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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(8/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (8/9)
+
+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
+
+Release Date: October 18, 2010 [EBook #33875]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARECHAL MARMONT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+MÉMOIRES
+DU MARÉCHAL MARMONT
+DUC DE RAGUSE
+
+DE 1792 à 1841
+
+
+IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
+AVEC
+LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
+CELUI DU DUC DE RAGUSE
+ET QUATRE FAC SIMILE de Charles X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE
+
+
+
+TOME HUITIÈME
+
+
+
+PARIS
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41
+
+L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction
+
+
+1857
+
+
+[Illustration: Lettre manuscrite datée du 18 Août 1830]
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+DU
+MARÉCHAL
+DUC DE RAGUSE
+
+
+
+LIVRE VINGT-TROISIÈME
+
+1826-1829
+
+
+SOMMAIRE.--Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre
+du roi à Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement
+de l'opinion publique.--Influence croissante du
+clergé.--Anecdote.--Indemnité des émigrés.--Mort de l'empereur
+Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent l'arrivée de Nicolas au
+trône impérial.--Courage et inspiration heureuse de Nicolas.--Paroles de
+l'impératrice-mère.--Je suis envoyé ambassadeur extraordinaire en
+Russie.--La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée
+prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de
+Saint-Pétersbourg.--L'empereur
+Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le
+Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la
+Ferronays.--Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation
+de ses enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de
+l'empereur.--Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des
+mines.--Ponts et chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de
+perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation
+publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et
+aspect de Saint Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la
+rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur
+Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.--Funérailles
+de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de
+Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou.
+L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à
+Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde
+impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée
+de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude.
+--Réconciliation.--Sacre de l'empereur.--Cérémonies
+touchantes.--Illumination du Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner
+intime chez l'empereur.--Adieux de l'empereur.--Champ de bataille de la
+Moskova.--Smolensk.--La Bérézina.--Le grand-duc Constantin à
+Varsovie.--Son armée.--La princesse de Lovitz.--Retour dans les États
+autrichiens.--Armée russe.--Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du
+roi.--Je vends Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc
+de Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril
+1827.--Expressions du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de
+la garde nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.--Nouvelles
+élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle
+administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des
+Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac.
+
+
+Le nouveau règne commença sous les plus heureux auspices. Charles X, à
+son entrée à Paris, fut accueilli par des expressions de joie sincère.
+Quoique le temps fût mauvais, toute la population était venue à sa
+rencontre dans les Champs-Élysées. Aussi cette entrée avait-elle l'air
+d'un triomphe. Les cris de _Vive le roi!_ sortaient de toutes les
+bouches, et une satisfaction véritable animait toutes les figures. On
+attendait beaucoup du nouveau roi; en ce moment et pendant longtemps
+encore il fut puissant sur l'opinion. On avait du goût pour lui et une
+grande disposition à l'aimer. Son premier acte fut populaire, mais il
+fut peut-être précipité. Se désarmer complétement de la censure, sans
+rien mettre à sa place, fut imprudent, et tout homme de bonne foi
+convient aujourd'hui du mal qui en est résulté. L'opinion, à Paris, se
+développe quelquefois d'une manière capricieuse, et souvent un petit
+nombre d'individus, placés d'une manière déterminée, suffit pour lui
+donner une direction fâcheuse et une grande activité.
+
+Les généraux de l'ancienne armée avaient toujours été l'objet de
+l'intérêt public. Ils formaient, hélas! les seuls monuments restant de
+notre grande époque! Depuis quelques années, objets d'une espèce de
+réprobation de la cour, il y avait eu autant d'injustice envers eux que
+d'oubli d'une bonne politique; ils crurent à une réparation à
+l'apparition du nouveau roi. Ils ne demandaient qu'à le servir. Il les
+accueillit avec cette bienveillance aimable qui caractérisait toutes ses
+actions; mais, au lieu de voir leurs espérances réalisées, leur sort fut
+encore pire, et une circonstance particulière sembla ajouter à la
+rigueur des procédés du pouvoir envers eux.
+
+Les officiers généraux à demi-solde, dépourvus de chevaux, avaient suivi
+le cortége funèbre de Louis XVIII à pied. Charles X leur dit: «Vous avez
+accompagné à pied les restes de mon frère; c'est à cheval que désormais
+vous serez près de moi.» Que conclure de ces paroles, sinon d'y voir des
+promesses d'activité et d'emploi? Peu de jours après, ils étaient mis à
+la retraite. La réaction d'opinion qui en résulta ne saurait être
+exprimée. Depuis longtemps cet acte inique était préparé dans les
+bureaux. Le baron de Damas, ministre de la guerre, dont la carrière
+s'était faite dans une bonne armée, et par des services réels[1],
+n'avait pas voulu consentir à dépouiller de braves vétérans du prix de
+leurs longs travaux et de leurs nombreuses blessures; mais le marquis de
+Clermont-Tonnerre, son successeur, militaire de parade et de cour, sorti
+des troupes napolitaines et espagnoles, se chargea de l'accomplir. On
+supposa, au surplus, que cette mesure violente fut exigée par M. de
+Villèle qui, jaloux de l'espèce de popularité que le roi venait
+d'acquérir auprès des généraux, voulut montrer, sans retard, qu'en lui
+seul résidait véritablement le pouvoir.
+
+ [Note 1: En Russie. (_Note du duc de Raguse_.)]
+
+La cérémonie du sacre eut lieu l'année suivante. Le roi s'étant rendu à
+Reims, elle fut exécutée le premier dimanche de juin 1825. Elle présenta
+une circonstance unique dans l'histoire. Il y avait juste cinquante ans
+qu'elle avait eu lieu pour Louis XVI, frère de Charles X, et également
+juste cent ans que leur grand-père commun, Louis XV, en avait été
+l'objet. Quelquefois les générations se pressent tellement, comme sous
+Louis XIV, qu'un espace de temps fort petit en renferme toute une suite.
+Quelquefois elles s'allongent et semblent embrasser les temps.
+
+La cérémonie fut belle et imposante. On en a vu les détails partout, et
+je n'entreprendrai pas de les donner. Elle répondit à l'idée que je m'en
+étais faite par sa pompe et par sa majesté. Une chose singulière est
+l'aberration de certaines gens qui, en voyant de pareilles cérémonies,
+n'en comprennent pas l'esprit et ne savent pas se rendre compte de la
+pensée qui préside au spectacle qui se passe sous leurs yeux. Je vais en
+citer un exemple donné par un personnage qui semblait, par sa position
+sociale, devoir ne pas manquer d'intelligence. Le maréchal Moncey fut
+choisi, comme doyen des maréchaux, pour représenter le connétable au
+sacre. Sa fonction est de se tenir près du roi, avec l'épée nue, image
+de la puissance militaire dont le roi est assisté et qui dépend de lui.
+Eh bien, ce pauvre maréchal, ancien premier inspecteur de la
+gendarmerie, pénétré sans doute de la pensée que rien n'était plus beau
+que cette dernière espèce de fonctions, eut une tout autre idée. Il me
+dit: «C'est l'image des dangers dont les anciens rois étaient autrefois
+environnés au milieu des grands vassaux de leur couronne; le connétable
+était chargé de les surveiller et de les contenir.» Et, en disant ces
+paroles, il tournait la tête à droite et à gauche, en regardant comme un
+factionnaire chargé d'une consigne; il se trouvait, à ses yeux, être
+redevenu le chef de la gendarmerie.
+
+Le lendemain du jour du sacre, le roi fut reçu grand maître de l'ordre
+du Saint-Esprit, cérémonie d'une grande beauté. Nous fûmes ensuite reçus
+chevaliers. Le troisième jour, le roi passa la revue de troupes peu
+nombreuses, rassemblées dans un camp à quelque distance, il accorda
+diverses récompenses, et nous obtînmes enfin qu'il les donnerait de sa
+main, chose à laquelle il avait répugné jusque-là, et qu'il n'a pas
+répétée depuis, moyen bien simple cependant d'en doubler le prix. Il
+tint chapitre du Saint-Esprit, et une promotion eut lieu. Elle comprit
+les maréchaux qui n'étaient pas décorés de cet ordre, à l'exception de
+deux, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le maréchal Molitor.
+
+Le retour du roi à Paris et son entrée n'eurent pas à beaucoup près le
+même éclat que celle de l'année précédente. L'opinion changeait déjà
+d'une manière fâcheuse. Cependant jamais plus de liberté n'avait protégé
+les citoyens. Le commerce florissait; les manufactures avaient doublé
+leurs produits, et la consommation, résultat du bien-être général,
+s'était élevée à leur hauteur. Les terrains, à Paris et dans les grandes
+villes, avaient acquis un prix si élevé, que de grandes fortunes furent
+la conséquence de la possession de quelques arpents de terre. On
+construisit en un moment plus de sept mille maisons à Paris, non pas
+destinées à une population nouvelle, mais à pourvoir aux besoins
+nouveaux, produits par une augmentation de bien-être et de richesses
+générale. Malgré cet état prospère dont la postérité ne pourra jamais se
+figurer l'étendue, prospérité qui avait pour base le gouvernement le
+plus légal, l'administration la plus régulière, une grande abondance de
+capitaux, le bas prix de l'argent, enfin un mouvement, une activité
+éclairée par les lumières Universellement répandues et les exemples d'un
+pays voisin, malgré, dis-je, tant de biens réunis et de motifs d'être
+heureux, une inquiétude sourde agissait sur les esprits. Une crainte de
+l'avenir, une absence de sécurité, que rien ne motivait suffisamment,
+était une véritable maladie morale qui affligeait la société.
+
+Il faut le dire, l'action intrigante du clergé français se faisait
+sentir partout. Or, si la nation française est religieuse et disposée à
+rendre aux prêtres tout ce qu'on leur doit dans les intérêts de la
+morale et de la religion, les prêtres lui deviennent antipathiques
+aussitôt qu'ils se mêlent des affaires du monde; et cependant, chez
+nous, c'est leur manie. On les trouvait, dans la campagne, intolérants
+et insubordonnés envers leurs supérieurs, et, à la cour, saisissant
+toutes les occasions d'intervenir dans les plus hautes questions
+politiques. Quels que fussent les écarts de leur conduite, ils étaient
+toujours assurés de l'impunité. Un mandement de l'archevêque de Rouen,
+grand aumônier, le cardinal de Croï, brave homme, mais instrument passif
+des intrigants dont il était entouré, mit tout en émoi. Dans cette
+extravagante publication, il s'emparait de l'ordre civil et bouleversait
+toutes les lois qui régissent le royaume. Il n'en résulta cependant rien
+de fâcheux pour lui. Le prince de Metternich, alors à Paris, me dit à
+cette occasion ces propres paroles: «À Vienne, le grand aumônier, pour
+un fait semblable, aurait perdu sa charge et aurait été relégué dans un
+séminaire.» Mais le cardinal de Croï n'eut pas même une expression de
+mécontentement de la part du roi.
+
+Cette action du clergé, si funeste, se faisait sentir partout et jusque
+dans l'armée. Les aumôniers des corps avaient reçu un rang trop élevé,
+qui humiliait les officiers. Ils faisaient des rapports réguliers au
+grand aumônier. Ils envoyaient des notes sur la conduite des officiers,
+et c'était souvent d'après ces notes que le ministre de la guerre
+faisait les nominations. Plus d'une fois le travail du grand aumônier
+l'a emporté sur celui des inspecteurs. On se demande dans quel pays un
+système semblable aurait pu réussir.
+
+L'immense prospérité du pays, le bon état de ses finances, permirent au
+roi d'entreprendre l'exécution d'un grand acte de justice et de
+proposer la loi sur l'indemnité aux émigrés. Malgré les efforts du parti
+révolutionnaire pour la discréditer, elle était populaire, tant il est
+naturel aux hommes d'aimer la justice quand leurs passions et leurs
+intérêts ne s'y opposent pas. Indépendamment d'un grand acte d'équité
+consacré, cette loi était politique; car c'est en réparant les désastres
+et cicatrisant les plaies qu'on ferme le gouffre des révolutions. Elle
+était encore une loi de finance et d'administration, puisqu'elle rendait
+à une classe de propriétés une valeur dont l'opinion l'avait privée.
+C'était enfin une disposition sage, humaine et louable de toute manière.
+M. de Villèle l'exécuta avec un grand succès. Ce genre d'ouvrage était
+particulièrement propre à la nature de son talent. Financier profond,
+administrateur habile, il sut aussi bien concevoir son plan que le
+défendre et l'exécuter, et il reçut une approbation universelle. Chose
+remarquable! ceux qui ont le plus profité de son système et dont la
+fortune a été réparée par ses soins ont le plus contribué à sa chute, et
+en réalité l'ont renversé.
+
+L'année 1825 était presque écoulée, lorsqu'on apprit la nouvelle de la
+mort de l'empereur Alexandre, immense événement, vu la manière dont
+l'Europe était accoutumée à plier sous ses volontés. Il se servait de la
+magie d'une puissance morale, fondée sur ses nombreuses armées,
+toujours prêtes à entrer en campagne, organisées en divisions, corps
+d'armée, et munies de toutes choses comme si elles devaient combattre le
+lendemain; du prestige qui accompagne nécessairement des États si
+étendus et composés de la septième partie de la surface des continents
+du globe, États invulnérables, ou au moins indestructibles, à cause de
+leur position. Menacer souvent, frapper rarement, mais à coup sûr, d'une
+manière qui fasse impression et laisse des souvenirs, voilà la politique
+qui convient à la Russie et que l'empereur Alexandre a suivie pendant
+les dernières années de son règne. Pendant les dix ans qu'Alexandre a
+vécu depuis la seconde Restauration, il a gouverné le monde et fixé les
+destinées de tous les peuples de l'Europe, sans engager un seul homme et
+par la seule puissance de son nom.
+
+L'état dans lequel il laissait la Russie, l'incertitude de la
+succession, ajoutaient à l'importance du moment. Le testament
+d'Alexandre donnait la couronne à Nicolas, le second de ses frères. Les
+droits établis par la pragmatique de Paul investissaient au contraire
+Constantin de cet immense héritage. Nicolas refusa d'abord. Il s'en tint
+à la loi la plus ancienne et la plus reconnue. Il fit même prêter
+serment à Constantin, qui résidait à Varsovie. Constantin se souvint
+des promesses qu'il avait faites à Alexandre, de la haine que les écarts
+de sa jeunesse avaient fait naître dans beaucoup d'esprits, et il
+refusa. Dans ce combat de loyauté et de désintéressement entre les deux
+frères, combat sans exemple dans l'histoire, Nicolas fut vaincu; il fut
+obligé de se charger du fardeau. Les circonstances de son arrivée au
+trône sont si remarquables et si dramatiques, qu'elles méritent d'être
+racontées en détail. Nicolas, si jeune et si étranger jusque-là aux
+affaires, déploya sur-le-champ le plus grand caractère et cette
+puissance morale, ce courage dont l'âme et le for intérieur sont les
+principaux éléments.
+
+Le séjour des troupes russes en France avait porté ses fruits. Des idées
+de réformes, de changements à opérer en Russie, remplissaient les têtes
+d'un grand nombre d'officiers. L'empereur Alexandre, dont la vie se
+composa de diverses phases sous le rapport politique, fut d'abord,
+pendant un certain nombre d'années, ennemi acharné de Napoléon, puis,
+pendant une autre époque, son admirateur passionné. Ensuite il devint
+libéral fanatique. Enfin, plus tard, il se livra à la mysticité, et
+revint aux idées de pouvoir absolu et de gouvernement despotique. Quand
+il était dans la phase libérale, il avait encouragé toutes les idées
+nouvelles et favorisé leur développement. Aussi divers projets
+d'amélioration lui furent-ils soumis. Son changement déconcerta ses
+anciens amis, et ils s'occupèrent à s'affranchir par eux-mêmes. Une
+conspiration, dont les ramifications étaient fort étendues, fut ourdie.
+Elle avait pris naissance dans la garde et avait pénétré dans presque
+tous les corps de l'armée; mais, quand les projets furent connus, on put
+voir quelles têtes folles les avaient conçus. Les idées les plus
+extravagantes, les plus inexécutables, accompagnées des mesures les plus
+atroces, avaient été adoptées.
+
+La conspiration était au moment d'éclater quand l'empereur Alexandre
+mourut. Ce changement de règne, quand l'incertitude de la succession
+affaiblissait le pouvoir, était très-favorable aux conspirateurs. Je
+l'ai déjà dit, Nicolas, malgré le testament d'Alexandre, qui lui donnait
+l'empire, s'était empressé de faire prêter serment à Constantin.
+L'officier envoyé à celui-ci pour le lui annoncer fut mal reçu et
+réexpédié avec un refus formel. De retour, et ayant donné le titre de
+_Majesté_ à Nicolas, il fut réprimandé. Spectacle singulier que cette
+lutte, cette horreur du trône et cette colère, témoignée alternativement
+au porteur d'une si grande nouvelle, ordinairement si bien accueilli et
+si bien récompensé! Il n'en avait pas été ainsi à l'avènement de Paul,
+qui donna le cordon bleu au comte Soubow, pour prix de la nouvelle de
+la mort de sa mère, qu'il lui avait annoncée. La résistance était
+sincère de part et d'autre, et les deux frères, en s'exprimant ainsi,
+montrèrent le fond de leur coeur et s'honorèrent beaucoup; mais, lorsque
+le refus opiniâtre de Constantin eut décidé Nicolas à prendre la
+couronne, les conspirateurs saisirent avidement la circonstance, encore
+obscure aux yeux du peuple, pour égarer l'opinion publique. Ils dirent
+que Nicolas, usurpateur, profitait de l'absence de son frère pour
+s'emparer d'un bien qui n'était pas à lui, comme si la conduite tenue
+d'abord ne répondait pas d'avance à cette odieuse et injuste accusation.
+
+Le 26 décembre la garde impériale ayant reçu l'ordre de prendre les
+armes pour prêter serment au nouveau souverain, l'insurrection soufflée
+par les conspirateurs éclata. Les premières troupes qui se présentèrent
+sur la place étaient des révoltés. Nicolas, au premier bruit, sortit du
+palais d'hiver, où à peine étaient trois cents hommes de garde, et se
+porta sur la place, accompagné de quelques officiers. Là, seul et sans
+défense, il ne pouvait connaître encore quelles troupes lui seraient
+fidèles et jusqu'où irait l'insurrection. Un bataillon du régiment de
+Moscou, commandé par le major Paskoff, après s'être présenté à la
+forteresse, dont on lui avait refusé l'entrée, revenait sur ses pas.
+L'empereur va à lui, et, à son apparition, les soldats crient: _Vive
+Constantin!_ L'empereur, sans montrer la moindre crainte, et avec ce
+calme imposant qui, dans le danger, agit si puissamment sur la
+multitude, leur dit: «Ah! vous êtes de ces gens-là! Eh bien, votre place
+n'est pas ici, elle est près du Sénat!» Et, prenant le ton du
+commandement, il ajouta: «Par le flanc droit, marche!» Et le bataillon
+continua sa route et s'éloigna.
+
+Ce courage d'un ordre supérieur sauva Nicolas. S'il eût montré la plus
+légère crainte, placé ainsi au milieu des révoltés, il eût été perdu. Un
+moment plus tard, un autre régiment paraît: c'est celui d'Ismailowsky,
+dont Nicolas, comme grand-duc, a été propriétaire. L'empereur s'avance
+vers lui, et, trouvant les soldats mornes et silencieux, il leur dit:
+«Mes amis, nous avions reconnu Constantin pour empereur; il a refusé la
+couronne. Après lui elle me revient, et j'ai dû la prendre.» Même
+silence; aucun des hourras d'usage ne se fait entendre. «Eh bien, il me
+semble que vous êtes mal disposés pour moi; je veux voir jusqu'où ira
+votre mécontentement.» Alors il ordonne de charger les armes et ajoute:
+«Maintenant, que me répondez-vous?» Ce témoignage de confiance pénètre
+les soldats, les remplit d'admiration; ils crient et répètent: «Vive
+Nicolas!» Quelle inspiration sublime! Il y a courage, générosité et
+profonde connaissance des hommes, surtout des gens de guerre, toujours
+séduits par ce qui est magnanime.
+
+Mais les heures s'écoulent, et, du côté du palais, les troupes fidèles
+se rassemblent, tandis que les révoltés et les factieux se réunissent
+sur la place du Sénat. Ainsi ils sont en vue les uns des autres, et une
+assez courte distance les sépare. Le chef de l'entreprise, le prince
+Trubezkoï, manque de coeur et ne paraît pas à la tête des mécontents.
+Ceux-ci, sans direction, n'entreprennent rien. Nicolas leur envoie des
+officiers pour les rappeler à leur devoir, mais ces officiers sont du
+nombre des conspirateurs. Au lieu de remplir la mission qu'il leur a
+donnée, ils exhortent les révoltés à persévérer, tandis qu'au retour ils
+annoncent à l'empereur une prochaine soumission. Le but de ces officiers
+traîtres était de gagner du temps, d'empêcher Nicolas d'employer des
+mesures de rigueur, et d'arriver ainsi, sans combat, à la fin du jour.
+Alors, avec les éternelles nuits de Saint-Pétersbourg dans cette saison,
+ils avaient de la marge devant eux pour se concerter et donner plus
+d'ensemble et d'énergie à la révolte.
+
+Après des pourparlers inutiles pendant plusieurs heures, l'empereur,
+sentant les dangers d'un plus long délai, se décide à agir. Une
+batterie de six pièces de canon est avancée et placée à une demi-portée
+de mitraille des révoltés. Ceux-ci, sans chef, attendent stupidement le
+feu qui va commencer; ils ne font ni un mouvement en avant ni un
+mouvement en arrière. Trois salves en tuent bon nombre et dispersent le
+reste, qui fuit dans la direction du quai Anglais. La cavalerie est
+lancée à leur poursuite pour achever de les détruire ou pour les faire
+prisonniers.
+
+Nicolas, jeune encore, tout nouveau au pouvoir, et dans une circonstance
+si grave, qui présentait à l'esprit des conséquences si confuses et si
+menaçantes, se trouva tout à coup à la hauteur de sa destinée. Il montra
+une grande force d'âme, une grande modération et sut se résoudre à
+employer les moyens de rigueur nécessaires et à répandre le sang au
+moment où une fausse pitié aurait entraîné après elle de grands
+malheurs. Le mélange de ses diverses qualités mises en action lui a
+conservé le trône et a préservé la Russie de l'anarchie et d'une
+horrible révolution. L'impératrice-mère, femme d'un grand caractère, et
+qui avait présidé à l'éducation de Nicolas, dit, le soir de ce jour
+célèbre, ces paroles mémorables: «Mon fils est sorti du palais jeune
+adolescent: il y est rentré homme fait et monarque éprouvé.»
+
+L'avènement de Nicolas au trône de Russie motiva l'envoi, de la part de
+toutes les puissances, de personnes chargées de le complimenter. Plus
+tard, il nécessita la nomination d'ambassadeurs extraordinaires pour
+assister à son couronnement. Diverses personnes furent désignées pour la
+France. Il fallait, de toute nécessité, un militaire dont le nom fût
+connu et qui rappelât notre grande époque. En Russie, tout a le
+caractère militaire; tout se résout, fêtes, cérémonies, etc., etc., en
+parades et en exercices militaires. Un ambassadeur de l'ordre civil
+serait étranger à tout. Il aurait moins de moyens qu'un autre de voir
+l'empereur, de l'approcher et d'entrer dans une sorte d'intimité avec
+lui. Il fallait, en outre, un homme du monde, ayant le goût et
+l'habitude de la société. Le roi pensa que je remplissais la double
+condition, et je fus choisi. J'en éprouvai une grande satisfaction.
+Cette mission me remettait en évidence après tant d'années d'obscurité;
+elle me donnait l'occasion de voir un pays que je ne connaissais pas, de
+contempler de près et d'étudier cette puissance russe qu'un siècle a
+rendue si redoutable, et qui, chaque jour, acquiert plus de force et
+exerce plus d'action sur les destinées de l'Europe; enfin de voir le
+commencement d'un règne où le souverain, si jeune encore et si nouveau
+aux affaires, avait développé un si grand caractère et montré un si
+grand courage. Cette mission était un agréable épisode dans ma vie. Elle
+m'a fait passer cinq mois d'une manière brillante; elle m'a laissé
+d'agréables souvenirs, mais elle a eu une influence fâcheuse sur mes
+affaires de fortune; car mes entreprises si vastes, privées de ma
+surveillance pendant un si long temps, ont d'abord périclité et sont
+tombées ensuite dans un désordre qui a entraîné ma ruine.
+
+Ce fut à la fin de février 1826 que le roi se décida à me nommer
+ambassadeur extraordinaire en Russie. Je fis mes préparatifs pour le
+représenter dignement. Des fonds considérables furent mis à ma
+disposition. Tout ce qu'il y avait de distingué, parmi la jeunesse de
+Paris, sollicita la faveur de m'accompagner. Quinze gentilshommes
+d'ambassade me furent donnés, et parmi eux il y avait trois officiers
+généraux[2]. Jamais ambassade ne fut organisée avec plus de choix et
+même plus d'éclat. Tout étant disposé pour cette brillante mission, je
+me mis en route. Je quittai Paris, le 19 avril, pour me rendre d'abord à
+Berlin et ensuite à Pétersbourg.
+
+ [Note 2: Liste des gentilshommes d'ambassade qui use
+ furent donnés pour m'accompagner: Le vicomte de Talon, le
+ comte de Damrémont, le vicomte de Broglie, maréchaux de camp;
+ le comte de Caraman, le marquis de Castries, le marquis de
+ Podenas, colonels; le comte Alfred de Damas, le vicomte
+ Emmanuel de Brézé, le comte de Biron, le comte de Maillé, le
+ vicomte de la Ferronays, le comte de Villefranche, le comte
+ de Vogüé, le comte de Croï; et j'avais pour secrétaire un
+ poëte illustre, M. Ancelot.
+ (_Note du duc de Raguse_.)]
+
+Je rencontrai, le 22, sur la grande route le duc de Wellington, revenant
+de Saint-Pétersbourg. Nous nous arrêtâmes et nous causâmes quelques
+moments. Ces espèces de liaisons, formées entre généraux qui ont
+combattu les uns contre les autres, sont dignes de remarque et d'un
+intérêt particulier; car l'estime réciproque, résultant du souvenir des
+actions passées, en fait la base, et à ce titre j'ai dû être flatté des
+sentiments que le duc de Wellington n'a jamais négligé l'occasion de me
+témoigner.
+
+J'arrivai, le 25 avril, de bonne heure à Weimar. Je fus à la cour où je
+passai la soirée, et vis le grand-duc et toute sa famille.
+
+Cette petite cour, renommée par sa politesse, ne manque pas de
+magnificence. Son étiquette ne trahit nullement l'intention de jouer le
+grand souverain; bon calcul de la part de ces princes secondaires que
+d'en agir ainsi. Quand il en est autrement, il en résulte souvent
+beaucoup de ridicule. Lorsque, au contraire, leur existence simple les
+rend accessibles à tous leurs sujets et les éloigne d'une représentation
+prétentieuse, ils ont à la fois tous les avantages de leur situation
+élevée et tous les charmes de la vie privée. Cette manière d'exister
+convient d'autant plus à la cour de Weimar, que, remplie de gens de
+mérite, l'amour des lettres, des sciences et des arts y est répandu
+généralement. Le grand-duc avait appelé près de lui beaucoup de gens
+distingués, et entre autres le célèbre Goethe, qui y a passé une grande
+partie de sa vie. La grande-duchesse était une femme d'un mérite reconnu
+et d'une grande autorité. Elle sauva, par sa conduite prudente et
+courageuse, ses États après Iéna. Elle ne s'effaroucha pas des désordres
+de la guerre. Elle attendit chez elle Napoléon, dont elle fit la
+conquête par son esprit et par sa raison. Je fis ma cour à la
+grande-duchesse Marie, épouse du prince héréditaire et soeur de
+l'empereur de Russie. Elle me toucha profondément par la douleur dont
+elle était pénétrée par la mort de l'empereur Alexandre. Au nombre de
+ses enfants se trouvaient alors deux princesses charmantes, d'une rare
+beauté et pleines d'attraits. Elles ont toutes les deux épousé deux
+princes de Prusse, gens très-aimables et très-distingués, les princes
+Charles et Guillaume.
+
+Je retrouvai à la cour de Weimar le maréchal bavarois prince de Wrede,
+qui revenait d'une mission à Pétersbourg. Compagnon de nos travaux, je
+l'avais connu pondant nos campagnes, et je renouvelai connaissance avec
+lui. Sa vue me fit faire cette réflexion, que les armées des puissances
+du second ordre ont le singulier privilége d'être toujours victorieuses.
+Elles entrent nécessairement dans un système politique, et s'attachent à
+une grande puissance. Tant que la fortune couronne les efforts de
+celle-ci, elles restent dans la même alliance; mais, dès que la chance
+tourne, elles l'abandonnent pour en contracter une contraire, de manière
+que le vaincu voit, après des revers, ses forces diminuées et celles de
+son adversaire augmentées, ce qui assure à la nouvelle alliance une
+série de victoires. Aussi les généraux qui les commandent ont-ils des
+souvenirs communs avec tous les chefs des armées de l'Europe. De Wrede
+se trouvait être mon camarade d'Austerlitz, de Wagram, etc.; et, s'il se
+fût trouvé dans le même salon que Blücher, Schwarzenberg ou Sacken, il
+aurait pu s'entretenir et se féliciter avec eux des combats livrés en
+commun en 1813 et 1814.
+
+Je partis, le lendemain, pour continuer ma route, et, le 25, j'arrivai à
+Berlin. Je fus sur-le-champ présenté au roi et à la famille royale. Je
+restai huit jours dans cette résidence pour voir tout ce que ce pays
+présente de curieux ou de remarquable. Berlin donne comme un avant-goût
+de Pétersbourg et de la Russie. Tout y a le caractère et la physionomie
+militaire; mais l'ordre y règne plus qu'en Russie. En Prusse
+l'administration est probe autant qu'éclairée, le système qui y est
+adopté et strictement suivi quadruple les ressources et les moyens du
+gouvernement.
+
+En Prusse, le roi est, avant tout, le chef de l'armée. Son attitude, ses
+moeurs, ses occupations, sont en harmonie avec ce titre et cette
+fonction. Il entre dans le plus petit détail de ce qui concerne ses
+troupes. Ses fils, ses frères, ses cousins sont autant de généraux
+effectifs et d'inspecteurs qui remplissent avec zèle les devoirs qui
+leur sont imposés. Le roi reçoit les rapports journaliers, comme un
+généralissime. Il est accessible à tous les officiers qui veulent lui
+parler. Loin d'adopter les moeurs du Midi qui isolent les souverains,
+qui en font des individus à part et les rendent étrangers à tout ce qui
+se passe, il donne fréquemment à dîner aux nationaux distingués et aux
+étrangers de marque qui s'arrêtent chez lui. J'y fus invité, ainsi que
+tous ceux qui m'accompagnaient.
+
+L'étiquette place le roi au centre de la table. À ses côtés sont les
+princes et princesses de sa famille suivant leur rang, et, comme la
+maison de Prusse est très-nombreuse, elle remplit presque tout le côté
+de la table où est le roi. L'étranger auquel le roi veut faire honneur
+est sur le côté parallèle du sien et en face de lui. De cette manière il
+peut lui adresser la parole et causer avec lui, la table étant peu
+large. La princesse de Liegnitz, femme du roi, est une agréable
+personne; mais, quoique reconnue, son existence équivoque, à moins qu'un
+sentiment très-vif pour son mari ne remplisse son coeur, rend sa vie peu
+digne d'envie. Elle n'a des grandeurs que les inconvénients, sans en
+avoir les avantages.
+
+Le roi fit exécuter devant moi de grandes manoeuvres par la garnison de
+Berlin. Il y avait quatorze bataillons, vingt-deux escadrons, et une
+artillerie proportionnée. Les mouvements furent faits avec une précision
+et une rapidité extrêmement remarquables. Ce qui rendit à mes yeux ces
+manoeuvres étonnantes, c'est que le tiers des soldats placés dans les
+rangs se composait de recrues ayant rejoint leur régiment à la fin de
+l'année précédente. En quatre mois ils avaient été dressés, instruits et
+mis à l'école de bataillon. Les manoeuvres prussiennes, il est vrai,
+sont aujourd'hui les plus simples de l'Europe. Autrefois tout était
+fantasmagorie dans cette armée, tout y était compliqué. Après les revers
+de 1806, on a abandonné ce système de charlatanisme. Des hommes
+éclairés, des officiers habiles, après avoir cherché à reconnaître les
+véritables besoins de la guerre, ont réduit l'ordonnance prussienne à
+ses moindres termes, en supprimant tout ce qui est fait pour la parade
+et destiné seulement à parler aux yeux. Ce programme était la
+conséquence nécessaire du système militaire qui a été établi et dans
+lequel, comme tout le monde le sait, on appelle successivement la
+population entière sous les armes, système merveilleusement adapté à la
+position faible, dépendante dans laquelle la Prusse était tombée par ses
+malheurs.
+
+Après la paix de Tilsitt, la Prusse était descendue au rang de puissance
+de second ordre; mais elle avait tous ses souvenirs et toutes ses
+passions nationales. Cela seul suffisait pour la rendre encore
+redoutable. Napoléon savait bien que l'amour-propre humilié ne pardonne
+pas: aussi se tint-il constamment en méfiance contre elle. La première
+preuve qu'il en donna fut de limiter la force de l'armée du roi de
+Prusse. Mais le gouvernement prussien, voulant de bonne heure préparer
+les moyens de son affranchissement quand les circonstances le rendraient
+possible, adopta, tout en semblant obéir, un mode de recrutement et de
+congé qui préparait dans le silence une armée dont la force serait
+immense en peu d'années. Le général Scharenhorst en fut l'auteur. On
+borna à trois ans le service des hommes appelés sous les drapeaux. Ainsi
+l'armée se renouvelait chaque année par tiers. Les cadres des régiments,
+ainsi consacrés à instruire, devinrent une école pour la nation
+entière. Napoléon ne s'aperçut pas de l'intention, tandis que les
+Prussiens, qui devinèrent sur-le-champ le but de ce système, le reçurent
+avec enthousiasme et y virent l'élément de leur salut. Les officiers et
+sous-officiers, transformés tous en instructeurs, rendirent en peu de
+temps des recrues animées d'un bon esprit, d'excellents soldats.
+
+Quand, en 1815, la Prusse courut aux armes pour nous combattre, elle put
+réunir en un moment deux cent mille vieux soldats sous les drapeaux, et
+toute la jeunesse des écoles, pleine de passions généreuses et
+patriotiques, vint compléter cette armée et lui donner cette énergie qui
+la rendit si redoutable; car l'armée prussienne, à cette époque, nous
+combattit avec plus de courage et plus d'acharnement que toutes les
+autres.
+
+Ce système, établi sous l'empire des circonstances exceptionnelles que
+je viens d'indiquer, a été continué, et il existe encore au moment où
+j'écris. Il exige, de la part des officiers et des sous-officiers, des
+soins et des travaux presque incroyables, et que ne semblent pas
+comporter des temps ordinaires. L'action personnelle du roi, le concours
+de tous les princes de sa famille, ont maintenu jusqu'à présent le
+mouvement imprimé au début. C'est un prodige qui cependant doit avoir un
+terme; car il exige des efforts inouïs et toujours renouvelés de la
+part des officiers de l'armée. On conçoit que le sentiment du salut
+public donne, pendant un certain temps, un zèle soutenu et que nulle
+fatigue n'arrête. Lorsque le but est atteint, on comprend que les
+habitudes continuent encore pendant quelque temps; mais il y a un moment
+où tout doit rentrer dans un ordre plus en rapport avec tes facultés de
+tous. Les officiers et sous-officiers, indépendamment des devoirs du
+service journalier, sont assujettis à faire sans relâche le métier
+d'instructeur. Ils recommencent chaque année à instruire des hommes qui,
+peu après, disparaissent pour être remplacés par d'autres, qu'il faut
+instruire encore, et qui doivent, immédiatement après, les quitter à
+leur tour; et ainsi constamment: travail décourageant et qui donne
+l'idée du supplice des Danaïdes.
+
+On ne saurait, au surplus, trop admirer des troupes que leur excellent
+esprit et leur zèle ont maintenues et soutenues dans l'accomplissement
+de devoirs aussi pénibles. Aussi ont-elles atteint le but qu'elles
+avaient devant elles; car, je le répète, l'instruction est parfaite et
+satisfait à tous les besoins de la guerre. La marche est excellente et
+facile, les distances et les directions se conservent, les feux sont
+vifs et réguliers. Il n'en faut pas tant pour livrer et gagner des
+batailles.
+
+Une chose cependant justifie, en Prusse, la permanence du système dont
+j'ai démontré l'épouvantable fatigue pour les officiers et
+sous-officiers des régiments: c'est la nécessité de former pour la
+guerre toute la partie virile de la population. La monarchie prussienne,
+dont la configuration est bizarre, n'a point de frontière défensive.
+Vulnérable partout, elle peut être attaquée par son milieu et coupée en
+deux par un premier succès. Elle doit donc pouvoir se défendre dans
+chacune de ses parties. À cet effet, le pays tout entier doit être
+considéré comme un camp, et la nation doit pouvoir se transformer en une
+armée. Il faut que la population puisse partout se lever et se défendre,
+et, pour qu'elle le fasse avec succès, il faut la maintenir organisée,
+instruite et placée dans les cadres. Sans cela, elle ne pourrait ni se
+mouvoir ni combattre. Dans ce système, et à quelque exception près, les
+places ne sont que des lieux de dépôt et d'armement des corps d'armée,
+où les approvisionnements de tout genre, faits d'avance, sont en sûreté.
+
+J'allai visiter Postdam. Le roi voulut bien m'en faire voir la garnison.
+Cette fois il ne fut plus question de manoeuvres, mais d'une parade avec
+toutes les recherches d'une belle tenue. Les troupes étaient magnifiques
+et défilaient devant le roi.
+
+Le prince Albert, fils du roi, jeune homme de seize ans, était
+lieutenant dans un régiment d'infanterie de la garde. Il défila à la
+tête de son peloton: beau spectacle et hommage flatteur rendu au service
+militaire, à son importance, à ses droits, et manière puissante de
+rehausser la considération dont il doit jouir à tant de titres; enfin,
+réponse péremptoire aux prétentions et aux ambitions désordonnées. Nous
+sommes loin de là en France! Et il semble que la raison, la partie
+pratique des affaires et du gouvernement, soient seulement connues dans
+le Nord. Au Midi, tout est caprice et misère. Chez nous, on donnait, il
+n'y a pas longtemps, à un enfant en jaquette et ne sachant pas lire, des
+aides de camp! Contre-sens misérable et digne de pitié!
+
+Après avoir dîné chez le roi, je parcourus Postdam, Sans-Souci, et vis
+ce que le parc renferme de curieux. Tout est plein des souvenirs du
+grand Frédéric, dont la mémoire est en vénération. Cinq aigles
+françaises, prises en 1813 et 1814, sont déposées sur son tombeau:
+hommage le plus digne de la mémoire d'un si grand capitaine.
+
+Je visitai Charlottenbourg. Le château renferme le mausolée élevé à la
+reine, ouvrage du célèbre Rauch. La statue de la princesse, couchée avec
+grâce, est le morceau de sculpture dont la vue m'a fait le plus de
+plaisir. On la dit ressemblante, ce dont je ne puis juger, n'ayant
+jamais connu la reine. Mais son attitude est remplie de grâce; la
+figure a une expression admirable; la vie et la mort s'y trouvent
+réunies; car l'existence vient de finir, et cependant on voit encore des
+traces d'un sentiment de douceur et de bienveillance.
+
+Parmi les choses curieuses de Berlin, on doit mettre en première ligne
+l'arsenal, beau bâtiment, renfermant de grands approvisionnements
+d'artillerie de toute espèce, une immense salle d'armes, remplie de plus
+de cent mille fusils. Le prince Auguste de Prusse, chef de toute
+l'artillerie prussienne, m'en fit les honneurs.
+
+À peine entré dans la salle, je fus frappé des trophées qui la
+décoraient. Une immense quantité de drapeaux français s'y trouvait. Mon
+premier mouvement fut de regretter d'être venu dans cette enceinte;
+mais, une fois là, il fallait faire, contre mauvaise fortune, bon coeur.
+Le nombre des drapeaux surtout me paraissait incroyable; mais ce nombre
+lui-même servit à m'éclairer sur leur peu de valeur, et le peu de gloire
+qui résultait de leur possession. Ces drapeaux avaient appartenu aux
+régiments français, avant le moment où les aigles, contre lesquelles ils
+avaient été échangés, leur eussent été données. Ainsi ils avaient été
+trouvés dans un magasin, lors de l'occupation de Paris. Bien plus, dans
+le nombre, se trouvaient des drapeaux de gardes nationales de village,
+et jusqu'à un drapeau rouge destiné, d'après la loi de l'Assemblée
+constituante, à être arboré lors des émeutes et de la proclamation de la
+loi martiale. Tous ces drapeaux, ramassés partout et présentés avec
+orgueil aux yeux des ignorants, n'attestaient pas autre chose que
+l'entrée, en France et à Paris, des armées étrangères, ce dont tout le
+monde est informé.
+
+En général, il y a de l'esprit gascon chez les Prussiens, et beaucoup de
+forfanterie. On vise à l'effet par des apparences. Les maisons semblent
+des palais, et l'intérieur dément cette prétention. On peut appliquer au
+gouvernement comme aux particuliers cette expression vulgaire de
+«tapisser sur la rue;» mais, en reconnaissant cette vérité
+incontestable, on ne peut s'empêcher de voir aussi à quel point la
+raison, une sage économie, un admirable système d'administration et de
+gouvernement distinguent ce royaume. Une vigilance dont rien ne peut
+donner l'idée est le cachet de tout ce qui se fait en Prusse. Le
+sentiment des bienfaits de cette administration et de sa justice est
+sans doute bien profond et bien intime, puisqu'il a suffi à satisfaire
+ce peuple après les promesses, restées sans effet, d'institutions qui
+lui ont été prodiguées en 1815, dans le but de développer le mouvement
+énergique d'alors. Tous les souvenirs et toute l'influence morale de la
+France ont disparu devant le bien-être actuel. Personne ne pense plus à
+des choses superflues, parce qu'on est en jouissance des meilleurs
+résultats possibles; et peut-être aussi les secousses et les nouveaux
+malheurs dont la France a été le théâtre ont-ils éclairé les peuples sur
+leurs véritables intérêts. Souverains du monde, gouvernez bien, avec
+fermeté, justice, raison, et vous n'aurez pas de révolutions.
+
+Je me mis en route, le 3 mai, pour continuer mon voyage. Le pays que je
+traversai est loin d'être beau. Des sables, presque toujours des sables,
+et la tristesse que donne à la nature un soleil pâle et l'absence de
+chaleur. La grande route, chaussée faite avec empierrement, était au
+moment de son achèvement. Ce beau, grand et utile travail mettra en
+communication avec le midi et l'occident de l'Europe ces peuples
+éloignés et les rapprochera ainsi des foyers de la civilisation. La
+campagne est couverte de blocs de granit erratiques, arrondis par les
+frottements, et amenés là des Karpathes ou de la Suède par les
+révolutions du globe. On brise ces blocs, seuls bons matériaux à portée,
+et leurs débris servent à former l'empierrement de la route. Je
+m'arrêtai à Mittau, où j'allai visiter le château, refuge de la famille
+royale de France pendant plusieurs années. À combien d'autres
+pèlerinages, plus pénibles encore, cette malheureuse famille
+n'était-elle pas condamnée!
+
+Je m'arrêtai un jour à Riga. J'y trouvai, comme gouverneur, un officier,
+Italien de naissance, autrefois placé dans nos rangs, le général
+Paolucci, homme d'esprit, et qui avait fait en Russie une fortune rapide
+et extraordinaire. Il avait commandé dans cette place, sur cette
+frontière, pendant la campagne de 1812, devant le maréchal Macdonald.
+Cette place de Riga, peu de chose comme place de guerre et d'une force
+très-médiocre, est importante comme débouché du commerce de la Russie
+dans la Baltique. Il s'exporte, par la Dwina et le port de Riga, une
+énorme quantité de produits. Enfin, j'arrivai à Saint-Pétersbourg, le
+samedi 13 mai, 1er mai du calendrier russe, jour de joie et de plaisir,
+où l'on célèbre la renaissance de la nature.
+
+En approchant de Saint-Pétersbourg, on traverse une espèce de désert, un
+vaste espace de terres incultes, de marécages et de plaines sans
+habitants. Cet état de choses est loin d'annoncer le voisinage d'une
+capitale. À commencer de Strella, on trouve, faisant face à la Newa, une
+multitude de jolies maisons de campagne de petites dimensions, mais
+propres, ornées et élégantes. Ces habitations sont la conséquence du
+luxe et du bien-être de la classe riche et élevée; mais elles n'ont
+point de rapport avec la population proprement dite, avec la masse des
+habitants.
+
+Arrivé à Saint-Pétersbourg, on trouve une ville de la plus grande
+beauté, bâtie sur un plan régulier, avec des rues droites et larges.
+Mais cette ville, bâtie par la volonté toute-puissante d'un homme, est
+l'expression d'une pensée, mais non celle des besoins du pays. Or cette
+dernière condition seule caractérise une capitale. Le temps, les
+intérêts, les habitudes, la créent. Elle se fait par la seule puissance
+des siècles, et non autrement. D'après cela, Saint-Pétersbourg n'est
+qu'une résidence, une ville de commerce, mais non une capitale. Au
+surplus Pierre le Grand n'a jamais eu la pensée d'y faire son séjour
+habituel, et la preuve, c'est qu'il n'y a bâti, pour son usage, que de
+chétives maisons. Les palais ont été construits par ses successeurs. Des
+souverains, mal assis sur le trône, étrangers à la nation, ont dû
+adopter le système de gouverner de loin. Entourés d'une garde fidèle et
+nombreuse, séparés de populations qui pouvaient se mutiner et de grands
+seigneurs redoutables, ils étaient comme dans une forteresse
+inattaquable, entourée de déserts. Les ukases arrivaient avec le
+prestige causé par l'éloignement et une espèce de mystère. Les
+souverains de Russie, ainsi invisibles à leurs sujets, apparaissaient à
+leurs peuples comme le destin et les interprètes des arrêts du ciel.
+
+À mon arrivée, l'empereur Nicolas me fit complimenter par un de ses
+aides de camp. Peu de jours après, j'eus mes audiences avec le
+cérémonial accoutumé. L'empereur me reçut au palais de l'Ermitage.
+
+Il m'est impossible de rendre ma sensation à la vue de ce jeune
+souverain rempli de grâce et de majesté. Rien de plus imposant que sa
+personne, rien de plus simple que ses manières. Il y a dans son regard
+et dans son maintien une autorité impossible à dépeindre. Quand il est
+hors de son cabinet, avec son chapeau sur la tête, personne, je pense,
+n'éprouve la tentation de se trouver sur son chemin. C'est à lui que
+l'on peut faire l'application de ces vers célèbres:
+
+ «Quel qu'eût été le rang où le sort l'eût fait naître,
+ Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.»
+
+Mais dans le tête-à-tête sa politesse est exquise. Ses manières
+affables, sa haute raison, provoquent la discussion, et l'on croit
+presque, au bout de peu de moments, être avec son égal. Il me reçut
+seul, et je fus dispensé de prononcer un discours public et solennel,
+comme cela se fait en France. Il m'exprima sa satisfaction de me voir et
+de faire la connaissance personnelle d'un général dont il avait souvent
+entendu parler. Après avoir causé pendant une demi-heure de la France et
+de la famille royale, de Napoléon et des guerres passées, il sortit, et
+je lui présentai les quinze officiers qui m'accompagnaient, en qualité
+de gentilshommes d'ambassade ou d'aides de camp.
+
+Le lendemain je fus présenté à l'impératrice, au palais d'Aniskoff.
+Cette princesse charmante, belle, aimable et séduisante, aurait des
+succès aussi assurés dans la vie privée que sur le trône. Enfin, le
+grand-duc Michel, frère de l'empereur, me reçut, et là se termineront,
+pour le moment, mes présentations. Les deux impératrices Marie et
+Élisabeth, ainsi que la grande-duchesse Hélène, se trouvaient alors dans
+le midi de l'empire.
+
+Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, on reçut la nouvelle de la
+mort de l'impératrice Élisabeth. Cette princesse, tombée malade après la
+mort d'Alexandre, avait fini par succomber à sa douleur. L impératrice,
+sa belle-mère, partie pour aller la soigner, n'arriva pas à temps pour
+lui fermer les yeux. Toute la famille impériale éprouva une grande
+douleur de cette perte. Cet événement retarda le couronnement, me donna
+l'occasion de voir la cérémonie funèbre qui en fut la conséquence, et me
+fit prolonger mon séjour à Saint-Pétersbourg. Ainsi j'eus le temps et
+l'occasion de voir en détail tout ce que cette ville et les environs
+renferment de curieux, de voir fréquemment l'empereur à la parade et
+d'assister aux manoeuvres de Zarskoïe-Sélo, où une partie de la garde
+était réunie et campée.
+
+La vue imposante de Saint-Pétersbourg, la connaissance des immenses
+travaux de son fondateur, de ses entreprises si vastes et si variées,
+n'ont pas ajouté à mon admiration pour Pierre le Grand. L'activité de ce
+prince était prodigieuse, la force de sa volonté immense; mais son génie
+était éminemment imitateur. Il a trop servilement calqué ses projets sur
+ce qu'il avait vu ailleurs. Il a fait souvent de fausses applications.
+Saint-Pétersbourg en est un des plus évidents exemples.
+
+Une pensée-mère à ses veux était d'avoir un grand établissement
+maritime, afin de mettre sa nation en communication prompte et facile
+avec l'Europe. C'était certainement une pensée belle et féconde. Il
+choisit d'abord les bords de la mer d'Azoff, dans ce but; les revers
+éprouvés dans la guerre contre les Turcs, les cessions qui en furent la
+suite, et que le traité du Pruth consacra, ayant mis obstacle à ses
+projets, il prit l'extrémité opposée de son empire, circonstance d'un
+grand bonheur pour lui, car il n'aurait tiré aucun parti dans le but
+proposé d'un établissement dont l'action ne pouvait se faire sentir
+d'une manière libre et efficace que sur les bords de la mer Noire,
+habités par des peuples plus barbares encore que les siens. Les
+Dardanelles et le Bosphore étant au pouvoir des Turcs, les rapports avec
+l'Italie et la France devaient toujours être incertains et douteux. En
+s'établissant sur la Baltique, il se trouva tout de suite en contact
+avec toute l'Europe civilisée.
+
+Une fois l'idée de placer sa ville de commerce sur le bord de la
+Baltique arrêtée, le choix de l'embouchure de la Néva était bon. La
+difficulté de la navigation du lac de Ladoga, suppléée par un canal
+parallèle, travail d'une facile exécution, assura la communication par
+eau avec l'intérieur de l'empire. Les circonstances naturelles du sol de
+cet immense empire sont telles, d'ailleurs, qu'aucun obstacle ne
+s'oppose à ce qu'on lie, par des canaux, les différentes rivières qui le
+traversent. Ces rivières sont presque toutes navigables. Aussi,
+aujourd'hui, la navigation intérieure existe-t-elle du Midi au Nord dans
+toute son étendue, et Saint-Pétersbourg est devenu le lieu le plus
+important de l'exportation des produits de l'empire. Cette exportation,
+dont je donnerai plus bas l'indication, est immense. Elle est telle,
+qu'elle semble au-dessus de toute vraisemblance.
+
+Mais Pierre Ier a-t-il choisi à l'embouchure de la Néva le point le plus
+convenable pour y fonder une ville? Il est possible de le révoquer en
+doute. On ne peut même l'excuser de l'avoir placée de manière à rendre
+son existence toujours incertaine et périlleuse à cause des
+circonstances qui reviennent à des époques plus ou moins éloignées, mais
+toujours constamment. Ces circonstances sont maintenant parfaitement
+connues et constatées. D'abord ce sont des vents d'ouest violents qui
+portent les eaux de la Baltique dans le golfe de Finlande et en élèvent
+le niveau. Ce sont ensuite les vents du nord qui, leur succédant
+immédiatement, refoulent les eaux du golfe de Bothnie et les accumulent
+tellement à l'embouchure de la Néva, que la mer envahit le lit du fleuve
+et s'élève à Saint-Pétersbourg à une hauteur telle, que la ville est au
+moment de périr, et périrait infailliblement, si cette disposition des
+vents durait deux jours après le moment où la crue se fait sentir et où
+les quais sont envahis.
