a pas peu +contribué à me mettre en défiance sur le caractère de cet homme qui, je +crois, n'a eu d'élévation que dans le talent<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a> Ma grand'mère était, comme on le voit et comme + je l'ai dit dans la préface de cet ouvrage, très liée avec + madame d'Houdetot, malgré la différence des âges, des + sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans + intérêt ce qu'elle écrivait à son mari, durant le séjour + qu'elle faisait, en ce moment même, chez cette femme célèbre, + par les confessions de Rousseau, et par les mémoires de + madame d'Épinay: «Sannois, 22 floréal an XIII (12 mai 1805). + Ce matin, après les leçons de Charles, j'ai été voir madame + d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouvée digne + d'être admise à de petites confidences sentimentales, que + j'ai d'autant mieux reçues que ma pensée habituelle, tournée + vers toi, et devenue un peu mélancolique par l'absence, me + rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de + coeur. Elle m'a montré des vers qu'elle avait faits pour son + ancien ami (M. de Saint-Lambert), m'a fait voir trois + portraits qu'elle avait de lui, et m'a parlé de ses + jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec + une sorte de naïveté et d'ignorance du mal, si je puis parler + ainsi, qui la rendait touchante et excusable à mes yeux. Mon + ami, je suis convaincue que la société de cette femme serait + dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son + choix. Celle qui hésiterait encore entre son coeur et la + vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement + encore qu'elle ne s'éloignerait d'une personne corrompue. + Elle est si calme, si heureuse, si peu inquiète de son sort + futur! Il semble enfin qu'elle se repose sur cette parole de + l'Évangile qui paraît faite pour elle: «Beaucoup de péchés + lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé!» + +<p> »N'allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d'une + vieillesse paisible après une jeunesse un peu égarée, dérange + mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu'une autre, mon + cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce + qu'elle est appuyée sur le bonheur et sur l'amour Je réponds + de moi, parce que je t'aime et que je te suis chère. Douze + années d'expérience m'ont assez prouvé que mon coeur t'était + uniquement destiné, mais, ta sévérité dût-elle s'en alarmer, + je n'aurais pas été si sûre si tu n'avais pas été mon mari.» + Quelques années plus tard, vers la fin du mois de janvier + 1813, madame d'Houdetot mourait à l'âge de quatre-vingt-trois + ans, et ma grand'mère traçait d'elle ce portrait que je + retrouve dans un de ses cahiers. «Madame d'Houdetot vient de + mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des + orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce + et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exercée, + est-ce le courage d'une âme forte, est-ce enfin le concours + des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à + ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute. + Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui + heurtent la vie, mais il a dû l'empêcher de les rencontrer. + Semblable à ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait + passer à côté de l'écueil sans l'avoir prévu ni en être + froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui + n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est + accoutumé de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de + l'avertir, on serait bien plus sûr d'attrister que d'éclairer + sa touchante ignorance.</p> + +<p> »Madame d'Houdetot était née dans une époque heureuse et + brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui + avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV, + laissaient après eux en s'éteignant une trace de lumière + prolongée qui suffisait encore pour échauffer l'esprit de + leurs successeurs. La longue et pacifique administration du + cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps + de se développer. Madame d'Houdetot put rencontrer + facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les + goûts qu'elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait + alors, elle tint d'abord dans la société la place qu'on y + voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis + quinze ans jusqu'à vingt les femmes se ressemblent à peu + près. Élevées dans les mêmes habitudes, formées par la même + éducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins + d'agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des + qualités absolument nécessaires à l'éloge qu'on doit pouvoir + faire d'une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se + marient-elles qu'on ignore encore, même leurs parents, même + elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur + conduite.</p> + +<p> »Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont + moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde + éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a + choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après + avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs + faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui + eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre + les femmes qui apporte d'avance des principes établis, qui + les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les + retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte + et particulière. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne + nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer, + ne peut pas être assurément comprise dans cette classe. + Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à + chacune des actions de sa vie, lui mérite une place + particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame + d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des + incidents particuliers la placèrent dans une société qui + professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer. + Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia + leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions. + Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors <i>les philosophes</i> + ou <i>les académiciens</i>, sa jeune et riante imagination + s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la + censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter + souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à + son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui + prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou + peut-être n'avait pas voulu prévoir, que les nouvelles + institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que + sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment + d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été + exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d'Houdetot une + doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et + quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu + de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de + la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments + d'interrègne, qui auraient attristé madame d'Houdetot. Si la + nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque + ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la + détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de + détruire une semblable illusion?</p> + +<p> »On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdetot, je + ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté + demande un certain discernement du mal; elle le voit et le + pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui + que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir + réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle, + et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui + n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout + simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette + bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de + ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit, + beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle + dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui + décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé! + Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux, + donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme + que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot + disait-elle souvent: «Les plaisirs m'ont quittée, mais je + n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun.» Cette + disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie, + et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des + biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait + le souvenir, car son âme conservait une sorte de + reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.</p> + +<p> »Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne + heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de + tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien + gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue + d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en + extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait + avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à + contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les + dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer, + et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir + de ses ans, + embellissaient encore sa vieillesse, comme ils avaient + concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet + d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.</p> + +<p> »Madame d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en + faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût + acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de + souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son + caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent + fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses + plaisirs.</p> + +<p> »Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre, + aux tristes impressions produites par les mouvements + politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir + à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle + vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents + s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle + n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation, + imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour + vivre dans cette intimité de famille et d'affection à + laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on + ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs.</p> + +<p> »Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y + rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir + encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin + d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la + conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus, + d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont + la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle + croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle + se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les + facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa + vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il + fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une + providence indulgente la servit encore en préservant ses + dernières années de l'isolement qui les accompagne + ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses + vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé + son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre + avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses + sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait + quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur, + mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa + vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette + indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir + seule le droit de réclamer.</p> + +<p> »D'ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme + qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice + prolongé des facultés du coeur n'en affaiblit point + l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en + quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que + l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, «Ne + m'oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en + pleurs autour de son lit de mort, «j'aurais plus de courage + s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive + dans votre souvenir!» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par + le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots: + <i>J'aime!</i> ont été le dernier accent que son âme en s'exhalant + ait porté vers la Divinité.» (P. R.)</p> +</blockquote> + +<p>Paris était, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille +impériale vivait dispersée à la campagne. Je voyais quelquefois madame +Louis Bonaparte à Saint-Leu que son mari avait acheté. Louis paraissait +exclusivement occupé des embellissements de son jardin. Sa femme était +solitaire, malade, et toujours craintive de laisser échapper un mot qui +lui déplût. Elle n'avait osé ni se réjouir de l'élévation du prince +Eugène, ni pleurer son absence qui devenait indéfinie. Elle écrivait +peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres fût respecté.</p> + +<p>Dans une des visites que je lui fis, elle m'apprit que le bruit s'était +répandu que MM. de Polignac, enfermés au château de Ham, avaient fait +des tentatives pour s'échapper, qu'on les avait transférés au Temple, +qu'on accusait madame Bonaparte d'y prendre, par moi, un assez grand +intérêt.</p> + +<p>Cette accusation, dont madame Louis soupçonnait Murat d'être l'auteur, +n'avait assurément aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus à +ces deux prisonniers, et, moi, j'avais entièrement perdu de vue la +duchesse de Polignac.</p> + +<p>Je m'appliquai à vivre fort retirée, afin de pouvoir répondre par ma +solitude aux discours que l'on essayerait de tenir sur ma conduite; mais +je fus, de plus en plus, affligée de ces précautions, et surtout de ne +pouvoir profiter de la place où je me trouvais, pour être utile autant +que je l'aurais désiré, soit à l'empereur lui-même, soit aux +personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grâces.</p> + +<p>Il y a dans mon humeur généralement assez de bienveillance; de plus, je +mettais un peu d'amour-propre qui, je crois, n'était pas mal entendu, à +servir ceux qui, dans le début, m'avaient blâmée, et à imposer silence à +leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n'auraient +pas été sans générosité. Enfin, je croyais encore que l'empereur +s'attacherait des personnes rétives, par la permission qu'il +m'accorderait d'apporter jusqu'à lui leurs sollicitations et leurs +besoins; et, comme je l'aimais encore, quoiqu'il m'inspirât plus de +crainte que par le passé, je souhaitais toujours qu'il se fit aimer. +Mais il fallut bien m'apercevoir que, mon plan n'étant pas toujours +approuvé par lui, je pourrais m'en trouver dupe. Il fallut songer à me +défendre, plutôt que chercher à protéger les autres. Je faisais sur tout +cela des réflexions qui m'affligeaient; puis, dans d'autres moments, +prenant mon parti, je m'arrangeais des inégalités de ma situation, me +déterminant à n'en regarder que le côté agréable. J'avais dans le monde +une petite considération qui me plaisait, de l'aisance, pourtant +accompagnée d'un peu de gêne, comme il arrive toujours aux gens dont la +fortune est peu solide, et dont les dépenses sont obligées. Mais j'étais +jeune, et je ne pensais pas beaucoup à l'avenir. La société qui +m'entourait était agréable, ma mère parfaite, mon mari aimable et bon, +mon fils aîné charmant <a id="footnotetag16a" name="footnotetag16a"></a><a href="#footnote16a"><sup class="sml">16a</sup></a>; je vivais intimement avec ma soeur bonne et +spirituelle. Tout cela détournait mes pensées de la cour, et m'en +faisait supporter les inconvénients. Ma santé seule me donnait des +inquiétudes de tous les moments; car elle était mauvaise, et, +visiblement, une vie agitée l'affaiblissait encore. Au reste, je ne +saurais trop dire pourquoi je me suis oubliée à parler de moi dans ce +détail; si jamais tout ceci doit être lu par un autre que mon fils, +assurément il ne faudrait pas hésiter à le supprimer. Pendant le séjour +de l'empereur en Italie, il y eut à la Comédie Française deux succès: +<i>le Tartuffe de moeurs</i>, traduit ou plutôt imité de l'<i>École du +scandale</i> de Sheridan, par M. Chéron, et <i>les Templiers.</i> Ce M. Chéron +était un homme d'esprit qui avait été député à l'Assemblée législative; +il avait épousé une nièce de l'abbé Morellet; j'étais extrêmement liée +avec eux. L'abbé avait écrit à l'empereur pour qu'il donnât une place à +M. Chéron. <a id="footnotetag16b" name="footnotetag16b"></a><a href="#footnote16b"><sup class="sml">16b</sup></a> Au retour de ce voyage, le <i>Tartuffe de moeurs</i> fut joué +devant Bonaparte; il s'en amusa tellement, qu'après s'être informé près +de M. de Rémusat de ce qu'était l'auteur, et avoir appris de lui qu'il +méritait qu'on l'employât, dans un moment de facilité et de +bienveillance, il l'envoya préfet à Poitiers. Malheureusement pour sa +famille, il y mourut au bout de trois ans de séjour; sa femme est une +personne de beaucoup de mérite et d'esprit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16a" name="footnote16a"><b>Note 16a: </b></a><a href="#footnotetag16a">(retour) </a> Les lettres de ma grand'mère, et ce n'en est pas + le moindre prix, sont remplies de récits sur l'esprit, la + grâce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me + pardonnera d'en citer un exemple. Dans une lettre du 29 + floréal an XIII (19 mai 1805), après quelques éloges de la + facilité de son fils à apprendre et à comprendre, elle + ajoute: «Je ne sais si, tout paternel que vous êtes, vous ne + sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi, + mais je vous assure que je n'exagère rien, et si vous ne me + croyez pas, consultez sa grand'mère (madame de Vergennes). + Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle + s'acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser + aucune inquiétude. Le petit couche près d'elle, et, excepté à + l'heure de ses leçons, où on me l'envoie, il reste près + d'elle, ou dans le jardin, à jouer sous ses yeux. Il la + réveille un peu matin, mais il me semble que cela l'amuse, et + c'est ordinairement dans ce moment de la journée qu'elle lui + donne ce qu'elle appelle la <i>leçon d'esprit</i>; en effet, c'est + alors qu'elle le fait causer. Elle s'est imaginée de faire + avec lui des dialogues des morts: Charles fait un + interlocuteur, et ma mère un autre. Hier, le dialogue était + entre Néron et Talma. Après avoir parlé de la tragédie, + Charles, sous le nom du second, demanda à Néron s'il avait à + Rome un premier chambellan chargé de ses plaisirs. Après + avoir répondu, Néron questionne à son tour, et veut savoir + quel était le premier chambellan des Français pendant la vie + de Talma. Alors celui-ci vous nomme, et fait de grands éloges + de vous; après cela, il parle de votre famille, de votre + femme qui est une bonne mère, et puis de votre belle-mère, et + Talma ajoute avec un air confidentiel: «Seigneur, si vous + voulez me garder le secret, je vous dirai qu'il a une + belle-mère qui est tout à fait folle de son petit-fils,» et + maman de rire, et d'être ravie en me contant cela. Mais en + voilà assez sur ce marmot, à qui j'ai demandé hier pourquoi + je l'aimais tant, et qui m'a répondu: «Parce que je suis le + fils de papa.» Qu'en dites-vous? Est-ce que je ne l'élève pas + bien?» (P. R.) </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16b" name="footnote16b"><b>Note 16b: </b></a><a href="#footnotetag16b">(retour) </a> Malgré cette recommandation, personne ne + s'étonnera, sans doute, que je n'aie pas supprimé ces détails + personnels qui donnent à ce récit du naturel et un intérêt + particulier. (P. R.) </blockquote> + +<p><i>Les Templiers</i> avaient été lus à Bonaparte par M. de Fontanes, +approuvés dans quelques parties, blâmés dans d'autres. Il +voulait qu'on y fit quelques corrections, auxquelles Raynouard, +l'auteur, se refusa. L'empereur en demeura un peu piqué. Il ne trouva +pas très bon que <i>les Templiers</i> eussent un si grand succès. Il se piéta +contre l'ouvrage, un peu contre l'auteur, et mit à les blâmer l'un et +l'autre une sorte de petitesse et de despotisme, qui s'alliaient fort +bien chez lui, quand une personne ou une chose avait excité sa mauvaise +humeur. Tout cela arriva quand il fut revenu <a id="footnotetag16c" name="footnotetag16c"></a><a href="#footnote16c"><sup class="sml">16c</sup></a>. En général, il aurait +voulu que son goût et ses opinions servissent de règle. Il avait pris à +gré la musique des <i>Bardes</i>, opéra de Lesueur, et il était tout près de +trouver mauvais que le public de Paris n'en jugeât pas comme lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16c" name="footnote16c"><b>Note 16c: </b></a><a href="#footnotetag16c">(retour) </a> C'est seulement à son retour à Paris que + l'empereur se livra à l'humeur dont il est ici parlé, car + voici ce qu'il écrivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er + juin 1805), à M. Fouché: «Il me parait que le succès de la + tragédie des <i>Templiers</i> dirige les esprits sur ce point de + l'histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas + qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets + seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans + un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette + époque n'est pas assez éloignée pour ne pas réveiller des + passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et, sans + porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez + empêcher cela, sans faire paraître votre intervention. Vous + pourriez en parler à M. Raynouard qui parait avoir du talent. + Pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une + tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu + d'être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur + de la nation. C'est dans ce genre de pièces, surtout, que le + théâtre est neuf, car sous l'ancien régime on ne les aurait + pas permises. L'oratorio de Saül n'est pas autre chose; c'est + un grand homme succédant à un roi dégénéré.» (P. R.) </blockquote> + +<p>L'empereur partit de Gênes pour revenir directement à Paris. C'était la +dernière fois qu'il voyait cette belle Italie où il semblait qu'il eût +épuisé toutes les manières de frapper les hommes, comme général, comme +pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna +les travaux qui devaient, ainsi qu'au Simplon, faciliter les +communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmentée +des grands seigneurs italiens et des dames qu'il y attacha. Il avait +déjà pris des chambellans parmi les Belges, et on commença à entendre +autour de lui tous ces différents accents, qui variaient seuls les +formules obséquieuses qu'on lui adressait.</p> + +<p>Il arriva, le 11 juillet, à Fontainebleau, et de là il vint s'établir à +Saint-Cloud. Peu de temps après son arrivée, <i>le Moniteur</i> fut hérissé +de notes animées et demi-menaçantes qui annonçaient l'orage que l'Europe +ne tarderait point à voir éclater. Quelquefois ces notes renfermaient +certaines expressions marquantes qui décelaient l'auteur qui les avait +dictées. Il en existe une de ce temps qui me frappa:</p> + +<p>Les journaux anglais rapportaient qu'on avait imprimé à Londres une +généalogie supposée de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez +haut sa noblesse.</p> + +<p>«Ces recherches sont bien puériles, dit la note. À tous ceux qui +demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la réponse est +bien facile: Elle date du 18 brumaire.»</p> + +<p>Je revis l'empereur avec un mélange de sentiments, dont quelques-uns +étaient pénibles. Il était assez difficile de n'être pas ému par sa +présence; mais je souffrais en éprouvant cette émotion mêlée d'une +certaine défiance qu'il commençait à m'inspirer <a id="footnotetag16d" name="footnotetag16d"></a><a href="#footnote16d"><sup class="sml">16d</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16d" name="footnote16d"><b>Note 16d: </b></a><a href="#footnotetag16d">(retour) </a> Les indiscrétions ou l'imprudence de M. + Salembeni n'avaient pas seules causé quelque souci à mes + grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre + de mon grand-père qui donne des détails sur une dénonciation + plus sérieuse, à laquelle ce passage fait allusion: + +<p> «Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805).</p> + +<p> »Je ne veux pas, ma chère amie, laisser partir Corvisart sans + lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il + compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me + promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tôt. + Gardez pour vous ce que je vous dis de l'époque de mon + arrivée, parce que l'empereur veut laisser croire qu'il + n'arrivera à Paris que dans deux mois, mais la vérité est que + son projet serait d'arriver à Fontainebleau le 22 ou le 23, + au plus tard, du mois prochain. J'ai encore un motif de vous + écrire par Corvisart, c'est que toutes nos lettres sont lues, + ou dans le cas de l'être, ce qui ne laisse pas de me gêner + fort quand je veux m'entretenir avec vous. C'est une lettre + de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue à la + poste, a occasionné son renvoi. Cela m'a empêché bien des + fois de vous écrire à coeur ouvert, et m'a bien des fois + rendu malheureux. J'aurais eu, par exemple, à vous prévenir, + ma chère amie, que vous avez encore été calomniée auprès de + l'empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accusée + d'avoir pris part à de mauvaises plaisanteries faites par + madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frères de + l'empereur. Sa Majesté ne m'en a pas parlé, mais il en a + cependant été frappé, et en a parlé à d'autres, plusieurs + fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument + avec cette famille. Vous sentez ce que j'ai eu à répondre aux + personnes qui m'en ont parlé de la part de l'empereur, sans + me permettre de m'en expliquer avec lui. Vous pensez bien que + je n'ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais + qu'on me dit quel est le dénonciateur. J'ai même assuré que, + si c'était un rapport de Fouché, je passerais entièrement + condamnation. On ne m'a rien répondu, parce que, j'en suis + sûr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours, + et toujours pour le métier délicat que nous lui avons vu + faire cet hiver. Quoiqu'il ne convienne pas que vous écriviez + sur cela à l'empereur, ni à l'impératrice, vous pourriez + cependant voir Fouché, et lui demander de vous rendre le + service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports + qui vous ont accusée. Vous pourriez peut-être, aussi, vous + expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans + doute le moyen de nous servir. Si vous écriviez à + l'impératrice, ce qui serait bien, car vous ne lui écrivez + pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif, + toucher quelque chose de votre manière de vivre. Il me vient + l'idée qu'il serait possible que votre soeur, qui fréquente + davantage les Damas, eût donné lieu à quelque méprise. Voyez + surtout cela avec votre bonne tête et vos réflexions + ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous + mander, enfin, en toute sûreté, car il y a déjà longtemps que + cela dure. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois pour cela + maltraité par le maître. Il pourrait être mieux, mais je n'ai + pas lieu de me plaindre. Quant à l'impératrice elle ne me + parle jamais que d'elle et de ce qui l'intéresse + personnellement. Il est impossible d'être plus complètement + personnelle qu'elle n'est devenue. Cependant, elle prend + plaisir à se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours + lire à l'empereur.» (P. R.) </blockquote> + +<p>L'impératrice me revit avec amitié. Je lui livrai assez franchement les +peines secrètes que je ressentais. Je lui témoignai ma surprise de voir +que, vis-à-vis de son époux, les dévouements passés ne défendaient +nullement contre aucune prévention subite. Elle lui redit mes paroles. +Comme elles ne manquaient ni de vérité, ni de force, il les entendit +assez bien. Il revint toujours sur ce qu'il n'appelait <i>dévouement</i> que +celui qui donnait toute la personne, tous les sentiments, toutes les +opinions, et répéta qu'il fallait que nous abandonnions jusqu'à la plus +petite de nos anciennes habitudes pour n'avoir plus qu'une pensée, celle +de son intérêt et de ses volontés. Il promettait, en récompense, une +grande élévation, beaucoup de fortune, bien des jouissances pour +l'orgueil, «Je leur donnerai, disait-il en parlant de nous, de quoi se +moquer de ceux qui les blâment aujourd'hui, et +s'ils veulent rompre avec mes ennemis, je mettrai mes ennemis à leurs +pieds.» Au reste, comme, durant le séjour qu'il fit en France avant la +campagne d'Austerlitz, son esprit fut tendu vers des affaires fort +importantes, nous eûmes alors peu de tracas intérieurs, et notre +position redevint assez douce.</p> + +<p>Je me souviens, dans le moment, d'une petite anecdote qui n'a +d'importance que parce qu'elle peut encore servir à peindre cet homme +étrange; et, pour cette raison, je ne crois pas devoir la passer sous +silence.</p> + +<p>Le despotisme de sa volonté s'étendait à mesure qu'il agrandissait le +cercle dont il voulait s'entourer. Il est très vrai de dire qu'il eût +voulu être seul le maître des réputations, pour les faire et défaire à +son gré. Il compromettait un homme, flétrissait une femme pour un mot, +sans aucune espèce de précautions. Mais il trouvait très mauvais que le +public osât regarder et juger la conduite de ceux, ou de celles, qu'il +avait mis comme en sauvegarde sous l'auréole dont il s'entourait.</p> + +<p>Pendant le voyage d'Italie, le rapprochement et l'oisiveté des palais +avaient donné lieu à quelques galanteries plus ou moins sérieuses, dont +on avait écrit les récits à Paris, et dont la médisance s'était un peu +amusée. Un jour que nous étions un assez grand nombre de dames du palais +déjeunant avec l'impératrice, et parmi lesquelles se trouvaient celles +qui avaient été en Italie, Bonaparte entre tout à coup dans la salle à +manger, et, avec un visage assez gai, s'appuyant sur le dos du fauteuil +de sa femme, nous adresse aux unes et aux autres quelques paroles +insignifiantes; puis, nous questionnant toutes sur la vie que nous +menons, il nous apprend, d'abord à mots couverts, que, parmi nous, il y +en a quelques-unes qui sont l'objet des discours du public. +L'impératrice, qui connaissait son mari, et qui savait que, de paroles +en paroles, il pouvait aller très loin, veut rompre cette conversation; +mais l'empereur, la suivant toujours, arrive en peu de moments à la +rendre assez embarrassante. «Oui, mesdames, dit-il, vous occupez les +bons habitants du faubourg Saint-Germain. Ils disent, par exemple, que +vous, madame ***, vous avez telle liaison avec M. ***; que vous, +madame...» en s'adressant ainsi à deux ou trois d'entre nous, les unes +après les autres. On peut se figurer aisément l'embarras dans lequel un +semblable discours nous mettait toutes. Je crois encore, en vérité, que +l'empereur s'amusait de ce malaise qu'il excitait: «Mais, ajouta-t-il +tout à coup, qu'on ne croie pas que je trouve bons de semblables propos! +Attaquer ma cour, c'est m'attaquer moi-même; je ne veux pas qu'on se +permette une parole, ni sur moi, ni sur ma famille, ni sur ma cour.» Et +alors, son visage devenant menaçant, son ton de voix plus sévère, il fit +une longue sortie contre la partie de la société de Paris qui se +montrait encore rebelle, disant qu'il exilerait toute femme qui +prononcerait un mot sur une dame du palais, et s'échauffant sur ce texte +absolument à lui seul, car aucune de nous n'était tentée de lui +répondre. L'impératrice abrégea le déjeuner, pour terminer une pareille +scène. Le mouvement qu'on fit interrompit l'empereur, qui s'en alla +comme il était venu. Une de nos dames, béate admiratrice de <i>tout</i> +Bonaparte, était toute prête à s'attendrir sur la bonté d'un tel maître +qui voulait que notre réputation fût quelque chose de sacré. Mais madame +de ***, femme de beaucoup d'esprit, lui répondit avec impatience: «Oui, +madame, que l'empereur nous défende encore de cette manière, et nous +serons perdues!»</p> + +<p>Il s'étonna beaucoup lorsque l'impératrice lui représenta le ridicule de +cette scène, et il prétendit toujours que nous devions lui savoir gré +de la chaleur avec laquelle il s'offensait, quand on nous attaquait.</p> + +<p>Pendant son séjour à Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une +grande quantité de décrets relatifs à l'administration des nouveaux +départements qu'il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil +d'État, auquel, de jour en jour, il donnait plus d'influence, parce +qu'il était bien sûr de l'avoir sous sa dépendance. Il se montra à +l'Opéra, et fut bien reçu des Parisiens; cependant il les trouvait +toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il +menait une vie pleine et sérieuse, prenant quelquefois le délassement de +la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du +monde qu'une fois par semaine. Ces jours-là, la Comédie française venait +à Saint-Cloud, et y représentait des tragédies ou des comédies, sur un +très joli théâtre qu'on y avait construit. Ce fut alors que commencèrent +les embarras de M. de Rémusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand +appelait <i>l'inamusable</i>. En vain, on choisissait dans notre répertoire +théâtral quelques-uns de nos chefs-d'oeuvre; en vain, nos meilleurs +comédiens s'évertuaient à lui plaire; le plus souvent il apportait à +ces représentations un esprit préoccupé et distrait par la gravité de +ses rêveries. Il s'en prenait à son premier chambellan, à Corneille, à +Racine, aux acteurs, du peu d'attention qu'il avait donné au spectacle. +Il aimait le talent, ou plutôt la personne de Talma, avec qui il avait +eu quelque liaison, pendant l'obscurité de sa première jeunesse. Il lui +donnait beaucoup d'argent, et le recevait familièrement; mais Talma +lui-même ne venait guère plus qu'un autre à bout de l'intéresser. Tel +qu'un malade qui se prend aux autres du mauvais état de sa santé, il +s'irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient à +autrui, et croyait toujours qu'en grondant et tourmentant, il ferait +inventer enfin ce qui arriverait à le distraire. Il fallait plaindre +très sérieusement l'homme chargé de ses plaisirs. Malheureusement pour +nous, M. de Rémusat a été cet homme-là, et je pourrais dire ce qu'il a +eu à souffrir.</p> + +<p>En ce même temps, l'empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre +les Anglais, par quelques succès maritimes. Les flottes réunies, +espagnoles et françaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait +de défendre les colonies. L'amiral Nelson, nous poursuivant partout, +sans doute dérangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait +soigneusement, et à croire nos journaux, nous battions les Anglais +journellement.</p> + +<p>Il est vraisemblable que le projet de la descente était abandonné. Le +ministère anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le +continent. L'empereur de Russie, jeune et appelé à l'indépendance par +son caractère, se blessait déjà peut-être de la prépondérance que +voulait exercer le nôtre, et quelques-uns de ses ministres étaient +soupçonnés de favoriser la politique anglaise qui voulait qu'il devînt +notre ennemi. La paix avec l'Autriche ne tenait qu'à un fil, le roi de +Prusse seul semblait décidé à demeurer notre allié.</p> + +<p>«Pourquoi, disait encore une note du <i>Moniteur</i>, tandis que l'empereur +de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que +celui de France exerçât la sienne sur quelques parties de l'Italie? +Lorsque, avec le télescope d'Herschell, il observe de la terrasse du +palais de Tauride ce qui se passe entre l'empereur des Français et +quelques peuplades de l'Apennin, il n'exige pas sans doute que +l'empereur des Français ne voie pas ce que devient cet ancien et +illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est à la +mode d'accuser la France d'ambition; cependant quelle a été sa +modération passée! etc., etc...»</p> + +<p>Au mois d'août, l'empereur partit pour Boulogne. Il n'entrait plus alors +dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la +nombreuse armée qui campait dans le Nord, et qu'il n'allait point tarder +à faire marcher. Pendant cette absence, l'impératrice fit un voyage aux +eaux de Plombières; et je puis, il me semble, employer ce répit à +revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques détails sur M. de +Talleyrand, détails que, je ne sais pourquoi, j'ai omis jusqu'à présent.</p> + +<p>On sait comment M. de Talleyrand, rentré en France depuis quelque temps, +fut nommé ministre des relations extérieures<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, par les soins de +madame de Staël qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le +gouvernement des directeurs qu'il fit connaissance avec madame Grand. +Quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, cette belle Indienne +était encore remarquée, alors, pour sa beauté. Elle voulait passer en +Angleterre où vivait son mari, et elle alla demander un passeport à M. +de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet, +apparemment, que le passeport ne fut point donné, ou devint inutile. +Madame Grand demeura à Paris, et, peu après, on la vit fréquenter +l'hôtel des relations extérieures, et plus tard elle y fut logée. +Cependant Bonaparte était premier consul; ses victoires et ses traités +avaient amené à Paris les ambassadeurs des premières puissances de +l'Europe, et une foule d'étrangers. Les hommes obligés, par leur état, +de fréquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de +trouver à sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les +honneurs; seulement, ils s'étonnaient de la faiblesse qui avait consenti +à mettre dans une telle évidence une femme belle seulement, et d'un +esprit si médiocre, et d'un caractère si difficile, qu'elle blessait +continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui échappaient, +comme elle troublait son repos par l'inégalité de son humeur. M. de +Talleyrand a de la douceur et un grand <i>laisser aller</i> pour toutes les +habitudes journalières. Il est assez aisé de le dominer en +l'effarouchant, parce qu'il n'aime point le bruit, et madame Grand +employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le +dominer.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a> Le 15 juillet 1797. Il était rentré en France + depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)</blockquote> + +<p>Cependant, quand il fut question de présenter les ambassadrices chez le +ministre, il s'éleva des difficultés. Quelques-unes ne voulurent point +être exposées à être reçues par madame Grand. Elles se plaignirent, et +ces mécontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitôt, +il eut avec M. de Talleyrand, à ce sujet, un entretien décisif, et il +déclara à son ministre qu'il devait bannir madame Grand de sa maison. +Celle-ci, à peine eut-elle appris une pareille décision, qu'elle vint +trouver madame Bonaparte; et, à force de larmes et de supplications, +elle obtint qu'elle lui procurât une entrevue avec Bonaparte. Elle ne +fut pas plus tôt en sa présence, qu'elle tomba à ses genoux et le supplia +de révoquer un arrêt qui la réduisait au désespoir. Bonaparte finit par +être ému des pleurs et des cris de cette belle personne; et après +l'avoir un peu calmée: «Je ne vois qu'un moyen, dit-il. Que Talleyrand +vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son +nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui.» Madame Grand fut très +satisfaite de cette décision. Le consul la répéta à M. de Talleyrand en +ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se déterminer. On a dit +qu'il avait trouvé un malin plaisir à le faire marier, et qu'il était +secrètement charmé de cette occasion de le flétrir, et, suivant son +système favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidélité +que celui-ci serait forcé de lui garder. Il est bien possible que cette +idée soit entrée dans sa tête; il est certain aussi que madame +Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrême empire, +usa de tout son crédit auprès de son époux, pour le rendre favorable à +madame Grand.