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+Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat (2/3), by Claire de Rémusat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires de madame de Rémusat (2/3)
+ publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
+
+Author: Claire de Rémusat
+
+Editor: Paul de Rémusat
+
+Release Date: October 31, 2010 [EBook #33894]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+DE
+MADAME DE RÉMUSAT
+
+1802-1808
+
+
+
+
+PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS
+PAUL DE RÉMUSAT
+SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE
+
+
+II
+
+
+PARIS
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+1880
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés.
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE
+
+MADAME DE RÉMUSAT
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+(Suite.)
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+(1804.)
+
+
+Procès du général Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivière,
+etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII.
+
+
+La création de l'Empire avait distrait les esprits de la procédure du
+général Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accusés
+avaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus on
+avançait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau,
+condamnation qui chaque jour devenait plus nécessaire. J'ai l'intime
+conviction que l'empereur n'eût point laissé couler son sang. Moreau
+condamné et pardonné lui eût suffi; mais il avait besoin de répondre par
+un jugement positif à ceux qui l'accusaient d'avoir mis de la
+précipitation et de l'animosité personnelle dans cette affaire.
+
+Tous ceux qui ont apporté quelque froideur dans l'examen de cet
+événement se sont accordés à trouver que Moreau avait montré de la
+faiblesse et une assez grande médiocrité d'esprit sur le banc des
+accusés; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles on
+s'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un homme
+déterminé qui convenait fièrement des hauts projets qui l'avaient animé,
+ni comme un innocent indigné d'une accusation qu'il n'a point méritée.
+Il tergiversa dans quelques-unes de ses réponses; il atténua un peu
+l'intérêt qu'il inspirait; mais, même alors, Bonaparte ne gagnait rien à
+cet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, et
+peut-être aussi la raison, n'en blâmait pas moins hautement un éclat
+qu'on attribuait toujours à la haine personnelle.
+
+Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans _le Moniteur_.
+Il était accompagné de lettres de Moreau écrites en 1795, avant le 18
+fructidor, qui prouvaient qu'à cette époque ce général, ayant été
+convaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrètes avec les
+princes, l'avait dénoncé au Directoire. Et quand, dans cette seconde
+conspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avait
+pas cru qu'il fût convenable de révéler au premier consul le secret d'un
+complot dans lequel il avait refusé d'entrer, on ne pouvait s'empêcher
+de demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manière si
+différente de la première.
+
+Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accusés. Il y en
+avait parmi eux qui déclaraient positivement qu'en Angleterre les
+Princes ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ils
+disaient que c'était sur cette espérance que Pichegru avait passé en
+France, et que les deux généraux avaient eu ensemble, conjointement avec
+Georges, quelques entrevues. Ils allaient même jusqu'à affirmer qu'à la
+suite de ces entretiens Pichegru s'était montré fort mécontent, se
+plaignant que Moreau ne le secondait qu'à moitié, et qu'il semblait
+vouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Un
+nommé Rolland alla même jusqu'à lui prêter ces paroles: «qu'il fallait,
+préalablement à tout, faire disparaître le premier consul».
+
+Moreau, interrogé à son tour, répondit que Pichegru, lorsqu'il était en
+Angleterre, lui avait fait demander s'il le servirait dans le cas où il
+voudrait obtenir sa rentrée en France, et qu'il avait promis de l'aider
+au succès de ce projet. On pourrait bien s'étonner que Pichegru, dénoncé
+quelques années auparavant par Moreau lui-même, s'adressât à lui pour
+demander sa radiation. Pichegru, interrogé, nia ces démarches, mais, en
+même temps, il nia aussi qu'il eût vu Moreau, quoique Moreau en convînt,
+et il ne voulut jamais appuyer sa venue en France que sur l'aversion que
+lui inspiraient les pays étrangers, et sur le désir qu'il éprouvait de
+rentrer dans sa patrie. Peu de temps après, il fut trouvé étranglé dans
+sa prison, sans qu'on ait jamais pu avérer les circonstances qui
+causèrent sa mort, ni comprendre les motifs qui auraient pu la rendre
+nécessaire[1]. Moreau convint donc d'avoir reçu chez lui Pichegru qui,
+disait-il, était venu le surprendre; mais, en même temps, il déclara
+qu'il avait positivement refusé d'entrer dans un projet qui remettrait
+la Maison de Bourbon sur le trône, puisque son retour devait
+compromettre la propriété des biens nationaux; et il ajouta que, pour ce
+qui le regardait personnellement, il avait répondu que ces prétentions
+seraient insensées, car il faudrait, pour qu'elles réussissent, qu'on
+eût fait disparaître le premier consul, les deux autres consuls, le
+gouverneur de Paris, et la garde. Il déclara n'avoir vu Pichegru qu'une
+fois, quoique d'autres accusés assurassent qu'il y avait eu plusieurs
+entrevues, et il demeura toujours sur ce système de défense, ne pouvant
+nier cependant qu'il avait découvert assez tard que Fresnières, son
+secrétaire intime, eût beaucoup de relations avec les conjurés. Ce
+secrétaire, dès le commencement de l'affaire, avait pris la fuite.
+
+ [Note 1: Il semble que l'auteur, ici comme dans un
+ chapitre précédent, ne soit pas assez précis sur la cause de
+ la mort du général Pichegru. C'était une opinion, fort
+ répandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur
+ expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on était
+ prompt à lui en prêter d'autres qu'auparavant ses plus grands
+ ennemis n'auraient osé lui imputer. Il est pourtant certain
+ qu'on n'a jamais établi l'intérêt qu'aurait eu Napoléon à ce
+ que l'accusé ne parût point devant ses juges. M. Thiers a
+ très fortement démontré que sa présence aux débats était
+ nécessaire. Toutes les dépositions des accusés de tous les
+ partis l'accablaient également, son crime légal était
+ certain, et il ne pouvait manquer d'être condamné, et de
+ paraître mériter sa condamnation. L'homme à redouter, c'était
+ Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art
+ existe à la faculté de médecine, établissant l'impossibilité
+ du suicide dans les conditions où l'on disait qu'il s'était
+ passé, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde
+ et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la
+ médecine légale, il y a plus de soixante-dix ans, était une
+ science bien conjecturale, et des travaux récents ont
+ démontré combien le suicide par strangulation est facile et
+ demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)]
+
+Georges Cadoudal répondit que son projet était d'attaquer de vive force
+le premier consul; qu'il n'avait pas douté que, dans Paris même, il ne
+se présentât des ennemis du régime actuel qui l'aideraient dans son
+entreprise; qu'il eût tenté de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII
+sur son trône. Mais il nia qu'il connût ni Pichegru, ni Moreau; il
+termina ses réponses par ces paroles: «Vous avez assez de victimes; je
+n'en veux pas augmenter le nombre.»
+
+Bonaparte parut frappé de la fermeté de ce caractère, et nous dit à
+cette occasion: «S'il était possible que je pusse sauver quelques-uns de
+ces assassins, ce serait à Georges que je ferais grâce.»
+
+M. de Polignac, l'aîné, répondit qu'il n'était venu secrètement en
+France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des
+chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'était aperçu qu'il était
+question d'un assassinat, il avait pensé à se retirer, et qu'il serait
+sorti de France, s'il n'eût pas été arrêté.
+
+M. de Rivière répondit de la même manière; et Jules de Polignac prouva
+qu'il avait seulement suivi son frère.
+
+Enfin, le 10 juin, vingt des accusés furent déclarés convaincus, et
+condamnés à la peine de mort. À leur tête était Georges Cadoudal, et
+parmi eux, le marquis de Rivière et le duc de Polignac.
+
+Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Léridan, Moreau et
+Rolland, étaient coupables d'avoir pris part à la conspiration, mais
+qu'il résultait de l'instruction et des débats des circonstances qui les
+rendaient excusables, et que la cour réduisait la peine encourue par les
+susnommés à une punition correctionnelle.
+
+J'étais à Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en
+fut atterré. Le grand juge s'était témérairement engagé vis-à-vis du
+premier consul à la condamnation _à mort_ de Moreau, et Bonaparte
+éprouva un tel mécontentement, qu'il ne fut pas maître d'en dissimuler
+les effets. On a su avec quelle véhémente fureur, à sa première audience
+publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frère du général,
+qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de
+Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant _juge prévaricateur_,
+sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait
+à cette expression, et, peu après, il le destitua.
+
+Je revins à Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de
+Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une
+joie insultante pour l'empereur du dénouement de cet événement. Mais la
+noblesse était affligée de la condamnation de M. le duc de Polignac.
+
+J'étais avec ma mère et mon mari, déplorant les tristes effets de ces
+procédures et les nombreuses exécutions qui allaient suivre, quand on
+m'annonça tout à coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante
+madame Dandlau, fille d'Helvétius, que j'avais souvent rencontrée dans
+le monde. Toutes deux étaient en larmes. La première, grosse de quelques
+mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider à
+parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grâce de
+son époux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intérieur de
+Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rémusat, ma
+mère et moi, nous sentîmes tous trois les difficultés de l'entreprise;
+mais, tous trois, nous pensâmes, en même temps, qu'elles ne devaient
+point m'arrêter; et, comme nous avions quelques jours, à cause de
+l'appel que les condamnés avaient fait de leur jugement, j'engageai ces
+deux dames à se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud; je promis de
+les précéder de quelques heures, et de décider madame Bonaparte à les
+recevoir.
+
+En effet, je retournai à Saint-Cloud le lendemain, et il ne me fut pas
+difficile d'obtenir de mon excellente impératrice d'accueillir une si
+malheureuse personne. Mais elle me montra un peu d'effroi d'aborder
+l'empereur dans un moment où il était si mécontent.
+
+«Si Moreau, me dit-elle, eût été condamné, je serais plus sûre de notre
+succès; mais il est dans une si grande colère, que je crains qu'il ne
+nous repousse, et qu'il ne vous sache mauvais gré de la démarche que
+vous allez me faire faire.» J'étais trop émue de l'état et des larmes de
+madame de Polignac pour qu'une pareille considération m'arrêtât, et je
+fis de mon mieux à l'impératrice la peinture de l'impression que ces
+jugements avaient produite à Paris. Je lui rappelai la mort du duc
+d'Enghien; je lui représentai son élévation au trône impérial tout
+environnée d'exécutions sanglantes, et l'effroi général qui serait
+apaisé par un acte de clémence que, du moins, on pourrait citer à côté
+de tant de sévérités.
+
+Tandis que je lui parlais ainsi avec toute la chaleur dont j'étais
+capable, et sans pouvoir retenir mes larmes, l'empereur entra tout à
+coup dans la chambre, arrivant, selon sa coutume, par une terrasse
+extérieure, qui lui servait souvent le matin à venir ainsi se reposer
+près de sa femme. Il nous trouva toutes deux fort émues. Dans un autre
+moment, sa présence m'eût rendue interdite; mais, le profond
+attendrissement que j'éprouvais l'emportant sur toutes considérations,
+je répondis à ses questions par l'aveu de ce que j'avais osé faire, et,
+comme l'impératrice vit son visage devenir fort sévère, elle n'hésita
+point à me soutenir, en lui déclarant qu'elle avait consenti à recevoir
+madame de Polignac.
+
+L'empereur commença par nous refuser de l'entendre, et par se plaindre
+que nous allions le mettre dans l'embarras d'une position qui lui
+donnait l'attitude de la cruauté. «Je ne verrai point cette femme, me
+dit-il, je ne puis faire grâce; vous ne voyez pas que ce parti royaliste
+est plein de jeunes imprudents qui recommenceront sans cesse, si on ne
+les contient par une forte leçon. Les Bourbons sont crédules, ils
+croient aux assurances que leur donnent certains intrigants qui les
+trompent sur le véritable esprit public de la France, et ils m'enverront
+ici une foule de victimes.»
+
+Cette réponse ne m'arrêta point; j'étais exaltée à l'excès, et par
+l'événement même, et peut-être aussi par le petit danger que je courais
+d'avoir déplu à ce maître redoutable. Je ne voulais pas avoir à mes
+propres yeux le tort de reculer par considération personnelle, et ce
+sentiment me rendit courageuse et tenace. Je m'échauffai beaucoup, au
+point que l'empereur, qui m'écoutait en se promenant à pas précipités
+dans la chambre, s'arrêta tout à coup devant moi, et, me regardant
+fixement: «Quel intérêt prenez-vous donc à ces gens-là? me dit-il. Vous
+n'êtes excusable que s'ils sont vos parents.»
+
+«Sire, repris-je avec le plus de fermeté que je pus trouver au dedans de
+moi, je ne les connais point, et, jusqu'à hier matin, je n'avais jamais
+vu madame de Polignac.--Eh bien, vous plaidez ainsi la cause des gens
+qui venaient pour m'assassiner!--Non, sire, mais je plaide celle d'une
+malheureuse femme au désespoir, et, je dirai plus, la vôtre même.» Et,
+en même temps, emportée par mon émotion, je lui répétai tout ce que
+j'avais dit à l'impératrice. Celle-ci, attendrie comme moi, me seconda
+beaucoup; mais nous ne pûmes rien obtenir dans ce moment, et l'empereur
+nous quitta de mauvaise humeur, en nous défendant de l'étourdir
+davantage.
+
+Ce fut peu d'instants après qu'on vint me prévenir que madame de
+Polignac arrivait. L'impératrice alla la recevoir dans une pièce écartée
+de son appartement; elle lui cacha le premier refus que nous avions
+éprouvé, et lui promit de ne rien épargner pour obtenir la grâce de son
+époux.
+
+Dans le cours de cette matinée qui fut certainement une des plus agitées
+de ma vie, deux fois l'impératrice pénétra jusque dans le cabinet de son
+mari, et elle fut obligée d'en sortir deux fois, toujours repoussée.
+Elle me revenait découragée, et moi-même je commençais à l'être et à
+frémir de la dernière réponse qu'il faudrait donner à madame de
+Polignac. Enfin, nous apprîmes que l'empereur travaillait seul avec M.
+de Talleyrand. Je l'engageai à une dernière démarche, pendant que M. de
+Talleyrand, s'il en était témoin, pourrait bien contribuer à déterminer
+l'empereur. En effet, il la seconda sur-le-champ, et enfin Bonaparte,
+vaincu par des sollicitations si redoublées, consentit à ce que madame
+de Polignac fût introduite chez lui. C'était tout promettre; car il
+n'était pas possible de prononcer un _non_ cruel devant une telle
+présence. Madame de Polignac, introduite dans le cabinet, s'évanouit en
+tombant aux pieds de l'empereur. L'impératrice était en larmes; un petit
+article rédigé par M. de Talleyrand, qui parut le lendemain dans ce
+qu'on appelait alors le _Journal de l'Empire_, a rendu fort bien compte
+de cette scène, et la grâce du duc de Polignac fut obtenue.
+
+Quand M. de Talleyrand sortit du cabinet de l'empereur, il me trouva
+dans le salon de l'impératrice, et il me conta tout ce qui venait de se
+passer; et, au travers des larmes qu'il me faisait répandre et de
+l'émotion que lui-même avait éprouvée, il me fit sourire par le récit
+d'une petite circonstance ridicule que son esprit malin n'avait eu garde
+de laisser échapper. La pauvre madame Dandlau, qui accompagnait sa
+nièce, et qui voulait aussi produire son petit effet, tout en relevant
+et soignant madame de Polignac, qui avait peine à reprendre ses sens,
+ne cessait de s'écrier: «Sire, je suis la fille d'Helvétius!»--« Et,
+avec ces paroles vaniteuses, disait M. de Talleyrand, elle a pensé nous
+refroidir tous.»
+
+La peine du duc de Polignac fut commuée en quatre années de prison qui
+devaient être suivies de la déportation. On le réunit à son frère. Ils
+ont tous deux été gardés depuis, et, après les avoir renfermés dans une
+forteresse, on les retint dans une maison de santé, d'où ils
+s'échappèrent pendant la campagne de 1814. À cette époque, on a
+soupçonné le duc de Rovigo, alors ministre de la police, d'avoir
+favorisé leur évasion, pour s'ouvrir la faveur d'un parti qu'il voyait
+près de triompher.
+
+Sans chercher à me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le
+mérite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangèrent
+alors de manière à permettre que je rendisse à la famille Polignac un
+service très réel, et il paraîtrait assez naturel qu'elle en eût
+conservé quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France,
+j'ai été à portée de comprendre à quel point l'esprit de parti, et
+surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il réprouve,
+quelque justes qu'ils soient.
+
+Après cet événement, madame de Polignac se crut obligée de me faire
+quelques visites; mais peu à peu, nos relations étant assez différentes,
+nous nous perdîmes de vue pendant les années qui s'écoulèrent, jusqu'à
+l'instant de la Restauration. À cette époque, le roi envoya le duc de
+Polignac à la Malmaison pour y remercier l'impératrice Joséphine, en son
+nom, du zèle qu'elle avait montré pour sauver les jours de M. le duc
+d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en
+même temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impératrice, qui
+me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi
+chez moi, et, je le confesse, je m'attendais à quelque marque de son
+attention. Mais je n'en reçus aucune, et, comme il n'était pas dans mon
+caractère d'aller chercher à échauffer par des paroles une
+reconnaissance à laquelle je n'eusse attaché quelque prix que si elle
+eût été volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de
+rappeler un événement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le
+hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orléans. Ce
+prince recevait ce jour-là, chacun s'y faisait présenter, il y avait un
+monde énorme. Le Palais-Royal était décoré avec le plus grand luxe;
+toute la noblesse française s'y trouvait réunie, et les grands seigneurs
+et les gentilshommes à qui la Restauration semblait, au premier moment,
+rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manières
+satisfaites et aisées que l'on reprend toujours avec le succès.
+
+Au milieu de cette foule brillante, j'aperçus la duchesse de Polignac.
+Après une longue suite d'années, je la retrouvais remise à son rang,
+recevant toutes les félicitations qui lui étaient dues, environnée d'un
+monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'état où elle
+m'était apparue pour la première fois, ses larmes, son effroi, l'air
+dont elle m'avait abordé quand je la vis entrer dans ma chambre et
+tomber presque à mes genoux. Je me sentais émue de cette comparaison.
+Étant seulement à quelques pas d'elle, entraînée par un mouvement assez
+vif, qui tenait à l'intérêt qu'elle m'avait inspiré, je m'approchai
+d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix réellement attendri, une
+sorte de compliment sur cette situation si différente où je la voyais
+dans cet instant. Je ne lui aurais demandé qu'un mot de souvenir qui eût
+répondu à l'émotion qu'elle me faisait éprouver. Cette émotion fut
+promptement glacée par l'air indifférent et gêné avec lequel elle reçut
+mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me
+reconnaître; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Dès que je m'en
+aperçus, je m'éloignai d'elle promptement, emportant une impression
+pénible, parce qu'elle refoulait vivement les réflexions que sa présence
+m'avait inspirées, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec
+le même attendrissement que moi.
+
+La manière dont l'impératrice avait obtenu la grâce de M. de Polignac
+fit beaucoup de bruit à Paris, et devint une nouvelle occasion de
+célébrer sa bonté, à laquelle on rendait justice très généralement.
+Aussitôt, les femmes, les mères ou les soeurs des autres condamnés
+assiégèrent le palais de Saint-Cloud, et tâchèrent d'être admises en sa
+présence, pour parvenir aussi à l'attendrir. On s'adressa en même temps
+à sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres
+commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant
+d'exécutions multipliées allaient jeter sur son avènement au trône, et
+se montrait accessible aux demandes qui lui étaient adressées. Ses
+soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique
+qu'inspirait l'impératrice, jalouses d'en obtenir, s'il était possible,
+quelques marques pour elles-mêmes, firent avertir les femmes des
+condamnés qu'elles pouvaient aussi s'adresser à elles. Elles les
+conduisirent à Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat,
+pour solliciter la grâce de leurs époux. Ces démarches sur lesquelles
+l'empereur, je crois, avait été consulté d'avance, eurent quelque chose
+de moins naturel que celles de l'impératrice, parce qu'elles parurent
+trop bien concertées. Mais, enfin, elles servirent à conserver la vie à
+un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et
+son animadversion contre Moreau, avait excité une indignation
+universelle, voulut aussi se réhabiliter par une démarche de ce genre,
+et obtint la grâce du marquis de Rivière. Il apporta, en même temps, une
+lettre de Georges Cadoudal adressée à Bonaparte dont j'entendis la
+lecture. Cette lettre était ferme et belle, telle qu'un homme résigné à
+son sort peut l'écrire, quand il est animé par l'opinion, que les
+démarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont été dictées par des
+devoirs généreux et des résolutions invariablement prises. Bonaparte fut
+assez frappé de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir
+comprendre Georges dans ses actes de clémence.
+
+Ce véritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur
+les vingt condamnés, sept virent leur arrêt de mort changé en une
+détention plus ou moins prolongée. Voici leurs noms:
+
+Le duc de Polignac.--Le marquis de
+Rivière.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard.
+
+Les autres furent exécutés, et le général Moreau fut conduit à Bordeaux,
+pour être embarqué sur un vaisseau qui devait le mener aux États-Unis.
+Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie,
+et donna la terre de Gros-bois au maréchal Berthier.
+
+Quelques jours après, on mit dans _le Moniteur_ une protestation de
+Louis XVIII contre l'avènement de Napoléon. Cette protestation fut
+publiée le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration
+de Georges avait peut-être encore refroidi les sentiments, déjà si
+faibles, que l'on conservait à peine pour l'ancienne dynastie. Elle
+avait été, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle
+ignorance de l'état intérieur de la France et des opinions qui la
+partageaient, les noms ou les caractères des conspirateurs excitaient
+si peu de confiance, et surtout on craignait si généralement les
+nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés, qu'en
+exceptant un certain nombre de gentilshommes, intéressés au retour d'un
+ordre de choses détruit, il n'y eut point en France de regrets de ce
+dénouement qui affermissait le système qu'on voyait s'établir. Soit par
+conviction, ou besoin de repos, ou soumission à la fortune imposante du
+nouveau chef de l'État, les adhésions à son élévation furent nombreuses,
+et la France prit, dès cette époque, une assiette paisible et ordonnée.
+Le découragement se mit dans les partis opposés, et, comme cela arrive
+communément, ce découragement fut suivi de tentatives secrètes que
+chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son
+existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations.
+Gentilshommes et plébéiens, royalistes et libéraux, tous commencèrent
+leurs démarches pour être employés; les ambitions et les vanités
+éveillées sollicitèrent de tous côtés, et Bonaparte vit briguer
+l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait dû le moins
+compter.
+
+Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit
+longtemps, afin d'entretenir les espérances et d'augmenter le nombre des
+aspirants. Pendant ce répit, je quittai la cour pour aller respirer à la
+campagne; je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez madame
+d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa
+des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans
+interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma santé qui, depuis, a
+toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me
+donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions
+nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu
+et sur les choses en général, et sur quelques personnages en
+particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont
+couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et
+je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins
+souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers
+effets.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+(1804.)
+
+
+Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les
+grands officiers de la Couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire
+du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de
+divorce.--Préparatifs du couronnement.
+
+
+Peu à peu les différentes flottilles construites dans nos ports venaient
+toutes se réunir à celle de Boulogne. Quelquefois, dans le trajet, elles
+essuyaient des échecs, car les vaisseaux anglais croisaient incessamment
+sur les côtes pour s'opposer à ces jonctions. Les camps de Boulogne, de
+Montreuil et de Compiègne offraient le coup d'oeil le plus imposant, et
+l'armée devenait de jour en jour plus nombreuse et plus redoutable.
+
+Sans doute ces préparatifs excitèrent de l'inquiétude en Europe, de même
+que les discours qu'ils faisaient tenir à Paris, car on inséra dans les
+journaux un article qui ne produisit pas alors un grand effet, mais
+qu'il m'a paru assez important de conserver, parce qu'il est un récit
+exact de tout ce qui a été fait depuis.
+
+Cet article parut dans _le Moniteur_, le 10 juillet 1804, le même jour
+que l'on y rendit compte de l'audience que l'empereur donna à tous les
+ambassadeurs, qui venaient de recevoir de nouvelles lettres de créance
+auprès de lui; quelques-unes étaient accompagnées de paroles flatteuses
+des souverains étrangers sur son avènement au trône. Voici l'article:
+
+«De tout temps, la capitale a été le pays des _on dit_. Chaque jour fait
+naître une nouvelle que le lendemain voit démentir. Quoiqu'on ait
+remarqué récemment plus d'activité et une certaine direction dans les
+_on dit_ dont s'amuse la crédulité des oisifs, on serait disposé à
+penser qu'il faut s'en remettre au temps à cet égard, et que le silence
+est, de toutes les réponses qu'on peut faire, la meilleure et la plus
+sensée. Quel est, d'ailleurs, le Français, homme de sens, qui, mettant
+quelque intérêt à découvrir la vérité, ne parvienne bientôt à
+reconnaître, dans les bruits qui se répandent, le résultat d'une
+malignité plus ou moins intéressée à les propager? Dans un pays où tant
+d'hommes savent ce qui est, et peuvent juger ce qui n'est pas, si
+quelqu'un croit trouver dans les _on dit_ des sujets d'inquiétudes
+réelles, si la crédule confiance trompe les spéculations de son commerce
+ou ses intérêts intérieurs, son erreur n'est pas durable, ou bien il
+doit s'en prendre à son défaut de réflexion.
+
+«Mais les étrangers, les personnes attachées aux missions diplomatiques,
+n'ayant ni les mêmes moyens d'arrêter leurs jugements, ni la même
+connaissance du pays, sont souvent abusés. Quoiqu'ils aient eu lieu
+d'observer, depuis longtemps, avec quelle constance les événements se
+jouent des bruits qui circulent, ils ne les propagent pas moins dans les
+pays étrangers, et leurs récits font naître sur la France les idées les
+plus fausses. Nous croyons, en conséquence, qu'il n'est pas hors de
+propos de dire dans ce journal quelques mots sur les _on dit_.
+
+«_On dit_ que l'empereur va réunir sous son gouvernement, la république
+italienne, la république ligurienne, la république de Lucques, le
+royaume d'Étrurie, les états du saint-père, et, par une suite
+nécessaire, Naples et la Sicile. _On dit_ que la Suisse et la Hollande
+auront le même sort; _on dit_ que le pays de Hanovre offrira à
+l'empereur, par sa réunion, le moyen de devenir membre du Corps
+germanique.
+
+«On tire plusieurs conséquences de ces suppositions, et la première qui
+se présente, c'est que le pape abdiquera, et que le cardinal Fesch ou le
+cardinal Ruffo occupera le trône pontifical.
+
+«Nous avons déjà dit, et nous répétons, que, si la France devait influer
+sur des changements relatifs au souverain pontife, ce serait plutôt pour
+influer d'autant sur le bonheur du saint-père, et pour accroître la
+considération du saint-siège et ses domaines, au lieu de les diminuer.
+
+«Quant au royaume de Naples, les agressions de M. Acton, et son système
+constamment hostile, auraient autrefois donné à la France assez de
+motifs légitimes pour faire la guerre, qu'elle n'eût jamais entreprise
+avec le projet de réunir les deux Siciles à l'Empire français.
+
+«Les républiques italienne et ligurienne, et le royaume d'Étrurie ne
+cesseront pas d'exister comme États indépendants, et il est assurément
+peu vraisemblable que l'empereur méconnaisse en même temps les devoirs
+attachés au pouvoir qu'il tient des comices, et la gloire personnelle
+qu'il a acquise en rendant deux fois à l'indépendance des États qu'il
+avait deux fois conquis.
+
+«On peut se demander, à l'égard de la Suisse, qui a empêché sa réunion à
+la France avant l'acte de médiation? Cet acte, résultat immédiat des
+soins et des pensées de l'empereur, a rendu la tranquillité à ces
+peuples, est la garantie de leur indépendance et de leur sûreté, tant
+qu'eux-mêmes ne briseront point cette égide, en substituant aux éléments
+dont elle est formée les volontés d'un des corps constitués ou d'un des
+partis.
+
+«Si la France eût voulu réunir la Hollande, la Hollande serait française
+comme la Belgique. Si elle est puissance indépendante, c'est que la
+France a senti à l'égard de ce pays, ainsi que pour la Suisse, que ces
+localités exigeaient une existence individuelle et une organisation
+particulière.
+
+«Le Hanovre est l'objet d'une supposition qui a quelque chose de plus
+ridicule. La réunion de cette province serait le présent le plus funeste
+qu'on pût faire à la France, et il ne fallait pas de longues méditations
+pour s'en apercevoir. Le Hanovre deviendrait un sujet de rivalité entre
+le peuple français et le prince qui s'est montré l'allié et l'ami de la
+France dans un temps où l'Europe était conjurée contre elle.
+
+»Le Hanovre, pour être conservé, exigerait un état militaire dont les
+dépenses seraient hors de toute proportion avec quelques millions qui
+constituent tous les revenus de ce pays. Le gouvernement, qui a sacrifié
+aux principes de la nécessité d'une ligne de frontières simple et
+continue jusqu'aux fortifications mêmes de Strasbourg et de Mayence, sur
+la rive droite, serait-il assez peu éclairé pour vouloir l'incorporation
+du Hanovre? Mais on dit qu'à cette possession est attaché l'avantage
+d'être membre du Corps germanique. Le titre seul d'empereur des Français
+répond à cette singulière idée. Le Corps germanique se compose de rois,
+d'électeurs, de princes, et n'admet, relativement à lui, qu'une seule
+dignité impériale. Ce serait, d'ailleurs, mal connaître la noble vanité
+de notre pays que de croire possible qu'il consentît à entrer comme
+élément dans un corps particulier. Si telle chose eut été compatible
+avec la dignité nationale, qui eût empêché la France de conserver ses
+droits au cercle de Bourgogne et ceux que lui donnait la possession du
+Palatinat? Nous le disons même, avec le sentiment d'un juste orgueil
+que personne ne pourra blâmer, qui a empêché la France de garder une
+partie des États de Bade et du territoire de la Souabe?
+
+»Non, la France ne passera jamais le Rhin, et ses armées ne le
+franchiront plus, à moins qu'il ne faille garantir l'empire germanique
+et ses princes, qui lui inspirent tant d'intérêt par leur affection pour
+elle, et par leur utilité pour l'équilibre de l'Europe.
+
+»Si ces _on dit_ sont nés de l'oisiveté, nous y avons assez répondu.
+
+»S'ils doivent leur origine à l'inquiète jalousie de quelques puissances
+habituées à crier sans cesse que la France est ambitieuse, pour masquer
+leur propre ambition, il est une autre réponse: Grâce aux deux
+coalitions successivement formées contre nous, et aux traités de
+Campo-Formio et de Lunéville, la France n'a, à la proximité de son
+territoire, aucune province qu'elle doive désirer de garder, et, si,
+dans les événements passés, elle a fait preuve d'une modération sans
+exemple dans l'histoire moderne, il en résulte pour elle cet avantage
+qu'elle n'aura plus désormais besoin de prendre les armes.
+
+»Sa capitale est située au centre de son empire; ses frontières sont
+environnées de petits États qui complètent son système politique; elle
+n'a géographiquement rien à désirer de ce qui appartient à ses voisins,
+elle n'est donc en inimitié naturelle avec personne, et, comme il
+n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn,
+elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre
+puissance.
+
+«Parallèlement à ces _on dit_ ayant pour but de faire croire que la
+France a une ambition démesurée, on en fait circuler d'une autre espèce.
+
+«Tantôt la révolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Français
+ont refusé de s'embarquer à Boulogne; hier, nos légions se battaient dix
+contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait
+aux quatre départements du Rhin que nous allions les rendre à leur
+ancienne domination.
+
+«Aujourd'hui, _on dit_ peut-être que le Trésor public est sans argent,
+que les travaux ont cessé, que la discorde est partout, et que les
+contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les
+camps, on dira peut-être qu'il court y apaiser des troubles.
+
+«Enfin qu'il reste à Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il
+demeure à la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus
+ridicules les uns que les autres.
+
+»Et si ces bruits, simultanément colportés dans les pays étrangers,
+avaient à la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de
+s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son
+administration, à des démarches inconvenantes et erronées, nous ne
+pourrions que répéter ce qu'un ministre a été chargé de dire en quittant
+la cour: «L'empereur des Français ne veut la guerre avec qui ce soit, il
+ne la redoute avec personne. Il ne se mêle pas des affaires de ses
+voisins, et il a droit à une conduite réciproque. Une longue paix est le
+désir qu'il a constamment manifesté; mais l'histoire de sa vie
+n'autorise pas à penser qu'il soit disposé à se laisser outrager ou
+mépriser.»
+
+Cependant, après m'être reposée quelque temps à la campagne, je revins,
+et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, où le mal de la vanité
+semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma
+alors les grands officiers de la maison. Le général Duroc fut grand
+maréchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand
+chambellan; le cardinal Fesch, grand aumônier; M. de Caulaincourt, grand
+écuyer; et M. de Ségur, grand maître des cérémonies. M. de Rémusat reçut
+le titre de premier chambellan. Il marchait immédiatement après M. de
+Talleyrand, qui, paraissant devoir être occupé par les affaires
+étrangères, abandonnerait à mon mari la plus grande partie des
+attributions de sa place. Cela fut en effet réglé ainsi d'abord; mais,
+peu après, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux étaient
+le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des sénateurs, des
+Belges distingués par leur naissance, un peu plus tard aussi des
+gentilshommes français. Avec eux commencèrent les petites prétentions de
+préséance, les mécontentements des distinctions qui n'étaient pas pour
+eux. M. de Rémusat se trouva en butte à leur jalousie perpétuelle, et
+dans un certain état de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis
+aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour
+qu'on fréquente, et celle-là en était devenue une bien véritable, il est
+impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en
+composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable a souvent
+honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait
+éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper
+aux unes et aux autres. Un cordon, une légère différence dans un
+costume, le passage d'une porte, l'entrée de tel ou tel salon; voilà des
+occasions, chétives en apparence, d'une foule d'émotions toujours
+renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles.
+L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgré
+vous, de les apprécier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre
+un tel emploi des facultés humaines; tout mécontent de soi qu'on est, il
+faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout à fait, ou
+consentir à prendre sérieusement toutes les niaiseries dont est composé
+l'air qu'on y respire.
+
+L'empereur ajouta encore aux inconvénients attachés aux usages des
+palais ceux de son caractère. Il ordonna l'étiquette avec la sévérité de
+la discipline militaire. Le cérémonial s'exécutait comme s'il était
+dirigé par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte,
+au pas de charge; et cette espèce de précipitation, cette crainte
+continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une
+bonne moitié de ses courtisans donna à sa cour un aspect plutôt triste
+que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquiétude
+qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par
+ostentation, il voulut sans cesse être entouré.
+
+La nouvelle impératrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la
+Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma
+douze dames du palais. Peu à peu leur nombre fut augmenté, et nous y
+vîmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort
+étonnées de se trouver ainsi rapprochées. Mais, sans entrer ici dans
+aucun détail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas à cette
+époque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent
+une sévérité de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles
+essayèrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent
+dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles créations, et je pus
+remarquer, à part moi, nombre de gens qui, après m'avoir blâmée d'être
+arrivée à cette cour par suite d'une ancienne amitié, n'épargnèrent rien
+pour s'y placer par ambition. Quant à l'impératrice, elle était
+enchantée de se voir environnée d'une suite nombreuse et qui plaisait à
+sa vanité. La victoire qu'elle avait remportée sur madame de la
+Rochefoucauld en l'attachant à sa personne, le plaisir de compter M.
+d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de
+Ségur, et des maréchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu;
+mais il faut convenir que sa joie toute féminine n'ôtait rien à sa bonne
+grâce accoutumée; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver
+la supériorité de son rang, tout en montrant une sorte de déférence
+polie envers ceux ou celles qui, par l'éclat de leurs noms, y ajoutaient
+un lustre nouveau.
+
+Dans le même temps, le ministère de la police générale fut recréé, et
+Fouché y fut, de nouveau, nommé. L'époque du couronnement fut fixée
+d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait
+pas de vue les époques révolutionnaires, le 14 juillet de cette année,
+l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, après avoir
+entendu la messe, il y distribua les croix de la Légion d'honneur à une
+foule considérable composée de toutes les classes qui formaient le
+gouvernement, l'armée et la cour. Comme on doit s'attendre à retrouver
+dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularités qui
+rappellent qu'ils sont dictés par une mémoire féminine, je ne négligerai
+pas, à cette occasion, de dire à quel point l'impératrice sut, par le
+goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et
+agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes
+dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. Cette cérémonie
+se fit à l'éclat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vêtue
+d'une robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte
+selon la mode du moment; couronnée d'un nombre infini d'épis de
+diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa
+démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards
+produisirent un tel effet, que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui
+assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui
+l'environnait.
+
+Peu de jours après, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si
+l'on en croit les bruits publics qui se répandirent, les Anglais
+commencèrent à redouter réellement la tentative de la descente. Pendant
+plus d'un mois, il parcourut les côtes, passa en revue les différents
+corps de son armée, alors si nombreuse, si florissante et si animée. Il
+assista à plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui
+nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable.
+Tout en se livrant à ces occupations militaires, il rendit plusieurs
+décrets qui tendaient à fixer les préséances, et le rang des diverses
+autorités qu'il venait de créer. Sa préoccupation atteignait tout à la
+fois. Il avait déjà conçu le projet secret d'appeler le pape à son
+couronnement, et, pour y parvenir, il ne négligeait ni la puissance de
+sa volonté, qu'il lui manifestait de manière à ne point éprouver de
+refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait espérer de le gagner. Il
+envoya la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du
+pape. Cette distinction fut accompagnée de paroles flatteuses pour le
+souverain pontife, et consolantes pour le rétablissement de la religion.
+On les publia dans _le Moniteur_.
+
+Quand il communiqua cependant au conseil d'État son projet d'appuyer son
+élévation d'une telle pompe religieuse, il eut à soutenir la résistance
+d'une partie de ses conseillers d'État effarouchés de ce saint appareil.
+Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa
+parler, et lui répondit ensuite: «Vous connaissez moins que moi le
+terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins
+perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je
+viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. Il y
+a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse
+pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en
+compromettant successivement toutes les autorités que j'assurerai la
+mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que nous voulons tous
+consolider.»
+
+Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice partit pour
+prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie
+de sa nouvelle maison. M. de Rémusat[2] eut ordre de la suivre, pour
+attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus
+assez contente de ce nouveau répit; je ne pouvais pas trop me dissimuler
+que tant de nouveaux venus effaçaient un peu de la valeur que m'avait
+donnée pendant les premières années l'impossibilité des comparaisons,
+et, quoique jeune encore sur les expériences du monde, je compris qu'un
+peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la première
+place, mais celle que je choisirais.
+
+ [Note 2: Il venait d'être nommé premier chambellan de
+ l'empereur. (P. R.).]
+
+L'impératrice emmena donc madame de la Rochefoucauld[3]. C'était une
+femme d'environ trente-six à quarante ans, petite, bossue, d'une
+physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait
+bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succès
+malgré leur difformité, gaie et nullement méchante. Elle affichait
+toutes les opinions de ce qu'on appelait les _aristocrates_ pendant la
+Révolution; et, comme elle eût été embarrassée de les allier avec sa
+situation présente, elle prenait son parti d'en rire, et ses
+plaisanteries retombaient sur elle-même avec assez de bonne grâce. Elle
+plut à l'empereur, parce qu'elle était légère, sèche et incapable
+d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilité,
+jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances
+pour aucune espèce d'intrigue. Les affaires de l'État se concentraient
+dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que
+personne n'eût pu s'en mêler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait
+se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur
+distinguait, habituellement suspendus à l'exécution de sa volonté,
+étaient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient
+échapper aucune parole inutile, et s'appliquaient à nous communiquer
+immédiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions,
+et nous ne nous apparaissions nous-mêmes, en faisant uniquement la chose
+qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines à peu près
+pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles élégants et dorés dont on
+venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud.
+
+ [Note 3: «Une personne de haute naissance, a dit M.
+ Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la
+ Rochefoucauld, privée de beauté mais non d'esprit, distinguée
+ par son éducation et ses manières, autrefois fort royaliste,
+ et riant maintenant avec assez de grâce de ses passions
+ éteintes, fut destinée à être dame d'honneur de Joséphine.»
+ (P. R.)]
+
+Une remarque que je fis dans ce temps, et qui m'amusait assez, fut qu'à
+mesure que les grands seigneurs d'autrefois arrivèrent à cette cour, ils
+éprouvèrent tous, quelle que fût la différence de leurs caractères, un
+petit désappointement assez curieux à observer. Quand ils apparaissaient
+pour la première fois, en se retrouvant dans quelques-unes des
+habitudes de leur première jeunesse, en respirant de nouveau l'air des
+palais, en revoyant des distinctions, des cordons, des salles du trône,
+en reprenant les locutions ordinaires dans les demeures royales, ils
+cédaient assez vite à l'illusion et croyaient pouvoir apporter la
+manière d'être qui leur avait réussi dans ces mêmes palais, où le maître
+seul était changé. Mais, bientôt, une parole sévère, une volonté
+cassante et neuve, les avertissait tout à coup, et durement, que tout
+était renouvelé dans cette cour unique au monde. Alors il fallait voir
+comme, gênés et contraints sur toutes leurs futiles habitudes, et
+sentant le terrain se mouvoir sous leurs pas, ils perdaient tout aplomb,
+malgré leurs efforts. Déroutés de leurs usages, trop vains ou trop
+faibles pour les remplacer par une gravité étrangère aux moeurs qu'ils
+s'étaient faites dès longtemps, ils ne savaient quel langage tenir. Le
+métier de courtisan auprès de Bonaparte était nul. Comme il ne menait à
+rien, il n'avait aucune valeur; il y avait du risque à rester _homme_ en
+sa présence, c'est-à-dire à conserver l'exercice de quelques-unes de ses
+facultés intellectuelles; il fut donc plus court et plus facile pour
+tout le monde, ou à peu près tout le monde, de se donner l'attitude de
+la servitude, et, si j'osais, je dirais bien à quelle espèce d'individus
+ce parti parut le moins coûter; mais, en m'étendant davantage sur ce
+sujet, je donnerais à ces mémoires la couleur d'une satire, et cela
+n'est pas dans mes goûts, ni dans mon esprit.
+
+Pendant que l'empereur était à Boulogne, il envoya à Paris son frère
+Joseph, qui fut harangué, ainsi que sa femme, par tous les corps du
+gouvernement. Il faisait ainsi, peu à peu, la place de chacun, et
+dictait la suprématie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3
+septembre, il rejoignit sa femme à Aix-la-Chapelle; il y demeura
+quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes
+d'Allemagne, qui commençaient à venir remettre leurs intérêts dans ses
+mains. Pendant ce séjour, M. de Rémusat eut ordre de faire venir à
+Aix-la-Chapelle le second théâtre français de Paris, dirigé alors par
+Picard, et on donna, en présence des Électeurs, quelques fêtes assez
+belles, quoiqu'elles n'approchassent point encore de la magnificence de
+celles que nous avons vu donner plus tard. L'électeur archichancelier de
+l'empire germanique et l'électeur de Bade firent à nos souverains une
+cour assidue. L'empereur et l'impératrice visitèrent Cologne et
+remontèrent le Rhin jusqu'à Mayence, où ils trouvèrent encore une foule
+de princes et d'étrangers distingués qui les attendaient.
+
+Ce voyage dura jusqu'au mois d'octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis
+Bonaparte accoucha d'un second fils[4]; l'empereur arriva à Paris peu de
+jours après. Cet événement causait une grande joie à l'impératrice; elle
+en tirait des conséquences flatteuses pour la certitude de son avenir,
+et cependant, dans ce moment même, il se tramait contre elle un nouveau
+complot qu'elle ne parvint à déjouer qu'après beaucoup d'efforts et
+d'inquiétudes.
+
+ [Note 4: Ce second fils de la reine Hortense était
+ Napoléon-Louis, mort subitement pendant l'insurrection des
+ États pontificaux contre le pape, à laquelle il prenait part,
+ en 1831. Le troisième fils de la reine, Napoléon III, est né
+ le 20 avril 1808. (P. R.)]
+
+Depuis que l'on avait appris que le pape viendrait à Paris pour le
+couronnement, la famille de l'empereur était fort empressée à empêcher
+que madame Bonaparte n'eût sa part d'une si grande cérémonie. La
+jalousie de nos princesses s'était fort échauffée sur cet article. Il
+leur semblait qu'un pareil honneur mettrait trop de différence entre
+elles et leur belle-soeur, et, d'ailleurs, la haine n'a pas besoin d'un
+motif d'intérêt qui lui soit personnel pour être blessée de ce qui
+satisfait l'objet haï. L'impératrice désirait vivement son couronnement;
+il devait à ses yeux consolider son rang, et elle s'inquiétait du
+silence de son époux. Il paraissait hésiter sur ce point. Joseph
+Bonaparte n'épargnait rien pour l'engager à ne faire de sa femme qu'un
+témoin de la cérémonie du sacre. Il allait même jusqu'à renouveler la
+question du divorce; il conseillait de profiter de l'événement qu'on
+préparait pour s'y déterminer. Il démontrait l'avantage de s'allier à
+quelque princesse étrangère, ou, au moins, à quelque héritière d'un
+grand nom en France; il présentait habilement l'espoir qu'un autre
+mariage donnerait d'une succession directe, et il se faisait d'autant
+mieux écouter sur ce point qu'en même temps il faisait valoir le
+désintéressement avec lequel il poussait à une détermination qui devait
+personnellement l'éloigner du trône.
+
+L'empereur, harcelé sans cesse par sa famille, semblait prêter l'oreille
+à ces discours, et quelques paroles qui lui échappaient jetaient sa
+femme dans un trouble extrême. L'habitude qu'elle avait de me confier
+ses peines me rendit toutes ses confidences. J'étais assez embarrassée à
+lui donner un bon conseil, et je craignais d'être un peu compromise dans
+un si grand démêlé. Un incident inattendu pensa hâter le coup que nous
+redoutions. Depuis un temps, madame Bonaparte croyait s'apercevoir d'un
+redoublement d'intimité entre son époux et madame ***. En vain je la
+conjurais de ne point fournir à l'empereur le prétexte d'une querelle
+dont on tirerait parti contre elle; trop animée pour se montrer
+prudente, elle épiait, malgré mes avis, l'occasion de se convaincre de
+ce qu'elle soupçonnait. À Saint-Cloud, l'empereur occupait l'appartement
+qui donne sur le jardin et qui est de plain-pied avec lui. Au-dessus de
+cet appartement, il avait fait meubler un petit logement particulier qui
+communiquait avec le sien par un escalier dérobé; l'impératrice avait
+quelque raison de craindre la destination de cette retraite mystérieuse.
+Un matin qu'il se trouvait assez de monde dans son salon (madame ***
+étant établie depuis quelques jours à Saint-Cloud), l'impératrice, la
+voyant sortir tout à coup de l'appartement, se lève peu d'instants après
+son départ, et, me prenant dans l'embrasure d'une fenêtre: «Je vais, me
+dit-elle, éclaircir tout à l'heure mes soupçons; demeurez dans ce salon
+avec tout mon cercle, et, si on cherche ce que je suis devenue, vous
+direz que l'empereur m'a demandée.» J'essayai de la retenir, mais elle
+était hors d'elle-même, et ne m'écouta point; elle sortit au même
+moment, et je demeurai très inquiète de ce qui allait se passer. Au bout
+d'une demi-heure d'absence, elle rentra brusquement par la porte de son
+appartement opposée à celle par où elle était sortie; elle paraissait
+fort émue et pouvait à peine se contraindre; elle se rassit à un métier
+qui était dans le salon. Je me tenais loin d'elle, occupée de quelque
+ouvrage, et évitant de la regarder; mais je m'apercevais facilement de
+son trouble à la précipitation de tous ses mouvements, habituellement si
+doux.
+
+Enfin, comme elle était incapable de garder en silence une forte émotion
+quelle qu'elle fût, elle ne put demeurer longtemps dans cette
+contrainte, et, m'appelant à haute voix, elle m'ordonna de la suivre,
+et, dès qu'elle fut dans sa chambre: «Tout est perdu! me dit-elle; ce
+que j'avais prévu n'est que trop avéré. J'ai été chercher l'empereur
+dans son cabinet, et il n'y était point; alors je suis montée par
+l'escalier dérobé dans le petit appartement; j'en ai trouvé la porte
+fermée, et, à travers la serrure, j'ai entendu la voix de Bonaparte et
+de madame ***. J'ai frappé fortement en me nommant. Vous concevez le
+trouble que je leur ai causé; ils ont fort tardé à m'ouvrir, et, quand
+ils l'ont fait, l'état dans lequel ils étaient tous deux, leur désordre,
+ne m'a pas laissé le moindre doute. Je sais bien que j'aurais dû me
+contraindre; mais il ne m'a pas été possible, j'ai éclaté en reproches.
+Madame *** s'est mise à pleurer. Bonaparte est entré dans une colère si
+violente, que j'ai eu à peine le temps de m'enfuir pour échapper à son
+ressentiment. En vérité, j'en suis encore tremblante, car je ne sais à
+quel excès il l'aurait porté. Sans doute, il va venir, et je m'attends à
+une terrible scène.»
+
+L'émotion de l'impératrice excita la mienne, comme on peut bien le
+penser. «Ne faites pas, lui dis-je, une seconde faute; car l'empereur ne
+vous pardonnerait pas d'avoir mis qui que ce soit dans votre confidence.
+Laissez-moi vous quitter, madame. Il faut l'attendre; qu'il vous trouve
+seule, et tâchez de l'adoucir et de réparer une si grande imprudence.»
+Après ce peu de mots, je la quittai et je rentrai dans le salon, où je
+trouvai madame *** qui lança sur moi des yeux inquiets. Elle était fort
+pâle, ne parlait que par mots entrecoupés, et cherchait à deviner si
+j'étais instruite. Je me remis à mon ouvrage le plus tranquillement que
+je pus; mais il était assez difficile que madame ***, en me voyant
+sortir de cet appartement, ne comprît pas que je venais d'y recevoir une
+confidence. Tout le monde dans ce salon se regardait et ne comprenait
+rien à ce qui se passait.
+
+Peu de moments après, nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement
+de l'impératrice, et je compris que l'empereur y était, et quelle scène
+violente se passait. Madame *** avait demandé ses chevaux et elle partit
+pour Paris. Cette absence subite ne devait point adoucir l'orage. J'y
+devais retourner dans la soirée. Avant mon départ, l'impératrice me fit
+appeler, et m'apprit, avec beaucoup de larmes, que Bonaparte, après
+l'avoir outragée de toutes manières, et avoir brisé dans sa fureur
+quelques-uns des meubles qui s'étaient rencontrés sous sa main, lui
+avait signifié qu'il fallait qu'elle se préparât à quitter Saint-Cloud,
+et que, fatigué d'une surveillance jalouse, il était décidé à secouer un
+pareil joug et à écouter désormais les conseils de sa politique, qui
+voulait qu'il prît une femme capable de lui donner des enfants. Elle
+ajouta qu'il avait envoyé à Eugène de Beauharnais l'ordre de venir à
+Saint-Cloud, pour régler les circonstances du départ de sa mère, et
+qu'elle se voyait perdue sans ressources. Elle m'ordonna d'aller voir sa
+fille dès le lendemain à Paris, et de lui faire le récit de tout ce qui
+s'était passé.
+
+En effet, je me rendis chez madame Louis Bonaparte. Elle venait de voir
+son frère, qui arrivait de Saint-Cloud. L'empereur lui avait signifié sa
+résolution de divorcer, qu'Eugène avait reçue avec sa soumission
+accoutumée, et en refusant tous les dédommagements personnels qui lui
+avaient été offerts comme consolation, déclarant qu'il n'accepterait
+rien, au moment où un tel malheur allait tomber sur sa mère, et qu'il la
+suivrait dans la retraite qu'on lui donnerait, fût-ce à la Martinique
+même, sacrifiant tout au besoin qu'elle aurait d'une pareille
+consolation. Bonaparte avait paru frappé de cette résolution généreuse,
+et l'avait écouté dans un farouche silence. Je trouvai madame Louis
+moins émue de cet événement que je ne m'y étais attendue. «Je ne puis me
+mêler de rien, me dit-elle; car mon mari m'a positivement défendu la
+moindre démarche. Ma mère a été bien imprudente; elle va perdre une
+couronne, mais au moins elle aura du repos. Ah! croyez-moi, il y a des
+femmes plus malheureuses.» Elle prononça ces mots avec une tristesse qui
+faisait deviner toute sa pensée; mais, comme elle ne permettait jamais
+un mot sur sa situation personnelle, je n'osai pas lui répondre de
+manière à lui prouver que je l'eusse comprise. «Au reste, me dit-elle,
+en finissant, s'il y a une chance de raccommodement dans cette affaire,
+cette chance se trouvera dans l'empire que la douceur et les larmes de
+ma mère exercent sur Bonaparte; il faut les laisser à eux-mêmes, éviter
+de se trouver entre eux, et je vous conseille de ne point aller à
+Saint-Cloud, d'autant que madame *** vous a nommée, et croit que vous
+donneriez des conseils violents.»
+
+Et voilà, pour le dire en passant, comme il est assez souvent impossible
+d'être mieux comprise dans les cours, et comme des circonstances,
+puériles en apparence, nous mettent dans une évidence dont on n'est pas
+maître de se débarrasser.
+
+Je demeurai deux jours sans me montrer à Saint-Cloud, pour suivre les
+avis de madame Louis Bonaparte; et, le troisième, j'allai retrouver mon
+impératrice dont le sort m'inquiétait profondément.
+
+Elle était hors d'une partie de ses angoisses. Ses larmes et sa
+soumission avaient, en effet, désarmé Bonaparte; il n'était plus
+question de son courroux, ni de ce qui l'avait causé. Mais, après un
+tendre raccommodement, l'empereur venait de mettre sa femme dans une
+nouvelle agitation, en lui montrant de quelle importance le divorce
+était pour lui. «Je n'ai pas le courage, lui disait-il, d'en prendre la
+dernière résolution, et, si tu me montres trop d'affliction, si tu ne
+fais que m'obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour
+t'obliger à me quitter; mais j'avoue que je désire beaucoup que tu
+saches te résigner à l'intérêt de ma politique, et que, toi-même, tu
+m'évites tous les embarras de cette pénible séparation.» En parlant
+ainsi, l'impératrice ajoutait qu'il avait répandu beaucoup de larmes.
+
+Tandis qu'elle me parlait, je me souviens encore que je concevais
+intérieurement pour elle le plan d'un grand et généreux sacrifice.
+Croyant alors le sort de la France irrévocablement attaché à celui de
+Napoléon, je pensais qu'il y aurait une véritable grandeur d'âme à se
+dévouer à tout ce qui devait l'affermir, et que, si j'avais été la
+femme à qui on eût adressé un pareil discours, j'aurais été fortement
+tentée d'abandonner ce poste si brillant où l'on ne me voyait qu'avec
+une sorte de regret, pour me retirer dans une solitude où j'aurais vécu
+paisiblement, et satisfaite de mon sacrifice. Mais, en considérant le
+trouble dont les paroles impériales avaient laissé les traces sur le
+visage de madame Bonaparte, je me rappelai, ce que j'avais souvent
+entendu dire à ma mère, que, pour donner un conseil utile, il fallait
+toujours le mesurer au caractère de la personne à qui on l'adressait. Je
+jugeai en même temps de l'effroi que la retraite inspirerait à
+l'impératrice, à son goût pour le luxe et l'éclat, à l'ennui qui la
+dévorerait, quand elle aurait rompu avec le monde; et alors, revenant du
+sentiment exalté qui s'était emparé de moi un moment, je lui dis que je
+ne voyais pour elle que deux partis à prendre: ou se dévouer avec
+dignité et résolution à ce qu'on exigeait d'elle, et dans ce cas, dès le
+lendemain matin, partir pour la Malmaison, d'où elle écrirait à
+l'empereur qu'elle lui rendait sa liberté; ou bien, si elle voulait
+demeurer, se montrer incapable de rien décider de son sort, toujours
+prête à obéir, mais déclarer bien positivement qu'elle attendrait des
+ordres directs pour descendre du trône où on l'avait fait monter.
+
+Ce dernier conseil fut celui qu'elle adopta, et, avec une douceur
+adroite et tendre, prenant toute l'attitude d'une victime soumise, elle
+parvint à émousser, encore pour cette fois, les traits que la jalousie
+de sa famille avait lancés contre elle. Triste, complaisante,
+entièrement soumise, mais adroite à profiter de l'ascendant qu'elle
+exerçait sur son époux, elle le réduisit à un état d'agitation et
+d'incertitude dont il ne pouvait sortir.
+
+Enfin, harcelé un peu trop vivement par ses frères, et s'apercevant de
+la joie que les Bonapartes laissèrent voir en se croyant arrivés au but
+de leurs voeux, touché de la comparaison intérieure qu'il fit de la
+conduite de sa femme et de ses enfants, et, autant que je puis m'en
+souvenir, blessé de l'air de triomphe des siens, qui eurent l'imprudence
+de se vanter de l'avoir amené à leurs fins, éprouvant un secret plaisir
+à déjouer le plan qu'il voyait ourdi autour de lui, après une longue
+hésitation pendant laquelle l'impératrice se livrait à de mortelles
+inquiétudes, tout à coup, il lui déclara un soir que le pape allait
+arriver, qu'il les couronnerait tous les deux, et qu'elle pouvait
+s'occuper sérieusement des préparatifs de cette cérémonie.
+
+On peut se représenter la joie causée par un pareil dénouement et la
+mauvaise humeur des Bonapartes, et de Joseph particulièrement; car
+l'empereur, fidèle à ses habitudes, ne manqua point de dire à sa femme
+toutes les tentatives qu'on avait faites pour le déterminer, et on
+conçoit que ces révélations ajoutèrent encore à la haine secrète entre
+les deux partis.
+
+Ce fut à cette occasion que l'impératrice me confia que, depuis
+longtemps, elle désirait affermir encore son mariage par la cérémonie
+religieuse qui avait été négligée à l'époque où il fut conclu. Elle en
+parlait quelquefois à l'empereur, qui n'y montrait aucune répugnance,
+mais qui répondait qu'en faisant même venir un prêtre chez lui, ce ne
+pourrait jamais être avec assez de mystère pour qu'on n'apprît pas par
+là que, jusqu'alors, il n'avait point été marié devant l'Église; et,
+soit que ce fût sa vraie raison, soit qu'il voulût garder pour l'avenir
+cette facilité de rompre son mariage, quand il le croirait vraiment
+utile, il repoussait toujours, mais avec douceur, les demandes de sa
+femme à cet égard. Elle se détermina à attendre l'arrivée du pape, se
+flattant avec raison qu'en pareille occasion, il entrerait facilement
+dans ses intérêts.
+
+À ce moment, toute la cour se livra sans relâche aux apprêts des
+cérémonies du couronnement, et l'impératrice s'entoura des meilleurs
+artistes de Paris et des marchands les plus fameux. Aidée de leurs
+conseils, elle détermina la forme du nouvel habit de cour et son costume
+particulier. On pense bien qu'il ne fut pas question de reprendre le
+panier, mais seulement d'ajouter à nos vêtements ordinaires ce long
+manteau qu'on a conservé lors du retour du roi, et une collerette de
+blonde, appelée _chérusque_, qui montait assez haut derrière la tête,
+était attachée sur les deux épaules, et rappelait le costume de
+Catherine de Médicis. On l'a supprimée depuis, quoique, à mon avis, elle
+donnât de la grâce et de la dignité à tout l'habit. L'impératrice avait
+déjà des diamants pour une somme considérable. L'empereur en ajouta
+encore à sa parure. Il mit dans ses mains ceux qu'on possédait au trésor
+public, et voulut qu'elle les portât ce jour-là. On lui monta un diadème
+brillant qui devait être surmonté de la couronne fermée que l'empereur
+lui poserait sur la tête. On fit secrètement des répétitions de cette
+cérémonie, et le peintre David, qui devait en faire ensuite le tableau,
+dirigea les positions de chacun. Il y eut d'abord de grandes discussions
+sur le couronnement particulier de l'empereur. La première idée était
+que le pape placerait cette couronne de ses propres mains; mais
+Bonaparte se refusait à l'idée de la tenir de qui que ce fût, et il dit
+à cette occasion ce mot que madame de Staël a rappelé dans son ouvrage:
+«J'ai trouvé la couronne de France par terre, je l'ai ramassée.» Il eût
+pu ajouter: «Avec la pointe de mon épée.»
+
+Enfin, après de longues délibérations, on détermina que l'empereur se
+couronnerait lui-même, et que le pape donnerait seulement sa
+bénédiction. Rien ne fut négligé pour l'éclat des fêtes. L'affluence
+devint nombreuse à Paris; une partie des troupes y fut appelée; toutes
+les autorités principales des provinces, l'archichancelier de d'empire
+germanique et une foule d'étrangers y arrivèrent aussi. Quelles que
+fussent les opinions particulières, on se laissa aller, dans la ville,
+au plaisir et à la curiosité qu'inspirait un événement si nouveau et la
+vue d'un spectacle que tout annonçait devoir être magnifique. Les
+marchands fort occupés, les ouvriers de tout genre employés se
+réjouissaient d'une telle occasion de gain pour eux; la population de la
+ville semblait doublée; le commerce, les établissements publics, les
+théâtres y trouvaient leur profit, et tout paraissait actif et content.
+On invita les poètes à célébrer ce grand événement; Chénier eut ordre de
+composer une tragédie qui en consacrât le souvenir, il prit Cyrus pour
+son héros. L'Opéra prépara ses ballets. Dans l'intérieur du palais nous
+reçûmes de l'argent pour les dépenses que nous avions à faire, et
+l'impératrice fit à ses dames du palais de beaux présents en diamants.
+
+On régla aussi le costume des hommes autour de l'empereur; il était beau
+et allait très bien. L'habit français de couleurs différentes pour les
+services qui dépendaient du grand maréchal, du grand chambellan et du
+grand écuyer; une broderie d'argent pour tous; le manteau sur une
+épaule, en velours et doublé de satin; l'écharpe, le rabat de dentelle
+et le chapeau retroussé sur le devant garni d'un panache. Les princes
+devaient porter cet habit en blanc et or; l'empereur en habit long,
+ressemblant assez à celui de nos rois, un manteau de pourpre semé
+d'abeilles, et sa couronne formée d'une branche de laurier comme celle
+des Césars.
+
+Je crois encore rappeler un rêve, mais un rêve qui tient un peu des
+contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut étalé à cette
+époque, et quelle était en même temps l'agitation des préséances, des
+prétentions de rangs des réclamations de chacun. L'empereur voulut que
+les princesses portassent le manteau de l'impératrice; on eut bien de la
+peine à les déterminer à y consentir; et je me souviens même qu'elles
+s'y prêtèrent de si mauvaise grâce, qu'on vit le moment où
+l'impératrice, emportée par le poids de ce manteau, ne pourrait point
+avancer, tant ses belles-soeurs le soulevaient faiblement. Elles
+obtinrent que la queue de leur habit serait portée par leurs
+chambellans, et cette distinction les consola un peu de l'obligation qui
+leur était imposée[5].
+
+ [Note 5: Les mémoires du comte Miot de Mélito renferment
+ des renseignements précieux sur l'intérieur de la cour du
+ premier consul et de l'empereur, et sur les querelles de
+ celui-ci avec ses frères à propos de l'hérédité du trône et
+ de l'adoption du jeune fils de Louis Bonaparte, et racontent
+ en détail la grande question du manteau de l'impératrice.
+ C'est après une orageuse discussion entre l'archichancelier,
+ l'architrésorier, le ministre de l'intérieur, le grand
+ chambellan, le grand écuyer et le grand maréchal de la cour,
+ les princes Louis et Joseph, présidés par l'empereur, que
+ l'on renonça à donner à ces derniers princes le grand manteau
+ d'hermine, «attribut, disait-on, de la souveraineté», et que
+ l'on se décida à employer dans le procès-verbal les mots
+ _soutenir le manteau_, au lieu de _porter la queue_.
+ (_Mémoires du comte Miot de Mélito_, t. II, p. 323 et suiv.).
+ (P. R.)]
+
+Cependant, on avait appris que le pape avait quitté Rome le 2 novembre.
+La lenteur de son voyage et l'immensité des préparatifs firent reculer
+le couronnement jusqu'au 2 décembre, et, le 24 novembre, la cour se
+rendit à Fontainebleau pour y recevoir Sa Sainteté, qui y arriva le
+lendemain.
+
+Avant de clore ce chapitre, je veux rappeler une circonstance qui me
+paraît bonne encore à conserver. L'empereur, ayant renoncé pour ce
+moment au divorce, mais toujours pressé du désir d'avoir un héritier,
+demanda à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui
+n'appartiendrait qu'à lui, et à feindre une grossesse avec assez
+d'habileté pour que tout le monde y fût trompé. Elle était loin de se
+refuser à aucune de ses fantaisies à cet égard. Alors Bonaparte, faisant
+venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance
+étendue et méritée, lui confia son projet: «Si je parviens, lui dit-il,
+à m'assurer de la naissance d'un garçon qui sera mon fils à moi, je
+voudrais que, témoin du feint accouchement de l'impératrice, vous
+fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à cette ruse toutes
+les apparences d'une réalité.» Corvisart trouva que la délicatesse de sa
+probité était compromise par cette proposition; il promit le secret le
+plus inviolable, mais il refusa de se prêter à ce qu'on voulait exiger
+de lui. Ce n'est que longtemps après, et depuis le second mariage de
+Bonaparte, qu'il m'a confié cette anecdote en m'attestant la naissance
+légitime du roi de Rome, sur laquelle on avait essayé d'exciter des
+doutes parfaitement injustes.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+(DÉCEMBRE 1804.)
+
+
+Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice
+Joséphine.--Le couronnement.--Fêtes au Champ-de-Mars, à l'Opéra,
+etc.--Cercles de l'impératrice.
+
+
+Il est vraisemblable qu'on ne détermina le pape à venir en France qu'en
+lui présentant les avantages et les concessions qu'il retirerait pour le
+rétablissement de la religion d'une pareille complaisance. Il arriva à
+Fontainebleau, déterminé à se prêter à tout ce qu'on exigerait de lui et
+qu'il pourrait se permettre; et, malgré la supériorité que pensait avoir
+sur lui le vainqueur qui l'avait contraint à ce grand déplacement, et le
+peu de dispositions que toute cette cour eût à éprouver du respect pour
+un souverain qui ne comptait point l'épée au nombre de ses ornements
+royaux, il imposa à tout le monde par la dignité de ses manières et la
+gravité de son maintien.
+
+L'empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les
+voitures se rencontrèrent, il mit pied à terre ainsi que Sa Sainteté.
+Tous deux s'embrassèrent, et remontèrent dans le même carrosse,
+l'empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit _le
+Moniteur_ de ce jour), et ils revinrent ensemble au château.
+
+Le pape était arrivé un dimanche[6], à midi. Après avoir pris quelque
+repos dans son appartement, où l'avaient conduit le grand chambellan
+(c'est-à-dire M. de Talleyrand), le grand maréchal et le grand maître
+des cérémonies, il alla faire une visite à l'empereur, qui le reçut en
+dehors de son cabinet, et qui, au bout d'un entretien d'une demi-heure,
+le reconduisit jusqu'à la salle dite alors des grands officiers.
+L'impératrice avait reçu l'ordre de le faire asseoir à sa droite.
+
+ [Note 6: 25 novembre 1804, ou 4 frimaire an XIII.
+ (P. R.)]
+
+Après ces visites, le prince Louis, les ministres, l'archichancelier et
+l'architrésorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se
+trouvaient à Fontainebleau furent présentés au pape. Il reçut tout le
+monde avec bonté et politesse. Il dîna ensuite avec l'empereur, et se
+retira de bonne heure pour prendre du repos.
+
+Le pape, à cette époque, était âgé de soixante-deux ans. Sa taille parut
+assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il était entouré
+d'un nombreux cortège de prêtres italiens qui furent loin d'imposer
+comme lui, et dont les manières vives, communes et étranges ne pouvaient
+entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clergé français.
+Le château de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par
+le mélange de personnages variés dont il était habité: souverains,
+princes, militaires, prêtres, femmes, tout était à peu près pêle-mêle,
+dans les différents salons où l'on se réunissait, à des heures
+indiquées. Dès le lendemain, Sa Sainteté reçut toutes les personnes de
+la cour qui se présentèrent chez elle. Nous fûmes tous admis à l'honneur
+de lui baiser la main, et de recevoir sa bénédiction. Sa présence, en
+pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte
+émotion.
+
+Ce même lundi, les visites entre les souverains recommencèrent. Quand le
+pape fut venu pour la seconde fois chez l'impératrice, celle-ci exécuta
+le plan secret qu'elle avait formé, et lui confia qu'elle n'était point
+mariée à l'église. Sa Sainteté, après l'avoir félicitée des actes de
+bonté auxquels elle employait sa puissance, et l'appelant toujours du
+nom de _sa fille_, lui promit d'exiger de l'empereur qu'il fît précéder
+son couronnement d'une cérémonie nécessaire à la légitimité de son union
+avec elle, et, en effet, l'empereur se trouva forcé de consentir à ce
+qu'il avait éludé jusqu'alors. Ce fut au retour à Paris que le cardinal
+Fesch le maria, comme je le dirai tout à l'heure.
+
+Dans la soirée du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour
+exécuter un concert dans les appartements de l'impératrice. Mais le pape
+refusa d'y assister, et se retira au moment où on allait commencer.
+
+À cette époque, le goût de l'empereur pour madame de X... commença à se
+faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu'il éprouvait
+du succès des projets qu'il avait formés lui donnât une joie qui
+éclaircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirât
+quelque désir de plaire, il parut, durant le petit voyage de
+Fontainebleau, serein et d'un abord plus facile que de coutume. Quand le
+pape était retiré, il demeurait chez l'impératrice, et causait de
+préférence avec les femmes qui s'y trouvaient. Sa femme, frappée de son
+changement, et très avisée sur tout ce qui pouvait éveiller sa
+jalousie, soupçonna que quelque nouvelle fantaisie en était la cause;
+mais elle ne put encore découvrir le véritable objet de sa préoccupation
+parce qu'il mit assez d'adresse à s'occuper de nous toutes, tour à tour;
+et madame de X..., montrant une extrême réserve, ne parut pas voir, dans
+ce moment, si elle était le but caché de cette galanterie générale que
+l'empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes
+eurent même l'idée que la maréchale Ney allait recevoir ses hommages.
+Elle est fille de M. Auguié, ancien receveur général des finances, et de
+madame Auguié, femme de chambre de la dernière reine. Elle avait été
+élevée par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela même
+compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux
+ou vingt-trois ans; son visage et sa personne étaient assez agréables,
+quoiqu'un peu trop maigres. Elle avait peu d'usage du monde, une extrême
+timidité, et elle ne pensait nullement à attirer les regards de
+l'empereur, dont elle avait une extrême peur.
+
+Pendant notre séjour à Fontainebleau, parut dans _le Moniteur_ le
+sénatus-consulte qui, vu la vérification faite par une commission du
+Sénat des registres des votes émis sur la question de l'empire,
+reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appelés au trône de France.
+
+Le total général des votants se montait à 3,574,898. Pour le _oui_,
+3,572,329; pour le _non_, 2,569.
+
+La cour retourna à Paris le jeudi 29 novembre. L'empereur et le pape
+revinrent dans la même voiture, et Sa Sainteté fut logée au pavillon de
+Flore, l'empereur ayant nommé une partie de sa maison pour le servir.
+
+Dans les premiers jours de sa présence à Paris, le pape ne trouva pas
+dans les habitants le respect auquel on devait s'attendre. Une vive
+curiosité poussait la foule sur son passage, quand il visitait les
+églises, et sous son balcon, aux heures où il s'y montrait pour donner
+sa bénédiction. Mais, peu à peu, les récits que faisaient ceux qui
+l'approchaient de la dignité de ses manières, quelques paroles nobles et
+touchantes qu'il prononça en diverses occasions et qui furent répétées,
+et l'aplomb avec lequel il soutenait une situation si étrange pour le
+chef de la chrétienté, produisirent un changement marqué, même chez les
+classes inférieures du peuple. Bientôt la terrasse des Tuileries se vit
+couverte, durant toutes les matinées, d'un monde immense qui l'appelait
+à grands cris, et qui s'agenouillait devant sa bénédiction. On avait
+permis que la galerie du Louvre se remplît à certaines heures de la
+journée, et alors le pape la parcourait et y bénissait ceux qui s'y
+trouvaient. Nombre de mères lui présentaient leurs enfants, qu'il
+accueillait avec une bienveillance particulière. Un jour, un homme,
+connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie,
+et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosité, se tenait à
+l'écart comme pour éviter d'être béni. Le pape, s'approchant de lui et
+devinant sa secrète et hostile intention, lui adressa ces paroles d'un
+ton doux: «Pourquoi me fuir, monsieur? La bénédiction d'un vieillard
+a-t-elle quelque danger?»
+
+Bientôt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientôt aussi
+l'empereur commença à en être jaloux. Il prit quelques arrangements qui
+obligèrent Sa Sainteté à se refuser à l'empressement trop vif des
+fidèles, et le pape, qui pénétra l'inquiétude dont il était l'objet,
+redoubla de réserve, sans jamais laisser paraître la moindre apparence
+du plus petit orgueil humain.
+
+Deux jours avant le couronnement, M. de Rémusat, qui en même temps que
+premier chambellan était aussi maître de la garde-robe, et qui, par
+cette raison, se trouvait chargé de tous les préparatifs des costumes
+impériaux, allant porter à l'impératrice son élégant diadème qui venait
+d'être achevé, la trouva dans un état de satisfaction qu'elle avait
+peine à dissimuler publiquement. Prenant mon mari à part, elle lui
+confia que, dans la matinée de cette journée, un autel avait été préparé
+dans le cabinet de l'empereur, et que le cardinal Fesch l'avait mariée
+en présence de deux aides de camp. Après la cérémonie, elle avait exigé
+du cardinal une attestation par écrit de ce mariage. Elle la conserva
+toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l'empereur ait faits
+pour l'obtenir, elle n'a consenti à s'en dessaisir.
+
+On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n'a point pour témoin
+le curé de la paroisse où il est célébré renferme, par cela même, une
+cause de nullité, et que c'est à dessein qu'on se réserva ce moyen de
+rupture pour l'avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal
+lui-même eût consenti à cette fraude. Cependant la conduite qu'il tint
+dans la suite ne le donne point à penser, car, lors des scènes assez
+vives auxquelles le divorce a donné lieu, l'impératrice alla quelquefois
+jusqu'à menacer son époux de publier l'attestation qu'elle avait entre
+les mains, et le cardinal Fesch, consulté alors, répondait toujours
+qu'elle était en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait
+pas de nier que le mariage n'eût été consacré de manière qu'on ne
+pouvait le rompre que par un acte arbitraire d'autorité.
+
+Après le divorce, l'empereur voulut ravoir encore cette pièce dont je
+parle; le cardinal conseilla à l'impératrice de ne pas s'en dessaisir.
+Ce qui prouvera à quel point était poussée la défiance entre tous les
+personnages de cette famille, c'est que l'impératrice, tout en profitant
+d'un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu'il lui arrivait
+quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert
+avec l'empereur, qui eût voulu la pousser à quelque éclat, afin d'avoir
+une occasion de la renvoyer de France. Cependant l'oncle et le neveu
+étaient brouillés alors, par suite des affaires du pape.
+
+Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait
+assez difficile d'en décrire toute la pompe et d'entrer dans les
+détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau; les
+rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu'empressé; la
+garde sous les armes et parfaitement belle.
+
+Le pape précéda l'empereur de plusieurs heures, et montra une patience
+admirable, en demeurant longtemps assis sur le trône qui lui avait été
+préparé dans l'église, sans se plaindre du froid ni de la longueur des
+heures qui se passèrent avant l'arrivée du cortège. L'église Notre-Dame
+était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l'église, on
+avait élevé un trône pompeux pour l'empereur, où il pouvait paraître
+entouré de toute sa cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes
+introduites dans l'appartement de l'impératrice. Nos toilettes étaient
+fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille
+impériale. L'impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée
+de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que
+vingt-cinq ans[7]. Elle était vêtue d'une robe et d'un manteau de cour
+de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un
+bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture
+du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire.
+Ses belles-soeurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres
+précieuses, et l'empereur, nous examinant toutes les unes après les
+autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création
+subite de sa volonté.
+
+ [Note 7: Elle avait quarante et un ans, étant née à la
+ Martinique, le 23 juin 1763. (P. R.)]
+
+Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu'à
+l'église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours
+rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé
+d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants
+et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d'honneur en
+diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entière
+était en manteau de velours brodé d'argent. Nous nous faisions un peu
+spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle
+était réellement beau.
+
+L'empereur monta, dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa
+femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à
+la voiture qui lui était désignée, et ce nombreux cortège alla, au pas,
+jusqu'à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre
+passage. Elles n'avaient point cet élan d'enthousiasme qu'aurait pu
+désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d'amour de ses
+sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d'un maître
+orgueilleux et point sensible.
+
+Arrivé à Notre-Dame, l'empereur demeura quelque temps à l'archevêché
+pour y revêtir ses grands habits, qui paraissaient l'écraser un peu. Sa
+petite taille se fondait sous cet énorme manteau d'hermine. Une simple
+couronne de laurier ceignait sa tête; il ressemblait à une médaille
+antique. Mais il était d'une pâleur extrême, véritablement ému, et
+l'expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée.
+
+Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où
+l'impératrice fut couronnée excita un mouvement général d'admiration,
+non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle
+marcha si bien vers l'autel, elle s'agenouilla d'une manière si élégante
+et en même temps si simple, qu'elle satisfit tous les regards. Quand il
+fallut marcher de l'autel au trône, elle eut un moment d'altercation
+avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de
+répugnance, que je vis l'instant où la nouvelle impératrice ne pourrait
+point avancer. L'empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses soeurs
+quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.
+
+Le pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l'air d'une
+victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une
+grande utilité.
+
+Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des
+Tuileries, et nous n'y rentrâmes qu'à la nuit, qui vient de bonne heure
+au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre
+infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez
+le grand maréchal, et, après, l'empereur voulut recevoir un moment les
+personnes de la cour qui ne s'étaient point retirées. Il était gai et
+charmé de la cérémonie; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur
+l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant:
+«C'est à moi, mesdames, que vous devez d'être si charmantes.» Il n'avait
+point voulu que l'impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en
+tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle
+portait le diadème; enfin il nous congédia.
+
+Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis
+et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant étrangers à toutes
+ces brillantes nouveautés, s'étaient rassemblés pour se donner
+l'amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le détail comme
+dans l'ensemble de cette journée, tout ce qui se passa servit de
+spectacle à la ville de Paris; mais on applaudit en général, parce qu'il
+faut convenir que la représentation fut magnifique.
+
+Pendant un mois, un nombre infini de fêtes et de réjouissances
+suivirent. Le 5 décembre, l'empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le
+même cortège que celui du 2, et il distribua les aigles à nombre de
+régiments. L'enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du
+peuple. Le mauvais temps nuisit à cette seconde journée; il pleuvait à
+verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du
+Champ-de-Mars. «Si la situation des spectateurs était pénible, il n'en
+est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l'y
+faisait demeurer, et dans l'expression des voeux que ses acclamations
+manifestaient de la manière la plus éclatante.» Voilà comme M. Maret
+rendait compte de cette pluie dans _le Moniteur_.
+
+Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu'elle
+soit la plus ridicule, c'est celle qui tend à faire croire que le besoin
+qu'un roi a du soleil arrive à avoir de l'influence sur sa présence.
+J'ai vu, au château des Tuileries, l'opinion comme établie que
+l'empereur n'avait qu'à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel
+jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquerait pas d'être serein. On
+remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on
+glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que
+c'était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l'honneur des
+souverains, qu'ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de
+dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s'avisât plus d'en
+essayer l'effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu'il n'avait
+pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais
+combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne
+les avait pas mouillés!
+
+On avait élevé pour la famille impériale et sa suite un grand
+échafaudage, sur lequel était le trône recouvert du mieux qu'on avait
+pu, à cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent
+promptement percées. L'impératrice fut forcée de se retirer avec sa
+fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs, à l'exception de
+madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps,
+quoique légèrement vêtue. Elle s'accoutumait dès lors «à supporter,
+disait-elle en riant, les contraintes inévitables du trône».
+
+Ce même jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la
+galerie de Diane, sous un dais éclatant, on dressa une table pour le
+pape, l'empereur, l'impératrice et le prince archichancelier de l'empire
+germanique. L'impératrice avait l'empereur à sa droite et le pape à sa
+gauche. Ils étaient servis par les grands officiers. Plus bas, une table
+pour les princes, parmi lesquels était le prince héréditaire de Bade;
+une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de
+la maison impériale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique
+pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape
+voulut bien assister, et un ballet exécuté au milieu du grand salon des
+Tuileries par les danseurs de l'Opéra. À l'instant où commença le
+ballet, le pape se retira. On joua à la fin de la soirée, et l'empereur,
+en se retirant, donna le signal du départ de tout le monde.
+
+Le jeu à la cour de l'empereur entrait seulement dans le cérémonial. Il
+ne voulut jamais qu'on jouât d'argent chez lui; on faisait des parties
+de whist et de loto; on se mettait à une table pour avoir une
+contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les
+regarder, et on causait. L'impératrice aimait à jouer, même sans argent,
+et faisait réellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des
+princesses, était établie dans le salon qu'on appelait le cabinet de
+l'empereur, et qui précède la galerie de Diane. Elle jouait avec les
+plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, étrangers,
+ambassadeurs, ou français. Les deux dames de semaine du palais
+demeuraient assises derrière elle, un chambellan près de son fauteuil.
+Tandis qu'elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons
+venaient, les unes après les autres, lui faire une révérence. Les soeurs
+et les frères de Bonaparte jouaient et faisaient inviter à leurs parties
+par leurs chambellans; de même sa mère, qu'on appela Madame Mère, qu'on
+fit princesse, et à qui on donna une maison. Tout le reste de la cour
+jouait dans les autres salons. L'empereur se promenait partout, parlait
+à droite et à gauche, précédé de quelques chambellans qui annonçaient
+sa présence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on
+demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles
+insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu'il allait leur
+adresser. Il ne se souvenait jamais d'un nom, et presque toujours la
+première question était: «Comment vous appelez-vous?» Il n'y avait pas
+une femme qui ne fût charmée de le voir s'éloigner de la place où elle
+était.
+
+Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative à Grétry. Comme
+membre de l'Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche,
+et il était arrivé déjà plus d'une fois à l'empereur, qui s'était
+accoutumé à reconnaître son visage, de s'approcher de lui presque
+machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grétry, fatigué de
+cette éternelle question, et peut-être un peu blessé de n'avoir pas
+produit un souvenir plus durable, à l'instant où l'empereur lui disait
+avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: «Et vous, qui
+êtes-vous donc?» Grétry répondit avec un peu d'impatience: «Sire,
+toujours Grétry.» Depuis ce temps, l'empereur le reconnut parfaitement.
+
+L'impératrice, au contraire, avait une mémoire admirable pour les noms
+et les petites circonstances particulières de chacun.
+
+Les cercles se passèrent longtemps comme je viens de le conter. Plus
+tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu'on avait
+imaginés à l'occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je
+dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assemblées,
+l'empereur voulut qu'on donnât aux dames du palais des places
+particulières; ces petites préséances excitèrent de petites humeurs qui
+enfantèrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanité
+est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le
+plus vite son métier.
+
+À cette époque, l'empereur ne s'épargna aucune cérémonie; il les aimait,
+surtout parce qu'elles faisaient partie de ses créations; il les
+compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il
+avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu'on éprouvait que
+tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône,
+environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les
+révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges
+électoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur
+recommanda fortement d'exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il
+(et ses paroles furent insérées dans _le Moniteur_), il ne peut y avoir
+ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès
+lors le projet de placer sur sa tête la couronne d'Italie, et sentait
+que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs
+l'impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continuât les
+préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer
+son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut
+au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il
+avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l'occasion du
+couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième
+acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le
+couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était
+médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre
+parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de
+rire au moment de l'installation sur le trône. L'empereur fut mécontent;
+il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il
+eût dû lui répondre de l'approbation du public, et, dès lors, ce même
+public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du
+silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé.
+
+Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif
+l'imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de
+Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d'artifice, bal, service
+de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l'empereur et à
+l'impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites
+partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son
+règne; je suis sûre qu'en les réunissant tous ils ne feraient pas la
+dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans
+une autre fête donnée encore à l'empereur par la ville quelques années
+après, comme on était à bout d'inscriptions, on inventa de mettre en
+lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de
+l'Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s'en montra scandalisé.
+
+La France, aussi, fut dévouée pendant ce temps aux fêtes et aux
+réjouissances, on frappa des médailles qui furent distribuées avec
+profusion. Enfin les maréchaux donnèrent aussi leur fête, dans la salle
+de l'Opéra. Cette fête coûta dix mille francs à chaque maréchal. On
+avait mis le théâtre de plain-pied avec la salle; les loges étaient
+décorées de gaze d'argent, éclairées de lustres brillants et ornées de
+femmes très parées; la famille impériale sur une estrade; on dansait
+dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la
+richesse des costumes, la magnificence de la cour donnèrent à cette fête
+beaucoup d'éclat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne fît de grandes
+dépenses pour toutes ces cérémonies. On accorda aux dames du palais dix
+mille francs pour les en dédommager; cet argent fut loin de nous
+suffire. Les dépenses du couronnement se montèrent à quatre millions.
+
+Les princes et les étrangers de marque qui se trouvaient à Paris
+faisaient une cour assidue à nos souverains, et, de son côté, l'empereur
+mettait assez de grâce à leur faire les honneurs de Paris. Le prince
+Louis de Bade était alors fort jeune, assez embarrassé de sa personne,
+et se mettant peu en évidence. Le prince primat était un homme de plus
+de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien
+la France et Paris, qu'il avait habité dans sa jeunesse, amateur des
+lettres, et lié avec les anciens académiciens. Ils étaient admis, et
+quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez
+l'impératrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on
+invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes à souper
+aux Tuileries. On s'y rendait à huit heures, dans une toilette
+recherchée, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du
+rez-de-chaussée qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte
+arrivait, on passait dans une salle où des chanteurs italiens donnaient
+un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon
+et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou
+jouant, selon sa fantaisie. À onze heures, on servait un grand et
+élégant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de
+Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait
+rien, et, le souper fini, il se retirait. À ces petites soirées étaient
+toujours invités les princes et princesses, les grands officiers de
+l'Empire, deux ou trois ministres et quelques maréchaux, des généraux,
+des sénateurs et des conseillers d'État avec leurs femmes. Il y avait là
+de grands assauts de toilettes; l'impératrice y paraissait toujours,
+ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de
+perles et de pierreries. Elle a eu dans son écrin pour un million de
+perles. On commençait alors à porter beaucoup d'étoffes lamées en or et
+en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'établit à la cour;
+on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, semée d'or
+ou bien avec des étoffes turques très brillantes. Les vêtements peu à
+peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de
+mousseline richement brodées, de petites robes courtes, ouvertes par
+devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine
+découverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de
+plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant à
+dissimuler sa préférence en s'occupant de toutes les femmes, semblait
+n'être à l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour,
+s'apercevant que sa présence le gênait, se retirait dans un autre salon
+voisin de celui où on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer
+un harem; j'en fis un soir la plaisanterie à Bonaparte; il était en
+belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement à l'impératrice.
+
+Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retiré le soir, employait ses
+matinées à visiter les églises, les hôpitaux et les établissements
+publics. Il alla officier à Notre-Dame, et une foule considérable fut
+admise à lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de
+Paris, fut reçu d'une manière touchante aux Invalides, et c'est alors
+qu'il commença à produire plus d'effet que l'empereur ne l'eût voulu.
+
+J'entendais dire à cette époque que Sa Sainteté désirait fort de
+retourner à Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours,
+je n'en n'ai pas pu éclaircir le motif.
+
+Le pape était toujours vêtu de blanc; il avait une robe de moine, parce
+que d'abord il avait été moine. Cette robe était de laine, et,
+par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui
+faisait un assez étrange effet. Sa calotte était de laine blanche.
+
+À la fin de décembre, le Corps législatif fut ouvert en grande
+cérémonie; on s'y évertua en discours sur l'importance et le bonheur du
+grand événement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport
+beau et vrai de l'état prospère de la France.
+
+Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places à la
+nouvelle cour; l'empereur accéda à quelques-unes. Il prit aussi des
+sénateurs parmi les présidents des collèges électoraux. Il fit Marmont
+colonel général des chasseurs à cheval, et il distribua le grand cordon
+de la Légion d'honneur à Cambacérès, à Lebrun, aux maréchaux, au
+cardinal Fesch, à MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Ségur,
+et à plusieurs ministres, au grand juge, à M. Gaudin et à M. Portalis,
+ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions
+tenaient tout le monde en haleine. Dès ce moment, le mouvement fut
+donné; on s'accoutuma à désirer, à attendre, à voir incessamment quelque
+nouveauté; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le
+détail, mais prévu par l'habitude que nous prîmes tous de voir toujours
+quelque chose. Depuis, l'empereur a étendu à toute la nation, à toute
+l'Europe, ce système d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et
+l'espérance; ce n'a pas été un des secrets les moins habiles de son
+gouvernement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+(1807.)
+
+
+L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de
+l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince.
+
+
+L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement
+quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions
+qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de
+renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu
+de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait
+honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat.
+L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât
+enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux,
+parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce
+ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit
+des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le
+voir, dans ses nouvelles amours.
+
+J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune
+femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et
+blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait
+leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les
+habitudes de son caractère la portaient à une assez grande
+dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante,
+ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait
+de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit,
+et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien
+remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme,
+un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler.
+
+L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de
+distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la
+cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua
+peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le
+voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût
+naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette
+jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en
+défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement
+très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna
+ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.
+
+L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de
+l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord,
+comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez
+souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale
+devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je
+recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude,
+et je ne voyais rien encore qui la justifiât.
+
+L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle
+appelait _la perfidie_ de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et
+interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une
+sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru
+quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son
+compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce
+récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la
+vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger
+de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence
+qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de
+son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi
+contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent
+dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait
+au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent
+également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se
+rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point
+qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et,
+de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame
+de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les
+ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus
+recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt
+il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice
+soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes
+entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude.
+Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me
+vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me
+compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère
+écoutés.
+
+L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues.
+Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer
+à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public
+elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai,
+ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous
+toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie.
+Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il
+paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait
+appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de
+X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des
+dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit
+que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez
+d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et
+craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par
+monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but
+et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations
+m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont
+j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins
+préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte
+commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir
+quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je
+la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et
+alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en
+savaient mauvais gré.
+
+Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre
+bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens
+qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter
+sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle
+craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et,
+du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour
+sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui
+parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison
+lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame
+de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait
+quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des
+lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour
+lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que
+j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées.
+Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce
+qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa
+confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que
+j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les
+découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain
+métier, dont assurément je n'étais nullement capable.
+
+Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils éprouvait un
+chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord,
+par coquetterie, goût ou vanité, l'avait assez bien écouté, depuis sa
+nouvelle et plus éclatante conquête, évitait jusqu'aux moindres
+apparences d'aucune relation avec lui. Peut-être se vantait-elle à
+l'empereur de l'amour qu'elle inspirait à Eugène. Ce qui est certain,
+c'est que ce dernier était froidement traité par son beau-père.
+L'impératrice s'en montrait irritée; madame Louis s'en affligeait, mais
+dissimulait ses secrètes impressions, Eugène souffrait et se renfermait
+dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui.
+
+On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des
+Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée,
+quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien
+fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans
+les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et
+je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le
+souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais,
+loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une
+sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de
+quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur
+était de lui conter tous les _on dit_, de lui dénoncer toutes les
+conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a
+jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui
+indiquait souvent.
+
+Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa
+femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré
+qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son
+appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je
+n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de
+ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en
+particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de
+Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain,
+je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante.
+
+On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était
+partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au
+bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture,
+sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me
+recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait
+événement.
+
+Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il
+se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout.
+Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits
+qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je
+reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui
+me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice,
+pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté
+ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur,
+m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en
+aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase
+qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours
+deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce
+moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention
+de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et
+me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que,
+lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer
+d'indignation.»
+
+Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère
+frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque
+fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût
+moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât
+ce qu'on avait ressenti justement.
+
+Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous
+n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi
+l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la
+retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle
+m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes
+dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à
+vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots;
+alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que
+j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on
+ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis
+encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle,
+que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et
+la traitait trop rudement.
+
+Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de
+réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de
+rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer
+que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et
+qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me
+prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas
+plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour
+des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout
+entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes,
+qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à
+lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les
+Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des
+liaisons affichées et des maîtresses en titre».
+
+Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant
+qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir
+l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me
+questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui
+répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me
+reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que
+je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient
+tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se
+termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais
+laissé une assez bonne impression sur moi.
+
+L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois
+de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait
+son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son
+inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle
+ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de
+s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur,
+je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de
+Rémusat.
+
+Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait
+promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions
+de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez
+gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis
+venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras
+jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La
+longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me
+soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences.
+Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur
+arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi,
+et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur
+nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame
+de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui
+allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions
+auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je
+la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne
+l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je
+rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais
+une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût
+pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me
+tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur
+ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il
+me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me
+traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon
+côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.
+
+L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne
+m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé
+qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans
+laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de
+jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de
+ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en
+trouva une occasion qui lui réussit parfaitement.
+
+D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais
+trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon
+mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M.
+de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en
+fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est
+vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon
+mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été
+mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et
+l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux.
+
+Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier
+coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions
+liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au
+comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation
+avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées;
+elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après
+l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des
+chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de
+Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à
+quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la
+fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine,
+je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui
+voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son
+arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui
+avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à
+l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus
+prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires
+publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses
+sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise
+de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde
+d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien
+avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur;
+elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant
+voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la
+maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame
+de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les
+incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que
+j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on
+m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma
+mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais
+être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame
+de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de
+X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme,
+prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de
+l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur
+autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme
+plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à
+l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et
+de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties
+de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en
+disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais
+vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon
+mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour
+l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions
+rien à ce qui nous arrivait.
+
+Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui
+me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans
+explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre
+l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et
+sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces
+dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à
+sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât
+tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce
+serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et
+qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.
+
+L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation;
+seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais
+celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu
+impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par
+madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant
+beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de
+victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de
+l'empereur.
+
+Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais
+accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me
+reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les
+Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de
+vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais
+tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que
+vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que
+madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de
+votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes
+ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point
+de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes
+habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont
+j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce
+qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément
+prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût
+détrompé.
+
+Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était
+assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si,
+en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami,
+et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se
+remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après.
+Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a
+toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la
+conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de
+Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que
+sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours
+madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit
+signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut
+sous le règne de l'archiduchesse.
+
+Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur
+perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète
+inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le
+temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec
+son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre
+heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame
+Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup,
+mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune
+réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et,
+le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était
+parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à
+petites journées.
+
+Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant
+de la soumission de son frère. «Si l'empereur, me disait-elle, avait
+exigé pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les
+réclamations; mais, ici, il n'a été prononcé aucune parole, et je crois
+que Bonaparte sera frappé de cette obéissance.» Il le fut en effet, et
+surtout de la maligne joie de ses frères et soeurs. Il aimait à déjouer;
+il avait éloigné son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il
+voulut aussitôt récompenser sa bonne conduite, et, le 1er février 1805,
+le Sénat reçut deux lettres de l'empereur.[8] Dans l'une, il annonçait
+l'élévation du maréchal Murat au rang de prince, grand amiral de
+l'Empire; c'était la récompense de ses complaisances récentes, et le
+résultat des fréquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre
+lettre, qui était affectueuse et flatteuse pour le prince Eugène,
+celui-ci était créé archichancelier d'État; c'était encore une des
+grandes charges de l'Empire. Eugène apprit cette promotion à quelques
+lieues de Lyon, où le courrier le trouva à cheval, devant son régiment,
+couvert de la neige qui tombait par torrents.
+
+ [Note 8: Voici les deux messages que l'empereur
+ adressait, le même jour, 12 pluviôse an XIII (1er février
+ 1805) au Sénat conservateur: «Sénateurs, nous avons nommé
+ grand amiral de l'Empire notre beau-frère, le maréchal Murat.
+ Nous avons voulu reconnaître, non seulement les services
+ qu'il a rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il
+ a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa
+ vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la
+ dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une
+ personne qui nous est de si près attachée par les liens du
+ sang.--Sénateurs, nous avons nommé notre beau-fils, Eugène
+ Beauharnais, archichancelier d'État de l'Empire. De tous les
+ actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux
+ à notre coeur. Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis
+ son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide
+ de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leçons
+ que nous lui avons donnés. Quoique jeune encore, nous le
+ considérons, dès aujourd'hui, par l'expérience que nous en
+ avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des
+ soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de
+ la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du
+ haut rang où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de
+ trouver des affections douces dans la tendresse et la
+ consolante amitié de cet enfant de notre adoption;
+ consolation nécessaire sans doute à tous les hommes, mais
+ plus éminemment à nous, dont tous les instants sont dévoués
+ aux affaires des peuples. Notre bénédiction paternelle
+ accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et,
+ secondé par la Providence, il sera un jour digne de
+ l'approbation de la postérité.» (P. R.)]
+
+Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau,
+et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne
+de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France,
+je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X...
+
+Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de
+l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle
+négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice,
+et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la
+Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté.
+L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait
+dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on
+ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses
+affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa
+chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant
+plus que _maîtresses en titre_, que disgrâce, oubli d'elle-même, et
+peut-être à la fin _divorce_, objet toujours renaissant de ses
+inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles;
+mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit
+par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui
+portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin
+qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il
+arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se
+trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur
+quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton
+affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime
+confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été
+fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait
+s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de
+X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa
+ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les
+lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à
+l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.
+
+L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être
+rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son
+courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude,
+elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour
+lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si
+bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion,
+et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame
+de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la
+soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans
+le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle.
+Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui
+représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de
+sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui
+recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du
+passé.
+
+Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse
+d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils
+avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune
+reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps
+les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui
+prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui
+venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur
+ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire
+qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je
+l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit
+une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait
+plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X...,
+jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus,
+parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se
+refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des
+hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses
+sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les
+différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir
+été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une
+puissance supérieure à la sienne.
+
+Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais
+adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau
+et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins,
+l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait
+toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était
+pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices
+qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens
+d'exercer son pouvoir.
+
+Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des
+Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa
+confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites
+intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été
+l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant
+l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva
+toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette
+sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des
+goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui
+des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y
+apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de
+ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne
+une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les
+sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque,
+était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte
+aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus
+pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte
+que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je
+sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et
+souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol
+sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui
+surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie
+qui lui déplaisait extrêmement.
+
+Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse,
+aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait, à la tête de
+l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs
+d'un bon citoyen, utile à son pays[9]! Quel plus digne emploi des
+facultés d'un homme éclairé dans son esprit, noble dans ses sentiments!
+quel contraste avec ce métier si dangereux, si minutieux, si près du
+ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un
+instant de relâche! Et je dis _dans les cours_, car elles se ressemblent
+toutes. Sans doute, la différence du caractère des souverains influe sur
+l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le
+service exigé par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur
+Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les maîtres diffèrent, les courtisans
+sont partout les mêmes; les passions restent semblables, puisque la
+vanité en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le désir de
+supplanter, la crainte de se voir arrêter dans son chemin, les
+préférences, tout cela donne et donnera toujours les mêmes agitations,
+et je suis intimement convaincue, pour le passé comme pour l'avenir,
+qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facultés de
+penser et de sentir, y doit être presque continuellement malheureux.
+
+ [Note 9: Dans le moment où j'écris, au mois de septembre
+ 1818, mon mari est préfet du département du Nord.]
+
+Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre
+infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se
+montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi
+l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice,
+M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et
+présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient
+sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes
+jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru
+jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de
+ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la
+préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes.
+Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot
+furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy
+d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de
+Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de
+l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais,
+etc.
+
+Cette cour nombreuse se trouva bientôt composée d'éléments étrangers les
+uns aux autres, mais tous nivelés par la crainte du maître. Il y avait
+peu de rivalités entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne
+se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes
+également; madame de la Rochefoucauld, légère et facile, ne se montrait
+jalouse d'aucun crédit. La dame d'atours n'était que bonne et
+silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amitié un peu
+dangereuse de l'impératrice, et il faut en convenir, en général, la
+partie de la cour qui l'environnait, grâce à l'égalité de son caractère
+et à l'aménité de ses manières, n'a guère éprouvé de troubles et de
+jalousies.
+
+Il n'en fut pas de même autour de l'empereur; mais c'est que lui-même
+cherchait à entretenir l'inquiétude. Par exemple, M. de Talleyrand,
+après avoir un peu nui à la position de M. de Rémusat, non par aucune
+intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus à qui mon
+mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui,
+commença à l'apprécier ce qu'il valait, et à lui montrer quelque
+intérêt. Bonaparte s'en aperçut, et, comme l'ombre d'une liaison
+l'effarouchait, et que, sur ce point, ses précautions étaient
+minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne
+lui était pas ordinaire:
+
+«Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de
+vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de
+Talleyrand me voudrait-il du mal?» me disait mon mari, en me rapportant
+ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous
+mettait en défiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu.
+
+Voilà donc, à peu près, l'état de la cour de l'empereur au printemps de
+1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des
+grandes déterminations prises, relativement à la couronne d'Italie.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+(1805-1808.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+(1805.)
+
+
+Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre
+de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à
+l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de
+Piombino.--Représentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en
+Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de
+guerre avec l'Autriche.
+
+
+Le 4 février de cette année 1805, on apprit en France, par _le
+Moniteur_, que le discours du roi au parlement d'Angleterre, lors de son
+ouverture le 16 janvier, avait donné à entendre que l'empereur avait
+fait de nouvelles propositions d'accommodement, et que la réponse du
+ministère avait été qu'on ne pourrait convenir de rien, avant d'en avoir
+conféré avec les puissances étrangères du continent, et particulièrement
+avec l'empereur Alexandre.
+
+Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires à ce
+discours, et, en présentant un tableau de notre bonne intelligence, du
+moins apparente, avec les souverains de l'Europe, ces notes avouaient
+cependant quelque refroidissement entre l'empereur de Russie et celui de
+France, et l'attribuaient à l'intrigue de MM. de Marcoff et de
+Woronzoff, tous deux dévoués à la politique anglaise. Le message du roi
+d'Angleterre annonçait aussi la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne.
+
+Ce même jour, 4 février, le Sénat ayant été réuni, M. de Talleyrand
+présenta un rapport très habilement fait, dans lequel il développa le
+système de conduite qu'avait suivi Bonaparte à l'égard des Anglais. Il
+le montra faisant toujours des démarches pour la paix, tout en ne
+craignant point la guerre, fort des préparatifs qui menaçaient les côtes
+anglaises, ayant plusieurs flottilles équipées et prêtes dans les ports,
+une armée considérable et animée. Il rendit compte des moyens de se
+défendre que l'ennemi avait réunis sur ses côtes, ce qui prouvait qu'il
+ne regardait point la descente comme impossible, et, après avoir donné
+de grands éloges à la conduite de l'empereur, il lut au Sénat assemblé
+cette lettre que celui-ci avait adressée, le 2 janvier, au roi
+d'Angleterre:
+
+«Monsieur mon frère, appelé au trône de France par la Providence et par
+les suffrages du Sénat, du peuple et de l'armée, notre premier sentiment
+est un voeu de paix.
+
+«La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles peuvent lutter
+des siècles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacré
+de leurs devoirs? et tant de sang versé, inutilement et sans la
+perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre
+conscience? Je n'attache point de déshonneur à faire le premier pas.
+J'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des
+chances de la guerre. Elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive
+redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais
+été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser
+au bonheur de donner elle-même la paix au monde. Qu'elle ne laisse pas
+cette douce satisfaction à ses enfants! Car, enfin, il n'y eut jamais de
+plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire
+toutes les passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et
+de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre
+que tous mes efforts n'auraient pu terminer? Votre Majesté a plus gagné
+depuis dix ans en territoires et en richesses que l'Europe n'a
+d'étendue; sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle
+espérer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le
+continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accroître la
+prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler dès
+troubles intérieurs? Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos
+finances? Des finances fondées sur une bonne agriculture ne se
+détruisent jamais. Enlever à la France ses colonies? Les colonies sont
+pour la France un objet secondaire, et Votre Majesté n'en possède-t-elle
+pas déjà plus qu'elle n'en peut garder? Si Votre Majesté veut elle-même
+y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat
+présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des
+peuples pour qu'ils se battent!
+
+«Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et
+la raison a assez de puissance pour qu'on trouve le moyen de tout
+concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois
+rempli un devoir saint et précieux à mon coeur. Que Votre Majesté croie
+à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer, et à mon
+désir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc....
+
+Paris, 12 nivôse an XIII (2 janvier 1805).
+
+NAPOLÉON.»
+
+Après avoir présenté cette lettre, au fond assez remarquable, comme une
+preuve éclatante de l'amour de Bonaparte pour les Français, de son désir
+de la paix, et de sa modération généreuse, M. de Talleyrande donna
+communication de la réponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre
+des affaires étrangères. La voici:
+
+«Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du
+gouvernement français, datée du deuxième jour de ce mois.»
+
+«Il n'y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à coeur que de saisir la
+première occasion de procurer de nouveaux à ses sujets les avantages
+d'une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la
+sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses États. Sa Majesté
+est persuadée que ce but ne peut être atteint que par des arrangements
+qui puissent, en même temps, pourvoir à la sûreté et à la tranquillité
+à venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des
+malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce
+sentiment, Sa Majesté sent qu'il lui est impossible de répondre plus
+particulièrement à l'ouverture qui lui a été faite, jusqu'à ce qu'elle
+ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec
+lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports
+confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, qui a
+donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des
+sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté
+et à l'indépendance de l'Europe.