+
+Pierre Ier connaissait ce phénomène, et à cette occasion je raconterai
+une anecdote que les recherches faites après la dernière inondation ont
+fait connaître. Pierre était dans l'île Basile et présidait au
+commencement des travaux. Tout à coup, il remarqua une croix placée
+au-dessus d'un arbre. Il s'informe à des pêcheurs de ce qu'elle
+signifie. On lui répond qu'elle marque la hauteur des eaux de la
+dernière inondation. Cette découverte était de nature sans doute à
+modifier son ouvrage. Il réfléchit quelque temps et se borna à faire
+couper l'arbre.
+
+L'idée dominante, dans l'esprit de Pierre le Grand, a été, en
+construisant sa ville, d'imiter Amsterdam. Il avait demeuré en Hollande,
+et il voulut faire une ville hollandaise. Il ne vit pas que les
+Hollandais n'avaient pas eu le choix de construire autrement et devaient
+multiplier les canaux pour assainir les terrains et pour élever
+l'emplacement de leur ville. Ces canaux, en communication avec le port
+rempli de bâtiments de commerce de toutes les grandeurs, sont d'une
+grande utilité pour les transports des marchandises dans les magasins
+situés sur leurs bords; mais, à Saint-Pétersbourg, ces canaux sont sans
+emploi; ils se comblent chaque jour et n'apportent que des éléments
+d'insalubrité. Ensuite cette ville, consacrée dans le principe
+uniquement au commerce, est placée en deçà d'une barre qui ne permet pas
+aux bâtiments ayant plus de huit ou neuf pieds de tirant d'eau d'y
+arriver.
+
+Si Saint-Pétersbourg avait été placé où est aujourd'hui le château de
+Peterhof, c'est-à-dire à six lieues plus bas, cette ville aurait été
+dans un lieu sain, à l'abri des tempêtes et des eaux du fleuve. Son
+port, placé en avant de la barre, aurait pu recevoir les bâtiments du
+plus grand tonnage. Les eaux vives et abondantes, qui forment
+aujourd'hui de belles cascades, auraient fourni à tous les besoins de la
+population. L'emplacement des jardins du bas aurait pu servir à tous les
+établissements maritimes, à construire des bassins pour les vaisseaux, à
+creuser une darse et à tout ce qu'exige un grand port. Une simple digue,
+les enveloppant, appuyée à la montagne en aval et en amont, les aurait
+mis complétement à l'abri des accidents de la mer. Mais Pierre, servile
+imitateur de ce qu'il avait vu, voulut copier et copia, sans motif et
+sans raison, ce qui, par d'autres motifs et pour un but différent,
+existait ailleurs.
+
+Je ne prétends pas déprécier ce grand caractère, et je dirai que tout ce
+qu'on voit à Saint-Pétersbourg de Pierre le Grand, tout ce qu'on raconte
+de cet homme extraordinaire en Russie, prouve que jamais il n'a existé
+une activité pareille à la sienne. Son ambition, appliquée à tout, était
+sans bornes. Il voulait tout faire, tout savoir, tout entreprendre, tout
+exécuter. Il ne répugnait à aucune fatigue, à aucun travail. Il voulut
+être soldat, marin, ouvrier, artiste. Il prétendait suffire à tout et
+rassembler en lui les facultés qui sont réparties chez les individus de
+diverses classes de la société. Voilà ce qui le distingue éminemment
+des autres hommes. Avec une disposition semblable, on fait de grandes
+choses, on fait beaucoup; mais certes on ne suit pas la marche du génie.
+Le génie s'élève au-dessus de l'action vulgaire; il conçoit, il ordonne,
+il juge, et il lui reste du temps pour méditer. Pierre poussa la passion
+de l'universalité du savoir jusqu'à vouloir être chirurgien et dentiste,
+et l'on montre à Saint-Pétersbourg les instruments dont il s'est servi
+dans ses opérations, et avec lesquels il martyrisait probablement ses
+courtisans. Cependant, occupé de détails si petits et si misérables, il
+faut le dire, il n'y a aucune des grandes choses que son empire
+comportait alors dont il ne se soit occupé d'une manière efficace.
+Fondation de villes, création de ports et d'arsenaux, construction de
+canaux qui lient les diverses mers entre elles, formation d'une armée
+disciplinée, soumission des grands du pays, jusque-là en révolte
+habituelle, il a tout entrepris, il a tout exécuté, avec plus ou moins
+de succès, et il est mort à cinquante-trois ans. La première partie de
+son règne, partagée d'abord avec son frère, a éprouvé de grandes
+difficultés et de grands obstacles. Une constitution forte et robuste
+était l'auxiliaire que la nature lui avait donné, et une âme de feu dans
+un corps de fer explique le spectacle qu'il a offert au monde.
+
+Puisque je suis entré déjà en tant de détails sur le matériel de
+Saint-Pétersbourg, je parlerai des moyens à employer pour mettre cette
+grande et belle ville à l'abri des dangers qui la menacent. Le projet
+ci-après m'a été communiqué par son auteur, le général Bazaine, Français
+de naissance, ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur des ponts
+et chaussées très-distingué, chef des voies et communications sous
+l'autorité du prince Alexandre de Wurtemberg. Son exécution est facile,
+et il est incroyable qu'avec le sens droit et exquis de l'empereur, et
+attendu l'importance du résultat, il ne soit pas déjà mis à exécution.
+
+Les inondations de Saint-Pétersbourg sont causées par l'arrivée et
+l'invasion des eaux de la mer quand elles s'élèvent, et non par la seule
+suspension de l'écoulement des eaux de la Néva. C'est donc contre cette
+action puissante qu'il faut diriger les précautions à prendre, et voici
+ce que le général Bazaine propose. De la pointe de la côte, située sur
+la rive gauche du fleuve, où est placé le château d'Oranienbaum, un banc
+élevé et solide court perpendiculairement à la longueur du fleuve et le
+barre dans son cours. Une passe, large et profonde, lui succède; ensuite
+le banc se reproduit et vient aboutir à Cronstadt. Le général Bazaine
+pense qu'en employant de gros morceaux de granit, faciles à tirer de
+Finlande, et en construisant une digue sur le banc existant, à peine
+couvert par l'eau dans les temps ordinaires, et en réduisant l'ouverture
+de la Néva à la partie où elle est profonde, on élèverait les eaux de
+trois pieds environ, ce qui donnerait les mêmes moyens d'écoulement qu'à
+présent. Les eaux trouvant en hauteur l'équivalent de ce qu'elles
+perdraient en largeur, quand les eaux de la mer s'élèveraient, elles
+trouveraient la digue, qui les empêcherait de pénétrer. En outre, comme
+dans ces circonstances l'élévation des eaux dans le lit de la rivière,
+si menaçante pour la ville, n'est pas seulement le résultat de la
+suspension du cours de la Néva, mais encore et surtout tient à
+l'invasion des eaux de la mer, agissant avec une grande pression, le
+rétrécissement de l'embouchure aurait pour effet, en diminuant la masse
+des eaux introduites et leur pression, de diminuer les accidents, si
+redoutables aujourd'hui. Il faudrait aussi barrer de même le bras de la
+Néva qui sépare l'île de Cronstadt de la terre ferme. Ces travaux
+rappelleraient parfaitement les _murazzi_ de Venise; ils seraient d'une
+exécution plus facile, à cause du voisinage des matériaux, de leur
+nature et des moyens qu'on emploie en Russie. Indépendamment de la
+conservation de Saint-Pétersbourg, qui serait assurée, ce système aurait
+encore d'autres avantages. Presque tous les bâtiments de commerce qui
+naviguent sur la Baltique pourraient franchir la barre et arriver à
+Saint-Pétersbourg tout chargés. Aujourd'hui, les marchandises se
+débarquent à Cronstadt, et des alléges les apportent à la capitale.
+Ensuite, le niveau de la rivière étant changé, la résistance des eaux de
+la mer se trouverait plus bas dans son cours, et, par conséquent, les
+dépôts dont la barre est augmentée chaque jour se feraient ailleurs et
+ne contribueraient pas à l'accroître. En effet, la barre, à l'entrée de
+tous les fleuves, est toujours le résultat du dépôt des terres charriées
+et précipitées au moment où le repos est produit par le choc du courant
+contre la mer. Ainsi la barre actuelle ne serait jamais augmentée. On
+pourrait même y ouvrir un passage de quelques pieds, et, avant d'avoir à
+redouter les effets de la nouvelle barre, on aurait la marge de quelques
+milliers d'années.
+
+Quand on pense aux immenses résultats d'un pareil travail, estimé par
+les calculs du général Bazaine à neuf millions de francs et à trois ans
+de temps pour être achevé, on se demande comment un souverain aussi
+éclairé que Nicolas ne l'a pas encore ordonné. Il est vrai qu'en Russie,
+comme ailleurs, les choses les plus simples et les meilleures
+rencontrent des difficultés qui tiennent aux personnes, et le général
+Bazaine me parlait avec douleur du triste sort d'un homme de métier dont
+les projets sont soumis à l'opinion et à la volonté d'un prince amateur.
+C'est ainsi qu'il désignait le prince Alexandre de Wurtemberg.
+
+Je trouvai à Pétersbourg, comme ambassadeur de France, M. le comte de la
+Ferronays, homme aimable et spirituel, qui occupait ce poste depuis
+plusieurs années. Comme il est devenu ministre, j'entrerai dans quelques
+détails sur son compte.
+
+M. de la Ferronays est un gentilhomme breton. Après avoir émigré
+très-jeune avec ses parents, il s'attacha au duc de Berry, le suivit
+partout, devint son compagnon de plaisirs et son ami. Plus tard et
+pendant la Restauration, madame de la Ferronays, étant dame d'atours de
+madame la duchesse de Berry, eut une querelle pour la possession de la
+layette d'un enfant de madame la duchesse de Berry, mort en naissant.
+Cette querelle devint vive. Des mots offensants furent prononcés. Cela
+décida M. le duc de Berry à se séparer de M. et madame de la Ferronays.
+Cette circonstance a ouvert à ce dernier la carrière politique. Envoyé
+d'abord en Danemark, il eut peu après la mission de Saint-Pétersbourg,
+qu'il remplit d'une manière satisfaisante.
+
+M. de la Ferronays est peut-être le seul émigré qui n'ait conservé
+aucun vernis de l'émigration. Il a poussé même quelquefois trop loin les
+opinions libérales, par besoin de popularité. Il est raisonnable et
+désintéressé, mais rempli d'amour-propre et de vanité. Sa vie tout
+entière a été consacrée à la séduction des femmes. C'est un métier qu'il
+entend et qu'il a fait avec succès. Il aurait dû vivre à l'époque du
+Louis XV. Il se fût alors trouvé dans l'atmosphère qui lui convient. Je
+l'ai entendu professer la théorie de la séduction avec une grande
+supériorité, et il m'a même, à cette occasion, raconté des histoires
+fort curieuses et fort plaisantes. D'un physique agréable, son commerce
+est facile et doux. Il a un talent prodigieux pour occuper les autres de
+lui et pour se faire valoir. On conçoit qu'avec son habitude de tromper
+les femmes son caractère a dû en recevoir quelque atteinte. Aussi
+n'est-ce pas un de ses moindres succès que d'avoir obtenu cette
+réputation de chevalier, qu'il possède peut-être à bon marché. Une tête
+haute, un air confiant, ont fait naître cette illusion chez beaucoup de
+gens. Je sais par expérience, et à mes dépens, que M. de la Ferronays
+n'est pas toujours sincère. Quand il arriva au ministère, qu'au surplus
+il n'avait pas désiré, il a été l'espérance de beaucoup de gens.
+J'ignore si la tâche n'était pas au-dessus des forces humaines; mais au
+moins il est certain que, malgré de très-bonnes intentions, il l'a
+faiblement remplie.
+
+Je vis avec détail tout ce que Saint-Pétersbourg présente de curieux;
+mais ce qui, sans nulle comparaison, m'intéressa le plus était de voir,
+d'étudier et de connaître l'empereur Nicolas. Cette haute raison à l'âge
+où les passions ont tant de force et d'énergie, sa modération avec une
+nature violente et emportée, cette domination qu'il exerce sur lui-même,
+qui est si méritoire quand on peut impunément s'abandonner à ses
+passions, doivent inspirer une sincère admiration. Il sait qu'il a des
+devoirs à remplir, et que tout n'est pas jouissance et plaisir dans la
+région élevée où il est placé. Je l'ai vu exercer ses troupes à
+Pétersbourg, au camp de Zarskoïe-Sélo, et plus tard à Moscou. Je n'ai
+jamais vu personne manier avec plus de facilite, d'aisance et un coup
+d'oeil plus juste des masses de troupes considérables. Il entend
+admirablement bien le mécanisme qui les fait mouvoir, et il en dirige
+l'action avec une rare perfection. À son âge, avec ses goûts et ses
+armées, on aurait dû croire qu'il chercherait les occasions de faire la
+guerre; mais le temps a prouvé le contraire. Sa modération d'un côté, et
+une philanthropie poussée à l'excès, de l'autre, sont des obstacles à ce
+qu'il soit belliqueux. L'épreuve d'une campagne l'a éclairé, et il a eu
+la haute vertu de s'abstenir d'un métier qu'il faisait volontiers, et
+de laisser un de ses généraux, qu'il reconnaissait plus savant que lui,
+acquérir une gloire qui aurait pu être sa propriété. Il lui a laissé le
+champ libre, il lui a donné avec profusion les moyens de bien faire et
+l'a récompensé sans jalousie avec magnificence, après le succès. Cette
+conduite suppose une si haute vertu, qu'elle paraît au-dessus de
+l'humanité.
+
+Nicolas a été instruit avec soin. Il est modeste; il fait peu d'étalage
+de ses connaissances; il parle avec simplicité et réserve de ses
+actions. Il était peu aimé à l'époque ou j'étais en Russie, et j'en
+éprouvais de l'indignation; mais on en trouve l'explication par le fait
+suivant. Quoique destiné au trône par Alexandre, il n'avait été en rien
+associé au gouvernement: chose étrange, et qui tenait peut-être au
+mystère qui environnait le testament, dont on ne voulait pas divulguer
+les dispositions. Mais, enfin, telle était sa condition. Sa seule
+occupation était de commander une brigade de la garde, et alors,
+apportant dans ces fonctions l'activité de son âge et l'énergie de son
+caractère, il tourmentait beaucoup soldats et officiers. Il voulait
+arriver à une perfection que l'on ne peut atteindre et qu'on doit se
+dispenser de chercher. De là est résultée pour lui une réputation de
+sévérité et de dureté qui avait donné de fâcheuses préventions sur son
+caractère. Or les préventions motivées sur les premières actions d'un
+homme qui commence sa carrière sont difficiles à détruire. Il avait en
+outre devant lui un autre obstacle: c'était le souvenir de son
+prédécesseur.
+
+L'empereur Alexandre peut être l'objet de diverses critiques; mais une
+qualité sur laquelle personne n'est en dissidence, c'est une bonté de
+coeur sans limites. Son active bienveillance, son besoin de
+bienfaisance, se montraient chaque jour et dans chaque occasion. Elle
+tenait peut-être à une conscience timorée et au désir d'une âme tendre
+de trouver des moyens de bénédiction. Des habitudes généreuses en
+résultaient, et quelquefois elles approchaient de la prodigalité.
+Nicolas, au contraire, mû par des sentiments de justice et d'économie,
+véritables règles des souverains, a souvent été calomnié par les
+courtisans avides.
+
+Une chose admirable est l'éducation donnée par Nicolas à son fils,
+prince charmant, d'une rare beauté, et dont le temps n'aura sans doute
+fait que développer les qualités. Je demandai à l'empereur à lui être
+présenté, et il me répondit: «Vous voulez donc lui tourner la tête. Ce
+serait un beau motif d'orgueil pour ce petit bonhomme que de recevoir
+les hommages d'un général qui a commandé les armées. Je suis fort
+touché de votre désir de le voir, et vous pourrez le satisfaire quand
+vous irez à Zarskoïe-Sélo. On vous fera rencontrer mes enfants. Vous les
+examinerez et vous causerez avec eux; mais une présentation d'étiquette
+serait une chose inconvenante. Je veux faire de mon fils un homme, avant
+d'en faire un prince.» Tout l'état-major attaché à cet héritier d'un
+grand empire consistait en un lieutenant-colonel, son gouverneur, et en
+des maîtres chargés de l'instruire. Plus d'une fois l'empereur, en
+apprenant les détails de l'éducation de M. le duc de Bordeaux, a gémi
+avec moi de la pompe ridicule qui entourait ce prince dans sa plus
+grande enfance.
+
+Le grand-duc héritier est propriétaire de deux régiments de la garde, un
+d'infanterie et celui des hussards; mais il y occupait alors un emploi
+de sous-lieutenant et y paraissait en cette qualité dans les revues. Je
+l'ai vu commander son peloton, composé de grenadiers dont la taille
+était double de la sienne. Ses manières avaient de la gravité et de
+l'autorité. Je l'ai vu défiler, à la tête de son peloton de hussards, et
+se démener à merveille, sur son très-petit cheval, au milieu d'une
+réunion de plusieurs milliers de chevaux. L'empereur me disait, en
+regardant son fils avec l'expression de la sollicitude la plus tendre:
+«Vous imaginez que j'éprouve de l'agitation et de l'inquiétude en
+voyant cet enfant, qui m'est si cher, dans un pareil mouvement; mais
+j'aime mieux m'y soumettre pour lui former le caractère et l'accoutumer
+de bonne heure à être quelque chose par lui-même.»
+
+Voilà ce qu'on peut appeler de bons principes d'éducation; et, quand ils
+sont appliqués à l'éducation d'un homme destiné à être chef d'un grand
+empire, on doit en prévoir les meilleurs résultats.
+
+Les libéraux ont beaucoup accusé l'empereur Nicolas d'un excès de
+sévérité à l'occasion de la conspiration qui a éclaté au moment où il
+est monté sur le trône, et ils ont, en cette circonstance comme en mille
+autres, été injustes et de mauvaise foi. Jamais conception plus
+affreuse, plus odieuse que cette conspiration, n'est entrée dans la tête
+des hommes. Jamais plus d'ingratitude ne s'est montrée à découvert.
+Jamais entreprise plus folle n'a été commencée. Si quelque chose peut
+surpasser la déraison des projets, c'est l'extravagance de la conduite
+tenue dans l'exécution. Ourdie d'abord contre Alexandre, contre le
+souverain le plus philanthrope, le plus doux, le plus rempli de
+bienfaisance, contre un souverain qui avait dignement porté la couronne
+et élevé si haut le nom russe, elle fut continuée ensuite contre
+Nicolas, encore inconnu, et sur lequel on pouvait fonder des espérances
+de bonheur public. Et quels sont les chefs de cette horrible
+entreprise, dont la première conséquence, en cas de succès, était la
+mort de tous les membres de la famille impériale? Ce sont des gens
+comblés hors de mesure des bienfaits de cette auguste famille. Un d'eux,
+nommé Pestel, avait été élevé dans l'intérieur du palais et d'une
+manière privilégiée. Blessé à la Moskowa, il avait été soigné dans le
+palais de l'impératrice-mère et traité comme aurait pu l'être son fils;
+et cet homme fut un des plus atroces! Les uns voulaient la division de
+l'empire; d'autres une république. Aucune idée raisonnable n'était
+entrée dans les esprits; tout était confusion et frénésie. Le nombre des
+coupables était grand, et l'empereur a réduit celui des condamnés tant
+qu'il l'a pu. Le petit-fils de Souwarow était fortement compromis. Il
+voulut l'interroger lui-même. Son but était de lui donner le moyen de se
+justifier. Aussi, dès les premières réponses, il lui dit: «J'étais bien
+certain qu'un Souwarow ne pouvait être complice d'une pareille infamie!»
+Et à chaque réponse ce fut la même réplique. L'empereur a avancé cet
+officier; il l'a envoyé faire la guerre dans le Caucase; il a ainsi
+conservé un grand nom dans sa pureté et acquis un serviteur qui lui doit
+plus que la vie.
+
+J'étais à Saint-Pétersbourg pendant ce procès. Jamais instruction ne
+s'est faite avec plus de soin, et jamais marche ne fut plus régulière,
+au moins comme le comporte l'organisation politique et judiciaire en
+Russie. Jamais condamnations ne furent plus justes et mieux méritées.
+L'empereur a commué beaucoup de peines. Cinq individus, condamnés à être
+pendus, furent seuls exécutés, et l'on a crié à la barbarie! A-t-on donc
+oublié que l'empire avait été ébranlé et la famille impériale menacée
+d'être massacré? Si Nicolas avait, par une exagération de douceur, fait
+grâce à tous les coupables, il aurait donné une idée fausse de son
+caractère: on aurait cru à une clémence motivée par la peur. Il fallait
+une satisfaction publique, une réparation envers la société outragée,
+menacée, compromise; il fallait une punition exemplaire; mais il fallait
+aussi mettre des limites à la sévérité en ne faisant tomber la punition
+que sur les vrais coupables. Tout homme de bonne foi conviendra qu'il en
+a été ainsi. Les souverains doivent savoir punir. Institués pour
+maintenir la paix entre les citoyens et conserver l'ordre public, ils ne
+peuvent y parvenir s'ils n'effrayent les méchants et n'assurent le règne
+des lois.
+
+Quand la justice, premier besoin des peuples, leur est garantie, ils
+chérissent le pouvoir qui la leur donne, et, si ensuite les souverains
+s'occupent du bien-être des citoyens, ils sont considérés comme des
+divinités sur la terre.
+
+Pendant mon séjour en Russie, et malgré des souffrances très-vives de
+rhumatismes opiniâtres, je ne manquai pas une seule fols d'aller à la
+parade et aux manoeuvres où se trouvait l'empereur. Mon devoir était de
+lui faire ma cour, de chercher à lui plaire et de consolider les bons
+rapports existant entre lui et le roi de France. Je trouvais d'ailleurs
+du plaisir et du charme à l'approcher. J'ai rencontré constamment chez
+lui une bienveillance particulière pour moi, et une disposition pour la
+France telle que je pouvais la désirer. Sa politique comme ses
+sentiments le rapprochaient de nous. Et on conçoit cette politique:
+jamais d'intérêts opposés entre les deux pays, aucune source de débats
+et de discussions.
+
+Si l'ambition venait s'emparer de son esprit, quelle meilleure alliance,
+pour tenir ses ennemis en échec, que celle d'une puissance compacte,
+placée aux confins opposés de l'Europe, et possédant une marine capable
+de présenter un contre-poids à l'Angleterre? Si ses vues sont
+pacifiques, modérées, quel gage de paix dans ces rapports favorables et
+cette unité des vues! En pais et en guerre, hors le cas de révolution,
+la France est l'alliée désirable pour la Russie; mais je ne conclurai
+pas que la Russie doit être au même degré l'alliée naturelle de la
+France.
+
+Il a fallu les étranges écarts et les fautes inouïes du ministère la
+Ferronays pour suivre la politique tenue en 1828. Le caractère modéré de
+Nicolas s'est trouvé, au surplus, le correctif de cette politique si
+fausse; car il est exact de dire que la modération comme la loyauté sont
+la base du caractère de ce souverain. Je ne sais ce que l'avenir lui
+destine. Il a passé déjà par bien des épreuves; son règne jusqu'ici n'a
+pas été sans difficulté et sans de grands embarras; mais son début a été
+une double bonne fortune. Il a dû se sentir, se juger, et il a appris
+aux autres à le connaître. La droiture de ses intentions, l'énergie de
+son caractère, sa modération et sa modestie sont d'utiles auxiliaires
+pour surmonter les obstacles qu'il peut trouver sur sa route et vaincre
+les difficultés qu'il aura encore à combattre. Il a justifié mon opinion
+sur sa sagesse par la manière dont il a envisagé les projets
+déraisonnables de M. de Polignac au moment où il les a connus, et le
+blâme qu'il leur a donné démontre suffisamment à quel point il aurait
+été loin de son esprit de les conseiller.
+
+Tout porte à croire que Nicolas s'est imposé la tâche particulière de
+régénérer l'intérieur en Russie et d'épurer l'administration. Cette
+tâche est immense; il faut sa force, sa jeunesse et sa volonté pour
+l'entreprendre avec espérance de réussir.
+
+Tout le monde sait quelle corruption existait en Russie dans la haute
+classe. Je m'abstiendrai d'en rien dire; mais je ferai observer
+seulement, quant aux femmes, qu'il s'est fait, depuis vingt ans, une
+grande révolution en faveur des moeurs: car les désordres qui avaient
+lieu du temps de Catherine II ont à peine laissé des souvenirs.
+L'exemple des souverains a toujours sur leur cour une grande influence,
+et nulle part plus qu'en Russie cette influence ne se fait sentir. Aussi
+l'impératrice-mère, dont la vie est au-dessus de tout soupçon, a-t-elle
+exercé l'action la plus salutaire. Depuis, les vertus domestiques de
+Nicolas et de l'impératrice ont corroboré des principes respectés par
+tout le monde aujourd'hui. La société de Saint-Pétersbourg est
+remarquable par une grande régularité. Quant aux hommes, la délicatesse
+de moeurs, habituelle à l'occident de l'Europe, leur est encore
+inconnue, et peut-être en trouverai-je une explication naturelle.
+
+Les institutions et les circonstances dans lesquelles se trouvent les
+sociétés sont dans des conditions déterminées. Les hommes en reçoivent
+plus particulièrement l'empreinte. Or trois choses, à mon avis, ont
+donné aux Allemands, aux Français et aux Anglais cette noblesse de coeur
+qui les distingue.
+
+Je place en première ligne la chevalerie et son esprit, cet effort des
+temps barbares pour arriver à un état meilleur: association des bons
+contre les mauvais, élan généreux vers la vertu la plus sublime, le
+sacrifice de soi-même au profit des autres. Elle a dû avoir une grande
+influence sur les moeurs; et, quand son but a été rempli, quand la
+marche de la civilisation l'a rendue moins nécessaire, il en est resté
+une galanterie, un respect de soi-même, une dignité personnelle qui, en
+général, ont été et sont encore l'apanage des classes élevées.
+
+Je place ensuite l'influence salutaire du clergé. Un clergé riche,
+instruit et puissant, dont l'instruction supérieure a servi puissamment
+au développement des lumières, a été, aux yeux des peuples, un exemple
+vivant de dignité et d'indépendance morale. Ses hautes vertus et ses
+enseignements ont épuré les moeurs; ses écarts mêmes ont semblé produire
+le même résultat, car, si, à une époque déjà loin de nous, la corruption
+s'y est montrée, la réforme en a été la suite, et alors le rigorisme a
+remplacé le relâchement.
+
+Enfin je mentionnerai une troisième puissance de la société, l'ordre
+judiciaire. La magistrature, de bonne heure, s'est rendue respectable
+par ses lumières et par son intégrité. La justice, on le sait, est le
+premier besoin des hommes. Là où l'autorité l'assure, les individus se
+dispensent de chercher à se la faire eux-mêmes; et il en résulte le
+maintien du bon ordre et de la paix intérieure. Quand il en est
+autrement, la confusion et les désordres en sont les conséquences; car,
+sous prétexte de se faire justice, chaque individu, juge dans sa propre
+cause, s'abandonne bientôt à ses passions, et alors il n'y a aucun frein
+aux crimes, aux vengeances, à la corruption.
+
+En Russie, ces trois éléments de bon ordre et d'éducation pour le peuple
+ont manqué à la fois. La chevalerie n'y a jamais existé; le clergé est
+ignorant et pauvre; la justice civile et criminelle avait un tarif pour
+ses décisions. L'état de confusion, il est vrai, où se trouve la
+législation, qui n'est qu'une collection des ukases rendus, en diverses
+circonstances, pour des faits particuliers, véritable dédale où l'on ne
+sait comment se retrouver; cet état de confusion, dis-je, se prête
+merveilleusement à l'arbitraire, au caprice et à la corruption. Ce sera
+un des plus grands bienfaits de l'empereur actuel envers ses peuples que
+le code dont il a ordonné la rédaction. Il établira, dans peu d'années,
+un mode régulier de jugement, et, en simplifiant les questions, il
+garantira la surveillance du gouvernement, l'équité et la régularité des
+décisions.
+
+Les causes que je viens d'indiquer ont exercé une influence fâcheuse
+sur les moeurs de la haute classe de la société. Si l'on ajoute à cela
+la puissance immense du maître, qui, d'un mot, peut anéantir ce qu'il y
+a de plus grand ou élever ce qu'il y a de plus petit, sa présence
+partout, son action sur tout, on comprendra à quel point les caractères
+ont pu se dégrader. On croira donc sans peine tout ce qui a été dit sur
+la haute classe en Russie et répété trop souvent ailleurs, pour que j'en
+parle davantage ici; mais je dirai que l'administration proprement dite,
+les agents du gouvernement, dépositaires de deniers et de matières,
+passent en général pour être dilapidateurs. On prétend qu'il n'y a pas
+un régiment sur lequel le colonel ne spécule; pas un magasin dont le
+gardien ne vende une partie à son profit; pas un administrateur qui
+n'ait des intérêts personnels opposés à ceux du souverain. Tel capitaine
+de vaisseau vendit, dans ses voyages, ses approvisionnements, ses agrès
+et jusqu'à ses canons. Comme il n'y avait pas, lorsque j'étais en
+Russie, au moins, de mode régulier et journalier de comptabilité, rien
+ne garantissait la conservation des approvisionnements maritimes. Aussi,
+au moment où l'empereur est monté sur le trône, il y avait trente ans
+qu'aucune comptabilité n'avait été arrêtée. Nicolas, dont la pensée et
+la volonté est de rétablir l'ordre, y parviendra s'il est dans la
+puissance d'un homme de le faire. Actif, ferme, laborieux, ayant devant
+lui un grand nombre d'années à y consacrer, il a entrepris un travail à
+l'imitation de ceux d'Hercule.
+
+Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, il envoya dans le port
+d'Arkhangel un de ses aides de camp pour prendre une connaissance
+détaillée des faits et de la situation des choses, et préparer des
+poursuites. Ayant eu avis de graves dilapidations commises dans le port
+de Cronstadt, il envoya, afin de les constater et de connaître les
+coupables, un officier de confiance pour faire mettre devant lui les
+scellés sur les magasins. Cette démarche annonçait une suite
+d'opérations; mais tous ces calculs furent déjoués. Un incendie consuma
+les magasins, et les comptables eurent ainsi bientôt rendu les comptes
+de leur gestion pendant un grand nombre d'années. Les sages mesures de
+l'empereur se trouvèrent dès lors sans effet.
+
+Divers voyageurs ont rendu un compte détaillé des choses curieuses et
+dignes de remarque que renferment Saint-Pétersbourg et les environs.
+J'en dirai cependant un mot ici, et j'exprimerai succinctement les
+réflexions que leur vue m'a inspirées.
+
+La manufacture d'Alexandrowsky, premier établissement que je visitai,
+est une filature de coton d'une grande beauté. Le nombre des ouvriers
+s'élève à six mille. Il y règne un grand ordre. Les machines à vapeur
+sont belles. En général cette manufacture offre un coup d'oeil
+satisfaisant et présente l'idée d'une bonne direction. Un Anglais est
+placé à sa tête. Les produits sont beaux; cependant les fils sont loin
+d'atteindre la finesse obtenue en France et en Angleterre, et on a
+renoncé à produire divers numéros.
+
+Cette fabrique, appartenant à l'empereur, était sous la protection
+particulière de l'impératrice-mère, et le personnel des ouvriers,
+composé uniquement d'enfants trouvés. À vingt ans, ils sont libres et
+s'engagent volontairement à la fabrique, ou la quittent, s'ils le
+préfèrent. L'administration a pourvu, non-seulement à leur instruction
+pour leur assurer les moyens de gagner leur vie par leur propre
+industrie, mais encore elle tend à leur former, par des retenues sur le
+prix de leurs travaux, un petit capital suffisant pour leur fournir une
+première ressource. Par suite il se trouve que les enfants trouvés sont
+véritablement une classe privilégiée. Un enfant légitime, fils d'un
+paysan, ne peut être affranchi que par la volonté de son seigneur. Il
+est tel paysan, livré au commerce et ayant acquis des millions, qui ne
+peut, à aucun prix, obtenir sa liberté, tandis que l'enfant trouvé,
+n'appartenant à personne, mais protégé par le gouvernement, entre dans
+la société avec tous les droits d'un citoyen. D'après cela, avec le
+temps, cette classe aura beaucoup contribué à la formation d'une espèce
+de bourgeoisie enrichie par le commerce et l'industrie.
+
+Malgré la belle apparence de cette fabrique, je la crois d'un faible
+produit pour le gouvernement. Elle doit être plus à sa charge qu'à son
+profit. En la considérant comme école pour les ouvriers, elle devrait
+favoriser par tous les moyens les établissements particuliers et ne pas
+leur présenter souvent une rivalité funeste.
+
+En général, quand un gouvernement veut naturaliser chez lui une
+industrie, il doit faire les premiers frais, parce qu'il est assez riche
+pour supporter les pertes qui accompagnent toujours les débuts; mais,
+quand l'éducation est faite, quand l'industrie, naturalisée, peut être
+exploitée avec succès par les particuliers, il doit se retirer de la
+concurrence et leur céder ses établissements. Tout le monde s'en trouve
+bien; le gouvernement ne dépense plus, et les particuliers n'ont plus à
+craindre un rival pourvu de trop d'avantages et trop favorisé. C'est
+d'après ce principe qu'il y a bien des années, étant premier inspecteur
+général de l'artillerie, j'ai décidé le gouvernement à renoncer à la
+possession d'une manufacture d'armes de luxe, établie à Versailles,
+fort dispendieuse, mais qui n'en a pas moins prospéré quand elle est
+devenue propriété particulière.
+
+La fabrique de glaces, que je vis ensuite, est remarquable par la
+dimension des ouvrages qui en sortent; cette manufacture est productive
+pour le gouvernement. On y polit les glaces à la machine; mais ce
+polissage est moins parfait qu'en France, où il se fait à la main.
+
+Là manufacture de porcelaine, située dans le voisinage, ne mérite aucune
+mention et ne devrait pas être montrée aux étrangers.
+
+La Monnaie, placée dans la forteresse, est très-belle et très-curieuse à
+voir. Cet établissement a atteint un degré de perfection très-supérieur
+à ce qui existe en France, ou au moins y existait il y a peu d'années.
+Une machine à vapeur de la force de soixante chevaux, construite à
+Saint-Pétersbourg, est une des plus belles et des meilleures que j'aie
+jamais vues fonctionner. Les Anglais ne font pas mieux, et nous, nous
+faisons beaucoup moins bien. Toutes les pièces de monnaie sont frappées
+au moyen d'un moteur commun, et l'on en frappe jusqu'à six et sept à la
+fois. Le travail relatif à l'épurement de l'or des mines de Sibérie
+s'exécute au moyen de l'acide nitrique. Cette méthode est plus
+économique que l'emploi du mercure, dont on fait usage dans d'autres
+pays. Les pièces de monnaie sont assez belles. Elles présentent une
+singularité remarquable. Elles ne sont pas à l'effigie du souverain.
+Depuis Paul, les empereurs de Russie ont fait cet acte de modestie. Du
+temps de Catherine II, elles portaient son image.
+
+Une chose digne d'une grande admiration est l'école des mines. La
+manière dont elle est tenue et organisée, ne laisse rien à désirer.
+L'instruction donnée est complète et la place déjà à la hauteur de tout
+ce qu'il y a de mieux en Europe en ce genre. Des galeries, construites à
+l'imitation de celles d'exploitation, où les différents minéraux sont
+placés dans leurs gangues habituelles, et avec leur physionomie
+naturelle, complètent l'instruction des élèves et leur donnent, pour
+ainsi dire, des connaissances pratiques.
+
+Rien, au surplus, n'est d'un plus grand intérêt pour l'empire russe que
+la formation de bons ingénieurs des mines. Les richesses immenses,
+renfermées dans les monts Ourals, mises chaque jour davantage à
+découvert, semblent destinées à compléter ses moyens de puissance.
+Quand, aux avantages d'avoir à la fois des armées braves, nombreuses et
+instruites, des peuples animés de ce dévouement sans bornes, apanage du
+premier âge des nations sous une direction éclairée, il joindra encore
+la possession de grands trésors, on se demande comment on pourra lui
+résister.
+
+Les résultats obtenus dans l'exploitation des mines d'or, en peu
+d'années, et avant d'avoir un grand nombre d'ingénieurs suffisamment
+instruits, sont à peine croyables. À l'exploitation des mines de fer a
+été ajoutée celle des mines de cuivre, et maintenant voilà des mines
+d'or tellement riches, qu'on était parvenu, à l'époque dont je parle, et
+au moment où l'exploitation était encore dans l'enfance, à récolter par
+an pour douze millions de francs d'or, quand les mines d'Amérique,
+celles du Brésil, du Mexique et du Pérou, n'ont jamais donné, d'après M.
+de Humboldt, que soixante millions par année. Au moment où j'écris, les
+produits sont presque doubles.
+
+Il y a deux natures d'exploitation, celle des mines en filon, et celle
+des sables aurifères. Depuis le commencement de l'exploitation des mines
+d'Amérique, le plus gros morceau d'or natif qu'on ait recueilli pèse
+trente-six livres. Il est déposé au cabinet d'histoire naturelle de
+Séville. À peine quelques coups de marteau avaient été donnés dans les
+galeries des monts Ourals, qu'un morceau d'or de vingt-quatre livres a
+été trouvé. Il est exposé à l'école des mines de Saint-Pétersbourg.
+L'espace occupé par les sables aurifères présente une surface de deux
+mille verstes carrées. L'exploitation de ces sables n'a rien de
+dispendieux. Ils sont à la superficie. Ils rendent peu par le lavage;
+mais, en traitant le minerai par le feu, avec le plomb ou au moyen du
+mélange avec le mercure, les produits, d'abord tiercés, ont fini par
+être décuplés.
+
+Pour donner une idée de la progression des recherches utiles faites dans
+les exploitations, je citerai, comme exemple, ce qui s'est passé sur les
+terres d'un particulier russe, le comte Demidoff, dont le nom est assez
+connu. Il y a trente ans, ses forges en Sibérie lui rapportaient quinze
+cent mille francs. Les mines de cuivre, trouvées près de ses mines de
+fer, ont doublé sa fortune; et celles d'or, reconnues ensuite, l'ont
+augmentée encore d'une somme pareille.
+
+L'école des mines, si utile, si complète, ne coûte presque rien à
+l'État, et cette observation s'applique à bien d'autres établissements,
+dont je rendrai compte; car leur bas prix est à peine croyable. Pour
+celui-ci, l'empereur débourse seulement cent trente mille francs par an.
+Avec cette somme, soixante-dix élèves, nommés par lui, sont entretenus.
+L'établissement reçoit en outre trois cents étrangers payant huit cents
+francs, qui y acquièrent l'instruction la plus étendue.
+
+Un autre établissement, dont j'ai approfondi les détails avec un vif
+intérêt, est celui des voies de communication, autrement dit, dans le
+langage français, ponts et chaussées. Fondé par l'empereur Alexandre, au
+moyen d'ingénieurs des ponts et chaussées français, mis à sa disposition
+par Napoléon, il est sous les ordres de l'un d'eux, le général Bazaine,
+son chef aujourd'hui. Homme d'un mérite supérieur, le général Bazaine
+jouit avec raison d'une célébrité méritée. Cet établissement était alors
+sous une sorte de surintendance du duc Alexandre de Wurtemberg, oncle de
+l'empereur, homme d'esprit, mais dont l'intervention était plus nuisible
+qu'utile. Instruit seulement d'une manière superficielle, il commettait
+souvent de grandes erreurs qu'il soutenait par son esprit et sa
+position.
+
+Ce corps nombreux fait le service de tout l'empire. Il a été augmenté
+depuis peu, et porté jusqu'à six cents ingénieurs. Les connaissances
+exigées sont très-étendues, et peut-être trop étendues; car on y
+comprend les connaissances propres aux ingénieurs militaires, afin de
+les mettre à même de remplacer ceux-ci au besoin.
+
+L'école se compose de cent élèves, dont quatre-vingt-dix sont entretenus
+aux frais de l'empereur, et les dix autres à leurs propres dépens ou à
+ceux de l'impératrice ou des princes de la famille impériale. Elle ne
+coûte que cent trente mille francs par an. Les sommes consacrées aux
+travaux publics sont fixées chaque année à six millions, dont moitié
+pour entretien et moitié pour constructions nouvelles.
+
+Une remarque faite par le général Bazaine, et dont il m'a fait part, est
+digne d'être consignée ici. Les Russes sont par leur nature éminemment
+gens d'imitation. Ils arrivent vite à un degré de connaissances assez
+élevé, mais s'arrêtent à une limite qu'ils ne peuvent presque jamais
+dépasser. La direction de cette école lui a donné l'occasion de faire
+constamment cette observation.
+
+La Russie est très-avancée pour sa navigation intérieure. Ses belles et
+grandes rivières ayant peu de pente, l'absence des montagnes sur cette
+immense surface, entre les monts Karpathes et les monts Ourals, a rendu
+facile la construction des canaux qui lient la navigation des fleuves et
+la complètent. On y ajoute encore chaque jour; mais dès à présent ou
+d'ici à très-peu de temps on pourra aller, par les eaux intérieures, de
+la Baltique à la mer Glaciale, des mers Baltique et Glaciale aux mers
+Noire et Caspienne. Tous les travaux s'exécutent à si bas prix en
+Russie, les moyens d'exécution sont si abondants, qu'il n'y a pas
+d'entreprise qu'il ne soit facile de mener à bien. La nature même semble
+s'y prêter par le peu d'obstacles que les localités présentent. On doit
+donc trouver tout simple qu'ils soient déjà très-avancés.
+
+Les principales communications, indépendamment de la navigation propre
+de beaucoup d'autres rivières, sont les suivantes:
+
+1º Communication de Saint-Pétersbourg avec le Volga et la mer Caspienne
+par le canal de Ladoga.
+
+2º Communication du Volga avec la mer Blanche et Arkhangel par la Dwina
+du nord. Ainsi, dès à présent, un bateau partant de Saint-Pétersbourg
+peut aller à Arkhangel et de là à Astracan.
+
+3º On établit en ce moment une communication entre le Volga et la Dwina
+du midi par la Moskowa.
+
+4º On exécute une communication, entre la Vistule, le Niémen et la mer,
+qui détournera ainsi tout le commerce dont Dantzig est l'entrepôt.
+
+5º Enfin on lie le Don et le Volga de manière à établir une navigation
+directe entre la mer Noire et la mer Caspienne.
+
+De pareilles lignes de communication sont de puissants éléments de
+richesse et de prospérité!
+
+L'école du génie militaire est établie dans le palais Michel, dans ce
+palais qu'occupait Paul, où il s'était fortifié et où il a péri. J'ai vu
+cette école en détail, et je n'ai trouvé que des éloges à lui donner.
+L'instruction des élèves m'a paru complète et à peu près la même que
+celle des élèves de l'école de Metz. Le général Opperman, sous les
+ordres duquel elle est placée, est un homme distingué. Des plans en
+relief des places principales de l'empire, à l'instar de ce qui existe
+aux Invalides, sont exécutés. On y voit la place de Swenborg en
+Finlande, sans doute aussi forte que Gibraltar. On a représenté dans
+cette collection de reliefs le champ de bataille de la Moskova. Des
+reliefs de cette étendue ne satisfont pas l'esprit et ne donnent pas le
+sentiment des localités. J'ai vu à cette école des planches en cuivre,
+revêtues d'un enduit particulier, possédant les propriétés des pierres à
+lithographier, et formant un appareil portatif et propre au service de
+la guerre.
+
+On me montra en détail l'établissement de l'état-major, dont les
+attributions se composaient alors du personnel de l'armée, du mouvement,
+des opérations et de la partie qui tient à l'art. Il rappelait assez
+notre organisation sous l'Empire, où presque tout aboutissait au prince
+de Neufchâtel, major général. Une chose passagère et accidentelle chez
+nous, et qui tenait à ce que Napoléon était son véritable ministre et
+s'occupait des moindres détails de son armée, avait été rendue
+systématique et permanente en Russie. Le véritable ministre de la guerre
+y était le major général, rendant ses comptes journaliers à l'empereur,
+prenant ses ordres et les transmettant. Le ministre de la guerre était
+chargé du matériel; mais l'empereur Nicolas a depuis détruit cette
+organisation insolite. Le ministère de la guerre aujourd'hui renferme
+dans ses attributions tout ce qui concerne l'armée. Comme l'armée est
+constamment organisée en corps d'armée de deux ou trois divisions, avec
+leur cavalerie, leur artillerie, leur administration, leurs ambulances,
+etc., la correspondance avec les corps se fait par l'intermédiaire des
+généraux qui commandent.
+
+Le dépôt des cartes et des plans est extrêmement soigné. Tout ce qui
+tient à la topographie ne laisse rien à désirer. Le général Diebitsch,
+alors à la tête de l'état-major, avait des connaissances étendues et
+donnait aux travaux une direction éclairée. Cent quatre-vingts commis
+suffisaient à toute la correspondance. Toutes les branches des arts et
+des sciences, qui ont rapport au service militaire, sont réunies dans
+cet établissement. Il y a jusqu'à des ateliers pour la fabrication des
+instruments de mathématiques et d'astronomie. Une imprimerie y est
+attachée; mais, comme le service particulier pour lequel elle est créée
+ne suffit pas à l'employer constamment, elle sert au public.
+
+On a attaché à l'état-major un comité de perfectionnement, pour juger
+toutes les inventions nouvelles. Je regarde cette dernière institution
+comme une des meilleures et des plus utiles; nous en aurions grand
+besoin en France; car autant il est sage de se préserver des innovations
+qui ne sont pas suffisamment motivées, autant il est funeste de négliger
+d'adopter les inventions dont les effets peuvent être salutaires. C'est
+une vérité incontestable pour la société en général, mais dont
+l'application est plus vraie encore pour l'art de la guerre à l'époque
+où nous sommes, si féconde en découvertes et en applications utiles.
+Comme un premier succès a souvent des conséquences graves pour l'avenir
+et influe quelquefois puissamment sur la destinée des États, rien ne
+doit être négligé pour l'obtenir.
+
+Nous avons, en France, une beaucoup trop grande idée de notre
+supériorité, et en général de tout ce que nous possédons. Par suite de
+ce sot et ridicule orgueil, nous sommes habituellement en arrière de
+toutes les autres puissances pour l'emploi des choses utiles. En Russie,
+c'est le contraire. On est avide de connaître et on cherche avec
+empressement le meilleur emploi de ses moyens. L'établissement de ce
+comité de perfectionnement (idée heureuse), composé d'hommes capables, à
+même de choisir, d'adopter, d'approuver ou de rejeter, offre
+certainement de grands avantages. J'ai passé ma jeunesse à entendre
+vanter notre artillerie, et nous avions certainement alors le plus
+mauvais matériel de l'Europe. Si on s'est occupé d'une manière un peu
+efficace des fusées à la Congrève, c'est à mes instances, à mon retour
+de Russie, que la France en est redevable; c'est à une espèce
+d'obsession et de violence que j'ai exercée auprès du ministre de la
+guerre.
+
+Parmi les choses les plus dignes d'éloges que renferment
+Saint-Pétersbourg et les principales villes de Russie, je placerai les
+hôpitaux militaires. On a adopté l'usage des hôpitaux régimentaires. Les
+malades ont, pour garantie des soins dont ils sont l'objet, l'esprit de
+famille propre aux corps militaires et la sollicitude de leurs chefs.
+Chaque régiment a un établissement pour trois cents hommes qu'il
+entretient au moyen d'un abonnement. Une journée de malade lui est payée
+par l'État soixante-quinze centimes. Quand le régiment se met en marche,
+il emporte avec lui une partie de son matériel, de manière à pouvoir
+soigner quatre-vingts hommes. S'il ne doit pas revenir, il remet le
+surplus à l'administration, qui lui en tient compte. Pour assurer la
+bonne qualité des médicaments, l'État se charge de les lui fournir
+d'après un tarif. Les hôpitaux, en général spacieux et aérés, présentent
+l'aspect de soins satisfaisants et minutieux.
+
+À Saint-Pétersbourg, il y a, indépendamment des hôpitaux régimentaires,
+un grand hôpital pour douze cents hommes, destiné à recevoir, en cas de
+mouvement, les malades que les corps seraient obligés de laisser en
+arrière. Ce système régimentaire, bon partout, est indispensable dans un
+aussi grand pays, où les villes sont rares et éloignées les unes des
+autres. Aussi donne-t-il les plus admirables résultats. Les guérissons
+sont promptes, les convalescences sont courtes, et l'armée russe, qui
+est si nombreuse, ne compte pas en totalité, en y comprenant les troupes
+sédentaires de police et tout ce qui reçoit ration par jour, plus de
+vingt ou vingt-cinq mille malades.
+
+J'ai en beaucoup moins de motifs d'admiration en visitant l'arsenal. Il
+y a de grands magasins et de beaux ateliers, mais fort inférieurs à ce
+que l'on voit dans nos grands établissements en France. La salle d'armes
+cependant contient cent cinquante mille fusils. Ces fusils sont bons et
+leur modèle se rapproche de celui des nôtres. Le prix en diffère
+beaucoup. Ils coûtent de seize à dix-huit roubles, environ moitié du
+prix de France. La forgerie est belle. Les pièces sont forées et tournées
+en même temps. La fonderie est misérable. Elle est encore dans l'enfance
+de l'art. Il est singulier que les diverses branches du même service
+présentent de pareils disparates. Les chefs de l'artillerie m'ont paru
+avoir une instruction théorique fort bornée, et je suis autorisé à
+croire que les troupes de l'artillerie, très-fortes dans l'exécution
+des manoeuvres, sont commandées par un grand nombre d'officiers dont
+l'instruction théorique laisse beaucoup à désirer.
+
+Une école d'artillerie assez bonne fournit une partie des officiers, et
+ceux-là sont les plus instruits. On peut comparer leurs connaissances à
+celles que l'on exigeait en France, pour le même service, à l'époque où
+je suis entré dans l'artillerie. Le nombre des officiers admis par cette
+voie est le plus petit de beaucoup. Ils reçoivent divers avantages, et,
+entre autres, ils ont en entrant un grade supérieur à celui des
+officiers qui sortent du corps des cadets ou des sous-officiers. Ceux
+qui sortent du corps des cadets sont les plus nombreux, et leurs
+connaissances théoriques sont à peu près nulles. Enfin, une troisième
+classe tire son origine du corps des sous-officiers. On exige de ceux-ci
+un examen à peu près semblable à celui que subissent les cadets. Ainsi
+ce ne sont pas des savants; mais ces connaissances, ajoutées à celles
+qui résultent de l'expérience et de l'habitude du service, leur donnent
+une valeur réelle, et peut-être serait-il dans l'intérêt bien entendu du
+service d'augmenter le nombre des emplois qui leur sont donnés, en
+diminuant celui qui est dévolu aux cadets. Le corps des sous-officiers,
+si important, en recevrait des encouragements et de la considération.
+
+Il y a un autre établissement, où des fils de soldats d'artillerie sont
+réunis. Ils reçoivent quelque instruction théorique, une plus grande
+instruction pratique, et sortent de là pour entrer dans le corps comme
+sous-officiers.