</p> + +<p>M. de Talleyrand rentra chez lui, assez troublé de la prompte +détermination qu'on exigeait de lui. Il y fut accueilli par des scènes +violentes; on l'attaqua avec tous les moyens qui devaient le plus +épuiser sa résistance; il fut pressé, poursuivi, agité contre ses +inclinations. Un reste d'amour, la puissance de l'habitude, peut-être +aussi la crainte d'irriter une femme qu'il est impossible qu'il n'eût +pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le déterminèrent. Il céda, +partit pour la campagne, et trouva dans un village de la vallée de +Montmorency un curé qui consentit à le marier. Deux jours après on +apprit que madame Grand était devenue madame de Talleyrand, et tous les +embarras du Corps diplomatique furent aplanis. Il paraît que M. Grand, +qui habitait en Angleterre, quoique peu désireux de retrouver une femme +avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne négligea point +l'occasion de se faire payer alors chèrement les réclamations contre ce +mariage dont il menaça, à plusieurs reprises, les deux nouveaux époux. +Pour avoir quelques distractions dans sa propre maison, M. de Talleyrand +fit venir de Londres la fille d'une de ses amies qui, en mourant, lui +avait recommandé cette enfant. C'est cette petite Charlotte qu'on a vu +élever chez lui, et qu'on a crue, très faussement, être sa fille. Il s'y +attacha vivement, soigna beaucoup son éducation, et, à l'âge de dix-sept +ans, l'ayant adoptée et décorée de son nom, il l'a mariée à son cousin +le baron de Talleyrand. Elle se conduit fort bien aujourd'hui, et elle +est venue à bout de gagner la bienveillance des Talleyrand, tous d'abord +assez justement mécontents de ce mariage.</p> + +<p>Les gens qui connaissent M. de Talleyrand, qui savent à quel point il +porte la délicatesse du goût, l'habitude d'une conversation fine et +spirituelle, et le besoin d'un repos intérieur, se sont étonnés qu'il +ait uni sa vie à celle d'une personne qui le choquait à tous les moments +de la journée. Il est donc assez vraisemblable que des circonstances +impérieuses l'ont forcé, et que la volonté de Bonaparte, et le peu de +temps qu'on lui a donné pour se déterminer, se sont opposés à la +rupture, qui, dans le fond, lui eût bien mieux convenu. En effet, quelle +différence pour M. de Talleyrand, si, en s'affranchissant d'un tel joug, +il eût dès lors pris pour but de sa conduite son rapprochement futur +avec l'Église qu'il avait abandonnée! Sans oser lui souhaiter que ce +retour eût été fait avec une véritable bonne foi, combien il eût gagné +de considération, si, plus tard, quand tout fut à peu près recréé et +replacé, il eût revêtu l'automne de sa vie de la pourpre romaine, et du +moins réparé, pour le monde, le scandale de sa vie! Cardinal, grand +seigneur, homme vraiment distingué, il aurait eu des droits à tous les +respects, à tous les égards, et sa marche n'aurait pas eu ce caractère +d'embarras et d'hésitation qui l'a tant gêné depuis. Mais dans la +situation où il s'est mis, quelles précautions n'a-t-il pas dû prendre +pour échapper, autant que possible, au ridicule toujours suspendu sur +lui! Sans doute il s'est mieux tiré qu'un autre de l'étrange évidence +dans laquelle il était. Un profond silence sur les ennuis secrets, les +apparences d'une complète indifférence pour les niaiseries qui +échappaient à sa compagne et pour les écarts qu'elle se permit, un peu +de hauteur à l'égard de ceux qui auraient tenté de sourire de lui ou +d'elle, une extrême politesse qui appelait la bienveillance, un grand +crédit, une considération politique immense, une fortune énorme, +dépensée noblement, une patience à toute épreuve pour dévorer l'insulte, +une grande habileté pour s'en venger à propos, voilà ce qu'il opposa, +avec une suite vraiment remarquable, au blâme général qu'il avait +excité, mais qui ne savait sous quelle forme se montrer; et, malgré ses +fautes qui sont immenses, le mépris public n'a jamais osé l'atteindre. +Mais il ne faut pas croire qu'intérieurement il n'ait pas été puni de +son imprudente conduite. Privé de tout bonheur intime, à peu près +brouillé avec sa famille qui ne pouvait guère se mettre en relations +avec madame de Talleyrand, il fut forcé de se livrer à une vie toute +factice, qui pût l'arracher à l'ennui de sa maison, et peut-être à +l'amertume de ses secrètes pensées.</p> + +<p>Les affaires publiques le servirent et l'occupèrent; il livra au jeu le +temps qu'elles lui laissaient. Toujours environné d'une cour nombreuse, +donnant aux affaires ses matinées, à la représentation le soir, et la +nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au tête-à-tête fastidieux de sa +femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui eût inspiré de trop +sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire de lui-même, il +ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il était sûr que l'extrême +fatigue lui permettrait de l'obtenir.</p> + +<p>Au reste, l'empereur, par sa conduite à l'égard de madame de Talleyrand, +ne le dédommagea point de l'obligation qu'il lui avait imposée. Il la +traita toujours froidement, et souvent avec impolitesse, ne lui +accordant jamais sans difficultés les distinctions accordées au rang où +elle était appelée, et ne dissimulant point la déplaisance qu'elle lui +inspirait, même dans les temps où M. de Talleyrand avait encore toute sa +confiance. Ce dernier dévora tout, et ne laissa jamais échapper la +moindre plainte. Il arrangea les choses pour que sa femme se montrât peu +à la cour; elle recevait tous les étrangers, à certains jours les +personnes qui tenaient au gouvernement; elle ne faisait guère de +visites; on n'en exigeait point d'elle; on la comptait pour rien. Il +était clair que, pourvu qu'en entrant et en sortant de son salon on lui +fît une révérence, M. de Talleyrand n'en demandait pas davantage. +J'oserais, en finissant, dire qu'il parut toujours porter, avec un +courage parfaitement résigné, le <i>tu l'as voulu</i> de la comédie.</p> + +<p>La suite de ces mémoires me ramènera à parler de M. de Talleyrand, quand +j'aurai atteint le temps de notre liaison avec lui<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Cette liaison de mes grands-parents avec M. de + Talleyrand, commencée pendant le séjour de mon grand-père à + Milan, devenait précisément plus intime dans la même année. + Voici ce que ma grand'mère écrivait de lui à son mari, le 6 + vendémiaire an XIV (28 sept. 1805): «J'ai été réellement + contente du ministre. Dans une petite audience qu'il m'a + donnée, il m'a témoigné de l'amitié à sa manière. Vous pouvez + lui dire qu'il a été bien aimable, que je vous l'ai écrit. + Cela ne fait jamais de mal. Je lui ai dit, en riant: «Aimez + donc mon mari; cela ne vous donnera pas grand'peine, et cela + me fera plaisir.» Il m'a assuré qu'il vous aimait, <i>et je + l'ai cru</i>. Il prétend que nous nous ennuyons trop à la cour + pour ne pas devenir toutes un peu galantes, <i>moi</i>, dit-il, + <i>un peu plus tard que les autres, parce que je ne suis pas + tout à fait bête, et que l'esprit est la plus sûre + sauvegarde</i>. J'avais envie de lui dire qu'il n'en était pas + la preuve, et que je sentais en moi une bien meilleure + défense, qui est tout entière dans ce sentiment si doux, si + exclusif que tu as su m'inspirer, et qui fait le bonheur de + ma vie, même en ce moment où il me cause de vifs chagrins.» + Ce chagrin, c'était l'absence. (P. R.)</blockquote> + +<p>Je n'ai point connu madame Grand dans l'éclat de sa jeunesse et de sa +beauté, mais j'ai entendu dire qu'elle avait été une des plus charmantes +personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et +l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était +éblouissant, ses yeux d'un bleu animé; le nez un peu court, retroussé +et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec +M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une +beauté qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait +avoir au moins trente-six ans, quand elle épousa M. de Talleyrand. +L'élégance de sa taille commençait à disparaître un peu, par +l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a +fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son teint +devenu fort rouge. Elle a le son de voix désagréable, de la sécheresse +dans les manières, une malveillance naturelle à l'égard de tout le +monde, et un fonds de sottise inépuisable, qui ne lui a jamais permis de +rien dire à propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours +été les objets de sa haine particulière, et l'ont cordialement détestée. +Son élévation lui a donné peu de bonheur, et ce qu'elle a eu à souffrir +n'a jamais excité l'intérêt de personne<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a> Le bref du pape, qui relevait M. de Talleyrand + des excommunications encourues, était alors considéré, par + lui, comme une permission de devenir laïque, et même de se + marier, quoique rien de pareil n'y soit dit expressément. On + peut s'en convaincre en lisant l'ouvrage très intéressant de + sir Henry Lytton Bulwer, qui me paraît être ce qu'on a écrit + de plus juste et de plus bienveillant à la fois, sur son + esprit, sur sa personne et sur l'influence, tant de fois + utile à la France, qu'il a exercée en Europe. Quant à son + mariage, l'auteur en parle ainsi: «La dame qu'il épousa, née + dans les Indes orientales, et séparée de M. Grand, était + remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit. + Tout le monde a entendu l'anecdote à propos de sir George + Robinson, auquel elle demandait des nouvelles de son + domestique <i>Friday</i>. Mais M. de Talleyrand défendait son + choix en disant: «Une femme d'esprit compromet souvent son + mari, une femme stupide ne compromet qu'elle-même.» (Essai + sur Talleyrand par sir Henry Lytton Bulwer G. C. B, ancien + ambassadeur, trad. de l'anglais par M. G. Perrot) (P. R.)</blockquote> + +<p>Tandis que l'empereur passait en revue toute son armée, madame Murat +alla lui faire une visite à Boulogne, et il exigea que madame Louis +Bonaparte, qui avait accompagné son mari aux eaux de Saint-Amand, +l'allât joindre aussi, et lui menât son fils. Il lui arriva plus d'une +fois de parcourir les rangs de ses soldats avec cet enfant dans ses +bras. Cette armée était alors admirablement belle, soumise à une exacte +discipline, animée, bien pourvue, et fort impatiente de la guerre. Ses +désirs ne tardèrent pas à être satisfaits. Malgré les rapports de nos +journaux, nous étions presque toujours arrêtés dans tout ce que nous +tentions sur mer pour protéger nos colonies; l'entreprise de la descente +paraissait de jour en jour plus périlleuse; il fallait frapper l'Europe +par quelque nouveauté moins douteuse.</p> + +<p>«Nous ne sommes plus, disaient les notes du <i>Moniteur</i> en s'adressant +aux Anglais, ces Français si longtemps vendus et trahis par des +ministres perfides, des maîtresses avides et des rois fainéants. Vous +marchez vers une inévitable destinée.»</p> + +<p>Nous livrâmes un combat naval à la hauteur du cap Finistère, combat dont +les deux nations, anglaise et française, firent une victoire, où sans +doute la bravoure nationale opposa une forte résistance à la science de +l'ennemi, mais qui n'eut d'autre résultat que de faire rentrer notre +flotte dans le port. Peu après, nos journaux retentirent de plaintes sur +les outrages que le pavillon vénitien avait éprouvés, depuis qu'il +dépendait de l'Autriche. On sut bientôt que les troupes autrichiennes se +mettaient en mouvement, que l'alliance entre les deux empereurs +d'Autriche et de Russie était décidée contre nous. Les journaux anglais +annoncèrent avec triomphe la guerre continentale.</p> + +<p>On fêta cette année le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de +pompe, d'un bout de la France à l'autre. Il revint de Boulogne le 3 +septembre, et, dans ce temps, le Sénat rendit un décret par lequel, on +dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grégorien. Ainsi +disparurent peu à peu les dernières traces de la République qui avait +duré, ou paru durer, treize ans.</p> +<a name="c14" id="c14"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>(1805.)</h4> + +<p class="sml"><b>M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ +de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris +pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg +Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.</b></p> + +<p>À l'époque dont je parle, M. de Talleyrand était encore mal avec Fouché +et, ce qui est assez curieux à dire, je me souviens que ce dernier +l'accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait +toujours que, lors de l'attentat du 3 nivôse<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, M. de Talleyrand +l'avait fortement accusé de négligence auprès de Bonaparte, et n'avait +pas peu contribué à le faire renvoyer. Revenu au ministère, il gardait +secrètement sa rancune, et ne laissait guère échapper d'occasion de la +satisfaire, par des moqueries âpres et un peu cyniques, qui, d'ailleurs, +faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et +Fouché ont été deux hommes vraiment remarquables, et tous deux très +utiles à Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et +de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles +relations. L'un avait gardé fidèlement les manières gracieusement +insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands +seigneurs de l'ancien régime. Fin, silencieux, mesuré dans ses discours, +froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force +que de lui seul, car il n'avait dans sa main aucun parti, ses fautes +mêmes et, pour dire tout, la flétrissure de l'oubli de son ancien état, +ne paraissaient point une garantie suffisante aux révolutionnaires qui +le connaissaient si adroit et si souple, qu'ils le supposaient +conservant toujours des moyens de leur échapper. D'ailleurs, il ne se +livrait à personne, impénétrable sur les affaires dont il était chargé, +et sur l'opinion qu'il avait du maître qu'il servait; et, pour achever +de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne négligeant aucune +de ses aises, soigné dans sa toilette, parfumé, amateur de bonne chère +et de toutes les jouissances du luxe, jamais empressé auprès de +Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en +public, et comme sûr de lui demeurer constamment nécessaire.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a> La machine infernale.</blockquote> + +<p>Fouché, au contraire, véritable produit de la Révolution, sans soin de +sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonçaient ses +dignités comme s'il dédaignait de les arranger sur lui, s'en moquant +même dans l'occasion, actif, animé, toujours un peu inquiet; bavard, +assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien être le +dernier degré de la ruse, se vantant volontiers, assez disposé à se +livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant +guère à se justifier que par le mépris d'une certaine morale ou +l'insouciance d'une certaine approbation; mais il conservait avec un +soin qui, quelquefois, inquiétait Bonaparte, des relations avec un parti +que l'empereur se croyait obligé de ménager dans sa personne. Au travers +de tout cela, Fouché ne manquait pas d'une sorte de bonhomie; il avait +même quelques qualités intérieures. Il était bon mari d'une femme laide +et assez ennuyeuse, et très bon, même très faible père. Il envisageait +les révolutions dans leur ensemble, il haïssait les tracasseries +partielles, les soupçons journaliers, et c'est par suite de cette +disposition que sa police ne suffisait point à l'empereur. Là où il +voyait du mérite, il lui rendait justice; on n'a point raconté de lui de +vengeances qui lui aient été personnelles, et il ne s'est pas montré +capable de jalousies prolongées. Il est même vraisemblable que, s'il est +resté plusieurs années ennemi de M. de Talleyrand, c'est encore moins +parce qu'il avait à se plaindre de lui, que parce que l'empereur a pris +soin d'entretenir cette froideur entre deux hommes dont il eût cru +l'union dangereuse pour lui. Et, en effet, c'est à peu près vers le +temps où ils se sont rapprochés qu'il a commencé à se défier d'eux, et à +les éloigner un peu de ses affaires.</p> + +<p>Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crédit bien plus étendu que +Fouché. Il s'agissait de fonder une royauté, d'imposer à l'Europe et à +la France, par une diplomatie habile et par la pompe d'une cour, et le +ci-devant grand seigneur était bien meilleur à consulter sur tout cela. +Il avait une immense réputation en Europe; on lui connaissait des +opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains étrangers une +morale suffisante pour eux. L'empereur, pour inspirer confiance à ses +voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son +ministre des affaires étrangères. Il lui pardonna cette flatteuse +distinction, tant qu'il la crut nécessaire à ses projets.</p> + +<p>L'agitation dans laquelle était l'Europe, au moment où la rupture avec +la Russie et l'Autriche éclata, redoubla les entretiens de l'empereur +avec M. de Talleyrand; et, quand il partit pour commencer la campagne, +le ministre alla s'établir à Strasbourg afin d'être à portée de se +rendre près de l'empereur au moment où le canon français aurait marqué +l'heure des négociations.</p> + +<p>Vers le milieu de septembre, le bruit d'un prochain départ se répandit à +Saint-Cloud. M. de Rémusat reçut l'ordre de se rendre à Strasbourg, et +d'y faire préparer le logement impérial; et l'impératrice déclara si +vivement l'intention de suivre son époux qu'il fut décidé qu'elle irait +à Strasbourg avec lui. Une cour assez nombreuse devait les suivre. Mon +mari s'éloignant, j'aurais fort souhaité de l'accompagner, mais je +devenais de plus en plus malade, et hors d'état de faire un voyage. Il +fallut donc me soumettre à cette nouvelle séparation, bien autrement +triste que l'autre. C'était la première fois, depuis mon installation à +cette cour, que je voyais l'empereur partir pour l'armée. Les dangers +qu'il allait courir ranimèrent tout l'attachement que je lui portais. Je +ne me sentais plus la force de lui rien reprocher quand je le voyais +s'éloigner pour un si grave motif, et la pensée que, de tant de +personnes qui partaient avec lui, il y en aurait peut-être quelques-unes +que je ne devais plus revoir, me serrait le coeur au milieu du salon de +Saint-Cloud, et quelquefois me faisait venir les larmes aux yeux. Tout +autour de moi, je voyais des femmes, des mères navrées, qui n'osaient +pourtant pas laisser voir leur douleur tant était grande la crainte de +déplaire! De même les militaires affectaient cette insouciance, parade +nécessaire de leur état. Mais, à cette époque il y en avait déjà un bon +nombre qui, parvenus à une fortune satisfaisante et ne pouvant pas +prévoir l'élévation presque gigantesque où la continuité des guerres les +a portés depuis, regrettaient sincèrement la vie opulente et tranquille +dont ils avaient pris l'habitude depuis quelques années.</p> + +<p>En France, la loi de la conscription s'exécutait avec sévérité et +agitait les provinces; à Paris, les partis se flattaient que bien des +choses allaient être remises en question, et on envisageait avec assez +de froideur la nouvelle gloire que nos armes devaient acquérir. Mais le +soldat, l'officier simple, étaient pleins d'ardeur et d'espérance, et +volaient aux frontières avec cet empressement qui présage le succès.</p> + +<p>Le 20 septembre, cet article parut dans <i>le Moniteur</i>:</p> + +<p>«L'empereur d'Allemagne, sans négociations ni explications préalables, +et sans déclaration de guerre, a envahi la Bavière. L'électeur s'est +retiré à Wurtzbourg, où toute l'armée bavaroise s'est réunie.»</p> + +<p>Le 23, l'empereur se rendit au Sénat; il y porta le décret qui rappelait +les réserves des conscrits de cinq années. Le ministre de la guerre, +Berthier, lut un rapport sur la guerre qu'on allait faire, et le +ministre de l'intérieur démontra la nécessité de faire garder les côtes +par des gardes nationales.</p> + +<p>Le discours de l'empereur fut simple et imposant; on l'approuva +généralement; les sujets de plaintes que nous pouvions avoir contre +l'Autriche furent longuement exposés dans <i>le Moniteur</i>. Nul doute que +l'Angleterre, sinon inquiète, du moins fatiguée par le séjour de nos +troupes sur les côtes, n'ait employé toute sa politique à soulever +contre nous des ennemis sur le continent, et que la création du royaume +d'Italie, et surtout sa réunion à l'empire français, n'aient +suffisamment inquiété le cabinet autrichien. À moins de connaître les +secrets de la diplomatie à cette époque, ce dont je suis fort éloignée, +on ne s'explique pas comment l'empereur de Russie rompit avec nous. Il +est présumable que des gênes commerciales commencèrent à lui donner de +l'inquiétude dans ses relations avec l'Angleterre.</p> + +<p>J'ajouterai, si l'on veut, les paroles de Napoléon lui-même, qui à cette +époque disait: «L'empereur Alexandre est jeune, il veut tâter de la +gloire, et comme tous les enfants, suivre une route différente de celle +qu'a suivie son père.» Je n'expliquerai pas davantage la neutralité que +garda le roi de Prusse, qui nous fut si avantageuse, et qui lui devint +si fatale, puisqu'elle ne fit que reculer sa perte d'une année. Il me +semble que l'Europe se trompa; il fallait mieux deviner l'empereur, +consentir franchement à lui céder toujours, ou s'entendre tous pour +l'écraser dès son début.</p> + +<p>Mais revenons à mon récit, dont je me suis écartée pour traiter une +matière trop au-dessus de mes forces.</p> + +<p>Je passai à Saint-Cloud les derniers jours qui précédèrent le départ. +L'empereur travaillait sans relâche; quand il était fatigué, il se +couchait quelques heures dans la journée, pour se relever au milieu de +la nuit. Du reste, il avait de la sérénité, même plus de grâce que dans +un autre temps; il recevait du monde comme de coutume, assistait à +quelques spectacles, et se ressouvint à Strasbourg d'envoyer au comédien +Fleury une gratification, parce que, deux jours avant son départ, il +avait joué devant lui <i>le Menteur</i> de Corneille qui l'avait amusé.</p> + +<p>Quant à l'impératrice, elle avait toute la confiance dont la femme de +Bonaparte devait avoir contracté l'habitude. Satisfaite de le suivre, et +d'échapper par ce moyen aux discours parisiens qui l'effrayaient, à la +surveillance de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint-Cloud, +s'amusant d'une représentation nouvelle, elle envisageait une campagne +comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir à de +l'indifférence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de +flatteur pour celui qu'elle croyait fermement que la fortune n'oserait +abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer à Paris, et il +avait l'ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph +présidait les conseils d'administration du Sénat. Logé au Luxembourg, il +devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghèse faisait des remèdes +à Trianon; madame Murat se retirait à Neuilly où elle embellissait une +demeure charmante; Murat suivait l'empereur à l'armée. M. de Talleyrand +devait demeurer à Strasbourg, jusqu'à nouvel ordre. M. Maret +accompagnait l'empereur: il était le grand rédacteur des bulletins.</p> + +<p>Le 24, l'empereur partit, et il arriva à Strasbourg sans s'arrêter. Je +revins tristement à Paris rejoindre mes enfants, ma mère, et ma soeur +inquiète et séparée de M. de Nansouty qui commandait une division de +cavalerie.</p> + +<p>Dès le départ de l'empereur, on commença à répandre à Paris des bruits +d'invasion sur nos côtes, et en effet peut-être eût-on pu tenter une +telle expédition, mais, heureusement, nous n'avions pas affaire à des +ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et, à cette époque, +les Anglais étaient loin d'avoir dans leurs troupes de terre la +confiance que, depuis, elles ont mérité de leur inspirer.</p> + +<p>Le resserrement de l'argent se fit presque aussitôt sentir; un peu plus +tard, les payements de la Banque furent suspendus; l'argent devint cher, +jusqu'à se vendre à un prix très élevé. J'entendais dire que notre +commerce d'exportation ne suffisait point à nos besoins, et que la +guerre l'arrêtait tout à fait et haussait le prix de tout ce qui nous +venait du dehors. Là, dit-on, était la cause de cette gêne subite que +nous éprouvions<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a> «Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers + (t. VI, p. 31), le numéraire, quoiqu'il eût promptement + reparu, était toujours demeuré insuffisant, par une cause + facile à comprendre. Le papier-monnaie, tout en étant + discrédité dès le premier jour de son émission, avait + néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie + quelconque des échanges, et avait expulsé de France une + partie des espèces métalliques. La prospérité publique, + subitement restaurée sous le consulat, n'avait cependant pas + assez duré pour ramener l'or et l'argent sortis du pays. S'en + procurer était, à cette époque, l'un des soins constants du + commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide + développement, parce qu'elle fournissait, au moyen de ses + billets parfaitement accrédités, un supplément de numéraire, + la Banque de France avait la plus grande peine à maintenir + dans ses caisses une réserve métallique proportionnée à + l'émission de ses billets. Une portion considérable de notre + numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes, + Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés + que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou + par la contrebande. Tous les commerçants du temps se + plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était + journellement discuté à la Banque par les négociants les plus + éclairés de France.» Cette situation, décrite par M. Thiers + pour le mois de septembre 1805, s'était fort aggravée par la + déclaration de guerre. La suspension des payements de <i>la + caisse de consolidation</i> en Espagne, les embarras de la + compagnie des <i>Négociants réunis</i>, la suspension des + payements de la Banque, les faillites nombreuses, à Paris et + en province, furent les premiers effets de la campagne + d'Austerlitz. (P. R.)</blockquote> + +<p>Les inquiétudes particulières venaient encore ajouter à la tristesse +générale. Déjà beaucoup de familles distinguées avaient livré leurs +enfants à la carrière des armes et tremblaient sur leur destinée. Quelle +attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient +apprendre, tout à coup, la perte de ce qu'on avait de plus cher! Quel +supplice Bonaparte a imposé à des mères, à des femmes pendant tant +d'années! Il s'est quelquefois étonné de la haine qu'il a fini par +inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxiété si douloureuse et si +prolongée, tant de larmes répandues, de nuits sans sommeil et de +journées pleines d'épouvante? S'il a bien voulu y regarder, il aura vu +qu'il n'est pas un sentiment naturel qu'il n'ait froissé.</p> + +<p>Avant son départ, pour offrir un débouché à la noblesse, il s'avisa de +créer ce qu'on appela <i>la garde d'honneur</i>. Il en donna le commandement +à son grand maître des cérémonies. Il était presque plaisant de voir +l'empressement que M. de Ségur mettait à former ce corps, le zèle que +certains personnages témoignaient pour y entrer, et l'anxiété +qu'éprouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l'empereur +les approuverait fort en leur voyant échanger leur habit rouge contre un +uniforme. Je n'oublierai jamais la surprise, et presque l'effroi que me +causa M. de Luçay, préfet du palais, douce et craintive créature, +lorsqu'il vint me demander si M. de Rémusat, père de famille, ancien +magistrat, alors âgé de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi, +tout à coup, la carrière militaire qui s'ouvrait à tout le monde. Nous +commencions à être habitués à tant de choses bizarres que, malgré ma +raison, j'éprouvai une sorte d'inquiétude. J'écrivis à ce sujet à mon +mari, qui me répondit que nulle ardeur martiale ne s'était heureusement +emparée de lui, et qu'il espérait que l'empereur compterait encore près +de lui d'autres services que ceux de l'épée.</p> + +<p>L'empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En +quittant Strasbourg, il avait laissé à mon mari toute la surveillance de +la cour et de la maison de l'impératrice. C'était lui imposer une vie +assez douce, qui n'avait d'autre inconvénient que de traîner après soi +un peu d'ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi à Strasbourg, +mit de l'intérêt dans les journées de M. de Rémusat. À cette époque +commença leur véritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rémusat, +naturellement simple, modeste, retiré, gagnait beaucoup à être vu de +près. M. de Talleyrand démêla la finesse de son esprit, la rectitude de +son jugement, la droiture de ses aperçus. Il prit confiance en lui, +rendant justice à la sûreté de son commerce, lui témoigna de l'amitié, +et lui, touché d'en rencontrer là où il n'en avait point attendu, lui +voua dès ce moment un attachement qu'aucune vicissitude n'a pu démentir.</p> + +<p>Cependant, l'empereur avait promptement quitté Strasbourg. Dès le 1er +octobre, il était en campagne, et toute l'armée, transportée de Boulogne +comme par enchantement, dépassait nos frontières. L'électeur de Bavière, +sommé par l'empereur d'Autriche de donner passage à ses troupes et s'y +refusant, se vit envahi de tous côtés; mais Bonaparte ne tarda point à +voler à son secours.</p> + +<p>Nous vîmes donc paraître le premier bulletin de la grande armée, qui +nous annonça un premier avantage à Donauvoerth, et nous donna les +proclamations de l'empereur et celle du vice-roi d'Italie. Masséna +devait seconder ce dernier, et faire pénétrer dans le Tyrol les armées +française et italienne réunies. À toutes les paroles qui devaient +enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries +mordantes contre l'ennemi. Une circulaire adressée aux habitants de +l'Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, était publiée, +et accompagnée de cette note: «Nous espérons que l'empereur d'Autriche +n'en aura pas besoin, puisqu'il est retourné à Vienne.» Les insultes +n'étaient point épargnées aux ministres et à quelques grands seigneurs +autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu'on accusait d'être +dirigé par sa femme, toute dévouée à la politique anglaise. Ces +petitesses se trouvaient pèle-mèle, dans les bulletins, avec des phrases +vraiment élevées, et d'une éloquence plus romaine que française, mais +qui ne laissait pas de frapper.</p> + +<p>L'activité de Bonaparte dans cette campagne fui réellement surprenante. +Dès le début, il jugea les avantages qu'allaient lui donner les +premières fautes que firent les Autrichiens, et il prévit son succès. +Vers le milieu d'octobre, il écrivait à sa femme: «Rassure-toi, je te +promets la campagne la plus courte et la plus brillante.»</p> + +<p>À Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l'ennemi, M. de +Nansouty s'y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu à +Günzbourg, et bientôt les Autrichiens reculèrent de partout.</p> + +<p>L'armée s'animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les +rigueurs de la saison qui s'avançait. Prêt à livrer bataille, l'empereur +haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d'une neige qui +tombait abondamment: «Mais, disait le bulletin, ses paroles étaient de +flamme, et le soldat oubliait ses privations.» Le bulletin se terminait +par ces paroles prophétiques: «Les destinées de la campagne sont +fixées<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a> Voici le texte même du cinquième bulletin de la + grande armée: «Augsbourg, 20 vendémiaire an XIV (12 octobre + 1805). L'empereur était sur le pont du Lech lorsque le corps + d'armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en + cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de + l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, et de la + confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu par + un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la + troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et éprouvait un + froid assez vif, mais les paroles de l'empereur étaient de + flamme; en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses + privations, et était impatient de voir arriver l'heure du + combat. Jamais plus d'événements ne se décideront en moins de + temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des + armées autrichiennes et russes seront fixés.» (P. R.)</blockquote> + +<p>La prise d'Ulm et la capitulation de son énorme garnison achevèrent de +frapper l'Allemagne de surprise et de terreur, et commencèrent à imposer +silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez +de peine à contenir à Paris. Il est difficile d'empêcher les Français de +se ranger du parti de la gloire, et nous commençâmes à prendre part à +celle dont se couvraient nos armées. Mais la gêne d'argent se faisait +sentir toujours d'une manière pénible, le commerce souffrait, les +spectacles étaient déserts; on remarquait l'accroissement de la misère, +et on se soutenait seulement par l'espoir qu'une si brillante campagne +devait être suivie d'une prompte paix.</p> + +<p>Après la prise d'Ulm, l'empereur dicta lui-même cette phrase du +bulletin: «On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: elle est digne +de son chef<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.» Il écrivit au Sénat, en lui envoyant les drapeaux pris +sur l'ennemi, et en lui annonçant que l'électeur était rentré dans sa +capitale; et on publia aussi ses lettres aux évêques pour leur demander +de remercier Dieu de nos succès.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> Cette phrase se trouve en effet dans le sixième + bulletin de la grande armée, daté d'Elchingen, le 26 + vendémiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)</blockquote> + +<p>Dès le commencement de la campagne, il avait été fait des mandements +dans chaque métropole pour justifier cette nouvelle guerre, et +encourager les conscrits à marcher promptement où ils étaient appelés. +Les évêques recommencèrent de nouveau, et ils épuisèrent les citations +de l'Écriture pour démontrer que l'empereur était protégé par le Dieu +des armées<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p> + +<p>Joseph Bonaparte avait porté la lettre de son frère au Sénat. Le Sénat +décréta qu'une adresse de félicitations serait portée, en réponse, au +quartier général par un certain nombre de ses membres.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a> L'extrême complaisance que mettait le clergé à + satisfaire l'empereur ne suffisait pas encore à celui-ci, si + l'on en juge par cette lettre qu'il écrivait à Fouché, + pendant cette campagne, le 4 nivôse an XIV (25 décembre + 1805). «Je vois des difficultés au sujet de la lecture des + bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture + convenable. Elle n'est propre qu'à donner plus d'importance + aux prêtres qu'ils ne doivent en avoir; car cela leur donne + le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises + nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà + comme on n'est jamais dans des principes exacts: tantôt on ne + veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut + laisser tomber cela. M. Portalis a eu très tort d'écrire sa + lettre, sans savoir si c'était mon intention.» (P. R.)</blockquote> + +<p>L'impératrice reçut à Strasbourg la visite de plusieurs princes +d'Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et +leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel, +les lettres de l'empereur qui lui annonçait si bien d'avance les +victoires qu'il allait remporter; et force était bien d'admirer cette +habile prévoyance, ou de reconnaître la puissance d'une destinée qui ne +se démentait pas un seul instant.</p> + +<p>Le maréchal Ney eut une belle affaire à Elchingen, et l'empereur +consentit tellement à lui en laisser l'honneur que, plus tard, quand il +créa des ducs, il voulut que ce maréchal portât le nom de duc +d'Elchingen.</p> + +<p>Je me sers de cette expression <i>consentir</i>, parce qu'il a été reconnu +que Bonaparte n'était pas toujours bien exact dans la répartition de +gloire qu'il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise +qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait à +donner de la gloire qu'à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui +arrivait, selon sa politique à l'égard des chefs qu'il avait sous ses +ordres, ou le degré de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le +silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de +tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une +action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais +tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et +cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On +essayait de réclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les événements +dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà +effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à +la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il +imposait silence à la réclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le +chef qui se trouvait offensé, une somme d'argent, une prise sur +l'ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées, +et ainsi se terminait le différend.</p> + +<p>Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu'il +employait adroitement à l'égard de ses maréchaux et de ses officiers +supérieurs, pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par la +difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre +d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions +pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents, +sachant à quoi chacun d'entre eux pouvait lui être utile, obligé sans +cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur +jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et, +surtout, ne pas laisser échapper l'occasion de leur montrer +qu'entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était +dans ses mains<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de +n'être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au +prix qu'il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n'ont +pas eu à se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un +prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses +qu'ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs +espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans +en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait +terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent +distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus; +il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d'entre ces +fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles +s'étaient formées, c'est que la facilité avec laquelle elles avaient été +acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans +la confiance où ils étaient que ces moyens d'acquérir ne s'épuiseraient +jamais pour eux.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Je trouve dans les papiers de mon père une note + qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux + de l'Empire: «L'empereur composait ses bulletins avec la plus + grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout + effacer et d'établir son infaillibilité, puis cherchant le + genre d'effet qu'il voulait produire sur les étrangers et le + public français, enfin obéissant à ses vues sur ses + lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour + eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien + n'égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les + bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils + réclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis + XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à + discipliner les vanités. + +<p> »L'empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les + militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et + qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des + autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les + entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle, + l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut + créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul + homme dont il ait parlé avec une sorte d'enthousiasme, et + encore ne l'avait-il connu qu'au début de sa carrière de + puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien + traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800). + Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son + récit de la première campagne d'Italie, sont remarquables, et + la sévérité n'y ressemble pas à la jalousie. En général il + parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On + peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il + dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général + Foy m'a raconté qu'il lui avait entendu dire de Soult: «Il + peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la + livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des + prétentions, de l'ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas, + disait-il à M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir à tenir + deux hommes comme Soult et Ney.»