+
+»14 janvier 1805.»
+
+Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique,
+donnait un grand avantage à la lettre de l'empereur plus ferme, et, en
+apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincérité. Elle
+fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui
+furent chargés de la porter aux trois grands corps de l'État, la
+présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être
+le plus favorable.
+
+Le rapport de Régnault de Saint-Jean d'Angely, envoyé comme conseiller
+d'État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant
+aujourd'hui. Les louanges données à l'empereur, quoique poussées à
+l'extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement
+tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l'Angleterre est au moins
+spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est
+imposant, et peu ou point exagéré.
+
+«La France, dit-il, n'a rien à demander au ciel, sinon que le soleil
+continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la
+terre à rendre les semences fécondes.»
+
+Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un
+gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France,
+eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées
+constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit
+que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère
+français et la position continentale de la France fussent en opposition
+avec les lenteurs d'un gouvernement représentatif; soit que, se sentant
+fort et habile, il ne pût consentir à faire à l'avenir de la France le
+sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule
+de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de
+discréditer la forme du gouvernement de nos voisins.
+
+«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple,
+disait-il dans les notes du _Moniteur_, en s'adressant aux ministres
+anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un État dont la
+politique intérieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet
+misérable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante
+oligarchie.»
+
+Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il résistait aux
+tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les
+contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je
+vivrai, je régnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forcé d'être
+libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il
+pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui
+commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur
+une si grande échelle, qu'elles intéressaient notre orgueil, et
+imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois,
+comme l'histoire des siècles en avait déjà présenté l'exemple, soumettre
+le monde à la puissance d'un peuple-roi, puissance à la vérité toute
+représentée dans sa personne. Un mélange d'institutions orientales,
+romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de
+Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands
+feudataires de celui de l'Empire français, et peut-être que, si la mer
+n'eût pas irrévocablement préservé l'Angleterre de notre invasion, ce
+gigantesque projet eût été exécuté.
+
+Peu de temps après, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les
+fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses pensées. Je
+veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France.
+
+Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne,
+accompagné des principaux membres de la Consulte d'État, et d'une
+nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du
+Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à
+l'empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait
+qu'il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne
+peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce
+qu'il nous arrière de l'époque où nous vivons. La monarchie
+constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La
+république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit
+Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que
+sur sa tête, et qu'il se nommera lui-même un successeur pris dans sa
+descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.»
+
+À ce discours, l'empereur répondit qu'il avait toujours travaillé pour
+l'intégrité de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne,
+parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son
+indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard,
+avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour
+les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner.
+
+Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il
+annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous
+les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d'approuver et
+d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en
+déclarant «qu'en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre
+le continent, que ce qui avait été réuni à l'Empire demeurerait réuni.»
+
+Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause
+d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il
+était loin de la redouter. L'armée se fatiguait de son inaction; trop de
+périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu'un temps
+favorable en faciliterait, à toute force, l'exécution; mais comment se
+maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se
+recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès?
+On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours évité, du
+moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations
+désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer
+des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il
+renonçait à le tenter.
+
+Dans cette même séance, l'État de Piombino fut donné à la princesse
+Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que
+cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années,
+qu'elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu'elle
+offrait pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse, que ce don
+n'était donc point l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose
+conforme à la saine politique, à l'éclat de la couronne et à l'intérêt
+des peuples.
+
+Et ce qui prouve à quel point les donations de l'empereur avaient cette
+forme de fiefs dont je parlais tout à l'heure, c'est que le décret
+impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à
+leur mère, recevraient l'investiture de l'empereur des Français, qu'ils
+ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la
+princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino,
+prononcerait le serment suivant:
+
+«Je jure fidélité à l'empereur; je promets de secourir de tout mon
+pouvoir la garnison de l'île d'Elbe; et je déclare que je ne cesserai de
+remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle
+sujet envers Sa Majesté l'empereur des Français.»
+
+Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils
+de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut
+lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et
+semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle
+nombreux et une première représentation d'_Athalie_ au théâtre de
+Saint-Cloud.
+
+Cette tragédie n'avait point été donnée depuis la Révolution.
+L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais
+bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore
+à cette occasion qu'il désirait fort qu'une pareille tragédie fût faite
+pendant son règne. Il consentit à ce qu'elle fût représentée à Paris;
+et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre
+théâtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence
+révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en
+retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de
+Lancival, l'auteur d'_Hector_ et d'_Achille à Scyros_, et, peu après,
+Esménard, auteur du poème de _la Navigation_, furent chargés de corriger
+Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en déplaise à cette précaution
+d'une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de
+Brutus et de Cassius, étaient d'autant plus marquants qu'on les avait
+fait disparaître.
+
+À la suite de ces grandes déterminations prises à l'égard de l'Italie,
+l'empereur annonça qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à
+Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps
+législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de
+décrets et d'arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu'il établissait dans
+ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre
+autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le
+même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous
+eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy,
+une des plus belles femmes de cette époque.
+
+Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'hôtel
+Thélusson, situé au bout de la rue d'Artois. On vit, à cette occasion,
+combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant,
+et cependant il n'était point encore arrivé au point où il est parvenu
+depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa
+chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de
+la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu
+de franges.
+
+Bientôt on ne s'occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé
+au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de
+Rémusat partit pour Milan, chargé d'y porter les insignes, ornements
+royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement.
+Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire
+pendant quelques années. Jamais encore je ne m'étais séparée de mon
+mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement
+des douceurs de mon intérieur, que j'eus beaucoup de peine à supporter
+cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile
+assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et
+elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de
+le laisser deviner. Je l'ai déjà dit, la vie d'un courtisan est manquée
+lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une
+dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est
+composée.
+
+Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me
+paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination
+s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu'il emmenât
+avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni,
+pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que
+M. de Rémusat lui donnait, en l'employant comme secrétaire. Je lui
+confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l'esprit;
+mais il était un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il
+nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention
+ici[10].
+
+Ma santé devenait trop mauvaise pour qu'on songeât à me mettre du
+voyage. L'impératrice parut me regretter; quant à moi, j'étais au fond
+contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais menée, et de
+demeurer avec ma mère et mes enfants[11].
+
+ [Note 10: M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit
+ assez librement d'Italie plutôt sur la chronique scandaleuse
+ de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes
+ et montrées à l'empereur qui lui ordonna de partir dans les
+ vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette
+ disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans
+ la correspondance de l'auteur de ces mémoires avec son mari
+ on sente quelque gêne, et que bien des phrases s'y trouvent
+ destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que
+ les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées
+ comme trop libres. (P. R.)]
+
+ [Note 11: Ma grand'mère, toujours faible de santé,
+ commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute
+ activité. Son caractère s'en ressentit. Elle ne perdit rien
+ de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de
+ la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à
+ sa vivacité naturelle d'imagination, la rendirent plus
+ accessible à l'inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de
+ son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses
+ des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de
+ plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire
+ aujourd'hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus
+ romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du
+ monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en
+ plus difficile. (P. R.)]
+
+Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary
+accompagnèrent l'impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les
+grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du
+voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois.
+Celui-ci reçut partout, jusqu'à son arrivée à Rome, de grandes marques
+de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour
+jamais.
+
+Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d'une surveillance exacte
+qu'il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports
+toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut
+se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire
+nécessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, ménageant toujours tous
+les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous.
+
+L'archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil
+d'État, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris.
+Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse
+mêlée d'une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de
+ridicule.
+
+Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos;
+tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la
+soumission. L'empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à
+Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter
+le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un
+extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l'adoration,
+il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant
+à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir
+les lettres animées qu'elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant,
+comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet
+dans ce qu'on appelle chez nous _la bonne compagnie_. Le succès est
+chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien
+malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous
+plaire.
+
+Peu de jours après ces grands départs, l'article suivant parut dans _le
+Moniteur_:
+
+«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment
+américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et
+mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid.
+Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en
+Amérique.»[12]
+
+ [Note 12: Voici comment l'empereur annonçait le retour de
+ son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès:
+
+ «Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805).
+
+ »Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle
+ Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur
+ et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire
+ des miracles. En attendant, je l'ai envoyé à Gênes pour
+ quelque temps.» (P. R.)]
+
+Je crois qu'ils passèrent alors en Angleterre.
+
+Ce M. Patterson n'était autre chose que le beau-père de Jérôme.
+Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d'un négociant
+américain, l'avait épousée, se flattant d'obtenir, après quelque
+mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès
+lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux,
+cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se
+rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut
+l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la
+Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne
+rentra en grâce que plusieurs mois après.
+
+L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel.
+Il séjourna à Lyon, où il s'attacha les commerçants par des ordonnances
+qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura
+quelques jours à Turin.
+
+Cependant, M. de Rémusat était arrivé à Milan, où il avait trouvé le
+prince Eugène, qui le reçut avec cette cordialité qui lui est si
+naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s'était passé à
+Paris depuis son départ, et parvint à tirer de lui quelques-unes des
+particularités relatives à madame de X... qui blessèrent ses anciens
+sentiments. M. de Rémusat me mandait qu'il menait une vie assez
+paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une
+triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu
+d'empressement aux Français; les nobles se tenaient renfermés chez eux,
+sous prétexte qu'ils n'étaient point assez riches pour faire
+convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugène s'efforçait
+de les attirer autour de lui, mais il avait peine à y réussir. Les
+Italiens, encore en suspens, ne savaient s'ils devaient se réjouir de la
+destinée nouvelle qu'on leur imposait.
+
+M. de Rémusat m'a écrit, à cette époque, des détails curieux sur le
+genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agréments de la
+société, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les
+maris étrangers à leurs femmes laissant un _cavaliere servante_ les
+soigner; la tristesse des spectacles; l'obscurité des salles, qui permet
+à chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper souvent à toute
+autre chose, dans les loges presque closes, qu'à écouter l'opéra; le peu
+de diversité des représentations; la comparaison des coutumes de ce pays
+avec les usages de la France; tout cela donnait à M. de Rémusat matière
+à des observations toutes à l'avantage de notre aimable patrie, et
+ajoutait à son désir de s'y retrouver près de moi.
+
+Pendant ce temps, l'empereur parcourait les lieux de ses premières
+victoires. Il fit une revue considérable sur le champ de bataille de
+Marengo même, et y distribua des croix.
+
+Les troupes qu'on avait réunies sous prétexte de cette revue, et qu'on
+tint ensuite dans le voisinage de l'Adige, furent une des raisons, ou
+des prétextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la
+ligne de défense déjà considérable qui avait ordre de se tenir derrière
+ce fleuve; et, par suite, la politique française s'effaroucha de ces
+précautions.
+
+Le 9 mai, l'empereur arriva à Milan. Sa présence donna à cette ville un
+grand mouvement, et les circonstances du couronnement y éveillèrent les
+ambitions, comme il était arrivé à Paris. Les plus grands seigneurs
+milanais commencèrent à souhaiter les nouvelles distinctions et les
+avantages qui y étaient attachés; on parlait d'indépendance et d'unité
+de gouvernement aux Italiens, et ils se livrèrent aux espérances qu'il
+leur fut permis de concevoir.
+
+Dès l'arrivée de notre cour à Milan, je fus frappée du ton de tristesse
+des lettres de M. de Rémusat, et, bientôt après, je fus informée qu'il
+avait à souffrir du mécontentement subit que son maître éprouvait contre
+lui, un peu injustement. Les lettres étaient assez soigneusement
+ouvertes; cet officier[13] dont j'ai parlé, spectateur caustique de ce
+qui se faisait à Milan, s'imagina d'écrire à Paris des récits assez
+gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de
+Rémusat reçut l'ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu'on lui
+expliquât d'abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu'il apprit la
+cause d'une pareille injonction. Le mécontentement de Bonaparte ne
+s'arrêta point sur le secrétaire, et retomba encore sur celui qui
+l'avait amené.
+
+ [Note 13: M. Salembeni (P. R.)]
+
+En outre, le prince Eugène laissa échapper quelques-unes des
+particularités qu'il avait obtenues de la confiance de mon mari, et,
+enfin, on vit dans nos lettres, comme je l'ai déjà dit, des sentiments
+qui prouvaient que toutes nos pensées n'étaient pas entièrement
+concentrées dans les intérêts de notre situation. Tous ces motifs réunis
+suffisaient pour donner de l'humeur à un maître naturellement irascible,
+et il arriva que, selon sa coutume, qui était d'employer toujours les
+hommes à son profit, quand ils lui étaient utiles, quelle que fût sa
+disposition à leur égard, il exigea de mon mari un service d'une
+exactitude rigoureuse, parce que l'ancienneté de M. de Rémusat dans le
+palais lui donnait une plus grande habitude sur un cérémonial qui
+devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l'empereur mettait de
+plus en plus de l'importance. Mais, en même temps, il le traitait avec
+sécheresse et dureté, répétant toujours à ceux qui, avec raison, lui
+vantaient les qualités estimables et distinguées de mon mari: «Tout cela
+peut être, mais il n'est pas à moi comme je voudrais qu'il fût.» Ce
+reproche a été continuel dans sa bouche pendant toutes les années que
+nous avons passées près de lui, et peut-être y a-t-il quelque mérite à
+n'avoir pas cessé de le mériter.
+
+Cette vie animée, et pourtant oisive, d'une cour, donnèrent à M. de
+Talleyrand et à M. de Rémusat l'occasion de se connaître un peu
+davantage, et jetèrent les premiers fondements d'une liaison qui, plus
+tard, m'a causé bien des émotions diverses.
+
+Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand démêla l'esprit
+juste et observateur de mon mari; ils s'entendirent sur une multitude de
+choses, et ces deux caractères si opposés n'empêchèrent point qu'ils ne
+trouvassent du charme à l'échange de leurs idées. Un jour, M. de
+Talleyrand dit à M. de Rémusat: «Vous n'êtes pas, je le vois, sans
+quelque défiance de moi. Je sais d'où elle vous vient. Nous servons un
+maître qui n'aime pas les liaisons. En nous voyant attachés tous deux à
+un même service, il a prévu des relations entre nous. Vous êtes un homme
+d'esprit, et c'est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi
+demeurions isolés. Il vous a donc prévenu, il a cherché aussi par je ne
+sais quels rapports à me mettre en défiance, et il ne tiendrait pas à
+lui que nous ne demeurassions en réserve vis-à-vis l'un de l'autre.
+C'est une de ses faiblesses qu'il faut reconnaître, ménager et excuser,
+sans s'y soumettre entièrement.» Cette manière naturelle de parler,
+accompagnée de cette bonne grâce que M. de Talleyrand sait si bien
+prendre quand il veut, plut à mon mari, qui trouva dans cette liaison,
+d'ailleurs, un dédommagement à l'ennui de son métier[14].
+
+ [Note 14: Cette défiance préparée et entretenue par
+ l'empereur entre son grand chambellan et son premier
+ chambellan, a été lente à s'effacer, et, malgré la bonne
+ volonté et le bon esprit de tous deux, l'intimité n'est venue
+ que plus tard, l'année suivante, pendant le voyage
+ d'Allemagne. Après les premières avances de M. de Talleyrand,
+ mon grand-père écrivait encore à sa femme dans une lettre
+ datée de Milan, le 17 floréal an XIII (7 mai 1805): «M. de
+ Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu'à moi de
+ le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais
+ assez chez lui; il prend mon bras partout où il me trouve,
+ cause avec moi à l'oreille pendant deux ou trois heures de
+ suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de
+ confidences, s'occupe de ma fortune, m'en entretient, veut
+ que je sois distingué de tous les autres chambellans. Dites
+ donc, ma chère amie, est-ce que je serais en crédit? Ou bien,
+ plutôt, aurait-il quelque tour à me jouer?». Peu de temps
+ après, le langage devient tout différent, et la liaison fut
+ très intime et bien affectueuse des deux côtés. (P. R.)]
+
+M. de Rémusat s'aperçut à cette époque que M. de Talleyrand, qui avait
+sur Bonaparte tout le crédit que donnent des talents vraiment utiles,
+éprouvait une grande jalousie du crédit de Fouché, qu'il n'aimait point,
+et qu'il nourrissait intérieurement un véritable mépris pour M. Maret,
+mépris que, dès cette époque, il satisfaisait par ces railleries
+mordantes qui lui sont familières, et auxquelles il est difficile
+d'échapper. Sans aucune illusion sur l'empereur, il le servait bien
+cependant, mais en s'efforçant de lier ses passions par les situations
+dans lesquelles il essayait de le mettre, soit à l'égard des étrangers,
+soit en France, en l'engageant à créer certaines institutions qui
+devaient, en effet, le contraindre. L'empereur, qui, comme je l'ai dit,
+aimait à créer, et qui d'ailleurs comprenait vite et saisissait
+promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement
+les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers
+fondements de ce qui était utile. Mais, ensuite, son esprit de
+domination, sa défiance, sa crainte d'être enchaîné lui faisaient
+redouter la puissance de ce qu'il avait créé, et, par un caprice
+inattendu, il sortait tout à coup de la route où il était entré, et
+suspendait ou brisait lui-même le travail commencé. M. de Talleyrand
+s'en irritait; mais, naturellement indolent et léger, il ne trouvait pas
+en lui la force et la suite qui lutte dans le détail, et finissait par
+négliger et abandonner une entreprise qui aurait demandé une
+surveillance fatigante pour lui. La suite des événements expliquera tout
+cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d'indiquer ce que
+M. de Rémusat commença dès lors à apercevoir quoiqu'un peu confusément.
+
+Cependant, la guerre s'allumait entre l'Angleterre et l'Espagne; nous
+faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous
+réussirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de
+joindre l'escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit
+de ce succès[15].
+
+Le 23 mai, Bonaparte fut couronné roi d'Italie.
+
+ [Note 15: Il s'agit ici de l'heureuse sortie de l'amiral
+ Villeneuve, qui, ayant mis à la voile le 30 mars, avait pu
+ quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise.
+ (P. R.)]
+
+La cérémonie fut belle, et pareille à celle qui avait eu lieu à Paris.
+L'impératrice y assista dans une tribune. M. de Rémusat me conta que le
+frémissement avait été général dans l'église, au moment où Bonaparte,
+saisissant la couronne de Fer et la plaçant sur sa tête, prononça d'une
+voix menaçante la formule antique: _Il cielo me la diede, guai a chi la
+toccherà!_ Le reste du temps qu'on demeura à Milan fut employé en fêtes
+d'une part, et, de l'autre, en décrets qui réglèrent la situation et
+l'administration du nouveau royaume. Des réjouissances eurent lieu sur
+tous les points de la France pour cet événement. Cependant il inquiétait
+un assez grand nombre de gens, qui présageaient que la guerre avec
+l'Autriche en deviendrait la suite.
+
+Le 4 juin, on vit arriver à Milan le doge de Gênes, qui venait demander
+la réunion de sa république à l'Empire. Cette démarche, concertée ou
+commandée d'avance, fut accueillie avec une grande cérémonie; et,
+aussitôt, cette portion de l'Italie fut partagée en nouveaux
+départements. Peu après, la nouvelle constitution fut offerte au Corps
+législatif italien, et le prince Eugène fut déclaré vice-roi du royaume.
+On créa l'ordre de la couronne de Fer, et, les distributions étant
+faites, l'empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence,
+semblait une course d'agrément, et qui n'était qu'une reconnaissance des
+forces autrichiennes sur la ligne de l'Adige.
+
+Par le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonné à l'empereur
+d'Autriche les États vénitiens, et cela rendait celui-ci voisin
+redoutable du royaume d'Italie. Arrivé à Vérone, que l'Adige partage en
+deux, il reçut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison
+autrichienne, dans la partie de la ville de Vérone qui appartenait à son
+souverain. Le baron parut chargé de s'informer de l'état des forces que
+nous avions en Italie; l'empereur, de son côté, observa celles de
+l'étranger. En parcourant les rives de l'Adige, il comprit qu'il
+faudrait construire des forts qui pussent défendre le fleuve; mais,
+calculant le temps et la dépense nécessaires, il lui échappa de dire
+qu'il serait plus court et mieux entendu d'éloigner la puissance
+autrichienne de cette frontière; et, dès cet instant, on peut croire
+qu'intérieurement il résolut la guerre qui éclata quelques mois après.
+D'ailleurs, l'empereur d'Autriche ne pouvait voir avec indifférence, de
+son côté, la puissance que la France venait d'acquérir en Italie; et le
+gouvernement anglais, qui s'efforçait de nous susciter une guerre
+continentale, profita habilement des inquiétudes de l'empereur
+d'Autriche et des mécontentements qui refroidirent peu à peu nos
+relations avec la Russie. Les journaux anglais se hâtèrent de publier
+que l'empereur n'avait passé la revue de ses troupes en Italie que pour
+les mettre sur le pied d'une armée redoutable; on commença aussi à faire
+marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent
+encore observées jusqu'à la rupture ne servirent qu'aux préparatifs des
+deux empereurs, devenus à cette époque ennemis presque déclarés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+(1805.)
+
+
+Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la
+campagne.--Madame Louis Bonaparte.--_Les Templiers_.--Retour de
+l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre
+est déclarée.
+
+
+L'empereur, dans sa tournée, visita Crémone, Vérone, Mantoue, Bologne,
+Modène, Parme, Plaisance, et vint à Gênes, où il fut reçu avec
+enthousiasme. Il fit venir dans cette dernière ville l'architrésorier Le
+Brun, à qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration
+qu'il y établissait. Là aussi il se sépara de sa soeur Élisa, qui
+l'avait accompagné dans son voyage, et à qui il donna encore la petite
+république de Lucques, qu'il joignit aux États de Piombino. On commença
+à revoir, à cette époque, les Français décorés des croix et cordons
+étrangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoyés à
+l'empereur pour qu'il les distribuât à son gré. Il les partagea entre
+ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de
+ses maréchaux.
+
+À Vérone, on donna à l'empereur le spectacle d'un combat de chiens et de
+taureaux, dans l'ancien amphithéâtre qui contenait quarante mille
+spectateurs. À son arrivée, un cri général d'applaudissement s'étant
+élevé, il fut véritablement ému de ces acclamations, imposantes par leur
+nombre et le lieu où il se voyait appelé à les recevoir; mais les fêtes
+données à Gênes furent réellement magiques. On avait construit des
+jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous
+à une sorte de temple, flottant aussi, qui, s'étant approché du rivage,
+reçut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques liées entre elles
+s'étant éloignées dans le port, l'empereur se trouva au milieu d'une île
+charmante d'où il put contempler la ville de Gênes, illuminée avec soin
+et comme embrasée par des feux d'artifice tirés de plusieurs endroits en
+même temps.
+
+Tandis qu'on était à Gênes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se
+trouva complètement dans son goût, car il s'amusait partout où il
+pouvait découvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury,
+retiré à Rome depuis son émigration, y jouissait de la réputation que
+l'ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemblée
+constituante. Il avait cependant le désir de rentrer en France. M. de
+Talleyrand lui écrivit de Gênes et le détermina à venir se présenter à
+l'empereur. Il arriva, et prenant aussitôt cette attitude obséquieuse
+que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gênes en
+répétant à haute voix qu'il venait voir le grand homme. Il obtint une
+audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l'estimant ce qu'il
+valait, se complut dans l'idée de lui faire donner un démenti à sa
+conduite passée. Il le gagna facilement, en le caressant un peu,
+l'attira en France, où nous lui avons vu jouer un rôle passablement
+ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l'Assemblée
+constituante ne s'étaient point effacés, trouva bien des occasions
+d'exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant à la
+sottise de ses flatteries l'évidence la plus maligne.
+
+À Gênes, M. l'abbé de Broglie fut nommé évêque d'Acqui.
+
+Tandis que l'empereur allait ainsi, parcourant l'Italie et y consolidant
+sa puissance, que tout le monde autour de lui se fatiguait de la
+représentation continuelle dans laquelle il retenait sa cour, que
+l'impératrice, heureuse de l'élévation de son fils, et pourtant affligée
+de s'en voir séparée, s'amusait de toutes ces fêtes dont elle était
+l'objet, et des exhibitions magnifiques qu'elle faisait de toutes ses
+pierreries et de ses plus élégantes toilettes, je menais une vie
+paisible et agréable dans la vallée de Montmorency, chez madame
+d'Houdetot dont j'ai déjà parlé. Les souvenirs de cette aimable femme me
+reportaient vers le temps qu'elle se plaisait à conter; je m'amusais à
+l'entendre parler de ces fameux philosophes qu'elle avait tant connus,
+et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations. Tout
+animée par les confessions de Jean-Jacques Rousseau, je m'étonnais
+quelquefois de la trouver refroidie sur son compte; et je dirai en
+passant que l'opinion de madame d'Houdetot, qui semblerait avoir dû
+conserver plus d'indulgence qu'une autre pour Rousseau, n'a pas peu
+contribué à me mettre en défiance sur le caractère de cet homme qui, je
+crois, n'a eu d'élévation que dans le talent[16].
+
+ [Note 16: Ma grand'mère était, comme on le voit et comme
+ je l'ai dit dans la préface de cet ouvrage, très liée avec
+ madame d'Houdetot, malgré la différence des âges, des
+ sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans
+ intérêt ce qu'elle écrivait à son mari, durant le séjour
+ qu'elle faisait, en ce moment même, chez cette femme célèbre,
+ par les confessions de Rousseau, et par les mémoires de
+ madame d'Épinay: «Sannois, 22 floréal an XIII (12 mai 1805).
+ Ce matin, après les leçons de Charles, j'ai été voir madame
+ d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouvée digne
+ d'être admise à de petites confidences sentimentales, que
+ j'ai d'autant mieux reçues que ma pensée habituelle, tournée
+ vers toi, et devenue un peu mélancolique par l'absence, me
+ rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de
+ coeur. Elle m'a montré des vers qu'elle avait faits pour son
+ ancien ami (M. de Saint-Lambert), m'a fait voir trois
+ portraits qu'elle avait de lui, et m'a parlé de ses
+ jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec
+ une sorte de naïveté et d'ignorance du mal, si je puis parler
+ ainsi, qui la rendait touchante et excusable à mes yeux. Mon
+ ami, je suis convaincue que la société de cette femme serait
+ dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son
+ choix. Celle qui hésiterait encore entre son coeur et la
+ vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement
+ encore qu'elle ne s'éloignerait d'une personne corrompue.
+ Elle est si calme, si heureuse, si peu inquiète de son sort
+ futur! Il semble enfin qu'elle se repose sur cette parole de
+ l'Évangile qui paraît faite pour elle: «Beaucoup de péchés
+ lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé!»
+
+ »N'allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d'une
+ vieillesse paisible après une jeunesse un peu égarée, dérange
+ mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu'une autre, mon
+ cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce
+ qu'elle est appuyée sur le bonheur et sur l'amour Je réponds
+ de moi, parce que je t'aime et que je te suis chère. Douze
+ années d'expérience m'ont assez prouvé que mon coeur t'était
+ uniquement destiné, mais, ta sévérité dût-elle s'en alarmer,
+ je n'aurais pas été si sûre si tu n'avais pas été mon mari.»
+ Quelques années plus tard, vers la fin du mois de janvier
+ 1813, madame d'Houdetot mourait à l'âge de quatre-vingt-trois
+ ans, et ma grand'mère traçait d'elle ce portrait que je
+ retrouve dans un de ses cahiers. «Madame d'Houdetot vient de
+ mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des
+ orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce
+ et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exercée,
+ est-ce le courage d'une âme forte, est-ce enfin le concours
+ des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à
+ ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute.
+ Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui
+ heurtent la vie, mais il a dû l'empêcher de les rencontrer.
+ Semblable à ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait
+ passer à côté de l'écueil sans l'avoir prévu ni en être
+ froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui
+ n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est
+ accoutumé de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de
+ l'avertir, on serait bien plus sûr d'attrister que d'éclairer
+ sa touchante ignorance.
+
+ »Madame d'Houdetot était née dans une époque heureuse et
+ brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui
+ avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV,
+ laissaient après eux en s'éteignant une trace de lumière
+ prolongée qui suffisait encore pour échauffer l'esprit de
+ leurs successeurs. La longue et pacifique administration du
+ cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps
+ de se développer. Madame d'Houdetot put rencontrer
+ facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les
+ goûts qu'elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait
+ alors, elle tint d'abord dans la société la place qu'on y
+ voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis
+ quinze ans jusqu'à vingt les femmes se ressemblent à peu
+ près. Élevées dans les mêmes habitudes, formées par la même
+ éducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins
+ d'agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des
+ qualités absolument nécessaires à l'éloge qu'on doit pouvoir
+ faire d'une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se
+ marient-elles qu'on ignore encore, même leurs parents, même
+ elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur
+ conduite.
+
+ »Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont
+ moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde
+ éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a
+ choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après
+ avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs
+ faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui
+ eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre
+ les femmes qui apporte d'avance des principes établis, qui
+ les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les
+ retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte
+ et particulière. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne
+ nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer,
+ ne peut pas être assurément comprise dans cette classe.
+ Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à
+ chacune des actions de sa vie, lui mérite une place
+ particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame
+ d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des
+ incidents particuliers la placèrent dans une société qui
+ professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer.
+ Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia
+ leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions.
+ Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors _les philosophes_
+ ou _les académiciens_, sa jeune et riante imagination
+ s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la
+ censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter
+ souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à
+ son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui
+ prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou
+ peut-être n'avait pas voulu prévoir, que les nouvelles
+ institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que
+ sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment
+ d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été
+ exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d'Houdetot une
+ doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et
+ quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu
+ de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de
+ la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments
+ d'interrègne, qui auraient attristé madame d'Houdetot. Si la
+ nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque
+ ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la
+ détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de
+ détruire une semblable illusion?
+
+ »On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdetot, je
+ ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté
+ demande un certain discernement du mal; elle le voit et le
+ pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui
+ que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir
+ réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle,
+ et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui
+ n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout
+ simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette
+ bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de
+ ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit,
+ beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle
+ dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui
+ décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé!
+ Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux,
+ donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme
+ que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot
+ disait-elle souvent: «Les plaisirs m'ont quittée, mais je
+ n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun.» Cette
+ disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie,
+ et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des
+ biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait
+ le souvenir, car son âme conservait une sorte de
+ reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.
+
+ »Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne
+ heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de
+ tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien
+ gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue
+ d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en
+ extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait
+ avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à
+ contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les
+ dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer,
+ et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir
+ de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils
+ avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet
+ d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.
+
+ »Madame d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en
+ faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût
+ acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de
+ souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son
+ caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent
+ fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses
+ plaisirs.
+
+ »Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre,
+ aux tristes impressions produites par les mouvements
+ politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir
+ à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle
+ vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents
+ s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle
+ n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation,
+ imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour
+ vivre dans cette intimité de famille et d'affection à
+ laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on
+ ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs.
+
+ »Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y
+ rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir
+ encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin
+ d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la
+ conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus,
+ d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont
+ la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle
+ croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle
+ se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les
+ facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa
+ vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il
+ fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une
+ providence indulgente la servit encore en préservant ses
+ dernières années de l'isolement qui les accompagne
+ ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses
+ vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé
+ son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre
+ avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses
+ sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait
+ quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur,
+ mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa
+ vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette
+ indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir
+ seule le droit de réclamer.
+
+ »D'ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme
+ qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice
+ prolongé des facultés du coeur n'en affaiblit point
+ l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en
+ quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que
+ l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, «Ne
+ m'oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en
+ pleurs autour de son lit de mort, «j'aurais plus de courage
+ s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive
+ dans votre souvenir!» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par
+ le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots:
+ _J'aime!_ ont été le dernier accent que son âme en s'exhalant
+ ait porté vers la Divinité.» (P. R.)]
+
+Paris était, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille
+impériale vivait dispersée à la campagne. Je voyais quelquefois madame
+Louis Bonaparte à Saint-Leu que son mari avait acheté. Louis paraissait
+exclusivement occupé des embellissements de son jardin. Sa femme était
+solitaire, malade, et toujours craintive de laisser échapper un mot qui
+lui déplût. Elle n'avait osé ni se réjouir de l'élévation du prince
+Eugène, ni pleurer son absence qui devenait indéfinie. Elle écrivait
+peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres fût respecté.
+
+Dans une des visites que je lui fis, elle m'apprit que le bruit s'était
+répandu que MM. de Polignac, enfermés au château de Ham, avaient fait
+des tentatives pour s'échapper, qu'on les avait transférés au Temple,
+qu'on accusait madame Bonaparte d'y prendre, par moi, un assez grand
+intérêt.
+
+Cette accusation, dont madame Louis soupçonnait Murat d'être l'auteur,
+n'avait assurément aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus à
+ces deux prisonniers, et, moi, j'avais entièrement perdu de vue la
+duchesse de Polignac.
+
+Je m'appliquai à vivre fort retirée, afin de pouvoir répondre par ma
+solitude aux discours que l'on essayerait de tenir sur ma conduite; mais
+je fus, de plus en plus, affligée de ces précautions, et surtout de ne
+pouvoir profiter de la place où je me trouvais, pour être utile autant
+que je l'aurais désiré, soit à l'empereur lui-même, soit aux
+personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grâces.
+
+Il y a dans mon humeur généralement assez de bienveillance; de plus, je
+mettais un peu d'amour-propre qui, je crois, n'était pas mal entendu, à
+servir ceux qui, dans le début, m'avaient blâmée, et à imposer silence à
+leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n'auraient
+pas été sans générosité. Enfin, je croyais encore que l'empereur
+s'attacherait des personnes rétives, par la permission qu'il
+m'accorderait d'apporter jusqu'à lui leurs sollicitations et leurs
+besoins; et, comme je l'aimais encore, quoiqu'il m'inspirât plus de
+crainte que par le passé, je souhaitais toujours qu'il se fit aimer.
+Mais il fallut bien m'apercevoir que, mon plan n'étant pas toujours
+approuvé par lui, je pourrais m'en trouver dupe. Il fallut songer à me
+défendre, plutôt que chercher à protéger les autres. Je faisais sur tout
+cela des réflexions qui m'affligeaient; puis, dans d'autres moments,
+prenant mon parti, je m'arrangeais des inégalités de ma situation, me
+déterminant à n'en regarder que le côté agréable. J'avais dans le monde
+une petite considération qui me plaisait, de l'aisance, pourtant
+accompagnée d'un peu de gêne, comme il arrive toujours aux gens dont la
+fortune est peu solide, et dont les dépenses sont obligées. Mais j'étais
+jeune, et je ne pensais pas beaucoup à l'avenir. La société qui
+m'entourait était agréable, ma mère parfaite, mon mari aimable et bon,
+mon fils aîné charmant[16a]; je vivais intimement avec ma soeur bonne et
+spirituelle. Tout cela détournait mes pensées de la cour, et m'en
+faisait supporter les inconvénients. Ma santé seule me donnait des
+inquiétudes de tous les moments; car elle était mauvaise, et,
+visiblement, une vie agitée l'affaiblissait encore. Au reste, je ne
+saurais trop dire pourquoi je me suis oubliée à parler de moi dans ce
+détail; si jamais tout ceci doit être lu par un autre que mon fils,
+assurément il ne faudrait pas hésiter à le supprimer. Pendant le séjour
+de l'empereur en Italie, il y eut à la Comédie Française deux succès:
+_le Tartuffe de moeurs_, traduit ou plutôt imité de l'_École du
+scandale_ de Sheridan, par M. Chéron, et _les Templiers._ Ce M. Chéron
+était un homme d'esprit qui avait été député à l'Assemblée législative;
+il avait épousé une nièce de l'abbé Morellet; j'étais extrêmement liée
+avec eux. L'abbé avait écrit à l'empereur pour qu'il donnât une place à
+M. Chéron.[16b] Au retour de ce voyage, le _Tartuffe de moeurs_ fut joué
+devant Bonaparte; il s'en amusa tellement, qu'après s'être informé près
+de M. de Rémusat de ce qu'était l'auteur, et avoir appris de lui qu'il
+méritait qu'on l'employât, dans un moment de facilité et de
+bienveillance, il l'envoya préfet à Poitiers. Malheureusement pour sa
+famille, il y mourut au bout de trois ans de séjour; sa femme est une
+personne de beaucoup de mérite et d'esprit.
+
+ [Note 16a: Les lettres de ma grand'mère, et ce n'en est pas
+ le moindre prix, sont remplies de récits sur l'esprit, la
+ grâce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me
+ pardonnera d'en citer un exemple. Dans une lettre du 29
+ floréal an XIII (19 mai 1805), après quelques éloges de la
+ facilité de son fils à apprendre et à comprendre, elle
+ ajoute: «Je ne sais si, tout paternel que vous êtes, vous ne
+ sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi,
+ mais je vous assure que je n'exagère rien, et si vous ne me
+ croyez pas, consultez sa grand'mère (madame de Vergennes).
+ Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle
+ s'acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser
+ aucune inquiétude. Le petit couche près d'elle, et, excepté à
+ l'heure de ses leçons, où on me l'envoie, il reste près
+ d'elle, ou dans le jardin, à jouer sous ses yeux. Il la
+ réveille un peu matin, mais il me semble que cela l'amuse, et
+ c'est ordinairement dans ce moment de la journée qu'elle lui
+ donne ce qu'elle appelle la _leçon d'esprit_; en effet, c'est
+ alors qu'elle le fait causer. Elle s'est imaginée de faire
+ avec lui des dialogues des morts: Charles fait un
+ interlocuteur, et ma mère un autre. Hier, le dialogue était
+ entre Néron et Talma. Après avoir parlé de la tragédie,
+ Charles, sous le nom du second, demanda à Néron s'il avait à
+ Rome un premier chambellan chargé de ses plaisirs. Après
+ avoir répondu, Néron questionne à son tour, et veut savoir
+ quel était le premier chambellan des Français pendant la vie
+ de Talma. Alors celui-ci vous nomme, et fait de grands éloges
+ de vous; après cela, il parle de votre famille, de votre
+ femme qui est une bonne mère, et puis de votre belle-mère, et
+ Talma ajoute avec un air confidentiel: «Seigneur, si vous
+ voulez me garder le secret, je vous dirai qu'il a une
+ belle-mère qui est tout à fait folle de son petit-fils,» et
+ maman de rire, et d'être ravie en me contant cela. Mais en
+ voilà assez sur ce marmot, à qui j'ai demandé hier pourquoi
+ je l'aimais tant, et qui m'a répondu: «Parce que je suis le
+ fils de papa.» Qu'en dites-vous? Est-ce que je ne l'élève pas
+ bien?» (P. R.)]
+
+ [Note 16b: Malgré cette recommandation, personne ne
+ s'étonnera, sans doute, que je n'aie pas supprimé ces détails
+ personnels qui donnent à ce récit du naturel et un intérêt
+ particulier. (P. R.)]
+
+_Les Templiers_ avaient été lus à Bonaparte par M. de Fontanes,
+approuvés dans quelques parties, blâmés dans d'autres. Il
+voulait qu'on y fit quelques corrections, auxquelles Raynouard,
+l'auteur, se refusa. L'empereur en demeura un peu piqué. Il ne trouva
+pas très bon que _les Templiers_ eussent un si grand succès. Il se piéta
+contre l'ouvrage, un peu contre l'auteur, et mit à les blâmer l'un et
+l'autre une sorte de petitesse et de despotisme, qui s'alliaient fort
+bien chez lui, quand une personne ou une chose avait excité sa mauvaise
+humeur. Tout cela arriva quand il fut revenu[16c]. En général, il aurait
+voulu que son goût et ses opinions servissent de règle. Il avait pris à
+gré la musique des _Bardes_, opéra de Lesueur, et il était tout près de
+trouver mauvais que le public de Paris n'en jugeât pas comme lui.
+
+ [Note 16c: C'est seulement à son retour à Paris que
+ l'empereur se livra à l'humeur dont il est ici parlé, car
+ voici ce qu'il écrivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er
+ juin 1805), à M. Fouché: «Il me parait que le succès de la
+ tragédie des _Templiers_ dirige les esprits sur ce point de
+ l'histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas
+ qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets
+ seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans
+ un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette
+ époque n'est pas assez éloignée pour ne pas réveiller des
+ passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et, sans
+ porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez
+ empêcher cela, sans faire paraître votre intervention. Vous
+ pourriez en parler à M. Raynouard qui parait avoir du talent.
+ Pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une
+ tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu
+ d'être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur
+ de la nation. C'est dans ce genre de pièces, surtout, que le
+ théâtre est neuf, car sous l'ancien régime on ne les aurait
+ pas permises. L'oratorio de Saül n'est pas autre chose; c'est
+ un grand homme succédant à un roi dégénéré.» (P. R.)]
+
+L'empereur partit de Gênes pour revenir directement à Paris. C'était la
+dernière fois qu'il voyait cette belle Italie où il semblait qu'il eût
+épuisé toutes les manières de frapper les hommes, comme général, comme
+pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna
+les travaux qui devaient, ainsi qu'au Simplon, faciliter les
+communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmentée
+des grands seigneurs italiens et des dames qu'il y attacha. Il avait
+déjà pris des chambellans parmi les Belges, et on commença à entendre
+autour de lui tous ces différents accents, qui variaient seuls les
+formules obséquieuses qu'on lui adressait.
+
+Il arriva, le 11 juillet, à Fontainebleau, et de là il vint s'établir à
+Saint-Cloud. Peu de temps après son arrivée, _le Moniteur_ fut hérissé
+de notes animées et demi-menaçantes qui annonçaient l'orage que l'Europe
+ne tarderait point à voir éclater. Quelquefois ces notes renfermaient
+certaines expressions marquantes qui décelaient l'auteur qui les avait
+dictées. Il en existe une de ce temps qui me frappa:
+
+Les journaux anglais rapportaient qu'on avait imprimé à Londres une
+généalogie supposée de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez
+haut sa noblesse.
+
+«Ces recherches sont bien puériles, dit la note. À tous ceux qui
+demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la réponse est
+bien facile: Elle date du 18 brumaire.»
+
+Je revis l'empereur avec un mélange de sentiments, dont quelques-uns
+étaient pénibles. Il était assez difficile de n'être pas ému par sa
+présence; mais je souffrais en éprouvant cette émotion mêlée d'une
+certaine défiance qu'il commençait à m'inspirer[16d].
+
+ [Note 16d: Les indiscrétions ou l'imprudence de M.
+ Salembeni n'avaient pas seules causé quelque souci à mes
+ grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre
+ de mon grand-père qui donne des détails sur une dénonciation
+ plus sérieuse, à laquelle ce passage fait allusion:
+
+ «Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805).
+
+ »Je ne veux pas, ma chère amie, laisser partir Corvisart sans
+ lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il
+ compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me
+ promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tôt.
+ Gardez pour vous ce que je vous dis de l'époque de mon
+ arrivée, parce que l'empereur veut laisser croire qu'il
+ n'arrivera à Paris que dans deux mois, mais la vérité est que
+ son projet serait d'arriver à Fontainebleau le 22 ou le 23,
+ au plus tard, du mois prochain. J'ai encore un motif de vous
+ écrire par Corvisart, c'est que toutes nos lettres sont lues,
+ ou dans le cas de l'être, ce qui ne laisse pas de me gêner
+ fort quand je veux m'entretenir avec vous. C'est une lettre
+ de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue à la
+ poste, a occasionné son renvoi. Cela m'a empêché bien des
+ fois de vous écrire à coeur ouvert, et m'a bien des fois
+ rendu malheureux. J'aurais eu, par exemple, à vous prévenir,
+ ma chère amie, que vous avez encore été calomniée auprès de
+ l'empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accusée
+ d'avoir pris part à de mauvaises plaisanteries faites par
+ madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frères de
+ l'empereur. Sa Majesté ne m'en a pas parlé, mais il en a
+ cependant été frappé, et en a parlé à d'autres, plusieurs
+ fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument
+ avec cette famille. Vous sentez ce que j'ai eu à répondre aux
+ personnes qui m'en ont parlé de la part de l'empereur, sans
+ me permettre de m'en expliquer avec lui. Vous pensez bien que
+ je n'ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais
+ qu'on me dit quel est le dénonciateur. J'ai même assuré que,
+ si c'était un rapport de Fouché, je passerais entièrement
+ condamnation. On ne m'a rien répondu, parce que, j'en suis
+ sûr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours,
+ et toujours pour le métier délicat que nous lui avons vu
+ faire cet hiver. Quoiqu'il ne convienne pas que vous écriviez
+ sur cela à l'empereur, ni à l'impératrice, vous pourriez
+ cependant voir Fouché, et lui demander de vous rendre le
+ service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports
+ qui vous ont accusée. Vous pourriez peut-être, aussi, vous
+ expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans
+ doute le moyen de nous servir. Si vous écriviez à
+ l'impératrice, ce qui serait bien, car vous ne lui écrivez
+ pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif,
+ toucher quelque chose de votre manière de vivre. Il me vient
+ l'idée qu'il serait possible que votre soeur, qui fréquente
+ davantage les Damas, eût donné lieu à quelque méprise. Voyez
+ surtout cela avec votre bonne tête et vos réflexions
+ ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous
+ mander, enfin, en toute sûreté, car il y a déjà longtemps que
+ cela dure. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois pour cela
+ maltraité par le maître. Il pourrait être mieux, mais je n'ai
+ pas lieu de me plaindre. Quant à l'impératrice elle ne me
+ parle jamais que d'elle et de ce qui l'intéresse
+ personnellement. Il est impossible d'être plus complètement
+ personnelle qu'elle n'est devenue. Cependant, elle prend
+ plaisir à se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours
+ lire à l'empereur.» (P. R.)]
+
+L'impératrice me revit avec amitié. Je lui livrai assez franchement les
+peines secrètes que je ressentais. Je lui témoignai ma surprise de voir
+que, vis-à-vis de son époux, les dévouements passés ne défendaient
+nullement contre aucune prévention subite. Elle lui redit mes paroles.
+Comme elles ne manquaient ni de vérité, ni de force, il les entendit
+assez bien. Il revint toujours sur ce qu'il n'appelait _dévouement_ que
+celui qui donnait toute la personne, tous les sentiments, toutes les
+opinions, et répéta qu'il fallait que nous abandonnions jusqu'à la plus
+petite de nos anciennes habitudes pour n'avoir plus qu'une pensée, celle
+de son intérêt et de ses volontés. Il promettait, en récompense, une
+grande élévation, beaucoup de fortune, bien des jouissances pour
+l'orgueil, «Je leur donnerai, disait-il en parlant de nous, de quoi se
+moquer de ceux qui les blâment aujourd'hui, et s'ils veulent rompre avec
+mes ennemis, je mettrai mes ennemis à leurs pieds.» Au reste, comme,
+durant le séjour qu'il fit en France avant la campagne d'Austerlitz, son
+esprit fut tendu vers des affaires fort importantes, nous eûmes alors
+peu de tracas intérieurs, et notre position redevint assez douce.
+
+Je me souviens, dans le moment, d'une petite anecdote qui n'a
+d'importance que parce qu'elle peut encore servir à peindre cet homme
+étrange; et, pour cette raison, je ne crois pas devoir la passer sous
+silence.
+
+Le despotisme de sa volonté s'étendait à mesure qu'il agrandissait le
+cercle dont il voulait s'entourer. Il est très vrai de dire qu'il eût
+voulu être seul le maître des réputations, pour les faire et défaire à
+son gré. Il compromettait un homme, flétrissait une femme pour un mot,
+sans aucune espèce de précautions. Mais il trouvait très mauvais que le
+public osât regarder et juger la conduite de ceux, ou de celles, qu'il
+avait mis comme en sauvegarde sous l'auréole dont il s'entourait.
+
+Pendant le voyage d'Italie, le rapprochement et l'oisiveté des palais
+avaient donné lieu à quelques galanteries plus ou moins sérieuses, dont
+on avait écrit les récits à Paris, et dont la médisance s'était un peu
+amusée. Un jour que nous étions un assez grand nombre de dames du palais
+déjeunant avec l'impératrice, et parmi lesquelles se trouvaient celles
+qui avaient été en Italie, Bonaparte entre tout à coup dans la salle à
+manger, et, avec un visage assez gai, s'appuyant sur le dos du fauteuil
+de sa femme, nous adresse aux unes et aux autres quelques paroles
+insignifiantes; puis, nous questionnant toutes sur la vie que nous
+menons, il nous apprend, d'abord à mots couverts, que, parmi nous, il y
+en a quelques-unes qui sont l'objet des discours du public.
+L'impératrice, qui connaissait son mari, et qui savait que, de paroles
+en paroles, il pouvait aller très loin, veut rompre cette conversation;
+mais l'empereur, la suivant toujours, arrive en peu de moments à la
+rendre assez embarrassante. «Oui, mesdames, dit-il, vous occupez les
+bons habitants du faubourg Saint-Germain. Ils disent, par exemple, que
+vous, madame ***, vous avez telle liaison avec M. ***; que vous,
+madame...» en s'adressant ainsi à deux ou trois d'entre nous, les unes
+après les autres. On peut se figurer aisément l'embarras dans lequel un
+semblable discours nous mettait toutes. Je crois encore, en vérité, que
+l'empereur s'amusait de ce malaise qu'il excitait: «Mais, ajouta-t-il
+tout à coup, qu'on ne croie pas que je trouve bons de semblables propos!
+Attaquer ma cour, c'est m'attaquer moi-même; je ne veux pas qu'on se
+permette une parole, ni sur moi, ni sur ma famille, ni sur ma cour.» Et
+alors, son visage devenant menaçant, son ton de voix plus sévère, il fit
+une longue sortie contre la partie de la société de Paris qui se
+montrait encore rebelle, disant qu'il exilerait toute femme qui
+prononcerait un mot sur une dame du palais, et s'échauffant sur ce texte
+absolument à lui seul, car aucune de nous n'était tentée de lui
+répondre. L'impératrice abrégea le déjeuner, pour terminer une pareille
+scène. Le mouvement qu'on fit interrompit l'empereur, qui s'en alla
+comme il était venu. Une de nos dames, béate admiratrice de _tout_
+Bonaparte, était toute prête à s'attendrir sur la bonté d'un tel maître
+qui voulait que notre réputation fût quelque chose de sacré. Mais madame
+de ***, femme de beaucoup d'esprit, lui répondit avec impatience: «Oui,
+madame, que l'empereur nous défende encore de cette manière, et nous
+serons perdues!»
+
+Il s'étonna beaucoup lorsque l'impératrice lui représenta le ridicule de
+cette scène, et il prétendit toujours que nous devions lui savoir gré
+de la chaleur avec laquelle il s'offensait, quand on nous attaquait.
+
+Pendant son séjour à Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une
+grande quantité de décrets relatifs à l'administration des nouveaux
+départements qu'il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil
+d'État, auquel, de jour en jour, il donnait plus d'influence, parce
+qu'il était bien sûr de l'avoir sous sa dépendance. Il se montra à
+l'Opéra, et fut bien reçu des Parisiens; cependant il les trouvait
+toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il
+menait une vie pleine et sérieuse, prenant quelquefois le délassement de
+la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du
+monde qu'une fois par semaine. Ces jours-là, la Comédie française venait
+à Saint-Cloud, et y représentait des tragédies ou des comédies, sur un
+très joli théâtre qu'on y avait construit. Ce fut alors que commencèrent
+les embarras de M. de Rémusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand
+appelait _l'inamusable_. En vain, on choisissait dans notre répertoire
+théâtral quelques-uns de nos chefs-d'oeuvre; en vain, nos meilleurs
+comédiens s'évertuaient à lui plaire; le plus souvent il apportait à
+ces représentations un esprit préoccupé et distrait par la gravité de
+ses rêveries. Il s'en prenait à son premier chambellan, à Corneille, à
+Racine, aux acteurs, du peu d'attention qu'il avait donné au spectacle.
+Il aimait le talent, ou plutôt la personne de Talma, avec qui il avait
+eu quelque liaison, pendant l'obscurité de sa première jeunesse. Il lui
+donnait beaucoup d'argent, et le recevait familièrement; mais Talma
+lui-même ne venait guère plus qu'un autre à bout de l'intéresser. Tel
+qu'un malade qui se prend aux autres du mauvais état de sa santé, il
+s'irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient à
+autrui, et croyait toujours qu'en grondant et tourmentant, il ferait
+inventer enfin ce qui arriverait à le distraire. Il fallait plaindre
+très sérieusement l'homme chargé de ses plaisirs. Malheureusement pour
+nous, M. de Rémusat a été cet homme-là, et je pourrais dire ce qu'il a
+eu à souffrir.
+
+En ce même temps, l'empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre
+les Anglais, par quelques succès maritimes. Les flottes réunies,
+espagnoles et françaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait
+de défendre les colonies. L'amiral Nelson, nous poursuivant partout,
+sans doute dérangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait
+soigneusement, et à croire nos journaux, nous battions les Anglais
+journellement.
+
+Il est vraisemblable que le projet de la descente était abandonné. Le
+ministère anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le
+continent. L'empereur de Russie, jeune et appelé à l'indépendance par
+son caractère, se blessait déjà peut-être de la prépondérance que
+voulait exercer le nôtre, et quelques-uns de ses ministres étaient
+soupçonnés de favoriser la politique anglaise qui voulait qu'il devînt
+notre ennemi. La paix avec l'Autriche ne tenait qu'à un fil, le roi de
+Prusse seul semblait décidé à demeurer notre allié.
+
+«Pourquoi, disait encore une note du _Moniteur_, tandis que l'empereur
+de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que
+celui de France exerçât la sienne sur quelques parties de l'Italie?
+Lorsque, avec le télescope d'Herschell, il observe de la terrasse du
+palais de Tauride ce qui se passe entre l'empereur des Français et
+quelques peuplades de l'Apennin, il n'exige pas sans doute que
+l'empereur des Français ne voie pas ce que devient cet ancien et
+illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est à la
+mode d'accuser la France d'ambition; cependant quelle a été sa
+modération passée! etc., etc...»
+
+Au mois d'août, l'empereur partit pour Boulogne. Il n'entrait plus alors
+dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la
+nombreuse armée qui campait dans le Nord, et qu'il n'allait point tarder
+à faire marcher. Pendant cette absence, l'impératrice fit un voyage aux
+eaux de Plombières; et je puis, il me semble, employer ce répit à
+revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques détails sur M. de
+Talleyrand, détails que, je ne sais pourquoi, j'ai omis jusqu'à présent.
+
+On sait comment M. de Talleyrand, rentré en France depuis quelque temps,
+fut nommé ministre des relations extérieures[17], par les soins de
+madame de Staël qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le
+gouvernement des directeurs qu'il fit connaissance avec madame Grand.
+Quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, cette belle Indienne
+était encore remarquée, alors, pour sa beauté. Elle voulait passer en
+Angleterre où vivait son mari, et elle alla demander un passeport à M.
+de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet,
+apparemment, que le passeport ne fut point donné, ou devint inutile.
+Madame Grand demeura à Paris, et, peu après, on la vit fréquenter
+l'hôtel des relations extérieures, et plus tard elle y fut logée.
+Cependant Bonaparte était premier consul; ses victoires et ses traités
+avaient amené à Paris les ambassadeurs des premières puissances de
+l'Europe, et une foule d'étrangers. Les hommes obligés, par leur état,
+de fréquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de
+trouver à sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les
+honneurs; seulement, ils s'étonnaient de la faiblesse qui avait consenti
+à mettre dans une telle évidence une femme belle seulement, et d'un
+esprit si médiocre, et d'un caractère si difficile, qu'elle blessait
+continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui échappaient,
+comme elle troublait son repos par l'inégalité de son humeur. M. de
+Talleyrand a de la douceur et un grand _laisser aller_ pour toutes les
+habitudes journalières. Il est assez aisé de le dominer en
+l'effarouchant, parce qu'il n'aime point le bruit, et madame Grand
+employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le
+dominer.
+
+ [Note 17: Le 15 juillet 1797. Il était rentré en France
+ depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)]
+
+Cependant, quand il fut question de présenter les ambassadrices chez le
+ministre, il s'éleva des difficultés. Quelques-unes ne voulurent point
+être exposées à être reçues par madame Grand. Elles se plaignirent, et
+ces mécontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitôt,
+il eut avec M. de Talleyrand, à ce sujet, un entretien décisif, et il
+déclara à son ministre qu'il devait bannir madame Grand de sa maison.
+Celle-ci, à peine eut-elle appris une pareille décision, qu'elle vint
+trouver madame Bonaparte; et, à force de larmes et de supplications,
+elle obtint qu'elle lui procurât une entrevue avec Bonaparte. Elle ne
+fut pas plus tôt en sa présence, qu'elle tomba à ses genoux et le supplia
+de révoquer un arrêt qui la réduisait au désespoir. Bonaparte finit par
+être ému des pleurs et des cris de cette belle personne; et après
+l'avoir un peu calmée: «Je ne vois qu'un moyen, dit-il. Que Talleyrand
+vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son
+nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui.» Madame Grand fut très
+satisfaite de cette décision. Le consul la répéta à M. de Talleyrand en
+ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se déterminer. On a dit
+qu'il avait trouvé un malin plaisir à le faire marier, et qu'il était
+secrètement charmé de cette occasion de le flétrir, et, suivant son
+système favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidélité
+que celui-ci serait forcé de lui garder. Il est bien possible que cette
+idée soit entrée dans sa tête; il est certain aussi que madame
+Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrême empire,
+usa de tout son crédit auprès de son époux, pour le rendre favorable à
+madame Grand.
+
+M. de Talleyrand rentra chez lui, assez troublé de la prompte
+détermination qu'on exigeait de lui. Il y fut accueilli par des scènes
+violentes; on l'attaqua avec tous les moyens qui devaient le plus
+épuiser sa résistance; il fut pressé, poursuivi, agité contre ses
+inclinations. Un reste d'amour, la puissance de l'habitude, peut-être
+aussi la crainte d'irriter une femme qu'il est impossible qu'il n'eût
+pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le déterminèrent. Il céda,
+partit pour la campagne, et trouva dans un village de la vallée de
+Montmorency un curé qui consentit à le marier. Deux jours après on
+apprit que madame Grand était devenue madame de Talleyrand, et tous les
+embarras du Corps diplomatique furent aplanis. Il paraît que M. Grand,
+qui habitait en Angleterre, quoique peu désireux de retrouver une femme
+avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne négligea point
+l'occasion de se faire payer alors chèrement les réclamations contre ce
+mariage dont il menaça, à plusieurs reprises, les deux nouveaux époux.
+Pour avoir quelques distractions dans sa propre maison, M. de Talleyrand
+fit venir de Londres la fille d'une de ses amies qui, en mourant, lui
+avait recommandé cette enfant. C'est cette petite Charlotte qu'on a vu
+élever chez lui, et qu'on a crue, très faussement, être sa fille. Il s'y
+attacha vivement, soigna beaucoup son éducation, et, à l'âge de dix-sept
+ans, l'ayant adoptée et décorée de son nom, il l'a mariée à son cousin
+le baron de Talleyrand. Elle se conduit fort bien aujourd'hui, et elle
+est venue à bout de gagner la bienveillance des Talleyrand, tous d'abord
+assez justement mécontents de ce mariage.
+
+Les gens qui connaissent M. de Talleyrand, qui savent à quel point il
+porte la délicatesse du goût, l'habitude d'une conversation fine et
+spirituelle, et le besoin d'un repos intérieur, se sont étonnés qu'il
+ait uni sa vie à celle d'une personne qui le choquait à tous les moments
+de la journée. Il est donc assez vraisemblable que des circonstances
+impérieuses l'ont forcé, et que la volonté de Bonaparte, et le peu de
+temps qu'on lui a donné pour se déterminer, se sont opposés à la
+rupture, qui, dans le fond, lui eût bien mieux convenu. En effet, quelle
+différence pour M. de Talleyrand, si, en s'affranchissant d'un tel joug,
+il eût dès lors pris pour but de sa conduite son rapprochement futur
+avec l'Église qu'il avait abandonnée! Sans oser lui souhaiter que ce
+retour eût été fait avec une véritable bonne foi, combien il eût gagné
+de considération, si, plus tard, quand tout fut à peu près recréé et
+replacé, il eût revêtu l'automne de sa vie de la pourpre romaine, et du
+moins réparé, pour le monde, le scandale de sa vie! Cardinal, grand
+seigneur, homme vraiment distingué, il aurait eu des droits à tous les
+respects, à tous les égards, et sa marche n'aurait pas eu ce caractère
+d'embarras et d'hésitation qui l'a tant gêné depuis. Mais dans la
+situation où il s'est mis, quelles précautions n'a-t-il pas dû prendre
+pour échapper, autant que possible, au ridicule toujours suspendu sur
+lui! Sans doute il s'est mieux tiré qu'un autre de l'étrange évidence
+dans laquelle il était. Un profond silence sur les ennuis secrets, les
+apparences d'une complète indifférence pour les niaiseries qui
+échappaient à sa compagne et pour les écarts qu'elle se permit, un peu
+de hauteur à l'égard de ceux qui auraient tenté de sourire de lui ou
+d'elle, une extrême politesse qui appelait la bienveillance, un grand
+crédit, une considération politique immense, une fortune énorme,
+dépensée noblement, une patience à toute épreuve pour dévorer l'insulte,
+une grande habileté pour s'en venger à propos, voilà ce qu'il opposa,
+avec une suite vraiment remarquable, au blâme général qu'il avait
+excité, mais qui ne savait sous quelle forme se montrer; et, malgré ses
+fautes qui sont immenses, le mépris public n'a jamais osé l'atteindre.
+Mais il ne faut pas croire qu'intérieurement il n'ait pas été puni de
+son imprudente conduite. Privé de tout bonheur intime, à peu près
+brouillé avec sa famille qui ne pouvait guère se mettre en relations
+avec madame de Talleyrand, il fut forcé de se livrer à une vie toute
+factice, qui pût l'arracher à l'ennui de sa maison, et peut-être à
+l'amertume de ses secrètes pensées.
+
+Les affaires publiques le servirent et l'occupèrent; il livra au jeu le
+temps qu'elles lui laissaient. Toujours environné d'une cour nombreuse,
+donnant aux affaires ses matinées, à la représentation le soir, et la
+nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au tête-à-tête fastidieux de sa
+femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui eût inspiré de trop
+sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire de lui-même, il
+ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il était sûr que l'extrême
+fatigue lui permettrait de l'obtenir.
+
+Au reste, l'empereur, par sa conduite à l'égard de madame de Talleyrand,
+ne le dédommagea point de l'obligation qu'il lui avait imposée. Il la
+traita toujours froidement, et souvent avec impolitesse, ne lui
+accordant jamais sans difficultés les distinctions accordées au rang où
+elle était appelée, et ne dissimulant point la déplaisance qu'elle lui
+inspirait, même dans les temps où M. de Talleyrand avait encore toute sa
+confiance. Ce dernier dévora tout, et ne laissa jamais échapper la
+moindre plainte. Il arrangea les choses pour que sa femme se montrât peu
+à la cour; elle recevait tous les étrangers, à certains jours les
+personnes qui tenaient au gouvernement; elle ne faisait guère de
+visites; on n'en exigeait point d'elle; on la comptait pour rien. Il
+était clair que, pourvu qu'en entrant et en sortant de son salon on lui
+fît une révérence, M. de Talleyrand n'en demandait pas davantage.
+J'oserais, en finissant, dire qu'il parut toujours porter, avec un
+courage parfaitement résigné, le _tu l'as voulu_ de la comédie.
+
+La suite de ces mémoires me ramènera à parler de M. de Talleyrand, quand
+j'aurai atteint le temps de notre liaison avec lui[18].
+
+ [Note 18: Cette liaison de mes grands-parents avec M. de
+ Talleyrand, commencée pendant le séjour de mon grand-père à
+ Milan, devenait précisément plus intime dans la même année.
+ Voici ce que ma grand'mère écrivait de lui à son mari, le 6
+ vendémiaire an XIV (28 sept. 1805): «J'ai été réellement
+ contente du ministre. Dans une petite audience qu'il m'a
+ donnée, il m'a témoigné de l'amitié à sa manière. Vous pouvez
+ lui dire qu'il a été bien aimable, que je vous l'ai écrit.
+ Cela ne fait jamais de mal. Je lui ai dit, en riant: «Aimez
+ donc mon mari; cela ne vous donnera pas grand'peine, et cela
+ me fera plaisir.» Il m'a assuré qu'il vous aimait, _et je
+ l'ai cru_. Il prétend que nous nous ennuyons trop à la cour
+ pour ne pas devenir toutes un peu galantes, _moi_, dit-il,
+ _un peu plus tard que les autres, parce que je ne suis pas
+ tout à fait bête, et que l'esprit est la plus sûre
+ sauvegarde_. J'avais envie de lui dire qu'il n'en était pas
+ la preuve, et que je sentais en moi une bien meilleure
+ défense, qui est tout entière dans ce sentiment si doux, si
+ exclusif que tu as su m'inspirer, et qui fait le bonheur de
+ ma vie, même en ce moment où il me cause de vifs chagrins.»
+ Ce chagrin, c'était l'absence. (P. R.)]
+
+Je n'ai point connu madame Grand dans l'éclat de sa jeunesse et de sa
+beauté, mais j'ai entendu dire qu'elle avait été une des plus charmantes
+personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et
+l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était
+éblouissant, ses yeux d'un bleu animé; le nez un peu court, retroussé
+et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec
+M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une
+beauté qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait
+avoir au moins trente-six ans, quand elle épousa M. de Talleyrand.
+L'élégance de sa taille commençait à disparaître un peu, par
+l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a
+fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son teint
+devenu fort rouge. Elle a le son de voix désagréable, de la sécheresse
+dans les manières, une malveillance naturelle à l'égard de tout le
+monde, et un fonds de sottise inépuisable, qui ne lui a jamais permis de
+rien dire à propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours
+été les objets de sa haine particulière, et l'ont cordialement détestée.
+Son élévation lui a donné peu de bonheur, et ce qu'elle a eu à souffrir
+n'a jamais excité l'intérêt de personne[19].
+
+ [Note 19: Le bref du pape, qui relevait M. de Talleyrand
+ des excommunications encourues, était alors considéré, par
+ lui, comme une permission de devenir laïque, et même de se
+ marier, quoique rien de pareil n'y soit dit expressément. On
+ peut s'en convaincre en lisant l'ouvrage très intéressant de
+ sir Henry Lytton Bulwer, qui me paraît être ce qu'on a écrit
+ de plus juste et de plus bienveillant à la fois, sur son
+ esprit, sur sa personne et sur l'influence, tant de fois
+ utile à la France, qu'il a exercée en Europe. Quant à son
+ mariage, l'auteur en parle ainsi: «La dame qu'il épousa, née
+ dans les Indes orientales, et séparée de M. Grand, était
+ remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit.
+ Tout le monde a entendu l'anecdote à propos de sir George
+ Robinson, auquel elle demandait des nouvelles de son
+ domestique _Friday_. Mais M. de Talleyrand défendait son
+ choix en disant: «Une femme d'esprit compromet souvent son
+ mari, une femme stupide ne compromet qu'elle-même.» (Essai
+ sur Talleyrand par sir Henry Lytton Bulwer G. C. B, ancien
+ ambassadeur, trad. de l'anglais par M. G. Perrot) (P. R.)]
+
+Tandis que l'empereur passait en revue toute son armée, madame Murat
+alla lui faire une visite à Boulogne, et il exigea que madame Louis
+Bonaparte, qui avait accompagné son mari aux eaux de Saint-Amand,
+l'allât joindre aussi, et lui menât son fils. Il lui arriva plus d'une
+fois de parcourir les rangs de ses soldats avec cet enfant dans ses
+bras. Cette armée était alors admirablement belle, soumise à une exacte
+discipline, animée, bien pourvue, et fort impatiente de la guerre. Ses
+désirs ne tardèrent pas à être satisfaits. Malgré les rapports de nos
+journaux, nous étions presque toujours arrêtés dans tout ce que nous
+tentions sur mer pour protéger nos colonies; l'entreprise de la descente
+paraissait de jour en jour plus périlleuse; il fallait frapper l'Europe
+par quelque nouveauté moins douteuse.
+
+«Nous ne sommes plus, disaient les notes du _Moniteur_ en s'adressant
+aux Anglais, ces Français si longtemps vendus et trahis par des
+ministres perfides, des maîtresses avides et des rois fainéants. Vous
+marchez vers une inévitable destinée.»
+
+Nous livrâmes un combat naval à la hauteur du cap Finistère, combat dont
+les deux nations, anglaise et française, firent une victoire, où sans
+doute la bravoure nationale opposa une forte résistance à la science de
+l'ennemi, mais qui n'eut d'autre résultat que de faire rentrer notre
+flotte dans le port. Peu après, nos journaux retentirent de plaintes sur
+les outrages que le pavillon vénitien avait éprouvés, depuis qu'il
+dépendait de l'Autriche. On sut bientôt que les troupes autrichiennes se
+mettaient en mouvement, que l'alliance entre les deux empereurs
+d'Autriche et de Russie était décidée contre nous. Les journaux anglais
+annoncèrent avec triomphe la guerre continentale.
+
+On fêta cette année le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de
+pompe, d'un bout de la France à l'autre. Il revint de Boulogne le 3
+septembre, et, dans ce temps, le Sénat rendit un décret par lequel, on
+dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grégorien. Ainsi
+disparurent peu à peu les dernières traces de la République qui avait
+duré, ou paru durer, treize ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+(1805.)
+
+
+M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ
+de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris
+pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg
+Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.
+
+
+À l'époque dont je parle, M. de Talleyrand était encore mal avec Fouché
+et, ce qui est assez curieux à dire, je me souviens que ce dernier
+l'accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait
+toujours que, lors de l'attentat du 3 nivôse[20], M. de Talleyrand
+l'avait fortement accusé de négligence auprès de Bonaparte, et n'avait
+pas peu contribué à le faire renvoyer. Revenu au ministère, il gardait
+secrètement sa rancune, et ne laissait guère échapper d'occasion de la
+satisfaire, par des moqueries âpres et un peu cyniques, qui, d'ailleurs,
+faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et
+Fouché ont été deux hommes vraiment remarquables, et tous deux très
+utiles à Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et
+de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles
+relations. L'un avait gardé fidèlement les manières gracieusement
+insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands
+seigneurs de l'ancien régime. Fin, silencieux, mesuré dans ses discours,
+froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force
+que de lui seul, car il n'avait dans sa main aucun parti, ses fautes
+mêmes et, pour dire tout, la flétrissure de l'oubli de son ancien état,
+ne paraissaient point une garantie suffisante aux révolutionnaires qui
+le connaissaient si adroit et si souple, qu'ils le supposaient
+conservant toujours des moyens de leur échapper. D'ailleurs, il ne se
+livrait à personne, impénétrable sur les affaires dont il était chargé,
+et sur l'opinion qu'il avait du maître qu'il servait; et, pour achever
+de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne négligeant aucune
+de ses aises, soigné dans sa toilette, parfumé, amateur de bonne chère
+et de toutes les jouissances du luxe, jamais empressé auprès de
+Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en
+public, et comme sûr de lui demeurer constamment nécessaire.
+
+ [Note 20: La machine infernale.]
+
+Fouché, au contraire, véritable produit de la Révolution, sans soin de
+sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonçaient ses
+dignités comme s'il dédaignait de les arranger sur lui, s'en moquant
+même dans l'occasion, actif, animé, toujours un peu inquiet; bavard,
+assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien être le
+dernier degré de la ruse, se vantant volontiers, assez disposé à se
+livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant
+guère à se justifier que par le mépris d'une certaine morale ou
+l'insouciance d'une certaine approbation; mais il conservait avec un
+soin qui, quelquefois, inquiétait Bonaparte, des relations avec un parti
+que l'empereur se croyait obligé de ménager dans sa personne. Au travers
+de tout cela, Fouché ne manquait pas d'une sorte de bonhomie; il avait
+même quelques qualités intérieures. Il était bon mari d'une femme laide
+et assez ennuyeuse, et très bon, même très faible père. Il envisageait
+les révolutions dans leur ensemble, il haïssait les tracasseries
+partielles, les soupçons journaliers, et c'est par suite de cette
+disposition que sa police ne suffisait point à l'empereur. Là où il
+voyait du mérite, il lui rendait justice; on n'a point raconté de lui de
+vengeances qui lui aient été personnelles, et il ne s'est pas montré
+capable de jalousies prolongées. Il est même vraisemblable que, s'il est
+resté plusieurs années ennemi de M. de Talleyrand, c'est encore moins
+parce qu'il avait à se plaindre de lui, que parce que l'empereur a pris
+soin d'entretenir cette froideur entre deux hommes dont il eût cru
+l'union dangereuse pour lui. Et, en effet, c'est à peu près vers le
+temps où ils se sont rapprochés qu'il a commencé à se défier d'eux, et à
+les éloigner un peu de ses affaires.
+
+Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crédit bien plus étendu que
+Fouché. Il s'agissait de fonder une royauté, d'imposer à l'Europe et à
+la France, par une diplomatie habile et par la pompe d'une cour, et le
+ci-devant grand seigneur était bien meilleur à consulter sur tout cela.
+Il avait une immense réputation en Europe; on lui connaissait des
+opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains étrangers une
+morale suffisante pour eux. L'empereur, pour inspirer confiance à ses
+voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son
+ministre des affaires étrangères. Il lui pardonna cette flatteuse
+distinction, tant qu'il la crut nécessaire à ses projets.
+
+L'agitation dans laquelle était l'Europe, au moment où la rupture avec
+la Russie et l'Autriche éclata, redoubla les entretiens de l'empereur
+avec M. de Talleyrand; et, quand il partit pour commencer la campagne,
+le ministre alla s'établir à Strasbourg afin d'être à portée de se
+rendre près de l'empereur au moment où le canon français aurait marqué
+l'heure des négociations.
+
+Vers le milieu de septembre, le bruit d'un prochain départ se répandit à
+Saint-Cloud. M. de Rémusat reçut l'ordre de se rendre à Strasbourg, et
+d'y faire préparer le logement impérial; et l'impératrice déclara si
+vivement l'intention de suivre son époux qu'il fut décidé qu'elle irait
+à Strasbourg avec lui. Une cour assez nombreuse devait les suivre. Mon
+mari s'éloignant, j'aurais fort souhaité de l'accompagner, mais je
+devenais de plus en plus malade, et hors d'état de faire un voyage. Il
+fallut donc me soumettre à cette nouvelle séparation, bien autrement
+triste que l'autre. C'était la première fois, depuis mon installation à
+cette cour, que je voyais l'empereur partir pour l'armée. Les dangers
+qu'il allait courir ranimèrent tout l'attachement que je lui portais. Je
+ne me sentais plus la force de lui rien reprocher quand je le voyais
+s'éloigner pour un si grave motif, et la pensée que, de tant de
+personnes qui partaient avec lui, il y en aurait peut-être quelques-unes
+que je ne devais plus revoir, me serrait le coeur au milieu du salon de
+Saint-Cloud, et quelquefois me faisait venir les larmes aux yeux. Tout
+autour de moi, je voyais des femmes, des mères navrées, qui n'osaient
+pourtant pas laisser voir leur douleur tant était grande la crainte de
+déplaire! De même les militaires affectaient cette insouciance, parade
+nécessaire de leur état. Mais, à cette époque il y en avait déjà un bon
+nombre qui, parvenus à une fortune satisfaisante et ne pouvant pas
+prévoir l'élévation presque gigantesque où la continuité des guerres les
+a portés depuis, regrettaient sincèrement la vie opulente et tranquille
+dont ils avaient pris l'habitude depuis quelques années.
+
+En France, la loi de la conscription s'exécutait avec sévérité et
+agitait les provinces; à Paris, les partis se flattaient que bien des
+choses allaient être remises en question, et on envisageait avec assez
+de froideur la nouvelle gloire que nos armes devaient acquérir. Mais le
+soldat, l'officier simple, étaient pleins d'ardeur et d'espérance, et
+volaient aux frontières avec cet empressement qui présage le succès.
+
+Le 20 septembre, cet article parut dans _le Moniteur_:
+
+«L'empereur d'Allemagne, sans négociations ni explications préalables,
+et sans déclaration de guerre, a envahi la Bavière. L'électeur s'est
+retiré à Wurtzbourg, où toute l'armée bavaroise s'est réunie.»
+
+Le 23, l'empereur se rendit au Sénat; il y porta le décret qui rappelait
+les réserves des conscrits de cinq années. Le ministre de la guerre,
+Berthier, lut un rapport sur la guerre qu'on allait faire, et le
+ministre de l'intérieur démontra la nécessité de faire garder les côtes
+par des gardes nationales.
+
+Le discours de l'empereur fut simple et imposant; on l'approuva
+généralement; les sujets de plaintes que nous pouvions avoir contre
+l'Autriche furent longuement exposés dans _le Moniteur_. Nul doute que
+l'Angleterre, sinon inquiète, du moins fatiguée par le séjour de nos
+troupes sur les côtes, n'ait employé toute sa politique à soulever
+contre nous des ennemis sur le continent, et que la création du royaume
+d'Italie, et surtout sa réunion à l'empire français, n'aient
+suffisamment inquiété le cabinet autrichien. À moins de connaître les
+secrets de la diplomatie à cette époque, ce dont je suis fort éloignée,
+on ne s'explique pas comment l'empereur de Russie rompit avec nous. Il
+est présumable que des gênes commerciales commencèrent à lui donner de
+l'inquiétude dans ses relations avec l'Angleterre.
+
+J'ajouterai, si l'on veut, les paroles de Napoléon lui-même, qui à cette
+époque disait: «L'empereur Alexandre est jeune, il veut tâter de la
+gloire, et comme tous les enfants, suivre une route différente de celle
+qu'a suivie son père.» Je n'expliquerai pas davantage la neutralité que
+garda le roi de Prusse, qui nous fut si avantageuse, et qui lui devint
+si fatale, puisqu'elle ne fit que reculer sa perte d'une année. Il me
+semble que l'Europe se trompa; il fallait mieux deviner l'empereur,
+consentir franchement à lui céder toujours, ou s'entendre tous pour
+l'écraser dès son début.
+
+Mais revenons à mon récit, dont je me suis écartée pour traiter une
+matière trop au-dessus de mes forces.
+
+Je passai à Saint-Cloud les derniers jours qui précédèrent le départ.
+L'empereur travaillait sans relâche; quand il était fatigué, il se
+couchait quelques heures dans la journée, pour se relever au milieu de
+la nuit. Du reste, il avait de la sérénité, même plus de grâce que dans
+un autre temps; il recevait du monde comme de coutume, assistait à
+quelques spectacles, et se ressouvint à Strasbourg d'envoyer au comédien
+Fleury une gratification, parce que, deux jours avant son départ, il
+avait joué devant lui _le Menteur_ de Corneille qui l'avait amusé.
+
+Quant à l'impératrice, elle avait toute la confiance dont la femme de
+Bonaparte devait avoir contracté l'habitude. Satisfaite de le suivre, et
+d'échapper par ce moyen aux discours parisiens qui l'effrayaient, à la
+surveillance de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint-Cloud,
+s'amusant d'une représentation nouvelle, elle envisageait une campagne
+comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir à de
+l'indifférence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de
+flatteur pour celui qu'elle croyait fermement que la fortune n'oserait
+abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer à Paris, et il
+avait l'ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph
+présidait les conseils d'administration du Sénat. Logé au Luxembourg, il
+devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghèse faisait des remèdes
+à Trianon; madame Murat se retirait à Neuilly où elle embellissait une
+demeure charmante; Murat suivait l'empereur à l'armée. M. de Talleyrand
+devait demeurer à Strasbourg, jusqu'à nouvel ordre. M. Maret
+accompagnait l'empereur: il était le grand rédacteur des bulletins.
+
+Le 24, l'empereur partit, et il arriva à Strasbourg sans s'arrêter. Je
+revins tristement à Paris rejoindre mes enfants, ma mère, et ma soeur
+inquiète et séparée de M. de Nansouty qui commandait une division de
+cavalerie.
+
+Dès le départ de l'empereur, on commença à répandre à Paris des bruits
+d'invasion sur nos côtes, et en effet peut-être eût-on pu tenter une
+telle expédition, mais, heureusement, nous n'avions pas affaire à des
+ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et, à cette époque,
+les Anglais étaient loin d'avoir dans leurs troupes de terre la
+confiance que, depuis, elles ont mérité de leur inspirer.
+
+Le resserrement de l'argent se fit presque aussitôt sentir; un peu plus
+tard, les payements de la Banque furent suspendus; l'argent devint cher,
+jusqu'à se vendre à un prix très élevé. J'entendais dire que notre
+commerce d'exportation ne suffisait point à nos besoins, et que la
+guerre l'arrêtait tout à fait et haussait le prix de tout ce qui nous
+venait du dehors. Là, dit-on, était la cause de cette gêne subite que
+nous éprouvions[21].
+
+ [Note 21: «Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers
+ (t. VI, p. 31), le numéraire, quoiqu'il eût promptement
+ reparu, était toujours demeuré insuffisant, par une cause
+ facile à comprendre. Le papier-monnaie, tout en étant
+ discrédité dès le premier jour de son émission, avait
+ néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie
+ quelconque des échanges, et avait expulsé de France une
+ partie des espèces métalliques. La prospérité publique,
+ subitement restaurée sous le consulat, n'avait cependant pas
+ assez duré pour ramener l'or et l'argent sortis du pays. S'en
+ procurer était, à cette époque, l'un des soins constants du
+ commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide
+ développement, parce qu'elle fournissait, au moyen de ses
+ billets parfaitement accrédités, un supplément de numéraire,
+ la Banque de France avait la plus grande peine à maintenir
+ dans ses caisses une réserve métallique proportionnée à
+ l'émission de ses billets. Une portion considérable de notre
+ numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes,
+ Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés
+ que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou
+ par la contrebande. Tous les commerçants du temps se
+ plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était
+ journellement discuté à la Banque par les négociants les plus
+ éclairés de France.» Cette situation, décrite par M. Thiers
+ pour le mois de septembre 1805, s'était fort aggravée par la
+ déclaration de guerre. La suspension des payements de _la
+ caisse de consolidation_ en Espagne, les embarras de la
+ compagnie des _Négociants réunis_, la suspension des
+ payements de la Banque, les faillites nombreuses, à Paris et
+ en province, furent les premiers effets de la campagne
+ d'Austerlitz. (P. R.)]
+
+Les inquiétudes particulières venaient encore ajouter à la tristesse
+générale. Déjà beaucoup de familles distinguées avaient livré leurs
+enfants à la carrière des armes et tremblaient sur leur destinée. Quelle
+attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient
+apprendre, tout à coup, la perte de ce qu'on avait de plus cher! Quel
+supplice Bonaparte a imposé à des mères, à des femmes pendant tant
+d'années! Il s'est quelquefois étonné de la haine qu'il a fini par
+inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxiété si douloureuse et si
+prolongée, tant de larmes répandues, de nuits sans sommeil et de
+journées pleines d'épouvante? S'il a bien voulu y regarder, il aura vu
+qu'il n'est pas un sentiment naturel qu'il n'ait froissé.
+
+Avant son départ, pour offrir un débouché à la noblesse, il s'avisa de
+créer ce qu'on appela _la garde d'honneur_. Il en donna le commandement
+à son grand maître des cérémonies. Il était presque plaisant de voir
+l'empressement que M. de Ségur mettait à former ce corps, le zèle que
+certains personnages témoignaient pour y entrer, et l'anxiété
+qu'éprouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l'empereur
+les approuverait fort en leur voyant échanger leur habit rouge contre un
+uniforme. Je n'oublierai jamais la surprise, et presque l'effroi que me
+causa M. de Luçay, préfet du palais, douce et craintive créature,
+lorsqu'il vint me demander si M. de Rémusat, père de famille, ancien
+magistrat, alors âgé de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi,
+tout à coup, la carrière militaire qui s'ouvrait à tout le monde. Nous
+commencions à être habitués à tant de choses bizarres que, malgré ma
+raison, j'éprouvai une sorte d'inquiétude. J'écrivis à ce sujet à mon
+mari, qui me répondit que nulle ardeur martiale ne s'était heureusement
+emparée de lui, et qu'il espérait que l'empereur compterait encore près
+de lui d'autres services que ceux de l'épée.
+
+L'empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En
+quittant Strasbourg, il avait laissé à mon mari toute la surveillance de
+la cour et de la maison de l'impératrice. C'était lui imposer une vie
+assez douce, qui n'avait d'autre inconvénient que de traîner après soi
+un peu d'ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi à Strasbourg,
+mit de l'intérêt dans les journées de M. de Rémusat. À cette époque
+commença leur véritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rémusat,
+naturellement simple, modeste, retiré, gagnait beaucoup à être vu de
+près. M. de Talleyrand démêla la finesse de son esprit, la rectitude de
+son jugement, la droiture de ses aperçus. Il prit confiance en lui,
+rendant justice à la sûreté de son commerce, lui témoigna de l'amitié,
+et lui, touché d'en rencontrer là où il n'en avait point attendu, lui
+voua dès ce moment un attachement qu'aucune vicissitude n'a pu démentir.
+
+Cependant, l'empereur avait promptement quitté Strasbourg. Dès le 1er
+octobre, il était en campagne, et toute l'armée, transportée de Boulogne
+comme par enchantement, dépassait nos frontières. L'électeur de Bavière,
+sommé par l'empereur d'Autriche de donner passage à ses troupes et s'y
+refusant, se vit envahi de tous côtés; mais Bonaparte ne tarda point à
+voler à son secours.
+
+Nous vîmes donc paraître le premier bulletin de la grande armée, qui
+nous annonça un premier avantage à Donauvoerth, et nous donna les
+proclamations de l'empereur et celle du vice-roi d'Italie. Masséna
+devait seconder ce dernier, et faire pénétrer dans le Tyrol les armées
+française et italienne réunies. À toutes les paroles qui devaient
+enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries
+mordantes contre l'ennemi. Une circulaire adressée aux habitants de
+l'Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, était publiée,
+et accompagnée de cette note: «Nous espérons que l'empereur d'Autriche
+n'en aura pas besoin, puisqu'il est retourné à Vienne.» Les insultes
+n'étaient point épargnées aux ministres et à quelques grands seigneurs
+autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu'on accusait d'être
+dirigé par sa femme, toute dévouée à la politique anglaise. Ces
+petitesses se trouvaient pèle-mèle, dans les bulletins, avec des phrases
+vraiment élevées, et d'une éloquence plus romaine que française, mais
+qui ne laissait pas de frapper.
+
+L'activité de Bonaparte dans cette campagne fui réellement surprenante.
+Dès le début, il jugea les avantages qu'allaient lui donner les
+premières fautes que firent les Autrichiens, et il prévit son succès.
+Vers le milieu d'octobre, il écrivait à sa femme: «Rassure-toi, je te
+promets la campagne la plus courte et la plus brillante.»
+
+À Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l'ennemi, M. de
+Nansouty s'y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu à
+Günzbourg, et bientôt les Autrichiens reculèrent de partout.
+
+L'armée s'animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les
+rigueurs de la saison qui s'avançait. Prêt à livrer bataille, l'empereur
+haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d'une neige qui
+tombait abondamment: «Mais, disait le bulletin, ses paroles étaient de
+flamme, et le soldat oubliait ses privations.» Le bulletin se terminait
+par ces paroles prophétiques: «Les destinées de la campagne sont
+fixées[22].»
+
+ [Note 22: Voici le texte même du cinquième bulletin de la
+ grande armée: «Augsbourg, 20 vendémiaire an XIV (12 octobre
+ 1805). L'empereur était sur le pont du Lech lorsque le corps
+ d'armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en
+ cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de
+ l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, et de la
+ confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu par
+ un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la
+ troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et éprouvait un
+ froid assez vif, mais les paroles de l'empereur étaient de
+ flamme; en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses
+ privations, et était impatient de voir arriver l'heure du
+ combat. Jamais plus d'événements ne se décideront en moins de
+ temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des
+ armées autrichiennes et russes seront fixés.» (P. R.)]
+
+La prise d'Ulm et la capitulation de son énorme garnison achevèrent de
+frapper l'Allemagne de surprise et de terreur, et commencèrent à imposer
+silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez
+de peine à contenir à Paris. Il est difficile d'empêcher les Français de
+se ranger du parti de la gloire, et nous commençâmes à prendre part à
+celle dont se couvraient nos armées. Mais la gêne d'argent se faisait
+sentir toujours d'une manière pénible, le commerce souffrait, les
+spectacles étaient déserts; on remarquait l'accroissement de la misère,
+et on se soutenait seulement par l'espoir qu'une si brillante campagne
+devait être suivie d'une prompte paix.
+
+Après la prise d'Ulm, l'empereur dicta lui-même cette phrase du
+bulletin: «On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: elle est digne
+de son chef[23].» Il écrivit au Sénat, en lui envoyant les drapeaux pris
+sur l'ennemi, et en lui annonçant que l'électeur était rentré dans sa
+capitale; et on publia aussi ses lettres aux évêques pour leur demander
+de remercier Dieu de nos succès.
+
+ [Note 23: Cette phrase se trouve en effet dans le sixième
+ bulletin de la grande armée, daté d'Elchingen, le 26
+ vendémiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)]
+
+Dès le commencement de la campagne, il avait été fait des mandements
+dans chaque métropole pour justifier cette nouvelle guerre, et
+encourager les conscrits à marcher promptement où ils étaient appelés.
+Les évêques recommencèrent de nouveau, et ils épuisèrent les citations
+de l'Écriture pour démontrer que l'empereur était protégé par le Dieu
+des armées[24].
+
+Joseph Bonaparte avait porté la lettre de son frère au Sénat. Le Sénat
+décréta qu'une adresse de félicitations serait portée, en réponse, au
+quartier général par un certain nombre de ses membres.
+
+ [Note 24: L'extrême complaisance que mettait le clergé à
+ satisfaire l'empereur ne suffisait pas encore à celui-ci, si
+ l'on en juge par cette lettre qu'il écrivait à Fouché,
+ pendant cette campagne, le 4 nivôse an XIV (25 décembre
+ 1805). «Je vois des difficultés au sujet de la lecture des
+ bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture
+ convenable. Elle n'est propre qu'à donner plus d'importance
+ aux prêtres qu'ils ne doivent en avoir; car cela leur donne
+ le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises
+ nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà
+ comme on n'est jamais dans des principes exacts: tantôt on ne
+ veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut
+ laisser tomber cela. M. Portalis a eu très tort d'écrire sa
+ lettre, sans savoir si c'était mon intention.» (P. R.)]
+
+L'impératrice reçut à Strasbourg la visite de plusieurs princes
+d'Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et
+leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel,
+les lettres de l'empereur qui lui annonçait si bien d'avance les
+victoires qu'il allait remporter; et force était bien d'admirer cette
+habile prévoyance, ou de reconnaître la puissance d'une destinée qui ne
+se démentait pas un seul instant.
+
+Le maréchal Ney eut une belle affaire à Elchingen, et l'empereur
+consentit tellement à lui en laisser l'honneur que, plus tard, quand il
+créa des ducs, il voulut que ce maréchal portât le nom de duc
+d'Elchingen.
+
+Je me sers de cette expression _consentir_, parce qu'il a été reconnu
+que Bonaparte n'était pas toujours bien exact dans la répartition de
+gloire qu'il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise
+qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait à
+donner de la gloire qu'à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui
+arrivait, selon sa politique à l'égard des chefs qu'il avait sous ses
+ordres, ou le degré de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le
+silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de
+tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une
+action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais
+tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et
+cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On
+essayait de réclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les événements
+dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà
+effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à
+la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il
+imposait silence à la réclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le
+chef qui se trouvait offensé, une somme d'argent, une prise sur
+l'ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées,
+et ainsi se terminait le différend.
+
+Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu'il
+employait adroitement à l'égard de ses maréchaux et de ses officiers
+supérieurs, pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par la
+difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre
+d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions
+pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents,
+sachant à quoi chacun d'entre eux pouvait lui être utile, obligé sans
+cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur
+jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et,
+surtout, ne pas laisser échapper l'occasion de leur montrer
+qu'entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était
+dans ses mains[25]. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de
+n'être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au
+prix qu'il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n'ont
+pas eu à se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un
+prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses
+qu'ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs
+espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans
+en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait
+terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent
+distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus;
+il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d'entre ces
+fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles
+s'étaient formées, c'est que la facilité avec laquelle elles avaient été
+acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans
+la confiance où ils étaient que ces moyens d'acquérir ne s'épuiseraient
+jamais pour eux.
+
+ [Note 25: Je trouve dans les papiers de mon père une note
+ qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux
+ de l'Empire: «L'empereur composait ses bulletins avec la plus
+ grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout
+ effacer et d'établir son infaillibilité, puis cherchant le
+ genre d'effet qu'il voulait produire sur les étrangers et le
+ public français, enfin obéissant à ses vues sur ses
+ lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour
+ eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien
+ n'égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les
+ bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils
+ réclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis
+ XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à
+ discipliner les vanités.
+
+ »L'empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les
+ militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et
+ qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des
+ autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les
+ entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle,
+ l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut
+ créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul
+ homme dont il ait parlé avec une sorte d'enthousiasme, et
+ encore ne l'avait-il connu qu'au début de sa carrière de
+ puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien
+ traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800).
+ Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son
+ récit de la première campagne d'Italie, sont remarquables, et
+ la sévérité n'y ressemble pas à la jalousie. En général il
+ parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On
+ peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il
+ dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général
+ Foy m'a raconté qu'il lui avait entendu dire de Soult: «Il
+ peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la
+ livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des
+ prétentions, de l'ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas,
+ disait-il à M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir à tenir
+ deux hommes comme Soult et Ney.»
+
+ »Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il
+ disait d'eux. Ce n'était pas à l'armée, surtout dans les
+ campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait
+ le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il
+ avait, pour ainsi dire, _une manière lâchée_ de faire la
+ guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il
+ sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus
+ confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il
+ ne s'occupait que de couvrir, par des coups décisifs et
+ directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les
+ pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait
+ lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les
+ chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur
+ responsabilité, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne
+ recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les
+ mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'égoïsme,
+ d'injustice et de perfidie, de haine même, ou d'envie.
+ Barante m'a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à
+ l'armée, étaient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans
+ les grands états-majors, et quelquefois même au quartier
+ général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal
+ Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit
+ sans cesse à sa table dire que l'empereur était jaloux de
+ lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à
+ cette fin, et, ayant mal à l'estomac, il allait jusqu'à dire
+ que cela venait de ce que l'empereur avait voulu
+ l'empoisonner.» J'ai cité tout entier ce passage intéressant,
+ mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors
+ de la campagne de 1805. (P. R.)]
+
+Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l'armée fût
+encore soumise à une discipline dont plus tard elle s'est fort écartée,
+les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre
+de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l'entier
+pillage de leurs châteaux l'obligation où ils se trouvèrent de loger une
+seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat
+était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on
+ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d'emporter du
+château qu'il abandonnait ce qui était à sa convenance. J'ai vu, au
+retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son
+mari, sachant le goût qu'elle avait pour la musique, lui avait envoyé
+une collection énorme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand,
+et nous dire, avec la même naïveté, qu'il lui avait adressé un si grand
+nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés
+de tous côtés, qu'elle ne savait plus où les placer.
+
+Mais, en même temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les
+prétentions de ses généraux, il n'épargnait rien pour encourager et
+satisfaire le soldat. Après la prise d'Ulm, un décret annonça que le
+mois de vendémiaire, qui venait de s'écouler, serait à lui seul compté
+pour une campagne.
+
+Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un _Te Deum_ à
+Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires.
+
+Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et
+bientôt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne
+dût payer cher les prodiges de cette campagne. L'armée russe marchait à
+grandes journées pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint
+les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans
+ce temps, que l'empereur François fit une grande faute en commençant
+cette guerre avant que l'empereur Alexandre eût été à portée de le
+secourir.
+
+Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il
+demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des
+garnisons françaises qu'il avait eu à supporter jusqu'alors. Quelques
+décrets, relatifs à l'administration de la France, furent rendus des
+différents quartiers généraux, et l'ancien doge de Gênes fut nommé
+sénateur. L'empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant
+d'affaires diverses en même temps, et à montrer qu'il savait porter ce
+qu'il appelait _son coup d'oeil d'aigle_ sur tous les coins, au même
+moment. C'est par cette même raison, et par suite de sa jalouse
+inquiétude, qu'il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui
+recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain,
+c'est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait
+contraire, annonçant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait
+contre lui en son absence, et qu'il se préparait, au retour, à en tirer
+une vengeance éclatante.
+
+Quand Fouché recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez
+lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accusés. Soit
+qu'il trouvât réellement de la minutie dans le courroux de l'empereur,
+et qu'il pensât, comme il le disait quelquefois, que c'était un
+enfantillage de vouloir empêcher les Français de parler; soit qu'il
+voulût se faire un mérite de sa modération, après avoir conseillé plus
+de prudence à ceux qu'il avait mandés, il finissait par convenir que
+l'empereur s'abandonnait à des inquiétudes trop minutieuses, et il
+acquérait peu à peu une réputation de justice et de modération qui
+effaçait les premières impressions formées sur lui. L'empereur,
+instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gré, et se
+défiait toujours, secrètement, d'un homme si attentif à ménager les
+différents partis.
+
+Enfin, le 12 novembre, notre armée victorieuse entra à Vienne. Les
+journaux nous donnèrent des récits fort détaillés de cet événement. Ces
+récits acquièrent un degré d'intérêt de plus, quand on sait qu'ils
+étaient tous dictés par Bonaparte lui-même, et qu'il se complaisait fort
+souvent à inventer, après coup, des circonstances et des anecdotes par
+lesquelles il voulait frapper les esprits.
+
+«L'empereur, disait le bulletin, s'est établi au palais de Schönbrunn;
+il travaille dans un cabinet décoré de la statue de Marie-Thérèse. En
+l'apercevant, il s'est écrié: «Ah! si cette grande reine vivait encore,
+elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle
+que madame de Colloredo! Toujours environnée des grands de son pays,
+elle eût connu la volonté de son peuple. Elle n'aurait pas livré ses
+provinces aux ravages des Moscovites, etc...[26]»
+
+ [Note 26: On peut voir tout ce morceau assez long dans
+ _le Moniteur_.]
+
+Cependant, une mauvaise nouvelle vint tempérer la joie que Bonaparte
+ressentait de tant de succès. L'amiral Nelson venait de battre notre
+flotte à Trafalgar; les Français avaient fait sur mer des prodiges de
+valeur, mais ils n'avaient pu échapper à une défaite réellement
+désastreuse.
+
+Cet événement produisit à Paris un mauvais effet, dégoûta l'empereur à
+jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d'une si fâcheuse
+prévention contre la marine française, que, depuis ce temps, il ne fut
+plus guère possible d'obtenir de lui qu'il y portât intérêt ou
+attention. En vain les marins et les militaires qui s'étaient distingués
+dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou
+quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu
+près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils
+voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de
+ne point mettre en ligne de compte de leurs services l'admirable
+bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice.
+
+Dès que l'empereur fut à Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il
+entrevoyait des négociations prêtes à s'ouvrir; l'empereur d'Autriche
+envoyait ses ministres pour commencer à traiter. Il est vraisemblable
+que le nôtre avait déjà arrêté, dans sa tête, le projet de faire
+l'électeur de Bavière roi, en agrandissant ses États, et aussi le
+mariage du prince Eugène.
+
+M. de Rémusat eut ordre de venir à Paris. Il en devait rapporter les
+ornements impériaux et les diamants de la couronne, et les transporter
+ensuite à Vienne. Je ne le vis qu'un moment, et j'appris avec un nouveau
+chagrin qu'il allait s'éloigner davantage. À son retour à Strasbourg, il
+trouva l'ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l'impératrice
+reçut celui de se rendre à Munich avec toute sa cour. Rien n'égale les
+honneurs qu'on lui rendit en Allemagne; les princes et les électeurs se
+portèrent en foule sur son passage, et l'électeur de Bavière, surtout,
+n'épargna rien pour qu'elle fût satisfaite de sa réception. Elle demeura
+à Munich, pour y attendre le retour de son époux.
+
+M. de Rémusat, en se rendant à sa destination, eut l'occasion de faire
+plus d'une triste réflexion dans le pays qu'il avait à parcourir. Il
+traversait des contrées toutes fumantes encore des combats dont elles
+avaient été témoins. Les villages détruits, les chemins couverts de
+cadavres et de débris retraçaient à ses yeux toutes les horreurs du
+carnage. La misère des peuples vaincus ajoutait encore des dangers à ce
+voyage fait dans une saison avancée. Tout contribuait à noircir
+l'imagination d'un homme, ami de l'humanité, et disposé à déplorer les
+désastres qui sont la suite des passions violentes des conquérants. Les
+lettres que je reçus de mon mari, tout imprégnées de ces pénibles
+réflexions, m'attristèrent profondément, et vinrent affaiblir
+l'enthousiasme vers lequel je me sentais entraînée de nouveau par des
+succès dont les récits ne nous livraient que la partie brillante.
+
+Quand M. de Rémusat arriva à Vienne, il n'y trouva plus l'empereur. Les
+négociations avaient peu duré, et notre armée marchait en avant. M. de
+Talleyrand et M. Maret étaient demeurés au palais de Schönbrunn, où ils
+vivaient sans aucune intimité. L'habitude que le dernier avait auprès de
+l'empereur lui donnait une sorte de crédit qu'il conservait, comme je
+l'ai déjà dit, à l'aide d'une adoration, vraie ou feinte, qui se
+manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de
+Talleyrand s'en amusait quelquefois, et se permettait de railler le
+secrétaire d'État, qui en conservait une rancune extrême. Il s'observait
+donc sans cesse vis-à-vis de M. de Talleyrand, et ne l'aimait
+nullement.
+
+M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver
+avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s'augmenta dans l'oisiveté
+de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M.
+Maret, qui écrivait exactement à l'empereur, lui manda cette nouvelle
+liaison, et qu'elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et
+prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.
+
+M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût
+l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui
+inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le
+repos de l'Europe, il craignait fort l'entraînement de la victoire pour
+l'empereur, et le désir que les militaires qui l'entouraient, tous
+raccoutumés à la guerre, auraient qu'elle continuât. «Au moment de
+conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur
+lui-même que j'aurai le plus de peine à négocier, et qu'il me faudra
+bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre à
+canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il
+parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des
+énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à
+terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un
+gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa
+conduite à l'égard de l'Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai
+du moins, disait-il, l'enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque
+repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile,
+et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et
+il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette
+confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser
+les effets d'une ambition sans bornes. Il m'écrivait souvent combien il
+était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait
+découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui
+adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient
+de plus pénible.
+
+Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les
+lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrément de mon
+intérieur. Quoique la prudence le forçât de n'entrer dans aucun détail,
+je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des
+différents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses
+courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses
+visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient
+demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par
+l'extrême attachement que leur inspirait l'empereur François. Ce bon
+peuple de Vienne, tout conquis qu'il était, ne laissait point de
+manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d'un
+maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point
+échapper un seul reproche contre lui.
+
+Au reste, il y avait beaucoup d'ordre à Vienne, la garnison y était
+tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de
+grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient
+même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à
+Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien
+Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachèrent à la
+musique de l'empereur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+(1805.)
+
+
+Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince
+Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité
+de paix.
+
+
+L'arrivée de l'armée russe, et la rigueur des conditions imposées par le
+vainqueur, avaient déterminé l'empereur d'Autriche à tenter encore une
+fois la voie des armes. Ayant donc rassemblé ses forces et joint
+l'empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son côté
+pour le rencontrer. Ces deux armées immenses se joignirent en Moravie,
+près du petit village d'Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu à
+jamais célèbre par une si mémorable victoire. Ce fut le 1er décembre que
+Bonaparte résolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son
+couronnement.
+
+Le prince Dolgorouki avait été envoyé à notre quartier général par le
+czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l'empereur a dit vrai
+dans ses bulletins, ne pouvaient guère être écoutées par un vainqueur,
+maître de la capitale de son ennemi. À l'en croire, on exigeait la
+reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passât sur une autre
+tête. On fit parcourir à l'envoyé une partie de l'armée qu'on avait,
+exprès, laissée dans le désordre, et il fut trompé, et trompa les
+empereurs dans les récits qu'il leur fit.
+
+Le bulletin, qui rend compte de ces deux journées du 1er et du 2
+décembre, rapporte que l'empereur, vers le soir, rentrant dans son
+bivouac, dit: «Voilà la plus belle soirée de ma vie. Mais je regrette de
+penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que
+cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfants; et en vérité, je me
+reproche ce sentiment, car je crains qu'il puisse me rendre inhabile à
+faire la guerre.»
+
+Le lendemain, en haranguant ses soldats: «Il faut, leur dit-il, finir
+cette campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver à
+la paix qu'aux conditions proposées par l'aide de camp Dolgorouki, la
+Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur
+les hauteurs de Montmartre.» Il était écrit, cependant, que ces mêmes
+armées y camperaient un jour, en effet, et qu'Alexandre verrait à
+Belleville un messager de Napoléon venir lui offrir telle paix qu'il
+voudrait lui dicter.
+
+Je ne copierai point ici le récit de cette bataille qui a fait un
+honneur réel à nos armes; on le trouvera dans _le Moniteur_, et
+l'empereur de Russie, avec cette noble sincérité qui le caractérisé, a
+dit qu'on ne pouvait rien comparer aux dispositions prises par
+l'empereur pour le succès de cette journée, à l'habileté de ses
+généraux, et à l'ardeur du soldat français. L'élite des trois nations se
+battit avec acharnement; les deux empereurs furent obligés de fuir, pour
+éviter d'être pris, et sans les conférences du lendemain, il paraît que
+la retraite de celui de Russie eût été fort difficile.
+
+L'empereur dicta, presque sur le champ de bataille, le récit de tout ce
+qui se passa le 1er, le 2 et le 3. Il en écrivit même une partie, et ce
+rapport fait avec précipitation, mais cependant détaillé et très curieux
+encore aujourd'hui, par l'esprit dans lequel il fut conçu, gros de
+vingt-cinq pages, couvert de ratures, de renvois, sans ordre, et
+souvent sans clarté, fut envoyé à Vienne à M. Maret, avec l'ordre de le
+rédiger promptement pour le dépêcher au _Moniteur_ de Paris.