+
+Mais j'arrive maintenant à ce qui m'a paru au-dessus de tout éloge:
+c'est le système adopté, avec autant d'intelligence que d'économie, pour
+venir au secours des serviteurs de l'État et donner une éducation
+convenable à leurs enfants. Le premier besoin d'une société dont la
+civilisation est encore reculée consiste dans l'instruction. Aussi la
+première sollicitude du gouvernement, en Russie, est-elle de la
+répandre. Jamais conceptions plus vastes n'ont eu lieu en ce genre, et
+jamais résultats n'ont mieux répondu aux calculs et aux espérances. Ces
+établissements, commencés sous Catherine II, continués sous Paul,
+développés sous Alexandre, ne péricliteront pas sous leur successeur
+Nicolas, dont les sentiments sont paternels et l'esprit juste, qui a du
+positif dans tout ce qu'il entreprend, en sent toute l'importance, et
+j'ai la conviction qu'il trouve une grande douceur à répandre un genre
+de bienfait dont la distribution est si facile et dont les fruits sont
+si assurés. Quel encouragement pour celui dont la vie est consacrée à la
+défense de son pays, à la gloire de son souverain, que de voir le sort
+de ses enfants assuré d'avance par l'empereur, chef de la grande
+famille qui les adopte et se charge de leur avenir! Je ne connais rien
+de plus touchant, de plus moral et de plus politique. Voici un aperçu de
+ces établissements.
+
+Le premier corps des cadets reçoit jusqu'à douze cents enfants. Admis
+dès l'âge de huit ans, ils sont divisés en cinq compagnies. Au-dessus de
+dix ans, on les place dans un local séparé; les autres sont soignés par
+des femmes. Les plus âgés, c'est-à-dire de dix ans et au-dessus, divisés
+en quatre compagnies, apprennent successivement le russe, le français et
+l'allemand, la géométrie, la fortification, les éléments de chimie, de
+physique et tout ce qui est relatif au service militaire. Quand ces
+jeunes gens ont justifié qu'ils possèdent les connaissances exigées, ils
+sont envoyés dans l'armée ou dans l'artillerie, où ils occupent des
+emplois d'enseignes. Un musée, rempli de modèles de tous les genres, est
+à leur disposition. Des reliefs de fortifications indiquent les divers
+systèmes, comme aussi les travaux d'attaque et de défense de place, et
+facilitent merveilleusement l'étude de cette partie de l'art de la
+guerre. Cette manière d'étudier ne suffirait pas pour faire des
+ingénieurs, mais elle satisfait à tous les besoins du service de la
+ligne.
+
+Trois autres établissements du même genre existent: le deuxième corps
+des cadets, le régiment des nobles, les cadets de la marine, ainsi que
+les pages, qui sont au nombre de cent quatre-vingts. L'empereur
+entretient ainsi et pourvoit à l'éducation et au placement de quatre
+mille enfants nobles ou fils d'officiers. Il y a d'autres établissements
+semblables à Moscou et dans d'autres gouvernements. Ainsi un officier,
+homme de coeur, peut faire le sacrifice de sa vie à l'État et mourir
+pour l'empereur sans que des inquiétudes sur sa famille viennent le
+détourner de ses devoirs et troubler ses derniers moments. Je le répète,
+je ne connais rien de plus admirable, rien de plus utile au monde. Six
+cents francs par individu sont les frais supportés par l'État.
+
+Le complément de ces établissements de bienfaisance se trouve dans les
+établissements destinés aux fils des soldats. Chaque régiment de la
+garde a une école, et chaque chef-lieu de gouvernement a un
+établissement semblable. Moscou possède l'établissement principal, il
+renferme six mille enfants de tout âge, réunis dans la même maison. Le
+nombre total des enfants des soldats entretenus et élevés aux frais de
+l'empereur, était, à l'époque dont je parle, de soixante-cinq à
+soixante-dix mille. Jamais bienfaisance n'a été plus éclairée et établie
+sur une aussi grande échelle.
+
+La première condition dans toutes ces écoles, c'est-à-dire la salubrité,
+est remplie par de vastes salles bien tenues, une grande propreté, un
+habillement convenable et une nourriture qui est saine et abondante sans
+être recherchée. L'instruction se compose de l'étude de la langue russe,
+du dessin, de la géométrie, de la musique, de l'arpentage et de quelques
+autres arts. Une discipline sévère y est maintenue, et les soins les
+plus minutieux se rencontrent constamment et partout. Des officiers de
+l'armée et des élèves sortant de ces maisons d'éducation en sont les
+chefs et les instituteurs.
+
+L'économie est si bien observée dans ces établissements, que, quoiqu'ils
+soient pourvus convenablement de toutes choses, la dépense totale, dans
+un des lieux les plus chers, à Moscou, ne s'élève, en y comprenant tous
+les frais quelconques, les appointements des chefs et l'entretien des
+bâtiments, qu'à soixante francs par an et par individu. C'est une chose
+à peine croyable, mais constatée. Quand on calcule les effets qui
+doivent en résulter pour la prospérité intérieure, on ne saurait trop
+admirer l'ingénieuse pensée, mère de cette création.
+
+Les élèves, une fois formés, satisfont aux divers besoins de la société.
+Une partie est envoyée dans les régiments pour y remplir les fonctions
+de sous-officiers; d'autres sont placés comme arpenteurs-géomètres dans
+les gouvernements; d'autres deviennent des musiciens dans les chapelles,
+dans les théâtres, et enfin chaque propriétaire riche qui, pour ses
+exploitations ou ses manufactures, à besoin d'individus intelligents et
+instruits en demande et en obtient. Dans un certain nombre d'années, ils
+auront contribué puissamment à la création d'une classe intermédiaire
+dont la Russie est presque totalement privée.
+
+Mais ces établissements ne sont pas les seuls sur lesquels la
+bienfaisance de l'empereur s'est étendue. Elle embrasse aussi les
+enfants de l'autre sexe. Le plus important est connu sous le nom de
+couvent. Il renferme sept cents jeunes filles. Il est divisé en deux
+parties distinctes: l'une, pour la noblesse, se composait de quatre cent
+soixante individus; l'autre, pour la bourgeoisie et les filles de
+sous-officiers faits officiers. Cette maison d'éducation était placée
+sous la protection de l'impératrice-mère. Les enfants y sont reçus de
+huit à dix ans. L'instruction qu'on y donne porte sur une multitude
+d'objets; mais elle est très-superficielle et traite de choses fort
+abstraites; elle-ne peut pas porter des fruits durables. De là sortent
+les gouvernantes destinées à élever les enfants dans les grandes maisons
+et dans les instituts particuliers et de province.
+
+Les filles de beaucoup de généraux et de gens très considérables y sont
+élevées. Elles y trouvent l'avantage d'être connues et distinguées par
+l'impératrice et la famille impériale, qui portent un vif intérêt à cet
+établissement. En général, les sujets qui en sortent répondent aux soins
+dont ils ont été l'objet, principalement sous le rapport des moeurs et
+de la religion. On leur apprend le russe, le français, l'allemand, la
+littérature de ces langues, la géographie, l'arithmétique et la
+géométrie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, le dessin, la
+musique et les ouvrages de main. Elles chantent ensemble et en parties
+sans instrument, jusqu'au nombre de deux cents, avant leur repas. Ces
+belles voix fraîches et virginales, ces concerts, exécutés avec une rare
+perfection, donnent un avant-goût de la musique des anges.
+
+Les professeurs des sciences m'ont paru d'une instruction fort médiocre.
+Madame Adelsberg, placée à la tête depuis vingt-cinq ans, est une femme
+considérée et fort respectable. Elle a élevé dans leur premier âge
+l'empereur actuel et le grand-duc Michel.
+
+Une grande émulation se montre parmi toute cette jeunesse. Les punitions
+sont très-rares, et les moyens d'encouragement fondés sur des
+distinctions. Les fonds annuels formant la dotation du couvent montent
+à cent mille francs. L'empereur y ajoute chaque année cent quatre-vingt
+mille francs de sa cassette. Il nomme à cent places de demoiselles
+nobles, et à autant de filles de bourgeois. Les autres places sont
+remplies par des enfants élevés aux frais de leurs familles. Dans la
+section des filles nobles, elles payent onze cent quatre-vingt-dix
+francs par an, et dans celle des filles de bourgeois, six cents francs
+seulement. Il y a aussi quelque différence dans l'étendue de
+l'instruction de ces deux classes.
+
+J'ai rendu un compte succinct des établissements de bienfaisance que
+j'ai visités; mais je ne saurais trop faire l'éloge de tous les soins
+éclairés et minutieux qui ont présidé à leur création, et qui sont
+observés dans leur direction. Tout y est plus beau et mieux qu'ailleurs.
+La cause en est facile à découvrir. On les a faits d'un seul jet et
+assez récemment. On a pu tailler en plein drap. Avant de commencer, on a
+pris pour modèles les meilleurs établissement de l'Europe, et l'on a
+souvent apporté à ceux-ci des perfectionnements reconnus utiles. En
+France, par exemple, et dans les vieux pays, la charité a fondé, il y a
+plusieurs siècles, des hôpitaux; mais alors mille soins, dont
+aujourd'hui on connaît l'importance, étaient inconnus. Ce sont d'anciens
+bâtiments, dans de vieux quartiers, qui présentent peu de salubrité. On
+les a améliorés sans doute, mais sans pouvoir détruire complétement les
+vices primitifs. En Russie, c'est tout autre chose: on a trouvé table
+rase, et tout a été fait sur un plan arrêté d'avance, après avoir tout
+prévu.
+
+Avant de rendre compte de ce que j'ai vu dans les environs de
+Saint-Pétersbourg, je dirai encore un mot sur cette ville et sur le
+caractère particulier de son matériel. Je consignerai ici les
+observations qui me sont venues à l'esprit. Elle est sans contredit la
+ville la plus régulière de l'Europe, ayant été construite comme on
+ferait bâtir un château, après en avoir adopté le plan. Son architecture
+est prétentieuse, et les colonnes, bel ornement des palais et des
+établissements publics, ont été prodiguées partout. Chaque maison
+particulière un peu importante a sa colonnade et son péristyle. Ces
+péristyles ouverts, ces cotonnades entourant autrefois les temples des
+anciens, étaient appropriés au climat et offraient un supplément de
+logement et d'abri pour les subalternes et pour le peuple. Dans les
+climats du Nord, elles présentent un contre-sens, et ici l'abus est
+poussé à un excès dont on ne peut pas se faire idée. La grande largeur
+des rues, le peu d'élévation des maisons, répandent la population sur
+une surface immense. Cette ville, qui est au moins aussi grande que
+Paris, n'a pas quatre cent mille habitants: on juge de l'effet. En
+général, une ville est vivante par l'accumulation de sa population
+réunie sur une petite surface. Pour cela les maisons doivent être
+élevées et les rues étroites. Ici c'est tout juste l'opposé. On peut
+bien avoir, comme à Paris, des quartiers à places et à rues de larges
+dimensions, mais il faut d'autres quartiers où la population soit
+entassée. Pendant le jour elle se déverse et circule dans les quartiers
+moins populeux; elle leur donne ainsi la vie qui leur manque. Ensuite,
+cette direction droite des rues, permettant d'embrasser un espace
+immense d'un seul coup d'oeil, ajoute à la tristesse et à la monotonie
+de cette ville, malgré son élégance et sa beauté.
+
+Le palais, en le considérant dans son ensemble, c'est-à-dire avec
+l'Ermitage, est très-vaste, beaucoup moins grand cependant que
+l'ensemble des Tuileries et du Louvre. L'architecture du palais d'hiver
+est lourde et de mauvais goût. Bâti à une mauvaise époque pour les
+beaux-arts, vers le premier tiers du siècle dernier, plus grand dans ses
+dimensions, il rappelle le palais de Berlin. On croirait ces deux palais
+construits par le même architecte, curieux de répéter son premier
+ouvrage. Des statues fort médiocres en décorent le faîte.
+Saint-Pétersbourg, comme toutes les villes russes, renferme une
+multitude d'églises, mais elles sont très-petites. Elles passeraient
+chez nous pour des chapelles. La plus grande, d'une construction
+récente, bâtie ou finie sous Alexandre, l'église de Kasan, est cependant
+d'une certaine grandeur. Elle est obstruée par une multitude de colonnes
+de granit qui occupent une grande partie de l'intérieur, dont la
+dimension n'est en rapport ni avec l'élévation ni avec sa surface. On
+s'occupe de la construction de l'église d'Isaac. Ici tout sera d'un
+grand style et de la plus vaste dimension. Cette église, assure-t-on,
+sera, après Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres, la plus
+grande de la chrétienté. Elle est construite toute en granit rouge de
+Finlande. Quarante-huit colonnes de la même matière, de cinquante pieds
+de hauteur, et chacune d'un seul morceau, la décoreront à l'extérieur.
+Ces colonnes, du poids de deux cent cinquante mille livres, sont
+transportées sur des bâtiments faits exprès, du port de cinq cents
+tonneaux. Chaque bâtiment en reçoit deux à la fois. M. de Montgeraud,
+architecte français, dirige tous les travaux. Il a imaginé les appareils
+nécessaires pour mouvoir ces masses. Quarante-huit poêles doivent être
+placés dans l'intérieur pour la chauffer; mais une partie sera placée à
+la région supérieure, afin de rendre la température uniforme et
+d'empêcher les vapeurs condensées de retomber en pluie, comme il arrive
+quelquefois dans l'église de Kasan. On estimait alors la dépense totale
+à vingt-cinq millions de francs, et le temps nécessaire à son
+achèvement, à vingt-quatre ans. Ce sera un grand et beau monument, digne
+de la capitale d'un grand souverain.
+
+Beaucoup de choses encore sont à remarquer à Saint-Pétersbourg: le
+palais de marbre, situé sur le quai, plus haut que l'Ermitage,
+l'habitation du grand-duc Constantin, quand il venait à
+Saint-Pétersbourg; le palais d'Anitchkov, situé sur la Perspective,
+demeure du grand-duc Nicolas, avant son arrivée au trône; le palais de
+la Tauride, construit par Potemkin pour donner une fête à l'impératrice
+Catherine; le palais du grand-duc Michel, construction toute nouvelle,
+délicieuse habitation, où le bon goût le dispute à la magnificence; le
+musée, dont le vaste bâtiment désert attend les tableaux et les statues,
+destinés sans doute un jour à l'orner; enfin de très-grandes et
+très-magnifiques casernes, où quarante mille hommes peuvent être
+sainement et commodément établis.
+
+Il y a encore à Saint-Pétersbourg deux choses qu'on ne saurait trop
+admirer. La première, la statue équestre de Pierre le Grand, ouvrage
+immortel du fondeur français Falconet, la plus belle de cette espèce
+existante au monde. Son attitude est sublime et correspond à la pensée.
+Pierre, après avoir gravi le rocher qui sert de base, étendant la main,
+semble dire: «C'est là que je bâtirai ma ville!» Et la seconde, le
+superbe quai de la Néva, de près d'une lieue de longueur, d'une grande
+largeur, revêtu du côté de la rivière par des constructions en granit,
+dont chaque pierre est de quatre-vingts à cent pieds cubes, et bordé du
+côté opposé par des palais ou de beaux hôtels. Cette immense rivière,
+avec l'île Basile, équivalant elle seule à une ville, la forteresse et
+les constructions de la rive droite forment un ensemble dont il est
+impossible de se faire une idée quand on ne l'a pas vu. Mais une pensée
+triste vient diminuer l'impression ressentie. Cette belle ville,
+résultat de plusieurs milliards employés à sa construction, ne peut être
+conservée qu'au pris de continuelles dépenses et de réparations
+constantes à cause de la rigueur de son climat destructeur. Le jour où
+l'éloignement du souverain, où l'abaissement de sa prospérité,
+diminueraient les moyens consacrés à son entretien, sa perte serait
+assurée. Ainsi on peut dire, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que
+cette ville est condamnée à une éternelle jeunesse ou à périr.
+
+Une circonstance embellit Saint-Pétersbourg et y ajoute un charme qu'on
+ne trouve que dans cette capitale. L'éloignement où Saint-Pétersbourg
+est du centre de l'empire, les devoirs ou les intérêts qui fixent une
+grande quantité de noblesse à la cour, empêchent beaucoup de grands
+seigneurs d'habiter leurs terres, situées à de grandes distances. Il en
+est résulté le besoin de créer une multitude de jolies maisons de
+campagne dans les environs, et particulièrement dans les iles de la
+Néva. Dans les autres capitales, dans la belle saison, ou un peu plus
+tôt ou un peu plus tard, chacun s'éloigne. Ici on se contente de changer
+de logement pour s'établir à une ou deux lieues au plus, et ce qui
+compose la haute classe se trouve toujours réuni. On pourrait appeler
+cette réunion de jolies campagnes dans les îles de Caminostro, de
+Yelagin, etc, la _Ville d'Été_. L'empereur Alexandre avait une maison
+charmante à Caminostro, et en a fait construire une autre à Yelagin.
+Cette dernière est la plus délicieuse résidence que l'imagination puisse
+créer. Il en fit hommage à sa mère, l'impératrice Marie. Elle est
+meublée uniquement avec des produits des manufactures du pays. Tout y
+est simple et magnifique à la fois. C'est la petite maison d'un
+très-grand souverain.
+
+Je commençai mes excursions autour de Saint-Pétersbourg par Cronstadt.
+Ce point, par sa grande importance, méritait la préférence. Je me rendis
+à Cronstadt sur un bateau à vapeur; ce fut la première fois que je fis
+usage de ce moyen de navigation. C'est une admirable application de
+cette nouvelle force, devenue, pour ainsi dire, intelligente, qui se
+charge de produire tous les grands effets demandés, puissance nouvelle
+qui change l'état des sociétés et dont l'hommage a été fait à Napoléon.
+Il n'a tenu qu'à lui de s'en servir le premier pour l'exécution de ses
+desseins contre l'Angleterre, et, sans doute alors, il aurait réussi;
+mais son esprit routinier, si je puis m'exprimer ainsi sur un génie
+aussi extraordinaire, l'emporta alors sur ses autres facultés: _sic
+voluere fata_.
+
+L'adoption de la navigation à vapeur diminue, en beaucoup de
+circonstances, l'importance de la science de la marine, mais cependant
+ne pourra jamais la détruire tout à fait. La sensation éprouvée sur un
+bateau à vapeur est qu'aucune combinaison n'est nécessaire à sa
+direction, tandis qu'elles sont si vastes, si variées et si multipliées
+dans la conduite des bâtiments à voile. Un bâtiment est dirigé par son
+timonier, comme un gros animal dompté obéit aux ordres et aux
+indications de son conducteur.
+
+Les effets produits par l'inondation de 1824 étaient encore visibles.
+Deux forts, construits en bois, et destinés à la défense de la rade,
+avaient été rasés et détruits de fond en comble par les eaux: un seul
+était reconstruit. Un vaisseau de cent vingt canons, ayant été porté à
+terre, n'avait pu être remis à flot, et on s'occupait à le démolir. Les
+conditions naturelles de cet important établissement sont peu
+favorables. Le projet du général Bazaine, dont j'ai rendu compte, y
+remédierait en partie; car les vaisseaux pourraient mouiller dans la
+passe en arrière de la digue, et, par conséquent, être garantis contre
+une partie des grands efforts de la mer. En bâtissant des forts en
+pierre pour protéger la rade dans le lieu même où sont les forts en
+bois, on aurait d'autres abris d'un usage facile.
+
+L'établissement de Cronstadt est grand et vaste, les casernes sont
+considérables, les magasins en rapport avec les besoins; mais tout est
+moins beau et beaucoup moins complet que dans nos grands ports: tout
+semble avoir encore un caractère de provisoire. Il est vrai que presque
+tout date de Pierre Ier. Une chose seulement est remarquable et digne
+d'envie: c'est l'immense bassin divisé en huit formes, pouvant servir à
+construire ou à radouber sept vaisseaux et une frégate à la fois.
+Chacune de ces formes peut se vider séparément au moyen d'une machine à
+vapeur.
+
+L'armement de Cronstadt est très-considérable; mais les batteries du
+côté de la mer sont trop basses et auraient de la peine à résister au
+feu des vaisseaux. Il n'y a point de fourneaux à réverbère pour rougir
+les boulets, et une grande partie des parapets est en bois. La rade est
+défendue par divers forts, les uns en bois, les autres en pierre, qui
+croisent leurs feux entre eux et avec ceux du corps de la place. Malgré
+les mauvaises dispositions de détail, l'immense artillerie accumulée
+rendrait toujours l'attaque de Cronstadt une affaire difficile et
+chanceuse. Et puis, combien le grand éloignement des puissances qui
+pourraient avoir intérêt et moyen de l'entreprendre, la nature de la mer
+et de la côte, ajouteraient aux obstacles et aux dangers de cette
+opération!
+
+Il existe à Cronstadt une école de pilotage et de bas officiers. Elle
+est bien tenue et établie sur un bon pied. L'instruction théorique qui y
+est donnée est suffisante sans être poussée trop loin. Cet
+établissement, comme tous les autres d'une nature analogue, est mené
+d'une manière paternelle et avec une grande économie. Il est de la plus
+grande utilité, et voici pourquoi: La navigation russe est encore peu
+étendue; le commerce forme peu de matelots. Il ne peut donc pas, comme
+en France et en Angleterre, offrir des ressources à la marine militaire
+ni lui fournir des hommes propres aux fonctions de contre-maîtres et de
+chefs d'équipage. Dès lors la prévoyance du gouvernement doit y
+pourvoir.
+
+En général, je le dis de nouveau, on ne saurait trop admirer les soins
+pris en Russie pour l'éducation des enfants des serviteurs de l'État.
+Fils de matelots, fils d'employés, fils de soldats, tous sont adoptés
+par le souverain, qui se charge de les rendre utiles à son service et de
+leur ouvrir la carrière de la fortune s'ils sont dignes de la parcourir.
+Les soins pris par Alexandre pour l'éducation de la jeunesse peuvent à
+peine se concevoir, monument durable et glorieux pour son coeur et son
+esprit, conforme aujourd'hui aux plus grands intérêts de la Russie.
+
+Peu de jours après ma visite à Cronstadt, l'empereur s'y rendit pour
+inspecter la flotte, qui était au moment de sortir pour évoluer dans la
+Baltique. Il me fit dire de me rendre dans la rade, sur le bateau à
+vapeur, d'où je viendrais le trouver à bord de son yacht. L'escadre se
+composait de trois vaisseaux de ligne et de neuf frégates. Je me rendis
+près de l'empereur, et je l'accompagnai à bord des principaux bâtiments
+dont il fit la visite. Ces bâtiments étaient assez bien tenus, mais on
+pouvait reconnaître sans peine que les équipages étaient peu instruits.
+J'en fus surtout frappé sur le yacht de l'empereur, alors à la voile et
+monté par des marins de la garde. Les moindres manoeuvres semblaient
+les embarrasser, et je fus au moment de donner mon avis sur la manière
+d'orienter les voiles pour virer de bord, après que ce bâtiment eût
+manqué à virer une première fois par la maladresse de l'équipage.
+L'impératrice était à bord du yacht. Rien ne peut rendre son amabilité,
+sa grâce et les agréments qui la distinguent. Combien ce couple, si
+tendrement uni, est beau à voir, et qu'il est naturel de faire des voeux
+pour son bonheur et sa prospérité!
+
+L'empereur me fit remarquer que l'équipage du yacht était composé du
+soldats mitraillés au mois de décembre. Je lui répondis: «Ah! Sire, on
+fait des hommes ce que l'on veut, et vous avez pris le moyen de vous
+assurer de leur fidélité par vos généreuses inspirations et votre
+confiance noble et magnanime. Quand on les ressent et qu'on sait y céder
+à propos, on a le génie du gouvernement!»
+
+Au surplus, ces soldats révoltés de Saint-Pétersbourg ne doivent pas
+être confondus avec les misérables qui les commandaient et les ont
+entraînés dans la rébellion. Autant ceux-ci étaient infâmes et
+criminels, autant les autres étaient dignes d'indulgence. De leur part
+c'était un acte de vertu, et ils ont cru être des héros de fidélité et
+se sacrifier à leur devoir. En effet, huit jours avant la révolte, ils
+avaient prêté serment de fidélité à Constantin. On leur demande un
+nouveau serment en vers un prince présent, et Constantin est absent. Ne
+sont-ils pas autorisés à douter de la validité des droits, à craindre
+une usurpation? Ils ne sont pas au fait de ce qui s'est passé. La
+publicité est peu habituelle en Russie, et elle arrivé difficilement
+jusqu'aux classes inférieures. Les événements qui venaient de se
+succéder, presque incroyables pour les gens bien informés, étaient tout
+à fait incompréhensibles pour ces soldats. Dès lors la défiance est
+expliquée, même légitimée, et de là à la révolte il n'y a qu'un pas.
+Induits en erreur par leurs propres officiers, ils persistent dans le
+serment déjà prêté et sont victimes d'un sentiment louable de fidélité
+et de constance à leur devoir, tandis qu'on les accuse du crime opposé.
+Ces malheureux doivent inspirer une grande pitié, car ils ont été punis
+pour une action dont le principe mérite une récompense. Ainsi, autant
+les officiers conspirateurs doivent inspirer d'horreur, autant les
+soldats sont dignes d'intérêt, et c'est ce que Nicolas a senti. Aussi
+n'avait-il aucune inquiétude, aucune crainte, en se confiant de nouveau
+à la garde de ceux-ci.
+
+En revenant de Cronstadt, je visitai deux châteaux impériaux. Celui de
+Oranienbaum, qui est fort peu de chose et très-délabré, rappelle
+cependant deux événements importants. Catherine II, encore
+grande-duchesse, faillit y périr en descendant une montagne russe. Le
+char qui ta portait, étant sorti de sa rainure, allait être précipité,
+quand Orloff, dont la force était prodigieuse, saisit le char en
+mouvement et l'arrêta. Probablement cette circonstance a eu de
+l'influence sur la puissance qu'il exerça sur elle et sur le rôle
+politique qu'il a joué. Dans ce château Pierre III fut arrêté, précipité
+du trône et confiné ensuite dans une prison, où peu après il trouva la
+mort.
+
+Peterhof, que je visitai ensuite, est à une assez faible distance
+d'Oranienbaum, sur la même rive de la Néva. Le château est beau et
+vaste, mais son architecture est mesquine. Le bâtiment est peu élevé; il
+manque de grandeur et de dignité. Une rivière, riche en belles eaux, a
+donné le moyen de faire des cascades magnifiques, des jets d'eau et
+d'autres choses de cette nature, dont l'intention est de rappeler les
+eaux de Versailles, sans cependant en approcher. Des jardins, situés
+au-dessous du coteau où le château est bâti, sont grands, bien tenus et
+dans le style des jardins de le Nôtre. Une petite maison en briques,
+habitée par Pierre le Grand, y est conservée avec un respect religieux,
+comme tout ce qui rappelle cet homme extraordinaire.
+
+En général, les Russes, dont l'origine comme puissance est si nouvelle,
+et qui sont admis à peine depuis un siècle dans la famille européenne,
+attachent beaucoup de prix à se créer des souvenirs et à en préparer
+pour leur postérité. Les peuples, comme les hommes privés, éprouvent le
+besoin de reconnaître la source dont ils descendent et de se livrer aux
+souvenirs qui s'y rattachent. On trouve un charme mystérieux à se livrer
+à ces pensées et à conserver tout ce qui les réveille. Dans notre
+vieille Europe, anciennement civilisée, dont l'histoire est présente à
+notre esprit, nous trouvons à chaque pas des monuments qui en rappellent
+les grandes époques, et les époques remontent jusqu'à celle de la
+puissance romaine. En Russie, où tout est d'hier, tout, excepté le
+Kremlin de Moscou, dont l'existence se lie avec l'invasion des Tartares
+et la lutte des grands-ducs de Moscovie contre eux, tout date de Pierre
+le Grand. Aussi on a recueilli avec soin ce qui lui a appartenu, ainsi
+qu'à ses successeurs.
+
+Dans tous les châteaux, et à Peterhof particulièrement, il y a une
+grande quantité d'habits et de cannes de Pierre Ier; des robes de
+Catherine Ire, d'Élisabeth; l'habit de cheval en taffetas vert que
+portait Catherine Ire le jour où elle s'empara du pouvoir. Le trésor de
+Moscou, plus riche en objets de souvenirs, remonte un peu plus haut;
+maison dirait ici que l'on cherche à suppléer par le nombre des objets
+au nombre de siècles qui manquent.
+
+Peterhof est le lieu, chaque année, d'une fête populaire
+très-remarquable. Elle est célébrée à une époque déterminée. Quand la
+cour occupe le château, quarante ou cinquante mille individus viennent
+se réjouir dans les jardins en toute liberté; ils s'y établissent, y
+couchent, y restent pendant plusieurs jours et sont nourris aux frais de
+l'empereur, avec son argenterie et par sa maison. L'empereur et sa
+famille se promènent au milieu de cette foule sans garde et sans
+appareil, et n'en sont que plus respectés. Une fête analogue a lieu à
+Saint-Pétersbourg au 1er janvier de chaque année. Il y a un bal où tout
+le peuple, sans exception, est admis dans le palais; il y vient un grand
+nombre de milliers de personnes. Là, l'empereur est accessible au
+dernier de ses sujets. Des repas servis en argenterie sont également
+donnés, et jamais ni désordre, ni tumulte, ni vol, ne s'y commettent.
+Ces fêtes populaires, instituées dans presque tous les pays soumis à des
+gouvernements absolus et arbitraires, consacrent momentanément une
+liberté sans limites pour le peuple, espèce d'indemnité donnée de la
+perte de ses droits, et hommage rendu à la pensée qui représente le
+souverain comme chef de la famille. C'est enfin un moyen de flatter, de
+caresser l'opinion des masses et de conquérir leur affection, affection
+précieuse et nécessaire; car cette espèce de souverain n'a d'autre appui
+que la multitude et les soldats. Si cet appui, si cette affection,
+venaient à leur manquer, si la haine succédait à l'amour, la révolte
+serait immédiate et ferait crouler le trône. Quand, au contraire, les
+gouvernements cherchent la base de leur puissance et la garantie de leur
+durée dans un ordre régulier, dans le règne des lois et le respect pour
+toutes les existences que la succession des siècles et les services
+rendus à l'État ont grandies, ils ont des appuis moins variables, plus
+solides, et ils conservent plus de dignité et de véritable indépendance.
+
+J'allai passer une journée à Zarskoïe-Sélo, belle habitation, mais que
+les Russes, comme toujours, pour ce qui les concerne, placent trop haut.
+La comparaison de ce palais avec Versailles est une impertinence. Il est
+fort vaste. Il présente un bel aspect, mais il n'a rien de ce grandiose
+qui caractérise l'oeuvre de Louis XIV. Les jardins sont beaux, bien
+dessinés et tenus dans une rare perfection. Il s'y trouve, comme
+ornement et pour donner de la vie, des établissements d'agriculture. On
+pourrait comparer ces jardins à ceux de Laxembourg, jardin impérial de
+Vienne; ils les rappellent par leur nature et par la manière dont ils
+sont soignés; mais il y a quelques mouvements de terrain naturels dans
+ceux de Zarskoïe-Sélo, et des eaux rares et factices, tandis qu'à
+Laxembourg tout est parfaitement plat, et les eaux abondantes et
+magnifiques.
+
+J'ai visité l'intérieur du palais et vu l'appartement qu'occupait
+Alexandre. Tout y est resté intact, comme il l'a laissé en partant de
+Zarskoïe-Sélo pour commencer le voyage où il a trouvé la mort. Il avait
+le pressentiment d'une fin prochaine. Il parcourut, avant de partir,
+toutes les allées de son jardin; puis, s'étant mis en route, il s'arrêta
+à la distance dont on voit encore Zarskoïe-Sélo pour lui jeter un coup
+d'oeil et lui faire un dernier adieu, inspiration inouïe, car il ne
+devait plus revoir ce lieu qu'il chérissait. La chambre d'Alexandre à
+Zarskoïe-Sélo renferme une très-petite bibliothèque, où les ouvrages de
+Fénelon ont la place d'honneur. Les ouvrages de cet homme célèbre
+devaient être dans le goût d'un souverain d'un coeur tendre, rempli de
+douceur et de bienfaisance.
+
+Je ne puis m'empêcher de revenir encore sur les souvenirs qu'il a
+laissés en Russie. Il n'y a pas une famille à Saint-Pétersbourg qui ne
+soit son obligée. Faire du bien était son premier besoin. Une mère de
+famille lui demandait-elle une audience pour l'entretenir de ses
+intérêts privés, il arrivait inopinément chez elle et s'occupait ensuite
+à remplir le but de ses désirs. Il y avait chez lui quelque chose
+d'angélique.
+
+L'appartement occupé par Catherine II est délicieux: tout y respire la
+volupté, et elle s'y entendait. La colonnade de marbre et la terrasse
+donnant sur le lac devaient être, pour une cour gaie, spirituelle et
+occupée de plaisirs, des lieux de réunion charmants à la fin d'une belle
+journée.
+
+J'ai vu, pour la première fois, dans le jardin de Zarskoïe-Sélo, les
+enfants de l'empereur, et, en particulier, le grand-duc héritier. J'ai
+déjà parlé de lui, et je dirai cependant combien sa vue m'intéressa, et
+à quel point son air résolu me séduisit. Il maniait une petite barque
+sur la rivière anglaise, et, un des officiers qui m'accompagnaient lui
+ayant demandé de traverser cette rivière sur cette barque, la barque
+fit, au moment où il s'embarqua brusquement, un mouvement si marqué, que
+l'eau y entra. Un autre enfant de son âge aurait jeté un cri. Lui ne
+montra pas la moindre émotion, saisit son crochet pour la pousser au
+large, et ensuite ses rames pour la conduire. Il eut un aplomb et un
+calme admirables. Que Dieu le conserve, et que ce jeune prince donne à
+son père tout le bonheur qu'il a droit d'en attendre!
+
+Après avoir vu en détail Zarskoïe-Sélo, j'allai visiter Paolowsky, situé
+à peu de distance. C'était la résidence de prédilection de
+l'impératrice Marie, le lieu qu'elle a habité avec Paul, du temps de
+Catherine II. C'est aussi le lieu où Paul apprit son avènement au trône.
+Bonne habitation, commode, agréable, un peu sauvage, parce qu'elle est
+environnée de bois, mais donnant l'idée seulement d'appartenir à un
+riche particulier. Les mouvements de terrain y sont plus prononcés qu'à
+Zarskoïe-Sélo, où la nature se montre beaucoup moins que l'art. Ici les
+bois sont venus d'eux-mêmes; à Zarskoïe-Sélo, c'est la main de l'homme
+qui les a plantés.
+
+Un des établissements les plus curieux situés dans les environs de
+Saint-Pétersbourg, la manufacture de Colpina, est une des plus belles
+fabriques que l'on puisse voir. Ses produits sont tous relatifs au
+service de la marine. On y forge des ancres pour les vaisseaux; on y
+construit des machines à vapeur, des affûts pour les canons, des
+cuisines de vaisseau; on y lamine des cuivres pour le doublage des
+bâtiments; on y fait des clous et des boulons en cuivre, des instruments
+d'astronomie, etc. Enfin on s'occupe de tout ce qui tient à l'armement
+et l'aménagement des vaisseaux.
+
+Elle forme un immense fer à cheval, au milieu duquel est un grand bassin
+servant de port, et d'où les bateaux se rendent sur la Néva, au moyen
+d'une rivière navigable. Un Anglais, nommé Wilson, est chargé de diriger
+cette fabrique. Un calculait alors qu'avec un travail de quatre années
+et une dépense de quinze cent mille francs elle serait portée à sa
+perfection.
+
+Après avoir visité Colpina, j'allai voir Schlusselbourg, point ou le
+canal de Ladoga débouche dans la Néva. De magnifiques écluses venaient
+d'être achevées. L'activité de la navigation a obligé d'en réunir deux
+ensemble pour le même objet. Dans quelques circonstances de l'année, on
+doit ménager l'eau du canal, et en diminuer autant que possible la
+consommation. À cet effet, on a imaginé un moyen fort ingénieux. Deux
+écluses jumelles sont accolées l'une à l'autre. Quand les bateaux
+descendants sont dans un des sas, au lieu de verser l'eau dans le canal
+inférieur, avant d'ouvrir l'écluse, on la fait écouler dans l'écluse
+voisine. Les eaux des deux sas se mettent de niveau alternativement, et
+ce mouvement conserve une partie de l'eau, qui sans cela serait versée
+dans le canal inférieur et serait perdue. Il y a plusieurs canaux en
+France où ce moyen d'économiser l'eau devrait être employé. En portant
+le nombre des écluses ainsi accolées à trois ou plus, on diminuerait
+encore davantage la consommation de l'eau, dont la dépense serait ainsi
+réduite a fort peu de chose.
+
+Les exportations faites par ces débouchés sont si considérables et la
+navigation si active, qu'année commune il passe par les écluses de
+Schlusselbourg de vingt-six à vingt-huit mille bâtiments, du port de
+cent vingt à deux cents tonneaux, ou des trains de bois qui les
+représentent. Pour donner un terme de comparaison, je dirai que, dans
+les meilleures années, la navigation du canal de Languedoc ne consiste
+que dans le passage de quinze cents bateaux d'une moindre grandeur.
+
+Élisabeth fit enfermer, depuis sa plus tendre enfance, dans le château
+de Schlusselbourg, Ivan, petit-neveu de Pierre 1er, qui avait été
+déclaré héritier du trône par l'impératrice Anne. Ce malheureux prince y
+périt, par l'ordre de Catherine II, à l'occasion d'une entreprise faite
+en sa faveur.
+
+J'assistais habituellement aux manoeuvres de la garde quand elle
+s'exerçait par brigade. Je vis successivement les régiments de
+Préobragensky et de Moscou, les chasseurs de Finlande et les chasseurs
+de la garde, les régiments d'Ismailowsky et Pawlowsky, enfin ceux
+d'Alemanowsky, et les grenadiers du corps; infanterie superbe et fort
+instruite; un peu lourde, un peu pesante, mais dont la composition, pour
+la taille et la tournure des hommes, est admirable. Elle est, il est
+vrai, l'objet d'un choix tout particulier, et recrutée dans les
+grenadiers, qui sont eux-mêmes choisis dans l'armée, où les conditions
+imposées sont remplies et au delà.
+
+J'accompagnai l'empereur au camp de Zarskoïe-Sélo, où une grande partie
+de la garde fut réunie. J'y passai trois jours à voir manoeuvrer les
+troupes, que l'empereur commandait en personne. On y fit aussi la petite
+guerre. J'eus l'occasion d'admirer l'aplomb et la facilité avec laquelle
+l'empereur dirigeait les mouvements et son coup d'oeil pour remuer des
+masses considérables; mais j'aurai l'occasion de traiter plus en détail
+cet objet en parlant des manoeuvres de Moscou, et de donner des
+renseignements circonstanciés sur l'armée russe.
+
+Je fus frappé, en ce moment, de la promptitude et de la facilité avec
+laquelle l'infanterie russe se fatigue. Après une marche de quatre
+heures, les soldats semblaient aussi épuisés que les nôtres après une
+journée entière. L'instruction remarquable des régiments, pris
+séparément, est supérieure à celle des chefs. Les généraux ne m'ont pas
+satisfait. L'empereur est le meilleur manoeuvrier de tous ceux que j'ai
+vus à ces réunions.
+
+Il y avait aussi de la cavalerie de la garde au camp de Zarskoïe-Sélo;
+cavalerie superbe. Les cuirassiers, chevaliers-gardes et gardes à cheval
+sont montés sur des chevaux immenses, qui cependant sont très-maniables
+et ont une grande souplesse, la cavalerie légère, hussards, chasseurs,
+lanciers et dragons, est montée plus haut que dans l'armée française;
+mais ces différentes troupes doivent être considérées comme destinées à
+combattre en ligne, attendu que les Cosaques suffisent à tous les
+services des avant-postes et des reconnaissances. Aussi les hussards,
+chasseurs, etc., n'ont ni l'habitude ni l'expérience de ce genre de
+service.
+
+L'arrivée du corps de l'impératrice Élisabeth fut suivie de ses
+funérailles. Son entrée à Saint-Pétersbourg eut lieu avec la plus grande
+solennité. L'empereur, l'impératrice, le reçurent à la barrière et
+l'accompagnèrent à pied jusqu'à l'église de la forteresse, lieu de
+sépulture des souverains russes depuis Pierre 1er. Le cortège était
+immense et occupait plus d'une lieue de longueur. En faire la
+description me serait impossible. Dans aucun autre pays, une cérémonie
+semblable n'offre quelque chose d'aussi imposant, ni d'une aussi grande
+pompe, ni d'un caractère plus religieux.
+
+Le corps diplomatique y fut invité, et nous nous rendîmes tous à
+l'église pour assister au service et à l'inhumation, église petite et
+mesquine, dont la construction est récente comme celle de la ville. Le
+terrain sur lequel elle est construite est si bas et si
+rapproché des eaux, qu'il semble soumis à mille chances de destruction.
+Les souvenirs des âges anciens n'y figurent pas, et cependant ces
+impressions conviennent beaucoup aux solennités qui rappellent
+l'éternité. Les restes mortels des souverains de ce grand empire,
+déposés dans un lieu aussi moderne, sont un témoignage du peu
+d'ancienneté politique de ce peuple. Il en résulte, pour ainsi dire, un
+manque de dignité pour ce grand pays. Combien Moscou est préférable pour
+recevoir les dépouilles des empereurs: vieille ville et véritable
+capitale, dont l'action se fait sentir tout à la fois sur l'Asie et sur
+l'Europe; vieux Kremlin et accumulation de tombes, dans l'église la plus
+ancienne de cette ancienne résidence!
+
+Quand l'empereur, le jour de son sacre, va faire, comme chose de
+cérémonie, une station et une prière dans l'église de ses ancêtres,
+remplie de leurs cercueils, on éprouve, malgré soi, un pieux
+recueillement et une sainte émotion. Cette cérémonie parle tout à la
+fois au coeur et à l'esprit.
+
+Après les funérailles de l'impératrice Élisabeth, tout le monde se
+disposa à partir pour Moscou. L'empereur se mit en route immédiatement
+après le jugement définitif du procès de la conspiration et après avoir
+fait tous les actes de clémence compatibles avec la justice et une bonne
+politique. Je quittai Saint-Pétersbourg la veille du jour où les cinq
+individus, condamnés à être pendus, devaient être exécutés; je pris ma
+route par les colonies militaires, situées sur le Volcoff, que
+l'empereur m'avait autorisé à visiter, et dont je vais rendre compte.
+
+L'empereur Alexandre avait été frappé des avantages de toute nature que
+l'empereur d'Autriche tire des régiments frontières, établis sur les
+confins de ses États du côté de la Turquie. Le but de cette
+organisation, indépendamment de la garde de la frontière, est
+d'entretenir en temps de paix, et de former pour la guerre, un grand
+nombre de soldats avec une faible dépense; de tirer d'une population
+assez faible des soldats dans une proportion très-forte, mais à la
+condition de les laisser habituellement dans leurs familles, et occupés
+de leurs travaux, quand la guerre ne les appelle pas ailleurs. Dans les
+provinces civiles d'Autriche, un régiment d'infanterie est entretenu par
+une population de quatre cent mille âmes, et dans les provinces
+militaires par une population de cinquante ou soixante mille âmes.
+Celles-ci donnent donc huit fois autant de soldats que les premières. Le
+succès de cette organisation en Autriche, dans l'intérêt du souverain,
+dans l'intérêt de la population, de son bien-être et des progrès de la
+civilisation, justifie la proportion adoptée, et prouve combien le
+système est bon et salutaire.
+
+Les faiseurs en Russie imaginèrent de coloniser des régiments sans les
+placer au milieu d'une population correspondante par sa force aux
+besoins qu'exige leur entretien. Chose inouïe! on prit pour base d'un
+régiment une population de trois, quatre ou cinq mille âmes, soumise
+violemment à ce régime; et cette population, d'ailleurs peu propre au
+métier qu'on voulait lui faire faire, se composait en grande partie de
+bateliers du Volcoff, riches de leur industrie; ainsi la nature et le
+défaut de population, tout était contraire.
+
+Ou avait donc renversé la question, et, au lieu de faire des soldats
+avec des paysans, on faisait des paysans avec des soldats. Un régiment
+étant placé dans un canton, la population lui fut donnée. Les filles
+devinrent les femmes des soldats, et le soldat, institué chef de
+famille, commanda dans la maison. Beau-père, belle-mère et belle-soeur,
+tout lui fut soumis. On bâtit des villages en forme de camps baraqués,
+et on donna aux familles des terres à défricher. De belles constructions
+pour les officiers, pour les hôpitaux, pour les exercices à couvert,
+furent exécutées avec magnificence, et de la manière la plus large et la
+plus intelligente; mais tout, en définitif, n'était qu'une manière de
+casernement. Ce système isolé ne pouvait se soutenir par lui-même. Ces
+régiments, n'étant pas formés et entretenus par la population du
+territoire, ne pouvaient rester au complet qu'au moyen de recrues
+fournies par les provinces de l'empire. Les soldats enrôles,
+indépendamment de leurs services militaires, étant tenus de consacrer la
+plus grande partie de leur temps à cultiver la terre, formèrent ainsi
+des colonies agricoles, organisées militairement, et non des colonies
+militaires; corps de laboureurs recruté par l'armée, et non réunion de
+soldats faite avec des laboureurs. Le troisième bataillon, attaché au
+sol, ne devait jamais sortir, et cependant ceux qui le composaient
+étaient assujettis aux mêmes exercices militaires: véritable
+contre-sens. Il y a une grande différence à être soumis à l'autorité
+militaire, comme en Autriche, à porter le nom de soldat afin d'en
+prendre plus ou moins l'esprit, ou bien d'être obligé de remplir sa vie
+des détails qui constituent ce métier, indépendamment des devoirs
+imposés comme cultivateurs et comme colons. Il y avait donc autant
+d'erreur dans l'application des principes et dans le régime que dans les
+bases dont on était parti. Aussi a-t-on abandonné cette institution, et,
+si elle n'est pas détruite formellement par un ukase, le respect porté
+au nom de l'empereur Alexandre en est le seul motif. Les immenses
+constructions exécutées n'ont d'autre destination aujourd'hui que de
+loger des troupes de la garde ou de l'armée.
+
+Les colonies militaires de cavalerie, situées en Ukraine, sont tout
+autre chose. Établies sur des bases raisonnables, conduites par un homme
+d'esprit, actif et éminemment propre à la direction de semblables
+établissements, le général de Witt, elles ont obtenu le succès le plus
+complet. J'aurai ailleurs l'occasion d'entrer dans quelques détails sur
+ce sujet.
+
+Des colonies militaires, je me rendis à Novogorod, qui fut une ville
+riche et prospère aux temps du moyen âge, avec laquelle les souverains
+étaient obligé de compter, mais qui présente aujourd'hui le spectacle le
+plus misérable, la grande enceinte qui la contenait à peine autrefois
+existe encore; mais la plus grande partie de la surface qu'elle enferme
+est un désert aujourd'hui, et la partie habitée elle-même ne présente
+que quelques chétives cabanes; triste spectacle offert aux yeux du
+voyageur par cette cité célèbre, qui fut autrefois république puissante.
+
+Les villes de Russie que je visitai alors ne m'offrirent rien de
+séduisant. Un peuple a besoin de la succession d'un grand nombre
+d'années pour se policer et s'enrichir. Une aisance générale, un
+bien-être universel, une grande sécurité, et la conscience d'une
+protection efficace de la part du pouvoir, peuvent seuls donner le goût
+d'embellir sa demeure. Des révolutions ayant autrefois détruit
+Novogorod, des ruines l'ont remplacée, et, jusqu'à présent, aucune
+circonstance n'en a favorisé lu renaissance.
+
+Chose singulière et digne de remarque: la marche politique de la société
+a été, en Russie, en sens inverse de celle du reste de l'Europe. Tandis
+que l'Occident était soumis à la plus dure féodalité, tout le Nord était
+libre. Les circonstances qui ont fondé chez nous la féodalité
+l'expliquent: effet de la conquête, elle devint la base de l'ordre
+social. Dans le Nord, berceau des conquérants, la liberté s'était
+conservée; mais l'ordre de choses changea successivement en Occident, et
+particulièrement en France et en Angleterre. La formation des communes
+et leur affranchissement, l'alliance des souverains avec les peuples
+modifia, diminua l'existence et les droits des seigneurs; et, tandis que
+la marche progressive des temps protégeait ces peuples, un acte isolé
+attacha les paysans russes à la glèbe. Sous le règne de Boris Godunow,
+usurpateur qui s'empara du trône des czars en 1598 et ne régna que cinq
+ans, un ukase changea le sort de toute la population. Sur la
+représentation des seigneurs, pour empêcher les paysans de quitter leurs
+villages et de laisser les terres sans culture, il fut ordonné que les
+paysans ne pourraient s'éloigner à l'avenir et appartiendraient au sol
+qui les avait vus naître. Le seigneur, maître du sol, devint ainsi
+propriétaire de leurs personnes. Cet ukase, reçu sans contradiction,
+devint et forme encore le fondement de la société en Russie.
+
+De Novogorod, je continuai ma route pour Moscou, où j'arrivai en quatre
+jours. Le passage des monts Valdaï coupe un peu la monotonie du voyage.
+Ces monts, placés au point de partage des eaux qui se rendent dans la
+Baltique et dans la mer Caspienne, présentent à peine à l'oeil une
+élévation supérieure de deux ou trois fois à celle de Montmartre. Au
+pied du versant méridional se trouvent de beaux et vastes lacs, dont la
+navigation se lie à celle des rivières et des canaux qui traversent
+l'empire.
+
+Le pays que j'ai parcouru est souvent marécageux, d'autres fois riche et
+bien cultivé. La plaine de Tarjock en présente un remarquable exemple.
+On exécute une grande chaussée de Saint-Pétersbourg à Moscou, chose de
+luxe, car les grands transports se font ou par les canaux et les
+rivières, ou par le traînage en hiver. Cette route servira donc
+seulement aux voyageurs. Au reste, l'importance de la communication
+entre les deux capitales en justifie suffisamment la construction.
+Toutefois, dans un but aussi restreint, elle m'a paru trop large; mais
+tout, en Russie, se conçoit et s'exécute dans des dimensions
+gigantesques. L'immense étendue de l'empire a sans doute accoutumé les
+esprits à des nombres et des proportions supérieurs à tout ce que l'on
+conçoit ailleurs. Ce bel ouvrage, qui était, à cette époque, au tiers de
+son exécution, est terminé complétement aujourd'hui; mais alors on
+parcourait encore deux cent quarante verstes de route sur des rondins,
+espèce de route odieuse, produisant des secousses insupportables, et
+cependant c'était le seul moyen d'arriver.
+
+Ce genre de construction exige une énorme consommation de bois, car à
+peine la durée des arbres employés est-elle de quatre ans. On rend les
+chemins moins rudes en équarrissant les bois, mais ceux-ci alors
+deviennent plus chers, soit à cause de la quantité de bois perdu, soit à
+cause de l'accroissement de la main-d'oeuvre. Je m'arrêtai à Tiver,
+l'une des villes les plus importantes de la Russie. Elle est grande,
+mais dépeuplée: aussi offre-t-elle le spectacle le plus triste. Elle ne
+porte le caractère ni d'une ville nouvellement bâtie, par la beauté des
+édifices, ni celui d'une ancienne ville, par les vestiges d'une ancienne
+population. Elle est située sur le Volga, fleuve qui traverse presque
+toute la Russie en y portant l'abondance et la richesse. Ce fleuve est
+la grande artère de cet immense corps.
+
+Le 29 juillet, j'arrivai à Moscou, ville qui ne ressemble à aucune
+autre, et dont la vue étonnerait même celui dont l'esprit serait le plus
+prévenu. Son étendue immense, le caractère de ses édifices, les mille ou
+onze cents dômes dorés ou peints qui s'élèvent dans les airs, les
+intervalles cultivés, les vallons qui séparent les différents quartiers
+et font de chacun une ville à part, trois boulevards circulaires
+concentriques, plantés d'arbres, formant la plus magnifique promenade du
+monde, enfin le Kremlin avec ses tours, ses créneaux et ses
+fortifications du moyen âge, composent un ensemble dont il est
+impossible de donner une juste idée. On dirait une agrégation de villes;
+et cette ville est comme une image de l'empire lui-même, qui est une
+agrégation de royaumes.
+
+Le Kremlin, situé sur une élévation, domine un peu la ville. Tout y
+porte le cachet du moyen âge. Ancien fort, ancienne résidence des
+grands-ducs de Moscovie, il renferme encore aujourd'hui le palais
+qu'habite l'empereur. Sa surface, assez peu étendue, contient cependant
+huit églises, le palais et une place suffisante pour les parades
+journalières. Diverses architectures, orientales et chinoises, ont été
+suivies dans la construction de ces églises. Une d'elles renferme les
+tombeaux des czars, dont elle est entièrement remplie.