</p> + +<p> »Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il + disait d'eux. Ce n'était pas à l'armée, surtout dans les + campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait + le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il + avait, pour ainsi dire, <i>une manière lâchée</i> de faire la + guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il + sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus + confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il + ne s'occupait que de couvrir, par des coups décisifs et + directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les + pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait + lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les + chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur + responsabilité, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne + recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les + mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'égoïsme, + d'injustice et de perfidie, de haine même, ou d'envie. + Barante m'a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à + l'armée, étaient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans + les grands états-majors, et quelquefois même au quartier + général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal + Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit + sans cesse à sa table dire que l'empereur était jaloux de + lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à + cette fin, et, ayant mal à l'estomac, il allait jusqu'à dire + que cela venait de ce que l'empereur avait voulu + l'empoisonner.» J'ai cité tout entier ce passage intéressant, + mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors + de la campagne de 1805. (P. R.)</p></blockquote> + +<p>Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l'armée fût +encore soumise à une discipline dont plus tard elle s'est fort écartée, +les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre +de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l'entier +pillage de leurs châteaux l'obligation où ils se trouvèrent de loger une +seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat +était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on +ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d'emporter du +château qu'il abandonnait ce qui était à sa convenance. J'ai vu, au +retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son +mari, sachant le goût qu'elle avait pour la musique, lui avait envoyé +une collection énorme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand, +et nous dire, avec la même naïveté, qu'il lui avait adressé un si grand +nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés +de tous côtés, qu'elle ne savait plus où les placer.</p> + +<p>Mais, en même temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les +prétentions de ses généraux, il n'épargnait rien pour encourager et +satisfaire le soldat. Après la prise d'Ulm, un décret annonça que le +mois de vendémiaire, qui venait de s'écouler, serait à lui seul compté +pour une campagne.</p> + +<p>Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un <i>Te Deum</i> à +Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires.</p> + +<p>Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et +bientôt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne +dût payer cher les prodiges de cette campagne. L'armée russe marchait à +grandes journées pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint +les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans +ce temps, que l'empereur François fit une grande faute en commençant +cette guerre avant que l'empereur Alexandre eût été à portée de le +secourir.</p> + +<p>Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il +demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des +garnisons françaises qu'il avait eu à supporter jusqu'alors. Quelques +décrets, relatifs à l'administration de la France, furent rendus des +différents quartiers généraux, et l'ancien doge de Gênes fut nommé +sénateur. L'empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant +d'affaires diverses en même temps, et à montrer qu'il savait porter ce +qu'il appelait <i>son coup d'oeil d'aigle</i> sur tous les coins, au même +moment. C'est par cette même raison, et par suite de sa jalouse +inquiétude, qu'il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui +recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain, +c'est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait +contraire, annonçant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait +contre lui en son absence, et qu'il se préparait, au retour, à en tirer +une vengeance éclatante.</p> + +<p>Quand Fouché recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez +lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accusés. Soit +qu'il trouvât réellement de la minutie dans le courroux de l'empereur, +et qu'il pensât, comme il le disait quelquefois, que c'était un +enfantillage de vouloir empêcher les Français de parler; soit qu'il +voulût se faire un mérite de sa modération, après avoir conseillé plus +de prudence à ceux qu'il avait mandés, il finissait par convenir que +l'empereur s'abandonnait à des inquiétudes trop minutieuses, et il +acquérait peu à peu une réputation de justice et de modération qui +effaçait les premières impressions formées sur lui. L'empereur, +instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gré, et se +défiait toujours, secrètement, d'un homme si attentif à ménager les +différents partis.</p> + +<p>Enfin, le 12 novembre, notre armée victorieuse entra à Vienne. Les +journaux nous donnèrent des récits fort détaillés de cet événement. Ces +récits acquièrent un degré d'intérêt de plus, quand on sait qu'ils +étaient tous dictés par Bonaparte lui-même, et qu'il se complaisait fort +souvent à inventer, après coup, des circonstances et des anecdotes par +lesquelles il voulait frapper les esprits.</p> + +<p>«L'empereur, disait le bulletin, s'est établi au palais de Schönbrunn; +il travaille dans un cabinet décoré de la statue de Marie-Thérèse. En +l'apercevant, il s'est écrié: «Ah! si cette grande reine vivait encore, +elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle +que madame de Colloredo! Toujours environnée des grands de son pays, +elle eût connu la volonté de son peuple. Elle n'aurait pas livré ses +provinces aux ravages des Moscovites, etc...<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a> On peut voir tout ce morceau assez long dans + <i>le Moniteur</i>.</blockquote> + +<p>Cependant, une mauvaise nouvelle vint tempérer la joie que Bonaparte +ressentait de tant de succès. L'amiral Nelson venait de battre notre +flotte à Trafalgar; les Français avaient fait sur mer des prodiges de +valeur, mais ils n'avaient pu échapper à une défaite réellement +désastreuse.</p> + +<p>Cet événement produisit à Paris un mauvais effet, dégoûta l'empereur à +jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d'une si fâcheuse +prévention contre la marine française, que, depuis ce temps, il ne fut +plus guère possible d'obtenir de lui qu'il y portât intérêt ou +attention. En vain les marins et les militaires qui s'étaient distingués +dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou +quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu +près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils +voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de +ne point mettre en ligne de compte de leurs services l'admirable +bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice.</p> + +<p>Dès que l'empereur fut à Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il +entrevoyait des négociations prêtes à s'ouvrir; l'empereur d'Autriche +envoyait ses ministres pour commencer à traiter. Il est vraisemblable +que le nôtre avait déjà arrêté, dans sa tête, le projet de faire +l'électeur de Bavière roi, en agrandissant ses États, et aussi le +mariage du prince Eugène.</p> + +<p>M. de Rémusat eut ordre de venir à Paris. Il en devait rapporter les +ornements impériaux et les diamants de la couronne, et les transporter +ensuite à Vienne. Je ne le vis qu'un moment, et j'appris avec un nouveau +chagrin qu'il allait s'éloigner davantage. À son retour à Strasbourg, il +trouva l'ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l'impératrice +reçut celui de se rendre à Munich avec toute sa cour. Rien n'égale les +honneurs qu'on lui rendit en Allemagne; les princes et les électeurs se +portèrent en foule sur son passage, et l'électeur de Bavière, surtout, +n'épargna rien pour qu'elle fût satisfaite de sa réception. Elle demeura +à Munich, pour y attendre le retour de son époux.</p> + +<p>M. de Rémusat, en se rendant à sa destination, eut l'occasion de faire +plus d'une triste réflexion dans le pays qu'il avait à parcourir. Il +traversait des contrées toutes fumantes encore des combats dont elles +avaient été témoins. Les villages détruits, les chemins couverts de +cadavres et de débris retraçaient à ses yeux toutes les horreurs du +carnage. La misère des peuples vaincus ajoutait encore des dangers à ce +voyage fait dans une saison avancée. Tout contribuait à noircir +l'imagination d'un homme, ami de l'humanité, et disposé à déplorer les +désastres qui sont la suite des passions violentes des conquérants. Les +lettres que je reçus de mon mari, tout imprégnées de ces pénibles +réflexions, m'attristèrent profondément, et vinrent affaiblir +l'enthousiasme vers lequel je me sentais entraînée de nouveau par des +succès dont les récits ne nous livraient que la partie brillante.</p> + +<p>Quand M. de Rémusat arriva à Vienne, il n'y trouva plus l'empereur. Les +négociations avaient peu duré, et notre armée marchait en avant. M. de +Talleyrand et M. Maret étaient demeurés au palais de Schönbrunn, où ils +vivaient sans aucune intimité. L'habitude que le dernier avait auprès de +l'empereur lui donnait une sorte de crédit qu'il conservait, comme je +l'ai déjà dit, à l'aide d'une adoration, vraie ou feinte, qui se +manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de +Talleyrand s'en amusait quelquefois, et se permettait de railler le +secrétaire d'État, qui en conservait une rancune extrême. Il s'observait +donc sans cesse vis-à-vis de M. de Talleyrand, et ne l'aimait +nullement.</p> + +<p>M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver +avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s'augmenta dans l'oisiveté +de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M. +Maret, qui écrivait exactement à l'empereur, lui manda cette nouvelle +liaison, et qu'elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et +prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.</p> + +<p>M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût +l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui +inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le +repos de l'Europe, il craignait fort l'entraînement de la victoire pour +l'empereur, et le désir que les militaires qui l'entouraient, tous +raccoutumés à la guerre, auraient qu'elle continuât. «Au moment de +conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur +lui-même que j'aurai le plus de peine à négocier, et qu'il me faudra +bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre à +canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il +parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des +énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à +terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un +gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa +conduite à l'égard de l'Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai +du moins, disait-il, l'enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque +repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile, +et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et +il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette +confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser +les effets d'une ambition sans bornes. Il m'écrivait souvent combien il +était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait +découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui +adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient +de plus pénible.</p> + +<p>Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les +lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrément de mon +intérieur. Quoique la prudence le forçât de n'entrer dans aucun détail, +je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des +différents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses +courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses +visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient +demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par +l'extrême attachement que leur inspirait l'empereur François. Ce bon +peuple de Vienne, tout conquis qu'il était, ne laissait point de +manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d'un +maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point +échapper un seul reproche contre lui.</p> + +<p>Au reste, il y avait beaucoup d'ordre à Vienne, la garnison y était +tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de +grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient +même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à +Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien +Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachèrent à la +musique de l'empereur.</p> +<a name="c15" id="c15"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XV.</h3> + +<h4>(1805.)</h4> + +<p class="sml"><b>Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince +Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de +Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix.</b></p> + +<p>L'arrivée de l'armée russe, et la rigueur des conditions imposées par le +vainqueur, avaient déterminé l'empereur d'Autriche à tenter encore une +fois la voie des armes. Ayant donc rassemblé ses forces et joint +l'empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son côté +pour le rencontrer. Ces deux armées immenses se joignirent en Moravie, +près du petit village d'Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu à +jamais célèbre par une si mémorable victoire. Ce fut le 1er décembre que +Bonaparte résolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son +couronnement.</p> + +<p>Le prince Dolgorouki avait été envoyé à notre quartier général par le +czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l'empereur a dit vrai +dans ses bulletins, ne pouvaient guère être écoutées par un vainqueur, +maître de la capitale de son ennemi. À l'en croire, on exigeait la +reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passât sur une autre +tête. On fit parcourir à l'envoyé une partie de l'armée qu'on avait, +exprès, laissée dans le désordre, et il fut trompé, et trompa les +empereurs dans les récits qu'il leur fit.</p> + +<p>Le bulletin, qui rend compte de ces deux journées du 1er et du 2 +décembre, rapporte que l'empereur, vers le soir, rentrant dans son +bivouac, dit: «Voilà la plus belle soirée de ma vie. Mais je regrette de +penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que +cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfants; et en vérité, je me +reproche ce sentiment, car je crains qu'il puisse me rendre inhabile à +faire la guerre.»</p> + +<p>Le lendemain, en haranguant ses soldats: «Il faut, leur dit-il, finir +cette campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver à +la paix qu'aux conditions proposées par l'aide de camp Dolgorouki, la +Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur +les hauteurs de Montmartre.» Il était écrit, cependant, que ces mêmes +armées y camperaient un jour, en effet, et qu'Alexandre verrait à +Belleville un messager de Napoléon venir lui offrir telle paix qu'il +voudrait lui dicter.</p> + +<p>Je ne copierai point ici le récit de cette bataille qui a fait un +honneur réel à nos armes; on le trouvera dans <i>le Moniteur</i>, et +l'empereur de Russie, avec cette noble sincérité qui le caractérisé, a +dit qu'on ne pouvait rien comparer aux dispositions prises par +l'empereur pour le succès de cette journée, à l'habileté de ses +généraux, et à l'ardeur du soldat français. L'élite des trois nations se +battit avec acharnement; les deux empereurs furent obligés de fuir, pour +éviter d'être pris, et sans les conférences du lendemain, il paraît que +la retraite de celui de Russie eût été fort difficile.</p> + +<p>L'empereur dicta, presque sur le champ de bataille, le récit de tout ce +qui se passa le 1er, le 2 et le 3. Il en écrivit même une partie, et ce +rapport fait avec précipitation, mais cependant détaillé et très curieux +encore aujourd'hui, par l'esprit dans lequel il fut conçu, gros de +vingt-cinq pages, couvert de ratures, de renvois, sans ordre, et +souvent sans clarté, fut envoyé à Vienne à M. Maret, avec l'ordre de le +rédiger promptement pour le dépêcher au <i>Moniteur</i> de Paris.</p> + +<p>Aussitôt que M. Maret eut reçu ce paquet, il se hâta de le communiquer à +M. de Talleyrand et à M. de Rémusat. Tous trois, qui habitaient alors le +palais de l'empereur d'Autriche, se renfermèrent dans l'appartement même +de l'impératrice, que M. de Talleyrand occupait, pour le déchiffrer et +le mettre en ordre. L'écriture de l'empereur, toujours fort difficile à +lire et souvent sans orthographe, rendait ce travail assez long. +Ensuite, il fallait rétablir l'ordre des faits, et changer des +expressions trop incorrectes contre d'autres plus convenables, et, +d'après l'avis de M. de Talleyrand et à la grande terreur de M. Maret, +retrancher des paroles par trop humiliantes pour les souverains +étrangers, et des éloges si directs, qu'on pouvait s'étonner que +Bonaparte se les fût donnés lui-même.</p> + +<p>Cependant, on eut soin de conserver certaines phrases soulignées et +auxquelles par conséquent il paraissait mettre de l'importance. Ce +travail dura plusieurs heures, et intéressa M. de Rémusat, en lui +donnant le moyen d'observer quelle différence de système, pour servir +l'empereur, suivaient les deux ministres avec lesquels il se trouvait.</p> + +<p>Après la bataille, l'empereur François avait demandé une entrevue qui se +passa au bivouac. «C'est, disait Bonaparte, le seul palais que j'habite +depuis deux mois.--Vous en tirez si bon parti, répondait l'empereur +d'Autriche, qu'il doit vous plaire.»</p> + +<p>On assure (<i>rapporte encore le bulletin</i>) que l'empereur a dit en +parlant de l'empereur d'Autriche: «Cet homme me fait faire une faute, +car j'aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l'armée russe et +autrichienne; mais, enfin, quelques larmes de moins seront versées.»</p> + +<p>Il paraît clair, par ce bulletin même, que le czar y est ménagé. Voici +comment on rend compte de la visite que l'aide de camp Savary fut chargé +de lui rendre:</p> + +<p>«L'aide de camp de l'empereur avait accompagné l'empereur d'Allemagne, +après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de Russie adhérait à la +capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée russe sans artillerie, +ni bagages, et dans un épouvantable désordre. Il était minuit; le +général Meerfeld avait été repoussé de Goeding par le maréchal Davout, +l'armée russe était cernée, pas un homme ne pouvait s'échapper. Le +prince Czartoryski introduisit le général Savary près de l'empereur.</p> + +<p>«--Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais; qu'il a +fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration pour +lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent ans +pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté?--Oui, sire, +lui dit le général, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs +de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Et +qu'est-ce?--Que l'armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les +journées d'étapes qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera +l'Allemagne et la Pologne autrichienne. À cette condition, j'ai ordre de +l'empereur de me rendre à nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, et +d'y donner des ordres pour protéger votre retraite, l'empereur voulant +respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour +cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.»</p> + +<p>»Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès +du maréchal Davout auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et +de rester tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur de France ne +pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur +qui renvoya six mille hommes à l'empereur Paul, avec tant de grâce et de +marques d'estime pour lui!»</p> + +<p>Le général Savary avait causé une heure avec l'empereur de Russie, et +l'avait trouvé tel que doit être un homme de coeur et de sens, quelques +revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés.</p> + +<p>Ce monarque lui demanda des détails sur la journée: «Vous étiez +inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur +tous les points d'attaque.--Sire, répondit le général, c'est l'art de la +guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C'est la quarantième +bataille que donne l'empereur.--Cela est vrai, c'est un grand homme de +guerre. Pour moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai +jamais eu la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez +de l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans +ma capitale; j'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne, il m'a +fait dire qu'il est content; je le suis aussi<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> Toutes ces anecdotes sont rapportées dans les + trentième et trente et unième bulletins de la grande armée, + datés d'Austerlitz, 12 et 14 frimaire an XIV (3 et 5 décembre + 1806), pages 543 et 555 du vol. XI de la correspondance de + Napoléon Ier, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III. + (P. R.)</blockquote> + +<p>On s'est souvent demandé, dans ce temps-là, par quelle raison +l'empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit à la +paix après cette bataille, car cette raison donnée dans <i>le Moniteur</i>, +de quelques larmes de moins qui seraient versées, ne fut sûrement pas le +vrai motif de sa réserve.</p> + +<p>Faut-il conclure que la journée d'Austerlitz lui coûta assez pour lui +inspirer de la répugnance à en risquer une semblable, et que l'armée +russe n'était pas si complètement défaite qu'il voulut le faire croire? +Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-même, lorsqu'on lui +demandait pourquoi il avait mis un terme à la marche victorieuse, lors +du traité de Leoben: «C'est que je jouais au vingt et un, et je me suis +tenu à vingt»? Faut-il penser que Bonaparte, empereur depuis un an +seulement, n'osait point encore sacrifier le sang des peuples, comme il +l'a fait depuis, et que, surtout à cette époque, plein de confiance en +M. de Talleyrand, il cédait plus volontiers à la politique modérée de +son ministre? Peut-être aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus +affaibli qu'il ne le fit réellement la puissance autrichienne; car il +lui arriva de dire, quand il fut de retour à Munich: «J'ai encore laissé +trop de sujets à l'empereur François.»</p> + +<p>Quels qu'aient été ses motifs, il faut lui savoir gré de cet esprit de +modération qu'il sut conserver au milieu d'une armée échauffée par la +victoire, et qui se montrait en ce moment très ardente à prolonger la +guerre. Les maréchaux, et tous les officiers qui entouraient l'empereur, +s'efforçaient de le pousser à continuer la campagne; sûrs de vaincre +partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en ébranlant les +intentions de leur chef, ils suscitèrent à M. de Talleyrand tous les +embarras qu'il avait prévus.</p> + +<p>Ce ministre, mandé au quartier général, eut à combattre la disposition +de l'armée. Seul, il soutint qu'il fallait conclure la paix, que la +puissance autrichienne était nécessaire à la balance de l'Europe; et, +dès cette époque, il disait: «Quand vous aurez affaibli les forces du +centre, comment empêcherez-vous celles des extrémités, les Russes, par +exemple, de se ruer sur elles?» À cela, on lui répondait par des +intérêts particuliers, par un désir personnel et insatiable de toutes +les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir, +et quelques-uns, connaissant assez bien le caractère de l'empereur, +disaient: «Si nous ne terminons pas cette affaire sur-le-champ, vous +nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne.» Quant à lui, +agité par des opinions si diverses, mû par le goût des batailles qu'il +avait encore, excité par sa défiance qui ne le quittait jamais, il +laissait voir à M. de Talleyrand, quelquefois, le soupçon qu'il n'eût +quelque intelligence secrète avec le ministère autrichien, et qu'il ne +lui sacrifiât les intérêts de la France. M. de Talleyrand répondait avec +cette fermeté qu'il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a +pris un parti: «Vous vous trompez. C'est à l'intérêt de la France que je +veux sacrifier l'intérêt de vos généraux dont je ne fais aucun cas. +Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez +assez pour n'être pas seulement militaire.»</p> + +<p>Cette manière d'élever Bonaparte en dépréciant autour de lui ses anciens +compagnons d'armes, flattait l'empereur, et c'est par une telle adresse +qu'il finissait par l'amener à ses fins. Il parvint enfin à le +déterminer à l'envoyer à Presbourg, où les négociations devaient avoir +lieu; mais, ce qui est étrange et peut-être inouï, c'est que l'empereur, +en donnant à M. de Talleyrand des pouvoirs pour traiter, ne craignit +point de le tromper lui-même, et de lui préparer le plus grand embarras +que jamais négociateur ait éprouvé. Lors de l'entrevue des deux +empereurs après la bataille, l'empereur d'Autriche avait consenti à se +dessaisir de l'État vénitien; mais il avait demandé que le Tyrol, dont +la plus grande partie venait d'être conquise par Masséna, lui fût rendu, +et l'empereur, peut-être, malgré tout son empire sur ses émotions, un +peu troublé et comme détendu par la présence de ce souverain vaincu, +venant discuter lui-même ses intérêts sur le champ de bataille où +gisaient encore ses sujets immolés pour sa cause, n'avait pas pu se +montrer inflexible. Il avait abandonné ce Tyrol qu'on lui demandait. +Mais, dès que l'entrevue fut terminée, il s'en repentit, et en donnant à +M. de Talleyrand les détails des engagements qu'il avait pris, il lui +fit un secret de celui qui regardait cette province.</p> + +<p>Cependant Bonaparte, après avoir vu partir son ministre pour Presbourg, +revint à Vienne, s'établir dans le palais de Schönbrunn. Là, il s'occupa +à passer en revue son armée, et à rétablir les pertes qu'il avait +faites, en reformant les corps à mesure qu'ils venaient tous se +soumettre à son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se +montra alors d'assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute +la partie de sa cour qu'il retrouva, et se complut à raconter les +merveilles de cette guerre.</p> + +<p>Une seule chose lui donnait quelquefois de légers éclairs de mauvaise +humeur: Il s'étonnait du peu d'effet que sa présence produisait sur les +Viennois, et de la peine qu'il avait à les attirer autour de lui, +quoiqu'il les invitât à des spectacles et à des dîners au palais qu'il +habitait. Il s'étonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et +bien inférieur à lui. Il lui arriva, une fois, d'en parler assez +ouvertement à M. de Rémusat: «Vous avez passé, lui dit-il, quelque temps +à Vienne, vous avez été à portée de les observer. Quel étrange peuple +est-ce donc, qu'il se montre comme insensible à la gloire et aux +revers?» M. de Rémusat, qui avait conçu une grande estime pour ce +caractère dévoué et attaché des Viennois, en fit l'éloge dans sa réponse +et peignit le dévouement à leur souverain dont il avait été témoin. +«Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parlé de moi; que +disent-ils?--Sire, répondit M. de Rémusat; ils disent: «L'empereur +Napoléon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est +parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui.» Ces sentiments, qui +résistaient à l'infortune, ne pouvaient guère être compris par un homme +qui ne trouvait de mérite que dans le succès. Quand, de retour à Paris, +il apprit quelle touchante réception les Viennois avaient faite à leur +empereur vaincu: «Quel peuple! s'écria-t-il. Si je rentrais ainsi dans +Paris, certes je n'y serais pas reçu de cette manière.»</p> + +<p>L'empereur était de retour depuis quelques jours, quand, à la grande +surprise de tout le monde, on vit tout à coup revenir M. de Talleyrand. +Les ministres autrichiens, à Presbourg, n'avaient pas manqué de lui +parler du Tyrol<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, et forcé alors de convenir qu'il n'avait aucune +instruction à ce sujet, il venait en chercher, très mécontent de se voir +joué de cette manière. Quand il en parla à l'empereur, celui-ci répondit +que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait +consenti à la demande de l'empereur François, mais qu'il était +parfaitement décidé à ne point tenir sa parole. M. de Rémusat, qui +voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m'a dit souvent qu'il était +réellement indigné. Non seulement il voyait la guerre prête à +recommencer, mais encore le cabinet de France était entaché d'une +perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course à +Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crédit qu'il +avait sur son maître, et détruirait cette considération personnelle +qu'il s'appliquait toujours à conserver en Europe. Les maréchaux +poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous +ces flatteurs de la passion de l'empereur, voyant de quel côté il +penchait, le poussaient vers ce qu'ils appelaient <i>la gloire</i>. M. de +Talleyrand avait à supporter les reproches de tout le monde, et souvent +il disait avec amertume à mon mari: «Je ne trouve que vous ici qui me +témoigniez de l'amitié; il s'en faut de bien peu que ces gens-là ne me +regardent comme un traître.» Sa conduite et sa patience, à cette époque, +doivent lui faire un honneur infini. Il vint à bout de ramener +l'empereur à son opinion sur la nécessité de faire la paix, et après +avoir tiré de lui la parole qu'il voulait, quoiqu'il ne pût jamais +obtenir que le Tyrol fût rendu, il partit une seconde fois pour +Presbourg plus content, et en faisant ses adieux à M. de Rémusat: +«J'arrangerai, me dit-il, l'affaire du Tyrol, et je saurai bien à +présent faire faire la paix à l'empereur, malgré lui.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> Dans le traité définitif le Tyrol fut, comme on + sait, donné à la Bavière en considération du mariage de la + princesse Auguste avec Eugène de Beauharnais, vice-roi + d'Italie. (P. R.)</blockquote> + +<p>Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schönbrunn, il reçut une lettre du +prince Charles, qui lui mandait que, plein d'admiration pour sa +personne, il désirait le voir et l'entretenir quelques moments. +Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la +réputation en Europe, fixa pour le lieu de l'entrevue un petit +rendez-vous de chasse situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à +M. de Rémusat de se joindre à ceux qui devaient l'accompagner, lui +recommandant de porter avec lui une très riche épée: «Après notre +conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l'offrir au +prince en le quittant.»</p> + +<p>Quand l'empereur eut joint le prince en effet, ils furent renfermés +ensemble quelque temps, et lorsqu'il sortit, mon mari s'approcha de lui, +comme il en avait reçu l'ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez +vivement, lui dit qu'il pouvait remporter l'épée; et quand il fut de +retour à Schönbrunn, il parla du prince avec assez peu de considération, +disant qu'il ne l'avait trouvé qu'un homme fort médiocre, ne lui +paraissant pas digne du présent qu'il voulait lui faire<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<p>Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance +personnelle à M. de Rémusat qui vint encore troubler la lueur de faveur +que l'empereur semblait disposé à lui accorder. J'ai souvent remarqué +que notre destinée avait semblé s'arranger toujours pour nous empêcher +de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et, +depuis, j'en ai souvent rendu grâce à la Providence qui, par là, nous a +préservés d'une chute plus éclatante.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a> Le mot de l'empereur est ici un peu adouci, ou + affaibli. La vérité est que lorsque son chambellan s'approcha + pour lui rappeler ses intentions, et lui présenter l'épée: + «Laissez-moi tranquille, lui dit l'empereur. C'est un + imbécile.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Dans les premières années du gouvernement consulaire, le parti du roi +avait longtemps conservé l'espoir de voir rouvrir pour lui en France des +chances favorables, et, plus d'une fois, il avait tenté de s'y conserver +des intelligences. M. d'André, ancien député à l'Assemblée constituante, +émigré, dévoué à cette cause, s'était chargé de plusieurs missions +royalistes auprès de quelques souverains de l'Europe, missions dont +Bonaparte était très bien informé. M. d'André, Provençal comme M. de +Rémusat, son camarade de collège, et ainsi que lui magistrat avant la +Révolution (il était conseiller au parlement d'Aix), sans avoir gardé de +relations avec lui, ne pouvait lui être devenu étranger. Dans ce +temps-là, découragé apparemment de ses démarches infructueuses, croyant +la cause impériale absolument gagnée, fatigué d'une vie errante et de +l'état de gêne qui en était la suite, il aspirait à rentrer dans son +pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa +femme à Vienne et s'adressa au général Mathieu Dumas, qui avait été son +ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce général, un peu +effrayé d'une pareille mission, promit cependant de tenter quelques +démarches, mais il engagea madame d'André à voir M. de Rémusat pour +l'intéresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez +lui; il la reçut comme la femme d'un ancien ami, fut touché de la +situation où elle lui dépeignit M. d'André, et ne sachant pas toutes les +particularités qui pouvaient rendre l'empereur implacable, croyant +d'ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le +disposer à la clémence, il consentit à se charger de la demande de +radiation. Sa qualité de maître de la garde-robe lui donnait le droit de +s'introduire chez l'empereur pendant sa toilette. Il se hâta donc de +descendre à son appartement, et le trouvant à moitié habillé et d'assez +bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu'il venait de +recevoir, et de la sollicitation qu'il osait lui faire.</p> + +<p>Au seul nom de M. d'André, le visage de l'empereur devint extrêmement +sombre: «Savez-vous, dit-il, que vous me parlez là d'un mortel +ennemi?--Non, sire, reprit M. de Rémusat; j'ignore si Votre Majesté a +réellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas, +j'oserais demander sa grâce. M. d'André est pauvre et proscrit, il me +paraît désirer d'aller vieillir tranquillement dans notre patrie +commune.--Est-ce que vous avez des relations avec lui?--Aucune, +sire.--Et pourquoi vous intéressez-vous à lui?--Sire, il est Provençal, +il a été élevé avec moi au collège de Juilly, il a suivi la même +carrière que moi, et il fut mon ami.--Vous êtes bien heureux, reprit +l'empereur, en lançant un regard farouche, d'avoir de tels motifs pour +excuse. Ne m'en parlez jamais, et sachez que, s'il était à Vienne et que +je pusse m'emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre +heures.» En achevant ces mots, l'empereur tourna le dos à M. de Rémusat.</p> + +<p>L'empereur, partout où il se trouvait avec sa cour, avait coutume de +donner chaque matin ce qui s'appelait <i>son lever</i>. Quand il était +habillé, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu'on nommait +<i>le service</i>. C'étaient les grands officiers de sa maison, M. de Rémusat +comme maître de la garde-robe et premier chambellan, et les généraux de +sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des généraux de +l'armée qui pouvaient se présenter, et, à Paris, du préfet de Paris, du +préfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait +tout ce monde assez silencieusement, saluant et congédiant aussitôt. Il +donnait des ordres, quand il était nécessaire, et, quelquefois aussi, ne +craignait nullement de quereller tel ou tel dont il était mécontent, +sans égard à l'embarras de recevoir et de faire des reproches devant +tant de témoins.</p> + +<p>Après avoir quitté M. de Rémusat, il fit donc approcher son lever, et, +renvoyant tout le monde, il garda le général Savary assez longtemps. À +la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l'un des +salons du palais, le prit à part et commença avec lui une conversation +qui paraîtrait bien étrange à quiconque ne connaîtrait pas la <i>naïveté +de principes</i> de ce général sur une certaine manière de se conduire.</p> + +<p>«Venez, venez, dit-il à M. de Rémusat en l'abordant, que je vous fasse +compliment sur l'occasion de fortune qui se présente à vous, et que je +vous conseille fort de ne point laisser échapper. Vous avez risqué gros +jeu tout à l'heure en parlant à l'empereur de M. d'André, mais tout peut +se réparer. Où est-il?--Mais, je pense, en Hongrie; c'est du moins ce +que m'a dit sa femme.--Ah bah! ne dissimulez point. L'empereur le croit +à Vienne; il est persuadé que vous savez où il se cache, et il veut que +vous le disiez.--Je vous atteste que je l'ignore très parfaitement. Je +n'avais aucune correspondance avec lui; sa femme m'est venue voir +aujourd'hui pour la première fois, elle m'a prié de parler à l'empereur +pour son mari, je l'ai fait, et c'est tout.--Eh bien! s'il en est ainsi, +envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se défiera pas de vous, +faites-la causer, et tâchez de tirer d'elle le lieu de la retraite de +son mari. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous plairez à l'empereur +par ce service que vous lui rendrez.»</p> + +<p>M. de Rémusat, confondu au dernier point de ce qu'il entendait, ne put +s'empêcher de témoigner la surprise qu'il éprouvait. «Quoi! disait-il, +c'est à moi que vous faites une pareille proposition? J'ai dit à +l'empereur que j'avais été l'ami de M. d'André; vous le savez aussi, et +vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de +sa femme qui a cru pouvoir se fier à moi!» Savary, à son tour, fut +étonné de l'indignation que paraissait éprouver M. de Rémusat. «Quel +enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre +fortune! L'empereur a eu plus d'une fois l'occasion de douter que vous +lui fussiez dévoué comme il veut qu'on le soit; voici une occasion de +dissiper ses soupçons, vous serez bien maladroit si vous la laissez +échapper.»</p> + +<p>La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de +Rémusat fut inébranlable; il assura à Savary que, loin de chercher +madame d'André, il éviterait même de la recevoir, et il fit dire à +celle-ci par le général Mathieu Dumas le mauvais succès de sa mission. +Savary revint à la charge pendant toute la journée, en répétant cette +phrase: «Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous +conçois pas.--À la bonne heure!» répondait M. de Rémusat.</p> + +<p>En effet, l'empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari +le ton sec et glacé qu'il avait toujours quand il était mécontent. M. de +Rémusat le supporta avec tranquillité, et ne s'en plaignit qu'au grand +maréchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa répugnance que +Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux +yeux de son maître; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait +un acte du plus grand courage, car ne point obéir à l'empereur lui +semblait la plus extraordinaire chose du monde.</p> + +<p>C'était un singulier homme que Duroc. Son esprit n'était point étendu; +son âme, c'est-à-dire ses sentiments et ses pensées, demeuraient +toujours, et presque volontairement, dans un cercle rétréci, mais il ne +manquait point d'habileté ni de lumières dans le détail. Plutôt soumis +que dévoué à Bonaparte, il croyait que, lorsqu'on était placé auprès de +lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant +toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui +paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas +même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu'il avait à +faire dans le poste qu'il occupait. Froid, silencieux, impénétrable sur +tous les secrets qui lui étaient confiés, je crois qu'il s'était comme +habitué à ne jamais réfléchir sur les ordres qu'il recevait. Il ne +flattait point l'empereur, il ne cherchait point à lui plaire par des +rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa défiance +naturelle. Tel qu'un miroir fidèle, il réfléchissait à son maître tout +ce qui se passait en sa présence, et de même il rapportait les paroles +de celui-ci avec le même accent, et dans les mêmes termes, qu'il les +avait entendues. Eût-on dû mourir à ses yeux des suites d'une +commission qu'il eût reçue, il s'en acquittait avec une imperturbable +exactitude. Je ne pense pas qu'il s'amusât à examiner si l'empereur +était un grand homme ou non; c'était <i>le maître</i>, voilà tout. Sa +soumission le rendait fort utile à l'empereur; l'intérieur du palais lui +était confié, l'administration de la maison, toutes les dépenses; et +tout cela était réglé avec un ordre infini et une extrême économie, +accompagnés pourtant d'une grande magnificence.