+
+Aussitôt que M. Maret eut reçu ce paquet, il se hâta de le communiquer à
+M. de Talleyrand et à M. de Rémusat. Tous trois, qui habitaient alors le
+palais de l'empereur d'Autriche, se renfermèrent dans l'appartement même
+de l'impératrice, que M. de Talleyrand occupait, pour le déchiffrer et
+le mettre en ordre. L'écriture de l'empereur, toujours fort difficile à
+lire et souvent sans orthographe, rendait ce travail assez long.
+Ensuite, il fallait rétablir l'ordre des faits, et changer des
+expressions trop incorrectes contre d'autres plus convenables, et,
+d'après l'avis de M. de Talleyrand et à la grande terreur de M. Maret,
+retrancher des paroles par trop humiliantes pour les souverains
+étrangers, et des éloges si directs, qu'on pouvait s'étonner que
+Bonaparte se les fût donnés lui-même.
+
+Cependant, on eut soin de conserver certaines phrases soulignées et
+auxquelles par conséquent il paraissait mettre de l'importance. Ce
+travail dura plusieurs heures, et intéressa M. de Rémusat, en lui
+donnant le moyen d'observer quelle différence de système, pour servir
+l'empereur, suivaient les deux ministres avec lesquels il se trouvait.
+
+Après la bataille, l'empereur François avait demandé une entrevue qui se
+passa au bivouac. «C'est, disait Bonaparte, le seul palais que j'habite
+depuis deux mois.--Vous en tirez si bon parti, répondait l'empereur
+d'Autriche, qu'il doit vous plaire.»
+
+On assure (_rapporte encore le bulletin_) que l'empereur a dit en
+parlant de l'empereur d'Autriche: «Cet homme me fait faire une faute,
+car j'aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l'armée russe et
+autrichienne; mais, enfin, quelques larmes de moins seront versées.»
+
+Il paraît clair, par ce bulletin même, que le czar y est ménagé. Voici
+comment on rend compte de la visite que l'aide de camp Savary fut chargé
+de lui rendre:
+
+«L'aide de camp de l'empereur avait accompagné l'empereur d'Allemagne,
+après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de Russie adhérait à la
+capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée russe sans artillerie,
+ni bagages, et dans un épouvantable désordre. Il était minuit; le
+général Meerfeld avait été repoussé de Goeding par le maréchal Davout,
+l'armée russe était cernée, pas un homme ne pouvait s'échapper. Le
+prince Czartoryski introduisit le général Savary près de l'empereur.
+
+«--Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais; qu'il a
+fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration pour
+lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent ans
+pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté?--Oui, sire,
+lui dit le général, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs
+de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Et
+qu'est-ce?--Que l'armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les
+journées d'étapes qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera
+l'Allemagne et la Pologne autrichienne. À cette condition, j'ai ordre de
+l'empereur de me rendre à nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, et
+d'y donner des ordres pour protéger votre retraite, l'empereur voulant
+respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour
+cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.»
+
+»Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès
+du maréchal Davout auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et
+de rester tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur de France ne
+pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur
+qui renvoya six mille hommes à l'empereur Paul, avec tant de grâce et de
+marques d'estime pour lui!»
+
+Le général Savary avait causé une heure avec l'empereur de Russie, et
+l'avait trouvé tel que doit être un homme de coeur et de sens, quelques
+revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés.
+
+Ce monarque lui demanda des détails sur la journée: «Vous étiez
+inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur
+tous les points d'attaque.--Sire, répondit le général, c'est l'art de la
+guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C'est la quarantième
+bataille que donne l'empereur.--Cela est vrai, c'est un grand homme de
+guerre. Pour moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai
+jamais eu la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez
+de l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans
+ma capitale; j'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne, il m'a
+fait dire qu'il est content; je le suis aussi[27].»
+
+ [Note 27: Toutes ces anecdotes sont rapportées dans les
+ trentième et trente et unième bulletins de la grande armée,
+ datés d'Austerlitz, 12 et 14 frimaire an XIV (3 et 5 décembre
+ 1806), pages 543 et 555 du vol. XI de la correspondance de
+ Napoléon Ier, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III.
+ (P. R.)]
+
+On s'est souvent demandé, dans ce temps-là, par quelle raison
+l'empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit à la
+paix après cette bataille, car cette raison donnée dans _le Moniteur_,
+de quelques larmes de moins qui seraient versées, ne fut sûrement pas le
+vrai motif de sa réserve.
+
+Faut-il conclure que la journée d'Austerlitz lui coûta assez pour lui
+inspirer de la répugnance à en risquer une semblable, et que l'armée
+russe n'était pas si complètement défaite qu'il voulut le faire croire?
+Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-même, lorsqu'on lui
+demandait pourquoi il avait mis un terme à la marche victorieuse, lors
+du traité de Leoben: «C'est que je jouais au vingt et un, et je me suis
+tenu à vingt»? Faut-il penser que Bonaparte, empereur depuis un an
+seulement, n'osait point encore sacrifier le sang des peuples, comme il
+l'a fait depuis, et que, surtout à cette époque, plein de confiance en
+M. de Talleyrand, il cédait plus volontiers à la politique modérée de
+son ministre? Peut-être aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus
+affaibli qu'il ne le fit réellement la puissance autrichienne; car il
+lui arriva de dire, quand il fut de retour à Munich: «J'ai encore laissé
+trop de sujets à l'empereur François.»
+
+Quels qu'aient été ses motifs, il faut lui savoir gré de cet esprit de
+modération qu'il sut conserver au milieu d'une armée échauffée par la
+victoire, et qui se montrait en ce moment très ardente à prolonger la
+guerre. Les maréchaux, et tous les officiers qui entouraient l'empereur,
+s'efforçaient de le pousser à continuer la campagne; sûrs de vaincre
+partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en ébranlant les
+intentions de leur chef, ils suscitèrent à M. de Talleyrand tous les
+embarras qu'il avait prévus.
+
+Ce ministre, mandé au quartier général, eut à combattre la disposition
+de l'armée. Seul, il soutint qu'il fallait conclure la paix, que la
+puissance autrichienne était nécessaire à la balance de l'Europe; et,
+dès cette époque, il disait: «Quand vous aurez affaibli les forces du
+centre, comment empêcherez-vous celles des extrémités, les Russes, par
+exemple, de se ruer sur elles?» À cela, on lui répondait par des
+intérêts particuliers, par un désir personnel et insatiable de toutes
+les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir,
+et quelques-uns, connaissant assez bien le caractère de l'empereur,
+disaient: «Si nous ne terminons pas cette affaire sur-le-champ, vous
+nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne.» Quant à lui,
+agité par des opinions si diverses, mû par le goût des batailles qu'il
+avait encore, excité par sa défiance qui ne le quittait jamais, il
+laissait voir à M. de Talleyrand, quelquefois, le soupçon qu'il n'eût
+quelque intelligence secrète avec le ministère autrichien, et qu'il ne
+lui sacrifiât les intérêts de la France. M. de Talleyrand répondait avec
+cette fermeté qu'il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a
+pris un parti: «Vous vous trompez. C'est à l'intérêt de la France que je
+veux sacrifier l'intérêt de vos généraux dont je ne fais aucun cas.
+Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez
+assez pour n'être pas seulement militaire.»
+
+Cette manière d'élever Bonaparte en dépréciant autour de lui ses anciens
+compagnons d'armes, flattait l'empereur, et c'est par une telle adresse
+qu'il finissait par l'amener à ses fins. Il parvint enfin à le
+déterminer à l'envoyer à Presbourg, où les négociations devaient avoir
+lieu; mais, ce qui est étrange et peut-être inouï, c'est que l'empereur,
+en donnant à M. de Talleyrand des pouvoirs pour traiter, ne craignit
+point de le tromper lui-même, et de lui préparer le plus grand embarras
+que jamais négociateur ait éprouvé. Lors de l'entrevue des deux
+empereurs après la bataille, l'empereur d'Autriche avait consenti à se
+dessaisir de l'État vénitien; mais il avait demandé que le Tyrol, dont
+la plus grande partie venait d'être conquise par Masséna, lui fût rendu,
+et l'empereur, peut-être, malgré tout son empire sur ses émotions, un
+peu troublé et comme détendu par la présence de ce souverain vaincu,
+venant discuter lui-même ses intérêts sur le champ de bataille où
+gisaient encore ses sujets immolés pour sa cause, n'avait pas pu se
+montrer inflexible. Il avait abandonné ce Tyrol qu'on lui demandait.
+Mais, dès que l'entrevue fut terminée, il s'en repentit, et en donnant à
+M. de Talleyrand les détails des engagements qu'il avait pris, il lui
+fit un secret de celui qui regardait cette province.
+
+Cependant Bonaparte, après avoir vu partir son ministre pour Presbourg,
+revint à Vienne, s'établir dans le palais de Schönbrunn. Là, il s'occupa
+à passer en revue son armée, et à rétablir les pertes qu'il avait
+faites, en reformant les corps à mesure qu'ils venaient tous se
+soumettre à son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se
+montra alors d'assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute
+la partie de sa cour qu'il retrouva, et se complut à raconter les
+merveilles de cette guerre.
+
+Une seule chose lui donnait quelquefois de légers éclairs de mauvaise
+humeur: Il s'étonnait du peu d'effet que sa présence produisait sur les
+Viennois, et de la peine qu'il avait à les attirer autour de lui,
+quoiqu'il les invitât à des spectacles et à des dîners au palais qu'il
+habitait. Il s'étonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et
+bien inférieur à lui. Il lui arriva, une fois, d'en parler assez
+ouvertement à M. de Rémusat: «Vous avez passé, lui dit-il, quelque temps
+à Vienne, vous avez été à portée de les observer. Quel étrange peuple
+est-ce donc, qu'il se montre comme insensible à la gloire et aux
+revers?» M. de Rémusat, qui avait conçu une grande estime pour ce
+caractère dévoué et attaché des Viennois, en fit l'éloge dans sa réponse
+et peignit le dévouement à leur souverain dont il avait été témoin.
+«Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parlé de moi; que
+disent-ils?--Sire, répondit M. de Rémusat; ils disent: «L'empereur
+Napoléon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est
+parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui.» Ces sentiments, qui
+résistaient à l'infortune, ne pouvaient guère être compris par un homme
+qui ne trouvait de mérite que dans le succès. Quand, de retour à Paris,
+il apprit quelle touchante réception les Viennois avaient faite à leur
+empereur vaincu: «Quel peuple! s'écria-t-il. Si je rentrais ainsi dans
+Paris, certes je n'y serais pas reçu de cette manière.»
+
+L'empereur était de retour depuis quelques jours, quand, à la grande
+surprise de tout le monde, on vit tout à coup revenir M. de Talleyrand.
+Les ministres autrichiens, à Presbourg, n'avaient pas manqué de lui
+parler du Tyrol[28], et forcé alors de convenir qu'il n'avait aucune
+instruction à ce sujet, il venait en chercher, très mécontent de se voir
+joué de cette manière. Quand il en parla à l'empereur, celui-ci répondit
+que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait
+consenti à la demande de l'empereur François, mais qu'il était
+parfaitement décidé à ne point tenir sa parole. M. de Rémusat, qui
+voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m'a dit souvent qu'il était
+réellement indigné. Non seulement il voyait la guerre prête à
+recommencer, mais encore le cabinet de France était entaché d'une
+perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course à
+Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crédit qu'il
+avait sur son maître, et détruirait cette considération personnelle
+qu'il s'appliquait toujours à conserver en Europe. Les maréchaux
+poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous
+ces flatteurs de la passion de l'empereur, voyant de quel côté il
+penchait, le poussaient vers ce qu'ils appelaient _la gloire_. M. de
+Talleyrand avait à supporter les reproches de tout le monde, et souvent
+il disait avec amertume à mon mari: «Je ne trouve que vous ici qui me
+témoigniez de l'amitié; il s'en faut de bien peu que ces gens-là ne me
+regardent comme un traître.» Sa conduite et sa patience, à cette époque,
+doivent lui faire un honneur infini. Il vint à bout de ramener
+l'empereur à son opinion sur la nécessité de faire la paix, et après
+avoir tiré de lui la parole qu'il voulait, quoiqu'il ne pût jamais
+obtenir que le Tyrol fût rendu, il partit une seconde fois pour
+Presbourg plus content, et en faisant ses adieux à M. de Rémusat:
+«J'arrangerai, me dit-il, l'affaire du Tyrol, et je saurai bien à
+présent faire faire la paix à l'empereur, malgré lui.»
+
+ [Note 28: Dans le traité définitif le Tyrol fut, comme on
+ sait, donné à la Bavière en considération du mariage de la
+ princesse Auguste avec Eugène de Beauharnais, vice-roi
+ d'Italie. (P. R.)]
+
+Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schönbrunn, il reçut une lettre du
+prince Charles, qui lui mandait que, plein d'admiration pour sa
+personne, il désirait le voir et l'entretenir quelques moments.
+Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la
+réputation en Europe, fixa pour le lieu de l'entrevue un petit
+rendez-vous de chasse situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à
+M. de Rémusat de se joindre à ceux qui devaient l'accompagner, lui
+recommandant de porter avec lui une très riche épée: «Après notre
+conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l'offrir au
+prince en le quittant.»
+
+Quand l'empereur eut joint le prince en effet, ils furent renfermés
+ensemble quelque temps, et lorsqu'il sortit, mon mari s'approcha de lui,
+comme il en avait reçu l'ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez
+vivement, lui dit qu'il pouvait remporter l'épée; et quand il fut de
+retour à Schönbrunn, il parla du prince avec assez peu de considération,
+disant qu'il ne l'avait trouvé qu'un homme fort médiocre, ne lui
+paraissant pas digne du présent qu'il voulait lui faire[29].
+
+Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance
+personnelle à M. de Rémusat qui vint encore troubler la lueur de faveur
+que l'empereur semblait disposé à lui accorder. J'ai souvent remarqué
+que notre destinée avait semblé s'arranger toujours pour nous empêcher
+de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et,
+depuis, j'en ai souvent rendu grâce à la Providence qui, par là, nous a
+préservés d'une chute plus éclatante.
+
+ [Note 29: Le mot de l'empereur est ici un peu adouci, ou
+ affaibli. La vérité est que lorsque son chambellan s'approcha
+ pour lui rappeler ses intentions, et lui présenter l'épée:
+ «Laissez-moi tranquille, lui dit l'empereur. C'est un
+ imbécile.» (P. R.)]
+
+Dans les premières années du gouvernement consulaire, le parti du roi
+avait longtemps conservé l'espoir de voir rouvrir pour lui en France des
+chances favorables, et, plus d'une fois, il avait tenté de s'y conserver
+des intelligences. M. d'André, ancien député à l'Assemblée constituante,
+émigré, dévoué à cette cause, s'était chargé de plusieurs missions
+royalistes auprès de quelques souverains de l'Europe, missions dont
+Bonaparte était très bien informé. M. d'André, Provençal comme M. de
+Rémusat, son camarade de collège, et ainsi que lui magistrat avant la
+Révolution (il était conseiller au parlement d'Aix), sans avoir gardé de
+relations avec lui, ne pouvait lui être devenu étranger. Dans ce
+temps-là, découragé apparemment de ses démarches infructueuses, croyant
+la cause impériale absolument gagnée, fatigué d'une vie errante et de
+l'état de gêne qui en était la suite, il aspirait à rentrer dans son
+pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa
+femme à Vienne et s'adressa au général Mathieu Dumas, qui avait été son
+ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce général, un peu
+effrayé d'une pareille mission, promit cependant de tenter quelques
+démarches, mais il engagea madame d'André à voir M. de Rémusat pour
+l'intéresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez
+lui; il la reçut comme la femme d'un ancien ami, fut touché de la
+situation où elle lui dépeignit M. d'André, et ne sachant pas toutes les
+particularités qui pouvaient rendre l'empereur implacable, croyant
+d'ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le
+disposer à la clémence, il consentit à se charger de la demande de
+radiation. Sa qualité de maître de la garde-robe lui donnait le droit de
+s'introduire chez l'empereur pendant sa toilette. Il se hâta donc de
+descendre à son appartement, et le trouvant à moitié habillé et d'assez
+bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu'il venait de
+recevoir, et de la sollicitation qu'il osait lui faire.
+
+Au seul nom de M. d'André, le visage de l'empereur devint extrêmement
+sombre: «Savez-vous, dit-il, que vous me parlez là d'un mortel
+ennemi?--Non, sire, reprit M. de Rémusat; j'ignore si Votre Majesté a
+réellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas,
+j'oserais demander sa grâce. M. d'André est pauvre et proscrit, il me
+paraît désirer d'aller vieillir tranquillement dans notre patrie
+commune.--Est-ce que vous avez des relations avec lui?--Aucune,
+sire.--Et pourquoi vous intéressez-vous à lui?--Sire, il est Provençal,
+il a été élevé avec moi au collège de Juilly, il a suivi la même
+carrière que moi, et il fut mon ami.--Vous êtes bien heureux, reprit
+l'empereur, en lançant un regard farouche, d'avoir de tels motifs pour
+excuse. Ne m'en parlez jamais, et sachez que, s'il était à Vienne et que
+je pusse m'emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre
+heures.» En achevant ces mots, l'empereur tourna le dos à M. de Rémusat.
+
+L'empereur, partout où il se trouvait avec sa cour, avait coutume de
+donner chaque matin ce qui s'appelait _son lever_. Quand il était
+habillé, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu'on nommait
+_le service_. C'étaient les grands officiers de sa maison, M. de Rémusat
+comme maître de la garde-robe et premier chambellan, et les généraux de
+sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des généraux de
+l'armée qui pouvaient se présenter, et, à Paris, du préfet de Paris, du
+préfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait
+tout ce monde assez silencieusement, saluant et congédiant aussitôt. Il
+donnait des ordres, quand il était nécessaire, et, quelquefois aussi, ne
+craignait nullement de quereller tel ou tel dont il était mécontent,
+sans égard à l'embarras de recevoir et de faire des reproches devant
+tant de témoins.
+
+Après avoir quitté M. de Rémusat, il fit donc approcher son lever, et,
+renvoyant tout le monde, il garda le général Savary assez longtemps. À
+la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l'un des
+salons du palais, le prit à part et commença avec lui une conversation
+qui paraîtrait bien étrange à quiconque ne connaîtrait pas la _naïveté
+de principes_ de ce général sur une certaine manière de se conduire.
+
+«Venez, venez, dit-il à M. de Rémusat en l'abordant, que je vous fasse
+compliment sur l'occasion de fortune qui se présente à vous, et que je
+vous conseille fort de ne point laisser échapper. Vous avez risqué gros
+jeu tout à l'heure en parlant à l'empereur de M. d'André, mais tout peut
+se réparer. Où est-il?--Mais, je pense, en Hongrie; c'est du moins ce
+que m'a dit sa femme.--Ah bah! ne dissimulez point. L'empereur le croit
+à Vienne; il est persuadé que vous savez où il se cache, et il veut que
+vous le disiez.--Je vous atteste que je l'ignore très parfaitement. Je
+n'avais aucune correspondance avec lui; sa femme m'est venue voir
+aujourd'hui pour la première fois, elle m'a prié de parler à l'empereur
+pour son mari, je l'ai fait, et c'est tout.--Eh bien! s'il en est ainsi,
+envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se défiera pas de vous,
+faites-la causer, et tâchez de tirer d'elle le lieu de la retraite de
+son mari. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous plairez à l'empereur
+par ce service que vous lui rendrez.»
+
+M. de Rémusat, confondu au dernier point de ce qu'il entendait, ne put
+s'empêcher de témoigner la surprise qu'il éprouvait. «Quoi! disait-il,
+c'est à moi que vous faites une pareille proposition? J'ai dit à
+l'empereur que j'avais été l'ami de M. d'André; vous le savez aussi, et
+vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de
+sa femme qui a cru pouvoir se fier à moi!» Savary, à son tour, fut
+étonné de l'indignation que paraissait éprouver M. de Rémusat. «Quel
+enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre
+fortune! L'empereur a eu plus d'une fois l'occasion de douter que vous
+lui fussiez dévoué comme il veut qu'on le soit; voici une occasion de
+dissiper ses soupçons, vous serez bien maladroit si vous la laissez
+échapper.»
+
+La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de
+Rémusat fut inébranlable; il assura à Savary que, loin de chercher
+madame d'André, il éviterait même de la recevoir, et il fit dire à
+celle-ci par le général Mathieu Dumas le mauvais succès de sa mission.
+Savary revint à la charge pendant toute la journée, en répétant cette
+phrase: «Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous
+conçois pas.--À la bonne heure!» répondait M. de Rémusat.
+
+En effet, l'empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari
+le ton sec et glacé qu'il avait toujours quand il était mécontent. M. de
+Rémusat le supporta avec tranquillité, et ne s'en plaignit qu'au grand
+maréchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa répugnance que
+Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux
+yeux de son maître; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait
+un acte du plus grand courage, car ne point obéir à l'empereur lui
+semblait la plus extraordinaire chose du monde.
+
+C'était un singulier homme que Duroc. Son esprit n'était point étendu;
+son âme, c'est-à-dire ses sentiments et ses pensées, demeuraient
+toujours, et presque volontairement, dans un cercle rétréci, mais il ne
+manquait point d'habileté ni de lumières dans le détail. Plutôt soumis
+que dévoué à Bonaparte, il croyait que, lorsqu'on était placé auprès de
+lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant
+toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui
+paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas
+même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu'il avait à
+faire dans le poste qu'il occupait. Froid, silencieux, impénétrable sur
+tous les secrets qui lui étaient confiés, je crois qu'il s'était comme
+habitué à ne jamais réfléchir sur les ordres qu'il recevait. Il ne
+flattait point l'empereur, il ne cherchait point à lui plaire par des
+rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa défiance
+naturelle. Tel qu'un miroir fidèle, il réfléchissait à son maître tout
+ce qui se passait en sa présence, et de même il rapportait les paroles
+de celui-ci avec le même accent, et dans les mêmes termes, qu'il les
+avait entendues. Eût-on dû mourir à ses yeux des suites d'une
+commission qu'il eût reçue, il s'en acquittait avec une imperturbable
+exactitude. Je ne pense pas qu'il s'amusât à examiner si l'empereur
+était un grand homme ou non; c'était _le maître_, voilà tout. Sa
+soumission le rendait fort utile à l'empereur; l'intérieur du palais lui
+était confié, l'administration de la maison, toutes les dépenses; et
+tout cela était réglé avec un ordre infini et une extrême économie,
+accompagnés pourtant d'une grande magnificence.
+
+Le grand maréchal Duroc avait épousé une petite espagnole fort riche,
+assez laide, qui ne manquait point d'esprit, fille d'un nommé Hervas,
+banquier espagnol, qui avait été employé dans quelque affaires
+diplomatiques secondaires, qui fut fait marquis d'Abruenara, et qui
+devint ministre en Espagne sous Joseph Bonaparte. Madame Duroc avait été
+élevée chez madame Campan, comme madame Louis Bonaparte et mesdames
+Savary, Davout, Ney, etc. Son mari vivait bien avec elle, mais sans
+aucune de ces intimités qui procurent souvent un épanchement si doux à
+ceux qui ont à supporter la gêne des cours. Il ne lui eût pas permis
+d'avoir une opinion sur rien de ce qui se passait sous ses veux, ni de
+former une liaison. Quant à lui, il n'en avait aucune. Je n'ai jamais
+vu personne plus inaccessible au besoin de l'amitié, au plaisir de la
+conversation; il n'avait aucune idée de la vie du monde; il ne savait ce
+que c'était que le goût des lettres ou des arts, et cette indifférence
+sur tout, cette ponctualité dans l'obéissance, sans montrer jamais ni
+ennui de l'assujettissement, ni la moindre apparence d'enthousiasme, en
+faisaient un caractère tout à part qu'il était vraiment curieux
+d'observer. Il jouissait à la cour d'une grande considération, ou du
+moins d'une extrême importance. Tout aboutissait à lui; il recevait les
+confidences de chacun, ne donnait guère son avis sur rien, encore moins
+un conseil; mais il écoutait attentivement, rapportait ce dont on
+l'avait chargé, et jamais il n'a donné la moindre preuve de
+malveillance, de même que la plus petite marque d'intérêt[30].
+
+ [Note 30: «Ce portrait du duc de Frioul, a écrit mon
+ père, est parfaitement conforme à l'opinion de tous les
+ contemporains éclairés. Peu d'hommes ont été plus secs, plus
+ froids, plus personnels, sans aucune mauvaise passion contre
+ les autres. Sa justice, sa probité, sa sûreté étaient
+ incomparables. C'était un administrateur d'un grand mérite.
+ Mais une chose curieuse, que ma mère paraît avoir ignorée, et
+ qui semble avérée, c'est qu'il n'aimait pas l'empereur, ou
+ que du moins il le jugeait sévèrement. Dans les derniers
+ temps, il était excédé de son caractère et surtout de son
+ système, et, la veille ou le jour de sa mort, il l'avait
+ encore laissé entendre, même à l'empereur. Le maréchal
+ Marmont, qui l'a bien connu, a donné de lui une peinture qui
+ présente tous les caractères de la vérité.» L'empereur avait
+ toutefois pour lui un sentiment particulier qui, chez un tel
+ homme, était presque de l'amitié, car voici ce qu'il
+ écrivait, de Haynau, le 7 juin 1813, à madame de Montesquiou:
+ «La mort du duc de Frioul m'a peiné. C'est depuis vingt ans
+ la seule fois qu'il n'ait pas deviné ce qui pouvait me
+ plaire.» (P. R.)]
+
+Bonaparte, qui avait un grand talent pour tirer des hommes ce qui lui
+était utile, aimait fort le service d'un personnage si complètement
+isolé. Il pouvait le grandir sans inconvénient; aussi l'a-t-il comblé de
+dignités et de richesses. Mais ses dons à Savary, qui furent aussi
+considérables, eurent un motif différent. «C'est un homme, disait-il,
+qu'il faut continuellement corrompre.» Et, chose étrange! malgré cette
+opinion, il ne laissait pas d'avoir confiance en lui, ou du moins de
+croire à ce qu'il venait lui raconter. À la vérité, il savait qu'il ne
+se refuserait à rien et, en parlant de lui, il disait encore
+quelquefois: «Si j'ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de
+ses enfants, je suis sûr qu'il ne balancerait pas.»
+
+Ce Savary, l'objet de la terreur générale, malgré sa conduite, ses
+actions connues et cachées, n'était point foncièrement un méchant
+homme. Le goût de l'argent fut sa passion dominante. Sans aucun talent
+militaire, mal vu de ses valeureux camarades, il lui fallut songer à
+faire sa fortune par d'autres moyens que ceux qu'employaient ses
+compagnons d'armes[31]. Il vit un chemin ouvert dans sa fidélité à
+suivre le système de ruse et de dénonciations que Bonaparte favorisait,
+et s'y étant introduit une fois, il ne lui fut plus possible de penser à
+s'en retirer. Intrinsèquement, il était meilleur que sa réputation,
+c'est-à-dire qu'abandonné à son premier mouvement, il eût mieux valu que
+sa conduite. Il ne manquait point d'esprit naturel; il était accessible
+à quelque enthousiasme d'imagination, assez ignorant, mais avec le désir
+d'apprendre, et un instinct assez juste pour juger; plus menteur que
+faux, dur dans ses formes, mais très craintif au fond. Il avait des
+raisons pour connaître Bonaparte et trembler devant lui. Quand il a été
+ministre, il a osé se permettre cependant quelque ombre de résistance,
+et alors il s'est montré accessible à un certain désir de se raccommoder
+avec l'opinion publique. Comme tant d'autres, il doit peut-être au temps
+où il a vécu le développement de ses défauts, qui ont étouffé la
+meilleure partie de son caractère. L'empereur cultivait soigneusement
+chez les hommes toutes les passions honteuses; aussi, sous son règne,
+ont-elles plus particulièrement fructifié.
+
+ [Note 31: Pendant cette campagne on lui avait mis dans
+ les mains une assez grande caisse pleine d'or, pour payer la
+ police qu'il faisait autour de l'empereur, dans l'armée et
+ dans les villes conquises. Il s'acquittait de ce soin avec
+ une extrême habileté. Il ne se disait nulle part un mot, il
+ ne se faisait pas une action, dont il ne fût instruit.]
+
+Revenons. Les négociations de M. de Talleyrand avançaient peu à peu.
+Malgré tous les obstacles, il parvint par ses correspondances à
+déterminer l'empereur à la paix, et le Tyrol, cette pierre d'achoppement
+au traité, fut abandonné par l'empereur François au roi de Bavière.
+Quand Bonaparte fut brouillé avec M. de Talleyrand, quelques années
+après, il revenait, dans sa colère, sur ce traité, se plaignant que son
+ministre lui avait arraché sa victoire, et avait rendu nécessaire la
+seconde campagne d'Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore
+trop puissant.
+
+Avant de quitter Vienne, l'empereur eut encore le temps d'y recevoir une
+députation de quatre maires de la ville de Paris, qui venaient le
+féliciter de ses victoires. Peu après, il partit pour Munich, ayant
+annoncé qu'il allait mettre la couronne royale sur la tête de l'électeur
+de Bavière, et conclure le mariage du prince Eugène.
+
+L'impératrice, à Munich depuis quelque temps, voyait avec une extrême
+joie une telle union qui allait donner à son fils de si grandes
+alliances avec les premières maisons de l'Europe. Elle eût fort désiré
+que madame Louis Bonaparte obtînt la permission de venir assister à
+cette cérémonie, mais son mari la refusa obstinément; et elle eut besoin
+de sa résignation ordinaire.
+
+L'empereur, voulant peut-être montrer aussi aux étrangers quelqu'un de
+sa famille, manda à Munich madame Murat, qui y porta des sentiments fort
+mélangés. Le plaisir de se montrer, et d'être comptée pour quelque
+chose, était un peu gâté pour elle par l'élévation où elle voyait porter
+les Beauharnais, et elle eut, comme je le dirai plus bas, quelque peine
+à dissimuler son mécontentement.
+
+M. de Talleyrand rejoignit la cour après avoir signé le traité, et,
+encore cette fois, la paix sembla être rendue à l'Europe, du moins pour
+quelque temps. Cette paix fut signée le 25 décembre 1805.
+
+Par le traité, l'empereur d'Autriche reconnaissait l'empereur Napoléon
+comme roi d'Italie. Il abandonnait au royaume d'Italie les États
+vénitiens. Il reconnaissait pour rois les électeurs de Bavière et de
+Wurtemberg, abandonnant au premier plusieurs principautés et le Tyrol;
+au roi de Wurtemberg un assez grand nombre de villes; à l'électeur de
+Bade une partie du Brisgau.
+
+L'empereur Napoléon s'engageait à obtenir du roi de Bavière la
+principauté de Wurtzbourg pour l'archiduc Ferdinand qui avait été
+grand-duc de Toscane. Les États vénitiens devaient être rendus sous le
+délai de quinze jours. Voilà quelles furent les conditions les plus
+importantes de ce traité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+(1805-1806.)
+
+
+État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis
+Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et
+proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie
+de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de
+Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.
+
+
+J'ai dit quelles étaient la tristesse et la solitude à Paris, pendant
+cette campagne, et combien toutes les classes de la société souffraient
+du renouvellement de la guerre. L'argent était devenu de plus en plus
+rare; il arriva même à un tel degré de cherté que, me trouvant obligée
+d'en envoyer assez promptement à mon mari, je fus obligée, pour
+convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix
+francs dessus. La malveillance ne laissait point échapper cette occasion
+de répandre et d'accroître encore l'inquiétude. Épouvantée de
+l'imprudence de certains discours et avertie par l'expérience passée,
+je me tenais à l'écart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis
+et les personnes qui ne pouvaient me compromettre.
+
+Quand des princes ou princesses de la famille impériale recevaient,
+j'allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu'à
+l'archichancelier Cambacérès, qui aurait su très mauvais gré à quiconque
+eût négligé de lui rendre visite. Il donnait de grands dîners, et
+recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le
+Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'hôtel des Cent-Suisses[32]. À
+sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement
+d'une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre,
+contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un
+assez longtemps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de
+l'escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif
+proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu'à la porte
+de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme;
+les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrés,
+faisant d'un angle à l'autre de ce salon une sorte de corridor au milieu
+duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses
+ordres en diamants, coiffé d'une énorme perruque bien poudrée, se
+promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases
+polies. Quand on était sûr qu'il vous avait aperçu, et surtout quand il
+vous avait parlé, on se retirait pour faire place à d'autres. Il fallait
+souvent demeurer encore très longtemps avant de retrouver sa voiture, et
+le meilleur moyen de lui faire sa cour était de lui dire, quand on le
+retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la
+foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui.
+
+ [Note 32: Cet hôtel a été démoli sous le règne du roi
+ Louis-Philippe. (P. R.)]
+
+On ne se pressait pas autant chez l'architrésorier Le Brun, qui
+paraissait mettre moins de prix à ces hommages extérieurs, et qui vivait
+avec assez de simplicité. Mais, s'il n'avait pas les ridicules de son
+collègue, il manquait de quelques-unes de ses qualités. Cambacérès avait
+de l'obligeance, il accueillait bien les requêtes, et quand il
+promettait de les appuyer, sa parole était sûre, on y pouvait compter.
+Le Brun songeait à ménager sa fortune, qui est devenue considérable.
+C'était un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n'a été utile
+à personne.
+
+La princesse de toute la famille que je fréquentais le plus était madame
+Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles.
+Dans le mois de décembre 1805, le bruit s'étant répandu que les Anglais
+pourraient bien tenter quelque descente sur les côtes de la Hollande,
+Louis Bonaparte reçut l'ordre d'aller parcourir ce pays, et d'inspecter
+l'armée du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de liberté à
+sa femme, et de soulagement à toute sa maison, laquelle avait grand'peur
+de lui, permettait à madame Louis de passer ses soirées d'une manière
+assez agréable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur
+une grande table placée au milieu de son salon. Madame Louis a toujours
+montré un grand goût pour les arts; elle a composé de jolies romances;
+elle peint très bien; elle aimait les artistes. Son seul tort,
+peut-être, était de ne pas donner à son intérieur toute la dignité
+qu'exigeait le rang où on l'avait élevée. Toujours intimement liée avec
+ses compagnes d'éducation, ainsi que les jeunes femmes qui la
+fréquentaient habituellement, elle avait dans les manières un petit
+reste des usages de sa pension qu'on a quelquefois remarqué et
+blâmé[33].
+
+ [Note 33: Ces sentiments pour la reine Hortense et ces
+ impressions de ma grand'mère ont été très durables, car voici
+ ce qu'elle écrivait à son mari quelques années plus tard, le
+ 12 juillet 1812:
+
+ «En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme
+ je trouve à l'intimité de sa société. C'est vraiment un
+ caractère angélique, et une personne complètement différente
+ de ce qu'on croit. Elle est si vraie, si pure, si
+ parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme
+ une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l'avenir,
+ qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une impression
+ toute particulière. Sa santé n'est pas mauvaise, elle
+ s'ennuie de cette pluie, parce qu'elle aime à marcher; elle
+ lit beaucoup, et paraît vouloir réparer les torts de son
+ éducation à certains égards. L'instituteur de ses enfants la
+ fait travailler sérieusement, puis elle s'amuse du mal
+ qu'elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que
+ quelqu'un de plus éclairé dirigeât ses études. Il y a un âge
+ où il faut plutôt apprendre pour penser que pour savoir, et
+ l'histoire ne doit pas se montrer à vingt-cinq ans comme à
+ dix.» (P. R.)]
+
+Après un assez long silence sur ce qui se passait à l'armée, ce qui
+causa une vive inquiétude, enfin, un soir, l'aide de camp de l'empereur,
+Le Brun, fils de l'architrésorier, dépêché du champ de bataille
+d'Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l'armistice
+qui suivit, et des espérances fondées pour la paix. Cette nouvelle
+proclamée dans tous les spectacles, affichée partout dès le lendemain,
+produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le
+peuple de Paris était plongé. Il fut impossible de n'être pas frappé
+d'un si grand succès, et de ne point se ranger, encore cette fois, du
+parti de la gloire et de la fortune. Les Français, entraînés par le
+récit d'une telle victoire, à laquelle rien ne manquait, puisqu'elle
+terminait la guerre, sentirent renaître leur enthousiasme, et, pour
+cette fois encore, on n'eut besoin de rien commander à l'allégresse
+publique. La nation s'identifia de nouveau aux succès de ses soldats. Je
+regarde cette époque comme l'apogée du bonheur de Bonaparte; car ses
+hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple. Depuis, il a
+sans doute grandi en puissance et en autorité, mais il lui a fallu
+ordonner l'enthousiasme, et quoiqu'il soit quelquefois parvenu à le
+forcer, les efforts qu'il lui fallut faire ont dû gâter pour lui le prix
+des acclamations.
+
+Au milieu des sentiments de joie et de véritable admiration que témoigna
+la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l'État et les
+fonctionnaires publics ne laissèrent point échapper cette occasion de
+rédiger en paroles pompeuses l'admiration générale. Quand on relit
+aujourd'hui froidement les discours qui furent alors prononcés dans le
+Sénat et dans le Tribunat, les harangues des préfets et des maires, les
+mandements des évêques, on se demande comment il eût été possible qu'une
+tête humaine ne fût pas un peu dérangée par l'excès de telles louanges.
+Toutes les gloires passées venaient se fondre devant celle de Bonaparte;
+les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renommée
+rougirait désormais de tout ce qu'elle avait proclamé jusqu'à ce jour,
+etc., etc.
+
+Le 31 décembre, le Tribunat s'assembla, et son président, Fabre de
+l'Aude, annonça le retour d'une députation qui avait été envoyée à
+l'empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait été témoin,
+et l'arrivée d'un grand nombre de drapeaux. L'empereur en donnait huit à
+la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Sénat.
+C'était le Tribunat tout entier qui devait aller présenter ces derniers.
+
+Après le discours du président, une foule de tribuns se précipitèrent
+vers la tribune pour émettre ce qu'on appelait _des motions de voeux_:
+l'un proposa qu'il fût frappé une médaille d'or; l'autre qu'on élevât un
+monument public, que l'empereur reçût comme au temps de l'ancienne Rome
+les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortît tout entière
+au-devant de lui. «La langue, disait un membre, ne fournit pas
+d'expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour
+rendre les émotions qu'ils font éprouver.»
+
+Carrion-Nisas proposa qu'à la paix générale, l'épée que l'empereur
+portait à la bataille d'Austerlitz fût déposée et consacrée avec
+solennité. Chacun voulait enchérir sur le discours de l'autre, et cette
+séance, qui dura plusieurs heures, épuisa en effet tout ce que le
+langage de la flatterie peut inspirer à l'imagination. Et cependant,
+c'était ce même Tribunat qui inquiéta l'empereur, parce que son
+institution lui conservait une ombre de liberté, et qu'il crut plus tard
+devoir détruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans
+les moindres apparences. Quand l'empereur élimina le Tribunat, ce fut
+alors le mot consacré à cette mesure, il ne craignit pas de laisser
+échapper ces paroles: «Voilà ma dernière rupture avec la République.»
+
+Le Tribunat devant, le 1er janvier de l'année 1806, porter au Sénat les
+drapeaux, décida qu'il proposerait en même temps le voeu de l'érection
+d'une colonne: Le Sénat s'empressa de convertir ce voeu en décret; il
+arrêta aussi que la lettre de l'empereur, qui avait accompagné l'envoi
+des drapeaux, serait gravée sur le marbre et placée dans la salle de ses
+séances, et les sénateurs se montrèrent à la hauteur des tribuns dans
+cette circonstance.
+
+On commença bientôt à s'occuper des préparatifs des fêtes qui devaient
+avoir lieu au retour de l'empereur. M. de Rémusat m'envoya des ordres
+pour que les spectacles préparassent la remise des quelques ouvrages qui
+devaient prêter aux applications. Le Théâtre-Français choisit _Gaston et
+Bayard_; la police fit quelques légers changements aux vers qu'on ne
+pouvait prononcer[34], et l'Opéra s'occupa d'un divertissement nouveau.
+
+ [Note 34: On remplaça ce vers:
+
+ «Et suivre les Bourbons, c'est marcher à la gloire.»
+
+ Par:
+
+ «Et suivre les _Français_, c'est marcher à la gloire.»]
+
+Cependant l'empereur, après avoir reçu la signature de la paix, quittait
+Vienne en laissant à ses habitants une proclamation pleine de paroles
+flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait:
+
+«Je me suis peu montré parmi vous; non par dédain ou par un vain
+orgueil, mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments
+que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de faire une
+prompte paix.»
+
+On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l'empereur
+renfermé au château de Schönbrunn.
+
+Quoique, en fait, l'armée française eût été contenue dans Vienne avec
+assez de discipline, sans doute les habitants virent avec une grande
+joie le départ des hôtes qu'il leur avait fallu recevoir, loger et
+nourrir avec soin. Si on veut une idée des ménagements que les vaincus
+se trouvaient forcés d'avoir pour nous, il suffira de dire que les
+généraux Junot[35] et Bessières, logés chez le prince d'Esterhazy,
+recevaient chaque jour de Hongrie tout ce qui devait contribuer à rendre
+leur table délicate, et, entre autres tributs, du vin de Tokay. C'était
+le prince qui avait pour eux cette attention, et qui les défrayait de
+tout.
+
+ [Note 35: Ce Junot, véritable officier de fortune, avait
+ beaucoup d'esprit naturel. Un jour qu'on parlait devant lui
+ des préventions de l'ancienne noblesse française. «Eh bien,
+ disait-il, pourquoi donc tous ces gens-là se montrent-ils si
+ jaloux de notre élévation? La seule différence entre eux et
+ moi, c'est qu'ils sont des descendants, et que, moi, je suis
+ un ancêtre.»]
+
+Je me souviens d'avoir entendu conter à M. de Rémusat que, lorsque
+l'empereur arriva à Vienne, on se hâta de visiter les caves du palais
+impérial pour y chercher du même vin de Tokay; mais on fut fort surpris
+de n'en pas trouver une seule bouteille; l'empereur François avait tout
+fait emporter avec soin.
+
+L'empereur arriva à Munich le 31 décembre, et, le lendemain, proclama
+_roi_ l'électeur de Bavière. Il fit part de cet événement au Sénat par
+une lettre, ainsi que de l'adoption qu'il faisait du prince Eugène et du
+mariage qu'il allait terminer, avant de retourner à Paris.
+
+Le prince Eugène ne tarda point à se rendre à Munich, après avoir pris
+possession des États vénitiens, et rassuré, autant qu'il était en lui,
+ses nouveaux sujets par des proclamations dignes et mesurées.
+
+L'empereur se crut obligé de donner aussi des éloges à l'armée d'Italie.
+On lit dans un bulletin: «Les peuples d'Italie ont montré beaucoup
+d'énergie. L'empereur a dit plusieurs fois: «Pourquoi mes peuples
+d'Italie ne paraîtraient-ils pas avec gloire sur la scène du monde? ils
+sont pleins d'esprit et de passion, dès lors il est facile de leur
+donner les qualités militaires.» Il fit encore quelques proclamations à
+ses soldats, toujours un peu boursouflées à sa manière; mais on dit
+qu'elles produisaient un grand effet sur l'armée. Il rendit un beau
+décret, surtout s'il a été exécuté:
+
+«Nous adoptons, disait-il, les enfants des généraux, officiers et
+soldats, morts à la bataille d'Austerlitz. Ils seront élevés à
+Rambouillet et à Saint-Germain, placés et mariés par nous. Ils
+ajouteront à leurs noms celui de Napoléon...»
+
+L'électeur, ou plutôt le roi de Bavière, est un prince cadet de la
+maison de Deux-Ponts, qui est arrivé à l'électorat par l'extinction de
+la branche de sa famille qui gouvernait la Bavière. Sous le règne de
+Louis XVI, il fut envoyé en France et mis au service de notre roi. Il
+obtint promptement un régiment, et demeura assez longtemps, soit à
+Paris, soit en garnison dans quelques-unes de nos villes. Il s'attacha à
+la France et y laissa des souvenirs de la bonté de son caractère et de
+la cordialité de ses manières. Il était connu sous le nom du prince Max.
+Il refusa cependant de se marier en France. Le prince de Condé lui ayant
+offert sa fille, son père et l'électeur de Deux-Ponts, son oncle, ne
+voulurent point de cette union, par la raison que le prince Max, n'étant
+point riche, serait sans doute forcé de faire quelques-unes de ses
+filles chanoinesses, et que la mésalliance que le sang de Louis XIV
+avait reçue de madame de Montespan pourrait empêcher certains chapitres
+de les recevoir.
+
+Le droit de succession ayant appelé plus tard ce prince à l'électorat,
+il conserva toujours des souvenirs affectueux pour la France et de
+l'attachement pour les Français. Devenu roi par la puissance de
+l'empereur, il eut grand soin de lui témoigner sa reconnaissance par la
+plus brillante réception, et il accueillit les Français avec une extrême
+bonté. On imagine bien qu'il ne songea pas un moment à refuser l'union
+qu'on lui proposait pour sa fille. Cette princesse, âgée de dix-sept à
+dix-huit ans, joignait à tous les charmes d'une figure fort agréable,
+les qualités les plus attachantes. Aussi ce mariage, que la politique
+avait conclu, est devenu pour Eugène la source d'un bonheur que rien n'a
+troublé. La princesse Auguste de Bavière s'est attachée vivement à
+l'époux qu'on lui a donné; elle n'a pas peu contribué à lui gagner des
+coeurs en Italie. Belle, sage, pieuse et fort aimable, elle ne pouvait
+qu'être tendrement aimée du prince Eugène, et encore aujourd'hui,
+établis tous deux en Bavière, ils y jouissent des douceurs de la plus
+parfaite union[36].
+
+ [Note 36: Le prince Eugène de Beauharnais est mort en
+ 1824. Voici de quelle façon l'empereur lui annonçait son
+ mariage, dans une lettre datée de Munich, le 19 nivôse an XIV
+ (31 décembre 1805): «Mon cousin, je suis arrivé à Munich.
+ J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a
+ été publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et
+ je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie. Vous
+ trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est
+ beaucoup mieux.» L'affection que l'empereur avait pour le
+ vice-roi d'Italie se porta tout entière sur cette princesse,
+ qu'il avait, du premier jour, jugée si favorablement, et sa
+ correspondance est remplie de sollicitude pour sa santé et
+ son bonheur. Ainsi il lui écrivait de Stuttgard, le 17
+ janvier 1806: «Ma fille, la lettre que vous m'avez écrite est
+ aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués
+ ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens au
+ plaisir que j'ai de me ressouvenir de toutes vos belles
+ qualités, et au besoin que j'éprouve d'être assuré
+ fréquemment par vous-même que vous êtes contente de tout le
+ monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes
+ affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chères que
+ celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants.
+ Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je
+ compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d'une
+ fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le
+ nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos
+ convenable. Vous avez éprouvé bien du mouvement depuis un
+ mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.»
+ Enfin, quelques mois plus tard, il écrivait au prince Eugène:
+
+ «Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone.
+ Cela est bon pour vous, parce que le travail doit être pour
+ vous un objet de délassement; mais vous avez une jeune femme,
+ qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour
+ passer la soirée avec elle, et vous faire une petite société.
+ Que n'allez-vous au théâtre une fois par semaine, en grande
+ loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit équipage
+ de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois
+ par semaine; j'affecterai volontiers dans le budget une somme
+ pour cet objet. Il faut avoir plus de gaieté dans votre
+ maison; cela est nécessaire pour le bonheur de votre femme et
+ pour votre santé. On peut faire bien de la besogne en peu de
+ temps. Je mène la vie que vous menez, mais j'ai une vieille
+ femme qui n'a pas besoin de moi pour s'amuser; et j'ai aussi
+ plus d'affaires; et cependant, il est vrai de dire que je
+ prends plus de divertissement et de dissipation que vous n'en
+ prenez. Une jeune femme a besoin d'être amusée, surtout dans
+ la situation où elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le
+ plaisir; il faut revenir à vos goûts. Ce que vous ne feriez
+ pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la
+ princesse. Je viens de m'établir à Saint-Cloud. Stéphanie et
+ le prince de Bade s'aiment assez. J'ai passé ces deux
+ jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme
+ des enfants de quinze ans. Vous aviez l'habitude de vous
+ lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne
+ gênerait pas la princesse si vous vous couchiez à onze heures
+ avec elle; et, si vous finissez votre travail à six heures du
+ soir, vous avez encore dix heures à travailler, en vous
+ levant à sept ou huit heures.» (P. R.)]
+
+Quand l'empereur se trouva à Munich, il lui passa par la tête de se
+délasser des travaux qu'il avait eu à supporter pendant quelques mois,
+par une certaine fantaisie, moitié galante, moitié politique, à l'égard
+de la reine de Bavière. Cette princesse, seconde femme du roi, sans être
+très belle, avait une taille élégante et des manières agréables qui
+conservaient de la dignité. L'empereur feignit, je pense, d'être
+amoureux d'elle. Ceux qui assistaient à ce spectacle, disent qu'il était
+assez curieux de le voir aux prises avec son caractère cassant, ses
+habitudes un peu communes, et pourtant le désir de réussir auprès d'une
+princesse accoutumée à cette espèce d'étiquette dont on ne se départ
+guère en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de
+Bavière sut tenir en respect son étrange soupirant, et cependant parut
+s'amuser de ses hommages. L'impératrice la trouva un peu plus coquette
+qu'elle n'eût voulu, et tout ce manège lui inspira le désir de quitter
+promptement la cour de Bavière, et lui gâta le plaisir que devait lui
+causer le mariage de son fils.
+
+En même temps, madame Murat s'avisa de trouver mauvais que la nouvelle
+vice-reine, devenue fille adoptive de Napoléon, prît le pas sur elle
+dans les cérémonies. Elle feignit d'être malade, pour éviter ce qui lui
+semblait un affront, et son frère fut obligé de se fâcher, pour
+l'empêcher de témoigner trop hautement son mécontentement. Si nous
+n'avions point été témoins de la promptitude avec laquelle certaines
+prétentions s'élèvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous
+étonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d'une
+date si nouvelle qu'ils auraient dû être peu accoutumés encore aux
+avantages et aux droits donnés par leur rang; mais ce spectacle s'est si
+souvent reproduit sous nos yeux, qu'il a fallu reconnaître que rien ne
+s'éveille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanité.
+Bonaparte, qui le savait d'avance, en a fait son plus sûr moyen de
+gouverner.
+
+À Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l'armée. Il donna un
+régiment de carabiniers à son beau-frère, le prince Borghèse. Il
+récompensa beaucoup d'officiers à l'aide de grades et de la Légion
+d'honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frère, grand
+officier de cet ordre. C'était un homme de courage, estimé de l'armée,
+simple, d'une probité et d'une délicatesse assez peu ordinaires,
+malheureusement, à nos chefs militaires. Il a laissé partout en pays
+étranger une réputation fort honorable pour sa famille[37].
+
+ [Note 37: Le roi, lors de son premier retour, lui donna
+ le commandement de la compagnie des mousquetaires gris. Il
+ tomba malade peu de temps après, et il mourut un mois avant
+ le 20 mars 1815.]
+
+La cour militaire de l'empereur, encouragée par l'exemple de son maître,
+et animée comme lui par la victoire, se montra aussi très satisfaite de
+rejoindre les dames qui avaient accompagné l'impératrice. Il sembla que
+l'amour voulait avoir enfin sa part d'importance dans un monde qui
+jusqu'alors le négligeait assez; mais il faut convenir qu'on ne lui
+laissa jamais grand temps pour fonder son autorité, et il fut toujours
+un peu forcé d'y brusquer ses attaques. On peut dater de cette époque
+les sentiments qu'inspira la belle madame de C*** à M. de Caulaincourt.
+Elle avait été nommée dame du palais dans l'été de 1805. Mariée jeune à
+son cousin, qui était à cette époque écuyer de l'empereur, et qui la
+négligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son éclatante
+beauté. M. de Caulaincourt devint éperdument amoureux d'elle, et cet
+attachement, plus ou moins partagé pendant quelques années, le détourna
+de songer à se marier. Madame de C***, de plus en plus mécontente de son
+mari, a fini par profiter du divorce[38]; et lorsque le retour du roi a
+condamné M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence, à une vie
+de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l'a épousé.
+
+ [Note 38: Madame la duchesse de Vicence est morte très
+ âgée en 1876, laissant le souvenir d'une femme bonne et
+ distinguée. M. de Caulaincourt était mort quarante-huit ans
+ plus tôt, en 1828. (P. R.)]
+
+J'ai dit que, durant cette campagne, l'empereur avait publié qu'il
+consentait à ce que nos troupes évacuassent le royaume de Naples. Mais
+il ne tarda pas à se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que
+le roi de Naples ne se montrât pas très exact dans l'exécution du traité
+conclu avec lui et qu'il demeurât sous l'influence des Anglais qui
+menaçaient toujours ses ports, soit que l'empereur voulût accomplir son
+projet de mettre l'Italie entière sous sa dépendance. Il pensait aussi,
+sans doute, qu'il était de sa politique de rejeter peu à peu la maison
+de Bourbon hors des trônes du continent. Quoi qu'il en soit, selon la
+coutume, sans avoir reçu aucune autre communication, la France apprit,
+par un ordre du jour daté du camp impérial de Schönbrunn le 6 nivôse an
+XIV[39], que l'armée française marchait à la conquête du royaume de
+Naples, et serait commandée par Joseph Bonaparte qui s'y rendit en
+effet.
+
+ [Note 39: 27 décembre 1805. (P. R.)]
+
+«Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de
+Naples a cessé de régner, son existence est incompatible avec le repos
+de l'Europe et l'honneur de ma couronne. Soldats, marchez... ne tardez
+pas à m'apprendre que l'Italie toute entière est soumise à mes lois, ou
+à celles de mes alliés[40].»
+
+ [Note 40: Voici cette proclamation qui a bien le sens
+ indiqué dans ces mémoires, mais dont les expressions sont
+ plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j'ai tout fait
+ pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre.
+ Après les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne
+ pouvait m'opposer qu'une faible résistance. Je me fiai aux
+ paroles de ce prince, et je fus généreux envers lui.
+
+ »Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi
+ de Naples qui, le premier, avait commencé cette injuste
+ guerre, abandonné à Lunéville par ses alliés, resta seul et
+ sans défense. Il m'implora; je lui pardonnai une seconde
+ fois. Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples.
+ J'avais d'assez légitimes raisons de suspecter la trahison
+ qui se méditait, et de venger les outrages qui m'avaient été
+ faits. Je fus encore généreux. Je reconnus la neutralité de
+ Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume; et, pour la
+ troisième fois, la maison de Naples fut affermie et sauvée.
+
+ »Pardonnerons-nous une quatrième fois? Nous fierons-nous une
+ quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans
+ raison? Non! non! La dynastie de Naples a cessé de régner;
+ son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et
+ l'honneur de ma couronne.
+
+ »Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est
+ qu'ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des
+ mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les
+ parjures. Ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie tout
+ entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés;
+ que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des
+ hommes les plus perfides; que la sainteté des traités est
+ vengée, et que les manes de mes braves soldats égorgés dans
+ les ports de Sicile à leur retour d'Égypte, après avoir
+ échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats,
+ sont enfin apaisés.» (P. R.)]
+
+C'est avec ce ton exécutoire que Bonaparte, venant de signer la paix,
+jetait les fondements d'une nouvelle guerre, offensait de nouveau les
+souverains de l'Europe, et animait la politique anglaise à lui susciter
+de nouveaux ennemis.
+
+Le 25 janvier, la cour de Naples, pressée par un ennemi habile et
+vainqueur, s'embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau
+souverain, qui devait bientôt en prendre possession. Cependant
+l'empereur, après avoir assisté le 14 janvier au mariage du prince
+Eugène, quitta Munich, reçut en traversant l'Allemagne les honneurs que
+partout on n'eût pas manqué de lui rendre, et arriva à Paris dans la
+nuit du 26 au 27 janvier.
+
+J'ai cru devoir terminer ici ce qui a été pour moi la seconde époque de
+Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la
+fin de cette première campagne comme le plus beau moment de sa gloire;
+et cela, parce que le peuple français consentit encore cette fois à en
+prendre sa part.
+
+Rien peut-être, eu égard au temps et aux hommes, ne peut se comparer
+dans l'histoire au degré de puissance où l'empereur se trouvait élevé,
+après la paix de Tilsitt; mais alors, si l'Europe entière fléchissait
+devant lui, en France le prestige des victoires s'était singulièrement
+affaibli, et nos armées, quoique formées de nos citoyens, commençaient à
+nous devenir étrangères. L'empereur, qui souvent appréciait les choses
+avec une justesse mathématique, s'en aperçut bien; car, à son retour
+après ce traité, je lui ai ouï dire: «La gloire militaire qui vit si
+longtemps dans l'histoire est celle qui s'efface le plus vite pour les
+contemporains, Toutes nos dernières batailles ne font point en France la
+moitié de l'effet qu'a produit celle de Marengo.»
+
+S'il eût poussé cette réflexion, il en eût conclu que le peuple que l'on
+gouverne a finalement besoin d'une gloire qui lui soit utile, et que
+l'admiration s'use pour ce qui n'a qu'un stérile éclat.
+
+En 1806, soit à tort, soit à raison, on accusait encore la politique
+anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant, à bon droit,
+jalouse de notre prospérité renaissante, nous ne croyions pas
+impossible qu'elle s'efforçât de nous troubler, quand même nous
+aurions, de bonne foi, montré toutes les apparences des intentions les
+plus modérées. Nous ne pensions pas que l'empereur fût coupable de la
+dernière rupture qui avait détruit le traité d'Amiens, et comme il
+paraissait impossible de parvenir de longtemps à égaler la puissance
+maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique
+d'avoir cherché à balancer, par les constitutions données à l'Italie,
+c'est-à-dire par une grande influence continentale, celle que le
+commerce procurait à nos ennemis.
+
+Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois
+devaient nous frapper fortement. L'empire d'Autriche conquis, les armées
+réunies des deux premiers souverains de l'Europe fuyant devant la nôtre,
+la retraite du czar, la demande de la paix faite par l'empereur François
+en personne, cette paix qui portait encore un caractère de modération,
+ces rois créés par nos victoires, ce mariage d'un simple gentilhomme
+français avec la fille d'une tête couronnée, enfin ce prompt retour du
+vainqueur qui permettait de concevoir l'espoir d'un solide repos, et
+peut-être ce besoin de conserver des illusions sur son maître, besoin
+inspiré par la vanité humaine qui n'aime point à rougir de celui auquel
+elle s'est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations
+nationales, et ne favorisa que trop l'ambition du vainqueur.
+
+En effet, l'empereur s'aperçut du progrès qu'il avait fait, et il
+conclut, avec quelque apparence de probabilité, que la gloire nous
+dédommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous
+imposer. Il crut que les Français ne murmureraient point, pourvu que
+leur esclavage fût brillant, et que nous ferions volontiers échange de
+toutes les libertés que la Révolution nous avait si péniblement
+acquises, contre les succès éblouissants qu'il parviendrait à nous
+procurer. Enfin, et ce fut là le plus grand mal, il entrevit dans la
+guerre le moyen de nous distraire des réflexions que sa manière de
+gouverner devait tôt ou tard nous inspirer, et il se la réserva pour
+nous étourdir, ou du moins nous réduire au silence. Comme il y était
+très habile, il n'en craignait pas les chances, et quand il put la faire
+avec de si nombreuses armées et une artillerie si formidable, il n'y
+voyait plus guère de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me
+trompe peut-être, mais je crois qu'après la campagne d'Austerlitz, la
+guerre a plutôt encore été le résultat de son système que l'entraînement
+de son goût. La première, la véritable ambition de Napoléon a été le
+pouvoir, et il eût préféré la paix, si la paix avait dû accroître son
+autorité. Il y a dans l'esprit humain une tendance à perfectionner tout
+ce dont il s'occupe incessamment. L'empereur, toujours appliqué vers
+l'idée de grandir son pouvoir, l'a porté par tous les moyens possibles
+au plus haut degré, et, s'habituant à l'exercice continu de ses
+volontés, il devint bientôt de plus en plus ombrageux de la moindre
+opposition. Sa fortune renversant peu à peu devant lui toutes les
+phalanges européennes, il ne douta plus que son destin ne l'appelât à
+régler à son gré les intérêts de toutes les cours du continent.
+Dédaignant le mouvement général des opinions de son siècle, ne regardant
+plus la Révolution française, ce grand avertissement pour les rois, que
+comme un événement dont il pouvait exploiter les résultats à son profit,
+il parvint à mépriser ce cri de liberté que, par intervalles, les
+peuples avaient laissé échapper depuis vingt ans. Il crut, du moins,
+qu'il leur donnerait le change en achevant de détruire ce qui avait
+existé, pour le remplacer par des créations subites qui satisferaient,
+en apparence, cette ardeur pour l'égalité qu'il croyait, avec assez de
+fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la
+Révolution française un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui
+n'aurait déplacé que les individus. Combien de fois ne s'est-il pas
+servi de cette phrase spécieuse pour détourner les inquiétudes! «La
+Révolution française n'a rien à craindre, puisque c'est un soldat qui
+occupe le trône des Bourbons.» En même temps, il se présentait aux rois
+comme le protecteur des trônes: «car, disait-il, j'ai détruit les
+républiques.» Et cependant, son imagination rêvait je ne sais quel plan,
+à demi féodal, dont l'exécution, toujours dangereuse puisqu'elle le
+forçait à la guerre, eut encore l'inconvénient de diminuer l'intérêt
+qu'il devait prendre à la France. Notre pays ne lui apparut bientôt
+qu'une grande province de l'empire qu'il voulait soumettre à sa
+puissance. Moins occupé de notre prospérité que de notre grandeur, qui
+dans le fond n'était que la sienne, il conçut le projet de rendre chacun
+des souverains étrangers feudataire de sa propre souveraineté. Il crut
+y parvenir en établissant sa famille sur différents trônes qui
+ressortissaient alors véritablement de lui, et on se convaincra de son
+projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu'il
+exigeait des rois ou des princes qu'il créait. «Je veux, disait-il
+quelquefois, arriver au point que les rois de l'Europe soient forcés
+d'avoir tous un palais dans l'enceinte de Paris; et qu'à l'époque du
+couronnement de l'empereur des Français, ils viennent l'habiter,
+assister à la cérémonie, et la rendre plus imposante par l'hommage
+qu'ils lui offriront.» Il me semble que c'était assez clairement
+annoncer l'intention de renouveler en 1806 l'empire de Charlemagne. Mais
+les temps étaient changés, et les lumières en s'étendant donnaient aux
+peuples des moyens de juger de la manière dont ils seraient gouvernés.
+Aussi l'empereur s'aperçut-il que jamais la noblesse ne pourrait
+reprendre sur eux le crédit qui fut autrefois souvent un obstacle à
+l'autorité de nos rois, et il conçut rapidement l'idée, que c'était
+aujourd'hui des empiétements populaires qu'il fallait se défendre, et
+que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route
+inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer
+les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours
+gêné l'autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au
+contraire, d'une création intermédiaire qui, dans le siècle libéral où
+nous nous trouvons, vînt tout naturellement se ranger autour du
+souverain, pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues
+nationales. De là, le rétablissement d'une noblesse, les majorats, le
+retour de quelques privilèges toujours prudemment répartis entre le
+grand seigneur pris dans la véritable noblesse, et le bourgeois qu'une
+volonté impériale anoblissait.
+
+Tout démontre donc que l'empereur conçut ce projet d'une nouvelle
+féodalité façonnée d'après ses idées particulières. Mais, outre les
+obstacles que l'Angleterre ne cessa d'apporter à ses progrès, il se
+présenta encore une difficulté absolument inhérente à l'une des parties
+de son caractère. Il semble qu'il y ait eu deux hommes réunis en lui.
+L'un, sans doute, plus gigantesque que grand, mais enfin prompt à
+concevoir, aussi prompt à exécuter, et jetant à divers intervalles les
+bases du plan qu'il avait formé. Celui-là, mû par une pensée unique,
+semblait dégagé de toutes les impressions secondaires qui pouvaient
+arrêter ses projets; celui-là, si son but eût été le bien de l'humanité,
+avec les facultés qu'il déployait, serait devenu le plus grand homme qui
+ait paru sur la terre, mais encore, par l'étendue de sa pénétration et
+la ténacité de sa volonté, il en est demeuré le plus extraordinaire.
+
+Le second Bonaparte, intimement attaché à l'autre comme une sorte de
+mauvaise conscience, dévoré d'inquiétude, sans cesse agité de soupçons,
+esclave des passions intérieures qui le pressaient toujours, et défiant,
+craignant tous les pouvoirs, redoutait même ceux qu'il avait créés. Si
+la nécessité des institutions se démontrait à lui, il était en même
+temps frappé des droits qu'elles donnaient aux individus, et comme il
+arrivait à avoir peur de son propre ouvrage, il ne pouvait résister à la
+tentation de le détruire brin à brin. On lui a entendu dire, lorsqu'il
+eut refait les titres et donné des majorats à ses maréchaux: «Voilà des
+gens que j'ai faits indépendants; mais je saurai bien les retrouver, et
+les empêcher d'être ingrats.» Ainsi, quand la défiance qu'il avait des
+hommes agissait sur lui, alors entièrement livré à elle, il ne songeait
+plus qu'à les isoler les uns des autres. Il affaiblissait les liens des
+familles; il s'appliquait à favoriser les intérêts individuels, au
+préjudice des intérêts généraux. Centre unique d'un cercle immense, il
+eût voulu que ce cercle contînt autant de rayons qu'il avait de sujets,
+afin qu'ils ne se touchassent qu'en lui. Ce soupçon jaloux dont il fut
+incessamment poursuivi, s'accola, comme un ver rongeur, à toutes ses
+entreprises, et l'empêcha de fonder d'une manière solide aucune des
+créations que son imagination naturellement improvisatrice inventait
+continuellement.
+
+Quoi qu'il en soit, après la campagne d'Austerlitz, enflé de ses succès
+et du culte que les peuples moitié éblouis, moitié soumis, lui
+rendirent, son despotisme commença à se développer avec plus d'intensité
+encore que par le passé. On sentit quelque chose de plus pesant dans le
+joug qu'il plaçait avec soin sur chaque citoyen; on baissait presque
+forcément la tête devant sa gloire, mais on s'aperçut, après, qu'il
+avait pris ses précautions pour qu'il ne fût plus permis de la relever.
+Il s'environna d'une pompe nouvelle qui devait mettre une plus grande
+distance entre lui et les autres hommes. Il prit des usages allemands
+qu'il venait d'observer, toute l'étiquette des cours, qu'il considéra
+comme un esclavage journalier, et personne ne fut à l'abri de la
+dépendance minutieuse qu'il perfectionna avec soin. Il faut dire, à la
+vérité, que sitôt après une campagne, il était, en quelque sorte, obligé
+de prendre ses précautions pour imposer silence aux prétentions
+qu'élevaient autour de lui les compagnons de ses succès, et quand il
+était parvenu à les soumettre, il ne croyait pas devoir traiter avec
+plus de ménagements les autres classes de citoyens, d'une bien moindre
+importance à ses yeux. Les militaires, encore tout animés par la
+victoire, se plaçaient eux-mêmes dans une région orgueilleuse dont il
+était difficile de les faire descendre. J'ai conservé une lettre de M.
+de Rémusat, datée de Schönbrunn, qui peint fort bien l'enflure des
+généraux et les précautions qu'il fallait prendre pour vivre en paix
+avec eux. «Le métier de la guerre, me disait-il, donne au caractère une
+certaine sincérité, un peu crue, qui met à découvert les passions les
+plus envieuses. Nos héros, accoutumés à combattre ouvertement leurs
+ennemis, prennent l'habitude de ne plus rien voiler, et voient comme une
+bataille dans toutes les oppositions qu'ils rencontrent, de quelque
+genre qu'elles soient. C'est une chose curieuse que de les entendre
+parler de qui n'est pas militaire, et même ensuite les uns des autres;
+dépréciant les actions, faisant la part du hasard, énorme pour autrui,
+déchirant les réputations que nous autres spectateurs croyons le mieux
+établies, et à notre égard si boursouflés de leur gloire encore toute
+chaude, qu'il faut bien de l'adresse et beaucoup de sacrifices de
+vanité, et de vanité même un peu fondée, pour parvenir à être supporté
+par eux.»
+
+L'empereur s'aperçut de cette attitude un peu belligérante que
+rapportaient les officiers de l'armée. Il s'inquiétait peu qu'elle
+froissât la partie civile des citoyens, mais il ne voulait pas qu'elle
+vînt jusqu'à le gêner. Aussi, étant encore à Munich, il se crut obligé
+de réprimer l'arrogance de ses maréchaux, et, cette fois, son intérêt
+personnel le porta à employer vis-à-vis d'eux le langage de la raison.
+«Songez, leur dit-il, que je prétends que vous ne soyez militaires qu'à
+l'armée. Le titre de _Maréchal_ est une dignité purement civile qui vous
+donne dans ma cour le rang honorable qui vous est dû, mais qui
+n'entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille,
+soyez grands seigneurs autour de moi, et tenez à l'État par les liens
+purement civils que j'ai su vous créer, en vous décorant du titre que
+vous portez.»
+
+Cet avertissement eût produit un plus solide effet, si l'empereur l'eût
+terminé par ces paroles: «Dans les camps, dans une cour, songez que
+partout votre premier devoir est d'être citoyens.» Il aurait tenu un
+pareil langage à toutes les classes dont il devait être le protecteur,
+en même temps que le maître, il aurait parlé la même langue à tous les
+Français, et les aurait unis par cette nouvelle égalité qui ne s'oppose
+point aux distinctions accordées à la valeur. Mais Bonaparte, nous
+l'avons vu, a toujours craint les liens naturels et généreux, et la
+chaîne du despotisme est la seule qu'il ait cru pouvoir employer, parce
+qu'elle _serre_ pour ainsi dire les hommes isolément sans leur laisser
+aucune relation entre eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+(1806.)
+
+
+Mort de Pitt.--Débats du parlement anglais.--Travaux
+publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle
+étiquette.--Représentations de l'Opéra et de la Comédie
+française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame
+Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du
+palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.
+
+
+Quand l'empereur arriva à Paris, à la fin de janvier 1806, Pitt venait
+de mourir en Angleterre, à l'âge de quarante-sept ans. Cette perte fut
+vivement sentie par les Anglais. Un regret vraiment national honora sa
+mémoire. Le parlement, qui venait de s'ouvrir, vota une somme
+considérable pour payer ses dettes, car il mourait sans laisser aucune
+fortune, et il fut enterré avec pompe à Westminster. Dans la formation
+du nouveau ministère, M. Fox, son antagoniste, fut chargé des affaires
+étrangères. L'empereur regarda la mort de Pitt comme un événement
+heureux pour lui, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la politique
+anglaise n'avait point changé, et que le gouvernement britannique ne
+cesserait pas de travailler à soulever contre lui les puissances du
+continent[41].
+
+ [Note 41: Les débats du parlement anglais et la politique
+ anglaise étaient alors si mal connus en France, qu'on ne
+ s'étonnera pas de voir que les suites de la mort de Pitt ne
+ soient pas ici très bien appréciées. Fox, en arrivant aux
+ affaires, fit une démarche qui amena des ouvertures de paix
+ qui furent accueillies. Une négociation secrète fut suivie
+ par lord Yarmouth, puis par lord Lauderdale, et il y eut
+ jusqu'au milieu de l'été des chances de rapprochement. Mais
+ la santé de Fox déclinait, et il mourut au mois de septembre.
+ Il est vrai, d'ailleurs, que, bien que partisan de la paix,
+ il n'envisageait pas la guerre contre Napoléon comme il avait
+ envisagé la guerre contre la Révolution française. Il ne
+ s'agissait plus de la liberté de la France, mais de
+ l'indépendance de l'Europe. (P. R.)]
+
+Durant le mois de janvier 1806, les débats du parlement d'Angleterre
+furent très animés. L'opposition, dirigée par M. Fox, demandait au
+ministère raison de la conduite de la dernière guerre; elle prétendait
+que l'empereur d'Autriche n'avait point été aidé assez loyalement, et
+qu'on l'avait abandonné à la merci du vainqueur. Les ministres
+produisirent alors les conditions du traité, fait entre les diverses
+puissances, au commencement de cette campagne. Ce traité démontrait que
+des subsides avaient été accordés à cette coalition qui s'engageait, à
+forcer l'empereur à l'évacuation du Hanovre, de l'Allemagne, de
+l'Italie; à remettre le roi de Sardaigne sur le trône de Piémont, et à
+assurer l'indépendance de la Hollande et de la Suède. Les victoires
+rapides de nos armes avaient bouleversé ces projets. On accusait
+l'empereur d'Autriche d'avoir commencé trop impétueusement la campagne,
+sans attendre l'arrivée des Russes, et surtout le roi de Prusse dont la
+neutralité était devenue la cause principale du mauvais succès de la
+coalition. Le czar, irrité contre lui, eût peut-être tenté de se venger
+de cette funeste inaction, si la reine de Prusse, si belle et si
+séduisante, ne se fût interposée entre les deux souverains. Le bruit se
+répandit alors, en Europe, que ses charmes avaient désarmé l'empereur de
+Russie, et qu'il leur sacrifia le mécontentement qu'il éprouvait
+justement. L'empereur Napoléon, parvenu à contenir le roi de Prusse par
+l'effroi de ses armes, crut devoir le récompenser de son inaction en lui
+abandonnant le Hanovre, jusqu'à l'époque très incertaine de la paix
+générale. De son côté, le roi cédait Anspach à la Bavière, et à la
+France ses prétentions sur les duchés de Berg et de Clèves, qui furent
+donnés, peu de temps après, au prince Joachim, autrement Murat.
+
+Le rapport fait au parlement d'Angleterre, sur le traité dont je viens
+de parler, publié dans nos journaux, y fut accompagné, comme on le pense
+bien, de quelques notes qui, déjà, annonçaient une nouvelle aigreur
+contre les puissances du continent. On y déplorait la faiblesse des
+rois, qui se mettent à la merci des _marchands_ de l'Europe.
+
+«Si l'Angleterre, y disait-on, parvenait à susciter une quatrième
+coalition, l'Autriche qui a perdu la Belgique à la première, l'Italie et
+la rive gauche du Rhin à la seconde, le Tyrol, la Souabe et l'État
+vénitien à la troisième, à la quatrième perdrait sa couronne.
+
+»L'influence de l'empire français sur le continent fera le bonheur de
+l'Europe; car c'est avec lui qu'aura commencé le siècle de la
+civilisation, des sciences, des lumières et des lois. L'empereur de
+Russie a donné imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique
+dangereuse. Quant à l'Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu'elle
+en a été punie. Cependant, on doit dire que, si le traité qui vient
+d'être publié en Angleterre eût été connu, peut-être qu'elle n'eût pas
+obtenu la paix qui lui a été accordée, et il faut remarquer, en passant,
+que le comte de Stadion, qui avait conclu ce traité de subsides, est
+encore aujourd'hui à la tête des affaires de l'empereur François.»
+
+Ces notes dictées par un sentiment d'humeur assez mal déguisé, dans les
+premiers jours du mois de février, commencèrent à répandre un peu
+d'inquiétude, et à faire croire à ceux qui portaient un coup d'oeil
+attentif sur les événements, que la paix pourrait bien n'être pas de
+longue durée.
+
+Aucun traité n'avait été conclu avec le czar. Sous prétexte qu'il ne
+s'était montré que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d'être
+compris dans les négociations; et j'ai ouï dire que l'empereur, frappé
+de sa conduite, le regarda, dès cette époque, comme le véritable
+antagoniste qui devait lui disputer l'empire du monde. Aussi
+s'efforça-t-il de le déprécier autant qu'il lui fut possible.
+
+Il existe en Russie un ordre[42] qui ne peut être porté que par un
+général dont les services auraient, dans une grande occasion, été utiles
+à l'empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les
+chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages à la Comédie française,
+mais une circonstance imprévue vint ajouter une nuance tant soit peu
+pénible à l'effet de cette soirée. On donnait Athalie, et Talma jouait
+le rôle d'Abner. Pendant la représentation, Bonaparte reçoit le courrier
+qui lui apporte la nouvelle de l'entrée des troupes françaises à Naples.
+Aussitôt, il envoie un aide de camp à Talma, avec l'ordre d'interrompre
+la pièce, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet événement.
+Talma obéit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je
+me souviens qu'il me sembla que les acclamations n'avaient pas été si
+naturelles qu'à l'Opéra.
+
+ [Note 42: L'ordre de Saint-Georges.]
+
+Le lendemain, nos journaux proclamèrent la chute de celle qu'ils
+appelaient la moderne Athalie[43]; et cette reine vaincue fut
+outrageusement insultée, au mépris de toutes les convenances sociales
+qui imposent ordinairement du respect pour le malheur.
+
+ [Note 43: La reine de Naples.]
+
+On remarqua, peu de temps après, avec quel art, lors de l'ouverture du
+Corps législatif, M. de Fontanes évita, en louant Bonaparte, d'insulter
+à la chute des souverains qu'il avait détrônés. Il fit porter ses éloges
+principalement sur la modération qui avait dicté la paix, et sur la
+réédification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en général,
+conserver la collection des discours prononcés par M. de Fontanes
+pendant ce règne, comme des modèles de convenance et de goût.
+
+Après s'être ainsi donné au public et avoir épuisé tous les hommages,
+l'empereur reprit aux Tuileries sa vie d'affaires, et nous autres, notre
+vie d'étiquette, qui fut ordonnée et réglée avec un soin extrême. Il
+commença, dès cette époque, à s'entourer d'un tel cérémonial que
+personne d'entre nous n'eut plus guère de relations intimes avec lui.
+Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence
+monotone, chacun faisant à la minute ce qu'il avait à faire; mais
+personne ne songeait à s'écarter de la courte série de pensées que donne
+le cercle restreint des mêmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de
+jour en jour, la peur que chacun éprouvait, peur qui consistait tout
+naïvement à craindre de recevoir un reproche si on manquait à la moindre
+chose, le silence que nous gardions sur tout, reléguaient les différents
+personnages, dans les salons des Tuileries, sur une échelle presque
+pareille. Il devenait à peu près inutile d'y apporter des sentiments ou
+de l'esprit, car on n'y trouvait plus nulle occasion d'y éprouver une
+émotion, ou d'y échanger la moindre réflexion. L'empereur, livré à de
+grands projets, à peu près sûr de la France, portait ses regards sur
+l'Europe, et sa politique ne se bornait plus à s'assurer la puissance de
+commander aux opinions de ses concitoyens. De même, il dédaignait ces
+petits succès intérieurs que nous lui avions vu rechercher autour de
+lui; et je puis dire qu'il considérait sa cour avec cette indifférence
+qu'inspire une conquête assurée, opposée à celles qui restent encore à
+faire. Il a toujours tendu à imposer un joug, et pour y parvenir, il n'a
+pas négligé les moyens de séduction; mais, dès qu'il s'est aperçu que
+son pouvoir était établi, il ne s'est jamais occupé de se rendre
+agréable.
+
+Du moins, la situation dépendante et contrainte dans laquelle il tenait
+sa cour, eut cet avantage: c'est qu'on n'y connut à peu près rien de ce
+qui aurait ressemblé à l'intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi
+la conviction que tout dépendait de la seule volonté du maître, personne
+ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu'il avait tracée; et
+dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque
+repos.
+
+Sa femme se trouvait à peu près dans la même dépendance que tout le
+reste. À mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus
+étrangère; la politique européenne, le destin du monde lui souciaient
+peu; le cercle de ses idées ne s'élevait point à de hautes spéculations
+qui ne devaient point avoir d'influence sur ce qui la concernait.
+Tranquillisée dans ce temps pour elle-même, satisfaite du sort de son
+fils, elle vivait paisible et indifférente; témoignant une affabilité
+égale à tous, avec peu ou point d'amitié pour personne, mais une grande
+bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant
+aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond,
+insouciante à presque tout, son attachement pour son époux s'était fort
+refroidi, et elle n'éprouvait plus ces jalouses inquiétudes qui avaient
+tant troublé sa vie, les années précédentes. Elle le jugeait tous les
+jours davantage, et s'étant bien convaincue que son premier moyen de
+crédit près de lui était dans le repos qu'elle lui procurait par
+l'égalité de son caractère, elle s'appliquait avec soin à éviter de le
+troubler. J'ai dit, depuis longtemps, qu'un homme tel que lui n'avait
+guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l'amour, et
+l'impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois,
+chez les hommes, le remplacent.
+
+Elle poussa même la complaisance jusqu'à favoriser quelques-unes de ses
+fantaisies passagères. Elle en devint la confidente, et s'habitua à ne
+plus s'en offenser. Il avait exigé que ses appartements intérieurs
+fussent précédés d'un salon occupé par des femmes qu'on avait choisies
+dans la classe bourgeoise. On les décora du nom de dames d'annonce. Les
+dames du palais se tenaient dans le grand salon d'apparat, soit aux
+Tuileries, soit à Saint-Cloud. À la suite venait un autre salon qui
+précédait les petits appartements. C'est dans ce salon que restaient les
+dames d'annonce; elles étaient chargées d'ouvrir les battants des
+portes, quand l'impératrice passait, et de l'annoncer ainsi que
+l'empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu'il
+venait chez sa femme par l'intérieur. Ces dames d'annonce furent prises
+parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les
+regards passagers de Bonaparte; sa femme l'ignora, ou le sut, selon
+qu'il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle
+s'en effarouchât.
+
+Au retour d'Austerlitz, il revit madame de X..., et ne parut pas faire
+attention à elle; l'impératrice la traita comme les autres. On a dit
+que, parfois, Bonaparte avait repris près d'elle quelques-uns de ses
+souvenirs; mais ce fut d'une manière si fugitive qu'à peine si la cour
+put s'en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu à aucun incident
+nouveau, personne n'y fit attention. L'empereur, absolument convaincu de
+cette idée que l'empire des femmes avait souvent affaibli les rois de
+France, avait irrévocablement arrêté dans sa pensée qu'elles ne seraient
+à sa cour qu'un ornement, et il a tenu parole. Il s'était persuadé, je
+ne sais trop pourquoi, qu'en France, elles ont plus d'esprit que les
+hommes, du moins il le disait souvent, et que l'éducation qu'on leur
+donne les dispose à une certaine adresse dont il faut se défendre. Il
+les craignait donc un peu, et les tint à l'écart pour cette raison.
+Aussi l'a-t-on vu pousser jusqu'à la faiblesse la mauvaise humeur contre
+quelques-unes d'entre elles.
+
+Il exila promptement madame de Staël dont il eut réellement peur, et un
+peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques légères
+plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parlé assez indiscrètement
+devant un homme de la société que je ne nommerai point, et qui rapporta
+très fidèlement ce qu'il avait entendu. Ce personnage était gentilhomme
+et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l'empereur trouva,
+dans toutes les classes, des gens qui consentirent à le servir comme il
+voulait être servi.
+
+Durant le cours de cet hiver, on commença à s'apercevoir des souffrances
+pénibles que madame Louis avait à supporter dans son intérieur. La
+tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s'exerçait sur tout; son
+caractère, tout aussi despotique que celui de son frère, se faisait
+sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-là, sa femme en dissimulait
+courageusement les excès; mais une circonstance particulière la força de
+dévoiler à sa mère une partie de ses peines.
+
+Louis Bonaparte avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour
+d'Égypte, il était rongé par un mal inconnu, se manifestant par de
+fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli si bien ses
+jambes et ses mains, qu'il marchait avec quelque difficulté, et qu'il
+était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa
+infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de
+toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai,
+quelque dégoûtant qu'il fût[44]. Il supposa que, peut-être, une forte
+éruption appelée à la peau dégagerait l'âcreté cachée qui échappait à
+tant de remèdes. On se détermina donc à porter, sous le dais brodé qui
+couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevés à un galeux de
+l'hôpital; et Son Altesse impériale fut obligée de s'en envelopper, et
+même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à
+tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne fût changé dans
+ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même
+chambre, sans occuper le même lit; il avait toujours voulu qu'elle
+passât les nuits près de lui, sur un petit lit dressé sous les mêmes
+rideaux. Il ordonna, très impérativement, que cet usage se continuât,
+ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais
+se départir des précautions qui l'empêchaient d'abandonner une femme à
+son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-même, et malgré le
+dégoût naturel qu'elle éprouvait, se soumit, et garda le silence sur ce
+nouvel abus du pouvoir conjugal.
+
+ [Note 44: On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Les
+ belles Italiennes eurent beau déployer leurs grâces, je fus
+ insensible à leurs séductions. Elles s'en dédommageaient avec
+ ma suite. Une d'elles, la comtesse C..., laissa à Louis,
+ lorsque nous passâmes à Brescia, un gage de ses faveurs dont
+ il se souviendra longtemps.» (P. R.)]
+
+Cependant Corvisart qui la soignait, et qui était frappé de son
+changement, vint à l'interroger sur quelques particularités de sa vie
+intérieure, et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son
+époux. Il crut devoir en instruire l'impératrice, et ne lui dissimula
+pas qu'il pensait que l'air de l'alcôve du prince Louis était, dans ce
+moment, fort malsain pour sa femme.
+
+Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui répondit qu'elle s'en
+était doutée, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mêler
+aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant
+se contenir davantage alors, elle s'ouvrit à sa mère sur une foule de
+détails qui prouvèrent à quel point elle était opprimée, et le mérite du
+silence qu'elle avait gardé jusqu'alors. Madame Bonaparte en parla à
+l'empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra à son frère son
+mécontentement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait
+se mêler de son ménage, il s'éloignerait de la France, et l'empereur,
+qui n'eût point voulu d'éclat fâcheux dans sa famille, engagea madame
+Louis à la patience, embarrassé peut-être, comme les autres, de l'humeur
+bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça
+promptement au remède pénible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en
+vouloir beaucoup de ce qu'elle n'avait pas mieux gardé son secret.
+
+Si sa fille eût été plus heureuse, l'impératrice n'eût rien vu à cette
+époque qui dût troubler sa tranquillité. La famille Bonaparte, occupée
+de ses propres intérêts, ne pensait plus à la tourmenter; Joseph,
+absent, se voyait près de monter sur le trône de Naples; Lucien était
+pour toujours exilé de France; le jeune Jérôme croisait en mer sur nos
+côtes; madame Bacciochi régnait à Piombino; la princesse Borghèse, tour
+à tour livrée à des remèdes ou à ses plaisirs, ne se mêlait de rien.
+Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage à sa belle-soeur;
+mais elle cherchait à faire aussi les affaires de son époux, et
+l'impératrice n'y mettait nulle opposition; car elle eût fort désiré que
+Murat obtînt quelque principauté qui l'éloignât de Paris.
+
+Madame Murat employait toute son adresse, et même toutes les ressources
+de l'importunité m'avait montrée à M. de Rémusat me mettait alors dans
+quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je
+le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le
+passé. Il ne laissait guère échapper une occasion de me dire du bien de
+mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s'il faut
+tout dire, aussi ma vanité, en paraissant rechercher mon entretien
+partout où nous nous trouvions, il me gagnait peu à peu, et
+affaiblissait mes préventions contre lui. Pourtant, il me troublait
+quelquefois par certaines paroles auxquelles je n'étais point préparée.
+Un jour, que je lui parlais de la conquête récente du royaume de Naples,
+et que j'osais lui témoigner que je me sentais émue de cette politique
+des détrônements, que nous paraissions adopter, il me répondit, de ce
+ton froid et arrêté qu'il sait si bien prendre quand il ne veut pas de
+réponse: «Madame, tout ceci ne sera achevé que lorsqu'il n'y aura plus
+un Bourbon sur un trône de l'Europe.» Ces mots me firent une sorte de
+mal. Je ne pensais guère alors à la famille de nos rois, il en faut
+convenir; mais, pourtant, quand j'entendais prononcer ce nom, il
+semblait que certains souvenirs de ma jeunesse réveillassent une
+émotion ancienne, plus endormie qu'effacée. Je ne pourrais aujourd'hui
+rendre compte de cette impression qu'en risquant d'être accusée d'une
+affectation absolument éloignée de mon caractère. On croirait que, me
+rappelant le temps où j'écris, je veux dès ce moment préparer mon retour
+aux opinions que chacun s'empresse maintenant d'étaler. Il n'en est rien
+pourtant. Alors j'admirais beaucoup l'empereur; je l'aimais encore,
+quoique je fusse moins entraînée vers lui; je le croyais nécessaire à la
+France; il m'en apparaissait le souverain devenu légitime; mais tout
+cela s'alliait à un tendre respect pour les héritiers et les parents de
+Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l'idole de mon imagination,
+sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais préparer pour eux de
+nouveaux malheurs, et quand j'entendais mal parler d'eux. Au reste,
+Bonaparte m'a souvent donné ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que
+par le succès, Louis XVI devait être en faible estime. Il ne lui rendait
+nulle justice, et conservait sur lui tous les préjugés populaires
+enfantés par la Révolution. Quand sa conversation se tournait sur cet
+illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m'appliquais
+à la détourner.
+
+Quoi qu'il en soit, telle était l'opinion de M. de Talleyrand alors; je
+saurai, peu à peu et quand il en sera temps, montrer comment les
+événements l'ont modifiée.
+
+Nous vîmes, dans cet hiver, l'héritier du roi de Bavière venir orner
+notre cour. Il était jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli,
+montrant d'ailleurs une grande déférence pour l'empereur. Il fut logé
+aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un écuyer pour son
+service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris.
+
+Le 10 février, la liste des dames du palais fut augmentée des noms de
+madame Maret, à la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse,
+de Montmorency-Matignon, et de Mortemart.
+
+M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d'elle que
+sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idolâtrait
+madame de Chevreuse[45]. Celle-ci avait des opinions assez arrêtées, et
+toutes en opposition avec ce qu'on exigeait d'elle.
+
+ [Note 45: Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frère
+ fut chambellan.]
+
+Bonaparte menaça, M. de Talleyrand négocia et, selon sa coutume,
+réussit. Madame de Chevreuse était jolie, quoique rousse[46], et
+spirituelle, mais gâtée à l'excès par sa famille, un peu volontaire, et
+tant soit peu fantasque. Sa santé était déjà fort délicate. L'empereur
+la cajola pour la consoler de la violence qu'il lui faisait.
+Quelquefois, il semblait qu'il en vînt à bout, et, dans d'autres
+moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par
+caractère, elle procurait à l'empereur un plaisir qu'une autre eût
+cherché à lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la
+victoire. Car, comme il lui arrivait de s'amuser quelquefois des fêtes
+et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait parée et gaie,
+l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succès, disait en riant: «J'ai
+surmonté l'aversion de madame de Chevreuse.» Au fond, je ne crois point
+qu'il y soit vraiment parvenu.
+
+ [Note 46: Madame de Chevreuse était rousse en effet, et
+ l'empereur le lui reprochait un jour: «C'est possible,
+ répondit-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit.»
+ (P. R.)]
+
+Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd'hui
+la duchesse, qui était en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut
+déterminée par lui et aussi par le désir d'obtenir des bois
+considérables qui appartenaient à sa famille, et qui avaient été pris
+par le gouvernement pendant son émigration, sans être encore vendus.
+
+Madame de Montmorency fut très bien à cette cour: sans hauteur, sans
+bassesse, paraissant s'y plaire, et n'affectant point de s'y trouver par
+contrainte[47]. Je crois qu'elle s'y amusait beaucoup; il ne serait pas
+impossible qu'elle l'eût regrettée. Son nom lui donnait là les avantages
+qu'il aura partout. L'empereur disait souvent qu'il n'estimait que la
+noblesse historique, mais aussi, celle-là, il la distinguait beaucoup.
+
+ [Note 47: Madame de Matignon, mère de la duchesse de
+ Montmorency, était fille du baron de Breteuil, qui, rentré de
+ l'émigration, a vécu paisiblement à Paris, où il est mort.]
+
+Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recréer les
+titres, il décida d'un trait de plume que toutes les dames du palais
+seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un
+titre, se voyant forcée d'en prendre un, lui demanda de porter celui de
+baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.--«Cela
+ne se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi; vous n'êtes point,
+madame, assez bonne chrétienne.»
+
+Quelques années après, l'empereur rendit à MM. de Montmorency et de
+Mortemart une grande partie de la fortune qu'ils avaient perdue. M. de
+Mortemart ayant refusé d'être écuyer, parce qu'il trouvait le métier
+trop pénible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu
+M. le vicomte de Laval-Montmorency, père du vicomte Mathieu de
+Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, gouverneur de Compiègne, et
+l'un des plus fervents admirateurs de Bonaparte.
+
+Dès ce temps, on se pressait de plus en plus pour être de la cour de
+l'empereur, et surtout pour lui être présenté. Ses cercles devenaient
+fort brillants. L'ambition, la crainte, la vanité, le désir de s'amuser,
+de voir, de s'avancer, hâtaient les démarches d'une foule de gens, et le
+mélange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vîmes
+entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette année, M. Molé,
+dernier héritier et descendant de Mathieu Molé. Il avait alors vingt-six
+ans. Né dans la Révolution, éprouvé par les malheurs qu'elle a causés,
+M. Molé, maître de sa jeunesse par la perte de son père, qui avait péri
+sous la tyrannie de Robespierre, avait employé sa liberté à des études
+graves et variées. Ses amis et ses parents le marièrent, à l'âge de
+dix-neuf ans, à mademoiselle de la Briche, héritière d'une fortune
+considérable, nièce de madame d'Houdetot, dont j'ai parlé souvent. M.
+Molé, naturellement sérieux, s'ennuya promptement de la vie du monde,
+et, n'étant point arrêté sur l'emploi de sa jeunesse, il cherchait à en
+tromper l'oisiveté par des compositions qu'il livrait à ses amis. Vers
+la fin de l'année 1805, il fit un petit ouvrage, extrêmement
+métaphysique, quelquefois un peu embrouillé, sur une théorie du pouvoir
+et de la volonté de l'homme. Ses amis, étonnés du genre de méditations
+qu'une pareille composition annonçait, lui conseillèrent de la faire
+imprimer. Sa jeune vanité y consentit volontiers. Son âge rendit le
+public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et
+de l'esprit, mais, en même temps, on y démêla une certaine disposition à
+vanter le gouvernement despotique, qui donna à penser que l'auteur, en
+le publiant, avait quelque envie d'être distingué et de plaire à qui
+disposait alors de la destinée de tous. Soit que quelque chose de cette
+intention secrète fût, en effet, dans le plan de l'auteur, soit que,
+épouvanté des abus de la liberté en ne voyant, depuis qu'il était au
+monde, de repos pour la France que le jour où une volonté ferme s'était
+chargée de la gouverner, M. Molé livra son ouvrage au public. Il fit
+assez de bruit.
+
+Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Molé, lut
+cet ouvrage à Bonaparte, qui en fut frappé. Les opinions qu'il
+renfermait, l'esprit distingué qu'il annonçait, le beau nom de Molé,
+tout cela attira son attention. Il voulut voir l'auteur; il le caressa
+comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler à la
+jeunesse la langue qui doit la séduire; il vint à bout de lui persuader
+qu'il fallait qu'il entrât dans les affaires, lui promettant de lui
+faire traverser vite une carrière brillante; et, peu de jours après
+cette entrevue, M. Molé fut mis au nombre des auditeurs attachés à la
+section de l'intérieur. Intimement lié d'amitié avec son cousin, M.
+d'Houdetot, petit-fils de celle que les _Confessions_ de Jean-Jacques
+Rousseau ont à jamais rendue célèbre, M. Molé lui persuada d'entrer en
+même temps que lui dans la même carrière, et M. d'Houdetot fut attaché,
+comme auditeur, à la section de la marine. Son père avait un
+commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais,
+lors de la prise de la Martinique. Ayant passé dans l'île de France une
+partie de sa vie, il en avait ramené une fort belle femme et neuf
+enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont établies à Paris, et
+dont quelques-unes sont mariées. Parmi elles, on remarque aujourd'hui
+madame de Barante[48], la plus belle femme de Paris en ce moment[49].
+
+ [Note 48: M. de Barante, directeur des impositions
+ indirectes, ayant été préfet sous Bonaparte, grand ami de
+ madame de Staël, fort partisan des idées libérales et homme
+ d'esprit.]
+
+ [Note 49: Mon père, très lié avec M. Molé, dès sa
+ jeunesse et jusqu'à la mort de celui-ci, a écrit sur lui un
+ grand nombre de pages soit en des articles publiés, soit en
+ notes manuscrites. Voici ce qu'il pensait des premiers temps
+ de sa carrière: «M. Molé, né en 1780, n'avait pas eu
+ d'éducation. Quand il épousa, à dix-neuf ans au plus,
+ Caroline de la Briche, il avait à peine eu le temps, en
+ suivant des cours publics et en diversifiant des études
+ superficielles, de combler les vides d'une ignorance dont il
+ lui resta toujours quelque chose. Cependant, il était bien
+ doué, son esprit était droit, facile, élégant, et il eut
+ toujours au suprême degré l'art d'être en intelligence avec
+ son interlocuteur. Il avait même, dans sa jeunesse, une
+ tendance sérieuse, je dirais presque philosophique, qui s'est
+ un peu évaporée depuis. Son ouvrage, _Essai de morale et de
+ politique_, inspiré pour le fond et la forme des écrits de
+ Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne
+ conçois pas qu'il ait pu faire, et qui atteste plus de
+ réflexion et de style qu'il n'était capable d'en avoir à
+ quarante ans. L'expérience, l'ambition, le monde, le goût du
+ succès auprès des femmes ont fort modifié son esprit. Il y a
+ perdu, mais il y a encore plus gagné. L'empereur le prit à
+ gré. Molé conçut de bonne heure une assez grande idée de sa
+ position. Il continua à garder ses apparences sérieuses, qui
+ devenaient même raides et hautaines, excepté avec les gens à
+ qui il voulait plaire, ce qu'il savait en perfection. C'est
+ un des hommes qui ont le plus causé avec l'empereur; il est
+ arrivé par là, il n'a même guère fait que cela dans son
+ gouvernement.» M. Frédéric d'Houdetot, cousin issu de germain
+ de madame Molé, a été plus tard préfet, puis député sous les
+ divers régimes qui se sont succédé jusqu'à sa mort, arrivée
+ sous le second empire. (P. R.)]
+
+Cette fusion, qui s'étendait avec tant de rapidité, jetait du repos dans
+la société, en y confondant les intérêts de chacun. M. Molé, par
+exemple, tenant de son côté à une nombreuse famille très distinguée, et
+par sa femme à des personnes d'un rang assez élevé, car les cousines de
+madame Molé étaient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une
+sorte de lien entre l'empereur et une grande partie de la société.
+J'étais dans une intimité déjà ancienne avec cette famille; j'éprouvai
+du soulagement à la voir prendre sa part des nouvelles positions qui
+surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions
+s'affaiblir devant les intérêts, les partis s'effacer; l'ambition, le
+plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blâme perdait tous
+les jours de son crédit. Que Bonaparte, si habile à gagner les
+individus, eût fait un pas de plus; qu'il n'eût pas voulu seulement
+gouverner par la force; qu'il eût favorisé cette détente des esprits qui
+demandaient le repos; enfin, après avoir conquis le présent, qu'il eût
+assuré l'avenir par des institutions solides et généreuses, parce
+qu'elles seraient devenues indépendantes de ses propres caprices; alors,
+il n'est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les
+préventions et les regrets n'eussent été aussi durables qu'elles ont été
+éclatantes. Mais, il faut en convenir, la liberté, la vraie liberté
+manquait partout, et notre tort national a été de ne pas nous en être
+assez promptement aperçus. Je l'ai dit, l'empereur relevait les
+finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on
+recherchait le mérite dans toutes les classes; mais c'était toujours, un
+peu, en les flétrissant toutes par la tache de l'esclavage. Voulant tout
+diriger, tout régler à son profit, il se présentait incessamment comme
+le but du mouvement général. On a raconté que, lorsqu'il partit pour la
+première campagne d'Italie, il dit à un journaliste de ses amis:
+«Songez, dans les récits de nos victoires, à ne parler que de _moi_,
+toujours _moi_, entendez-vous?» Ce _moi_ fut l'éternel cri de sa toute
+personnelle ambition: «Ne citez que _moi_, ne chantez, ne louez, ne
+peignez que _moi_, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux poètes,
+aux peintres. Je vous achèterai ce que vous voudrez; mais il faut que
+vous soyez tous vendus;» et, malgré son désir de signaler son siècle par
+la réunion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui
+ruinait ses efforts et les nôtres, en absorbant journellement, et pied à
+pied, cette noble indépendance qui seule développe les élans de
+l'invention et du génie, dans quelque genre que ce soit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+(1806.)
+
+
+Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses
+dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis
+Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de
+l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de
+l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.
+
+
+Avant d'aller plus loin, il me semble qu'il ne sera pas sans intérêt que
+j'emploie quelques pages au détail de l'administration intérieure de ce
+qu'on appelait _la maison de l'empereur_. Quoique, aujourd'hui, ce qui
+concerne son personnel et sa cour soit encore plus effacé que tout le
+reste, cependant il est peut-être encore assez curieux de savoir comment
+il avait réglé minutieusement les dépenses et les mouvements de chacune
+des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve
+le même partout, et cette fidélité au système qu'il avait
+irrévocablement adopté, n'est pas une des circonstances les moins
+curieuses de sa conduite. Les détails que je vais donner appartiennent à
+plusieurs époques de son règne; cependant, dès cette année 1806, la
+règle qu'on suivit dans sa maison fut à peu près tracée d'une manière
+invariable, et les légères modifications qu'apportèrent certaines
+particularités plus ou moins importantes, n'en dérangèrent point, ou
+très peu, le plan général; c'est donc ce plan que je prendrai dans son
+ensemble, aidée de la mémoire très fidèle de M. de Rémusat, qui, pendant
+dix années, fut à portée de voir et de prendre part à tout ce dont je
+vais rendre compte dans ce chapitre[50].
+
+ [Note 50: Les détails auxquels ce chapitre est consacré
+ paraîtront peut-être puérils; mais il importe, pour conserver
+ le caractère de ces Mémoires, de n'en rien retrancher. De
+ tels récits ont toujours été admis, et les plus célèbres
+ historiens du XVIIe siècle nous ont fait pénétrer dans les
+ choses les plus intimes, j'allais écrire infimes, de la vie
+ journalière de Louis XIV et des principaux personnages de son
+ temps. Il faut remarquer, d'ailleurs, que ma grand'mère
+ devait être d'autant plus éblouie, au moment où elle
+ écrivait, au souvenir de la magnificence de l'Empire, que,
+ pendant les premières années de la Restauration, la France
+ appauvrie, l'âge des princes, leurs goûts et leurs habitudes,
+ donnaient à la cour un aspect de modestie qui faisait
+ contraste avec le faste impérial. Ce faste a été tellement
+ surpassé, depuis, que ce qui est décrit ici comme un grand
+ luxe paraîtra peut-être de la simplicité à nos contemporains.
+ (P. R.)]
+
+La liste civile de France se montait, sous Bonaparte, à la somme de
+vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui
+rendaient trois millions, et la liste civile d'Italie, huit millions,
+dont il abandonna quatre au prince Eugène. En Piémont, soit en liste
+civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince
+Borghèse en eut été nommé gouverneur, il en eut la moitié; enfin quatre
+millions, venant de Toscane, partagés aussi, par la suite, avec madame
+Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de
+l'empereur a donc été de 35 500 000 francs.
+
+Il avait mis à sa propre disposition la majeure partie des dépenses
+secrètes du ministère des relations extérieures, et la caisse des
+théâtres, composée d'une somme de dix-huit cent mille francs, dont il
+n'y avait guère que douze cent mille destinés par le budget annuel au
+soutien des théâtres. Le reste était employé, par lui, en gratifications
+à des acteurs[51], à des artistes, à des gens de lettres, ou même à des
+officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la
+police, défalcation faite des dépenses de ce ministère; et cette caisse
+présentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu'elle
+se composait du produit des jeux, qui montait à plus de quatre
+millions[52]; de l'intérêt que le ministère s'était réservé sur tous les
+journaux, ce qui devait produire près d'un million; et enfin du produit
+du droit de timbre à l'extraordinaire, pour les passeports et permis de
+port d'armes.
+
+ [Note 51: Sa fantaisie pour certains acteurs réglait
+ ordinairement ces gratifications. Il a payé plusieurs fois
+ les dettes de Talma, qu'il avait connu et qu'il aimait, et il
+ lui accorda à la fois des sommes de vingt, trente ou quarante
+ mille francs.]
+
+ [Note 52: Le ministre Fouché a fait sa fortune avec ce
+ produit des jeux. Ils ont rendu à Savary mille francs par
+ jour.]
+
+Le produit des contributions levées pendant la guerre était affecté au
+domaine extraordinaire, dont Bonaparte disposait à sa fantaisie. Il s'en
+réserva souvent une grande partie dont il se servit pour entretenir les
+frais de la guerre d'Espagne, les immenses préparatifs de la campagne de
+Moscou; et, enfin, il en réalisa une grande portion en espèces et en
+diamants qui étaient déposés dans les caves des Tuileries, et qui ont
+servi aux dépenses de la guerre de 1814, lorsque la ruine du crédit
+avait paralysé toutes les autres ressources.
+
+Le plus grand ordre régnait dans la maison de Bonaparte; les
+appointements que chacun y recevait étaient assez considérables; mais,
+ensuite, tout était réglé de manière à ce qu'aucun des officiers de sa
+maison ne pût rien détourner des fonds qui lui étaient confiés.
+
+Les grands officiers avaient quarante mille francs fixes. Les deux
+dernières années de son règne, il dota les places de ces grands
+officiers d'un revenu considérable, outre les dotations qu'il avait
+accordées aux individus qui les remplissaient.
+
+Les places de grand maréchal, de grand chambellan et de grand écuyer
+furent dotées chacune de cent mille francs. Celles du grand aumônier et
+du grand veneur de quatre-vingt mille francs; celle du grand maître des
+cérémonies de soixante mille. L'intendant et le trésorier avaient chacun
+quarante mille francs. Le premier intendant fut M. Daru, et ensuite M.
+de Champagny, quand il quitta le ministère des affaires étrangères. Le
+premier préfet du palais, le chevalier d'honneur de l'impératrice,
+trente mille francs.
+
+Mon beau-frère, M. de Nansouty, fut quelque temps premier chambellan
+chez l'impératrice; mais, cette place ayant été supprimée, il devint
+premier écuyer de l'empereur. La dame d'honneur avait quarante mille
+francs; la dame d'atours, trente mille francs. Dix-huit chambellans;
+les plus anciens avaient diversement, et selon que l'empereur le réglait
+toutes les années, ou douze, ou six, ou trois mille francs. Les autres
+étaient honoraires. Au reste, l'empereur réglait tous les ans les
+appointements de tout ce qui composait sa maison, ce qui augmentait la
+dépendance, par l'incertitude où l'on demeurait toujours sur son sort.