+
+Du haut des remparts, cette immense ville parle puissamment à
+l'imagination. Mais quelle impression sa vue ne devait-elle pas faire
+sur un Français! Comment ne pas se rappeler que cette ville avait été
+entre nos mains, et que la puissance de nos armes s'était étendue
+jusqu'au centre de l'empire russe, à l'extrémité de l'Europe, aux
+confins de l'Asie, et cela, il y avait à peine quinze ans! Alors tout
+pliait devant nous; alors tout se prosternait sur nos pas. Mais ce
+triomphe d'un moment fut acheté au prix de quatre cent mille hommes
+laissés dans les déserts, au prix de l'invasion de la France et de
+l'entrée dans Paris des armées de toute l'Europe! Il me semblait voir
+apparaître, avec un éclat extraordinaire, notre grandeur passée et
+l'immense chute qui l'a suivie, dans ce lieu même où tant de souvenirs
+sont encore récents. Grand exemple des vicissitudes humaines et de la
+justice divine! L'abus de la force appelle une résistance légitime; la
+résistance amène la victoire, et, bientôt après, la vengeance. Les
+cendres de Moscou devinrent comme l'élément régénérateur de la monarchie
+russe. Notre destinée avait été de parcourir toutes les périodes de la
+fortune pour arriver aux plus grands malheurs. La compensation des maux
+qui nous avaient frappés s'était trouvée dans la possession d'un
+gouvernement doux et paternel, dans ta jouissance d'une liberté
+véritable, d'un état tranquille et d'une prospérité sans exemple. Mais,
+ces biens, mal apprécies au bout de seize ans, devaient nous être
+enlevés pour faire place au chaos; et, tandis que les principaux auteurs
+des grandes scènes passées disparaissaient du monde, Moscou, théâtre de
+tant de désolation et de tant de calamités, plus belle et plus imposante
+que jamais, était devenue le séjour paisible et brillant d'un empereur
+éclatant de jeunesse et de beauté, au moral comme au physique.
+
+L'impératrice-mère était restée à Moscou depuis la mort de l'impératrice
+Élisabeth. Je fus présenté, immédiatement après mon arrivée, avec toute
+mon ambassade, à cette princesse. Je fus frappé de son air imposant,
+mais théâtral. Elle avait une sorte de grandeur dans les manières, un
+air grave et digne. Elle cherchait évidemment à faire effet par ses
+discours et quelques mots marquants. Sa grande gloire est d'avoir élevé
+Nicolas: tâche qui, par la manière dont elle l'a remplie, honore sa
+haute intelligence. Son esprit actif la rendait ambitieuse et avide de
+pouvoir. Pour donner quelque aliment à ses facultés, elle s'était
+chargée de la direction supérieure et de l'inspection de divers
+établissements d'éducation, de bienfaisance et d'industrie. Au moment où
+son jeune fils monta sur le trône, elle se crut destinée à régner sous
+son nom; mais lui, malgré son respect religieux pour elle, sut bientôt
+s'affranchir d'une dépendance que son droit, comme son devoir, lui
+défendait de supporter.
+
+La plus tendre union n'a jamais cessé d'exister parmi les membres de la
+famille impériale. On l'attribue avec raison à l'autorité et à
+l'influence constante de l'impératrice-mère sur ses enfants. On
+l'accusait de manquer de franchise; j'ignore si cette accusation était
+fondée. Son regard incertain ne contredirait pas cette assertion. Elle a
+renouvelé, pour ainsi dire, la race de Romanow. Son mari, l'empereur
+Paul, était horriblement laid, et aujourd'hui la maison impériale de
+Russie est une des plus belles de l'Europe. Certes, cet avantage,
+dédaigné habituellement dans notre Occident, est précieux et donne de
+grands moyens d'action sur l'esprit des peuples. Elle l'a relevée aussi
+au moral. La pureté de ses moeurs, la régularité de sa conduite, ont
+effacé, pour ainsi dire, les souvenirs des désordres de Catherine.
+
+Je vis ensuite la grande-duchesse Hélène, princesse charmante, remplie
+de beauté et d'esprit; comme l'impératrice Marie, de la maison de
+Wurtemberg, et tout à la fois sa petite-nièce et sa belle-fille,
+princesse également remarquable par son amabilité, les grâces de son
+esprit et ses avantages extérieurs.
+
+L'empereur arriva enfin à Moscou, et y fit son entrée. Le cortège et les
+équipages étaient médiocres. Les Russes, sentant le besoin de se
+vieillir, portent jusqu'au ridicule l'emploi de choses qui chez nous
+seraient mises au rebut. Ainsi, par exemple, de vilaines voitures, comme
+on en avait il y a soixante ans, sont précieusement conservées à la cour
+pour les cérémonies. On en ferait au besoin faire de cette forme, pour
+être gâtées ensuite, plutôt que de faire usage de voitures élégantes et
+commodes comme celles d'aujourd'hui. L'empereur, à cheval, avec son
+état-major, par sa bonne grâce et son grand air, faisait tout l'éclat de
+cette fête. De belles troupes en grand nombre bordaient la haie depuis
+la barrière jusqu'au Kremlin.
+
+L'empereur donna, peu de jours après son arrivée, la mesure de son
+caractère, de sa volonté et de son jugement sain. Sa mère, éloignée de
+lui depuis deux mois, et étrangère aux affaires, crut qu'à l'arrivée de
+son fils tout lui serait communiqué et que tout serait soumis à sa
+décision. Il en fut autrement, et les soins d'une tendresse active ne
+furent entremêlés d'aucune confidence. L'impératrice s'en formalisa.
+Elle s'en plaignit, et son fils, en lui montrant un tendre respect,
+résista à ses volontés. Il lui dit: «Ma mère, des hommages, des soins,
+de la tendresse, il sera toujours doux à mon coeur de vous les
+témoigner, et ce sera même un de ses premiers besoins. Concourir à vos
+désirs, vous donner les moyens de faire prospérer vos établissements de
+bienfaisance, vos fabriques, etc., tout cela est sacré pour moi, et le
+trésor de l'empire vous sera toujours ouvert pour cet objet; mais les
+affaires de l'État me regardent, souffrez que je les fasse seul.» Et,
+deux jours après, une revue de soixante mille hommes avait lieu. C'était
+un hommage rendu à l'impératrice-mère. L'empereur défilait à la tête de
+ses troupes et saluait sa mère: jamais il ne s'est écarté de cette
+conduite.
+
+Cette revue fut suivie de beaucoup d'autres, de manoeuvres et de petites
+guerres. Le camp établi près de Moscou se composait de huit bataillons
+de la garde, du corps de grenadiers de vingt-quatre bataillons, du
+cinquième corps de dix-huit bataillons. Il y avait trente-trois
+escadrons, dont dix-sept de la garde, et cent soixante-huit bouches à
+feu attelées. Tous ces corps étaient au grand complet et présentaient un
+effectif présent sous les armes de cinquante-trois mille sept cents
+hommes. Je n'ai rien vu de plus beau en ma vie. Les troupes de ligne
+pouvaient supporter sans inconvénient la comparaison avec la garde, et,
+sous certains rapports, elles m'ont paru lui être préférables.
+L'instruction y était meilleure et leurs officiers valaient évidemment
+mieux. Ils étaient jeunes, comme ceux de la garde, matis savaient mieux
+leur métier. Dans la garde, à cette époque, les soldats étaient
+supérieurs aux officiers, aimables de salon, beaucoup plus occupés à
+plaire aux femmes qu'à remplir les fonctions de leurs grades. L'empereur
+Nicolas, dont la sollicitude est si grande pour tout ce qui est utile,
+aura, j'en suis convaincu, modifié cet ordre de choses. Quand les
+officiers de la garde vaudront leurs soldats, ce corps ne laissera
+absolument rien à désirer.
+
+Le goût de l'empereur et les usages de la Russie rendent les exercices
+militaires l'objet de plaisirs journaliers. Tantôt c'était la cavalerie,
+toute réunie et seule, qui manoeuvrait dans les grandes plaines
+environnant Moscou; tantôt c'étaient vingt ou trente bataillons
+d'infanterie; une autre fois, toute l'artillerie. On fit la petite
+guerre à plusieurs reprises: une fois elle dura deux jours.
+
+L'empereur commandait constamment lui-même. Je n'ai pas cessé d'admirer
+son aplomb, son calme, son coup d'oeil, à lui qui n'avait jusque-là
+commandé qu'une brigade. Il est né avec un instinct particulier pour
+manier les troupes; mais il attache peut-être à des minuties plus
+d'importance qu'il ne convient à un général d'armée et encore bien plus
+à un souverain. La force de son caractère et son courage étaient déjà
+prouvés. L'amour de la gloire, dans une âme comme la sienne, ne pouvait
+pas être mis en doute. La bonté et la force de son armée lui donnaient
+le moyen de se livrer à tous les calculs de l'ambition. Ainsi tout
+devait le faire supposer amoureux de la guerre et avide de gloire
+militaire. Une véritable et grande philanthropie semble être un
+contre-poids à ces qualités, et détruire un instinct belliqueux, sans
+lequel on ne fait rien de grand. Cette modification de son caractère est
+sans doute un bienfait de la Providence pour assurer le repos du monde,
+car personne plus que lui n'aurait pu le troubler. Sans doute il en
+résultera aussi un grand bien pour ses peuples. Tout entier à ses
+devoirs de souverain, éclairé par un esprit juste et par la voix de sa
+conscience, soutenu par un zèle infatigable et la force de la jeunesse,
+il régénérera son peuple et formera un ordre de choses meilleur que
+celui qu'il a trouvé. Alors il aura rempli la tâche dont le succès
+intéresse le plus la Russie. Les éléments qui composent ce pays, les
+circonstances naturelles qui lui sont propres, garantissent suffisamment
+la puissance que la Providence lui réserve dans l'avenir.
+
+À l'occasion de ces exercices, j'ai beaucoup vécu avec les officiers
+généraux russes, et je les ai souvent reçus chez moi. Il y eut
+promptement entre nous une grande cordialité, resserrée par les
+souvenirs du champ de bataille. Le métier des armes comporte et amène
+une fraternité qui établit des rapporte faciles entre les gens de guerre
+de tous les pays, et particulièrement entre ceux qui se sont vus en face
+les uns des autres, noble mouvement du coeur humain, dont l'application
+se trouve dans l'estime qui résulte en soi-même et aux yeux des autres
+de l'accomplissement de ses devoirs; car les meilleurs juges en cette
+circonstance sont ceux qui en ont été les victimes. On fait un triste
+accueil à un général qui s'est laissé facilement battre, et lui-même ne
+se rappelle une époque honteuse qu'avec embarras. On éprouve des
+sentiments d'une tout autre nature pour celui qui nous a battu ou pour
+celui qui, quoique battu, n'a cédé qu'à la puissance du nombre et a fait
+une longue et vigoureuse résistance. Il est dans la nature de l'homme de
+respecter ce qui a le caractère de la force. On redoute celle qui nous
+menace; on chérit celle qui nous protège, et l'idée de la force porte
+avec elle un caractère toujours imposant. Or rien ne la constate, rien
+ne la caractérise davantage et ne l'embellit plus que le courage dans
+les revers et dans le malheur. En rapportant ces observations à ce qui
+me concerne, je dirai qu'en 1813 et 1814 j'ai presque constamment
+combattu les Russes et les Prussiens, et que, quand je ne les ai pas
+battus, je leur ai fait payer cher leur victoire. C'est à ces souvenirs
+que j'attribue l'accueil personnel si favorable et si bienveillant que
+j'ai reçu en Russie.
+
+Je parlerai de l'état-major russe avec une grande réserve. Beaucoup
+d'officiers généraux n'étaient ni à Pétersbourg ni à Moscou, et les
+absents pouvaient être les plus distingués. Toutefois, après avoir cité
+le comte Michel Woronzoff, exprimé la haute estime que je porte à son
+caractère et à sa capacité, ainsi que l'étonnement qu'un homme de cette
+distinction soit aussi peu employé, je dirai qu'en masse les généraux
+que j'ai vus m'ont paru assez faibles. Je parle ici non de l'instruction
+proprement dite, que j'ai été peu à même de juger à fond, mais de cette
+physionomie à laquelle nous autres gens de guerre nous reconnaissons
+assez vite les bons officiers. Toutefois j'ai remarqué un général
+Vassiltchicoff qui a toute l'apparence d'un militaire distingué; le
+général Benkendorf qui commandait une division de cuirassiers de la
+garde; le général Tolstoï, homme de jugement et d'expérience. Il est
+indubitable qu'il y a un grand nombre de généraux à la hauteur de ceux
+que je viens de nommer.
+
+Dans les grandes armées, après de longues guerres, il se forme
+nécessairement beaucoup de généraux capables de conduire et de bien
+commander huit à dix mille hommes; car, pour cet emploi, il ne faut que
+trois choses: du courage, du bon sens et de l'expérience; mais, pour les
+fonctions d'un ordre supérieur, il faut bien d'autres qualités. Aussi,
+dans tous les pays et dans tous les temps, les gens capables de les
+remplir sont rares.
+
+Je dois parler ici du général Diebitsch dont la vie, quoique courte, a
+été marquée par des succès brillants et des revers qui ont empoisonné
+les derniers moments de sa carrière. Le général Diebitsch était un homme
+très-distingué, très-instruit, ayant des idées saines et toutes les
+bonnes doctrines sur la guerre. J'ai eu de très-longues conversations
+avec lui, et je l'ai vu pénétré de ces principes simples qu'une
+expérience plus longue que la sienne m'a montrés être l'essence du
+métier. Son activité était extrême, sa bravoure brillante, sa volonté
+forte. Il avait donc toutes les qualités nécessaires pour commander. La
+mauvaise campagne de 1828, contre les Turcs, n'est pas son ouvrage.
+Celle de 1829 lui appartient et lui fait honneur. Quant à sa campagne de
+Pologne, la première partie, quoique malheureuse, a dépendu de
+circonstances qui étaient en dehors des calculs qui devaient le diriger.
+On ne peut, avec justice, le rendre responsable du mauvais succès; car
+il a été le jouet des caprices de la fortune, auxquels tous les
+événements de la guerre sont plus ou moins soumis. La seconde partie de
+cette campagne peut seule être l'objet d'un blâme mérité. Il s'est
+abandonné à une sécurité coupable. Le général Diebitsch avait la
+confiance absolue de l'empereur Nicolas, et il m'a semblé la mériter.
+Parmi les généraux que j'ai vus en Russie il n'en est pas un seul qui
+pût lui être comparé, excepté le comte Woronzoff et le comte Paskewitz.
+Et Nicolas n'avait pas pu faire un meilleur choix. Au reste, ce choix
+avait été d'abord celui d'Alexandre.
+
+À l'occasion des petites guerres aux environs de Moscou, je dois
+raconter un fait qui peint le caractère russe. Le mot _impossible_ n'est
+pas compris par les Russes; on est même en droit de supposer qu'il
+n'existe pas dans leur dictionnaire. En conséquence, un ordre n'est
+jamais commenté par les subalternes. On ne s'occupe que de son
+exécution. Il est vrai que pour arriver au but, quel qu'il soit, on
+prodigue les moyens. L'empereur avait déterminé, en arrêtant le plan
+d'une opération, que le rassemblement d'un des corps se ferait sur un
+point déterminé. Pour y arriver, il fallait traverser un vallon
+marécageux d'une longueur de cent toises environ et un ruisseau. On y
+accumula les travailleurs, qui se relevaient de deux en deux heures. On
+passa la nuit à ce travail. Le lendemain, la digue et le pont étaient
+achevés. En France, un pareil travail aurait duré quinze jours. Je fus
+stupéfait du résultat, dont le souvenir ne s'est pas effacé de ma
+mémoire. La volonté russe est une chose à part, et on ne saurait trop
+l'admirer.
+
+Le temps s'écoulait; le moment fixé pour le couronnement et le sacre
+approchait. Il devait avoir lieu le dimanche 27 août. Quelques
+circonstances particulières le firent remettre au dimanche suivant. Il
+survint, sur ces entrefaites, un événement imprévu d'une grande
+importance, l'arrivée inopinée du grand-duc Constantin. Pour en faire
+bien comprendre toutes les conséquences, je vais reprendre les choses de
+plus haut.
+
+On se rappelle les circonstances de la révolte éclatée au moment où
+Nicolas était monté sur le trône. Constantin s'était conduit loyalement
+envers son frère et avait refusé une couronne qui lui était décernée,
+mais à laquelle il avait déjà renoncé dans des temps antérieurs. En
+faisant cet acte louable, il avait éprouvé un combat intérieur et un
+regret secret de perdre un semblable héritage. Ces sentiments se
+montrèrent dans mille occasions, et l'aigreur de sa correspondance avec
+Nicolas en était un indice suffisant. Nicolas avait désiré voir
+Constantin à Pétersbourg. La présence de son frère lui paraissait devoir
+être une approbation solennelle de sa conduite, et une confirmation de
+la reconnaissance de ses droits; mais celui-ci, sous différents
+prétextes, s'y était constamment refusé. Il craignait, en paraissant,
+disait-il, de causer des troubles. Il terminait habituellement ses
+réponses en disant: «Cependant, si Votre Majesté me l'ordonne, je me
+rendrai près d'elle,» mais de ce ton équivalant à un refus quand celui
+auquel on écrit est résolu aux égards.
+
+Nicolas avait renoncé à l'espérance de voir son frère céder à ses
+désirs. Il en avait pris son parti. Après sa conduite envers lui à la
+mort d'Alexandre, après la déférence que depuis il lui avait montrée, il
+ne pouvait rien se reprocher; aussi se dit-il probablement: Mon frère
+n'a pas voulu de la couronne, il faut que quelqu'un règne: je suis
+chargé, malgré moi, du fardeau, mais je saurai le porter et me mettre
+au-dessus de ses caprices.
+
+Les choses en étaient là quand la réflexion, et peut-être plus encore
+les sages conseils de la princesse de Lovitz[3] vinrent éclairer
+Constantin. Il dut penser que l'indulgence de Nicolas aurait des bornes,
+qu'après avoir respecté des caprices le maître pourrait parler, et
+qu'alors sa position serait insupportable. La marche sage et prudente de
+Nicolas assurait la durée de son pouvoir. Chaque jour le consolidait
+davantage, Constantin résolut donc, par une démarche inopinée, de
+réparer ses torts passés et de rentrer dans les bonnes grâces de son
+frère. Il se mit en marche, sans être annoncé, pour Moscou, voyagea
+rapidement, empêcha tous les courriers de le devancer, tomba comme une
+bombe à Moscou, et se présenta inopinément au Kremlin et au palais de
+l'empereur. Nicolas était occupé d'un travail avec le prince Galitzin,
+gouverneur de Moscou, lorsqu'on lui annonça le grand-duc. L'empereur
+répondit qu'il le recevrait après le travail qu'il faisait, croyant
+parler du grand-duc Michel. Mais, comme on lui répliqua que c'était
+Constantin, il se leva subitement en disant: «Constantin!» Et il courut
+dans la pièce voisine et se précipita dans ses bras. Dans une heure,
+cette ville immense de Moscou, et en deux heures tous les environs,
+furent informés de son arrivée, tant cette nouvelle paraissait grande à
+tous les esprits.
+
+ [Note 3: Épouse morganatique du grand-duc Constantin.
+ (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Constantin, en partant de Varsovie, avait cru remplir un devoir; mais,
+comme il le faisait à contre-coeur, il voulait en restreindre autant que
+possible les conséquences. Il avait calculé sa marche pour arriver la
+veille du couronnement, et il comptait repartir le lendemain.
+Heureusement, le couronnement avait été retardé de huit jours et
+renvoyé au dimanche suivant. Constantin fut ainsi forcé de passer une
+semaine entière à Moscou. Un symptôme de la violence qu'il s'était faite
+se montrait dans sa physionomie et son humeur. On le voyait soumis aux
+impressions les plus contraires, et on reconnaissait que les passions
+les plus fortes et les plus opposées se combattaient dans son coeur.
+
+Jamais événement de cette nature ne fit une impression plus vive et plus
+universelle. Le peuple russe est fidèle par sa nature. La question des
+droits de Nicolas n'était pas complètement claire aux yeux des masses.
+Il y avait encore dans les esprits un fond d'inquiétude et de défiance.
+L'arrivée volontaire de Constantin, sa présence au sacre, expliquaient
+tout, confirmaient tout; aussi, dès ce moment, l'opinion la plus
+favorable se prononça-t-elle en faveur du jeune empereur, et, le
+lendemain, vingt mille individus étaient, rassemblés au Kremlin pour
+assister à la parade et constater par leurs yeux un fait qui les
+remplissait de joie et de bonheur.
+
+Je me rendis à la parade suivant mon usage, et je revis le grand-duc
+Constantin, que j'avais beaucoup connu à Paris en 1814 et 1815, et dans
+plusieurs voyages faits depuis dans cette ville. Sa figure,
+habituellement laide, animée par de mauvais sentiments, était devenue
+atroce et indiquait évidemment des combats intérieurs. On voyait avec
+quel regret il était venu à Moscou, dont le séjour lui était
+insupportable. Après la parade, il me reçut chez lui. Il me fut facile
+de reconnaître, à ses discours, ses véritables sentiments et la
+confirmation de mes soupçons. Ses paroles étaient incohérentes. Il me
+raconta ce qui s'était passé d'une manière confuse, me dit avoir été
+blessé du doute qu'on avait sur la persévérance de ses résolutions. Au
+surplus, ajoutait-il, il n'était pas fait pour régner et se sentait tout
+à fait impropre aux soins du gouvernement. Il me fit, à cette occasion,
+une comparaison triviale avec un domestique à lui, qui, ayant été quinze
+ans cuirassier, avait refusé d'être fait brigadier, parce qu'il ne se
+trouvait pas capable. Je le quittai, le laissant visiblement dévoré de
+regrets et en proie à mille sentiments contraires.
+
+L'empereur ne cessa d'être admirable pour le grand-duc Constantin, il
+lui montra constamment la plus grande déférence; mais ce caractère
+farouche recevait les soins dont il était l'objet sans en paraître
+touché. Il y eut des grandes manoeuvres et des petites guerres. Il
+prenait à tâche de tout critiquer d'une manière amère et à haute voix.
+Son langage avait quelque chose de si inconvenant, que plusieurs fois je
+m'éloignai pour ne pas l'entendre, et j'évitai habituellement d'être
+auprès de lui. Mais, à la fin, les attentions délicates de Nicolas
+parvinrent à le toucher. La satisfaction de l'impératrice-mère, qui lui
+savait un gré infini de ce voyage, gage de la bonne harmonie qui
+régnerait à l'avenir dans sa famille, la joie publique exprimée chaque
+jour avec plus d'énergie, le sentiment universel que le principe des
+troubles dont l'empire pouvait être menacé avait disparu pour jamais,
+tout cela finit par l'émouvoir. Il se sut gré de ce qu'il avait fait; il
+en reconnut l'utilité, non-seulement pour lui, mais encore pour le pays.
+Il éprouva ce bonheur intérieur que produit une bonne conscience, et,
+dès ce moment, ses impressions, devenues douces, se peignirent sur sa
+figure. Cette figure prit une expression de contentement et de joie
+extraordinaires; d'horrible qu'elle était, elle devint presque belle. Je
+n'ai jamais vu une métamorphose pareille. Arriva le dimanche, 4, jour du
+couronnement. Constantin y remplit les fonctions de premier aide de camp
+de l'empereur. Sa bonne grâce, sa joie et sa satisfaction frappaient
+tous les yeux, et la vue de sa personne dans de pareilles dispositions
+donna un caractère particulier à cette cérémonie.
+
+Lu petitesse de l'église où se fait la cérémonie, local peu favorable,
+réduit nécessairement à peu d'individus le nombre des témoins de ce
+spectacle auguste. Les autorités d'un ordre élevé y furent seules
+placées. Cette église ne peut être comparée qu'à une chapelle. Pour
+donner à la cérémonie plus d'éclat et y faire participer le peuple, on
+eut soin de réunir, par un amphithéâtre en plein air, trois églises, que
+l'empereur et sa famille vont visiter processionnellement. Six mille
+spectateurs pouvaient y être placés. Les détails du couronnement et du
+sacre ressemblent assez à ce qui se passe à Reims; mais la différence du
+local y apporte des changements. Une chose digne de remarque consiste
+dans ce que le couronnement du prince précède le sacre, tandis qu'en
+France la couronne n'est placée sur sa tête et l'intronisation n'a lieu
+qu'après le sacre. On conçoit les idées qui se rattachent à cette
+différence et la motivent.
+
+La partie morale de la cérémonie fut une des plus belles choses que
+l'imagination puisse concevoir. L'empereur, placé sur son trône, reçut
+les hommages de tous les membres de su famille. L'impératrice-mère la
+première vint s'agenouiller devant lui. Alors l'empereur déposa le
+sceptre et la main de justice, descendit du trône avec précipitation, et
+baisa la main de sa mère qui l'embrassa et le serra dans ses bras.
+Constantin vint à son tour pour baiser la main de son frère. Celui-ci
+lui ouvrit les bras, l'embrassa et le serra dans de douces étreintes.
+Plus tard, au moment où l'empereur descend du trône pour se rendre au
+sanctuaire et aller à la communion, il remet son épée nue à l'aide de
+camp de service. Constantin, remplissant ces fonctions, reçut cette épée
+avec grâce. On eût cru, en la voyant entre ses mains, qu'elle était bien
+gardée! Après les détails minutieux des cérémonies grecques, l'empereur
+sortit avec son cortège, marcha au pied de l'amphithéâtre, se rendit à
+l'église des ancêtres, où il fit une station et des prières. Lorsqu'il
+parut ainsi en public, les plus vives acclamations, les transports de
+joie les plus unanimes et les plus sincères, l'accueillirent. L'union de
+la famille impériale complétait le bonheur général. Le temps était
+magnifique. Jamais fête ne put avoir un plus grand éclat ni paraître
+plus auguste.
+
+Un repas d'étiquette eut lieu en public pour la famille impériale dans
+les vieux appartements du Kremlin. Le soir une illumination, dont il est
+difficile de donner une juste idée, vint terminer cette belle journée.
+
+Le Kremlin, bâti sur un plateau, domine un peu la ville. Du côté de la
+rivière, il est à pic. Ces fortifications du moyen âge ne manquent pas
+d'élégance, et les vieux édifices qu'elles renferment leur servant
+d'ornement. La tour d'Ivan, qui est fort élevée, domine le tout. Les
+illuminations indiquaient l'architecture dans tous ses détails, et des
+masses de feu, élevées au milieu des airs sur la tour d'Ivan,
+couronnaient dignement ce spectacle et semblaient associer le ciel à la
+parure de la terre. Le lieu le plus avantageux pour voir l'illumination
+était le bord de la Moskowa, au point où la rivière fait un coude, et
+d'où l'on voyait également la magnifique illumination de la promenade
+au-dessous du Kremlin, au bout de laquelle se trouve l'immense salle
+d'exercice.
+
+Les fêtes d'usage eurent lieu après le couronnement, et voici dans quel
+ordre:
+
+La première fut donnée au Kremlin, et les premières classes seules y
+furent admises. Cette réunion de toute la cour, qui fut fort belle et
+très-nombreuse, fut aussi de peu de durée. À peine eut-on le temps de se
+reconnaître. La famille impériale, après une courte apparition de moins
+d'une heure, se retira.
+
+La seconde fête, dédiée par l'empereur à la bourgeoisie, eut pour local
+la salle du spectacle. Les femmes portaient, presque toutes, des
+costumes de quelques provinces russes, costumes très-riches et fort
+élégants. Les hommes étaient en uniforme, sans épée ou en domino. Rien
+de plus beau que cette variété, en quelque sorte infinie, que la
+richesse des costumes et la profusion de perles et de diamants dont les
+femmes étaient couvertes.
+
+Une table était dressée sur le théâtre pour la famille impériale. Les
+ambassadeurs, les ambassadrices, les dames à portrait et le maréchal
+Sacken y furent seuls admis.
+
+La troisième fête fut donnée à l'empereur par les marchands. On choisit
+l'immense salle d'exercice. Elle se composa d'un dîner, où huit cents
+officiers furent invités. Le milieu de la salle, divisée en trois
+parties, servait au banquet, et les deux extrémités étaient disposées en
+jardin.
+
+La quatrième fut celle de la noblesse. Elle eut lieu dans le bâtiment du
+club de la noblesse, local magnifique, un des plus vastes et des mieux
+disposés pour cet objet qui puissent exister. Elle se composa d'un bal
+brillant et d'un souper avec l'étiquette d'usage. La réunion était
+immense. Rien de plus splendide que cette fête.
+
+Je donnai la cinquième. J'occupais le palais Kourakin, un des plus
+grands de Moscou, un de ceux que le hasard a fait échapper à l'incendie
+de 1812. Quoique vaste, il se trouva trop petit pour le nombre des
+invités. Je fis construire une magnifique salle à manger, décorée en
+tente, avec des trophées, et des ornements convenables à la
+circonstance. Une cantate avait été faite exprès et préparée pour cette
+fête; mais l'empereur me fit défendre de la donner. Toutes les femmes
+recevaient des bouquets. Un ordre remarquable régna partout. Le service
+se fit, pendant toute cette soirée, avec autant de facilité et de
+précision que s'il eût été question d'une petite réunion.
+
+L'empereur fut charmant et causa pendant plus d'une heure avec moi. Il
+resta au bal jusqu'à deux heures, ce qui, pour lui, était sans exemple.
+Il me combla de témoignages de bonté. Lors du souper, les femmes, qui
+furent seules d'abord introduites aux diverses tables, présentaient un
+coup d'oeil éblouissant à cause de la richesse de leurs parures et de
+leurs bijoux. Dix-sept cents bougies éclairaient la salle et donnaient à
+la lumière un éclat qui rappelait celui du soleil. Je ne quittai pas de
+vue l'empereur, sans cependant le fatiguer de ma présence; mais je fus
+toujours à portée de lui pour remplir ses moindres désirs. Enfin, je pus
+croire qu'aucune fête n'avait mieux réussi et travail eu un plus grand
+succès.
+
+Les dernières furent celles du duc de Devonshire, ambassadeur
+extraordinaire d'Angleterre. Celles-ci étaient médiocres et mal
+dirigées: il y eut aussi peu de monde. Vinrent ensuite les fêtes des
+grands personnages russes, celle du prince de Yousoupoff et celle de la
+comtesse Orloff, où la plus grande magnificence fut déployée.
+
+Tout fut enfin terminé par une fête populaire hors de la ville. Des
+constructions considérables avaient été élevées exprès. Au milieu était
+un beau pavillon pour l'empereur, sa famille et toute la cour; autour et
+à distance se trouvaient des amphithéâtres, les uns garnis de musique,
+d'autres remplis de comestibles dont la distribution se faisait au
+peuple. On avait, en outre, réuni tout ce qui, en pareille circonstance,
+doit amuser la multitude. La fin de la fête rappela ce qu'il y a encore
+de sauvage dans les moeurs russes. Tout fut livré au pillage; chacun
+emporta ce qu'il voulut des débris de toute espèce qui tombèrent sous sa
+main.
+
+Avant de quitter Moscou, je fis quelques excursions dans les environs
+pour voir les principaux châteaux et les maisons de campagne du
+voisinage. En général, elles sont assez peu nombreuses: il y en a
+beaucoup moins qu'on ne devrait le supposer, à cause du nombre
+considérable de grands seigneurs qui habitent Moscou, et dont les
+fortunes passent pour immenses. Celle du comte Cheremetoff, située à
+Staulies, à peu de distance de la ville, où il y a eu des fêtes
+magnifiques autrefois, était dans un état de délabrement extraordinaire
+L'intérieur est rempli d'objets d'art du plus grand prix, entassés avec
+profusion, mais la maison menace ruine; et cependant le comte
+Cheremetoff a un revenu de trois millions. Sa fortune, pendant sa
+minorité, a été liquidée, et ses dettes ont été payées. On ne comprend
+rien à ces fortunes russes; elles effrayent, pour ainsi dire,
+l'imagination par leur chiffre; puis elles disparaissent et sont
+remplacées par des dettes et la gêne.
+
+La plus belle campagne des environs de Moscou, à mon goût, appartient à
+un prince Galitzin. Elle est située à Kaulminik, sur un affluent de la
+Moskowa. C'est un lieu délicieux; tout y est arrangé et entretenu avec
+le plus grand soin. Cette campagne aurait une réputation, même dans les
+environs de Paris et dans les environs de Londres. Le pays environnant
+Moscou est ondulé; le plateau est creusé par les courants d'eau qui le
+sillonnent. Des bois et des champs le divisent, et cependant il est
+triste et monotone. Il y manque une population suffisante pour lui
+donner la vie.
+
+Le moment du départ approchait. L'empereur me donna l'ordre de
+Saint-André pour témoignage de sa satisfaction et de son estime. Cet
+ordre, le plus ancien[4] et le plus considéré en Russie, donne ceux de
+Saint-Alexandre et de Sainte-Anne. Les Russes lui ont conservé une
+grande valeur par la réserve avec laquelle il est distribué. À l'époque
+où je l'ai reçu, il y avait seulement trente-cinq chevaliers de
+Saint-André, y compris les étrangers. L'empereur y ajouta d'autres dons,
+des objets de malachite et une pelisse de martre.
+
+ [Note 4: Fondé par Pierre Ier in 1689.
+ (_Note du duc de Raguse._)]
+
+L'empereur, qui m'avait donné à dîner comme ambassadeur et en
+représentation, voulut me recevoir comme particulier. Je dînai chez lui,
+moi cinquième, avec lui, l'impératrice, le prince Charles de Prusse, son
+beau-frère, et le prince Philippe de Hesse, son parent. Rien ne peut
+exprimer la simplicité de cet intérieur, le bon goût qui y préside et la
+politesse qui y règne. L'empereur me dit en riant quand j'entrai: «Je
+vous ai fait inviter à dîner sans façon; c'est chez madame de Nicolas
+que vous venez dîner.» Il se montra maître de maison aimable et
+bienveillant pour ses convives, plein de soins, de gaieté et
+d'attention. Le grand-duc héritier vint, pendant le repas, voir ses
+parents. Le dîner fini, il se retira; puis, peu après, il reparut avec
+son habit de soldat et son fusil, et fit l'exercice devant nous.
+
+Toutes les fêtes devaient être terminées par le feu d'artifice préparé
+par l'artillerie de la garde. Ce spectacle fut sans contredit le plus
+magnifique que j'aie jamais vu. J'en dirai deux mots. On vit d'abord,
+comme partout, des pièces d'artifice de diverse nature, un temple, le
+tout exécuté avec des feux de couleur d'une grande perfection; ensuite
+on vit apparaître un cirque d'une vaste étendue avec des portiques
+ouverts; trois chars de forme antique, couverts d'artifice, traînés par
+des chevaux, conduits par des hommes aussi vêtus à l'antique, également
+couverts d'artifice, étaient places dans l'intérieur, et s'y disputèrent
+le prix de la course. Ils firent deux fois le tour du cirque. Le feu
+d'artifice fut terminé par un bouquet dont l'imagination peut à peine
+comprendre la dimension. Il y avait cinquante-quatre mille fusées et
+cent mille serpenteaux; et toutes ces pièces, partant à la fois,
+représentèrent l'éruption d'un volcan. Pendant que le feu d'artifice
+parlait aux yeux, quarante pièces de canon, tirant continuellement,
+parlaient aux oreilles.
+
+Après ce beau spectacle, je pris un dernier congé de l'empereur. Il
+m'embrassa avec une expression d'amitié et d'intérêt dont le souvenir ne
+s'effacera jamais de ma mémoire. Il m'engagea, avec une bienveillance
+toute particulière, à ne pas oublier la promesse que je lui avais faite
+de venir le voir dans quelques années, promesse que j'ai été au moment
+de tenir, mais sous des auspices bien différents de ceux sous lesquels
+je l'avais faite. S'il plaît à Dieu, je la remplirai un jour. Le
+lendemain je me mis en route pour Varsovie. Mes premiers pas sur cette
+route me conduisirent sur le terrain de la bataille de la Moskowa.
+
+Mon intention étant de visiter avec détail le champ de bataille de la
+Moskowa, appelé par les Russes Borodino, et d'apprécier sur les lieux
+les circonstances qui ont accompagné ce grand événement, j'emportai les
+trois relations publiées sur cette bataille, celle de Chambrai, celle de
+Ségur et celle de Boutourlin. J'avais, parmi les gentilshommes
+d'ambassade, des officiers qui s'y étaient trouvés; j'emmenai plusieurs
+officiers russes qui y avaient combattu: ainsi j'eus tous les moyens
+possibles pour recueillir, sur le terrain même, les renseignements
+désirables. Le champ de bataille est d'ailleurs assez petit; en peu de
+moments on peut le traverser dons toute son étendue.
+
+Des trois relations que j'ai citées, celle de Ségur est la meilleure, la
+plus intelligible et doit être la plus vraie. Tout a dû se passer comme
+il le dit. On voit le lieu où Napoléon s'est tenu pendant la bataille,
+et l'on conçoit qu'il n'a rien pu voir, rien pu juger, rien pu ordonner
+à propos. Les dispositions premières ont été faites évidemment avec
+l'idée que la garde entrerait en ligne s'il était nécessaire, et
+appuierait les corps de Davoust et de Ney. Avec cette condition, les
+dispositions étaient bonnes. Quand on la demanda, elle fut refusée, ce
+qui changea toute l'économie de la bataille. Si elle n'avait pas dû
+marcher, la disposition était fautive; il y avait trop de troupes au
+centre, où était une fausse attaque, pas assez à la droite, où devaient
+se porter les grands coups et se faire le grand effort. Après
+l'enlèvement des flèches qui couvraient le village de Semanovsky et la
+prise de ce village, les corps de Davoust et de Ney étaient hors d'état
+de combattre. Les pertes effectuées et la dispersion des hommes ôtaient
+toute consistance à ces corps. Il fallait nécessairement des troupes
+fraîches pour les soutenir et même pour les remplacer. La cavalerie,
+faute de mieux, s'en chargea. Elle perdit beaucoup de monde par le feu
+de l'ennemi. Elle culbuta cependant ce qu'elle avait devant elle; elle
+tourna la redoute située au centre, s'en empara et la livra au vice-roi,
+qui, dès ce moment, put déboucher.
+
+Alors la bataille était gagnée; mais, pour avoir des résultats, il
+fallait marcher franchement, avec des moyens compactes et réunis sur le
+chemin de Moscou. Aucune résistance n'aurait été opposée aux troupes
+françaises qui se seraient montrées sur ce point, parce que l'armée
+russe, en cet instant, était dans le désordre et la confusion. C'est en
+ce moment que le général Belliard vint trouver l'Empereur et lui
+demander sa garde pour soutenir la cavalerie. Il la refusa, et l'on
+perdit tout le fruit des succès obtenus. Aucun engagement sérieux
+n'aurait eu lieu, et l'armée russe, hors d'état de se reformer et de
+combattre, aurait été détruite ou prise en grande partie.
+
+Assurément un général habile doit éviter de faire donner trop tôt ses
+réserves. Il doit refuser le premier secours qu'on lui demande; car ceux
+qui sont aux prises sont toujours empressés à en réclamer. Il faut tirer
+de chaque individu tout le parti possible, forcer chacun à employer
+toute l'énergie et toutes les facultés qu'il possède; mais il y a un
+moment (et le talent est de le juger) où il est aussi important de faire
+accourir le secours qu'auparavant il était utile d'en suspendre l'envoi,
+et c'est en cela que Napoléon a failli à la Moskowa. Il a été
+d'ailleurs, ce jour-là, infidèle à un principe que je lui ai entendu
+établir et soutenir toute sa vie: c'est que les généraux qui conservent
+les troupes pour le lendemain de la bataille sont toujours battus. Quand
+le succès est complet, quand le jour est décisif, les réserves sont
+superflues le lendemain. C'est donc au jour de la bataille, jour
+véritable de la crise, qu'il faut tout sacrifier, sans s'occuper de
+l'avenir. Alors Napoléon n'a pas agi ainsi quand il pouvait suivre et
+appliquer son principe sans danger; car, je le répète, sa garde n'aurait
+eu aucun engagement sérieux.
+
+Napoléon, pendant toute cette campagne de Russie, n'était plus le même
+homme, son génie militaire avait pâli, son activité avait disparu; une
+grande insouciance, une grande apathie, avait remplacé sa sollicitude
+d'autrefois; une irrésolution habituelle était devenue le fond de son
+caractère; et M. de Ségur, tout en gémissant d'un si grand changement,
+l'a peint avec vérité. Il est représenté en 1812 tel que je l'avais
+trouvé en 1815. Le grand capitaine s'était survécu à lui-même.
+
+Après avoir passé une journée entière sur le champ de bataille de la
+Moskowa, je continuai ma route et je m'arrêtai à Smolensk. Mêmes
+observations pour le combat malheureusement trop célèbre qui y fut
+livré. On ne peut concevoir quel génie infernal a pu inspirer l'idée de
+se ruer contre des murailles hautes de trente pieds, dans lesquelles il
+n'y avait aucune brèche, et de les escalader sans échelles? Comment
+a-t-on pu concevoir la pensée de les ouvrir avec des pièces de campagne?
+Ces murailles sont très-épaisses et construites en briques. Aussi huit à
+dix mille hommes restèrent sur la place et furent sacrifiés sans aucune
+espèce d'utilité. Un homme raisonnable ne pouvait pas se faire illusion
+à cet égard. Ceux qui virent Napoléon ce jour-là m'ont tous parlé de son
+indifférence à tout ce qui se passait sous ses yeux, et de l'insouciance
+dont chacune de ses paroles était empreinte.
+
+Après Smolensk, j'allai voir la Bérézina, lieu tristement célèbre, où
+tous les débris de l'armée semblaient devoir périr. La poursuite des
+armées de Koutousoff et Wittgenstein fut molle et timide. L'armée
+française, si peu en état de combattre, eût été facilement précipitée
+dans la rivière si elle eût été attaquée avec un peu de vigueur; mais
+une chose inexplicable, c'est la conduite tenue par l'amiral Tischakoff,
+qui, avec une belle armée intacte, était placé sur la rive droite de la
+rivière. Au moment même où il voyait l'armée française occupée de
+préparer son passage et des travaux préliminaires, il donna ordre à la
+division Chaplitz, placée en face, de s'éloigner, et en partant il ne
+fit pas brûler les ponts établis sur les marais de la route de Wilna.
+Leur destruction eût suffi pour mettre un obstacle insurmontable à la
+marche de l'armée, après son passage de la Bérézina. Elle eût été alors
+détruite sans combat; car, une fois établie sur la rive droite, elle
+était dans l'impossibilité aussi bien d'avancer que de reculer. Un
+enchaînement de circonstances si extraordinaires autorisa Napoléon à
+croire, malgré tant de maux ressentis, que son étoile n'avait pas
+renoncé à le protéger.
+
+J'arrivai à Varsovie. Le lendemain j'allai voir le grand-duc Constantin,
+qui me conduisit à la parade. Après la parade, nous allâmes voir le
+corps polonais, tout entier sous les armes dans la plaine de Vola.
+Pendant trois heures, cette armée exécuta de grandes manoeuvres avec une
+rare perfection. Je n'ai vu des troupes aussi belles, aussi instruites,
+que chez nous, dans notre beau temps et par exception. Elles ne
+laissaient rien, absolument rien à désirer. Le lendemain et le jour
+suivant, j'accompagnai de même le prince à la parade. Nous vîmes ensuite
+la cavalerie réunie, et le jour d'après l'artillerie. Ces différentes
+armes étaient à la hauteur de l'infanterie.
+
+Si le grand-duc Constantin, comme on l'assure, n'était pas un grand
+général (et à cet égard il lui manquait, dit-on, une des qualités les
+plus essentielles), c'était certainement le meilleur inspecteur qui fût
+jamais et l'homme le plus capable de former des troupes. Après avoir
+rendu justice à son mérite personnel sous ce rapport, je ferai remarquer
+que jamais général n'a eu, autant que lui, de moyens à sa disposition
+pour créer de bonnes et belles troupes. La matière sur laquelle il
+opérait est excellente; car les Polonais sont essentiellement
+belliqueux et naissent gens de guerre. Bon nombre d'officiers de ces
+troupes avaient servi et fait la guerre avec nous.
+
+L'armée polonaise était campée, par divisions, dans la belle saison, aux
+portes de Varsovie. Ces magnifiques camps baraqués m'ont rappelé le
+camp de Zeist de ma jeunesse. On sait combien les réunions permanentes
+contribuent à former l'esprit militaire et à compléter l'instruction.
+L'armée polonaise, payée en argent, avait la solde française, et, eu
+égard au prix des denrées, ces soldats étaient les plus riches de
+l'Europe.
+
+Le grand-duc Constantin nommait directement à tous les emplois, jusqu'au
+grade de lieutenant-colonel inclusivement. Ce droit de promotion, donné
+à un homme qui connaissait tous les officiers de cette armée, qui vivait
+avec eux et était, plus que qui que ce soit, capable de les juger,
+garantissait la justice et le discernement des choix. Enfin, pour donner
+une idée de l'instruction exigée, je vais dire ce qui précédait la
+nomination des sous-officiers au grade de sous-lieutenant. Le grand-duc
+me présenta une trentaine de sous-lieutenants qui étaient nouvellement
+promus après avoir satisfait aux conditions imposées et qui attendaient
+des emplois vacants. Un sous-officier, avant d'être reçu officier,
+devait d'abord commander un peloton, puis un bataillon, puis une
+brigade. Quel que soit le prix mis à l'instruction, ici il y a
+exagération. Aussi m'écriai-je, en répondant au grand-duc, que cette
+troupe de généraux, si subalternes dans leurs véritables fondions,
+serait bien difficile à contenter, à conduire, et deviendrait une
+source d'embarras pour ses chefs naturels.
+
+L'armée polonaise, dont le grand-duc avait l'entière disposition, se
+composait de douze régiments d'infanterie à trois bataillons, de huit
+régiments de cavalerie de quatre escadrons, et en outre de deux
+régiments de troupes à cheval des gardes; enfin de six compagnies
+d'artillerie.
+
+L'armée polonaise était si bien instruite, qu'on aurait pu, en cas de
+guerre, la dédoubler pour y placer un nombre de recrues égal à celui des
+soldats. Au bout de trois mois, cette nouvelle composition aurait fourni
+des troupes excellentes pour combattre.
+
+J'eus occasion de juger, pour la première fois, du grand parti que l'on
+peut tirer des fusées à la Congrève. Le tir en fut si juste et la
+manoeuvre, avec des chevalets à main, si facile, que je fus frappé des
+applications qu'on peut en faire. Cette nouvelle arme peut jouer, à la
+première guerre, un rôle très-important.
+
+J'en rendis compte à mon retour en France. Je pressai le gouvernement de
+s'en occuper. Il l'a fait, et aujourd'hui la France est en mesure. Le
+général d'armée qui s'en servira le plus habilement à la première
+campagne aura une suite de succès non interrompus. La tactique moderne
+recevra probablement des changements, et, par suite, l'organisation des
+armes et les proportions existantes entre elles. Ces fusées feront
+époque dans la science militaire. Je vais indiquer les causes et déduire
+les principales conséquences de cette invention.
+
+On connaît l'influence de l'artillerie aux jours de bataille, et le rôle
+qu'elle joue à la guerre. Ce rôle est devenu de plus en plus important,
+non-seulement en raison de son augmentation dans les armées, mais encore
+à cause de son extrême mobilité qui donne le moyen de combiner ses
+mouvements à l'infini: cependant cette mobilité a encore des limites, et
+le nombre des canons à conduire à la guerre est borné, non-seulement par
+la dépense, mais encore par l'embarras qu'un excès de matériel
+apporterait avec lui; embarras pouvant être tel, qu'il dépasserait de
+beaucoup en inconvénients dans les marches les avantages qu'il
+promettrait pour le moment de l'action.
+
+L'expérience a démontré que les limites à observer ne doivent pas
+dépasser quatre pièces par mille hommes, et encore, ce principe suivi,
+cette proportion se trouve-t-elle toujours franchie, après quelques mois
+de campagne, la diminution du matériel n'étant pas soumise aux mêmes
+causes que celle de l'infanterie et de la cavalerie. Les fusées à la
+Congrève ont reçu successivement un grand perfectionnement. Dirigées
+maintenant avec une assez grande justesse, elles forment aujourd'hui
+une artillerie auxiliaire destinée à devenir bientôt une arme principale
+par le développement qu'on peut lui donner dans son action.
+
+En effet, quand l'arme se compose seulement du projectile employé, quand
+aucune machine n'est nécessaire pour le lancer, et ne présente pas au
+feu de l'ennemi de surface sur laquelle il puisse diriger ses coups;
+quand enfin on peut, par des dispositions très-simples, donner
+momentanément à ce feu un développement tel, que le front d'un seul
+régiment soit couvert par une pluie de boulets qui représentent le feu
+d'une batterie de cent pièces de canon; alors les moyens de destruction
+sont tels, qu'il n'est plus possible de lutter contre eux, en suivant
+les règles et les principes que l'état actuel de l'art de la guerre a
+consacrés.
+
+Voici comment je concevrais l'emploi des fusées à la Congrève. Je ferais
+former dans chaque régiment six cents hommes au service de cette arme
+nouvelle. Deux chariots suffisent pour porter cent chevalets tels que
+les Autrichiens les ont adoptés, et, à l'ordre donné, ces cent
+chevalets, servis chacun par trois ou quatre hommes, déploieraient un
+feu dont l'imagination peut à peine concevoir l'idée. À un feu pareil
+peut-on opposer et exposer des masses? même des troupes en bataille et
+plusieurs lignes parallèles? Non assurément. Mais, le gain de la
+bataille consistant à faire reculer l'ennemi, il faut marcher à lui et
+traverser l'espace qui nous sépare de lui. Or, pour le faire avec le
+moins de danger possible, on doit employer l'arme qui parcourt les
+distances le plus rapidement. Dès lors la cavalerie doit être employée
+de préférence, et cette cavalerie devra être soumise à une nouvelle
+manière de manoeuvrer, afin de se présenter au feu de l'ennemi avec
+moins de chances de destruction, c'est-à-dire éparpillée en tirailleurs,
+et cependant prête à se réunir à un signal donné pour se préparer au
+choc qui doit suivre la charge exécutée. Dans ce système de guerre et
+dans cette nouvelle manière de combattre, l'infanterie, changeant de
+rôle, devient l'auxiliaire dés fusées à la Congrève, ou plutôt ces
+fusées sont sa véritable arme, et les fusils de simples accessoires pour
+repousser ceux qui viennent l'aborder.
+
+L'infanterie devra donc avoir une instruction toute différente. Elle
+devra se diviser en deux parties: la première, chargée de tirer des
+fusées; la seconde, destinée à appuyer la première et à lui servir de
+point de ralliement au moment où elle sera en contact immédiat avec
+l'ennemi. Alors la proportion des armes doit changer. Il faut plus de
+cavalerie et moins d'infanterie. Il faut une cavalerie exercée d'une
+manière toute différente de ce qu'elle l'est aujourd'hui. Il faut une
+infanterie-artillerie, si je puis m'exprimer ainsi, et dont l'emploi
+soit borné au service des fusées, à les soutenir et à les appuyer, à
+occuper les postes retranchés, à défendre les places, à faire la guerre
+de montagne.
+
+Mais cette nouvelle artillerie prend une grande importance en mille
+circonstances où l'artillerie à canon ne joue aucun rôle. Dans les
+montagnes ou transporte aujourd'hui à grand'peine un petit nombre de
+pièces qui y fait peu d'effet. Avec des fusées, on a une arme à longue
+portée, facile à établir partout et à profusion sur la cime des rochers,
+comme sur les plateaux inférieurs. Dans les plaines rases, chaque
+édifice est transformé en forteresse, et la tour ou la terrasse d'une
+église de village devient à volonté la plate-forme d'une batterie
+formidable. Enfin cette invention, telle qu'elle est aujourd'hui, et
+avec les perfectionnements qu'elle comporte, se prête à tout, se plie à
+mille circonstances diverses, à toutes les combinaisons possibles et
+doit prendre un ascendant immense sur le destin des armées.