</p> + +<p>Le grand maréchal Duroc avait épousé une petite espagnole fort riche, +assez laide, qui ne manquait point d'esprit, fille d'un nommé Hervas, +banquier espagnol, qui avait été employé dans quelque affaires +diplomatiques secondaires, qui fut fait marquis d'Abruenara, et qui +devint ministre en Espagne sous Joseph Bonaparte. Madame Duroc avait été +élevée chez madame Campan, comme madame Louis Bonaparte et mesdames +Savary, Davout, Ney, etc. Son mari vivait bien avec elle, mais sans +aucune de ces intimités qui procurent souvent un épanchement si doux à +ceux qui ont à supporter la gêne des cours. Il ne lui eût pas permis +d'avoir une opinion sur rien de ce qui se passait sous ses veux, ni de +former une liaison. Quant à lui, il n'en avait aucune. Je n'ai jamais +vu personne plus inaccessible au besoin de l'amitié, au plaisir de la +conversation; il n'avait aucune idée de la vie du monde; il ne savait ce +que c'était que le goût des lettres ou des arts, et cette indifférence +sur tout, cette ponctualité dans l'obéissance, sans montrer jamais ni +ennui de l'assujettissement, ni la moindre apparence d'enthousiasme, en +faisaient un caractère tout à part qu'il était vraiment curieux +d'observer. Il jouissait à la cour d'une grande considération, ou du +moins d'une extrême importance. Tout aboutissait à lui; il recevait les +confidences de chacun, ne donnait guère son avis sur rien, encore moins +un conseil; mais il écoutait attentivement, rapportait ce dont on +l'avait chargé, et jamais il n'a donné la moindre preuve de +malveillance, de même que la plus petite marque d'intérêt<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a> </p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a> «Ce portrait du duc de Frioul, a écrit mon + père, est parfaitement conforme à l'opinion de tous les + contemporains éclairés. Peu d'hommes ont été plus secs, plus + froids, plus personnels, sans aucune mauvaise passion contre + les autres. Sa justice, sa probité, sa sûreté étaient + incomparables. C'était un administrateur d'un grand mérite. + Mais une chose curieuse, que ma mère paraît avoir ignorée, et + qui semble avérée, c'est qu'il n'aimait pas l'empereur, ou + que du moins il le jugeait sévèrement. Dans les derniers + temps, il était excédé de son caractère et surtout de son + système, et, la veille ou le jour de sa mort, il l'avait + encore laissé entendre, même à l'empereur. Le maréchal + Marmont, qui l'a bien connu, a donné de lui une peinture qui + présente tous les caractères de la vérité.» L'empereur avait + toutefois pour lui un sentiment particulier qui, chez un tel + homme, était presque de l'amitié, car voici ce qu'il + écrivait, de Haynau, le 7 juin 1813, à madame de Montesquiou: + «La mort du duc de Frioul m'a peiné. C'est depuis vingt ans + la seule fois qu'il n'ait pas deviné ce qui pouvait me + plaire.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Bonaparte, qui avait un grand talent pour tirer des hommes ce qui lui +était utile, aimait fort le service d'un personnage si complètement +isolé. Il pouvait le grandir sans inconvénient; aussi l'a-t-il comblé de +dignités et de richesses. Mais ses dons à Savary, qui furent aussi +considérables, eurent un motif différent. «C'est un homme, disait-il, +qu'il faut continuellement corrompre.» Et, chose étrange! malgré cette +opinion, il ne laissait pas d'avoir confiance en lui, ou du moins de +croire à ce qu'il venait lui raconter. À la vérité, il savait qu'il ne +se refuserait à rien et, en parlant de lui, il disait encore +quelquefois: «Si j'ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de +ses enfants, je suis sûr qu'il ne balancerait pas.»</p> + +<p>Ce Savary, l'objet de la terreur générale, malgré sa conduite, ses +actions connues et cachées, n'était point foncièrement un méchant +homme. Le goût de l'argent fut sa passion dominante. Sans aucun talent +militaire, mal vu de ses valeureux camarades, il lui fallut songer à +faire sa fortune par d'autres moyens que ceux qu'employaient ses +compagnons d'armes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Il vit un chemin ouvert dans sa fidélité à +suivre le système de ruse et de dénonciations que Bonaparte favorisait, +et s'y étant introduit une fois, il ne lui fut plus possible de penser à +s'en retirer. Intrinsèquement, il était meilleur que sa réputation, +c'est-à-dire qu'abandonné à son premier mouvement, il eût mieux valu que +sa conduite. Il ne manquait point d'esprit naturel; il était accessible +à quelque enthousiasme d'imagination, assez ignorant, mais avec le désir +d'apprendre, et un instinct assez juste pour juger; plus menteur que +faux, dur dans ses formes, mais très craintif au fond. Il avait des +raisons pour connaître Bonaparte et trembler devant lui. Quand il a été +ministre, il a osé se permettre cependant quelque ombre de résistance, +et alors il s'est montré accessible à un certain désir de se raccommoder +avec l'opinion publique. Comme tant d'autres, il doit peut-être au temps +où il a vécu le développement de ses défauts, qui ont étouffé la +meilleure partie de son caractère. L'empereur cultivait soigneusement +chez les hommes toutes les passions honteuses; aussi, sous son règne, +ont-elles plus particulièrement fructifié.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a> Pendant cette campagne on lui avait mis dans + les mains une assez grande caisse pleine d'or, pour payer la + police qu'il faisait autour de l'empereur, dans l'armée et + dans les villes conquises. Il s'acquittait de ce soin avec + une extrême habileté. Il ne se disait nulle part un mot, il + ne se faisait pas une action, dont il ne fût instruit.</blockquote> + +<p>Revenons. Les négociations de M. de Talleyrand avançaient peu à peu. +Malgré tous les obstacles, il parvint par ses correspondances à +déterminer l'empereur à la paix, et le Tyrol, cette pierre d'achoppement +au traité, fut abandonné par l'empereur François au roi de Bavière. +Quand Bonaparte fut brouillé avec M. de Talleyrand, quelques années +après, il revenait, dans sa colère, sur ce traité, se plaignant que son +ministre lui avait arraché sa victoire, et avait rendu nécessaire la +seconde campagne d'Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore +trop puissant.</p> + +<p>Avant de quitter Vienne, l'empereur eut encore le temps d'y recevoir une +députation de quatre maires de la ville de Paris, qui venaient le +féliciter de ses victoires. Peu après, il partit pour Munich, ayant +annoncé qu'il allait mettre la couronne royale sur la tête de l'électeur +de Bavière, et conclure le mariage du prince Eugène.</p> + +<p>L'impératrice, à Munich depuis quelque temps, voyait avec une extrême +joie une telle union qui allait donner à son fils de si grandes +alliances avec les premières maisons de l'Europe. Elle eût fort désiré +que madame Louis Bonaparte obtînt la permission de venir assister à +cette cérémonie, mais son mari la refusa obstinément; et elle eut besoin +de sa résignation ordinaire.</p> + +<p>L'empereur, voulant peut-être montrer aussi aux étrangers quelqu'un de +sa famille, manda à Munich madame Murat, qui y porta des sentiments fort +mélangés. Le plaisir de se montrer, et d'être comptée pour quelque +chose, était un peu gâté pour elle par l'élévation où elle voyait porter +les Beauharnais, et elle eut, comme je le dirai plus bas, quelque peine +à dissimuler son mécontentement.</p> + +<p>M. de Talleyrand rejoignit la cour après avoir signé le traité, et, +encore cette fois, la paix sembla être rendue à l'Europe, du moins pour +quelque temps. Cette paix fut signée le 25 décembre 1805.</p> + +<p>Par le traité, l'empereur d'Autriche reconnaissait l'empereur Napoléon +comme roi d'Italie. Il abandonnait au royaume d'Italie les États +vénitiens. Il reconnaissait pour rois les électeurs de Bavière et de +Wurtemberg, abandonnant au premier plusieurs principautés et le Tyrol; +au roi de Wurtemberg un assez grand nombre de villes; à l'électeur de +Bade une partie du Brisgau.</p> + +<p>L'empereur Napoléon s'engageait à obtenir du roi de Bavière la +principauté de Wurtzbourg pour l'archiduc Ferdinand qui avait été +grand-duc de Toscane. Les États vénitiens devaient être rendus sous le +délai de quinze jours. Voilà quelles furent les conditions les plus +importantes de ce traité.</p> +<a name="c16" id="c16"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XVI.</h3> + +<h4>(1805-1806.)</h4> + +<p class="sml"><b>État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis +Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et +proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie +de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de +Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.</b></p> + +<p>J'ai dit quelles étaient la tristesse et la solitude à Paris, pendant +cette campagne, et combien toutes les classes de la société souffraient +du renouvellement de la guerre. L'argent était devenu de plus en plus +rare; il arriva même à un tel degré de cherté que, me trouvant obligée +d'en envoyer assez promptement à mon mari, je fus obligée, pour +convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix +francs dessus. La malveillance ne laissait point échapper cette occasion +de répandre et d'accroître encore l'inquiétude. Épouvantée de +l'imprudence de certains discours et avertie par l'expérience passée, +je me tenais à l'écart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis +et les personnes qui ne pouvaient me compromettre.</p> + +<p>Quand des princes ou princesses de la famille impériale recevaient, +j'allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu'à +l'archichancelier Cambacérès, qui aurait su très mauvais gré à quiconque +eût négligé de lui rendre visite. Il donnait de grands dîners, et +recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le +Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'hôtel des Cent-Suisses<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. À +sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement +d'une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre, +contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un +assez longtemps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de +l'escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif +proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu'à la porte +de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme; +les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrés, +faisant d'un angle à l'autre de ce salon une sorte de corridor au milieu +duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses +ordres en diamants, coiffé d'une énorme perruque bien poudrée, se +promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases +polies. Quand on était sûr qu'il vous avait aperçu, et surtout quand il +vous avait parlé, on se retirait pour faire place à d'autres. Il fallait +souvent demeurer encore très longtemps avant de retrouver sa voiture, et +le meilleur moyen de lui faire sa cour était de lui dire, quand on le +retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la +foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a> Cet hôtel a été démoli sous le règne du roi + Louis-Philippe. (P. R.)</blockquote> + +<p>On ne se pressait pas autant chez l'architrésorier Le Brun, qui +paraissait mettre moins de prix à ces hommages extérieurs, et qui vivait +avec assez de simplicité. Mais, s'il n'avait pas les ridicules de son +collègue, il manquait de quelques-unes de ses qualités. Cambacérès avait +de l'obligeance, il accueillait bien les requêtes, et quand il +promettait de les appuyer, sa parole était sûre, on y pouvait compter. +Le Brun songeait à ménager sa fortune, qui est devenue considérable. +C'était un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n'a été utile +à personne.</p> + +<p>La princesse de toute la famille que je fréquentais le plus était madame +Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles. +Dans le mois de décembre 1805, le bruit s'étant répandu que les Anglais +pourraient bien tenter quelque descente sur les côtes de la Hollande, +Louis Bonaparte reçut l'ordre d'aller parcourir ce pays, et d'inspecter +l'armée du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de liberté à +sa femme, et de soulagement à toute sa maison, laquelle avait grand'peur +de lui, permettait à madame Louis de passer ses soirées d'une manière +assez agréable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur +une grande table placée au milieu de son salon. Madame Louis a toujours +montré un grand goût pour les arts; elle a composé de jolies romances; +elle peint très bien; elle aimait les artistes. Son seul tort, +peut-être, était de ne pas donner à son intérieur toute la dignité +qu'exigeait le rang où on l'avait élevée. Toujours intimement liée avec +ses compagnes d'éducation, ainsi que les jeunes femmes qui la +fréquentaient habituellement, elle avait dans les manières un petit +reste des usages de sa pension qu'on a quelquefois remarqué et +blâmé<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a> Ces sentiments pour la reine Hortense et ces + impressions de ma grand'mère ont été très durables, car voici + ce qu'elle écrivait à son mari quelques années plus tard, le + 12 juillet 1812: + +<p> «En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme + je trouve à l'intimité de sa société. C'est vraiment un + caractère angélique, et une personne complètement différente + de ce qu'on croit. Elle est si vraie, si pure, si + parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme + une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l'avenir, + qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une impression + toute particulière. Sa santé n'est pas mauvaise, elle + s'ennuie de cette pluie, parce qu'elle aime à marcher; elle + lit beaucoup, et paraît vouloir réparer les torts de son + éducation à certains égards. L'instituteur de ses enfants la + fait travailler sérieusement, puis elle s'amuse du mal + qu'elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que + quelqu'un de plus éclairé dirigeât ses études. Il y a un âge + où il faut plutôt apprendre pour penser que pour savoir, et + l'histoire ne doit pas se montrer à vingt-cinq ans comme à + dix.» (P. R.)</p></blockquote> + +<p>Après un assez long silence sur ce qui se passait à l'armée, ce qui +causa une vive inquiétude, enfin, un soir, l'aide de camp de l'empereur, +Le Brun, fils de l'architrésorier, dépêché du champ de bataille +d'Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l'armistice +qui suivit, et des espérances fondées pour la paix. Cette nouvelle +proclamée dans tous les spectacles, affichée partout dès le lendemain, +produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le +peuple de Paris était plongé. Il fut impossible de n'être pas frappé +d'un si grand succès, et de ne point se ranger, encore cette fois, du +parti de la gloire et de la fortune. Les Français, entraînés par le +récit d'une telle victoire, à laquelle rien ne manquait, puisqu'elle +terminait la guerre, sentirent renaître leur enthousiasme, et, pour +cette fois encore, on n'eut besoin de rien commander à l'allégresse +publique. La nation s'identifia de nouveau aux succès de ses soldats. Je +regarde cette époque comme l'apogée du bonheur de Bonaparte; car ses +hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple. Depuis, il a +sans doute grandi en puissance et en autorité, mais il lui a fallu +ordonner l'enthousiasme, et quoiqu'il soit quelquefois parvenu à le +forcer, les efforts qu'il lui fallut faire ont dû gâter pour lui le prix +des acclamations.</p> + +<p>Au milieu des sentiments de joie et de véritable admiration que témoigna +la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l'État et les +fonctionnaires publics ne laissèrent point échapper cette occasion de +rédiger en paroles pompeuses l'admiration générale. Quand on relit +aujourd'hui froidement les discours qui furent alors prononcés dans le +Sénat et dans le Tribunat, les harangues des préfets et des maires, les +mandements des évêques, on se demande comment il eût été possible qu'une +tête humaine ne fût pas un peu dérangée par l'excès de telles louanges. +Toutes les gloires passées venaient se fondre devant celle de Bonaparte; +les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renommée +rougirait désormais de tout ce qu'elle avait proclamé jusqu'à ce jour, +etc., etc.</p> + +<p>Le 31 décembre, le Tribunat s'assembla, et son président, Fabre de +l'Aude, annonça le retour d'une députation qui avait été envoyée à +l'empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait été témoin, +et l'arrivée d'un grand nombre de drapeaux. L'empereur en donnait huit à +la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Sénat. +C'était le Tribunat tout entier qui devait aller présenter ces derniers.</p> + +<p>Après le discours du président, une foule de tribuns se précipitèrent +vers la tribune pour émettre ce qu'on appelait <i>des motions de voeux</i>: +l'un proposa qu'il fût frappé une médaille d'or; l'autre qu'on élevât un +monument public, que l'empereur reçût comme au temps de l'ancienne Rome +les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortît tout entière +au-devant de lui. «La langue, disait un membre, ne fournit pas +d'expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour +rendre les émotions qu'ils font éprouver.»</p> + +<p>Carrion-Nisas proposa qu'à la paix générale, l'épée que l'empereur +portait à la bataille d'Austerlitz fût déposée et consacrée avec +solennité. Chacun voulait enchérir sur le discours de l'autre, et cette +séance, qui dura plusieurs heures, épuisa en effet tout ce que le +langage de la flatterie peut inspirer à l'imagination. Et cependant, +c'était ce même Tribunat qui inquiéta l'empereur, parce que son +institution lui conservait une ombre de liberté, et qu'il crut plus tard +devoir détruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans +les moindres apparences. Quand l'empereur élimina le Tribunat, ce fut +alors le mot consacré à cette mesure, il ne craignit pas de laisser +échapper ces paroles: «Voilà ma dernière rupture avec la République.»</p> + +<p>Le Tribunat devant, le 1er janvier de l'année 1806, porter au Sénat les +drapeaux, décida qu'il proposerait en même temps le voeu de l'érection +d'une colonne: Le Sénat s'empressa de convertir ce voeu en décret; il +arrêta aussi que la lettre de l'empereur, qui avait accompagné l'envoi +des drapeaux, serait gravée sur le marbre et placée dans la salle de ses +séances, et les sénateurs se montrèrent à la hauteur des tribuns dans +cette circonstance.</p> + +<p>On commença bientôt à s'occuper des préparatifs des fêtes qui devaient +avoir lieu au retour de l'empereur. M. de Rémusat m'envoya des ordres +pour que les spectacles préparassent la remise des quelques ouvrages qui +devaient prêter aux applications. Le Théâtre-Français choisit <i>Gaston et +Bayard</i>; la police fit quelques légers changements aux vers qu'on ne +pouvait prononcer<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, et l'Opéra s'occupa d'un divertissement nouveau.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a> On remplaça ce vers: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Et suivre les Bourbons, c'est marcher à la gloire.» </p> +</div></div> + +<p> Par:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Et suivre les <i>Français</i>, c'est marcher à la gloire.» </p> +</div></div> + + </blockquote> + +<p>Cependant l'empereur, après avoir reçu la signature de la paix, quittait +Vienne en laissant à ses habitants une proclamation pleine de paroles +flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait:</p> + +<p>«Je me suis peu montré parmi vous; non par dédain ou par un vain +orgueil, mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments +que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de faire une +prompte paix.»</p> + +<p>On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l'empereur +renfermé au château de Schönbrunn.</p> + +<p>Quoique, en fait, l'armée française eût été contenue dans Vienne avec +assez de discipline, sans doute les habitants virent avec une grande +joie le départ des hôtes qu'il leur avait fallu recevoir, loger et +nourrir avec soin. Si on veut une idée des ménagements que les vaincus +se trouvaient forcés d'avoir pour nous, il suffira de dire que les +généraux Junot<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> et Bessières, logés hez le prince d'Esterhazy, +recevaient chaque jour de Hongrie tout ce qui devait contribuer à rendre +leur table délicate, et, entre autres tributs, du vin de Tokay. C'était +le prince qui avait pour eux cette attention, et qui les défrayait de +tout.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> Ce Junot, véritable officier de fortune, avait + beaucoup d'esprit naturel. Un jour qu'on parlait devant lui + des préventions de l'ancienne noblesse française. «Eh bien, + disait-il, pourquoi donc tous ces gens-là se montrent-ils si + jaloux de notre élévation? La seule différence entre eux et + moi, c'est qu'ils sont des descendants, et que, moi, je suis + un ancêtre.»</blockquote> + +<p>Je me souviens d'avoir entendu conter à M. de Rémusat que, lorsque +l'empereur arriva à Vienne, on se hâta de visiter les caves du palais +impérial pour y chercher du même vin de Tokay; mais on fut fort surpris +de n'en pas trouver une seule bouteille; l'empereur François avait tout +fait emporter avec soin.</p> + +<p>L'empereur arriva à Munich le 31 décembre, et, le lendemain, proclama +<i>roi</i> l'électeur de Bavière. Il fit part de cet événement au Sénat par +une lettre, ainsi que de l'adoption qu'il faisait du prince Eugène et du +mariage qu'il allait terminer, avant de retourner à Paris.</p> + +<p>Le prince Eugène ne tarda point à se rendre à Munich, après avoir pris +possession des États vénitiens, et rassuré, autant qu'il était en lui, +ses nouveaux sujets par des proclamations dignes et mesurées.</p> + +<p>L'empereur se crut obligé de donner aussi des éloges à l'armée d'Italie. +On lit dans un bulletin: «Les peuples d'Italie ont montré beaucoup +d'énergie. L'empereur a dit plusieurs fois: «Pourquoi mes peuples +d'Italie ne paraîtraient-ils pas avec gloire sur la scène du monde? ils +sont pleins d'esprit et de passion, dès lors il est facile de leur +donner les qualités militaires.» Il fit encore quelques proclamations à +ses soldats, toujours un peu boursouflées à sa manière; mais on dit +qu'elles produisaient un grand effet sur l'armée. Il rendit un beau +décret, surtout s'il a été exécuté:</p> + +<p>«Nous adoptons, disait-il, les enfants des généraux, officiers et +soldats, morts à la bataille d'Austerlitz. Ils seront élevés à +Rambouillet et à Saint-Germain, placés et mariés par nous. Ils +ajouteront à leurs noms celui de Napoléon...»</p> + +<p>L'électeur, ou plutôt le roi de Bavière, est un prince cadet de la +maison de Deux-Ponts, qui est arrivé à l'électorat par l'extinction de +la branche de sa famille qui gouvernait la Bavière. Sous le règne de +Louis XVI, il fut envoyé en France et mis au service de notre roi. Il +obtint promptement un régiment, et demeura assez longtemps, soit à +Paris, soit en garnison dans quelques-unes de nos villes. Il s'attacha à +la France et y laissa des souvenirs de la bonté de son caractère et de +la cordialité de ses manières. Il était connu sous le nom du prince Max. +Il refusa cependant de se marier en France. Le prince de Condé lui ayant +offert sa fille, son père et l'électeur de Deux-Ponts, son oncle, ne +voulurent point de cette union, par la raison que le prince Max, n'étant +point riche, serait sans doute forcé de faire quelques-unes de ses +filles chanoinesses, et que la mésalliance que le sang de Louis XIV +avait reçue de madame de Montespan pourrait empêcher certains chapitres +de les recevoir.</p> + +<p>Le droit de succession ayant appelé plus tard ce prince à l'électorat, +il conserva toujours des souvenirs affectueux pour la France et de +l'attachement pour les Français. Devenu roi par la puissance de +l'empereur, il eut grand soin de lui témoigner sa reconnaissance par la +plus brillante réception, et il accueillit les Français avec une extrême +bonté. On imagine bien qu'il ne songea pas un moment à refuser l'union +qu'on lui proposait pour sa fille. Cette princesse, âgée de dix-sept à +dix-huit ans, joignait à tous les charmes d'une figure fort agréable, +les qualités les plus attachantes. Aussi ce mariage, que la politique +avait conclu, est devenu pour Eugène la source d'un bonheur que rien n'a +troublé. La princesse Auguste de Bavière s'est attachée vivement à +l'époux qu'on lui a donné; elle n'a pas peu contribué à lui gagner des +coeurs en Italie. Belle, sage, pieuse et fort aimable, elle ne pouvait +qu'être tendrement aimée du prince Eugène, et encore aujourd'hui, +établis tous deux en Bavière, ils y jouissent des douceurs de la plus +parfaite union<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour) </a> Le prince Eugène de Beauharnais est mort en + 1824. Voici de quelle façon l'empereur lui annonçait son + mariage, dans une lettre datée de Munich, le 19 nivôse an XIV + (31 décembre 1805): «Mon cousin, je suis arrivé à Munich. + J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a + été publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et + je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie. Vous + trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est + beaucoup mieux.» L'affection que l'empereur avait pour le + vice-roi d'Italie se porta tout entière sur cette princesse, + qu'il avait, du premier jour, jugée si favorablement, et sa + correspondance est remplie de sollicitude pour sa santé et + son bonheur. Ainsi il lui écrivait de Stuttgard, le 17 + janvier 1806: «Ma fille, la lettre que vous m'avez écrite est + aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués + ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens au + plaisir que j'ai de me ressouvenir de toutes vos belles + qualités, et au besoin que j'éprouve d'être assuré + fréquemment par vous-même que vous êtes contente de tout le + monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes + affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chères que + celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants. + Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je + compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d'une + fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le + nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos + convenable. Vous avez éprouvé bien du mouvement depuis un + mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.» + Enfin, quelques mois plus tard, il écrivait au prince Eugène: + +<p> «Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone. + Cela est bon pour vous, parce que le travail doit être pour + vous un objet de délassement; mais vous avez une jeune femme, + qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour + passer la soirée avec elle, et vous faire une petite société. + Que n'allez-vous au théâtre une fois par semaine, en grande + loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit équipage + de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois + par semaine; j'affecterai volontiers dans le budget une somme + pour cet objet. Il faut avoir plus de gaieté dans votre + maison; cela est nécessaire pour le bonheur de votre femme et + pour votre santé. On peut faire bien de la besogne en peu de + temps. Je mène la vie que vous menez, mais j'ai une vieille + femme qui n'a pas besoin de moi pour s'amuser; et j'ai aussi + plus d'affaires; et cependant, il est vrai de dire que je + prends plus de divertissement et de dissipation que vous n'en + prenez. Une jeune femme a besoin d'être amusée, surtout dans + la situation où elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le + plaisir; il faut revenir à vos goûts. Ce que vous ne feriez + pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la + princesse. Je viens de m'établir à Saint-Cloud. Stéphanie et + le prince de Bade s'aiment assez. J'ai passé ces deux + jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme + des enfants de quinze ans. Vous aviez l'habitude de vous + lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne + gênerait pas la princesse si vous vous couchiez à onze heures + avec elle; et, si vous finissez votre travail à six heures du + soir, vous avez encore dix heures à travailler, en vous + levant à sept ou huit heures.» (P. R.)</p></blockquote> + +<p>Quand l'empereur se trouva à Munich, il lui passa par la tête de se +délasser des travaux qu'il avait eu à supporter pendant quelques mois, +par une certaine fantaisie, moitié galante, moitié politique, à l'égard +de la reine de Bavière. Cette princesse, seconde femme du roi, sans être +très belle, avait une taille élégante et des manières agréables qui +conservaient de la dignité. L'empereur feignit, je pense, d'être +amoureux d'elle. Ceux qui assistaient à ce spectacle, disent qu'il était +assez curieux de le voir aux prises avec son caractère cassant, ses +habitudes un peu communes, et pourtant le désir de réussir auprès d'une +princesse accoutumée à cette espèce d'étiquette dont on ne se départ +guère en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de +Bavière sut tenir en respect son étrange soupirant, et cependant parut +s'amuser de ses hommages. L'impératrice la trouva un peu plus coquette +qu'elle n'eût voulu, et tout ce manège lui inspira le désir de quitter +promptement la cour de Bavière, et lui gâta le plaisir que devait lui +causer le mariage de son fils.</p> + +<p>En même temps, madame Murat s'avisa de trouver mauvais que la nouvelle +vice-reine, devenue fille adoptive de Napoléon, prît le pas sur elle +dans les cérémonies. Elle feignit d'être malade, pour éviter ce qui lui +semblait un affront, et son frère fut obligé de se fâcher, pour +l'empêcher de témoigner trop hautement son mécontentement. Si nous +n'avions point été témoins de la promptitude avec laquelle certaines +prétentions s'élèvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous +étonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d'une +date si nouvelle qu'ils auraient dû être peu accoutumés encore aux +avantages et aux droits donnés par leur rang; mais ce spectacle s'est si +souvent reproduit sous nos yeux, qu'il a fallu reconnaître que rien ne +s'éveille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanité. +Bonaparte, qui le savait d'avance, en a fait son plus sûr moyen de +gouverner.</p> + +<p>À Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l'armée. Il donna un +régiment de carabiniers à son beau-frère, le prince Borghèse. Il +récompensa beaucoup d'officiers à l'aide de grades et de la Légion +d'honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frère, grand +officier de cet ordre. C'était un homme de courage, estimé de l'armée, +simple, d'une probité et d'une délicatesse assez peu ordinaires, +malheureusement, à nos chefs militaires. Il a laissé partout en pays +étranger une réputation fort honorable pour sa famille<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour) </a> Le roi, lors de son premier retour, lui donna + le commandement de la compagnie des mousquetaires gris. Il + tomba malade peu de temps après, et il mourut un mois avant + le 20 mars 1815.</blockquote> + +<p>La cour militaire de l'empereur, encouragée par l'exemple de son maître, +et animée comme lui par la victoire, se montra aussi très satisfaite de +rejoindre les dames qui avaient accompagné l'impératrice. Il sembla que +l'amour voulait avoir enfin sa part d'importance dans un monde qui +jusqu'alors le négligeait assez; mais il faut convenir qu'on ne lui +laissa jamais grand temps pour fonder son autorité, et il fut toujours +un peu forcé d'y brusquer ses attaques. On peut dater de cette époque +les sentiments qu'inspira la belle madame de C*** à M. de Caulaincourt. +Elle avait été nommée dame du palais dans l'été de 1805. Mariée jeune à +son cousin, qui était à cette époque écuyer de l'empereur, et qui la +négligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son éclatante +beauté. M. de Caulaincourt devint éperdument amoureux d'elle, et cet +attachement, plus ou moins partagé pendant quelques années, le détourna +de songer à se marier. Madame de C***, de plus en plus mécontente de son +mari, a fini par profiter du divorce<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>; et lorsque le retour du roi a +condamné M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence, à une vie +de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l'a épousé.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour) </a> Madame la duchesse de Vicence est morte très + âgée en 1876, laissant le souvenir d'une femme bonne et + distinguée. M. de Caulaincourt était mort quarante-huit ans + plus tôt, en 1828. (P. R.)</blockquote> + +<p>J'ai dit que, durant cette campagne, l'empereur avait publié qu'il +consentait à ce que nos troupes évacuassent le royaume de Naples. Mais +il ne tarda pas à se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que +le roi de Naples ne se montrât pas très exact dans l'exécution du traité +conclu avec lui et qu'il demeurât sous l'influence des Anglais qui +menaçaient toujours ses ports, soit que l'empereur voulût accomplir son +projet de mettre l'Italie entière sous sa dépendance. Il pensait aussi, +sans doute, qu'il était de sa politique de rejeter peu à peu la maison +de Bourbon hors des trônes du continent. Quoi qu'il en soit, selon la +coutume, sans avoir reçu aucune autre communication, la France apprit, +par un ordre du jour daté du camp impérial de Schönbrunn le 6 nivôse an +XIV<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, que l'armée française marchait à la conquête du royaume de +Naples, et serait commandée par Joseph Bonaparte qui s'y rendit en +effet.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour) </a> 27 décembre 1805. (P. R.)</blockquote> + +<p>«Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de +Naples a cessé de régner, son existence est incompatible avec le repos +de l'Europe et l'honneur de ma couronne. Soldats, marchez... ne tardez +pas à m'apprendre que l'Italie toute entière est soumise à mes lois, ou +à celles de mes alliés<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour) </a> Voici cette proclamation qui a bien le sens + indiqué dans ces mémoires, mais dont les expressions sont + plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j'ai tout fait + pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre. + Après les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne + pouvait m'opposer qu'une faible résistance. Je me fiai aux + paroles de ce prince, et je fus généreux envers lui. + +<p> »Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi + de Naples qui, le premier, avait commencé cette injuste + guerre, abandonné à Lunéville par ses alliés, resta seul et + sans défense. Il m'implora; je lui pardonnai une seconde + fois. Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples. + J'avais d'assez légitimes raisons de suspecter la trahison + qui se méditait, et de venger les outrages qui m'avaient été + faits. Je fus encore généreux. Je reconnus la neutralité de + Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume; et, pour la + troisième fois, la maison de Naples fut affermie et sauvée.</p> + +<p> »Pardonnerons-nous une quatrième fois? Nous fierons-nous une + quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans + raison? Non! non! La dynastie de Naples a cessé de régner; + son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et + l'honneur de ma couronne.</p> + +<p> »Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est + qu'ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des + mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les + parjures. Ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie tout + entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés; + que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des + hommes les plus perfides; que la sainteté des traités est + vengée, et que les manes de mes braves soldats égorgés dans + les ports de Sicile à leur retour d'Égypte, après avoir + échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, + sont enfin apaisés.» (P. R.)</p></blockquote> + +<p>C'est avec ce ton exécutoire que Bonaparte, venant de signer la paix, +jetait les fondements d'une nouvelle guerre, offensait de nouveau les +souverains de l'Europe, et animait la politique anglaise à lui susciter +de nouveaux ennemis.</p> + +<p>Le 25 janvier, la cour de Naples, pressée par un ennemi habile et +vainqueur, s'embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau +souverain, qui devait bientôt en prendre possession. Cependant +l'empereur, après avoir assisté le 14 janvier au mariage du prince +Eugène, quitta Munich, reçut en traversant l'Allemagne les honneurs que +partout on n'eût pas manqué de lui rendre, et arriva à Paris dans la +nuit du 26 au 27 janvier.</p> + +<p>J'ai cru devoir terminer ici ce qui a été pour moi la seconde époque de +Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la +fin de cette première campagne comme le plus beau moment de sa gloire; +et cela, parce que le peuple français consentit encore cette fois à en +prendre sa part.</p> + +<p>Rien peut-être, eu égard au temps et aux hommes, ne peut se comparer +dans l'histoire au degré de puissance où l'empereur se trouvait élevé, +après la paix de Tilsitt; mais alors, si l'Europe entière fléchissait +devant lui, en France le prestige des victoires s'était singulièrement +affaibli, et nos armées, quoique formées de nos citoyens, commençaient à +nous devenir étrangères. L'empereur, qui souvent appréciait les choses +avec une justesse mathématique, s'en aperçut bien; car, à son retour +après ce traité, je lui ai ouï dire: «La gloire militaire qui vit si +longtemps dans l'histoire est celle qui s'efface le plus vite pour les +contemporains, Toutes nos dernières batailles ne font point en France la +moitié de l'effet qu'a produit celle de Marengo.»</p> + +<p>S'il eût poussé cette réflexion, il en eût conclu que le peuple que l'on +gouverne a finalement besoin d'une gloire qui lui soit utile, et que +l'admiration s'use pour ce qui n'a qu'un stérile éclat.</p> + +<p>En 1806, soit à tort, soit à raison, on accusait encore la politique +anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant, à bon droit, +jalouse de notre prospérité renaissante, nous ne croyions pas +impossible qu'elle s'efforçât de nous troubler, quand même nous +aurions, de bonne foi, montré toutes les apparences des intentions les +plus modérées. Nous ne pensions pas que l'empereur fût coupable de la +dernière rupture qui avait détruit le traité d'Amiens, et comme il +paraissait impossible de parvenir de longtemps à égaler la puissance +maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique +d'avoir cherché à balancer, par les constitutions données à l'Italie, +c'est-à-dire par une grande influence continentale, celle que le +commerce procurait à nos ennemis.</p> + +<p>Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois +devaient nous frapper fortement. L'empire d'Autriche conquis, les armées +réunies des deux premiers souverains de l'Europe fuyant devant la nôtre, +la retraite du czar, la demande de la paix faite par l'empereur François +en personne, cette paix qui portait encore un caractère de modération, +ces rois créés par nos victoires, ce mariage d'un simple gentilhomme +français avec la fille d'une tête couronnée, enfin ce prompt retour du +vainqueur qui permettait de concevoir l'espoir d'un solide repos, et +peut-être ce besoin de conserver des illusions sur son maître, besoin +inspiré par la vanité humaine qui n'aime point à rougir de celui auquel +elle s'est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations +nationales, et ne favorisa que trop l'ambition du vainqueur.