+
+Les écuyers recevaient douze mille francs; les préfets du palais ou
+maîtres d'hôtel, quinze mille; les maîtres des cérémonies, de même.
+Chacun des aides de camp avait vingt-quatre mille francs, comme officier
+de la maison.
+
+Le grand maréchal, ou grand maître de la maison, avait la surintendance
+de toutes les dépenses de la bouche, du domestique, de l'éclairage,
+chauffage, etc. Cette dépense montait à peu près à deux millions.
+
+La table de Bonaparte était abondante et bien servie; la vaisselle fort
+belle et en argent. Dans les grandes fêtes et les grands couverts, on
+servait en vermeil. Chez madame Murat et la princesse Borghèse, tout
+était servi en vermeil.
+
+Le grand maréchal était le supérieur des préfets du palais; son habit
+était amarante et brodé en argent sur toutes les tailles. Les préfets
+du palais portaient la même couleur, avec moins de broderie.
+
+Les dépenses du grand écuyer se montaient à la somme de trois à quatre
+millions. Il y avait environ douze cents chevaux. Les voitures avaient
+plus de solidité que d'élégance. On leur avait donné à toutes la couleur
+verte. L'impératrice avait quelques équipages et de jolies calèches,
+mais point d'écurie particulière.
+
+Le grand écuyer et les écuyers étaient vêtus en gros bleu brodé
+d'argent.
+
+Le grand chambellan comptait dans ses attributions tout le service de la
+chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la cour, les fêtes,
+la musique de la chapelle, les chambellans de l'empereur, et ceux de
+l'impératrice. Toutes ces dépenses ne dépassaient guère trois millions.
+Il était vêtu de rouge avec la broderie d'argent[53]. Le grand maître
+des cérémonies, chargé de faire graver le sacre, et d'un petit nombre de
+dépenses, avait un budget qui n'allait guère à plus de trois cent mille
+francs; il était habillé en violet et en argent. Le grand veneur, sept
+cent mille francs; son costume en vert et argent. La chapelle, trois
+cent mille francs.
+
+ [Note 53: La broderie était pareille pour tous les grands
+ officiers.]
+
+Le mobilier était dans les attributions de l'intendant, ainsi que les
+bâtiments. Cette dépense doit se porter à la somme de cinq à six
+millions.
+
+On voit que, année courante, on pourrait évaluer la dépense de la maison
+de l'empereur à quinze ou seize millions.
+
+Dans les dernières années, il a fait construire quelques bâtiments, et
+cette dépense s'est augmentée.
+
+Tous les ans, il commandait à Lyon des tentures et des ameublements pour
+les différents palais. C'était afin de soutenir les manufactures de
+cette ville. De même, on achetait encore tous les ans de beaux meubles
+en acajou qu'on déposait au Garde-Meuble, des bronzes, etc.. Les
+manufactures de porcelaine avaient des ordres pour fournir des services
+entiers d'une extrême beauté. Au retour du roi, tous les palais ont été
+trouvés meublés à neuf, et les garde-meubles remplis.
+
+Avec tout cela, la dépense des années les plus chères, y compris celles
+du sacre et du mariage, n'a pas excédé vingt millions.
+
+La dépense de Bonaparte pour sa toilette était portée sur le budget à
+quarante mille francs. Quelquefois elle allait un peu plus haut. Dans
+ses campagnes, il fallait lui envoyer du linge et des habits dans
+plusieurs endroits à la fois. Il salissait vite, et beaucoup, tout ce
+qu'il portait. La moindre gêne lui faisait rejeter un vêtement, ainsi
+que la moindre différence dans la finesse du drap ou du linge. Il disait
+toujours qu'il ne voulait être habillé que comme un simple officier de
+sa garde; il grondait continuellement sur ce qu'il prétendait qu'on lui
+faisait dépenser, et, par fantaisie ou maladresse, il rendait
+fréquemment nécessaire le renouvellement de sa toilette. Entre autres
+coutumes destructives, il avait l'habitude d'accommoder le feu avec son
+pied, brûlant ainsi ses souliers et ses bottes, principalement quand il
+se livrait à quelque accès de colère; alors, tout en parlant et se
+fâchant, il repoussait violemment les tisons dans la cheminée près de
+laquelle il était.
+
+M. de Rémusat fut plusieurs années son maître de la garde-robe, et ne
+recevait point d'appointements pour cette place. Quand M. de Turenne,
+chambellan, le remplaça, on lui donna douze mille francs.
+
+Chaque année, l'empereur faisait lui-même le budget de la dépense de sa
+maison, avec la plus scrupuleuse attention et une économie remarquable.
+Dans les trois derniers mois de l'année, chaque chef de service réglait
+sa dépense pour l'année suivante. Ce travail achevé, on se réunissait en
+conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil était
+composé du grand maréchal, qui le présidait[54]; des grands officiers,
+de l'intendant et du trésorier de la couronne. La dépense de la maison
+de l'impératrice se trouvait comprise dans les attributions du grand
+chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand
+maréchal et le trésorier étaient chargés de soutenir les intérêts de
+l'empereur. Ces discussions finies, le grand maréchal portait les
+budgets à Bonaparte, qui les examinait lui-même, et les rendait ensuite,
+après avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque
+temps, le conseil réuni était présidé par l'empereur lui-même, qui
+discutait encore chaque article de dépense. Ces discussions se
+prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les
+budgets, rendus à chaque chef de service, étaient recopiés et mis au
+net; ils passaient dans les mains de l'intendant, qui travaillait
+définitivement avec l'empereur, en présence du grand maréchal. Dans ce
+travail, on arrêtait toutes les dépenses, et bien rarement on a vu un
+grand officier obtenir ce qu'il avait demandé.
+
+ [Note 54: Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan,
+ il ne s'en mêla point, et laissa toujours M. de Rémusat le
+ représenter.]
+
+Bonaparte se levait à des heures inégales, mais généralement à sept
+heures. Quand il s'éveillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre
+son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son réveil était
+ordinairement triste, et paraissait pénible. Il avait assez souvent des
+spasmes convulsifs de l'estomac, qui excitaient chez lui un vomissement.
+Il en paraissait quelquefois fort troublé, comme s'il eût craint d'avoir
+pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine à l'empêcher
+d'augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore
+faciliter ce vomissement[55].
+
+ [Note 55: Je tiens ce détail de son premier médecin,
+ Corvisart.]
+
+Les seules personnes qui eussent le droit d'entrer dans la chambre de sa
+toilette étaient le grand maréchal, le premier médecin, sans se faire
+annoncer, et le maître de la garde-robe, qu'on annonçait, et qui presque
+toujours était reçu. C'est dans ces moments qu'il eût voulu que M. de
+Rémusat employât cette visite du matin à lui rendre compte de ce qui se
+disait ou se faisait à la cour et dans la ville. Mon mari s'y refusa
+toujours--et lui déplut sur cet article--avec une sorte de ténacité qui
+mériterait bien quelques éloges.
+
+Les autres médecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que
+lorsqu'ils étaient appelés. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi
+à la médecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrême
+confiance et beaucoup d'estime à Corvisart. Sa santé était bonne, sa
+constitution forte; quand il était atteint de quelque dérangement, il se
+montrait assez susceptible d'inquiétude. Une légère humeur dartreuse le
+tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il
+mangeait sobrement, ne buvait guère, ne faisait d'excès d'aucun genre.
+Il prenait beaucoup de café.
+
+J'ai dit comment il renonça à habiter la même chambre que sa première
+femme; il n'a de même, je crois, passé que peu de nuits entières avec
+l'archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait
+jamais de feu dans l'appartement où elle couchait, et l'empereur, qui
+était frileux dans l'intérieur d'une maison, quoiqu'il supportât très
+bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude.
+Avec l'impératrice Joséphine, ne se gênant en rien, il venait la trouver
+au milieu de la nuit, quand il était souffrant ou sans sommeil, et, sans
+lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort naïvement
+qu'il venait chercher une manière d'exciter la transpiration dont il
+avait le besoin.
+
+Durant sa toilette, il était assez silencieux, à moins qu'il ne
+s'établît entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de
+médecine. Dans toutes choses, il aimait à aller au fait, et, quand on
+lui parlait de la maladie de quelqu'un, sa première question était
+toujours: «Mourra-t-il?» Il trouvait assez mauvais que la réponse fût
+dubitative, et en concluait à l'insuffisance de la médecine.
+
+Il a eu beaucoup de peine à s'accoutumer à se raser lui-même. M. de
+Rémusat l'y détermina, en voyant l'agitation qu'il éprouvait, et même
+l'inquiétude, tant que durait cette opération faite par un barbier.
+Après beaucoup d'essais, lorsqu'il y eut réussi, il lui arriva souvent
+de dire qu'en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on
+lui avait rendu un signalé service. Bonaparte était, quand il régnait,
+si bien accoutumé à ne compter pour rien tous ceux qui l'entouraient,
+que ce mépris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il
+ne se faisait aucune idée de la décence que la bonne éducation inspire
+ordinairement à toute personne un peu élevée, procédant à une toilette
+complète dans sa chambre en présence de ceux qui s'y trouvaient, quels
+qu'ils fussent. De même, si un valet de chambre lui causait quelque
+impatience en l'habillant, il s'emportait rudement, sans égard pour les
+autres ni pour lui-même. Il jetait à terre ou au feu la partie de son
+vêtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulièrement ses
+mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande
+quantité de ciseaux, parce qu'il les brisait et les jetait, quand ils ne
+lui paraissaient pas suffisamment affilés. Jamais il ne faisait usage
+d'aucun parfum, se contentant seulement d'eau de Cologne, dont il
+faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu'il en usait
+jusqu'à soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le
+calcul entrait pour beaucoup dans sa propreté, car, ainsi que je l'ai
+dit, il était peu soigneux.
+
+Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, où l'attendait son
+secrétaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service,
+qui était arrivé à huit heures, et qui avait soigneusement regardé si
+tout était en ordre dans l'appartement, et si les huissiers se
+trouvaient à leur poste, frappait à la porte et lui annonçait _le
+lever_, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet, à moins que
+l'empereur ne le lui dît. J'ai déjà rendu compte de la manière dont se
+passaient ces levers. Quand ils étaient finis, Bonaparte accordait assez
+fréquemment des audiences particulières à quelques-uns des personnages
+qui se trouvaient là: princes, ministres, grands fonctionnaires publics,
+ou préfets en congé. Tous ceux qui n'avaient pas droit à venir au lever,
+ne pouvaient obtenir d'audience qu'en s'adressant au chambellan de
+service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l'empereur; le plus
+souvent il les refusait.
+
+Le lever et les audiences le menaient à l'heure de son déjeuner. Vers
+onze heures, on le servait partout dans ce qu'on appelait _le salon de
+service_, où il donnait ses audiences particulières, et travaillait avec
+ses ministres. Le préfet du palais annonçait le déjeuner, et y assistait
+debout. C'était alors qu'il recevait des artistes, des comédiens. Il
+mangeait vite de deux ou trois plats, et finissait par une grande tasse
+de café pur. Après, il rentrait, et il travaillait. Dans le salon dont
+nous avons parlé, se tenaient le colonel général de la garde de semaine,
+ainsi que le chambellan, l'écuyer, le préfet du palais, et, lorsqu'il y
+avait chasse, un des officiers des chasses. Les conseils des ministres
+se tenaient à jours fixes. Il y avait trois conseils d'État par semaine.
+Pendant cinq ou six ans, il les présida souvent; il s'y faisait
+accompagner de son colonel général et du chambellan. En général, on dit
+qu'il y était fort remarquable, supportant et excitant la discussion.
+Souvent on s'étonnait des observations lumineuses et profondes qui lui
+échappaient sur les matières qui paraissaient devoir lui être le plus
+étrangères. Dans les derniers temps, sa tolérance dans la discussion
+s'altéra, et il y prit un ton plus impérieux. Le conseil d'État, ou
+celui des ministres, ou son travail particulier, le conduisaient jusqu'à
+six heures. Depuis 1806, il a presque toujours dîné seul avec sa femme,
+hors dans les voyages à Fontainebleau, où il invitait du monde. On le
+servait, entrées et entremets, tout à la fois; il mangeait avec
+distraction, prenant ce qui se trouvait devant lui, fût-ce des
+confitures ou quelque crème qu'il se servait avant d'avoir touché aux
+entrées. Le préfet du palais assistait au dîner, deux pages servaient,
+et étaient servis par les valets de chambre. L'heure du dîner était fort
+inégale. Si les affaires le demandaient, Bonaparte restait à travailler
+et retenait son conseil jusqu'à six, sept et huit heures du soir, sans
+montrer nulle fatigue, ni aucun besoin de manger. Madame Bonaparte
+l'attendait avec une patience admirable, sans se plaindre jamais.
+
+Les soirées étaient fort courtes. J'ai dit comment elles se passaient.
+Durant l'hiver de 1806, il se donna beaucoup de petits bals, soit aux
+Tuileries, soit chez les princes; l'empereur y paraissait un moment, et
+avait toujours l'air de s'y ennuyer. Le coucher se faisait comme le
+matin, excepté que c'était alors le service qui était introduit le
+dernier, pour prendre les ordres. L'empereur, pour se déshabiller et se
+mettre au lit, n'avait près de lui que des valets de chambre.
+
+Personne ne couchait dans sa chambre; son mameluk dormait près des
+entrées intérieures. L'aide de camp de jour couchait dans le salon de
+service, la tête appuyée contre la porte. Dans les pièces qui
+précédaient ce salon, veillaient un maréchal des logis de la garde et
+deux valets de pied. On ne rencontrait aucune sentinelle dans
+l'intérieur du palais. Aux Tuileries, il y en avait une sur l'escalier,
+parce que cet escalier est ouvert au public; partout on en voyait aux
+portes extérieures. Bonaparte était fort bien gardé par peu de monde;
+c'était le soin du grand maréchal. La police du palais était très bien
+faite; on savait le nom de toutes les personnes qui y entraient.
+Personne n'y logeait, sauf le grand maréchal, qui était nourri, et dont
+les gens avaient la livrée de l'empereur, et, parmi les domestiques, les
+valets de chambre et les femmes de chambre. La dame d'honneur avait un
+appartement que madame de la Rochefoucauld n'occupa guère. Lors du
+second mariage, Bonaparte voulut que madame de Montebello[56] y demeurât
+toujours. Du temps de l'impératrice Joséphine, la comtesse d'Arberg et
+sa fille, qu'on avait fait venir de Bruxelles pour être dame du palais,
+furent toujours logées au palais. À Saint-Cloud, tout le service était
+logé. Le grand écuyer demeurait aux écuries, qui étaient où sont celles
+du roi[57]. L'intendant et le trésorier étaient logés.
+
+ [Note 56: La maréchale Lannes.]
+
+ [Note 57: Hôtel de Longueville, sur le Carrousel. Il
+ n'est pas nécessaire de dire que ces écuries et cet hôtel ont
+ été démolis pour les travaux du Louvre. (P. R.)]
+
+L'impératrice Joséphine avait six cent mille francs pour sa dépense
+personnelle. Cette somme était loin de lui suffire; elle faisait
+annuellement beaucoup de dettes. On lui passait cent vingt mille francs
+pour ses aumônes. On ne donna à l'archiduchesse que trois cent mille
+francs, et soixante mille francs pour sa cassette.
+
+La raison de cette différence est que madame Bonaparte devait accorder
+nombre de secours à des parents pauvres qui en réclamaient souvent; et
+que, ayant des relations en France, auxquelles l'archiduchesse était
+étrangère, elle devait dépenser davantage. Madame Bonaparte donnait
+beaucoup; mais, comme elle ne prenait jamais ses présents sur ses
+propres effets, mais qu'elle les achetait toujours, cela augmentait
+infiniment ses dettes.
+
+Malgré la volonté de son mari, elle ne put jamais se soumettre dans son
+intérieur à aucun ordre, ni à aucune étiquette. Il eût voulu qu'aucun
+marchand n'arrivât jusqu'à elle, mais il fut obligé de céder sur cet
+article. Les petits appartements intérieurs en étaient remplis, ainsi
+que d'artistes de toute espèce. Elle avait la manie de se faire peindre,
+et donnait ses portraits à qui en voulait, parents, amis, femmes de
+chambre, marchands même. On lui apportait sans cesse des diamants, des
+bijoux, des châles, des étoffes, des colifichets de toute espèce; elle
+achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps,
+oubliait ce qu'elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa dame
+d'honneur et à sa dame d'atours qu'elles n'eussent point à se mêler de
+sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle
+en avait six ou huit, je crois. Elle se levait à neuf heures; sa
+toilette était fort longue; il y en avait une partie fort secrète, et
+tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa
+personne. Quand tout cela était fini, elle se faisait coiffer,
+enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles. Ses
+chemises, ses jupons étaient brodés, et aussi garnis. Elle changeait de
+chemise et de tout linge trois fois par jour, et ne portait que des bas
+neufs. Tandis qu'elle se coiffait, si nous nous présentions à la porte,
+on nous faisait entrer. Quand elle était peignée, on lui apportait de
+grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes,
+plusieurs chapeaux et plusieurs châles. C'étaient, en été, des robes de
+mousseline ou de percale très brodées et très ornées; en hiver, des
+redingotes d'étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour,
+et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs
+ou de plumes, et des vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de
+ses châles allait de trois à quatre cents; elle en faisait des robes,
+des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait
+constamment un toute la matinée, qu'elle drapait sur ses épaules, avec
+une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Bonaparte, qui trouvait que les
+châles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au
+feu; alors elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu'on
+lui apportait, de quelque prix qu'ils fussent; je lui en ai vu de huit,
+dix et douze mille francs. Au reste, c'était un des grands luxes de
+cette cour. On dédaignait d'y porter ceux qui n'auraient coûté que
+cinquante louis, et on se vantait du prix qu'on avait mis à ceux qu'on y
+montrait[58].
+
+ [Note 58: On sait que ces vêtements étaient des châles de
+ cachemire que la campagne d'Égypte, et le goût oriental qui
+ s'en était suivi, avaient mis à la mode. (P. R.)]
+
+J'ai déjà rendu compte de la vie que menait madame Bonaparte: cette vie
+n'a guère varié. Elle n'ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une
+plume, ne travaillait guère, et ne paraissait jamais s'ennuyer. Elle
+n'aimait point le spectacle. L'empereur ne voulait point qu'elle y fût
+chercher, sans lui, des applaudissements; elle ne se promenait que
+lorsqu'elle était à la Malmaison, demeure qu'elle a embellie sans cesse,
+et où elle a dépensé des sommes immenses. Bonaparte s'en irritait,
+querellait; sa femme pleurait, promettait d'être plus rangée, et vivait
+de la même manière; en somme, il fallait bien finir par payer. La
+toilette du soir se passait comme le matin. Tout était toujours d'une
+extrême élégance; rarement nous avons vu reparaître la même robe, les
+mêmes fleurs. Le soir, presque toujours, l'impératrice était coiffée en
+cheveux, avec des fleurs, ou des perles, ou des pierres précieuses.
+Alors ses robes la découvraient beaucoup, et la toilette la plus
+recherchée était celle qui lui allait le mieux. La moindre petite
+assemblée, le moindre bal, lui étaient une occasion de commander une
+parure nouvelle en dépit des nombreux magasins de chiffons dont on
+gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de
+ne se défaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes
+elle a consommées en vêtements de toute espèce. Chez tous les marchands
+de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je
+lui ai vu plusieurs robes de dentelle de quarante, cinquante et même
+cent mille francs. Il est presque incroyable que ce goût de parure, si
+complètement satisfait, ne se soit jamais blasé. Après le divorce, à la
+Malmaison, elle a conservé le même luxe, et elle se parait, même quand
+elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu'on
+lui passât une robe de chambre fort élégante, parce qu'elle pensait que
+l'empereur de Russie viendrait peut-être la voir. Elle a expiré toute
+couverte de rubans et de satin couleur de rose. Ce goût et cette
+habitude ont porté très haut les dépenses que nous devions faire pour
+paraître convenablement autour d'elle[59].
+
+ [Note 59: Mesdames Savary et Maret ont dépensé pour leur
+ toilette de cinquante à soixante mille francs par an.]
+
+Sa fille était mise aussi avec une grande richesse, c'était le ton de
+cette cour; mais elle avait de l'ordre et de l'économie, et ne
+paraissait pas prendre plaisir à se parer. Madame Murat et la princesse
+Borghèse y mettaient toute leur vanité. Leurs habits de cour coûtaient
+habituellement de dix à quinze mille francs; elles finirent par les
+surcharger de perles fines et même de diamants qui les rendaient sans
+prix.
+
+Avec cet extrême luxe, le goût remarquable qui dirigeait l'impératrice,
+la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait être
+fort brillante. On peut dire qu'à certains jours, elle offrait un coup
+d'oeil qui éblouissait. Les étrangers en furent souvent frappés.
+
+À dater de cette année (1806), l'empereur imagina de donner, de temps à
+autre, de grands concerts dans la salle dite des Maréchaux. Cette salle,
+décorée de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, était éclairée
+d'un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au
+gouvernement, et les personnes présentées. Cela faisait bien, environ,
+de quatre à cinq cents personnes. Après avoir parcouru les salons où se
+tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il était placé
+au fond, l'impératrice à sa gauche, ainsi que les princesses de sa
+famille, dans la plus éclatante parure, sa mère à sa droite, belle
+encore et avec l'air fort noble; ses frères costumés richement, les
+princes étrangers et les grands dignitaires assis. Derrière, les grands
+officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brodés.
+À droite et à gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame
+d'honneur, la dame d'atours, les dames du palais, presque toutes jeunes,
+la plupart jolies et parfaitement mises[60]; ensuite, un nombre infini
+de femmes, étrangères et françaises, toutes mises avec le plus grand
+luxe; derrière ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout:
+ambassadeurs, ministres, maréchaux, sénateurs, généraux, etc. et
+toujours les costumes très brillants. En face du rang impérial se
+plaçaient les musiciens; et, dès que l'empereur était assis, on
+exécutait la meilleure musique, qui, à la vérité, quoiqu'il se fît un
+grand silence, n'était guère écoutée. Quand le concert était fini, au
+milieu de ce carré qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et
+danseuses de l'Opéra, très élégamment vêtus, formaient des ballets
+charmants. Cette partie de la fête amusait tout le monde, même
+l'empereur. M. de Rémusat était chargé d'en régler l'ordonnance, et ce
+n'était pas une petite affaire; car l'empereur était difficile et
+minutieux sur tout.
+
+ [Note 60: Un habit de cour nous coûtait au moins
+ cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus
+ ordinairement, cet habit était brodé en or ou en argent, et
+ garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en
+ guirlandes, bandeaux et épis.]
+
+M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car
+vous êtes chargé d'amuser l'inamusable.» Ce divertissement et le concert
+ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper
+dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l'éclat des
+lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l'argenterie et des
+cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose
+qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées.
+Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne
+doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait
+pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre
+un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le
+craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait
+toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il
+aimait à inspirer.
+
+J'ai parlé tout à l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci
+fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre
+neveux et une nièce qu'elle avait à la Martinique. C'étaient MM. et
+mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la
+jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de
+beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors
+d'état de se marier comme l'eût voulu l'empereur. Il pensa d'abord à
+elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un
+temps, à un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a mariée au fils
+du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort
+désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal
+réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence
+les a séparés d'abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés
+dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et,
+depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de
+*** vit aujourd'hui à Paris très obscurément. L'aîné de ses frères,
+après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir
+de l'honneur d'avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation
+de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de
+son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans
+les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une
+vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce
+philosophique départ.
+
+Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à
+son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d'un
+négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte[61]. Un
+troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est
+en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait
+avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu.
+
+ [Note 61: Je crois qu'il a péri dans la campagne de
+ 1814.]
+
+Les Beauharnais ont aussi profité de l'élévation de madame Bonaparte, et
+ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait
+marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis
+fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le
+comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des
+romans[62], avait épousé en premières noces mademoiselle de
+Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la
+mort de sa mère, auprès d'une vieille tante religieuse. Le comte de
+Beauharnais, s'étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune
+fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la
+jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors
+quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva
+jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la
+pension de madame Campan, d'où elle sortit en 1806, pour être tout à
+coup adoptée par l'empereur, déclarée princesse impériale, et mariée,
+peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept
+ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaieté, même un peu
+d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli
+teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d'un beau blond.
+
+ [Note 62: C'était celle sur qui le poète Lebrun fit
+ autrefois cette maligne épigramme:
+
+ Églé, belle et poète, a deux petits travers:
+ Elle fait son visage et ne fait point ses vers.]
+
+Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d'elle; mais,
+d'abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d'une
+figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans
+toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stéphanie,
+vive, piquante, éblouie d'ailleurs de son sort, fière de l'adoption de
+l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde,
+avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en
+lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce
+mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on
+voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait
+pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité,
+accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans
+donnaient de la grâce, ne déplut point à l'empereur, et finit par
+l'amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu'il ne l'eût
+fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez
+publiquement amoureux d'elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à
+la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l'égard de
+son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire[63].
+
+ [Note 63: Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par
+ lequel l'empereur assignait un rang considérable à cette
+ jeune femme: «Notre intention étant que la princesse
+ Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les
+ prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes,
+ et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où
+ nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite
+ de Sa Majesté l'impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le
+ mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs,
+ voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour
+ la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse
+ bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles,
+ prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable,
+ dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stéphanie
+ Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié
+ qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade,
+ nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de
+ nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir
+ une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver
+ leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les
+ sujets de l'électeur. Les qualités distinguées du prince
+ Charles de Bade, et l'affection particulière qu'il nous a
+ montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr
+ garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir
+ partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas
+ devoir tarder davantage à vous donner connaissance d'une
+ alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)]
+
+Aussitôt que l'empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage,
+la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement
+particulier; elle y reçut les députations des corps de l'État. Dans
+celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la
+situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments
+sans embarras, et répondit à tous fort bien.
+
+Devenue fille du souverain, et d'ailleurs très en faveur, l'empereur
+ordonna qu'elle passât partout immédiatement après l'impératrice,
+prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en
+éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son
+orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en
+riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur,
+déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait. L'impératrice devint
+assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla
+sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si
+elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour
+achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils
+de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des
+entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de
+se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens
+démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula
+point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait
+assez mauvais que le prince de Bade pût s'aviser de se blesser de ce qui
+se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un éclat, et le nombre
+des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue,
+le rendirent plus prudent. D'un autre côté, la jeune fille, qui ne
+voulait que s'amuser, montra plus de résistance qu'on ne l'avait cru
+d'abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son
+mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son
+appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune
+ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son
+mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa
+chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans
+avoir rien obtenu. Il se plaignait à l'impératrice, qui grondait sa
+nièce. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout
+cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout
+de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des
+importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et
+persuadé qu'il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se
+donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au
+départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit
+beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de
+Bade comme une terre d'exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue
+assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise
+intelligence avec son époux. On fut obligé d'envoyer de France des
+négociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y
+avait pour elle à devenir la mère d'un prince, héréditaire à son tour.
+Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui
+témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les
+rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous
+verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années
+plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa
+bonne conduite, vint à bout de regagner l'affection du prince, et de
+jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulièrement
+méconnue[64].
+
+ [Note 64: Le prince de Bade est frère de l'impératrice de
+ Russie.]
+
+Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait
+quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu'on
+jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première
+année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais
+talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte
+s'intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée
+peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y
+jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se
+trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par
+ne se le permettre qu'à certaines occasions, comme à la fête de
+l'impératrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte
+imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous
+jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde,
+et la Malmaison fut illuminée d'une manière charmante. C'était quelque
+chose d'imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire;
+mais l'empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame
+Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis,
+les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement[65].
+
+ [Note 65: Cette représentation pourrait bien avoir été
+ donnée un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins,
+ quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes
+ du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce
+ dont il s'agit, ils l'appelèrent _la Colonne de Rosbach_. Ils
+ semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Iéna.
+ Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail,
+ transporter leur _à-propos_ de la guerre de 1805 à la
+ campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes
+ n'y regardent de si près. Ce qui est certain, c'est que le
+ rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mère
+ le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces.
+ Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour
+ l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse
+ mémoire de mon père ne lui permettait pas d'oublier, et que
+ je retiens après lui:
+
+ AIR: _J'ai vu partout dans mes voyages._
+
+ Ce qui dans le jour m'intéresse,
+ La nuit occupe mon repos.
+ Ainsi donc je rêve sans cesse
+ À la gloire de mon héros.
+ Les songes, dit-on, sont des fables,
+ Mais, quand c'est de lui qu'il s'agit,
+ J'en fais que l'on trouve incroyables,
+ Et sa valeur les accomplit.
+
+ On peut trouver dans les Mémoires de Bourrienne des détails
+ sur les représentations de la Malmaison. Le vaudeville était
+ fort à la mode à cette cour. C'était toute la littérature de
+ la jeunesse de beaucoup de personnages du temps. (P. R.)]
+
+Il était assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir:
+«L'empereur a ri, l'empereur a applaudi...» et comme nous nous en
+félicitions! Moi, particulièrement, qui ne l'abordais plus qu'avec une
+certaine réserve, je me retrouvai tout à coup dans une meilleure
+position vis-à-vis de lui, par la manière dont j'avais rempli le rôle
+d'une vieille paysanne qui rêvait toujours que son héros ferait des
+choses incroyables, et qui voyait les événements surpasser ce qu'elle
+avait rêvé. Après le spectacle, il me fit quelques compliments; nous
+avions tous joué de coeur, et il semblait un peu ému. Quand il
+m'arrivait de le voir ainsi, saisi comme à l'improviste par une sorte de
+détente et d'attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: «Eh
+bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois à sentir et à penser
+comme un autre.» J'éprouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai
+soulagement; il semblait qu'une espérance nouvelle vînt tout à coup se
+raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement maîtres de nous, et
+par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer!
+
+Peut-être cette réflexion m'est-elle déjà échappée; mais je l'ai faite
+si souvent pendant douze années de ma vie, elle me presse encore
+tellement aujourd'hui, quand j'interroge mes souvenirs, qu'il n'est pas
+extraordinaire qu'elle m'échappe plus d'une fois.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+
+La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les
+maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de
+Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les arts.
+
+
+Avant de reprendre la suite des événements, j'ai envie de m'arrêter un
+peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la
+cour, ou qui occupaient quelque rang distingué dans l'État. Je ne
+pourrais pas cependant prétendre à faire une suite de portraits qui
+eussent des différences bien piquantes. On sait que le despotisme est le
+plus grand des niveleurs. Il impose à la pensée, il détermine les
+actions et les paroles; et, par lui, la règle à laquelle chacun est
+soumis se trouve si bien observée, qu'elle appareille tous les
+extérieurs, et peut-être même quelques-unes des impressions.
+
+Je me souviens que, durant l'hiver de 1814, l'impératrice Marie-Louise
+recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait
+s'informer chez elle des nouvelles de l'armée, dont chacun était
+vivement occupé. Au moment où l'empereur, poursuivant le général
+prussien Blücher du côté de Château-Thierry, laissa à l'armée
+autrichienne le loisir de s'avancer jusque sur Fontainebleau, on se
+crut, à Paris, près de tomber au pouvoir des étrangers. Beaucoup de gens
+s'étaient réunis chez l'impératrice; on s'y interrogeait avec anxiété.
+Vers la fin de la soirée, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des
+Tuileries. Il me conta l'inquiétude dont il venait d'être témoin, et me
+dit ensuite: «Quel homme, madame, que celui qui a amené le comte de
+Montesquiou et le conseiller d'État Boulay (de la Meurthe[66]) à
+éprouver la même inquiétude, et à la témoigner par les mêmes paroles!»
+Il avait trouvé chez l'impératrice ces deux personnes, qui lui avaient
+paru d'une pâleur pareille, et qui redoutaient également les événements
+qu'ils commençaient à prévoir[67].
+
+ [Note 66: Le comte de Montesquiou était alors grand
+ chambellan. Boulay (de la Meurthe) avait été membre du côté
+ gauche des Cinq-Cents, et avait imaginé la fameuse loi des
+ _suspects_.]
+
+ [Note 67: Mon père, relisant dans les derniers temps de
+ sa vie ces Mémoires, qu'il se décidait à publier, a écrit, à
+ propos de cette conversation, la note suivante:
+
+ «L'observation de M. de Talleyrand peut bien avoir été faite
+ dans une soirée à une partie de laquelle j'ai assisté. Je
+ n'ai pas entendu l'observation, mais je me rappelle que ma
+ mère nous la redit alors. Elle était même plus développée
+ qu'elle n'est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de
+ 1814 ou plutôt des derniers mois de 1813, par un jour de
+ congé, j'avais été au spectacle, et, en rentrant, je trouvai
+ dans le petit salon de l'entresol de ma mère, place Louis XV,
+ n° 6, elle, mon père, M. Pasquier et M. de Talleyrand.
+ Celui-ci parlait et décrivait, à peu près sans être
+ interrompu, la situation, si déplorable alors, des affaires.
+ Il ne s'interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas
+ signe de me retirer, et j'écoutai avec un vif intérêt. M. de
+ Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et
+ simplicité; il passait en revue tous les pouvoirs et les
+ hommes du moment, concluant que tout était désespéré, mais
+ l'attribuant moins à la situation même, qu'aux dispositions
+ de l'empereur et à celles des gens qui l'entouraient, en
+ montrant que la raison, l'indépendance, le courage et la
+ force de position manquaient presque partout, ou n'étaient
+ réunis chez personne à un degré suffisant pour arrêter
+ l'Empire et son maître, sur le penchant de leur ruine. C'est
+ une des rares occasions que j'ai eues de voir M. de
+ Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m'est
+ arrivée que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-là était la
+ première que j'entendais vraiment parler politique. Cette
+ conversation était, je crois, destinée à M. Pasquier, qui
+ écoutait avec plus de déférence que d'assentiment. Il me
+ semblait qu'il n'était pas fort content, ni du fond où il
+ reconnaissait à regret beaucoup de vrai, ni de l'obligation
+ où il s'était trouvé d'entendre pareille confidence.» (P.
+ R.)]
+
+Ainsi, à quelques exceptions près, soit que le hasard n'eût point
+rassemblé autour de l'empereur des caractères bien marquants, soit par
+cette uniformité de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver
+dans ma mémoire un grand nombre de particularités purement personnelles
+qui méritent d'être conservées. Les principaux personnages étant à part,
+et suffisamment déterminés parles événements qu'il me reste à raconter,
+je n'ai guère à rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont
+ils étaient revêtus, comme les emplois qui leur furent confiés. C'est
+une dure chose à supporter que le mépris universel de l'humanité dans
+le souverain auquel on est attaché. Il attriste l'esprit, décourage
+l'âme, et force chacun à se renfermer dans les attributions purement
+matérielles d'une charge qui devient un métier. Chacun des hommes qui
+composaient la cour et le gouvernement de l'empereur avait sans doute
+une nature d'esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns
+exerçaient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des
+défauts ou même des vices; mais les uns et les autres n'apparaissaient
+qu'au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps.
+Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien,
+c'étaient les mauvaises parties de la nature humaine qu'on pouvait le
+plus avantageusement découvrir. Il aimait à apercevoir les côtés
+faibles, dont il s'emparait. Là où il ne voyait point de vices, il
+encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur,
+afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il
+aimait assez que Cambacérès, au travers de certaines qualités vraiment
+distinguées, laissât percer un assez sot orgueil, et se donnât la
+réputation d'une sorte de licence de moeurs, qui balançait la justice
+qu'on rendait à ses lumières et à son équité naturelle. Il ne se
+plaignait nullement de la molle immoralité de M. de Talleyrand, de sa
+légère insouciance, du peu de prix qu'il attachait à l'estime publique.
+Il s'égayait sur ce qu'il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel,
+sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif
+d'argent qu'il dévoilait lui-même dans Savary, et de la sécheresse du
+caractère de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouché avait
+été _jacobin_, et souvent même il disait en souriant: «Aujourd'hui, la
+seule différence, c'est qu'il est un jacobin enrichi; mais c'est tout ce
+qu'il me faut.»
+
+Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou
+moins actifs, et «dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s'ils
+n'avaient une certaine médiocrité d'esprit ou de caractère». Enfin, si
+on s'était senti vraiment supérieur par quelque côté, il eût fallu
+s'efforcer de le dissimuler, et peut-être que, le sentiment du danger
+avertissant chacun, on a généralement affecté des faiblesses ou des
+nullités qu'on n'avait point réellement.
+
+De là l'embarras qu'éprouveront ceux qui écriront des mémoires sur cette
+époque; de là, sans doute, l'accusation, non méritée mais plausible,
+qu'on inventera contre eux, d'un air de malveillance répandu dans leurs
+jugements, d'une complaisance soutenue pour eux-mêmes, et d'une extrême
+sévérité à l'égard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir
+pu découvrir celui de son voisin. La nature humaine n'est pourtant pas
+si viciée, mais elle est généralement un peu faible, et, dans l'état de
+société, son gouvernement seul peut la fortifier.
+
+La maison ecclésiastique de l'empereur était sans influence. On lui
+disait la messe chaque dimanche, et c'était tout. J'ai déjà parlé du
+cardinal Fesch. Vers 1807, nous vîmes paraître à la cour M. de Pradt,
+évêque de Poitiers et, depuis, archevêque de Malines. Il avait de
+l'esprit et de l'intrigue, un langage à la fois verbeux et piquant
+toutefois, passablement de bavardage, de la libéralité dans les
+opinions, une manière trop cynique de les exprimer. Il fut mêlé à
+beaucoup de choses, sans jamais trop réussir à rien. Il enveloppait
+l'empereur lui-même par ses paroles; peut-être donnait-il de bons
+conseils; mais, quand il obtenait d'en être nommé l'exécuteur, tout se
+trouvait gâté. La confiance et l'estime publique reculaient devant lui.
+
+L'abbé de Broglie, évoque de Gand, obtint à bon marché les honneurs de
+la persécution.
+
+L'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, se montra tout aussi ardent à
+préconiser le despotisme qu'on le voit aujourd'hui animé à s'efforcer de
+se tirer de l'inaction où l'a réduit heureusement le gouvernement
+constitutionnel du roi[68].
+
+ [Note 68: J'ai parlé ailleurs du cardinal Maury.]
+
+Bonaparte se servait du clergé, mais il n'aimait pas les prêtres. Il
+avait contre eux des préventions philosophiques et un peu
+révolutionnaires. Je ne sais s'il était déiste ou athée. Il se moquait
+assez volontiers dans son intimité de ce qui touchait la religion, et
+je crois, d'ailleurs, qu'il donnait trop d'attention à ce qui se passait
+dans ce monde pour s'occuper beaucoup de l'autre. J'oserais dire que
+l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que
+celle de son âme. Il se sentait une certaine aversion contre les dévots,
+et il n'en parlait jamais qu'en les taxant d'hypocrisie. Quand les
+prêtres en Espagne eurent soulevé les peuples contre lui, quand il
+éprouva une résistance honorable de la part des évêques de France, quand
+il vit la cause du pape embrassée par beaucoup de monde, il fut tout à
+fait confondu, et il lui arriva de dire plus d'une fois: «Je croyais les
+hommes plus avancés qu'ils ne le sont réellement.»
+
+La maison militaire de l'empereur était considérable; mais, hors du
+temps de guerre, elle avait auprès de lui des attributions qui prenaient
+une forme civile. Dans le palais des Tuileries, il craignait les
+souvenirs du champ de bataille; il dépaysa toutes les prétentions. Il
+fit des généraux chambellans; plus tard, il les força de ne paraître
+autour de lui qu'en habit de fantaisie brodé et d'échanger leur sabre
+contre une épée de cour. Cette transformation déplut à beaucoup d'entre
+eux, mais il fallut obéir, et, de loup, s'efforcer de devenir berger. Il
+y avait, au reste, une pensée raisonnable dans cette volonté. L'éclat
+des armes eût en quelque sorte assommé les autres classes qu'il fallait
+séduire; les moeurs soldatesques se trouvaient forcément adoucies, et,
+de plus, certains maréchaux récalcitrants perdirent un peu de leurs
+forces, en cherchant à acquérir de belles manières. Ils attrapaient dans
+cet apprentissage une légère teinte de ridicule; Bonaparte y trouvait
+encore son compte.
+
+Je crois pouvoir affirmer que l'empereur n'aimait aucun de ses
+maréchaux. Il disait assez volontiers du mal d'eux, et quelquefois du
+mal assez grave. Il les accusait tous d'une grande avidité, qu'il
+entretenait à dessein par des largesses infinies. Un jour, il les passa
+en revue devant moi; il prononça contre Davout cette espèce d'arrêt dont
+je crois avoir déjà parlé: «Davout est un homme à qui je puis donner de
+la gloire, il ne saura jamais la porter.» En parlant du maréchal Ney:
+«Il y a, disait-il, en lui une disposition ingrate et factieuse. Si je
+devais mourir de la main d'un maréchal, il y a à parier que ce serait
+de la sienne.» Il m'est resté, de ses discours, que Moncey, Brune,
+Bessières, Victor, Oudinot ne lui apparaissaient que comme des hommes
+médiocres, destinés pour toute leur vie à n'être que des soldats titrés;
+Masséna, un homme un peu usé, dont on voyait qu'il avait été jaloux.
+Soult l'inquiétait quelquefois. Habile, rude, orgueilleux, il négociait
+avec son maître, et disputait ses conditions. L'empereur imposait à
+Augereau, qui avait plus de rusticité que de vraie fermeté dans les
+manières. Il connaissait et blessait assez impunément les prétentions
+vaniteuses de Marmont, ainsi que la mauvaise humeur habituelle de
+Macdonald. Lannes avait été son camarade, quelquefois ce maréchal
+voulait s'en souvenir; on le rappelait à l'ordre avec ménagement.
+Bernadotte montrait plus d'esprit que les autres, il se plaignait sans
+cesse, et, à la vérité, il était souvent assez maltraité.
+
+Toutefois la manière dont l'empereur contenait, satisfaisait ou choquait
+impunément des hommes si altiers, si enflés de leur gloire, était fort
+remarquable. D'autres diront avec quelle habileté il sut les employer à
+l'armée, et comme il tira d'eux de nouveaux rayons pour sa gloire en
+s'emparant de la leur, et sachant très réellement se montrer supérieur
+à tous.
+
+Je n'entrerai point dans la nomenclature des chambellans. L'Almanach
+impérial peut me suppléer à cet égard. Ils furent peu à peu portés à un
+nombre considérable. Ils étaient pris dans tous les ordres, dans toutes
+les classes. Les plus assidus, les plus silencieux furent ceux qui
+réussirent le mieux; leur métier était assez pénible et fort ennuyeux.
+Plus on approchait de la personne de l'empereur, plus la vie devenait
+désagréable. Les gens qui n'ont eu de commerce avec lui que par les
+affaires n'ont pas une idée entière de ses inconvénients; il a toujours
+mieux valu avoir à traiter avec son esprit qu'avec son caractère.
+
+Je n'aurai pas non plus beaucoup à conter des femmes de cette époque.
+Bonaparte répétait souvent ces paroles: «Il faut que les femmes ne
+soient rien à ma cour; elles ne m'aimeront point, mais j'y gagnerai du
+repos.» Il tint parole. Nous ornions ses fêtes, c'était à peu près notre
+seul emploi. Cependant, comme la beauté a des droits pour n'être jamais
+oubliée, il me semble que quelques-unes de nos dames du palais méritent
+qu'on les indique ici. Madame de Motteville, dans ses Mémoires,
+s'arrête quelquefois pour signaler les plus belles femmes de son temps.
+Je ne veux pas passer sous silence celles du mien.
+
+À la tête de la maison de l'impératrice se trouvait madame de la
+Rochefoucauld. C'était une petite femme contrefaite, point jolie, mais
+dont le visage ne manquait pas d'agréments. Elle avait de grands yeux
+bleus, ornés de deux sourcils noirs qui lui allaient très bien; de la
+vivacité, de la hardiesse et de l'esprit de conversation; un peu de
+sécheresse, mais, au fond, de la bonté, de l'indépendance et de la
+gaieté dans l'esprit. Elle n'aimait ni ne haïssait personne à la cour,
+vivait bien avec tous, ne regardait sérieusement à rien. Elle pensait
+avoir fait honneur à Bonaparte en entrant dans sa cour, et, à force de
+le dire, elle vint à bout de le persuader, ce qui fit qu'on eut pour
+elle des égards. Elle s'occupait beaucoup du soin de réparer sa fortune,
+qui était fort délabrée; elle obtint plusieurs ambassades pour son mari,
+et maria sa fille au cadet des princes de la maison Borghèse. L'empereur
+trouvait qu'elle manquait de dignité, et il n'avait point tort; mais il
+éprouvait quelque embarras devant elle, parce qu'elle lui répondait
+assez vertement, et qu'il n'avait nulle idée du ton qu'il faut
+conserver avec une femme. L'impératrice la craignait un peu; sa légèreté
+habituelle avait comme une sorte de nuance impérieuse. Elle conserva, au
+milieu de cette cour, une grande fidélité à d'anciens amis qui avaient
+des opinions opposées, si ce n'est aux siennes, du moins à celles qu'on
+devait lui supposer, vu le rang qui la décorait. Elle était belle-fille
+du duc de Liancourt; elle a quitté la cour au moment du divorce; elle
+est morte à Paris, depuis la Restauration.
+
+Madame de la Valette, dame d'atours, était fille du marquis de
+Beauharnais. La petite vérole, qui avait un peu gâté son teint, lui
+laissait encore un visage agréable, quoiqu'il eût peu de mouvement. Sa
+douceur tenait de la nonchalance; une petite pointe de vanité courte la
+préoccupait souvent. Son esprit avait peu d'étendue, sa conduite était
+régulière. Comme dame d'atours, elle n'exerçait aucune fonction, parce
+que madame Bonaparte ne voulait point qu'on se mêlât de ce qui
+concernait sa toilette. En vain, l'empereur voulait exiger que madame de
+la Valette réglât les comptes, ordonnât les dépenses, se mît à la tête
+des achats; il fallait céder sur ce point, et renoncer à apporter de
+l'ordre dans tout cela. Madame de la Valette ne se sentait pas la force
+de défendre, à l'égard de sa tante, les droits de sa place. Elle se
+bornait donc à remplacer madame de la Rochefoucauld, quand la maladie
+éloignait celle-ci de la cour. Tout le monde sait ce que le malheur et
+l'amour conjugal ont développé en elle de courage et d'énergie.
+
+En tête des dames du palais, on mettait madame de Luçay, comme la plus
+ancienne de toutes. En 1806, elle n'était déjà plus de la première
+jeunesse. C'est une douce et simple personne, de même que son mari, qui
+fut préfet du palais. Elle a marié sa fille au fils cadet du comte de
+Ségur, et l'a perdue depuis.
+
+Mon nom arrivait ordinairement après. J'ai envie de me dessiner un peu
+moi-même; je crois que je dirai assez bien la vérité. J'avais
+vingt-trois ans, quand j'arrivai à cette cour. Je n'étais point jolie,
+cependant je ne manquais pas d'agréments. La grande parure m'allait
+bien, mes yeux étaient beaux, mes cheveux noirs, mes dents belles, mon
+nez et mon visage trop forts pour une taille assez agréable, mais un peu
+petite. Je passais à la cour pour une personne d'esprit, c'était
+presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de
+raison; mais il y a beaucoup dans mon âme, et un peu dans ma tête, un
+certain degré de chaleur qui précipite mes paroles et mes actions, et me
+fait faire des fautes qu'une personne, moins raisonnable peut-être, et
+plus froide, éviterait. On se trompa assez souvent sur moi à cette cour.
+J'étais active, on me crut intrigante. J'étais curieuse de connaître les
+personnages importants, on me taxa d'ambition. Je suis trop capable de
+dévouement aux personnes et aux choses qui me paraissent droites, pour
+mériter la première accusation, et ma fidélité à des amis malheureux
+répond à la seconde. Madame Bonaparte se fiait un peu plus à moi qu'à
+une autre, elle m'a compromise; on s'en aperçut assez vite, et personne
+ne m'envia beaucoup l'avantage onéreux de ses confidences. L'empereur,
+qui commença par m'aimer assez, causa plus d'inquiétude. Je ne tirai
+guère parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait,
+et m'inspira de la reconnaissance; je cherchai à lui plaire tant que je
+l'aimai. Dès que je fus détrompée sur son compte, je reculai; la feinte
+est absolument hors de mon caractère.
+
+J'apportai à la cour un trop grand fonds de curiosité. Cette cour me
+paraissait un théâtre si étrange, que je regardais attentivement, et que
+je questionnais pour me rendre compte. On pensa souvent que c'était pour
+agir; dans les palais, on ne croit à aucune action _gratis_. Le _cui
+bono_ s'y répète sur tous les tons[69].
+
+ [Note 69: J'ai connu un homme qui se prononçait toujours
+ très sérieusement, avant de déterminer quelles visites il
+ ferait dans la soirée.]
+
+Le mouvement de mon esprit m'a bien aussi exposée quelquefois. Il ne
+manquait cependant pas d'ordre, mais j'étais fort jeune, très naturelle
+parce que j'avais été très heureuse; rien en moi n'était encore assez
+posé; et mes bonnes qualités m'ont quelquefois nui comme mes défauts. Au
+milieu de tout cela, j'ai trouvé des gens qui m'ont aimée et à qui, sous
+quelque régime que je me trouve, je conserverai un tendre souvenir. Un
+peu plus tard, je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes
+affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. De plus,
+ma santé s'altéra; je fus fatiguée de cette vie agitée, dégoûtée de ce
+que j'entrevoyais, désenchantée sur les hommes, éclairée sur les choses.
+Je m'éloignai, heureuse de retrouver dans mon intérieur des sentiments
+et des jouissances qui ne me trompaient point. J'aimais mon mari, ma
+mère, mes enfants, mes amis; je n'eusse point voulu renoncer à la
+douceur de leur commerce; je gardai au travers des devoirs si nombreux
+et si puérils de ma place, une sorte de liberté. Enfin, on s'aperçut
+trop quand j'aimais et quand j'avais cessé d'aimer. C'était la plus
+haute maladresse dont on pût se rendre coupable envers Bonaparte. Ce
+qu'il craignait le plus au monde, c'est que près de lui on exerçât, on
+apportât seulement la faculté de le juger.
+
+Madame de Canisy, née Canisy, petite-nièce de M. de Brienne, ancien
+archevêque de Sens, était parfaitement belle, quand elle parut à cette
+cour. Grande, bien faite, avec des cheveux et des yeux fort noirs, de
+jolies dents, un nez aquilin et régulier, le teint un peu brun et animé,
+sa beauté avait quelque chose d'imposant, même d'un peu altier.
+
+Madame Maret était très belle; son visage régulier était aussi fort
+joli. Elle paraissait vivre en grande intelligence avec son mari. M.
+Maret lui a soufflé une partie de son ambition. J'ai rarement vu une
+vanité plus naïve et plus inquiète. Elle se montrait jalouse de toute
+privauté, ne tolérait la supériorité de rang que chez les princesses.
+Née obscurément, elle ambitionnait les distinctions les plus élevées.
+Quand l'empereur accorda le titre de comtesse à toutes les dames du
+palais, madame Maret fut comme humiliée de cette parité: elle s'entêta à
+ne point porter ce titre, et demeura simplement madame Maret, jusqu'au
+moment où son mari obtint le titre de duc de Bassano. Elle et madame
+Savary furent les femmes les plus élégantes de notre cour. La dépense de
+leur toilette a, dit-on, passé la somme de cinquante mille francs par
+an. Madame Maret ne trouvait point que l'impératrice la distinguât assez
+des autres; elle se ligua souvent avec les Bonapartes contre elle. On la
+craignait et on se défiait d'elle avec assez de raison. Elle redisait
+une foule de choses qui, par son mari, arrivaient à l'empereur et qui
+nuisaient beaucoup. Elle et M. Maret eussent voulu qu'on leur fît une
+véritable cour, et bien des gens se prêtaient à cette fantaisie. Comme
+je me montrai assez loin d'y vouloir consentir, madame Maret me prit en
+éloignement, et elle m'a suscité un assez bon nombre de petites
+traverses.
+
+Qui voulait nuire auprès de Bonaparte était à peu près sûr de réussir.
+Il ne doutait jamais du mal. Il n'aimait point madame Maret, il la
+jugeait trop sévèrement, mais il acceptait cependant tout ce qu'il
+savait lui arriver par elle. Je la crois une des personnes qui auront le
+plus souffert de la chute de ce grand échafaudage impérial qui nous a
+tous, plus ou moins, mis à terre. Pendant le premier séjour du roi à
+Paris, de 1814 à 1815, on a fortement accusé, et avec assez de
+fondement, M. le duc de Bassano d'avoir conservé une correspondance
+secrète avec l'empereur à l'île d'Elbe, et de l'avoir tenu au courant de
+l'état des choses en France; ce qui lui fit croire qu'il pouvait encore
+une fois s'offrir aux Français pour les gouverner. Napoléon revint donc,
+et son arrivée subite croisa et contrecarra la révolution que
+préparaient Fouché et Carnot.
+
+Ceux-ci, forcés d'accepter Bonaparte, le contraignirent pendant les
+Cent-Jours à régner dans le système qu'ils lui imposaient. L'empereur
+voulut reprendre près de lui M. Maret, auquel il avait tant de motifs de
+se fier; mais Fouché et Carnot le repoussèrent vivement, comme un homme
+inutile, et qui ne se montrerait dans les affaires que la créature
+dévouée à son maître. Et ce qui donne une idée de l'état de
+_garrottement_ dans lequel, à cette époque, ces hommes révolutionnaires
+tinrent le lion muselé, c'est que Carnot osa répondre ces paroles à la
+proposition que fit l'empereur d'introduire M. Maret dans le ministère:
+«Non, assurément non; les Français ne veulent point voir _deux Blacas_
+dans une année,» faisant allusion au comte de Blacas, que le roi avait
+ramené d'Angleterre, et qui avait près de lui tout le crédit d'un
+favori.
+
+À la seconde chute de Bonaparte, M. et madame Maret s'empressèrent de
+quitter Paris. Le mari a été banni, ils se sont retirés à Berlin. Depuis
+quelques mois, madame Maret, de retour à Paris, travaille à obtenir le
+rappel de son mari. Il se pourrait qu'elle l'obtînt de la bonté du
+roi[70].
+
+ [Note 70: Écrit au mois de Juin 1819.]
+
+La vanité du rang n'était pas, au reste, renfermée dans la seule madame
+Maret. Nous en avons vu la maréchale Ney aussi fortement atteinte. Nièce
+de madame Campan, première femme de chambre de la reine, fille de madame
+Auguié, aussi femme de chambre, assez médiocrement élevée, bonne et
+douce femme, mais un peu enivrée des dignités qui peu à peu la
+décorèrent, elle nous donna bien de temps à autre le spectacle de
+l'étalage d'une foule de prétentions qui, après tout, ne choquaient
+point trop chez elle, parce qu'elles s'appuyaient sur la grande
+réputation militaire de son mari. L'orgueil de celui-ci avait quelque
+chose d'assez rude, et justifiait celui de sa femme, qui l'avait adopté
+comme un bien de communauté. Madame Ney, depuis duchesse d'Elchingen,
+plus tard princesse de la Moskowa, était au fond très bonne personne,
+incapable de dire ou faire mal, peut-être aussi assez peu capable de
+dire ou faire bien, paisible, et jouissant, surtout avec ses inférieurs,
+des vanités de son rang. Elle s'affligea réellement, lors de la
+Restauration, de certains changements de sa situation, du dédain des
+dames de la cour du roi; elle rapportait ses plaintes à son mari, et
+peut-être n'a-t-elle pas peu contribué à l'irriter contre un nouvel état
+de choses qui ne le déplaçait pas précisément, mais qui les exposait à
+de petites humiliations journalières, très indépendantes de la volonté
+royale. Depuis la mort de son mari, elle s'est retirée en Italie avec
+trois ou quatre garçons et une fortune bien moins considérable qu'on ne
+l'eût supposé. Elle avait pris l'habitude d'un extrême luxe: je l'ai vue
+aller aux eaux avec une maison entière, afin d'être servie à son gré: un
+lit, des meubles à elle, une argenterie de voyage faite tout exprès, une
+suite de fourgons, nombre de courriers, disant que la femme d'un
+maréchal de France ne pouvait voyager autrement. Sa maison était une des
+plus somptueusement meublées; elle lui coûta, d'achat et d'ameublement,
+onze cent mille francs. La maréchale Ney était maigre, grande; elle
+avait des traits un peu forts, de beaux yeux, une physionomie douce et
+agréable, une très jolie voix.
+
+Parmi nos belles femmes, on remarquait encore la maréchale Lannes,
+depuis duchesse de Montebello. Son visage a quelque chose de virginal;
+ses traits sont doux et réguliers, son teint d'un blanc charmant. Sage,
+bonne épouse, excellente mère, elle fut toujours froide, assez sèche et
+silencieuse dans le monde. L'empereur la donna pour dame d'honneur à
+l'archiduchesse, qui la prit en passion et qu'elle a gouvernée. Après
+l'avoir accompagnée lors de son retour à Vienne, elle est revenue à
+Paris, où elle vit paisiblement, entièrement occupée de ses enfants.
+
+Le nombre des dames du palais, peu à peu, devint considérable, et, en
+somme, il se trouve très peu à dire sur tant de femmes qui jouèrent
+toutes un si faible rôle. J'ai parlé de mesdames de Montmorency, de
+Mortemart, de Chevreuse. Il ne me resterait qu'à nommer mesdames de
+Talhouet, Lauriston, de Colbert, Marescot, etc., bonnes, douces, simples
+personnes, et d'un extérieur ordinaire, ou qui n'étaient plus jeunes. Il
+en serait de même d'une foule d'Italiennes et de Belges qui venaient
+passer à Paris les deux mois de leur service, et qui se montraient, à
+peu près toutes, silencieuses et dépaysées. En général, on avait assez
+égard à la beauté ou à la jeunesse dans le choix des dames du palais:
+elles étaient toujours mises avec une extrême recherche. Quelques-unes
+vivaient silencieusement et indifféremment dans cette cour, d'autres y
+recevaient des hommages avec plus ou moins de facilité et de plaisir.
+Tout se passait sans bruit, parce que Bonaparte n'aimait que celui qu'il
+faisait. Et encore lui prenait-il, soit pour lui, soit pour les autres,
+certaines fantaisies de pruderie. Il ne se souciait, autour de lui, ni
+des démonstrations de l'amitié, ni des vivacités de la haine. Dans une
+vie si pleine, si ordonnée, si disciplinée, il n'y avait pas beaucoup
+de chances pour l'une ni pour l'autre.
+
+Parmi les personnes dont l'empereur avait composé les _maisons_ de sa
+famille, il se trouvait aussi des femmes distinguées; mais, à la cour,
+elles avaient encore moins d'importance que nous.
+
+Auprès de sa mère, on vivait, je crois, fort ennuyeusement; paisiblement
+et simplement auprès de madame Joseph Bonaparte. Madame Louis Bonaparte
+s'entourait de ses compagnes de pension, et conservait avec elles,
+autant qu'elle le pouvait, la familiarité de leurs jeunes années. Chez
+madame Murat, tout était réglé, même un peu guindé, mais prescrit avec
+ordre et justice. L'opinion publique a cru pouvoir juger légèrement ce
+qui se passait chez la princesse Borghèse; sa conduite jetait un reflet
+fâcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour.
+
+Il ne sera peut-être pas inutile de s'arrêter aussi quelques moments sur
+les personnages distingués dans les lettres et dans les arts, et sur les
+ouvrages qui parurent depuis la fondation du Consulat jusqu'à cette
+année 1806. Parmi les premiers, j'en trouve quatre d'abord dont je puis
+parler avec un peu de détail[71].
+
+ [Note 71: Jacques Delille, M. de Chateaubriand, madame de
+ Staël, madame de Genlis.]
+
+Jacques Delille, que nous connaissons plus habituellement sous le titre
+de l'abbé de Delille, avait vu s'écouler les plus belles années de sa
+vie dans les temps qui ont précédé notre Révolution. Il unissait à
+l'éclat d'un grand talent les agréments d'un esprit aimable et d'un
+caractère plein de charme. Il acquit dans le monde le titre d'abbé,
+parce qu'autrefois il suffisait pour donner un rang; il l'a quitté
+depuis la Révolution, pour épouser une personne point mal née, médiocre,
+assez peu agréable, mais dont les soins lui étaient devenus nécessaires.
+Accueilli toujours par la meilleure compagnie de Paris, très bien traité
+de la reine Marie-Antoinette, comblé de bontés par Mgr le comte
+d'Artois, il ne connut guère que les douceurs de l'état d'homme de
+lettres. Il fut aimé, fêté, soigné; il avait une grâce et une fine
+naïveté d'esprit tout à fait remarquables. Rien n'était comparable à la
+magie de sa diction; quand il récitait des vers, on se disputait le
+plaisir de l'entendre. Les scènes sanglantes de la Révolution
+effarouchèrent cette âme jeune et douce; il émigra, et reçut partout en
+Europe un accueil qui consola son exil. Cependant, quand Bonaparte eut
+rétabli l'ordre en France, M. Delille désira d'y rentrer, et il vint à
+Paris avec sa femme, déjà âgé, presque aveugle, mais toujours
+parfaitement aimable et chargé de beaux ouvrages qu'il tenait à publier
+dans sa patrie. On le rechercha de nouveau, les gens de lettres se
+pressèrent autour de lui, Bonaparte lui fit faire quelques avances. La
+chaire dans laquelle il professait avec beaucoup de talent les principes
+de la littérature française lui fut rendue, des pensions lui furent
+offertes, comme prix de quelques vers louangeurs. Mais M. Delille,
+voulant conserver la liberté de ses souvenirs, qui l'attachaient
+irrévocablement à la maison de Bourbon, se retira dans un quartier
+écarté, échappa aux caresses et aux offres, et, se livrant exclusivement
+au travail, il répondit à tout par ses vers de _l'Homme des champs_:
+
+ Auguste triomphant pour Virgile fut juste.
+ J'imitai le poète, imitez donc Auguste,
+ Et laissez-moi sans nom, sans fortune et sans fers,
+ Rêver au bruit des eaux, de la lyre et des vers[72].
+
+ [Note 72: Nous eûmes de lui, dans l'espace de quelques
+ années, les traductions de _l'Énéide_ et du _Paradis perdu_,
+ _l'Homme des champs_, _l'Imagination_, quelques autres poèmes
+ encore, et enfin _la Pitié_, qui ne parut que cartonnée, par
+ ordre de la police.]
+
+Si Bonaparte conçut quelque humeur de cette résistance, il ne le
+témoigna point; l'estime et l'affection générale furent l'égide qui
+couvrit toujours l'aimable poète. Il vécut donc paisible et mourut trop
+tôt, puisque, avec les sentiments qu'il a conservés, il n'a pas joui du
+retour des princes qu'il n'avait cessé d'aimer.
+
+Dans le temps que Bonaparte n'était encore que consul, et qu'il
+s'amusait à poursuivre jusqu'aux plus petites évidences, il eut
+fantaisie de se faire voir à M. Delille, espérant peut-être le gagner,
+ou du moins l'éblouir. Madame Bacciochi fut chargée d'inviter le poète à
+passer une soirée chez elle; quelques personnes, parmi lesquelles je me
+trouvais, furent conviées. Le premier consul survint. Il y avait bien
+dans son entrée quelque chose de l'appareil éclatant de Jupiter Tonnant,
+car il était environné d'un grand nombre d'aides de camp qui se
+rangèrent en haie, ne se montrant pas peu surpris de voir leur général
+se déranger, pour faire des frais auprès de ce chétif vieillard, vêtu
+d'un habit noir, et que, je crois, ils effrayaient un peu. Bonaparte,
+par contenance, se plaça à une table de jeu, où il me fit appeler.
+J'étais dans ce salon la seule femme dont le nom ne fût point inconnu à
+M. Delille, et je compris que Bonaparte m'avait choisie comme le lien
+entre le temps du poète et celui du consul. Je m'efforçai d'établir une
+sorte de relation; Bonaparte consentit à ce que la conversation fût
+littéraire, et d'abord notre poète ne parut point insensible aux
+prévenances d'un tel personnage. Tous deux s'animèrent, mais chacun à sa
+manière; je remarquai bientôt que ni l'un ni l'autre ne parvenaient à
+produire l'effet réciproque auquel ils prétendaient tous deux. Bonaparte
+aimait à parler, M. Delille était un peu bavard et fort conteur; ils
+s'interrompaient mutuellement, ils ne s'écoutaient point, leurs discours
+se choquaient au lieu de se répondre; ils étaient habitués tous deux à
+être loués; ils se sentirent avertis promptement qu'ils ne gagneraient
+rien l'un sur l'autre, et finirent par se séparer assez fatigués, et
+peut être mécontents.
+
+Après cette soirée, M. Delille disait que la conversation du consul
+sentait _la poudre à canon_; Bonaparte trouvait que le vieux poète
+_radotait l'esprit_.
+
+Je ne sais pas bien les particularités de la jeunesse de M. de
+Chateaubriand. Ayant émigré avec sa famille, il connut en Angleterre M.
+de Fontanes, qui vit ses premiers manuscrits, et le fortifia dans
+l'intention d'écrire. À son retour en France, il reprit ses relations
+avec lui, et je crois bien qu'il fut présenté au premier consul par M.
+de Fontanes. Ayant publié _le Génie du christianisme_, lors du concordat
+de 1801, il crut devoir dédier son ouvrage au _restaurateur de la
+religion_. Il était peu riche; ses goûts, la nature un peu désordonnée
+de son caractère, un fonds d'ambition assez fort, quoique vague, une
+excessive vanité lui inspirèrent le désir et le besoin de se rattacher à
+quelque chose. Je ne sais pas bien sous quel titre il fut employé dans
+une légation à Rome. Il s'y conduisit toutefois imprudemment; il blessa
+Bonaparte. L'humeur qu'il lui causa, jointe à l'indignation qu'il
+éprouva de la mort de M. le duc d'Enghien, les brouillèrent
+complètement. M. de Chateaubriand, de retour à Paris, se vit entouré de
+femmes qui le saluèrent et l'exaltèrent comme une victime; il embrassa
+assez vivement le système d'opinion qu'il a suivi depuis; il n'était ni
+dans son goût, ni dans son talent, d'échapper au monde et de se faire
+oublier. Devenu un objet de surveillance, il en tira vanité. Ceux qui
+prétendent le connaître intimement disent que si Bonaparte, au lieu de
+le poursuivre, avait paru vouloir rendre plus de justice à son mérite,
+il l'eût depuis, et toujours, séduit facilement. L'écrivain n'eût point
+été insensible à des louanges venues de si haut. Je rapporte cette
+opinion, sans assurer qu'elle soit fondée; je sais bien qu'elle était
+celle de l'empereur, qui disait assez volontiers: «Mon embarras n'est
+point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il
+s'estime.» Quoi qu'il en soit, il se tint à part, et ne fréquenta que
+les cercles d'opposition. Son voyage en terre sainte le fit oublier
+pendant quelque temps; il reparut tout à coup, et publia _les Martyrs_.
+Les idées religieuses qu'on retrouvait à chaque page de ses ouvrages,
+ornées du coloris de son brillant talent, firent de ses admirateurs
+comme une secte, et lui suscitèrent des ennemis parmi les écrivains
+philosophiques. Les journaux le louèrent et l'attaquèrent; il s'établit
+sur lui une sorte de controverse, quelquefois assez amère, que
+l'empereur favorisa, «parce que, disait-il, cette controverse occupe la
+belle société».
+
+À l'époque où _les Martyrs_ parurent, une manière de conspiration
+royaliste éclata en Bretagne.
+
+Un des cousins de M. de Chateaubriand, convaincu d'y avoir trempé, fut
+conduit à Paris, jugé et condamné à mort. J'étais liée avec des amis
+intimes de M. de Chateaubriand; ils me l'amenèrent, et m'engagèrent, de
+concert avec lui, à solliciter, par le moyen de l'impératrice, la grâce
+de son parent. Je lui demandai de me donner une lettre pour l'empereur;
+il s'y refusa, en me montrant une grande répugnance, mais il consentit à
+écrire à madame Bonaparte. Il me donna, en même temps, un exemplaire des
+_Martyrs_, espérant que Bonaparte parcourrait le livre et s'adoucirait
+en faveur de l'auteur. Comme je n'étais pas sûre que ce motif suffît
+pour apaiser l'empereur, je répondis à M. de Chateaubriand que je lui
+conseillais d'essayer de plusieurs moyens à la fois. «Vous êtes parent,
+lui dis-je, de M. de Malesherbes; c'est un nom qu'on peut prononcer
+devant qui que ce soit avec la certitude d'obtenir égard et respect[73].
+Essayons de le faire valoir, et appuyez-vous sur lui en écrivant à
+l'impératrice.»
+
+ [Note 73: Bonaparte a rendu à madame de Montboissier,
+ émigrée rentrée, une partie de ses biens, par la raison
+ qu'elle était fille de M. de Malesherbes.]
+
+M. de Chateaubriand me causa une vive surprise en repoussant ce conseil.
+Il me laissa entrevoir que son amour-propre serait blessé s'il
+n'obtenait pas personnellement ce qu'il demandait. Son orgueil d'auteur
+l'emportait visiblement sur le reste, et voulait arriver jusqu'à
+l'empereur. Il n'écrivit donc pas précisément ce que j'aurais voulu; je
+ne laissai pas de porter sa lettre. Je l'appuyai de mon mieux, je parlai
+même à l'empereur, et je saisis un bon moment pour lui lire quelques
+pages des _Martyrs_; enfin je rappelai M. de Malesherbes.
+
+«Vous êtes un avocat qui ne manque point d'habileté,» me dit l'empereur,
+«mais vous savez mal toute cette affaire. J'ai besoin de faire un
+exemple en Bretagne; il tombera sur un homme assez peu intéressant; car
+le parent de M. de Chateaubriand a une médiocre réputation. Je sais, à
+n'en pouvoir douter, qu'au fond son cousin ne s'en soucie guère, et ce
+qui me le prouve même, c'est la nature des démarches qu'il vous fait
+faire. Il a l'enfantillage de ne point m'écrire, à moi; sa lettre à
+l'impératrice est sèche et un peu hautaine; il voudrait m'imposer
+l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de _ma politique_,
+et, en conscience, cela ne doit point l'humilier. J'ai besoin de faire
+un exemple en Bretagne, pour éviter une foule de petites persécutions
+politiques. Ceci donnera à M. de Chateaubriand l'occasion d'écrire
+quelques pages pathétiques qu'il lira dans le faubourg Saint-Germain.
+Les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera.»
+
+Il était impossible d'ébranler une volonté exprimée d'une manière qui
+vous déjouait ainsi. Tout ce que l'impératrice et moi nous tentâmes fut
+inutile, et la condamnation fut exécutée. Le jour même, je reçus un
+petit billet de M. de Chateaubriand, qui, malgré moi, me rappela les
+paroles de Bonaparte. Il m'écrivait qu'il avait cru devoir assister à la
+mort de son parent, et qu'il avait frissonné en voyant des chiens se
+désaltérer, après, dans son sang. Tout le billet était écrit sur ce ton.
+J'étais émue, il me glaça; je ne sais si c'est moi ou lui qu'il faut
+accuser. Peu de jours après, M. de Chateaubriand, en grand deuil, ne
+paraissait point fort affligé, mais son irritation contre l'empereur
+s'était fortement accrue.
+
+Cet événement me mit en relation avec lui. Ses ouvrages me plaisaient,
+sa présence troubla mon goût pour eux. Il était, et il est encore, fort
+gâté par une partie de la société, surtout par les femmes. Il impose à
+qui le fréquente un assez grand embarras, parce qu'on voit promptement
+qu'on n'a rien à lui apprendre sur ce qu'il vaut. Partout il prend la
+première place, s'y trouve à l'aise, et alors devient assez aimable.
+Mais ses paroles, qui annoncent une imagination vive, découvrent en même
+temps un fonds de sécheresse de coeur, et une personnalité peu ou point
+dissimulée. Ses ouvrages sont religieux, ses paroles n'indiquent pas
+toujours de saintes convictions. Il est sérieux quand il écrit; il
+manque de gravité dans son attitude. Sa figure est belle, sa taille un
+peu contrefaite, et il est minutieux et affecté dans sa toilette. Il
+paraîtrait que ce qu'il aime le mieux de l'amour, c'est ce qu'on appelle
+communément _les bonnes fortunes_. L'évidence est ce qu'il préfère à
+tout, il a des adeptes plutôt que des amis; enfin j'ai conclu de tout ce
+que j'ai vu qu'il valait mieux le lire que le connaître. Plus tard, je
+raconterai ce qui lui arriva au sujet des prix décennaux.
+
+J'ai à peine vu madame de Staël, mais j'ai été entourée de personnes qui
+l'ont beaucoup connue. Ma mère et quelques-unes de mes parentes la
+fréquentèrent dans sa jeunesse, et m'ont souvent raconté que, dès ses
+premières années, elle annonça un caractère qui devait la placer en
+dehors de presque toutes les habitudes sociales. À l'âge de quinze ans,
+son esprit dévorait déjà les lectures les plus abstraites, les ouvrages
+les plus passionnés. Le fameux Franclieu de Genève, la trouvant un jour
+avec un volume de J.-J. Rousseau dans les mains, et entourée de livres
+de tout genre, dit à sa mère, madame Necker: «Prenez-y garde, vous
+rendrez votre fille folle, ou imbécile.» Ce jugement sévère ne se
+réalisa sur aucun des deux points; on peut dire cependant qu'il y a bien
+eu quelque sorte d'égarement de l'esprit dans la manière dont madame de
+Staël a entendu son métier de femme au milieu du monde. Entourée chez
+son père d'un cercle composé de ce que la ville offrait d'hommes
+célèbres dans tous les genres, excitée par les conversations qu'elle
+entendait, et par sa propre nature, ses facultés intellectuelles se
+développèrent à l'excès peut-être. Elle prit le goût de cette brillante
+controverse qu'elle a tant pratiquée depuis, et où elle se montra si
+piquante et si distinguée. C'était une personne animée jusqu'à
+l'agitation, parfaitement vraie et naturelle, qui sentait avec force et
+exprimait avec feu. Tourmentée par une imagination qui la consumait,
+trop ardente à l'éclat et au succès, gênée par les lois de la société
+qui contiennent les femmes dans un cercle borné, elle brava tout,
+surmonta tout, et souffrit beaucoup de cette lutte orageuse entre le
+démon qui la poussait, et les convenances qui ne purent la retenir.
+
+Elle eut le malheur d'être excessivement laide et de s'en affliger, car
+il semblait qu'elle portât au dedans d'elle le besoin de tous les
+succès. Avec un visage passable, peut-être eût-elle été plus heureuse,
+parce qu'elle eût été plus calme. Il y avait dans son âme trop
+d'habitudes passionnées pour qu'elle n'ait pas beaucoup aimé, trop
+d'imagination dans son esprit pour qu'elle n'ait pas cru souvent qu'elle
+aimait. La célébrité qu'elle acquit lui attira des hommages, sa vanité
+s'en réjouit. Quoiqu'elle eût un grand fonds de bonté, elle a excité la
+haine et l'envie; elle effrayait les femmes, elle blessait une foule
+d'hommes auxquels elle se croyait supérieure. Cependant quelques amis
+lui sont demeurés fidèles, et son dévouement, à elle, était toujours
+complet.
+
+Quand Bonaparte parvint au consulat, on sait quelle célébrité madame de
+Staël avait déjà acquise par ses opinions, sa conduite et ses ouvrages.
+Un personnage tel que Bonaparte excita la curiosité, et d'abord un peu
+l'enthousiasme, d'une femme si éveillée sur tout ce qui était
+remarquable. Elle se passionna pour lui, le chercha, le poursuivit
+partout. Elle crut que le concours heureux de tant de qualités
+distinguées, de tant de circonstances favorables, devaient chez lui
+tourner au profit de la liberté, son idole favorite; mais elle
+effaroucha promptement Bonaparte, qui ne voulait être ni observé ni
+deviné. Madame de Staël, après l'avoir inquiété, lui déplut. Il reçut
+ses avances froidement; il la déconcerta par des paroles fermes et
+quelquefois sèches. Il blessa quelques-unes de ses opinions; une sorte
+de défiance s'établit entre eux, et, comme ils étaient tous deux
+passionnés, cette défiance ne tarda point à se changer en haine.
+
+À Paris, madame de Staël recevait beaucoup de monde, on traitait chez
+elle avec liberté toutes les questions politiques. Louis Bonaparte, fort
+jeune, la visitait quelquefois, et prenait plaisir à sa conversation;
+son frère s'en inquiéta, lui défendit cette société, et le fit
+surveiller. On y voyait des gens de lettres, des publicistes, des hommes
+de la Révolution, des grands seigneurs. «Cette femme, disait le premier
+consul, apprend à penser à ceux qui ne s'en aviseraient point, ou qui
+l'avaient oublié.» Et cela était assez vrai. La publication de certains
+ouvrages de M. Necker acheva de l'irriter; il la bannit de France, et se
+fit un tort réel par cet acte de persécution si arbitraire. Bien plus,
+comme rien n'échauffe comme une première injustice, il poursuivit même
+les personnes qui crurent devoir lui rendre des soins dans son exil. Ses
+ouvrages, à l'exception de ses romans, furent tronqués en paraissant en
+France; tous les journaux eurent l'ordre d'en dire du mal; on s'acharna
+sur elle sans aucune générosité. Tandis qu'elle était repoussée de son
+pays, les étrangers l'accueillaient avec distinction. Son talent se
+fortifia des traverses de sa vie, et parvint à un degré d'élévation que
+beaucoup d'hommes lui auraient envié. Si madame de Staël avait su
+réunir à la bonté de son coeur, à l'éclat, je dirais presque de son
+génie, les avantages d'une vie tranquille, elle eût évité la plupart de
+ses malheurs, et saisi de son vivant le rang distingué qu'on ne pourra
+lui refuser longtemps parmi les écrivains de son siècle. Il y a dans ses
+ouvrages des aperçus élevés, forts et utiles, une chaleur qui vient de
+l'âme, une vivacité d'imagination quelquefois excessive; elle manque de
+clarté et de goût. En lisant ses écrits, on voit qu'ils sont les
+résultats d'une nature agitée que l'ordre et la régularité fatiguaient
+un peu. Sa vie ne fut point précisément celle d'une femme, et ne pouvait
+pas être celle d'un homme; le repos lui a manqué; c'est une privation
+sans remède pour le bonheur, et même pour le talent.
+
+Après la première Restauration, madame de Staël est rentrée en France,
+au comble de la joie de se retrouver dans sa patrie, et d'y apercevoir
+l'aurore du régime constitutionnel qu'elle avait tant souhaité. Le
+retour de Bonaparte la frappa de terreur. Elle se vit errante encore une
+fois, mais son exil ne dura que _cent jours_. Elle reparut avec le roi;
+elle était heureuse, elle venait de marier sa fille au duc de Broglie,
+qui unit à la considération de son nom celle que doit obtenir un esprit
+sage et distingué; la libération de la France la satisfaisait; ses amis
+l'entouraient, le monde se pressait autour d'elle. Ce fut à ce moment
+que la mort la frappa, à l'âge de cinquante ans[74]. Le dernier ouvrage
+qu'elle n'avait point terminé, et qu'on a publié depuis sa mort, la fait
+connaître entièrement[75]. Cet ouvrage peint de même aussi le temps où
+elle a vécu, et donne une idée nette et juste du siècle qui l'a
+enfantée, qui pouvait seul la produire, et dont elle n'est pas un des
+moindres résultats.
+
+J'ai quelquefois entendu Bonaparte parler de madame de Staël. La haine
+qu'il lui portait était bien un peu fondée sur cette sorte de jalousie
+que lui inspiraient toutes les supériorités dont il ne pouvait se rendre
+le maître, et ses discours étaient souvent d'une amertume qui la
+grandissait malgré lui, en le rapetissant lui-même pour ceux qui
+l'écoutaient dans la plénitude de leur raison.
+
+ [Note 74: En 1817.]
+
+ [Note 75: _Considérations sur la Révolution française_
+ (P. R.)]
+
+Tandis que madame de Staël pouvait se plaindre si justement des
+poursuites dont elle fut l'objet, il est une autre femme assurément très
+inférieure, et moins célèbre, qui n'eut qu'à se louer de la protection
+que l'empereur lui accorda. Ce fut madame de Genlis. À la vérité, il ne
+trouva chez elle ni talent ni opinions qui lui fussent contraires. Elle
+avait aimé et exalté la Révolution; elle sut profiter de toutes ses
+libertés. Devenue vieille, un peu prude et dévote, elle s'attacha à
+l'ordre, et manifesta par cette raison, ou sous ce prétexte, une
+profonde admiration pour Bonaparte. Il en fut flatté; il lui donna une
+pension, et l'autorisa à une sorte de correspondance avec lui, dans
+laquelle elle l'avertissait de ce qu'elle lui croyait utile, et lui
+apprenait de l'ancien régime ce qu'il voulait savoir. Elle aimait et
+protégeait M. Fiévée, alors fort jeune écrivain; elle le fit entrer dans
+cette correspondance, et ce fut ainsi qu'il s'établit entre lui et
+Bonaparte cette sorte de relation dont il s'est vanté depuis. Tout en
+tirant parti des admirations de madame de Genlis, Bonaparte la jugeait
+assez bien. Il s'exprima une fois sur elle, devant moi, d'une manière
+fort piquante, en disant à propos de cette espèce de pruderie qui se
+fait remarquer dans tous ses ouvrages: «Quand madame de Genlis veut
+définir la vertu, elle en parle toujours comme d'une découverte.»
+
+La Restauration n'a point rétabli de relations entre madame de Genlis et
+la maison d'Orléans. M. le duc d'Orléans n'a voulu la voir qu'une fois.
+Il s'est contenté de lui continuer la pension de l'empereur.
+
+Ces deux femmes ne furent pas les seules qui publièrent des ouvrages
+sous le règne de Bonaparte. J'en pourrais citer quelques-unes, à la tête
+desquelles il faudrait mettre madame Cottin, si distinguée par la
+chaleur d'une imagination passionnée qui se communiquait à son style;
+madame de Flahault, qui épousa, au commencement de ce siècle, M. de
+Souza, alors ambassadeur du Portugal, et qui a composé de jolis romans.
+Il en est d'autres encore dont on trouvera les noms dans tous les
+journaux du temps. Les romans se sont multipliés en France depuis trente
+ans, et, par leur lecture seule, on peut assez bien saisir la marche
+qu'a suivie l'esprit français depuis la Révolution. Le désordre des
+premières années de cette révolution détournèrent d'abord l'esprit de
+foules ces jouissances auxquelles il ne prend intérêt que lorsqu'il est
+en repos. La jeunesse manqua communément d'éducation, les dissidences
+des partis détruisirent l'opinion publique. Dans le moment où ce grand
+régulateur avait entièrement disparu, la médiocrité put se montrer sans
+inquiétude; on risqua toute espèce d'essais en littérature, et les
+conceptions de l'imagination, toujours plus faciles à proportion
+qu'elles sont plus bizarres, se publièrent très impunément. Les âmes,
+échauffées par les événements, se livraient à une exaltation qu'on
+retrouvait surtout dans l'invention des fables et dans le style de nos
+romans. La liberté, qui manquait aux hommes, peut seule développer, avec
+grandeur et profit pour le génie, les émotions que nos grands orages
+politiques leur avaient fait éprouver. Mais, dans tout les temps, sous
+tous les règnes, les femmes peuvent parler et écrire sur l'amour, et
+chez elles la disposition générale tourna au profit des ouvrages de ce
+genre. Ce n'était plus l'élégance régulière de madame de la Fayette, la
+recherche spirituelle et fine de madame Riccoboni; on ne s'amusa plus à
+décrire les usages des cours, les habitudes d'un état de société à peu
+près détruit; mais on représenta des scènes fortes, des sentiments
+passionnés, la nature humaine aux prises avec des situations un peu
+désordonnées. On dévoila souvent le coeur dans ces fables animées, et
+quelques hommes même, pour donner le change à leurs sensations actives
+et contenues, se livrèrent aussi à ce genre de composition.
+
+Au reste, il y a quelque chose de vrai et de naturel dans le ton des
+ouvrages publiés depuis l'époque dont nous parlons, et, même dans les
+romans, l'exaltation a plutôt trop de force que d'affectation. Du moins,
+elle n'est point, en général, déviée par un goût faux. L'égarement de
+notre Révolution a ébranlé la société française; plus tard cette société
+n'a pu se reformer sur les mêmes errements. Chacun des individus qui la
+composaient s'est non seulement déplacé, mais a même entièrement changé.
+Les usages purement de convention ont à peu près disparu, et les
+relations, les discours, les écrits, les tableaux se sont ressentis de
+cette différence. On a donc cherché des émotions plus fortes et plus
+vraies, parce que le malheur développe l'habitude des sensations
+profondes. Bonaparte ne fit rien reculer, mais il comprima. Le retour
+d'un ordre régulier dans le gouvernement ramena celui de ce que M. de
+Fontanes appelait _les bonnes lettres_. On sentit que le bon goût, la
+décence, la mesure devaient entrer pour quelque France, les modèles
+passés dont on cherchait à ne point s'écarter, firent que tout ce qu'on
+produisit fut en général marqué au coin de l'élégance et de la
+correction. Tous ceux qui se mêlaient d'écrire écrivaient à peu près
+bien; mais on se tenait dans une prudente médiocrité, car c'est toujours
+la force de la pensée qui fait la première qualité du génie, et, quand
+la pensée se trouve restreinte, on se borne à perfectionner la
+rédaction. On mit donc _toute sa conscience_ à faire le mieux possible
+ce qui était permis; de là cette teinte uniforme qui me semble répandue
+sur la plupart des ouvrages du commencement de ce siècle. Mais,
+aujourd'hui, la liberté qu'on vient d'obtenir pouvant s'étendre sur tous
+les points à la fois, ces mêmes progrès de rédaction ne seront point
+inutiles, et nous avons légué à nos enfants des habitudes de
+perfectionnement d'exécution, dont l'essor du génie s'enrichira à son
+tour.
+
+J'ai dit toutefois que, la force nous étant défendue, du moins le
+naturel nous resta, et, en effet, on le retrouve dans la plupart des
+productions littéraires de notre temps. Le théâtre, qui craignit de
+représenter les vices ou les ridicules de chaque classe parce que toutes
+les classes étaient recréées nouvellement par Bonaparte et qu'il
+fallait partout respecter son ouvrage, se débarrassa de l'afféterie des
+temps qui avaient précédé la Révolution. À la tête de nos auteurs
+comiques, il faut placer Picard, qui souvent, avec originalité et
+gaieté, a donné l'idée des moeurs et des usages de Paris sous le
+gouvernement du Directoire; après lui, Duval et quelques auteurs de
+jolis opéras-comiques. Nous avons vu naître et mourir des poètes
+distingués: Legouvé, qui avait débuté par _la Mort d'Abel_, qui fit,
+depuis _la Mort d'Henri IV_, et composa de jolies poésies fugitives;
+Arnault, auteur de _Marius à Minturnes_; Raynouard, qui eut un grand
+succès dans _les Templiers_; Lemercier, qui débuta par _Agamemnon_, le
+meilleur de ses ouvrages; Chénier, dont le talent porta une empreinte
+trop révolutionnaire, mais qui montra quelque connaissance du tragique.
+
+Viennent ensuite une foule de poètes[76], tous plus ou moins élèves de
+M. Delille, et qui, ayant appris de lui la facilité de rimer élégamment,
+célébrèrent les charmes de la campagne, des plaisirs simples et du
+repos, au bruit du canon que Bonaparte faisait résonner d'un bout à
+l'autre de l'Europe. Je ne m'engagerai point dans une longue
+nomenclature qu'on pourra trouver partout. Il se fit de bonnes
+traductions. On écrivit peu d'histoires; les temps étaient arrivés où il
+eût fallu les tracer fortement, et personne ne s'en fût avisé. On était
+heureusement dégoûté de ce ton léger et moqueur de la philosophie du
+dernier siècle, qui, renversant toutes les croyances à l'aide du
+ridicule, parvint à flétrir les choses les plus sérieuses de la vie, et
+fit un dogme intolérant et railleur de l'irréligion. L'expérience du
+malheur commençait à repousser l'impiété; l'esprit des hommes se sentait
+attiré vers une meilleure route; il l'a toujours suivie, quoique un peu
+lentement[77].
+
+ [Note 76: Tels que Esménard, Parseval-Grandmaison, Luce
+ de Lancival, Campenon, Michaud, etc.]
+
+ [Note 77: Voici ce que pensait mon père de ce chapitre
+ d'histoire littéraire: «Les jugements de ma mère sur la
+ littérature et sur les arts pourront paraître un peu
+ incohérents. C'est, en effet, sous ce rapport qu'il lui
+ restait le plus de ce que j'oserais appeler _les préjugés_ de
+ son éducation. Elle avait une admiration de parti pris pour
+ Louis XIV, avec des aspirations politiques qui seraient
+ insensées, si le gouvernement de Louis XIV était le modèle du
+ gouvernement. De même, elle s'était attachée à la régularité
+ un peu froide et factice de la littérature de ce règne, au
+ point d'en faire le signe et le caractère de la beauté; et
+ cependant, ce qu'elle aimait le mieux quand sa conscience
+ classique n'était pas avertie, c'étaient les choses fortes et
+ vives, naturelles et inattendues. Elle avait, toute jeune,
+ préféré Rousseau à tout. Dès qu'elle eut entrevu la lumière
+ politique, elle s'enthousiasma pour madame de Staël; les
+ nouveautés de Chateaubriand l'avaient séduite. Elle a vu
+ poindre l'aurore du mouvement romantique; elle était
+ passionnée pour les romans de Walter Scott, pour la
+ _Parisina_ et le _Childe Harold_ de Byron, et pour les
+ tragédies de Schiller. Cependant elle paraît penser que la
+ littérature du temps de la Révolution a été désordonnée,
+ applaudir au retour, aux progrès, sous l'Empire, des formes
+ du style correct et de la composition décente, et croire
+ foncièrement, comme tout son temps au reste, qu'elle avait
+ assisté à une renaissance des arts du meilleur aloi.
+
+ »Ce qu'elle dit de Chateaubriand est un peu sec. Elle ne
+ parle pas assez du goût qu'elle avait pour son talent et qui
+ était assez vif. Il est vrai que son rôle et ses écrits, de
+ 1815 à 1820, lui déplurent beaucoup, et, comme son caractère
+ ne lui avait jamais agréé, elle se laissait aller à quelque
+ sévérité à son égard. Elle l'avait attiré chez elle, de loin
+ en loin, sous l'Empire. Elle aimait qu'il eût l'air de
+ l'apprécier. Il est cependant vrai que sa manière _sèche et
+ pincée_ ne lui allait pas; et cette manière, il ne la
+ quittait que pour prendre un certain laisser aller moqueur et
+ dégoûté, insouciant, voltairien, qu'il n'eut jamais avec
+ elle, et qui ne lui aurait pas convenu davantage. C'est sous
+ ce dernier aspect de _sans façon_ et d'artiste un peu
+ débraillé que le présentait une partie de la société qui
+ l'avait assez connu, et notamment Molé, qui avait eu avec lui
+ quelque camaraderie. Dans ce qu'on pourrait appeler _la
+ société du faubourg Saint-Honoré_, on jugeait Chateaubriand
+ sévèrement. Ma mère avait vécu loin de madame de Staël; elle
+ avait contre elle les préventions de son éducation et de sa
+ société. Elle n'en entendit guère parler à gens qui l'eussent
+ connue qu'à M. de Talleyrand, qui s'en moquait, et qui était
+ mal pour elle. Comme nos impressions sont beaucoup moins
+ indépendantes de nos opinions qu'il ne le faudrait, celles de
+ ma mère l'empêchèrent d'abord de sentir aussi vivement
+ l'esprit et le talent de madame de Staël qu'elle ne l'aurait
+ dû avec sa propre nature. Ce n'est pas qu'elle n'aimât
+ _Corinne_ et _Delphine_; mais elle craignait de les aimer, et
+ ce n'était jamais qu'avec des scrupules et des restrictions
+ qu'on se laissait aller, du temps de sa jeunesse, à
+ l'admiration d'ouvrages où l'on croyait entrevoir quelque
+ influence de la philosophie ou de la Révolution. Tout cela
+ était fort changé en 1818. Il y a cependant des traces
+ marquées de l'ancienne manière dont ma mère la jugeait dans
+ ce qu'elle dit ici de sa personne, et même de ses écrits. Je
+ ne puis m'empêcher de sourire un peu quand je la vois donner
+ le _repos_ comme une des conditions du talent. C'est bien là
+ une idée du XVIIe siècle, ou plutôt de la manière dont les
+ rhéteurs du temps nous faisaient juger le XVIIe siècle.» (P.
+ R.)]
+
+Les arts, qui n'ont pas tant besoin de liberté que les lettres, n'ont
+pas cessé de faire des progrès. Mais j'ai déjà dit ailleurs qu'ils ont
+eu pourtant leur part de la gêne générale. Parmi nos plus fameux
+peintres, on a compté David, qui malheureusement flétrit sa réputation
+en se livrant aux plus dégoûtants égarements de l'enivrement
+révolutionnaire. Après avoir refusé en 1792 de peindre Louis XVI, parce
+que, disait-il, il ne voulait point que son pinceau retraçât les traits
+d'un tyran, il se soumit de fort bonne grâce devant Bonaparte, et le
+représenta sous toutes les formes. Viennent ensuite: Gérard, qui a l'ait
+tant de portraits historiques, une immortelle _Bataille d'Austerlitz_,
+et tout à l'heure une _Entrée de Henri IV à Paris_, qui a remué toutes
+les émotions vraiment françaises; Girodet, si recommandable par la
+pureté de son dessin et la hardiesse de ses conceptions; Gros, peintre
+éminemment dramatique; Guérin, dont le pinceau ébranle toutes les
+facultés sensibles de l'âme; Isabey, si habile et si spirituel dans ses
+miniatures; une foule d'autres encore, dans tous les genres.
+
+L'empereur les protégea tous. La peinture se saisit des sujets qui
+pouvaient animer ses pinceaux; l'argent fut prodigué aux artistes. La
+Révolution les avait placés dans la société; ils y occupèrent un rang
+agréable et quelquefois utile; ils dirigèrent la marche élégante du
+luxe; et, en même temps, s'animant sur les parties poétiques de notre
+Révolution et du règne impérial, ils les exploitèrent à leur profit.
+Bonaparte pouvait bien glacer l'expression des pensées fortes, mais il
+excitait les imaginations, et cela suffit à la plupart des poètes, et à
+tous les peintres.
+
+Les progrès des sciences ne furent nullement interrompus. Celles-ci
+n'inspirent aucune défiance, et sont utiles à tous les gouvernements.
+L'Institut de France compte des hommes fort distingués. Bonaparte les
+caressa tous; il en enrichit quelques-uns; il les décora même de ses
+nouvelles dignités. Il en fit entrer dans son Sénat. Il me semble que
+c'était faire honneur à ce corps, et que cette idée avait de la
+grandeur. Les savants n'ont, au reste, pas montré sous son règne plus
+d'indépendance que les autres classes. Le seul Lagrange, que Bonaparte
+fit aussi sénateur, vécut cependant assez loin de lui; mais MM. de
+Laplace, Lacépède, Monge, Berthollet, Cuvier et quelques autres
+acceptèrent ses faveurs avec empressement, et les payèrent d'une
+admiration soutenue.
+
+Par une sorte de conscience, je ne terminerai point ce chapitre sans
+dire un mot d'un grand nombre de musiciens qui ont aussi fait honneur à
+leur art. La musique s'est fort perfectionnée en France. Bonaparte avait
+pour l'école italienne un goût particulier. Les dépenses qu'il put faire
+et qu'il fit pour la transporter en France, nous furent utiles,
+quoiqu'il mît bien encore quelque chose de sa fantaisie dans la
+distribution de ses faveurs. Par exemple, il repoussa toujours
+Cherubini, parce que celui-ci, mécontent une fois d'une critique de
+Bonaparte, qui n'était encore que général, lui avait répondu un peu
+brusquement, «qu'on pouvait être habile sur le champ de bataille et ne
+point se connaître en harmonie». Il avait pris en gré Lesueur[78]. Il
+s'emporta au moment de la distribution des prix décennaux, parce que
+l'Institut ne proclama point ce compositeur, comme ayant mérité le prix.
+Mais, en général, il protégea fortement cet art. Je l'ai vu recevoir à
+la Malmaison le vieux Grétry, et le traiter avec une distinction
+remarquable.
+
+Grétry, Dalayrac, Méhul, Berton, Lesueur, Spontini, d'autres encore se
+distinguèrent sous l'Empire et reçurent des récompenses pour leurs
+ouvrages[79].
+
+ [Note 78: Auteur des opéras des _Bardes_ et de _Trajan_.]
+
+ [Note 79: Il est fort regrettable que ma grand'mère, qui
+ était bonne musicienne et qui faisait de jolies romances,
+ n'ait point donné plus de développement à son jugement sur
+ les musiciens de son temps. Pour l'empereur, je trouve dans
+ sa correspondance des lettres intéressantes à ce sujet. Les
+ voici:
+
+ «Monsieur Fouché, je vous prie de me faire connaître ce que
+ c'est qu'une pièce de _Don Juan_ qu'on veut donner à l'Opéra,
+ et pour laquelle on m'a demandé l'autorisation de la dépense.
+ Je désire connaître votre opinion sur cette pièce sous le
+ point de vue de l'esprit public.--Bologne, 4 messidor an XIII
+ (23 juin 1805).»
+
+
+ Ludwigsburg, 12 vendémiaire an XIV (4 octobre 1805)
+
+
+ «Mon frère, je pars cette nuit. Les événements vont devenir
+ tous les jours plus intéressants. Il suffit que vous fassiez
+ mettre dans _le Moniteur_ que l'empereur se porte bien, qu'il
+ était encore vendredi, 12 vendémiaire, à Ludwigsburg, que la
+ jonction de l'année avec les Bavarois est faite. J'ai entendu
+ hier au théâtre de cette cour l'opéra allemand de _Don Juan_;
+ j'imagine que la musique de cet opéra est la même que celle
+ de l'opéra qu'on donne à Paris; elle m'a paru fort bonne.» Le
+ même jour il écrivait au ministre de l'intérieur:
+
+ «Monsieur Champagny, je suis ici à la cour de Wurtemberg, et,
+ tout en faisant la guerre, j'y ai entendu hier de très bonne
+ musique. Le chant allemand m'a paru cependant un peu baroque.
+ La réserve marche-t-elle? Où en est la conscription de l'an
+ XIV?» (P. R.)]
+
+De même, les comédiens furent largement protégés. Ce que j'ai dit de la
+tendance de nos écrivains, peut aussi s'appliquer à l'art du théâtre. Le
+naturel a gagné dans la diction sur notre scène depuis la Révolution. Le
+goût a repoussé le gourmé dans le ton tragique, l'affectation dans la
+comédie. Talma et mademoiselle Mars ont surtout poussé fort loin
+l'alliance de l'art et de la nature. L'aisance, unie à la force, s'est
+aussi introduite dans la danse. Enfin, on peut dire qu'il y a de la
+simplicité, de l'élégance et de l'ensemble dans le système du goût
+français aujourd'hui, et que toutes les faussetés de fantaisie et de
+convention ont disparu.
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME.
+
+ * * * * *
+
+F. Aureau--Imprimerie de Lagny.
+
+
+
+
+TABLE
+DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+LIVRE PREMIER.
+(Suite.)
+
+CHAPITRE VIII. 1804. Pages Procès du général Moreau.--Condamnation de
+MM. de Polignac, de Rivière, etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de
+Louis XVIII.
+
+CHAPITRE IX. 1804.
+
+Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les
+grands officiers de la couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire
+du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de
+divorce.--Préparatifs du couronnement.
+
+CHAPITRE X. Décembre 1804.
+
+Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice.--Le
+couronnement.--Fêtes au champ de Mars, à l'Opéra, etc.--Cercles de
+l'impératrice.
+
+Pages CHAPITRE XI. 1805.
+
+Bonaparte amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de
+l'impératrice.--Intrigues du palais.--Murat est élevé au rang de
+prince.
+
+LIVRE II.
+
+1805-1808.
+
+CHAPITRE XII. 1805.
+
+Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre
+de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à
+l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de
+Piombino.--Représentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en
+Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de
+guerre contre l'Autriche.
+
+CHAPITRE XIII. 1805.
+
+Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la
+campagne.--Madame Louis Bonaparte.--_Les Templiers_.--Retour de
+l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre
+est déclarée.
+
+CHAPITRE XIV. 1805.
+
+M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ
+de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris
+pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg
+Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.
+
+Pages CHAPITRE XV. 1805.
+
+Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince
+Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de
+Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix.
+
+CHAPITRE XVI 1805-1806.
+
+État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis
+Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et
+proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie
+de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de
+Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.
+
+CHAPITRE XVII. 1806.
+
+Mort de Pitt.--Débats du Parlement anglais.--Travaux
+publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle
+étiquette.--Représentation de l'Opéra et de la Comédie
+française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame
+Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du
+palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.
+
+CHAPITRE XVIII 1806.
+
+Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses
+dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis
+Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de
+l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de
+l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.
+325
+
+Pages CHAPITRE XIX. 1806.
+
+La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les
+maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de
+Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les
+arts.
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME.
+
+ * * * * *
+
+Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac.
+
+[Illustration: partition musicale.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de madame de Rémusat (2/3), by
+Claire de Rémusat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
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+de France (BnF/Gallica)
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat (2/3), by Claire de Rémusat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Mémoires de madame de Rémusat (2/3)
+ publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
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+Author: Claire de Rémusat
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+Editor: Paul de Rémusat
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+Release Date: October 31, 2010 [EBook #33894]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
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+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1>
+
+<h4>1802-1808</h4>
+
+<h4>PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS</h4>
+
+<h3>PAUL DE RÉMUSAT</h3>
+
+<h5>SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE</h5>
+
+<h2>II</h2>
+
+<br><br>
+
+<h3>PARIS</h3>
+<h4>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h4>
+<h4>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4>
+<h5>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5>
+
+<h4>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h4>
+
+<h4>1880</h4>
+
+<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés.</h5>
+<br><br>
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h2>LIVRE PREMIER</h2>
+
+<h5>(Suite.)</h5>
+<a name="c8" id="c8"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>(1804.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Procès du général Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivière,
+etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII.</b></p>
+
+<p>La création de l'Empire avait distrait les esprits de la procédure du
+général Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accusés
+avaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus on
+avançait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau,
+condamnation qui chaque jour devenait plus nécessaire. J'ai l'intime
+conviction que l'empereur n'eût point laissé couler son sang. Moreau
+condamné et pardonné lui eût suffi; mais il avait besoin de répondre par
+un jugement positif à ceux qui l'accusaient d'avoir mis de la
+précipitation et de l'animosité personnelle dans cette affaire.</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont apporté quelque froideur dans l'examen de cet
+événement se sont accordés à trouver que Moreau avait montré de la
+faiblesse et une assez grande médiocrité d'esprit sur le banc des
+accusés; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles on
+s'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un homme
+déterminé qui convenait fièrement des hauts projets qui l'avaient animé,
+ni comme un innocent indigné d'une accusation qu'il n'a point méritée.
+Il tergiversa dans quelques-unes de ses réponses; il atténua un peu
+l'intérêt qu'il inspirait; mais, même alors, Bonaparte ne gagnait rien à
+cet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, et
+peut-être aussi la raison, n'en blâmait pas moins hautement un éclat
+qu'on attribuait toujours à la haine personnelle.</p>
+
+<p>Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans <i>le Moniteur</i>.