+
+Si les fusées sont servies par un corps spécial, si elles sont traitées
+comme l'artillerie, étant nécessairement rares et leur direction
+toujours un peu incertaine, elles ne produiront que peu d'effet. Un
+développement immense leur donnera seul le moyen d'étonner et
+d'épouvanter, de foudroyer; c'est ainsi seulement qu'elles peuvent être
+employées avec utilité, et pour cela elles doivent devenir l'arme de
+l'armée proprement dite.
+
+Les hommes réfléchissent peu sur la nature des choses. On admet
+volontiers et de confiance ce que d'autres ont déterminé. On agit
+souvent par routine, sans avoir employé son intelligence à modifier et à
+améliorer ce qui en est susceptible. Aussi ce ne sera qu'à la longue que
+la puissance des fusées à la Congrève sera appréciée et sentie; mais, si
+à la première guerre un général habile et calculateur entrevoit la
+question dans tous ses développements, s'il embrasse toutes les
+conséquences qu'il est permis d'en tirer, s'il prépare ses moyens dans
+le silence pour les déployer sur le premier champ de bataille, il
+obtiendra des succès tels, que, jusqu'à ce que l'ennemi ait employé les
+mêmes moyens, rien ne pourra lui résister. Au moment de cette grande
+expérience, le génie personnel du chef aura un grand ascendant, une
+immense action sur le sort de la guerre.
+
+Cependant, quoique tous les calculs de la raison, toutes les prévisions
+puissent annoncer les résultats que je prédis, l'expérience seule
+établira d'une manière incontestable le mérite de cette nouvelle
+invention. Il y a tant de circonstances imprévues qui modifient les
+prévisions les plus fondées, les apparences les plus séduisantes, que
+l'homme sage et prudent ne sera convaincu dune manière absolue que
+lorsque les faits seront venus réaliser ces espérances; mais les
+apparences sont telles, les probabilités se montrent d'une manière si
+concluante, qu'un général calculateur doit, à la première guerre,
+préparer d'avance ses moyens, comme je l'ai dit, et étonner son ennemi
+par leur emploi. S'il est seul à en faire usage, il est probable qu'il
+sera maître de la campagne. Si son adversaire a été aussi prévoyant et
+aussi vigilant que lui, il se garantira au moins d'être sa victime, et,
+si les résultats ne correspondent pas complètement à ses espérances, il
+en sera pour quelques travaux inutiles et pour quelques dépenses. Mais
+la prévoyance doit embrasser, non-seulement l'emploi immédiat de cette
+arme nouvelle, mais encore toutes les conséquences qui en résultent
+relativement aux autres armes, à leurs proportions et à leurs
+manoeuvres.
+
+L'accueil du grand-duc avait été rempli d'amabilité pour moi; et, si je
+pus me rassasier de jouissances militaires, il me donna aussi des
+plaisirs d'un autre genre qui n'eurent pas moins de charmes à mes yeux.
+Il me présenta à la princesse de Lovitz, sa femme. Chaque jour je dînais
+avec elle et le grand-duc. Je passais trois ou quatre heures ensuite
+dans leur intimité. Rien n'était comparable à la douceur, à la bonté et
+à l'amabilité de cette femme charmante. La vivacité de son esprit n'en
+était pas le principe, mais une douceur, une raison, une bonté, un
+laisser aller simple et bienveillant que l'on ne saurait exprimer.
+
+La princesse de Lovitz, sans être belle, sans être même très-jolie,
+avait tout ce qui peut séduire. Sa douce influence avait calmé l'humeur
+farouche de Constantin, adouci son caractère violent. Elle exerçait
+d'une manière salutaire pour tout le monde son empire sur lui. Véritable
+ange descendu sur la terre, la manière dont elle a fini confirme les
+éloges que je donne à sa mémoire et que j'aurais voulu pouvoir offrir à
+sa personne. Dans ces causeries familières, le grand-duc fut d'une
+amabilité et d'une gaieté constantes. Il y aurait de quoi remplir un
+volume des histoires qu'il m'a racontées, toutes plus ou moins remplies
+d'intérêt pour moi, en raison des personnes et des lieux qui en étaient
+l'objet. Enfin, après trois jours de manoeuvres et de cette société
+intime, je continuai mon voyage pour Paris, en passant par Vienne.
+
+Le royaume de Pologne jouissait déjà des fruits d'une administration
+éclairée. De belles routes se traçaient de toutes parts. J'étais venu de
+Breizt à Varsovie sur une magnifique chaussée. Il en existait une
+pareille pour aller à Kalisch. Dans la direction que je suivis, elle
+était moins avancée; mais déjà des parties considérables de route
+étaient terminées, et, au moment où la révolution a éclaté, tout était
+achevé. J'avais retrouvé plusieurs officiers polonais fort distingués
+qui avaient anciennement servi avec moi, entre autres le général
+Zimersky, et un capitaine ou major nommé Zemanovsky. J'eus grand plaisir
+à les revoir. Je me rendis à Cracovie, où je passai la Vistule pour
+entrer dans les États autrichiens.
+
+Avant de poursuivre mes récits, je vais donner un aperçu sur l'armée
+russe, telle qu'elle était à cette époque, qui pourra donner des idées
+sur son organisation d'alors, son administration, ses moeurs et les
+circonstances particulières dans lesquelles elle est placée. Depuis,
+cette organisation a éprouvé de grands changements, et un autre ouvrage
+renferme des documents complets à cet égard. Ces doubles renseignements
+ne seront pas sans intérêt pour les militaires.
+
+ARMÉE RUSSE.
+
+La situation particulière de l'empire russe, son immense étendue, la
+population répandue sur sa surface, qui, à quelques provinces exceptées,
+est peu agglomérée, rendent le recrutement difficile et lent, et
+forcent l'empereur de Russie, pour peu qu'il veuille jouer en Europe un
+rôle en rapport avec sa puissance, à entretenir son armée toujours au
+complet, et à avoir, en temps de paix, sous les armes tout ce qu'il faut
+pour la guerre.
+
+S'il agissait autrement (les événements arrivant d'une manière inopinée,
+les prévisions de la politique étant facilement en défaut, et dans tous
+les cas les moyens fort bornés), s'il devait les préparer seulement à
+l'instant où il calcule leur emploi, il ne serait alors jamais prêt à
+temps pour agir d'une manière efficace, et souvent les résultats
+définitifs seraient obtenus au moment où il serait à peine en état de
+les favoriser ou de les contrarier. J'ai vu tel soldat qui avait marché
+pendant onze mois, en parlant de son village, pour rejoindre le corps
+auquel il avait été destiné. Comme ces longues routes se font avec des
+recrues fort jeunes, avec des hommes nouveaux et nullement accoutumés à
+se tirer d'affaire au milieu de semblables difficultés, comme les
+secours qui leur seraient nécessaires sont souvent incomplets, il en
+résulte une perte d'hommes considérable, qui réduit souvent à moitié le
+produit du recrutement ordonné. Ainsi cent mille hommes levés se
+trouvent donner, dans les cadres, un effectif de cinquante mille hommes.
+Ces cinquante mille hommes n'arrivent, terme moyen, que six mois après
+avoir été levés, et encore il leur faut au moins, pour être dressés et
+instruits convenablement, le double de temps nécessaire aux autres
+soldats de l'Europe, et particulièrement aux Français, c'est-à-dire un
+an pour l'infanterie, et deux ans pour la cavalerie.
+
+Ainsi trois causes rendent les effets du recrutement lent et les levées
+inapplicables aux besoins immédiats. Il faut donc, lorsque les
+circonstances paraissent les plus simples, les besoins les plus faibles,
+et quand la politique n'entrevoit aucun événement probable qui réclame
+le concours des armes; il faut, dis-je, dans ces hypothèses, que l'armée
+russe soit cependant au complet, prête à marcher effectivement, afin
+que, le cas arrivant, elle puisse le faire. Or, comme la population de
+la Russie est à présent de plus de cinquante millions d'habitants, elle
+a ainsi la faculté de recruter de très-nombreuses armées. La
+considération de cette puissance en Europe dépendant des forces qu'elle
+déploie; de plus, quand elle agit au loin, ses armées devant être
+d'autant plus fortes pour fournir les échelons dont elle ne peut se
+passer et réparer les pertes que les longues marches occasionnent, il
+lui faut avoir constamment de nombreux cadres au complet.
+
+Il n'en est pas de même des puissances d'Occident, où la population
+agglomérée permet de lever et de rassembler en peu de temps les recrues
+dont on a besoin. En Autriche, où chaque régiment a son territoire, où
+le cadre d'un bataillon reste toujours sur place, surveille les hommes
+en congé qui sont envoyés dans leurs familles, et où on les réunit quand
+il le faut pour les exercices prescrits, on a tout à la fois une armée
+nombreuse pour la guerre et un nombre plus ou moins grand de soldats
+dans la paix, suivant la volonté du souverain. Ainsi tous les avantages
+se trouvent réunis, toutes les conditions sont remplies. En France, où
+l'on n'a pas cette organisation élastique qui se prête à toutes les
+circonstances, deux choses y suppléent: la grande population sur une
+étendue de pays fort bornée, et la facilité avec laquelle les paysans
+français deviennent soldats. Avec de bons cadres, on peut, en trois
+mois, dresser des soldats pour la guerre et au bout de ce temps les
+présenter à l'ennemi. J'en ai fait l'expérience plusieurs fois.
+
+Pour appuyer par un exemple mes observations sur les lenteurs
+indispensables du recrutement de l'armée russe, je citerai un fait
+récent qui est sans réplique. À l'époque où je quittai la Russie,
+l'armée russe était d'une force telle, qu'après avoir défalqué les
+troupes d'Asie, de Finlande, et les garnisons de l'intérieur
+indispensables, il y avait trois cent mille hommes de troupes de ligne
+disponibles pour être portés partout, non compris l'armée polonaise et
+les Cosaques. Les deux campagnes de Turquie ont consommé par les
+maladies, la peste, etc., et le feu de l'ennemi deux cent mille hommes.
+Cette évaluation paraîtra peut-être bien considérable; mais elle a été
+faite par un des généraux les plus distingués de la Russie, un homme
+vrai, capable de bien juger, et dont l'assertion est une autorité pour
+moi, le général Woronzoff. L'état de l'Europe n'étant pas alarmant, on
+ne se pressa pas de les remplacer. Arriva la révolte de Pologne en 1830,
+et l'on ne put jamais parvenir à réunir plus de cent vingt mille hommes.
+Dans le cours de cette guerre, qui a duré neuf mois, on n'eut pas la
+faculté de mettre en action au delà de cent cinquante mille hommes, ce
+qui prolongea la lutte. Ce grand complet de l'armée russe, en 1826,
+était encore le résultat des levées extraordinaires de 1812 et de 1813,
+disponibles seulement en 1815, et qui se sont conservées, la paix ayant
+duré depuis cette époque.
+
+Après être entré dans ces détails pour expliquer les principes sur
+lesquels l'armée russe est fondée, je vais entrer dans ceux de son
+organisation. L'infanterie de l'armée russe se composait alors de cent
+quatre-vingt-trois régiments à trois bataillons, savoir:
+
+Garde impériale, dix régiments;
+Grenadiers, seize;
+Carabiniers, sept;
+Infanterie de ligne, cent;
+Chasseurs, cinquante.
+
+Total, cent quatre-vingt-trois.
+
+Il y avait en outre vingt-quatre bataillons de garnisons détachés, qui
+formaient deux divisions en Sibérie.
+
+La cavalerie se composait de soixante-seize régiments, savoir:
+
+Garde impériale, dix régiments;
+Cuirassiers, huit;
+Dragons, dix-sept;
+Lanciers, vingt;
+Chasseurs, huit;
+Hussards, douze;
+Cosaques de la garde, un.
+
+Total, soixante-seize.
+
+L'artillerie était formée, savoir:
+
+L'artillerie à pied, de trente-deux brigades à cinq compagnies chacune;
+L'artillerie à cheval, de trente-sept compagnies;
+Les pionniers, de huit bataillons;
+Le train, de quarante bataillons.
+
+Enfin, il existait hors ligne cinquante-deux régiments de Cosaques à
+pied ou à cheval.
+
+En outre l'armée polonaise était formée de:
+
+Régiments d'infanterie, huit;
+Régiments de chasseurs à pied, quatre;
+--de chasseurs à cheval, quatre;
+--de lanciers, quatre;
+Brigades d'artillerie, deux.
+
+Dans lesquelles sont quatre compagnies à cheval.
+
+Indépendamment de l'armée proprement dite, telle qu'on vient de la
+dépeindre, il existe des troupes hors de ligne:
+
+Soixante-seize bataillons de garnison;
+Cinq cent quatre compagnies à district;
+Douze _idem_ d'ambulance;
+Quarante-deux _idem_.
+
+L'armée était organisée en vingt-neuf divisions d'infanterie, qui,
+ajoutées aux deux divisions des gardes et aux deux divisions polonaises,
+formaient un total de trente-trois divisions. Chaque division était
+formée de six régiments: quatre de ligne, deux de chasseurs, et se
+composait de trois brigades. Beaucoup de ces régiments n'avaient que
+deux bataillons dans la formation de ces brigades, quatre-vingt-seize
+troisièmes bataillons étant organisés en divisions de réserve, et
+employés à des travaux du gouvernement.
+
+La cavalerie formait dix-huit divisions de quatre régiments chacune, et
+chaque régiment à quatre escadrons. Toutes ces divisions étaient
+organisées en divers corps d'armée, de deux ou trois divisions
+d'infanterie, et d'une ou de deux de cavalerie. Ces corps d'armée
+étaient celui de la garde, celui des grenadiers, et sept corps
+distingués par leur taille et le choix des hommes. Ensuite existaient:
+le corps de Lithuanie, celui de Finlande, celui du Caucase, celui de
+Sibérie, et le corps d'Orembourg (ces deux derniers composés seulement
+d'une division d'infanterie chacun, et de cavalerie irrégulière). À ces
+corps il fallait ajouter l'armée polonaise. Tous ces corps, ceux de
+Finlande, de Sibérie, d'Orembourg à part, formaient trois commandements.
+
+Le premier, sous le nom de première armée, se composait de la garde, du
+corps de grenadiers et des cinq premiers corps;
+
+Le second, sous le nom de seconde armée, des sixième et septième corps;
+
+Enfin le troisième, sous le nom d'armée polonaise, des troupes
+polonaises et du corps de Lithuanie.
+
+D'après des bases qui m'ont paru assez exactes et dont il serait trop
+long de donner le détail ici, l'effectif approximatif des sept corps
+d'armée et du corps de Lithuanie s'élevait à trois cent dix-huit mille
+hommes d'infanterie et soixante-trois mille sept cents chevaux. Ainsi,
+en ôtant les malades et non-valeurs de toute espèce, on est encore dans
+la vérité en disant que l'empereur de Russie pouvait, à cette époque,
+après avoir pourvu à tous les besoins de l'intérieur et des lignes du
+Midi, agir hors de chez lui avec trois cent mille hommes, sans y
+comprendre l'armée polonaise et les Cosaques.
+
+L'artillerie attelée était, sur le pied de paix, alors de mille
+quatre-vingt-douze bouches à feu, et devait être augmentée de moitié au
+moment d'une entrée en campagne, en portant les batteries de huit à
+douze bouches à feu.
+
+Les bataillons étaient composés de quatre compagnies, chaque compagnie
+forte par organisation de deux cent cinquante-huit hommes; cinq
+officiers par compagnie, et deux officiers supérieurs par bataillon.
+Chaque régiment de cavalerie était composé de six escadrons de campagne,
+de cent quarante chevaux, sept officiers, et d'un septième escadron de
+dépôt.
+
+Excepté à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et un fort petit nombre de villes
+où il y a garnison et où les troupes sont casernées, l'armée russe est
+placée dans des cantonnements. Ces cantonnements étant fort étendus, il
+en résulte une grande dispersion qui nuit à l'instruction. Voici comment
+on y supplée et ce qui se passe, chaque année, dans toutes les diverses
+divisions de l'armée.
+
+
+INFANTERIE.--Au 1er avril, les compagnies sont réunies au chef-lieu de
+bataillon et exercées pendant un mois au détail. Les bataillons de
+chaque régiment se réunissent au 1er mai, et l'on manoeuvre pendant
+vingt jours par régiment.
+
+Les manoeuvres par brigade ont lieu pendant les dix premiers jours de
+juin, et les divisions sont campées et manoeuvrent en division du 10
+juin au 10 juillet, et, après le 10 juillet, la dislocation a lieu; les
+troupes retournent dans les cantonnements où elles ont passé l'hiver.
+Les capitaines sont responsables de l'instruction de leur compagnie. On
+calcule qu'il faut un an pour former un soldat d'infanterie.
+
+
+CAVALERIE.--Au printemps on resserre les cantonnements pendant un mois,
+et on fait manoeuvrer pendant ce temps les escadrons du même régiment.
+En automne, les régiments se rapprochent, manoeuvrent par brigade
+pendant quinze jours, ensuite par division pendant dix jours. Les
+commandants d'escadron sont responsables de l'instruction de leurs
+escadrons. Les principes d'équitation sont les mêmes qu'en Prusse. La
+tenue est roide, et les chevaux sont assis sur leurs jarrets. Les
+mouvements se font par trois, ce qui exige une grande précision pour les
+demi-tours. Les officiers, à ce que l'on assure, étaient alors peu
+instruits. Les corps d'armée, infanterie et cavalerie, doivent être
+réunis tous les deux ans, et manoeuvrer pendant un temps plus ou moins
+long.
+
+Les ordonnances des manoeuvres d'infanterie et de cavalerie sont, à peu
+de chose près, les mêmes qu'en France; mais l'ordonnance pour le
+campement des troupes est entièrement différente de la nôtre et me
+paraît préférable. Chez nous, les troupes campent en front de bandière,
+et, en sortant du camp, elles sont naturellement formées en bataille. Il
+en résulte que nos camps occupent un espace énorme et sont très-minces;
+que les troupes ainsi étendues, si elles sont surprises par de la
+cavalerie, peuvent être détruites. En Russie, le campement se fait en
+colonne par bataillon; les rues du camp sont perpendiculaires au front
+de bandière, et leur largeur permet aux soldats qui sortent de leur
+tente de composer, par un à droite et à gauche, les deux sections du
+peloton que leur réunion doit former. Ainsi, en un moment, toute l'armée
+est formée en colonne par bataillon, prête à déboucher, et la profondeur
+du camp en fait comme une forteresse contre la cavalerie. L'habitude de
+faire la guerre contre les Turcs, les nécessités qui en sont la suite,
+ont fait naître chez les Russes l'idée de cette manière de camper, qui
+devrait être suivie constamment et partout; car, en sortant du camp, des
+troupes doivent être formées, non pour combattre, mais pour marcher.
+
+Il existe à Saint-Pétersbourg une école de cavalerie, où les régiments
+envoient des élèves, qui retournent à leurs corps comme écuyers.
+
+Un régiment d'infanterie, connu sous le nom de régiment d'instruction,
+est attaché à la garde. Il est composé de détachements de tous les corps
+d'infanterie de l'armée. Ces détachements sont relevés et rapportent
+ainsi dans leurs régiments respectifs une instruction uniforme.
+
+
+AVANCEMENT.--L'avancement se fait, en temps de paix, à l'ancienneté,
+jusqu'au grade de colonel: dans chaque régiment, jusqu'au grade de
+capitaine inclusivement; jusqu'à celui de major dans la division, et
+même quelquefois dans le corps d'armée. Les lieutenants-colonels et les
+colonels roulent sur toute l'armée et peuvent changer d'armes. Les
+avancements sont mis à l'ordre par le lieutenant général, en conséquence
+des tableaux existants. Si un officier est absolument incapable, mais
+n'a pas démérité au point d'être renvoyé du service, on prend celui qui
+le suit sur le tableau, et le motif de cette disposition est mis à
+l'ordre du jour. Cette obligation rend cette disposition très-rare.
+
+Personne, sans exception, à quelque famille qu'il appartienne, ne peut
+être officier sans avoir été soldat et sous-officier. Une école de
+sous-officiers de la garde sert à donner aux jeunes gens protégés le
+moyen de remplir la disposition de la loi sans compromettre leurs
+moeurs. Après douze ans de service sans reproche et sans punition, un
+sous-officier est de droit officier. Il reçoit un emploi de ce grade ou
+une destination civile de ce rang. La qualité d'officier subalterne
+donne les droits de la noblesse, mais non transmissibles. Huit cents
+officiers à peu près sont nommés ainsi chaque année. L'officier de la
+vieille garde (il y a cinq régiments d'infanterie vieille garde et six
+de troupes à cheval) a deux grades au-dessus de son emploi. Ainsi le
+capitaine est lieutenant-colonel, et passe souvent colonel dans l'armée;
+le lieutenant est major et passe souvent lieutenant-colonel dans
+l'armée; le sous-lieutenant est capitaine et passe major. Dans la jeune
+garde, il n'y a qu'un grade au-dessus de l'emploi. L'avancement de la
+garde est si rapide, qu'un jeune homme est, au bout de dix ans de
+service, ordinairement colonel. Il prend alors son rang d'ancienneté
+avec les colonels de l'armée.
+
+
+ARMEMENT.--Les troupes sont munies de bonnes armes faites dans les
+manufactures, sous la direction de l'artillerie. Les principales
+manufactures sont à Toula. L'infanterie est armée avec un fusil du
+modèle français, dit de 1777 corrigé. Les chasseurs ont des fusils de
+deux pouces plus courts, mais garnis de baïonnettes de deux pouces de
+plus de longueur. Les cuirassiers ont la double cuirasse comme en
+France.
+
+
+ADMINISTRATION.--L'administration de chaque régiment est entre les mains
+du colonel. Il en rend compte au lieutenant général, qui remplit en même
+temps les fonctions d'inspecteur général et d'intendant. Aucun autre
+contrôle ne vient éclairer le gouvernement.
+
+Les règles de l'administration n'ont rien de fixe. Les abus sont grands;
+dans la cavalerie, ils sont pires que dans l'infanterie à cause des
+fourrages, remontes, etc. Le prix des fourrages est basé sur les
+mercuriales; mais les mercuriales sont fixées par les chefs de
+l'état-major des corps d'armée, qui les augmentent d'après les besoins
+des régiments. On voit quelle confusion doit exister dans les dépenses
+et dans la comptabilité.
+
+Les non-complets sont grands; ils favorisent les intérêts privés et
+fournissent aussi aux besoins du corps. Ainsi, par exemple, le prix des
+fourrages du septième escadron, qui ordinairement n'a pas de chevaux,
+sert à compléter le prix des chevaux des remontes, pour lequel
+l'empereur ne donne que cent vingt roubles. Les régiments de cavalerie
+colonisés ont leurs remontes assurées au moyen des haras que ces
+établissements renferment. Dans la garde, on prend un autre moyen pour
+avoir des chevaux de grand prix. On accorde à un officier riche un congé
+de six mois ou d'un an, qu'il demande, à condition de faire une remonte
+de dix, quinze, vingt et trente chevaux pour le régiment, suivant sa
+fortune. Les chevaux de remonte pour le régiment de la garde sont amenés
+à la parade et vus par l'empereur, qui sait quel officier les a fournis.
+Une grande émulation en résulte parmi les officiers, et souvent leur
+congé leur coûte ainsi quinze à vingt mille francs.
+
+Excepté à Saint-Pétersbourg, Moscou et un petit nombre de villes, les
+troupes sont cantonnées. Les paysans nourrissent les soldats placés chez
+eux, et doivent recevoir en indemnité les trois livres de farine de
+seigle fournies par l'État. Mais habituellement le régiment ne donne
+rien au paysan et vend la farine. On exige de l'administration des
+seigneurs un certificat de la délivrance; mais ordinairement le
+certificat est donné sans que la délivrance ait eu lieu.
+
+Les rations de la caserne sont augmentées de quatre onces de gruau. Les
+soldats achètent des choux aigres avec le prix d'une portion de la
+farine. Ils boivent du _koas_, liqueur fermentée faite avec de la
+farine. Les soldats casernés reçoivent la permission de travailler, ce
+qui améliore un peu leur condition. La garde a, indépendamment des
+distributions d'une livre et demie de viande et d'une demi-livre de
+poisson par semaine, des légumes à discrétion au moyen de jardins qui
+lui sont donnés, et qui sont cultivés par les soldats. Dans d'autres
+localités, les régiments sont l'objet d'une semblable faveur, et ont des
+terrains à leur disposition. Souvent les produits sont assez abondants
+pour qu'une partie puisse être vendue au profit de l'ordinaire.
+
+Une chose singulière est la dureté du régime journalier du soldat russe.
+Les casernes n'ont aucunes fournitures, et les soldats couchent sur des
+lits de camp en bois, comme en France les soldats dans les corps de
+garde. Au surplus cette manière d'être se trouve conforme au goût de la
+nation; car, dans les classes élevées, on se sert de matelas dont la
+dureté est à peu près égale à celle du bois, et j'ai remarqué chez
+l'empereur le même usage.
+
+L'habillement des troupes russes est beau, de bonne qualité, et la forme
+est élégante. La durée de l'habit n'est que de deux ans et de la capote
+de trois. Dans la garde, les soldats ont un habit neuf tous les ans. La
+solde des officiers subalternes est très-faible; celle des officiers
+supérieurs, au moyen de diverses allocations, s'élève au même taux
+qu'en France. Ainsi ces officiers sont plus riches que les nôtres.
+Celle des soldats n'est que de dix roubles en papier par an; celle d'un
+soldat de la garde, douze; celle du cavalier, douze. Les choses de
+première nécessité et les objets de consommation des troupes sont à si
+bas prix en Russie, que la dépense totale, faite par l'empereur pour
+l'entretien d'un soldat d'infanterie, en y comprenant tous les éléments
+qui le composent, ne s'élève, en mettant en ligne de compte l'armement à
+remplacer tous les vingt ans; ne s'élève, dis-je, qu'à cent vingt
+roubles en papier par an; la cavalerie avec l'entretien, la nourriture
+et le remplacement qu'à.... Enfin la dépense approximative d'un
+régiment d'infanterie, à trois bataillons sur le pied de paix, est de
+deux cent trente-six mille huit cent quarante roubles, et celle d'un
+régiment de cavalerie de six escadrons, composé de treize cents chevaux,
+est de trois cent quatre-vingt mille. Si la situation de l'empire russe,
+et les circonstances particulières dans lesquelles il est placé, exigent
+indispensablement qu'il entretienne, en temps de paix, de très-grandes
+forces sous les armes, le correctif se trouve dans le bas prix de
+l'entretien des troupes. La puissance des États se compose d'éléments
+variables. L'argent et la population, dans certaines proportions, se
+tiennent comme en équilibre. Dans cette combinaison de forces, la
+France est un des États les mieux partagés. Possédant une grande
+population, agglomérée et belliqueuse, on peut réunir avec facilité la
+portion réclamée par les besoins de l'armée, et elle possède des
+ressources financières suffisantes pour faire face à toutes les dépenses
+utiles.
+
+J'ai déjà parlé ailleurs de l'artillerie; mais j'en dirai encore un mot.
+L'artillerie est organisée en brigades de cinq compagnies. Une brigade
+est attachée à chaque division de l'armée. Quatre compagnies doivent
+servir chacune douze bouches à feu; la cinquième est au parc. Ainsi
+chaque division doit avoir quarante-huit bouches à feu, ce qui fait au
+delà de quatre bouches à feu par mille hommes, proportion la plus forte
+qui jamais ait été admise, et qui n'est pas évidemment sans de grands
+inconvénients. La répartition de toute l'artillerie dans les divisions
+est d'ailleurs mauvaise; elle doit les rendre très-peu mobiles. Quand on
+a besoin de grands effets d'artillerie, on en retire momentanément des
+divisions; mais cette mesure doit amener toujours de la confusion.
+L'organisation de cette arme doit consacrer deux espèces d'artillerie:
+celle des divisions, qui doit être suffisante, mais sans excès, et celle
+de réserve, qui doit être en dehors des divisions. Celle-ci doit
+appartenir à toute l'armée. Elle est placée sous la main du chef
+suprême, qui la met, par sa prévoyance, toujours à portée du lieu où
+elle peut être la plus utile, sans en embarrasser la marche des
+divisions dans leurs mouvements respectifs. Le mouvement d'une armée en
+général est toujours lent. Aussi est-il indispensable pour un général
+habile et manoeuvrier que les fractions de l'armée, c'est-à-dire les
+divisions, puissent se combiner de diverses manières entre elles avec
+rapidité.
+
+La compagnie d'artillerie a avec elle ses attelages, qui en font partie
+intégrante. Le nombre des canonniers servants, canonniers conducteurs,
+etc., et des chevaux, se compose, par batteries de douze et de grosses
+licornes, de trois cent vingt et un hommes et cent quatre-vingts
+chevaux. Dans l'artillerie à cheval, la compagnie est de deux cent
+soixante-six hommes et quatre cent un chevaux. Chaque batterie est
+commandée par un colonel ou lieutenant-colonel, et il y a par compagnie
+six officiers, savoir: un capitaine (en premier ou en second), deux
+lieutenants en second et deux enseignes, un sergent-major et vingt-trois
+sous-officiers. En général l'instruction théorique est faible; mais
+l'exercice du canon, l'exécution des manoeuvres et la promptitude des
+mouvements sont dignes des plus grands éloges.
+
+L'avancement de l'artillerie a lieu, sur tous les corps, à l'ancienneté,
+jusqu'au grade de général, qui est réservé au choix. Le grand maître de
+l'artillerie fait le travail de ce corps avec le major général de
+l'empereur. Il a sous sa direction supérieure l'instruction, les
+arsenaux, les fonderies. Le service de tout l'empire est assuré par
+quatre grands arsenaux, savoir: l'arsenal de Saint-Pétersbourg, celui de
+Kazan, ceux de Kiew et de Biansk. Là se trouvent aussi les fabriques de
+poudre. Des dépôts d'artillerie sont établis dans un grand nombre de
+villes en raison de leur position géographique. Les parcs à la suite des
+troupes sont placés au centre des cantonnements des corps d'armée; enfin
+il existe aussi des compagnies d'artillerie de garnison sédentaires. Les
+places fortes de l'empire se trouvent former onze arrondissements,
+savoir: Saint-Pétersbourg, la vieille Finlande, la nouvelle Finlande, la
+Livonie, Kiew, le Danube, le Sud, le Caucase, la Géorgie, Orembourg et
+la Sibérie.
+
+Je terminerai cet aperçu succinct sur l'armée russe en parlant de son
+esprit. Parmi les soldats on trouve un grand patriotisme, un grand amour
+du pays, un grand dévouement pour sa gloire et pour le souverain. Ce
+sentiment appartient à la nation. Le paysan russe, serf et esclave, a
+des sentiments pour la patrie qui l'honorent et qui surpassent souvent
+ceux des peuples qui font de ce mot sacré la base de leur langage. Chose
+bizarre! là où la nation n'a aucun droit personnel, les individus sont
+dévoués, et ailleurs, quand il semble que la cause du souverain est la
+sienne propre, on est moins sensible à ce qui la concerne. Tout est
+contradiction dans le coeur humain; mais, en approfondissant ce
+phénomène, on en trouve l'explication dans le fait suivant:
+
+Dans l'état de barbarie, les hommes ne connaissent que les jouissances
+naturelles, dont l'origine est placée dans la famille. Tout le charme
+des souvenirs se trouve concentré dans le lieu qui les rappelle. En se
+civilisant, le cercle des jouissances s'agrandit, et on se trouve
+bientôt en communauté de sensations et de plaisirs avec des gens qu'on
+n'a jamais vus. En faisant intervenir les passions et l'amour-propre
+avec une vie qui matériellement est la même, il arrive un moment où il y
+a plus d'analogie, des rapports plus naturels, et plus de sympathie
+entre les mêmes classes des divers pays qu'entre les individus de
+différentes classes appartenant à la même nation.
+
+Au surplus, l'esclavage, chez les Russes, est moins dur que le nom ne
+l'indique. En général, les paysans russes sont heureux matériellement.
+La protection de leurs seigneurs leur est, non-seulement utile, mais
+quelquefois si nécessaire, qu'il y a des exemples de serfs qui ont
+refusé leur affranchissement. Une seule circonstance le rend dur, c'est
+que le serf ne puisse pas s'affranchir ni se racheter quand il en a
+réuni les moyens et lorsqu'il en a la volonté. Il y a des exemples de
+paysans russes qui, autorisés par leurs seigneurs à s'établir à Moscou,
+y ont fait fortune et sont devenus millionnaires. Le seigneur est fier
+d'avoir un serf aussi riche, dont les biens pourraient lui appartenir,
+mais dont cependant il ne le dépouille pas. Sans le mettre à
+contribution, il lui refuse une liberté qui serait la garantie de son
+avenir et le complément de son bien-être.
+
+L'esprit de religion est général dans le peuple et dans l'armée. Pour
+favoriser cet esprit et le satisfaire, on a établi dans chaque régiment
+une chapelle sous l'invocation d'un saint. Les soldats célèbrent la fête
+du patron de leur régiment, comme les paysans celui de leur paroisse.
+Dans la garde on y met une grande solennité, et cette fête devient fort
+touchante par la présence du souverain. L'empereur va au régiment,
+assiste au service divin et prend place à un repas de corps donné par
+les officiers, auquel sont invités un nombre déterminé de soldats, pris
+parmi les plus anciens, les plus recommandables, et l'empereur les
+embrasse. En général, rien n'est omis en Russie de ce qui peut honorer
+ce métier, tout à la fois si beau et si dur, dont le prix et la
+récompense ne peuvent se trouver que dans l'opinion et la considération
+publique.
+
+Une autre chose remarquable en Russie, qui n'existe nulle part ailleurs,
+ce sont d'immenses salles d'exercice, établies à Saint-Pétersbourg, à
+Moscou et dans quelques autres villes, qui permettent d'exercer les
+troupes dans la mauvaise saison. Leur dimension donne la faculté à un
+fort bataillon, joint à un détachement de cavalerie et d'artillerie, de
+s'y former en bataille. Il peut y rompre et y défiler. La rigueur du
+climat explique ces constructions, qui auraient peu d'utilité ailleurs.
+Les charpentes de ces édifices, ordinairement faits d'après le système
+de Philibert Delorme, sont des modèles de légèreté et de grâce. Paul Ier
+fit établir les premières salles d'exercice.
+
+Encore un mot sur le régime d'hiver. Pendant les grands froids, la
+cavalerie n'exerce pas; les chevaux restent à l'écurie. On est parvenu à
+les entretenir dans le meilleur état avec une ration extrêmement faible.
+Au commencement de leur retraite, on les nourrit très-fortement en grain
+pendant huit jours; ensuite on peut diminuer la ration à un point
+extraordinaire, sans inconvénient. Les chevaux ne souffrent pas et se
+conservent en bonne santé et dans un embonpoint suffisant.
+
+Après avoir terminé cette digression sur l'armée russe, je reviens à mon
+voyage.
+
+Je pris congé du grand-duc Constantin et continuai ma route pour Vienne,
+fort satisfait de ce que j'avais vu en Russie et en Pologne. Après avoir
+traversé Cracovie, petite république dont la création a été l'objet d'un
+singulier caprice de l'empereur Alexandre, je visitai les salines de
+Wieliczka, les plus belles mines de ce genre existant au monde. Je
+traversai la Silésie autrichienne, pays charmant, riche, peuplé et
+prospère. Une grande industrie s'y trouve établie. Le pays est
+pittoresque et les villes se touchent. Dès ce moment, on jouit d'un
+spectacle qui ne cesse de s'offrir aux yeux des voyageurs dans les États
+autrichiens, hors la Hongrie et la Galicie. On voit un peuple heureux,
+riche, jouissant d'une véritable liberté, conduit avec douceur et
+justice, soumis à l'ordre légal le plus régulier, pénétré de l'idée de
+la protection spéciale dont il est l'objet, et profondément attaché à
+son souverain.
+
+J'eus un véritable bonheur à revoir Vienne. Le voyage que j'y avais
+fait, il y avait sept ans, était encore bien présent à ma pensée. Je
+renouvelai les expressions de ma reconnaissance à l'empereur pour les
+bontés dont j'avais été l'objet. Je passai trois jours avec le prince
+de Metternich, et je continuai ma route pour Paris, bien éloigné de
+penser que, la première fois que je reviendrais à Vienne, ce serait sous
+les auspices de mes malheurs personnels et des désastres de mon pays. Je
+pressai ma marche pour être à Paris avant le jour de la Saint-Charles,
+fête du roi, et j'y arrivai le 2 novembre.
+
+Le roi me reçut avec une grâce parfaite, et me témoigna son entière
+satisfaction de la manière dont je l'avais représenté et dont j'avais
+rempli la mission qu'il m'avait donnée. Le dernier épisode brillant de
+ma vie venait de finir.
+
+Après avoir raconté à Paris ce que mon voyage avait eu d'agréable et
+joui quelque temps des souvenirs encore vivants qu'il m'avait laissés,
+j'eus bientôt des motifs de vifs chagrins. Pendant mon absence de cinq
+mois, le désordre s'était mis dans mes affaires. Je les trouvai dans un
+état déplorable. Après de nouveaux et incroyables efforts pour sortir
+d'embarras, je dus me résoudre à voir tout l'édifice s'écrouler, à
+prendre des arrangements avec mes créanciers, et à vendre le patrimoine
+de mes pères, le lieu où j'étais né, que j'avais embelli et dans lequel
+je croyais devoir passer les dernières années de ma vie avec
+tranquillité et considération. J'espérais, pour prix d'une vie si
+agitée, si laborieuse, jouir de ce qu'Horace vante avec raison, et
+désigne ainsi: _Otium cum dignitate_. Mais il devait en être tout
+autrement, et une horrible tempête devait encore troubler mon existence.
+Après avoir arrêté la vente de tous mes établissements, de toutes mes
+propriétés, j'affectai tous mes autres revenus à mes créanciers et ne
+conservai que le nécessaire le plus strict pour vivre: douze mille
+francs par an. Enfin le roi me prêta cinq cent mille francs pour
+faciliter ces arrangements: j'omets à cet égard des détails inutiles
+dont les souvenirs seraient pénibles. L'ordre établi fut suivi. Il en
+était résulté une amélioration considérable dans ma position, quand la
+Révolution de juillet vint tout détruire de nouveau. J'avais la
+certitude, après avoir tout payé, de rentrer en possession du château et
+du parc, seuls objets de mon ambition. Des conventions particulières,
+faites avec le nouveau propriétaire, m'en avaient conservé le droit
+pendant cinq ans; mais, la Révolution m'ayant privé des moyens de
+liquidation, je n'ai pu jouir de cette faculté, qui alors formait la
+plus chère espérance de ma vie.
+
+Au commencement de 1827, un événement privé occupa tout Paris. M. de
+Talleyrand étant allé, le 21 janvier, au service de Louis XVI, à
+Saint-Denis, y reçut une insulte publique et trouva le prix d'un projet
+criminel auquel sans doute il n'avait pas été étranger en 1814. Un
+comte ou marquis de Maubreuil, gentilhomme d'une province de l'Ouest et
+servant dans nos armées, avait montré une espèce de frénésie légitimiste
+au moment de la Restauration. C'était un homme d'une moralité plus que
+douteuse. Les entours de M. de Talleyrand, d'accord probablement avec
+lui, MM. de Vitrolle et Roux-Laborie, lui proposèrent d'aller assassiner
+Napoléon pendant son voyage à l'île d'Elbe. Sous divers prétextes, on
+lui fit donner des ordres pour requérir les troupes alliées, et il se
+mit en campagne.
+
+Au lieu de courir après Napoléon, Maubreuil alla arrêter la reine de
+Westphalie, et lui enleva ses diamants. Poursuivi pour ce méfait, il fut
+mis en prison. Les diamants se retrouvèrent dans la Seine. Depuis,
+Maubreuil rechercha en vain la protection de M. de Talleyrand. Fatigué
+de démarches inutiles, il jura à celui-ci une haine éternelle, et
+répandit partout le récit de la commission dont il avait été chargé,
+mais qu'il n'avait acceptée, disait-il, que dans l'intention de sauver
+Napoléon. Ne trouvant pas sa vengeance suffisante, il attendit son
+ennemi dans une occasion solennelle pour le frapper. Après cet acte, il
+n'essaya pas même de fuir. Il fut mis en jugement. Il raconta devant la
+justice ses griefs et sa vengeance avec un grand calme. M. de Talleyrand
+attachait beaucoup de prix à persuader qu'on avait voulu attenter à sa
+vie; il insistait surtout pour établir qu'un horrible coup de poing lui
+avait été asséné sur le front. Maubreuil répondit: «J'ai donné à M. de
+Talleyrand un soufflet sur la joue gauche. Il a crié parce qu'il a eu
+peur, et il est tombé parce qu'il a de mauvaises jambes.» Maubreuil fut
+condamné à une détention, par voie de police correctionnelle, et chacun
+rit de la mésaventure du grand personnage.
+
+Quelque temps après cette aventure, des discussions s'élevèrent entre le
+roi et la régence d'Alger. La guerre s'ensuivit. On parla d'une
+expédition devenue nécessaire pour faire disparaître enfin la piraterie
+à jamais, en détruisant les puissances barbaresques et en établissant
+des colonies à leur place. Je me mis de bonne heure sur les rangs, pour
+avoir le commandement, si l'expédition était jamais entreprise. J'étais,
+il me semblait, indiqué par mes antécédents, par les divers
+commandements que j'avais exercés et les expéditions auxquelles j'avais
+pris part. On traita, à la fin de 1827, la question de savoir si cette
+expédition était opportune: en ce moment, on conclut pour la négative;
+mais je reçus l'assurance du roi et du ministère d'alors, dont M. de
+Villèle était le président, que, si jamais elle était entreprise, ce
+serait moi qui en serais chargé. J'attendais donc. Je fis divers
+projets pour la préparer, et je m'occupai sans relâche à établir
+l'opinion de sa nécessité. En même temps, j'eus la pensée, pour me créer
+un intérêt permanent, de commencer la rédaction de mes Mémoires, et de
+vivre ainsi de mes souvenirs.
+
+L'année 1827 se montrait fertile en événements précurseurs et symptômes
+de révolutions prochaines. L'influence de la Congrégation augmentait
+chaque jour. Les jésuites, dont les établissements se multipliaient
+rapidement, semblaient acquérir un pouvoir capable de tout envahir.
+Aussi chaque circonstance était saisie avec empressement par les
+mécontents pour manifester les sentiments dont ils étaient animés.
+
+Le duc de Liancourt vint à mourir. C'était un homme de bien, un
+philanthrope. Son nom était populaire et donnait à son insu de
+l'autorité aux factieux, dont il encourageait sans le vouloir les
+intentions coupables. Les honnêtes gens sont ainsi presque toujours
+complices des révolutions. Eux seuls leur donnent le moyen d'éclore.
+Leur critique fondée de la marche du gouvernement sert d'appui aux
+ennemis de la société pour attaquer le pouvoir et en affaiblir l'action.
+Quand, par la suite des événements, l'existence de celui-ci est
+compromise, les honnêtes gens, effrayés de l'avenir, veulent le
+soutenir; mais alors leurs efforts sont impuissants, et ils sont les
+premiers qu'écrase l'édifice en venant à crouler. Le duc de Liancourt
+avait déjà joué ce rôle d'opposant, et le recommençait au moment où il
+termina sa carrière. De choquantes maladresses de la police
+occasionnèrent une collision entre les jeunes gens des écoles et
+l'autorité. Le refus de leur laisser porter le cercueil causa un
+désordre momentané et une espèce de scandale. Avec la disposition des
+esprits qui existait alors, le moindre événement prenait un caractère de
+gravité extraordinaire. Mais, quelque temps plus tard, un événement
+d'une bien autre importance eut lieu. Celui-ci prépara d'une manière
+directe et puissante l'écroulement du trône et de la dynastie.
+
+En commémoration de l'expression énergique des sentiments des habitants
+de Paris au moment de la Restauration, Louis XVIII avait décidé que, le
+3 mai de chaque année, anniversaire du jour de son entrée à Paris, le
+service serait fait au château uniquement par la garde nationale. La
+garde royale et les gardes du corps lui cédaient leurs postes, et le roi
+livrait entièrement les soins de sa sûreté aux citoyens: prérogative qui
+flattait leur amour-propre. Cet usage fut conservé par Charles X, et
+l'exercice en fut fixé au 12 avril, jour anniversaire de son entrée en
+1814. Ordinairement, une grande revue de la garde nationale avait lieu à
+cette occasion. Effrayé des symptômes d'une opinion hostile, le roi
+hésita à l'ordonner; mais, sur la représentation du maréchal duc de
+Reggio, commandant en chef de la garde nationale, qui tenait à voir ce
+corps conserver son importance, elle fut fixée au dimanche 27 avril. On
+disposa tout pour en faire une fête publique.
+
+En même temps, la Congrégation, toujours livrée à l'intrigue, ne cessait
+d'afficher des craintes d'un danger alors purement imaginaire, et
+voulait, à toute force, séparer le roi de son peuple pour l'empêcher de
+céder à l'opinion. Un instinct funeste lui faisait désirer des troubles.
+On disait que la vie du roi serait compromise à cette revue. On consigna
+les troupes dans leurs casernes et on en mit dans des emplacements
+retirés à portée du Champ de Mars, lieu de la réunion, après leur avoir
+distribué des cartouches et choisi, pour le jour de la revue, le moment
+où les régiments de la garde se relevaient et doublaient la force des
+troupes présentes à Paris. Désirant juger par moi-même de l'état des
+choses, quoique je ne fusse pas de service, je me décidai à accompagner
+le roi et à rester très-près de lui pendant toute la revue.
+
+Une affluence extraordinaire de peuple garnissait les amphithéâtres du
+Champ de Mars. Jamais la garde nationale n'avait été si nombreuse.
+Cinquante mille hommes d'une tenue superbe se trouvèrent réunis sous
+les armes. Les choses se passèrent tout autrement qu'on l'avait supposé.
+Des cris de _Vive le roi!_ se firent entendre avec la plus grande
+unanimité. Dans trois légions seulement, on y joignit ceux de _À bas les
+ministres! à bas Villèle!_ et quelques-uns: _À bas les jésuites!_ Dans
+deux de ces légions ces cris étaient isolés; dans une seule ils furent
+fort nombreux, et dans l'immense population située sur les tertres on ne
+fit entendre que _Vive le roi!_ Ces faits sont de la plus exacte vérité.
+Je déclare les avoir constatés moi-même.
+
+La même chose arriva au moment du défilé. Neuf légions crièrent
+uniquement _Vive le roi!_ et les trois autres exprimèrent les sentiments
+qu'elles avaient montrés au moment où le roi avait passé devant leur
+front. Le roi n'en reçut pas une trop mauvaise impression. Après le
+défilé, le maréchal duc de Reggio s'approcha du roi pour prendre ses
+ordres. Charles X lui répondit en ma présence: «Monsieur le maréchal,
+vous ferez un ordre du jour où vous exprimerez à la garde nationale ma
+satisfaction sur le nombre et la belle tenue de ceux qui l'ont composée
+à la revue, ainsi que sur les sentiments qui m'ont été témoignés, en
+exprimant mes regrets que quelques cris, pénibles à entendre, y aient
+été mêlés.»
+
+Le roi se mit en route pour tes Tuileries. Arrivé au château et ayant
+mis pied à terre, il nous congédia au bas de l'escalier, connu sous le
+nom d'escalier du roi. Il s'approcha de moi et me dit avec un air de
+bonhomie qui lui était familier: «Enfin il y en a plus de bons que de
+mauvais.--Comment! lui répondis-je, les trois quarts et demi sont bons.»
+Telle était la disposition du roi, quand il rentra chez lui; mais la
+légion de la Chaussée-d'Antin, celle dont les cris avaient été hostiles,
+ayant passé sous les fenêtres du ministère des finances, cria avec
+acharnement, tout en marchant: _À bas Villèle!_ Le ministre dînait chez
+M. Appony, ambassadeur d'Autriche; il fut aussitôt informé de cette
+insulte. Hors de lui, exaspéré par la colère, il sort de table, se rend
+aux Tuileries et entraîne le roi à ordonner le licenciement de la garde
+nationale. L'ordonnance est signée et remise au duc de Reggio, au moment
+où il venait soumettre la rédaction de l'ordre du jour qui devait
+exprimer la satisfaction du roi. Les hommes de service de la garde
+nationale sont renvoyés brusquement et honteusement chez eux, au milieu
+de la nuit, sans avoir même été relevés dans les postes qu'ils occupent.
+
+Cet incroyable événement a eu une immense influence sur nos destinées.
+Il a préparé et facilité la Révolution de juillet. On voit en cette
+circonstance à quel point la colère conseille mal. On casse, on flétrit,
+on chasse ignominieusement un corps de cinquante mille hommes, composé
+de toute la bourgeoisie de Paris, quand quarante-cinq mille ont montré
+les meilleurs sentiments, et cinq mille seulement se sont écartés du
+respect dû au souverain. Singulière justice! on renvoie chez eux, sans
+les désarmer, des individus vaniteux, après les avoir mécontentés et
+offensés; singulière prudence! Enfin on oublie la politique la plus
+vulgaire. Dans les époques de division, il est d'usage, quand on parle
+de ses amis, d'en exagérer le nombre, et au contraire de réduire presque
+à rien celui de ses ennemis, et ce manége a souvent un effet utile sur
+l'opinion; ici c'est tout le contraire: on établit aux yeux de tout
+Paris, à ceux du royaume, à ceux des étrangers, que le roi de France est
+brouillé avec sa capitale! On ne sait quel nom donner à une pareille
+mesure. La raison eût permis, commandé même, de casser deux légions pour
+les réorganiser ensuite. On aurait fait ainsi, dans une mesure
+convenable, un acte utile de sévérité.
+
+Les deux légions coupables avaient pour colonels, toutes les deux, des
+hommes de la cour, M. le comte de Boisgelin et Sosthène de la
+Rochefoucauld. Par cette seule raison, elles devaient avoir un moins
+bon esprit. Ces choix avaient été absurdes; mais alors on semblait
+prendre à tache de tout faire en raison inverse du sens commun. Une
+garde nationale, par sa nature même, ne peut être conduite ni par des
+punitions ni par des récompenses; elle peut être soumise seulement à des
+influences. Or on n'a d'influence qu'au moyen des rapports personnels
+naturellement établis, et par conséquent entre gens de la même classe.
+Un grand fabricant, qui emploie beaucoup d'ouvriers, un banquier qui
+peut ouvrir des crédits, voilà les hommes appelés par la nature des
+choses à ces commandements dans leurs propres quartiers; mais un grand
+seigneur, qui traite les gardes nationaux avec hauteur, qui a des
+exigences envers eux, comme avec des troupes de ligne, sera bientôt en
+horreur, et on prendra à tâche de lui déplaire ou de le contrarier.
+Enfin, pour achever ce triste chapitre de la garde nationale,
+j'ajouterai encore un mot. Si l'on eût voulu seulement s'en débarrasser,
+un moyen tout simple était de supprimer son service, en lui adressant
+des remercîments et des compliments. Tout le monde eût été content, car
+chacun était fatigué et désirait le repos. Mais il fallait toujours
+maintenir l'organisation et conserver les contrôles; car dans tous les
+cas il y a toujours un avantage immense pour l'ordre public et pour le
+gouvernement à ce que cinquante mille hommes armés soient encadrés et
+sous les ordres de chefs reconnus par eux et choisis par l'autorité. On
+pouvait difficilement parvenir à leur retirer leurs armes, et, en cas de
+trouble, on a action sur eux. Si la totalité n'est pas fidèle, une
+grande partie reste au moins, et celle-ci est la force légitime,
+régulière et légale.
+
+Les événements dont je viens de rendre compte furent le principe et la
+cause des sentiments constamment hostiles des Parisiens contre le roi.
+Les électeurs, toujours contraires aux desseins de la cour, les
+exprimèrent suffisamment, et, depuis, ces sentiments amenèrent
+l'explosion du mois de juillet, explosion qui, faute d'une garde
+nationale, ne put être combattue que par l'action directe de la force,
+et qui, par suite de l'absence de moyens coercitifs suffisants réunis
+d'avance, amena le renversement du trône.