</p> + +<p>En effet, l'empereur s'aperçut du progrès qu'il avait fait, et il +conclut, avec quelque apparence de probabilité, que la gloire nous +dédommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous +imposer. Il crut que les Français ne murmureraient point, pourvu que +leur esclavage fût brillant, et que nous ferions volontiers échange de +toutes les libertés que la Révolution nous avait si péniblement +acquises, contre les succès éblouissants qu'il parviendrait à nous +procurer. Enfin, et ce fut là le plus grand mal, il entrevit dans la +guerre le moyen de nous distraire des réflexions que sa manière de +gouverner devait tôt ou tard nous inspirer, et il se la réserva pour +nous étourdir, ou du moins nous réduire au silence. Comme il y était +très habile, il n'en craignait pas les chances, et quand il put la faire +avec de si nombreuses armées et une artillerie si formidable, il n'y +voyait plus guère de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me +trompe peut-être, mais je crois qu'après la campagne d'Austerlitz, la +guerre a plutôt encore été le résultat de son système que l'entraînement +de son goût. La première, la véritable ambition de Napoléon a été le +pouvoir, et il eût préféré la paix, si la paix avait dû accroître son +autorité. Il y a dans l'esprit humain une tendance à perfectionner tout +ce dont il s'occupe incessamment. L'empereur, toujours appliqué vers +l'idée de grandir son pouvoir, l'a porté par tous les moyens possibles +au plus haut degré, et, s'habituant à l'exercice continu de ses +volontés, il devint bientôt de plus en plus ombrageux de la moindre +opposition. Sa fortune renversant peu à peu devant lui toutes les +phalanges européennes, il ne douta plus que son destin ne l'appelât à +régler à son gré les intérêts de toutes les cours du continent. +Dédaignant le mouvement général des opinions de son siècle, ne regardant +plus la Révolution française, ce grand avertissement pour les rois, que +comme un événement dont il pouvait exploiter les résultats à son profit, +il parvint à mépriser ce cri de liberté que, par intervalles, les +peuples avaient laissé échapper depuis vingt ans. Il crut, du moins, +qu'il leur donnerait le change en achevant de détruire ce qui avait +existé, pour le remplacer par des créations subites qui satisferaient, +en apparence, cette ardeur pour l'égalité qu'il croyait, avec assez de +fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la +Révolution française un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui +n'aurait déplacé que les individus. Combien de fois ne s'est-il pas +servi de cette phrase spécieuse pour détourner les inquiétudes! «La +Révolution française n'a rien à craindre, puisque c'est un soldat qui +occupe le trône des Bourbons.» En même temps, il se présentait aux rois +comme le protecteur des trônes: «car, disait-il, j'ai détruit les +républiques.» Et cependant, son imagination rêvait je ne sais quel plan, +à demi féodal, dont l'exécution, toujours dangereuse puisqu'elle le +forçait à la guerre, eut encore l'inconvénient de diminuer l'intérêt +qu'il devait prendre à la France. Notre pays ne lui apparut bientôt +qu'une grande province de l'empire qu'il voulait soumettre à sa +puissance. Moins occupé de notre prospérité que de notre grandeur, qui +dans le fond n'était que la sienne, il conçut le projet de rendre chacun +des souverains étrangers feudataire de sa propre souveraineté. Il crut +y parvenir en établissant sa famille sur différents trônes qui +ressortissaient alors véritablement de lui, et on se convaincra de son +projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu'il +exigeait des rois ou des princes qu'il créait. «Je veux, disait-il +quelquefois, arriver au point que les rois de l'Europe soient forcés +d'avoir tous un palais dans l'enceinte de Paris; et qu'à l'époque du +couronnement de l'empereur des Français, ils viennent l'habiter, +assister à la cérémonie, et la rendre plus imposante par l'hommage +qu'ils lui offriront.» Il me semble que c'était assez clairement +annoncer l'intention de renouveler en 1806 l'empire de Charlemagne. Mais +les temps étaient changés, et les lumières en s'étendant donnaient aux +peuples des moyens de juger de la manière dont ils seraient gouvernés. +Aussi l'empereur s'aperçut-il que jamais la noblesse ne pourrait +reprendre sur eux le crédit qui fut autrefois souvent un obstacle à +l'autorité de nos rois, et il conçut rapidement l'idée, que c'était +aujourd'hui des empiétements populaires qu'il fallait se défendre, et +que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route +inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer +les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours +gêné l'autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au +contraire, d'une création intermédiaire qui, dans le siècle libéral où +nous nous trouvons, vînt tout naturellement se ranger autour du +souverain, pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues +nationales. De là, le rétablissement d'une noblesse, les majorats, le +retour de quelques privilèges toujours prudemment répartis entre le +grand seigneur pris dans la véritable noblesse, et le bourgeois qu'une +volonté impériale anoblissait.</p> + +<p>Tout démontre donc que l'empereur conçut ce projet d'une nouvelle +féodalité façonnée d'après ses idées particulières. Mais, outre les +obstacles que l'Angleterre ne cessa d'apporter à ses progrès, il se +présenta encore une difficulté absolument inhérente à l'une des parties +de son caractère. Il semble qu'il y ait eu deux hommes réunis en lui. +L'un, sans doute, plus gigantesque que grand, mais enfin prompt à +concevoir, aussi prompt à exécuter, et jetant à divers intervalles les +bases du plan qu'il avait formé. Celui-là, mû par une pensée unique, +semblait dégagé de toutes les impressions secondaires qui pouvaient +arrêter ses projets; celui-là, si son but eût été le bien de l'humanité, +avec les facultés qu'il déployait, serait devenu le plus grand homme qui +ait paru sur la terre, mais encore, par l'étendue de sa pénétration et +la ténacité de sa volonté, il en est demeuré le plus extraordinaire.</p> + +<p>Le second Bonaparte, intimement attaché à l'autre comme une sorte de +mauvaise conscience, dévoré d'inquiétude, sans cesse agité de soupçons, +esclave des passions intérieures qui le pressaient toujours, et défiant, +craignant tous les pouvoirs, redoutait même ceux qu'il avait créés. Si +la nécessité des institutions se démontrait à lui, il était en même +temps frappé des droits qu'elles donnaient aux individus, et comme il +arrivait à avoir peur de son propre ouvrage, il ne pouvait résister à la +tentation de le détruire brin à brin. On lui a entendu dire, lorsqu'il +eut refait les titres et donné des majorats à ses maréchaux: «Voilà des +gens que j'ai faits indépendants; mais je saurai bien les retrouver, et +les empêcher d'être ingrats.» Ainsi, quand la défiance qu'il avait des +hommes agissait sur lui, alors entièrement livré à elle, il ne songeait +plus qu'à les isoler les uns des autres. Il affaiblissait les liens des +familles; il s'appliquait à favoriser les intérêts individuels, au +préjudice des intérêts généraux. Centre unique d'un cercle immense, il +eût voulu que ce cercle contînt autant de rayons qu'il avait de sujets, +afin qu'ils ne se touchassent qu'en lui. Ce soupçon jaloux dont il fut +incessamment poursuivi, s'accola, comme un ver rongeur, à toutes ses +entreprises, et l'empêcha de fonder d'une manière solide aucune des +créations que son imagination naturellement improvisatrice inventait +continuellement.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, après la campagne d'Austerlitz, enflé de ses succès +et du culte que les peuples moitié éblouis, moitié soumis, lui +rendirent, son despotisme commença à se développer avec plus d'intensité +encore que par le passé. On sentit quelque chose de plus pesant dans le +joug qu'il plaçait avec soin sur chaque citoyen; on baissait presque +forcément la tête devant sa gloire, mais on s'aperçut, après, qu'il +avait pris ses précautions pour qu'il ne fût plus permis de la relever. +Il s'environna d'une pompe nouvelle qui devait mettre une plus grande +distance entre lui et les autres hommes. Il prit des usages allemands +qu'il venait d'observer, toute l'étiquette des cours, qu'il considéra +comme un esclavage journalier, et personne ne fut à l'abri de la +dépendance minutieuse qu'il perfectionna avec soin. Il faut dire, à la +vérité, que sitôt après une campagne, il était, en quelque sorte, obligé +de prendre ses précautions pour imposer silence aux prétentions +qu'élevaient autour de lui les compagnons de ses succès, et quand il +était parvenu à les soumettre, il ne croyait pas devoir traiter avec +plus de ménagements les autres classes de citoyens, d'une bien moindre +importance à ses yeux. Les militaires, encore tout animés par la +victoire, se plaçaient eux-mêmes dans une région orgueilleuse dont il +était difficile de les faire descendre. J'ai conservé une lettre de M. +de Rémusat, datée de Schönbrunn, qui peint fort bien l'enflure des +généraux et les précautions qu'il fallait prendre pour vivre en paix +avec eux. «Le métier de la guerre, me disait-il, donne au caractère une +certaine sincérité, un peu crue, qui met à découvert les passions les +plus envieuses. Nos héros, accoutumés à combattre ouvertement leurs +ennemis, prennent l'habitude de ne plus rien voiler, et voient comme une +bataille dans toutes les oppositions qu'ils rencontrent, de quelque +genre qu'elles soient. C'est une chose curieuse que de les entendre +parler de qui n'est pas militaire, et même ensuite les uns des autres; +dépréciant les actions, faisant la part du hasard, énorme pour autrui, +déchirant les réputations que nous autres spectateurs croyons le mieux +établies, et à notre égard si boursouflés de leur gloire encore toute +chaude, qu'il faut bien de l'adresse et beaucoup de sacrifices de +vanité, et de vanité même un peu fondée, pour parvenir à être supporté +par eux.»</p> + +<p>L'empereur s'aperçut de cette attitude un peu belligérante que +rapportaient les officiers de l'armée. Il s'inquiétait peu qu'elle +froissât la partie civile des citoyens, mais il ne voulait pas qu'elle +vînt jusqu'à le gêner. Aussi, étant encore à Munich, il se crut obligé +de réprimer l'arrogance de ses maréchaux, et, cette fois, son intérêt +personnel le porta à employer vis-à-vis d'eux le langage de la raison. +«Songez, leur dit-il, que je prétends que vous ne soyez militaires qu'à +l'armée. Le titre de <i>Maréchal</i> est une dignité purement civile qui vous +donne dans ma cour le rang honorable qui vous est dû, mais qui +n'entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille, +soyez grands seigneurs autour de moi, et tenez à l'État par les liens +purement civils que j'ai su vous créer, en vous décorant du titre que +vous portez.»</p> + +<p>Cet avertissement eût produit un plus solide effet, si l'empereur l'eût +terminé par ces paroles: «Dans les camps, dans une cour, songez que +partout votre premier devoir est d'être citoyens.» Il aurait tenu un +pareil langage à toutes les classes dont il devait être le protecteur, +en même temps que le maître, il aurait parlé la même langue à tous les +Français, et les aurait unis par cette nouvelle égalité qui ne s'oppose +point aux distinctions accordées à la valeur. Mais Bonaparte, nous +l'avons vu, a toujours craint les liens naturels et généreux, et la +chaîne du despotisme est la seule qu'il ait cru pouvoir employer, parce +qu'elle <i>serre</i> pour ainsi dire les hommes isolément sans leur laisser +aucune relation entre eux.</p> +<a name="c17" id="c17"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XVII.</h3> + +<h4>(1806.)</h4> + +<p class="sml"><b>Mort de Pitt.--Débats du parlement anglais.--Travaux +publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle +étiquette.--Représentations de l'Opéra et de la Comédie +française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame +Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du +palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.</b></p> + +<p>Quand l'empereur arriva à Paris, à la fin de janvier 1806, Pitt venait +de mourir en Angleterre, à l'âge de quarante-sept ans. Cette perte fut +vivement sentie par les Anglais. Un regret vraiment national honora sa +mémoire. Le parlement, qui venait de s'ouvrir, vota une somme +considérable pour payer ses dettes, car il mourait sans laisser aucune +fortune, et il fut enterré avec pompe à Westminster. Dans la formation +du nouveau ministère, M. Fox, son antagoniste, fut chargé des affaires +étrangères. L'empereur regarda la mort de Pitt comme un événement +heureux pour lui, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la politique +anglaise n'avait point changé, et que le gouvernement britannique ne +cesserait pas de travailler à soulever contre lui les puissances du +continent<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour) </a> Les débats du parlement anglais et la politique + anglaise étaient alors si mal connus en France, qu'on ne + s'étonnera pas de voir que les suites de la mort de Pitt ne + soient pas ici très bien appréciées. Fox, en arrivant aux + affaires, fit une démarche qui amena des ouvertures de paix + qui furent accueillies. Une négociation secrète fut suivie + par lord Yarmouth, puis par lord Lauderdale, et il y eut + jusqu'au milieu de l'été des chances de rapprochement. Mais + la santé de Fox déclinait, et il mourut au mois de septembre. + Il est vrai, d'ailleurs, que, bien que partisan de la paix, + il n'envisageait pas la guerre contre Napoléon comme il avait + envisagé la guerre contre la Révolution française. Il ne + s'agissait plus de la liberté de la France, mais de + l'indépendance de l'Europe. (P. R.)</blockquote> + +<p>Durant le mois de janvier 1806, les débats du parlement d'Angleterre +furent très animés. L'opposition, dirigée par M. Fox, demandait au +ministère raison de la conduite de la dernière guerre; elle prétendait +que l'empereur d'Autriche n'avait point été aidé assez loyalement, et +qu'on l'avait abandonné à la merci du vainqueur. Les ministres +produisirent alors les conditions du traité, fait entre les diverses +puissances, au commencement de cette campagne. Ce traité démontrait que +des subsides avaient été accordés à cette coalition qui s'engageait, à +forcer l'empereur à l'évacuation du Hanovre, de l'Allemagne, de +l'Italie; à remettre le roi de Sardaigne sur le trône de Piémont, et à +assurer l'indépendance de la Hollande et de la Suède. Les victoires +rapides de nos armes avaient bouleversé ces projets. On accusait +l'empereur d'Autriche d'avoir commencé trop impétueusement la campagne, +sans attendre l'arrivée des Russes, et surtout le roi de Prusse dont la +neutralité était devenue la cause principale du mauvais succès de la +coalition. Le czar, irrité contre lui, eût peut-être tenté de se venger +de cette funeste inaction, si la reine de Prusse, si belle et si +séduisante, ne se fût interposée entre les deux souverains. Le bruit se +répandit alors, en Europe, que ses charmes avaient désarmé l'empereur de +Russie, et qu'il leur sacrifia le mécontentement qu'il éprouvait +justement. L'empereur Napoléon, parvenu à contenir le roi de Prusse par +l'effroi de ses armes, crut devoir le récompenser de son inaction en lui +abandonnant le Hanovre, jusqu'à l'époque très incertaine de la paix +générale. De son côté, le roi cédait Anspach à la Bavière, et à la +France ses prétentions sur les duchés de Berg et de Clèves, qui furent +donnés, peu de temps après, au prince Joachim, autrement Murat.</p> + +<p>Le rapport fait au parlement d'Angleterre, sur le traité dont je viens +de parler, publié dans nos journaux, y fut accompagné, comme on le pense +bien, de quelques notes qui, déjà, annonçaient une nouvelle aigreur +contre les puissances du continent. On y déplorait la faiblesse des +rois, qui se mettent à la merci des <i>marchands</i> de l'Europe.</p> + +<p>«Si l'Angleterre, y disait-on, parvenait à susciter une quatrième +coalition, l'Autriche qui a perdu la Belgique à la première, l'Italie et +la rive gauche du Rhin à la seconde, le Tyrol, la Souabe et l'État +vénitien à la troisième, à la quatrième perdrait sa couronne.</p> + +<p>»L'influence de l'empire français sur le continent fera le bonheur de +l'Europe; car c'est avec lui qu'aura commencé le siècle de la +civilisation, des sciences, des lumières et des lois. L'empereur de +Russie a donné imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique +dangereuse. Quant à l'Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu'elle +en a été punie. Cependant, on doit dire que, si le traité qui vient +d'être publié en Angleterre eût été connu, peut-être qu'elle n'eût pas +obtenu la paix qui lui a été accordée, et il faut remarquer, en passant, +que le comte de Stadion, qui avait conclu ce traité de subsides, est +encore aujourd'hui à la tête des affaires de l'empereur François.»</p> + +<p>Ces notes dictées par un sentiment d'humeur assez mal déguisé, dans les +premiers jours du mois de février, commencèrent à répandre un peu +d'inquiétude, et à faire croire à ceux qui portaient un coup d'oeil +attentif sur les événements, que la paix pourrait bien n'être pas de +longue durée.</p> + +<p>Aucun traité n'avait été conclu avec le czar. Sous prétexte qu'il ne +s'était montré que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d'être +compris dans les négociations; et j'ai ouï dire que l'empereur, frappé +de sa conduite, le regarda, dès cette époque, comme le véritable +antagoniste qui devait lui disputer l'empire du monde. Aussi +s'efforça-t-il de le déprécier autant qu'il lui fut possible.</p> + +<p>Il existe en Russie un ordre<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> qui ne peut être porté que par un +général dont les services auraient, dans une grande occasion, été utiles +à l'empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les +chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages à la Comédie française, +mais une circonstance imprévue vint ajouter une nuance tant soit peu +pénible à l'effet de cette soirée. On donnait Athalie, et Talma jouait +le rôle d'Abner. Pendant la représentation, Bonaparte reçoit le courrier +qui lui apporte la nouvelle de l'entrée des troupes françaises à Naples. +Aussitôt, il envoie un aide de camp à Talma, avec l'ordre d'interrompre +la pièce, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet événement. +Talma obéit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je +me souviens qu'il me sembla que les acclamations n'avaient pas été si +naturelles qu'à l'Opéra.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour) </a> L'ordre de Saint-Georges.</blockquote> + +<p>Le lendemain, nos journaux proclamèrent la chute de celle qu'ils +appelaient la moderne Athalie<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>; et cette reine vaincue fut +outrageusement insultée, au mépris de toutes les convenances sociales +qui imposent ordinairement du respect pour le malheur.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour) </a> La reine de Naples.</blockquote> + +<p>On remarqua, peu de temps après, avec quel art, lors de l'ouverture du +Corps législatif, M. de Fontanes évita, en louant Bonaparte, d'insulter +à la chute des souverains qu'il avait détrônés. Il fit porter ses éloges +principalement sur la modération qui avait dicté la paix, et sur la +réédification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en général, +conserver la collection des discours prononcés par M. de Fontanes +pendant ce règne, comme des modèles de convenance et de goût.</p> + +<p>Après s'être ainsi donné au public et avoir épuisé tous les hommages, +l'empereur reprit aux Tuileries sa vie d'affaires, et nous autres, notre +vie d'étiquette, qui fut ordonnée et réglée avec un soin extrême. Il +commença, dès cette époque, à s'entourer d'un tel cérémonial que +personne d'entre nous n'eut plus guère de relations intimes avec lui. +Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence +monotone, chacun faisant à la minute ce qu'il avait à faire; mais +personne ne songeait à s'écarter de la courte série de pensées que donne +le cercle restreint des mêmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de +jour en jour, la peur que chacun éprouvait, peur qui consistait tout +naïvement à craindre de recevoir un reproche si on manquait à la moindre +chose, le silence que nous gardions sur tout, reléguaient les différents +personnages, dans les salons des Tuileries, sur une échelle presque +pareille. Il devenait à peu près inutile d'y apporter des sentiments ou +de l'esprit, car on n'y trouvait plus nulle occasion d'y éprouver une +émotion, ou d'y échanger la moindre réflexion. L'empereur, livré à de +grands projets, à peu près sûr de la France, portait ses regards sur +l'Europe, et sa politique ne se bornait plus à s'assurer la puissance de +commander aux opinions de ses concitoyens. De même, il dédaignait ces +petits succès intérieurs que nous lui avions vu rechercher autour de +lui; et je puis dire qu'il considérait sa cour avec cette indifférence +qu'inspire une conquête assurée, opposée à celles qui restent encore à +faire. Il a toujours tendu à imposer un joug, et pour y parvenir, il n'a +pas négligé les moyens de séduction; mais, dès qu'il s'est aperçu que +son pouvoir était établi, il ne s'est jamais occupé de se rendre +agréable.</p> + +<p>Du moins, la situation dépendante et contrainte dans laquelle il tenait +sa cour, eut cet avantage: c'est qu'on n'y connut à peu près rien de ce +qui aurait ressemblé à l'intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi +la conviction que tout dépendait de la seule volonté du maître, personne +ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu'il avait tracée; et +dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque +repos.</p> + +<p>Sa femme se trouvait à peu près dans la même dépendance que tout le +reste. À mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus +étrangère; la politique européenne, le destin du monde lui souciaient +peu; le cercle de ses idées ne s'élevait point à de hautes spéculations +qui ne devaient point avoir d'influence sur ce qui la concernait. +Tranquillisée dans ce temps pour elle-même, satisfaite du sort de son +fils, elle vivait paisible et indifférente; témoignant une affabilité +égale à tous, avec peu ou point d'amitié pour personne, mais une grande +bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant +aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond, +insouciante à presque tout, son attachement pour son époux s'était fort +refroidi, et elle n'éprouvait plus ces jalouses inquiétudes qui avaient +tant troublé sa vie, les années précédentes. Elle le jugeait tous les +jours davantage, et s'étant bien convaincue que son premier moyen de +crédit près de lui était dans le repos qu'elle lui procurait par +l'égalité de son caractère, elle s'appliquait avec soin à éviter de le +troubler. J'ai dit, depuis longtemps, qu'un homme tel que lui n'avait +guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l'amour, et +l'impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois, +chez les hommes, le remplacent.</p> + +<p>Elle poussa même la complaisance jusqu'à favoriser quelques-unes de ses +fantaisies passagères. Elle en devint la confidente, et s'habitua à ne +plus s'en offenser. Il avait exigé que ses appartements intérieurs +fussent précédés d'un salon occupé par des femmes qu'on avait choisies +dans la classe bourgeoise. On les décora du nom de dames d'annonce. Les +dames du palais se tenaient dans le grand salon d'apparat, soit aux +Tuileries, soit à Saint-Cloud. À la suite venait un autre salon qui +précédait les petits appartements. C'est dans ce salon que restaient les +dames d'annonce; elles étaient chargées d'ouvrir les battants des +portes, quand l'impératrice passait, et de l'annoncer ainsi que +l'empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu'il +venait chez sa femme par l'intérieur. Ces dames d'annonce furent prises +parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les +regards passagers de Bonaparte; sa femme l'ignora, ou le sut, selon +qu'il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle +s'en effarouchât.</p> + +<p>Au retour d'Austerlitz, il revit madame de X..., et ne parut pas faire +attention à elle; l'impératrice la traita comme les autres. On a dit +que, parfois, Bonaparte avait repris près d'elle quelques-uns de ses +souvenirs; mais ce fut d'une manière si fugitive qu'à peine si la cour +put s'en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu à aucun incident +nouveau, personne n'y fit attention. L'empereur, absolument convaincu de +cette idée que l'empire des femmes avait souvent affaibli les rois de +France, avait irrévocablement arrêté dans sa pensée qu'elles ne seraient +à sa cour qu'un ornement, et il a tenu parole. Il s'était persuadé, je +ne sais trop pourquoi, qu'en France, elles ont plus d'esprit que les +hommes, du moins il le disait souvent, et que l'éducation qu'on leur +donne les dispose à une certaine adresse dont il faut se défendre. Il +les craignait donc un peu, et les tint à l'écart pour cette raison. +Aussi l'a-t-on vu pousser jusqu'à la faiblesse la mauvaise humeur contre +quelques-unes d'entre elles.</p> + +<p>Il exila promptement madame de Staël dont il eut réellement peur, et un +peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques légères +plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parlé assez indiscrètement +devant un homme de la société que je ne nommerai point, et qui rapporta +très fidèlement ce qu'il avait entendu. Ce personnage était gentilhomme +et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l'empereur trouva, +dans toutes les classes, des gens qui consentirent à le servir comme il +voulait être servi.</p> + +<p>Durant le cours de cet hiver, on commença à s'apercevoir des souffrances +pénibles que madame Louis avait à supporter dans son intérieur. La +tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s'exerçait sur tout; son +caractère, tout aussi despotique que celui de son frère, se faisait +sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-là, sa femme en dissimulait +courageusement les excès; mais une circonstance particulière la força de +dévoiler à sa mère une partie de ses peines.</p> + +<p>Louis Bonaparte avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour +d'Égypte, il était rongé par un mal inconnu, se manifestant par de +fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli si bien ses +jambes et ses mains, qu'il marchait avec quelque difficulté, et qu'il +était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa +infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de +toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai, +quelque dégoûtant qu'il fût<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Il supposa que, peut-être, une forte +éruption appelée à la peau dégagerait l'âcreté cachée qui échappait à +tant de remèdes. On se détermina donc à porter, sous le dais brodé qui +couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevés à un galeux de +l'hôpital; et Son Altesse impériale fut obligée de s'en envelopper, et +même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à +tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne fût changé dans +ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même +chambre, sans occuper le même lit; il avait toujours voulu qu'elle +passât les nuits près de lui, sur un petit lit dressé sous les mêmes +rideaux. Il ordonna, très impérativement, que cet usage se continuât, +ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais +se départir des précautions qui l'empêchaient d'abandonner une femme à +son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-même, et malgré le +dégoût naturel qu'elle éprouvait, se soumit, et garda le silence sur ce +nouvel abus du pouvoir conjugal.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour) </a> On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Les + belles Italiennes eurent beau déployer leurs grâces, je fus + insensible à leurs séductions. Elles s'en dédommageaient avec + ma suite. Une d'elles, la comtesse C..., laissa à Louis, + lorsque nous passâmes à Brescia, un gage de ses faveurs dont + il se souviendra longtemps.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Cependant Corvisart qui la soignait, et qui était frappé de son +changement, vint à l'interroger sur quelques particularités de sa vie +intérieure, et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son +époux. Il crut devoir en instruire l'impératrice, et ne lui dissimula +pas qu'il pensait que l'air de l'alcôve du prince Louis était, dans ce +moment, fort malsain pour sa femme.</p> + +<p>Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui répondit qu'elle s'en +était doutée, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mêler +aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant +se contenir davantage alors, elle s'ouvrit à sa mère sur une foule de +détails qui prouvèrent à quel point elle était opprimée, et le mérite du +silence qu'elle avait gardé jusqu'alors. Madame Bonaparte en parla à +l'empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra à son frère son +mécontentement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait +se mêler de son ménage, il s'éloignerait de la France, et l'empereur, +qui n'eût point voulu d'éclat fâcheux dans sa famille, engagea madame +Louis à la patience, embarrassé peut-être, comme les autres, de l'humeur +bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça +promptement au remède pénible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en +vouloir beaucoup de ce qu'elle n'avait pas mieux gardé son secret.</p> + +<p>Si sa fille eût été plus heureuse, l'impératrice n'eût rien vu à cette +époque qui dût troubler sa tranquillité. La famille Bonaparte, occupée +de ses propres intérêts, ne pensait plus à la tourmenter; Joseph, +absent, se voyait près de monter sur le trône de Naples; Lucien était +pour toujours exilé de France; le jeune Jérôme croisait en mer sur nos +côtes; madame Bacciochi régnait à Piombino; la princesse Borghèse, tour +à tour livrée à des remèdes ou à ses plaisirs, ne se mêlait de rien. +Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage à sa belle-soeur; +mais elle cherchait à faire aussi les affaires de son époux, et +l'impératrice n'y mettait nulle opposition; car elle eût fort désiré que +Murat obtînt quelque principauté qui l'éloignât de Paris.</p> + +<p>Madame Murat employait toute son adresse, et même toutes les ressources +de l'importunité m'avait montrée à M. de Rémusat me mettait alors dans +quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je +le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le +passé. Il ne laissait guère échapper une occasion de me dire du bien de +mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s'il faut +tout dire, aussi ma vanité, en paraissant rechercher mon entretien +partout où nous nous trouvions, il me gagnait peu à peu, et +affaiblissait mes préventions contre lui. Pourtant, il me troublait +quelquefois par certaines paroles auxquelles je n'étais point préparée. +Un jour, que je lui parlais de la conquête récente du royaume de Naples, +et que j'osais lui témoigner que je me sentais émue de cette politique +des détrônements, que nous paraissions adopter, il me répondit, de ce +ton froid et arrêté qu'il sait si bien prendre quand il ne veut pas de +réponse: «Madame, tout ceci ne sera achevé que lorsqu'il n'y aura plus +un Bourbon sur un trône de l'Europe.» Ces mots me firent une sorte de +mal. Je ne pensais guère alors à la famille de nos rois, il en faut +convenir; mais, pourtant, quand j'entendais prononcer ce nom, il +semblait que certains souvenirs de ma jeunesse réveillassent une +émotion ancienne, plus endormie qu'effacée. Je ne pourrais aujourd'hui +rendre compte de cette impression qu'en risquant d'être accusée d'une +affectation absolument éloignée de mon caractère. On croirait que, me +rappelant le temps où j'écris, je veux dès ce moment préparer mon retour +aux opinions que chacun s'empresse maintenant d'étaler. Il n'en est rien +pourtant. Alors j'admirais beaucoup l'empereur; je l'aimais encore, +quoique je fusse moins entraînée vers lui; je le croyais nécessaire à la +France; il m'en apparaissait le souverain devenu légitime; mais tout +cela s'alliait à un tendre respect pour les héritiers et les parents de +Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l'idole de mon imagination, +sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais préparer pour eux de +nouveaux malheurs, et quand j'entendais mal parler d'eux. Au reste, +Bonaparte m'a souvent donné ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que +par le succès, Louis XVI devait être en faible estime. Il ne lui rendait +nulle justice, et conservait sur lui tous les préjugés populaires +enfantés par la Révolution. Quand sa conversation se tournait sur cet +illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m'appliquais +à la détourner.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, telle était l'opinion de M. de Talleyrand alors; je +saurai, peu à peu et quand il en sera temps, montrer comment les +événements l'ont modifiée.</p> + +<p>Nous vîmes, dans cet hiver, l'héritier du roi de Bavière venir orner +notre cour. Il était jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli, +montrant d'ailleurs une grande déférence pour l'empereur. Il fut logé +aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un écuyer pour son +service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris.</p> + +<p>Le 10 février, la liste des dames du palais fut augmentée des noms de +madame Maret, à la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse, +de Montmorency-Matignon, et de Mortemart.</p> + +<p>M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d'elle que +sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idolâtrait +madame de Chevreuse<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>. Celle-ci avait des opinions assez arrêtées, et +toutes en opposition avec ce qu'on exigeait d'elle.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour) </a> Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frère + fut chambellan.</blockquote> + +<p>Bonaparte menaça, M. de Talleyrand négocia et, selon sa coutume, +réussit. Madame de Chevreuse était jolie, quoique rousse<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>, et +spirituelle, mais gâtée à l'excès par sa famille, un peu volontaire, et +tant soit peu fantasque. Sa santé était déjà fort délicate. L'empereur +la cajola pour la consoler de la violence qu'il lui faisait. +Quelquefois, il semblait qu'il en vînt à bout, et, dans d'autres +moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par +caractère, elle procurait à l'empereur un plaisir qu'une autre eût +cherché à lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la +victoire. Car, comme il lui arrivait de s'amuser quelquefois des fêtes +et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait parée et gaie, +l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succès, disait en riant: «J'ai +surmonté l'aversion de madame de Chevreuse.» Au fond, je ne crois point +qu'il y soit vraiment parvenu.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour) </a> Madame de Chevreuse était rousse en effet, et + l'empereur le lui reprochait un jour: «C'est possible, + répondit-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit.» + (P. R.)</blockquote> + +<p>Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd'hui +la duchesse, qui était en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut +déterminée par lui et aussi par le désir d'obtenir des bois +considérables qui appartenaient à sa famille, et qui avaient été pris +par le gouvernement pendant son émigration, sans être encore vendus.</p> + +<p>Madame de Montmorency fut très bien à cette cour: sans hauteur, sans +bassesse, paraissant s'y plaire, et n'affectant point de s'y trouver par +contrainte<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. Je crois qu'elle s'y amusait beaucoup; il ne serait pas +impossible qu'elle l'eût regrettée. Son nom lui donnait là les avantages +qu'il aura partout. L'empereur disait souvent qu'il n'estimait que la +noblesse historique, mais aussi, celle-là, il la distinguait beaucoup.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour) </a> Madame de Matignon, mère de la duchesse de + Montmorency, était fille du baron de Breteuil, qui, rentré de + l'émigration, a vécu paisiblement à Paris, où il est mort.</blockquote> + +<p>Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recréer les +titres, il décida d'un trait de plume que toutes les dames du palais +seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un +titre, se voyant forcée d'en prendre un, lui demanda de porter celui de +baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.--«Cela +ne se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi; vous n'êtes point, +madame, assez bonne chrétienne.»</p> + +<p>Quelques années après, l'empereur rendit à MM. de Montmorency et de +Mortemart une grande partie de la fortune qu'ils avaient perdue. M. de +Mortemart ayant refusé d'être écuyer, parce qu'il trouvait le métier +trop pénible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu +M. le vicomte de Laval-Montmorency, père du vicomte Mathieu de +Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, gouverneur de Compiègne, et +l'un des plus fervents admirateurs de Bonaparte.</p> + +<p>Dès ce temps, on se pressait de plus en plus pour être de la cour de +l'empereur, et surtout pour lui être présenté. Ses cercles devenaient +fort brillants. L'ambition, la crainte, la vanité, le désir de s'amuser, +de voir, de s'avancer, hâtaient les démarches d'une foule de gens, et le +mélange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vîmes +entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette année, M. Molé, +dernier héritier et descendant de Mathieu Molé. Il avait alors vingt-six +ans. Né dans la Révolution, éprouvé par les malheurs qu'elle a causés, +M. Molé, maître de sa jeunesse par la perte de son père, qui avait péri +sous la tyrannie de Robespierre, avait employé sa liberté à des études +graves et variées. Ses amis et ses parents le marièrent, à l'âge de +dix-neuf ans, à mademoiselle de la Briche, héritière d'une fortune +considérable, nièce de madame d'Houdetot, dont j'ai parlé souvent. M. +Molé, naturellement sérieux, s'ennuya promptement de la vie du monde, +et, n'étant point arrêté sur l'emploi de sa jeunesse, il cherchait à en +tromper l'oisiveté par des compositions qu'il livrait à ses amis. Vers +la fin de l'année 1805, il fit un petit ouvrage, extrêmement +métaphysique, quelquefois un peu embrouillé, sur une théorie du pouvoir +et de la volonté de l'homme. Ses amis, étonnés du genre de méditations +qu'une pareille composition annonçait, lui conseillèrent de la faire +imprimer. Sa jeune vanité y consentit volontiers. Son âge rendit le +public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et +de l'esprit, mais, en même temps, on y démêla une certaine disposition à +vanter le gouvernement despotique, qui donna à penser que l'auteur, en +le publiant, avait quelque envie d'être distingué et de plaire à qui +disposait alors de la destinée de tous. Soit que quelque chose de cette +intention secrète fût, en effet, dans le plan de l'auteur, soit que, +épouvanté des abus de la liberté en ne voyant, depuis qu'il était au +monde, de repos pour la France que le jour où une volonté ferme s'était +chargée de la gouverner, M. Molé livra son ouvrage au public. Il fit +assez de bruit.</p> + +<p>Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Molé, lut +cet ouvrage à Bonaparte, qui en fut frappé. Les opinions qu'il +renfermait, l'esprit distingué qu'il annonçait, le beau nom de Molé, +tout cela attira son attention. Il voulut voir l'auteur; il le caressa +comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler à la +jeunesse la langue qui doit la séduire; il vint à bout de lui persuader +qu'il fallait qu'il entrât dans les affaires, lui promettant de lui +faire traverser vite une carrière brillante; et, peu de jours après +cette entrevue, M. Molé fut mis au nombre des auditeurs attachés à la +section de l'intérieur. Intimement lié d'amitié avec son cousin, M. +d'Houdetot, petit-fils de celle que les <i>Confessions</i> de Jean-Jacques +Rousseau ont à jamais rendue célèbre, M. Molé lui persuada d'entrer en +même temps que lui dans la même carrière, et M. d'Houdetot fut attaché, +comme auditeur, à la section de la marine. Son père avait un +commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais, +lors de la prise de la Martinique. Ayant passé dans l'île de France une +partie de sa vie, il en avait ramené une fort belle femme et neuf +enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont établies à Paris, et +dont quelques-unes sont mariées. Parmi elles, on remarque aujourd'hui +madame de Barante<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, la plus belle femme de Paris en ce moment<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour) </a> M. de Barante, directeur des impositions + indirectes, ayant été préfet sous Bonaparte, grand ami de + madame de Staël, fort partisan des idées libérales et homme + d'esprit.