+Il était accompagné de lettres de Moreau écrites en 1795, avant le 18
+fructidor, qui prouvaient qu'à cette époque ce général, ayant été
+convaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrètes avec les
+princes, l'avait dénoncé au Directoire. Et quand, dans cette seconde
+conspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avait
+pas cru qu'il fût convenable de révéler au premier consul le secret d'un
+complot dans lequel il avait refusé d'entrer, on ne pouvait s'empêcher
+de demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manière si
+différente de la première.</p>
+
+<p>Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accusés. Il y en
+avait parmi eux qui déclaraient positivement qu'en Angleterre les
+Princes ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ils
+disaient que c'était sur cette espérance que Pichegru avait passé en
+France, et que les deux généraux avaient eu ensemble, conjointement avec
+Georges, quelques entrevues. Ils allaient même jusqu'à affirmer qu'à la
+suite de ces entretiens Pichegru s'était montré fort mécontent, se
+plaignant que Moreau ne le secondait qu'à moitié, et qu'il semblait
+vouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Un
+nommé Rolland alla même jusqu'à lui prêter ces paroles: «qu'il fallait,
+préalablement à tout, faire disparaître le premier consul».</p>
+
+<p>Moreau, interrogé à son tour, répondit que Pichegru, lorsqu'il était en
+Angleterre, lui avait fait demander s'il le servirait dans le cas où il
+voudrait obtenir sa rentrée en France, et qu'il avait promis de l'aider
+au succès de ce projet. On pourrait bien s'étonner que Pichegru, dénoncé
+quelques années auparavant par Moreau lui-même, s'adressât à lui pour
+demander sa radiation. Pichegru, interrogé, nia ces démarches, mais, en
+même temps, il nia aussi qu'il eût vu Moreau, quoique Moreau en convînt,
+et il ne voulut jamais appuyer sa venue en France que sur l'aversion que
+lui inspiraient les pays étrangers, et sur le désir qu'il éprouvait de
+rentrer dans sa patrie. Peu de temps après, il fut trouvé étranglé dans
+sa prison, sans qu'on ait jamais pu avérer les circonstances qui
+causèrent sa mort, ni comprendre les motifs qui auraient pu la rendre
+nécessaire<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Moreau convint donc d'avoir reçu chez lui Pichegru qui,
+disait-il, était venu le surprendre; mais, en même temps, il déclara
+qu'il avait positivement refusé d'entrer dans un projet qui remettrait
+la Maison de Bourbon sur le trône, puisque son retour devait
+compromettre la propriété des biens nationaux; et il ajouta que, pour ce
+qui le regardait personnellement, il avait répondu que ces prétentions
+seraient insensées, car il faudrait, pour qu'elles réussissent, qu'on
+eût fait disparaître le premier consul, les deux autres consuls, le
+gouverneur de Paris, et la garde. Il déclara n'avoir vu Pichegru qu'une
+fois, quoique d'autres accusés assurassent qu'il y avait eu plusieurs
+entrevues, et il demeura toujours sur ce système de défense, ne pouvant
+nier cependant qu'il avait découvert assez tard que Fresnières, son
+secrétaire intime, eût beaucoup de relations avec les conjurés. Ce
+secrétaire, dès le commencement de l'affaire, avait pris la fuite.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Il semble que l'auteur, ici comme dans un
+ chapitre précédent, ne soit pas assez précis sur la cause de
+ la mort du général Pichegru. C'était une opinion, fort
+ répandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur
+ expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on était
+ prompt à lui en prêter d'autres qu'auparavant ses plus grands
+ ennemis n'auraient osé lui imputer. Il est pourtant certain
+ qu'on n'a jamais établi l'intérêt qu'aurait eu Napoléon à ce
+ que l'accusé ne parût point devant ses juges. M. Thiers a
+ très fortement démontré que sa présence aux débats était
+ nécessaire. Toutes les dépositions des accusés de tous les
+ partis l'accablaient également, son crime légal était
+ certain, et il ne pouvait manquer d'être condamné, et de
+ paraître mériter sa condamnation. L'homme à redouter, c'était
+ Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art
+ existe à la faculté de médecine, établissant l'impossibilité
+ du suicide dans les conditions où l'on disait qu'il s'était
+ passé, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde
+ et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la
+ médecine légale, il y a plus de soixante-dix ans, était une
+ science bien conjecturale, et des travaux récents ont
+ démontré combien le suicide par strangulation est facile et
+ demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Georges Cadoudal répondit que son projet était d'attaquer de vive force
+le premier consul; qu'il n'avait pas douté que, dans Paris même, il ne
+se présentât des ennemis du régime actuel qui l'aideraient dans son
+entreprise; qu'il eût tenté de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII
+sur son trône. Mais il nia qu'il connût ni Pichegru, ni Moreau; il
+termina ses réponses par ces paroles: «Vous avez assez de victimes; je
+n'en veux pas augmenter le nombre.»</p>
+
+<p>Bonaparte parut frappé de la fermeté de ce caractère, et nous dit à
+cette occasion: «S'il était possible que je pusse sauver quelques-uns de
+ces assassins, ce serait à Georges que je ferais grâce.»</p>
+
+<p>M. de Polignac, l'aîné, répondit qu'il n'était venu secrètement en
+France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des
+chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'était aperçu qu'il était
+question d'un assassinat, il avait pensé à se retirer, et qu'il serait
+sorti de France, s'il n'eût pas été arrêté.</p>
+
+<p>M. de Rivière répondit de la même manière; et Jules de Polignac prouva
+qu'il avait seulement suivi son frère.</p>
+
+<p>Enfin, le 10 juin, vingt des accusés furent déclarés convaincus, et
+condamnés à la peine de mort. À leur tête était Georges Cadoudal, et
+parmi eux, le marquis de Rivière et le duc de Polignac.</p>
+
+<p>Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Léridan, Moreau et
+Rolland, étaient coupables d'avoir pris part à la conspiration, mais
+qu'il résultait de l'instruction et des débats des circonstances qui les
+rendaient excusables, et que la cour réduisait la peine encourue par les
+susnommés à une punition correctionnelle.</p>
+
+<p>J'étais à Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en
+fut atterré. Le grand juge s'était témérairement engagé vis-à-vis du
+premier consul à la condamnation <i>à mort</i> de Moreau, et Bonaparte
+éprouva un tel mécontentement, qu'il ne fut pas maître d'en dissimuler
+les effets. On a su avec quelle véhémente fureur, à sa première audience
+publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frère du général,
+qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de
+Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant <i>juge prévaricateur</i>,
+sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait
+à cette expression, et, peu après, il le destitua.</p>
+
+<p>Je revins à Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de
+Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une
+joie insultante pour l'empereur du dénouement de cet événement. Mais la
+noblesse était affligée de la condamnation de M. le duc de Polignac.</p>
+
+<p>J'étais avec ma mère et mon mari, déplorant les tristes effets de ces
+procédures et les nombreuses exécutions qui allaient suivre, quand on
+m'annonça tout à coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante
+madame Dandlau, fille d'Helvétius, que j'avais souvent rencontrée dans
+le monde. Toutes deux étaient en larmes. La première, grosse de quelques
+mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider à
+parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grâce de
+son époux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intérieur de
+Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rémusat, ma
+mère et moi, nous sentîmes tous trois les difficultés de l'entreprise;
+mais, tous trois, nous pensâmes, en même temps, qu'elles ne devaient
+point m'arrêter; et, comme nous avions quelques jours, à cause de
+l'appel que les condamnés avaient fait de leur jugement, j'engageai ces
+deux dames à se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud; je promis de
+les précéder de quelques heures, et de décider madame Bonaparte à les
+recevoir.</p>
+
+<p>En effet, je retournai à Saint-Cloud le lendemain, et il ne me fut pas
+difficile d'obtenir de mon excellente impératrice d'accueillir une si
+malheureuse personne. Mais elle me montra un peu d'effroi d'aborder
+l'empereur dans un moment où il était si mécontent.</p>
+
+<p>«Si Moreau, me dit-elle, eût été condamné, je serais plus sûre de notre
+succès; mais il est dans une si grande colère, que je crains qu'il ne
+nous repousse, et qu'il ne vous sache mauvais gré de la démarche que
+vous allez me faire faire.» J'étais trop émue de l'état et des larmes de
+madame de Polignac pour qu'une pareille considération m'arrêtât, et je
+fis de mon mieux à l'impératrice la peinture de l'impression que ces
+jugements avaient produite à Paris. Je lui rappelai la mort du duc
+d'Enghien; je lui représentai son élévation au trône impérial tout
+environnée d'exécutions sanglantes, et l'effroi général qui serait
+apaisé par un acte de clémence que, du moins, on pourrait citer à côté
+de tant de sévérités.</p>
+
+<p>Tandis que je lui parlais ainsi avec toute la chaleur dont j'étais
+capable, et sans pouvoir retenir mes larmes, l'empereur entra tout à
+coup dans la chambre, arrivant, selon sa coutume, par une terrasse
+extérieure, qui lui servait souvent le matin à venir ainsi se reposer
+près de sa femme. Il nous trouva toutes deux fort émues. Dans un autre
+moment, sa présence m'eût rendue interdite; mais, le profond
+attendrissement que j'éprouvais l'emportant sur toutes considérations,
+je répondis à ses questions par l'aveu de ce que j'avais osé faire, et,
+comme l'impératrice vit son visage devenir fort sévère, elle n'hésita
+point à me soutenir, en lui déclarant qu'elle avait consenti à recevoir
+madame de Polignac.</p>
+
+<p>L'empereur commença par nous refuser de l'entendre, et par se plaindre
+que nous allions le mettre dans l'embarras d'une position qui lui
+donnait l'attitude de la cruauté. «Je ne verrai point cette femme, me
+dit-il, je ne puis faire grâce; vous ne voyez pas que ce parti royaliste
+est plein de jeunes imprudents qui recommenceront sans cesse, si on ne
+les contient par une forte leçon. Les Bourbons sont crédules, ils
+croient aux assurances que leur donnent certains intrigants qui les
+trompent sur le véritable esprit public de la France, et ils m'enverront
+ici une foule de victimes.»</p>
+
+<p>Cette réponse ne m'arrêta point; j'étais exaltée à l'excès, et par
+l'événement même, et peut-être aussi par le petit danger que je courais
+d'avoir déplu à ce maître redoutable. Je ne voulais pas avoir à mes
+propres yeux le tort de reculer par considération personnelle, et ce
+sentiment me rendit courageuse et tenace. Je m'échauffai beaucoup, au
+point que l'empereur, qui m'écoutait en se promenant à pas précipités
+dans la chambre, s'arrêta tout à coup devant moi, et, me regardant
+fixement: «Quel intérêt prenez-vous donc à ces gens-là? me dit-il. Vous
+n'êtes excusable que s'ils sont vos parents.»</p>
+
+<p>«Sire, repris-je avec le plus de fermeté que je pus trouver au dedans de
+moi, je ne les connais point, et, jusqu'à hier matin, je n'avais jamais
+vu madame de Polignac.--Eh bien, vous plaidez ainsi la cause des gens
+qui venaient pour m'assassiner!--Non, sire, mais je plaide celle d'une
+malheureuse femme au désespoir, et, je dirai plus, la vôtre même.» Et,
+en même temps, emportée par mon émotion, je lui répétai tout ce que
+j'avais dit à l'impératrice. Celle-ci, attendrie comme moi, me seconda
+beaucoup; mais nous ne pûmes rien obtenir dans ce moment, et l'empereur
+nous quitta de mauvaise humeur, en nous défendant de l'étourdir
+davantage.</p>
+
+<p>Ce fut peu d'instants après qu'on vint me prévenir que madame de
+Polignac arrivait. L'impératrice alla la recevoir dans une pièce écartée
+de son appartement; elle lui cacha le premier refus que nous avions
+éprouvé, et lui promit de ne rien épargner pour obtenir la grâce de son
+époux.</p>
+
+<p>Dans le cours de cette matinée qui fut certainement une des plus agitées
+de ma vie, deux fois l'impératrice pénétra jusque dans le cabinet de son
+mari, et elle fut obligée d'en sortir deux fois, toujours repoussée.
+Elle me revenait découragée, et moi-même je commençais à l'être et à
+frémir de la dernière réponse qu'il faudrait donner à madame de
+Polignac. Enfin, nous apprîmes que l'empereur travaillait seul avec M.
+de Talleyrand. Je l'engageai à une dernière démarche, pendant que M. de
+Talleyrand, s'il en était témoin, pourrait bien contribuer à déterminer
+l'empereur. En effet, il la seconda sur-le-champ, et enfin Bonaparte,
+vaincu par des sollicitations si redoublées, consentit à ce que madame
+de Polignac fût introduite chez lui. C'était tout promettre; car il
+n'était pas possible de prononcer un <i>non</i> cruel devant une telle
+présence. Madame de Polignac, introduite dans le cabinet, s'évanouit en
+tombant aux pieds de l'empereur. L'impératrice était en larmes; un petit
+article rédigé par M. de Talleyrand, qui parut le lendemain dans ce
+qu'on appelait alors le <i>Journal de l'Empire</i>, a rendu fort bien compte
+de cette scène, et la grâce du duc de Polignac fut obtenue.</p>
+
+<p>Quand M. de Talleyrand sortit du cabinet de l'empereur, il me trouva
+dans le salon de l'impératrice, et il me conta tout ce qui venait de se
+passer; et, au travers des larmes qu'il me faisait répandre et de
+l'émotion que lui-même avait éprouvée, il me fit sourire par le récit
+d'une petite circonstance ridicule que son esprit malin n'avait eu garde
+de laisser échapper. La pauvre madame Dandlau, qui accompagnait sa
+nièce, et qui voulait aussi produire son petit effet, tout en relevant
+et soignant madame de Polignac, qui avait peine à reprendre ses sens,
+ne cessait de s'écrier: «Sire, je suis la fille d'Helvétius!»--« Et,
+avec ces paroles vaniteuses, disait M. de Talleyrand, elle a pensé nous
+refroidir tous.»</p>
+
+<p>La peine du duc de Polignac fut commuée en quatre années de prison qui
+devaient être suivies de la déportation. On le réunit à son frère. Ils
+ont tous deux été gardés depuis, et, après les avoir renfermés dans une
+forteresse, on les retint dans une maison de santé, d'où ils
+s'échappèrent pendant la campagne de 1814. À cette époque, on a
+soupçonné le duc de Rovigo, alors ministre de la police, d'avoir
+favorisé leur évasion, pour s'ouvrir la faveur d'un parti qu'il voyait
+près de triompher.</p>
+
+<p>Sans chercher à me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le
+mérite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangèrent
+alors de manière à permettre que je rendisse à la famille Polignac un
+service très réel, et il paraîtrait assez naturel qu'elle en eût
+conservé quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France,
+j'ai été à portée de comprendre à quel point l'esprit de parti, et
+surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il réprouve,
+quelque justes qu'ils soient.</p>
+
+<p>Après cet événement, madame de Polignac se crut obligée de me faire
+quelques visites; mais peu à peu, nos relations étant assez différentes,
+nous nous perdîmes de vue pendant les années qui s'écoulèrent, jusqu'à
+l'instant de la Restauration. À cette époque, le roi envoya le duc de
+Polignac à la Malmaison pour y remercier l'impératrice Joséphine, en son
+nom, du zèle qu'elle avait montré pour sauver les jours de M. le duc
+d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en
+même temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impératrice, qui
+me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi
+chez moi, et, je le confesse, je m'attendais à quelque marque de son
+attention. Mais je n'en reçus aucune, et, comme il n'était pas dans mon
+caractère d'aller chercher à échauffer par des paroles une
+reconnaissance à laquelle je n'eusse attaché quelque prix que si elle
+eût été volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de
+rappeler un événement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le
+hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orléans. Ce
+prince recevait ce jour-là, chacun s'y faisait présenter, il y avait un
+monde énorme. Le Palais-Royal était décoré avec le plus grand luxe;
+toute la noblesse française s'y trouvait réunie, et les grands seigneurs
+et les gentilshommes à qui la Restauration semblait, au premier moment,
+rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manières
+satisfaites et aisées que l'on reprend toujours avec le succès.</p>
+
+<p>Au milieu de cette foule brillante, j'aperçus la duchesse de Polignac.
+Après une longue suite d'années, je la retrouvais remise à son rang,
+recevant toutes les félicitations qui lui étaient dues, environnée d'un
+monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'état où elle
+m'était apparue pour la première fois, ses larmes, son effroi, l'air
+dont elle m'avait abordé quand je la vis entrer dans ma chambre et
+tomber presque à mes genoux. Je me sentais émue de cette comparaison.
+Étant seulement à quelques pas d'elle, entraînée par un mouvement assez
+vif, qui tenait à l'intérêt qu'elle m'avait inspiré, je m'approchai
+d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix réellement attendri, une
+sorte de compliment sur cette situation si différente où je la voyais
+dans cet instant. Je ne lui aurais demandé qu'un mot de souvenir qui eût
+répondu à l'émotion qu'elle me faisait éprouver. Cette émotion fut
+promptement glacée par l'air indifférent et gêné avec lequel elle reçut
+mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me
+reconnaître; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Dès que je m'en
+aperçus, je m'éloignai d'elle promptement, emportant une impression
+pénible, parce qu'elle refoulait vivement les réflexions que sa présence
+m'avait inspirées, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec
+le même attendrissement que moi.</p>
+
+<p>La manière dont l'impératrice avait obtenu la grâce de M. de Polignac
+fit beaucoup de bruit à Paris, et devint une nouvelle occasion de
+célébrer sa bonté, à laquelle on rendait justice très généralement.
+Aussitôt, les femmes, les mères ou les soeurs des autres condamnés
+assiégèrent le palais de Saint-Cloud, et tâchèrent d'être admises en sa
+présence, pour parvenir aussi à l'attendrir. On s'adressa en même temps
+à sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres
+commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant
+d'exécutions multipliées allaient jeter sur son avènement au trône, et
+se montrait accessible aux demandes qui lui étaient adressées. Ses
+soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique
+qu'inspirait l'impératrice, jalouses d'en obtenir, s'il était possible,
+quelques marques pour elles-mêmes, firent avertir les femmes des
+condamnés qu'elles pouvaient aussi s'adresser à elles. Elles les
+conduisirent à Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat,
+pour solliciter la grâce de leurs époux. Ces démarches sur lesquelles
+l'empereur, je crois, avait été consulté d'avance, eurent quelque chose
+de moins naturel que celles de l'impératrice, parce qu'elles parurent
+trop bien concertées. Mais, enfin, elles servirent à conserver la vie à
+un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et
+son animadversion contre Moreau, avait excité une indignation
+universelle, voulut aussi se réhabiliter par une démarche de ce genre,
+et obtint la grâce du marquis de Rivière. Il apporta, en même temps, une
+lettre de Georges Cadoudal adressée à Bonaparte dont j'entendis la
+lecture. Cette lettre était ferme et belle, telle qu'un homme résigné à
+son sort peut l'écrire, quand il est animé par l'opinion, que les
+démarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont été dictées par des
+devoirs généreux et des résolutions invariablement prises. Bonaparte fut
+assez frappé de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir
+comprendre Georges dans ses actes de clémence.</p>
+
+<p>Ce véritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur
+les vingt condamnés, sept virent leur arrêt de mort changé en une
+détention plus ou moins prolongée. Voici leurs noms:</p>
+
+<p>Le duc de Polignac.--Le marquis de
+Rivière.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard.</p>
+
+<p>Les autres furent exécutés, et le général Moreau fut conduit à Bordeaux,
+pour être embarqué sur un vaisseau qui devait le mener aux États-Unis.
+Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie,
+et donna la terre de Gros-bois au maréchal Berthier.</p>
+
+<p>Quelques jours après, on mit dans <i>le Moniteur</i> une protestation de
+Louis XVIII contre l'avènement de Napoléon. Cette protestation fut
+publiée le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration
+de Georges avait peut-être encore refroidi les sentiments, déjà si
+faibles, que l'on conservait à peine pour l'ancienne dynastie. Elle
+avait été, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle
+ignorance de l'état intérieur de la France et des opinions qui la
+partageaient, les noms ou les caractères des conspirateurs excitaient
+si peu de confiance, et surtout on craignait si généralement les
+nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés, qu'en
+exceptant un certain nombre de gentilshommes, intéressés au retour d'un
+ordre de choses détruit, il n'y eut point en France de regrets de ce
+dénouement qui affermissait le système qu'on voyait s'établir. Soit par
+conviction, ou besoin de repos, ou soumission à la fortune imposante du
+nouveau chef de l'État, les adhésions à son élévation furent nombreuses,
+et la France prit, dès cette époque, une assiette paisible et ordonnée.
+Le découragement se mit dans les partis opposés, et, comme cela arrive
+communément, ce découragement fut suivi de tentatives secrètes que
+chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son
+existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations.
+Gentilshommes et plébéiens, royalistes et libéraux, tous commencèrent
+leurs démarches pour être employés; les ambitions et les vanités
+éveillées sollicitèrent de tous côtés, et Bonaparte vit briguer
+l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait dû le moins
+compter.</p>
+
+<p>Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit
+longtemps, afin d'entretenir les espérances et d'augmenter le nombre des
+aspirants. Pendant ce répit, je quittai la cour pour aller respirer à la
+campagne; je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez madame
+d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa
+des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans
+interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma santé qui, depuis, a
+toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me
+donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions
+nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu
+et sur les choses en général, et sur quelques personnages en
+particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont
+couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et
+je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins
+souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers
+effets.</p>
+<a name="c9" id="c9"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>(1804.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du <i>Moniteur</i>.--Les
+grands officiers de la Couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire
+du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de
+divorce.--Préparatifs du couronnement.</b></p>
+
+<p>Peu à peu les différentes flottilles construites dans nos ports venaient
+toutes se réunir à celle de Boulogne. Quelquefois, dans le trajet, elles
+essuyaient des échecs, car les vaisseaux anglais croisaient incessamment
+sur les côtes pour s'opposer à ces jonctions. Les camps de Boulogne, de
+Montreuil et de Compiègne offraient le coup d'oeil le plus imposant, et
+l'armée devenait de jour en jour plus nombreuse et plus redoutable.</p>
+
+<p>Sans doute ces préparatifs excitèrent de l'inquiétude en Europe, de même
+que les discours qu'ils faisaient tenir à Paris, car on inséra dans les
+journaux un article qui ne produisit pas alors un grand effet, mais
+qu'il m'a paru assez important de conserver, parce qu'il est un récit
+exact de tout ce qui a été fait depuis.</p>
+
+<p>Cet article parut dans <i>le Moniteur</i>, le 10 juillet 1804, le même jour
+que l'on y rendit compte de l'audience que l'empereur donna à tous les
+ambassadeurs, qui venaient de recevoir de nouvelles lettres de créance
+auprès de lui; quelques-unes étaient accompagnées de paroles flatteuses
+des souverains étrangers sur son avènement au trône. Voici l'article:</p>
+
+<p>«De tout temps, la capitale a été le pays des <i>on dit</i>. Chaque jour fait
+naître une nouvelle que le lendemain voit démentir. Quoiqu'on ait
+remarqué récemment plus d'activité et une certaine direction dans les
+<i>on dit</i> dont s'amuse la crédulité des oisifs, on serait disposé à
+penser qu'il faut s'en remettre au temps à cet égard, et que le silence
+est, de toutes les réponses qu'on peut faire, la meilleure et la plus
+sensée. Quel est, d'ailleurs, le Français, homme de sens, qui, mettant
+quelque intérêt à découvrir la vérité, ne parvienne bientôt à
+reconnaître, dans les bruits qui se répandent, le résultat d'une
+malignité plus ou moins intéressée à les propager? Dans un pays où tant
+d'hommes savent ce qui est, et peuvent juger ce qui n'est pas, si
+quelqu'un croit trouver dans les <i>on dit</i> des sujets d'inquiétudes
+réelles, si la crédule confiance trompe les spéculations de son commerce
+ou ses intérêts intérieurs, son erreur n'est pas durable, ou bien il
+doit s'en prendre à son défaut de réflexion.</p>
+
+<p>«Mais les étrangers, les personnes attachées aux missions diplomatiques,
+n'ayant ni les mêmes moyens d'arrêter leurs jugements, ni la même
+connaissance du pays, sont souvent abusés. Quoiqu'ils aient eu lieu
+d'observer, depuis longtemps, avec quelle constance les événements se
+jouent des bruits qui circulent, ils ne les propagent pas moins dans les
+pays étrangers, et leurs récits font naître sur la France les idées les
+plus fausses. Nous croyons, en conséquence, qu'il n'est pas hors de
+propos de dire dans ce journal quelques mots sur les <i>on dit</i>.</p>
+
+<p>«<i>On dit</i> que l'empereur va réunir sous son gouvernement, la république
+italienne, la république ligurienne, la république de Lucques, le
+royaume d'Étrurie, les états du saint-père, et, par une suite
+nécessaire, Naples et la Sicile. <i>On dit</i> que la Suisse et la Hollande
+auront le même sort; <i>on dit</i> que le pays de Hanovre offrira à
+l'empereur, par sa réunion, le moyen de devenir membre du Corps
+germanique.</p>
+
+<p>«On tire plusieurs conséquences de ces suppositions, et la première qui
+se présente, c'est que le pape abdiquera, et que le cardinal Fesch ou le
+cardinal Ruffo occupera le trône pontifical.</p>
+
+<p>«Nous avons déjà dit, et nous répétons, que, si la France devait influer
+sur des changements relatifs au souverain pontife, ce serait plutôt pour
+influer d'autant sur le bonheur du saint-père, et pour accroître la
+considération du saint-siège et ses domaines, au lieu de les diminuer.</p>
+
+<p>«Quant au royaume de Naples, les agressions de M. Acton, et son système
+constamment hostile, auraient autrefois donné à la France assez de
+motifs légitimes pour faire la guerre, qu'elle n'eût jamais entreprise
+avec le projet de réunir les deux Siciles à l'Empire français.</p>
+
+<p>«Les républiques italienne et ligurienne, et le royaume d'Étrurie ne
+cesseront pas d'exister comme États indépendants, et il est assurément
+peu vraisemblable que l'empereur méconnaisse en même temps les devoirs
+attachés au pouvoir qu'il tient des comices, et la gloire personnelle
+qu'il a acquise en rendant deux fois à l'indépendance des États qu'il
+avait deux fois conquis.</p>
+
+<p>«On peut se demander, à l'égard de la Suisse, qui a empêché sa réunion à
+la France avant l'acte de médiation? Cet acte, résultat immédiat des
+soins et des pensées de l'empereur, a rendu la tranquillité à ces
+peuples, est la garantie de leur indépendance et de leur sûreté, tant
+qu'eux-mêmes ne briseront point cette égide, en substituant aux éléments
+dont elle est formée les volontés d'un des corps constitués ou d'un des
+partis.</p>
+
+<p>«Si la France eût voulu réunir la Hollande, la Hollande serait française
+comme la Belgique. Si elle est puissance indépendante, c'est que la
+France a senti à l'égard de ce pays, ainsi que pour la Suisse, que ces
+localités exigeaient une existence individuelle et une organisation
+particulière.</p>
+
+<p>«Le Hanovre est l'objet d'une supposition qui a quelque chose de plus
+ridicule. La réunion de cette province serait le présent le plus funeste
+qu'on pût faire à la France, et il ne fallait pas de longues méditations
+pour s'en apercevoir. Le Hanovre deviendrait un sujet de rivalité entre
+le peuple français et le prince qui s'est montré l'allié et l'ami de la
+France dans un temps où l'Europe était conjurée contre elle.</p>
+
+<p>»Le Hanovre, pour être conservé, exigerait un état militaire dont les
+dépenses seraient hors de toute proportion avec quelques millions qui
+constituent tous les revenus de ce pays. Le gouvernement, qui a sacrifié
+aux principes de la nécessité d'une ligne de frontières simple et
+continue jusqu'aux fortifications mêmes de Strasbourg et de Mayence, sur
+la rive droite, serait-il assez peu éclairé pour vouloir l'incorporation
+du Hanovre? Mais on dit qu'à cette possession est attaché l'avantage
+d'être membre du Corps germanique. Le titre seul d'empereur des Français
+répond à cette singulière idée. Le Corps germanique se compose de rois,
+d'électeurs, de princes, et n'admet, relativement à lui, qu'une seule
+dignité impériale. Ce serait, d'ailleurs, mal connaître la noble vanité
+de notre pays que de croire possible qu'il consentît à entrer comme
+élément dans un corps particulier. Si telle chose eut été compatible
+avec la dignité nationale, qui eût empêché la France de conserver ses
+droits au cercle de Bourgogne et ceux que lui donnait la possession du
+Palatinat? Nous le disons même, avec le sentiment d'un juste orgueil
+que personne ne pourra blâmer, qui a empêché la France de garder une
+partie des États de Bade et du territoire de la Souabe?</p>
+
+<p>»Non, la France ne passera jamais le Rhin, et ses armées ne le
+franchiront plus, à moins qu'il ne faille garantir l'empire germanique
+et ses princes, qui lui inspirent tant d'intérêt par leur affection pour
+elle, et par leur utilité pour l'équilibre de l'Europe.</p>
+
+<p>»Si ces <i>on dit</i> sont nés de l'oisiveté, nous y avons assez répondu.</p>
+
+<p>»S'ils doivent leur origine à l'inquiète jalousie de quelques puissances
+habituées à crier sans cesse que la France est ambitieuse, pour masquer
+leur propre ambition, il est une autre réponse: Grâce aux deux
+coalitions successivement formées contre nous, et aux traités de
+Campo-Formio et de Lunéville, la France n'a, à la proximité de son
+territoire, aucune province qu'elle doive désirer de garder, et, si,
+dans les événements passés, elle a fait preuve d'une modération sans
+exemple dans l'histoire moderne, il en résulte pour elle cet avantage
+qu'elle n'aura plus désormais besoin de prendre les armes.</p>
+
+<p>»Sa capitale est située au centre de son empire; ses frontières sont
+environnées de petits États qui complètent son système politique; elle
+n'a géographiquement rien à désirer de ce qui appartient à ses voisins,
+elle n'est donc en inimitié naturelle avec personne, et, comme il
+n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn,
+elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre
+puissance.</p>
+
+<p>«Parallèlement à ces <i>on dit</i> ayant pour but de faire croire que la
+France a une ambition démesurée, on en fait circuler d'une autre espèce.</p>
+
+<p>«Tantôt la révolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Français
+ont refusé de s'embarquer à Boulogne; hier, nos légions se battaient dix
+contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait
+aux quatre départements du Rhin que nous allions les rendre à leur
+ancienne domination.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, <i>on dit</i> peut-être que le Trésor public est sans argent,
+que les travaux ont cessé, que la discorde est partout, et que les
+contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les
+camps, on dira peut-être qu'il court y apaiser des troubles.</p>
+
+<p>«Enfin qu'il reste à Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il
+demeure à la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus
+ridicules les uns que les autres.</p>
+
+<p>»Et si ces bruits, simultanément colportés dans les pays étrangers,
+avaient à la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de
+s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son
+administration, à des démarches inconvenantes et erronées, nous ne
+pourrions que répéter ce qu'un ministre a été chargé de dire en quittant
+la cour: «L'empereur des Français ne veut la guerre avec qui ce soit, il
+ne la redoute avec personne. Il ne se mêle pas des affaires de ses
+voisins, et il a droit à une conduite réciproque. Une longue paix est le
+désir qu'il a constamment manifesté; mais l'histoire de sa vie
+n'autorise pas à penser qu'il soit disposé à se laisser outrager ou
+mépriser.»</p>
+
+<p>Cependant, après m'être reposée quelque temps à la campagne, je revins,
+et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, où le mal de la vanité
+semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma
+alors les grands officiers de la maison. Le général Duroc fut grand
+maréchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand
+chambellan; le cardinal Fesch, grand aumônier; M. de Caulaincourt, grand
+écuyer; et M. de Ségur, grand maître des cérémonies. M. de Rémusat reçut
+le titre de premier chambellan. Il marchait immédiatement après M. de
+Talleyrand, qui, paraissant devoir être occupé par les affaires
+étrangères, abandonnerait à mon mari la plus grande partie des
+attributions de sa place. Cela fut en effet réglé ainsi d'abord; mais,
+peu après, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux étaient
+le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des sénateurs, des
+Belges distingués par leur naissance, un peu plus tard aussi des
+gentilshommes français. Avec eux commencèrent les petites prétentions de
+préséance, les mécontentements des distinctions qui n'étaient pas pour
+eux. M. de Rémusat se trouva en butte à leur jalousie perpétuelle, et
+dans un certain état de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis
+aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour
+qu'on fréquente, et celle-là en était devenue une bien véritable, il est
+impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en
+composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable a souvent
+honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait
+éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper
+aux unes et aux autres. Un cordon, une légère différence dans un
+costume, le passage d'une porte, l'entrée de tel ou tel salon; voilà des
+occasions, chétives en apparence, d'une foule d'émotions toujours
+renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles.
+L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgré
+vous, de les apprécier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre
+un tel emploi des facultés humaines; tout mécontent de soi qu'on est, il
+faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout à fait, ou
+consentir à prendre sérieusement toutes les niaiseries dont est composé
+l'air qu'on y respire.</p>
+
+<p>L'empereur ajouta encore aux inconvénients attachés aux usages des
+palais ceux de son caractère. Il ordonna l'étiquette avec la sévérité de
+la discipline militaire. Le cérémonial s'exécutait comme s'il était
+dirigé par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte,
+au pas de charge; et cette espèce de précipitation, cette crainte
+continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une
+bonne moitié de ses courtisans donna à sa cour un aspect plutôt triste
+que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquiétude
+qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par
+ostentation, il voulut sans cesse être entouré.</p>
+
+<p>La nouvelle impératrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la
+Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma
+douze dames du palais. Peu à peu leur nombre fut augmenté, et nous y
+vîmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort
+étonnées de se trouver ainsi rapprochées. Mais, sans entrer ici dans
+aucun détail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas à cette
+époque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent
+une sévérité de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles
+essayèrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent
+dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles créations, et je pus
+remarquer, à part moi, nombre de gens qui, après m'avoir blâmée d'être
+arrivée à cette cour par suite d'une ancienne amitié, n'épargnèrent rien
+pour s'y placer par ambition. Quant à l'impératrice, elle était
+enchantée de se voir environnée d'une suite nombreuse et qui plaisait à
+sa vanité. La victoire qu'elle avait remportée sur madame de la
+Rochefoucauld en l'attachant à sa personne, le plaisir de compter M.
+d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de
+Ségur, et des maréchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu;
+mais il faut convenir que sa joie toute féminine n'ôtait rien à sa bonne
+grâce accoutumée; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver
+la supériorité de son rang, tout en montrant une sorte de déférence
+polie envers ceux ou celles qui, par l'éclat de leurs noms, y ajoutaient
+un lustre nouveau.</p>
+
+<p>Dans le même temps, le ministère de la police générale fut recréé, et
+Fouché y fut, de nouveau, nommé. L'époque du couronnement fut fixée
+d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait
+pas de vue les époques révolutionnaires, le 14 juillet de cette année,
+l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, après avoir
+entendu la messe, il y distribua les croix de la Légion d'honneur à une
+foule considérable composée de toutes les classes qui formaient le
+gouvernement, l'armée et la cour. Comme on doit s'attendre à retrouver
+dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularités qui
+rappellent qu'ils sont dictés par une mémoire féminine, je ne négligerai
+pas, à cette occasion, de dire à quel point l'impératrice sut, par le
+goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et
+agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes
+dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. Cette cérémonie
+se fit à l'éclat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vêtue
+d'une robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte
+selon la mode du moment; couronnée d'un nombre infini d'épis de
+diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa
+démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards
+produisirent un tel effet, que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui
+assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui
+l'environnait.</p>
+
+<p>Peu de jours après, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si
+l'on en croit les bruits publics qui se répandirent, les Anglais
+commencèrent à redouter réellement la tentative de la descente. Pendant
+plus d'un mois, il parcourut les côtes, passa en revue les différents
+corps de son armée, alors si nombreuse, si florissante et si animée. Il
+assista à plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui
+nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable.
+Tout en se livrant à ces occupations militaires, il rendit plusieurs
+décrets qui tendaient à fixer les préséances, et le rang des diverses
+autorités qu'il venait de créer. Sa préoccupation atteignait tout à la
+fois. Il avait déjà conçu le projet secret d'appeler le pape à son
+couronnement, et, pour y parvenir, il ne négligeait ni la puissance de
+sa volonté, qu'il lui manifestait de manière à ne point éprouver de
+refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait espérer de le gagner. Il
+envoya la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du
+pape. Cette distinction fut accompagnée de paroles flatteuses pour le
+souverain pontife, et consolantes pour le rétablissement de la religion.
+On les publia dans <i>le Moniteur</i>.</p>
+
+<p>Quand il communiqua cependant au conseil d'État son projet d'appuyer son
+élévation d'une telle pompe religieuse, il eut à soutenir la résistance
+d'une partie de ses conseillers d'État effarouchés de ce saint appareil.
+Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa
+parler, et lui répondit ensuite: «Vous connaissez moins que moi le
+terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins
+perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je
+viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. Il y
+a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse
+pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en
+compromettant successivement toutes les autorités que j'assurerai la
+mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que nous voulons tous
+consolider.»</p>
+
+<p>Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice partit pour
+prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie
+de sa nouvelle maison. M. de Rémusat<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> eut ordre de la suivre, pour
+attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus
+assez contente de ce nouveau répit; je ne pouvais pas trop me dissimuler
+que tant de nouveaux venus effaçaient un peu de la valeur que m'avait
+donnée pendant les premières années l'impossibilité des comparaisons,
+et, quoique jeune encore sur les expériences du monde, je compris qu'un
+peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la première
+place, mais celle que je choisirais.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Il venait d'être nommé premier chambellan de
+ l'empereur. (P. R.).</blockquote>
+
+<p>L'impératrice emmena donc madame de la Rochefoucauld<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. C'était une
+femme d'environ trente-six à quarante ans, petite, bossue, d'une
+physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait
+bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succès
+malgré leur difformité, gaie et nullement méchante. Elle affichait
+toutes les opinions de ce qu'on appelait les <i>aristocrates</i> pendant la
+Révolution; et, comme elle eût été embarrassée de les allier avec sa
+situation présente, elle prenait son parti d'en rire, et ses
+plaisanteries retombaient sur elle-même avec assez de bonne grâce. Elle
+plut à l'empereur, parce qu'elle était légère, sèche et incapable
+d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilité,
+jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances
+pour aucune espèce d'intrigue. Les affaires de l'État se concentraient
+dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que
+personne n'eût pu s'en mêler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait
+se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur
+distinguait, habituellement suspendus à l'exécution de sa volonté,
+étaient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient
+échapper aucune parole inutile, et s'appliquaient à nous communiquer
+immédiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions,
+et nous ne nous apparaissions nous-mêmes, en faisant uniquement la chose
+qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines à peu près
+pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles élégants et dorés dont on
+venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> «Une personne de haute naissance, a dit M.
+ Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la
+ Rochefoucauld, privée de beauté mais non d'esprit, distinguée
+ par son éducation et ses manières, autrefois fort royaliste,
+ et riant maintenant avec assez de grâce de ses passions
+ éteintes, fut destinée à être dame d'honneur de Joséphine.»
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Une remarque que je fis dans ce temps, et qui m'amusait assez, fut qu'à
+mesure que les grands seigneurs d'autrefois arrivèrent à cette cour, ils
+éprouvèrent tous, quelle que fût la différence de leurs caractères, un
+petit désappointement assez curieux à observer. Quand ils apparaissaient
+pour la première fois, en se retrouvant dans quelques-unes des
+habitudes de leur première jeunesse, en respirant de nouveau l'air des
+palais, en revoyant des distinctions, des cordons, des salles du trône,
+en reprenant les locutions ordinaires dans les demeures royales, ils
+cédaient assez vite à l'illusion et croyaient pouvoir apporter la
+manière d'être qui leur avait réussi dans ces mêmes palais, où le maître
+seul était changé. Mais, bientôt, une parole sévère, une volonté
+cassante et neuve, les avertissait tout à coup, et durement, que tout
+était renouvelé dans cette cour unique au monde. Alors il fallait voir
+comme, gênés et contraints sur toutes leurs futiles habitudes, et
+sentant le terrain se mouvoir sous leurs pas, ils perdaient tout aplomb,
+malgré leurs efforts. Déroutés de leurs usages, trop vains ou trop
+faibles pour les remplacer par une gravité étrangère aux moeurs qu'ils
+s'étaient faites dès longtemps, ils ne savaient quel langage tenir. Le
+métier de courtisan auprès de Bonaparte était nul. Comme il ne menait à
+rien, il n'avait aucune valeur; il y avait du risque à rester <i>homme</i> en
+sa présence, c'est-à-dire à conserver l'exercice de quelques-unes de ses
+facultés intellectuelles; il fut donc plus court et plus facile pour
+tout le monde, ou à peu près tout le monde, de se donner l'attitude de
+la servitude, et, si j'osais, je dirais bien à quelle espèce d'individus
+ce parti parut le moins coûter; mais, en m'étendant davantage sur ce
+sujet, je donnerais à ces mémoires la couleur d'une satire, et cela
+n'est pas dans mes goûts, ni dans mon esprit.</p>
+
+<p>Pendant que l'empereur était à Boulogne, il envoya à Paris son frère
+Joseph, qui fut harangué, ainsi que sa femme, par tous les corps du
+gouvernement. Il faisait ainsi, peu à peu, la place de chacun, et
+dictait la suprématie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3
+septembre, il rejoignit sa femme à Aix-la-Chapelle; il y demeura
+quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes
+d'Allemagne, qui commençaient à venir remettre leurs intérêts dans ses
+mains. Pendant ce séjour, M. de Rémusat eut ordre de faire venir à
+Aix-la-Chapelle le second théâtre français de Paris, dirigé alors par
+Picard, et on donna, en présence des Électeurs, quelques fêtes assez
+belles, quoiqu'elles n'approchassent point encore de la magnificence de
+celles que nous avons vu donner plus tard. L'électeur archichancelier de
+l'empire germanique et l'électeur de Bade firent à nos souverains une
+cour assidue. L'empereur et l'impératrice visitèrent Cologne et
+remontèrent le Rhin jusqu'à Mayence, où ils trouvèrent encore une foule
+de princes et d'étrangers distingués qui les attendaient.</p>
+
+<p>Ce voyage dura jusqu'au mois d'octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis
+Bonaparte accoucha d'un second fils<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; l'empereur arriva à Paris peu de
+jours après. Cet événement causait une grande joie à l'impératrice; elle
+en tirait des conséquences flatteuses pour la certitude de son avenir,
+et cependant, dans ce moment même, il se tramait contre elle un nouveau
+complot qu'elle ne parvint à déjouer qu'après beaucoup d'efforts et
+d'inquiétudes.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> Ce second fils de la reine Hortense était
+ Napoléon-Louis, mort subitement pendant l'insurrection des
+ États pontificaux contre le pape, à laquelle il prenait part,
+ en 1831. Le troisième fils de la reine, Napoléon III, est né
+ le 20 avril 1808. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Depuis que l'on avait appris que le pape viendrait à Paris pour le
+couronnement, la famille de l'empereur était fort empressée à empêcher
+que madame Bonaparte n'eût sa part d'une si grande cérémonie. La
+jalousie de nos princesses s'était fort échauffée sur cet article. Il
+leur semblait qu'un pareil honneur mettrait trop de différence entre
+elles et leur belle-soeur, et, d'ailleurs, la haine n'a pas besoin d'un
+motif d'intérêt qui lui soit personnel pour être blessée de ce qui
+satisfait l'objet haï. L'impératrice désirait vivement son couronnement;
+il devait à ses yeux consolider son rang, et elle s'inquiétait du
+silence de son époux. Il paraissait hésiter sur ce point. Joseph
+Bonaparte n'épargnait rien pour l'engager à ne faire de sa femme qu'un
+témoin de la cérémonie du sacre. Il allait même jusqu'à renouveler la
+question du divorce; il conseillait de profiter de l'événement qu'on
+préparait pour s'y déterminer. Il démontrait l'avantage de s'allier à
+quelque princesse étrangère, ou, au moins, à quelque héritière d'un
+grand nom en France; il présentait habilement l'espoir qu'un autre
+mariage donnerait d'une succession directe, et il se faisait d'autant
+mieux écouter sur ce point qu'en même temps il faisait valoir le
+désintéressement avec lequel il poussait à une détermination qui devait
+personnellement l'éloigner du trône.</p>
+
+<p>L'empereur, harcelé sans cesse par sa famille, semblait prêter l'oreille
+à ces discours, et quelques paroles qui lui échappaient jetaient sa
+femme dans un trouble extrême. L'habitude qu'elle avait de me confier
+ses peines me rendit toutes ses confidences. J'étais assez embarrassée à
+lui donner un bon conseil, et je craignais d'être un peu compromise dans
+un si grand démêlé. Un incident inattendu pensa hâter le coup que nous
+redoutions. Depuis un temps, madame Bonaparte croyait s'apercevoir d'un
+redoublement d'intimité entre son époux et madame ***. En vain je la
+conjurais de ne point fournir à l'empereur le prétexte d'une querelle
+dont on tirerait parti contre elle; trop animée pour se montrer
+prudente, elle épiait, malgré mes avis, l'occasion de se convaincre de
+ce qu'elle soupçonnait. À Saint-Cloud, l'empereur occupait l'appartement
+qui donne sur le jardin et qui est de plain-pied avec lui. Au-dessus de
+cet appartement, il avait fait meubler un petit logement particulier qui
+communiquait avec le sien par un escalier dérobé; l'impératrice avait
+quelque raison de craindre la destination de cette retraite mystérieuse.
+Un matin qu'il se trouvait assez de monde dans son salon (madame ***
+étant établie depuis quelques jours à Saint-Cloud), l'impératrice, la
+voyant sortir tout à coup de l'appartement, se lève peu d'instants après
+son départ, et, me prenant dans l'embrasure d'une fenêtre: «Je vais, me
+dit-elle, éclaircir tout à l'heure mes soupçons; demeurez dans ce salon
+avec tout mon cercle, et, si on cherche ce que je suis devenue, vous
+direz que l'empereur m'a demandée.» J'essayai de la retenir, mais elle
+était hors d'elle-même, et ne m'écouta point; elle sortit au même
+moment, et je demeurai très inquiète de ce qui allait se passer. Au bout
+d'une demi-heure d'absence, elle rentra brusquement par la porte de son
+appartement opposée à celle par où elle était sortie; elle paraissait
+fort émue et pouvait à peine se contraindre; elle se rassit à un métier
+qui était dans le salon. Je me tenais loin d'elle, occupée de quelque
+ouvrage, et évitant de la regarder; mais je m'apercevais facilement de
+son trouble à la précipitation de tous ses mouvements, habituellement si
+doux.</p>
+
+<p>Enfin, comme elle était incapable de garder en silence une forte émotion
+quelle qu'elle fût, elle ne put demeurer longtemps dans cette
+contrainte, et, m'appelant à haute voix, elle m'ordonna de la suivre,
+et, dès qu'elle fut dans sa chambre: «Tout est perdu! me dit-elle; ce
+que j'avais prévu n'est que trop avéré. J'ai été chercher l'empereur
+dans son cabinet, et il n'y était point; alors je suis montée par
+l'escalier dérobé dans le petit appartement; j'en ai trouvé la porte
+fermée, et, à travers la serrure, j'ai entendu la voix de Bonaparte et
+de madame ***. J'ai frappé fortement en me nommant. Vous concevez le
+trouble que je leur ai causé; ils ont fort tardé à m'ouvrir, et, quand
+ils l'ont fait, l'état dans lequel ils étaient tous deux, leur désordre,
+ne m'a pas laissé le moindre doute. Je sais bien que j'aurais dû me
+contraindre; mais il ne m'a pas été possible, j'ai éclaté en reproches.
+Madame *** s'est mise à pleurer. Bonaparte est entré dans une colère si
+violente, que j'ai eu à peine le temps de m'enfuir pour échapper à son
+ressentiment. En vérité, j'en suis encore tremblante, car je ne sais à
+quel excès il l'aurait porté. Sans doute, il va venir, et je m'attends à
+une terrible scène.»</p>
+
+<p>L'émotion de l'impératrice excita la mienne, comme on peut bien le
+penser. «Ne faites pas, lui dis-je, une seconde faute; car l'empereur ne
+vous pardonnerait pas d'avoir mis qui que ce soit dans votre confidence.
+Laissez-moi vous quitter, madame. Il faut l'attendre; qu'il vous trouve
+seule, et tâchez de l'adoucir et de réparer une si grande imprudence.»
+Après ce peu de mots, je la quittai et je rentrai dans le salon, où je
+trouvai madame *** qui lança sur moi des yeux inquiets. Elle était fort
+pâle, ne parlait que par mots entrecoupés, et cherchait à deviner si
+j'étais instruite. Je me remis à mon ouvrage le plus tranquillement que
+je pus; mais il était assez difficile que madame ***, en me voyant
+sortir de cet appartement, ne comprît pas que je venais d'y recevoir une
+confidence. Tout le monde dans ce salon se regardait et ne comprenait
+rien à ce qui se passait.</p>
+
+<p>Peu de moments après, nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement
+de l'impératrice, et je compris que l'empereur y était, et quelle scène
+violente se passait. Madame *** avait demandé ses chevaux et elle partit
+pour Paris. Cette absence subite ne devait point adoucir l'orage. J'y
+devais retourner dans la soirée. Avant mon départ, l'impératrice me fit
+appeler, et m'apprit, avec beaucoup de larmes, que Bonaparte, après
+l'avoir outragée de toutes manières, et avoir brisé dans sa fureur
+quelques-uns des meubles qui s'étaient rencontrés sous sa main, lui
+avait signifié qu'il fallait qu'elle se préparât à quitter Saint-Cloud,
+et que, fatigué d'une surveillance jalouse, il était décidé à secouer un
+pareil joug et à écouter désormais les conseils de sa politique, qui
+voulait qu'il prît une femme capable de lui donner des enfants. Elle
+ajouta qu'il avait envoyé à Eugène de Beauharnais l'ordre de venir à
+Saint-Cloud, pour régler les circonstances du départ de sa mère, et
+qu'elle se voyait perdue sans ressources. Elle m'ordonna d'aller voir sa
+fille dès le lendemain à Paris, et de lui faire le récit de tout ce qui
+s'était passé.</p>
+
+<p>En effet, je me rendis chez madame Louis Bonaparte. Elle venait de voir
+son frère, qui arrivait de Saint-Cloud. L'empereur lui avait signifié sa
+résolution de divorcer, qu'Eugène avait reçue avec sa soumission
+accoutumée, et en refusant tous les dédommagements personnels qui lui
+avaient été offerts comme consolation, déclarant qu'il n'accepterait
+rien, au moment où un tel malheur allait tomber sur sa mère, et qu'il la
+suivrait dans la retraite qu'on lui donnerait, fût-ce à la Martinique
+même, sacrifiant tout au besoin qu'elle aurait d'une pareille
+consolation. Bonaparte avait paru frappé de cette résolution généreuse,
+et l'avait écouté dans un farouche silence. Je trouvai madame Louis
+moins émue de cet événement que je ne m'y étais attendue. «Je ne puis me
+mêler de rien, me dit-elle; car mon mari m'a positivement défendu la
+moindre démarche. Ma mère a été bien imprudente; elle va perdre une
+couronne, mais au moins elle aura du repos. Ah! croyez-moi, il y a des
+femmes plus malheureuses.» Elle prononça ces mots avec une tristesse qui
+faisait deviner toute sa pensée; mais, comme elle ne permettait jamais
+un mot sur sa situation personnelle, je n'osai pas lui répondre de
+manière à lui prouver que je l'eusse comprise. «Au reste, me dit-elle,
+en finissant, s'il y a une chance de raccommodement dans cette affaire,
+cette chance se trouvera dans l'empire que la douceur et les larmes de
+ma mère exercent sur Bonaparte; il faut les laisser à eux-mêmes, éviter
+de se trouver entre eux, et je vous conseille de ne point aller à
+Saint-Cloud, d'autant que madame *** vous a nommée, et croit que vous
+donneriez des conseils violents.»</p>
+
+<p>Et voilà, pour le dire en passant, comme il est assez souvent impossible
+d'être mieux comprise dans les cours, et comme des circonstances,
+puériles en apparence, nous mettent dans une évidence dont on n'est pas
+maître de se débarrasser.</p>
+
+<p>Je demeurai deux jours sans me montrer à Saint-Cloud, pour suivre les
+avis de madame Louis Bonaparte; et, le troisième, j'allai retrouver mon
+impératrice dont le sort m'inquiétait profondément.</p>
+
+<p>Elle était hors d'une partie de ses angoisses. Ses larmes et sa
+soumission avaient, en effet, désarmé Bonaparte; il n'était plus
+question de son courroux, ni de ce qui l'avait causé. Mais, après un
+tendre raccommodement, l'empereur venait de mettre sa femme dans une
+nouvelle agitation, en lui montrant de quelle importance le divorce
+était pour lui. «Je n'ai pas le courage, lui disait-il, d'en prendre la
+dernière résolution, et, si tu me montres trop d'affliction, si tu ne
+fais que m'obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour
+t'obliger à me quitter; mais j'avoue que je désire beaucoup que tu
+saches te résigner à l'intérêt de ma politique, et que, toi-même, tu
+m'évites tous les embarras de cette pénible séparation.» En parlant
+ainsi, l'impératrice ajoutait qu'il avait répandu beaucoup de larmes.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle me parlait, je me souviens encore que je concevais
+intérieurement pour elle le plan d'un grand et généreux sacrifice.
+Croyant alors le sort de la France irrévocablement attaché à celui de
+Napoléon, je pensais qu'il y aurait une véritable grandeur d'âme à se
+dévouer à tout ce qui devait l'affermir, et que, si j'avais été la
+femme à qui on eût adressé un pareil discours, j'aurais été fortement
+tentée d'abandonner ce poste si brillant où l'on ne me voyait qu'avec
+une sorte de regret, pour me retirer dans une solitude où j'aurais vécu
+paisiblement, et satisfaite de mon sacrifice. Mais, en considérant le
+trouble dont les paroles impériales avaient laissé les traces sur le
+visage de madame Bonaparte, je me rappelai, ce que j'avais souvent
+entendu dire à ma mère, que, pour donner un conseil utile, il fallait
+toujours le mesurer au caractère de la personne à qui on l'adressait. Je
+jugeai en même temps de l'effroi que la retraite inspirerait à
+l'impératrice, à son goût pour le luxe et l'éclat, à l'ennui qui la
+dévorerait, quand elle aurait rompu avec le monde; et alors, revenant du
+sentiment exalté qui s'était emparé de moi un moment, je lui dis que je
+ne voyais pour elle que deux partis à prendre: ou se dévouer avec
+dignité et résolution à ce qu'on exigeait d'elle, et dans ce cas, dès le
+lendemain matin, partir pour la Malmaison, d'où elle écrirait à
+l'empereur qu'elle lui rendait sa liberté; ou bien, si elle voulait
+demeurer, se montrer incapable de rien décider de son sort, toujours
+prête à obéir, mais déclarer bien positivement qu'elle attendrait des
+ordres directs pour descendre du trône où on l'avait fait monter.</p>
+
+<p>Ce dernier conseil fut celui qu'elle adopta, et, avec une douceur
+adroite et tendre, prenant toute l'attitude d'une victime soumise, elle
+parvint à émousser, encore pour cette fois, les traits que la jalousie
+de sa famille avait lancés contre elle. Triste, complaisante,
+entièrement soumise, mais adroite à profiter de l'ascendant qu'elle
+exerçait sur son époux, elle le réduisit à un état d'agitation et
+d'incertitude dont il ne pouvait sortir.</p>
+
+<p>Enfin, harcelé un peu trop vivement par ses frères, et s'apercevant de
+la joie que les Bonapartes laissèrent voir en se croyant arrivés au but
+de leurs voeux, touché de la comparaison intérieure qu'il fit de la
+conduite de sa femme et de ses enfants, et, autant que je puis m'en
+souvenir, blessé de l'air de triomphe des siens, qui eurent l'imprudence
+de se vanter de l'avoir amené à leurs fins, éprouvant un secret plaisir
+à déjouer le plan qu'il voyait ourdi autour de lui, après une longue
+hésitation pendant laquelle l'impératrice se livrait à de mortelles
+inquiétudes, tout à coup, il lui déclara un soir que le pape allait
+arriver, qu'il les couronnerait tous les deux, et qu'elle pouvait
+s'occuper sérieusement des préparatifs de cette cérémonie.</p>
+
+<p>On peut se représenter la joie causée par un pareil dénouement et la
+mauvaise humeur des Bonapartes, et de Joseph particulièrement; car
+l'empereur, fidèle à ses habitudes, ne manqua point de dire à sa femme
+toutes les tentatives qu'on avait faites pour le déterminer, et on
+conçoit que ces révélations ajoutèrent encore à la haine secrète entre
+les deux partis.</p>
+
+<p>Ce fut à cette occasion que l'impératrice me confia que, depuis
+longtemps, elle désirait affermir encore son mariage par la cérémonie
+religieuse qui avait été négligée à l'époque où il fut conclu. Elle en
+parlait quelquefois à l'empereur, qui n'y montrait aucune répugnance,
+mais qui répondait qu'en faisant même venir un prêtre chez lui, ce ne
+pourrait jamais être avec assez de mystère pour qu'on n'apprît pas par
+là que, jusqu'alors, il n'avait point été marié devant l'Église; et,
+soit que ce fût sa vraie raison, soit qu'il voulût garder pour l'avenir
+cette facilité de rompre son mariage, quand il le croirait vraiment
+utile, il repoussait toujours, mais avec douceur, les demandes de sa
+femme à cet égard. Elle se détermina à attendre l'arrivée du pape, se
+flattant avec raison qu'en pareille occasion, il entrerait facilement
+dans ses intérêts.</p>
+
+<p>À ce moment, toute la cour se livra sans relâche aux apprêts des
+cérémonies du couronnement, et l'impératrice s'entoura des meilleurs
+artistes de Paris et des marchands les plus fameux. Aidée de leurs
+conseils, elle détermina la forme du nouvel habit de cour et son costume
+particulier. On pense bien qu'il ne fut pas question de reprendre le
+panier, mais seulement d'ajouter à nos vêtements ordinaires ce long
+manteau qu'on a conservé lors du retour du roi, et une collerette de
+blonde, appelée <i>chérusque</i>, qui montait assez haut derrière la tête,
+était attachée sur les deux épaules, et rappelait le costume de
+Catherine de Médicis. On l'a supprimée depuis, quoique, à mon avis, elle
+donnât de la grâce et de la dignité à tout l'habit. L'impératrice avait
+déjà des diamants pour une somme considérable. L'empereur en ajouta
+encore à sa parure. Il mit dans ses mains ceux qu'on possédait au trésor
+public, et voulut qu'elle les portât ce jour-là. On lui monta un diadème
+brillant qui devait être surmonté de la couronne fermée que l'empereur
+lui poserait sur la tête. On fit secrètement des répétitions de cette
+cérémonie, et le peintre David, qui devait en faire ensuite le tableau,
+dirigea les positions de chacun. Il y eut d'abord de grandes discussions
+sur le couronnement particulier de l'empereur. La première idée était
+que le pape placerait cette couronne de ses propres mains; mais
+Bonaparte se refusait à l'idée de la tenir de qui que ce fût, et il dit
+à cette occasion ce mot que madame de Staël a rappelé dans son ouvrage:
+«J'ai trouvé la couronne de France par terre, je l'ai ramassée.» Il eût
+pu ajouter: «Avec la pointe de mon épée.»</p>
+
+<p>Enfin, après de longues délibérations, on détermina que l'empereur se
+couronnerait lui-même, et que le pape donnerait seulement sa
+bénédiction. Rien ne fut négligé pour l'éclat des fêtes. L'affluence
+devint nombreuse à Paris; une partie des troupes y fut appelée; toutes
+les autorités principales des provinces, l'archichancelier de d'empire
+germanique et une foule d'étrangers y arrivèrent aussi. Quelles que
+fussent les opinions particulières, on se laissa aller, dans la ville,
+au plaisir et à la curiosité qu'inspirait un événement si nouveau et la
+vue d'un spectacle que tout annonçait devoir être magnifique. Les
+marchands fort occupés, les ouvriers de tout genre employés se
+réjouissaient d'une telle occasion de gain pour eux; la population de la
+ville semblait doublée; le commerce, les établissements publics, les
+théâtres y trouvaient leur profit, et tout paraissait actif et content.
+On invita les poètes à célébrer ce grand événement; Chénier eut ordre de
+composer une tragédie qui en consacrât le souvenir, il prit Cyrus pour
+son héros. L'Opéra prépara ses ballets. Dans l'intérieur du palais nous
+reçûmes de l'argent pour les dépenses que nous avions à faire, et
+l'impératrice fit à ses dames du palais de beaux présents en diamants.</p>
+
+<p>On régla aussi le costume des hommes autour de l'empereur; il était beau
+et allait très bien. L'habit français de couleurs différentes pour les
+services qui dépendaient du grand maréchal, du grand chambellan et du
+grand écuyer; une broderie d'argent pour tous; le manteau sur une
+épaule, en velours et doublé de satin; l'écharpe, le rabat de dentelle
+et le chapeau retroussé sur le devant garni d'un panache. Les princes
+devaient porter cet habit en blanc et or; l'empereur en habit long,
+ressemblant assez à celui de nos rois, un manteau de pourpre semé
+d'abeilles, et sa couronne formée d'une branche de laurier comme celle
+des Césars.</p>
+
+<p>Je crois encore rappeler un rêve, mais un rêve qui tient un peu des
+contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut étalé à cette
+époque, et quelle était en même temps l'agitation des préséances, des
+prétentions de rangs des réclamations de chacun. L'empereur voulut que
+les princesses portassent le manteau de l'impératrice; on eut bien de la
+peine à les déterminer à y consentir; et je me souviens même qu'elles
+s'y prêtèrent de si mauvaise grâce, qu'on vit le moment où
+l'impératrice, emportée par le poids de ce manteau, ne pourrait point
+avancer, tant ses belles-soeurs le soulevaient faiblement. Elles
+obtinrent que la queue de leur habit serait portée par leurs
+chambellans, et cette distinction les consola un peu de l'obligation qui
+leur était imposée<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Les mémoires du comte Miot de Mélito renferment
+ des renseignements précieux sur l'intérieur de la cour du
+ premier consul et de l'empereur, et sur les querelles de
+ celui-ci avec ses frères à propos de l'hérédité du trône et
+ de l'adoption du jeune fils de Louis Bonaparte, et racontent
+ en détail la grande question du manteau de l'impératrice.
+ C'est après une orageuse discussion entre l'archichancelier,
+ l'architrésorier, le ministre de l'intérieur, le grand
+ chambellan, le grand écuyer et le grand maréchal de la cour,
+ les princes Louis et Joseph, présidés par l'empereur, que
+ l'on renonça à donner à ces derniers princes le grand manteau
+ d'hermine, «attribut, disait-on, de la souveraineté», et que
+ l'on se décida à employer dans le procès-verbal les mots
+ <i>soutenir le manteau</i>, au lieu de <i>porter la queue</i>.
+ (<i>Mémoires du comte Miot de Mélito</i>, t. II, p. 323 et suiv.).
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Cependant, on avait appris que le pape avait quitté Rome le 2 novembre.
+La lenteur de son voyage et l'immensité des préparatifs firent reculer
+le couronnement jusqu'au 2 décembre, et, le 24 novembre, la cour se
+rendit à Fontainebleau pour y recevoir Sa Sainteté, qui y arriva le
+lendemain.</p>
+
+<p>Avant de clore ce chapitre, je veux rappeler une circonstance qui me
+paraît bonne encore à conserver. L'empereur, ayant renoncé pour ce
+moment au divorce, mais toujours pressé du désir d'avoir un héritier,
+demanda à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui
+n'appartiendrait qu'à lui, et à feindre une grossesse avec assez
+d'habileté pour que tout le monde y fût trompé. Elle était loin de se
+refuser à aucune de ses fantaisies à cet égard. Alors Bonaparte, faisant
+venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance
+étendue et méritée, lui confia son projet: «Si je parviens, lui dit-il,
+à m'assurer de la naissance d'un garçon qui sera mon fils à moi, je
+voudrais que, témoin du feint accouchement de l'impératrice, vous
+fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à cette ruse toutes
+les apparences d'une réalité.» Corvisart trouva que la délicatesse de sa
+probité était compromise par cette proposition; il promit le secret le
+plus inviolable, mais il refusa de se prêter à ce qu'on voulait exiger
+de lui. Ce n'est que longtemps après, et depuis le second mariage de
+Bonaparte, qu'il m'a confié cette anecdote en m'attestant la naissance
+légitime du roi de Rome, sur laquelle on avait essayé d'exciter des
+doutes parfaitement injustes.</p>
+<a name="c10" id="c10"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>(<span class="sc">décembre</span> 1804.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice
+Joséphine.--Le couronnement.--Fêtes au Champ-de-Mars, à l'Opéra,
+etc.--Cercles de l'impératrice.</b></p>
+
+<p>Il est vraisemblable qu'on ne détermina le pape à venir en France qu'en
+lui présentant les avantages et les concessions qu'il retirerait pour le
+rétablissement de la religion d'une pareille complaisance. Il arriva à
+Fontainebleau, déterminé à se prêter à tout ce qu'on exigerait de lui et
+qu'il pourrait se permettre; et, malgré la supériorité que pensait avoir
+sur lui le vainqueur qui l'avait contraint à ce grand déplacement, et le
+peu de dispositions que toute cette cour eût à éprouver du respect pour
+un souverain qui ne comptait point l'épée au nombre de ses ornements
+royaux, il imposa à tout le monde par la dignité de ses manières et la
+gravité de son maintien.</p>
+
+<p>L'empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les
+voitures se rencontrèrent, il mit pied à terre ainsi que Sa Sainteté.
+Tous deux s'embrassèrent, et remontèrent dans le même carrosse,
+l'empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit <i>le
+Moniteur</i> de ce jour), et ils revinrent ensemble au château.</p>
+
+<p>Le pape était arrivé un dimanche<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, à midi. Après avoir pris quelque
+repos dans son appartement, où l'avaient conduit le grand chambellan
+(c'est-à-dire M. de Talleyrand), le grand maréchal et le grand maître
+des cérémonies, il alla faire une visite à l'empereur, qui le reçut en
+dehors de son cabinet, et qui, au bout d'un entretien d'une demi-heure,
+le reconduisit jusqu'à la salle dite alors des grands officiers.
+L'impératrice avait reçu l'ordre de le faire asseoir à sa droite.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> 25 novembre 1804, ou 4 frimaire an <span class="sc">XIII</span>.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Après ces visites, le prince Louis, les ministres, l'archichancelier et
+l'architrésorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se
+trouvaient à Fontainebleau furent présentés au pape. Il reçut tout le
+monde avec bonté et politesse. Il dîna ensuite avec l'empereur, et se
+retira de bonne heure pour prendre du repos.</p>
+
+<p>Le pape, à cette époque, était âgé de soixante-deux ans. Sa taille parut
+assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il était entouré
+d'un nombreux cortège de prêtres italiens qui furent loin d'imposer
+comme lui, et dont les manières vives, communes et étranges ne pouvaient
+entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clergé français.
+Le château de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par
+le mélange de personnages variés dont il était habité: souverains,
+princes, militaires, prêtres, femmes, tout était à peu près pêle-mêle,
+dans les différents salons où l'on se réunissait, à des heures
+indiquées. Dès le lendemain, Sa Sainteté reçut toutes les personnes de
+la cour qui se présentèrent chez elle. Nous fûmes tous admis à l'honneur
+de lui baiser la main, et de recevoir sa bénédiction. Sa présence, en
+pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte
+émotion.</p>
+
+<p>Ce même lundi, les visites entre les souverains recommencèrent. Quand le
+pape fut venu pour la seconde fois chez l'impératrice, celle-ci exécuta
+le plan secret qu'elle avait formé, et lui confia qu'elle n'était point
+mariée à l'église. Sa Sainteté, après l'avoir félicitée des actes de
+bonté auxquels elle employait sa puissance, et l'appelant toujours du
+nom de <i>sa fille</i>, lui promit d'exiger de l'empereur qu'il fît précéder
+son couronnement d'une cérémonie nécessaire à la légitimité de son union
+avec elle, et, en effet, l'empereur se trouva forcé de consentir à ce
+qu'il avait éludé jusqu'alors. Ce fut au retour à Paris que le cardinal
+Fesch le maria, comme je le dirai tout à l'heure.</p>
+
+<p>Dans la soirée du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour
+exécuter un concert dans les appartements de l'impératrice. Mais le pape
+refusa d'y assister, et se retira au moment où on allait commencer.</p>
+
+<p>À cette époque, le goût de l'empereur pour madame de X... commença à se
+faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu'il éprouvait
+du succès des projets qu'il avait formés lui donnât une joie qui
+éclaircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirât
+quelque désir de plaire, il parut, durant le petit voyage de
+Fontainebleau, serein et d'un abord plus facile que de coutume. Quand le
+pape était retiré, il demeurait chez l'impératrice, et causait de
+préférence avec les femmes qui s'y trouvaient. Sa femme, frappée de son
+changement, et très avisée sur tout ce qui pouvait éveiller sa
+jalousie, soupçonna que quelque nouvelle fantaisie en était la cause;
+mais elle ne put encore découvrir le véritable objet de sa préoccupation
+parce qu'il mit assez d'adresse à s'occuper de nous toutes, tour à tour;
+et madame de X..., montrant une extrême réserve, ne parut pas voir, dans
+ce moment, si elle était le but caché de cette galanterie générale que
+l'empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes
+eurent même l'idée que la maréchale Ney allait recevoir ses hommages.
+Elle est fille de M. Auguié, ancien receveur général des finances, et de
+madame Auguié, femme de chambre de la dernière reine. Elle avait été
+élevée par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela même
+compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux
+ou vingt-trois ans; son visage et sa personne étaient assez agréables,
+quoiqu'un peu trop maigres. Elle avait peu d'usage du monde, une extrême
+timidité, et elle ne pensait nullement à attirer les regards de
+l'empereur, dont elle avait une extrême peur.</p>
+
+<p>Pendant notre séjour à Fontainebleau, parut dans <i>le Moniteur</i> le
+sénatus-consulte qui, vu la vérification faite par une commission du
+Sénat des registres des votes émis sur la question de l'empire,
+reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appelés au trône de France.</p>
+
+<p>Le total général des votants se montait à 3,574,898. Pour le <i>oui</i>,
+3,572,329; pour le <i>non</i>, 2,569.</p>
+
+<p>La cour retourna à Paris le jeudi 29 novembre. L'empereur et le pape
+revinrent dans la même voiture, et Sa Sainteté fut logée au pavillon de
+Flore, l'empereur ayant nommé une partie de sa maison pour le servir.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours de sa présence à Paris, le pape ne trouva pas
+dans les habitants le respect auquel on devait s'attendre. Une vive
+curiosité poussait la foule sur son passage, quand il visitait les
+églises, et sous son balcon, aux heures où il s'y montrait pour donner
+sa bénédiction. Mais, peu à peu, les récits que faisaient ceux qui
+l'approchaient de la dignité de ses manières, quelques paroles nobles et
+touchantes qu'il prononça en diverses occasions et qui furent répétées,
+et l'aplomb avec lequel il soutenait une situation si étrange pour le
+chef de la chrétienté, produisirent un changement marqué, même chez les
+classes inférieures du peuple. Bientôt la terrasse des Tuileries se vit
+couverte, durant toutes les matinées, d'un monde immense qui l'appelait
+à grands cris, et qui s'agenouillait devant sa bénédiction. On avait
+permis que la galerie du Louvre se remplît à certaines heures de la
+journée, et alors le pape la parcourait et y bénissait ceux qui s'y
+trouvaient. Nombre de mères lui présentaient leurs enfants, qu'il
+accueillait avec une bienveillance particulière. Un jour, un homme,
+connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie,
+et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosité, se tenait à
+l'écart comme pour éviter d'être béni. Le pape, s'approchant de lui et
+devinant sa secrète et hostile intention, lui adressa ces paroles d'un
+ton doux: «Pourquoi me fuir, monsieur? La bénédiction d'un vieillard
+a-t-elle quelque danger?»</p>
+
+<p>Bientôt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientôt aussi
+l'empereur commença à en être jaloux. Il prit quelques arrangements qui
+obligèrent Sa Sainteté à se refuser à l'empressement trop vif des
+fidèles, et le pape, qui pénétra l'inquiétude dont il était l'objet,
+redoubla de réserve, sans jamais laisser paraître la moindre apparence
+du plus petit orgueil humain.</p>
+
+<p>Deux jours avant le couronnement, M. de Rémusat, qui en même temps que
+premier chambellan était aussi maître de la garde-robe, et qui, par
+cette raison, se trouvait chargé de tous les préparatifs des costumes
+impériaux, allant porter à l'impératrice son élégant diadème qui venait
+d'être achevé, la trouva dans un état de satisfaction qu'elle avait
+peine à dissimuler publiquement. Prenant mon mari à part, elle lui
+confia que, dans la matinée de cette journée, un autel avait été préparé
+dans le cabinet de l'empereur, et que le cardinal Fesch l'avait mariée
+en présence de deux aides de camp. Après la cérémonie, elle avait exigé
+du cardinal une attestation par écrit de ce mariage. Elle la conserva
+toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l'empereur ait faits
+pour l'obtenir, elle n'a consenti à s'en dessaisir.</p>
+
+<p>On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n'a point pour témoin
+le curé de la paroisse où il est célébré renferme, par cela même, une
+cause de nullité, et que c'est à dessein qu'on se réserva ce moyen de
+rupture pour l'avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal
+lui-même eût consenti à cette fraude. Cependant la conduite qu'il tint
+dans la suite ne le donne point à penser, car, lors des scènes assez
+vives auxquelles le divorce a donné lieu, l'impératrice alla quelquefois
+jusqu'à menacer son époux de publier l'attestation qu'elle avait entre
+les mains, et le cardinal Fesch, consulté alors, répondait toujours
+qu'elle était en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait
+pas de nier que le mariage n'eût été consacré de manière qu'on ne
+pouvait le rompre que par un acte arbitraire d'autorité.</p>
+
+<p>Après le divorce, l'empereur voulut ravoir encore cette pièce dont je
+parle; le cardinal conseilla à l'impératrice de ne pas s'en dessaisir.
+Ce qui prouvera à quel point était poussée la défiance entre tous les
+personnages de cette famille, c'est que l'impératrice, tout en profitant
+d'un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu'il lui arrivait
+quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert
+avec l'empereur, qui eût voulu la pousser à quelque éclat, afin d'avoir
+une occasion de la renvoyer de France. Cependant l'oncle et le neveu
+étaient brouillés alors, par suite des affaires du pape.</p>
+
+<p>Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait
+assez difficile d'en décrire toute la pompe et d'entrer dans les
+détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau; les
+rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu'empressé; la
+garde sous les armes et parfaitement belle.</p>
+
+<p>Le pape précéda l'empereur de plusieurs heures, et montra une patience
+admirable, en demeurant longtemps assis sur le trône qui lui avait été
+préparé dans l'église, sans se plaindre du froid ni de la longueur des
+heures qui se passèrent avant l'arrivée du cortège. L'église Notre-Dame
+était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l'église, on
+avait élevé un trône pompeux pour l'empereur, où il pouvait paraître
+entouré de toute sa cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes
+introduites dans l'appartement de l'impératrice. Nos toilettes étaient
+fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille
+impériale. L'impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée
+de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que
+vingt-cinq ans<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Elle était vêtue d'une robe et d'un manteau de cour
+de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un
+bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture
+du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire.
+Ses belles-soeurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres
+précieuses, et l'empereur, nous examinant toutes les unes après les
+autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création
+subite de sa volonté.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Elle avait quarante et un ans, étant née à la
+ Martinique, le 23 juin 1763. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu'à
+l'église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours
+rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé
+d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants
+et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d'honneur en
+diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entière
+était en manteau de velours brodé d'argent. Nous nous faisions un peu
+spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle
+était réellement beau.</p>
+
+<p>L'empereur monta, dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa
+femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à
+la voiture qui lui était désignée, et ce nombreux cortège alla, au pas,
+jusqu'à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre
+passage. Elles n'avaient point cet élan d'enthousiasme qu'aurait pu
+désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d'amour de ses
+sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d'un maître
+orgueilleux et point sensible.</p>
+
+<p>Arrivé à Notre-Dame, l'empereur demeura quelque temps à l'archevêché
+pour y revêtir ses grands habits, qui paraissaient l'écraser un peu. Sa
+petite taille se fondait sous cet énorme manteau d'hermine. Une simple
+couronne de laurier ceignait sa tête; il ressemblait à une médaille
+antique. Mais il était d'une pâleur extrême, véritablement ému, et
+l'expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée.</p>
+
+<p>Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où
+l'impératrice fut couronnée excita un mouvement général d'admiration,
+non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle
+marcha si bien vers l'autel, elle s'agenouilla d'une manière si élégante
+et en même temps si simple, qu'elle satisfit tous les regards. Quand il
+fallut marcher de l'autel au trône, elle eut un moment d'altercation
+avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de
+répugnance, que je vis l'instant où la nouvelle impératrice ne pourrait
+point avancer. L'empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses soeurs
+quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.</p>
+
+<p>Le pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l'air d'une
+victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une
+grande utilité.</p>
+
+<p>Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des
+Tuileries, et nous n'y rentrâmes qu'à la nuit, qui vient de bonne heure
+au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre
+infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez
+le grand maréchal, et, après, l'empereur voulut recevoir un moment les
+personnes de la cour qui ne s'étaient point retirées. Il était gai et
+charmé de la cérémonie; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur
+l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant:
+«C'est à moi, mesdames, que vous devez d'être si charmantes.» Il n'avait
+point voulu que l'impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en
+tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle
+portait le diadème; enfin il nous congédia.</p>
+
+<p>Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis
+et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant étrangers à toutes
+ces brillantes nouveautés, s'étaient rassemblés pour se donner
+l'amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le détail comme
+dans l'ensemble de cette journée, tout ce qui se passa servit de
+spectacle à la ville de Paris; mais on applaudit en général, parce qu'il
+faut convenir que la représentation fut magnifique.</p>
+
+<p>Pendant un mois, un nombre infini de fêtes et de réjouissances
+suivirent. Le 5 décembre, l'empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le
+même cortège que celui du 2, et il distribua les aigles à nombre de
+régiments. L'enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du
+peuple. Le mauvais temps nuisit à cette seconde journée; il pleuvait à
+verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du
+Champ-de-Mars. «Si la situation des spectateurs était pénible, il n'en
+est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l'y
+faisait demeurer, et dans l'expression des voeux que ses acclamations
+manifestaient de la manière la plus éclatante.» Voilà comme M. Maret
+rendait compte de cette pluie dans <i>le Moniteur</i>.</p>
+
+<p>Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu'elle
+soit la plus ridicule, c'est celle qui tend à faire croire que le besoin
+qu'un roi a du soleil arrive à avoir de l'influence sur sa présence.
+J'ai vu, au château des Tuileries, l'opinion comme établie que
+l'empereur n'avait qu'à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel
+jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquerait pas d'être serein. On
+remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on
+glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que
+c'était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l'honneur des
+souverains, qu'ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de
+dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s'avisât plus d'en
+essayer l'effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu'il n'avait
+pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais
+combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne
+les avait pas mouillés!</p>
+
+<p>On avait élevé pour la famille impériale et sa suite un grand
+échafaudage, sur lequel était le trône recouvert du mieux qu'on avait
+pu, à cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent
+promptement percées. L'impératrice fut forcée de se retirer avec sa
+fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs, à l'exception de
+madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps,
+quoique légèrement vêtue. Elle s'accoutumait dès lors «à supporter,
+disait-elle en riant, les contraintes inévitables du trône».</p>
+
+<p>Ce même jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la
+galerie de Diane, sous un dais éclatant, on dressa une table pour le
+pape, l'empereur, l'impératrice et le prince archichancelier de l'empire
+germanique. L'impératrice avait l'empereur à sa droite et le pape à sa
+gauche. Ils étaient servis par les grands officiers. Plus bas, une table
+pour les princes, parmi lesquels était le prince héréditaire de Bade;
+une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de
+la maison impériale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique
+pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape
+voulut bien assister, et un ballet exécuté au milieu du grand salon des
+Tuileries par les danseurs de l'Opéra. À l'instant où commença le
+ballet, le pape se retira. On joua à la fin de la soirée, et l'empereur,
+en se retirant, donna le signal du départ de tout le monde.</p>
+
+<p>Le jeu à la cour de l'empereur entrait seulement dans le cérémonial. Il
+ne voulut jamais qu'on jouât d'argent chez lui; on faisait des parties
+de whist et de loto; on se mettait à une table pour avoir une
+contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les
+regarder, et on causait. L'impératrice aimait à jouer, même sans argent,
+et faisait réellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des
+princesses, était établie dans le salon qu'on appelait le cabinet de
+l'empereur, et qui précède la galerie de Diane. Elle jouait avec les
+plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, étrangers,
+ambassadeurs, ou français. Les deux dames de semaine du palais
+demeuraient assises derrière elle, un chambellan près de son fauteuil.
+Tandis qu'elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons
+venaient, les unes après les autres, lui faire une révérence. Les soeurs
+et les frères de Bonaparte jouaient et faisaient inviter à leurs parties
+par leurs chambellans; de même sa mère, qu'on appela Madame Mère, qu'on
+fit princesse, et à qui on donna une maison. Tout le reste de la cour
+jouait dans les autres salons. L'empereur se promenait partout, parlait
+à droite et à gauche, précédé de quelques chambellans qui annonçaient
+sa présence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on
+demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles
+insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu'il allait leur
+adresser. Il ne se souvenait jamais d'un nom, et presque toujours la
+première question était: «Comment vous appelez-vous?» Il n'y avait pas
+une femme qui ne fût charmée de le voir s'éloigner de la place où elle
+était.</p>
+
+<p>Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative à Grétry. Comme
+membre de l'Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche,
+et il était arrivé déjà plus d'une fois à l'empereur, qui s'était
+accoutumé à reconnaître son visage, de s'approcher de lui presque
+machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grétry, fatigué de
+cette éternelle question, et peut-être un peu blessé de n'avoir pas
+produit un souvenir plus durable, à l'instant où l'empereur lui disait
+avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: «Et vous, qui
+êtes-vous donc?» Grétry répondit avec un peu d'impatience: «Sire,
+toujours Grétry.» Depuis ce temps, l'empereur le reconnut parfaitement.</p>
+
+<p>L'impératrice, au contraire, avait une mémoire admirable pour les noms
+et les petites circonstances particulières de chacun.</p>
+
+<p>Les cercles se passèrent longtemps comme je viens de le conter. Plus
+tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu'on avait
+imaginés à l'occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je
+dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assemblées,
+l'empereur voulut qu'on donnât aux dames du palais des places
+particulières; ces petites préséances excitèrent de petites humeurs qui
+enfantèrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanité
+est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le
+plus vite son métier.</p>
+
+<p>À cette époque, l'empereur ne s'épargna aucune cérémonie; il les aimait,
+surtout parce qu'elles faisaient partie de ses créations; il les
+compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il
+avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu'on éprouvait que
+tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône,
+environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les
+révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges
+électoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur
+recommanda fortement d'exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il
+(et ses paroles furent insérées dans <i>le Moniteur</i>), il ne peut y avoir
+ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès
+lors le projet de placer sur sa tête la couronne d'Italie, et sentait
+que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs
+l'impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continuât les
+préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer
+son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut
+au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il
+avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l'occasion du
+couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième
+acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le
+couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était
+médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre
+parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de
+rire au moment de l'installation sur le trône. L'empereur fut mécontent;
+il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il
+eût dû lui répondre de l'approbation du public, et, dès lors, ce même
+public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du
+silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé.</p>
+
+<p>Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif
+l'imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de
+Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d'artifice, bal, service
+de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l'empereur et à
+l'impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites
+partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son
+règne; je suis sûre qu'en les réunissant tous ils ne feraient pas la
+dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans
+une autre fête donnée encore à l'empereur par la ville quelques années
+après, comme on était à bout d'inscriptions, on inventa de mettre en
+lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de
+l'Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s'en montra scandalisé.</p>
+
+<p>La France, aussi, fut dévouée pendant ce temps aux fêtes et aux
+réjouissances, on frappa des médailles qui furent distribuées avec
+profusion. Enfin les maréchaux donnèrent aussi leur fête, dans la salle
+de l'Opéra. Cette fête coûta dix mille francs à chaque maréchal. On
+avait mis le théâtre de plain-pied avec la salle; les loges étaient
+décorées de gaze d'argent, éclairées de lustres brillants et ornées de
+femmes très parées; la famille impériale sur une estrade; on dansait
+dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la
+richesse des costumes, la magnificence de la cour donnèrent à cette fête
+beaucoup d'éclat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne fît de grandes
+dépenses pour toutes ces cérémonies. On accorda aux dames du palais dix
+mille francs pour les en dédommager; cet argent fut loin de nous
+suffire. Les dépenses du couronnement se montèrent à quatre millions.</p>
+
+<p>Les princes et les étrangers de marque qui se trouvaient à Paris
+faisaient une cour assidue à nos souverains, et, de son côté, l'empereur
+mettait assez de grâce à leur faire les honneurs de Paris. Le prince
+Louis de Bade était alors fort jeune, assez embarrassé de sa personne,
+et se mettant peu en évidence. Le prince primat était un homme de plus
+de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien
+la France et Paris, qu'il avait habité dans sa jeunesse, amateur des
+lettres, et lié avec les anciens académiciens. Ils étaient admis, et
+quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez
+l'impératrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on
+invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes à souper
+aux Tuileries. On s'y rendait à huit heures, dans une toilette
+recherchée, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du
+rez-de-chaussée qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte
+arrivait, on passait dans une salle où des chanteurs italiens donnaient
+un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon
+et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou
+jouant, selon sa fantaisie. À onze heures, on servait un grand et
+élégant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de
+Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait
+rien, et, le souper fini, il se retirait. À ces petites soirées étaient
+toujours invités les princes et princesses, les grands officiers de
+l'Empire, deux ou trois ministres et quelques maréchaux, des généraux,
+des sénateurs et des conseillers d'État avec leurs femmes. Il y avait là
+de grands assauts de toilettes; l'impératrice y paraissait toujours,
+ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de
+perles et de pierreries. Elle a eu dans son écrin pour un million de
+perles. On commençait alors à porter beaucoup d'étoffes lamées en or et
+en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'établit à la cour;
+on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, semée d'or
+ou bien avec des étoffes turques très brillantes. Les vêtements peu à
+peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de
+mousseline richement brodées, de petites robes courtes, ouvertes par
+devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine
+découverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de
+plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant à
+dissimuler sa préférence en s'occupant de toutes les femmes, semblait
+n'être à l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour,
+s'apercevant que sa présence le gênait, se retirait dans un autre salon
+voisin de celui où on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer
+un harem; j'en fis un soir la plaisanterie à Bonaparte; il était en
+belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement à l'impératrice.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retiré le soir, employait ses
+matinées à visiter les églises, les hôpitaux et les établissements
+publics. Il alla officier à Notre-Dame, et une foule considérable fut
+admise à lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de
+Paris, fut reçu d'une manière touchante aux Invalides, et c'est alors
+qu'il commença à produire plus d'effet que l'empereur ne l'eût voulu.</p>
+
+<p>J'entendais dire à cette époque que Sa Sainteté désirait fort de
+retourner à Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours,
+je n'en n'ai pas pu éclaircir le motif.</p>
+
+<p>Le pape était toujours vêtu de blanc; il avait une robe de moine, parce
+que d'abord il avait été moine. Cette robe était de laine, et,
+par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui
+faisait un assez étrange effet. Sa calotte était de laine blanche.</p>
+
+<p>À la fin de décembre, le Corps législatif fut ouvert en grande
+cérémonie; on s'y évertua en discours sur l'importance et le bonheur du
+grand événement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport
+beau et vrai de l'état prospère de la France.</p>
+
+<p>Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places à la
+nouvelle cour; l'empereur accéda à quelques-unes. Il prit aussi des
+sénateurs parmi les présidents des collèges électoraux. Il fit Marmont
+colonel général des chasseurs à cheval, et il distribua le grand cordon
+de la Légion d'honneur à Cambacérès, à Lebrun, aux maréchaux, au
+cardinal Fesch, à MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Ségur,
+et à plusieurs ministres, au grand juge, à M. Gaudin et à M. Portalis,
+ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions
+tenaient tout le monde en haleine. Dès ce moment, le mouvement fut
+donné; on s'accoutuma à désirer, à attendre, à voir incessamment quelque
+nouveauté; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le
+détail, mais prévu par l'habitude que nous prîmes tous de voir toujours
+quelque chose. Depuis, l'empereur a étendu à toute la nation, à toute
+l'Europe, ce système d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et
+l'espérance; ce n'a pas été un des secrets les moins habiles de son
+gouvernement.</p>
+<a name="c11" id="c11"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>(1807.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de
+l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince.</b></p>
+
+<p>L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement
+quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions
+qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de
+renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu
+de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait
+honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat.
+L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât
+enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux,
+parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce
+ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit
+des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le
+voir, dans ses nouvelles amours.</p>
+
+<p>J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune
+femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et
+blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait
+leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les
+habitudes de son caractère la portaient à une assez grande
+dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante,
+ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait
+de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit,
+et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien
+remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme,
+un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler.</p>
+
+<p>L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de
+distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la
+cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua
+peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le
+voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût
+naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette
+jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en
+défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement
+très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna
+ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.</p>
+
+<p>L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de
+l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord,
+comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez
+souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale
+devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je
+recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude,
+et je ne voyais rien encore qui la justifiât.</p>
+
+<p>L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle
+appelait <i>la perfidie</i> de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et
+interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une
+sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru
+quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son
+compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce
+récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la
+vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger
+de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence
+qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de
+son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi
+contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent
+dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait
+au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent
+également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se
+rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point
+qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et,
+de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame
+de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les
+ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus
+recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt
+il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice
+soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes
+entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude.
+Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me
+vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me
+compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère
+écoutés.</p>
+
+<p>L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues.
+Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer
+à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public
+elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai,
+ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous
+toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie.
+Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il
+paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait
+appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de
+X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des
+dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit
+que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez
+d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et
+craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par
+monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but
+et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations
+m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont
+j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins
+préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte
+commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir
+quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je
+la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et
+alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en
+savaient mauvais gré.</p>
+
+<p>Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre
+bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens
+qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter
+sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle
+craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et,
+du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour
+sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui
+parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison
+lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame
+de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait
+quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des
+lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour
+lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que
+j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées.
+Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce
+qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa
+confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que
+j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les
+découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain
+métier, dont assurément je n'étais nullement capable.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils éprouvait un
+chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord,
+par coquetterie, goût ou vanité, l'avait assez bien écouté, depuis sa
+nouvelle et plus éclatante conquête, évitait jusqu'aux moindres
+apparences d'aucune relation avec lui. Peut-être se vantait-elle à
+l'empereur de l'amour qu'elle inspirait à Eugène. Ce qui est certain,
+c'est que ce dernier était froidement traité par son beau-père.
+L'impératrice s'en montrait irritée; madame Louis s'en affligeait, mais
+dissimulait ses secrètes impressions, Eugène souffrait et se renfermait
+dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui.</p>
+
+<p>On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des
+Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée,
+quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien
+fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans
+les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et
+je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le
+souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais,
+loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une
+sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de
+quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur
+était de lui conter tous les <i>on dit</i>, de lui dénoncer toutes les
+conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a
+jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui
+indiquait souvent.</p>
+
+<p>Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa
+femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré
+qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son
+appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je
+n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de
+ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en
+particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de
+Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain,
+je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante.</p>
+
+<p>On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était
+partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au
+bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture,
+sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me
+recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait
+événement.</p>
+
+<p>Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il
+se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout.
+Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits
+qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je
+reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui
+me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice,
+pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté
+ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur,
+m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en
+aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase
+qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours
+deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce
+moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention
+de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et
+me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que,
+lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer
+d'indignation.»</p>
+
+<p>Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère
+frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque
+fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût
+moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât
+ce qu'on avait ressenti justement.</p>
+
+<p>Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous
+n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi
+l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la
+retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle
+m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes
+dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à
+vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots;
+alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que
+j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on
+ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis
+encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle,
+que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et
+la traitait trop rudement.</p>
+
+<p>Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de
+réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de
+rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer
+que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et
+qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me
+prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas
+plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour
+des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout
+entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes,
+qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à
+lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les
+Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des
+liaisons affichées et des maîtresses en titre».</p>
+
+<p>Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant
+qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir
+l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me
+questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui
+répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me
+reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que
+je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient
+tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se
+termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais
+laissé une assez bonne impression sur moi.</p>
+
+<p>L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois
+de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait
+son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son
+inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle
+ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de
+s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur,
+je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de
+Rémusat.</p>
+
+<p>Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait
+promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions
+de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez
+gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis
+venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras
+jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La
+longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me
+soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences.
+Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur
+arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi,
+et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur
+nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame
+de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui
+allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions
+auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je
+la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne
+l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je
+rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais
+une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût
+pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me
+tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur
+ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il
+me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me
+traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon
+côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.</p>
+
+<p>L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne
+m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé
+qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans
+laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de
+jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de
+ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en
+trouva une occasion qui lui réussit parfaitement.</p>
+
+<p>D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais
+trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon
+mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M.
+de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en
+fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est
+vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon
+mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été
+mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et
+l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux.</p>
+
+<p>Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier
+coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions
+liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au
+comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation
+avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées;
+elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après
+l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des
+chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de
+Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à
+quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la
+fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine,
+je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui
+voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son
+arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui
+avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à
+l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus
+prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires
+publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses
+sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise
+de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde
+d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien
+avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur;
+elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant
+voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la
+maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame
+de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les
+incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que
+j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on
+m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma
+mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais
+être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame
+de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de
+X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme,
+prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de
+l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur
+autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme
+plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à
+l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et
+de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties
+de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en
+disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais
+vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon
+mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour
+l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions
+rien à ce qui nous arrivait.</p>
+
+<p>Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui
+me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans
+explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre
+l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et
+sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces
+dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à
+sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât
+tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce
+serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et
+qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.</p>
+
+<p>L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation;
+seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais
+celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu
+impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par
+madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant
+beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de
+victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de
+l'empereur.</p>
+
+<p>Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais
+accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me
+reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les
+Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de
+vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais
+tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que
+vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que
+madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de
+votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes
+ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point
+de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes
+habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont
+j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce
+qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément
+prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût
+détrompé.</p>
+
+<p>Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était
+assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si,
+en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami,
+et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se
+remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après.
+Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a
+toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la
+conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de
+Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que
+sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours
+madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit
+signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut
+sous le règne de l'archiduchesse.</p>
+
+<p>Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur
+perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète
+inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le
+temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec
+son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre
+heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame
+Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup,
+mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune
+réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et,
+le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était
+parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à
+petites journées.</p>
+
+<p>Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant
+de la soumission de son frère. «Si l'empereur, me disait-elle, avait
+exigé pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les
+réclamations; mais, ici, il n'a été prononcé aucune parole, et je crois
+que Bonaparte sera frappé de cette obéissance.» Il le fut en effet, et
+surtout de la maligne joie de ses frères et soeurs. Il aimait à déjouer;
+il avait éloigné son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il
+voulut aussitôt récompenser sa bonne conduite, et, le 1er février 1805,
+le Sénat reçut deux lettres de l'empereur.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> Dans l'une, il annonçait
+l'élévation du maréchal Murat au rang de prince, grand amiral de
+l'Empire; c'était la récompense de ses complaisances récentes, et le
+résultat des fréquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre
+lettre, qui était affectueuse et flatteuse pour le prince Eugène,
+celui-ci était créé archichancelier d'État; c'était encore une des
+grandes charges de l'Empire. Eugène apprit cette promotion à quelques
+lieues de Lyon, où le courrier le trouva à cheval, devant son régiment,
+couvert de la neige qui tombait par torrents.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> Voici les deux messages que l'empereur
+ adressait, le même jour, 12 pluviôse an XIII (1er février
+ 1805) au Sénat conservateur: «Sénateurs, nous avons nommé
+ grand amiral de l'Empire notre beau-frère, le maréchal Murat.
+ Nous avons voulu reconnaître, non seulement les services
+ qu'il a rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il
+ a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa
+ vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la
+ dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une
+ personne qui nous est de si près attachée par les liens du
+ sang.--Sénateurs, nous avons nommé notre beau-fils, Eugène
+ Beauharnais, archichancelier d'État de l'Empire. De tous les
+ actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux
+ à notre coeur. Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis
+ son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide
+ de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leçons
+ que nous lui avons donnés. Quoique jeune encore, nous le
+ considérons, dès aujourd'hui, par l'expérience que nous en
+ avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des
+ soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de
+ la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du
+ haut rang où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de
+ trouver des affections douces dans la tendresse et la
+ consolante amitié de cet enfant de notre adoption;
+ consolation nécessaire sans doute à tous les hommes, mais
+ plus éminemment à nous, dont tous les instants sont dévoués
+ aux affaires des peuples. Notre bénédiction paternelle
+ accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et,
+ secondé par la Providence, il sera un jour digne de
+ l'approbation de la postérité.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau,
+et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne
+de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France,
+je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X...</p>
+
+<p>Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de
+l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle
+négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice,
+et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la
+Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté.
+L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait
+dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on
+ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses
+affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa
+chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant
+plus que <i>maîtresses en titre</i>, que disgrâce, oubli d'elle-même, et
+peut-être à la fin <i>divorce</i>, objet toujours renaissant de ses
+inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles;
+mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit
+par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui
+portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin
+qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il
+arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se
+trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur
+quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton
+affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime
+confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été
+fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait
+s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de
+X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa
+ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les
+lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à
+l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.</p>
+
+<p>L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être
+rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son
+courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude,
+elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour
+lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si
+bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion,
+et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame
+de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la
+soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans
+le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle.
+Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui
+représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de
+sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui
+recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du
+passé.</p>
+
+<p>Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse
+d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils
+avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune
+reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps
+les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui
+prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui
+venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur
+ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire
+qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je
+l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit
+une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait
+plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X...,
+jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus,
+parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se
+refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des
+hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses
+sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les
+différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir
+été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une
+puissance supérieure à la sienne.</p>
+
+<p>Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais
+adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau
+et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins,
+l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait
+toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était
+pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices
+qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens
+d'exercer son pouvoir.</p>
+
+<p>Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des
+Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa
+confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites
+intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été
+l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant
+l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva
+toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette
+sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des
+goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui
+des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y
+apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de
+ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne
+une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les
+sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque,
+était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte
+aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus
+pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte
+que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je
+sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et
+souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol
+sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui
+surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie
+qui lui déplaisait extrêmement.</p>
+
+<p>Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse,
+aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait, à la tête de
+l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs
+d'un bon citoyen, utile à son pays<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>! Quel plus digne emploi des
+facultés d'un homme éclairé dans son esprit, noble dans ses sentiments!
+quel contraste avec ce métier si dangereux, si minutieux, si près du
+ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un
+instant de relâche! Et je dis <i>dans les cours</i>, car elles se ressemblent
+toutes. Sans doute, la différence du caractère des souverains influe sur
+l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le
+service exigé par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur
+Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les maîtres diffèrent, les courtisans
+sont partout les mêmes; les passions restent semblables, puisque la
+vanité en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le désir de
+supplanter, la crainte de se voir arrêter dans son chemin, les
+préférences, tout cela donne et donnera toujours les mêmes agitations,
+et je suis intimement convaincue, pour le passé comme pour l'avenir,
+qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facultés de
+penser et de sentir, y doit être presque continuellement malheureux.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> Dans le moment où j'écris, au mois de septembre
+ 1818, mon mari est préfet du département du Nord.</blockquote>
+
+<p>Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre
+infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se
+montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi
+l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice,
+M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et
+présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient
+sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes
+jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru
+jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de
+ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la
+préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes.
+Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot
+furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy
+d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de
+Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de
+l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais,
+etc.</p>
+
+<p>Cette cour nombreuse se trouva bientôt composée d'éléments étrangers les
+uns aux autres, mais tous nivelés par la crainte du maître. Il y avait
+peu de rivalités entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne
+se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes
+également; madame de la Rochefoucauld, légère et facile, ne se montrait
+jalouse d'aucun crédit. La dame d'atours n'était que bonne et
+silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amitié un peu
+dangereuse de l'impératrice, et il faut en convenir, en général, la
+partie de la cour qui l'environnait, grâce à l'égalité de son caractère
+et à l'aménité de ses manières, n'a guère éprouvé de troubles et de
+jalousies.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas de même autour de l'empereur; mais c'est que lui-même
+cherchait à entretenir l'inquiétude. Par exemple, M. de Talleyrand,
+après avoir un peu nui à la position de M. de Rémusat, non par aucune
+intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus à qui mon
+mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui,
+commença à l'apprécier ce qu'il valait, et à lui montrer quelque
+intérêt. Bonaparte s'en aperçut, et, comme l'ombre d'une liaison
+l'effarouchait, et que, sur ce point, ses précautions étaient
+minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne
+lui était pas ordinaire:</p>
+
+<p>«Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de
+vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de
+Talleyrand me voudrait-il du mal?» me disait mon mari, en me rapportant
+ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous
+mettait en défiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu.</p>
+
+<p>Voilà donc, à peu près, l'état de la cour de l'empereur au printemps de
+1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des
+grandes déterminations prises, relativement à la couronne d'Italie.</p>
+
+<br><br>
+<h2>LIVRE II</h2>
+
+<h4>(1805-1808.)</h4>
+<a name="c12" id="c12"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>(1805.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre
+de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à
+l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de
+Piombino.--Représentation d'<i>Athalie</i>.--Voyage de l'empereur en
+Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de
+guerre avec l'Autriche.</b></p>
+
+<p>Le 4 février de cette année 1805, on apprit en France, par <i>le
+Moniteur</i>, que le discours du roi au parlement d'Angleterre, lors de son
+ouverture le 16 janvier, avait donné à entendre que l'empereur avait
+fait de nouvelles propositions d'accommodement, et que la réponse du
+ministère avait été qu'on ne pourrait convenir de rien, avant d'en avoir
+conféré avec les puissances étrangères du continent, et particulièrement
+avec l'empereur Alexandre.</p>
+
+<p>Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires à ce
+discours, et, en présentant un tableau de notre bonne intelligence, du
+moins apparente, avec les souverains de l'Europe, ces notes avouaient
+cependant quelque refroidissement entre l'empereur de Russie et celui de
+France, et l'attribuaient à l'intrigue de MM. de Marcoff et de
+Woronzoff, tous deux dévoués à la politique anglaise. Le message du roi
+d'Angleterre annonçait aussi la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne.</p>
+
+<p>Ce même jour, 4 février, le Sénat ayant été réuni, M. de Talleyrand
+présenta un rapport très habilement fait, dans lequel il développa le
+système de conduite qu'avait suivi Bonaparte à l'égard des Anglais. Il
+le montra faisant toujours des démarches pour la paix, tout en ne
+craignant point la guerre, fort des préparatifs qui menaçaient les côtes
+anglaises, ayant plusieurs flottilles équipées et prêtes dans les ports,
+une armée considérable et animée. Il rendit compte des moyens de se
+défendre que l'ennemi avait réunis sur ses côtes, ce qui prouvait qu'il
+ne regardait point la descente comme impossible, et, après avoir donné
+de grands éloges à la conduite de l'empereur, il lut au Sénat assemblé
+cette lettre que celui-ci avait adressée, le 2 janvier, au roi
+d'Angleterre:</p>
+
+<p>«Monsieur mon frère, appelé au trône de France par la Providence et par
+les suffrages du Sénat, du peuple et de l'armée, notre premier sentiment
+est un voeu de paix.</p>
+
+<p>«La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles peuvent lutter
+des siècles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacré
+de leurs devoirs? et tant de sang versé, inutilement et sans la
+perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre
+conscience? Je n'attache point de déshonneur à faire le premier pas.
+J'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des
+chances de la guerre. Elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive
+redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais
+été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser
+au bonheur de donner elle-même la paix au monde. Qu'elle ne laisse pas
+cette douce satisfaction à ses enfants! Car, enfin, il n'y eut jamais de
+plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire
+toutes les passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et
+de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre
+que tous mes efforts n'auraient pu terminer? Votre Majesté a plus gagné
+depuis dix ans en territoires et en richesses que l'Europe n'a
+d'étendue; sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle
+espérer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le
+continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accroître la
+prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler dès
+troubles intérieurs? Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos
+finances? Des finances fondées sur une bonne agriculture ne se
+détruisent jamais. Enlever à la France ses colonies? Les colonies sont
+pour la France un objet secondaire, et Votre Majesté n'en possède-t-elle
+pas déjà plus qu'elle n'en peut garder? Si Votre Majesté veut elle-même
+y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat
+présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des
+peuples pour qu'ils se battent!</p>
+
+<p>«Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et
+la raison a assez de puissance pour qu'on trouve le moyen de tout
+concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois
+rempli un devoir saint et précieux à
+mon coeur. Que Votre Majesté croie à la sincérité
+des sentiments que je viens de lui exprimer, et à
+mon désir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc....</p>
+
+<p>Paris, 12 nivôse an XIII (2 janvier 1805).<br>
+<span class="rig"> NAPOLÉON.»</span></p><br><br>
+
+<p>Après avoir présenté cette lettre, au fond assez
+remarquable, comme une preuve éclatante de
+l'amour de Bonaparte pour les Français, de son
+désir de la paix, et de sa modération généreuse,
+M. de Talleyrande donna communication de la
+réponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre
+des affaires étrangères. La voici: </p>
+
+<p>«Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été
+adressée par le chef du gouvernement français,
+datée du deuxième jour de ce mois.»</p>
+
+<p>«Il n'y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à
+coeur que de saisir la première occasion de procurer
+de nouveaux à ses sujets les avantages d'une
+paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles
+avec la sûreté permanente et les intérêts
+essentiels de ses États. Sa Majesté est persuadée
+que ce but ne peut être atteint que par des arrangements
+qui puissent, en même temps, pourvoir
+à la sûreté et à la tranquillité à
+venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des
+malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce
+sentiment, Sa Majesté sent qu'il lui est impossible de répondre plus
+particulièrement à l'ouverture qui lui a été faite, jusqu'à ce qu'elle
+ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec
+lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports
+confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, qui a
+donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des
+sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté
+et à l'indépendance de l'Europe.</p>
+
+<p>»14 janvier 1805.»</p>
+
+<p>Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique,
+donnait un grand avantage à la lettre de l'empereur plus ferme, et, en
+apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincérité. Elle
+fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui
+furent chargés de la porter aux trois grands corps de l'État, la
+présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être
+le plus favorable.</p>
+
+<p>Le rapport de Régnault de Saint-Jean d'Angely, envoyé comme conseiller
+d'État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant
+aujourd'hui. Les louanges données à l'empereur, quoique poussées à
+l'extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement
+tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l'Angleterre est au moins
+spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est
+imposant, et peu ou point exagéré.</p>
+
+<p>«La France, dit-il, n'a rien à demander au ciel, sinon que le soleil
+continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la
+terre à rendre les semences fécondes.»</p>
+
+<p>Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un
+gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France,
+eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées
+constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit
+que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère
+français et la position continentale de la France fussent en opposition
+avec les lenteurs d'un gouvernement représentatif; soit que, se sentant
+fort et habile, il ne pût consentir à faire à l'avenir de la France le
+sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule
+de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de
+discréditer la forme du gouvernement de nos voisins.</p>
+
+<p>«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple,
+disait-il dans les notes du <i>Moniteur</i>, en s'adressant aux ministres
+anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un État dont la
+politique intérieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet
+misérable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante
+oligarchie.»</p>
+
+<p>Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il résistait aux
+tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les
+contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je
+vivrai, je régnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forcé d'être
+libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il
+pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui
+commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur
+une si grande échelle, qu'elles intéressaient notre orgueil, et
+imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois,
+comme l'histoire des siècles en avait déjà présenté l'exemple, soumettre
+le monde à la puissance d'un peuple-roi, puissance à la vérité toute
+représentée dans sa personne. Un mélange d'institutions orientales,
+romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de
+Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands
+feudataires de celui de l'Empire français, et peut-être que, si la mer
+n'eût pas irrévocablement préservé l'Angleterre de notre invasion, ce
+gigantesque projet eût été exécuté.</p>
+
+<p>Peu de temps après, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les
+fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses pensées. Je
+veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France.</p>
+
+<p>Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne,
+accompagné des principaux membres de la Consulte d'État, et d'une
+nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du
+Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à
+l'empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait
+qu'il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne
+peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce
+qu'il nous arrière de l'époque où nous vivons. La monarchie
+constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La
+république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit
+Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que
+sur sa tête, et qu'il se nommera lui-même un successeur pris dans sa
+descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.»</p>
+
+<p>À ce discours, l'empereur répondit qu'il avait toujours travaillé pour
+l'intégrité de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne,
+parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son
+indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard,
+avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour
+les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner.</p>
+
+<p>Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il
+annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous
+les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d'approuver et
+d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en
+déclarant «qu'en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre
+le continent, que ce qui avait été réuni à l'Empire demeurerait réuni.»</p>
+
+<p>Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause
+d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il
+était loin de la redouter. L'armée se fatiguait de son inaction; trop de
+périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu'un temps
+favorable en faciliterait, à toute force, l'exécution; mais comment se
+maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se
+recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès?