+
+Dans la session, le gouvernement avait présenté à la Chambre des pairs
+un code de lois militaires. Deux commissions se divisèrent le travail,
+et je fus nommé président de la commission principale, chargée de fixer
+les peines, l'organisation des tribunaux et leur compétence. Un travail
+consciencieux, auquel je pris une part active, et où je fus puissamment
+secondé par un homme très-capable, de beaucoup de lumières et du
+caractère le plus honorable, le général d'Ambrugac, membre de la
+Chambre des pairs, fut le résultat de nos soins. Soumis à la Chambre des
+députés, il n'eut pas le temps d'être voté avant la fin de la session et
+resta imparfait. Jamais meilleur travail n'a été fait et ne sera fait
+sur cette matière. Il est désirable qu'il soit consacré un jour par le
+vote législatif.
+
+Immédiatement après la fin de la session, une ordonnance royale rétablit
+la censure. On ne peut pas disconvenir que le besoin de cette mesure ne
+se fît sentir; mais aussi on doit regretter que le mouvement d'une
+opinion opposée n'eût agi précédemment et détruit, deux ans auparavant,
+une disposition que le temps aurait fini par consacrer.
+
+Le roi se rendit ensuite au camp de Saint-Omer, où douze à quinze mille
+hommes étaient rassemblés, et visita les principales villes de la
+Picardie, de la Flandre et de l'Artois. Cette réunion de troupes, utile
+à l'instruction de l'armée, avait été l'objet de mille discours. En
+France on fait souvent de peu de chose beaucoup de bruit. On avait
+prétendu que le roi, placé au milieu de ces troupes, devait réformer la
+législation et modifier la Charte, bruits répandus à dessein pour agiter
+l'opinion, mais sans aucun fondement.
+
+Le roi fut bien reçu par les troupes et très-content de leur esprit. Un
+léger mouvement de jouissance absolutiste s'empara de lui, et il dit, à
+la fin d'un jour de manoeuvre, au duc de Mortemart: «Avec ces braves
+gens, on pourrait se faire obéir et beaucoup simplifier la marche du
+gouvernement.--Oui, lui répondit Mortemart; mais le roi ne devrait plus
+descendre de cheval, et déjà il est fatigué.--Cela est vrai,» dit le
+roi.
+
+Le ministère Villèle, dans sa marche incertaine, avait déplu à tous les
+partis. Si on pouvait contester au chef du cabinet de hautes vues
+politiques, on ne pouvait cependant se dispenser de lui reconnaître une
+grande capacité administrative et de la prudence. M. de Villèle, doué de
+beaucoup de courage, d'un esprit fin et délié, louvoyait au milieu des
+factions contraires et courait après la popularité, tout en cherchant à
+conserver les faveurs de la cour, chose toujours difficile en temps de
+partis, mais impossible à l'époque où il se trouvait. Une Chambre
+servile, produit d'élections scandaleusement frauduleuses, l'avait
+soutenu et servi avec un dévouement absolu. On peut reprocher au
+ministère de n'avoir pas mis plus à profit sa docilité pour fonder des
+institutions monarchiques et réformer les torts dont l'ordre de choses
+existant était rempli; mais telle n'était pas la portée de son esprit.
+Il se renfermait avec une sorte de passion dans les limites
+administratives, et croyait avoir beaucoup fait pour le pays en
+établissant, dans le budget voté, la spécialité, mesure funeste qui a
+placé le gouvernement dans les Chambres; car, si l'ordre dans les
+finances est un élément de stabilité pour le gouvernement, l'esclavage
+des finances est un obstacle immense à la marche du pouvoir, dont il
+entrave tous les mouvements. Dans un gouvernement semblable au nôtre, la
+loi doit se borner à déterminer les grandes masses de dépenses. Ses
+divisions doivent être fixées par le gouvernement; et autant une
+spécialité minutieuse, consacrée par ordonnance, pouvant être au besoin
+modifiée par une autre ordonnance, est utile, autant il est contraire au
+bien public de la voir établir par une loi. Cette erreur funeste, une
+des causes de la marche incertaine du gouvernement et de nos malheurs,
+est l'ouvrage de M. de Villèle.
+
+Cependant, malgré ses efforts, M. de Villèle était devenu impopulaire,
+et l'opinion publique se retirait de lui. Il se soumit volontairement au
+danger de nouvelles élections. Il fit ainsi un appel à l'opinion du
+pays, mesure imprudente et que rien ne commandait, car la Chambre avait
+encore deux années d'existence légale. Cette mesure était même hors de
+son caractère circonspect. En même temps il nomma soixante-seize pairs
+pour asseoir son pouvoir dans la Chambre haute. Cette nomination, que
+rien ne justifiait, blessa l'opinion publique. Les élections lui furent
+en partie contraires; elles rendirent la durée de son pouvoir
+incertaine, tandis que des mouvements populaires hostiles, que je fis
+réprimer avec assez de facilité, se succédaient dans la rue Saint-Denis.
+Cependant le courage de M. de Villèle ne s'ébranlait pas; les nouveaux
+obstacles qui se présentaient semblaient au contraire le développer, et
+il comptait lutter avec succès contre ses ennemis; mais ceux qui
+devaient le renverser étaient au milieu des rangs qui auraient dû le
+soutenir.
+
+Les ultra-royalistes, mécontents de sa modération, le parti dévot, les
+intrigants ambitieux, dépourvus de talents et de lumières, mais infatués
+de leur prétendu génie, à la tête desquels se trouvaient le prince de
+Polignac et le duc de Rivière, n'eurent ni contentement ni repos qu'ils
+ne l'eussent perdu dans l'esprit du roi, dans l'espérance de le
+remplacer. Et c'étaient ces mêmes hommes envers lesquels M. de Villèle
+venait de consacrer ce grand acte de justice, de l'indemnité des
+émigrés, et d'exécuter avec une habileté et un succès inouïs cette
+opération colossale! Ils croyaient bien hériter de son pouvoir; mais,
+pour cette fois, ils se trompèrent.
+
+Le roi, après avoir renvoyé M. de Villèle au commencement de 1828,
+frappé de la physionomie de la Chambre, prit ses successeurs dans la
+nuance de l'opinion libérale. MM. de la Ferronays, de Caux, Portalis,
+Roi, Martignac, Saint-Cricq, Feutrier, Hyde de Neuville et Vatismenil
+composèrent cette administration. Les deux derniers appartenaient à la
+coterie connue sous le nom de la _défection_, et dont M. de
+Chateaubriand était le chef. Cette administration, débile par le défaut
+de talent, plus débile encore par la faiblesse des caractères, par la
+jalousie d'amours-propres misérables, qui empêchèrent de nommer un
+président, et par une rivalité bourgeoise, perdit toute espèce de
+dignité au moment où une attaque de paralysie força M. de la Ferronays à
+se retirer des affaires. Cependant, comme la modération était le
+caractère dominant de ce ministère, il calma les esprits; et le roi,
+ayant fait un voyage dans la Lorraine et l'Alsace, fut reçu en triomphe.
+Partout on lui donna des preuves d'amour et d'une grande popularité.
+Quelques concessions que le ministère avait faites avaient été blâmées
+par la cour, mais aucune d'elles n'avait de graves conséquences. Le mal
+véritable qui minait l'édifice nouvellement élevé était le peu d'appui
+que lui prêtait le roi. On savait que les hommes de son affection et de
+sa confiance intime restaient dans une opposition déclarée. Aussi ce
+gouvernement, faible de sa nature, avait encore à combattre l'influence
+du roi, employée à contrarier sa marche au lieu de la favoriser. Un
+ordre de choses semblable ne pouvait pas avoir de durée, et cependant
+une sorte de calme qui régnait dans les esprits aurait pu servir à
+fonder quelque chose de stable.
+
+Un des premiers actes de ce nouveau ministère fut de former un conseil
+supérieur de la guerre, dans lequel je fus appelé. Trois maréchaux de
+France s'y trouvaient. M. le Dauphin le présidait, et, sous lui, chacun
+des maréchaux présidait une fraction du conseil, formée en commission.
+Chargé particulièrement de la commission de cavalerie, je présidais
+souvent le conseil dans ses travaux préparatoires. Nous nous livrâmes
+avec ardeur aux recherches et aux discussions les plus approfondies. Il
+n'est aucune question d'organisation que nous n'ayons abordée; mais
+l'incapacité de M. le Dauphin neutralisa tout. Le seul et unique travail
+qui obtint la sanction de l'autorité royale et son exécution fut
+l'organisation de l'artillerie, telle qu'elle est aujourd'hui, véritable
+chef-d'oeuvre, organisation qui satisfait à tous les besoins du service.
+L'artillerie n'est plus divisée en personnel, en matériel et en
+attelage. L'unité est la batterie, c'est-à-dire des pièces avec ce qu'il
+faut pour les servir et pour tes traîner. Tout est placé sous les
+ordres des mêmes officiers. Le matériel reçut aussi une simplification
+impossible à porter plus loin, et je ne conçois aucun désir à former
+dans l'intérêt d'un meilleur emploi de cette arme importante.
+
+Nous avions voulu établir pour l'infanterie un système mixte qui se
+rapprochât un peu de ce qui existe en Autriche. Nous avions divisé la
+France on cinq grands arrondissements; les régiments qui s'y seraient
+recrutés n'en seraient pas sortis habituellement. Ainsi ces régiments
+auraient toujours été à portée de leurs moyens de recrutement et de
+leurs bataillons de réserve. Ces derniers bataillons eussent été
+composés uniquement des hommes ayant encore trois ans à servir, qui
+devaient être envoyés en congé après avoir passé cinq ans sous les
+drapeaux. Ces bataillons de réserve n'auraient dû comprendre que des
+hommes du même arrondissement que ceux des corps dans lesquels ils
+avaient été incorporés. Ainsi un régiment de trois mille hommes, par
+exemple, aurait été composé de quinze cents hommes, ayant moins de cinq
+ans de service, et présents au corps, venant de dix ou douze
+départements différents, et de quinze cents hommes ayant plus de cinq
+ans de service, absents du corps, appartenant à un seul et même
+département. Ce système aurait eu presque tous les avantages du système
+autrichien, sans avoir aucun des inconvénients qu'on peut lui reprocher:
+mais tout resta indécis, et M. le Dauphin ne sut se résoudre à rien.
+
+L'administration nouvelle avait consenti au démembrement du ministère de
+la guerre, et M. le Dauphin avait voulu se charger du personnel. À cet
+effet, M. de Champagny, un de ses aides de camp, avait été nommé
+directeur et travaillait avec lui. Les promotions ainsi faites, les
+nominations officielles étaient signées par le ministre qui acceptait
+ainsi la responsabilité des choix du prince. Cette mesure impolitique
+donna à M. le Dauphin l'odieux des refus, tandis que le ministre
+semblait distribuer les faveurs. On ne peut blâmer les actes de M. le
+Dauphin, qui étaient en général réguliers et légaux; mais les rapports
+forcés, résultant de ses nouvelles fonctions, avec les officiers de
+l'armée, lui firent, eu égard à ses manières naturelles, une foule
+d'ennemis. Cette division de l'autorité affaiblit encore cette
+administration déjà si débile.
+
+Les affaires de la Grèce occupaient les esprits depuis plusieurs années.
+La cause de la religion et de la liberté de ce peuple barbare semblait
+la pensée intime de chacun. Singulière disposition de la nation
+française, qui lui inspira subitement un engouement que rien ne
+justifiait. Les libéraux exploitèrent cette mine et se mirent à la tête
+de l'opinion. On s'associa au sort des Grecs; on fit des quêtes pour
+eux; un comité se forma pour diriger les secours à leur donner, et il
+semblait, à tes entendre, que les destinées du monde dépendaient de
+quelques milliers de bandits qu'on aurait dû apprécier à leur juste
+valeur. Je fus sollicité pour entrer dans ce comité grec; mais j'ai
+toute ma vie répugné à faire partie des associations politiques
+extra-légales, les croyant toujours composées de niais, de dupes et de
+fripons, et ne voulant figurer ni parmi les uns ni parmi les autres.
+Sans doute, les désordres de la Turquie et le sort des Grecs opprimés
+devaient éveiller l'attention et inspirer de l'intérêt; mais la
+politique devait suivre une autre marche.
+
+Les puissances de l'Europe avaient à choisir entre deux partis: ou
+intervenir dans le but simple de l'humanité, ou préparer le remplacement
+de la puissance turque par une puissance nouvelle, forte et redoutable.
+Dans le premier cas, il fallait obtenir du Grand Seigneur, en lui
+conservant la souveraineté de la Morée, de donner à ce pays une
+organisation se rapprochant de celle de la Valachie et de la Moldavie,
+et les Grecs, affranchis d'une tyrannie journalière, auraient respiré en
+paix. Dans le second, il fallait embrasser, dans ce nouvel ordre de
+choses, une grande étendue de pays et former un corps d'État assez
+puissant pour jouer un rôle politique et occuper un jour Constantinople
+quand le destin aura amené le dernier jour de l'existence de ce trône en
+débris. Au lieu de cela, on a rêvé un royaume là où il y avait à peine
+des éléments pour une organisation provinciale; on a mis une couronne
+royale sur la tête du chef d'une population de huit cent mille
+malheureux mourant de faim; on a appelé à un régime constitutionnel une
+masse d'individus qu'on ne peut conduire autrement que par la force. Une
+organisation militaire, dont le but spécial eût été d'assurer
+l'obéissance, était seule en rapport avec les besoins de cette
+population. C'est le genre de gouvernement qui convient le mieux aux
+barbares; il suffit que les chefs soient éclairés. Un tel système
+économique, facile dans son jeu, prompt et puissant dans son action,
+garantit l'ordre et prépare la civilisation. Ce petit pays, dans son
+régime actuel, est et sera longtemps un embarras pour l'Europe.
+
+Le système adopté s'est trouvé dans l'intérêt de la Russie, dont le but
+devait être l'affaiblissement de l'empire ottoman. Il a été dans les
+vues de l'Angleterre, qui, possédant les iles Ioniennes, a cru pouvoir
+facilement y dicter des lois et en faire comme une annexe, chose dans
+laquelle elle s'est trompée. Les vues seules de la Russie étaient saines
+et selon les intérêts d'une politique personnelle éclairée. La France
+et l'Angleterre ont joué, en cette circonstance, le rôle de dupes; mais
+l'Angleterre a été trompée par ses calculs, et la France par l'illusion
+de sentiments généreux, la puissance d'une opinion passagère, d'une mode
+capricieuse et fugitive.
+
+Dès le 20 octobre, les escadres française, anglaise et russe avaient
+attaqué l'armée navale du Grand Seigneur et l'avaient réduite en cendres
+à Navarin. Ainsi les deux États les plus intéressés à la conservation de
+sa puissance navale avaient inconsidérément aidé une troisième, qui
+était intéressée à la détruire. Mais la victoire navale n'empêchait pas
+la Morée d'être occupée par l'armée égyptienne, alors fidèle au Grand
+Seigneur. Pour terminer enfin cette affaire longue et pénible, une
+expédition fut jugée nécessaire. Le commandement en fut donné au général
+Maison. Son opposition directe aux Bourbons aurait dû l'empêcher
+d'obtenir cette marque de confiance; mais ce faible ministère crut
+obtenir, en choisissant ce général, le concours et l'appui de l'opinion
+libérale. Maison, homme de nulle activité, général de peu d'ancienneté
+et ne jouissant d'aucune action sur l'armée, ne lui apporta de secours
+d'aucune espèce. Ce choix déconsidéra le pouvoir; mais le gouvernement
+se déconsidéra bien davantage encore quand, plus tard, sans un seul
+fait de guerre, le roi nomma maréchal un des généraux de l'armée qui y
+avait le moins de droits. Je m'en expliquai avec abandon et franchise
+avec Charles X, et lui demandai ce qu'il ferait pour un général qui
+aurait sauvé le royaume, puisqu'il accordait une pareille récompense à
+celui qui n'avait ni droits anciens ni droits récents à faire valoir.
+
+Je m'étais fixé à la campagne, et j'y demeurais autant que mes
+occupations du conseil de la guerre et mes devoirs de cour me le
+permettaient. C'est dans le noble et vieux château Dépoisse, en
+Bourgogne, chez de bons amis et à côté d'aimables voisins, M. et madame
+de Guitaut, que je commençai, cette année, le travail que j'achève en ce
+moment, et que les circonstances ont rendu d'un si grand prix pour moi.
+Je m'établis aussi à Saint-Germain et au château de Grandchamp, situé
+dans le voisinage, chez une famille que j'aime tendrement. Le mari, le
+général de Damrémont, est mon parent; pendant plusieurs années il a été
+mon premier aide de camp, et s'est formé à son métier près de moi. C'est
+un officier distingué que j'honore et estime. Sa femme, personne remplie
+de talents, fille du général Baraguey-d'Hilliers, est ma pupille, sa
+famille m'ayant nommé son tuteur à la mort de son père en 1813, au
+retour de la Russie. Le temps s'écoulait doucement, et j'attendais de
+l'avenir une amélioration de ma position. Mes dettes se liquidaient; en
+huit ans j'avais la certitude de les payer et de rentrer dans la
+possession du manoir paternel, principale ambition dont mon esprit était
+encore rempli, et but de mes efforts. Cependant la fortune sembla
+vouloir m'accorder un sourire, m'offrir une occasion de sortir une
+dernière fois du repos et de rentrer encore dans les enivrantes scènes
+de la guerre. On parlait de nouveau de l'expédition d'Alger.
+
+Au commencement de cette année, la guerre avait éclaté entre la Russie
+et la Porte. Le 4 juin, l'armée russe avait passé le Danube et pris
+Isastcha. Les portes de cette forteresse s'étaient ouvertes à la vue de
+l'ennemi. Le passage d'un aussi grand fleuve, exécuté avec succès, avait
+jeté la terreur et l'effroi parmi les Turcs. Aucun moyen de résistance
+n'était préparé et les Russes n'avaient qu'à marcher; mais, chose
+inouïe! les forces russes n'avaient pas été rassemblées d'avance, les
+troupes disponibles ne parurent pas suffisantes pour s'avancer dans le
+pays, et l'empereur resta avec une quinzaine de mille hommes, pendant
+dix-huit jours, dans les lignes de Trajan. Le retard de l'arrivée des
+troupes avant l'opération est impardonnable, et la suspension de
+l'offensive, même avec des troupes peu nombreuses, l'est également.
+Quinze mille hommes suffisent pour battre une grande armée turque, et
+les Russes n'avaient alors personne devant eux. Dans une guerre
+semblable, l'arrivée successive des troupes est fort avantageuse. On a
+peu de moyens pour vivre, les communications sont naturellement
+couvertes, et les pertes, constamment réparées, maintiennent les corps
+dans un complet suffisant. On mit le comble aux fautes alors, en
+s'occupant sans retard du siège de Brahilow, et en consacrant à cette
+opération immédiate des moyens qui ailleurs auraient été employés plus
+avantageusement. On suspendit donc une offensive qu'on n'aurait pu trop
+hâter. Schumla, qui, au début de la campagne, était sans défense, eut le
+temps de recevoir une garnison, et la campagne, manquée dès les
+premières marches, ne se composa plus que d'une série de fautes.
+
+En marchant vite, on aurait pris Schumla sans combat et on se serait
+emparé des défilés du Balkan. La difficulté de cette guerre était
+principalement dans le défaut de vivres: en ne s'arrêtant pas, on la
+diminuait de beaucoup: en stationnant, comme on l'a fait, on éprouva de
+grandes privations et de grandes souffrances. On eut la malheureuse idée
+du siège de Varna, opération sans utilité et sans objet. Varna est un
+mauvais port marchand; il ne peut être le lieu de rassemblement d'une
+armée pour les Turcs, et n'était utile à rien aux Russes une fois entre
+leurs mains. Se donner la peine d'en faire le siège était donc superflu;
+autre chose eût été de s'emparer de la rade de Bourgas et du fort de
+Sisopoli, qui en défend l'entrée. Mouillage excellent, propre à contenir
+les plus grandes escadres au delà du Balkan, ce lieu était indiqué aux
+Russes pour y faire un établissement de dépôt pour les vivres, les
+blessés, les malades.
+
+L'armée russe, maîtresse de ce point, avait, après le passage du Balkan,
+une double ligne de communication et des magasins de toute espèce à
+portée. Huit jours de travaux et six mille hommes de débarquement,
+soutenus par une flotte, leur donnaient le moyen de s'y défendre contre
+toutes les forces de la Turquie. Il fallait donc s'emparer d'abord de ce
+point, puis passer le Balkan, et on dictait la paix ou on entrait à
+Constantinople. On tint cette conduite en 1829. Les Turcs cependant, à
+cette époque, avaient réuni quelques moyens, et ce qui alors fut exécuté
+sans peine eût été fait encore d'une manière plus facile en 1828.
+
+Le gouvernement français, disposé favorablement et avec raison, envers
+la Russie, se laissa entraîner à concourir à ses vues, d'une manière
+opposée à une saine politique. L'intervention de la France aurait dû
+avoir lieu sous d'autres auspices.
+
+La France a toujours le choix de deux alliances en Europe: elle peut
+s'unir à la Russie, ou à l'Autriche. Cette dernière alliance lui donne
+la garantie de la paix en Europe, car l'Autriche, puissance centrale,
+modératrice, ne pouvant avoir l'ambition d'acquérir parce qu'elle
+possède tout ce qu'elle peut raisonnablement désirer, est intéressée au
+repos. À l'Autriche et la France se joint naturellement l'Angleterre, et
+cette alliance contient la Russie, dont la puissance colossale, les
+moyens immenses et l'ambition ne cessent de menacer l'Europe! Dans la
+position particulière où était la maison de Bourbon, une alliance russe
+promettait d'autres avantages, en favorisant un agrandissement dont la
+France a besoin et qui eut popularisé sa dynastie. Le gouvernement
+français pouvait hésiter entre le parti à prendre; mais, une fois décidé
+à favoriser les Russes, il fallait faire valoir cette amitié, en tirer
+parti et entamer une opération qui, en nous donnant les bords du Rhin et
+le grand-duché, satisfit les intérêts moraux et matériels de la France.
+Cette alliance seule peut un jour donner les moyens d'atteindre ce but.
+
+L'Autriche est trop jalouse de la France, pour consentir volontiers à
+augmenter ses forces. Elle a encore des souvenirs trop récents de son
+humiliation, pour être disposée à la bienveillance. La Russie, au
+contraire, éloignée et ayant devant elle un champ immense à exploiter,
+ne saura jamais payer trop cher l'alliance et l'amitié de la France.
+
+Un moyen terme était à prendre, et une politique circonspecte eût été
+encore à la portée du gouvernement français. Il fallait, avant le
+commencement des hostilités, effrayer la Turquie par une menace directe.
+Il fallait envoyer une escadre dans le Levant avec quelques troupes,
+s'interposer comme médiateur, et forcer le Grand Seigneur à faire
+justice aux Russes, dont les réclamations étaient pour la plupart
+fondées et motivées par la nécessité. Il fallait enfin traiter les Turcs
+comme des enfants qu'on empêche de s'exposer à un danger qui doit les
+faire périr. Mais on ne sut ni prendre un parti hardi, qui nous eût
+remis au premier rang en Europe et nous eût préparé de grandes
+destinées, ni s'établir en pacificateur prévoyant et prudent. On exprima
+des voeux pour les succès des Russes; on s'y associa d'intention et
+d'action même jusqu'à un certain point, en menaçant l'Autriche
+d'intervenir contre elle si elle agissait dans l'intérêt des Turcs. On
+contribua enfin puissamment à l'annihilation de la puissance turque,
+sans spécifier pour la France ni garantir à cette puissance aucun
+avantage; conduite inepte et sans aucune portée.
+
+Pendant ce temps, le ministère se traînait péniblement. M. de Chabrol,
+qui d'abord était entré dans sa composition, après là chute de celui de
+M. de Villèle, auquel il appartenait, avait bientôt senti la nécessité
+de se séparer d'une administration dont la nuance politique n'était pas
+la sienne. Il avait, en conséquence, donné sa démission, et avait été
+remplacé par Hyde de Neuville; mais, en quittant les affaires, M. de
+Chabrol avait conservé la confiance du roi et restait en rapports
+fréquents avec lui. Dix-huit mois d'une administration douce et calme,
+mais faible et décolorée, s'étaient écoulés, et les ministres pleins de
+sécurité, se confiant dans les expressions bienveillantes que le roi
+leur adressait chaque jour, se virent tout à coup dépossédés, éloignés
+des affaires et privés de leurs portefeuilles.
+
+M. de Chabrol, dont l'ambition insatiable n'avait pu s'accoutumer au
+repos, dont l'esprit et l'instinct le portaient à l'intrigue, quoique
+son caractère ne manquât pas d'honnêteté, profitait de ses relations
+avec le roi pour recevoir la confidence de son mécontentement, qu'il
+aggravait par une approbation habituelle et par une critique journalière
+des opérations du ministère. Il fut chargé de former un nouveau
+ministère, dont M. de Polignac serait le chef; idée funeste, presque
+folle, dont les conséquences devaient être la perte de la monarchie. M.
+de Chabrol, en s'y prêtant, devint ainsi l'artisan de nos malheurs.
+Entré lui-même dans ce ministère, il y associa quelques hommes
+raisonnables, mais faibles, incapables d'arrêter le torrent auquel on
+allait s'exposer. Les ministres nommés eurent peine à s'entendre, et le
+ministère fut remanié et composé définitivement de MM. de Polignac, de
+Chabrol, Courvoisier, Bourmont, d'Haussez, Montbel et Guernon de
+Banville, jusqu'au moment, en 1830, où, l'époque des mesures violentes
+approchant, M. de Chabrol et M. Courvoisier, voyant le précipice ouvert
+devant eux et ne voulant pas s'y jeter avec le trône qu'il allait
+engloutir, abandonnèrent leurs postes, lis furent remplacés par MM. de
+Peyronnet, Chantelauze et Capelle. J'étais en Normandie, dans le château
+de Dangu, chez une femme distinguée de mes amies, la comtesse de la
+Grange, mariée à un général longtemps mon compagnon d'armes, quand parut
+l'ordonnance funeste du 7 juillet. J'en fus atterré, et je n'en croyais
+pas mes yeux. Dès ce moment, je ne prévis plus que malheurs et désastres
+pour mon pays.
+
+
+
+
+LIVRE VINGT-QUATRIÈME
+
+1830-1831
+
+
+SOMMAIRE.--Mes efforts pour faire entreprendre l'expédition
+d'Alger.--Mes relations avec le général Bourmont et avec les autres
+membres du ministère.--Déloyauté de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais
+goût du Dauphin.--Déceptions diverses.--Caractère du
+Dauphin.--Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre à
+Paris.--Occupation militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets
+le commandement à M. le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.--Discussion
+sur les opérations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin sur le
+retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir les
+troupes sous les drapeaux.--Scène violente du Dauphin.--Retraite du
+roi.--Il arrive à Rambouillet.--Événement de Trappes--Je conseille au
+roi l'abdication en faveur du duc de Bordeaux.--Arrivée des commissaire
+auprès du roi.--Ils retournent à Paris.--Arrivée des colonnes
+parisiennes.--Les commissaires sont introduits près du roi.--Départ de
+Rambouillet.--Changement de résolution du roi.--Retraite sur
+Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement à Cherbourg.--Appréciation
+du ministère Villèle.--Des fautes qui ont amené la révolution de
+1830.--Londres.--Je passe en Hollande, puis à Vienne.--Le prince de
+Metternich.--Anecdote sur le duc d'Orléans.--Anecdote sur Eugène
+Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et sa famille.--La Société de
+Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos travaux.--Je rencontre le duc
+de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes avec ce prince.--Son
+intelligence.--Son opinion sur sa position.--Mes récits des campagnes de
+son père.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa mort.--Portrait du duc de
+Reichstadt.--Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg. Travaux de
+la route entre la vallée du Rhin et celle du Pô.--La Suisse en
+1833.--Îles Borromées.--Côme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de
+bataille de 1796.--Monument élevé par
+Eugène.--Vérone.--Venise.--Question d'Orient.--Solution possible, où la
+France aurait sa légitime part.
+
+
+Huit mois d'un doux loisir s'étaient écoulés à la campagne. J'avais
+retrouvé dans la délicieuse habitation du général de Damrémont une vie
+d'intérieur, une vie de famille qui m'était inconnue depuis longtemps,
+un bien-être et un calme tout nouveaux pour moi. Livré à la rédaction de
+ces _Mémoires_, nourrissant mon esprit des plus beaux souvenirs, le
+passé se présentait à moi sous des couleurs brillantes. Le moment de
+quitter cette douce existence était venu, et, vers le 15 janvier, à mon
+grand regret, je rentrai à Paris.
+
+On se rappelle que, depuis le commencement des hostilités avec Alger, le
+rêve de ma vie avait été de commander l'expédition qui, tôt ou tard,
+serait dirigée contre cette ville. Les diverses administrations avaient
+semblé consacrer en principe que moi seul je pouvais être chargé de
+cette opération. Aussi je m'étais regardé constamment comme ayant des
+droits acquis et comme le général désigné de cette expédition future.
+Effectivement, je paraissais remplir mieux qu'un autre les conditions
+exigées. Le grade de maréchal était jugé nécessaire pour un commandement
+de cette nature, se composant de trente mille hommes de troupes de
+terre, se compliquant de marine et devant s'exercer au loin. Les grades
+n'ont pas été imaginés pour le plaisir de ceux qui en sont revêtus, mais
+faits pour établir les commandements et assurer l'obéissance. En temps
+de paix, dans les circonstances ordinaires, rien n'est plus facile à un
+général que de se faire obéir; mais, au milieu des obstacles et des
+complications de la guerre, rien n'est si difficile. Quand les dangers,
+les passions, les souffrances, agissent sur les hommes, tout les arrête,
+tout devient cause ou prétexte de résistance. Le chef doit être le plus
+grand possible pour avoir plus de chances de tout surmonter. Il lui faut
+l'autorité du grade, qui lui donne d'une manière constante une
+supériorité sociale; il doit y ajouter l'autorité du caractère, celle de
+l'opinion de sa capacité, fondée sur ses actions antérieures, et celle
+de son crédit. Alors, s'il ne rencontre pas des obstacles réellement
+supérieurs aux forces humaines, il réussira là où eût échoué un autre
+général auquel aurait manqué quelques-uns de ces moyens d'action. C'est
+ce qui fait que, à égalité de talents, de bravoure et de caractère, une
+naissance illustre est encore un avantage, et qu'un général d'un sang
+royal doit être préféré à tout autre.
+
+Ce raisonnement, pris dans la nature même des choses, dans la
+connaissance du coeur humain et dans l'expérience des conditions et des
+nécessités de la guerre, suffisait pour démontrer que, pour le
+commandement de l'expédition d'Alger, un maréchal devait être préféré à
+un simple lieutenant général, qui n'apporterait ni l'autorité du grade
+ni celle de la réputation, et dont le devoir, au milieu des difficultés
+d'une guerre d'une nature nouvelle, serait de prononcer souverainement,
+et au delà des mers, sur ses égaux.
+
+Plusieurs circonstances militaient encore en ma faveur et me désignaient
+particulièrement parmi les maréchaux: j'étais le seul qui eût fait la
+guerre d'Égypte. Or la guerre qu'on méditait était de même nature.
+J'avais été en outre longtemps en rapport avec les musulmans, et je
+connaissais leurs moeurs. Il était question d'un siége, et j'avais
+parcouru la première partie de ma carrière dans le service de
+l'artillerie. Enfin ma position politique devait inspirer toute
+confiance. Tout semblait donc me promettre qu'aucun changement ne serait
+apporté aux résolutions antérieurement prises, et tout semblait me
+garantir la réalisation de mes espérances.
+
+À l'époque funeste où M. de Bourmont fut nommé ministre de la guerre,
+j'abordai cette question avec lui. Je lui fis part des promesses faites
+par le roi, de mes désirs et de ce que je croyais pouvoir appeler mes
+droits. Je réclamai son concours et son appui. Il me promit l'un et
+l'autre. Je lui parlai franchement de ce qui lui était personnel. Il me
+déclara formellement, m'en déduisant les raisons, qu'il ne pensait pas
+et ne pouvait penser pour lui à ce commandement. Il ne voyait que moi,
+disait-il, qui pût en être chargé.
+
+Je le remerciai, mais je lui répondis que je prenais cette déclaration
+pour une politesse, et j'ajoutai qu'il me paraissait tout simple qu'un
+ministre lieutenant général profitât de son crédit pour arriver à un
+commandement dont le bâton de maréchal de France paraissait devoir être
+la conséquence. Il persista dans ses dénégations, il renouvela ses
+assurances, et avec des expressions telles, que je ne pouvais pas
+raisonnablement douter de sa sincérité. Cette persuasion redoubla mon
+zèle pour faire entreprendre l'expédition.
+
+De temps à autre M. de Bourmont m'entretenait de ses projets relatifs à
+l'expédition. Il demanda à me communiquer le mémoire qu'il avait fait
+pour démontrer la nécessité de son exécution et en développer les
+moyens. Je me rendis chez lui suivant ses désirs. Nous consacrâmes trois
+heures à discuter son travail. En général, il me parut bon et mériter
+d'être adopté, sauf quelques légères modifications. Mais les choses
+n'avançaient pas, et cela par une première raison: c'est que M. de
+Bourmont est par sa nature d'une lenteur inouïe; le temps s'écoule avec
+lui sans emploi utile; il semble n'en pas connaître le prix. Aussi les
+jours se succédaient sans qu'il fît aucune proposition sérieuse, et
+cependant on avait toujours reconnu deux choses sur lesquelles tout le
+monde était d'accord: que quatre mois au moins étaient nécessaires pour
+les préparatifs, et que l'époque la plus favorable pour entreprendre
+l'expédition était le commencement du mois de mai.
+
+La fin de l'année approchait, mais je pressais fréquemment le ministre
+de la guerre pour le décider à entrer en matière avec ses collègues, et
+toujours inutilement. Il hésitait à élever sérieusement cette question
+d'Alger, à laquelle il savait M. le Dauphin contraire.
+
+Un jour, vers la fin de décembre, ayant été chez lui, il me prit à part
+et me dit: «Notre affaire va mal; la marine ne veut pas de l'expédition
+et présente obstacles sur obstacles. Elle prétend qu'il est trop tard
+pour y penser cette année.--Mais l'amiral Mackau y est favorable,
+faites-le venir, endoctrinez-le et mettez-le en avant.--Lui-même,
+répondit-il, adopte l'opinion manifestée par son ministre.--Je le
+verrai, répliquai-je, je ne conçois rien à ce changement de langage,
+car, il n'y a pas longtemps, il m'a parlé tout autrement.»
+
+Là-dessus je quittai le ministre. J'écrivis un petit mot à M. de Mackau,
+et il vint chez moi. Il me dit ces propres paroles: «Jamais M. de
+Bourmont ne nous a parlé de l'expédition d'une manière ni sérieuse ni
+officielle. Étant à dîner avec lui chez le ministre de Suède, au moment
+du café, il nous réunit, le ministre de la marine et moi, dans un coin
+du salon et nous parla vaguement de l'expédition. Nous lui répondîmes
+qu'il semblait rester peu de temps d'ici au printemps pour les
+préparatifs; qu'aucune disposition première n'ayant été prise, avant que
+tout ne fût en train, si on s'y résolvait, il s'écoulerait un temps bien
+précieux.--Après dix minutes de conversation sur ce ton, ajouta-t-il,
+nous nous séparâmes sans que rien n'annonçât l'intention de traiter cet
+objet de nouveau.»
+
+Je fus étonné, comme on le suppose, de cette explication, et la
+conclusion entre M. de Mackau et moi fut que M. de Bourmont, ni
+personne, hors moi, ne voulait de l'expédition. C'était un leurre, un
+aliment pour l'opinion publique, mais il n'y avait aucun projet réel.
+
+M. de Polignac avait eu l'étrange pensée de faire vider notre querelle
+avec le dey d'Alger par le pacha d'Égypte, et de charger celui-ci de le
+mettre à la raison au moyen d'un subside. L'idée était folle. Jamais le
+pacha d'Égypte, placé à une si grande distance d'Alger, dépourvu alors
+de moyens en matériel régulièrement construits, et d'un personnel
+instruit, en rapport avec les besoins d'un siége, n'aurait pu réussir
+dans une pareille entreprise. C'était M. Drovetti, consul de France,
+lié d'intérêt avec le pacha, auquel il aurait fait gagner de l'argent
+qu'il aurait partagé sans doute avec lui, qui avait suggéré cette idée
+bizarre. M. de Polignac l'adopta. Un aide de camp du général
+Guilleminot, nommé Huder, fut chargé de la négociation et envoyé à cet
+effet à Alexandrie.
+
+Bourmont m'en avait prévenu dans le temps, et, comme moi, il trouvait la
+chose extravagante. Huder était venu prendre ses ordres. Il lui avait
+parlé longuement et l'avait convaincu, me dit-il, des inconvénients de
+ce projet. Il lui avait recommandé spécialement de faire sentir au pacha
+les immenses difficultés de son exécution. Pour encourager cet envoyé
+dans cette marche, opposée au but apparent de sa mission, il lui avait
+donné d'avance la décoration de la Légion d'honneur.
+
+Mais Méhémet-Ali, qui avait vu de bons millions à prendre et à garder,
+car il en aurait été quitte pour une petite démonstration, endoctriné
+d'ailleurs par Drovetti, avait accepté toutes les propositions, et
+renvoyé M. Huder avec une réponse favorable.
+
+Celui-ci étant arrivé au lazaret, Drovetti partit pour Toulon, afin de
+conférer avec lui et de hâter l'accomplissement de ses désirs. On était
+au 15 janvier, époque où, de retour de la campagne, j'étais établi pour
+le reste de l'hiver à Paris. À mon arrivée, étant allé, suivant
+l'usage, voir les divers ministres au jour de leur réception, celui de
+la marine me parla vaguement d'Alger, ensuite me prit à part, et me dit:
+«Monsieur le maréchal, vous avez beaucoup réfléchi sur cette opération,
+je voudrais avoir l'occasion d'en causer avec vous d'une manière un peu
+suivie et connaître votre opinion sur les moyens de son exécution.» Je
+lui dis que j'étais à ses ordres, et lui offris de venir dès le
+lendemain chez lui. Le rendez-vous pris, nous décidâmes d'y appeler M.
+de Mackau.
+
+Dans cette conférence, où tous les projets faits par diverses
+commissions mixtes de terre et de mer furent lus, je démontrai à M.
+d'Haussez qu'il y avait beaucoup d'exagération dans les demandes, en
+prenant pour point de comparaison l'expédition d'Égypte, et en profitant
+des diverses circonstances aujourd'hui en notre faveur. Je prouvai qu'il
+ne fallait ni le nombre de bâtiments demandé, ni le nombre de chevaux,
+ni, par conséquent, le temps indiqué comme nécessaire pour les
+préparatifs. Cette conférence fit impression sur M. d'Haussez; mais,
+tout à fait nouveau dans l'administration de la marine, et forcé pour
+ainsi dire de s'en rapporter à ses bureaux et aux amiraux qui, en
+général, étaient contraires à l'expédition, il hésitait encore dans
+l'opinion qu'il devait adopter.
+
+Je prévins M. de Bourmont de cette conférence, en l'engageant à chercher
+à en tirer parti. Il me le promit, quoiqu'il me parût sans aucun espoir.
+Les choses restèrent quelques jours dans cet état. Nous étions arrivés à
+la fin de janvier. Encore quinze jours, et il n'y avait aucune
+possibilité de rien entreprendre cette année. La conclusion de ce traité
+ridicule avec le pacha d'Égypte paraissait devoir être immédiate, et
+j'en gémissais à tous les titres.
+
+J'avais souvent entretenu M. de Chabrol de mes désirs et de mes
+espérances personnelles, lorsque, faisant partie du ministère Villèle
+comme ministre de la marine, il avait participé à la résolution prise à
+cette époque de me confier le commandement quand l'expédition aurait
+lieu. Continuant à m'être favorable, je lui en reparlai de nouveau aux
+Tuileries, le dimanche 31 janvier, et l'informai de la conférence que
+j'avais eue avec M. d'Haussez. Il me dit:
+
+«En avez-vous parlé à M. de Polignac?
+
+--Non, lui dis-je.
+
+--Je vous engage, répliqua-t-il, à le faire; cela est indispensable pour
+le succès.»
+
+À l'instant même je m'adressai à M. de Polignac, qui, étant souffrant ce
+jour-là, venait seulement d'entrer dans le cabinet du conseil, et je lui
+fis la demande d'un rendez-vous. C'était la première fois de ma vie que
+j'allais l'entretenir d'une affaire importante et me rendre chez lui
+pour autre chose que pour lui faire une simple politesse. Il fixa notre
+entretien au lendemain lundi, 1er février, à midi.
+
+J'entrai immédiatement en matière, en lui demandant pardon d'aborder de
+moi-même des questions de politique et d'État que je n'étais pas appelé
+à traiter; mais j'ajoutai: «Les circonstances de ma vie, les
+connaissances qui en résultent, seront mon excuse.» Je lui dis ensuite:
+«Le bruit public, prince, est généralement répandu que le gouvernement
+est dans l'intention de charger, au moyen d'un traité et de subsides, le
+pacha d'Égypte de venger notre querelle avec Alger, et d'obtenir pour
+nous satisfaction. Je suis autorisé à penser, si ces bruits sont fondés,
+que votre but ne sera pas atteint. Le pacha d'Égypte peut vous faire
+telles promesses qu'il voudra, mais il est hors de sa puissance de les
+tenir. Où est l'artillerie de siége qui lui est nécessaire? où sont ses
+canonniers, ses sapeurs, ses officiers du génie, etc.? Une opération de
+cette nature, aussi compliquée, est au-dessus des facultés des Turcs,
+par les difficultés naturelles qu'elle présente et l'ensemble qu'elle
+exige.
+
+--Mais, répondit-il, son armée viendra par terre et son matériel par
+mer.
+
+--Mais, prince, il y a cinq cents lieues de distance d'Alexandrie à
+Alger; il y a des déserts à traverser, il y a des régences à vaincre,
+des tribus d'Arabes à subjuguer ou à séduire. La conquête de l'Asie par
+Alexandre était plus facile à exécuter que celle de la côte d'Afrique
+par Méhémet-Ali. Je suppose même non la conquête, mais une révolution en
+sa faveur, ce que tant d'intérêts opposés rendent impossible, aurait-il
+des myriades d'Arabes à ses ordres, les sept ou huit mille Turcs qui
+sont dans Alger s'y défendraient avec succès.
+
+--Mais la place d'Alger n'est pas forte par terre.
+
+--Elle est imprenable pour des gens qui n'ont pas de canons ou qui n'ont
+qu'une mauvaise artillerie mal servie. À la guerre, comme presque
+partout ailleurs, rien n'est absolu, tout est relatif. Là où les moyens
+d'attaque sont nuls, les moyens de défense sont faciles. Contre une
+armée munie d'une mauvaise artillerie, de simples murailles sont
+imprenables, tandis que Metz et Lille doivent succomber au bout d'un
+temps donné devant les moyens que l'art de la guerre et le développement
+des connaissances actuelles permettent de consacrer aujourd'hui au siége
+des places.
+
+--Mais la France pourrait fournir sa marine, les canonniers, les
+officiers du génie, etc., etc.
+
+--Oubliez-vous, prince, que l'armée protectrice qui tient la campagne
+est toujours le principal, que l'artillerie, malgré sa haute importance
+dans cette circonstance, n'est qu'accessoire? Ses opérations, quoique
+spéciales, sont cependant subordonnées. Eh bien, la mettrez-vous sous
+les ordres du pacha, et les troupes du roi de France seront-elles
+réduites à être les auxiliaires d'un barbare ignorant? Leur sûreté
+dépendra-t-elle de ses dispositions? Cela présenterait un scandale
+capable de révolter l'armée entière. Il n'y a qu'une manière raisonnable
+d'envisager la question: c'est de faire faire l'expédition par une armée
+française, munie de tous ses moyens; et, si l'on veut y faire participer
+le pacha d'Égypte, employer un corps de ses troupes comme auxiliaires.
+Il faut retourner la question: agir avec une armée française sous le
+commandement d'un Français, et y réunir un détachement d'Égyptiens.
+Comme cela je comprends l'opération; comme cela je vois dans le concours
+des Turcs une certaine utilité. Les opérations véritables sont faites
+par l'armée. Les obstacles réels, c'est elle qui les surmonte, tandis
+que le corps turc prouve, par sa présence, aux habitants de l'intérieur,
+que nous ne faisons pas une guerre de religion. Des turbans aux
+avant-postes doivent désarmer tous les Maures, laisser la milice turque
+isolée et ainsi abandonnée à la haine dont partout elle est l'objet.
+Tout autre système, croyez-moi, est pure illusion et n'aurait pas
+d'autre résultat que d'enrichir le pacha et de nous rendre la fable de
+l'Europe.»
+
+M. de Polignac se rabattit sur l'impossibilité de rien entreprendre
+cette année, eu égard à l'époque à laquelle on était arrivé et les
+moyens immenses nécessaires à rassembler. Alors je lui fis voir qu'en ne
+perdant pas un moment il était encore temps. On pourrait réduire sans
+inconvénient les demandes qu'on avait faites, et qui étaient
+véritablement exagérées; je choisis pour exemple les dispositions prises
+lors de l'expédition d'Égypte. Je traitai à fond la question des moyens
+d'exécution. Après quelques moments de réflexion, le prince me dit:
+«Monsieur le maréchal, vous venez de changer toutes mes idées, et la
+manière dont vous avez envisagé les choses est toute nouvelle pour moi.
+Je vous demande d'y réfléchir et de vous en reparler.»
+
+Le premier résultat de cet entretien fut l'abandon immédiat du projet de
+Drovetti. On y substitua quelque chose d'analogue à ce que j'avais
+indiqué à M. de Polignac. M. de Langsdorf, attaché d'ambassade, qui se
+trouvait alors à Paris, fut envoyé sur-le-champ à Alexandrie pour rompre
+à tout prix la négociation entamée avec Méhémet-Ali. Il devait proposer
+au pacha un autre projet, dont la base était une expédition simultanée
+par terre contre les régences de Tripoli et de Tunis. M. de Langsdorf,
+malgré ses efforts auprès d'Ibrahim et de Méhémet-Ali, ne put réussir à
+leur faire accepter ces nouvelles propositions. Le vice-roi craignait de
+compromettre par cette alliance sa popularité parmi les populations
+musulmanes. Cette négociation, qui avait vivement inquiété les agents
+anglais, se perdit au milieu du fracas de l'expédition et de la prise
+d'Alger.
+
+Le mercredi suivant, 3 février, je reçus un billet de M. de Polignac qui
+m'engageait à passer sur-le-champ chez lui. Il sortait du conseil et me
+dit: «Vos raisonnements m'ont complétement convaincu. Cette conviction
+est partagée par le roi et par mes collègues, et l'expédition est
+résolue. Une commission de généraux de terre et de mer va se réunir pour
+discuter, la plume à la main, quels sont les moyens d'exécution
+indispensablement nécessaires. Si tous les calculs confirment votre
+opinion, comme je n'en doute pas, on se mettra à l'oeuvre à l'instant
+même. Je vous engage à voir le ministre de la guerre sans retard, pour
+vous concerter avec lui, afin de fournir à cette commission, qui, dès
+demain, commencera son travail, tous les renseignements dont elle a
+besoin.»
+
+Je lui parlai de mes intérêts propres et du commandement. Il me
+répondit: «Je ne pense pas qu'il puisse être remis en de meilleures
+mains, et c'est toute ma pensée; c'est aussi celle de mes collègues;
+et, n'en doutez pas, vous ne trouverez aucune opposition du côté du roi;
+il m'en a déjà parlé. Le seul conseil que j'aie à vous donner, c'est de
+voir M. le Dauphin, et de lui faire parler.»
+
+Je me rendis chez le ministre de la guerre, qui me confirma cette bonne
+disposition, et me fit hommage d'un succès sur lequel il n'avait pas
+compté. Je lui parlai de la réunion du lendemain. Il en désigna devant
+moi tous les membres; mais il me dit qu'il croyait convenable à mes
+intérêts de ne pas m'y mettre, pour ne pas irriter M. le Dauphin,
+mécontent de la résolution prise, et qu'il m'attribuait. «En effet,
+ajouta-t-il, M. de Polignac a dit au roi et au conseil que vous l'aviez
+convaincu, et, comme il y est opposé, il vaut mieux ne pas mettre votre
+nom constamment en avant.»
+
+Cette précaution me parut de la bienveillance, et je l'en remerciai.
+C'était, au contraire, un commencement de trahison envers moi.
+
+Je sus, quelques jours après, que M. le Dauphin, dans son emportement,
+avait dit: «Et de quoi se mêle le duc de Raguse? il n'est pas membre du
+gouvernement; il n'est pas appelé à délibérer sur ces projets.
+D'ailleurs, si cette expédition se fait, il ne la commandera pas.»
+
+On travailla avec une grande activité à la discussion des projets.
+J'entraînai plusieurs membres de la commission, et elle reconnut la
+possibilité de l'expédition pour cette année. Le 7 février, les ordres
+définitifs furent donnés aux ministres de la guerre et de la marine.
+
+Il était assez naturel de faire d'abord le choix du commandant. Il
+devait influer sur celui des principaux agents; mais le roi, me dit le
+ministre de la guerre, avait ajourné cette nomination pour le moment. Il
+ajouta: «Cela nous donnera le temps de tout arranger pour faire tomber
+le choix sur vous. Ne faites aucune démarche. Laissez-moi les commencer,
+en entretenir le roi et surtout M. le Dauphin.»
+
+Je croyais encore à sa loyauté, et je gardai le silence. Cependant mes
+réflexions et quelques avis firent naître des inquiétudes dans mon
+esprit. J'eus une nouvelle explication avec Bourmont, qui n'hésita pas à
+me renouveler les mêmes assurances.
+
+M. de Polignac était ou paraissait être toujours dans la même conviction
+pour ce qui me concernait.
+
+Fatigué d'attendre en vain que Bourmont eût parlé, j'allai trouver M. le
+Dauphin. Je lui rappelai ses promesses anciennes; je lui présentai et
+lui fis valoir mes titres. Il m'accueillit bien, sembla m'écouter
+volontiers, et me dit que, comme ma démarche avait été prévue, il avait
+demandé au roi ce qu'il devait me répondre. Le roi lui avait dit de ne
+prendre aucun engagement, et il se conformait à ses ordres, ne voulant
+ni détruire des espérances qui peut-être étaient fondées, ni les
+encourager, car peut-être aussi ne se réaliseraient-elles pas. Il ajouta
+qu'il m'écoutait avec plaisir. Je terminai cette conversation par un
+résumé de mes titres, et je lui dis en riant: «Monseigneur, si le
+commandement de cette expédition m'est enlevé, j'en éprouverai, je
+crois, un tel chagrin et un tel dégoût, qu'il ne me restera plus qu'à me
+faire capucin.»
+
+M. le Dauphin rit beaucoup de cette plaisanterie, et mon audience se
+termina.
+
+L'impression que j'avais reçue était assez favorable. Je n'ai jamais été
+gâté par M. le Dauphin. Ce prince m'a même toujours montré peu de
+bienveillance; mais ses manières brusques et habituellement déplaisantes
+avaient disparu en ce moment, et je le crus favorable à mes désirs.
+J'allai voir le roi le soir.
+
+Le roi a toujours eu, pour tout le monde et pour moi en particulier, des
+manières aimables et gracieuses. Je lui exposai ce qui m'amenait auprès
+de lui. Il commença à répondre par des choses vagues sur l'incertitude
+de l'expédition et sur son importance, qu'il cherchait à diminuer. Mes
+réponses étaient faciles: j'établis mes droits. Quand je vins à ceux
+que je fondai sur ma fidélité, il m'interrompit et me dit: «Oh! pour
+ceux-là, je les reconnais!
+
+--Et les autres, Sire! Est-ce donc rien d'avoir commandé en chef des
+armées pendant dix ans, d'avoir été en Égypte, en Turquie, et d'être, de
+plus, officier d'artillerie, quand il est question d'un siége?»
+
+Le roi convint de tout cela et me fit une réponse obligeante, mais
+vague. Je sortis de chez lui moins satisfait que de chez M. le Dauphin.