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour) </a> Mon père, très lié avec M. Molé, dès sa + jeunesse et jusqu'à la mort de celui-ci, a écrit sur lui un + grand nombre de pages soit en des articles publiés, soit en + notes manuscrites. Voici ce qu'il pensait des premiers temps + de sa carrière: «M. Molé, né en 1780, n'avait pas eu + d'éducation. Quand il épousa, à dix-neuf ans au plus, + Caroline de la Briche, il avait à peine eu le temps, en + suivant des cours publics et en diversifiant des études + superficielles, de combler les vides d'une ignorance dont il + lui resta toujours quelque chose. Cependant, il était bien + doué, son esprit était droit, facile, élégant, et il eut + toujours au suprême degré l'art d'être en intelligence avec + son interlocuteur. Il avait même, dans sa jeunesse, une + tendance sérieuse, je dirais presque philosophique, qui s'est + un peu évaporée depuis. Son ouvrage, <i>Essai de morale et de + politique</i>, inspiré pour le fond et la forme des écrits de + Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne + conçois pas qu'il ait pu faire, et qui atteste plus de + réflexion et de style qu'il n'était capable d'en avoir à + quarante ans. L'expérience, l'ambition, le monde, le goût du + succès auprès des femmes ont fort modifié son esprit. Il y a + perdu, mais il y a encore plus gagné. L'empereur le prit à + gré. Molé conçut de bonne heure une assez grande idée de sa + position. Il continua à garder ses apparences sérieuses, qui + devenaient même raides et hautaines, excepté avec les gens à + qui il voulait plaire, ce qu'il savait en perfection. C'est + un des hommes qui ont le plus causé avec l'empereur; il est + arrivé par là, il n'a même guère fait que cela dans son + gouvernement.» M. Frédéric d'Houdetot, cousin issu de germain + de madame Molé, a été plus tard préfet, puis député sous les + divers régimes qui se sont succédé jusqu'à sa mort, arrivée + sous le second empire. (P. R.)</blockquote> + +<p>Cette fusion, qui s'étendait avec tant de rapidité, jetait du repos dans +la société, en y confondant les intérêts de chacun. M. Molé, par +exemple, tenant de son côté à une nombreuse famille très distinguée, et +par sa femme à des personnes d'un rang assez élevé, car les cousines de +madame Molé étaient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une +sorte de lien entre l'empereur et une grande partie de la société. +J'étais dans une intimité déjà ancienne avec cette famille; j'éprouvai +du soulagement à la voir prendre sa part des nouvelles positions qui +surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions +s'affaiblir devant les intérêts, les partis s'effacer; l'ambition, le +plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blâme perdait tous +les jours de son crédit. Que Bonaparte, si habile à gagner les +individus, eût fait un pas de plus; qu'il n'eût pas voulu seulement +gouverner par la force; qu'il eût favorisé cette détente des esprits qui +demandaient le repos; enfin, après avoir conquis le présent, qu'il eût +assuré l'avenir par des institutions solides et généreuses, parce +qu'elles seraient devenues indépendantes de ses propres caprices; alors, +il n'est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les +préventions et les regrets n'eussent été aussi durables qu'elles ont été +éclatantes. Mais, il faut en convenir, la liberté, la vraie liberté +manquait partout, et notre tort national a été de ne pas nous en être +assez promptement aperçus. Je l'ai dit, l'empereur relevait les +finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on +recherchait le mérite dans toutes les classes; mais c'était toujours, un +peu, en les flétrissant toutes par la tache de l'esclavage. Voulant tout +diriger, tout régler à son profit, il se présentait incessamment comme +le but du mouvement général. On a raconté que, lorsqu'il partit pour la +première campagne d'Italie, il dit à un journaliste de ses amis: +«Songez, dans les récits de nos victoires, à ne parler que de <i>moi</i>, +toujours <i>moi</i>, entendez-vous?» Ce <i>moi</i> fut l'éternel cri de sa toute +personnelle ambition: «Ne citez que <i>moi</i>, ne chantez, ne louez, ne +peignez que <i>moi</i>, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux poètes, +aux peintres. Je vous achèterai ce que vous voudrez; mais il faut que +vous soyez tous vendus;» et, malgré son désir de signaler son siècle par +la réunion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui +ruinait ses efforts et les nôtres, en absorbant journellement, et pied à +pied, cette noble indépendance qui seule développe les élans de +l'invention et du génie, dans quelque genre que ce soit.</p> +<a name="c18" id="c18"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<h4>(1806.)</h4> + +<p class="sml"><b>Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses +dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis +Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de +l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de +l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.</b></p> + +<p>Avant d'aller plus loin, il me semble qu'il ne sera pas sans intérêt que +j'emploie quelques pages au détail de l'administration intérieure de ce +qu'on appelait <i>la maison de l'empereur</i>. Quoique, aujourd'hui, ce qui +concerne son personnel et sa cour soit encore plus effacé que tout le +reste, cependant il est peut-être encore assez curieux de savoir comment +il avait réglé minutieusement les dépenses et les mouvements de chacune +des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve +le même partout, et cette fidélité au système qu'il avait +irrévocablement adopté, n'est pas une des circonstances les moins +curieuses de sa conduite. Les détails que je vais donner appartiennent à +plusieurs époques de son règne; cependant, dès cette année 1806, la +règle qu'on suivit dans sa maison fut à peu près tracée d'une manière +invariable, et les légères modifications qu'apportèrent certaines +particularités plus ou moins importantes, n'en dérangèrent point, ou +très peu, le plan général; c'est donc ce plan que je prendrai dans son +ensemble, aidée de la mémoire très fidèle de M. de Rémusat, qui, pendant +dix années, fut à portée de voir et de prendre part à tout ce dont je +vais rendre compte dans ce chapitre<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour) </a> Les détails auxquels ce chapitre est consacré + paraîtront peut-être puérils; mais il importe, pour conserver + le caractère de ces Mémoires, de n'en rien retrancher. De + tels récits ont toujours été admis, et les plus célèbres + historiens du <span class="sc">xvii</span>e siècle nous ont fait pénétrer dans les + choses les plus intimes, j'allais écrire infimes, de la vie + journalière de Louis XIV et des principaux personnages de son + temps. Il faut remarquer, d'ailleurs, que ma grand'mère + devait être d'autant plus éblouie, au moment où elle + écrivait, au souvenir de la magnificence de l'Empire, que, + pendant les premières années de la Restauration, la France + appauvrie, l'âge des princes, leurs goûts et leurs habitudes, + donnaient à la cour un aspect de modestie qui faisait + contraste avec le faste impérial. Ce faste a été tellement + surpassé, depuis, que ce qui est décrit ici comme un grand + luxe paraîtra peut-être de la simplicité à nos contemporains. + (P. R.)</blockquote> + +<p>La liste civile de France se montait, sous Bonaparte, à la somme de +vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui +rendaient trois millions, et la liste civile d'Italie, huit millions, +dont il abandonna quatre au prince Eugène. En Piémont, soit en liste +civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince +Borghèse en eut été nommé gouverneur, il en eut la moitié; enfin quatre +millions, venant de Toscane, partagés aussi, par la suite, avec madame +Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de +l'empereur a donc été de 35 500 000 francs.</p> + +<p>Il avait mis à sa propre disposition la majeure partie des dépenses +secrètes du ministère des relations extérieures, et la caisse des +théâtres, composée d'une somme de dix-huit cent mille francs, dont il +n'y avait guère que douze cent mille destinés par le budget annuel au +soutien des théâtres. Le reste était employé, par lui, en gratifications +à des acteurs<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, à des artistes, à des gens de lettres, ou même à des +officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la +police, défalcation faite des dépenses de ce ministère; et cette caisse +présentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu'elle +se composait du produit des jeux, qui montait à plus de quatre +millions<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>; de l'intérêt que le ministère s'était réservé sur tous les +journaux, ce qui devait produire près d'un million; et enfin du produit +du droit de timbre à l'extraordinaire, pour les passeports et permis de +port d'armes.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour) </a> Sa fantaisie pour certains acteurs réglait + ordinairement ces gratifications. Il a payé plusieurs fois + les dettes de Talma, qu'il avait connu et qu'il aimait, et il + lui accorda à la fois des sommes de vingt, trente ou quarante + mille francs.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour) </a> Le ministre Fouché a fait sa fortune avec ce + produit des jeux. Ils ont rendu à Savary mille francs par + jour.</blockquote> + +<p>Le produit des contributions levées pendant la guerre était affecté au +domaine extraordinaire, dont Bonaparte disposait à sa fantaisie. Il s'en +réserva souvent une grande partie dont il se servit pour entretenir les +frais de la guerre d'Espagne, les immenses préparatifs de la campagne de +Moscou; et, enfin, il en réalisa une grande portion en espèces et en +diamants qui étaient déposés dans les caves des Tuileries, et qui ont +servi aux dépenses de la guerre de 1814, lorsque la ruine du crédit +avait paralysé toutes les autres ressources.</p> + +<p>Le plus grand ordre régnait dans la maison de Bonaparte; les +appointements que chacun y recevait étaient assez considérables; mais, +ensuite, tout était réglé de manière à ce qu'aucun des officiers de sa +maison ne pût rien détourner des fonds qui lui étaient confiés.</p> + +<p>Les grands officiers avaient quarante mille francs fixes. Les deux +dernières années de son règne, il dota les places de ces grands +officiers d'un revenu considérable, outre les dotations qu'il avait +accordées aux individus qui les remplissaient.</p> + +<p>Les places de grand maréchal, de grand chambellan et de grand écuyer +furent dotées chacune de cent mille francs. Celles du grand aumônier et +du grand veneur de quatre-vingt mille francs; celle du grand maître des +cérémonies de soixante mille. L'intendant et le trésorier avaient chacun +quarante mille francs. Le premier intendant fut M. Daru, et ensuite M. +de Champagny, quand il quitta le ministère des affaires étrangères. Le +premier préfet du palais, le chevalier d'honneur de l'impératrice, +trente mille francs.</p> + +<p>Mon beau-frère, M. de Nansouty, fut quelque temps premier chambellan +chez l'impératrice; mais, cette place ayant été supprimée, il devint +premier écuyer de l'empereur. La dame d'honneur avait quarante mille +francs; la dame d'atours, trente mille francs. Dix-huit chambellans; +les plus anciens avaient diversement, et selon que l'empereur le réglait +toutes les années, ou douze, ou six, ou trois mille francs. Les autres +étaient honoraires. Au reste, l'empereur réglait tous les ans les +appointements de tout ce qui composait sa maison, ce qui augmentait la +dépendance, par l'incertitude où l'on demeurait toujours sur son sort.</p> + +<p>Les écuyers recevaient douze mille francs; les préfets du palais ou +maîtres d'hôtel, quinze mille; les maîtres des cérémonies, de même. +Chacun des aides de camp avait vingt-quatre mille francs, comme officier +de la maison.</p> + +<p>Le grand maréchal, ou grand maître de la maison, avait la surintendance +de toutes les dépenses de la bouche, du domestique, de l'éclairage, +chauffage, etc. Cette dépense montait à peu près à deux millions.</p> + +<p>La table de Bonaparte était abondante et bien servie; la vaisselle fort +belle et en argent. Dans les grandes fêtes et les grands couverts, on +servait en vermeil. Chez madame Murat et la princesse Borghèse, tout +était servi en vermeil.</p> + +<p>Le grand maréchal était le supérieur des préfets du palais; son habit +était amarante et brodé en argent sur toutes les tailles. Les préfets +du palais portaient la même couleur, avec moins de broderie.</p> + +<p>Les dépenses du grand écuyer se montaient à la somme de trois à quatre +millions. Il y avait environ douze cents chevaux. Les voitures avaient +plus de solidité que d'élégance. On leur avait donné à toutes la couleur +verte. L'impératrice avait quelques équipages et de jolies calèches, +mais point d'écurie particulière.</p> + +<p>Le grand écuyer et les écuyers étaient vêtus en gros bleu brodé +d'argent.</p> + +<p>Le grand chambellan comptait dans ses attributions tout le service de la +chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la cour, les fêtes, +la musique de la chapelle, les chambellans de l'empereur, et ceux de +l'impératrice. Toutes ces dépenses ne dépassaient guère trois millions. +Il était vêtu de rouge avec la broderie d'argent<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>. Le grand maître +des cérémonies, chargé de faire graver le sacre, et d'un petit nombre de +dépenses, avait un budget qui n'allait guère à plus de trois cent mille +francs; il était habillé en violet et en argent. Le grand veneur, sept +cent mille francs; son costume en vert et argent. La chapelle, trois +cent mille francs.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour) </a> La broderie était pareille pour tous les grands + officiers.</blockquote> + +<p>Le mobilier était dans les attributions de l'intendant, ainsi que les +bâtiments. Cette dépense doit se porter à la somme de cinq à six +millions.</p> + +<p>On voit que, année courante, on pourrait évaluer la dépense de la maison +de l'empereur à quinze ou seize millions.</p> + +<p>Dans les dernières années, il a fait construire quelques bâtiments, et +cette dépense s'est augmentée.</p> + +<p>Tous les ans, il commandait à Lyon des tentures et des ameublements pour +les différents palais. C'était afin de soutenir les manufactures de +cette ville. De même, on achetait encore tous les ans de beaux meubles +en acajou qu'on déposait au Garde-Meuble, des bronzes, etc.. Les +manufactures de porcelaine avaient des ordres pour fournir des services +entiers d'une extrême beauté. Au retour du roi, tous les palais ont été +trouvés meublés à neuf, et les garde-meubles remplis.</p> + +<p>Avec tout cela, la dépense des années les plus chères, y compris celles +du sacre et du mariage, n'a pas excédé vingt millions.</p> + +<p>La dépense de Bonaparte pour sa toilette était portée sur le budget à +quarante mille francs. Quelquefois elle allait un peu plus haut. Dans +ses campagnes, il fallait lui envoyer du linge et des habits dans +plusieurs endroits à la fois. Il salissait vite, et beaucoup, tout ce +qu'il portait. La moindre gêne lui faisait rejeter un vêtement, ainsi +que la moindre différence dans la finesse du drap ou du linge. Il disait +toujours qu'il ne voulait être habillé que comme un simple officier de +sa garde; il grondait continuellement sur ce qu'il prétendait qu'on lui +faisait dépenser, et, par fantaisie ou maladresse, il rendait +fréquemment nécessaire le renouvellement de sa toilette. Entre autres +coutumes destructives, il avait l'habitude d'accommoder le feu avec son +pied, brûlant ainsi ses souliers et ses bottes, principalement quand il +se livrait à quelque accès de colère; alors, tout en parlant et se +fâchant, il repoussait violemment les tisons dans la cheminée près de +laquelle il était.</p> + +<p>M. de Rémusat fut plusieurs années son maître de la garde-robe, et ne +recevait point d'appointements pour cette place. Quand M. de Turenne, +chambellan, le remplaça, on lui donna douze mille francs.</p> + +<p>Chaque année, l'empereur faisait lui-même le budget de la dépense de sa +maison, avec la plus scrupuleuse attention et une économie remarquable. +Dans les trois derniers mois de l'année, chaque chef de service réglait +sa dépense pour l'année suivante. Ce travail achevé, on se réunissait en +conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil était +composé du grand maréchal, qui le présidait<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>; des grands officiers, +de l'intendant et du trésorier de la couronne. La dépense de la maison +de l'impératrice se trouvait comprise dans les attributions du grand +chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand +maréchal et le trésorier étaient chargés de soutenir les intérêts de +l'empereur. Ces discussions finies, le grand maréchal portait les +budgets à Bonaparte, qui les examinait lui-même, et les rendait ensuite, +après avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque +temps, le conseil réuni était présidé par l'empereur lui-même, qui +discutait encore chaque article de dépense. Ces discussions se +prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les +budgets, rendus à chaque chef de service, étaient recopiés et mis au +net; ils passaient dans les mains de l'intendant, qui travaillait +définitivement avec l'empereur, en présence du grand maréchal. Dans ce +travail, on arrêtait toutes les dépenses, et bien rarement on a vu un +grand officier obtenir ce qu'il avait demandé.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour) </a> Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan, + il ne s'en mêla point, et laissa toujours M. de Rémusat le + représenter.</blockquote> + +<p>Bonaparte se levait à des heures inégales, mais généralement à sept +heures. Quand il s'éveillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre +son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son réveil était +ordinairement triste, et paraissait pénible. Il avait assez souvent des +spasmes convulsifs de l'estomac, qui excitaient chez lui un vomissement. +Il en paraissait quelquefois fort troublé, comme s'il eût craint d'avoir +pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine à l'empêcher +d'augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore +faciliter ce vomissement<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour) </a> Je tiens ce détail de son premier médecin, + Corvisart.</blockquote> + +<p>Les seules personnes qui eussent le droit d'entrer dans la chambre de sa +toilette étaient le grand maréchal, le premier médecin, sans se faire +annoncer, et le maître de la garde-robe, qu'on annonçait, et qui presque +toujours était reçu. C'est dans ces moments qu'il eût voulu que M. de +Rémusat employât cette visite du matin à lui rendre compte de ce qui se +disait ou se faisait à la cour et dans la ville. Mon mari s'y refusa +toujours--et lui déplut sur cet article--avec une sorte de ténacité qui +mériterait bien quelques éloges.</p> + +<p>Les autres médecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que +lorsqu'ils étaient appelés. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi +à la médecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrême +confiance et beaucoup d'estime à Corvisart. Sa santé était bonne, sa +constitution forte; quand il était atteint de quelque dérangement, il se +montrait assez susceptible d'inquiétude. Une légère humeur dartreuse le +tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il +mangeait sobrement, ne buvait guère, ne faisait d'excès d'aucun genre. +Il prenait beaucoup de café.</p> + +<p>J'ai dit comment il renonça à habiter la même chambre que sa première +femme; il n'a de même, je crois, passé que peu de nuits entières avec +l'archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait +jamais de feu dans l'appartement où elle couchait, et l'empereur, qui +était frileux dans l'intérieur d'une maison, quoiqu'il supportât très +bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude. +Avec l'impératrice Joséphine, ne se gênant en rien, il venait la trouver +au milieu de la nuit, quand il était souffrant ou sans sommeil, et, sans +lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort naïvement +qu'il venait chercher une manière d'exciter la transpiration dont il +avait le besoin.</p> + +<p>Durant sa toilette, il était assez silencieux, à moins qu'il ne +s'établît entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de +médecine. Dans toutes choses, il aimait à aller au fait, et, quand on +lui parlait de la maladie de quelqu'un, sa première question était +toujours: «Mourra-t-il?» Il trouvait assez mauvais que la réponse fût +dubitative, et en concluait à l'insuffisance de la médecine.</p> + +<p>Il a eu beaucoup de peine à s'accoutumer à se raser lui-même. M. de +Rémusat l'y détermina, en voyant l'agitation qu'il éprouvait, et même +l'inquiétude, tant que durait cette opération faite par un barbier. +Après beaucoup d'essais, lorsqu'il y eut réussi, il lui arriva souvent +de dire qu'en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on +lui avait rendu un signalé service. Bonaparte était, quand il régnait, +si bien accoutumé à ne compter pour rien tous ceux qui l'entouraient, +que ce mépris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il +ne se faisait aucune idée de la décence que la bonne éducation inspire +ordinairement à toute personne un peu élevée, procédant à une toilette +complète dans sa chambre en présence de ceux qui s'y trouvaient, quels +qu'ils fussent. De même, si un valet de chambre lui causait quelque +impatience en l'habillant, il s'emportait rudement, sans égard pour les +autres ni pour lui-même. Il jetait à terre ou au feu la partie de son +vêtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulièrement ses +mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande +quantité de ciseaux, parce qu'il les brisait et les jetait, quand ils ne +lui paraissaient pas suffisamment affilés. Jamais il ne faisait usage +d'aucun parfum, se contentant seulement d'eau de Cologne, dont il +faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu'il en usait +jusqu'à soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le +calcul entrait pour beaucoup dans sa propreté, car, ainsi que je l'ai +dit, il était peu soigneux.</p> + +<p>Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, où l'attendait son +secrétaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service, +qui était arrivé à huit heures, et qui avait soigneusement regardé si +tout était en ordre dans l'appartement, et si les huissiers se +trouvaient à leur poste, frappait à la porte et lui annonçait <i>le +lever</i>, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet, à moins que +l'empereur ne le lui dît. J'ai déjà rendu compte de la manière dont se +passaient ces levers. Quand ils étaient finis, Bonaparte accordait assez +fréquemment des audiences particulières à quelques-uns des personnages +qui se trouvaient là: princes, ministres, grands fonctionnaires publics, +ou préfets en congé. Tous ceux qui n'avaient pas droit à venir au lever, +ne pouvaient obtenir d'audience qu'en s'adressant au chambellan de +service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l'empereur; le plus +souvent il les refusait.</p> + +<p>Le lever et les audiences le menaient à l'heure de son déjeuner. Vers +onze heures, on le servait partout dans ce qu'on appelait <i>le salon de +service</i>, où il donnait ses audiences particulières, et travaillait avec +ses ministres. Le préfet du palais annonçait le déjeuner, et y assistait +debout. C'était alors qu'il recevait des artistes, des comédiens. Il +mangeait vite de deux ou trois plats, et finissait par une grande tasse +de café pur. Après, il rentrait, et il travaillait. Dans le salon dont +nous avons parlé, se tenaient le colonel général de la garde de semaine, +ainsi que le chambellan, l'écuyer, le préfet du palais, et, lorsqu'il y +avait chasse, un des officiers des chasses. Les conseils des ministres +se tenaient à jours fixes. Il y avait trois conseils d'État par semaine. +Pendant cinq ou six ans, il les présida souvent; il s'y faisait +accompagner de son colonel général et du chambellan. En général, on dit +qu'il y était fort remarquable, supportant et excitant la discussion. +Souvent on s'étonnait des observations lumineuses et profondes qui lui +échappaient sur les matières qui paraissaient devoir lui être le plus +étrangères. Dans les derniers temps, sa tolérance dans la discussion +s'altéra, et il y prit un ton plus impérieux. Le conseil d'État, ou +celui des ministres, ou son travail particulier, le conduisaient jusqu'à +six heures. Depuis 1806, il a presque toujours dîné seul avec sa femme, +hors dans les voyages à Fontainebleau, où il invitait du monde. On le +servait, entrées et entremets, tout à la fois; il mangeait avec +distraction, prenant ce qui se trouvait devant lui, fût-ce des +confitures ou quelque crème qu'il se servait avant d'avoir touché aux +entrées. Le préfet du palais assistait au dîner, deux pages servaient, +et étaient servis par les valets de chambre. L'heure du dîner était fort +inégale. Si les affaires le demandaient, Bonaparte restait à travailler +et retenait son conseil jusqu'à six, sept et huit heures du soir, sans +montrer nulle fatigue, ni aucun besoin de manger. Madame Bonaparte +l'attendait avec une patience admirable, sans se plaindre jamais.</p> + +<p>Les soirées étaient fort courtes. J'ai dit comment elles se passaient. +Durant l'hiver de 1806, il se donna beaucoup de petits bals, soit aux +Tuileries, soit chez les princes; l'empereur y paraissait un moment, et +avait toujours l'air de s'y ennuyer. Le coucher se faisait comme le +matin, excepté que c'était alors le service qui était introduit le +dernier, pour prendre les ordres. L'empereur, pour se déshabiller et se +mettre au lit, n'avait près de lui que des valets de chambre.</p> + +<p>Personne ne couchait dans sa chambre; son mameluk dormait près des +entrées intérieures. L'aide de camp de jour couchait dans le salon de +service, la tête appuyée contre la porte. Dans les pièces qui +précédaient ce salon, veillaient un maréchal des logis de la garde et +deux valets de pied. On ne rencontrait aucune sentinelle dans +l'intérieur du palais. Aux Tuileries, il y en avait une sur l'escalier, +parce que cet escalier est ouvert au public; partout on en voyait aux +portes extérieures. Bonaparte était fort bien gardé par peu de monde; +c'était le soin du grand maréchal. La police du palais était très bien +faite; on savait le nom de toutes les personnes qui y entraient. +Personne n'y logeait, sauf le grand maréchal, qui était nourri, et dont +les gens avaient la livrée de l'empereur, et, parmi les domestiques, les +valets de chambre et les femmes de chambre. La dame d'honneur avait un +appartement que madame de la Rochefoucauld n'occupa guère. Lors du +second mariage, Bonaparte voulut que madame de Montebello<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a> y demeurât +toujours. Du temps de l'impératrice Joséphine, la comtesse d'Arberg et +sa fille, qu'on avait fait venir de Bruxelles pour être dame du palais, +furent toujours logées au palais. À Saint-Cloud, tout le service était +logé. Le grand écuyer demeurait aux écuries, qui étaient où sont celles +du roi<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. L'intendant et le trésorier étaient logés.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour) </a> La maréchale Lannes.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour) </a> Hôtel de Longueville, sur le Carrousel. Il + n'est pas nécessaire de dire que ces écuries et cet hôtel ont + été démolis pour les travaux du Louvre. (P. R.)</blockquote> + +<p>L'impératrice Joséphine avait six cent mille francs pour sa dépense +personnelle. Cette somme était loin de lui suffire; elle faisait +annuellement beaucoup de dettes. On lui passait cent vingt mille francs +pour ses aumônes. On ne donna à l'archiduchesse que trois cent mille +francs, et soixante mille francs pour sa cassette.</p> + +<p>La raison de cette différence est que madame Bonaparte devait accorder +nombre de secours à des parents pauvres qui en réclamaient souvent; et +que, ayant des relations en France, auxquelles l'archiduchesse était +étrangère, elle devait dépenser davantage. Madame Bonaparte donnait +beaucoup; mais, comme elle ne prenait jamais ses présents sur ses +propres effets, mais qu'elle les achetait toujours, cela augmentait +infiniment ses dettes.</p> + +<p>Malgré la volonté de son mari, elle ne put jamais se soumettre dans son +intérieur à aucun ordre, ni à aucune étiquette. Il eût voulu qu'aucun +marchand n'arrivât jusqu'à elle, mais il fut obligé de céder sur cet +article. Les petits appartements intérieurs en étaient remplis, ainsi +que d'artistes de toute espèce. Elle avait la manie de se faire peindre, +et donnait ses portraits à qui en voulait, parents, amis, femmes de +chambre, marchands même. On lui apportait sans cesse des diamants, des +bijoux, des châles, des étoffes, des colifichets de toute espèce; elle +achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps, +oubliait ce qu'elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa dame +d'honneur et à sa dame d'atours qu'elles n'eussent point à se mêler de +sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle +en avait six ou huit, je crois. Elle se levait à neuf heures; sa +toilette était fort longue; il y en avait une partie fort secrète, et +tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa +personne. Quand tout cela était fini, elle se faisait coiffer, +enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles. Ses +chemises, ses jupons étaient brodés, et aussi garnis. Elle changeait de +chemise et de tout linge trois fois par jour, et ne portait que des bas +neufs. Tandis qu'elle se coiffait, si nous nous présentions à la porte, +on nous faisait entrer. Quand elle était peignée, on lui apportait de +grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes, +plusieurs chapeaux et plusieurs châles. C'étaient, en été, des robes de +mousseline ou de percale très brodées et très ornées; en hiver, des +redingotes d'étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour, +et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs +ou de plumes, et des vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de +ses châles allait de trois à quatre cents; elle en faisait des robes, +des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait +constamment un toute la matinée, qu'elle drapait sur ses épaules, avec +une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Bonaparte, qui trouvait que les +châles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au +feu; alors elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu'on +lui apportait, de quelque prix qu'ils fussent; je lui en ai vu de huit, +dix et douze mille francs. Au reste, c'était un des grands luxes de +cette cour. On dédaignait d'y porter ceux qui n'auraient coûté que +cinquante louis, et on se vantait du prix qu'on avait mis à ceux qu'on y +montrait<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour) </a> On sait que ces vêtements étaient des châles de + cachemire que la campagne d'Égypte, et le goût oriental qui + s'en était suivi, avaient mis à la mode. (P. R.)</blockquote> + +<p>J'ai déjà rendu compte de la vie que menait madame Bonaparte: cette vie +n'a guère varié. Elle n'ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une +plume, ne travaillait guère, et ne paraissait jamais s'ennuyer. Elle +n'aimait point le spectacle. L'empereur ne voulait point qu'elle y fût +chercher, sans lui, des applaudissements; elle ne se promenait que +lorsqu'elle était à la Malmaison, demeure qu'elle a embellie sans cesse, +et où elle a dépensé des sommes immenses. Bonaparte s'en irritait, +querellait; sa femme pleurait, promettait d'être plus rangée, et vivait +de la même manière; en somme, il fallait bien finir par payer. La +toilette du soir se passait comme le matin. Tout était toujours d'une +extrême élégance; rarement nous avons vu reparaître la même robe, les +mêmes fleurs. Le soir, presque toujours, l'impératrice était coiffée en +cheveux, avec des fleurs, ou des perles, ou des pierres précieuses. +Alors ses robes la découvraient beaucoup, et la toilette la plus +recherchée était celle qui lui allait le mieux. La moindre petite +assemblée, le moindre bal, lui étaient une occasion de commander une +parure nouvelle en dépit des nombreux magasins de chiffons dont on +gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de +ne se défaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes +elle a consommées en vêtements de toute espèce. Chez tous les marchands +de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je +lui ai vu plusieurs robes de dentelle de quarante, cinquante et même +cent mille francs. Il est presque incroyable que ce goût de parure, si +complètement satisfait, ne se soit jamais blasé. Après le divorce, à la +Malmaison, elle a conservé le même luxe, et elle se parait, même quand +elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu'on +lui passât une robe de chambre fort élégante, parce qu'elle pensait que +l'empereur de Russie viendrait peut-être la voir. Elle a expiré toute +couverte de rubans et de satin couleur de rose. Ce goût et cette +habitude ont porté très haut les dépenses que nous devions faire pour +paraître convenablement autour d'elle<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour) </a> Mesdames Savary et Maret ont dépensé pour leur + toilette de cinquante à soixante mille francs par an.</blockquote> + +<p>Sa fille était mise aussi avec une grande richesse, c'était le ton de +cette cour; mais elle avait de l'ordre et de l'économie, et ne +paraissait pas prendre plaisir à se parer. Madame Murat et la princesse +Borghèse y mettaient toute leur vanité. Leurs habits de cour coûtaient +habituellement de dix à quinze mille francs; elles finirent par les +surcharger de perles fines et même de diamants qui les rendaient sans +prix.</p> + +<p>Avec cet extrême luxe, le goût remarquable qui dirigeait l'impératrice, +la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait être +fort brillante. On peut dire qu'à certains jours, elle offrait un coup +d'oeil qui éblouissait. Les étrangers en furent souvent frappés.</p> + +<p>À dater de cette année (1806), l'empereur imagina de donner, de temps à +autre, de grands concerts dans la salle dite des Maréchaux. Cette salle, +décorée de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, était éclairée +d'un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au +gouvernement, et les personnes présentées. Cela faisait bien, environ, +de quatre à cinq cents personnes. Après avoir parcouru les salons où se +tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il était placé +au fond, l'impératrice à sa gauche, ainsi que les princesses de sa +famille, dans la plus éclatante parure, sa mère à sa droite, belle +encore et avec l'air fort noble; ses frères costumés richement, les +princes étrangers et les grands dignitaires assis. Derrière, les grands +officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brodés. +À droite et à gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame +d'honneur, la dame d'atours, les dames du palais, presque toutes jeunes, +la plupart jolies et parfaitement mises<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>; ensuite, un nombre infini +de femmes, étrangères et françaises, toutes mises avec le plus grand +luxe; derrière ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout: +ambassadeurs, ministres, maréchaux, sénateurs, généraux, etc. et +toujours les costumes très brillants. En face du rang impérial se +plaçaient les musiciens; et, dès que l'empereur était assis, on +exécutait la meilleure musique, qui, à la vérité, quoiqu'il se fît un +grand silence, n'était guère écoutée. Quand le concert était fini, au +milieu de ce carré qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et +danseuses de l'Opéra, très élégamment vêtus, formaient des ballets +charmants. Cette partie de la fête amusait tout le monde, même +l'empereur. M. de Rémusat était chargé d'en régler l'ordonnance, et ce +n'était pas une petite affaire; car l'empereur était difficile et +minutieux sur tout.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour) </a> Un habit de cour nous coûtait au moins + cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus + ordinairement, cet habit était brodé en or ou en argent, et + garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en + guirlandes, bandeaux et épis.</blockquote> + +<p>M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car +vous êtes chargé d'amuser l'inamusable.» Ce divertissement et le concert +ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper +dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l'éclat des +lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l'argenterie et des +cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose +qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées. +Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne +doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait +pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre +un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le +craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait +toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il +aimait à inspirer.</p> + +<p>J'ai parlé tout à l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci +fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre +neveux et une nièce qu'elle avait à la Martinique. C'étaient MM. et +mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la +jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de +beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors +d'état de se marier comme l'eût voulu l'empereur. Il pensa d'abord à +elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un +temps, à un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a mariée au fils +du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort +désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal +réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence +les a séparés d'abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés +dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et, +depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de +*** vit aujourd'hui à Paris très obscurément. L'aîné de ses frères, +après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir +de l'honneur d'avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation +de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de +son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans +les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une +vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce +philosophique départ.</p> + +<p>Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à +son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d'un +négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Un +troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est +en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait +avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour) </a> Je crois qu'il a péri dans la campagne de + 1814.</blockquote> + +<p>Les Beauharnais ont aussi profité de l'élévation de madame Bonaparte, et +ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait +marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis +fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le +comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des +romans<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, avait épousé en premières noces mademoiselle de +Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la +mort de sa mère, auprès d'une vieille tante religieuse. Le comte de +Beauharnais, s'étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune +fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la +jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors +quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva +jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la +pension de madame Campan, d'où elle sortit en 1806, pour être tout à +coup adoptée par l'empereur, déclarée princesse impériale, et mariée, +peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept +ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaieté, même un peu +d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli +teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d'un beau blond.