+On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours évité, du
+moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations
+désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer
+des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il
+renonçait à le tenter.</p>
+
+<p>Dans cette même séance, l'État de Piombino fut donné à la princesse
+Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que
+cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années,
+qu'elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu'elle
+offrait pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse, que ce don
+n'était donc point l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose
+conforme à la saine politique, à l'éclat de la couronne et à l'intérêt
+des peuples.</p>
+
+<p>Et ce qui prouve à quel point les donations de l'empereur avaient cette
+forme de fiefs dont je parlais tout à l'heure, c'est que le décret
+impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à
+leur mère, recevraient l'investiture de l'empereur des Français, qu'ils
+ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la
+princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino,
+prononcerait le serment suivant:</p>
+
+<p>«Je jure fidélité à l'empereur; je promets de secourir de tout mon
+pouvoir la garnison de l'île d'Elbe; et je déclare que je ne cesserai de
+remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle
+sujet envers Sa Majesté l'empereur des Français.»</p>
+
+<p>Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils
+de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut
+lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et
+semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle
+nombreux et une première représentation d'<i>Athalie</i> au théâtre de
+Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Cette tragédie n'avait point été donnée depuis la Révolution.
+L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais
+bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore
+à cette occasion qu'il désirait fort qu'une pareille tragédie fût faite
+pendant son règne. Il consentit à ce qu'elle fût représentée à Paris;
+et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre
+théâtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence
+révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en
+retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de
+Lancival, l'auteur d'<i>Hector</i> et d'<i>Achille à Scyros</i>, et, peu après,
+Esménard, auteur du poème de <i>la Navigation</i>, furent chargés de corriger
+Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en déplaise à cette précaution
+d'une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de
+Brutus et de Cassius, étaient d'autant plus marquants qu'on les avait
+fait disparaître.</p>
+
+<p>À la suite de ces grandes déterminations prises à l'égard de l'Italie,
+l'empereur annonça qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à
+Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps
+législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de
+décrets et d'arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu'il établissait dans
+ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre
+autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le
+même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous
+eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy,
+une des plus belles femmes de cette époque.</p>
+
+<p>Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'hôtel
+Thélusson, situé au bout de la rue d'Artois. On vit, à cette occasion,
+combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant,
+et cependant il n'était point encore arrivé au point où il est parvenu
+depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa
+chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de
+la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu
+de franges.</p>
+
+<p>Bientôt on ne s'occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé
+au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de
+Rémusat partit pour Milan, chargé d'y porter les insignes, ornements
+royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement.
+Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire
+pendant quelques années. Jamais encore je ne m'étais séparée de mon
+mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement
+des douceurs de mon intérieur, que j'eus beaucoup de peine à supporter
+cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile
+assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et
+elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de
+le laisser deviner. Je l'ai déjà dit, la vie d'un courtisan est manquée
+lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une
+dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est
+composée.</p>
+
+<p>Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me
+paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination
+s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu'il emmenât
+avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni,
+pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que
+M. de Rémusat lui donnait, en l'employant comme secrétaire. Je lui
+confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l'esprit;
+mais il était un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il
+nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention
+ici<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<p>Ma santé devenait trop mauvaise pour qu'on songeât à me mettre du
+voyage. L'impératrice parut me regretter; quant à moi, j'étais au fond
+contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais menée, et de
+demeurer avec ma mère et mes enfants<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a> M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit
+ assez librement d'Italie plutôt sur la chronique scandaleuse
+ de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes
+ et montrées à l'empereur qui lui ordonna de partir dans les
+ vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette
+ disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans
+ la correspondance de l'auteur de ces mémoires avec son mari
+ on sente quelque gêne, et que bien des phrases s'y trouvent
+ destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que
+ les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées
+ comme trop libres. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Ma grand'mère, toujours faible de santé,
+ commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute
+ activité. Son caractère s'en ressentit. Elle ne perdit rien
+ de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de
+ la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à
+ sa vivacité naturelle d'imagination, la rendirent plus
+ accessible à l'inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de
+ son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses
+ des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de
+ plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire
+ aujourd'hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus
+ romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du
+ monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en
+ plus difficile. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary
+accompagnèrent l'impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les
+grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du
+voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois.
+Celui-ci reçut partout, jusqu'à son arrivée à Rome, de grandes marques
+de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour
+jamais.</p>
+
+<p>Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d'une surveillance exacte
+qu'il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports
+toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut
+se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire
+nécessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, ménageant toujours tous
+les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous.</p>
+
+<p>L'archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil
+d'État, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris.
+Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse
+mêlée d'une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de
+ridicule.</p>
+
+<p>Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos;
+tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la
+soumission. L'empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à
+Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter
+le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un
+extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l'adoration,
+il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant
+à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir
+les lettres animées qu'elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant,
+comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet
+dans ce qu'on appelle chez nous <i>la bonne compagnie</i>. Le succès est
+chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien
+malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous
+plaire.</p>
+
+<p>Peu de jours après ces grands départs, l'article suivant parut dans <i>le
+Moniteur</i>:</p>
+
+<p>«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment
+américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et
+mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid.
+Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en
+Amérique.»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a></p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a> Voici comment l'empereur annonçait le retour de
+ son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès:
+
+<p> «Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805).</p>
+
+<p> »Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle
+ Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur
+ et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire
+ des miracles. En attendant, je l'ai envoyé à Gênes pour
+ quelque temps.» (P. R.)</p></blockquote>
+
+<p>Je crois qu'ils passèrent alors en Angleterre.</p>
+
+<p>Ce M. Patterson n'était autre chose que le beau-père de Jérôme.
+Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d'un négociant
+américain, l'avait épousée, se flattant d'obtenir, après quelque
+mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès
+lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux,
+cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se
+rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut
+l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la
+Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne
+rentra en grâce que plusieurs mois après.</p>
+
+<p>L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel.
+Il séjourna à Lyon, où il s'attacha les commerçants par des ordonnances
+qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura
+quelques jours à Turin.</p>
+
+<p>Cependant, M. de Rémusat était arrivé à Milan, où il avait trouvé le
+prince Eugène, qui le reçut avec cette cordialité qui lui est si
+naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s'était passé à
+Paris depuis son départ, et parvint à tirer de lui quelques-unes des
+particularités relatives à madame de X... qui blessèrent ses anciens
+sentiments. M. de Rémusat me mandait qu'il menait une vie assez
+paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une
+triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu
+d'empressement aux Français; les nobles se tenaient renfermés chez eux,
+sous prétexte qu'ils n'étaient point assez riches pour faire
+convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugène s'efforçait
+de les attirer autour de lui, mais il avait peine à y réussir. Les
+Italiens, encore en suspens, ne savaient s'ils devaient se réjouir de la
+destinée nouvelle qu'on leur imposait.</p>
+
+<p>M. de Rémusat m'a écrit, à cette époque, des détails curieux sur le
+genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agréments de la
+société, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les
+maris étrangers à leurs femmes laissant un <i>cavaliere servante</i> les
+soigner; la tristesse des spectacles; l'obscurité des salles, qui permet
+à chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper souvent à toute
+autre chose, dans les loges presque closes, qu'à écouter l'opéra; le peu
+de diversité des représentations; la comparaison des coutumes de ce pays
+avec les usages de la France; tout cela donnait à M. de Rémusat matière
+à des observations toutes à l'avantage de notre aimable patrie, et
+ajoutait à son désir de s'y retrouver près de moi.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'empereur parcourait les lieux de ses premières
+victoires. Il fit une revue considérable sur le champ de bataille de
+Marengo même, et y distribua des croix.</p>
+
+<p>Les troupes qu'on avait réunies sous prétexte de cette revue, et qu'on
+tint ensuite dans le voisinage de l'Adige, furent une des raisons, ou
+des prétextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la
+ligne de défense déjà considérable qui avait ordre de se tenir derrière
+ce fleuve; et, par suite, la politique française s'effaroucha de ces
+précautions.</p>
+
+<p>Le 9 mai, l'empereur arriva à Milan. Sa présence donna à cette ville un
+grand mouvement, et les circonstances du couronnement y éveillèrent les
+ambitions, comme il était arrivé à Paris. Les plus grands seigneurs
+milanais commencèrent à souhaiter les nouvelles distinctions et les
+avantages qui y étaient attachés; on parlait d'indépendance et d'unité
+de gouvernement aux Italiens, et ils se livrèrent aux espérances qu'il
+leur fut permis de concevoir.</p>
+
+<p>Dès l'arrivée de notre cour à Milan, je fus frappée du ton de tristesse
+des lettres de M. de Rémusat, et, bientôt après, je fus informée qu'il
+avait à souffrir du mécontentement subit que son maître éprouvait contre
+lui, un peu injustement. Les lettres étaient assez soigneusement
+ouvertes; cet officier<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> dont j'ai parlé, spectateur caustique de ce
+qui se faisait à Milan, s'imagina d'écrire à Paris des récits assez
+gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de
+Rémusat reçut l'ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu'on lui
+expliquât d'abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu'il apprit la
+cause d'une pareille injonction. Le mécontentement de Bonaparte ne
+s'arrêta point sur le secrétaire, et retomba encore sur celui qui
+l'avait amené.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a> M. Salembeni (P. R.)</blockquote>
+
+<p>En outre, le prince Eugène laissa échapper quelques-unes des
+particularités qu'il avait obtenues de la confiance de mon mari, et,
+enfin, on vit dans nos lettres, comme je l'ai déjà dit, des sentiments
+qui prouvaient que toutes nos pensées n'étaient pas entièrement
+concentrées dans les intérêts de notre situation. Tous ces motifs réunis
+suffisaient pour donner de l'humeur à un maître naturellement irascible,
+et il arriva que, selon sa coutume, qui était d'employer toujours les
+hommes à son profit, quand ils lui étaient utiles, quelle que fût sa
+disposition à leur égard, il exigea de mon mari un service d'une
+exactitude rigoureuse, parce que l'ancienneté de M. de Rémusat dans le
+palais lui donnait une plus grande habitude sur un cérémonial qui
+devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l'empereur mettait de
+plus en plus de l'importance. Mais, en même temps, il le traitait avec
+sécheresse et dureté, répétant toujours à ceux qui, avec raison, lui
+vantaient les qualités estimables et distinguées de mon mari: «Tout cela
+peut être, mais il n'est pas à moi comme je voudrais qu'il fût.» Ce
+reproche a été continuel dans sa bouche pendant toutes les années que
+nous avons passées près de lui, et peut-être y a-t-il quelque mérite à
+n'avoir pas cessé de le mériter.</p>
+
+<p>Cette vie animée, et pourtant oisive, d'une cour, donnèrent à M. de
+Talleyrand et à M. de Rémusat l'occasion de se connaître un peu
+davantage, et jetèrent les premiers fondements d'une liaison qui, plus
+tard, m'a causé bien des émotions diverses.</p>
+
+<p>Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand démêla l'esprit
+juste et observateur de mon mari; ils s'entendirent sur une multitude de
+choses, et ces deux caractères si opposés n'empêchèrent point qu'ils ne
+trouvassent du charme à l'échange de leurs idées. Un jour, M. de
+Talleyrand dit à M. de Rémusat: «Vous n'êtes pas, je le vois, sans
+quelque défiance de moi. Je sais d'où elle vous vient. Nous servons un
+maître qui n'aime pas les liaisons. En nous voyant attachés tous deux à
+un même service, il a prévu des relations entre nous. Vous êtes un homme
+d'esprit, et c'est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi
+demeurions isolés. Il vous a donc prévenu, il a cherché aussi par je ne
+sais quels rapports à me mettre en défiance, et il ne tiendrait pas à
+lui que nous ne demeurassions en réserve vis-à-vis l'un de l'autre.
+C'est une de ses faiblesses qu'il faut reconnaître, ménager et excuser,
+sans s'y soumettre entièrement.» Cette manière naturelle de parler,
+accompagnée de cette bonne grâce que M. de Talleyrand sait si bien
+prendre quand il veut, plut à mon mari, qui trouva dans cette liaison,
+d'ailleurs, un dédommagement à l'ennui de son métier<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a> Cette défiance préparée et entretenue par
+ l'empereur entre son grand chambellan et son premier
+ chambellan, a été lente à s'effacer, et, malgré la bonne
+ volonté et le bon esprit de tous deux, l'intimité n'est venue
+ que plus tard, l'année suivante, pendant le voyage
+ d'Allemagne. Après les premières avances de M. de Talleyrand,
+ mon grand-père écrivait encore à sa femme dans une lettre
+ datée de Milan, le 17 floréal an <span class="sc">xiii</span> (7 mai 1805): «M. de
+ Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu'à moi de
+ le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais
+ assez chez lui; il prend mon bras partout où il me trouve,
+ cause avec moi à l'oreille pendant deux ou trois heures de
+ suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de
+ confidences, s'occupe de ma fortune, m'en entretient, veut
+ que je sois distingué de tous les autres chambellans. Dites
+ donc, ma chère amie, est-ce que je serais en crédit? Ou bien,
+ plutôt, aurait-il quelque tour à me jouer?». Peu de temps
+ après, le langage devient tout différent, et la liaison fut
+ très intime et bien affectueuse des deux côtés. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>M. de Rémusat s'aperçut à cette époque que M. de Talleyrand, qui avait
+sur Bonaparte tout le crédit que donnent des talents vraiment utiles,
+éprouvait une grande jalousie du crédit de Fouché, qu'il n'aimait point,
+et qu'il nourrissait intérieurement un véritable mépris pour M. Maret,
+mépris que, dès cette époque, il satisfaisait par ces railleries
+mordantes qui lui sont familières, et auxquelles il est difficile
+d'échapper. Sans aucune illusion sur l'empereur, il le servait bien
+cependant, mais en s'efforçant de lier ses passions par les situations
+dans lesquelles il essayait de le mettre, soit à l'égard des étrangers,
+soit en France, en l'engageant à créer certaines institutions qui
+devaient, en effet, le contraindre. L'empereur, qui, comme je l'ai dit,
+aimait à créer, et qui d'ailleurs comprenait vite et saisissait
+promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement
+les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers
+fondements de ce qui était utile. Mais, ensuite, son esprit de
+domination, sa défiance, sa crainte d'être enchaîné lui faisaient
+redouter la puissance de ce qu'il avait créé, et, par un caprice
+inattendu, il sortait tout à coup de la route où il était entré, et
+suspendait ou brisait lui-même le travail commencé. M. de Talleyrand
+s'en irritait; mais, naturellement indolent et léger, il ne trouvait pas
+en lui la force et la suite qui lutte dans le détail, et finissait par
+négliger et abandonner une entreprise qui aurait demandé une
+surveillance fatigante pour lui. La suite des événements expliquera tout
+cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d'indiquer ce que
+M. de Rémusat commença dès lors à apercevoir quoiqu'un peu confusément.</p>
+
+<p>Cependant, la guerre s'allumait entre l'Angleterre et l'Espagne; nous
+faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous
+réussirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de
+joindre l'escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit
+de ce succès<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p>
+
+<p>Le 23 mai, Bonaparte fut couronné roi d'Italie.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a> Il s'agit ici de l'heureuse sortie de l'amiral
+ Villeneuve, qui, ayant mis à la voile le 30 mars, avait pu
+ quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>La cérémonie fut belle, et pareille à celle qui avait eu lieu à Paris.
+L'impératrice y assista dans une tribune. M. de Rémusat me conta que le
+frémissement avait été général dans l'église, au moment où Bonaparte,
+saisissant la couronne de Fer et la plaçant sur sa tête, prononça d'une
+voix menaçante la formule antique: <i>Il cielo me la diede, guai a chi la
+toccherà!</i> Le reste du temps qu'on demeura à Milan fut employé en fêtes
+d'une part, et, de l'autre, en décrets qui réglèrent la situation et
+l'administration du nouveau royaume. Des réjouissances eurent lieu sur
+tous les points de la France pour cet événement. Cependant il inquiétait
+un assez grand nombre de gens, qui présageaient que la guerre avec
+l'Autriche en deviendrait la suite.</p>
+
+<p>Le 4 juin, on vit arriver à Milan le doge de Gênes, qui venait demander
+la réunion de sa république à l'Empire. Cette démarche, concertée ou
+commandée d'avance, fut accueillie avec une grande cérémonie; et,
+aussitôt, cette portion de l'Italie fut partagée en nouveaux
+départements. Peu après, la nouvelle constitution fut offerte au Corps
+législatif italien, et le prince Eugène fut déclaré vice-roi du royaume.
+On créa l'ordre de la couronne de Fer, et, les distributions étant
+faites, l'empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence,
+semblait une course d'agrément, et qui n'était qu'une reconnaissance des
+forces autrichiennes sur la ligne de l'Adige.</p>
+
+<p>Par le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonné à l'empereur
+d'Autriche les États vénitiens, et cela rendait celui-ci voisin
+redoutable du royaume d'Italie. Arrivé à Vérone, que l'Adige partage en
+deux, il reçut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison
+autrichienne, dans la partie de la ville de Vérone qui appartenait à son
+souverain. Le baron parut chargé de s'informer de l'état des forces que
+nous avions en Italie; l'empereur, de son côté, observa celles de
+l'étranger. En parcourant les rives de l'Adige, il comprit qu'il
+faudrait construire des forts qui pussent défendre le fleuve; mais,
+calculant le temps et la dépense nécessaires, il lui échappa de dire
+qu'il serait plus court et mieux entendu d'éloigner la puissance
+autrichienne de cette frontière; et, dès cet instant, on peut croire
+qu'intérieurement il résolut la guerre qui éclata quelques mois après.
+D'ailleurs, l'empereur d'Autriche ne pouvait voir avec indifférence, de
+son côté, la puissance que la France venait d'acquérir en Italie; et le
+gouvernement anglais, qui s'efforçait de nous susciter une guerre
+continentale, profita habilement des inquiétudes de l'empereur
+d'Autriche et des mécontentements qui refroidirent peu à peu nos
+relations avec la Russie. Les journaux anglais se hâtèrent de publier
+que l'empereur n'avait passé la revue de ses troupes en Italie que pour
+les mettre sur le pied d'une armée redoutable; on commença aussi à faire
+marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent
+encore observées jusqu'à la rupture ne servirent qu'aux préparatifs des
+deux empereurs, devenus à cette époque ennemis presque déclarés.</p>
+<a name="c13" id="c13"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>(1805.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la
+campagne.--Madame Louis Bonaparte.--<i>Les Templiers</i>.--Retour de
+l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre
+est déclarée.</b></p>
+
+<p>L'empereur, dans sa tournée, visita Crémone, Vérone, Mantoue, Bologne,
+Modène, Parme, Plaisance, et vint à Gênes, où il fut reçu avec
+enthousiasme. Il fit venir dans cette dernière ville l'architrésorier Le
+Brun, à qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration
+qu'il y établissait. Là aussi il se sépara de sa soeur Élisa, qui
+l'avait accompagné dans son voyage, et à qui il donna encore la petite
+république de Lucques, qu'il joignit aux États de Piombino. On commença
+à revoir, à cette époque, les Français décorés des croix et cordons
+étrangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoyés à
+l'empereur pour qu'il les distribuât à son gré. Il les partagea entre
+ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de
+ses maréchaux.</p>
+
+<p>À Vérone, on donna à l'empereur le spectacle d'un combat de chiens et de
+taureaux, dans l'ancien amphithéâtre qui contenait quarante mille
+spectateurs. À son arrivée, un cri général d'applaudissement s'étant
+élevé, il fut véritablement ému de ces acclamations, imposantes par leur
+nombre et le lieu où il se voyait appelé à les recevoir; mais les fêtes
+données à Gênes furent réellement magiques. On avait construit des
+jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous
+à une sorte de temple, flottant aussi, qui, s'étant approché du rivage,
+reçut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques liées entre elles
+s'étant éloignées dans le port, l'empereur se trouva au milieu d'une île
+charmante d'où il put contempler la ville de Gênes, illuminée avec soin
+et comme embrasée par des feux d'artifice tirés de plusieurs endroits en
+même temps.</p>
+
+<p>Tandis qu'on était à Gênes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se
+trouva complètement dans son goût, car il s'amusait partout où il
+pouvait découvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury,
+retiré à Rome depuis son émigration, y jouissait de la réputation que
+l'ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemblée
+constituante. Il avait cependant le désir de rentrer en France. M. de
+Talleyrand lui écrivit de Gênes et le détermina à venir se présenter à
+l'empereur. Il arriva, et prenant aussitôt cette attitude obséquieuse
+que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gênes en
+répétant à haute voix qu'il venait voir le grand homme. Il obtint une
+audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l'estimant ce qu'il
+valait, se complut dans l'idée de lui faire donner un démenti à sa
+conduite passée. Il le gagna facilement, en le caressant un peu,
+l'attira en France, où nous lui avons vu jouer un rôle passablement
+ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l'Assemblée
+constituante ne s'étaient point effacés, trouva bien des occasions
+d'exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant à la
+sottise de ses flatteries l'évidence la plus maligne.</p>
+
+<p>À Gênes, M. l'abbé de Broglie fut nommé évêque d'Acqui.</p>
+
+<p>Tandis que l'empereur allait ainsi, parcourant l'Italie et y consolidant
+sa puissance, que tout le monde autour de lui se fatiguait de la
+représentation continuelle dans laquelle il retenait sa cour, que
+l'impératrice, heureuse de l'élévation de son fils, et pourtant affligée
+de s'en voir séparée, s'amusait de toutes ces fêtes dont elle était
+l'objet, et des exhibitions magnifiques qu'elle faisait de toutes ses
+pierreries et de ses plus élégantes toilettes, je menais une vie
+paisible et agréable dans la vallée de Montmorency, chez madame
+d'Houdetot dont j'ai déjà parlé. Les souvenirs de cette aimable femme me
+reportaient vers le temps qu'elle se plaisait à conter; je m'amusais à
+l'entendre parler de ces fameux philosophes qu'elle avait tant connus,
+et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations. Tout
+animée par les confessions de Jean-Jacques Rousseau, je m'étonnais
+quelquefois de la trouver refroidie sur son compte; et je dirai en
+passant que l'opinion de madame d'Houdetot, qui semblerait avoir dû
+conserver plus d'indulgence qu'une autre pour Rousseau, n'a pas peu
+contribué à me mettre en défiance sur le caractère de cet homme qui, je
+crois, n'a eu d'élévation que dans le talent<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a> Ma grand'mère était, comme on le voit et comme
+ je l'ai dit dans la préface de cet ouvrage, très liée avec
+ madame d'Houdetot, malgré la différence des âges, des
+ sentiments et des situations. On ne lira donc pas sans
+ intérêt ce qu'elle écrivait à son mari, durant le séjour
+ qu'elle faisait, en ce moment même, chez cette femme célèbre,
+ par les confessions de Rousseau, et par les mémoires de
+ madame d'Épinay: «Sannois, 22 floréal an XIII (12 mai 1805).
+ Ce matin, après les leçons de Charles, j'ai été voir madame
+ d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouvée digne
+ d'être admise à de petites confidences sentimentales, que
+ j'ai d'autant mieux reçues que ma pensée habituelle, tournée
+ vers toi, et devenue un peu mélancolique par l'absence, me
+ rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de
+ coeur. Elle m'a montré des vers qu'elle avait faits pour son
+ ancien ami (M. de Saint-Lambert), m'a fait voir trois
+ portraits qu'elle avait de lui, et m'a parlé de ses
+ jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec
+ une sorte de naïveté et d'ignorance du mal, si je puis parler
+ ainsi, qui la rendait touchante et excusable à mes yeux. Mon
+ ami, je suis convaincue que la société de cette femme serait
+ dangereuse pour une femme faible, ou malheureuse dans son
+ choix. Celle qui hésiterait encore entre son coeur et la
+ vertu ferait bien de la fuir, cent fois plus promptement
+ encore qu'elle ne s'éloignerait d'une personne corrompue.
+ Elle est si calme, si heureuse, si peu inquiète de son sort
+ futur! Il semble enfin qu'elle se repose sur cette parole de
+ l'Évangile qui paraît faite pour elle: «Beaucoup de péchés
+ lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé!»
+
+<p> »N'allez pas croire, pourtant, que ce spectacle d'une
+ vieillesse paisible après une jeunesse un peu égarée, dérange
+ mes principes. Je ne me fais pas plus forte qu'une autre, mon
+ cher ami, et je sens surtout ma vertu bien solide, parce
+ qu'elle est appuyée sur le bonheur et sur l'amour Je réponds
+ de moi, parce que je t'aime et que je te suis chère. Douze
+ années d'expérience m'ont assez prouvé que mon coeur t'était
+ uniquement destiné, mais, ta sévérité dût-elle s'en alarmer,
+ je n'aurais pas été si sûre si tu n'avais pas été mon mari.»
+ Quelques années plus tard, vers la fin du mois de janvier
+ 1813, madame d'Houdetot mourait à l'âge de quatre-vingt-trois
+ ans, et ma grand'mère traçait d'elle ce portrait que je
+ retrouve dans un de ses cahiers. «Madame d'Houdetot vient de
+ mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des
+ orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce
+ et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exercée,
+ est-ce le courage d'une âme forte, est-ce enfin le concours
+ des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à
+ ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute.
+ Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui
+ heurtent la vie, mais il a dû l'empêcher de les rencontrer.
+ Semblable à ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait
+ passer à côté de l'écueil sans l'avoir prévu ni en être
+ froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui
+ n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est
+ accoutumé de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de
+ l'avertir, on serait bien plus sûr d'attrister que d'éclairer
+ sa touchante ignorance.</p>
+
+<p> »Madame d'Houdetot était née dans une époque heureuse et
+ brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui
+ avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV,
+ laissaient après eux en s'éteignant une trace de lumière
+ prolongée qui suffisait encore pour échauffer l'esprit de
+ leurs successeurs. La longue et pacifique administration du
+ cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps
+ de se développer. Madame d'Houdetot put rencontrer
+ facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les
+ goûts qu'elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait
+ alors, elle tint d'abord dans la société la place qu'on y
+ voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis
+ quinze ans jusqu'à vingt les femmes se ressemblent à peu
+ près. Élevées dans les mêmes habitudes, formées par la même
+ éducation, leur jeunesse se montre, avec plus ou moins
+ d'agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des
+ qualités absolument nécessaires à l'éloge qu'on doit pouvoir
+ faire d'une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se
+ marient-elles qu'on ignore encore, même leurs parents, même
+ elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur
+ conduite.</p>
+
+<p> »Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont
+ moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde
+ éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a
+ choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après
+ avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs
+ faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui
+ eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre
+ les femmes qui apporte d'avance des principes établis, qui
+ les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les
+ retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte
+ et particulière. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne
+ nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer,
+ ne peut pas être assurément comprise dans cette classe.
+ Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à
+ chacune des actions de sa vie, lui mérite une place
+ particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame
+ d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des
+ incidents particuliers la placèrent dans une société qui
+ professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer.
+ Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia
+ leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions.
+ Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors <i>les philosophes</i>
+ ou <i>les académiciens</i>, sa jeune et riante imagination
+ s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la
+ censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter
+ souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à
+ son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui
+ prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou
+ peut-être n'avait pas voulu prévoir, que les nouvelles
+ institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que
+ sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment
+ d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été
+ exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d'Houdetot une
+ doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et
+ quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu
+ de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de
+ la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments
+ d'interrègne, qui auraient attristé madame d'Houdetot. Si la
+ nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque
+ ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la
+ détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de
+ détruire une semblable illusion?</p>
+
+<p> »On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdetot, je
+ ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté
+ demande un certain discernement du mal; elle le voit et le
+ pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui
+ que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir
+ réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle,
+ et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui
+ n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout
+ simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette
+ bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de
+ ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit,
+ beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle
+ dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui
+ décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé!
+ Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux,
+ donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme
+ que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot
+ disait-elle souvent: «Les plaisirs m'ont quittée, mais je
+ n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun.» Cette
+ disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie,
+ et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des
+ biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait
+ le souvenir, car son âme conservait une sorte de
+ reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.</p>
+
+<p> »Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne
+ heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de
+ tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien
+ gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue
+ d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en
+ extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait
+ avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à
+ contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les
+ dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer,
+ et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir
+ de ses ans,
+ embellissaient encore sa vieillesse, comme ils avaient
+ concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet
+ d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.</p>
+
+<p> »Madame d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en
+ faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût
+ acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de
+ souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son
+ caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent
+ fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses
+ plaisirs.</p>
+
+<p> »Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre,
+ aux tristes impressions produites par les mouvements
+ politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir
+ à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle
+ vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents
+ s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle
+ n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation,
+ imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour
+ vivre dans cette intimité de famille et d'affection à
+ laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on
+ ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs.</p>
+
+<p> »Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y
+ rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir
+ encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin
+ d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la
+ conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus,
+ d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont
+ la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle
+ croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle
+ se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les
+ facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa
+ vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il
+ fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une
+ providence indulgente la servit encore en préservant ses
+ dernières années de l'isolement qui les accompagne
+ ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses
+ vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé
+ son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre
+ avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses
+ sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait
+ quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur,
+ mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa
+ vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette
+ indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir
+ seule le droit de réclamer.</p>
+
+<p> »D'ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme
+ qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice
+ prolongé des facultés du coeur n'en affaiblit point
+ l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en
+ quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que
+ l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, «Ne
+ m'oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en
+ pleurs autour de son lit de mort, «j'aurais plus de courage
+ s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive
+ dans votre souvenir!» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par
+ le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots:
+ <i>J'aime!</i> ont été le dernier accent que son âme en s'exhalant
+ ait porté vers la Divinité.» (P. R.)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Paris était, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille
+impériale vivait dispersée à la campagne. Je voyais quelquefois madame
+Louis Bonaparte à Saint-Leu que son mari avait acheté. Louis paraissait
+exclusivement occupé des embellissements de son jardin. Sa femme était
+solitaire, malade, et toujours craintive de laisser échapper un mot qui
+lui déplût. Elle n'avait osé ni se réjouir de l'élévation du prince
+Eugène, ni pleurer son absence qui devenait indéfinie. Elle écrivait
+peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres fût respecté.</p>
+
+<p>Dans une des visites que je lui fis, elle m'apprit que le bruit s'était
+répandu que MM. de Polignac, enfermés au château de Ham, avaient fait
+des tentatives pour s'échapper, qu'on les avait transférés au Temple,
+qu'on accusait madame Bonaparte d'y prendre, par moi, un assez grand
+intérêt.</p>
+
+<p>Cette accusation, dont madame Louis soupçonnait Murat d'être l'auteur,
+n'avait assurément aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus à
+ces deux prisonniers, et, moi, j'avais entièrement perdu de vue la
+duchesse de Polignac.</p>
+
+<p>Je m'appliquai à vivre fort retirée, afin de pouvoir répondre par ma
+solitude aux discours que l'on essayerait de tenir sur ma conduite; mais
+je fus, de plus en plus, affligée de ces précautions, et surtout de ne
+pouvoir profiter de la place où je me trouvais, pour être utile autant
+que je l'aurais désiré, soit à l'empereur lui-même, soit aux
+personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grâces.</p>
+
+<p>Il y a dans mon humeur généralement assez de bienveillance; de plus, je
+mettais un peu d'amour-propre qui, je crois, n'était pas mal entendu, à
+servir ceux qui, dans le début, m'avaient blâmée, et à imposer silence à
+leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n'auraient
+pas été sans générosité. Enfin, je croyais encore que l'empereur
+s'attacherait des personnes rétives, par la permission qu'il
+m'accorderait d'apporter jusqu'à lui leurs sollicitations et leurs
+besoins; et, comme je l'aimais encore, quoiqu'il m'inspirât plus de
+crainte que par le passé, je souhaitais toujours qu'il se fit aimer.
+Mais il fallut bien m'apercevoir que, mon plan n'étant pas toujours
+approuvé par lui, je pourrais m'en trouver dupe. Il fallut songer à me
+défendre, plutôt que chercher à protéger les autres. Je faisais sur tout
+cela des réflexions qui m'affligeaient; puis, dans d'autres moments,
+prenant mon parti, je m'arrangeais des inégalités de ma situation, me
+déterminant à n'en regarder que le côté agréable. J'avais dans le monde
+une petite considération qui me plaisait, de l'aisance, pourtant
+accompagnée d'un peu de gêne, comme il arrive toujours aux gens dont la
+fortune est peu solide, et dont les dépenses sont obligées. Mais j'étais
+jeune, et je ne pensais pas beaucoup à l'avenir. La société qui
+m'entourait était agréable, ma mère parfaite, mon mari aimable et bon,
+mon fils aîné charmant <a id="footnotetag16a" name="footnotetag16a"></a><a href="#footnote16a"><sup class="sml">16a</sup></a>; je vivais intimement avec ma soeur bonne et
+spirituelle. Tout cela détournait mes pensées de la cour, et m'en
+faisait supporter les inconvénients. Ma santé seule me donnait des
+inquiétudes de tous les moments; car elle était mauvaise, et,
+visiblement, une vie agitée l'affaiblissait encore. Au reste, je ne
+saurais trop dire pourquoi je me suis oubliée à parler de moi dans ce
+détail; si jamais tout ceci doit être lu par un autre que mon fils,
+assurément il ne faudrait pas hésiter à le supprimer. Pendant le séjour
+de l'empereur en Italie, il y eut à la Comédie Française deux succès:
+<i>le Tartuffe de moeurs</i>, traduit ou plutôt imité de l'<i>École du
+scandale</i> de Sheridan, par M. Chéron, et <i>les Templiers.</i> Ce M. Chéron
+était un homme d'esprit qui avait été député à l'Assemblée législative;
+il avait épousé une nièce de l'abbé Morellet; j'étais extrêmement liée
+avec eux. L'abbé avait écrit à l'empereur pour qu'il donnât une place à
+M. Chéron. <a id="footnotetag16b" name="footnotetag16b"></a><a href="#footnote16b"><sup class="sml">16b</sup></a> Au retour de ce voyage, le <i>Tartuffe de moeurs</i> fut joué
+devant Bonaparte; il s'en amusa tellement, qu'après s'être informé près
+de M. de Rémusat de ce qu'était l'auteur, et avoir appris de lui qu'il
+méritait qu'on l'employât, dans un moment de facilité et de
+bienveillance, il l'envoya préfet à Poitiers. Malheureusement pour sa
+famille, il y mourut au bout de trois ans de séjour; sa femme est une
+personne de beaucoup de mérite et d'esprit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16a" name="footnote16a"><b>Note 16a: </b></a><a href="#footnotetag16a">(retour) </a> Les lettres de ma grand'mère, et ce n'en est pas
+ le moindre prix, sont remplies de récits sur l'esprit, la
+ grâce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me
+ pardonnera d'en citer un exemple. Dans une lettre du 29
+ floréal an XIII (19 mai 1805), après quelques éloges de la
+ facilité de son fils à apprendre et à comprendre, elle
+ ajoute: «Je ne sais si, tout paternel que vous êtes, vous ne
+ sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi,
+ mais je vous assure que je n'exagère rien, et si vous ne me
+ croyez pas, consultez sa grand'mère (madame de Vergennes).
+ Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle
+ s'acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser
+ aucune inquiétude. Le petit couche près d'elle, et, excepté à
+ l'heure de ses leçons, où on me l'envoie, il reste près
+ d'elle, ou dans le jardin, à jouer sous ses yeux. Il la
+ réveille un peu matin, mais il me semble que cela l'amuse, et
+ c'est ordinairement dans ce moment de la journée qu'elle lui
+ donne ce qu'elle appelle la <i>leçon d'esprit</i>; en effet, c'est
+ alors qu'elle le fait causer. Elle s'est imaginée de faire
+ avec lui des dialogues des morts: Charles fait un
+ interlocuteur, et ma mère un autre. Hier, le dialogue était
+ entre Néron et Talma. Après avoir parlé de la tragédie,
+ Charles, sous le nom du second, demanda à Néron s'il avait à
+ Rome un premier chambellan chargé de ses plaisirs. Après
+ avoir répondu, Néron questionne à son tour, et veut savoir
+ quel était le premier chambellan des Français pendant la vie
+ de Talma. Alors celui-ci vous nomme, et fait de grands éloges
+ de vous; après cela, il parle de votre famille, de votre
+ femme qui est une bonne mère, et puis de votre belle-mère, et
+ Talma ajoute avec un air confidentiel: «Seigneur, si vous
+ voulez me garder le secret, je vous dirai qu'il a une
+ belle-mère qui est tout à fait folle de son petit-fils,» et
+ maman de rire, et d'être ravie en me contant cela. Mais en
+ voilà assez sur ce marmot, à qui j'ai demandé hier pourquoi
+ je l'aimais tant, et qui m'a répondu: «Parce que je suis le
+ fils de papa.» Qu'en dites-vous? Est-ce que je ne l'élève pas
+ bien?» (P. R.) </blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16b" name="footnote16b"><b>Note 16b: </b></a><a href="#footnotetag16b">(retour) </a> Malgré cette recommandation, personne ne
+ s'étonnera, sans doute, que je n'aie pas supprimé ces détails
+ personnels qui donnent à ce récit du naturel et un intérêt
+ particulier. (P. R.) </blockquote>
+
+<p><i>Les Templiers</i> avaient été lus à Bonaparte par M. de Fontanes,
+approuvés dans quelques parties, blâmés dans d'autres. Il
+voulait qu'on y fit quelques corrections, auxquelles Raynouard,
+l'auteur, se refusa. L'empereur en demeura un peu piqué. Il ne trouva
+pas très bon que <i>les Templiers</i> eussent un si grand succès. Il se piéta
+contre l'ouvrage, un peu contre l'auteur, et mit à les blâmer l'un et
+l'autre une sorte de petitesse et de despotisme, qui s'alliaient fort
+bien chez lui, quand une personne ou une chose avait excité sa mauvaise
+humeur. Tout cela arriva quand il fut revenu <a id="footnotetag16c" name="footnotetag16c"></a><a href="#footnote16c"><sup class="sml">16c</sup></a>. En général, il aurait
+voulu que son goût et ses opinions servissent de règle. Il avait pris à
+gré la musique des <i>Bardes</i>, opéra de Lesueur, et il était tout près de
+trouver mauvais que le public de Paris n'en jugeât pas comme lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16c" name="footnote16c"><b>Note 16c: </b></a><a href="#footnotetag16c">(retour) </a> C'est seulement à son retour à Paris que
+ l'empereur se livra à l'humeur dont il est ici parlé, car
+ voici ce qu'il écrivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er
+ juin 1805), à M. Fouché: «Il me parait que le succès de la
+ tragédie des <i>Templiers</i> dirige les esprits sur ce point de
+ l'histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas
+ qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets
+ seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans
+ un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette
+ époque n'est pas assez éloignée pour ne pas réveiller des
+ passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et, sans
+ porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez
+ empêcher cela, sans faire paraître votre intervention. Vous
+ pourriez en parler à M. Raynouard qui parait avoir du talent.
+ Pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une
+ tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu
+ d'être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur
+ de la nation. C'est dans ce genre de pièces, surtout, que le
+ théâtre est neuf, car sous l'ancien régime on ne les aurait
+ pas permises. L'oratorio de Saül n'est pas autre chose; c'est
+ un grand homme succédant à un roi dégénéré.» (P. R.) </blockquote>
+
+<p>L'empereur partit de Gênes pour revenir directement à Paris. C'était la
+dernière fois qu'il voyait cette belle Italie où il semblait qu'il eût
+épuisé toutes les manières de frapper les hommes, comme général, comme
+pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna
+les travaux qui devaient, ainsi qu'au Simplon, faciliter les
+communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmentée
+des grands seigneurs italiens et des dames qu'il y attacha. Il avait
+déjà pris des chambellans parmi les Belges, et on commença à entendre
+autour de lui tous ces différents accents, qui variaient seuls les
+formules obséquieuses qu'on lui adressait.</p>
+
+<p>Il arriva, le 11 juillet, à Fontainebleau, et de là il vint s'établir à
+Saint-Cloud. Peu de temps après son arrivée, <i>le Moniteur</i> fut hérissé
+de notes animées et demi-menaçantes qui annonçaient l'orage que l'Europe
+ne tarderait point à voir éclater. Quelquefois ces notes renfermaient
+certaines expressions marquantes qui décelaient l'auteur qui les avait
+dictées. Il en existe une de ce temps qui me frappa:</p>
+
+<p>Les journaux anglais rapportaient qu'on avait imprimé à Londres une
+généalogie supposée de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez
+haut sa noblesse.</p>
+
+<p>«Ces recherches sont bien puériles, dit la note. À tous ceux qui
+demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la réponse est
+bien facile: Elle date du 18 brumaire.»</p>
+
+<p>Je revis l'empereur avec un mélange de sentiments, dont quelques-uns
+étaient pénibles. Il était assez difficile de n'être pas ému par sa
+présence; mais je souffrais en éprouvant cette émotion mêlée d'une
+certaine défiance qu'il commençait à m'inspirer <a id="footnotetag16d" name="footnotetag16d"></a><a href="#footnote16d"><sup class="sml">16d</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16d" name="footnote16d"><b>Note 16d: </b></a><a href="#footnotetag16d">(retour) </a> Les indiscrétions ou l'imprudence de M.
+ Salembeni n'avaient pas seules causé quelque souci à mes
+ grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre
+ de mon grand-père qui donne des détails sur une dénonciation
+ plus sérieuse, à laquelle ce passage fait allusion:
+
+<p> «Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805).</p>
+
+<p> »Je ne veux pas, ma chère amie, laisser partir Corvisart sans
+ lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il
+ compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me
+ promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tôt.
+ Gardez pour vous ce que je vous dis de l'époque de mon
+ arrivée, parce que l'empereur veut laisser croire qu'il
+ n'arrivera à Paris que dans deux mois, mais la vérité est que
+ son projet serait d'arriver à Fontainebleau le 22 ou le 23,
+ au plus tard, du mois prochain. J'ai encore un motif de vous
+ écrire par Corvisart, c'est que toutes nos lettres sont lues,
+ ou dans le cas de l'être, ce qui ne laisse pas de me gêner
+ fort quand je veux m'entretenir avec vous. C'est une lettre
+ de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue à la
+ poste, a occasionné son renvoi. Cela m'a empêché bien des
+ fois de vous écrire à coeur ouvert, et m'a bien des fois
+ rendu malheureux. J'aurais eu, par exemple, à vous prévenir,
+ ma chère amie, que vous avez encore été calomniée auprès de
+ l'empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accusée
+ d'avoir pris part à de mauvaises plaisanteries faites par
+ madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frères de
+ l'empereur. Sa Majesté ne m'en a pas parlé, mais il en a
+ cependant été frappé, et en a parlé à d'autres, plusieurs
+ fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument
+ avec cette famille. Vous sentez ce que j'ai eu à répondre aux
+ personnes qui m'en ont parlé de la part de l'empereur, sans
+ me permettre de m'en expliquer avec lui. Vous pensez bien que
+ je n'ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais
+ qu'on me dit quel est le dénonciateur. J'ai même assuré que,
+ si c'était un rapport de Fouché, je passerais entièrement
+ condamnation. On ne m'a rien répondu, parce que, j'en suis
+ sûr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours,
+ et toujours pour le métier délicat que nous lui avons vu
+ faire cet hiver. Quoiqu'il ne convienne pas que vous écriviez
+ sur cela à l'empereur, ni à l'impératrice, vous pourriez
+ cependant voir Fouché, et lui demander de vous rendre le
+ service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports
+ qui vous ont accusée. Vous pourriez peut-être, aussi, vous
+ expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans
+ doute le moyen de nous servir. Si vous écriviez à
+ l'impératrice, ce qui serait bien, car vous ne lui écrivez
+ pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif,
+ toucher quelque chose de votre manière de vivre. Il me vient
+ l'idée qu'il serait possible que votre soeur, qui fréquente
+ davantage les Damas, eût donné lieu à quelque méprise. Voyez
+ surtout cela avec votre bonne tête et vos réflexions
+ ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous
+ mander, enfin, en toute sûreté, car il y a déjà longtemps que
+ cela dure. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois pour cela
+ maltraité par le maître. Il pourrait être mieux, mais je n'ai
+ pas lieu de me plaindre. Quant à l'impératrice elle ne me
+ parle jamais que d'elle et de ce qui l'intéresse
+ personnellement. Il est impossible d'être plus complètement
+ personnelle qu'elle n'est devenue. Cependant, elle prend
+ plaisir à se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours
+ lire à l'empereur.» (P. R.) </blockquote>
+
+<p>L'impératrice me revit avec amitié. Je lui livrai assez franchement les
+peines secrètes que je ressentais. Je lui témoignai ma surprise de voir
+que, vis-à-vis de son époux, les dévouements passés ne défendaient
+nullement contre aucune prévention subite. Elle lui redit mes paroles.
+Comme elles ne manquaient ni de vérité, ni de force, il les entendit
+assez bien. Il revint toujours sur ce qu'il n'appelait <i>dévouement</i> que
+celui qui donnait toute la personne, tous les sentiments, toutes les
+opinions, et répéta qu'il fallait que nous abandonnions jusqu'à la plus
+petite de nos anciennes habitudes pour n'avoir plus qu'une pensée, celle
+de son intérêt et de ses volontés. Il promettait, en récompense, une
+grande élévation, beaucoup de fortune, bien des jouissances pour
+l'orgueil, «Je leur donnerai, disait-il en parlant de nous, de quoi se
+moquer de ceux qui les blâment aujourd'hui, et
+s'ils veulent rompre avec mes ennemis, je mettrai mes ennemis à leurs
+pieds.» Au reste, comme, durant le séjour qu'il fit en France avant la
+campagne d'Austerlitz, son esprit fut tendu vers des affaires fort
+importantes, nous eûmes alors peu de tracas intérieurs, et notre
+position redevint assez douce.</p>
+
+<p>Je me souviens, dans le moment, d'une petite anecdote qui n'a
+d'importance que parce qu'elle peut encore servir à peindre cet homme
+étrange; et, pour cette raison, je ne crois pas devoir la passer sous
+silence.</p>
+
+<p>Le despotisme de sa volonté s'étendait à mesure qu'il agrandissait le
+cercle dont il voulait s'entourer. Il est très vrai de dire qu'il eût
+voulu être seul le maître des réputations, pour les faire et défaire à
+son gré. Il compromettait un homme, flétrissait une femme pour un mot,
+sans aucune espèce de précautions. Mais il trouvait très mauvais que le
+public osât regarder et juger la conduite de ceux, ou de celles, qu'il
+avait mis comme en sauvegarde sous l'auréole dont il s'entourait.</p>
+
+<p>Pendant le voyage d'Italie, le rapprochement et l'oisiveté des palais
+avaient donné lieu à quelques galanteries plus ou moins sérieuses, dont
+on avait écrit les récits à Paris, et dont la médisance s'était un peu
+amusée. Un jour que nous étions un assez grand nombre de dames du palais
+déjeunant avec l'impératrice, et parmi lesquelles se trouvaient celles
+qui avaient été en Italie, Bonaparte entre tout à coup dans la salle à
+manger, et, avec un visage assez gai, s'appuyant sur le dos du fauteuil
+de sa femme, nous adresse aux unes et aux autres quelques paroles
+insignifiantes; puis, nous questionnant toutes sur la vie que nous
+menons, il nous apprend, d'abord à mots couverts, que, parmi nous, il y
+en a quelques-unes qui sont l'objet des discours du public.
+L'impératrice, qui connaissait son mari, et qui savait que, de paroles
+en paroles, il pouvait aller très loin, veut rompre cette conversation;
+mais l'empereur, la suivant toujours, arrive en peu de moments à la
+rendre assez embarrassante. «Oui, mesdames, dit-il, vous occupez les
+bons habitants du faubourg Saint-Germain. Ils disent, par exemple, que
+vous, madame ***, vous avez telle liaison avec M. ***; que vous,
+madame...» en s'adressant ainsi à deux ou trois d'entre nous, les unes
+après les autres. On peut se figurer aisément l'embarras dans lequel un
+semblable discours nous mettait toutes. Je crois encore, en vérité, que
+l'empereur s'amusait de ce malaise qu'il excitait: «Mais, ajouta-t-il
+tout à coup, qu'on ne croie pas que je trouve bons de semblables propos!
+Attaquer ma cour, c'est m'attaquer moi-même; je ne veux pas qu'on se
+permette une parole, ni sur moi, ni sur ma famille, ni sur ma cour.» Et
+alors, son visage devenant menaçant, son ton de voix plus sévère, il fit
+une longue sortie contre la partie de la société de Paris qui se
+montrait encore rebelle, disant qu'il exilerait toute femme qui
+prononcerait un mot sur une dame du palais, et s'échauffant sur ce texte
+absolument à lui seul, car aucune de nous n'était tentée de lui
+répondre. L'impératrice abrégea le déjeuner, pour terminer une pareille
+scène. Le mouvement qu'on fit interrompit l'empereur, qui s'en alla
+comme il était venu. Une de nos dames, béate admiratrice de <i>tout</i>
+Bonaparte, était toute prête à s'attendrir sur la bonté d'un tel maître
+qui voulait que notre réputation fût quelque chose de sacré. Mais madame
+de ***, femme de beaucoup d'esprit, lui répondit avec impatience: «Oui,
+madame, que l'empereur nous défende encore de cette manière, et nous
+serons perdues!»</p>
+
+<p>Il s'étonna beaucoup lorsque l'impératrice lui représenta le ridicule de
+cette scène, et il prétendit toujours que nous devions lui savoir gré
+de la chaleur avec laquelle il s'offensait, quand on nous attaquait.</p>
+
+<p>Pendant son séjour à Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une
+grande quantité de décrets relatifs à l'administration des nouveaux
+départements qu'il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil
+d'État, auquel, de jour en jour, il donnait plus d'influence, parce
+qu'il était bien sûr de l'avoir sous sa dépendance. Il se montra à
+l'Opéra, et fut bien reçu des Parisiens; cependant il les trouvait
+toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il
+menait une vie pleine et sérieuse, prenant quelquefois le délassement de
+la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du
+monde qu'une fois par semaine. Ces jours-là, la Comédie française venait
+à Saint-Cloud, et y représentait des tragédies ou des comédies, sur un
+très joli théâtre qu'on y avait construit. Ce fut alors que commencèrent
+les embarras de M. de Rémusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand
+appelait <i>l'inamusable</i>. En vain, on choisissait dans notre répertoire
+théâtral quelques-uns de nos chefs-d'oeuvre; en vain, nos meilleurs
+comédiens s'évertuaient à lui plaire; le plus souvent il apportait à
+ces représentations un esprit préoccupé et distrait par la gravité de
+ses rêveries. Il s'en prenait à son premier chambellan, à Corneille, à
+Racine, aux acteurs, du peu d'attention qu'il avait donné au spectacle.
+Il aimait le talent, ou plutôt la personne de Talma, avec qui il avait
+eu quelque liaison, pendant l'obscurité de sa première jeunesse. Il lui
+donnait beaucoup d'argent, et le recevait familièrement; mais Talma
+lui-même ne venait guère plus qu'un autre à bout de l'intéresser. Tel
+qu'un malade qui se prend aux autres du mauvais état de sa santé, il
+s'irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient à
+autrui, et croyait toujours qu'en grondant et tourmentant, il ferait
+inventer enfin ce qui arriverait à le distraire. Il fallait plaindre
+très sérieusement l'homme chargé de ses plaisirs. Malheureusement pour
+nous, M. de Rémusat a été cet homme-là, et je pourrais dire ce qu'il a
+eu à souffrir.</p>
+
+<p>En ce même temps, l'empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre
+les Anglais, par quelques succès maritimes. Les flottes réunies,
+espagnoles et françaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait
+de défendre les colonies. L'amiral Nelson, nous poursuivant partout,
+sans doute dérangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait
+soigneusement, et à croire nos journaux, nous battions les Anglais
+journellement.</p>
+
+<p>Il est vraisemblable que le projet de la descente était abandonné. Le
+ministère anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le
+continent. L'empereur de Russie, jeune et appelé à l'indépendance par
+son caractère, se blessait déjà peut-être de la prépondérance que
+voulait exercer le nôtre, et quelques-uns de ses ministres étaient
+soupçonnés de favoriser la politique anglaise qui voulait qu'il devînt
+notre ennemi. La paix avec l'Autriche ne tenait qu'à un fil, le roi de
+Prusse seul semblait décidé à demeurer notre allié.</p>
+
+<p>«Pourquoi, disait encore une note du <i>Moniteur</i>, tandis que l'empereur
+de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que
+celui de France exerçât la sienne sur quelques parties de l'Italie?
+Lorsque, avec le télescope d'Herschell, il observe de la terrasse du
+palais de Tauride ce qui se passe entre l'empereur des Français et
+quelques peuplades de l'Apennin, il n'exige pas sans doute que
+l'empereur des Français ne voie pas ce que devient cet ancien et
+illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est à la
+mode d'accuser la France d'ambition; cependant quelle a été sa
+modération passée! etc., etc...»</p>
+
+<p>Au mois d'août, l'empereur partit pour Boulogne. Il n'entrait plus alors
+dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la
+nombreuse armée qui campait dans le Nord, et qu'il n'allait point tarder
+à faire marcher. Pendant cette absence, l'impératrice fit un voyage aux
+eaux de Plombières; et je puis, il me semble, employer ce répit à
+revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques détails sur M. de
+Talleyrand, détails que, je ne sais pourquoi, j'ai omis jusqu'à présent.</p>
+
+<p>On sait comment M. de Talleyrand, rentré en France depuis quelque temps,
+fut nommé ministre des relations extérieures<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, par les soins de
+madame de Staël qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le
+gouvernement des directeurs qu'il fit connaissance avec madame Grand.
+Quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, cette belle Indienne
+était encore remarquée, alors, pour sa beauté. Elle voulait passer en
+Angleterre où vivait son mari, et elle alla demander un passeport à M.
+de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet,
+apparemment, que le passeport ne fut point donné, ou devint inutile.
+Madame Grand demeura à Paris, et, peu après, on la vit fréquenter
+l'hôtel des relations extérieures, et plus tard elle y fut logée.
+Cependant Bonaparte était premier consul; ses victoires et ses traités
+avaient amené à Paris les ambassadeurs des premières puissances de
+l'Europe, et une foule d'étrangers. Les hommes obligés, par leur état,
+de fréquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de
+trouver à sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les
+honneurs; seulement, ils s'étonnaient de la faiblesse qui avait consenti
+à mettre dans une telle évidence une femme belle seulement, et d'un
+esprit si médiocre, et d'un caractère si difficile, qu'elle blessait
+continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui échappaient,
+comme elle troublait son repos par l'inégalité de son humeur. M. de
+Talleyrand a de la douceur et un grand <i>laisser aller</i> pour toutes les
+habitudes journalières. Il est assez aisé de le dominer en
+l'effarouchant, parce qu'il n'aime point le bruit, et madame Grand
+employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le
+dominer.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a> Le 15 juillet 1797. Il était rentré en France
+ depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Cependant, quand il fut question de présenter les ambassadrices chez le
+ministre, il s'éleva des difficultés. Quelques-unes ne voulurent point
+être exposées à être reçues par madame Grand. Elles se plaignirent, et
+ces mécontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitôt,
+il eut avec M. de Talleyrand, à ce sujet, un entretien décisif, et il
+déclara à son ministre qu'il devait bannir madame Grand de sa maison.
+Celle-ci, à peine eut-elle appris une pareille décision, qu'elle vint
+trouver madame Bonaparte; et, à force de larmes et de supplications,
+elle obtint qu'elle lui procurât une entrevue avec Bonaparte. Elle ne
+fut pas plus tôt en sa présence, qu'elle tomba à ses genoux et le supplia
+de révoquer un arrêt qui la réduisait au désespoir. Bonaparte finit par
+être ému des pleurs et des cris de cette belle personne; et après
+l'avoir un peu calmée: «Je ne vois qu'un moyen, dit-il. Que Talleyrand
+vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son
+nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui.» Madame Grand fut très
+satisfaite de cette décision. Le consul la répéta à M. de Talleyrand en
+ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se déterminer. On a dit
+qu'il avait trouvé un malin plaisir à le faire marier, et qu'il était
+secrètement charmé de cette occasion de le flétrir, et, suivant son
+système favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidélité
+que celui-ci serait forcé de lui garder. Il est bien possible que cette
+idée soit entrée dans sa tête; il est certain aussi que madame
+Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrême empire,
+usa de tout son crédit auprès de son époux, pour le rendre favorable à
+madame Grand.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand rentra chez lui, assez troublé de la prompte
+détermination qu'on exigeait de lui. Il y fut accueilli par des scènes
+violentes; on l'attaqua avec tous les moyens qui devaient le plus
+épuiser sa résistance; il fut pressé, poursuivi, agité contre ses
+inclinations. Un reste d'amour, la puissance de l'habitude, peut-être
+aussi la crainte d'irriter une femme qu'il est impossible qu'il n'eût
+pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le déterminèrent. Il céda,
+partit pour la campagne, et trouva dans un village de la vallée de
+Montmorency un curé qui consentit à le marier. Deux jours après on
+apprit que madame Grand était devenue madame de Talleyrand, et tous les
+embarras du Corps diplomatique furent aplanis. Il paraît que M. Grand,
+qui habitait en Angleterre, quoique peu désireux de retrouver une femme
+avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne négligea point
+l'occasion de se faire payer alors chèrement les réclamations contre ce
+mariage dont il menaça, à plusieurs reprises, les deux nouveaux époux.
+Pour avoir quelques distractions dans sa propre maison, M. de Talleyrand
+fit venir de Londres la fille d'une de ses amies qui, en mourant, lui
+avait recommandé cette enfant. C'est cette petite Charlotte qu'on a vu
+élever chez lui, et qu'on a crue, très faussement, être sa fille. Il s'y
+attacha vivement, soigna beaucoup son éducation, et, à l'âge de dix-sept
+ans, l'ayant adoptée et décorée de son nom, il l'a mariée à son cousin
+le baron de Talleyrand. Elle se conduit fort bien aujourd'hui, et elle
+est venue à bout de gagner la bienveillance des Talleyrand, tous d'abord
+assez justement mécontents de ce mariage.</p>
+
+<p>Les gens qui connaissent M. de Talleyrand, qui savent à quel point il
+porte la délicatesse du goût, l'habitude d'une conversation fine et
+spirituelle, et le besoin d'un repos intérieur, se sont étonnés qu'il
+ait uni sa vie à celle d'une personne qui le choquait à tous les moments
+de la journée. Il est donc assez vraisemblable que des circonstances
+impérieuses l'ont forcé, et que la volonté de Bonaparte, et le peu de
+temps qu'on lui a donné pour se déterminer, se sont opposés à la
+rupture, qui, dans le fond, lui eût bien mieux convenu. En effet, quelle
+différence pour M. de Talleyrand, si, en s'affranchissant d'un tel joug,
+il eût dès lors pris pour but de sa conduite son rapprochement futur
+avec l'Église qu'il avait abandonnée! Sans oser lui souhaiter que ce
+retour eût été fait avec une véritable bonne foi, combien il eût gagné
+de considération, si, plus tard, quand tout fut à peu près recréé et
+replacé, il eût revêtu l'automne de sa vie de la pourpre romaine, et du
+moins réparé, pour le monde, le scandale de sa vie! Cardinal, grand
+seigneur, homme vraiment distingué, il aurait eu des droits à tous les
+respects, à tous les égards, et sa marche n'aurait pas eu ce caractère
+d'embarras et d'hésitation qui l'a tant gêné depuis. Mais dans la
+situation où il s'est mis, quelles précautions n'a-t-il pas dû prendre
+pour échapper, autant que possible, au ridicule toujours suspendu sur
+lui! Sans doute il s'est mieux tiré qu'un autre de l'étrange évidence
+dans laquelle il était. Un profond silence sur les ennuis secrets, les
+apparences d'une complète indifférence pour les niaiseries qui
+échappaient à sa compagne et pour les écarts qu'elle se permit, un peu
+de hauteur à l'égard de ceux qui auraient tenté de sourire de lui ou
+d'elle, une extrême politesse qui appelait la bienveillance, un grand
+crédit, une considération politique immense, une fortune énorme,
+dépensée noblement, une patience à toute épreuve pour dévorer l'insulte,
+une grande habileté pour s'en venger à propos, voilà ce qu'il opposa,
+avec une suite vraiment remarquable, au blâme général qu'il avait
+excité, mais qui ne savait sous quelle forme se montrer; et, malgré ses
+fautes qui sont immenses, le mépris public n'a jamais osé l'atteindre.
+Mais il ne faut pas croire qu'intérieurement il n'ait pas été puni de
+son imprudente conduite. Privé de tout bonheur intime, à peu près
+brouillé avec sa famille qui ne pouvait guère se mettre en relations
+avec madame de Talleyrand, il fut forcé de se livrer à une vie toute
+factice, qui pût l'arracher à l'ennui de sa maison, et peut-être à
+l'amertume de ses secrètes pensées.</p>
+
+<p>Les affaires publiques le servirent et l'occupèrent; il livra au jeu le
+temps qu'elles lui laissaient. Toujours environné d'une cour nombreuse,
+donnant aux affaires ses matinées, à la représentation le soir, et la
+nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au tête-à-tête fastidieux de sa
+femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui eût inspiré de trop
+sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire de lui-même, il
+ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il était sûr que l'extrême
+fatigue lui permettrait de l'obtenir.</p>
+
+<p>Au reste, l'empereur, par sa conduite à l'égard de madame de Talleyrand,
+ne le dédommagea point de l'obligation qu'il lui avait imposée. Il la
+traita toujours froidement, et souvent avec impolitesse, ne lui
+accordant jamais sans difficultés les distinctions accordées au rang où
+elle était appelée, et ne dissimulant point la déplaisance qu'elle lui
+inspirait, même dans les temps où M. de Talleyrand avait encore toute sa
+confiance. Ce dernier dévora tout, et ne laissa jamais échapper la
+moindre plainte. Il arrangea les choses pour que sa femme se montrât peu
+à la cour; elle recevait tous les étrangers, à certains jours les
+personnes qui tenaient au gouvernement; elle ne faisait guère de
+visites; on n'en exigeait point d'elle; on la comptait pour rien. Il
+était clair que, pourvu qu'en entrant et en sortant de son salon on lui
+fît une révérence, M. de Talleyrand n'en demandait pas davantage.
+J'oserais, en finissant, dire qu'il parut toujours porter, avec un
+courage parfaitement résigné, le <i>tu l'as voulu</i> de la comédie.</p>
+
+<p>La suite de ces mémoires me ramènera à parler de M. de Talleyrand, quand
+j'aurai atteint le temps de notre liaison avec lui<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Cette liaison de mes grands-parents avec M. de
+ Talleyrand, commencée pendant le séjour de mon grand-père à
+ Milan, devenait précisément plus intime dans la même année.
+ Voici ce que ma grand'mère écrivait de lui à son mari, le 6
+ vendémiaire an XIV (28 sept. 1805): «J'ai été réellement
+ contente du ministre. Dans une petite audience qu'il m'a
+ donnée, il m'a témoigné de l'amitié à sa manière. Vous pouvez
+ lui dire qu'il a été bien aimable, que je vous l'ai écrit.
+ Cela ne fait jamais de mal. Je lui ai dit, en riant: «Aimez
+ donc mon mari; cela ne vous donnera pas grand'peine, et cela
+ me fera plaisir.» Il m'a assuré qu'il vous aimait, <i>et je
+ l'ai cru</i>. Il prétend que nous nous ennuyons trop à la cour
+ pour ne pas devenir toutes un peu galantes, <i>moi</i>, dit-il,
+ <i>un peu plus tard que les autres, parce que je ne suis pas
+ tout à fait bête, et que l'esprit est la plus sûre
+ sauvegarde</i>. J'avais envie de lui dire qu'il n'en était pas
+ la preuve, et que je sentais en moi une bien meilleure
+ défense, qui est tout entière dans ce sentiment si doux, si
+ exclusif que tu as su m'inspirer, et qui fait le bonheur de
+ ma vie, même en ce moment où il me cause de vifs chagrins.»
+ Ce chagrin, c'était l'absence. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Je n'ai point connu madame Grand dans l'éclat de sa jeunesse et de sa
+beauté, mais j'ai entendu dire qu'elle avait été une des plus charmantes
+personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et
+l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était
+éblouissant, ses yeux d'un bleu animé; le nez un peu court, retroussé
+et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec
+M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une
+beauté qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait
+avoir au moins trente-six ans, quand elle épousa M. de Talleyrand.
+L'élégance de sa taille commençait à disparaître un peu, par
+l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a
+fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son teint
+devenu fort rouge. Elle a le son de voix désagréable, de la sécheresse
+dans les manières, une malveillance naturelle à l'égard de tout le
+monde, et un fonds de sottise inépuisable, qui ne lui a jamais permis de
+rien dire à propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours
+été les objets de sa haine particulière, et l'ont cordialement détestée.
+Son élévation lui a donné peu de bonheur, et ce qu'elle a eu à souffrir
+n'a jamais excité l'intérêt de personne<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a> Le bref du pape, qui relevait M. de Talleyrand
+ des excommunications encourues, était alors considéré, par
+ lui, comme une permission de devenir laïque, et même de se
+ marier, quoique rien de pareil n'y soit dit expressément. On
+ peut s'en convaincre en lisant l'ouvrage très intéressant de
+ sir Henry Lytton Bulwer, qui me paraît être ce qu'on a écrit
+ de plus juste et de plus bienveillant à la fois, sur son
+ esprit, sur sa personne et sur l'influence, tant de fois
+ utile à la France, qu'il a exercée en Europe. Quant à son
+ mariage, l'auteur en parle ainsi: «La dame qu'il épousa, née
+ dans les Indes orientales, et séparée de M. Grand, était
+ remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit.
+ Tout le monde a entendu l'anecdote à propos de sir George
+ Robinson, auquel elle demandait des nouvelles de son
+ domestique <i>Friday</i>. Mais M. de Talleyrand défendait son
+ choix en disant: «Une femme d'esprit compromet souvent son
+ mari, une femme stupide ne compromet qu'elle-même.» (Essai
+ sur Talleyrand par sir Henry Lytton Bulwer G. C. B, ancien
+ ambassadeur, trad. de l'anglais par M. G. Perrot) (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Tandis que l'empereur passait en revue toute son armée, madame Murat
+alla lui faire une visite à Boulogne, et il exigea que madame Louis
+Bonaparte, qui avait accompagné son mari aux eaux de Saint-Amand,
+l'allât joindre aussi, et lui menât son fils. Il lui arriva plus d'une
+fois de parcourir les rangs de ses soldats avec cet enfant dans ses
+bras. Cette armée était alors admirablement belle, soumise à une exacte
+discipline, animée, bien pourvue, et fort impatiente de la guerre. Ses
+désirs ne tardèrent pas à être satisfaits. Malgré les rapports de nos
+journaux, nous étions presque toujours arrêtés dans tout ce que nous
+tentions sur mer pour protéger nos colonies; l'entreprise de la descente
+paraissait de jour en jour plus périlleuse; il fallait frapper l'Europe
+par quelque nouveauté moins douteuse.</p>
+
+<p>«Nous ne sommes plus, disaient les notes du <i>Moniteur</i> en s'adressant
+aux Anglais, ces Français si longtemps vendus et trahis par des
+ministres perfides, des maîtresses avides et des rois fainéants. Vous
+marchez vers une inévitable destinée.»</p>
+
+<p>Nous livrâmes un combat naval à la hauteur du cap Finistère, combat dont
+les deux nations, anglaise et française, firent une victoire, où sans
+doute la bravoure nationale opposa une forte résistance à la science de
+l'ennemi, mais qui n'eut d'autre résultat que de faire rentrer notre
+flotte dans le port. Peu après, nos journaux retentirent de plaintes sur
+les outrages que le pavillon vénitien avait éprouvés, depuis qu'il
+dépendait de l'Autriche. On sut bientôt que les troupes autrichiennes se
+mettaient en mouvement, que l'alliance entre les deux empereurs
+d'Autriche et de Russie était décidée contre nous. Les journaux anglais
+annoncèrent avec triomphe la guerre continentale.</p>
+
+<p>On fêta cette année le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de
+pompe, d'un bout de la France à l'autre. Il revint de Boulogne le 3
+septembre, et, dans ce temps, le Sénat rendit un décret par lequel, on
+dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grégorien. Ainsi
+disparurent peu à peu les dernières traces de la République qui avait
+duré, ou paru durer, treize ans.</p>
+<a name="c14" id="c14"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>(1805.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ
+de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris
+pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg
+Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.</b></p>
+
+<p>À l'époque dont je parle, M. de Talleyrand était encore mal avec Fouché
+et, ce qui est assez curieux à dire, je me souviens que ce dernier
+l'accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait
+toujours que, lors de l'attentat du 3 nivôse<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, M. de Talleyrand
+l'avait fortement accusé de négligence auprès de Bonaparte, et n'avait
+pas peu contribué à le faire renvoyer. Revenu au ministère, il gardait
+secrètement sa rancune, et ne laissait guère échapper d'occasion de la
+satisfaire, par des moqueries âpres et un peu cyniques, qui, d'ailleurs,
+faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et
+Fouché ont été deux hommes vraiment remarquables, et tous deux très
+utiles à Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et
+de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles
+relations. L'un avait gardé fidèlement les manières gracieusement
+insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands
+seigneurs de l'ancien régime. Fin, silencieux, mesuré dans ses discours,
+froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force
+que de lui seul, car il n'avait dans sa main aucun parti, ses fautes
+mêmes et, pour dire tout, la flétrissure de l'oubli de son ancien état,
+ne paraissaient point une garantie suffisante aux révolutionnaires qui
+le connaissaient si adroit et si souple, qu'ils le supposaient
+conservant toujours des moyens de leur échapper. D'ailleurs, il ne se
+livrait à personne, impénétrable sur les affaires dont il était chargé,
+et sur l'opinion qu'il avait du maître qu'il servait; et, pour achever
+de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne négligeant aucune
+de ses aises, soigné dans sa toilette, parfumé, amateur de bonne chère
+et de toutes les jouissances du luxe, jamais empressé auprès de
+Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en
+public, et comme sûr de lui demeurer constamment nécessaire.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a> La machine infernale.</blockquote>
+
+<p>Fouché, au contraire, véritable produit de la Révolution, sans soin de
+sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonçaient ses
+dignités comme s'il dédaignait de les arranger sur lui, s'en moquant
+même dans l'occasion, actif, animé, toujours un peu inquiet; bavard,
+assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien être le
+dernier degré de la ruse, se vantant volontiers, assez disposé à se
+livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant
+guère à se justifier que par le mépris d'une certaine morale ou
+l'insouciance d'une certaine approbation; mais il conservait avec un
+soin qui, quelquefois, inquiétait Bonaparte, des relations avec un parti
+que l'empereur se croyait obligé de ménager dans sa personne. Au travers
+de tout cela, Fouché ne manquait pas d'une sorte de bonhomie; il avait
+même quelques qualités intérieures. Il était bon mari d'une femme laide
+et assez ennuyeuse, et très bon, même très faible père. Il envisageait
+les révolutions dans leur ensemble, il haïssait les tracasseries
+partielles, les soupçons journaliers, et c'est par suite de cette
+disposition que sa police ne suffisait point à l'empereur. Là où il
+voyait du mérite, il lui rendait justice; on n'a point raconté de lui de
+vengeances qui lui aient été personnelles, et il ne s'est pas montré
+capable de jalousies prolongées. Il est même vraisemblable que, s'il est
+resté plusieurs années ennemi de M. de Talleyrand, c'est encore moins
+parce qu'il avait à se plaindre de lui, que parce que l'empereur a pris
+soin d'entretenir cette froideur entre deux hommes dont il eût cru
+l'union dangereuse pour lui. Et, en effet, c'est à peu près vers le
+temps où ils se sont rapprochés qu'il a commencé à se défier d'eux, et à
+les éloigner un peu de ses affaires.</p>
+
+<p>Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crédit bien plus étendu que
+Fouché. Il s'agissait de fonder une royauté, d'imposer à l'Europe et à
+la France, par une diplomatie habile et par la pompe d'une cour, et le
+ci-devant grand seigneur était bien meilleur à consulter sur tout cela.
+Il avait une immense réputation en Europe; on lui connaissait des
+opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains étrangers une
+morale suffisante pour eux. L'empereur, pour inspirer confiance à ses
+voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son
+ministre des affaires étrangères. Il lui pardonna cette flatteuse
+distinction, tant qu'il la crut nécessaire à ses projets.</p>
+
+<p>L'agitation dans laquelle était l'Europe, au moment où la rupture avec
+la Russie et l'Autriche éclata, redoubla les entretiens de l'empereur
+avec M. de Talleyrand; et, quand il partit pour commencer la campagne,
+le ministre alla s'établir à Strasbourg afin d'être à portée de se
+rendre près de l'empereur au moment où le canon français aurait marqué
+l'heure des négociations.</p>
+
+<p>Vers le milieu de septembre, le bruit d'un prochain départ se répandit à
+Saint-Cloud. M. de Rémusat reçut l'ordre de se rendre à Strasbourg, et
+d'y faire préparer le logement impérial; et l'impératrice déclara si
+vivement l'intention de suivre son époux qu'il fut décidé qu'elle irait
+à Strasbourg avec lui. Une cour assez nombreuse devait les suivre. Mon
+mari s'éloignant, j'aurais fort souhaité de l'accompagner, mais je
+devenais de plus en plus malade, et hors d'état de faire un voyage. Il
+fallut donc me soumettre à cette nouvelle séparation, bien autrement
+triste que l'autre. C'était la première fois, depuis mon installation à
+cette cour, que je voyais l'empereur partir pour l'armée. Les dangers
+qu'il allait courir ranimèrent tout l'attachement que je lui portais. Je
+ne me sentais plus la force de lui rien reprocher quand je le voyais
+s'éloigner pour un si grave motif, et la pensée que, de tant de
+personnes qui partaient avec lui, il y en aurait peut-être quelques-unes
+que je ne devais plus revoir, me serrait le coeur au milieu du salon de
+Saint-Cloud, et quelquefois me faisait venir les larmes aux yeux. Tout
+autour de moi, je voyais des femmes, des mères navrées, qui n'osaient
+pourtant pas laisser voir leur douleur tant était grande la crainte de
+déplaire! De même les militaires affectaient cette insouciance, parade
+nécessaire de leur état. Mais, à cette époque il y en avait déjà un bon
+nombre qui, parvenus à une fortune satisfaisante et ne pouvant pas
+prévoir l'élévation presque gigantesque où la continuité des guerres les
+a portés depuis, regrettaient sincèrement la vie opulente et tranquille
+dont ils avaient pris l'habitude depuis quelques années.</p>
+
+<p>En France, la loi de la conscription s'exécutait avec sévérité et
+agitait les provinces; à Paris, les partis se flattaient que bien des
+choses allaient être remises en question, et on envisageait avec assez
+de froideur la nouvelle gloire que nos armes devaient acquérir. Mais le
+soldat, l'officier simple, étaient pleins d'ardeur et d'espérance, et
+volaient aux frontières avec cet empressement qui présage le succès.</p>
+
+<p>Le 20 septembre, cet article parut dans <i>le Moniteur</i>:</p>
+
+<p>«L'empereur d'Allemagne, sans négociations ni explications préalables,
+et sans déclaration de guerre, a envahi la Bavière. L'électeur s'est
+retiré à Wurtzbourg, où toute l'armée bavaroise s'est réunie.»</p>
+
+<p>Le 23, l'empereur se rendit au Sénat; il y porta le décret qui rappelait
+les réserves des conscrits de cinq années. Le ministre de la guerre,
+Berthier, lut un rapport sur la guerre qu'on allait faire, et le
+ministre de l'intérieur démontra la nécessité de faire garder les côtes
+par des gardes nationales.</p>
+
+<p>Le discours de l'empereur fut simple et imposant; on l'approuva
+généralement; les sujets de plaintes que nous pouvions avoir contre
+l'Autriche furent longuement exposés dans <i>le Moniteur</i>. Nul doute que
+l'Angleterre, sinon inquiète, du moins fatiguée par le séjour de nos
+troupes sur les côtes, n'ait employé toute sa politique à soulever
+contre nous des ennemis sur le continent, et que la création du royaume
+d'Italie, et surtout sa réunion à l'empire français, n'aient
+suffisamment inquiété le cabinet autrichien. À moins de connaître les
+secrets de la diplomatie à cette époque, ce dont je suis fort éloignée,
+on ne s'explique pas comment l'empereur de Russie rompit avec nous. Il
+est présumable que des gênes commerciales commencèrent à lui donner de
+l'inquiétude dans ses relations avec l'Angleterre.</p>
+
+<p>J'ajouterai, si l'on veut, les paroles de Napoléon lui-même, qui à cette
+époque disait: «L'empereur Alexandre est jeune, il veut tâter de la
+gloire, et comme tous les enfants, suivre une route différente de celle
+qu'a suivie son père.» Je n'expliquerai pas davantage la neutralité que
+garda le roi de Prusse, qui nous fut si avantageuse, et qui lui devint
+si fatale, puisqu'elle ne fit que reculer sa perte d'une année. Il me
+semble que l'Europe se trompa; il fallait mieux deviner l'empereur,
+consentir franchement à lui céder toujours, ou s'entendre tous pour
+l'écraser dès son début.</p>
+
+<p>Mais revenons à mon récit, dont je me suis écartée pour traiter une
+matière trop au-dessus de mes forces.</p>
+
+<p>Je passai à Saint-Cloud les derniers jours qui précédèrent le départ.
+L'empereur travaillait sans relâche; quand il était fatigué, il se
+couchait quelques heures dans la journée, pour se relever au milieu de
+la nuit. Du reste, il avait de la sérénité, même plus de grâce que dans
+un autre temps; il recevait du monde comme de coutume, assistait à
+quelques spectacles, et se ressouvint à Strasbourg d'envoyer au comédien
+Fleury une gratification, parce que, deux jours avant son départ, il
+avait joué devant lui <i>le Menteur</i> de Corneille qui l'avait amusé.</p>
+
+<p>Quant à l'impératrice, elle avait toute la confiance dont la femme de
+Bonaparte devait avoir contracté l'habitude. Satisfaite de le suivre, et
+d'échapper par ce moyen aux discours parisiens qui l'effrayaient, à la
+surveillance de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint-Cloud,
+s'amusant d'une représentation nouvelle, elle envisageait une campagne
+comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir à de
+l'indifférence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de
+flatteur pour celui qu'elle croyait fermement que la fortune n'oserait
+abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer à Paris, et il
+avait l'ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph
+présidait les conseils d'administration du Sénat. Logé au Luxembourg, il
+devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghèse faisait des remèdes
+à Trianon; madame Murat se retirait à Neuilly où elle embellissait une
+demeure charmante; Murat suivait l'empereur à l'armée. M. de Talleyrand
+devait demeurer à Strasbourg, jusqu'à nouvel ordre. M. Maret
+accompagnait l'empereur: il était le grand rédacteur des bulletins.</p>
+
+<p>Le 24, l'empereur partit, et il arriva à Strasbourg sans s'arrêter. Je
+revins tristement à Paris rejoindre mes enfants, ma mère, et ma soeur
+inquiète et séparée de M. de Nansouty qui commandait une division de
+cavalerie.</p>
+
+<p>Dès le départ de l'empereur, on commença à répandre à Paris des bruits
+d'invasion sur nos côtes, et en effet peut-être eût-on pu tenter une
+telle expédition, mais, heureusement, nous n'avions pas affaire à des
+ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et, à cette époque,
+les Anglais étaient loin d'avoir dans leurs troupes de terre la
+confiance que, depuis, elles ont mérité de leur inspirer.</p>
+
+<p>Le resserrement de l'argent se fit presque aussitôt sentir; un peu plus
+tard, les payements de la Banque furent suspendus; l'argent devint cher,
+jusqu'à se vendre à un prix très élevé. J'entendais dire que notre
+commerce d'exportation ne suffisait point à nos besoins, et que la
+guerre l'arrêtait tout à fait et haussait le prix de tout ce qui nous
+venait du dehors. Là, dit-on, était la cause de cette gêne subite que
+nous éprouvions<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a> «Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers
+ (t. VI, p. 31), le numéraire, quoiqu'il eût promptement
+ reparu, était toujours demeuré insuffisant, par une cause
+ facile à comprendre. Le papier-monnaie, tout en étant
+ discrédité dès le premier jour de son émission, avait
+ néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie
+ quelconque des échanges, et avait expulsé de France une
+ partie des espèces métalliques. La prospérité publique,
+ subitement restaurée sous le consulat, n'avait cependant pas
+ assez duré pour ramener l'or et l'argent sortis du pays. S'en
+ procurer était, à cette époque, l'un des soins constants du
+ commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide
+ développement, parce qu'elle fournissait, au moyen de ses
+ billets parfaitement accrédités, un supplément de numéraire,
+ la Banque de France avait la plus grande peine à maintenir
+ dans ses caisses une réserve métallique proportionnée à
+ l'émission de ses billets. Une portion considérable de notre
+ numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes,
+ Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés
+ que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou
+ par la contrebande. Tous les commerçants du temps se
+ plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était
+ journellement discuté à la Banque par les négociants les plus
+ éclairés de France.» Cette situation, décrite par M. Thiers
+ pour le mois de septembre 1805, s'était fort aggravée par la
+ déclaration de guerre. La suspension des payements de <i>la
+ caisse de consolidation</i> en Espagne, les embarras de la
+ compagnie des <i>Négociants réunis</i>, la suspension des
+ payements de la Banque, les faillites nombreuses, à Paris et
+ en province, furent les premiers effets de la campagne
+ d'Austerlitz. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Les inquiétudes particulières venaient encore ajouter à la tristesse
+générale. Déjà beaucoup de familles distinguées avaient livré leurs
+enfants à la carrière des armes et tremblaient sur leur destinée. Quelle
+attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient
+apprendre, tout à coup, la perte de ce qu'on avait de plus cher! Quel
+supplice Bonaparte a imposé à des mères, à des femmes pendant tant
+d'années! Il s'est quelquefois étonné de la haine qu'il a fini par
+inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxiété si douloureuse et si
+prolongée, tant de larmes répandues, de nuits sans sommeil et de
+journées pleines d'épouvante? S'il a bien voulu y regarder, il aura vu
+qu'il n'est pas un sentiment naturel qu'il n'ait froissé.</p>
+
+<p>Avant son départ, pour offrir un débouché à la noblesse, il s'avisa de
+créer ce qu'on appela <i>la garde d'honneur</i>. Il en donna le commandement
+à son grand maître des cérémonies. Il était presque plaisant de voir
+l'empressement que M. de Ségur mettait à former ce corps, le zèle que
+certains personnages témoignaient pour y entrer, et l'anxiété
+qu'éprouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l'empereur
+les approuverait fort en leur voyant échanger leur habit rouge contre un
+uniforme. Je n'oublierai jamais la surprise, et presque l'effroi que me
+causa M. de Luçay, préfet du palais, douce et craintive créature,
+lorsqu'il vint me demander si M. de Rémusat, père de famille, ancien
+magistrat, alors âgé de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi,
+tout à coup, la carrière militaire qui s'ouvrait à tout le monde. Nous
+commencions à être habitués à tant de choses bizarres que, malgré ma
+raison, j'éprouvai une sorte d'inquiétude. J'écrivis à ce sujet à mon
+mari, qui me répondit que nulle ardeur martiale ne s'était heureusement
+emparée de lui, et qu'il espérait que l'empereur compterait encore près
+de lui d'autres services que ceux de l'épée.</p>
+
+<p>L'empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En
+quittant Strasbourg, il avait laissé à mon mari toute la surveillance de
+la cour et de la maison de l'impératrice. C'était lui imposer une vie
+assez douce, qui n'avait d'autre inconvénient que de traîner après soi
+un peu d'ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi à Strasbourg,
+mit de l'intérêt dans les journées de M. de Rémusat. À cette époque
+commença leur véritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rémusat,
+naturellement simple, modeste, retiré, gagnait beaucoup à être vu de
+près. M. de Talleyrand démêla la finesse de son esprit, la rectitude de
+son jugement, la droiture de ses aperçus. Il prit confiance en lui,
+rendant justice à la sûreté de son commerce, lui témoigna de l'amitié,
+et lui, touché d'en rencontrer là où il n'en avait point attendu, lui
+voua dès ce moment un attachement qu'aucune vicissitude n'a pu démentir.</p>
+
+<p>Cependant, l'empereur avait promptement quitté Strasbourg. Dès le 1er
+octobre, il était en campagne, et toute l'armée, transportée de Boulogne
+comme par enchantement, dépassait nos frontières. L'électeur de Bavière,
+sommé par l'empereur d'Autriche de donner passage à ses troupes et s'y
+refusant, se vit envahi de tous côtés; mais Bonaparte ne tarda point à
+voler à son secours.</p>
+
+<p>Nous vîmes donc paraître le premier bulletin de la grande armée, qui
+nous annonça un premier avantage à Donauvoerth, et nous donna les
+proclamations de l'empereur et celle du vice-roi d'Italie. Masséna
+devait seconder ce dernier, et faire pénétrer dans le Tyrol les armées
+française et italienne réunies. À toutes les paroles qui devaient
+enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries
+mordantes contre l'ennemi. Une circulaire adressée aux habitants de
+l'Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, était publiée,
+et accompagnée de cette note: «Nous espérons que l'empereur d'Autriche
+n'en aura pas besoin, puisqu'il est retourné à Vienne.» Les insultes
+n'étaient point épargnées aux ministres et à quelques grands seigneurs
+autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu'on accusait d'être
+dirigé par sa femme, toute dévouée à la politique anglaise. Ces
+petitesses se trouvaient pèle-mèle, dans les bulletins, avec des phrases
+vraiment élevées, et d'une éloquence plus romaine que française, mais
+qui ne laissait pas de frapper.</p>
+
+<p>L'activité de Bonaparte dans cette campagne fui réellement surprenante.
+Dès le début, il jugea les avantages qu'allaient lui donner les
+premières fautes que firent les Autrichiens, et il prévit son succès.
+Vers le milieu d'octobre, il écrivait à sa femme: «Rassure-toi, je te
+promets la campagne la plus courte et la plus brillante.»</p>
+
+<p>À Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l'ennemi, M. de
+Nansouty s'y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu à
+Günzbourg, et bientôt les Autrichiens reculèrent de partout.</p>
+
+<p>L'armée s'animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les
+rigueurs de la saison qui s'avançait. Prêt à livrer bataille, l'empereur
+haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d'une neige qui
+tombait abondamment: «Mais, disait le bulletin, ses paroles étaient de
+flamme, et le soldat oubliait ses privations.» Le bulletin se terminait
+par ces paroles prophétiques: «Les destinées de la campagne sont
+fixées<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a> Voici le texte même du cinquième bulletin de la
+ grande armée: «Augsbourg, 20 vendémiaire an XIV (12 octobre
+ 1805). L'empereur était sur le pont du Lech lorsque le corps
+ d'armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en
+ cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de
+ l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, et de la
+ confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu par
+ un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la
+ troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et éprouvait un
+ froid assez vif, mais les paroles de l'empereur étaient de
+ flamme; en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses
+ privations, et était impatient de voir arriver l'heure du
+ combat. Jamais plus d'événements ne se décideront en moins de
+ temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des
+ armées autrichiennes et russes seront fixés.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>La prise d'Ulm et la capitulation de son énorme garnison achevèrent de
+frapper l'Allemagne de surprise et de terreur, et commencèrent à imposer
+silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez
+de peine à contenir à Paris. Il est difficile d'empêcher les Français de
+se ranger du parti de la gloire, et nous commençâmes à prendre part à
+celle dont se couvraient nos armées. Mais la gêne d'argent se faisait
+sentir toujours d'une manière pénible, le commerce souffrait, les
+spectacles étaient déserts; on remarquait l'accroissement de la misère,
+et on se soutenait seulement par l'espoir qu'une si brillante campagne
+devait être suivie d'une prompte paix.</p>
+
+<p>Après la prise d'Ulm, l'empereur dicta lui-même cette phrase du
+bulletin: «On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: elle est digne
+de son chef<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.» Il écrivit au Sénat, en lui envoyant les drapeaux pris
+sur l'ennemi, et en lui annonçant que l'électeur était rentré dans sa
+capitale; et on publia aussi ses lettres aux évêques pour leur demander
+de remercier Dieu de nos succès.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> Cette phrase se trouve en effet dans le sixième
+ bulletin de la grande armée, daté d'Elchingen, le 26
+ vendémiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)</blockquote>
+
+<p>Dès le commencement de la campagne, il avait été fait des mandements
+dans chaque métropole pour justifier cette nouvelle guerre, et
+encourager les conscrits à marcher promptement où ils étaient appelés.
+Les évêques recommencèrent de nouveau, et ils épuisèrent les citations
+de l'Écriture pour démontrer que l'empereur était protégé par le Dieu
+des armées<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p>
+
+<p>Joseph Bonaparte avait porté la lettre de son frère au Sénat. Le Sénat
+décréta qu'une adresse de félicitations serait portée, en réponse, au
+quartier général par un certain nombre de ses membres.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a> L'extrême complaisance que mettait le clergé à
+ satisfaire l'empereur ne suffisait pas encore à celui-ci, si
+ l'on en juge par cette lettre qu'il écrivait à Fouché,
+ pendant cette campagne, le 4 nivôse an XIV (25 décembre
+ 1805). «Je vois des difficultés au sujet de la lecture des
+ bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture
+ convenable. Elle n'est propre qu'à donner plus d'importance
+ aux prêtres qu'ils ne doivent en avoir; car cela leur donne
+ le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises
+ nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà
+ comme on n'est jamais dans des principes exacts: tantôt on ne
+ veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut
+ laisser tomber cela. M. Portalis a eu très tort d'écrire sa
+ lettre, sans savoir si c'était mon intention.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>L'impératrice reçut à Strasbourg la visite de plusieurs princes
+d'Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et
+leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel,
+les lettres de l'empereur qui lui annonçait si bien d'avance les
+victoires qu'il allait remporter; et force était bien d'admirer cette
+habile prévoyance, ou de reconnaître la puissance d'une destinée qui ne
+se démentait pas un seul instant.</p>
+
+<p>Le maréchal Ney eut une belle affaire à Elchingen, et l'empereur
+consentit tellement à lui en laisser l'honneur que, plus tard, quand il
+créa des ducs, il voulut que ce maréchal portât le nom de duc
+d'Elchingen.</p>
+
+<p>Je me sers de cette expression <i>consentir</i>, parce qu'il a été reconnu
+que Bonaparte n'était pas toujours bien exact dans la répartition de
+gloire qu'il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise
+qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait à
+donner de la gloire qu'à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui
+arrivait, selon sa politique à l'égard des chefs qu'il avait sous ses
+ordres, ou le degré de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le
+silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de
+tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une
+action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais
+tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et
+cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On
+essayait de réclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les événements
+dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà
+effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à
+la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il
+imposait silence à la réclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le
+chef qui se trouvait offensé, une somme d'argent, une prise sur
+l'ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées,
+et ainsi se terminait le différend.</p>
+
+<p>Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu'il
+employait adroitement à l'égard de ses maréchaux et de ses officiers
+supérieurs, pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par la
+difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre
+d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions
+pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents,
+sachant à quoi chacun d'entre eux pouvait lui être utile, obligé sans
+cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur
+jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et,
+surtout, ne pas laisser échapper l'occasion de leur montrer
+qu'entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était
+dans ses mains<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de
+n'être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au
+prix qu'il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n'ont
+pas eu à se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un
+prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses
+qu'ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs
+espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans
+en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait
+terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent
+distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus;
+il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d'entre ces
+fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles
+s'étaient formées, c'est que la facilité avec laquelle elles avaient été
+acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans
+la confiance où ils étaient que ces moyens d'acquérir ne s'épuiseraient
+jamais pour eux.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Je trouve dans les papiers de mon père une note
+ qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux
+ de l'Empire: «L'empereur composait ses bulletins avec la plus
+ grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout
+ effacer et d'établir son infaillibilité, puis cherchant le
+ genre d'effet qu'il voulait produire sur les étrangers et le
+ public français, enfin obéissant à ses vues sur ses
+ lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour
+ eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien
+ n'égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les
+ bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils
+ réclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis
+ XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à
+ discipliner les vanités.
+
+<p> »L'empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les
+ militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et
+ qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des
+ autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les
+ entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle,
+ l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut
+ créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul
+ homme dont il ait parlé avec une sorte d'enthousiasme, et
+ encore ne l'avait-il connu qu'au début de sa carrière de
+ puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien
+ traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800).
+ Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son
+ récit de la première campagne d'Italie, sont remarquables, et
+ la sévérité n'y ressemble pas à la jalousie. En général il
+ parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On
+ peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il
+ dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général
+ Foy m'a raconté qu'il lui avait entendu dire de Soult: «Il
+ peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la
+ livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des
+ prétentions, de l'ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas,
+ disait-il à M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir à tenir
+ deux hommes comme Soult et Ney.»</p>
+
+<p> »Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il
+ disait d'eux. Ce n'était pas à l'armée, surtout dans les
+ campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait
+ le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il
+ avait, pour ainsi dire, <i>une manière lâchée</i> de faire la
+ guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il
+ sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus
+ confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il
+ ne s'occupait que de couvrir, par des coups décisifs et
+ directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les
+ pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait
+ lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les
+ chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur
+ responsabilité, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne
+ recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les
+ mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'égoïsme,
+ d'injustice et de perfidie, de haine même, ou d'envie.
+ Barante m'a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à
+ l'armée, étaient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans
+ les grands états-majors, et quelquefois même au quartier
+ général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal
+ Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit
+ sans cesse à sa table dire que l'empereur était jaloux de
+ lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à
+ cette fin, et, ayant mal à l'estomac, il allait jusqu'à dire
+ que cela venait de ce que l'empereur avait voulu
+ l'empoisonner.» J'ai cité tout entier ce passage intéressant,
+ mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors
+ de la campagne de 1805. (P. R.)</p></blockquote>
+
+<p>Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l'armée fût
+encore soumise à une discipline dont plus tard elle s'est fort écartée,
+les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre
+de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l'entier
+pillage de leurs châteaux l'obligation où ils se trouvèrent de loger une
+seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat
+était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on
+ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d'emporter du
+château qu'il abandonnait ce qui était à sa convenance. J'ai vu, au
+retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son
+mari, sachant le goût qu'elle avait pour la musique, lui avait envoyé
+une collection énorme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand,
+et nous dire, avec la même naïveté, qu'il lui avait adressé un si grand
+nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés
+de tous côtés, qu'elle ne savait plus où les placer.</p>
+
+<p>Mais, en même temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les
+prétentions de ses généraux, il n'épargnait rien pour encourager et
+satisfaire le soldat. Après la prise d'Ulm, un décret annonça que le
+mois de vendémiaire, qui venait de s'écouler, serait à lui seul compté
+pour une campagne.</p>
+
+<p>Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un <i>Te Deum</i> à
+Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires.</p>
+
+<p>Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et
+bientôt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne
+dût payer cher les prodiges de cette campagne. L'armée russe marchait à
+grandes journées pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint
+les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans
+ce temps, que l'empereur François fit une grande faute en commençant
+cette guerre avant que l'empereur Alexandre eût été à portée de le
+secourir.</p>
+
+<p>Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il
+demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des
+garnisons françaises qu'il avait eu à supporter jusqu'alors. Quelques
+décrets, relatifs à l'administration de la France, furent rendus des
+différents quartiers généraux, et l'ancien doge de Gênes fut nommé
+sénateur. L'empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant
+d'affaires diverses en même temps, et à montrer qu'il savait porter ce
+qu'il appelait <i>son coup d'oeil d'aigle</i> sur tous les coins, au même
+moment. C'est par cette même raison, et par suite de sa jalouse
+inquiétude, qu'il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui
+recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain,
+c'est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait
+contraire, annonçant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait
+contre lui en son absence, et qu'il se préparait, au retour, à en tirer
+une vengeance éclatante.</p>
+
+<p>Quand Fouché recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez
+lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accusés. Soit
+qu'il trouvât réellement de la minutie dans le courroux de l'empereur,
+et qu'il pensât, comme il le disait quelquefois, que c'était un
+enfantillage de vouloir empêcher les Français de parler; soit qu'il
+voulût se faire un mérite de sa modération, après avoir conseillé plus
+de prudence à ceux qu'il avait mandés, il finissait par convenir que
+l'empereur s'abandonnait à des inquiétudes trop minutieuses, et il
+acquérait peu à peu une réputation de justice et de modération qui
+effaçait les premières impressions formées sur lui. L'empereur,
+instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gré, et se
+défiait toujours, secrètement, d'un homme si attentif à ménager les
+différents partis.</p>
+
+<p>Enfin, le 12 novembre, notre armée victorieuse entra à Vienne. Les
+journaux nous donnèrent des récits fort détaillés de cet événement. Ces
+récits acquièrent un degré d'intérêt de plus, quand on sait qu'ils
+étaient tous dictés par Bonaparte lui-même, et qu'il se complaisait fort
+souvent à inventer, après coup, des circonstances et des anecdotes par
+lesquelles il voulait frapper les esprits.</p>
+
+<p>«L'empereur, disait le bulletin, s'est établi au palais de Schönbrunn;
+il travaille dans un cabinet décoré de la statue de Marie-Thérèse. En
+l'apercevant, il s'est écrié: «Ah! si cette grande reine vivait encore,
+elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle
+que madame de Colloredo! Toujours environnée des grands de son pays,
+elle eût connu la volonté de son peuple. Elle n'aurait pas livré ses
+provinces aux ravages des Moscovites, etc...<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a> On peut voir tout ce morceau assez long dans
+ <i>le Moniteur</i>.</blockquote>
+
+<p>Cependant, une mauvaise nouvelle vint tempérer la joie que Bonaparte
+ressentait de tant de succès. L'amiral Nelson venait de battre notre
+flotte à Trafalgar; les Français avaient fait sur mer des prodiges de
+valeur, mais ils n'avaient pu échapper à une défaite réellement
+désastreuse.</p>
+
+<p>Cet événement produisit à Paris un mauvais effet, dégoûta l'empereur à
+jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d'une si fâcheuse
+prévention contre la marine française, que, depuis ce temps, il ne fut
+plus guère possible d'obtenir de lui qu'il y portât intérêt ou
+attention. En vain les marins et les militaires qui s'étaient distingués
+dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou
+quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu
+près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils
+voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de
+ne point mettre en ligne de compte de leurs services l'admirable
+bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice.</p>
+
+<p>Dès que l'empereur fut à Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il
+entrevoyait des négociations prêtes à s'ouvrir; l'empereur d'Autriche
+envoyait ses ministres pour commencer à traiter. Il est vraisemblable
+que le nôtre avait déjà arrêté, dans sa tête, le projet de faire
+l'électeur de Bavière roi, en agrandissant ses États, et aussi le
+mariage du prince Eugène.</p>
+
+<p>M. de Rémusat eut ordre de venir à Paris. Il en devait rapporter les
+ornements impériaux et les diamants de la couronne, et les transporter
+ensuite à Vienne. Je ne le vis qu'un moment, et j'appris avec un nouveau
+chagrin qu'il allait s'éloigner davantage. À son retour à Strasbourg, il
+trouva l'ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l'impératrice
+reçut celui de se rendre à Munich avec toute sa cour. Rien n'égale les
+honneurs qu'on lui rendit en Allemagne; les princes et les électeurs se
+portèrent en foule sur son passage, et l'électeur de Bavière, surtout,
+n'épargna rien pour qu'elle fût satisfaite de sa réception. Elle demeura
+à Munich, pour y attendre le retour de son époux.</p>
+
+<p>M. de Rémusat, en se rendant à sa destination, eut l'occasion de faire
+plus d'une triste réflexion dans le pays qu'il avait à parcourir. Il
+traversait des contrées toutes fumantes encore des combats dont elles
+avaient été témoins. Les villages détruits, les chemins couverts de
+cadavres et de débris retraçaient à ses yeux toutes les horreurs du
+carnage. La misère des peuples vaincus ajoutait encore des dangers à ce
+voyage fait dans une saison avancée. Tout contribuait à noircir
+l'imagination d'un homme, ami de l'humanité, et disposé à déplorer les
+désastres qui sont la suite des passions violentes des conquérants. Les
+lettres que je reçus de mon mari, tout imprégnées de ces pénibles
+réflexions, m'attristèrent profondément, et vinrent affaiblir
+l'enthousiasme vers lequel je me sentais entraînée de nouveau par des
+succès dont les récits ne nous livraient que la partie brillante.</p>
+
+<p>Quand M. de Rémusat arriva à Vienne, il n'y trouva plus l'empereur. Les
+négociations avaient peu duré, et notre armée marchait en avant. M. de
+Talleyrand et M. Maret étaient demeurés au palais de Schönbrunn, où ils
+vivaient sans aucune intimité. L'habitude que le dernier avait auprès de
+l'empereur lui donnait une sorte de crédit qu'il conservait, comme je
+l'ai déjà dit, à l'aide d'une adoration, vraie ou feinte, qui se
+manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de
+Talleyrand s'en amusait quelquefois, et se permettait de railler le
+secrétaire d'État, qui en conservait une rancune extrême. Il s'observait
+donc sans cesse vis-à-vis de M. de Talleyrand, et ne l'aimait
+nullement.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver
+avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s'augmenta dans l'oisiveté
+de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M.
+Maret, qui écrivait exactement à l'empereur, lui manda cette nouvelle
+liaison, et qu'elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et
+prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût
+l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui
+inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le
+repos de l'Europe, il craignait fort l'entraînement de la victoire pour
+l'empereur, et le désir que les militaires qui l'entouraient, tous
+raccoutumés à la guerre, auraient qu'elle continuât. «Au moment de
+conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur
+lui-même que j'aurai le plus de peine à négocier, et qu'il me faudra
+bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre à
+canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il
+parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des
+énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à
+terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un
+gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa
+conduite à l'égard de l'Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai
+du moins, disait-il, l'enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque
+repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile,
+et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et
+il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette
+confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser
+les effets d'une ambition sans bornes. Il m'écrivait souvent combien il
+était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait
+découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui
+adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient
+de plus pénible.</p>
+
+<p>Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les
+lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrément de mon
+intérieur. Quoique la prudence le forçât de n'entrer dans aucun détail,
+je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des
+différents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses
+courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses
+visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient
+demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par
+l'extrême attachement que leur inspirait l'empereur François. Ce bon
+peuple de Vienne, tout conquis qu'il était, ne laissait point de
+manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d'un
+maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point
+échapper un seul reproche contre lui.</p>
+
+<p>Au reste, il y avait beaucoup d'ordre à Vienne, la garnison y était
+tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de
+grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient
+même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à
+Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien
+Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachèrent à la
+musique de l'empereur.</p>
+<a name="c15" id="c15"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h4>(1805.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince
+Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de
+Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix.</b></p>
+
+<p>L'arrivée de l'armée russe, et la rigueur des conditions imposées par le
+vainqueur, avaient déterminé l'empereur d'Autriche à tenter encore une
+fois la voie des armes. Ayant donc rassemblé ses forces et joint
+l'empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son côté
+pour le rencontrer. Ces deux armées immenses se joignirent en Moravie,
+près du petit village d'Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu à
+jamais célèbre par une si mémorable victoire. Ce fut le 1er décembre que
+Bonaparte résolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son
+couronnement.</p>
+
+<p>Le prince Dolgorouki avait été envoyé à notre quartier général par le
+czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l'empereur a dit vrai
+dans ses bulletins, ne pouvaient guère être écoutées par un vainqueur,
+maître de la capitale de son ennemi. À l'en croire, on exigeait la
+reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passât sur une autre
+tête. On fit parcourir à l'envoyé une partie de l'armée qu'on avait,
+exprès, laissée dans le désordre, et il fut trompé, et trompa les
+empereurs dans les récits qu'il leur fit.</p>
+
+<p>Le bulletin, qui rend compte de ces deux journées du 1er et du 2
+décembre, rapporte que l'empereur, vers le soir, rentrant dans son
+bivouac, dit: «Voilà la plus belle soirée de ma vie. Mais je regrette de
+penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que
+cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfants; et en vérité, je me
+reproche ce sentiment, car je crains qu'il puisse me rendre inhabile à
+faire la guerre.»</p>
+
+<p>Le lendemain, en haranguant ses soldats: «Il faut, leur dit-il, finir
+cette campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver à
+la paix qu'aux conditions proposées par l'aide de camp Dolgorouki, la
+Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur
+les hauteurs de Montmartre.» Il était écrit, cependant, que ces mêmes
+armées y camperaient un jour, en effet, et qu'Alexandre verrait à
+Belleville un messager de Napoléon venir lui offrir telle paix qu'il
+voudrait lui dicter.</p>
+
+<p>Je ne copierai point ici le récit de cette bataille qui a fait un
+honneur réel à nos armes; on le trouvera dans <i>le Moniteur</i>, et
+l'empereur de Russie, avec cette noble sincérité qui le caractérisé, a
+dit qu'on ne pouvait rien comparer aux dispositions prises par
+l'empereur pour le succès de cette journée, à l'habileté de ses
+généraux, et à l'ardeur du soldat français. L'élite des trois nations se
+battit avec acharnement; les deux empereurs furent obligés de fuir, pour
+éviter d'être pris, et sans les conférences du lendemain, il paraît que
+la retraite de celui de Russie eût été fort difficile.</p>
+
+<p>L'empereur dicta, presque sur le champ de bataille, le récit de tout ce
+qui se passa le 1er, le 2 et le 3. Il en écrivit même une partie, et ce
+rapport fait avec précipitation, mais cependant détaillé et très curieux
+encore aujourd'hui, par l'esprit dans lequel il fut conçu, gros de
+vingt-cinq pages, couvert de ratures, de renvois, sans ordre, et
+souvent sans clarté, fut envoyé à Vienne à M. Maret, avec l'ordre de le
+rédiger promptement pour le dépêcher au <i>Moniteur</i> de Paris.</p>
+
+<p>Aussitôt que M. Maret eut reçu ce paquet, il se hâta de le communiquer à
+M. de Talleyrand et à M. de Rémusat. Tous trois, qui habitaient alors le
+palais de l'empereur d'Autriche, se renfermèrent dans l'appartement même
+de l'impératrice, que M. de Talleyrand occupait, pour le déchiffrer et
+le mettre en ordre. L'écriture de l'empereur, toujours fort difficile à
+lire et souvent sans orthographe, rendait ce travail assez long.