+Cependant je ne pouvais pas mettre en comparaison le sentiment de l'un
+et de l'autre pour moi. Les jours s'écoulaient, et cette nomination, qui
+aurait dû précéder les autres, ne se faisait pas. Tout le travail
+s'expédiait, et, la nomination des agents principaux, dont le contact
+avec le général en chef est habituel, étant terminée, je crus y voir
+l'indication positive d'un choix arrêté en secret et se portant sur le
+général Bourmont. Je m'en ouvris à M. de Polignac, qui parut surpris et
+ne pas le croire. Rien, me dit-il, ne le lui avait indiqué. J'ignore
+s'il me trompait: mais je serais disposé à en douter; car le lendemain
+il me dit, après avoir parlé au roi, qu'effectivement il y avait des
+chances pour Bourmont, mais aussi pour moi, qu'il fallait attendre en
+balançant les craintes par les espérances. Mais je m'aperçus enfin à
+quel point j'étais dupe de ma crédulité et de ma bonne foi. Bourmont
+n'avait pas voulu se mettre en avant pour faire décider l'expédition, de
+peur de déplaire à M. le Dauphin. Il m'avait fait promesses sur
+promesses pour m'engager à faire les démarches nécessaires à son
+exécution. Ce but rempli, tous ses efforts tendaient à m'écarter afin de
+se réserver à lui-même le commandement.
+
+Après six semaines d'angoisses de ma part, il fut nommé.
+
+J'ai rarement éprouvé en ma vie une peine aussi vive; je voyais
+renversée l'espérance d'entendre encore prononcer mon nom avec louange,
+et de rappeler les services passés par des services nouveaux, d'être le
+vengeur de la civilisation sur la barbarie, d'effacer la honte séculaire
+de la chrétienté; enfin de faire une guerre qui pouvait peut-être
+contrarier la politique de quelque gouvernement, mais dont le succès
+aurait les applaudissements du monde civilisé. Je m'étais bercé de
+l'idée d'être l'agent d'un pareil bienfait pour l'humanité. Toutes ces
+espérances disparurent comme un songe.
+
+M. le Dauphin, dont le naturel l'a toujours porté à se livrer à des
+sentiments hostiles aux autres, parut jouir dans cette circonstance de
+ma déconvenue. Il eut bien soin de se rappeler la plaisanterie que je
+lui avais faite six semaines auparavant. Comme j'étais absent, le soir
+même, d'un grand cercle de la cour, madame la duchesse de Berry ayant
+demandé où j'étais, M. le Dauphin prit la parole et répondit tout haut:
+«Le maréchal! il s'est retiré dans un couvent et se fait moine.»
+
+La plaisanterie ne fut pas comprise d'abord; mais, lorsqu'elle fut
+expliquée, on la trouva de mauvais goût. Les gens qui n'avaient pas
+d'amitié pour moi en portèrent le même jugement.
+
+La peine que je ressentis de la nomination de Bourmont aurait été bien
+plus vive encore si j'avais pu en deviner toutes les conséquences. Je ne
+voyais et ne pouvais voir alors que la perte de grands avantages; mais
+comment deviner la masse de maux dont une absence de Paris m'aurait
+garanti!
+
+Je fus un moment tenté de donner ma démission de la place de major
+général. Un motif de délicatesse m'en empêcha. J'avais consacré presque
+tous mes appointements à payer mes dettes. En les diminuant j'en privais
+mes créanciers. Toutefois je m'absentai de la cour et n'y revins qu'au
+1er mai, pour prendre mon service. Les ministres, et particulièrement M.
+de Polignac, avaient senti combien ma situation était pénible, et à quel
+point on avait été injuste envers moi; car mes droits au commandement
+étaient incontestables, d'abord à raison de promesses anciennes,
+ensuite, et c'était mon premier titre, parce que moi seul j'avais
+démontré la possibilité de l'expédition et l'avais fait décider par mes
+démarches. Elle était pour ainsi dire mon ouvrage. J'avais empêché la
+plus fausse et la plus mauvaise des combinaisons, celle d'avoir recours
+au pacha d'Égypte. Par là j'avais préservé le gouvernement d'un ridicule
+ineffaçable et le ministère d'une responsabilité d'argent terrible; car,
+à coup sur, les millions donnés à Méhémet-Ali n'auraient rien produit,
+et leur emploi n'aurait jamais pu être justifié ni approuvé. Le
+gouvernement, se sentant mon obligé, avait une dette à acquitter. Il le
+reconnut, et l'assurance m'en fut donnée de toutes parts et à plusieurs
+reprises. D'abord il fut arrangé qu'aussitôt la ville d'Alger conquise
+le ministre de la guerre reviendrait, et qu'alors j'aurais la mission
+d'achever la conquête de ce pays. Le gouvernement m'en serait donné, et
+je serais chargé de fonder une colonie.
+
+Mon amour-propre pouvait souffrir de cette combinaison; mais je me mis
+au-dessus de considérations vulgaires. J'envisageai la beauté,
+l'importance et les difficultés de la mission, sans me rappeler ce que
+la conquête de la ville aurait ajouté à son éclat. Je fis ce
+raisonnement. Dans un temps régulier et loin du moment de la conquête,
+un semblable commandement, avec les pouvoirs qu'il comporte, serait
+recherché par les individus de la plus haute position. Au moment où il
+fallait fonder, établir, créer, il était plus beau, plus important, plus
+difficile, par conséquent plus désirable, et, parce que l'éclat de la
+première conquête en était séparé, ce n'était pas un motif pour le
+dédaigner. Je me croyais éminemment propre à cette mission. La nature de
+mon caractère, l'esprit de suite qui m'est propre, ma grande activité,
+des connaissances dont je trouverais l'application à chaque instant, mon
+aptitude à gouverner des peuples de divers degrés de civilisation,
+prouvée par les succès obtenus dans les provinces illyriennes, où mon
+nom est encore vivant et prononcé avec respect et bienveillance,
+m'avaient décidé à accepter éventuellement cette mission. Je crus
+pouvoir la regarder comme assurée après la reddition d'Alger, reddition
+opérée après une canonnade de quatre heures contre le fort impérial, et
+sans siége régulier.
+
+J'attendais les ouvertures officielles de mon envoi prochain dans ce
+pays, mais en vain. Tout avait été changé par l'influence de la
+politique extérieure, qui empêchait d'y fonder une colonie.
+
+Je fis exprimer le désir d'avoir l'ambassade de Russie, que la retraite
+du duc de Mortemart devait laisser vacante, et à laquelle j'avais
+l'espérance que l'empereur Nicolas me verrait arriver avec plaisir. Je
+sus qu'elle serait donnée à un autre. Ainsi, cette dette reconnue envers
+moi, on ne s'occupait pas de l'acquitter, et cependant on ne la niait
+pas. Était-il donc déjà arrêté dans la pensée du gouvernement que ses
+dons perfides envers moi se composeraient de la plus cruelle mission,
+d'une mission qui aurait pour résultat de me mettre dans la position la
+plus difficile, la plus déchirante dans laquelle un homme puisse jamais
+être placé: position pire pour moi que pour tout autre, parce que mes
+opinions bien connues, mes doctrines politiques, proclamées et
+incontestables, étaient en tous points et en toutes choses opposées à la
+marche du gouvernement. Le fond qu'on faisait sur moi était uniquement
+basé sur mes sentiments d'honneur et ma religion à remplir mes devoirs,
+mais non sur mes intérêts et ma conviction; chose honorable sans doute
+et qui témoigne de l'idée qu'on s'était faite de ma loyauté, et qu'en
+effet j'ai justifiée au prix de tout mon avenir.
+
+La marche du gouvernement augmentait mes inquiétudes. L'extravagant
+renvoi de la Chambre pour l'expression des sentiments quelle éprouvait,
+droit qu'elle possédait et dont elle fit usage dans des formes
+respectueuses; les doctrines, plus extravagantes encore, soutenues par
+les journaux défenseurs du ministère, cette assertion insensée que le
+renvoi à la Chambre nouvelle de deux cent vingt et un députés qui
+avaient signé l'Adresse était une insulte faite au roi, prouvèrent
+jusqu'à quel point d'aberration étaient tombés les dépositaires du
+pouvoir. Aussi le sentiment de leur inconcevable incapacité était dans
+la conscience publique. Un des traits les plus remarquables de cette
+incapacité était leur confiance absolue au milieu des immenses
+difficultés qui les entouraient. En effet, une grande confiance ne
+résulte jamais que de deux choses: ou du sentiment de ses forces, qu'un
+génie d'un ordre supérieur a presque toujours en lui-même, et de la
+puissance qu'il exerce sur la multitude par les souvenirs qu'il lui
+rappelle; ou de la stupidité qui ne voit rien, n'entend rien, ne
+comprend rien, et se jette, sans s'en douter, dans l'abîme ouvert sous
+ses pas. Dans la circonstance, l'incertitude entre ces deux explications
+ne pouvait pas exister un moment.
+
+Le spectacle présenté par la famille royale n'était pas plus rassurant.
+On connaît la portée d'esprit de M. le Dauphin. Elle ne va pas jusqu'à
+combiner deux idées; mais, en revanche, il y a, dans son absurdité, une
+résolution, une volonté inimaginables, et cependant cette décision
+absolue, qu'aucun raisonnement ne parvient à changer, c'est presque
+toujours le hasard qui l'a fait naître. Aussi est-il impossible de mener
+à bien avec lui la moindre affaire. Son concours au pouvoir était donc
+funeste. Il empêchait d'apporter aucun remède efficace aux immenses
+difficultés du moment. Le roi Charles X a de la douceur, de la
+bienveillance; il sait que la nature, en lui donnant des avantages qui
+le font aimer, ne l'a pas pourvu de ces qualités éminentes capables de
+subjuguer et de tout maîtriser. Il est facile de remuer son coeur. On
+agit même momentanément sur son esprit. L'action est fugitive, mais on
+peut la renouveler. Il est d'ailleurs resté soumis à l'empire des
+opinions de sa jeunesse. Je pourrais raconter mille traits qui
+rappellent le prince de Coblentz dans toute sa pureté: mais enfin il y a
+chez lui de la bonté et du mouvement. Eh bien, toutes ces qualités-là,
+mises en oeuvre à propos, pouvaient le sauver et nous sauver; mais elles
+étaient anéanties par la rudesse et par l'orgueil sauvage de son fils.
+
+Mécontent pour ce qui me concernait personnellement, effrayé de
+l'avenir, je ne rêvais qu'une chose, c'était mon éloignement. Aussi
+attendais-je, avec la plus vive impatience, la fin de mon service. Le
+1er septembre, je devais être libre.
+
+J'avais tout disposé pour une longue absence, et j'avais résolu de
+partir dès le mois d'octobre pour l'Italie. Je comptais y passer
+l'hiver et le printemps. Mon intention était de revoir les immortels
+champs de bataille de ma jeunesse. Là je trouverais des souvenirs qui me
+dédommageraient des misères présentes, me rajeuniraient en me rappelant
+les vives sensations que m'avait causées une gloire éclatante, en me
+rappelant le premier âge dans le plus beau pays du monde. Si le
+bouleversement de cette pauvre France fût arrivé pendant mon absence,
+des devoirs impérieux n'auraient pas uni mon nom à la catastrophe.
+
+C'est dans cette disposition d'esprit et au milieu de ces projets que
+m'ont surpris les ordonnances tristement célèbres du 25 juillet.
+
+Le plus profond secret fut gardé le dimanche, 25, et personne ne sut que
+le roi venait de signer l'arrêt de mort de la monarchie. Le lundi, 26,
+au matin, le _Moniteur_, à son arrivée, apprit la résolution de la
+veille. Le roi venait de partir pour Rambouillet, et personne ne le vit
+dans la journée.
+
+Je me rendis à Paris. N'ayant pas encore vu le _Moniteur_, je le fis
+demander chez le baron de Faguel, ministre des Pays-Bas, logé dans
+l'hôtel qui touchait le mien. Ma surprise fut d'autant plus grande en
+lisant ces ordonnances, que M. de Polignac avait donné sa parole à
+l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans la nuit du samedi au
+dimanche, qu'il n'y aurait point de coup d'État. Témoin de l'agitation
+générale dont tous les esprits étaient saisis, je rentrai à Saint-Cloud,
+où le roi n'arriva qu'à dix heures trois quarts. En descendant de
+voiture, il me demanda si j'avais été à Paris et ce qu'il y avait de
+nouveau.
+
+--Un grand effroi, un grand abattement, Sire, et une chute de fonds
+extraordinaire.
+
+M. le Dauphin suivait le roi, et me dit:
+
+--De combien les fonds sont-ils tombés?
+
+--Monseigneur, de quatre pour cent.
+
+--Ils remonteront, me dit le prince.
+
+Nous arrivâmes dans le cabinet; le roi me donna le mot d'ordre, et
+sur-le-champ fut se coucher.
+
+J'étais dans l'usage d'aller passer la journée du mardi dans les
+environs de Saint-Germain, et je me disposais à m'y rendre quand un
+message du roi m'apporta l'ordre de me rendre chez lui après la messe, à
+onze heures et demie. Lorsque je fus entré dans son cabinet, le roi me
+dit: «Il paraît que l'on a quelques inquiétudes pour la tranquillité de
+Paris. Rendez-vous-y, prenez le commandement, et passez d'abord chez le
+prince de Polignac. Si tout est en ordre le soir, vous pouvez rentrer à
+Saint-Cloud.»
+
+Cet ordre était la conséquence naturelle de mes fonctions. Il ne me
+restait qu'à obéir. Je demandai mes chevaux et partis. Le prince de
+Polignac me donna connaissance de l'ordonnance qui m'investissait du
+commandement[5], et j'allai m'établir au logement du major général de
+service.
+
+ [Note 5: «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et
+ de Navarre, salut Sur le rapport du président du conseil des
+ ministres, Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
+
+ ARTICLE PREMIER.
+
+ «Notre cousin le maréchal duc de Raguse est chargé du
+ commandement supérieur des troupes de la première division
+ militaire.
+
+ ARTICLE II.
+
+ «Notre président du conseil, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre, est chargé de l'exécution de la
+ présente ordonnance.
+
+ «Donné en notre château de Saint-Cloud, le 27 juillet de l'an
+ de grâce 1830, et de notre règne le sixième.
+
+ «_Signé_: CHARLES.
+
+ Par le roi:
+
+ «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre,
+
+ «Le prince DE POLIGNAC.
+
+ «Pour ampliation:
+
+ «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre,
+
+ «Le prince DE POLIGNAC.»]
+
+Une grande agitation régnait dans les esprits. Du mouvement, des
+groupes, se faisaient remarquer; mais d'abord aucunes dispositions
+n'annonçaient des intentions éminemment hostiles. Cependant les
+rassemblements de la rue Saint Honoré commencèrent à grossir; ils se
+portèrent ensuite sur la place du Palais-Royal. Là, on jeta des pierres
+aux gendarmes qui s'y trouvaient; on les assaillit; enfin on les mit
+dans le cas de faire usage de leurs armes. Une trentaine de coups de
+fusil furent tirés en cette circonstance. Ces événements pouvaient faire
+craindre des choses plus graves pour la soirée.
+
+Je donnai l'ordre à toutes les troupes de sortir des casernes et de
+venir occuper les positions suivantes:
+
+Le 1er régiment de la garde vint occuper le boulevard des Capucines,
+avec deux pièces de canon et cinquante lanciers;
+
+Le 3e, le Carrousel, avec quatre pièces de canon et cent cinquante
+lanciers;
+
+Les Suisses, la place Louis XV, avec six pièces de canon;
+
+Le 15e occupa le pont Neuf;
+
+Le 5e, la place Vendôme;
+
+Le 50e, les boulevards Poissonnière et Saint-Denis;
+
+Le 53e avec les cuirassiers, la place de la Bastille.
+
+Toutes ces troupes étaient en position à cinq heures; elles se mirent en
+communication entre elles par des patrouilles dans toutes les
+directions, et ne rencontrèrent nulle part de résistance. Vers les sept
+heures, des attroupements se portèrent encore dans la rue Saint-Honoré,
+en arrivant par les rues transversales. Deux barricades, commencées
+près des rues du Duc-de-Bordeaux et de l'Échelle furent détruites par
+mon ordre. Les troupes s'étant retirées, on les recommença. Il fallut y
+retourner. Des matériaux de construction, qui se trouvèrent là,
+servirent d'armes contre les troupes. Quelques soldats furent blessés
+par des pierres, et à deux reprises ils furent obligés de faire feu. Ces
+hostilités de la part des Parisiens ne pouvaient pas être sérieuses, et
+ces espèces de retranchements, construits si près des lieux où des
+forces considérables étaient réunies, semblaient n'avoir d'autre but que
+de provoquer et de juger les dispositions des troupes.
+
+Des patrouilles ont pu avoir quelque rencontre ailleurs, et cela est
+probable, puisqu'un homme a été tué vers la rue Feydeau; mais cependant
+rien de plus important ne se passa dans cette journée.
+
+À neuf heures, les groupes se dissipèrent d'eux-mêmes. Chacun rentra à
+son logis, et, à dix heures et demie, toutes les rues devinrent libres.
+La tranquillité étant parfaitement rétablie, rien absolument n'annonçant
+des projets de désordre pour la nuit, les troupes reçurent l'ordre de
+rentrer dans les casernes.
+
+Le mercredi, 28, de grand matin, les groupes se reformèrent, et une
+extrême agitation se manifesta dans la population. Les choses pouvant
+devenir graves, j'expédiai des officiers à Versailles et à Saint-Denis
+pour en faire venir les garnisons, et des courriers à Melun, Provins,
+Fontainebleau, Beauvais, Compiègne et Orléans. J'envoyai un officier
+au-devant du 4e régiment de la garde, venant de Caen et devant arriver
+seulement le 3 août, afin de hâter sa marche.
+
+L'agitation se changea bientôt en tumulte. Dès sept heures, les
+désordres prirent le caractère le plus hostile. On brisait partout les
+armes de France; on coupait les cordes des réverbères; on traînait les
+drapeaux blancs des mairies dans le ruisseau, et on criait: _À bas les
+Bourbons!_
+
+J'écrivis immédiatement au roi pour l'informer de ce qui se passait.
+
+J'envoyai partout l'ordre aux troupes de sortir des casernes aussitôt
+après avoir mangé la soupe, et de s'établir de la manière suivante:
+
+Le 1er régiment de la garde, boulevard des Capucines, avec deux pièces
+de canon et cent lanciers;
+
+Le 6e à son arrivée de Saint-Denis, devait se placer en réserve à la
+Madeleine;
+
+Le 3e de la garde et deux cents lanciers sur le Carrousel, aussitôt
+après avoir été remplacé par le 2e régiment venant de Versailles, avec
+le 2e de grenadiers à cheval;
+
+Le 15e régiment fut placé sur le pont Neuf;
+
+Le 5e et le 50e sur la place Vendôme;
+
+Le 53e et les cuirassiers sur la place de la Bastille.
+
+À huit heures, je fus informé que, par la plus étrange fatalité, deux
+gendarmes d'élite, chargés de porter ma lettre au roi, l'avaient perdue.
+Le mal était fait, il fallait se hâter de le réparer. J'écrivis une
+autre lettre qui lui parvint sans retard [6].
+
+ [Note 6: «Sire, j'ai déjà eu l'honneur de rendre compte à
+ Votre Majesté de la dispersion des groupes qui ont troublé la
+ tranquillité de Paris.--Ce matin, ils se reforment plus
+ nombreux et plus menaçants.--Ce n'est plus une émeute, c'est
+ une révolution. Il est urgent que Votre Majesté prenne des
+ moyens de pacification. L'honneur de la couronne peut encore
+ être sauvé.--Demain, peut-être, il ne serait plus temps.
+
+ «Je prends mes mesures pour combattre la révolte. Les troupes
+ seront prêtes à midi; mais j'attends avec impatience les
+ ordres de Votre Majesté.»
+
+ L'officier d'ordonnance, porteur de cette lettre, me dit, au
+ retour, que, remise au moment où le roi allait à le messe,
+ elle resta déposée sur un tabouret de la galerie, et ne fut
+ ouverte par le roi qu'au retour de la chapelle. Il n'y fut
+ pas fait de réponse.]
+
+À neuf heures, un jeune homme, envoyé par le préfet de police pour
+demander un renfort de troupes, s'informa près de mes officiers s'il
+était vrai que la ville fût mise en état de siége. Prévenu de cette
+question, j'envoyai chez M. de Polignac pour savoir ce que cela voulait
+dire.
+
+Sur ces entrefaites, et vers dix heures, je fus mandé chez le président
+du conseil ou je trouvai les ministres réunis.
+
+Ils me remirent l'ordonnance du roi, qui déclarait la ville de Paris en
+état de siége[7]. Et, comme je ne connaissais pas au juste l'étendue des
+pouvoirs que cette ordonnance me conférait, un des ministres me lut
+l'article du Code, et ils me prévinrent que, pour faciliter leurs
+rapports avec moi, ils allaient venir s'établir aux Tuileries, et me
+demandaient de leur faire préparer des logements.
+
+ [Note 7: «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et
+ de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut;
+
+ «Vu les articles 53, 101, 102 et 103 du décret du 24 décembre
+ 1811;
+
+ «Considérant qu'une sédition intérieure a troublé, dans la
+ journée du 27 de ce mois, la tranquillité de Paris;
+
+ «Notre conseil entendu,
+
+ «Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
+
+ ARTICLE PREMIER.
+
+ «La ville de Paris est mise en état de siége.
+
+ ARTICLE II.
+
+ «Cette disposition sera publiée et exécutée immédiatement.
+
+ ARTICLE III.
+
+ «Notre ministre secrétaire d'État de la guerre est chargé de
+ l'exécution de la présente ordonnance.
+
+ «Donné en notre château de Saint-Cloud, le vingt-septième
+ jour de juillet de l'an de grâce 1830, et de notre règne le
+ sixième.
+
+ «_Signé_: CHARLES.
+
+ «Par le roi:
+
+ «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre.
+
+ «Le prince DE POLIGNAC.
+
+ «Pour ampliation:
+
+ «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre,
+
+ «Le prince DE POLIGNAC.»]
+
+À midi, ne recevant aucune instruction de Saint-Cloud, et le désordre
+croissant toujours, je crus urgent de mettre à profit la disposition
+favorable des troupes, dont le bon esprit pouvait changer. J'étais
+d'autant plus autorisé à le craindre, que soixante hommes du 50e
+avaient, dès les huit heures du matin, abandonné leurs drapeaux, et
+s'étaient réunis au peuple. Ce funeste exemple avait déjà été offert,
+dès la veille, par quelques hommes du 5e régiment de ligne; je donnai
+donc l'ordre de marcher sur les rassemblements et de les disperser.
+
+Le général Saint-Chamans, chargé du commandement de la colonne de
+gauche, devait suivre le boulevard jusqu'à la place de la Bastille,
+disperser les rassemblements qui s'opposeraient à sa marche, rallier le
+53e et les cuirassiers, prendre le commandement de ces corps, observer
+le faubourg Saint-Antoine, et se mettre en communication avec la place
+de Grève. Le général Talon devait aller, avec un bataillon du 3e de la
+garde, un bataillon suisse, cinquante lanciers et deux pièces de canon,
+occuper la place de Grève, en passant par l'île et débouchant par le
+pont au Change. Il devait être soutenu au besoin par le 15e régiment,
+placé au pont Neuf, et se mettre en communication avec les troupes qui
+occupaient la place de la Bastille.
+
+Le général Quinsonnas devait partir du Carrousel avec deux bataillons du
+3e régiment, deux pièces de canon et des gendarmes, pour nettoyer la rue
+Saint-Honoré, et occuper le marché des Innocents. Enfin, le général
+Wall, avec un régiment de la ligne et des gendarmes, avait ordre
+d'occuper la place des Victoires.
+
+Tous ces chefs eurent pour instruction de disperser par leur marche tous
+les rassemblements qui se trouveraient devant eux, de détruire les
+barricades qui s'opposeraient à leur marche, et de ne faire usage de
+leurs armes que s'ils étaient attaqués. J'ajoutai: «Vous entendez bien:
+vous ne devez tirer que si on engage sur vous une fusillade; et
+j'entends par fusillade, non pas quelques coups de fusil isolés, mais
+cinquante coups de fusil tirés d'ensemble sur les troupes.»
+
+Les colonnes s'ébranlèrent. À peine mises en mouvement, les groupes
+placés devant elles se dispersèrent; mais une horrible fusillade sortit
+des fenêtres de presque toutes les maisons. Les troupes ripostèrent et
+exécutèrent les mouvements avec vigueur et résolution. Elles montrèrent
+en cette circonstance un courage admirable.
+
+J'appelai à moi le 6e régiment, et le 2e fut chargé d'occuper tout à la
+fois la place Louis XV et la Madeleine. Je fis renforcer les troupes du
+pont Neuf par un bataillon suisse, afin de mettre à l'abri de tout
+danger ma communication avec la place de Grève. Cette marche des troupes
+ne fut partout qu'un long combat. Cependant elles parvinrent à occuper
+les postes qui leur avaient été assignés, et à s'y maintenir tout le
+reste de la journée. La colonne du général Wall, n'ayant pas reçu de
+coups de fusil dans la rue des Petits-Champs, n'en rendit pas, et, dans
+sa marche, tout se passa d'une manière assez pacifique. Il n'y eut, de
+ce côté, des hostilités qu'à la place des Victoires.
+
+L'engagement du général Talon fut extrêmement vif à la place de Grève,
+et l'Hôtel de Ville fut occupé. Le général Quinsonnas, qui avait ordre
+de s'établir sur la place du marché des Innocents, et d'éclairer ensuite
+la rue Saint-Denis, jeta imprudemment trop en avant un bataillon du 3e,
+à la tête duquel se trouvait le colonel Plaineselves. Ce bataillon,
+n'étant pas soutenu, se trouva séparé du reste de la colonne. Assailli
+par un feu meurtrier, son colonel a la cuisse cassée. Ce brave bataillon
+fait un brancard avec des fusils et emporte son chef toujours en
+combattant. Obligé d'éviter le boulevard, où les barricades se sont
+multipliées après le passage du général Saint-Chamans, il arrive
+heureusement à l'hôpital de la garde au Gros-Caillou, après avoir passé
+par la rue de Clichy. D'un autre côté, le général Quinsonnas était
+bloqué. Il me fait informer de sa détresse par son aide de camp, le
+capitaine Courtigis. Cet officier ne peut parvenir au quartier général
+que déguisé, et après avoir couru les plus grands dangers.
+
+J'envoie le bataillon suisse, placé sur le pont Neuf, pour le dégager.
+Il y parvient, et le général Quinsonnas prend position sur le quai de
+l'École.
+
+À trois heures, l'affaire avait un caractère très-grave, et je dus en
+informer le roi. Tous les calculs avaient été faits contré une émeute,
+une insurrection partielle; mais, dès le moment où la population entière
+prenait part à la révolution, il n'y avait d'autre ressource pour
+rétablir l'ordre que des négociations; car, pour la soumettre, il eût
+fallu d'autres moyens, et les moyens n'étaient pas à ma disposition.
+L'insuffisance du nombre de troupes était évidente. Il eût donc été
+nécessaire d'évacuer momentanément Paris, en convoquant la garde
+nationale et lui confiant la police de la ville; d'établir ailleurs le
+siége du gouvernement, etc, etc. Mais ce sont là des mesures de
+gouvernement qui sont au-dessus des pouvoirs d'un général chargé du
+commandement d'une ville; au surplus, je discuterai plus tard ce qui est
+relatif aux opérations et à la direction qu'a reçue l'affaire militaire.
+Toutefois le résultat n'était plus équivoque en ce moment. Il fallait
+négocier et faire des concessions, en profitant, pour en diminuer
+l'étendue, de l'effet moral produit sur les esprits par un combat
+vaillamment soutenu, et la crainte que cet état de choses ne se
+prolongeât.
+
+J'étais occupé à écrire au roi quand on m'annonça cinq notables de
+Paris. C'étaient MM. Casimir Périer, Laffitte, Gérard, Lobau et Mauguin.
+Je les reçus immédiatement. Laffitte porta la parole; il me dit:
+«Monsieur le maréchal, nous venons, au milieu des angoisses que nous
+cause l'état des choses, vous demander de faire arrêter l'effusion du
+sang.--Et nous adresser, ajouta le général Gérard, à un général qui a le
+coeur français.
+
+--Messieurs, leur répondis-je, je vous fais la même demande. Des
+troubles graves se sont manifestés ce matin et ont présenté tous les
+signes d'une rébellion. J'ai ordonné de disperser les rassemblements et
+de rétablir le bon ordre. Les troupes, en se rendant sur les points qui
+leur avaient été indiqués, ont été assaillies par une fusillade
+meurtrière. Elles ont répondu à ce feu, et elles ont dû y répondre. Que
+les Parisiens suspendent leurs hostilités, et les nôtres cesseront à
+l'instant même. Ceux qui ont commencé doivent finir les premiers; cela
+est de justice et de droit; on ne peut se laisser tuer sans se
+défendre.»
+
+Pour l'obtenir, me dirent-ils, il faudrait pouvoir annoncer le retrait
+des ordonnances, et, dans ce cas, ils s'engageaient à employer leur
+influence pour rétablir la paix. Je leur répliquai que, n'ayant pas de
+pouvoirs politiques, je ne pouvais prendre aucun engagement à cet égard;
+mais je leur proposai, s'ils faisaient cesser le feu des citoyens, de me
+rendre à leur tête à Saint-Cloud pour donner plus de poids à leurs
+réclamations. MM. Mauguin et Laffitte ayant voulu développer leurs
+griefs contre la marche du gouvernement, je leur dis: «Messieurs,
+n'entrons pas dans une discussion superflue et sans objet. Ce serait
+perdre notre temps, car vous blâmeriez des choses que je suis loin
+d'approuver; mais il y a une question militaire. En ce moment elle prime
+toutes les autres à mes yeux, et je ne peux l'abandonner.»
+
+J'interpellai mes camarades présents, les généraux Gérard et Lobau, et
+ils ne purent s'empêcher de le reconnaître.
+
+«Voyez, messieurs, quelle puissance j'aurais pour soutenir vos voeux si
+le calme était rétabli! Au surplus la fatalité m'a chargé de ce cruel
+commandement. C'était le plus grand chagrin qui pût accabler ma vie.
+Mais je ne puis transiger avec mes devoirs, dussent la proscription et
+la mort être le prix de leur accomplissement. Aidez-moi à tout concilier
+en faisant cesser, de la part des habitants, des hostilités qui ont
+prévenu et motivé celles des troupes.»
+
+Là-dessus ces messieurs réclamèrent de moi d'envoyer au roi sur-le-champ
+l'expression de leurs demandes, et je le fis immédiatement. Je leur
+proposai de voir M. de Polignac, qui était dans la pièce voisine avec
+tous les ministres. Ils l'acceptèrent; mais M. de Polignac s'y refusa.
+Cette lettre importante, qui faisait connaître au roi le véritable état
+des choses et la gravité des circonstances, fut confiée à mon premier
+aide de camp, le colonel Komiérowski, avec ordre d'aller vite, de la
+remettre lui-même au roi, et de donner des explications verbales sur la
+situation de la capitale. Il partit avec une escorte de vingt-cinq
+lanciers, et arriva à Saint-Cloud avant quatre heures. Il fut introduit
+près du roi par M. le duc de Duras. Le roi lut la dépêche et lui dit
+d'aller attendre sa réponse.
+
+En sortant du cabinet, il fut entouré par les personnes de service à
+Saint-Cloud. On y conservait une sécurité parfaite et on y était
+incrédule sur le véritable état des choses.
+
+Enfin, après vingt minutes d'attente, Komiérowski, qui savait la gravité
+de la position, insista auprès du duc de Duras pour avoir une réponse du
+roi. Le premier gentilhomme de la chambre allégua les règles de
+l'étiquette qui ne lui permettaient pas de rentrer si promptement chez
+le roi. Enfin Sa Majesté fit entrer Komiérowski. Le Dauphin et madame la
+duchesse de Berry étaient dans le cabinet. Le roi dit au colonel pour
+toute réponse: «Dites au maréchal qu'il réunisse ses troupes, qu'il
+tienne bon et qu'il opère par masses.»
+
+Ce sont les seuls ordres qui me furent rapportés et que le roi me
+confirma par écrit, quelques heures après, dans la soirée[8].
+
+ [Note 8:
+
+ LE ROI CHARLES X AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.
+
+ «Mon cher maréchal, j'apprends avec grand plaisir la bonne et
+ honorable conduite des troupes sous vos ordres.
+
+ «Remerciez-les de ma part, et accordez-leur un mois et demi
+ de solde.
+
+ «Réunissez vos troupes, en tenant bon, et attendez mes ordres
+ de demain.
+
+ «Bonsoir, mon cher maréchal.
+
+ «CHARLES.»
+
+ ORDRE POUR LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT SUPÉRIEUR DE
+ LA PREMIÈRE DIVISION MILITAIRE.
+
+ «1º Rassembler toutes les forces entre la place des
+ Victoires, la place Vendôme et les Tuileries;
+
+ «2º Assurer le ministère des affaires étrangères, celui des
+ finances et celui de la marine;
+
+ «3º Assurer le voyage des ministres de Paris à Saint-Cloud,
+ demain, 29, entre dix et onze heures;
+
+ «4º Dans cette position, attendre les ordres que je serai
+ dans le cas de donner dans la journée de demain;
+
+ «5º Repousser les assaillants s'il s'en présente, mais ne
+ point faire de nouvelles attaques contre les révoltés.
+
+ «Fait à Saint-Cloud, le 28 juillet 1830.
+
+ «CHARLES.»
+
+ AU PRINCE DE POLIGNAC, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES.
+
+ «D'après les ordres que j'envoie au maréchal duc de Raguse,
+ le prince de Polignac et tous les ministres ses collègues se
+ rendront demain, à onze heures et demie, à Saint-Cloud,
+ escortés de manière à assurer leur voyage.
+
+ «Le prince de Polignac et le ministre des finances auront
+ soin de tout ce qui concerne le Trésor royal, ainsi que des
+ moyens de pouvoir transporter les sommes en argent qui
+ peuvent se trouver dans ce trésor.]
+
+Il serait impossible d'expliquer cette conduite si je ne me rappelais
+que M. de Polignac, après avoir refusé de recevoir les députés, me dit
+qu'il allait écrire au roi.
+
+En effet, j'appris plus tard que, pendant que j'écrivais au roi, un
+homme d'écurie, un fouet à la main, entra dans le billard où se tenaient
+les officiers de service, et demanda la dépêche qu'il devait porter. À
+ce moment M. de Polignac sortit du cabinet et remit une dépêche à cet
+homme.
+
+Cette estafette dut nécessairement précéder la lettre que j'écrivais au
+roi, puisqu'elle était portée par un courrier, et que mon aide de camp
+avait l'entrave d'une escorte. Il me paraît très-probable que cette
+lettre engageait le roi à persévérer dans la lutte et à ne point céder
+aux conseils que je pouvais donner.
+
+M. le duc de Guiche était en bourgeois chez M. de Polignac quand les
+députés entrèrent chez moi. Il n'attendit pas la fin de ma conférence
+avec eux, et partit de là à cheval pour Saint-Cloud. Lui aussi devait y
+apporter les appréciations personnelles de M. de Polignac et y précéder
+mon aide de camp.
+
+Les ministres m'avaient présenté une liste de douze personnes à faire
+arrêter, les considérant comme les chefs du mouvement. Elle avait été
+ensuite réduite à six et se composait de MM. Laffitte, la Fayette,
+Gérard, Marchais, Salverte et Puyraveau. Les ordres étaient déjà donnés.
+Deux des personnes désignées faisaient partie de la députation. Quand
+elle fut sortie, je déclarai à M. de Polignac que je ne ferais point
+arrêter ces deux individus. Il y aurait eu une sorte de déloyauté à
+faire mettre la main sur des gens qui venaient d'eux-mêmes se présenter.
+Il y aurait eu un tort grave à les poursuivre, au moment où ils se
+présentaient comme conciliateurs, et j'ajoutai: «Quand une population
+entière est en armes, quand les maisons sont transformées en
+forteresses, et les fenêtres en créneaux, qu'est-ce que des chefs? Il
+n'en manquera jamais.»
+
+Je dois à la vérité et à la justice de dire que M. de Polignac ne me
+fit aucune observation. Voilà la vérité de cette affaire des
+arrestations, qui a été racontée de diverses manières. Au surplus, toute
+arrestation était déjà devenue impossible en ce moment dans Paris,
+excepté celle des deux personnes désignées faisant partie de la
+députation.
+
+J'avais tenté la fortune d'après des calculs positifs, dont je donnerai
+plus tard l'explication; mais tout annonçait une résistance telle, qu'il
+n'était pas possible d'espérer de la vaincre. Puisque le développement
+de mes forces et leur action la plus vigoureuse n'avaient rien produit,
+je n'avais plus d'autre parti à prendre que de les concentrer à la nuit,
+de les établir dans une bonne position défensive et d'attendre. Mais la
+nuit arrivait lentement au gré de mes désirs. La marche du général
+Saint-Chamans avait été suivie d'incroyables efforts, de la part des
+Parisiens, pour le séparer complètement de moi. Les arbres du boulevard
+coupés, des barricades multipliées, les boulevards dépavés, enfin une
+défensive imposante, créée comme par enchantement, mettaient entre lui
+et moi des obstacles insurmontables. D'un autre côté, toutes les
+tentatives qu'il fit pour se mettre en communication avec le général
+Talon, occupant l'Hôtel de Ville, furent impuissantes. La rue
+Saint-Antoine, dépavée, barrée par un grand nombre de barricades, était
+défendue par le feu des maisons. Tout mouvement de troupes était donc
+devenu impossible dans cette direction. Cependant le général Talon avait
+reçu l'ordre d'attendre le général Saint-Chamans pour se retirer. De
+nouveaux ordres furent envoyée par des officiers déguisés, et la
+retraite de ces deux principales colonnes s'opéra, celle du général
+Saint-Chamans par le pont d'Austerlitz, les boulevards extérieurs, et
+celle du général Talon par l'île et le pont Neuf.
+
+Ces deux officiers distingués ramenèrent tous leurs blessés. Toutes les
+troupes se trouvèrent ainsi réunies et concentrées, après un des plus
+rudes combats qui se soient jamais livrés. Nous avions consommé la plus
+grande partie de nos munitions. J'avais beaucoup d'artillerie à
+Vincennes. La difficulté de traverser Paris m'avait empêché d'en
+disposer. Je fis partir, mercredi au soir, le 2e régiment de grenadiers
+à cheval, dont je n'avais pas cru devoir me priver jusqu'à ce moment
+pour Vincennes, en le dirigeant par l'extérieur. Il était chargé d'y
+prendre l'artillerie et des munitions et de les escorter; mais il ne put
+nous rejoindre qu'après l'évacuation de Paris.
+
+Dans ma longue carrière militaire, et au milieu d'événements de tout
+genre dans lesquels j'ai été acteur, je n'ai rien éprouvé de comparable
+aux tourments et aux anxiétés de cette journée. Mon quartier général
+était établi sur la place du Carrousel. Je recevais à chaque moment une
+multitude de rapports alarmants. À force de calme et de soins, j'étais
+parvenu à pourvoir à tout, et la journée s'était terminée aussi bien que
+possible, c'est-à-dire sans graves accidents; mais toute illusion devait
+cesser pour un homme raisonnable, et, à moins que les réflexions de la
+nuit, les pertes éprouvées, ne changeassent complètement l'esprit des
+Parisiens, il n'y avait plus d'espérance possible que dans une
+transaction très-prompte.
+
+Les troupes, à la pointe du jour, prirent une position entièrement
+défensive et concentrée. Je plaçai deux bataillons suisses dans le
+Louvre. C'était la tête de ma ligne, et je considérais ce poste comme
+une forteresse imprenable. Le 3e bataillon suisse, le 3e régiment de la
+garde et le 6e étaient sur le Carrousel avec six pièces de canon. Le 1er
+et le 2e régiment de la garde occupaient la place Louis XV et le
+boulevard de la Madeleine avec deux pièces d'artillerie. Le 15e régiment
+et le 50e étaient placés dans le jardin des Tuileries, et deux pièces de
+canon étaient à la grille, en face de la rue de Castiglione. Le 5e et le
+53e étaient sur la place Vendôme. Enfin j'établis des postes dans les
+maisons à l'entrée des rues aboutissantes au Carrousel et à la place qui
+sépare le Louvre des Tuileries.
+
+Je plaçai une batterie dans la rue de Rohan. Elle enfilait la rue de
+Richelieu et empêchait tout mouvement offensif de ce côté. Je mis un
+détachement du 6e régiment de la garde dans les maisons de la rue de
+Rohan, en face de la rue de Rivoli, pour empêcher les habitants de ces
+maisons de fusiller les troupes qui se trouvaient dans cette dernière
+rue.
+
+J'en fis autant dans les maisons de la place du Carrousel, placées en
+face du château des Tuileries. Une proclamation engagea les habitants à
+se tranquilliser. Je convoquai les maires et les adjoints, en costume et
+en écharpe, pour les envoyer parcourir les environs des Tuileries et
+parler au peuple. Mais il est pénible de n'avoir à citer que MM.
+Hutteaux d'Origny, maire du dixième arrondissement, Olivier, adjoint au
+dixième, Petit, maire du deuxième, de la Garde, adjoint au onzième: ce
+furent les seuls qui se rendirent à ma convocation.
+
+Je défendis, de la manière la plus formelle, aux troupes de tirer
+autrement que pour se défendre contre une attaque. Je provoquai la
+réunion des ministres et leur déclarai que, dans l'état des choses, je
+n'entrevoyais d'autres ressources, pour sauver la monarchie, que de
+traiter et de rapporter les ordonnances. Ils me répondirent qu'ils n'en
+avaient pas le pouvoir. Je les déterminai alors à se rendre sur-le-champ
+à Saint-Cloud, et leur fournis une escorte. J'envoyai le général
+Girardin au roi avec un mot qui lui donnait créance, et il avait pour
+mission de représenter au roi l'urgence des circonstances. Enfin, MM. de
+Sémonville et d'Argout étant venus me trouver, je les engageai à se
+rendre également à Saint-Cloud, pour chercher à éclairer et à convaincre
+le roi.
+
+J'attendais à chaque moment des nouvelles et des pouvoirs. Si encore à
+onze heures j'eusse été autorisé à promettre le retrait des ordonnances,
+la dynastie était sauvée.
+
+Dans une circonstance aussi critique, il était de la plus grande
+importance de traiter quand on occupait encore Paris, quand le château
+des Tuileries, véritable chef-lieu de la capitale, était encore en notre
+possession; aussi étais-je décidé à tout risquer plutôt qu'à me retirer
+volontairement. Cependant les circonstances devenaient toujours plus
+pressantes. Quelques tiraillements insignifiants avaient eu lieu sur
+plusieurs points; mais tout à coup un parlementage s'établit sur le
+boulevard, et bientôt jusque sur la place Vendôme. M. Casimir Périer,
+dont le nom a une grande autorité, s'avança, s'adressa aux régiments qui
+l'occupaient. Après une courte, mais vive allocution, il les entraîna.
+Cette défection était le destin de cette importante journée; car, si les
+troupes fussent restées fidèles, ma défense pouvait encore durer
+vingt-quatre heures.
+
+Informé par le général Wall de ce funeste événement, je fis sortir du
+jardin des Tuileries le 15e régiment et le 50e, qui auraient pu être
+entraînés par cet exemple, et les renvoyai aux Champs-Élysées. Je ne
+pouvais les faire remplacer par un bataillon du 2e régiment, déjà bien
+faible pour garder les débouchés de la rue Royale et contenir les forces
+venant du boulevard et du faubourg Saint-Honoré, tandis que les
+insurgés, occupant le palais Bourbon et les avenues des ponts,
+menaçaient les Invalides et semblaient se disposer à passer la rivière.
+En conséquence j'envoyai le bataillon suisse, stationné sur la place du
+Carrousel, à la grille de Castiglione pour la défendre, et un des deux
+bataillons placés au Louvre en fut retiré pour occuper le Carrousel.
+Tous les calculs militaires auraient été en ce moment pour l'évacuation
+immédiate. Il n'y avait pas un moment à perdre; mais les calculs
+politiques ordonnaient impérieusement de rester, et j'étais résolu d'y
+demeurer jusqu'à l'extrémité. Je rendis compte au roi de ce nouvel
+événement, et je renouvelai mes efforts pour faire cesser les hostilités
+de la part des Parisiens.
+
+Un groupe nombreux s'avançait dans la rue de Richelieu, faisant un feu
+assez vif, et déjà était arrivé à la hauteur du passage Saint-Guillaume.
+Le capitaine d'artillerie, commandant la pièce de canon placée dans
+cette direction, me fit demander l'autorisation de tirer sur le
+rassemblement.
+
+Je me rendis moi-même près de la pièce et j'examinai avec attention ce
+rassemblement, dont le feu redoubla à ma vue. Ayant remarqué des femmes
+dans le groupe, je défendis de tirer. Voulant cependant arrêter les
+hostilités sur ce point, je donnai l'ordre au chef de bataillon de la
+Rue, mon aide de camp, d'aller parlementer et d'annoncer à ces individus
+qu'on était en négociation, mais que s'ils avançaient davantage on
+tirerait sur eux. Cet officier parvint à faire cesser le feu. Les
+Parisiens crièrent: _Vive le roi! vive la Charte!_ et firent le même
+accueil à M. Hutteaux d'Origny, l'un des maires, qui, l'ayant suivi
+revêtu de son écharpe, bravait avec un grand sang-froid les balles qui
+sifflaient et ricochaient le long des maisons.
+
+Il était déjà une heure, tout paraissait enfin tranquille, lorsqu'une
+vive fusillade se fit tout à coup entendre. J'étais encore en ce moment
+dans la rue de Rohan. Peu après le feu cesse, un bruit confus frappe mes
+oreilles et j'aperçois le bataillon suisse en désordre. Il avait évacué
+précipitamment le Louvre, où de braves gens, comme les soldats qui le
+composaient, auraient pu se défendre éternellement contre des ennemis
+sans canons. La cause de cet événement inattendu fut d'abord un mystère
+pour moi; mais l'ensemble des explications qui m'ont été données depuis
+m'a fait connaître la manière dont les choses se sont passées. Le
+bataillon auquel j'avais donné l'ordre de sortir du Louvre pour occuper
+la place du Carrousel avait laissé en arrière une compagnie, placée à
+l'angle de gauche du Louvre, du côté de la rue du Coq, où se trouvaient
+des constructions qui favorisaient les approches. L'adjudant-major de ce
+bataillon, étant allé chercher cette compagnie, la retira
+inconsidérément, sans prévenir le colonel Salis qui l'eût fait
+remplacer. Les Parisiens, ayant vu le poste dégarni, pénétrèrent et se
+montrèrent à l'entrée des appartements, où ils tirèrent quelques coups
+de fusil. Les Suisses, surpris, se retirèrent précipitamment. Le colonel
+perdit la tête: au lieu de refouler et de faire prisonniers cette
+poignée d'ennemis qu'il avait devant lui, frappé de l'idée du danger
+d'être bloqué dans le Louvre, il en sortit en toute hâte et en désordre.
+Une fois dehors, il voulut essayer de résister et de combattre, mais
+vainement, et le désordre dégénéra bientôt en une véritable fuite. À la
+vue de cette retraite précipitée des Suisses et de l'arrivée des
+Parisiens qui les suivent; à la vue des coups de fusil partant des
+maisons de la place du Carrousel, les troupes placées sur le Carrousel
+se précipitent, infanterie, cavalerie et artillerie sous l'arc de
+triomphe. La plus grande confusion en est la suite. Je monte à cheval et
+passe le défilé un des derniers. Des hommes et des chevaux sont tués à
+mes côtés, et j'arrive dans la cour du château. Là je rallie soixante
+Suisses. Avec cette faible troupe je fais tête à ceux qui nous pressent,
+afin de donner à la foule le temps de s'écouler par la porte de
+l'Horloge. Les Parisiens pénètrent dans la cour même, et l'un d'eux
+tombe percé d'une balle, au moment où, arrivé à dix pas, il venait de
+tirer sur moi. Je les fais charger par quatre officiers qui
+m'accompagnaient, et ils sont chassés. Je fais fermer la grille sous les
+coups de fusil. Mes soixante Suisses restent maîtres du champ de
+bataille.
+
+J'envoie courir après les troupes, dont la retraite a été trop prompte.
+Je fais revenir un bataillon déjà arrivé au Pont-Tournant. Je le place à
+ta tête du quinconce pour protéger la retraite et faire l'arrière-garde,
+et nous gagnons la place en bon ordre. J'y fais halte pendant le temps
+nécessaire pour assurer la retraite des troupes venant du boulevard de
+la Madeleine, et contenir les masses qui s'étaient rassemblées dans le
+faubourg Saint-Honoré, et dont la tête occupait tous les débouchés. Une
+fois qu'elles sont passées, nous continuons notre mouvement. Arrivés à
+l'avenue Marigny, nous trouvons une barricade établie, d'où partent de
+nombreux coups de fusil. On nous fusille aussi des jardins. Nous
+continuons notre mouvement lentement, tandis que j'envoie l'ordre aux
+troupes marchant en tête de s'arrêter à la barrière. D'un autre coté, la
+cavalerie aux ordres du général Saint-Chamans avait dû se porter jusqu'à
+la hauteur de la porte Maillot pour chasser les bandes de Neuilly,
+Courbevoie, etc., rassemblées sur nos derrières. Enfin la masse des
+troupes prend position à la barrière, et j'y arrive moi-même. J'occupe
+la tête du faubourg du Roule, assuré que dans cette position personne ne
+se présentera devant nous. En vue du château, ayant de l'artillerie dans
+un lieu découvert, nous étions encore menaçants. C'était quelque chose
+pour la négociation. Tant que nous étions en présence, nos paroles
+avaient du poids.
+
+Si la cour alors eût évacué Saint-Cloud et fût venue s'établir à
+Saint-Denis, libres des soins de sa sûreté, nous aurions pu, une fois
+rejoints par l'artillerie de Vincennes, dont l'arrivée devait avoir lieu
+dans la journée; nous aurions pu, dis-je, aller prendre position à
+Montmartre et de là foudroyer la ville, ou au moins la menacer. Au lieu
+de cela, on en avait jugé autrement à Saint-Cloud, et je reçus en ce
+moment la nouvelle que le roi avait donné le commandement de son armée à
+M. le Dauphin. Celui-ci me prescrivait d'évacuer Paris, et de ramener
+les troupes à Saint-Cloud. En conséquence, après quelques moments de
+repos, elles continuèrent leur mouvement, et allèrent prendre les
+nouvelles positions qui leur étaient assignées[9].
+
+ [Note 9:
+
+ LE DAUPHIN AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.
+
+ «Mon cousin, le roi m'ayant donné le commandement en chef de
+ ses troupes, je vous donne l'ordre de vous retirer
+ sur-le-champ, avec toutes les troupes, sur Saint-Cloud. Vous
+ y servirez sous mes ordres. Je vous charge, en même temps, de
+ prendre les mesures nécessaires pour faire transporter à[A]
+ Paris toutes les valeurs du Trésor royal, suivant l'arrêté
+ que vient d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez
+ bien prévenir immédiatement les troupes qu'elles ont passé
+ sous mon commandement.
+
+ «De mon quartier général, à Saint-Cloud, le 29 juillet 1830.
+ «LOUIS-ANTOINE.»]
+
+ [Note A: Faute que nous conservons, parce qu'elle est
+ dans l'original; car sans doute le prince a cru écrire DE
+ Paris.]
+
+En évacuant le Carrousel et les Tuileries d'une manière si brusque et si
+inopinée, je ne pus faire retirer de toutes les maisons les postes
+placés pour défendre l'entrée des petites rues. Plusieurs détachements,
+voyant cette retraite forcée, eurent le temps de sortir et de rejoindre
+leurs corps en mouvement. D'autres restèrent et se défendirent jusqu'à
+extinction. Enfin il y en eut un du 6e régiment, commandé par le
+lieutenant Ferrier, qui, resté ainsi en arrière, déboucha et traversa,
+toujours en combattant, les masses qui occupaient déjà le Carrousel et
+l'entrée de la rue de Rivoli. Il nous rejoignit aux Champs-Élysées,
+amenant avec lui seulement vingt-deux hommes d'un détachement de
+cinquante, le reste ayant péri. Cette action vigoureuse mérite de grands
+éloges. Je pourrais encore citer beaucoup d'autres officiers pour le
+courage qu'ils montrèrent dans ces deux journées difficiles.