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour) </a> C'était celle sur qui le poète Lebrun fit + autrefois cette maligne épigramme: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18" > Églé, belle et poète, a deux petits travers: </p> +<p class="i14" > Elle fait son visage et ne fait point ses vers. </p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d'elle; mais, +d'abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d'une +figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans +toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stéphanie, +vive, piquante, éblouie d'ailleurs de son sort, fière de l'adoption de +l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde, +avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en +lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce +mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on +voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait +pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité, +accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans +donnaient de la grâce, ne déplut point à l'empereur, et finit par +l'amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu'il ne l'eût +fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez +publiquement amoureux d'elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à +la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l'égard de +son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour) </a> Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par + lequel l'empereur assignait un rang considérable à cette + jeune femme: «Notre intention étant que la princesse + Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les + prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes, + et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où + nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite + de Sa Majesté l'impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le + mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs, + voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour + la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse + bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles, + prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable, + dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stéphanie + Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié + qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade, + nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de + nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir + une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver + leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les + sujets de l'électeur. Les qualités distinguées du prince + Charles de Bade, et l'affection particulière qu'il nous a + montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr + garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir + partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas + devoir tarder davantage à vous donner connaissance d'une + alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)</blockquote> + +<p>Aussitôt que l'empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage, +la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement +particulier; elle y reçut les députations des corps de l'État. Dans +celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la +situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments +sans embarras, et répondit à tous fort bien.</p> + +<p>Devenue fille du souverain, et d'ailleurs très en faveur, l'empereur +ordonna qu'elle passât partout immédiatement après l'impératrice, +prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en +éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son +orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en +riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur, +déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait. L'impératrice devint +assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla +sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si +elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour +achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils +de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des +entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de +se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens +démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula +point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait +assez mauvais que le prince de Bade pût s'aviser de se blesser de ce qui +se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un éclat, et le nombre +des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue, +le rendirent plus prudent. D'un autre côté, la jeune fille, qui ne +voulait que s'amuser, montra plus de résistance qu'on ne l'avait cru +d'abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son +mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son +appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune +ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son +mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa +chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans +avoir rien obtenu. Il se plaignait à l'impératrice, qui grondait sa +nièce. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout +cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout +de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des +importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et +persuadé qu'il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se +donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au +départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit +beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de +Bade comme une terre d'exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue +assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise +intelligence avec son époux. On fut obligé d'envoyer de France des +négociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y +avait pour elle à devenir la mère d'un prince, héréditaire à son tour. +Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui +témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les +rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous +verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années +plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa +bonne conduite, vint à bout de regagner l'affection du prince, et de +jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulièrement +méconnue<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour) </a> Le prince de Bade est frère de l'impératrice de + Russie.</blockquote> + +<p>Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait +quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu'on +jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première +année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais +talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte +s'intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée +peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y +jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se +trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par +ne se le permettre qu'à certaines occasions, comme à la fête de +l'impératrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte +imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous +jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde, +et la Malmaison fut illuminée d'une manière charmante. C'était quelque +chose d'imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire; +mais l'empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame +Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis, +les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour) </a> Cette représentation pourrait bien avoir été + donnée un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins, + quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes + du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce + dont il s'agit, ils l'appelèrent <i>la Colonne de Rosbach</i>. Ils + semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Iéna. + Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail, + transporter leur <i>à-propos</i> de la guerre de 1805 à la + campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes + n'y regardent de si près. Ce qui est certain, c'est que le + rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mère + le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces. + Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour + l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse + mémoire de mon père ne lui permettait pas d'oublier, et que + je retiens après lui: + +<p> <span class="sc">Air</span>: <i>J'ai vu partout dans mes voyages.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ce qui dans le jour m'intéresse, </p> +<p class="i14"> La nuit occupe mon repos. </p> +<p class="i14"> Ainsi donc je rêve sans cesse </p> +<p class="i14"> À la gloire de mon héros. </p> +<p class="i14"> Les songes, dit-on, sont des fables, </p> +<p class="i14"> Mais, quand c'est de lui qu'il s'agit, </p> +<p class="i14"> J'en fais que l'on trouve incroyables, </p> +<p class="i14"> Et sa valeur les accomplit. </p> +</div></div> + +<p> On peut trouver dans les Mémoires de Bourrienne des détails + sur les représentations de la Malmaison. Le vaudeville était + fort à la mode à cette cour. C'était toute la littérature de + la jeunesse de beaucoup de personnages du temps.</p>(P. R.)</blockquote> + +<p>Il était assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir: +«L'empereur a ri, l'empereur a applaudi...» et comme nous nous en +félicitions! Moi, particulièrement, qui ne l'abordais plus qu'avec une +certaine réserve, je me retrouvai tout à coup dans une meilleure +position vis-à-vis de lui, par la manière dont j'avais rempli le rôle +d'une vieille paysanne qui rêvait toujours que son héros ferait des +choses incroyables, et qui voyait les événements surpasser ce qu'elle +avait rêvé. Après le spectacle, il me fit quelques compliments; nous +avions tous joué de coeur, et il semblait un peu ému. Quand il +m'arrivait de le voir ainsi, saisi comme à l'improviste par une sorte de +détente et d'attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: «Eh +bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois à sentir et à penser +comme un autre.» J'éprouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai +soulagement; il semblait qu'une espérance nouvelle vînt tout à coup se +raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement maîtres de nous, et +par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer!</p> + +<p>Peut-être cette réflexion m'est-elle déjà échappée; mais je l'ai faite +si souvent pendant douze années de ma vie, elle me presse encore +tellement aujourd'hui, quand j'interroge mes souvenirs, qu'il n'est pas +extraordinaire qu'elle m'échappe plus d'une fois.</p> +<a name="c19" id="c19"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XIX.</h3> + +<p class="sml"><b>La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les +maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de +Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les arts.</b></p> + +<p>Avant de reprendre la suite des événements, j'ai envie de m'arrêter un +peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la +cour, ou qui occupaient quelque rang distingué dans l'État. Je ne +pourrais pas cependant prétendre à faire une suite de portraits qui +eussent des différences bien piquantes. On sait que le despotisme est le +plus grand des niveleurs. Il impose à la pensée, il détermine les +actions et les paroles; et, par lui, la règle à laquelle chacun est +soumis se trouve si bien observée, qu'elle appareille tous les +extérieurs, et peut-être même quelques-unes des impressions.</p> + +<p>Je me souviens que, durant l'hiver de 1814, l'impératrice Marie-Louise +recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait +s'informer chez elle des nouvelles de l'armée, dont chacun était +vivement occupé. Au moment où l'empereur, poursuivant le général +prussien Blücher du côté de Château-Thierry, laissa à l'armée +autrichienne le loisir de s'avancer jusque sur Fontainebleau, on se +crut, à Paris, près de tomber au pouvoir des étrangers. Beaucoup de gens +s'étaient réunis chez l'impératrice; on s'y interrogeait avec anxiété. +Vers la fin de la soirée, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des +Tuileries. Il me conta l'inquiétude dont il venait d'être témoin, et me +dit ensuite: «Quel homme, madame, que celui qui a amené le comte de +Montesquiou et le conseiller d'État Boulay (de la Meurthe<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>) à +éprouver la même inquiétude, et à la témoigner par les mêmes paroles!» +Il avait trouvé chez l'impératrice ces deux personnes, qui lui avaient +paru d'une pâleur pareille, et qui redoutaient également les événements +qu'ils commençaient à prévoir<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour) </a> Le comte de Montesquiou était alors grand + chambellan. Boulay (de la Meurthe) avait été membre du côté + gauche des Cinq-Cents, et avait imaginé la fameuse loi des + <i>suspects</i>.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour) </a> Mon père, relisant dans les derniers temps de + sa vie ces Mémoires, qu'il se décidait à publier, a écrit, à + propos de cette conversation, la note suivante: + +<p> «L'observation de M. de Talleyrand peut bien avoir été faite + dans une soirée à une partie de laquelle j'ai assisté. Je + n'ai pas entendu l'observation, mais je me rappelle que ma + mère nous la redit alors. Elle était même plus développée + qu'elle n'est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de + 1814 ou plutôt des derniers mois de 1813, par un jour de + congé, j'avais été au spectacle, et, en rentrant, je trouvai + dans le petit salon de l'entresol de ma mère, place Louis XV, + n° 6, elle, mon père, M. Pasquier et M. de Talleyrand. + Celui-ci parlait et décrivait, à peu près sans être + interrompu, la situation, si déplorable alors, des affaires. + Il ne s'interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas + signe de me retirer, et j'écoutai avec un vif intérêt. M. de + Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et + simplicité; il passait en revue tous les pouvoirs et les + hommes du moment, concluant que tout était désespéré, mais + l'attribuant moins à la situation même, qu'aux dispositions + de l'empereur et à celles des gens qui l'entouraient, en + montrant que la raison, l'indépendance, le courage et la + force de position manquaient presque partout, ou n'étaient + réunis chez personne à un degré suffisant pour arrêter + l'Empire et son maître, sur le penchant de leur ruine. C'est + une des rares occasions que j'ai eues de voir M. de + Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m'est + arrivée que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-là était la + première que j'entendais vraiment parler politique. Cette + conversation était, je crois, destinée à M. Pasquier, qui + écoutait avec plus de déférence que d'assentiment. Il me + semblait qu'il n'était pas fort content, ni du fond où il + reconnaissait à regret beaucoup de vrai, ni de l'obligation + où il s'était trouvé d'entendre pareille confidence.» (P. + R.)</p></blockquote> + +<p>Ainsi, à quelques exceptions près, soit que le hasard n'eût point +rassemblé autour de l'empereur des caractères bien marquants, soit par +cette uniformité de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver +dans ma mémoire un grand nombre de particularités purement personnelles +qui méritent d'être conservées. Les principaux personnages étant à part, +et suffisamment déterminés parles événements qu'il me reste à raconter, +je n'ai guère à rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont +ils étaient revêtus, comme les emplois qui leur furent confiés. C'est +une dure chose à supporter que le mépris universel de l'humanité dans +le souverain auquel on est attaché. Il attriste l'esprit, décourage +l'âme, et force chacun à se renfermer dans les attributions purement +matérielles d'une charge qui devient un métier. Chacun des hommes qui +composaient la cour et le gouvernement de l'empereur avait sans doute +une nature d'esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns +exerçaient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des +défauts ou même des vices; mais les uns et les autres n'apparaissaient +qu'au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps. +Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien, +c'étaient les mauvaises parties de la nature humaine qu'on pouvait le +plus avantageusement découvrir. Il aimait à apercevoir les côtés +faibles, dont il s'emparait. Là où il ne voyait point de vices, il +encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur, +afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il +aimait assez que Cambacérès, au travers de certaines qualités vraiment +distinguées, laissât percer un assez sot orgueil, et se donnât la +réputation d'une sorte de licence de moeurs, qui balançait la justice +qu'on rendait à ses lumières et à son équité naturelle. Il ne se +plaignait nullement de la molle immoralité de M. de Talleyrand, de sa +légère insouciance, du peu de prix qu'il attachait à l'estime publique. +Il s'égayait sur ce qu'il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel, +sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif +d'argent qu'il dévoilait lui-même dans Savary, et de la sécheresse du +caractère de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouché avait +été <i>jacobin</i>, et souvent même il disait en souriant: «Aujourd'hui, la +seule différence, c'est qu'il est un jacobin enrichi; mais c'est tout ce +qu'il me faut.»</p> + +<p>Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou +moins actifs, et «dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s'ils +n'avaient une certaine médiocrité d'esprit ou de caractère». Enfin, si +on s'était senti vraiment supérieur par quelque côté, il eût fallu +s'efforcer de le dissimuler, et peut-être que, le sentiment du danger +avertissant chacun, on a généralement affecté des faiblesses ou des +nullités qu'on n'avait point réellement.</p> + +<p>De là l'embarras qu'éprouveront ceux qui écriront des mémoires sur cette +époque; de là, sans doute, l'accusation, non méritée mais plausible, +qu'on inventera contre eux, d'un air de malveillance répandu dans leurs +jugements, d'une complaisance soutenue pour eux-mêmes, et d'une extrême +sévérité à l'égard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir +pu découvrir celui de son voisin. La nature humaine n'est pourtant pas +si viciée, mais elle est généralement un peu faible, et, dans l'état de +société, son gouvernement seul peut la fortifier.</p> + +<p>La maison ecclésiastique de l'empereur était sans influence. On lui +disait la messe chaque dimanche, et c'était tout. J'ai déjà parlé du +cardinal Fesch. Vers 1807, nous vîmes paraître à la cour M. de Pradt, +évêque de Poitiers et, depuis, archevêque de Malines. Il avait de +l'esprit et de l'intrigue, un langage à la fois verbeux et piquant +toutefois, passablement de bavardage, de la libéralité dans les +opinions, une manière trop cynique de les exprimer. Il fut mêlé à +beaucoup de choses, sans jamais trop réussir à rien. Il enveloppait +l'empereur lui-même par ses paroles; peut-être donnait-il de bons +conseils; mais, quand il obtenait d'en être nommé l'exécuteur, tout se +trouvait gâté. La confiance et l'estime publique reculaient devant lui.</p> + +<p>L'abbé de Broglie, évoque de Gand, obtint à bon marché les honneurs de +la persécution.</p> + +<p>L'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, se montra tout aussi ardent à +préconiser le despotisme qu'on le voit aujourd'hui animé à s'efforcer de +se tirer de l'inaction où l'a réduit heureusement le gouvernement +constitutionnel du roi<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour) </a> J'ai parlé ailleurs du cardinal Maury.</blockquote> + +<p>Bonaparte se servait du clergé, mais il n'aimait pas les prêtres. Il +avait contre eux des préventions philosophiques et un peu +révolutionnaires. Je ne sais s'il était déiste ou athée. Il se moquait +assez volontiers dans son intimité de ce qui touchait la religion, et +je crois, d'ailleurs, qu'il donnait trop d'attention à ce qui se passait +dans ce monde pour s'occuper beaucoup de l'autre. J'oserais dire que +l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que +celle de son âme. Il se sentait une certaine aversion contre les dévots, +et il n'en parlait jamais qu'en les taxant d'hypocrisie. Quand les +prêtres en Espagne eurent soulevé les peuples contre lui, quand il +éprouva une résistance honorable de la part des évêques de France, quand +il vit la cause du pape embrassée par beaucoup de monde, il fut tout à +fait confondu, et il lui arriva de dire plus d'une fois: «Je croyais les +hommes plus avancés qu'ils ne le sont réellement.»</p> + +<p>La maison militaire de l'empereur était considérable; mais, hors du +temps de guerre, elle avait auprès de lui des attributions qui prenaient +une forme civile. Dans le palais des Tuileries, il craignait les +souvenirs du champ de bataille; il dépaysa toutes les prétentions. Il +fit des généraux chambellans; plus tard, il les força de ne paraître +autour de lui qu'en habit de fantaisie brodé et d'échanger leur sabre +contre une épée de cour. Cette transformation déplut à beaucoup d'entre +eux, mais il fallut obéir, et, de loup, s'efforcer de devenir berger. Il +y avait, au reste, une pensée raisonnable dans cette volonté. L'éclat +des armes eût en quelque sorte assommé les autres classes qu'il fallait +séduire; les moeurs soldatesques se trouvaient forcément adoucies, et, +de plus, certains maréchaux récalcitrants perdirent un peu de leurs +forces, en cherchant à acquérir de belles manières. Ils attrapaient dans +cet apprentissage une légère teinte de ridicule; Bonaparte y trouvait +encore son compte.</p> + +<p>Je crois pouvoir affirmer que l'empereur n'aimait aucun de ses +maréchaux. Il disait assez volontiers du mal d'eux, et quelquefois du +mal assez grave. Il les accusait tous d'une grande avidité, qu'il +entretenait à dessein par des largesses infinies. Un jour, il les passa +en revue devant moi; il prononça contre Davout cette espèce d'arrêt dont +je crois avoir déjà parlé: «Davout est un homme à qui je puis donner de +la gloire, il ne saura jamais la porter.» En parlant du maréchal Ney: +«Il y a, disait-il, en lui une disposition ingrate et factieuse. Si je +devais mourir de la main d'un maréchal, il y a à parier que ce serait +de la sienne.» Il m'est resté, de ses discours, que Moncey, Brune, +Bessières, Victor, Oudinot ne lui apparaissaient que comme des hommes +médiocres, destinés pour toute leur vie à n'être que des soldats titrés; +Masséna, un homme un peu usé, dont on voyait qu'il avait été jaloux. +Soult l'inquiétait quelquefois. Habile, rude, orgueilleux, il négociait +avec son maître, et disputait ses conditions. L'empereur imposait à +Augereau, qui avait plus de rusticité que de vraie fermeté dans les +manières. Il connaissait et blessait assez impunément les prétentions +vaniteuses de Marmont, ainsi que la mauvaise humeur habituelle de +Macdonald. Lannes avait été son camarade, quelquefois ce maréchal +voulait s'en souvenir; on le rappelait à l'ordre avec ménagement. +Bernadotte montrait plus d'esprit que les autres, il se plaignait sans +cesse, et, à la vérité, il était souvent assez maltraité.</p> + +<p>Toutefois la manière dont l'empereur contenait, satisfaisait ou choquait +impunément des hommes si altiers, si enflés de leur gloire, était fort +remarquable. D'autres diront avec quelle habileté il sut les employer à +l'armée, et comme il tira d'eux de nouveaux rayons pour sa gloire en +s'emparant de la leur, et sachant très réellement se montrer supérieur +à tous.</p> + +<p>Je n'entrerai point dans la nomenclature des chambellans. L'Almanach +impérial peut me suppléer à cet égard. Ils furent peu à peu portés à un +nombre considérable. Ils étaient pris dans tous les ordres, dans toutes +les classes. Les plus assidus, les plus silencieux furent ceux qui +réussirent le mieux; leur métier était assez pénible et fort ennuyeux. +Plus on approchait de la personne de l'empereur, plus la vie devenait +désagréable. Les gens qui n'ont eu de commerce avec lui que par les +affaires n'ont pas une idée entière de ses inconvénients; il a toujours +mieux valu avoir à traiter avec son esprit qu'avec son caractère.</p> + +<p>Je n'aurai pas non plus beaucoup à conter des femmes de cette époque. +Bonaparte répétait souvent ces paroles: «Il faut que les femmes ne +soient rien à ma cour; elles ne m'aimeront point, mais j'y gagnerai du +repos.» Il tint parole. Nous ornions ses fêtes, c'était à peu près notre +seul emploi. Cependant, comme la beauté a des droits pour n'être jamais +oubliée, il me semble que quelques-unes de nos dames du palais méritent +qu'on les indique ici. Madame de Motteville, dans ses Mémoires, +s'arrête quelquefois pour signaler les plus belles femmes de son temps. +Je ne veux pas passer sous silence celles du mien.</p> + +<p>À la tête de la maison de l'impératrice se trouvait madame de la +Rochefoucauld. C'était une petite femme contrefaite, point jolie, mais +dont le visage ne manquait pas d'agréments. Elle avait de grands yeux +bleus, ornés de deux sourcils noirs qui lui allaient très bien; de la +vivacité, de la hardiesse et de l'esprit de conversation; un peu de +sécheresse, mais, au fond, de la bonté, de l'indépendance et de la +gaieté dans l'esprit. Elle n'aimait ni ne haïssait personne à la cour, +vivait bien avec tous, ne regardait sérieusement à rien. Elle pensait +avoir fait honneur à Bonaparte en entrant dans sa cour, et, à force de +le dire, elle vint à bout de le persuader, ce qui fit qu'on eut pour +elle des égards. Elle s'occupait beaucoup du soin de réparer sa fortune, +qui était fort délabrée; elle obtint plusieurs ambassades pour son mari, +et maria sa fille au cadet des princes de la maison Borghèse. L'empereur +trouvait qu'elle manquait de dignité, et il n'avait point tort; mais il +éprouvait quelque embarras devant elle, parce qu'elle lui répondait +assez vertement, et qu'il n'avait nulle idée du ton qu'il faut +conserver avec une femme. L'impératrice la craignait un peu; sa légèreté +habituelle avait comme une sorte de nuance impérieuse. Elle conserva, au +milieu de cette cour, une grande fidélité à d'anciens amis qui avaient +des opinions opposées, si ce n'est aux siennes, du moins à celles qu'on +devait lui supposer, vu le rang qui la décorait. Elle était belle-fille +du duc de Liancourt; elle a quitté la cour au moment du divorce; elle +est morte à Paris, depuis la Restauration.</p> + +<p>Madame de la Valette, dame d'atours, était fille du marquis de +Beauharnais. La petite vérole, qui avait un peu gâté son teint, lui +laissait encore un visage agréable, quoiqu'il eût peu de mouvement. Sa +douceur tenait de la nonchalance; une petite pointe de vanité courte la +préoccupait souvent. Son esprit avait peu d'étendue, sa conduite était +régulière. Comme dame d'atours, elle n'exerçait aucune fonction, parce +que madame Bonaparte ne voulait point qu'on se mêlât de ce qui +concernait sa toilette. En vain, l'empereur voulait exiger que madame de +la Valette réglât les comptes, ordonnât les dépenses, se mît à la tête +des achats; il fallait céder sur ce point, et renoncer à apporter de +l'ordre dans tout cela. Madame de la Valette ne se sentait pas la force +de défendre, à l'égard de sa tante, les droits de sa place. Elle se +bornait donc à remplacer madame de la Rochefoucauld, quand la maladie +éloignait celle-ci de la cour. Tout le monde sait ce que le malheur et +l'amour conjugal ont développé en elle de courage et d'énergie.</p> + +<p>En tête des dames du palais, on mettait madame de Luçay, comme la plus +ancienne de toutes. En 1806, elle n'était déjà plus de la première +jeunesse. C'est une douce et simple personne, de même que son mari, qui +fut préfet du palais. Elle a marié sa fille au fils cadet du comte de +Ségur, et l'a perdue depuis.</p> + +<p>Mon nom arrivait ordinairement après. J'ai envie de me dessiner un peu +moi-même; je crois que je dirai assez bien la vérité. J'avais +vingt-trois ans, quand j'arrivai à cette cour. Je n'étais point jolie, +cependant je ne manquais pas d'agréments. La grande parure m'allait +bien, mes yeux étaient beaux, mes cheveux noirs, mes dents belles, mon +nez et mon visage trop forts pour une taille assez agréable, mais un peu +petite. Je passais à la cour pour une personne d'esprit, c'était +presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de +raison; mais il y a beaucoup dans mon âme, et un peu dans ma tête, un +certain degré de chaleur qui précipite mes paroles et mes actions, et me +fait faire des fautes qu'une personne, moins raisonnable peut-être, et +plus froide, éviterait. On se trompa assez souvent sur moi à cette cour. +J'étais active, on me crut intrigante. J'étais curieuse de connaître les +personnages importants, on me taxa d'ambition. Je suis trop capable de +dévouement aux personnes et aux choses qui me paraissent droites, pour +mériter la première accusation, et ma fidélité à des amis malheureux +répond à la seconde. Madame Bonaparte se fiait un peu plus à moi qu'à +une autre, elle m'a compromise; on s'en aperçut assez vite, et personne +ne m'envia beaucoup l'avantage onéreux de ses confidences. L'empereur, +qui commença par m'aimer assez, causa plus d'inquiétude. Je ne tirai +guère parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait, +et m'inspira de la reconnaissance; je cherchai à lui plaire tant que je +l'aimai. Dès que je fus détrompée sur son compte, je reculai; la feinte +est absolument hors de mon caractère.</p> + +<p>J'apportai à la cour un trop grand fonds de curiosité. Cette cour me +paraissait un théâtre si étrange, que je regardais attentivement, et que +je questionnais pour me rendre compte. On pensa souvent que c'était pour +agir; dans les palais, on ne croit à aucune action <i>gratis</i>. Le <i>cui +bono</i> s'y répète sur tous les tons<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour) </a> J'ai connu un homme qui se prononçait toujours + très sérieusement, avant de déterminer quelles visites il + ferait dans la soirée.</blockquote> + +<p>Le mouvement de mon esprit m'a bien aussi exposée quelquefois. Il ne +manquait cependant pas d'ordre, mais j'étais fort jeune, très naturelle +parce que j'avais été très heureuse; rien en moi n'était encore assez +posé; et mes bonnes qualités m'ont quelquefois nui comme mes défauts. Au +milieu de tout cela, j'ai trouvé des gens qui m'ont aimée et à qui, sous +quelque régime que je me trouve, je conserverai un tendre souvenir. Un +peu plus tard, je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes +affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. De plus, +ma santé s'altéra; je fus fatiguée de cette vie agitée, dégoûtée de ce +que j'entrevoyais, désenchantée sur les hommes, éclairée sur les choses. +Je m'éloignai, heureuse de retrouver dans mon intérieur des sentiments +et des jouissances qui ne me trompaient point. J'aimais mon mari, ma +mère, mes enfants, mes amis; je n'eusse point voulu renoncer à la +douceur de leur commerce; je gardai au travers des devoirs si nombreux +et si puérils de ma place, une sorte de liberté. Enfin, on s'aperçut +trop quand j'aimais et quand j'avais cessé d'aimer. C'était la plus +haute maladresse dont on pût se rendre coupable envers Bonaparte. Ce +qu'il craignait le plus au monde, c'est que près de lui on exerçât, on +apportât seulement la faculté de le juger.</p> + +<p>Madame de Canisy, née Canisy, petite-nièce de M. de Brienne, ancien +archevêque de Sens, était parfaitement belle, quand elle parut à cette +cour. Grande, bien faite, avec des cheveux et des yeux fort noirs, de +jolies dents, un nez aquilin et régulier, le teint un peu brun et animé, +sa beauté avait quelque chose d'imposant, même d'un peu altier.</p> + +<p>Madame Maret était très belle; son visage régulier était aussi fort +joli. Elle paraissait vivre en grande intelligence avec son mari. M. +Maret lui a soufflé une partie de son ambition. J'ai rarement vu une +vanité plus naïve et plus inquiète. Elle se montrait jalouse de toute +privauté, ne tolérait la supériorité de rang que chez les princesses. +Née obscurément, elle ambitionnait les distinctions les plus élevées. +Quand l'empereur accorda le titre de comtesse à toutes les dames du +palais, madame Maret fut comme humiliée de cette parité: elle s'entêta à +ne point porter ce titre, et demeura simplement madame Maret, jusqu'au +moment où son mari obtint le titre de duc de Bassano. Elle et madame +Savary furent les femmes les plus élégantes de notre cour. La dépense de +leur toilette a, dit-on, passé la somme de cinquante mille francs par +an. Madame Maret ne trouvait point que l'impératrice la distinguât assez +des autres; elle se ligua souvent avec les Bonapartes contre elle. On la +craignait et on se défiait d'elle avec assez de raison. Elle redisait +une foule de choses qui, par son mari, arrivaient à l'empereur et qui +nuisaient beaucoup. Elle et M. Maret eussent voulu qu'on leur fît une +véritable cour, et bien des gens se prêtaient à cette fantaisie. Comme +je me montrai assez loin d'y vouloir consentir, madame Maret me prit en +éloignement, et elle m'a suscité un assez bon nombre de petites +traverses.</p> + +<p>Qui voulait nuire auprès de Bonaparte était à peu près sûr de réussir. +Il ne doutait jamais du mal. Il n'aimait point madame Maret, il la +jugeait trop sévèrement, mais il acceptait cependant tout ce qu'il +savait lui arriver par elle. Je la crois une des personnes qui auront le +plus souffert de la chute de ce grand échafaudage impérial qui nous a +tous, plus ou moins, mis à terre. Pendant le premier séjour du roi à +Paris, de 1814 à 1815, on a fortement accusé, et avec assez de +fondement, M. le duc de Bassano d'avoir conservé une correspondance +secrète avec l'empereur à l'île d'Elbe, et de l'avoir tenu au courant de +l'état des choses en France; ce qui lui fit croire qu'il pouvait encore +une fois s'offrir aux Français pour les gouverner. Napoléon revint donc, +et son arrivée subite croisa et contrecarra la révolution que +préparaient Fouché et Carnot.</p> + +<p>Ceux-ci, forcés d'accepter Bonaparte, le contraignirent pendant les +Cent-Jours à régner dans le système qu'ils lui imposaient. L'empereur +voulut reprendre près de lui M. Maret, auquel il avait tant de motifs de +se fier; mais Fouché et Carnot le repoussèrent vivement, comme un homme +inutile, et qui ne se montrerait dans les affaires que la créature +dévouée à son maître. Et ce qui donne une idée de l'état de +<i>garrottement</i> dans lequel, à cette époque, ces hommes révolutionnaires +tinrent le lion muselé, c'est que Carnot osa répondre ces paroles à la +proposition que fit l'empereur d'introduire M. Maret dans le ministère: +«Non, assurément non; les Français ne veulent point voir <i>deux Blacas</i> +dans une année,» faisant allusion au comte de Blacas, que le roi avait +ramené d'Angleterre, et qui avait près de lui tout le crédit d'un +favori.</p> + +<p>À la seconde chute de Bonaparte, M. et madame Maret s'empressèrent de +quitter Paris. Le mari a été banni, ils se sont retirés à Berlin. Depuis +quelques mois, madame Maret, de retour à Paris, travaille à obtenir le +rappel de son mari. Il se pourrait qu'elle l'obtînt de la bonté du +roi<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour) </a> Écrit au mois de Juin 1819.</blockquote> + +<p>La vanité du rang n'était pas, au reste, renfermée dans la seule madame +Maret. Nous en avons vu la maréchale Ney aussi fortement atteinte. Nièce +de madame Campan, première femme de chambre de la reine, fille de madame +Auguié, aussi femme de chambre, assez médiocrement élevée, bonne et +douce femme, mais un peu enivrée des dignités qui peu à peu la +décorèrent, elle nous donna bien de temps à autre le spectacle de +l'étalage d'une foule de prétentions qui, après tout, ne choquaient +point trop chez elle, parce qu'elles s'appuyaient sur la grande +réputation militaire de son mari. L'orgueil de celui-ci avait quelque +chose d'assez rude, et justifiait celui de sa femme, qui l'avait adopté +comme un bien de communauté. Madame Ney, depuis duchesse d'Elchingen, +plus tard princesse de la Moskowa, était au fond très bonne personne, +incapable de dire ou faire mal, peut-être aussi assez peu capable de +dire ou faire bien, paisible, et jouissant, surtout avec ses inférieurs, +des vanités de son rang. Elle s'affligea réellement, lors de la +Restauration, de certains changements de sa situation, du dédain des +dames de la cour du roi; elle rapportait ses plaintes à son mari, et +peut-être n'a-t-elle pas peu contribué à l'irriter contre un nouvel état +de choses qui ne le déplaçait pas précisément, mais qui les exposait à +de petites humiliations journalières, très indépendantes de la volonté +royale. Depuis la mort de son mari, elle s'est retirée en Italie avec +trois ou quatre garçons et une fortune bien moins considérable qu'on ne +l'eût supposé. Elle avait pris l'habitude d'un extrême luxe: je l'ai vue +aller aux eaux avec une maison entière, afin d'être servie à son gré: un +lit, des meubles à elle, une argenterie de voyage faite tout exprès, une +suite de fourgons, nombre de courriers, disant que la femme d'un +maréchal de France ne pouvait voyager autrement. Sa maison était une des +plus somptueusement meublées; elle lui coûta, d'achat et d'ameublement, +onze cent mille francs. La maréchale Ney était maigre, grande; elle +avait des traits un peu forts, de beaux yeux, une physionomie douce et +agréable, une très jolie voix.</p> + +<p>Parmi nos belles femmes, on remarquait encore la maréchale Lannes, +depuis duchesse de Montebello. Son visage a quelque chose de virginal; +ses traits sont doux et réguliers, son teint d'un blanc charmant. Sage, +bonne épouse, excellente mère, elle fut toujours froide, assez sèche et +silencieuse dans le monde. L'empereur la donna pour dame d'honneur à +l'archiduchesse, qui la prit en passion et qu'elle a gouvernée. Après +l'avoir accompagnée lors de son retour à Vienne, elle est revenue à +Paris, où elle vit paisiblement, entièrement occupée de ses enfants.</p> + +<p>Le nombre des dames du palais, peu à peu, devint considérable, et, en +somme, il se trouve très peu à dire sur tant de femmes qui jouèrent +toutes un si faible rôle. J'ai parlé de mesdames de Montmorency, de +Mortemart, de Chevreuse. Il ne me resterait qu'à nommer mesdames de +Talhouet, Lauriston, de Colbert, Marescot, etc., bonnes, douces, simples +personnes, et d'un extérieur ordinaire, ou qui n'étaient plus jeunes. Il +en serait de même d'une foule d'Italiennes et de Belges qui venaient +passer à Paris les deux mois de leur service, et qui se montraient, à +peu près toutes, silencieuses et dépaysées. En général, on avait assez +égard à la beauté ou à la jeunesse dans le choix des dames du palais: +elles étaient toujours mises avec une extrême recherche. Quelques-unes +vivaient silencieusement et indifféremment dans cette cour, d'autres y +recevaient des hommages avec plus ou moins de facilité et de plaisir. +Tout se passait sans bruit, parce que Bonaparte n'aimait que celui qu'il +faisait. Et encore lui prenait-il, soit pour lui, soit pour les autres, +certaines fantaisies de pruderie. Il ne se souciait, autour de lui, ni +des démonstrations de l'amitié, ni des vivacités de la haine. Dans une +vie si pleine, si ordonnée, si disciplinée, il n'y avait pas beaucoup +de chances pour l'une ni pour l'autre.</p> + +<p>Parmi les personnes dont l'empereur avait composé les <i>maisons</i> de sa +famille, il se trouvait aussi des femmes distinguées; mais, à la cour, +elles avaient encore moins d'importance que nous.</p> + +<p>Auprès de sa mère, on vivait, je crois, fort ennuyeusement; paisiblement +et simplement auprès de madame Joseph Bonaparte. Madame Louis Bonaparte +s'entourait de ses compagnes de pension, et conservait avec elles, +autant qu'elle le pouvait, la familiarité de leurs jeunes années. Chez +madame Murat, tout était réglé, même un peu guindé, mais prescrit avec +ordre et justice. L'opinion publique a cru pouvoir juger légèrement ce +qui se passait chez la princesse Borghèse; sa conduite jetait un reflet +fâcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour.</p> + +<p>Il ne sera peut-être pas inutile de s'arrêter aussi quelques moments sur +les personnages distingués dans les lettres et dans les arts, et sur les +ouvrages qui parurent depuis la fondation du Consulat jusqu'à cette +année 1806. Parmi les premiers, j'en trouve quatre d'abord dont je puis +parler avec un peu de détail<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour) </a> Jacques Delille, M. de Chateaubriand, madame de + Staël, madame de Genlis.</blockquote> + +<p>Jacques Delille, que nous connaissons plus habituellement sous le titre +de l'abbé de Delille, avait vu s'écouler les plus belles années de sa +vie dans les temps qui ont précédé notre Révolution. Il unissait à +l'éclat d'un grand talent les agréments d'un esprit aimable et d'un +caractère plein de charme. Il acquit dans le monde le titre d'abbé, +parce qu'autrefois il suffisait pour donner un rang; il l'a quitté +depuis la Révolution, pour épouser une personne point mal née, médiocre, +assez peu agréable, mais dont les soins lui étaient devenus nécessaires. +Accueilli toujours par la meilleure compagnie de Paris, très bien traité +de la reine Marie-Antoinette, comblé de bontés par Mgr le comte +d'Artois, il ne connut guère que les douceurs de l'état d'homme de +lettres. Il fut aimé, fêté, soigné; il avait une grâce et une fine +naïveté d'esprit tout à fait remarquables. Rien n'était comparable à la +magie de sa diction; quand il récitait des vers, on se disputait le +plaisir de l'entendre. Les scènes sanglantes de la Révolution +effarouchèrent cette âme jeune et douce; il émigra, et reçut partout en +Europe un accueil qui consola son exil. Cependant, quand Bonaparte eut +rétabli l'ordre en France, M. Delille désira d'y rentrer, et il vint à +Paris avec sa femme, déjà âgé, presque aveugle, mais toujours +parfaitement aimable et chargé de beaux ouvrages qu'il tenait à publier +dans sa patrie. On le rechercha de nouveau, les gens de lettres se +pressèrent autour de lui, Bonaparte lui fit faire quelques avances. La +chaire dans laquelle il professait avec beaucoup de talent les principes +de la littérature française lui fut rendue, des pensions lui furent +offertes, comme prix de quelques vers louangeurs. Mais M. Delille, +voulant conserver la liberté de ses souvenirs, qui l'attachaient +irrévocablement à la maison de Bourbon, se retira dans un quartier +écarté, échappa aux caresses et aux offres, et, se livrant exclusivement +au travail, il répondit à tout par ses vers de <i>l'Homme des champs</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Auguste triomphant pour Virgile fut juste. </p> +<p class="i14"> J'imitai le poète, imitez donc Auguste, </p> +<p class="i14"> Et laissez-moi sans nom, sans fortune et sans fers, </p> +<p class="i14"> Rêver au bruit des eaux, de la lyre et des vers<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>. </p> +</div></div> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour) </a> Nous eûmes de lui, dans l'espace de quelques + années, les traductions de <i>l'Énéide</i> et du <i>Paradis perdu</i>, + <i>l'Homme des champs</i>, <i>l'Imagination</i>, quelques autres poèmes + encore, et enfin <i>la Pitié</i>, qui ne parut que cartonnée, par + ordre de la police.