+Ensuite, il fallait rétablir l'ordre des faits, et changer des
+expressions trop incorrectes contre d'autres plus convenables, et,
+d'après l'avis de M. de Talleyrand et à la grande terreur de M. Maret,
+retrancher des paroles par trop humiliantes pour les souverains
+étrangers, et des éloges si directs, qu'on pouvait s'étonner que
+Bonaparte se les fût donnés lui-même.</p>
+
+<p>Cependant, on eut soin de conserver certaines phrases soulignées et
+auxquelles par conséquent il paraissait mettre de l'importance. Ce
+travail dura plusieurs heures, et intéressa M. de Rémusat, en lui
+donnant le moyen d'observer quelle différence de système, pour servir
+l'empereur, suivaient les deux ministres avec lesquels il se trouvait.</p>
+
+<p>Après la bataille, l'empereur François avait demandé une entrevue qui se
+passa au bivouac. «C'est, disait Bonaparte, le seul palais que j'habite
+depuis deux mois.--Vous en tirez si bon parti, répondait l'empereur
+d'Autriche, qu'il doit vous plaire.»</p>
+
+<p>On assure (<i>rapporte encore le bulletin</i>) que l'empereur a dit en
+parlant de l'empereur d'Autriche: «Cet homme me fait faire une faute,
+car j'aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l'armée russe et
+autrichienne; mais, enfin, quelques larmes de moins seront versées.»</p>
+
+<p>Il paraît clair, par ce bulletin même, que le czar y est ménagé. Voici
+comment on rend compte de la visite que l'aide de camp Savary fut chargé
+de lui rendre:</p>
+
+<p>«L'aide de camp de l'empereur avait accompagné l'empereur d'Allemagne,
+après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de Russie adhérait à la
+capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée russe sans artillerie,
+ni bagages, et dans un épouvantable désordre. Il était minuit; le
+général Meerfeld avait été repoussé de Goeding par le maréchal Davout,
+l'armée russe était cernée, pas un homme ne pouvait s'échapper. Le
+prince Czartoryski introduisit le général Savary près de l'empereur.</p>
+
+<p>«--Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais; qu'il a
+fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration pour
+lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent ans
+pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté?--Oui, sire,
+lui dit le général, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs
+de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Et
+qu'est-ce?--Que l'armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les
+journées d'étapes qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera
+l'Allemagne et la Pologne autrichienne. À cette condition, j'ai ordre de
+l'empereur de me rendre à nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, et
+d'y donner des ordres pour protéger votre retraite, l'empereur voulant
+respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour
+cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.»</p>
+
+<p>»Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès
+du maréchal Davout auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et
+de rester tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur de France ne
+pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur
+qui renvoya six mille hommes à l'empereur Paul, avec tant de grâce et de
+marques d'estime pour lui!»</p>
+
+<p>Le général Savary avait causé une heure avec l'empereur de Russie, et
+l'avait trouvé tel que doit être un homme de coeur et de sens, quelques
+revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés.</p>
+
+<p>Ce monarque lui demanda des détails sur la journée: «Vous étiez
+inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur
+tous les points d'attaque.--Sire, répondit le général, c'est l'art de la
+guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C'est la quarantième
+bataille que donne l'empereur.--Cela est vrai, c'est un grand homme de
+guerre. Pour moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai
+jamais eu la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez
+de l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans
+ma capitale; j'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne, il m'a
+fait dire qu'il est content; je le suis aussi<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> Toutes ces anecdotes sont rapportées dans les
+ trentième et trente et unième bulletins de la grande armée,
+ datés d'Austerlitz, 12 et 14 frimaire an XIV (3 et 5 décembre
+ 1806), pages 543 et 555 du vol. XI de la correspondance de
+ Napoléon Ier, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>On s'est souvent demandé, dans ce temps-là, par quelle raison
+l'empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit à la
+paix après cette bataille, car cette raison donnée dans <i>le Moniteur</i>,
+de quelques larmes de moins qui seraient versées, ne fut sûrement pas le
+vrai motif de sa réserve.</p>
+
+<p>Faut-il conclure que la journée d'Austerlitz lui coûta assez pour lui
+inspirer de la répugnance à en risquer une semblable, et que l'armée
+russe n'était pas si complètement défaite qu'il voulut le faire croire?
+Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-même, lorsqu'on lui
+demandait pourquoi il avait mis un terme à la marche victorieuse, lors
+du traité de Leoben: «C'est que je jouais au vingt et un, et je me suis
+tenu à vingt»? Faut-il penser que Bonaparte, empereur depuis un an
+seulement, n'osait point encore sacrifier le sang des peuples, comme il
+l'a fait depuis, et que, surtout à cette époque, plein de confiance en
+M. de Talleyrand, il cédait plus volontiers à la politique modérée de
+son ministre? Peut-être aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus
+affaibli qu'il ne le fit réellement la puissance autrichienne; car il
+lui arriva de dire, quand il fut de retour à Munich: «J'ai encore laissé
+trop de sujets à l'empereur François.»</p>
+
+<p>Quels qu'aient été ses motifs, il faut lui savoir gré de cet esprit de
+modération qu'il sut conserver au milieu d'une armée échauffée par la
+victoire, et qui se montrait en ce moment très ardente à prolonger la
+guerre. Les maréchaux, et tous les officiers qui entouraient l'empereur,
+s'efforçaient de le pousser à continuer la campagne; sûrs de vaincre
+partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en ébranlant les
+intentions de leur chef, ils suscitèrent à M. de Talleyrand tous les
+embarras qu'il avait prévus.</p>
+
+<p>Ce ministre, mandé au quartier général, eut à combattre la disposition
+de l'armée. Seul, il soutint qu'il fallait conclure la paix, que la
+puissance autrichienne était nécessaire à la balance de l'Europe; et,
+dès cette époque, il disait: «Quand vous aurez affaibli les forces du
+centre, comment empêcherez-vous celles des extrémités, les Russes, par
+exemple, de se ruer sur elles?» À cela, on lui répondait par des
+intérêts particuliers, par un désir personnel et insatiable de toutes
+les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir,
+et quelques-uns, connaissant assez bien le caractère de l'empereur,
+disaient: «Si nous ne terminons pas cette affaire sur-le-champ, vous
+nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne.» Quant à lui,
+agité par des opinions si diverses, mû par le goût des batailles qu'il
+avait encore, excité par sa défiance qui ne le quittait jamais, il
+laissait voir à M. de Talleyrand, quelquefois, le soupçon qu'il n'eût
+quelque intelligence secrète avec le ministère autrichien, et qu'il ne
+lui sacrifiât les intérêts de la France. M. de Talleyrand répondait avec
+cette fermeté qu'il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a
+pris un parti: «Vous vous trompez. C'est à l'intérêt de la France que je
+veux sacrifier l'intérêt de vos généraux dont je ne fais aucun cas.
+Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez
+assez pour n'être pas seulement militaire.»</p>
+
+<p>Cette manière d'élever Bonaparte en dépréciant autour de lui ses anciens
+compagnons d'armes, flattait l'empereur, et c'est par une telle adresse
+qu'il finissait par l'amener à ses fins. Il parvint enfin à le
+déterminer à l'envoyer à Presbourg, où les négociations devaient avoir
+lieu; mais, ce qui est étrange et peut-être inouï, c'est que l'empereur,
+en donnant à M. de Talleyrand des pouvoirs pour traiter, ne craignit
+point de le tromper lui-même, et de lui préparer le plus grand embarras
+que jamais négociateur ait éprouvé. Lors de l'entrevue des deux
+empereurs après la bataille, l'empereur d'Autriche avait consenti à se
+dessaisir de l'État vénitien; mais il avait demandé que le Tyrol, dont
+la plus grande partie venait d'être conquise par Masséna, lui fût rendu,
+et l'empereur, peut-être, malgré tout son empire sur ses émotions, un
+peu troublé et comme détendu par la présence de ce souverain vaincu,
+venant discuter lui-même ses intérêts sur le champ de bataille où
+gisaient encore ses sujets immolés pour sa cause, n'avait pas pu se
+montrer inflexible. Il avait abandonné ce Tyrol qu'on lui demandait.
+Mais, dès que l'entrevue fut terminée, il s'en repentit, et en donnant à
+M. de Talleyrand les détails des engagements qu'il avait pris, il lui
+fit un secret de celui qui regardait cette province.</p>
+
+<p>Cependant Bonaparte, après avoir vu partir son ministre pour Presbourg,
+revint à Vienne, s'établir dans le palais de Schönbrunn. Là, il s'occupa
+à passer en revue son armée, et à rétablir les pertes qu'il avait
+faites, en reformant les corps à mesure qu'ils venaient tous se
+soumettre à son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se
+montra alors d'assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute
+la partie de sa cour qu'il retrouva, et se complut à raconter les
+merveilles de cette guerre.</p>
+
+<p>Une seule chose lui donnait quelquefois de légers éclairs de mauvaise
+humeur: Il s'étonnait du peu d'effet que sa présence produisait sur les
+Viennois, et de la peine qu'il avait à les attirer autour de lui,
+quoiqu'il les invitât à des spectacles et à des dîners au palais qu'il
+habitait. Il s'étonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et
+bien inférieur à lui. Il lui arriva, une fois, d'en parler assez
+ouvertement à M. de Rémusat: «Vous avez passé, lui dit-il, quelque temps
+à Vienne, vous avez été à portée de les observer. Quel étrange peuple
+est-ce donc, qu'il se montre comme insensible à la gloire et aux
+revers?» M. de Rémusat, qui avait conçu une grande estime pour ce
+caractère dévoué et attaché des Viennois, en fit l'éloge dans sa réponse
+et peignit le dévouement à leur souverain dont il avait été témoin.
+«Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parlé de moi; que
+disent-ils?--Sire, répondit M. de Rémusat; ils disent: «L'empereur
+Napoléon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est
+parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui.» Ces sentiments, qui
+résistaient à l'infortune, ne pouvaient guère être compris par un homme
+qui ne trouvait de mérite que dans le succès. Quand, de retour à Paris,
+il apprit quelle touchante réception les Viennois avaient faite à leur
+empereur vaincu: «Quel peuple! s'écria-t-il. Si je rentrais ainsi dans
+Paris, certes je n'y serais pas reçu de cette manière.»</p>
+
+<p>L'empereur était de retour depuis quelques jours, quand, à la grande
+surprise de tout le monde, on vit tout à coup revenir M. de Talleyrand.
+Les ministres autrichiens, à Presbourg, n'avaient pas manqué de lui
+parler du Tyrol<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, et forcé alors de convenir qu'il n'avait aucune
+instruction à ce sujet, il venait en chercher, très mécontent de se voir
+joué de cette manière. Quand il en parla à l'empereur, celui-ci répondit
+que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait
+consenti à la demande de l'empereur François, mais qu'il était
+parfaitement décidé à ne point tenir sa parole. M. de Rémusat, qui
+voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m'a dit souvent qu'il était
+réellement indigné. Non seulement il voyait la guerre prête à
+recommencer, mais encore le cabinet de France était entaché d'une
+perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course à
+Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crédit qu'il
+avait sur son maître, et détruirait cette considération personnelle
+qu'il s'appliquait toujours à conserver en Europe. Les maréchaux
+poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous
+ces flatteurs de la passion de l'empereur, voyant de quel côté il
+penchait, le poussaient vers ce qu'ils appelaient <i>la gloire</i>. M. de
+Talleyrand avait à supporter les reproches de tout le monde, et souvent
+il disait avec amertume à mon mari: «Je ne trouve que vous ici qui me
+témoigniez de l'amitié; il s'en faut de bien peu que ces gens-là ne me
+regardent comme un traître.» Sa conduite et sa patience, à cette époque,
+doivent lui faire un honneur infini. Il vint à bout de ramener
+l'empereur à son opinion sur la nécessité de faire la paix, et après
+avoir tiré de lui la parole qu'il voulait, quoiqu'il ne pût jamais
+obtenir que le Tyrol fût rendu, il partit une seconde fois pour
+Presbourg plus content, et en faisant ses adieux à M. de Rémusat:
+«J'arrangerai, me dit-il, l'affaire du Tyrol, et je saurai bien à
+présent faire faire la paix à l'empereur, malgré lui.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> Dans le traité définitif le Tyrol fut, comme on
+ sait, donné à la Bavière en considération du mariage de la
+ princesse Auguste avec Eugène de Beauharnais, vice-roi
+ d'Italie. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schönbrunn, il reçut une lettre du
+prince Charles, qui lui mandait que, plein d'admiration pour sa
+personne, il désirait le voir et l'entretenir quelques moments.
+Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la
+réputation en Europe, fixa pour le lieu de l'entrevue un petit
+rendez-vous de chasse situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à
+M. de Rémusat de se joindre à ceux qui devaient l'accompagner, lui
+recommandant de porter avec lui une très riche épée: «Après notre
+conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l'offrir au
+prince en le quittant.»</p>
+
+<p>Quand l'empereur eut joint le prince en effet, ils furent renfermés
+ensemble quelque temps, et lorsqu'il sortit, mon mari s'approcha de lui,
+comme il en avait reçu l'ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez
+vivement, lui dit qu'il pouvait remporter l'épée; et quand il fut de
+retour à Schönbrunn, il parla du prince avec assez peu de considération,
+disant qu'il ne l'avait trouvé qu'un homme fort médiocre, ne lui
+paraissant pas digne du présent qu'il voulait lui faire<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance
+personnelle à M. de Rémusat qui vint encore troubler la lueur de faveur
+que l'empereur semblait disposé à lui accorder. J'ai souvent remarqué
+que notre destinée avait semblé s'arranger toujours pour nous empêcher
+de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et,
+depuis, j'en ai souvent rendu grâce à la Providence qui, par là, nous a
+préservés d'une chute plus éclatante.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a> Le mot de l'empereur est ici un peu adouci, ou
+ affaibli. La vérité est que lorsque son chambellan s'approcha
+ pour lui rappeler ses intentions, et lui présenter l'épée:
+ «Laissez-moi tranquille, lui dit l'empereur. C'est un
+ imbécile.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Dans les premières années du gouvernement consulaire, le parti du roi
+avait longtemps conservé l'espoir de voir rouvrir pour lui en France des
+chances favorables, et, plus d'une fois, il avait tenté de s'y conserver
+des intelligences. M. d'André, ancien député à l'Assemblée constituante,
+émigré, dévoué à cette cause, s'était chargé de plusieurs missions
+royalistes auprès de quelques souverains de l'Europe, missions dont
+Bonaparte était très bien informé. M. d'André, Provençal comme M. de
+Rémusat, son camarade de collège, et ainsi que lui magistrat avant la
+Révolution (il était conseiller au parlement d'Aix), sans avoir gardé de
+relations avec lui, ne pouvait lui être devenu étranger. Dans ce
+temps-là, découragé apparemment de ses démarches infructueuses, croyant
+la cause impériale absolument gagnée, fatigué d'une vie errante et de
+l'état de gêne qui en était la suite, il aspirait à rentrer dans son
+pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa
+femme à Vienne et s'adressa au général Mathieu Dumas, qui avait été son
+ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce général, un peu
+effrayé d'une pareille mission, promit cependant de tenter quelques
+démarches, mais il engagea madame d'André à voir M. de Rémusat pour
+l'intéresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez
+lui; il la reçut comme la femme d'un ancien ami, fut touché de la
+situation où elle lui dépeignit M. d'André, et ne sachant pas toutes les
+particularités qui pouvaient rendre l'empereur implacable, croyant
+d'ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le
+disposer à la clémence, il consentit à se charger de la demande de
+radiation. Sa qualité de maître de la garde-robe lui donnait le droit de
+s'introduire chez l'empereur pendant sa toilette. Il se hâta donc de
+descendre à son appartement, et le trouvant à moitié habillé et d'assez
+bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu'il venait de
+recevoir, et de la sollicitation qu'il osait lui faire.</p>
+
+<p>Au seul nom de M. d'André, le visage de l'empereur devint extrêmement
+sombre: «Savez-vous, dit-il, que vous me parlez là d'un mortel
+ennemi?--Non, sire, reprit M. de Rémusat; j'ignore si Votre Majesté a
+réellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas,
+j'oserais demander sa grâce. M. d'André est pauvre et proscrit, il me
+paraît désirer d'aller vieillir tranquillement dans notre patrie
+commune.--Est-ce que vous avez des relations avec lui?--Aucune,
+sire.--Et pourquoi vous intéressez-vous à lui?--Sire, il est Provençal,
+il a été élevé avec moi au collège de Juilly, il a suivi la même
+carrière que moi, et il fut mon ami.--Vous êtes bien heureux, reprit
+l'empereur, en lançant un regard farouche, d'avoir de tels motifs pour
+excuse. Ne m'en parlez jamais, et sachez que, s'il était à Vienne et que
+je pusse m'emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre
+heures.» En achevant ces mots, l'empereur tourna le dos à M. de Rémusat.</p>
+
+<p>L'empereur, partout où il se trouvait avec sa cour, avait coutume de
+donner chaque matin ce qui s'appelait <i>son lever</i>. Quand il était
+habillé, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu'on nommait
+<i>le service</i>. C'étaient les grands officiers de sa maison, M. de Rémusat
+comme maître de la garde-robe et premier chambellan, et les généraux de
+sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des généraux de
+l'armée qui pouvaient se présenter, et, à Paris, du préfet de Paris, du
+préfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait
+tout ce monde assez silencieusement, saluant et congédiant aussitôt. Il
+donnait des ordres, quand il était nécessaire, et, quelquefois aussi, ne
+craignait nullement de quereller tel ou tel dont il était mécontent,
+sans égard à l'embarras de recevoir et de faire des reproches devant
+tant de témoins.</p>
+
+<p>Après avoir quitté M. de Rémusat, il fit donc approcher son lever, et,
+renvoyant tout le monde, il garda le général Savary assez longtemps. À
+la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l'un des
+salons du palais, le prit à part et commença avec lui une conversation
+qui paraîtrait bien étrange à quiconque ne connaîtrait pas la <i>naïveté
+de principes</i> de ce général sur une certaine manière de se conduire.</p>
+
+<p>«Venez, venez, dit-il à M. de Rémusat en l'abordant, que je vous fasse
+compliment sur l'occasion de fortune qui se présente à vous, et que je
+vous conseille fort de ne point laisser échapper. Vous avez risqué gros
+jeu tout à l'heure en parlant à l'empereur de M. d'André, mais tout peut
+se réparer. Où est-il?--Mais, je pense, en Hongrie; c'est du moins ce
+que m'a dit sa femme.--Ah bah! ne dissimulez point. L'empereur le croit
+à Vienne; il est persuadé que vous savez où il se cache, et il veut que
+vous le disiez.--Je vous atteste que je l'ignore très parfaitement. Je
+n'avais aucune correspondance avec lui; sa femme m'est venue voir
+aujourd'hui pour la première fois, elle m'a prié de parler à l'empereur
+pour son mari, je l'ai fait, et c'est tout.--Eh bien! s'il en est ainsi,
+envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se défiera pas de vous,
+faites-la causer, et tâchez de tirer d'elle le lieu de la retraite de
+son mari. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous plairez à l'empereur
+par ce service que vous lui rendrez.»</p>
+
+<p>M. de Rémusat, confondu au dernier point de ce qu'il entendait, ne put
+s'empêcher de témoigner la surprise qu'il éprouvait. «Quoi! disait-il,
+c'est à moi que vous faites une pareille proposition? J'ai dit à
+l'empereur que j'avais été l'ami de M. d'André; vous le savez aussi, et
+vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de
+sa femme qui a cru pouvoir se fier à moi!» Savary, à son tour, fut
+étonné de l'indignation que paraissait éprouver M. de Rémusat. «Quel
+enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre
+fortune! L'empereur a eu plus d'une fois l'occasion de douter que vous
+lui fussiez dévoué comme il veut qu'on le soit; voici une occasion de
+dissiper ses soupçons, vous serez bien maladroit si vous la laissez
+échapper.»</p>
+
+<p>La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de
+Rémusat fut inébranlable; il assura à Savary que, loin de chercher
+madame d'André, il éviterait même de la recevoir, et il fit dire à
+celle-ci par le général Mathieu Dumas le mauvais succès de sa mission.
+Savary revint à la charge pendant toute la journée, en répétant cette
+phrase: «Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous
+conçois pas.--À la bonne heure!» répondait M. de Rémusat.</p>
+
+<p>En effet, l'empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari
+le ton sec et glacé qu'il avait toujours quand il était mécontent. M. de
+Rémusat le supporta avec tranquillité, et ne s'en plaignit qu'au grand
+maréchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa répugnance que
+Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux
+yeux de son maître; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait
+un acte du plus grand courage, car ne point obéir à l'empereur lui
+semblait la plus extraordinaire chose du monde.</p>
+
+<p>C'était un singulier homme que Duroc. Son esprit n'était point étendu;
+son âme, c'est-à-dire ses sentiments et ses pensées, demeuraient
+toujours, et presque volontairement, dans un cercle rétréci, mais il ne
+manquait point d'habileté ni de lumières dans le détail. Plutôt soumis
+que dévoué à Bonaparte, il croyait que, lorsqu'on était placé auprès de
+lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant
+toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui
+paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas
+même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu'il avait à
+faire dans le poste qu'il occupait. Froid, silencieux, impénétrable sur
+tous les secrets qui lui étaient confiés, je crois qu'il s'était comme
+habitué à ne jamais réfléchir sur les ordres qu'il recevait. Il ne
+flattait point l'empereur, il ne cherchait point à lui plaire par des
+rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa défiance
+naturelle. Tel qu'un miroir fidèle, il réfléchissait à son maître tout
+ce qui se passait en sa présence, et de même il rapportait les paroles
+de celui-ci avec le même accent, et dans les mêmes termes, qu'il les
+avait entendues. Eût-on dû mourir à ses yeux des suites d'une
+commission qu'il eût reçue, il s'en acquittait avec une imperturbable
+exactitude. Je ne pense pas qu'il s'amusât à examiner si l'empereur
+était un grand homme ou non; c'était <i>le maître</i>, voilà tout. Sa
+soumission le rendait fort utile à l'empereur; l'intérieur du palais lui
+était confié, l'administration de la maison, toutes les dépenses; et
+tout cela était réglé avec un ordre infini et une extrême économie,
+accompagnés pourtant d'une grande magnificence.</p>
+
+<p>Le grand maréchal Duroc avait épousé une petite espagnole fort riche,
+assez laide, qui ne manquait point d'esprit, fille d'un nommé Hervas,
+banquier espagnol, qui avait été employé dans quelque affaires
+diplomatiques secondaires, qui fut fait marquis d'Abruenara, et qui
+devint ministre en Espagne sous Joseph Bonaparte. Madame Duroc avait été
+élevée chez madame Campan, comme madame Louis Bonaparte et mesdames
+Savary, Davout, Ney, etc. Son mari vivait bien avec elle, mais sans
+aucune de ces intimités qui procurent souvent un épanchement si doux à
+ceux qui ont à supporter la gêne des cours. Il ne lui eût pas permis
+d'avoir une opinion sur rien de ce qui se passait sous ses veux, ni de
+former une liaison. Quant à lui, il n'en avait aucune. Je n'ai jamais
+vu personne plus inaccessible au besoin de l'amitié, au plaisir de la
+conversation; il n'avait aucune idée de la vie du monde; il ne savait ce
+que c'était que le goût des lettres ou des arts, et cette indifférence
+sur tout, cette ponctualité dans l'obéissance, sans montrer jamais ni
+ennui de l'assujettissement, ni la moindre apparence d'enthousiasme, en
+faisaient un caractère tout à part qu'il était vraiment curieux
+d'observer. Il jouissait à la cour d'une grande considération, ou du
+moins d'une extrême importance. Tout aboutissait à lui; il recevait les
+confidences de chacun, ne donnait guère son avis sur rien, encore moins
+un conseil; mais il écoutait attentivement, rapportait ce dont on
+l'avait chargé, et jamais il n'a donné la moindre preuve de
+malveillance, de même que la plus petite marque d'intérêt<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a> </p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a> «Ce portrait du duc de Frioul, a écrit mon
+ père, est parfaitement conforme à l'opinion de tous les
+ contemporains éclairés. Peu d'hommes ont été plus secs, plus
+ froids, plus personnels, sans aucune mauvaise passion contre
+ les autres. Sa justice, sa probité, sa sûreté étaient
+ incomparables. C'était un administrateur d'un grand mérite.
+ Mais une chose curieuse, que ma mère paraît avoir ignorée, et
+ qui semble avérée, c'est qu'il n'aimait pas l'empereur, ou
+ que du moins il le jugeait sévèrement. Dans les derniers
+ temps, il était excédé de son caractère et surtout de son
+ système, et, la veille ou le jour de sa mort, il l'avait
+ encore laissé entendre, même à l'empereur. Le maréchal
+ Marmont, qui l'a bien connu, a donné de lui une peinture qui
+ présente tous les caractères de la vérité.» L'empereur avait
+ toutefois pour lui un sentiment particulier qui, chez un tel
+ homme, était presque de l'amitié, car voici ce qu'il
+ écrivait, de Haynau, le 7 juin 1813, à madame de Montesquiou:
+ «La mort du duc de Frioul m'a peiné. C'est depuis vingt ans
+ la seule fois qu'il n'ait pas deviné ce qui pouvait me
+ plaire.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Bonaparte, qui avait un grand talent pour tirer des hommes ce qui lui
+était utile, aimait fort le service d'un personnage si complètement
+isolé. Il pouvait le grandir sans inconvénient; aussi l'a-t-il comblé de
+dignités et de richesses. Mais ses dons à Savary, qui furent aussi
+considérables, eurent un motif différent. «C'est un homme, disait-il,
+qu'il faut continuellement corrompre.» Et, chose étrange! malgré cette
+opinion, il ne laissait pas d'avoir confiance en lui, ou du moins de
+croire à ce qu'il venait lui raconter. À la vérité, il savait qu'il ne
+se refuserait à rien et, en parlant de lui, il disait encore
+quelquefois: «Si j'ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de
+ses enfants, je suis sûr qu'il ne balancerait pas.»</p>
+
+<p>Ce Savary, l'objet de la terreur générale, malgré sa conduite, ses
+actions connues et cachées, n'était point foncièrement un méchant
+homme. Le goût de l'argent fut sa passion dominante. Sans aucun talent
+militaire, mal vu de ses valeureux camarades, il lui fallut songer à
+faire sa fortune par d'autres moyens que ceux qu'employaient ses
+compagnons d'armes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Il vit un chemin ouvert dans sa fidélité à
+suivre le système de ruse et de dénonciations que Bonaparte favorisait,
+et s'y étant introduit une fois, il ne lui fut plus possible de penser à
+s'en retirer. Intrinsèquement, il était meilleur que sa réputation,
+c'est-à-dire qu'abandonné à son premier mouvement, il eût mieux valu que
+sa conduite. Il ne manquait point d'esprit naturel; il était accessible
+à quelque enthousiasme d'imagination, assez ignorant, mais avec le désir
+d'apprendre, et un instinct assez juste pour juger; plus menteur que
+faux, dur dans ses formes, mais très craintif au fond. Il avait des
+raisons pour connaître Bonaparte et trembler devant lui. Quand il a été
+ministre, il a osé se permettre cependant quelque ombre de résistance,
+et alors il s'est montré accessible à un certain désir de se raccommoder
+avec l'opinion publique. Comme tant d'autres, il doit peut-être au temps
+où il a vécu le développement de ses défauts, qui ont étouffé la
+meilleure partie de son caractère. L'empereur cultivait soigneusement
+chez les hommes toutes les passions honteuses; aussi, sous son règne,
+ont-elles plus particulièrement fructifié.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a> Pendant cette campagne on lui avait mis dans
+ les mains une assez grande caisse pleine d'or, pour payer la
+ police qu'il faisait autour de l'empereur, dans l'armée et
+ dans les villes conquises. Il s'acquittait de ce soin avec
+ une extrême habileté. Il ne se disait nulle part un mot, il
+ ne se faisait pas une action, dont il ne fût instruit.</blockquote>
+
+<p>Revenons. Les négociations de M. de Talleyrand avançaient peu à peu.
+Malgré tous les obstacles, il parvint par ses correspondances à
+déterminer l'empereur à la paix, et le Tyrol, cette pierre d'achoppement
+au traité, fut abandonné par l'empereur François au roi de Bavière.
+Quand Bonaparte fut brouillé avec M. de Talleyrand, quelques années
+après, il revenait, dans sa colère, sur ce traité, se plaignant que son
+ministre lui avait arraché sa victoire, et avait rendu nécessaire la
+seconde campagne d'Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore
+trop puissant.</p>
+
+<p>Avant de quitter Vienne, l'empereur eut encore le temps d'y recevoir une
+députation de quatre maires de la ville de Paris, qui venaient le
+féliciter de ses victoires. Peu après, il partit pour Munich, ayant
+annoncé qu'il allait mettre la couronne royale sur la tête de l'électeur
+de Bavière, et conclure le mariage du prince Eugène.</p>
+
+<p>L'impératrice, à Munich depuis quelque temps, voyait avec une extrême
+joie une telle union qui allait donner à son fils de si grandes
+alliances avec les premières maisons de l'Europe. Elle eût fort désiré
+que madame Louis Bonaparte obtînt la permission de venir assister à
+cette cérémonie, mais son mari la refusa obstinément; et elle eut besoin
+de sa résignation ordinaire.</p>
+
+<p>L'empereur, voulant peut-être montrer aussi aux étrangers quelqu'un de
+sa famille, manda à Munich madame Murat, qui y porta des sentiments fort
+mélangés. Le plaisir de se montrer, et d'être comptée pour quelque
+chose, était un peu gâté pour elle par l'élévation où elle voyait porter
+les Beauharnais, et elle eut, comme je le dirai plus bas, quelque peine
+à dissimuler son mécontentement.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand rejoignit la cour après avoir signé le traité, et,
+encore cette fois, la paix sembla être rendue à l'Europe, du moins pour
+quelque temps. Cette paix fut signée le 25 décembre 1805.</p>
+
+<p>Par le traité, l'empereur d'Autriche reconnaissait l'empereur Napoléon
+comme roi d'Italie. Il abandonnait au royaume d'Italie les États
+vénitiens. Il reconnaissait pour rois les électeurs de Bavière et de
+Wurtemberg, abandonnant au premier plusieurs principautés et le Tyrol;
+au roi de Wurtemberg un assez grand nombre de villes; à l'électeur de
+Bade une partie du Brisgau.</p>
+
+<p>L'empereur Napoléon s'engageait à obtenir du roi de Bavière la
+principauté de Wurtzbourg pour l'archiduc Ferdinand qui avait été
+grand-duc de Toscane. Les États vénitiens devaient être rendus sous le
+délai de quinze jours. Voilà quelles furent les conditions les plus
+importantes de ce traité.</p>
+<a name="c16" id="c16"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<h4>(1805-1806.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis
+Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et
+proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie
+de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de
+Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.</b></p>
+
+<p>J'ai dit quelles étaient la tristesse et la solitude à Paris, pendant
+cette campagne, et combien toutes les classes de la société souffraient
+du renouvellement de la guerre. L'argent était devenu de plus en plus
+rare; il arriva même à un tel degré de cherté que, me trouvant obligée
+d'en envoyer assez promptement à mon mari, je fus obligée, pour
+convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix
+francs dessus. La malveillance ne laissait point échapper cette occasion
+de répandre et d'accroître encore l'inquiétude. Épouvantée de
+l'imprudence de certains discours et avertie par l'expérience passée,
+je me tenais à l'écart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis
+et les personnes qui ne pouvaient me compromettre.</p>
+
+<p>Quand des princes ou princesses de la famille impériale recevaient,
+j'allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu'à
+l'archichancelier Cambacérès, qui aurait su très mauvais gré à quiconque
+eût négligé de lui rendre visite. Il donnait de grands dîners, et
+recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le
+Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'hôtel des Cent-Suisses<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. À
+sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement
+d'une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre,
+contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un
+assez longtemps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de
+l'escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif
+proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu'à la porte
+de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme;
+les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrés,
+faisant d'un angle à l'autre de ce salon une sorte de corridor au milieu
+duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses
+ordres en diamants, coiffé d'une énorme perruque bien poudrée, se
+promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases
+polies. Quand on était sûr qu'il vous avait aperçu, et surtout quand il
+vous avait parlé, on se retirait pour faire place à d'autres. Il fallait
+souvent demeurer encore très longtemps avant de retrouver sa voiture, et
+le meilleur moyen de lui faire sa cour était de lui dire, quand on le
+retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la
+foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a> Cet hôtel a été démoli sous le règne du roi
+ Louis-Philippe. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>On ne se pressait pas autant chez l'architrésorier Le Brun, qui
+paraissait mettre moins de prix à ces hommages extérieurs, et qui vivait
+avec assez de simplicité. Mais, s'il n'avait pas les ridicules de son
+collègue, il manquait de quelques-unes de ses qualités. Cambacérès avait
+de l'obligeance, il accueillait bien les requêtes, et quand il
+promettait de les appuyer, sa parole était sûre, on y pouvait compter.
+Le Brun songeait à ménager sa fortune, qui est devenue considérable.
+C'était un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n'a été utile
+à personne.</p>
+
+<p>La princesse de toute la famille que je fréquentais le plus était madame
+Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles.
+Dans le mois de décembre 1805, le bruit s'étant répandu que les Anglais
+pourraient bien tenter quelque descente sur les côtes de la Hollande,
+Louis Bonaparte reçut l'ordre d'aller parcourir ce pays, et d'inspecter
+l'armée du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de liberté à
+sa femme, et de soulagement à toute sa maison, laquelle avait grand'peur
+de lui, permettait à madame Louis de passer ses soirées d'une manière
+assez agréable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur
+une grande table placée au milieu de son salon. Madame Louis a toujours
+montré un grand goût pour les arts; elle a composé de jolies romances;
+elle peint très bien; elle aimait les artistes. Son seul tort,
+peut-être, était de ne pas donner à son intérieur toute la dignité
+qu'exigeait le rang où on l'avait élevée. Toujours intimement liée avec
+ses compagnes d'éducation, ainsi que les jeunes femmes qui la
+fréquentaient habituellement, elle avait dans les manières un petit
+reste des usages de sa pension qu'on a quelquefois remarqué et
+blâmé<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a> Ces sentiments pour la reine Hortense et ces
+ impressions de ma grand'mère ont été très durables, car voici
+ ce qu'elle écrivait à son mari quelques années plus tard, le
+ 12 juillet 1812:
+
+<p> «En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme
+ je trouve à l'intimité de sa société. C'est vraiment un
+ caractère angélique, et une personne complètement différente
+ de ce qu'on croit. Elle est si vraie, si pure, si
+ parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme
+ une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l'avenir,
+ qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une impression
+ toute particulière. Sa santé n'est pas mauvaise, elle
+ s'ennuie de cette pluie, parce qu'elle aime à marcher; elle
+ lit beaucoup, et paraît vouloir réparer les torts de son
+ éducation à certains égards. L'instituteur de ses enfants la
+ fait travailler sérieusement, puis elle s'amuse du mal
+ qu'elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que
+ quelqu'un de plus éclairé dirigeât ses études. Il y a un âge
+ où il faut plutôt apprendre pour penser que pour savoir, et
+ l'histoire ne doit pas se montrer à vingt-cinq ans comme à
+ dix.» (P. R.)</p></blockquote>
+
+<p>Après un assez long silence sur ce qui se passait à l'armée, ce qui
+causa une vive inquiétude, enfin, un soir, l'aide de camp de l'empereur,
+Le Brun, fils de l'architrésorier, dépêché du champ de bataille
+d'Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l'armistice
+qui suivit, et des espérances fondées pour la paix. Cette nouvelle
+proclamée dans tous les spectacles, affichée partout dès le lendemain,
+produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le
+peuple de Paris était plongé. Il fut impossible de n'être pas frappé
+d'un si grand succès, et de ne point se ranger, encore cette fois, du
+parti de la gloire et de la fortune. Les Français, entraînés par le
+récit d'une telle victoire, à laquelle rien ne manquait, puisqu'elle
+terminait la guerre, sentirent renaître leur enthousiasme, et, pour
+cette fois encore, on n'eut besoin de rien commander à l'allégresse
+publique. La nation s'identifia de nouveau aux succès de ses soldats. Je
+regarde cette époque comme l'apogée du bonheur de Bonaparte; car ses
+hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple. Depuis, il a
+sans doute grandi en puissance et en autorité, mais il lui a fallu
+ordonner l'enthousiasme, et quoiqu'il soit quelquefois parvenu à le
+forcer, les efforts qu'il lui fallut faire ont dû gâter pour lui le prix
+des acclamations.</p>
+
+<p>Au milieu des sentiments de joie et de véritable admiration que témoigna
+la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l'État et les
+fonctionnaires publics ne laissèrent point échapper cette occasion de
+rédiger en paroles pompeuses l'admiration générale. Quand on relit
+aujourd'hui froidement les discours qui furent alors prononcés dans le
+Sénat et dans le Tribunat, les harangues des préfets et des maires, les
+mandements des évêques, on se demande comment il eût été possible qu'une
+tête humaine ne fût pas un peu dérangée par l'excès de telles louanges.
+Toutes les gloires passées venaient se fondre devant celle de Bonaparte;
+les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renommée
+rougirait désormais de tout ce qu'elle avait proclamé jusqu'à ce jour,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Le 31 décembre, le Tribunat s'assembla, et son président, Fabre de
+l'Aude, annonça le retour d'une députation qui avait été envoyée à
+l'empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait été témoin,
+et l'arrivée d'un grand nombre de drapeaux. L'empereur en donnait huit à
+la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Sénat.
+C'était le Tribunat tout entier qui devait aller présenter ces derniers.</p>
+
+<p>Après le discours du président, une foule de tribuns se précipitèrent
+vers la tribune pour émettre ce qu'on appelait <i>des motions de voeux</i>:
+l'un proposa qu'il fût frappé une médaille d'or; l'autre qu'on élevât un
+monument public, que l'empereur reçût comme au temps de l'ancienne Rome
+les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortît tout entière
+au-devant de lui. «La langue, disait un membre, ne fournit pas
+d'expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour
+rendre les émotions qu'ils font éprouver.»</p>
+
+<p>Carrion-Nisas proposa qu'à la paix générale, l'épée que l'empereur
+portait à la bataille d'Austerlitz fût déposée et consacrée avec
+solennité. Chacun voulait enchérir sur le discours de l'autre, et cette
+séance, qui dura plusieurs heures, épuisa en effet tout ce que le
+langage de la flatterie peut inspirer à l'imagination. Et cependant,
+c'était ce même Tribunat qui inquiéta l'empereur, parce que son
+institution lui conservait une ombre de liberté, et qu'il crut plus tard
+devoir détruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans
+les moindres apparences. Quand l'empereur élimina le Tribunat, ce fut
+alors le mot consacré à cette mesure, il ne craignit pas de laisser
+échapper ces paroles: «Voilà ma dernière rupture avec la République.»</p>
+
+<p>Le Tribunat devant, le 1er janvier de l'année 1806, porter au Sénat les
+drapeaux, décida qu'il proposerait en même temps le voeu de l'érection
+d'une colonne: Le Sénat s'empressa de convertir ce voeu en décret; il
+arrêta aussi que la lettre de l'empereur, qui avait accompagné l'envoi
+des drapeaux, serait gravée sur le marbre et placée dans la salle de ses
+séances, et les sénateurs se montrèrent à la hauteur des tribuns dans
+cette circonstance.</p>
+
+<p>On commença bientôt à s'occuper des préparatifs des fêtes qui devaient
+avoir lieu au retour de l'empereur. M. de Rémusat m'envoya des ordres
+pour que les spectacles préparassent la remise des quelques ouvrages qui
+devaient prêter aux applications. Le Théâtre-Français choisit <i>Gaston et
+Bayard</i>; la police fit quelques légers changements aux vers qu'on ne
+pouvait prononcer<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, et l'Opéra s'occupa d'un divertissement nouveau.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a> On remplaça ce vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Et suivre les Bourbons, c'est marcher à la gloire.» </p>
+</div></div>
+
+<p> Par:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Et suivre les <i>Français</i>, c'est marcher à la gloire.» </p>
+</div></div>
+
+ </blockquote>
+
+<p>Cependant l'empereur, après avoir reçu la signature de la paix, quittait
+Vienne en laissant à ses habitants une proclamation pleine de paroles
+flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait:</p>
+
+<p>«Je me suis peu montré parmi vous; non par dédain ou par un vain
+orgueil, mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments
+que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de faire une
+prompte paix.»</p>
+
+<p>On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l'empereur
+renfermé au château de Schönbrunn.</p>
+
+<p>Quoique, en fait, l'armée française eût été contenue dans Vienne avec
+assez de discipline, sans doute les habitants virent avec une grande
+joie le départ des hôtes qu'il leur avait fallu recevoir, loger et
+nourrir avec soin. Si on veut une idée des ménagements que les vaincus
+se trouvaient forcés d'avoir pour nous, il suffira de dire que les
+généraux Junot<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> et Bessières, logés hez le prince d'Esterhazy,
+recevaient chaque jour de Hongrie tout ce qui devait contribuer à rendre
+leur table délicate, et, entre autres tributs, du vin de Tokay. C'était
+le prince qui avait pour eux cette attention, et qui les défrayait de
+tout.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> Ce Junot, véritable officier de fortune, avait
+ beaucoup d'esprit naturel. Un jour qu'on parlait devant lui
+ des préventions de l'ancienne noblesse française. «Eh bien,
+ disait-il, pourquoi donc tous ces gens-là se montrent-ils si
+ jaloux de notre élévation? La seule différence entre eux et
+ moi, c'est qu'ils sont des descendants, et que, moi, je suis
+ un ancêtre.»</blockquote>
+
+<p>Je me souviens d'avoir entendu conter à M. de Rémusat que, lorsque
+l'empereur arriva à Vienne, on se hâta de visiter les caves du palais
+impérial pour y chercher du même vin de Tokay; mais on fut fort surpris
+de n'en pas trouver une seule bouteille; l'empereur François avait tout
+fait emporter avec soin.</p>
+
+<p>L'empereur arriva à Munich le 31 décembre, et, le lendemain, proclama
+<i>roi</i> l'électeur de Bavière. Il fit part de cet événement au Sénat par
+une lettre, ainsi que de l'adoption qu'il faisait du prince Eugène et du
+mariage qu'il allait terminer, avant de retourner à Paris.</p>
+
+<p>Le prince Eugène ne tarda point à se rendre à Munich, après avoir pris
+possession des États vénitiens, et rassuré, autant qu'il était en lui,
+ses nouveaux sujets par des proclamations dignes et mesurées.</p>
+
+<p>L'empereur se crut obligé de donner aussi des éloges à l'armée d'Italie.
+On lit dans un bulletin: «Les peuples d'Italie ont montré beaucoup
+d'énergie. L'empereur a dit plusieurs fois: «Pourquoi mes peuples
+d'Italie ne paraîtraient-ils pas avec gloire sur la scène du monde? ils
+sont pleins d'esprit et de passion, dès lors il est facile de leur
+donner les qualités militaires.» Il fit encore quelques proclamations à
+ses soldats, toujours un peu boursouflées à sa manière; mais on dit
+qu'elles produisaient un grand effet sur l'armée. Il rendit un beau
+décret, surtout s'il a été exécuté:</p>
+
+<p>«Nous adoptons, disait-il, les enfants des généraux, officiers et
+soldats, morts à la bataille d'Austerlitz. Ils seront élevés à
+Rambouillet et à Saint-Germain, placés et mariés par nous. Ils
+ajouteront à leurs noms celui de Napoléon...»</p>
+
+<p>L'électeur, ou plutôt le roi de Bavière, est un prince cadet de la
+maison de Deux-Ponts, qui est arrivé à l'électorat par l'extinction de
+la branche de sa famille qui gouvernait la Bavière. Sous le règne de
+Louis XVI, il fut envoyé en France et mis au service de notre roi. Il
+obtint promptement un régiment, et demeura assez longtemps, soit à
+Paris, soit en garnison dans quelques-unes de nos villes. Il s'attacha à
+la France et y laissa des souvenirs de la bonté de son caractère et de
+la cordialité de ses manières. Il était connu sous le nom du prince Max.
+Il refusa cependant de se marier en France. Le prince de Condé lui ayant
+offert sa fille, son père et l'électeur de Deux-Ponts, son oncle, ne
+voulurent point de cette union, par la raison que le prince Max, n'étant
+point riche, serait sans doute forcé de faire quelques-unes de ses
+filles chanoinesses, et que la mésalliance que le sang de Louis XIV
+avait reçue de madame de Montespan pourrait empêcher certains chapitres
+de les recevoir.</p>
+
+<p>Le droit de succession ayant appelé plus tard ce prince à l'électorat,
+il conserva toujours des souvenirs affectueux pour la France et de
+l'attachement pour les Français. Devenu roi par la puissance de
+l'empereur, il eut grand soin de lui témoigner sa reconnaissance par la
+plus brillante réception, et il accueillit les Français avec une extrême
+bonté. On imagine bien qu'il ne songea pas un moment à refuser l'union
+qu'on lui proposait pour sa fille. Cette princesse, âgée de dix-sept à
+dix-huit ans, joignait à tous les charmes d'une figure fort agréable,
+les qualités les plus attachantes. Aussi ce mariage, que la politique
+avait conclu, est devenu pour Eugène la source d'un bonheur que rien n'a
+troublé. La princesse Auguste de Bavière s'est attachée vivement à
+l'époux qu'on lui a donné; elle n'a pas peu contribué à lui gagner des
+coeurs en Italie. Belle, sage, pieuse et fort aimable, elle ne pouvait
+qu'être tendrement aimée du prince Eugène, et encore aujourd'hui,
+établis tous deux en Bavière, ils y jouissent des douceurs de la plus
+parfaite union<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour) </a> Le prince Eugène de Beauharnais est mort en
+ 1824. Voici de quelle façon l'empereur lui annonçait son
+ mariage, dans une lettre datée de Munich, le 19 nivôse an XIV
+ (31 décembre 1805): «Mon cousin, je suis arrivé à Munich.
+ J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a
+ été publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et
+ je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie. Vous
+ trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est
+ beaucoup mieux.» L'affection que l'empereur avait pour le
+ vice-roi d'Italie se porta tout entière sur cette princesse,
+ qu'il avait, du premier jour, jugée si favorablement, et sa
+ correspondance est remplie de sollicitude pour sa santé et
+ son bonheur. Ainsi il lui écrivait de Stuttgard, le 17
+ janvier 1806: «Ma fille, la lettre que vous m'avez écrite est
+ aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués
+ ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens au
+ plaisir que j'ai de me ressouvenir de toutes vos belles
+ qualités, et au besoin que j'éprouve d'être assuré
+ fréquemment par vous-même que vous êtes contente de tout le
+ monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes
+ affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chères que
+ celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants.
+ Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je
+ compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d'une
+ fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le
+ nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos
+ convenable. Vous avez éprouvé bien du mouvement depuis un
+ mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.»
+ Enfin, quelques mois plus tard, il écrivait au prince Eugène:
+
+<p> «Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone.
+ Cela est bon pour vous, parce que le travail doit être pour
+ vous un objet de délassement; mais vous avez une jeune femme,
+ qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour
+ passer la soirée avec elle, et vous faire une petite société.
+ Que n'allez-vous au théâtre une fois par semaine, en grande
+ loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit équipage
+ de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois
+ par semaine; j'affecterai volontiers dans le budget une somme
+ pour cet objet. Il faut avoir plus de gaieté dans votre
+ maison; cela est nécessaire pour le bonheur de votre femme et
+ pour votre santé. On peut faire bien de la besogne en peu de
+ temps. Je mène la vie que vous menez, mais j'ai une vieille
+ femme qui n'a pas besoin de moi pour s'amuser; et j'ai aussi
+ plus d'affaires; et cependant, il est vrai de dire que je
+ prends plus de divertissement et de dissipation que vous n'en
+ prenez. Une jeune femme a besoin d'être amusée, surtout dans
+ la situation où elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le
+ plaisir; il faut revenir à vos goûts. Ce que vous ne feriez
+ pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la
+ princesse. Je viens de m'établir à Saint-Cloud. Stéphanie et
+ le prince de Bade s'aiment assez. J'ai passé ces deux
+ jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme
+ des enfants de quinze ans. Vous aviez l'habitude de vous
+ lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne
+ gênerait pas la princesse si vous vous couchiez à onze heures
+ avec elle; et, si vous finissez votre travail à six heures du
+ soir, vous avez encore dix heures à travailler, en vous
+ levant à sept ou huit heures.» (P. R.)</p></blockquote>
+
+<p>Quand l'empereur se trouva à Munich, il lui passa par la tête de se
+délasser des travaux qu'il avait eu à supporter pendant quelques mois,
+par une certaine fantaisie, moitié galante, moitié politique, à l'égard
+de la reine de Bavière. Cette princesse, seconde femme du roi, sans être
+très belle, avait une taille élégante et des manières agréables qui
+conservaient de la dignité. L'empereur feignit, je pense, d'être
+amoureux d'elle. Ceux qui assistaient à ce spectacle, disent qu'il était
+assez curieux de le voir aux prises avec son caractère cassant, ses
+habitudes un peu communes, et pourtant le désir de réussir auprès d'une
+princesse accoutumée à cette espèce d'étiquette dont on ne se départ
+guère en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de
+Bavière sut tenir en respect son étrange soupirant, et cependant parut
+s'amuser de ses hommages. L'impératrice la trouva un peu plus coquette
+qu'elle n'eût voulu, et tout ce manège lui inspira le désir de quitter
+promptement la cour de Bavière, et lui gâta le plaisir que devait lui
+causer le mariage de son fils.</p>
+
+<p>En même temps, madame Murat s'avisa de trouver mauvais que la nouvelle
+vice-reine, devenue fille adoptive de Napoléon, prît le pas sur elle
+dans les cérémonies. Elle feignit d'être malade, pour éviter ce qui lui
+semblait un affront, et son frère fut obligé de se fâcher, pour
+l'empêcher de témoigner trop hautement son mécontentement. Si nous
+n'avions point été témoins de la promptitude avec laquelle certaines
+prétentions s'élèvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous
+étonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d'une
+date si nouvelle qu'ils auraient dû être peu accoutumés encore aux
+avantages et aux droits donnés par leur rang; mais ce spectacle s'est si
+souvent reproduit sous nos yeux, qu'il a fallu reconnaître que rien ne
+s'éveille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanité.
+Bonaparte, qui le savait d'avance, en a fait son plus sûr moyen de
+gouverner.</p>
+
+<p>À Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l'armée. Il donna un
+régiment de carabiniers à son beau-frère, le prince Borghèse. Il
+récompensa beaucoup d'officiers à l'aide de grades et de la Légion
+d'honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frère, grand
+officier de cet ordre. C'était un homme de courage, estimé de l'armée,
+simple, d'une probité et d'une délicatesse assez peu ordinaires,
+malheureusement, à nos chefs militaires. Il a laissé partout en pays
+étranger une réputation fort honorable pour sa famille<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour) </a> Le roi, lors de son premier retour, lui donna
+ le commandement de la compagnie des mousquetaires gris. Il
+ tomba malade peu de temps après, et il mourut un mois avant
+ le 20 mars 1815.</blockquote>
+
+<p>La cour militaire de l'empereur, encouragée par l'exemple de son maître,
+et animée comme lui par la victoire, se montra aussi très satisfaite de
+rejoindre les dames qui avaient accompagné l'impératrice. Il sembla que
+l'amour voulait avoir enfin sa part d'importance dans un monde qui
+jusqu'alors le négligeait assez; mais il faut convenir qu'on ne lui
+laissa jamais grand temps pour fonder son autorité, et il fut toujours
+un peu forcé d'y brusquer ses attaques. On peut dater de cette époque
+les sentiments qu'inspira la belle madame de C*** à M. de Caulaincourt.
+Elle avait été nommée dame du palais dans l'été de 1805. Mariée jeune à
+son cousin, qui était à cette époque écuyer de l'empereur, et qui la
+négligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son éclatante
+beauté. M. de Caulaincourt devint éperdument amoureux d'elle, et cet
+attachement, plus ou moins partagé pendant quelques années, le détourna
+de songer à se marier. Madame de C***, de plus en plus mécontente de son
+mari, a fini par profiter du divorce<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>; et lorsque le retour du roi a
+condamné M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence, à une vie
+de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l'a épousé.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour) </a> Madame la duchesse de Vicence est morte très
+ âgée en 1876, laissant le souvenir d'une femme bonne et
+ distinguée. M. de Caulaincourt était mort quarante-huit ans
+ plus tôt, en 1828. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>J'ai dit que, durant cette campagne, l'empereur avait publié qu'il
+consentait à ce que nos troupes évacuassent le royaume de Naples. Mais
+il ne tarda pas à se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que
+le roi de Naples ne se montrât pas très exact dans l'exécution du traité
+conclu avec lui et qu'il demeurât sous l'influence des Anglais qui
+menaçaient toujours ses ports, soit que l'empereur voulût accomplir son
+projet de mettre l'Italie entière sous sa dépendance. Il pensait aussi,
+sans doute, qu'il était de sa politique de rejeter peu à peu la maison
+de Bourbon hors des trônes du continent. Quoi qu'il en soit, selon la
+coutume, sans avoir reçu aucune autre communication, la France apprit,
+par un ordre du jour daté du camp impérial de Schönbrunn le 6 nivôse an
+XIV<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, que l'armée française marchait à la conquête du royaume de
+Naples, et serait commandée par Joseph Bonaparte qui s'y rendit en
+effet.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour) </a> 27 décembre 1805. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>«Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de
+Naples a cessé de régner, son existence est incompatible avec le repos
+de l'Europe et l'honneur de ma couronne. Soldats, marchez... ne tardez
+pas à m'apprendre que l'Italie toute entière est soumise à mes lois, ou
+à celles de mes alliés<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour) </a> Voici cette proclamation qui a bien le sens
+ indiqué dans ces mémoires, mais dont les expressions sont
+ plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j'ai tout fait
+ pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre.
+ Après les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne
+ pouvait m'opposer qu'une faible résistance. Je me fiai aux
+ paroles de ce prince, et je fus généreux envers lui.
+
+<p> »Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi
+ de Naples qui, le premier, avait commencé cette injuste
+ guerre, abandonné à Lunéville par ses alliés, resta seul et
+ sans défense. Il m'implora; je lui pardonnai une seconde
+ fois. Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples.
+ J'avais d'assez légitimes raisons de suspecter la trahison
+ qui se méditait, et de venger les outrages qui m'avaient été
+ faits. Je fus encore généreux. Je reconnus la neutralité de
+ Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume; et, pour la
+ troisième fois, la maison de Naples fut affermie et sauvée.</p>
+
+<p> »Pardonnerons-nous une quatrième fois? Nous fierons-nous une
+ quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans
+ raison? Non! non! La dynastie de Naples a cessé de régner;
+ son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et
+ l'honneur de ma couronne.</p>
+
+<p> »Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est
+ qu'ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des
+ mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les
+ parjures. Ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie tout
+ entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés;
+ que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des
+ hommes les plus perfides; que la sainteté des traités est
+ vengée, et que les manes de mes braves soldats égorgés dans
+ les ports de Sicile à leur retour d'Égypte, après avoir
+ échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats,
+ sont enfin apaisés.» (P. R.)</p></blockquote>
+
+<p>C'est avec ce ton exécutoire que Bonaparte, venant de signer la paix,
+jetait les fondements d'une nouvelle guerre, offensait de nouveau les
+souverains de l'Europe, et animait la politique anglaise à lui susciter
+de nouveaux ennemis.</p>
+
+<p>Le 25 janvier, la cour de Naples, pressée par un ennemi habile et
+vainqueur, s'embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau
+souverain, qui devait bientôt en prendre possession. Cependant
+l'empereur, après avoir assisté le 14 janvier au mariage du prince
+Eugène, quitta Munich, reçut en traversant l'Allemagne les honneurs que
+partout on n'eût pas manqué de lui rendre, et arriva à Paris dans la
+nuit du 26 au 27 janvier.</p>
+
+<p>J'ai cru devoir terminer ici ce qui a été pour moi la seconde époque de
+Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la
+fin de cette première campagne comme le plus beau moment de sa gloire;
+et cela, parce que le peuple français consentit encore cette fois à en
+prendre sa part.</p>
+
+<p>Rien peut-être, eu égard au temps et aux hommes, ne peut se comparer
+dans l'histoire au degré de puissance où l'empereur se trouvait élevé,
+après la paix de Tilsitt; mais alors, si l'Europe entière fléchissait
+devant lui, en France le prestige des victoires s'était singulièrement
+affaibli, et nos armées, quoique formées de nos citoyens, commençaient à
+nous devenir étrangères. L'empereur, qui souvent appréciait les choses
+avec une justesse mathématique, s'en aperçut bien; car, à son retour
+après ce traité, je lui ai ouï dire: «La gloire militaire qui vit si
+longtemps dans l'histoire est celle qui s'efface le plus vite pour les
+contemporains, Toutes nos dernières batailles ne font point en France la
+moitié de l'effet qu'a produit celle de Marengo.»</p>
+
+<p>S'il eût poussé cette réflexion, il en eût conclu que le peuple que l'on
+gouverne a finalement besoin d'une gloire qui lui soit utile, et que
+l'admiration s'use pour ce qui n'a qu'un stérile éclat.</p>
+
+<p>En 1806, soit à tort, soit à raison, on accusait encore la politique
+anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant, à bon droit,
+jalouse de notre prospérité renaissante, nous ne croyions pas
+impossible qu'elle s'efforçât de nous troubler, quand même nous
+aurions, de bonne foi, montré toutes les apparences des intentions les
+plus modérées. Nous ne pensions pas que l'empereur fût coupable de la
+dernière rupture qui avait détruit le traité d'Amiens, et comme il
+paraissait impossible de parvenir de longtemps à égaler la puissance
+maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique
+d'avoir cherché à balancer, par les constitutions données à l'Italie,
+c'est-à-dire par une grande influence continentale, celle que le
+commerce procurait à nos ennemis.</p>
+
+<p>Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois
+devaient nous frapper fortement. L'empire d'Autriche conquis, les armées
+réunies des deux premiers souverains de l'Europe fuyant devant la nôtre,
+la retraite du czar, la demande de la paix faite par l'empereur François
+en personne, cette paix qui portait encore un caractère de modération,
+ces rois créés par nos victoires, ce mariage d'un simple gentilhomme
+français avec la fille d'une tête couronnée, enfin ce prompt retour du
+vainqueur qui permettait de concevoir l'espoir d'un solide repos, et
+peut-être ce besoin de conserver des illusions sur son maître, besoin
+inspiré par la vanité humaine qui n'aime point à rougir de celui auquel
+elle s'est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations
+nationales, et ne favorisa que trop l'ambition du vainqueur.</p>
+
+<p>En effet, l'empereur s'aperçut du progrès qu'il avait fait, et il
+conclut, avec quelque apparence de probabilité, que la gloire nous
+dédommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous
+imposer. Il crut que les Français ne murmureraient point, pourvu que
+leur esclavage fût brillant, et que nous ferions volontiers échange de
+toutes les libertés que la Révolution nous avait si péniblement
+acquises, contre les succès éblouissants qu'il parviendrait à nous
+procurer. Enfin, et ce fut là le plus grand mal, il entrevit dans la
+guerre le moyen de nous distraire des réflexions que sa manière de
+gouverner devait tôt ou tard nous inspirer, et il se la réserva pour
+nous étourdir, ou du moins nous réduire au silence. Comme il y était
+très habile, il n'en craignait pas les chances, et quand il put la faire
+avec de si nombreuses armées et une artillerie si formidable, il n'y
+voyait plus guère de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me
+trompe peut-être, mais je crois qu'après la campagne d'Austerlitz, la
+guerre a plutôt encore été le résultat de son système que l'entraînement
+de son goût. La première, la véritable ambition de Napoléon a été le
+pouvoir, et il eût préféré la paix, si la paix avait dû accroître son
+autorité. Il y a dans l'esprit humain une tendance à perfectionner tout
+ce dont il s'occupe incessamment. L'empereur, toujours appliqué vers
+l'idée de grandir son pouvoir, l'a porté par tous les moyens possibles
+au plus haut degré, et, s'habituant à l'exercice continu de ses
+volontés, il devint bientôt de plus en plus ombrageux de la moindre
+opposition. Sa fortune renversant peu à peu devant lui toutes les
+phalanges européennes, il ne douta plus que son destin ne l'appelât à
+régler à son gré les intérêts de toutes les cours du continent.
+Dédaignant le mouvement général des opinions de son siècle, ne regardant
+plus la Révolution française, ce grand avertissement pour les rois, que
+comme un événement dont il pouvait exploiter les résultats à son profit,
+il parvint à mépriser ce cri de liberté que, par intervalles, les
+peuples avaient laissé échapper depuis vingt ans. Il crut, du moins,
+qu'il leur donnerait le change en achevant de détruire ce qui avait
+existé, pour le remplacer par des créations subites qui satisferaient,
+en apparence, cette ardeur pour l'égalité qu'il croyait, avec assez de
+fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la
+Révolution française un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui
+n'aurait déplacé que les individus. Combien de fois ne s'est-il pas
+servi de cette phrase spécieuse pour détourner les inquiétudes! «La
+Révolution française n'a rien à craindre, puisque c'est un soldat qui
+occupe le trône des Bourbons.» En même temps, il se présentait aux rois
+comme le protecteur des trônes: «car, disait-il, j'ai détruit les
+républiques.» Et cependant, son imagination rêvait je ne sais quel plan,
+à demi féodal, dont l'exécution, toujours dangereuse puisqu'elle le
+forçait à la guerre, eut encore l'inconvénient de diminuer l'intérêt
+qu'il devait prendre à la France. Notre pays ne lui apparut bientôt
+qu'une grande province de l'empire qu'il voulait soumettre à sa
+puissance. Moins occupé de notre prospérité que de notre grandeur, qui
+dans le fond n'était que la sienne, il conçut le projet de rendre chacun
+des souverains étrangers feudataire de sa propre souveraineté. Il crut
+y parvenir en établissant sa famille sur différents trônes qui
+ressortissaient alors véritablement de lui, et on se convaincra de son
+projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu'il
+exigeait des rois ou des princes qu'il créait. «Je veux, disait-il
+quelquefois, arriver au point que les rois de l'Europe soient forcés
+d'avoir tous un palais dans l'enceinte de Paris; et qu'à l'époque du
+couronnement de l'empereur des Français, ils viennent l'habiter,
+assister à la cérémonie, et la rendre plus imposante par l'hommage
+qu'ils lui offriront.» Il me semble que c'était assez clairement
+annoncer l'intention de renouveler en 1806 l'empire de Charlemagne. Mais
+les temps étaient changés, et les lumières en s'étendant donnaient aux
+peuples des moyens de juger de la manière dont ils seraient gouvernés.
+Aussi l'empereur s'aperçut-il que jamais la noblesse ne pourrait
+reprendre sur eux le crédit qui fut autrefois souvent un obstacle à
+l'autorité de nos rois, et il conçut rapidement l'idée, que c'était
+aujourd'hui des empiétements populaires qu'il fallait se défendre, et
+que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route
+inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer
+les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours
+gêné l'autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au
+contraire, d'une création intermédiaire qui, dans le siècle libéral où
+nous nous trouvons, vînt tout naturellement se ranger autour du
+souverain, pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues
+nationales. De là, le rétablissement d'une noblesse, les majorats, le
+retour de quelques privilèges toujours prudemment répartis entre le
+grand seigneur pris dans la véritable noblesse, et le bourgeois qu'une
+volonté impériale anoblissait.</p>
+
+<p>Tout démontre donc que l'empereur conçut ce projet d'une nouvelle
+féodalité façonnée d'après ses idées particulières. Mais, outre les
+obstacles que l'Angleterre ne cessa d'apporter à ses progrès, il se
+présenta encore une difficulté absolument inhérente à l'une des parties
+de son caractère. Il semble qu'il y ait eu deux hommes réunis en lui.
+L'un, sans doute, plus gigantesque que grand, mais enfin prompt à
+concevoir, aussi prompt à exécuter, et jetant à divers intervalles les
+bases du plan qu'il avait formé. Celui-là, mû par une pensée unique,
+semblait dégagé de toutes les impressions secondaires qui pouvaient
+arrêter ses projets; celui-là, si son but eût été le bien de l'humanité,
+avec les facultés qu'il déployait, serait devenu le plus grand homme qui
+ait paru sur la terre, mais encore, par l'étendue de sa pénétration et
+la ténacité de sa volonté, il en est demeuré le plus extraordinaire.</p>
+
+<p>Le second Bonaparte, intimement attaché à l'autre comme une sorte de
+mauvaise conscience, dévoré d'inquiétude, sans cesse agité de soupçons,
+esclave des passions intérieures qui le pressaient toujours, et défiant,
+craignant tous les pouvoirs, redoutait même ceux qu'il avait créés. Si
+la nécessité des institutions se démontrait à lui, il était en même
+temps frappé des droits qu'elles donnaient aux individus, et comme il
+arrivait à avoir peur de son propre ouvrage, il ne pouvait résister à la
+tentation de le détruire brin à brin. On lui a entendu dire, lorsqu'il
+eut refait les titres et donné des majorats à ses maréchaux: «Voilà des
+gens que j'ai faits indépendants; mais je saurai bien les retrouver, et
+les empêcher d'être ingrats.» Ainsi, quand la défiance qu'il avait des
+hommes agissait sur lui, alors entièrement livré à elle, il ne songeait
+plus qu'à les isoler les uns des autres. Il affaiblissait les liens des
+familles; il s'appliquait à favoriser les intérêts individuels, au
+préjudice des intérêts généraux. Centre unique d'un cercle immense, il
+eût voulu que ce cercle contînt autant de rayons qu'il avait de sujets,
+afin qu'ils ne se touchassent qu'en lui. Ce soupçon jaloux dont il fut
+incessamment poursuivi, s'accola, comme un ver rongeur, à toutes ses
+entreprises, et l'empêcha de fonder d'une manière solide aucune des
+créations que son imagination naturellement improvisatrice inventait
+continuellement.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, après la campagne d'Austerlitz, enflé de ses succès
+et du culte que les peuples moitié éblouis, moitié soumis, lui
+rendirent, son despotisme commença à se développer avec plus d'intensité
+encore que par le passé. On sentit quelque chose de plus pesant dans le
+joug qu'il plaçait avec soin sur chaque citoyen; on baissait presque
+forcément la tête devant sa gloire, mais on s'aperçut, après, qu'il
+avait pris ses précautions pour qu'il ne fût plus permis de la relever.
+Il s'environna d'une pompe nouvelle qui devait mettre une plus grande
+distance entre lui et les autres hommes. Il prit des usages allemands
+qu'il venait d'observer, toute l'étiquette des cours, qu'il considéra
+comme un esclavage journalier, et personne ne fut à l'abri de la
+dépendance minutieuse qu'il perfectionna avec soin. Il faut dire, à la
+vérité, que sitôt après une campagne, il était, en quelque sorte, obligé
+de prendre ses précautions pour imposer silence aux prétentions
+qu'élevaient autour de lui les compagnons de ses succès, et quand il
+était parvenu à les soumettre, il ne croyait pas devoir traiter avec
+plus de ménagements les autres classes de citoyens, d'une bien moindre
+importance à ses yeux. Les militaires, encore tout animés par la
+victoire, se plaçaient eux-mêmes dans une région orgueilleuse dont il
+était difficile de les faire descendre. J'ai conservé une lettre de M.
+de Rémusat, datée de Schönbrunn, qui peint fort bien l'enflure des
+généraux et les précautions qu'il fallait prendre pour vivre en paix
+avec eux. «Le métier de la guerre, me disait-il, donne au caractère une
+certaine sincérité, un peu crue, qui met à découvert les passions les
+plus envieuses. Nos héros, accoutumés à combattre ouvertement leurs
+ennemis, prennent l'habitude de ne plus rien voiler, et voient comme une
+bataille dans toutes les oppositions qu'ils rencontrent, de quelque
+genre qu'elles soient. C'est une chose curieuse que de les entendre
+parler de qui n'est pas militaire, et même ensuite les uns des autres;
+dépréciant les actions, faisant la part du hasard, énorme pour autrui,
+déchirant les réputations que nous autres spectateurs croyons le mieux
+établies, et à notre égard si boursouflés de leur gloire encore toute
+chaude, qu'il faut bien de l'adresse et beaucoup de sacrifices de
+vanité, et de vanité même un peu fondée, pour parvenir à être supporté
+par eux.»</p>
+
+<p>L'empereur s'aperçut de cette attitude un peu belligérante que
+rapportaient les officiers de l'armée. Il s'inquiétait peu qu'elle
+froissât la partie civile des citoyens, mais il ne voulait pas qu'elle
+vînt jusqu'à le gêner. Aussi, étant encore à Munich, il se crut obligé
+de réprimer l'arrogance de ses maréchaux, et, cette fois, son intérêt
+personnel le porta à employer vis-à-vis d'eux le langage de la raison.
+«Songez, leur dit-il, que je prétends que vous ne soyez militaires qu'à
+l'armée. Le titre de <i>Maréchal</i> est une dignité purement civile qui vous
+donne dans ma cour le rang honorable qui vous est dû, mais qui
+n'entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille,
+soyez grands seigneurs autour de moi, et tenez à l'État par les liens
+purement civils que j'ai su vous créer, en vous décorant du titre que
+vous portez.»</p>
+
+<p>Cet avertissement eût produit un plus solide effet, si l'empereur l'eût
+terminé par ces paroles: «Dans les camps, dans une cour, songez que
+partout votre premier devoir est d'être citoyens.» Il aurait tenu un
+pareil langage à toutes les classes dont il devait être le protecteur,
+en même temps que le maître, il aurait parlé la même langue à tous les
+Français, et les aurait unis par cette nouvelle égalité qui ne s'oppose
+point aux distinctions accordées à la valeur. Mais Bonaparte, nous
+l'avons vu, a toujours craint les liens naturels et généreux, et la
+chaîne du despotisme est la seule qu'il ait cru pouvoir employer, parce
+qu'elle <i>serre</i> pour ainsi dire les hommes isolément sans leur laisser
+aucune relation entre eux.</p>
+<a name="c17" id="c17"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<h4>(1806.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Mort de Pitt.--Débats du parlement anglais.--Travaux
+publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle
+étiquette.--Représentations de l'Opéra et de la Comédie
+française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame
+Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du
+palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.</b></p>
+
+<p>Quand l'empereur arriva à Paris, à la fin de janvier 1806, Pitt venait
+de mourir en Angleterre, à l'âge de quarante-sept ans. Cette perte fut
+vivement sentie par les Anglais. Un regret vraiment national honora sa
+mémoire. Le parlement, qui venait de s'ouvrir, vota une somme
+considérable pour payer ses dettes, car il mourait sans laisser aucune
+fortune, et il fut enterré avec pompe à Westminster. Dans la formation
+du nouveau ministère, M. Fox, son antagoniste, fut chargé des affaires
+étrangères. L'empereur regarda la mort de Pitt comme un événement
+heureux pour lui, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la politique
+anglaise n'avait point changé, et que le gouvernement britannique ne
+cesserait pas de travailler à soulever contre lui les puissances du
+continent<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour) </a> Les débats du parlement anglais et la politique
+ anglaise étaient alors si mal connus en France, qu'on ne
+ s'étonnera pas de voir que les suites de la mort de Pitt ne
+ soient pas ici très bien appréciées. Fox, en arrivant aux
+ affaires, fit une démarche qui amena des ouvertures de paix
+ qui furent accueillies. Une négociation secrète fut suivie
+ par lord Yarmouth, puis par lord Lauderdale, et il y eut
+ jusqu'au milieu de l'été des chances de rapprochement. Mais
+ la santé de Fox déclinait, et il mourut au mois de septembre.
+ Il est vrai, d'ailleurs, que, bien que partisan de la paix,
+ il n'envisageait pas la guerre contre Napoléon comme il avait
+ envisagé la guerre contre la Révolution française. Il ne
+ s'agissait plus de la liberté de la France, mais de
+ l'indépendance de l'Europe. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Durant le mois de janvier 1806, les débats du parlement d'Angleterre
+furent très animés. L'opposition, dirigée par M. Fox, demandait au
+ministère raison de la conduite de la dernière guerre; elle prétendait
+que l'empereur d'Autriche n'avait point été aidé assez loyalement, et
+qu'on l'avait abandonné à la merci du vainqueur. Les ministres
+produisirent alors les conditions du traité, fait entre les diverses
+puissances, au commencement de cette campagne. Ce traité démontrait que
+des subsides avaient été accordés à cette coalition qui s'engageait, à
+forcer l'empereur à l'évacuation du Hanovre, de l'Allemagne, de
+l'Italie; à remettre le roi de Sardaigne sur le trône de Piémont, et à
+assurer l'indépendance de la Hollande et de la Suède. Les victoires
+rapides de nos armes avaient bouleversé ces projets. On accusait
+l'empereur d'Autriche d'avoir commencé trop impétueusement la campagne,
+sans attendre l'arrivée des Russes, et surtout le roi de Prusse dont la
+neutralité était devenue la cause principale du mauvais succès de la
+coalition. Le czar, irrité contre lui, eût peut-être tenté de se venger
+de cette funeste inaction, si la reine de Prusse, si belle et si
+séduisante, ne se fût interposée entre les deux souverains. Le bruit se
+répandit alors, en Europe, que ses charmes avaient désarmé l'empereur de
+Russie, et qu'il leur sacrifia le mécontentement qu'il éprouvait
+justement. L'empereur Napoléon, parvenu à contenir le roi de Prusse par
+l'effroi de ses armes, crut devoir le récompenser de son inaction en lui
+abandonnant le Hanovre, jusqu'à l'époque très incertaine de la paix
+générale. De son côté, le roi cédait Anspach à la Bavière, et à la
+France ses prétentions sur les duchés de Berg et de Clèves, qui furent
+donnés, peu de temps après, au prince Joachim, autrement Murat.</p>
+
+<p>Le rapport fait au parlement d'Angleterre, sur le traité dont je viens
+de parler, publié dans nos journaux, y fut accompagné, comme on le pense
+bien, de quelques notes qui, déjà, annonçaient une nouvelle aigreur
+contre les puissances du continent. On y déplorait la faiblesse des
+rois, qui se mettent à la merci des <i>marchands</i> de l'Europe.</p>
+
+<p>«Si l'Angleterre, y disait-on, parvenait à susciter une quatrième
+coalition, l'Autriche qui a perdu la Belgique à la première, l'Italie et
+la rive gauche du Rhin à la seconde, le Tyrol, la Souabe et l'État
+vénitien à la troisième, à la quatrième perdrait sa couronne.</p>
+
+<p>»L'influence de l'empire français sur le continent fera le bonheur de
+l'Europe; car c'est avec lui qu'aura commencé le siècle de la
+civilisation, des sciences, des lumières et des lois. L'empereur de
+Russie a donné imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique
+dangereuse. Quant à l'Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu'elle
+en a été punie. Cependant, on doit dire que, si le traité qui vient
+d'être publié en Angleterre eût été connu, peut-être qu'elle n'eût pas
+obtenu la paix qui lui a été accordée, et il faut remarquer, en passant,
+que le comte de Stadion, qui avait conclu ce traité de subsides, est
+encore aujourd'hui à la tête des affaires de l'empereur François.»</p>
+
+<p>Ces notes dictées par un sentiment d'humeur assez mal déguisé, dans les
+premiers jours du mois de février, commencèrent à répandre un peu
+d'inquiétude, et à faire croire à ceux qui portaient un coup d'oeil
+attentif sur les événements, que la paix pourrait bien n'être pas de
+longue durée.</p>
+
+<p>Aucun traité n'avait été conclu avec le czar. Sous prétexte qu'il ne
+s'était montré que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d'être
+compris dans les négociations; et j'ai ouï dire que l'empereur, frappé
+de sa conduite, le regarda, dès cette époque, comme le véritable
+antagoniste qui devait lui disputer l'empire du monde. Aussi
+s'efforça-t-il de le déprécier autant qu'il lui fut possible.</p>
+
+<p>Il existe en Russie un ordre<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> qui ne peut être porté que par un
+général dont les services auraient, dans une grande occasion, été utiles
+à l'empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les
+chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages à la Comédie française,
+mais une circonstance imprévue vint ajouter une nuance tant soit peu
+pénible à l'effet de cette soirée. On donnait Athalie, et Talma jouait
+le rôle d'Abner. Pendant la représentation, Bonaparte reçoit le courrier
+qui lui apporte la nouvelle de l'entrée des troupes françaises à Naples.
+Aussitôt, il envoie un aide de camp à Talma, avec l'ordre d'interrompre
+la pièce, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet événement.
+Talma obéit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je
+me souviens qu'il me sembla que les acclamations n'avaient pas été si
+naturelles qu'à l'Opéra.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour) </a> L'ordre de Saint-Georges.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, nos journaux proclamèrent la chute de celle qu'ils
+appelaient la moderne Athalie<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>; et cette reine vaincue fut
+outrageusement insultée, au mépris de toutes les convenances sociales
+qui imposent ordinairement du respect pour le malheur.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour) </a> La reine de Naples.</blockquote>
+
+<p>On remarqua, peu de temps après, avec quel art, lors de l'ouverture du
+Corps législatif, M. de Fontanes évita, en louant Bonaparte, d'insulter
+à la chute des souverains qu'il avait détrônés. Il fit porter ses éloges
+principalement sur la modération qui avait dicté la paix, et sur la
+réédification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en général,
+conserver la collection des discours prononcés par M. de Fontanes
+pendant ce règne, comme des modèles de convenance et de goût.</p>
+
+<p>Après s'être ainsi donné au public et avoir épuisé tous les hommages,
+l'empereur reprit aux Tuileries sa vie d'affaires, et nous autres, notre
+vie d'étiquette, qui fut ordonnée et réglée avec un soin extrême. Il
+commença, dès cette époque, à s'entourer d'un tel cérémonial que
+personne d'entre nous n'eut plus guère de relations intimes avec lui.
+Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence
+monotone, chacun faisant à la minute ce qu'il avait à faire; mais
+personne ne songeait à s'écarter de la courte série de pensées que donne
+le cercle restreint des mêmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de
+jour en jour, la peur que chacun éprouvait, peur qui consistait tout
+naïvement à craindre de recevoir un reproche si on manquait à la moindre
+chose, le silence que nous gardions sur tout, reléguaient les différents
+personnages, dans les salons des Tuileries, sur une échelle presque
+pareille. Il devenait à peu près inutile d'y apporter des sentiments ou
+de l'esprit, car on n'y trouvait plus nulle occasion d'y éprouver une
+émotion, ou d'y échanger la moindre réflexion. L'empereur, livré à de
+grands projets, à peu près sûr de la France, portait ses regards sur
+l'Europe, et sa politique ne se bornait plus à s'assurer la puissance de
+commander aux opinions de ses concitoyens. De même, il dédaignait ces
+petits succès intérieurs que nous lui avions vu rechercher autour de
+lui; et je puis dire qu'il considérait sa cour avec cette indifférence
+qu'inspire une conquête assurée, opposée à celles qui restent encore à
+faire. Il a toujours tendu à imposer un joug, et pour y parvenir, il n'a
+pas négligé les moyens de séduction; mais, dès qu'il s'est aperçu que
+son pouvoir était établi, il ne s'est jamais occupé de se rendre
+agréable.</p>
+
+<p>Du moins, la situation dépendante et contrainte dans laquelle il tenait
+sa cour, eut cet avantage: c'est qu'on n'y connut à peu près rien de ce
+qui aurait ressemblé à l'intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi
+la conviction que tout dépendait de la seule volonté du maître, personne
+ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu'il avait tracée; et
+dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque
+repos.</p>
+
+<p>Sa femme se trouvait à peu près dans la même dépendance que tout le
+reste. À mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus
+étrangère; la politique européenne, le destin du monde lui souciaient
+peu; le cercle de ses idées ne s'élevait point à de hautes spéculations
+qui ne devaient point avoir d'influence sur ce qui la concernait.
+Tranquillisée dans ce temps pour elle-même, satisfaite du sort de son
+fils, elle vivait paisible et indifférente; témoignant une affabilité
+égale à tous, avec peu ou point d'amitié pour personne, mais une grande
+bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant
+aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond,
+insouciante à presque tout, son attachement pour son époux s'était fort
+refroidi, et elle n'éprouvait plus ces jalouses inquiétudes qui avaient
+tant troublé sa vie, les années précédentes. Elle le jugeait tous les
+jours davantage, et s'étant bien convaincue que son premier moyen de
+crédit près de lui était dans le repos qu'elle lui procurait par
+l'égalité de son caractère, elle s'appliquait avec soin à éviter de le
+troubler. J'ai dit, depuis longtemps, qu'un homme tel que lui n'avait
+guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l'amour, et
+l'impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois,
+chez les hommes, le remplacent.</p>
+
+<p>Elle poussa même la complaisance jusqu'à favoriser quelques-unes de ses
+fantaisies passagères. Elle en devint la confidente, et s'habitua à ne
+plus s'en offenser. Il avait exigé que ses appartements intérieurs
+fussent précédés d'un salon occupé par des femmes qu'on avait choisies
+dans la classe bourgeoise. On les décora du nom de dames d'annonce. Les
+dames du palais se tenaient dans le grand salon d'apparat, soit aux
+Tuileries, soit à Saint-Cloud. À la suite venait un autre salon qui
+précédait les petits appartements. C'est dans ce salon que restaient les
+dames d'annonce; elles étaient chargées d'ouvrir les battants des
+portes, quand l'impératrice passait, et de l'annoncer ainsi que
+l'empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu'il
+venait chez sa femme par l'intérieur. Ces dames d'annonce furent prises
+parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les
+regards passagers de Bonaparte; sa femme l'ignora, ou le sut, selon
+qu'il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle
+s'en effarouchât.</p>
+
+<p>Au retour d'Austerlitz, il revit madame de X..., et ne parut pas faire
+attention à elle; l'impératrice la traita comme les autres. On a dit
+que, parfois, Bonaparte avait repris près d'elle quelques-uns de ses
+souvenirs; mais ce fut d'une manière si fugitive qu'à peine si la cour
+put s'en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu à aucun incident
+nouveau, personne n'y fit attention. L'empereur, absolument convaincu de
+cette idée que l'empire des femmes avait souvent affaibli les rois de
+France, avait irrévocablement arrêté dans sa pensée qu'elles ne seraient
+à sa cour qu'un ornement, et il a tenu parole. Il s'était persuadé, je
+ne sais trop pourquoi, qu'en France, elles ont plus d'esprit que les
+hommes, du moins il le disait souvent, et que l'éducation qu'on leur
+donne les dispose à une certaine adresse dont il faut se défendre. Il
+les craignait donc un peu, et les tint à l'écart pour cette raison.
+Aussi l'a-t-on vu pousser jusqu'à la faiblesse la mauvaise humeur contre
+quelques-unes d'entre elles.</p>
+
+<p>Il exila promptement madame de Staël dont il eut réellement peur, et un
+peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques légères
+plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parlé assez indiscrètement
+devant un homme de la société que je ne nommerai point, et qui rapporta
+très fidèlement ce qu'il avait entendu. Ce personnage était gentilhomme
+et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l'empereur trouva,
+dans toutes les classes, des gens qui consentirent à le servir comme il
+voulait être servi.</p>
+
+<p>Durant le cours de cet hiver, on commença à s'apercevoir des souffrances
+pénibles que madame Louis avait à supporter dans son intérieur. La
+tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s'exerçait sur tout; son
+caractère, tout aussi despotique que celui de son frère, se faisait
+sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-là, sa femme en dissimulait
+courageusement les excès; mais une circonstance particulière la força de
+dévoiler à sa mère une partie de ses peines.</p>
+
+<p>Louis Bonaparte avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour
+d'Égypte, il était rongé par un mal inconnu, se manifestant par de
+fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli si bien ses
+jambes et ses mains, qu'il marchait avec quelque difficulté, et qu'il
+était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa
+infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de
+toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai,
+quelque dégoûtant qu'il fût<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Il supposa que, peut-être, une forte
+éruption appelée à la peau dégagerait l'âcreté cachée qui échappait à
+tant de remèdes. On se détermina donc à porter, sous le dais brodé qui
+couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevés à un galeux de
+l'hôpital; et Son Altesse impériale fut obligée de s'en envelopper, et
+même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à
+tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne fût changé dans
+ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même
+chambre, sans occuper le même lit; il avait toujours voulu qu'elle
+passât les nuits près de lui, sur un petit lit dressé sous les mêmes
+rideaux. Il ordonna, très impérativement, que cet usage se continuât,
+ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais
+se départir des précautions qui l'empêchaient d'abandonner une femme à
+son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-même, et malgré le
+dégoût naturel qu'elle éprouvait, se soumit, et garda le silence sur ce
+nouvel abus du pouvoir conjugal.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour) </a> On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Les
+ belles Italiennes eurent beau déployer leurs grâces, je fus
+ insensible à leurs séductions. Elles s'en dédommageaient avec
+ ma suite. Une d'elles, la comtesse C..., laissa à Louis,
+ lorsque nous passâmes à Brescia, un gage de ses faveurs dont
+ il se souviendra longtemps.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Cependant Corvisart qui la soignait, et qui était frappé de son
+changement, vint à l'interroger sur quelques particularités de sa vie
+intérieure, et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son
+époux. Il crut devoir en instruire l'impératrice, et ne lui dissimula
+pas qu'il pensait que l'air de l'alcôve du prince Louis était, dans ce
+moment, fort malsain pour sa femme.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui répondit qu'elle s'en
+était doutée, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mêler
+aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant
+se contenir davantage alors, elle s'ouvrit à sa mère sur une foule de
+détails qui prouvèrent à quel point elle était opprimée, et le mérite du
+silence qu'elle avait gardé jusqu'alors. Madame Bonaparte en parla à
+l'empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra à son frère son
+mécontentement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait
+se mêler de son ménage, il s'éloignerait de la France, et l'empereur,
+qui n'eût point voulu d'éclat fâcheux dans sa famille, engagea madame
+Louis à la patience, embarrassé peut-être, comme les autres, de l'humeur
+bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça
+promptement au remède pénible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en
+vouloir beaucoup de ce qu'elle n'avait pas mieux gardé son secret.</p>
+
+<p>Si sa fille eût été plus heureuse, l'impératrice n'eût rien vu à cette
+époque qui dût troubler sa tranquillité. La famille Bonaparte, occupée
+de ses propres intérêts, ne pensait plus à la tourmenter; Joseph,
+absent, se voyait près de monter sur le trône de Naples; Lucien était
+pour toujours exilé de France; le jeune Jérôme croisait en mer sur nos
+côtes; madame Bacciochi régnait à Piombino; la princesse Borghèse, tour
+à tour livrée à des remèdes ou à ses plaisirs, ne se mêlait de rien.
+Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage à sa belle-soeur;
+mais elle cherchait à faire aussi les affaires de son époux, et
+l'impératrice n'y mettait nulle opposition; car elle eût fort désiré que
+Murat obtînt quelque principauté qui l'éloignât de Paris.</p>
+
+<p>Madame Murat employait toute son adresse, et même toutes les ressources
+de l'importunité m'avait montrée à M. de Rémusat me mettait alors dans
+quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je
+le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le
+passé. Il ne laissait guère échapper une occasion de me dire du bien de
+mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s'il faut
+tout dire, aussi ma vanité, en paraissant rechercher mon entretien
+partout où nous nous trouvions, il me gagnait peu à peu, et
+affaiblissait mes préventions contre lui. Pourtant, il me troublait
+quelquefois par certaines paroles auxquelles je n'étais point préparée.
+Un jour, que je lui parlais de la conquête récente du royaume de Naples,
+et que j'osais lui témoigner que je me sentais émue de cette politique
+des détrônements, que nous paraissions adopter, il me répondit, de ce
+ton froid et arrêté qu'il sait si bien prendre quand il ne veut pas de
+réponse: «Madame, tout ceci ne sera achevé que lorsqu'il n'y aura plus
+un Bourbon sur un trône de l'Europe.» Ces mots me firent une sorte de
+mal. Je ne pensais guère alors à la famille de nos rois, il en faut
+convenir; mais, pourtant, quand j'entendais prononcer ce nom, il
+semblait que certains souvenirs de ma jeunesse réveillassent une
+émotion ancienne, plus endormie qu'effacée. Je ne pourrais aujourd'hui
+rendre compte de cette impression qu'en risquant d'être accusée d'une
+affectation absolument éloignée de mon caractère. On croirait que, me
+rappelant le temps où j'écris, je veux dès ce moment préparer mon retour
+aux opinions que chacun s'empresse maintenant d'étaler. Il n'en est rien
+pourtant. Alors j'admirais beaucoup l'empereur; je l'aimais encore,
+quoique je fusse moins entraînée vers lui; je le croyais nécessaire à la
+France; il m'en apparaissait le souverain devenu légitime; mais tout
+cela s'alliait à un tendre respect pour les héritiers et les parents de
+Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l'idole de mon imagination,
+sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais préparer pour eux de
+nouveaux malheurs, et quand j'entendais mal parler d'eux. Au reste,
+Bonaparte m'a souvent donné ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que
+par le succès, Louis XVI devait être en faible estime. Il ne lui rendait
+nulle justice, et conservait sur lui tous les préjugés populaires
+enfantés par la Révolution. Quand sa conversation se tournait sur cet
+illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m'appliquais
+à la détourner.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, telle était l'opinion de M. de Talleyrand alors; je
+saurai, peu à peu et quand il en sera temps, montrer comment les
+événements l'ont modifiée.</p>
+
+<p>Nous vîmes, dans cet hiver, l'héritier du roi de Bavière venir orner
+notre cour. Il était jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli,
+montrant d'ailleurs une grande déférence pour l'empereur. Il fut logé
+aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un écuyer pour son
+service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris.</p>
+
+<p>Le 10 février, la liste des dames du palais fut augmentée des noms de
+madame Maret, à la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse,
+de Montmorency-Matignon, et de Mortemart.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d'elle que
+sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idolâtrait
+madame de Chevreuse<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>. Celle-ci avait des opinions assez arrêtées, et
+toutes en opposition avec ce qu'on exigeait d'elle.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour) </a> Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frère
+ fut chambellan.</blockquote>
+
+<p>Bonaparte menaça, M. de Talleyrand négocia et, selon sa coutume,
+réussit. Madame de Chevreuse était jolie, quoique rousse<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>, et
+spirituelle, mais gâtée à l'excès par sa famille, un peu volontaire, et
+tant soit peu fantasque. Sa santé était déjà fort délicate. L'empereur
+la cajola pour la consoler de la violence qu'il lui faisait.
+Quelquefois, il semblait qu'il en vînt à bout, et, dans d'autres
+moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par
+caractère, elle procurait à l'empereur un plaisir qu'une autre eût
+cherché à lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la
+victoire. Car, comme il lui arrivait de s'amuser quelquefois des fêtes
+et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait parée et gaie,
+l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succès, disait en riant: «J'ai
+surmonté l'aversion de madame de Chevreuse.» Au fond, je ne crois point
+qu'il y soit vraiment parvenu.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour) </a> Madame de Chevreuse était rousse en effet, et
+ l'empereur le lui reprochait un jour: «C'est possible,
+ répondit-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit.»
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd'hui
+la duchesse, qui était en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut
+déterminée par lui et aussi par le désir d'obtenir des bois
+considérables qui appartenaient à sa famille, et qui avaient été pris
+par le gouvernement pendant son émigration, sans être encore vendus.</p>
+
+<p>Madame de Montmorency fut très bien à cette cour: sans hauteur, sans
+bassesse, paraissant s'y plaire, et n'affectant point de s'y trouver par
+contrainte<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. Je crois qu'elle s'y amusait beaucoup; il ne serait pas
+impossible qu'elle l'eût regrettée. Son nom lui donnait là les avantages
+qu'il aura partout. L'empereur disait souvent qu'il n'estimait que la
+noblesse historique, mais aussi, celle-là, il la distinguait beaucoup.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour) </a> Madame de Matignon, mère de la duchesse de
+ Montmorency, était fille du baron de Breteuil, qui, rentré de
+ l'émigration, a vécu paisiblement à Paris, où il est mort.</blockquote>
+
+<p>Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recréer les
+titres, il décida d'un trait de plume que toutes les dames du palais
+seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un
+titre, se voyant forcée d'en prendre un, lui demanda de porter celui de
+baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.--«Cela
+ne se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi; vous n'êtes point,
+madame, assez bonne chrétienne.»</p>
+
+<p>Quelques années après, l'empereur rendit à MM. de Montmorency et de
+Mortemart une grande partie de la fortune qu'ils avaient perdue. M. de
+Mortemart ayant refusé d'être écuyer, parce qu'il trouvait le métier
+trop pénible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu
+M. le vicomte de Laval-Montmorency, père du vicomte Mathieu de
+Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, gouverneur de Compiègne, et
+l'un des plus fervents admirateurs de Bonaparte.</p>
+
+<p>Dès ce temps, on se pressait de plus en plus pour être de la cour de
+l'empereur, et surtout pour lui être présenté. Ses cercles devenaient
+fort brillants. L'ambition, la crainte, la vanité, le désir de s'amuser,
+de voir, de s'avancer, hâtaient les démarches d'une foule de gens, et le
+mélange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vîmes
+entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette année, M. Molé,
+dernier héritier et descendant de Mathieu Molé. Il avait alors vingt-six
+ans. Né dans la Révolution, éprouvé par les malheurs qu'elle a causés,
+M. Molé, maître de sa jeunesse par la perte de son père, qui avait péri
+sous la tyrannie de Robespierre, avait employé sa liberté à des études
+graves et variées. Ses amis et ses parents le marièrent, à l'âge de
+dix-neuf ans, à mademoiselle de la Briche, héritière d'une fortune
+considérable, nièce de madame d'Houdetot, dont j'ai parlé souvent. M.
+Molé, naturellement sérieux, s'ennuya promptement de la vie du monde,
+et, n'étant point arrêté sur l'emploi de sa jeunesse, il cherchait à en
+tromper l'oisiveté par des compositions qu'il livrait à ses amis. Vers
+la fin de l'année 1805, il fit un petit ouvrage, extrêmement
+métaphysique, quelquefois un peu embrouillé, sur une théorie du pouvoir
+et de la volonté de l'homme. Ses amis, étonnés du genre de méditations
+qu'une pareille composition annonçait, lui conseillèrent de la faire
+imprimer. Sa jeune vanité y consentit volontiers. Son âge rendit le
+public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et
+de l'esprit, mais, en même temps, on y démêla une certaine disposition à
+vanter le gouvernement despotique, qui donna à penser que l'auteur, en
+le publiant, avait quelque envie d'être distingué et de plaire à qui
+disposait alors de la destinée de tous. Soit que quelque chose de cette
+intention secrète fût, en effet, dans le plan de l'auteur, soit que,
+épouvanté des abus de la liberté en ne voyant, depuis qu'il était au
+monde, de repos pour la France que le jour où une volonté ferme s'était
+chargée de la gouverner, M. Molé livra son ouvrage au public. Il fit
+assez de bruit.</p>
+
+<p>Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Molé, lut
+cet ouvrage à Bonaparte, qui en fut frappé. Les opinions qu'il
+renfermait, l'esprit distingué qu'il annonçait, le beau nom de Molé,
+tout cela attira son attention. Il voulut voir l'auteur; il le caressa
+comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler à la
+jeunesse la langue qui doit la séduire; il vint à bout de lui persuader
+qu'il fallait qu'il entrât dans les affaires, lui promettant de lui
+faire traverser vite une carrière brillante; et, peu de jours après
+cette entrevue, M. Molé fut mis au nombre des auditeurs attachés à la
+section de l'intérieur. Intimement lié d'amitié avec son cousin, M.
+d'Houdetot, petit-fils de celle que les <i>Confessions</i> de Jean-Jacques
+Rousseau ont à jamais rendue célèbre, M. Molé lui persuada d'entrer en
+même temps que lui dans la même carrière, et M. d'Houdetot fut attaché,
+comme auditeur, à la section de la marine. Son père avait un
+commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais,
+lors de la prise de la Martinique. Ayant passé dans l'île de France une
+partie de sa vie, il en avait ramené une fort belle femme et neuf
+enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont établies à Paris, et
+dont quelques-unes sont mariées. Parmi elles, on remarque aujourd'hui
+madame de Barante<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, la plus belle femme de Paris en ce moment<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour) </a> M. de Barante, directeur des impositions
+ indirectes, ayant été préfet sous Bonaparte, grand ami de
+ madame de Staël, fort partisan des idées libérales et homme
+ d'esprit.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour) </a> Mon père, très lié avec M. Molé, dès sa
+ jeunesse et jusqu'à la mort de celui-ci, a écrit sur lui un
+ grand nombre de pages soit en des articles publiés, soit en
+ notes manuscrites. Voici ce qu'il pensait des premiers temps
+ de sa carrière: «M. Molé, né en 1780, n'avait pas eu
+ d'éducation. Quand il épousa, à dix-neuf ans au plus,
+ Caroline de la Briche, il avait à peine eu le temps, en
+ suivant des cours publics et en diversifiant des études
+ superficielles, de combler les vides d'une ignorance dont il
+ lui resta toujours quelque chose. Cependant, il était bien
+ doué, son esprit était droit, facile, élégant, et il eut
+ toujours au suprême degré l'art d'être en intelligence avec
+ son interlocuteur. Il avait même, dans sa jeunesse, une
+ tendance sérieuse, je dirais presque philosophique, qui s'est
+ un peu évaporée depuis. Son ouvrage, <i>Essai de morale et de
+ politique</i>, inspiré pour le fond et la forme des écrits de
+ Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne
+ conçois pas qu'il ait pu faire, et qui atteste plus de
+ réflexion et de style qu'il n'était capable d'en avoir à
+ quarante ans. L'expérience, l'ambition, le monde, le goût du
+ succès auprès des femmes ont fort modifié son esprit. Il y a
+ perdu, mais il y a encore plus gagné. L'empereur le prit à
+ gré. Molé conçut de bonne heure une assez grande idée de sa
+ position. Il continua à garder ses apparences sérieuses, qui
+ devenaient même raides et hautaines, excepté avec les gens à
+ qui il voulait plaire, ce qu'il savait en perfection. C'est
+ un des hommes qui ont le plus causé avec l'empereur; il est
+ arrivé par là, il n'a même guère fait que cela dans son
+ gouvernement.» M. Frédéric d'Houdetot, cousin issu de germain
+ de madame Molé, a été plus tard préfet, puis député sous les
+ divers régimes qui se sont succédé jusqu'à sa mort, arrivée
+ sous le second empire. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Cette fusion, qui s'étendait avec tant de rapidité, jetait du repos dans
+la société, en y confondant les intérêts de chacun. M. Molé, par
+exemple, tenant de son côté à une nombreuse famille très distinguée, et
+par sa femme à des personnes d'un rang assez élevé, car les cousines de
+madame Molé étaient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une
+sorte de lien entre l'empereur et une grande partie de la société.
+J'étais dans une intimité déjà ancienne avec cette famille; j'éprouvai
+du soulagement à la voir prendre sa part des nouvelles positions qui
+surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions
+s'affaiblir devant les intérêts, les partis s'effacer; l'ambition, le
+plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blâme perdait tous
+les jours de son crédit. Que Bonaparte, si habile à gagner les
+individus, eût fait un pas de plus; qu'il n'eût pas voulu seulement
+gouverner par la force; qu'il eût favorisé cette détente des esprits qui
+demandaient le repos; enfin, après avoir conquis le présent, qu'il eût
+assuré l'avenir par des institutions solides et généreuses, parce
+qu'elles seraient devenues indépendantes de ses propres caprices; alors,
+il n'est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les
+préventions et les regrets n'eussent été aussi durables qu'elles ont été
+éclatantes. Mais, il faut en convenir, la liberté, la vraie liberté
+manquait partout, et notre tort national a été de ne pas nous en être
+assez promptement aperçus. Je l'ai dit, l'empereur relevait les
+finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on
+recherchait le mérite dans toutes les classes; mais c'était toujours, un
+peu, en les flétrissant toutes par la tache de l'esclavage. Voulant tout
+diriger, tout régler à son profit, il se présentait incessamment comme
+le but du mouvement général. On a raconté que, lorsqu'il partit pour la
+première campagne d'Italie, il dit à un journaliste de ses amis:
+«Songez, dans les récits de nos victoires, à ne parler que de <i>moi</i>,
+toujours <i>moi</i>, entendez-vous?» Ce <i>moi</i> fut l'éternel cri de sa toute
+personnelle ambition: «Ne citez que <i>moi</i>, ne chantez, ne louez, ne
+peignez que <i>moi</i>, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux poètes,
+aux peintres. Je vous achèterai ce que vous voudrez; mais il faut que
+vous soyez tous vendus;» et, malgré son désir de signaler son siècle par
+la réunion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui
+ruinait ses efforts et les nôtres, en absorbant journellement, et pied à
+pied, cette noble indépendance qui seule développe les élans de
+l'invention et du génie, dans quelque genre que ce soit.</p>
+<a name="c18" id="c18"></a>
+ <br>
+
+<h3>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<h4>(1806.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses
+dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis
+Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de
+l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de
+l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.</b></p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, il me semble qu'il ne sera pas sans intérêt que
+j'emploie quelques pages au détail de l'administration intérieure de ce
+qu'on appelait <i>la maison de l'empereur</i>. Quoique, aujourd'hui, ce qui
+concerne son personnel et sa cour soit encore plus effacé que tout le
+reste, cependant il est peut-être encore assez curieux de savoir comment
+il avait réglé minutieusement les dépenses et les mouvements de chacune
+des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve
+le même partout, et cette fidélité au système qu'il avait
+irrévocablement adopté, n'est pas une des circonstances les moins
+curieuses de sa conduite. Les détails que je vais donner appartiennent à
+plusieurs époques de son règne; cependant, dès cette année 1806, la
+règle qu'on suivit dans sa maison fut à peu près tracée d'une manière
+invariable, et les légères modifications qu'apportèrent certaines
+particularités plus ou moins importantes, n'en dérangèrent point, ou
+très peu, le plan général; c'est donc ce plan que je prendrai dans son
+ensemble, aidée de la mémoire très fidèle de M. de Rémusat, qui, pendant
+dix années, fut à portée de voir et de prendre part à tout ce dont je
+vais rendre compte dans ce chapitre<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour) </a> Les détails auxquels ce chapitre est consacré
+ paraîtront peut-être puérils; mais il importe, pour conserver
+ le caractère de ces Mémoires, de n'en rien retrancher. De
+ tels récits ont toujours été admis, et les plus célèbres
+ historiens du <span class="sc">xvii</span>e siècle nous ont fait pénétrer dans les
+ choses les plus intimes, j'allais écrire infimes, de la vie
+ journalière de Louis XIV et des principaux personnages de son
+ temps. Il faut remarquer, d'ailleurs, que ma grand'mère
+ devait être d'autant plus éblouie, au moment où elle
+ écrivait, au souvenir de la magnificence de l'Empire, que,
+ pendant les premières années de la Restauration, la France
+ appauvrie, l'âge des princes, leurs goûts et leurs habitudes,
+ donnaient à la cour un aspect de modestie qui faisait
+ contraste avec le faste impérial. Ce faste a été tellement
+ surpassé, depuis, que ce qui est décrit ici comme un grand
+ luxe paraîtra peut-être de la simplicité à nos contemporains.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>La liste civile de France se montait, sous Bonaparte, à la somme de
+vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui
+rendaient trois millions, et la liste civile d'Italie, huit millions,
+dont il abandonna quatre au prince Eugène. En Piémont, soit en liste
+civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince
+Borghèse en eut été nommé gouverneur, il en eut la moitié; enfin quatre
+millions, venant de Toscane, partagés aussi, par la suite, avec madame
+Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de
+l'empereur a donc été de 35 500 000 francs.</p>
+
+<p>Il avait mis à sa propre disposition la majeure partie des dépenses
+secrètes du ministère des relations extérieures, et la caisse des
+théâtres, composée d'une somme de dix-huit cent mille francs, dont il
+n'y avait guère que douze cent mille destinés par le budget annuel au
+soutien des théâtres. Le reste était employé, par lui, en gratifications
+à des acteurs<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, à des artistes, à des gens de lettres, ou même à des
+officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la
+police, défalcation faite des dépenses de ce ministère; et cette caisse
+présentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu'elle
+se composait du produit des jeux, qui montait à plus de quatre
+millions<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>; de l'intérêt que le ministère s'était réservé sur tous les
+journaux, ce qui devait produire près d'un million; et enfin du produit
+du droit de timbre à l'extraordinaire, pour les passeports et permis de
+port d'armes.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour) </a> Sa fantaisie pour certains acteurs réglait
+ ordinairement ces gratifications. Il a payé plusieurs fois
+ les dettes de Talma, qu'il avait connu et qu'il aimait, et il
+ lui accorda à la fois des sommes de vingt, trente ou quarante
+ mille francs.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour) </a> Le ministre Fouché a fait sa fortune avec ce
+ produit des jeux. Ils ont rendu à Savary mille francs par
+ jour.</blockquote>
+
+<p>Le produit des contributions levées pendant la guerre était affecté au
+domaine extraordinaire, dont Bonaparte disposait à sa fantaisie. Il s'en
+réserva souvent une grande partie dont il se servit pour entretenir les
+frais de la guerre d'Espagne, les immenses préparatifs de la campagne de
+Moscou; et, enfin, il en réalisa une grande portion en espèces et en
+diamants qui étaient déposés dans les caves des Tuileries, et qui ont
+servi aux dépenses de la guerre de 1814, lorsque la ruine du crédit
+avait paralysé toutes les autres ressources.</p>
+
+<p>Le plus grand ordre régnait dans la maison de Bonaparte; les
+appointements que chacun y recevait étaient assez considérables; mais,
+ensuite, tout était réglé de manière à ce qu'aucun des officiers de sa
+maison ne pût rien détourner des fonds qui lui étaient confiés.</p>
+
+<p>Les grands officiers avaient quarante mille francs fixes. Les deux
+dernières années de son règne, il dota les places de ces grands
+officiers d'un revenu considérable, outre les dotations qu'il avait
+accordées aux individus qui les remplissaient.</p>
+
+<p>Les places de grand maréchal, de grand chambellan et de grand écuyer
+furent dotées chacune de cent mille francs. Celles du grand aumônier et
+du grand veneur de quatre-vingt mille francs; celle du grand maître des
+cérémonies de soixante mille. L'intendant et le trésorier avaient chacun
+quarante mille francs. Le premier intendant fut M. Daru, et ensuite M.
+de Champagny, quand il quitta le ministère des affaires étrangères. Le
+premier préfet du palais, le chevalier d'honneur de l'impératrice,
+trente mille francs.</p>
+
+<p>Mon beau-frère, M. de Nansouty, fut quelque temps premier chambellan
+chez l'impératrice; mais, cette place ayant été supprimée, il devint
+premier écuyer de l'empereur. La dame d'honneur avait quarante mille
+francs; la dame d'atours, trente mille francs. Dix-huit chambellans;
+les plus anciens avaient diversement, et selon que l'empereur le réglait
+toutes les années, ou douze, ou six, ou trois mille francs. Les autres
+étaient honoraires. Au reste, l'empereur réglait tous les ans les
+appointements de tout ce qui composait sa maison, ce qui augmentait la
+dépendance, par l'incertitude où l'on demeurait toujours sur son sort.</p>
+
+<p>Les écuyers recevaient douze mille francs; les préfets du palais ou
+maîtres d'hôtel, quinze mille; les maîtres des cérémonies, de même.
+Chacun des aides de camp avait vingt-quatre mille francs, comme officier
+de la maison.</p>
+
+<p>Le grand maréchal, ou grand maître de la maison, avait la surintendance
+de toutes les dépenses de la bouche, du domestique, de l'éclairage,
+chauffage, etc. Cette dépense montait à peu près à deux millions.</p>
+
+<p>La table de Bonaparte était abondante et bien servie; la vaisselle fort
+belle et en argent. Dans les grandes fêtes et les grands couverts, on
+servait en vermeil. Chez madame Murat et la princesse Borghèse, tout
+était servi en vermeil.</p>
+
+<p>Le grand maréchal était le supérieur des préfets du palais; son habit
+était amarante et brodé en argent sur toutes les tailles. Les préfets
+du palais portaient la même couleur, avec moins de broderie.</p>
+
+<p>Les dépenses du grand écuyer se montaient à la somme de trois à quatre
+millions. Il y avait environ douze cents chevaux. Les voitures avaient
+plus de solidité que d'élégance. On leur avait donné à toutes la couleur
+verte. L'impératrice avait quelques équipages et de jolies calèches,
+mais point d'écurie particulière.</p>
+
+<p>Le grand écuyer et les écuyers étaient vêtus en gros bleu brodé
+d'argent.</p>
+
+<p>Le grand chambellan comptait dans ses attributions tout le service de la
+chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la cour, les fêtes,
+la musique de la chapelle, les chambellans de l'empereur, et ceux de
+l'impératrice. Toutes ces dépenses ne dépassaient guère trois millions.
+Il était vêtu de rouge avec la broderie d'argent<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>. Le grand maître
+des cérémonies, chargé de faire graver le sacre, et d'un petit nombre de
+dépenses, avait un budget qui n'allait guère à plus de trois cent mille
+francs; il était habillé en violet et en argent. Le grand veneur, sept
+cent mille francs; son costume en vert et argent. La chapelle, trois
+cent mille francs.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour) </a> La broderie était pareille pour tous les grands
+ officiers.</blockquote>
+
+<p>Le mobilier était dans les attributions de l'intendant, ainsi que les
+bâtiments. Cette dépense doit se porter à la somme de cinq à six
+millions.</p>
+
+<p>On voit que, année courante, on pourrait évaluer la dépense de la maison
+de l'empereur à quinze ou seize millions.</p>
+
+<p>Dans les dernières années, il a fait construire quelques bâtiments, et
+cette dépense s'est augmentée.</p>
+
+<p>Tous les ans, il commandait à Lyon des tentures et des ameublements pour
+les différents palais. C'était afin de soutenir les manufactures de
+cette ville. De même, on achetait encore tous les ans de beaux meubles
+en acajou qu'on déposait au Garde-Meuble, des bronzes, etc.. Les
+manufactures de porcelaine avaient des ordres pour fournir des services
+entiers d'une extrême beauté. Au retour du roi, tous les palais ont été
+trouvés meublés à neuf, et les garde-meubles remplis.</p>
+
+<p>Avec tout cela, la dépense des années les plus chères, y compris celles
+du sacre et du mariage, n'a pas excédé vingt millions.</p>
+
+<p>La dépense de Bonaparte pour sa toilette était portée sur le budget à
+quarante mille francs. Quelquefois elle allait un peu plus haut. Dans
+ses campagnes, il fallait lui envoyer du linge et des habits dans
+plusieurs endroits à la fois. Il salissait vite, et beaucoup, tout ce
+qu'il portait. La moindre gêne lui faisait rejeter un vêtement, ainsi
+que la moindre différence dans la finesse du drap ou du linge. Il disait
+toujours qu'il ne voulait être habillé que comme un simple officier de
+sa garde; il grondait continuellement sur ce qu'il prétendait qu'on lui
+faisait dépenser, et, par fantaisie ou maladresse, il rendait
+fréquemment nécessaire le renouvellement de sa toilette. Entre autres
+coutumes destructives, il avait l'habitude d'accommoder le feu avec son
+pied, brûlant ainsi ses souliers et ses bottes, principalement quand il
+se livrait à quelque accès de colère; alors, tout en parlant et se
+fâchant, il repoussait violemment les tisons dans la cheminée près de
+laquelle il était.</p>
+
+<p>M. de Rémusat fut plusieurs années son maître de la garde-robe, et ne
+recevait point d'appointements pour cette place. Quand M. de Turenne,
+chambellan, le remplaça, on lui donna douze mille francs.</p>
+
+<p>Chaque année, l'empereur faisait lui-même le budget de la dépense de sa
+maison, avec la plus scrupuleuse attention et une économie remarquable.
+Dans les trois derniers mois de l'année, chaque chef de service réglait
+sa dépense pour l'année suivante. Ce travail achevé, on se réunissait en
+conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil était
+composé du grand maréchal, qui le présidait<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>; des grands officiers,
+de l'intendant et du trésorier de la couronne. La dépense de la maison
+de l'impératrice se trouvait comprise dans les attributions du grand
+chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand
+maréchal et le trésorier étaient chargés de soutenir les intérêts de
+l'empereur. Ces discussions finies, le grand maréchal portait les
+budgets à Bonaparte, qui les examinait lui-même, et les rendait ensuite,
+après avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque
+temps, le conseil réuni était présidé par l'empereur lui-même, qui
+discutait encore chaque article de dépense. Ces discussions se
+prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les
+budgets, rendus à chaque chef de service, étaient recopiés et mis au
+net; ils passaient dans les mains de l'intendant, qui travaillait
+définitivement avec l'empereur, en présence du grand maréchal. Dans ce
+travail, on arrêtait toutes les dépenses, et bien rarement on a vu un
+grand officier obtenir ce qu'il avait demandé.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour) </a> Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan,
+ il ne s'en mêla point, et laissa toujours M. de Rémusat le
+ représenter.</blockquote>
+
+<p>Bonaparte se levait à des heures inégales, mais généralement à sept
+heures. Quand il s'éveillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre
+son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son réveil était
+ordinairement triste, et paraissait pénible. Il avait assez souvent des
+spasmes convulsifs de l'estomac, qui excitaient chez lui un vomissement.
+Il en paraissait quelquefois fort troublé, comme s'il eût craint d'avoir
+pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine à l'empêcher
+d'augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore
+faciliter ce vomissement<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour) </a> Je tiens ce détail de son premier médecin,
+ Corvisart.</blockquote>
+
+<p>Les seules personnes qui eussent le droit d'entrer dans la chambre de sa
+toilette étaient le grand maréchal, le premier médecin, sans se faire
+annoncer, et le maître de la garde-robe, qu'on annonçait, et qui presque
+toujours était reçu. C'est dans ces moments qu'il eût voulu que M. de
+Rémusat employât cette visite du matin à lui rendre compte de ce qui se
+disait ou se faisait à la cour et dans la ville. Mon mari s'y refusa
+toujours--et lui déplut sur cet article--avec une sorte de ténacité qui
+mériterait bien quelques éloges.</p>
+
+<p>Les autres médecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que
+lorsqu'ils étaient appelés. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi
+à la médecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrême
+confiance et beaucoup d'estime à Corvisart. Sa santé était bonne, sa
+constitution forte; quand il était atteint de quelque dérangement, il se
+montrait assez susceptible d'inquiétude. Une légère humeur dartreuse le
+tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il
+mangeait sobrement, ne buvait guère, ne faisait d'excès d'aucun genre.
+Il prenait beaucoup de café.</p>
+
+<p>J'ai dit comment il renonça à habiter la même chambre que sa première
+femme; il n'a de même, je crois, passé que peu de nuits entières avec
+l'archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait
+jamais de feu dans l'appartement où elle couchait, et l'empereur, qui
+était frileux dans l'intérieur d'une maison, quoiqu'il supportât très
+bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude.
+Avec l'impératrice Joséphine, ne se gênant en rien, il venait la trouver
+au milieu de la nuit, quand il était souffrant ou sans sommeil, et, sans
+lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort naïvement
+qu'il venait chercher une manière d'exciter la transpiration dont il
+avait le besoin.</p>
+
+<p>Durant sa toilette, il était assez silencieux, à moins qu'il ne
+s'établît entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de
+médecine. Dans toutes choses, il aimait à aller au fait, et, quand on
+lui parlait de la maladie de quelqu'un, sa première question était
+toujours: «Mourra-t-il?» Il trouvait assez mauvais que la réponse fût
+dubitative, et en concluait à l'insuffisance de la médecine.</p>
+
+<p>Il a eu beaucoup de peine à s'accoutumer à se raser lui-même. M. de
+Rémusat l'y détermina, en voyant l'agitation qu'il éprouvait, et même
+l'inquiétude, tant que durait cette opération faite par un barbier.
+Après beaucoup d'essais, lorsqu'il y eut réussi, il lui arriva souvent
+de dire qu'en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on
+lui avait rendu un signalé service. Bonaparte était, quand il régnait,
+si bien accoutumé à ne compter pour rien tous ceux qui l'entouraient,
+que ce mépris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il
+ne se faisait aucune idée de la décence que la bonne éducation inspire
+ordinairement à toute personne un peu élevée, procédant à une toilette
+complète dans sa chambre en présence de ceux qui s'y trouvaient, quels
+qu'ils fussent. De même, si un valet de chambre lui causait quelque
+impatience en l'habillant, il s'emportait rudement, sans égard pour les
+autres ni pour lui-même. Il jetait à terre ou au feu la partie de son
+vêtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulièrement ses
+mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande
+quantité de ciseaux, parce qu'il les brisait et les jetait, quand ils ne
+lui paraissaient pas suffisamment affilés. Jamais il ne faisait usage
+d'aucun parfum, se contentant seulement d'eau de Cologne, dont il
+faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu'il en usait
+jusqu'à soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le
+calcul entrait pour beaucoup dans sa propreté, car, ainsi que je l'ai
+dit, il était peu soigneux.</p>
+
+<p>Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, où l'attendait son
+secrétaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service,
+qui était arrivé à huit heures, et qui avait soigneusement regardé si
+tout était en ordre dans l'appartement, et si les huissiers se
+trouvaient à leur poste, frappait à la porte et lui annonçait <i>le
+lever</i>, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet, à moins que
+l'empereur ne le lui dît. J'ai déjà rendu compte de la manière dont se
+passaient ces levers. Quand ils étaient finis, Bonaparte accordait assez
+fréquemment des audiences particulières à quelques-uns des personnages
+qui se trouvaient là: princes, ministres, grands fonctionnaires publics,
+ou préfets en congé. Tous ceux qui n'avaient pas droit à venir au lever,
+ne pouvaient obtenir d'audience qu'en s'adressant au chambellan de
+service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l'empereur; le plus
+souvent il les refusait.</p>
+
+<p>Le lever et les audiences le menaient à l'heure de son déjeuner. Vers
+onze heures, on le servait partout dans ce qu'on appelait <i>le salon de
+service</i>, où il donnait ses audiences particulières, et travaillait avec
+ses ministres. Le préfet du palais annonçait le déjeuner, et y assistait
+debout. C'était alors qu'il recevait des artistes, des comédiens. Il
+mangeait vite de deux ou trois plats, et finissait par une grande tasse
+de café pur. Après, il rentrait, et il travaillait. Dans le salon dont
+nous avons parlé, se tenaient le colonel général de la garde de semaine,
+ainsi que le chambellan, l'écuyer, le préfet du palais, et, lorsqu'il y
+avait chasse, un des officiers des chasses. Les conseils des ministres
+se tenaient à jours fixes. Il y avait trois conseils d'État par semaine.
+Pendant cinq ou six ans, il les présida souvent; il s'y faisait
+accompagner de son colonel général et du chambellan. En général, on dit
+qu'il y était fort remarquable, supportant et excitant la discussion.
+Souvent on s'étonnait des observations lumineuses et profondes qui lui
+échappaient sur les matières qui paraissaient devoir lui être le plus
+étrangères. Dans les derniers temps, sa tolérance dans la discussion
+s'altéra, et il y prit un ton plus impérieux. Le conseil d'État, ou
+celui des ministres, ou son travail particulier, le conduisaient jusqu'à
+six heures. Depuis 1806, il a presque toujours dîné seul avec sa femme,
+hors dans les voyages à Fontainebleau, où il invitait du monde. On le
+servait, entrées et entremets, tout à la fois; il mangeait avec
+distraction, prenant ce qui se trouvait devant lui, fût-ce des
+confitures ou quelque crème qu'il se servait avant d'avoir touché aux
+entrées. Le préfet du palais assistait au dîner, deux pages servaient,
+et étaient servis par les valets de chambre. L'heure du dîner était fort
+inégale. Si les affaires le demandaient, Bonaparte restait à travailler
+et retenait son conseil jusqu'à six, sept et huit heures du soir, sans
+montrer nulle fatigue, ni aucun besoin de manger. Madame Bonaparte
+l'attendait avec une patience admirable, sans se plaindre jamais.</p>
+
+<p>Les soirées étaient fort courtes. J'ai dit comment elles se passaient.
+Durant l'hiver de 1806, il se donna beaucoup de petits bals, soit aux
+Tuileries, soit chez les princes; l'empereur y paraissait un moment, et
+avait toujours l'air de s'y ennuyer. Le coucher se faisait comme le
+matin, excepté que c'était alors le service qui était introduit le
+dernier, pour prendre les ordres. L'empereur, pour se déshabiller et se
+mettre au lit, n'avait près de lui que des valets de chambre.</p>
+
+<p>Personne ne couchait dans sa chambre; son mameluk dormait près des
+entrées intérieures. L'aide de camp de jour couchait dans le salon de
+service, la tête appuyée contre la porte. Dans les pièces qui
+précédaient ce salon, veillaient un maréchal des logis de la garde et
+deux valets de pied. On ne rencontrait aucune sentinelle dans
+l'intérieur du palais. Aux Tuileries, il y en avait une sur l'escalier,
+parce que cet escalier est ouvert au public; partout on en voyait aux
+portes extérieures. Bonaparte était fort bien gardé par peu de monde;
+c'était le soin du grand maréchal. La police du palais était très bien
+faite; on savait le nom de toutes les personnes qui y entraient.
+Personne n'y logeait, sauf le grand maréchal, qui était nourri, et dont
+les gens avaient la livrée de l'empereur, et, parmi les domestiques, les
+valets de chambre et les femmes de chambre. La dame d'honneur avait un
+appartement que madame de la Rochefoucauld n'occupa guère. Lors du
+second mariage, Bonaparte voulut que madame de Montebello<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a> y demeurât
+toujours. Du temps de l'impératrice Joséphine, la comtesse d'Arberg et
+sa fille, qu'on avait fait venir de Bruxelles pour être dame du palais,
+furent toujours logées au palais. À Saint-Cloud, tout le service était
+logé. Le grand écuyer demeurait aux écuries, qui étaient où sont celles
+du roi<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. L'intendant et le trésorier étaient logés.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour) </a> La maréchale Lannes.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour) </a> Hôtel de Longueville, sur le Carrousel. Il
+ n'est pas nécessaire de dire que ces écuries et cet hôtel ont
+ été démolis pour les travaux du Louvre. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>L'impératrice Joséphine avait six cent mille francs pour sa dépense
+personnelle. Cette somme était loin de lui suffire; elle faisait
+annuellement beaucoup de dettes. On lui passait cent vingt mille francs
+pour ses aumônes. On ne donna à l'archiduchesse que trois cent mille
+francs, et soixante mille francs pour sa cassette.</p>
+
+<p>La raison de cette différence est que madame Bonaparte devait accorder
+nombre de secours à des parents pauvres qui en réclamaient souvent; et
+que, ayant des relations en France, auxquelles l'archiduchesse était
+étrangère, elle devait dépenser davantage. Madame Bonaparte donnait
+beaucoup; mais, comme elle ne prenait jamais ses présents sur ses
+propres effets, mais qu'elle les achetait toujours, cela augmentait
+infiniment ses dettes.</p>
+
+<p>Malgré la volonté de son mari, elle ne put jamais se soumettre dans son
+intérieur à aucun ordre, ni à aucune étiquette. Il eût voulu qu'aucun
+marchand n'arrivât jusqu'à elle, mais il fut obligé de céder sur cet
+article. Les petits appartements intérieurs en étaient remplis, ainsi
+que d'artistes de toute espèce. Elle avait la manie de se faire peindre,
+et donnait ses portraits à qui en voulait, parents, amis, femmes de
+chambre, marchands même. On lui apportait sans cesse des diamants, des
+bijoux, des châles, des étoffes, des colifichets de toute espèce; elle
+achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps,
+oubliait ce qu'elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa dame
+d'honneur et à sa dame d'atours qu'elles n'eussent point à se mêler de
+sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle
+en avait six ou huit, je crois. Elle se levait à neuf heures; sa
+toilette était fort longue; il y en avait une partie fort secrète, et
+tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa
+personne. Quand tout cela était fini, elle se faisait coiffer,
+enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles. Ses
+chemises, ses jupons étaient brodés, et aussi garnis. Elle changeait de
+chemise et de tout linge trois fois par jour, et ne portait que des bas
+neufs. Tandis qu'elle se coiffait, si nous nous présentions à la porte,
+on nous faisait entrer. Quand elle était peignée, on lui apportait de
+grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes,
+plusieurs chapeaux et plusieurs châles. C'étaient, en été, des robes de
+mousseline ou de percale très brodées et très ornées; en hiver, des
+redingotes d'étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour,
+et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs
+ou de plumes, et des vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de
+ses châles allait de trois à quatre cents; elle en faisait des robes,
+des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait
+constamment un toute la matinée, qu'elle drapait sur ses épaules, avec
+une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Bonaparte, qui trouvait que les
+châles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au
+feu; alors elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu'on
+lui apportait, de quelque prix qu'ils fussent; je lui en ai vu de huit,
+dix et douze mille francs. Au reste, c'était un des grands luxes de
+cette cour. On dédaignait d'y porter ceux qui n'auraient coûté que
+cinquante louis, et on se vantait du prix qu'on avait mis à ceux qu'on y
+montrait<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour) </a> On sait que ces vêtements étaient des châles de
+ cachemire que la campagne d'Égypte, et le goût oriental qui
+ s'en était suivi, avaient mis à la mode. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>J'ai déjà rendu compte de la vie que menait madame Bonaparte: cette vie
+n'a guère varié. Elle n'ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une
+plume, ne travaillait guère, et ne paraissait jamais s'ennuyer. Elle
+n'aimait point le spectacle. L'empereur ne voulait point qu'elle y fût
+chercher, sans lui, des applaudissements; elle ne se promenait que
+lorsqu'elle était à la Malmaison, demeure qu'elle a embellie sans cesse,
+et où elle a dépensé des sommes immenses. Bonaparte s'en irritait,
+querellait; sa femme pleurait, promettait d'être plus rangée, et vivait
+de la même manière; en somme, il fallait bien finir par payer. La
+toilette du soir se passait comme le matin. Tout était toujours d'une
+extrême élégance; rarement nous avons vu reparaître la même robe, les
+mêmes fleurs. Le soir, presque toujours, l'impératrice était coiffée en
+cheveux, avec des fleurs, ou des perles, ou des pierres précieuses.
+Alors ses robes la découvraient beaucoup, et la toilette la plus
+recherchée était celle qui lui allait le mieux. La moindre petite
+assemblée, le moindre bal, lui étaient une occasion de commander une
+parure nouvelle en dépit des nombreux magasins de chiffons dont on
+gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de
+ne se défaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes
+elle a consommées en vêtements de toute espèce. Chez tous les marchands
+de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je
+lui ai vu plusieurs robes de dentelle de quarante, cinquante et même
+cent mille francs. Il est presque incroyable que ce goût de parure, si
+complètement satisfait, ne se soit jamais blasé. Après le divorce, à la
+Malmaison, elle a conservé le même luxe, et elle se parait, même quand
+elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu'on
+lui passât une robe de chambre fort élégante, parce qu'elle pensait que
+l'empereur de Russie viendrait peut-être la voir. Elle a expiré toute
+couverte de rubans et de satin couleur de rose. Ce goût et cette
+habitude ont porté très haut les dépenses que nous devions faire pour
+paraître convenablement autour d'elle<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour) </a> Mesdames Savary et Maret ont dépensé pour leur
+ toilette de cinquante à soixante mille francs par an.</blockquote>
+
+<p>Sa fille était mise aussi avec une grande richesse, c'était le ton de
+cette cour; mais elle avait de l'ordre et de l'économie, et ne
+paraissait pas prendre plaisir à se parer. Madame Murat et la princesse
+Borghèse y mettaient toute leur vanité. Leurs habits de cour coûtaient
+habituellement de dix à quinze mille francs; elles finirent par les
+surcharger de perles fines et même de diamants qui les rendaient sans
+prix.</p>
+
+<p>Avec cet extrême luxe, le goût remarquable qui dirigeait l'impératrice,
+la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait être
+fort brillante. On peut dire qu'à certains jours, elle offrait un coup
+d'oeil qui éblouissait. Les étrangers en furent souvent frappés.</p>
+
+<p>À dater de cette année (1806), l'empereur imagina de donner, de temps à
+autre, de grands concerts dans la salle dite des Maréchaux. Cette salle,
+décorée de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, était éclairée
+d'un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au
+gouvernement, et les personnes présentées. Cela faisait bien, environ,
+de quatre à cinq cents personnes. Après avoir parcouru les salons où se
+tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il était placé
+au fond, l'impératrice à sa gauche, ainsi que les princesses de sa
+famille, dans la plus éclatante parure, sa mère à sa droite, belle
+encore et avec l'air fort noble; ses frères costumés richement, les
+princes étrangers et les grands dignitaires assis. Derrière, les grands
+officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brodés.
+À droite et à gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame
+d'honneur, la dame d'atours, les dames du palais, presque toutes jeunes,
+la plupart jolies et parfaitement mises<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>; ensuite, un nombre infini
+de femmes, étrangères et françaises, toutes mises avec le plus grand
+luxe; derrière ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout:
+ambassadeurs, ministres, maréchaux, sénateurs, généraux, etc. et
+toujours les costumes très brillants. En face du rang impérial se
+plaçaient les musiciens; et, dès que l'empereur était assis, on
+exécutait la meilleure musique, qui, à la vérité, quoiqu'il se fît un
+grand silence, n'était guère écoutée. Quand le concert était fini, au
+milieu de ce carré qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et
+danseuses de l'Opéra, très élégamment vêtus, formaient des ballets
+charmants. Cette partie de la fête amusait tout le monde, même
+l'empereur. M. de Rémusat était chargé d'en régler l'ordonnance, et ce
+n'était pas une petite affaire; car l'empereur était difficile et
+minutieux sur tout.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour) </a> Un habit de cour nous coûtait au moins
+ cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus
+ ordinairement, cet habit était brodé en or ou en argent, et
+ garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en
+ guirlandes, bandeaux et épis.</blockquote>
+
+<p>M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car
+vous êtes chargé d'amuser l'inamusable.» Ce divertissement et le concert
+ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper
+dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l'éclat des
+lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l'argenterie et des
+cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose
+qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées.
+Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne
+doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait
+pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre
+un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le
+craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait
+toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il
+aimait à inspirer.</p>
+
+<p>J'ai parlé tout à l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci
+fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre
+neveux et une nièce qu'elle avait à la Martinique. C'étaient MM. et
+mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la
+jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de
+beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors
+d'état de se marier comme l'eût voulu l'empereur. Il pensa d'abord à
+elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un
+temps, à un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a mariée au fils
+du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort
+désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal
+réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence
+les a séparés d'abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés
+dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et,
+depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de
+*** vit aujourd'hui à Paris très obscurément. L'aîné de ses frères,
+après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir
+de l'honneur d'avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation
+de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de
+son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans
+les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une
+vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce
+philosophique départ.</p>
+
+<p>Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à
+son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d'un
+négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Un
+troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est
+en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait
+avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour) </a> Je crois qu'il a péri dans la campagne de
+ 1814.</blockquote>
+
+<p>Les Beauharnais ont aussi profité de l'élévation de madame Bonaparte, et
+ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait
+marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis
+fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le
+comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des
+romans<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, avait épousé en premières noces mademoiselle de
+Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la
+mort de sa mère, auprès d'une vieille tante religieuse. Le comte de
+Beauharnais, s'étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune
+fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la
+jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors
+quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva
+jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la
+pension de madame Campan, d'où elle sortit en 1806, pour être tout à
+coup adoptée par l'empereur, déclarée princesse impériale, et mariée,
+peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept
+ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaieté, même un peu
+d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli
+teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d'un beau blond.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour) </a> C'était celle sur qui le poète Lebrun fit
+ autrefois cette maligne épigramme:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18" > Églé, belle et poète, a deux petits travers: </p>
+<p class="i14" > Elle fait son visage et ne fait point ses vers. </p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d'elle; mais,
+d'abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d'une
+figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans
+toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stéphanie,
+vive, piquante, éblouie d'ailleurs de son sort, fière de l'adoption de
+l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde,
+avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en
+lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce
+mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on
+voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait
+pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité,
+accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans
+donnaient de la grâce, ne déplut point à l'empereur, et finit par
+l'amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu'il ne l'eût
+fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez
+publiquement amoureux d'elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à
+la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l'égard de
+son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour) </a> Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par
+ lequel l'empereur assignait un rang considérable à cette
+ jeune femme: «Notre intention étant que la princesse
+ Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les
+ prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes,
+ et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où
+ nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite
+ de Sa Majesté l'impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le
+ mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs,
+ voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour
+ la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse
+ bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles,
+ prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable,
+ dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stéphanie
+ Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié
+ qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade,
+ nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de
+ nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir
+ une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver
+ leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les
+ sujets de l'électeur. Les qualités distinguées du prince
+ Charles de Bade, et l'affection particulière qu'il nous a
+ montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr
+ garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir
+ partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas
+ devoir tarder davantage à vous donner connaissance d'une
+ alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Aussitôt que l'empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage,
+la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement
+particulier; elle y reçut les députations des corps de l'État. Dans
+celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la
+situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments
+sans embarras, et répondit à tous fort bien.</p>
+
+<p>Devenue fille du souverain, et d'ailleurs très en faveur, l'empereur
+ordonna qu'elle passât partout immédiatement après l'impératrice,
+prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en
+éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son
+orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en
+riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur,
+déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait. L'impératrice devint
+assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla
+sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si
+elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour
+achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils
+de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des
+entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de
+se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens
+démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula
+point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait
+assez mauvais que le prince de Bade pût s'aviser de se blesser de ce qui
+se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un éclat, et le nombre
+des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue,
+le rendirent plus prudent. D'un autre côté, la jeune fille, qui ne
+voulait que s'amuser, montra plus de résistance qu'on ne l'avait cru
+d'abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son
+mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son
+appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune
+ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son
+mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa
+chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans
+avoir rien obtenu. Il se plaignait à l'impératrice, qui grondait sa
+nièce. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout
+cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout
+de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des
+importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et
+persuadé qu'il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se
+donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au
+départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit
+beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de
+Bade comme une terre d'exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue
+assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise
+intelligence avec son époux. On fut obligé d'envoyer de France des
+négociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y
+avait pour elle à devenir la mère d'un prince, héréditaire à son tour.
+Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui
+témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les
+rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous
+verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années
+plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa
+bonne conduite, vint à bout de regagner l'affection du prince, et de
+jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulièrement
+méconnue<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour) </a> Le prince de Bade est frère de l'impératrice de
+ Russie.</blockquote>
+
+<p>Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait
+quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu'on
+jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première
+année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais
+talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte
+s'intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée
+peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y
+jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se
+trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par
+ne se le permettre qu'à certaines occasions, comme à la fête de
+l'impératrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte
+imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous
+jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde,
+et la Malmaison fut illuminée d'une manière charmante. C'était quelque
+chose d'imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire;
+mais l'empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame
+Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis,
+les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour) </a> Cette représentation pourrait bien avoir été
+ donnée un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins,
+ quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes
+ du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce
+ dont il s'agit, ils l'appelèrent <i>la Colonne de Rosbach</i>. Ils
+ semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Iéna.
+ Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail,
+ transporter leur <i>à-propos</i> de la guerre de 1805 à la
+ campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes
+ n'y regardent de si près. Ce qui est certain, c'est que le
+ rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mère
+ le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces.
+ Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour
+ l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse
+ mémoire de mon père ne lui permettait pas d'oublier, et que
+ je retiens après lui:
+
+<p> <span class="sc">Air</span>: <i>J'ai vu partout dans mes voyages.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Ce qui dans le jour m'intéresse, </p>
+<p class="i14"> La nuit occupe mon repos. </p>
+<p class="i14"> Ainsi donc je rêve sans cesse </p>
+<p class="i14"> À la gloire de mon héros. </p>
+<p class="i14"> Les songes, dit-on, sont des fables, </p>
+<p class="i14"> Mais, quand c'est de lui qu'il s'agit, </p>
+<p class="i14"> J'en fais que l'on trouve incroyables, </p>
+<p class="i14"> Et sa valeur les accomplit. </p>
+</div></div>
+
+<p> On peut trouver dans les Mémoires de Bourrienne des détails
+ sur les représentations de la Malmaison. Le vaudeville était
+ fort à la mode à cette cour. C'était toute la littérature de
+ la jeunesse de beaucoup de personnages du temps.</p>(P. R.)</blockquote>
+
+<p>Il était assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir:
+«L'empereur a ri, l'empereur a applaudi...» et comme nous nous en
+félicitions! Moi, particulièrement, qui ne l'abordais plus qu'avec une
+certaine réserve, je me retrouvai tout à coup dans une meilleure
+position vis-à-vis de lui, par la manière dont j'avais rempli le rôle
+d'une vieille paysanne qui rêvait toujours que son héros ferait des
+choses incroyables, et qui voyait les événements surpasser ce qu'elle
+avait rêvé. Après le spectacle, il me fit quelques compliments; nous
+avions tous joué de coeur, et il semblait un peu ému. Quand il
+m'arrivait de le voir ainsi, saisi comme à l'improviste par une sorte de
+détente et d'attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: «Eh
+bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois à sentir et à penser
+comme un autre.» J'éprouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai
+soulagement; il semblait qu'une espérance nouvelle vînt tout à coup se
+raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement maîtres de nous, et
+par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer!</p>
+
+<p>Peut-être cette réflexion m'est-elle déjà échappée; mais je l'ai faite
+si souvent pendant douze années de ma vie, elle me presse encore
+tellement aujourd'hui, quand j'interroge mes souvenirs, qu'il n'est pas
+extraordinaire qu'elle m'échappe plus d'une fois.</p>
+<a name="c19" id="c19"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<p class="sml"><b>La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les
+maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de
+Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les arts.</b></p>
+
+<p>Avant de reprendre la suite des événements, j'ai envie de m'arrêter un
+peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la
+cour, ou qui occupaient quelque rang distingué dans l'État. Je ne
+pourrais pas cependant prétendre à faire une suite de portraits qui
+eussent des différences bien piquantes. On sait que le despotisme est le
+plus grand des niveleurs. Il impose à la pensée, il détermine les
+actions et les paroles; et, par lui, la règle à laquelle chacun est
+soumis se trouve si bien observée, qu'elle appareille tous les
+extérieurs, et peut-être même quelques-unes des impressions.</p>
+
+<p>Je me souviens que, durant l'hiver de 1814, l'impératrice Marie-Louise
+recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait
+s'informer chez elle des nouvelles de l'armée, dont chacun était
+vivement occupé. Au moment où l'empereur, poursuivant le général
+prussien Blücher du côté de Château-Thierry, laissa à l'armée
+autrichienne le loisir de s'avancer jusque sur Fontainebleau, on se
+crut, à Paris, près de tomber au pouvoir des étrangers. Beaucoup de gens
+s'étaient réunis chez l'impératrice; on s'y interrogeait avec anxiété.
+Vers la fin de la soirée, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des
+Tuileries. Il me conta l'inquiétude dont il venait d'être témoin, et me
+dit ensuite: «Quel homme, madame, que celui qui a amené le comte de
+Montesquiou et le conseiller d'État Boulay (de la Meurthe<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>) à
+éprouver la même inquiétude, et à la témoigner par les mêmes paroles!»
+Il avait trouvé chez l'impératrice ces deux personnes, qui lui avaient
+paru d'une pâleur pareille, et qui redoutaient également les événements
+qu'ils commençaient à prévoir<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour) </a> Le comte de Montesquiou était alors grand
+ chambellan. Boulay (de la Meurthe) avait été membre du côté
+ gauche des Cinq-Cents, et avait imaginé la fameuse loi des
+ <i>suspects</i>.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour) </a> Mon père, relisant dans les derniers temps de
+ sa vie ces Mémoires, qu'il se décidait à publier, a écrit, à
+ propos de cette conversation, la note suivante:
+
+<p> «L'observation de M. de Talleyrand peut bien avoir été faite
+ dans une soirée à une partie de laquelle j'ai assisté. Je
+ n'ai pas entendu l'observation, mais je me rappelle que ma
+ mère nous la redit alors. Elle était même plus développée
+ qu'elle n'est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de
+ 1814 ou plutôt des derniers mois de 1813, par un jour de
+ congé, j'avais été au spectacle, et, en rentrant, je trouvai
+ dans le petit salon de l'entresol de ma mère, place Louis XV,
+ n° 6, elle, mon père, M. Pasquier et M. de Talleyrand.
+ Celui-ci parlait et décrivait, à peu près sans être
+ interrompu, la situation, si déplorable alors, des affaires.
+ Il ne s'interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas
+ signe de me retirer, et j'écoutai avec un vif intérêt. M. de
+ Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et
+ simplicité; il passait en revue tous les pouvoirs et les
+ hommes du moment, concluant que tout était désespéré, mais
+ l'attribuant moins à la situation même, qu'aux dispositions
+ de l'empereur et à celles des gens qui l'entouraient, en
+ montrant que la raison, l'indépendance, le courage et la
+ force de position manquaient presque partout, ou n'étaient
+ réunis chez personne à un degré suffisant pour arrêter
+ l'Empire et son maître, sur le penchant de leur ruine. C'est
+ une des rares occasions que j'ai eues de voir M. de
+ Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m'est
+ arrivée que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-là était la
+ première que j'entendais vraiment parler politique. Cette
+ conversation était, je crois, destinée à M. Pasquier, qui
+ écoutait avec plus de déférence que d'assentiment. Il me
+ semblait qu'il n'était pas fort content, ni du fond où il
+ reconnaissait à regret beaucoup de vrai, ni de l'obligation
+ où il s'était trouvé d'entendre pareille confidence.» (P.
+ R.)</p></blockquote>
+
+<p>Ainsi, à quelques exceptions près, soit que le hasard n'eût point
+rassemblé autour de l'empereur des caractères bien marquants, soit par
+cette uniformité de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver
+dans ma mémoire un grand nombre de particularités purement personnelles
+qui méritent d'être conservées. Les principaux personnages étant à part,
+et suffisamment déterminés parles événements qu'il me reste à raconter,
+je n'ai guère à rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont
+ils étaient revêtus, comme les emplois qui leur furent confiés. C'est
+une dure chose à supporter que le mépris universel de l'humanité dans
+le souverain auquel on est attaché. Il attriste l'esprit, décourage
+l'âme, et force chacun à se renfermer dans les attributions purement
+matérielles d'une charge qui devient un métier. Chacun des hommes qui
+composaient la cour et le gouvernement de l'empereur avait sans doute
+une nature d'esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns
+exerçaient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des
+défauts ou même des vices; mais les uns et les autres n'apparaissaient
+qu'au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps.
+Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien,
+c'étaient les mauvaises parties de la nature humaine qu'on pouvait le
+plus avantageusement découvrir. Il aimait à apercevoir les côtés
+faibles, dont il s'emparait. Là où il ne voyait point de vices, il
+encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur,
+afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il
+aimait assez que Cambacérès, au travers de certaines qualités vraiment
+distinguées, laissât percer un assez sot orgueil, et se donnât la
+réputation d'une sorte de licence de moeurs, qui balançait la justice
+qu'on rendait à ses lumières et à son équité naturelle. Il ne se
+plaignait nullement de la molle immoralité de M. de Talleyrand, de sa
+légère insouciance, du peu de prix qu'il attachait à l'estime publique.
+Il s'égayait sur ce qu'il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel,
+sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif
+d'argent qu'il dévoilait lui-même dans Savary, et de la sécheresse du
+caractère de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouché avait
+été <i>jacobin</i>, et souvent même il disait en souriant: «Aujourd'hui, la
+seule différence, c'est qu'il est un jacobin enrichi; mais c'est tout ce
+qu'il me faut.»</p>
+
+<p>Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou
+moins actifs, et «dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s'ils
+n'avaient une certaine médiocrité d'esprit ou de caractère». Enfin, si
+on s'était senti vraiment supérieur par quelque côté, il eût fallu
+s'efforcer de le dissimuler, et peut-être que, le sentiment du danger
+avertissant chacun, on a généralement affecté des faiblesses ou des
+nullités qu'on n'avait point réellement.</p>
+
+<p>De là l'embarras qu'éprouveront ceux qui écriront des mémoires sur cette
+époque; de là, sans doute, l'accusation, non méritée mais plausible,
+qu'on inventera contre eux, d'un air de malveillance répandu dans leurs
+jugements, d'une complaisance soutenue pour eux-mêmes, et d'une extrême
+sévérité à l'égard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir
+pu découvrir celui de son voisin. La nature humaine n'est pourtant pas
+si viciée, mais elle est généralement un peu faible, et, dans l'état de
+société, son gouvernement seul peut la fortifier.</p>
+
+<p>La maison ecclésiastique de l'empereur était sans influence. On lui
+disait la messe chaque dimanche, et c'était tout. J'ai déjà parlé du
+cardinal Fesch. Vers 1807, nous vîmes paraître à la cour M. de Pradt,
+évêque de Poitiers et, depuis, archevêque de Malines. Il avait de
+l'esprit et de l'intrigue, un langage à la fois verbeux et piquant
+toutefois, passablement de bavardage, de la libéralité dans les
+opinions, une manière trop cynique de les exprimer. Il fut mêlé à
+beaucoup de choses, sans jamais trop réussir à rien. Il enveloppait
+l'empereur lui-même par ses paroles; peut-être donnait-il de bons
+conseils; mais, quand il obtenait d'en être nommé l'exécuteur, tout se
+trouvait gâté. La confiance et l'estime publique reculaient devant lui.</p>
+
+<p>L'abbé de Broglie, évoque de Gand, obtint à bon marché les honneurs de
+la persécution.</p>
+
+<p>L'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, se montra tout aussi ardent à
+préconiser le despotisme qu'on le voit aujourd'hui animé à s'efforcer de
+se tirer de l'inaction où l'a réduit heureusement le gouvernement
+constitutionnel du roi<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour) </a> J'ai parlé ailleurs du cardinal Maury.</blockquote>
+
+<p>Bonaparte se servait du clergé, mais il n'aimait pas les prêtres. Il
+avait contre eux des préventions philosophiques et un peu
+révolutionnaires. Je ne sais s'il était déiste ou athée. Il se moquait
+assez volontiers dans son intimité de ce qui touchait la religion, et
+je crois, d'ailleurs, qu'il donnait trop d'attention à ce qui se passait
+dans ce monde pour s'occuper beaucoup de l'autre. J'oserais dire que
+l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que
+celle de son âme. Il se sentait une certaine aversion contre les dévots,
+et il n'en parlait jamais qu'en les taxant d'hypocrisie. Quand les
+prêtres en Espagne eurent soulevé les peuples contre lui, quand il
+éprouva une résistance honorable de la part des évêques de France, quand
+il vit la cause du pape embrassée par beaucoup de monde, il fut tout à
+fait confondu, et il lui arriva de dire plus d'une fois: «Je croyais les
+hommes plus avancés qu'ils ne le sont réellement.»</p>
+
+<p>La maison militaire de l'empereur était considérable; mais, hors du
+temps de guerre, elle avait auprès de lui des attributions qui prenaient
+une forme civile. Dans le palais des Tuileries, il craignait les
+souvenirs du champ de bataille; il dépaysa toutes les prétentions. Il
+fit des généraux chambellans; plus tard, il les força de ne paraître
+autour de lui qu'en habit de fantaisie brodé et d'échanger leur sabre
+contre une épée de cour. Cette transformation déplut à beaucoup d'entre
+eux, mais il fallut obéir, et, de loup, s'efforcer de devenir berger. Il
+y avait, au reste, une pensée raisonnable dans cette volonté. L'éclat
+des armes eût en quelque sorte assommé les autres classes qu'il fallait
+séduire; les moeurs soldatesques se trouvaient forcément adoucies, et,
+de plus, certains maréchaux récalcitrants perdirent un peu de leurs
+forces, en cherchant à acquérir de belles manières. Ils attrapaient dans
+cet apprentissage une légère teinte de ridicule; Bonaparte y trouvait
+encore son compte.</p>
+
+<p>Je crois pouvoir affirmer que l'empereur n'aimait aucun de ses
+maréchaux. Il disait assez volontiers du mal d'eux, et quelquefois du
+mal assez grave. Il les accusait tous d'une grande avidité, qu'il
+entretenait à dessein par des largesses infinies. Un jour, il les passa
+en revue devant moi; il prononça contre Davout cette espèce d'arrêt dont
+je crois avoir déjà parlé: «Davout est un homme à qui je puis donner de
+la gloire, il ne saura jamais la porter.» En parlant du maréchal Ney:
+«Il y a, disait-il, en lui une disposition ingrate et factieuse. Si je
+devais mourir de la main d'un maréchal, il y a à parier que ce serait
+de la sienne.» Il m'est resté, de ses discours, que Moncey, Brune,
+Bessières, Victor, Oudinot ne lui apparaissaient que comme des hommes
+médiocres, destinés pour toute leur vie à n'être que des soldats titrés;
+Masséna, un homme un peu usé, dont on voyait qu'il avait été jaloux.
+Soult l'inquiétait quelquefois. Habile, rude, orgueilleux, il négociait
+avec son maître, et disputait ses conditions. L'empereur imposait à
+Augereau, qui avait plus de rusticité que de vraie fermeté dans les
+manières. Il connaissait et blessait assez impunément les prétentions
+vaniteuses de Marmont, ainsi que la mauvaise humeur habituelle de
+Macdonald. Lannes avait été son camarade, quelquefois ce maréchal
+voulait s'en souvenir; on le rappelait à l'ordre avec ménagement.
+Bernadotte montrait plus d'esprit que les autres, il se plaignait sans
+cesse, et, à la vérité, il était souvent assez maltraité.</p>
+
+<p>Toutefois la manière dont l'empereur contenait, satisfaisait ou choquait
+impunément des hommes si altiers, si enflés de leur gloire, était fort
+remarquable. D'autres diront avec quelle habileté il sut les employer à
+l'armée, et comme il tira d'eux de nouveaux rayons pour sa gloire en
+s'emparant de la leur, et sachant très réellement se montrer supérieur
+à tous.</p>
+
+<p>Je n'entrerai point dans la nomenclature des chambellans. L'Almanach
+impérial peut me suppléer à cet égard. Ils furent peu à peu portés à un
+nombre considérable. Ils étaient pris dans tous les ordres, dans toutes
+les classes. Les plus assidus, les plus silencieux furent ceux qui
+réussirent le mieux; leur métier était assez pénible et fort ennuyeux.
+Plus on approchait de la personne de l'empereur, plus la vie devenait
+désagréable. Les gens qui n'ont eu de commerce avec lui que par les
+affaires n'ont pas une idée entière de ses inconvénients; il a toujours
+mieux valu avoir à traiter avec son esprit qu'avec son caractère.</p>
+
+<p>Je n'aurai pas non plus beaucoup à conter des femmes de cette époque.
+Bonaparte répétait souvent ces paroles: «Il faut que les femmes ne
+soient rien à ma cour; elles ne m'aimeront point, mais j'y gagnerai du
+repos.» Il tint parole. Nous ornions ses fêtes, c'était à peu près notre
+seul emploi. Cependant, comme la beauté a des droits pour n'être jamais
+oubliée, il me semble que quelques-unes de nos dames du palais méritent
+qu'on les indique ici. Madame de Motteville, dans ses Mémoires,
+s'arrête quelquefois pour signaler les plus belles femmes de son temps.
+Je ne veux pas passer sous silence celles du mien.</p>
+
+<p>À la tête de la maison de l'impératrice se trouvait madame de la
+Rochefoucauld. C'était une petite femme contrefaite, point jolie, mais
+dont le visage ne manquait pas d'agréments. Elle avait de grands yeux
+bleus, ornés de deux sourcils noirs qui lui allaient très bien; de la
+vivacité, de la hardiesse et de l'esprit de conversation; un peu de
+sécheresse, mais, au fond, de la bonté, de l'indépendance et de la
+gaieté dans l'esprit. Elle n'aimait ni ne haïssait personne à la cour,
+vivait bien avec tous, ne regardait sérieusement à rien. Elle pensait
+avoir fait honneur à Bonaparte en entrant dans sa cour, et, à force de
+le dire, elle vint à bout de le persuader, ce qui fit qu'on eut pour
+elle des égards. Elle s'occupait beaucoup du soin de réparer sa fortune,
+qui était fort délabrée; elle obtint plusieurs ambassades pour son mari,
+et maria sa fille au cadet des princes de la maison Borghèse. L'empereur
+trouvait qu'elle manquait de dignité, et il n'avait point tort; mais il
+éprouvait quelque embarras devant elle, parce qu'elle lui répondait
+assez vertement, et qu'il n'avait nulle idée du ton qu'il faut
+conserver avec une femme. L'impératrice la craignait un peu; sa légèreté
+habituelle avait comme une sorte de nuance impérieuse. Elle conserva, au
+milieu de cette cour, une grande fidélité à d'anciens amis qui avaient
+des opinions opposées, si ce n'est aux siennes, du moins à celles qu'on
+devait lui supposer, vu le rang qui la décorait. Elle était belle-fille
+du duc de Liancourt; elle a quitté la cour au moment du divorce; elle
+est morte à Paris, depuis la Restauration.</p>
+
+<p>Madame de la Valette, dame d'atours, était fille du marquis de
+Beauharnais. La petite vérole, qui avait un peu gâté son teint, lui
+laissait encore un visage agréable, quoiqu'il eût peu de mouvement. Sa
+douceur tenait de la nonchalance; une petite pointe de vanité courte la
+préoccupait souvent. Son esprit avait peu d'étendue, sa conduite était
+régulière. Comme dame d'atours, elle n'exerçait aucune fonction, parce
+que madame Bonaparte ne voulait point qu'on se mêlât de ce qui
+concernait sa toilette. En vain, l'empereur voulait exiger que madame de
+la Valette réglât les comptes, ordonnât les dépenses, se mît à la tête
+des achats; il fallait céder sur ce point, et renoncer à apporter de
+l'ordre dans tout cela. Madame de la Valette ne se sentait pas la force
+de défendre, à l'égard de sa tante, les droits de sa place. Elle se
+bornait donc à remplacer madame de la Rochefoucauld, quand la maladie
+éloignait celle-ci de la cour. Tout le monde sait ce que le malheur et
+l'amour conjugal ont développé en elle de courage et d'énergie.</p>
+
+<p>En tête des dames du palais, on mettait madame de Luçay, comme la plus
+ancienne de toutes. En 1806, elle n'était déjà plus de la première
+jeunesse. C'est une douce et simple personne, de même que son mari, qui
+fut préfet du palais. Elle a marié sa fille au fils cadet du comte de
+Ségur, et l'a perdue depuis.</p>
+
+<p>Mon nom arrivait ordinairement après. J'ai envie de me dessiner un peu
+moi-même; je crois que je dirai assez bien la vérité. J'avais
+vingt-trois ans, quand j'arrivai à cette cour. Je n'étais point jolie,
+cependant je ne manquais pas d'agréments. La grande parure m'allait
+bien, mes yeux étaient beaux, mes cheveux noirs, mes dents belles, mon
+nez et mon visage trop forts pour une taille assez agréable, mais un peu
+petite. Je passais à la cour pour une personne d'esprit, c'était
+presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de
+raison; mais il y a beaucoup dans mon âme, et un peu dans ma tête, un
+certain degré de chaleur qui précipite mes paroles et mes actions, et me
+fait faire des fautes qu'une personne, moins raisonnable peut-être, et
+plus froide, éviterait. On se trompa assez souvent sur moi à cette cour.
+J'étais active, on me crut intrigante. J'étais curieuse de connaître les
+personnages importants, on me taxa d'ambition. Je suis trop capable de
+dévouement aux personnes et aux choses qui me paraissent droites, pour
+mériter la première accusation, et ma fidélité à des amis malheureux
+répond à la seconde. Madame Bonaparte se fiait un peu plus à moi qu'à
+une autre, elle m'a compromise; on s'en aperçut assez vite, et personne
+ne m'envia beaucoup l'avantage onéreux de ses confidences. L'empereur,
+qui commença par m'aimer assez, causa plus d'inquiétude. Je ne tirai
+guère parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait,
+et m'inspira de la reconnaissance; je cherchai à lui plaire tant que je
+l'aimai. Dès que je fus détrompée sur son compte, je reculai; la feinte
+est absolument hors de mon caractère.</p>
+
+<p>J'apportai à la cour un trop grand fonds de curiosité. Cette cour me
+paraissait un théâtre si étrange, que je regardais attentivement, et que
+je questionnais pour me rendre compte. On pensa souvent que c'était pour
+agir; dans les palais, on ne croit à aucune action <i>gratis</i>. Le <i>cui
+bono</i> s'y répète sur tous les tons<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour) </a> J'ai connu un homme qui se prononçait toujours
+ très sérieusement, avant de déterminer quelles visites il
+ ferait dans la soirée.</blockquote>
+
+<p>Le mouvement de mon esprit m'a bien aussi exposée quelquefois. Il ne
+manquait cependant pas d'ordre, mais j'étais fort jeune, très naturelle
+parce que j'avais été très heureuse; rien en moi n'était encore assez
+posé; et mes bonnes qualités m'ont quelquefois nui comme mes défauts. Au
+milieu de tout cela, j'ai trouvé des gens qui m'ont aimée et à qui, sous
+quelque régime que je me trouve, je conserverai un tendre souvenir. Un
+peu plus tard, je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes
+affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. De plus,
+ma santé s'altéra; je fus fatiguée de cette vie agitée, dégoûtée de ce
+que j'entrevoyais, désenchantée sur les hommes, éclairée sur les choses.
+Je m'éloignai, heureuse de retrouver dans mon intérieur des sentiments
+et des jouissances qui ne me trompaient point. J'aimais mon mari, ma
+mère, mes enfants, mes amis; je n'eusse point voulu renoncer à la
+douceur de leur commerce; je gardai au travers des devoirs si nombreux
+et si puérils de ma place, une sorte de liberté. Enfin, on s'aperçut
+trop quand j'aimais et quand j'avais cessé d'aimer. C'était la plus
+haute maladresse dont on pût se rendre coupable envers Bonaparte. Ce
+qu'il craignait le plus au monde, c'est que près de lui on exerçât, on
+apportât seulement la faculté de le juger.</p>
+
+<p>Madame de Canisy, née Canisy, petite-nièce de M. de Brienne, ancien
+archevêque de Sens, était parfaitement belle, quand elle parut à cette
+cour. Grande, bien faite, avec des cheveux et des yeux fort noirs, de
+jolies dents, un nez aquilin et régulier, le teint un peu brun et animé,
+sa beauté avait quelque chose d'imposant, même d'un peu altier.</p>
+
+<p>Madame Maret était très belle; son visage régulier était aussi fort
+joli. Elle paraissait vivre en grande intelligence avec son mari. M.
+Maret lui a soufflé une partie de son ambition. J'ai rarement vu une
+vanité plus naïve et plus inquiète. Elle se montrait jalouse de toute
+privauté, ne tolérait la supériorité de rang que chez les princesses.
+Née obscurément, elle ambitionnait les distinctions les plus élevées.
+Quand l'empereur accorda le titre de comtesse à toutes les dames du
+palais, madame Maret fut comme humiliée de cette parité: elle s'entêta à
+ne point porter ce titre, et demeura simplement madame Maret, jusqu'au
+moment où son mari obtint le titre de duc de Bassano. Elle et madame
+Savary furent les femmes les plus élégantes de notre cour. La dépense de
+leur toilette a, dit-on, passé la somme de cinquante mille francs par
+an. Madame Maret ne trouvait point que l'impératrice la distinguât assez
+des autres; elle se ligua souvent avec les Bonapartes contre elle. On la
+craignait et on se défiait d'elle avec assez de raison. Elle redisait
+une foule de choses qui, par son mari, arrivaient à l'empereur et qui
+nuisaient beaucoup. Elle et M. Maret eussent voulu qu'on leur fît une
+véritable cour, et bien des gens se prêtaient à cette fantaisie. Comme
+je me montrai assez loin d'y vouloir consentir, madame Maret me prit en
+éloignement, et elle m'a suscité un assez bon nombre de petites
+traverses.</p>
+
+<p>Qui voulait nuire auprès de Bonaparte était à peu près sûr de réussir.
+Il ne doutait jamais du mal. Il n'aimait point madame Maret, il la
+jugeait trop sévèrement, mais il acceptait cependant tout ce qu'il
+savait lui arriver par elle. Je la crois une des personnes qui auront le
+plus souffert de la chute de ce grand échafaudage impérial qui nous a
+tous, plus ou moins, mis à terre. Pendant le premier séjour du roi à
+Paris, de 1814 à 1815, on a fortement accusé, et avec assez de
+fondement, M. le duc de Bassano d'avoir conservé une correspondance
+secrète avec l'empereur à l'île d'Elbe, et de l'avoir tenu au courant de
+l'état des choses en France; ce qui lui fit croire qu'il pouvait encore
+une fois s'offrir aux Français pour les gouverner. Napoléon revint donc,
+et son arrivée subite croisa et contrecarra la révolution que
+préparaient Fouché et Carnot.</p>
+
+<p>Ceux-ci, forcés d'accepter Bonaparte, le contraignirent pendant les
+Cent-Jours à régner dans le système qu'ils lui imposaient. L'empereur
+voulut reprendre près de lui M. Maret, auquel il avait tant de motifs de
+se fier; mais Fouché et Carnot le repoussèrent vivement, comme un homme
+inutile, et qui ne se montrerait dans les affaires que la créature
+dévouée à son maître. Et ce qui donne une idée de l'état de
+<i>garrottement</i> dans lequel, à cette époque, ces hommes révolutionnaires
+tinrent le lion muselé, c'est que Carnot osa répondre ces paroles à la
+proposition que fit l'empereur d'introduire M. Maret dans le ministère:
+«Non, assurément non; les Français ne veulent point voir <i>deux Blacas</i>
+dans une année,» faisant allusion au comte de Blacas, que le roi avait
+ramené d'Angleterre, et qui avait près de lui tout le crédit d'un
+favori.</p>
+
+<p>À la seconde chute de Bonaparte, M. et madame Maret s'empressèrent de
+quitter Paris. Le mari a été banni, ils se sont retirés à Berlin. Depuis
+quelques mois, madame Maret, de retour à Paris, travaille à obtenir le
+rappel de son mari. Il se pourrait qu'elle l'obtînt de la bonté du
+roi<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour) </a> Écrit au mois de Juin 1819.</blockquote>
+
+<p>La vanité du rang n'était pas, au reste, renfermée dans la seule madame
+Maret. Nous en avons vu la maréchale Ney aussi fortement atteinte. Nièce
+de madame Campan, première femme de chambre de la reine, fille de madame
+Auguié, aussi femme de chambre, assez médiocrement élevée, bonne et
+douce femme, mais un peu enivrée des dignités qui peu à peu la
+décorèrent, elle nous donna bien de temps à autre le spectacle de
+l'étalage d'une foule de prétentions qui, après tout, ne choquaient
+point trop chez elle, parce qu'elles s'appuyaient sur la grande
+réputation militaire de son mari. L'orgueil de celui-ci avait quelque
+chose d'assez rude, et justifiait celui de sa femme, qui l'avait adopté
+comme un bien de communauté. Madame Ney, depuis duchesse d'Elchingen,
+plus tard princesse de la Moskowa, était au fond très bonne personne,
+incapable de dire ou faire mal, peut-être aussi assez peu capable de
+dire ou faire bien, paisible, et jouissant, surtout avec ses inférieurs,
+des vanités de son rang. Elle s'affligea réellement, lors de la
+Restauration, de certains changements de sa situation, du dédain des
+dames de la cour du roi; elle rapportait ses plaintes à son mari, et
+peut-être n'a-t-elle pas peu contribué à l'irriter contre un nouvel état
+de choses qui ne le déplaçait pas précisément, mais qui les exposait à
+de petites humiliations journalières, très indépendantes de la volonté
+royale. Depuis la mort de son mari, elle s'est retirée en Italie avec
+trois ou quatre garçons et une fortune bien moins considérable qu'on ne
+l'eût supposé. Elle avait pris l'habitude d'un extrême luxe: je l'ai vue
+aller aux eaux avec une maison entière, afin d'être servie à son gré: un
+lit, des meubles à elle, une argenterie de voyage faite tout exprès, une
+suite de fourgons, nombre de courriers, disant que la femme d'un
+maréchal de France ne pouvait voyager autrement. Sa maison était une des
+plus somptueusement meublées; elle lui coûta, d'achat et d'ameublement,
+onze cent mille francs. La maréchale Ney était maigre, grande; elle
+avait des traits un peu forts, de beaux yeux, une physionomie douce et
+agréable, une très jolie voix.</p>
+
+<p>Parmi nos belles femmes, on remarquait encore la maréchale Lannes,
+depuis duchesse de Montebello. Son visage a quelque chose de virginal;
+ses traits sont doux et réguliers, son teint d'un blanc charmant. Sage,
+bonne épouse, excellente mère, elle fut toujours froide, assez sèche et
+silencieuse dans le monde. L'empereur la donna pour dame d'honneur à
+l'archiduchesse, qui la prit en passion et qu'elle a gouvernée. Après
+l'avoir accompagnée lors de son retour à Vienne, elle est revenue à
+Paris, où elle vit paisiblement, entièrement occupée de ses enfants.</p>
+
+<p>Le nombre des dames du palais, peu à peu, devint considérable, et, en
+somme, il se trouve très peu à dire sur tant de femmes qui jouèrent
+toutes un si faible rôle. J'ai parlé de mesdames de Montmorency, de
+Mortemart, de Chevreuse. Il ne me resterait qu'à nommer mesdames de
+Talhouet, Lauriston, de Colbert, Marescot, etc., bonnes, douces, simples
+personnes, et d'un extérieur ordinaire, ou qui n'étaient plus jeunes. Il
+en serait de même d'une foule d'Italiennes et de Belges qui venaient
+passer à Paris les deux mois de leur service, et qui se montraient, à
+peu près toutes, silencieuses et dépaysées. En général, on avait assez
+égard à la beauté ou à la jeunesse dans le choix des dames du palais:
+elles étaient toujours mises avec une extrême recherche. Quelques-unes
+vivaient silencieusement et indifféremment dans cette cour, d'autres y
+recevaient des hommages avec plus ou moins de facilité et de plaisir.
+Tout se passait sans bruit, parce que Bonaparte n'aimait que celui qu'il
+faisait. Et encore lui prenait-il, soit pour lui, soit pour les autres,
+certaines fantaisies de pruderie. Il ne se souciait, autour de lui, ni
+des démonstrations de l'amitié, ni des vivacités de la haine. Dans une
+vie si pleine, si ordonnée, si disciplinée, il n'y avait pas beaucoup
+de chances pour l'une ni pour l'autre.</p>
+
+<p>Parmi les personnes dont l'empereur avait composé les <i>maisons</i> de sa
+famille, il se trouvait aussi des femmes distinguées; mais, à la cour,
+elles avaient encore moins d'importance que nous.</p>
+
+<p>Auprès de sa mère, on vivait, je crois, fort ennuyeusement; paisiblement
+et simplement auprès de madame Joseph Bonaparte. Madame Louis Bonaparte
+s'entourait de ses compagnes de pension, et conservait avec elles,
+autant qu'elle le pouvait, la familiarité de leurs jeunes années. Chez
+madame Murat, tout était réglé, même un peu guindé, mais prescrit avec
+ordre et justice. L'opinion publique a cru pouvoir juger légèrement ce
+qui se passait chez la princesse Borghèse; sa conduite jetait un reflet
+fâcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour.</p>
+
+<p>Il ne sera peut-être pas inutile de s'arrêter aussi quelques moments sur
+les personnages distingués dans les lettres et dans les arts, et sur les
+ouvrages qui parurent depuis la fondation du Consulat jusqu'à cette
+année 1806. Parmi les premiers, j'en trouve quatre d'abord dont je puis
+parler avec un peu de détail<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour) </a> Jacques Delille, M. de Chateaubriand, madame de
+ Staël, madame de Genlis.</blockquote>
+
+<p>Jacques Delille, que nous connaissons plus habituellement sous le titre
+de l'abbé de Delille, avait vu s'écouler les plus belles années de sa
+vie dans les temps qui ont précédé notre Révolution. Il unissait à
+l'éclat d'un grand talent les agréments d'un esprit aimable et d'un
+caractère plein de charme. Il acquit dans le monde le titre d'abbé,
+parce qu'autrefois il suffisait pour donner un rang; il l'a quitté
+depuis la Révolution, pour épouser une personne point mal née, médiocre,
+assez peu agréable, mais dont les soins lui étaient devenus nécessaires.
+Accueilli toujours par la meilleure compagnie de Paris, très bien traité
+de la reine Marie-Antoinette, comblé de bontés par Mgr le comte
+d'Artois, il ne connut guère que les douceurs de l'état d'homme de
+lettres. Il fut aimé, fêté, soigné; il avait une grâce et une fine
+naïveté d'esprit tout à fait remarquables. Rien n'était comparable à la
+magie de sa diction; quand il récitait des vers, on se disputait le
+plaisir de l'entendre. Les scènes sanglantes de la Révolution
+effarouchèrent cette âme jeune et douce; il émigra, et reçut partout en
+Europe un accueil qui consola son exil. Cependant, quand Bonaparte eut
+rétabli l'ordre en France, M. Delille désira d'y rentrer, et il vint à
+Paris avec sa femme, déjà âgé, presque aveugle, mais toujours
+parfaitement aimable et chargé de beaux ouvrages qu'il tenait à publier
+dans sa patrie. On le rechercha de nouveau, les gens de lettres se
+pressèrent autour de lui, Bonaparte lui fit faire quelques avances. La
+chaire dans laquelle il professait avec beaucoup de talent les principes
+de la littérature française lui fut rendue, des pensions lui furent
+offertes, comme prix de quelques vers louangeurs. Mais M. Delille,
+voulant conserver la liberté de ses souvenirs, qui l'attachaient
+irrévocablement à la maison de Bourbon, se retira dans un quartier
+écarté, échappa aux caresses et aux offres, et, se livrant exclusivement
+au travail, il répondit à tout par ses vers de <i>l'Homme des champs</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Auguste triomphant pour Virgile fut juste. </p>
+<p class="i14"> J'imitai le poète, imitez donc Auguste, </p>
+<p class="i14"> Et laissez-moi sans nom, sans fortune et sans fers, </p>
+<p class="i14"> Rêver au bruit des eaux, de la lyre et des vers<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>. </p>
+</div></div>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour) </a> Nous eûmes de lui, dans l'espace de quelques
+ années, les traductions de <i>l'Énéide</i> et du <i>Paradis perdu</i>,
+ <i>l'Homme des champs</i>, <i>l'Imagination</i>, quelques autres poèmes
+ encore, et enfin <i>la Pitié</i>, qui ne parut que cartonnée, par
+ ordre de la police.</blockquote>
+
+<p>Si Bonaparte conçut quelque humeur de cette résistance, il ne le
+témoigna point; l'estime et l'affection générale furent l'égide qui
+couvrit toujours l'aimable poète. Il vécut donc paisible et mourut trop
+tôt, puisque, avec les sentiments qu'il a conservés, il n'a pas joui du
+retour des princes qu'il n'avait cessé d'aimer.</p>
+
+<p>Dans le temps que Bonaparte n'était encore que consul, et qu'il
+s'amusait à poursuivre jusqu'aux plus petites évidences, il eut
+fantaisie de se faire voir à M. Delille, espérant peut-être le gagner,
+ou du moins l'éblouir. Madame Bacciochi fut chargée d'inviter le poète à
+passer une soirée chez elle; quelques personnes, parmi lesquelles je me
+trouvais, furent conviées. Le premier consul survint. Il y avait bien
+dans son entrée quelque chose de l'appareil éclatant de Jupiter Tonnant,
+car il était environné d'un grand nombre d'aides de camp qui se
+rangèrent en haie, ne se montrant pas peu surpris de voir leur général
+se déranger, pour faire des frais auprès de ce chétif vieillard, vêtu
+d'un habit noir, et que, je crois, ils effrayaient un peu. Bonaparte,
+par contenance, se plaça à une table de jeu, où il me fit appeler.
+J'étais dans ce salon la seule femme dont le nom ne fût point inconnu à
+M. Delille, et je compris que Bonaparte m'avait choisie comme le lien
+entre le temps du poète et celui du consul. Je m'efforçai d'établir une
+sorte de relation; Bonaparte consentit à ce que la conversation fût
+littéraire, et d'abord notre poète ne parut point insensible aux
+prévenances d'un tel personnage. Tous deux s'animèrent, mais chacun à sa
+manière; je remarquai bientôt que ni l'un ni l'autre ne parvenaient à
+produire l'effet réciproque auquel ils prétendaient tous deux. Bonaparte
+aimait à parler, M. Delille était un peu bavard et fort conteur; ils
+s'interrompaient mutuellement, ils ne s'écoutaient point, leurs discours
+se choquaient au lieu de se répondre; ils étaient habitués tous deux à
+être loués; ils se sentirent avertis promptement qu'ils ne gagneraient
+rien l'un sur l'autre, et finirent par se séparer assez fatigués, et
+peut être mécontents.</p>
+
+<p>Après cette soirée, M. Delille disait que la conversation du consul
+sentait <i>la poudre à canon</i>; Bonaparte trouvait que le vieux poète
+<i>radotait l'esprit</i>.</p>
+
+<p>Je ne sais pas bien les particularités de la jeunesse de M. de
+Chateaubriand. Ayant émigré avec sa famille, il connut en Angleterre M.
+de Fontanes, qui vit ses premiers manuscrits, et le fortifia dans
+l'intention d'écrire. À son retour en France, il reprit ses relations
+avec lui, et je crois bien qu'il fut présenté au premier consul par M.
+de Fontanes. Ayant publié <i>le Génie du christianisme</i>, lors du concordat
+de 1801, il crut devoir dédier son ouvrage au <i>restaurateur de la
+religion</i>. Il était peu riche; ses goûts, la nature un peu désordonnée
+de son caractère, un fonds d'ambition assez fort, quoique vague, une
+excessive vanité lui inspirèrent le désir et le besoin de se rattacher à
+quelque chose. Je ne sais pas bien sous quel titre il fut employé dans
+une légation à Rome. Il s'y conduisit toutefois imprudemment; il blessa
+Bonaparte. L'humeur qu'il lui causa, jointe à l'indignation qu'il
+éprouva de la mort de M. le duc d'Enghien, les brouillèrent
+complètement. M. de Chateaubriand, de retour à Paris, se vit entouré de
+femmes qui le saluèrent et l'exaltèrent comme une victime; il embrassa
+assez vivement le système d'opinion qu'il a suivi depuis; il n'était ni
+dans son goût, ni dans son talent, d'échapper au monde et de se faire
+oublier. Devenu un objet de surveillance, il en tira vanité. Ceux qui
+prétendent le connaître intimement disent que si Bonaparte, au lieu de
+le poursuivre, avait paru vouloir rendre plus de justice à son mérite,
+il l'eût depuis, et toujours, séduit facilement. L'écrivain n'eût point
+été insensible à des louanges venues de si haut. Je rapporte cette
+opinion, sans assurer qu'elle soit fondée; je sais bien qu'elle était
+celle de l'empereur, qui disait assez volontiers: «Mon embarras n'est
+point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il
+s'estime.» Quoi qu'il en soit, il se tint à part, et ne fréquenta que
+les cercles d'opposition. Son voyage en terre sainte le fit oublier
+pendant quelque temps; il reparut tout à coup, et publia <i>les Martyrs</i>.
+Les idées religieuses qu'on retrouvait à chaque page de ses ouvrages,
+ornées du coloris de son brillant talent, firent de ses admirateurs
+comme une secte, et lui suscitèrent des ennemis parmi les écrivains
+philosophiques. Les journaux le louèrent et l'attaquèrent; il s'établit
+sur lui une sorte de controverse, quelquefois assez amère, que
+l'empereur favorisa, «parce que, disait-il, cette controverse occupe la
+belle société».</p>
+
+<p>À l'époque où <i>les Martyrs</i> parurent, une manière de conspiration
+royaliste éclata en Bretagne.</p>
+
+<p>Un des cousins de M. de Chateaubriand, convaincu d'y avoir trempé, fut
+conduit à Paris, jugé et condamné à mort. J'étais liée avec des amis
+intimes de M. de Chateaubriand; ils me l'amenèrent, et m'engagèrent, de
+concert avec lui, à solliciter, par le moyen de l'impératrice, la grâce
+de son parent. Je lui demandai de me donner une lettre pour l'empereur;
+il s'y refusa, en me montrant une grande répugnance, mais il consentit à
+écrire à madame Bonaparte. Il me donna, en même temps, un exemplaire des
+<i>Martyrs</i>, espérant que Bonaparte parcourrait le livre et s'adoucirait
+en faveur de l'auteur. Comme je n'étais pas sûre que ce motif suffît
+pour apaiser l'empereur, je répondis à M. de Chateaubriand que je lui
+conseillais d'essayer de plusieurs moyens à la fois. «Vous êtes parent,
+lui dis-je, de M. de Malesherbes; c'est un nom qu'on peut prononcer
+devant qui que ce soit avec la certitude d'obtenir égard et respect<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.
+Essayons de le faire valoir, et appuyez-vous sur lui en écrivant à
+l'impératrice.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour) </a> Bonaparte a rendu à madame de Montboissier,
+ émigrée rentrée, une partie de ses biens, par la raison
+ qu'elle était fille de M. de Malesherbes.</blockquote>
+
+<p>M. de Chateaubriand me causa une vive surprise en repoussant ce conseil.
+Il me laissa entrevoir que son amour-propre serait blessé s'il
+n'obtenait pas personnellement ce qu'il demandait. Son orgueil d'auteur
+l'emportait visiblement sur le reste, et voulait arriver jusqu'à
+l'empereur. Il n'écrivit donc pas précisément ce que j'aurais voulu; je
+ne laissai pas de porter sa lettre. Je l'appuyai de mon mieux, je parlai
+même à l'empereur, et je saisis un bon moment pour lui lire quelques
+pages des <i>Martyrs</i>; enfin je rappelai M. de Malesherbes.</p>
+
+<p>«Vous êtes un avocat qui ne manque point d'habileté,» me dit l'empereur,
+«mais vous savez mal toute cette affaire. J'ai besoin de faire un
+exemple en Bretagne; il tombera sur un homme assez peu intéressant; car
+le parent de M. de Chateaubriand a une médiocre réputation. Je sais, à
+n'en pouvoir douter, qu'au fond son cousin ne s'en soucie guère, et ce
+qui me le prouve même, c'est la nature des démarches qu'il vous fait
+faire. Il a l'enfantillage de ne point m'écrire, à moi; sa lettre à
+l'impératrice est sèche et un peu hautaine; il voudrait m'imposer
+l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de <i>ma politique</i>,
+et, en conscience, cela ne doit point l'humilier. J'ai besoin de faire
+un exemple en Bretagne, pour éviter une foule de petites persécutions
+politiques. Ceci donnera à M. de Chateaubriand l'occasion d'écrire
+quelques pages pathétiques qu'il lira dans le faubourg Saint-Germain.
+Les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera.»</p>
+
+<p>Il était impossible d'ébranler une volonté exprimée d'une manière qui
+vous déjouait ainsi. Tout ce que l'impératrice et moi nous tentâmes fut
+inutile, et la condamnation fut exécutée. Le jour même, je reçus un
+petit billet de M. de Chateaubriand, qui, malgré moi, me rappela les
+paroles de Bonaparte. Il m'écrivait qu'il avait cru devoir assister à la
+mort de son parent, et qu'il avait frissonné en voyant des chiens se
+désaltérer, après, dans son sang. Tout le billet était écrit sur ce ton.
+J'étais émue, il me glaça; je ne sais si c'est moi ou lui qu'il faut
+accuser. Peu de jours après, M. de Chateaubriand, en grand deuil, ne
+paraissait point fort affligé, mais son irritation contre l'empereur
+s'était fortement accrue.</p>
+
+<p>Cet événement me mit en relation avec lui. Ses ouvrages me plaisaient,
+sa présence troubla mon goût pour eux. Il était, et il est encore, fort
+gâté par une partie de la société, surtout par les femmes. Il impose à
+qui le fréquente un assez grand embarras, parce qu'on voit promptement
+qu'on n'a rien à lui apprendre sur ce qu'il vaut. Partout il prend la
+première place, s'y trouve à l'aise, et alors devient assez aimable.
+Mais ses paroles, qui annoncent une imagination vive, découvrent en même
+temps un fonds de sécheresse de coeur, et une personnalité peu ou point
+dissimulée. Ses ouvrages sont religieux, ses paroles n'indiquent pas
+toujours de saintes convictions. Il est sérieux quand il écrit; il
+manque de gravité dans son attitude. Sa figure est belle, sa taille un
+peu contrefaite, et il est minutieux et affecté dans sa toilette. Il
+paraîtrait que ce qu'il aime le mieux de l'amour, c'est ce qu'on appelle
+communément <i>les bonnes fortunes</i>. L'évidence est ce qu'il préfère à
+tout, il a des adeptes plutôt que des amis; enfin j'ai conclu de tout ce
+que j'ai vu qu'il valait mieux le lire que le connaître. Plus tard, je
+raconterai ce qui lui arriva au sujet des prix décennaux.</p>
+
+<p>J'ai à peine vu madame de Staël, mais j'ai été entourée de personnes qui
+l'ont beaucoup connue. Ma mère et quelques-unes de mes parentes la
+fréquentèrent dans sa jeunesse, et m'ont souvent raconté que, dès ses
+premières années, elle annonça un caractère qui devait la placer en
+dehors de presque toutes les habitudes sociales. À l'âge de quinze ans,
+son esprit dévorait déjà les lectures les plus abstraites, les ouvrages
+les plus passionnés. Le fameux Franclieu de Genève, la trouvant un jour
+avec un volume de J.-J. Rousseau dans les mains, et entourée de livres
+de tout genre, dit à sa mère, madame Necker: «Prenez-y garde, vous
+rendrez votre fille folle, ou imbécile.» Ce jugement sévère ne se
+réalisa sur aucun des deux points; on peut dire cependant qu'il y a bien
+eu quelque sorte d'égarement de l'esprit dans la manière dont madame de
+Staël a entendu son métier de femme au milieu du monde. Entourée chez
+son père d'un cercle composé de ce que la ville offrait d'hommes
+célèbres dans tous les genres, excitée par les conversations qu'elle
+entendait, et par sa propre nature, ses facultés intellectuelles se
+développèrent à l'excès peut-être. Elle prit le goût de cette brillante
+controverse qu'elle a tant pratiquée depuis, et où elle se montra si
+piquante et si distinguée. C'était une personne animée jusqu'à
+l'agitation, parfaitement vraie et naturelle, qui sentait avec force et
+exprimait avec feu. Tourmentée par une imagination qui la consumait,
+trop ardente à l'éclat et au succès, gênée par les lois de la société
+qui contiennent les femmes dans un cercle borné, elle brava tout,
+surmonta tout, et souffrit beaucoup de cette lutte orageuse entre le
+démon qui la poussait, et les convenances qui ne purent la retenir.</p>
+
+<p>Elle eut le malheur d'être excessivement laide et de s'en affliger, car
+il semblait qu'elle portât au dedans d'elle le besoin de tous les
+succès. Avec un visage passable, peut-être eût-elle été plus heureuse,
+parce qu'elle eût été plus calme. Il y avait dans son âme trop
+d'habitudes passionnées pour qu'elle n'ait pas beaucoup aimé, trop
+d'imagination dans son esprit pour qu'elle n'ait pas cru souvent qu'elle
+aimait. La célébrité qu'elle acquit lui attira des hommages, sa vanité
+s'en réjouit. Quoiqu'elle eût un grand fonds de bonté, elle a excité la
+haine et l'envie; elle effrayait les femmes, elle blessait une foule
+d'hommes auxquels elle se croyait supérieure. Cependant quelques amis
+lui sont demeurés fidèles, et son dévouement, à elle, était toujours
+complet.</p>
+
+<p>Quand Bonaparte parvint au consulat, on sait quelle célébrité madame de
+Staël avait déjà acquise par ses opinions, sa conduite et ses ouvrages.
+Un personnage tel que Bonaparte excita la curiosité, et d'abord un peu
+l'enthousiasme, d'une femme si éveillée sur tout ce qui était
+remarquable. Elle se passionna pour lui, le chercha, le poursuivit
+partout. Elle crut que le concours heureux de tant de qualités
+distinguées, de tant de circonstances favorables, devaient chez lui
+tourner au profit de la liberté, son idole favorite; mais elle
+effaroucha promptement Bonaparte, qui ne voulait être ni observé ni
+deviné. Madame de Staël, après l'avoir inquiété, lui déplut. Il reçut
+ses avances froidement; il la déconcerta par des paroles fermes et
+quelquefois sèches. Il blessa quelques-unes de ses opinions; une sorte
+de défiance s'établit entre eux, et, comme ils étaient tous deux
+passionnés, cette défiance ne tarda point à se changer en haine.</p>
+
+<p>À Paris, madame de Staël recevait beaucoup de monde, on traitait chez
+elle avec liberté toutes les questions politiques. Louis Bonaparte, fort
+jeune, la visitait quelquefois, et prenait plaisir à sa conversation;
+son frère s'en inquiéta, lui défendit cette société, et le fit
+surveiller. On y voyait des gens de lettres, des publicistes, des hommes
+de la Révolution, des grands seigneurs. «Cette femme, disait le premier
+consul, apprend à penser à ceux qui ne s'en aviseraient point, ou qui
+l'avaient oublié.» Et cela était assez vrai. La publication de certains
+ouvrages de M. Necker acheva de l'irriter; il la bannit de France, et se
+fit un tort réel par cet acte de persécution si arbitraire. Bien plus,
+comme rien n'échauffe comme une première injustice, il poursuivit même
+les personnes qui crurent devoir lui rendre des soins dans son exil. Ses
+ouvrages, à l'exception de ses romans, furent tronqués en paraissant en
+France; tous les journaux eurent l'ordre d'en dire du mal; on s'acharna
+sur elle sans aucune générosité. Tandis qu'elle était repoussée de son
+pays, les étrangers l'accueillaient avec distinction. Son talent se
+fortifia des traverses de sa vie, et parvint à un degré d'élévation que
+beaucoup d'hommes lui auraient envié. Si madame de Staël avait su
+réunir à la bonté de son coeur, à l'éclat, je dirais presque de son
+génie, les avantages d'une vie tranquille, elle eût évité la plupart de
+ses malheurs, et saisi de son vivant le rang distingué qu'on ne pourra
+lui refuser longtemps parmi les écrivains de son siècle. Il y a dans ses
+ouvrages des aperçus élevés, forts et utiles, une chaleur qui vient de
+l'âme, une vivacité d'imagination quelquefois excessive; elle manque de
+clarté et de goût. En lisant ses écrits, on voit qu'ils sont les
+résultats d'une nature agitée que l'ordre et la régularité fatiguaient
+un peu. Sa vie ne fut point précisément celle d'une femme, et ne pouvait
+pas être celle d'un homme; le repos lui a manqué; c'est une privation
+sans remède pour le bonheur, et même pour le talent.</p>
+
+<p>Après la première Restauration, madame de Staël est rentrée en France,
+au comble de la joie de se retrouver dans sa patrie, et d'y apercevoir
+l'aurore du régime constitutionnel qu'elle avait tant souhaité. Le
+retour de Bonaparte la frappa de terreur. Elle se vit errante encore une
+fois, mais son exil ne dura que <i>cent jours</i>. Elle reparut avec le roi;
+elle était heureuse, elle venait de marier sa fille au duc de Broglie,
+qui unit à la considération de son nom celle que doit obtenir un esprit
+sage et distingué; la libération de la France la satisfaisait; ses amis
+l'entouraient, le monde se pressait autour d'elle. Ce fut à ce moment
+que la mort la frappa, à l'âge de cinquante ans<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. Le dernier ouvrage
+qu'elle n'avait point terminé, et qu'on a publié depuis sa mort, la fait
+connaître entièrement<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>. Cet ouvrage peint de même aussi le temps où
+elle a vécu, et donne une idée nette et juste du siècle qui l'a
+enfantée, qui pouvait seul la produire, et dont elle n'est pas un des
+moindres résultats.</p>
+
+<p>J'ai quelquefois entendu Bonaparte parler de madame de Staël. La haine
+qu'il lui portait était bien un peu fondée sur cette sorte de jalousie
+que lui inspiraient toutes les supériorités dont il ne pouvait se rendre
+le maître, et ses discours étaient souvent d'une amertume qui la
+grandissait malgré lui, en le rapetissant lui-même pour ceux qui
+l'écoutaient dans la plénitude de leur raison.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour) </a> En 1817.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour) </a> <i>Considérations sur la Révolution française</i> (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Tandis que madame de Staël pouvait se plaindre si justement des
+poursuites dont elle fut l'objet, il est une autre femme assurément très
+inférieure, et moins célèbre, qui n'eut qu'à se louer de la protection
+que l'empereur lui accorda. Ce fut madame de Genlis. À la vérité, il ne
+trouva chez elle ni talent ni opinions qui lui fussent contraires. Elle
+avait aimé et exalté la Révolution; elle sut profiter de toutes ses
+libertés. Devenue vieille, un peu prude et dévote, elle s'attacha à
+l'ordre, et manifesta par cette raison, ou sous ce prétexte, une
+profonde admiration pour Bonaparte. Il en fut flatté; il lui donna une
+pension, et l'autorisa à une sorte de correspondance avec lui, dans
+laquelle elle l'avertissait de ce qu'elle lui croyait utile, et lui
+apprenait de l'ancien régime ce qu'il voulait savoir. Elle aimait et
+protégeait M. Fiévée, alors fort jeune écrivain; elle le fit entrer dans
+cette correspondance, et ce fut ainsi qu'il s'établit entre lui et
+Bonaparte cette sorte de relation dont il s'est vanté depuis. Tout en
+tirant parti des admirations de madame de Genlis, Bonaparte la jugeait
+assez bien. Il s'exprima une fois sur elle, devant moi, d'une manière
+fort piquante, en disant à propos de cette espèce de pruderie qui se
+fait remarquer dans tous ses ouvrages: «Quand madame de Genlis veut
+définir la vertu, elle en parle toujours comme d'une découverte.»</p>
+
+<p>La Restauration n'a point rétabli de relations entre madame de Genlis et
+la maison d'Orléans. M. le duc d'Orléans n'a voulu la voir qu'une fois.
+Il s'est contenté de lui continuer la pension de l'empereur.</p>
+
+<p>Ces deux femmes ne furent pas les seules qui publièrent des ouvrages
+sous le règne de Bonaparte. J'en pourrais citer quelques-unes, à la tête
+desquelles il faudrait mettre madame Cottin, si distinguée par la
+chaleur d'une imagination passionnée qui se communiquait à son style;
+madame de Flahault, qui épousa, au commencement de ce siècle, M. de
+Souza, alors ambassadeur du Portugal, et qui a composé de jolis romans.
+Il en est d'autres encore dont on trouvera les noms dans tous les
+journaux du temps. Les romans se sont multipliés en France depuis trente
+ans, et, par leur lecture seule, on peut assez bien saisir la marche
+qu'a suivie l'esprit français depuis la Révolution. Le désordre des
+premières années de cette révolution détournèrent d'abord l'esprit de
+foules ces jouissances auxquelles il ne prend intérêt que lorsqu'il est
+en repos. La jeunesse manqua communément d'éducation, les dissidences
+des partis détruisirent l'opinion publique. Dans le moment où ce grand
+régulateur avait entièrement disparu, la médiocrité put se montrer sans
+inquiétude; on risqua toute espèce d'essais en littérature, et les
+conceptions de l'imagination, toujours plus faciles à proportion
+qu'elles sont plus bizarres, se publièrent très impunément. Les âmes,
+échauffées par les événements, se livraient à une exaltation qu'on
+retrouvait surtout dans l'invention des fables et dans le style de nos
+romans. La liberté, qui manquait aux hommes, peut seule développer, avec
+grandeur et profit pour le génie, les émotions que nos grands orages
+politiques leur avaient fait éprouver. Mais, dans tout les temps, sous
+tous les règnes, les femmes peuvent parler et écrire sur l'amour, et
+chez elles la disposition générale tourna au profit des ouvrages de ce
+genre. Ce n'était plus l'élégance régulière de madame de la Fayette, la
+recherche spirituelle et fine de madame Riccoboni; on ne s'amusa plus à
+décrire les usages des cours, les habitudes d'un état de société à peu
+près détruit; mais on représenta des scènes fortes, des sentiments
+passionnés, la nature humaine aux prises avec des situations un peu
+désordonnées. On dévoila souvent le coeur dans ces fables animées, et
+quelques hommes même, pour donner le change à leurs sensations actives
+et contenues, se livrèrent aussi à ce genre de composition.</p>
+
+<p>Au reste, il y a quelque chose de vrai et de naturel dans le ton des
+ouvrages publiés depuis l'époque dont nous parlons, et, même dans les
+romans, l'exaltation a plutôt trop de force que d'affectation. Du moins,
+elle n'est point, en général, déviée par un goût faux. L'égarement de
+notre Révolution a ébranlé la société française; plus tard cette société
+n'a pu se reformer sur les mêmes errements. Chacun des individus qui la
+composaient s'est non seulement déplacé, mais a même entièrement changé.
+Les usages purement de convention ont à peu près disparu, et les
+relations, les discours, les écrits, les tableaux se sont ressentis de
+cette différence. On a donc cherché des émotions plus fortes et plus
+vraies, parce que le malheur développe l'habitude des sensations
+profondes. Bonaparte ne fit rien reculer, mais il comprima. Le retour
+d'un ordre régulier dans le gouvernement ramena celui de ce que M. de
+Fontanes appelait <i>les bonnes lettres</i>. On sentit que le bon goût, la
+décence, la mesure devaient entrer pour quelque France, les modèles
+passés dont on cherchait à ne point s'écarter, firent que tout ce qu'on
+produisit fut en général marqué au coin de l'élégance et de la
+correction. Tous ceux qui se mêlaient d'écrire écrivaient à peu près
+bien; mais on se tenait dans une prudente médiocrité, car c'est toujours
+la force de la pensée qui fait la première qualité du génie, et, quand
+la pensée se trouve restreinte, on se borne à perfectionner la
+rédaction. On mit donc <i>toute sa conscience</i> à faire le mieux possible
+ce qui était permis; de là cette teinte uniforme qui me semble répandue
+sur la plupart des ouvrages du commencement de ce siècle. Mais,
+aujourd'hui, la liberté qu'on vient d'obtenir pouvant s'étendre sur tous
+les points à la fois, ces mêmes progrès de rédaction ne seront point
+inutiles, et nous avons légué à nos enfants des habitudes de
+perfectionnement d'exécution, dont l'essor du génie s'enrichira à son
+tour.</p>
+
+<p>J'ai dit toutefois que, la force nous étant défendue, du moins le
+naturel nous resta, et, en effet, on le retrouve dans la plupart des
+productions littéraires de notre temps. Le théâtre, qui craignit de
+représenter les vices ou les ridicules de chaque classe parce que toutes
+les classes étaient recréées nouvellement par Bonaparte et qu'il
+fallait partout respecter son ouvrage, se débarrassa de l'afféterie des
+temps qui avaient précédé la Révolution. À la tête de nos auteurs
+comiques, il faut placer Picard, qui souvent, avec originalité et
+gaieté, a donné l'idée des moeurs et des usages de Paris sous le
+gouvernement du Directoire; après lui, Duval et quelques auteurs de
+jolis opéras-comiques. Nous avons vu naître et mourir des poètes
+distingués: Legouvé, qui avait débuté par <i>la Mort d'Abel</i>, qui fit,
+depuis <i>la Mort d'Henri IV</i>, et composa de jolies poésies fugitives;
+Arnault, auteur de <i>Marius à Minturnes</i>; Raynouard, qui eut un grand
+succès dans <i>les Templiers</i>; Lemercier, qui débuta par <i>Agamemnon</i>, le
+meilleur de ses ouvrages; Chénier, dont le talent porta une empreinte
+trop révolutionnaire, mais qui montra quelque connaissance du tragique.</p>
+
+<p>Viennent ensuite une foule de poètes<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>, tous plus ou moins élèves de
+M. Delille, et qui, ayant appris de lui la facilité de rimer élégamment,
+célébrèrent les charmes de la campagne, des plaisirs simples et du
+repos, au bruit du canon que Bonaparte faisait résonner d'un bout à
+l'autre de l'Europe. Je ne m'engagerai point dans une longue
+nomenclature qu'on pourra trouver partout. Il se fit de bonnes
+traductions. On écrivit peu d'histoires; les temps étaient arrivés où il
+eût fallu les tracer fortement, et personne ne s'en fût avisé. On était
+heureusement dégoûté de ce ton léger et moqueur de la philosophie du
+dernier siècle, qui, renversant toutes les croyances à l'aide du
+ridicule, parvint à flétrir les choses les plus sérieuses de la vie, et
+fit un dogme intolérant et railleur de l'irréligion. L'expérience du
+malheur commençait à repousser l'impiété; l'esprit des hommes se sentait
+attiré vers une meilleure route; il l'a toujours suivie, quoique un peu
+lentement<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour) </a> Tels que Esménard, Parseval-Grandmaison, Luce
+ de Lancival, Campenon, Michaud, etc.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour) </a> Voici ce que pensait mon père de ce chapitre
+ d'histoire littéraire: «Les jugements de ma mère sur la
+ littérature et sur les arts pourront paraître un peu
+ incohérents. C'est, en effet, sous ce rapport qu'il lui
+ restait le plus de ce que j'oserais appeler <i>les préjugés</i> de
+ son éducation. Elle avait une admiration de parti pris pour
+ Louis XIV, avec des aspirations politiques qui seraient
+ insensées, si le gouvernement de Louis XIV était le modèle du
+ gouvernement. De même, elle s'était attachée à la régularité
+ un peu froide et factice de la littérature de ce règne, au
+ point d'en faire le signe et le caractère de la beauté; et
+ cependant, ce qu'elle aimait le mieux quand sa conscience
+ classique n'était pas avertie, c'étaient les choses fortes et
+ vives, naturelles et inattendues. Elle avait, toute jeune,
+ préféré Rousseau à tout. Dès qu'elle eut entrevu la lumière
+ politique, elle s'enthousiasma pour madame de Staël; les
+ nouveautés de Chateaubriand l'avaient séduite. Elle a vu
+ poindre l'aurore du mouvement romantique; elle était
+ passionnée pour les romans de Walter Scott, pour la
+ <i>Parisina</i> et le <i>Childe Harold</i> de Byron, et pour les
+ tragédies de Schiller. Cependant elle paraît penser que la
+ littérature du temps de la Révolution a été désordonnée,
+ applaudir au retour, aux progrès, sous l'Empire, des formes
+ du style correct et de la composition décente, et croire
+ foncièrement, comme tout son temps au reste, qu'elle avait
+ assisté à une renaissance des arts du meilleur aloi.
+
+<p> »Ce qu'elle dit de Chateaubriand est un peu sec. Elle ne
+ parle pas assez du goût qu'elle avait pour son talent et qui
+ était assez vif. Il est vrai que son rôle et ses écrits, de
+ 1815 à 1820, lui déplurent beaucoup, et, comme son caractère
+ ne lui avait jamais agréé, elle se laissait aller à quelque
+ sévérité à son égard. Elle l'avait attiré chez elle, de loin
+ en loin, sous l'Empire. Elle aimait qu'il eût l'air de
+ l'apprécier. Il est cependant vrai que sa manière <i>sèche et
+ pincée</i> ne lui allait pas; et cette manière, il ne la
+ quittait que pour prendre un certain laisser aller moqueur et
+ dégoûté, insouciant, voltairien, qu'il n'eut jamais avec
+ elle, et qui ne lui aurait pas convenu davantage. C'est sous
+ ce dernier aspect de <i>sans façon</i> et d'artiste un peu
+ débraillé que le présentait une partie de la société qui
+ l'avait assez connu, et notamment Molé, qui avait eu avec lui
+ quelque camaraderie. Dans ce qu'on pourrait appeler <i>la
+ société du faubourg Saint-Honoré</i>, on jugeait Chateaubriand
+ sévèrement. Ma mère avait vécu loin de madame de Staël; elle
+ avait contre elle les préventions de son éducation et de sa
+ société. Elle n'en entendit guère parler à gens qui l'eussent
+ connue qu'à M. de Talleyrand, qui s'en moquait, et qui était
+ mal pour elle. Comme nos impressions sont beaucoup moins
+ indépendantes de nos opinions qu'il ne le faudrait, celles de
+ ma mère l'empêchèrent d'abord de sentir aussi vivement
+ l'esprit et le talent de madame de Staël qu'elle ne l'aurait
+ dû avec sa propre nature. Ce n'est pas qu'elle n'aimât
+ <i>Corinne</i> et <i>Delphine</i>; mais elle craignait de les aimer, et
+ ce n'était jamais qu'avec des scrupules et des restrictions
+ qu'on se laissait aller, du temps de sa jeunesse, à
+ l'admiration d'ouvrages où l'on croyait entrevoir quelque
+ influence de la philosophie ou de la Révolution. Tout cela
+ était fort changé en 1818. Il y a cependant des traces
+ marquées de l'ancienne manière dont ma mère la jugeait dans
+ ce qu'elle dit ici de sa personne, et même de ses écrits. Je
+ ne puis m'empêcher de sourire un peu quand je la vois donner
+ le <i>repos</i> comme une des conditions du talent. C'est bien là
+ une idée du <span class="sc">xvii</span>e siècle, ou plutôt de la manière dont les
+ rhéteurs du temps nous faisaient juger le <span class="sc">xvii</span>e siècle.»</p>(P.
+ R.)</blockquote>
+
+<p>Les arts, qui n'ont pas tant besoin de liberté que les lettres, n'ont
+pas cessé de faire des progrès. Mais j'ai déjà dit ailleurs qu'ils ont
+eu pourtant leur part de la gêne générale. Parmi nos plus fameux
+peintres, on a compté David, qui malheureusement flétrit sa réputation
+en se livrant aux plus dégoûtants égarements de l'enivrement
+révolutionnaire. Après avoir refusé en 1792 de peindre Louis XVI, parce
+que, disait-il, il ne voulait point que son pinceau retraçât les traits
+d'un tyran, il se soumit de fort bonne grâce devant Bonaparte, et le
+représenta sous toutes les formes. Viennent ensuite: Gérard, qui a l'ait
+tant de portraits historiques, une immortelle <i>Bataille d'Austerlitz</i>,
+et tout à l'heure une <i>Entrée de Henri IV à Paris</i>, qui a remué toutes
+les émotions vraiment françaises; Girodet, si recommandable par la
+pureté de son dessin et la hardiesse de ses conceptions; Gros, peintre
+éminemment dramatique; Guérin, dont le pinceau ébranle toutes les
+facultés sensibles de l'âme; Isabey, si habile et si spirituel dans ses
+miniatures; une foule d'autres encore, dans tous les genres.</p>
+
+<p>L'empereur les protégea tous. La peinture se saisit des sujets qui
+pouvaient animer ses pinceaux; l'argent fut prodigué aux artistes. La
+Révolution les avait placés dans la société; ils y occupèrent un rang
+agréable et quelquefois utile; ils dirigèrent la marche élégante du
+luxe; et, en même temps, s'animant sur les parties poétiques de notre
+Révolution et du règne impérial, ils les exploitèrent à leur profit.
+Bonaparte pouvait bien glacer l'expression des pensées fortes, mais il
+excitait les imaginations, et cela suffit à la plupart des poètes, et à
+tous les peintres.</p>
+
+<p>Les progrès des sciences ne furent nullement interrompus. Celles-ci
+n'inspirent aucune défiance, et sont utiles à tous les gouvernements.
+L'Institut de France compte des hommes fort distingués. Bonaparte les
+caressa tous; il en enrichit quelques-uns; il les décora même de ses
+nouvelles dignités. Il en fit entrer dans son Sénat. Il me semble que
+c'était faire honneur à ce corps, et que cette idée avait de la
+grandeur. Les savants n'ont, au reste, pas montré sous son règne plus
+d'indépendance que les autres classes. Le seul Lagrange, que Bonaparte
+fit aussi sénateur, vécut cependant assez loin de lui; mais MM. de
+Laplace, Lacépède, Monge, Berthollet, Cuvier et quelques autres
+acceptèrent ses faveurs avec empressement, et les payèrent d'une
+admiration soutenue.</p>
+
+<p>Par une sorte de conscience, je ne terminerai point ce chapitre sans
+dire un mot d'un grand nombre de musiciens qui ont aussi fait honneur à
+leur art. La musique s'est fort perfectionnée en France. Bonaparte avait
+pour l'école italienne un goût particulier. Les dépenses qu'il put faire
+et qu'il fit pour la transporter en France, nous furent utiles,
+quoiqu'il mît bien encore quelque chose de sa fantaisie dans la
+distribution de ses faveurs. Par exemple, il repoussa toujours
+Cherubini, parce que celui-ci, mécontent une fois d'une critique de
+Bonaparte, qui n'était encore que général, lui avait répondu un peu
+brusquement, «qu'on pouvait être habile sur le champ de bataille et ne
+point se connaître en harmonie». Il avait pris en gré Lesueur<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Il
+s'emporta au moment de la distribution des prix décennaux, parce que
+l'Institut ne proclama point ce compositeur, comme ayant mérité le prix.
+Mais, en général, il protégea fortement cet art. Je l'ai vu recevoir à
+la Malmaison le vieux Grétry, et le traiter avec une distinction
+remarquable.</p>
+
+<p>Grétry, Dalayrac, Méhul, Berton, Lesueur, Spontini, d'autres encore se
+distinguèrent sous l'Empire et reçurent des récompenses pour leurs
+ouvrages<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour) </a> Auteur des opéras des <i>Bardes</i> et de <i>Trajan</i>.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour) </a> Il est fort regrettable que ma grand'mère, qui
+ était bonne musicienne et qui faisait de jolies romances,
+ n'ait point donné plus de développement à son jugement sur
+ les musiciens de son temps. Pour l'empereur, je trouve dans
+ sa correspondance des lettres intéressantes à ce sujet. Les
+ voici:
+
+<p> «Monsieur Fouché, je vous prie de me faire connaître ce que
+ c'est qu'une pièce de <i>Don Juan</i> qu'on veut donner à l'Opéra,
+ et pour laquelle on m'a demandé l'autorisation de la dépense.
+ Je désire connaître votre opinion sur cette pièce sous le
+ point de vue de l'esprit public.--Bologne, 4 messidor an XIII
+ (23 juin 1805).»</p>
+
+<p> Ludwigsburg, 12 vendémiaire an XIV (4 octobre 1805)</p>
+
+<p> «Mon frère, je pars cette nuit. Les événements vont devenir
+ tous les jours plus intéressants. Il suffit que vous fassiez
+ mettre dans <i>le Moniteur</i> que l'empereur se porte bien, qu'il
+ était encore vendredi, 12 vendémiaire, à Ludwigsburg, que la
+ jonction de l'année avec les Bavarois est faite. J'ai entendu
+ hier au théâtre de cette cour l'opéra allemand de <i>Don Juan</i>;
+ j'imagine que la musique de cet opéra est la même que celle
+ de l'opéra qu'on donne à Paris; elle m'a paru fort bonne.» Le
+ même jour il écrivait au ministre de l'intérieur:</p>
+
+<p> «Monsieur Champagny, je suis ici à la cour de Wurtemberg, et,
+ tout en faisant la guerre, j'y ai entendu hier de très bonne
+ musique. Le chant allemand m'a paru cependant un peu baroque.
+ La réserve marche-t-elle? Où en est la conscription de l'an
+ XIV?» (P. R.)</p></blockquote>
+
+<p>De même, les comédiens furent largement protégés. Ce que j'ai dit de la
+tendance de nos écrivains, peut aussi s'appliquer à l'art du théâtre. Le
+naturel a gagné dans la diction sur notre scène depuis la Révolution. Le
+goût a repoussé le gourmé dans le ton tragique, l'affectation dans la
+comédie. Talma et mademoiselle Mars ont surtout poussé fort loin
+l'alliance de l'art et de la nature. L'aisance, unie à la force, s'est
+aussi introduite dans la danse. Enfin, on peut dire qu'il y a de la
+simplicité, de l'élégance et de l'ensemble dans le système du goût
+français aujourd'hui, et que toutes les faussetés de fantaisie et de
+convention ont disparu.</p>
+
+<p>FIN DU TOME DEUXIÈME.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="overl">F. Aureau--Imprimerie de Lagny.</p>
+<br><br>
+
+<h4>TABLE<br>
+
+DU TOME DEUXIÈME.</h4>
+
+
+
+<p class="mid">LIVRE PREMIER.</p>
+
+<h5>(Suite.)</h5>
+
+<p class="mid"><a href="#c8">CHAPITRE VIII.</a><br>1804.</p>
+
+<p>Procès du général Moreau.--Condamnation de
+MM. de Polignac, de Rivière, etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de
+Louis XVIII.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c9">CHAPITRE IX.</a><br> 1804.</p>
+
+<p>Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du <i>Moniteur</i>.--Les
+grands officiers de la couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire
+du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de
+divorce.--Préparatifs du couronnement.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c10">CHAPITRE X.</a><br> Décembre 1804.</p>
+
+<p>Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice.--Le
+couronnement.--Fêtes au champ de Mars, à l'Opéra, etc.--Cercles de
+l'impératrice.... 60</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c11">CHAPITRE XI.</a><br> 1805.</p>
+
+<p>Bonaparte amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de
+l'impératrice.--Intrigues du palais.--Murat est élevé au rang de
+prince.</p>
+
+<p class="mid">LIVRE II.</p>
+
+<p class="mid">1805-1808.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c12">CHAPITRE XII.</a><br> 1805.</p>
+
+<p>Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre
+de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à
+l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de
+Piombino.--Représentation d'<i>Athalie</i>.--Voyage de l'empereur en
+Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de
+guerre contre l'Autriche.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c13">CHAPITRE XIII.</a><br> 1805.</p>
+
+<p>Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la
+campagne.--Madame Louis Bonaparte.--<i>Les Templiers</i>.--Retour de
+l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre
+est déclarée.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c14">CHAPITRE XIV.</a><br> 1805.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ
+de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris
+pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg
+Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c15">CHAPITRE XV.</a><br> 1805.</p>
+
+<p>Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince
+Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de
+Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c16">CHAPITRE XVI.</a><br> 1805-1806.</p>
+
+<p>État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis
+Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et
+proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie
+de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de
+Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c17">CHAPITRE XVII.</a><br> 1806.</p>
+
+<p>Mort de Pitt.--Débats du Parlement anglais.--Travaux
+publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle
+étiquette.--Représentation de l'Opéra et de la Comédie
+française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame
+Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du
+palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c18">CHAPITRE XVIII.</a><br> 1806.</p>
+
+<p>Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses
+dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis
+Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de
+l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de
+l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c19">CHAPITRE XIX.</a><br> 1806.</p>
+
+<p>La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les
+maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de
+Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les
+arts.</p>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="overl">Paris.--Charles <span class="sc">Unsinger</span>, imprimeur, 83, rue du Bac.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de madame de Rémusat (2/3), by
+Claire de Rémusat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..3610167
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #33894 (https://www.gutenberg.org/ebooks/33894)