</blockquote> + +<p>Si Bonaparte conçut quelque humeur de cette résistance, il ne le +témoigna point; l'estime et l'affection générale furent l'égide qui +couvrit toujours l'aimable poète. Il vécut donc paisible et mourut trop +tôt, puisque, avec les sentiments qu'il a conservés, il n'a pas joui du +retour des princes qu'il n'avait cessé d'aimer.</p> + +<p>Dans le temps que Bonaparte n'était encore que consul, et qu'il +s'amusait à poursuivre jusqu'aux plus petites évidences, il eut +fantaisie de se faire voir à M. Delille, espérant peut-être le gagner, +ou du moins l'éblouir. Madame Bacciochi fut chargée d'inviter le poète à +passer une soirée chez elle; quelques personnes, parmi lesquelles je me +trouvais, furent conviées. Le premier consul survint. Il y avait bien +dans son entrée quelque chose de l'appareil éclatant de Jupiter Tonnant, +car il était environné d'un grand nombre d'aides de camp qui se +rangèrent en haie, ne se montrant pas peu surpris de voir leur général +se déranger, pour faire des frais auprès de ce chétif vieillard, vêtu +d'un habit noir, et que, je crois, ils effrayaient un peu. Bonaparte, +par contenance, se plaça à une table de jeu, où il me fit appeler. +J'étais dans ce salon la seule femme dont le nom ne fût point inconnu à +M. Delille, et je compris que Bonaparte m'avait choisie comme le lien +entre le temps du poète et celui du consul. Je m'efforçai d'établir une +sorte de relation; Bonaparte consentit à ce que la conversation fût +littéraire, et d'abord notre poète ne parut point insensible aux +prévenances d'un tel personnage. Tous deux s'animèrent, mais chacun à sa +manière; je remarquai bientôt que ni l'un ni l'autre ne parvenaient à +produire l'effet réciproque auquel ils prétendaient tous deux. Bonaparte +aimait à parler, M. Delille était un peu bavard et fort conteur; ils +s'interrompaient mutuellement, ils ne s'écoutaient point, leurs discours +se choquaient au lieu de se répondre; ils étaient habitués tous deux à +être loués; ils se sentirent avertis promptement qu'ils ne gagneraient +rien l'un sur l'autre, et finirent par se séparer assez fatigués, et +peut être mécontents.</p> + +<p>Après cette soirée, M. Delille disait que la conversation du consul +sentait <i>la poudre à canon</i>; Bonaparte trouvait que le vieux poète +<i>radotait l'esprit</i>.</p> + +<p>Je ne sais pas bien les particularités de la jeunesse de M. de +Chateaubriand. Ayant émigré avec sa famille, il connut en Angleterre M. +de Fontanes, qui vit ses premiers manuscrits, et le fortifia dans +l'intention d'écrire. À son retour en France, il reprit ses relations +avec lui, et je crois bien qu'il fut présenté au premier consul par M. +de Fontanes. Ayant publié <i>le Génie du christianisme</i>, lors du concordat +de 1801, il crut devoir dédier son ouvrage au <i>restaurateur de la +religion</i>. Il était peu riche; ses goûts, la nature un peu désordonnée +de son caractère, un fonds d'ambition assez fort, quoique vague, une +excessive vanité lui inspirèrent le désir et le besoin de se rattacher à +quelque chose. Je ne sais pas bien sous quel titre il fut employé dans +une légation à Rome. Il s'y conduisit toutefois imprudemment; il blessa +Bonaparte. L'humeur qu'il lui causa, jointe à l'indignation qu'il +éprouva de la mort de M. le duc d'Enghien, les brouillèrent +complètement. M. de Chateaubriand, de retour à Paris, se vit entouré de +femmes qui le saluèrent et l'exaltèrent comme une victime; il embrassa +assez vivement le système d'opinion qu'il a suivi depuis; il n'était ni +dans son goût, ni dans son talent, d'échapper au monde et de se faire +oublier. Devenu un objet de surveillance, il en tira vanité. Ceux qui +prétendent le connaître intimement disent que si Bonaparte, au lieu de +le poursuivre, avait paru vouloir rendre plus de justice à son mérite, +il l'eût depuis, et toujours, séduit facilement. L'écrivain n'eût point +été insensible à des louanges venues de si haut. Je rapporte cette +opinion, sans assurer qu'elle soit fondée; je sais bien qu'elle était +celle de l'empereur, qui disait assez volontiers: «Mon embarras n'est +point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il +s'estime.» Quoi qu'il en soit, il se tint à part, et ne fréquenta que +les cercles d'opposition. Son voyage en terre sainte le fit oublier +pendant quelque temps; il reparut tout à coup, et publia <i>les Martyrs</i>. +Les idées religieuses qu'on retrouvait à chaque page de ses ouvrages, +ornées du coloris de son brillant talent, firent de ses admirateurs +comme une secte, et lui suscitèrent des ennemis parmi les écrivains +philosophiques. Les journaux le louèrent et l'attaquèrent; il s'établit +sur lui une sorte de controverse, quelquefois assez amère, que +l'empereur favorisa, «parce que, disait-il, cette controverse occupe la +belle société».</p> + +<p>À l'époque où <i>les Martyrs</i> parurent, une manière de conspiration +royaliste éclata en Bretagne.</p> + +<p>Un des cousins de M. de Chateaubriand, convaincu d'y avoir trempé, fut +conduit à Paris, jugé et condamné à mort. J'étais liée avec des amis +intimes de M. de Chateaubriand; ils me l'amenèrent, et m'engagèrent, de +concert avec lui, à solliciter, par le moyen de l'impératrice, la grâce +de son parent. Je lui demandai de me donner une lettre pour l'empereur; +il s'y refusa, en me montrant une grande répugnance, mais il consentit à +écrire à madame Bonaparte. Il me donna, en même temps, un exemplaire des +<i>Martyrs</i>, espérant que Bonaparte parcourrait le livre et s'adoucirait +en faveur de l'auteur. Comme je n'étais pas sûre que ce motif suffît +pour apaiser l'empereur, je répondis à M. de Chateaubriand que je lui +conseillais d'essayer de plusieurs moyens à la fois. «Vous êtes parent, +lui dis-je, de M. de Malesherbes; c'est un nom qu'on peut prononcer +devant qui que ce soit avec la certitude d'obtenir égard et respect<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. +Essayons de le faire valoir, et appuyez-vous sur lui en écrivant à +l'impératrice.»</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour) </a> Bonaparte a rendu à madame de Montboissier, + émigrée rentrée, une partie de ses biens, par la raison + qu'elle était fille de M. de Malesherbes.</blockquote> + +<p>M. de Chateaubriand me causa une vive surprise en repoussant ce conseil. +Il me laissa entrevoir que son amour-propre serait blessé s'il +n'obtenait pas personnellement ce qu'il demandait. Son orgueil d'auteur +l'emportait visiblement sur le reste, et voulait arriver jusqu'à +l'empereur. Il n'écrivit donc pas précisément ce que j'aurais voulu; je +ne laissai pas de porter sa lettre. Je l'appuyai de mon mieux, je parlai +même à l'empereur, et je saisis un bon moment pour lui lire quelques +pages des <i>Martyrs</i>; enfin je rappelai M. de Malesherbes.</p> + +<p>«Vous êtes un avocat qui ne manque point d'habileté,» me dit l'empereur, +«mais vous savez mal toute cette affaire. J'ai besoin de faire un +exemple en Bretagne; il tombera sur un homme assez peu intéressant; car +le parent de M. de Chateaubriand a une médiocre réputation. Je sais, à +n'en pouvoir douter, qu'au fond son cousin ne s'en soucie guère, et ce +qui me le prouve même, c'est la nature des démarches qu'il vous fait +faire. Il a l'enfantillage de ne point m'écrire, à moi; sa lettre à +l'impératrice est sèche et un peu hautaine; il voudrait m'imposer +l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de <i>ma politique</i>, +et, en conscience, cela ne doit point l'humilier. J'ai besoin de faire +un exemple en Bretagne, pour éviter une foule de petites persécutions +politiques. Ceci donnera à M. de Chateaubriand l'occasion d'écrire +quelques pages pathétiques qu'il lira dans le faubourg Saint-Germain. +Les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera.»</p> + +<p>Il était impossible d'ébranler une volonté exprimée d'une manière qui +vous déjouait ainsi. Tout ce que l'impératrice et moi nous tentâmes fut +inutile, et la condamnation fut exécutée. Le jour même, je reçus un +petit billet de M. de Chateaubriand, qui, malgré moi, me rappela les +paroles de Bonaparte. Il m'écrivait qu'il avait cru devoir assister à la +mort de son parent, et qu'il avait frissonné en voyant des chiens se +désaltérer, après, dans son sang. Tout le billet était écrit sur ce ton. +J'étais émue, il me glaça; je ne sais si c'est moi ou lui qu'il faut +accuser. Peu de jours après, M. de Chateaubriand, en grand deuil, ne +paraissait point fort affligé, mais son irritation contre l'empereur +s'était fortement accrue.</p> + +<p>Cet événement me mit en relation avec lui. Ses ouvrages me plaisaient, +sa présence troubla mon goût pour eux. Il était, et il est encore, fort +gâté par une partie de la société, surtout par les femmes. Il impose à +qui le fréquente un assez grand embarras, parce qu'on voit promptement +qu'on n'a rien à lui apprendre sur ce qu'il vaut. Partout il prend la +première place, s'y trouve à l'aise, et alors devient assez aimable. +Mais ses paroles, qui annoncent une imagination vive, découvrent en même +temps un fonds de sécheresse de coeur, et une personnalité peu ou point +dissimulée. Ses ouvrages sont religieux, ses paroles n'indiquent pas +toujours de saintes convictions. Il est sérieux quand il écrit; il +manque de gravité dans son attitude. Sa figure est belle, sa taille un +peu contrefaite, et il est minutieux et affecté dans sa toilette. Il +paraîtrait que ce qu'il aime le mieux de l'amour, c'est ce qu'on appelle +communément <i>les bonnes fortunes</i>. L'évidence est ce qu'il préfère à +tout, il a des adeptes plutôt que des amis; enfin j'ai conclu de tout ce +que j'ai vu qu'il valait mieux le lire que le connaître. Plus tard, je +raconterai ce qui lui arriva au sujet des prix décennaux.</p> + +<p>J'ai à peine vu madame de Staël, mais j'ai été entourée de personnes qui +l'ont beaucoup connue. Ma mère et quelques-unes de mes parentes la +fréquentèrent dans sa jeunesse, et m'ont souvent raconté que, dès ses +premières années, elle annonça un caractère qui devait la placer en +dehors de presque toutes les habitudes sociales. À l'âge de quinze ans, +son esprit dévorait déjà les lectures les plus abstraites, les ouvrages +les plus passionnés. Le fameux Franclieu de Genève, la trouvant un jour +avec un volume de J.-J. Rousseau dans les mains, et entourée de livres +de tout genre, dit à sa mère, madame Necker: «Prenez-y garde, vous +rendrez votre fille folle, ou imbécile.» Ce jugement sévère ne se +réalisa sur aucun des deux points; on peut dire cependant qu'il y a bien +eu quelque sorte d'égarement de l'esprit dans la manière dont madame de +Staël a entendu son métier de femme au milieu du monde. Entourée chez +son père d'un cercle composé de ce que la ville offrait d'hommes +célèbres dans tous les genres, excitée par les conversations qu'elle +entendait, et par sa propre nature, ses facultés intellectuelles se +développèrent à l'excès peut-être. Elle prit le goût de cette brillante +controverse qu'elle a tant pratiquée depuis, et où elle se montra si +piquante et si distinguée. C'était une personne animée jusqu'à +l'agitation, parfaitement vraie et naturelle, qui sentait avec force et +exprimait avec feu. Tourmentée par une imagination qui la consumait, +trop ardente à l'éclat et au succès, gênée par les lois de la société +qui contiennent les femmes dans un cercle borné, elle brava tout, +surmonta tout, et souffrit beaucoup de cette lutte orageuse entre le +démon qui la poussait, et les convenances qui ne purent la retenir.</p> + +<p>Elle eut le malheur d'être excessivement laide et de s'en affliger, car +il semblait qu'elle portât au dedans d'elle le besoin de tous les +succès. Avec un visage passable, peut-être eût-elle été plus heureuse, +parce qu'elle eût été plus calme. Il y avait dans son âme trop +d'habitudes passionnées pour qu'elle n'ait pas beaucoup aimé, trop +d'imagination dans son esprit pour qu'elle n'ait pas cru souvent qu'elle +aimait. La célébrité qu'elle acquit lui attira des hommages, sa vanité +s'en réjouit. Quoiqu'elle eût un grand fonds de bonté, elle a excité la +haine et l'envie; elle effrayait les femmes, elle blessait une foule +d'hommes auxquels elle se croyait supérieure. Cependant quelques amis +lui sont demeurés fidèles, et son dévouement, à elle, était toujours +complet.</p> + +<p>Quand Bonaparte parvint au consulat, on sait quelle célébrité madame de +Staël avait déjà acquise par ses opinions, sa conduite et ses ouvrages. +Un personnage tel que Bonaparte excita la curiosité, et d'abord un peu +l'enthousiasme, d'une femme si éveillée sur tout ce qui était +remarquable. Elle se passionna pour lui, le chercha, le poursuivit +partout. Elle crut que le concours heureux de tant de qualités +distinguées, de tant de circonstances favorables, devaient chez lui +tourner au profit de la liberté, son idole favorite; mais elle +effaroucha promptement Bonaparte, qui ne voulait être ni observé ni +deviné. Madame de Staël, après l'avoir inquiété, lui déplut. Il reçut +ses avances froidement; il la déconcerta par des paroles fermes et +quelquefois sèches. Il blessa quelques-unes de ses opinions; une sorte +de défiance s'établit entre eux, et, comme ils étaient tous deux +passionnés, cette défiance ne tarda point à se changer en haine.</p> + +<p>À Paris, madame de Staël recevait beaucoup de monde, on traitait chez +elle avec liberté toutes les questions politiques. Louis Bonaparte, fort +jeune, la visitait quelquefois, et prenait plaisir à sa conversation; +son frère s'en inquiéta, lui défendit cette société, et le fit +surveiller. On y voyait des gens de lettres, des publicistes, des hommes +de la Révolution, des grands seigneurs. «Cette femme, disait le premier +consul, apprend à penser à ceux qui ne s'en aviseraient point, ou qui +l'avaient oublié.» Et cela était assez vrai. La publication de certains +ouvrages de M. Necker acheva de l'irriter; il la bannit de France, et se +fit un tort réel par cet acte de persécution si arbitraire. Bien plus, +comme rien n'échauffe comme une première injustice, il poursuivit même +les personnes qui crurent devoir lui rendre des soins dans son exil. Ses +ouvrages, à l'exception de ses romans, furent tronqués en paraissant en +France; tous les journaux eurent l'ordre d'en dire du mal; on s'acharna +sur elle sans aucune générosité. Tandis qu'elle était repoussée de son +pays, les étrangers l'accueillaient avec distinction. Son talent se +fortifia des traverses de sa vie, et parvint à un degré d'élévation que +beaucoup d'hommes lui auraient envié. Si madame de Staël avait su +réunir à la bonté de son coeur, à l'éclat, je dirais presque de son +génie, les avantages d'une vie tranquille, elle eût évité la plupart de +ses malheurs, et saisi de son vivant le rang distingué qu'on ne pourra +lui refuser longtemps parmi les écrivains de son siècle. Il y a dans ses +ouvrages des aperçus élevés, forts et utiles, une chaleur qui vient de +l'âme, une vivacité d'imagination quelquefois excessive; elle manque de +clarté et de goût. En lisant ses écrits, on voit qu'ils sont les +résultats d'une nature agitée que l'ordre et la régularité fatiguaient +un peu. Sa vie ne fut point précisément celle d'une femme, et ne pouvait +pas être celle d'un homme; le repos lui a manqué; c'est une privation +sans remède pour le bonheur, et même pour le talent.</p> + +<p>Après la première Restauration, madame de Staël est rentrée en France, +au comble de la joie de se retrouver dans sa patrie, et d'y apercevoir +l'aurore du régime constitutionnel qu'elle avait tant souhaité. Le +retour de Bonaparte la frappa de terreur. Elle se vit errante encore une +fois, mais son exil ne dura que <i>cent jours</i>. Elle reparut avec le roi; +elle était heureuse, elle venait de marier sa fille au duc de Broglie, +qui unit à la considération de son nom celle que doit obtenir un esprit +sage et distingué; la libération de la France la satisfaisait; ses amis +l'entouraient, le monde se pressait autour d'elle. Ce fut à ce moment +que la mort la frappa, à l'âge de cinquante ans<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. Le dernier ouvrage +qu'elle n'avait point terminé, et qu'on a publié depuis sa mort, la fait +connaître entièrement<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>. Cet ouvrage peint de même aussi le temps où +elle a vécu, et donne une idée nette et juste du siècle qui l'a +enfantée, qui pouvait seul la produire, et dont elle n'est pas un des +moindres résultats.</p> + +<p>J'ai quelquefois entendu Bonaparte parler de madame de Staël. La haine +qu'il lui portait était bien un peu fondée sur cette sorte de jalousie +que lui inspiraient toutes les supériorités dont il ne pouvait se rendre +le maître, et ses discours étaient souvent d'une amertume qui la +grandissait malgré lui, en le rapetissant lui-même pour ceux qui +l'écoutaient dans la plénitude de leur raison.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour) </a> En 1817.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour) </a> <i>Considérations sur la Révolution française</i> (P. R.)</blockquote> + +<p>Tandis que madame de Staël pouvait se plaindre si justement des +poursuites dont elle fut l'objet, il est une autre femme assurément très +inférieure, et moins célèbre, qui n'eut qu'à se louer de la protection +que l'empereur lui accorda. Ce fut madame de Genlis. À la vérité, il ne +trouva chez elle ni talent ni opinions qui lui fussent contraires. Elle +avait aimé et exalté la Révolution; elle sut profiter de toutes ses +libertés. Devenue vieille, un peu prude et dévote, elle s'attacha à +l'ordre, et manifesta par cette raison, ou sous ce prétexte, une +profonde admiration pour Bonaparte. Il en fut flatté; il lui donna une +pension, et l'autorisa à une sorte de correspondance avec lui, dans +laquelle elle l'avertissait de ce qu'elle lui croyait utile, et lui +apprenait de l'ancien régime ce qu'il voulait savoir. Elle aimait et +protégeait M. Fiévée, alors fort jeune écrivain; elle le fit entrer dans +cette correspondance, et ce fut ainsi qu'il s'établit entre lui et +Bonaparte cette sorte de relation dont il s'est vanté depuis. Tout en +tirant parti des admirations de madame de Genlis, Bonaparte la jugeait +assez bien. Il s'exprima une fois sur elle, devant moi, d'une manière +fort piquante, en disant à propos de cette espèce de pruderie qui se +fait remarquer dans tous ses ouvrages: «Quand madame de Genlis veut +définir la vertu, elle en parle toujours comme d'une découverte.»</p> + +<p>La Restauration n'a point rétabli de relations entre madame de Genlis et +la maison d'Orléans. M. le duc d'Orléans n'a voulu la voir qu'une fois. +Il s'est contenté de lui continuer la pension de l'empereur.</p> + +<p>Ces deux femmes ne furent pas les seules qui publièrent des ouvrages +sous le règne de Bonaparte. J'en pourrais citer quelques-unes, à la tête +desquelles il faudrait mettre madame Cottin, si distinguée par la +chaleur d'une imagination passionnée qui se communiquait à son style; +madame de Flahault, qui épousa, au commencement de ce siècle, M. de +Souza, alors ambassadeur du Portugal, et qui a composé de jolis romans. +Il en est d'autres encore dont on trouvera les noms dans tous les +journaux du temps. Les romans se sont multipliés en France depuis trente +ans, et, par leur lecture seule, on peut assez bien saisir la marche +qu'a suivie l'esprit français depuis la Révolution. Le désordre des +premières années de cette révolution détournèrent d'abord l'esprit de +foules ces jouissances auxquelles il ne prend intérêt que lorsqu'il est +en repos. La jeunesse manqua communément d'éducation, les dissidences +des partis détruisirent l'opinion publique. Dans le moment où ce grand +régulateur avait entièrement disparu, la médiocrité put se montrer sans +inquiétude; on risqua toute espèce d'essais en littérature, et les +conceptions de l'imagination, toujours plus faciles à proportion +qu'elles sont plus bizarres, se publièrent très impunément. Les âmes, +échauffées par les événements, se livraient à une exaltation qu'on +retrouvait surtout dans l'invention des fables et dans le style de nos +romans. La liberté, qui manquait aux hommes, peut seule développer, avec +grandeur et profit pour le génie, les émotions que nos grands orages +politiques leur avaient fait éprouver. Mais, dans tout les temps, sous +tous les règnes, les femmes peuvent parler et écrire sur l'amour, et +chez elles la disposition générale tourna au profit des ouvrages de ce +genre. Ce n'était plus l'élégance régulière de madame de la Fayette, la +recherche spirituelle et fine de madame Riccoboni; on ne s'amusa plus à +décrire les usages des cours, les habitudes d'un état de société à peu +près détruit; mais on représenta des scènes fortes, des sentiments +passionnés, la nature humaine aux prises avec des situations un peu +désordonnées. On dévoila souvent le coeur dans ces fables animées, et +quelques hommes même, pour donner le change à leurs sensations actives +et contenues, se livrèrent aussi à ce genre de composition.</p> + +<p>Au reste, il y a quelque chose de vrai et de naturel dans le ton des +ouvrages publiés depuis l'époque dont nous parlons, et, même dans les +romans, l'exaltation a plutôt trop de force que d'affectation. Du moins, +elle n'est point, en général, déviée par un goût faux. L'égarement de +notre Révolution a ébranlé la société française; plus tard cette société +n'a pu se reformer sur les mêmes errements. Chacun des individus qui la +composaient s'est non seulement déplacé, mais a même entièrement changé. +Les usages purement de convention ont à peu près disparu, et les +relations, les discours, les écrits, les tableaux se sont ressentis de +cette différence. On a donc cherché des émotions plus fortes et plus +vraies, parce que le malheur développe l'habitude des sensations +profondes. Bonaparte ne fit rien reculer, mais il comprima. Le retour +d'un ordre régulier dans le gouvernement ramena celui de ce que M. de +Fontanes appelait <i>les bonnes lettres</i>. On sentit que le bon goût, la +décence, la mesure devaient entrer pour quelque France, les modèles +passés dont on cherchait à ne point s'écarter, firent que tout ce qu'on +produisit fut en général marqué au coin de l'élégance et de la +correction. Tous ceux qui se mêlaient d'écrire écrivaient à peu près +bien; mais on se tenait dans une prudente médiocrité, car c'est toujours +la force de la pensée qui fait la première qualité du génie, et, quand +la pensée se trouve restreinte, on se borne à perfectionner la +rédaction. On mit donc <i>toute sa conscience</i> à faire le mieux possible +ce qui était permis; de là cette teinte uniforme qui me semble répandue +sur la plupart des ouvrages du commencement de ce siècle. Mais, +aujourd'hui, la liberté qu'on vient d'obtenir pouvant s'étendre sur tous +les points à la fois, ces mêmes progrès de rédaction ne seront point +inutiles, et nous avons légué à nos enfants des habitudes de +perfectionnement d'exécution, dont l'essor du génie s'enrichira à son +tour.</p> + +<p>J'ai dit toutefois que, la force nous étant défendue, du moins le +naturel nous resta, et, en effet, on le retrouve dans la plupart des +productions littéraires de notre temps. Le théâtre, qui craignit de +représenter les vices ou les ridicules de chaque classe parce que toutes +les classes étaient recréées nouvellement par Bonaparte et qu'il +fallait partout respecter son ouvrage, se débarrassa de l'afféterie des +temps qui avaient précédé la Révolution. À la tête de nos auteurs +comiques, il faut placer Picard, qui souvent, avec originalité et +gaieté, a donné l'idée des moeurs et des usages de Paris sous le +gouvernement du Directoire; après lui, Duval et quelques auteurs de +jolis opéras-comiques. Nous avons vu naître et mourir des poètes +distingués: Legouvé, qui avait débuté par <i>la Mort d'Abel</i>, qui fit, +depuis <i>la Mort d'Henri IV</i>, et composa de jolies poésies fugitives; +Arnault, auteur de <i>Marius à Minturnes</i>; Raynouard, qui eut un grand +succès dans <i>les Templiers</i>; Lemercier, qui débuta par <i>Agamemnon</i>, le +meilleur de ses ouvrages; Chénier, dont le talent porta une empreinte +trop révolutionnaire, mais qui montra quelque connaissance du tragique.</p> + +<p>Viennent ensuite une foule de poètes<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>, tous plus ou moins élèves de +M. Delille, et qui, ayant appris de lui la facilité de rimer élégamment, +célébrèrent les charmes de la campagne, des plaisirs simples et du +repos, au bruit du canon que Bonaparte faisait résonner d'un bout à +l'autre de l'Europe. Je ne m'engagerai point dans une longue +nomenclature qu'on pourra trouver partout. Il se fit de bonnes +traductions. On écrivit peu d'histoires; les temps étaient arrivés où il +eût fallu les tracer fortement, et personne ne s'en fût avisé. On était +heureusement dégoûté de ce ton léger et moqueur de la philosophie du +dernier siècle, qui, renversant toutes les croyances à l'aide du +ridicule, parvint à flétrir les choses les plus sérieuses de la vie, et +fit un dogme intolérant et railleur de l'irréligion. L'expérience du +malheur commençait à repousser l'impiété; l'esprit des hommes se sentait +attiré vers une meilleure route; il l'a toujours suivie, quoique un peu +lentement<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour) </a> Tels que Esménard, Parseval-Grandmaison, Luce + de Lancival, Campenon, Michaud, etc.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour) </a> Voici ce que pensait mon père de ce chapitre + d'histoire littéraire: «Les jugements de ma mère sur la + littérature et sur les arts pourront paraître un peu + incohérents. C'est, en effet, sous ce rapport qu'il lui + restait le plus de ce que j'oserais appeler <i>les préjugés</i> de + son éducation. Elle avait une admiration de parti pris pour + Louis XIV, avec des aspirations politiques qui seraient + insensées, si le gouvernement de Louis XIV était le modèle du + gouvernement. De même, elle s'était attachée à la régularité + un peu froide et factice de la littérature de ce règne, au + point d'en faire le signe et le caractère de la beauté; et + cependant, ce qu'elle aimait le mieux quand sa conscience + classique n'était pas avertie, c'étaient les choses fortes et + vives, naturelles et inattendues. Elle avait, toute jeune, + préféré Rousseau à tout. Dès qu'elle eut entrevu la lumière + politique, elle s'enthousiasma pour madame de Staël; les + nouveautés de Chateaubriand l'avaient séduite. Elle a vu + poindre l'aurore du mouvement romantique; elle était + passionnée pour les romans de Walter Scott, pour la + <i>Parisina</i> et le <i>Childe Harold</i> de Byron, et pour les + tragédies de Schiller. Cependant elle paraît penser que la + littérature du temps de la Révolution a été désordonnée, + applaudir au retour, aux progrès, sous l'Empire, des formes + du style correct et de la composition décente, et croire + foncièrement, comme tout son temps au reste, qu'elle avait + assisté à une renaissance des arts du meilleur aloi. + +<p> »Ce qu'elle dit de Chateaubriand est un peu sec. Elle ne + parle pas assez du goût qu'elle avait pour son talent et qui + était assez vif. Il est vrai que son rôle et ses écrits, de + 1815 à 1820, lui déplurent beaucoup, et, comme son caractère + ne lui avait jamais agréé, elle se laissait aller à quelque + sévérité à son égard. Elle l'avait attiré chez elle, de loin + en loin, sous l'Empire. Elle aimait qu'il eût l'air de + l'apprécier. Il est cependant vrai que sa manière <i>sèche et + pincée</i> ne lui allait pas; et cette manière, il ne la + quittait que pour prendre un certain laisser aller moqueur et + dégoûté, insouciant, voltairien, qu'il n'eut jamais avec + elle, et qui ne lui aurait pas convenu davantage. C'est sous + ce dernier aspect de <i>sans façon</i> et d'artiste un peu + débraillé que le présentait une partie de la société qui + l'avait assez connu, et notamment Molé, qui avait eu avec lui + quelque camaraderie. Dans ce qu'on pourrait appeler <i>la + société du faubourg Saint-Honoré</i>, on jugeait Chateaubriand + sévèrement. Ma mère avait vécu loin de madame de Staël; elle + avait contre elle les préventions de son éducation et de sa + société. Elle n'en entendit guère parler à gens qui l'eussent + connue qu'à M. de Talleyrand, qui s'en moquait, et qui était + mal pour elle. Comme nos impressions sont beaucoup moins + indépendantes de nos opinions qu'il ne le faudrait, celles de + ma mère l'empêchèrent d'abord de sentir aussi vivement + l'esprit et le talent de madame de Staël qu'elle ne l'aurait + dû avec sa propre nature. Ce n'est pas qu'elle n'aimât + <i>Corinne</i> et <i>Delphine</i>; mais elle craignait de les aimer, et + ce n'était jamais qu'avec des scrupules et des restrictions + qu'on se laissait aller, du temps de sa jeunesse, à + l'admiration d'ouvrages où l'on croyait entrevoir quelque + influence de la philosophie ou de la Révolution. Tout cela + était fort changé en 1818. Il y a cependant des traces + marquées de l'ancienne manière dont ma mère la jugeait dans + ce qu'elle dit ici de sa personne, et même de ses écrits. Je + ne puis m'empêcher de sourire un peu quand je la vois donner + le <i>repos</i> comme une des conditions du talent. C'est bien là + une idée du <span class="sc">xvii</span>e siècle, ou plutôt de la manière dont les + rhéteurs du temps nous faisaient juger le <span class="sc">xvii</span>e siècle.»</p>(P. + R.)</blockquote> + +<p>Les arts, qui n'ont pas tant besoin de liberté que les lettres, n'ont +pas cessé de faire des progrès. Mais j'ai déjà dit ailleurs qu'ils ont +eu pourtant leur part de la gêne générale. Parmi nos plus fameux +peintres, on a compté David, qui malheureusement flétrit sa réputation +en se livrant aux plus dégoûtants égarements de l'enivrement +révolutionnaire. Après avoir refusé en 1792 de peindre Louis XVI, parce +que, disait-il, il ne voulait point que son pinceau retraçât les traits +d'un tyran, il se soumit de fort bonne grâce devant Bonaparte, et le +représenta sous toutes les formes. Viennent ensuite: Gérard, qui a l'ait +tant de portraits historiques, une immortelle <i>Bataille d'Austerlitz</i>, +et tout à l'heure une <i>Entrée de Henri IV à Paris</i>, qui a remué toutes +les émotions vraiment françaises; Girodet, si recommandable par la +pureté de son dessin et la hardiesse de ses conceptions; Gros, peintre +éminemment dramatique; Guérin, dont le pinceau ébranle toutes les +facultés sensibles de l'âme; Isabey, si habile et si spirituel dans ses +miniatures; une foule d'autres encore, dans tous les genres.</p> + +<p>L'empereur les protégea tous. La peinture se saisit des sujets qui +pouvaient animer ses pinceaux; l'argent fut prodigué aux artistes. La +Révolution les avait placés dans la société; ils y occupèrent un rang +agréable et quelquefois utile; ils dirigèrent la marche élégante du +luxe; et, en même temps, s'animant sur les parties poétiques de notre +Révolution et du règne impérial, ils les exploitèrent à leur profit. +Bonaparte pouvait bien glacer l'expression des pensées fortes, mais il +excitait les imaginations, et cela suffit à la plupart des poètes, et à +tous les peintres.</p> + +<p>Les progrès des sciences ne furent nullement interrompus. Celles-ci +n'inspirent aucune défiance, et sont utiles à tous les gouvernements. +L'Institut de France compte des hommes fort distingués. Bonaparte les +caressa tous; il en enrichit quelques-uns; il les décora même de ses +nouvelles dignités. Il en fit entrer dans son Sénat. Il me semble que +c'était faire honneur à ce corps, et que cette idée avait de la +grandeur. Les savants n'ont, au reste, pas montré sous son règne plus +d'indépendance que les autres classes. Le seul Lagrange, que Bonaparte +fit aussi sénateur, vécut cependant assez loin de lui; mais MM. de +Laplace, Lacépède, Monge, Berthollet, Cuvier et quelques autres +acceptèrent ses faveurs avec empressement, et les payèrent d'une +admiration soutenue.</p> + +<p>Par une sorte de conscience, je ne terminerai point ce chapitre sans +dire un mot d'un grand nombre de musiciens qui ont aussi fait honneur à +leur art. La musique s'est fort perfectionnée en France. Bonaparte avait +pour l'école italienne un goût particulier. Les dépenses qu'il put faire +et qu'il fit pour la transporter en France, nous furent utiles, +quoiqu'il mît bien encore quelque chose de sa fantaisie dans la +distribution de ses faveurs. Par exemple, il repoussa toujours +Cherubini, parce que celui-ci, mécontent une fois d'une critique de +Bonaparte, qui n'était encore que général, lui avait répondu un peu +brusquement, «qu'on pouvait être habile sur le champ de bataille et ne +point se connaître en harmonie». Il avait pris en gré Lesueur<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Il +s'emporta au moment de la distribution des prix décennaux, parce que +l'Institut ne proclama point ce compositeur, comme ayant mérité le prix. +Mais, en général, il protégea fortement cet art. Je l'ai vu recevoir à +la Malmaison le vieux Grétry, et le traiter avec une distinction +remarquable.</p> + +<p>Grétry, Dalayrac, Méhul, Berton, Lesueur, Spontini, d'autres encore se +distinguèrent sous l'Empire et reçurent des récompenses pour leurs +ouvrages<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>.</p> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour) </a> Auteur des opéras des <i>Bardes</i> et de <i>Trajan</i>.</blockquote> + + <blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour) </a> Il est fort regrettable que ma grand'mère, qui + était bonne musicienne et qui faisait de jolies romances, + n'ait point donné plus de développement à son jugement sur + les musiciens de son temps. Pour l'empereur, je trouve dans + sa correspondance des lettres intéressantes à ce sujet. Les + voici: + +<p> «Monsieur Fouché, je vous prie de me faire connaître ce que + c'est qu'une pièce de <i>Don Juan</i> qu'on veut donner à l'Opéra, + et pour laquelle on m'a demandé l'autorisation de la dépense. + Je désire connaître votre opinion sur cette pièce sous le + point de vue de l'esprit public.--Bologne, 4 messidor an XIII + (23 juin 1805).»</p> + +<p> Ludwigsburg, 12 vendémiaire an XIV (4 octobre 1805)</p> + +<p> «Mon frère, je pars cette nuit. Les événements vont devenir + tous les jours plus intéressants. Il suffit que vous fassiez + mettre dans <i>le Moniteur</i> que l'empereur se porte bien, qu'il + était encore vendredi, 12 vendémiaire, à Ludwigsburg, que la + jonction de l'année avec les Bavarois est faite. J'ai entendu + hier au théâtre de cette cour l'opéra allemand de <i>Don Juan</i>; + j'imagine que la musique de cet opéra est la même que celle + de l'opéra qu'on donne à Paris; elle m'a paru fort bonne.» Le + même jour il écrivait au ministre de l'intérieur:</p> + +<p> «Monsieur Champagny, je suis ici à la cour de Wurtemberg, et, + tout en faisant la guerre, j'y ai entendu hier de très bonne + musique. Le chant allemand m'a paru cependant un peu baroque. + La réserve marche-t-elle? Où en est la conscription de l'an + XIV?» (P. R.)</p></blockquote> + +<p>De même, les comédiens furent largement protégés. Ce que j'ai dit de la +tendance de nos écrivains, peut aussi s'appliquer à l'art du théâtre. Le +naturel a gagné dans la diction sur notre scène depuis la Révolution. Le +goût a repoussé le gourmé dans le ton tragique, l'affectation dans la +comédie. Talma et mademoiselle Mars ont surtout poussé fort loin +l'alliance de l'art et de la nature. L'aisance, unie à la force, s'est +aussi introduite dans la danse. Enfin, on peut dire qu'il y a de la +simplicité, de l'élégance et de l'ensemble dans le système du goût +français aujourd'hui, et que toutes les faussetés de fantaisie et de +convention ont disparu.</p> + +<p>FIN DU TOME DEUXIÈME.</p> + +<br><br> + +<p class="overl">F. Aureau--Imprimerie de Lagny.</p> +<br><br> + +<h4>TABLE<br> + +DU TOME DEUXIÈME.</h4> + + + +<p class="mid">LIVRE PREMIER.</p> + +<h5>(Suite.)</h5> + +<p class="mid"><a href="#c8">CHAPITRE VIII.</a><br>1804.</p> + +<p>Procès du général Moreau.--Condamnation de +MM. de Polignac, de Rivière, etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de +Louis XVIII.</p> + +<p class="mid"><a href="#c9">CHAPITRE IX.</a><br> 1804.</p> + +<p>Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du <i>Moniteur</i>.--Les +grands officiers de la couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire +du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de +divorce.--Préparatifs du couronnement.</p> + +<p class="mid"><a href="#c10">CHAPITRE X.</a><br> Décembre 1804.</p> + +<p>Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice.--Le +couronnement.--Fêtes au champ de Mars, à l'Opéra, etc.--Cercles de +l'impératrice.... 60</p> + +<p class="mid"><a href="#c11">CHAPITRE XI.</a><br> 1805.</p> + +<p>Bonaparte amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de +l'impératrice.--Intrigues du palais.--Murat est élevé au rang de +prince.</p> + +<p class="mid">LIVRE II.</p> + +<p class="mid">1805-1808.</p> + +<p class="mid"><a href="#c12">CHAPITRE XII.</a><br> 1805.</p> + +<p>Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre +de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à +l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de +Piombino.--Représentation d'<i>Athalie</i>.--Voyage de l'empereur en +Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de +guerre contre l'Autriche.</p> + +<p class="mid"><a href="#c13">CHAPITRE XIII.</a><br> 1805.</p> + +<p>Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la +campagne.--Madame Louis Bonaparte.--<i>Les Templiers</i>.--Retour de +l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre +est déclarée.</p> + +<p class="mid"><a href="#c14">CHAPITRE XIV.</a><br> 1805.</p> + +<p>M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ +de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris +pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg +Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.</p> + +<p class="mid"><a href="#c15">CHAPITRE XV.</a><br> 1805.</p> + +<p>Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince +Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de +Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix.</p> + +<p class="mid"><a href="#c16">CHAPITRE XVI.</a><br> 1805-1806.</p> + +<p>État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis +Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et +proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie +de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de +Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.</p> + +<p class="mid"><a href="#c17">CHAPITRE XVII.</a><br> 1806.</p> + +<p>Mort de Pitt.--Débats du Parlement anglais.--Travaux +publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle +étiquette.--Représentation de l'Opéra et de la Comédie +française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame +Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du +palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.</p> + +<p class="mid"><a href="#c18">CHAPITRE XVIII.</a><br> 1806.</p> + +<p>Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses +dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis +Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de +l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de +l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.</p> + +<p class="mid"><a href="#c19">CHAPITRE XIX.</a><br> 1806.</p> + +<p>La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les +maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de +Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les +arts.</p> + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME.</p> + +<br><br> + +<p class="overl">Paris.--Charles <span class="sc">Unsinger</span>, imprimeur, 83, rue du Bac.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de madame de Rémusat (2/3), by +Claire de Rémusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + +***** This file should be named 33894-h.htm or 33894-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/9/33894/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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