+
+Voilà l'exposé le plus exact des événements dans les journées des 27, 28
+et 29 juillet, et des ordres qui furent donnés. Peut-être, dans leur
+exécution, y a-t-il eu des fautes commises et des modifications
+apportées par les circonstances; mais, les bouleversements politiques
+m'ayant empêché de recevoir des rapports détaillés, je ne puis ni les
+raconter ni en prendre sur moi la responsabilité. Dans une guerre de
+cette nature, dans de pareils combats, comme dans les guerres dont les
+pays coupés sont le théâtre, le chef qui, par la force des choses, perd
+sur-le-champ ses colonnes de vue, n'a que deux choses à faire: ordonner
+les dispositions générales, et parer aux grands accidents. C'est à ce
+double devoir que j'ai dû me borner.
+
+Je rencontrai M. le Dauphin entre Saint-Cloud et Boulogne. Il me reçut
+froidement. Je lui expliquai succinctement ce qui s'était passé, il
+continua sa marche au-devant des troupes, et moi, je me rendis près du
+roi qui était en ce moment avec le prince de Polignac. Depuis quelques
+heures il avait perdu beaucoup de terrain; ses intérêts étaient bien
+compromis; eh bien, il n'était pas encore décidé à une transaction, ni à
+renoncer à ce ministère qui perdait la monarchie, ni à ses funestes
+ordonnances.
+
+Je trouvai le roi triste, mais bon pour moi. Il me questionna. Je le
+pressai vivement de ne pas perdre une minute. Je lui exprimai mon vif
+regret de ce que la réponse aux propositions n'eût pas pu être faite, au
+moins de la position de l'Étoile. C'eût été encore tout autre chose, et
+on aurait été d'accord avant la nuit; mais au moins il fallait se hâter.
+À cinq heures la résolution fut prise, et cependant ce fut à sept heures
+du lendemain seulement que le duc de Mortemart partit pour Paris avec
+des pouvoirs.
+
+Les événements, après mon arrivée à Saint-Cloud, tenant à un tout autre
+ordre de choses, je reviens à ce qui s'est passé à Paris. Les
+conséquences en ont été si grandes, si immenses, ayant changé l'état de
+la société, qu'elles ont dû être et devront être encore longtemps le
+sujet d'une controverse.
+
+Je vais démontrer que, malgré les résultats, je ne pouvais agir
+autrement. Tout autre parti présentait des inconvénients plus graves en
+apparence, sans offrir aucun des avantages que celui-ci promettait.
+
+J'aborderai franchement toutes les questions, et je chercherai à
+n'oublier aucun des arguments qui ont été faits contre la conduite
+tenue, ni aucune des opinions manifestées sur ce que j'aurais dû et pu
+faire.
+
+Je commence par rappeler ce qui est établi plus haut et d'une manière
+incontestable. Je n'étais dans le secret de rien. Je n'avais été
+consulté sur rien. Par conséquent je n'avais rien pu préparer. Voici
+maintenant l'état des forces dont je pouvais disposer:
+
+RÉGIMENTS DE LA GARDE.
+
+1er régiment de la garde. 800
+ (Ce régiment fournissait le service de Saint-Cloud.)
+
+2e régiment de la garde. 1,200
+
+3e _idem_. 1,200
+
+6e _idem_. 800
+ (Ce régiment fournissait la garnison de Vincennes.)
+
+7e régiment suisse. 1,500
+ -----
+Infanterie de la garde. 5,500
+ (Seule infanterie parfaitement sûre.)
+
+INFANTERIE DE LA LIGNE.
+
+5e
+50e régiment. 4,000
+53e
+15e (léger).
+
+
+Total de l'infanterie. 9,500
+
+CAVALERIE.
+
+Lanciers. 400
+Cuirassiers. 350
+ ---
+Total de la cavalerie. 750
+
+ARTILLERIE
+
+Douze pièces de canon.
+
+
+J'ajouterai que le service de Paris s'élevait à quinze cent vingt-six
+hommes. Tant que Paris restait tranquille, on ne pouvait pas faire
+rentrer les postes nécessaires au maintien du bon ordre et à la police
+des rues. Aussi, lorsque la révolution éclata, comme elle se montra
+partout à la fois, presque tous les postes furent désarmés, de manière
+que ce fut au moins une diminution de douze cents hommes dans les forces
+de la garnison.
+
+Les libéraux ont prétendu que, revêtu d'un grand pouvoir, il fallait en
+user dans l'intérêt du pays, et non dans l'intérêt de ceux qui m'en
+avaient investi. Je devais déclarer au roi qu'il fallait céder à
+l'opinion publique, rapporter les ordonnances, et, pour l'y contraindre,
+faire arrêter les ministres et m'unir aux mécontents.
+
+Ce projet m'a été apporté par des gens qui m'ont vivement sollicité de
+l'exécuter le mardi et le mercredi; mais aucune illusion n'a masqué un
+moment, à mes yeux, l'extravagant et l'odieux de ce projet.
+
+Je répondis à ceux qui me parlaient ainsi: «Vous voulez que j'aille
+trahir un vieillard qui a mis en moi sa confiance et sa foi. Infidèle à
+mon mandat, je tournerais mes armes contre celui qui les a mises entre
+mes mains! Y pensez-vous? Je serais l'artisan immédiat et volontaire de
+la ruine de la monarchie. Quel nom aurais-je mérité, et quel nom
+recevrais-je dans l'histoire? Je serais considéré comme le sauveur de la
+monarchie, en prenant ce parti, dites-vous? Vous vous faites illusion.
+Je sais mieux qu'un autre, et par expérience, ce qu'il en coûte pour
+s'élever à des considérations de cette hauteur. Je sais quelle est la
+récompense accordée aux actions les plus généreuses, les plus
+désintéressées, les plus patriotiques, quand elles sont hors de la règle
+des devoirs positifs. Les intérêts froissés sont sans miséricorde.
+D'ailleurs, on n'est rien que par le droit; c'est à titre d'obéissance
+que je commande; si je désobéis, je n'ai plus de droit à commander. Au
+surplus, et vous le savez bien, mes opinions particulières sont opposées
+aux coups d'État. Mes principes, non plus que mes affections, ne me
+commandent pas en ce moment un dévouement aveugle. Ainsi il n'y a aucun
+entraînement dans ma conduite, mais le sentiment d'un devoir pénible,
+cruel, auquel je dois tout sacrifier. Ces raisons sont de nature à vous
+fermer la bouche, à vous faire voir en moi une résolution inébranlable;
+mais cette pensée criminelle, si elle pouvait me séduire un moment, ne
+produirait pas l'effet que vous en attendez. Serais-je obéi, le
+croyez-vous? Non, tout serait désorganisé, chacun irait de son côté. Le
+roi serait livré sans défense, et je n'aurais aucun moyen d'arrêter un
+mouvement qui emporterait tout. La ruine complète, qui serait le
+résultat infaillible de cette conduite, serait donc attribuée à moi seul
+et avec raison. Au lieu d'être un dictateur, comme vous le prétendez, je
+serais un malheureux sans action, sans pouvoir, et couvert de mépris,
+même aux yeux de ceux dont j'aurais servi les intérêts. Je serais,
+dites-vous, porté en triomphe. Dieu me préserve d'un éclat ainsi
+justifié, et d'un triomphe au prix de la malédiction et du mépris de la
+postérité!»
+
+Aujourd'hui que toutes les circonstances ont tourné contre moi, ma
+conviction est encore plus vive, s'il est possible. Après avoir répondu
+à cette étrange accusation de n'avoir pas parlé en maître, en imposant
+ma propre volonté au roi, j'attaque la question des dispositions
+militaires.
+
+Le mardi, on ne peut élever de doute sur ce qu'il y avait à faire,
+puisque tout rentra dans l'ordre, et, pour ainsi dire, sans effusion de
+sang.
+
+Le mercredi matin, c'était tout autre chose. Une grande insurrection se
+manifestait. Des actes hostiles à la royauté étaient commis. Les cris
+factieux proférés donnaient aux événements un caractère qui prescrivait
+de grandes mesures.
+
+Trois partis étaient à prendre dans ces circonstances difficiles: ou
+employer la force pour comprimer l'insurrection;--ou prendre position et
+négocier;--ou évacuer Paris, et traîner la guerre en longueur.
+
+Ne pas attaquer une insurrection au moment où elle éclate, c'est en
+assurer le succès. Le retard dans l'emploi des moyens de répression,
+quand on n'a aucun secours important à recevoir immédiatement, double la
+confiance des révoltés, et, par conséquent, leurs moyens de résistance,
+et, en même temps, les mêmes retards agissent en sens inverse sur
+l'esprit des troupes. Si les troupes, après avoir pris une position
+défensive, fussent restées l'arme au bras pendant la journée, et témoins
+tranquilles des outrages faits aux insignes de la royauté, elles eussent
+été, dés le lendemain, moins disposées à agir. On n'aurait pas manqué
+d'employer la séduction envers elles, et, au bout de trois jours, leur
+fidélité et leur dévouement auraient été plus qu'ébranlés.
+
+Dans des événements de cette nature, des troupes bien disciplinées sont
+redoutables le premier jour; le second, elles sont moins bonnes, et
+après leur valeur diminue à chaque moment. Si ensuite des fatigues, des
+privations et des intrigues surviennent, elles vous abandonnent. Il est
+donc dans la nature des choses et dans tous les calculs de la raison de
+les faire agir le plus tôt possible, afin de s'en servir quand elles
+sont au moment de toute leur valeur. Enfin, si j'avais ajourné l'action,
+on n'aurait pas manqué de dire, et avec une grande apparence de vérité,
+que ma lenteur, mon incertitude et ma faiblesse avaient fait triompher
+la révolte, en lui donnant une confiance funeste et le temps de
+s'organiser. Cette accusation m'aurait paru fort juste à moi; car, il
+n'y a pas longtemps, lisant l'histoire de Lacretelle et discutant avec
+quelques amis les événements du 14 juillet 1789, j'accusais M. de
+Besenval de s'être retiré, le 11 juillet, dans les Champs-Élysées avec
+des troupes fidèles, au lieu de les employer à attaquer et à combattre.
+
+Entreprendre de négocier: on a déjà vu qu'à Saint-Cloud on ne le voulait
+pas. Attendre: je n'aurais pas manqué de le faire si le roi avait été
+aux Tuileries.
+
+Alors on aurait pu supposer et croire que les insurgés, se portant sur
+le château, viendraient en masse pour l'attaquer.
+
+Dans ce cas, il eût été sage de les attendre pendant quelques heures
+dans une position forte et concentrée, et, comme au 13 vendémiaire,
+après les avoir reçus par un bon feu, de les poursuivre. Mais il n'y
+avait pas de chances pour qu'il en fût ainsi. Le roi dehors, il n'y
+avait nul but d'attaque pour les Parisiens. Leur objet était rempli,
+quand la ville entière, sauf le quartier occupé par les troupes, avait
+renoncé à l'obéissance envers le gouvernement, et que les nouvelles
+couleurs étaient partout arborées.
+
+On a dit qu'il ne fallait pas opérer par les petites rues. Les
+boulevards, les places et les quais sont les champs de bataille les plus
+favorables; les troupes ne peuvent pas en choisir de meilleur dans cette
+ville. L'occupation des places est la première condition pour être
+maître d'une ville; et, comme presque toutes les communications y
+aboutissent, elle est indispensable.
+
+Il fallait, a-t-on dit aussi, dès le mardi, juger l'importance de
+l'insurrection, attaquer ce jour-là, et, n'ayant pu réussir à tout
+soumettre, évacuer Paris le lendemain, prendre ensuite position à
+Montmartre, canonner la ville, la brûler, etc.
+
+Les désordres du mardi ont été peu de chose. Il eût été absurde et
+atroce de tirer le canon dans les rues: on doit proportionner les moyens
+à l'objet et au but. Tout a été pacifié en quatre heures, et, pour
+ainsi dire, sans répandre de sang. Le but était donc rempli et l'emploi
+de la force superflu. Évacuer Paris le mercredi à la vue de
+l'insurrection eût été une opération impossible à justifier: c'était
+donner gain de cause à la révolution; c'était faciliter l'organisation
+de tous ses moyens et les rendre compactes. Le drapeau tricolore une
+fois placé sur les Tuileries, la révolte en possession du château, de la
+trésorerie, des ministères, etc., la révolution était faite. Les
+troupes, retirées hors des barrières par ordre, se seraient crues
+trahies et auraient été peu disposées à combattre plus tard. D'ailleurs,
+j'avais été envoyé à Paris pour y maintenir l'ordre, pour le rétablir
+s'il était troublé, et non pour évacuer cette ville. Le roi était à deux
+lieues, et, s'il l'avait cru nécessaire, il me l'aurait fait connaître.
+
+Occuper Montmartre le mercredi par de l'artillerie et canonner Paris
+n'était ni praticable ni raisonnable. D'abord je n'avais pas eu le temps
+de faire venir l'artillerie de Vincennes; elle ne pouvait arriver sans
+escorte, et, le mercredi au soir seulement, j'ai pu disposer d'un
+régiment pour cet objet. Ensuite, l'artillerie eût-elle été sous ma
+main, je n'aurais pas pu, avec aussi peu de forces, occuper à la fois
+Montmartre, le château et ses avenues, avoir des réserves aux
+Champs-Élysées, assurer une communication avec Saint-Cloud et agir
+immédiatement sur les insurgés. La tentative de les disperser et de les
+soumettre en les attaquant corps à corps devait d'ailleurs toujours
+précéder un parti aussi violent. Je ne pouvais pas raisonnablement
+commencer les hostilités en m'en prenant tout d'abord à la ville en
+masse, et il était indispensablement nécessaire d'avoir acquis
+auparavant la certitude que la ville entière était ennemie. Le jeudi,
+après avoir évacué, c'eût été différent, et ma station à la barrière où
+j'avais pris position, où je voulais rester, était le commencement de
+cette opération; mais, comme mes troupes étaient extrêmement réduites
+par les pertes éprouvées et par l'abandon des régiments de ligne, il
+aurait fallu, pour pouvoir occuper Montmartre, que la cour évacuât
+Saint-Cloud et vînt s'établir à Saint-Denis. Alors l'artillerie étant
+arrivée, et elle nous rejoignit vers les quatre heures du soir, on eût
+pu prendre cette altitude menaçante. Mais, arrivé à la barrière, je
+reçus tout à la fois l'avis officiel que M. le dauphin avait le
+commandement général, et l'ordre de celui-ci de me rendre à Saint-Cloud
+avec les troupes. Il ne me restait plus qu'à obéir; et, si ce mouvement
+rétrograde peut être l'objet de la critique, elle ne doit pas tomber sur
+moi.
+
+Éviter de combattre dès le commencement, pour ensuite traîner la guerre
+en longueur, n'était pas faisable davantage. Certaines gens, dont le
+rêve était depuis longtemps la guerre civile, n'ont jamais voulu
+comprendre qu'ils n'en avaient pas les éléments. Je ne conçois la guerre
+civile, je ne la crois possible qu'avec des passions personnelles des
+deux côtés. Le soldat doit être dans la cause tout aussi bien que le
+chef suprême, et souvent plus que lui.
+
+Aussi les guerres civiles les plus habituelles ont-elles été causées par
+la religion. Des troupes recrutées dans la masse du peuple, d'après un
+système régulier, et dont les individus ont été désignés par le sort, ne
+peuvent avoir aucune propension à se battre contre la population même
+qui les a fournies. On peut obtenir par l'empire de la discipline, par
+l'esprit de corps, par les sentiments d'honneur, par de bons traitements
+et des récompenses, etc., on peut, dis-je, arriver, par tous ces moyens
+réunis, à pouvoir se servir des troupes contre les citoyens; mais cette
+action doit être de courte durée. La réflexion relâchera promptement les
+ressorts tendus avec peine, et en peu de jours il ne restera plus rien
+des sentiments qu'on avait cru établis d'une manière durable. Ainsi
+donc, quand les circonstances politiques exigent l'emploi de ces moyens,
+on doit différer le moins possible à en faire usage, et tout retard
+doit être funeste à celui qui les emploie. Une action semblable doit
+être de la plus courte durée. Si un choc immédiat ne couronne pas les
+efforts, il faut renoncer à en obtenir du temps; car, au milieu de ces
+crises, les sensations se multiplient dans le coeur humain. Je vais
+chercher à en dévoiler le mystère.
+
+Chaque homme a une dose déterminée de force morale, qu'il dépense plus
+ou moins vite, suivant la nature des événements. Quand des troupes, dans
+une guerre ordinaire, ont éprouvé de grandes pertes, de grandes
+fatigues, de grandes privations, elles se battent beaucoup moins bien
+que lorsqu'elles n'ont pas souffert. Cependant le devoir est toujours
+simple; il ne peut y avoir de discussions sur la conduite à tenir. Les
+gens braves se soutiennent, mais c'est toujours le petit nombre; les
+autres sont abattus, et ils conviennent tacitement par leur
+découragement de l'effet produit sur eux, quoiqu'il n'ait rien
+d'honorable. Mais, quand il s'agit d'une guerre de la nature de
+celle-ci, où aucune passion n'entraîne, quand c'est contre des Français,
+contre des compatriotes, des parents qu'on est appelé à combattre, c'est
+tout autre chose. La peur, la fatigue, agissent de même, mais leur effet
+est masqué par des sentiments honorables. Tel homme qui, la veille,
+n'avait pas hésité à répandre du sang français en a tout à coup l'esprit
+frappé et y répugne. Ces sentiments sont bons en eux-mêmes; je suis loin
+de vouloir les condamner; mais, très-probablement, il se passe au fond
+du coeur quelque chose de honteux. Quand les mots d'humanité, de
+concitoyens viennent à être prononcés dans ces circonstances, quelle
+puissance ils apportent avec eux! quelle éloquence les accompagne!
+
+Dans la guerre ordinaire, l'éloignement de ses devoirs dégrade et
+avilit; ici on se fait illusion sur le véritable motif qui nous dirige;
+on se trompe soi-même en s'abandonnant à une action réprouvée par un
+devoir positif, et dont cependant une espèce d'ovation est la
+récompense. Certes on rougirait si on se rendait bien compte de ses
+véritables impressions, et au contraire on prétend s'honorer.
+
+Je crois avoir démontré, 1º que, le 27, il n'y avait pas d'autre
+conduite à tenir que celle qui fut suivie, c'est-à-dire pacifier sans
+combattre, puisque la force n'a pas été nécessaire; 2º qu'on ne pouvait
+pas laisser, le 28, les troupes en présence de la révolte, sous peine de
+les voir se pervertir, et la révolte se constituer et s'organiser; 3º
+qu'on ne pouvait pas évacuer Paris, car c'était renoncer à tout, et
+qu'il fallait agir tout en reconnaissant l'empire des circonstances et
+les immenses difficultés à surmonter. On pouvait supposer, et c'était
+mon opinion, que vingt à trente mille mécontents prendraient les armes,
+se présenteraient aux troupes sur le boulevard et sur les places. Les
+troupes, marchant avec des moyens organisés, devaient, si l'on
+commettait contre elles des hostilités, tout renverser, tout pulvériser.
+C'était la foudre qui sillonnait dans les principales directions, et
+alors chacun rentrait chez lui pour y chercher un asile. Une crainte
+salutaire rétablissait la tranquillité et tout était fini; mais, du
+moment où les groupes se sont dispersés sans combattre et où les
+hostilités sont parties des maisons, du moment où il est devenu évident
+que la population entière prenait part à l'action, la question était
+résolue et les armes n'avaient plus rien à faire.
+
+Mais les troupes, une fois arrivées, ne pouvaient plus rétrograder avant
+la nuit et suspendre leur feu, qu'au moment où les Parisiens auraient
+cessé le leur. De là il est résulté un long combat.
+
+Les troupes étaient insuffisantes pour remplir la tâche immense qu'on
+leur avait préparée, et cependant elles ont pu exécuter tout ce que je
+leur avais prescrit. Malgré le changement survenu dans les
+circonstances, aucun danger ne les a arrêtées, et elles ont répondu à
+tout ce qu'on pouvait attendre de braves et valeureux soldats. Il
+fallait, pour rendre possible le succès de l'opération, n'avoir devant
+soi, comme je l'ai dit plus haut, qu'une partie de la population de
+Paris et non la population presque entière. On pouvait, et on devait le
+croire, je l'ai cru et en cela je me suis trompé, mais il en était
+encore bien autrement: c'était pour ainsi dire à toute la France qu'on
+avait affaire. Partout et simultanément dans toutes les villes, la
+révolte éclata. Versailles, Saint-Germain même, si près de Saint-Cloud,
+fermèrent leurs portes aussitôt après la sortie des troupes qui les
+occupaient et commirent des hostilités. L'insurrection, comme un
+incendie, gagna les campagnes autour de Paris, et en un moment les
+troupes ne possédaient plus que le terrain sur lequel elles étaient
+campées.
+
+Si l'on eût eu la certitude des dispositions hostiles de la population
+entière et de sa résolution de combattre dans ses maisons, il fallait
+sans doute ne pas attaquer et s'empresser de négocier; mais d'abord
+comment le reconnaître avant d'avoir eu un engagement sérieux, et
+ensuite, quand, après un combat aussi chaud, au moment où cette vérité
+était bien démontrée, je n'ai pas pu l'obtenir, aurais-je pu avoir cette
+autorisation avant le combat et quand on pouvait encore élever des
+doutes sur le nombre des combattants à soumettre? Je le répète, de deux
+choses l'une: ou l'on réussissait, et on ne pouvait pas espérer de
+mettre plus de chance en sa faveur, puisque c'était l'instant où les
+troupes étaient le plus ardentes et les moyens de leur résister le plus
+incomplets; ou l'on ne réussirait pas, et il fallait négocier sans
+perdre un moment, car on tombait nécessairement dans une défensive
+impossible à faire durer longtemps, plus difficile encore à convertir en
+siége, à cause de l'exiguïté et de la faiblesse extrême de nos moyens et
+des effets de l'opinion. Il fallait négocier franchement le mercredi
+soir, et tout était sauvé.
+
+D'après ce qui précède, ma règle de conduite pour le jeudi, 29, fut et
+devait être de prendre une bonne position concentrée, de ne point
+commettre d'hostilités inutiles, de conserver le Louvre, le château et
+les postes qui en sont les conséquences, et d'attendre les ordres du
+roi, si souvent demandés. Malgré les souffrances des troupes, malgré les
+pertes de la veille, j'aurais, j'en ai la certitude, gardé pendant
+vingt-quatre heures encore la position prise si les troupes de ligne
+fussent restées fidèles. Mes proclamations et les paroles de paix des
+magistrats et des officiers envoyés auprès du peuple commençaient à
+produire un effet utile. Enfin j'étais autorisé à avoir quelque sécurité
+pour le moment, quand les 5e et 53e régiments, stationnés sur la place
+Vendôme, nous abandonnèrent et fraternisèrent avec les Parisiens.
+
+La fatigue et la lassitude des troupes les avaient mal disposées, mais
+la voix de celui qui leur parla fit plus encore. M. Casimir Périer avait
+de l'autorité, de la puissance dans l'opinion. L'effet de ses paroles
+fut sans remède. Toutes les raisons militaires m'ordonnaient de quitter
+et d'évacuer; mais je ne pouvais pas supposer qu'un ordre de traiter
+n'arrivât pas enfin, tant était évident l'avantage de traiter encore en
+possession du château, et non hors de Paris. Aussi sacrifiai-je tout à
+cette pensée. L'événement a prouvé que le sacrifice devait être inutile
+dans tous les cas. Notre défense, se fût-elle prolongée, n'eût servi à
+rien, puisque je rencontrai à l'Étoile l'officier envoyé pour m'apporter
+l'ordre d'évacuer Paris et de venir prendre position à Saint-Cloud.
+Ainsi donc, si nous n'avions pas été forcés de quitter par les
+circonstances de la guerre, nous l'aurions fait une demi-heure plus
+tard, par suite des ordres de M. le Dauphin, et, sauf les inconvénients
+d'une retraite forcée, c'eut été la même chose pour les intérêts
+généraux. Ainsi, à Saint-Cloud, personne ne devait comprendre l'état de
+la question, et le seul remède possible alors à tous nos maux.
+
+Les souffrances des troupes avaient été extrêmes, et effectivement il
+est difficile de s'en faire une juste idée. Le jeudi, elles étaient
+depuis trente heures sous les armes, elles avaient eu à soutenir les
+combats les plus opiniâtres et les plus sanglants. Une chaleur
+épouvantable les avait exténuées. Le manque de subsistances avait
+complété leurs souffrances, et je ne sais ce qui leur serait arrivé sans
+quelques secours en vivres envoyés par l'hôtel des Invalides.
+
+Je vais expliquer la cause de cette disette, et l'on verra s'il avait
+été en mon pouvoir de l'empêcher.
+
+Avec de l'activité et des ressources dans l'esprit, on fait beaucoup en
+peu de temps; mais, comme le temps est un des éléments de tout, quand il
+manque absolument, on ne peut rien.
+
+On se le rappelle, c'est seulement le mardi, dans l'après-midi, que j'ai
+pris le commandement. Les troupes étaient à jour pour les vivres, et il
+n'y avait aucune réserve ni à l'École-Militaire ni à la manutention. Les
+circonstances du mercredi matin empêchèrent de distribuer les vivres
+fabriqués pendant la nuit. La manutention, quoique gardée, fut forcée
+pendant la journée, et, ne l'eut-elle pas été, on n'aurait pu aller y
+chercher des vivres sans livrer un combat. D'ailleurs, comment aurait-on
+pu les transporter? Nous étions sans aucun moyen de transport. L'on ne
+pouvait, dans une semblable circonstance et à une pareille distance,
+envoyer des hommes de corvée. Il en était de même pour la viande.
+
+Depuis plusieurs années, toutes nos institutions avaient perdu leur
+caractère militaire. Sous le prétexte d'économie de combustibles, on
+avait supprimé les marmites d'escouades portatives, pour les remplacer
+par des marmites de compagnie, maçonnées dans les casernes. Ainsi c'est
+dans les casernes seules que les troupes pouvaient manger la soupe. Dans
+la circonstance, les casernes étaient ou trop éloignées ou enlevées, et
+il fut impossible d'avoir recours aux ressources qu'elles présentaient.
+Enfin, pour le fourrage, on avait imaginé, je ne sais par quel caprice,
+d'établir le magasin de Bercy au-dessus de Paris, au lieu de le mettre
+au-dessous, du côté de Grenelle, lieu de la plus grande consommation et
+du rassemblement présumé des troupes. Il en résulta que les fourrages,
+devant traverser tout Paris ou faire un long détour, on manqua de
+nourriture pour les chevaux au moment même où, des divers points, la
+cavalerie de la garde se réunissait aux Champs-Elysées. D'un autre côté,
+les villages de la banlieue étaient insurgés et se refusaient à toute
+espèce de fournitures. La force seule aurait pu les y contraindre.
+Ainsi, dans ce moment si pressant, les troupes, hommes et chevaux,
+furent privées de toutes ressources en vivres. Pour compléter le
+tableau des difficultés sans nombre, accumulées dans ces misérables
+circonstances, je dirai un mot de l'espèce de désorganisation introduite
+comme à plaisir dans les troupes.
+
+On connaît l'influence qu'exerce sur de bons résultats dans l'action des
+troupes une organisation fixe et l'autorité des mêmes chefs. Eh bien!
+d'abord les quatre lieutenants généraux commandant les quatre divisions
+de la garde étaient absents à la fois. M. de Bourmont, en entrant au
+ministère, n'avait pas voulu renoncer à sa division. Il l'avait encore
+conservée quand il avait eu le commandement de l'armée d'Afrique, et
+cette division, alors de service, était sans chef.
+
+Le général Ricard, commandant la première division d'infanterie, était
+également absent. Dix jours avant il avait obtenu un congé pour aller
+aux eaux. Le lieutenant général Foissac-Latour, commandant la division
+de cavalerie légère, avait été envoyé en mission en Normandie à
+l'occasion des incendies, et avec deux régiments de la garde (4e
+d'infanterie et 1er de grenadiers à cheval), en outre du 5e régiment, en
+garnison à Rouen et dont il disposait. Enfin le général Bordesoulle,
+commandant la grosse cavalerie, faisait son service de menin auprès de
+M. le Dauphin.
+
+Les divisions de la garde étaient donc commandées par des maréchaux de
+camp, dont plusieurs, fort médiocres, avaient peu d'autorité sur
+l'esprit des troupes. Le lieutenant général Coutard, commandant depuis
+dix ans la garnison de Paris, était aux eaux. Pendant son absence, son
+autorité avait été confiée à un vieil émigré, très-brave homme, mais
+assez peu capable. Pour mettre le comble à tant d'ineptie, tous les
+officiers de la garde qui étaient électeurs, et ils étaient en grand
+nombre, avaient reçu des congés pour se rendre aux élections; et, mieux
+que cela encore, ils avaient l'autorisation, pour éviter les frais de
+voyage, d'attendre chez eux les congés de semestre. Ainsi plus de la
+moitié des officiers supérieurs étaient absents. Dans beaucoup de
+compagnies, il n'y avait qu'un seul officier. Malgré cela, la garde a
+fait son devoir; mais on comprend que les moyens d'action, si
+nécessaires dans des circonstances aussi difficiles pour lui conserver
+son esprit, étaient bien diminues. C'est avec de tels instruments et
+cette imprévoyance que M. de Polignac a osé tenter le coup le plus
+hardi, le plus audacieux, un coup d'État dont le succès aurait été même
+douteux après de puissants préparatifs.
+
+Tel est le récit fidèle des événements pendant les trois jours de
+Juillet. Tel est le tableau des souffrances inouïes auxquelles les
+troupes ont été en proie. La garde s'est montrée digne de sa réputation
+par son courage. Elle eût tout comprimé si elle n'eût eu affairé qu'à
+une révolte partielle; mais elle avait l'universalité des citoyens à
+combattre, et l'opinion l'a vaincue, beaucoup plus encore que le courage
+de ses ennemis.
+
+Une transaction, quand le véritable état des choses, à défaut des moyens
+qu'on n'avait pas songé à préparer pour soutenir une pareille lutte, a
+été connu, pouvait seule sauver la dynastie. Elle n'a été ni acceptée ni
+proposée à temps, et tout a été perdu.
+
+Je ne sais si je m'abuse; mais je crois n'avoir rien négligé pour
+présenter la critique des opérations avec toute la force dont elle est
+susceptible, et je crois y avoir répondu d'une manière victorieuse. Il
+m'est donc permis de conclure que j'ai fait tout ce que le dévouement et
+les calculs de la raison commandaient, au moment même où il le fallait,
+et de manière à mettre quelques chances en notre faveur; et, s'il
+demeure constaté que le seul remède à tant de maux n'était pas en ma
+puissance, les résultats malheureux ne peuvent pas m'être attribués; il
+faut d'abord s'en prendre à d'autres, et ensuite à la fatalité.
+
+Après l'arrivée des troupes à Saint-Cloud, M. le Dauphin les répartit
+depuis Sèvres jusqu'à Puteaux. Il ne fit pas occuper Neuilly ni couper
+le pont que les habitants avaient barricadé.
+
+Je fus voir les troupes de la garde le lendemain pour leur donner de la
+confiance. Leur attitude n'était pas trop mauvaise pour la circonstance.
+Je pourvus, autant que possible, à leurs besoins en vivres; mais une
+chose me contraria beaucoup. Déjà la solde se trouvait en arrière, et
+une gratification, ordonnée par le roi, n'avait été payée qu'en partie.
+
+Dans la journée, quelques désertions eurent lieu. Vingt grenadiers du
+1er régiment sur quarante, d'un poste en avant du pont de Boulogne,
+laissèrent leurs armes aux faisceaux, et partirent pour Paris.
+
+Ce commencement était de nature à inquiéter. Le bruit courait que
+presque tous les soldats du 3e régiment en feraient autant pendant la
+nuit suivante. Je m'occupai particulièrement de ce régiment, et je
+rentrai à Saint-Cloud, assez content de l'effet que je croyais avoir
+produit.
+
+J'eus en ce moment une conversation avec M. le Dauphin. Il blâma le roi
+d'avoir promis de retirer les ordonnances et de faire un nouveau
+ministère.
+
+«Mais quels sont vos moyens dans cette hypothèse? dis-je à M. le
+Dauphin.
+
+--N'importe, me répondit-il, il vaut mieux périr que de reculer!
+
+--Mais périr, c'est la fin de tout; c'est quand on ne peut pas faire
+autre chose, et il y a des ressources, si on veut en faire usage.
+
+--Les électeurs ont fait une impertinence au roi, en renvoyant les
+députés qui avaient voté l'adresse.
+
+--Peut-être n'est-ce ni poli ni aimable pour le roi; mais, quand on est
+occupé de la défense de ses droits, on n'en est pas aux politesses, et
+le pays s'est défendu dans cette circonstance avec les armes que la
+Charte lui a données.
+
+--Enfin le roi est le maître, dit-il; mais je suis loin d'approuver ce
+qu'il a fait.»--Et là-dessus il me congédia.
+
+Ce court exposé ne justifie-t-il pas la réputation de sa faible
+intelligence? On connaîtra bientôt sa justice et sa bonté.
+
+Le reste du jour fut employé à des soins d'administration. Vers le soir,
+je vis le roi. Je l'engageai à partir sans retard, avec tout ce qu'il y
+avait de troupes réunies, pour s'éloigner de Paris, dont l'atmosphère
+lui serait funeste, et à se rendre, sans s'arrêter, sur la Loire, à
+Blois, par exemple. Il me parla de Tours, que je trouvai également
+favorable; mais il me dit: «Il faut attendre les effets du voyage de
+Mortemart.»
+
+Je lui répondis que son silence depuis le matin devait faire concevoir
+peu d'espoir de sa démarche. En s'éloignant promptement, on conserverait
+les troupes. En rapportant officiellement les ordonnances, et convoquant
+les Chambres sans retard dans un lieu quelconque, en appelant le corps
+diplomatique près de lui, son gouvernement prendrait de l'aplomb, de la
+dignité, et frapperait d'illégalité tout ce qui se ferait à Paris. Notre
+conversation en resta là.--Je me retirai.
+
+Il était six heures lorsque, entouré de plusieurs personnes du service
+du roi, MM. le duc de Maillé, comte de Pradel, etc., etc., on
+introduisit près de moi le général Tromelin, arrivant à pied de Paris,
+et me prévenant qu'une attaque sur Saint-Cloud se préparait au moment de
+son départ, et que, sur la route, il s'était croisé avec un certain
+nombre de soldats de la garde rentrant à Paris sans armes.
+
+Ces bruits, et surtout la désertion, étant de nature à causer les plus
+grandes inquiétudes pour la sûreté du roi, je me décidai, pour remédier
+au silence que M. le Dauphin avait gardé, à mon grand regret, vis-à-vis
+de la troupe, à adresser un ordre du jour à la garde, sur laquelle se
+bornait alors mon commandement. J'y faisais sentir aux troupes
+qu'approchant du terme de leurs souffrances ce n'était pas le moment de
+renoncer, en quittant leurs drapeaux, aux récompenses méritées. J'y
+annonçais enfin que le duc de Mortemart, nommé premier ministre, s'était
+rendu à Paris pour tout finir. Cet ordre du jour ne renfermait pas autre
+chose.
+
+J'avais d'abord eu la pensée d'aller le soumettre à M. le Dauphin; mais,
+pour ne pas perdre une minute et afin que cet ordre fût lu dans les
+bivacs avant l'appel du soir, je descendis à l'état-major et je le
+dictai aux officiers présents, les capitaines Puibusque et de
+Berteux[10].
+
+ [Note 10: ORDRE DU JOUR.
+
+ «Soldats! vous venez, dans ces jours de combats, de donner
+ des preuves de courage et de dévouement. Le roi est content
+ de vous. Des récompenses vont être accordées.--Les
+ ordonnances sont rapportées.--M. le duc de Mortemart, nommé
+ premier ministre, va assurer la pacification.--C'est le
+ moment de serrer vos rangs autour du trône que vous avez si
+ vaillamment défendu, et de rester près de vos drapeaux.
+
+ «Le maréchal major général de la garde,
+
+ «DUC DE RAGUSE.
+
+ «Saint-Cloud, 29 juillet 1830.»]
+
+Si l'on se rappelle le récit des événements passés depuis trois jours,
+et si on lit attentivement ce qui suit, on verra s'il n'a pas été dans
+ma destinée de connaître l'excès des misères humaines. M'étant rendu
+chez le roi, vers neuf heures, pour prendre ses ordres pour le
+lendemain, je lui rendis compte de ce que je venais de faire. Il me dit:
+«Vous avez tort; il ne faut jamais parler politique aux troupes.
+
+--Cela est vrai, répondis-je, quand tout est en ordre; mais, quand tout
+se découd, il faut bien chercher à maintenir. La politique est forcément
+dans l'esprit des soldats. Ce ne sont pas des automates; il faut parler
+à leur intelligence, à leur honneur, à leurs intérêts.
+
+--L'avez-vous dit à mon fils?
+
+--Non, Sire; le temps pressait; je ne me suis adressé qu'à la garde, et
+je me réservais d'en donner connaissance à monseigneur en venant à
+l'ordre chez Votre Majesté.
+
+Vous avez eu tort! Courez chez lui pour le lui apprendre.»
+
+Je quittai le roi, et je fus chez M. le Dauphin.
+
+M. le Dauphin était entré chez le roi au moment où j'en sortais, mais
+par une autre porte. Je ne le rencontrai donc pas, mais je ne l'attendis
+pas long-temps. Deux minutes à peine étaient écoulées, et il arriva avec
+un air égaré. En passant devant moi, il me dit avec un air furieux:
+«Entrez!»
+
+À peine dans son salon, il me prend à la gorge en s'écriant:
+
+«Traître! misérable traître! vous vous avisez de faire un ordre du jour
+sans ma permission!»
+
+À cette attaque subite, je le saisis par les épaules et le repousse loin
+de moi; lui, redoublant ses cris et recommençant ses insultes:
+
+«Rendez-moi votre épée!
+
+--On peut me l'arracher, mais je ne la rendrai jamais!»
+
+Il se jette sur moi, la tire; il semble vouloir m'en frapper, et
+s'écrie:
+
+«Gardes du corps, à moi! Saisissez ce traître; emmenez-le!»
+
+Dire la sensation que j'éprouvai dans cet horrible moment est chose
+impossible. Un sentiment d'horreur, d'indignation, de mépris, me domina....
+Mais je m'arrête; car j'aurai cessé d'exister quand ces _Mémoires_
+paraîtront. Le récit des faits sera, pour la postérité, ma seule
+vengeance.
+
+Je fus enveloppé par six gardes du corps et conduit ainsi dans mon
+logement. Les six gardes du corps restèrent dans ma chambre, où je fus
+retenu prisonnier.
+
+Je cherchais la cause d'une semblable folie. Une susceptibilité
+exagérée, surexcitée par les malheurs du moment, et la faiblesse
+naturelle de ses organes, sont les motifs auxquels il faut s'arrêter
+pour chasser le soupçon d'un calcul odieux par lequel il m'eût signalé à
+l'opinion publique comme la cause véritable de la catastrophe. Cette
+idée me vint cependant à l'esprit, et je crus fermement à ma fin
+prochaine; mais, je puis le dire avec orgueil, je n'en fus pas agité,
+tant les autres sentiments dont j'étais animé avaient envahi toutes mes
+facultés.
+
+Une demi-heure s'écoula dans cet état de choses. M. de Luxembourg,
+capitaine des gardes de service, arriva, accompagné de tous les
+officiers supérieurs des gardes du corps, me rapportant mon épée et
+m'annonçant que le roi me demandait. Je me rendis chez lui sur-le-champ.
+
+Le roi me dit: «Vous avez mal fait de publier un ordre du jour sans le
+soumettre à mon fils; mais je conviens qu'il a été trop vif. Allez chez
+lui. Convenez de votre tort; il reconnaîtra le sien.
+
+--Trop vif, Sire! Est-ce ainsi que l'on traite un homme d'honneur? Voir
+M. le Dauphin? Jamais! Un mur d'airain est désormais entre lui et moi.
+Voilà donc le prix de tant de sacrifices, la récompense de tant de
+dévouement! Sire, mes sentiments pour vous ne sont pas équivoques; mais
+votre fils me fait horreur!
+
+--Allons, mon cher maréchal, calmez-vous; n'ajoutez pas à tous nos
+malheurs celui de vous séparer de nous,» me dit le roi avec une douceur
+admirable, moi lui répondant avec l'indignation du dévouement outragé et
+du désespoir. Alors, m'attirant par les deux mains, m'entourant de ses
+bras, il me conduisit jusqu'au seuil de son cabinet, dont la porte avait
+été laissée ouverte, sans doute avec intention, pour que tous les
+officiers de service chez le roi fussent témoins de la réparation. Il
+chargea le duc de Guiche de me conduire près du Dauphin.
+
+Une fois seul avec le duc de Guiche, ma fureur me reprit, et j'ajoutai
+avec une énergie dont je ne pourrais jamais donner la mesure: «Fasse le
+ciel que la France ne tombe jamais dans les mains d'un pareil homme!»
+Après un quart d'heure de débats et dans la triste circonstance où nous
+étions, je vis bien la nécessité de me résoudre à obéir. J'allai chez M.
+le Dauphin. Je lui dis avec hauteur et de la manière la plus solennelle:
+«Monseigneur, c'est par l'ordre exprès au roi que je viens près de vous
+et que je reconnais avoir eu tort en publiant un ordre du jour sans
+votre assentiment.»
+
+Il attendit un moment, et me répondit: «Puisque vous reconnaissez votre
+tort, je conviens que j'ai été un peu vif.» Je ne répondis rien, et il
+ajouta: «Au surplus, j'en ai été puni, car je me suis blessé avec votre
+épée.» Et il me montra la coupure qu'il s'était faite à la main. Je lui
+repartis vivement: «Elle n'avait pas été destinée à faire couler votre
+sang, mais à le défendre.
+
+--Allons, me dit-il, n'y pensons plus et embrassons-nous.» Il m'embrassa
+avec difficulté, car assurément je ne pliai pas les reins pour me
+rapprocher de sa taille. Il me prit la main, que je ne serrai pas. Je
+fis une profonde révérence sans le regarder, et je m'en fus chez moi.
+
+Tous les habitants du château vinrent dans mon appartement pour
+m'exprimer la part que chacun prenait à cet événement et l'indignation
+éprouvée par tout le monde. M. le baron de Damas, homme droit et loyal,
+me toucha vivement par ses expressions. On vint me demander mes ordres;
+je déclarai ne plus commander, ne voulant avoir aucun rapport quelconque
+avec M. le Dauphin, mais ajoutant que je n'abandonnerais pas le roi,
+tant que durerait cette crise. Cet horrible événement a eu peut-être sur
+la destinée du roi et de sa famille une grande influence. Il m'a rendu
+étranger à tout ce qui se passa le lendemain, et dont les effets ne
+sauraient être calculés.
+
+Le roi se décidant à partir à trois heures du matin pour Trianon, il
+exigea que je prisse le commandement des quatre compagnies des gardes du
+corps. M. le Dauphin resta avec les troupes; mais, au lieu de suivre le
+roi à une heure d'intervalle, il eut la fantaisie de prolonger son
+séjour jusqu'à onze heures. C'était une mesure impolitique et peu
+militaire. Provoquer une espèce d'action au moment où il fallait éviter
+jusqu'à la plus légère apparence d'un combat, c'était donner un prétexte
+à la désorganisation, au désordre, et en quelque sorte vouloir les
+faire naître.
+
+J'ai déjà parlé de l'opinion dans les troupes au milieu des crises de la
+guerre, il serait superflu d'y revenir. Seulement je dirai que les
+trente-six heures écoulées depuis l'évacuation de Paris avaient donné le
+temps aux esprits de fermenter, aux influences d'agir, aux exemples de
+séduire. Aussi fallait-il, à tout pris, éviter l'apparence d'un combat
+qui pouvait tout compromettre et tout détruire. Il fallait se retirer à
+petites journées en pourvoyant à tous les besoins des troupes, et, une
+fois arrivé assez loin pour être hors de l'influence de Paris, s'occuper
+à changer leur esprit et à retremper leur moral; mais la pensée de cette
+nécessité ne vint pas à M. le Dauphin. Si je fusse resté près de lui,
+peut-être la lui aurais-je fait sentir, et, alors à quatre heures du
+matin, nous aurions commencé notre mouvement. Au lieu de cela il voulut
+se retirer en se battant, ce qui est toujours, même à la guerre, un pis
+aller, et il eut le triste sort de se faire battre par les seuls
+habitants de Sèvres.
+
+Effectivement, quelques hommes armés de ce village, de Meudon et de
+Boulogne, se présentèrent et tirèrent quelques coups de fusil. Un
+bataillon du 3e régiment de la garde fut envoyé contre eux et refusa de
+faire feu. Six compagnies du Ier régiment suisse, ayant reçu le même
+ordre, mirent bas les armes. Deux pièces de canon, chargées de tirer sur
+eux, passèrent le pont et se dirigèrent sur Paris.
+
+Tel fut le résultat de ce séjour intempestif à Saint-Cloud, M. le
+Dauphin mit en mouvement ses troupes et se dirigea sur Versailles. Dans
+cette échauffourée, le duc d'Esclignac, excellent officier, reçut une
+blessure qui entraîna la perte d'une jambe. Versailles, dont la basse
+population a toujours eu de mauvais sentiments pour la famille royale,
+était occupée par le général Bordesoulle, avec trois régiments de sa
+division, savoir, les deux régiments de cuirassiers et le 2e de
+grenadiers à cheval, le 1er étant en route pour revenir de la
+Basse-Normandie. Les troupes avaient été travaillées par la population
+d'une manière fâcheuse, et, au lieu de les enlever le plus promptement
+possible à cette funeste influence, on les y avait soumises en y
+prolongeant leur séjour.
+
+Le roi quitta cette ville, et, sans s'arrêter, gagna Rambouillet. Il y
+arriva après minuit avec ses gardes du corps. M. le Dauphin resta à
+Trappes, où les troupes n'eurent ni vivres ni secours. Le lendemain,
+dimanche, il amena l'infanterie et la cavalerie légère près de
+Rambouillet. Il les plaça au hasard dans cet entonnoir, qui n'offre
+absolument rien de défensif. Il laissa le 2e régiment suisse, arrivant
+d'Orléans au village du Perey, et la division de grosse cavalerie à
+Cognières. Cette division, dont le moral avait si fort souffert pendant
+son séjour à Versailles, continuant à rester en communication avec cette
+ville, fut bientôt entièrement séduite, et, chose remarquable, mais
+déplorable, les colonels de ces trois régiments partirent à la tête de
+leurs corps pour Paris, le lundi au matin, étendards déployés. Le
+général Bordesoulle se rendit de sa personne à Rambouillet, en passant
+au Perey. Il donna l'ordre au 2e régiment suisse, placé dans ce village,
+de le suivre. Par cette disposition, Rambouillet se trouvait tout à fait
+à découvert, à la merci de la première alerte et de la première terreur
+panique qui pourrait s'emparer des esprits.
+
+La défection si prompte et si criminelle des trois régiments de grosse
+cavalerie de la garde s'explique par un fait qui est aujourd'hui
+démontré, mais qui est venu seulement longtemps après à ma connaissance.
+Le général Bordesoulle avait fait, dès le vendredi au matin, et quand le
+roi était encore à Saint-Cloud, à la municipalité de Versailles, sa
+déclaration de soumission au gouvernement établi à Paris.
+
+Enfin, pour compléter le tableau de cette déplorable époque et faire
+connaître l'esprit des troupes, je dois raconter ce qui se passa à
+Trappes dès le dimanche au matin.
+
+Ce jour-là donc les colonels des divers corps de la garde qui se
+trouvaient à Trappes, et entre autres celui du 2e, Chérésies; celui du
+4e, Farincourt; celui du 6e, Rével; Salis, colonel du 7e suisse;
+Besenval, du 8e suisse; Fontenille, du 1er grenadier à cheval; Dandrié,
+de la gendarmerie d'élite, et plusieurs autres se réunirent en conseil.
+Rével, colonel du 6e exposa l'état de désorganisation des régiments, la
+désertion allant toujours croissant, et le danger prochain où se
+trouvaient les chefs en restant avec quelques officiers et les drapeaux
+exposés aux insultes et aux attaques des paysans. Il proposa d'envoyer à
+Paris pour conclure, avec le gouvernement provisoire, une convention par
+suite de laquelle les régiments se rallieraient et retourneraient dans
+leurs garnisons. Un autre, le colonel Farincourt, dit qu'aux motifs
+exposés on devait ajouter la position particulière aux régiments
+suisses. Lorsque les régiments français se seraient débandés, ces corps
+se trouveraient seuls en butte à la haine populaire. Il s'offrit pour
+être le négociateur et fut accepté. Deux ou trois colonels prirent peu
+de part à la délibération, et, sans exprimer une opposition formelle,
+eurent l'air de ne pas l'approuver. M. de Farincourt se mit en route
+immédiatement pour les avant-postes. Cependant les observations du
+général Bordesoulle, qu'il rencontra, et une sorte de pudeur,
+l'empêchèrent de donner suite à ce projet pour le moment; mais les
+colonels suisses s'y déterminèrent pour leur compte, ainsi qu'on le
+verra plus tard. Cependant le désordre allait toujours croissant. Les
+soldats désertaient par bandes. Les chefs, découragés, n'y mettaient
+plus aucun obstacle.
+
+Je restai tout à fait étranger à ce qui se faisait. Simple spectateur du
+plus triste tableau, j'attendais avec anxiété la fin de cet horrible
+drame. Une femme de mes amies m'écrivit de Paris pour me prévenir de
+l'exaspération existante contre moi, et m'engagea à m'éloigner de ma
+personne. Elle m'envoyait un homme sûr pour me conduire; elle m'offrait
+de l'argent, tous les secours et toutes les garanties de sûreté
+personnelle dont je pouvais avoir besoin. Je refusai ses offres, tout en
+appréciant les sentiments qui les avaient dictées. L'honneur me
+prescrivait de rester, quelles qu'en pussent être les conséquences.
+
+Le duc de Mortemart n'avait pas pu donner de ses nouvelles. La
+combinaison qui se rattachait à sa personne était évidemment manquée: il
+ne fallait plus y penser. Girardin, revenu de Paris, avait annoncé que
+M. le duc d'Orléans, auquel on offrait la couronne, déclarait n'en pas
+vouloir; il avait dit et répété qu'il ne serait jamais un usurpateur.
+Il fallait appeler au trône M. le duc de Bordeaux. Il est vrai,
+ajoutait-il, qu'il ne voyait pas comment on pourrait obtenir
+l'abdication de M. le Dauphin.
+
+On était, le lundi matin, dans des angoisses, agité tout à la fois par
+les nouvelles de Paris, par la vue de la défection des troupes et de
+tout le désordre résultant d'une complète anarchie; car le commandement
+nominal de M. le Dauphin n'avait eu rien d'effectif.
+
+S'il y avait une planche de salut pour la dynastie, elle était
+uniquement dans l'abdication en faveur de M. le duc de Bordeaux. Je
+parlai avec chaleur à ce sujet dans le salon de Rambouillet. Le roi en
+fut informé; il me fit appeler, et j'entrai dans son cabinet. J'abordai
+la question sans mystère et sans détour; je lui dis que, pour essayer de
+conserver la couronne dans sa maison, une abdication prompte en faveur
+de son petit-fils me paraissait indispensable. «Avec le mouvement
+imprimé, avec ce qui se passe, Sire, vous dire que vous pouvez encore
+régner serait vous tromper. Chaque jour votre situation deviendra plus
+fâcheuse, et j'ose dire plus misérable. Il y a encore de la grandeur à
+s'élever volontairement et de soi-même au-dessus d'une grande infortune.
+Que Votre Majesté ne se laisse pas arracher sa couronne qui tombe;
+qu'elle sache s'en dépouiller elle-même, la prendre et la mettre sur la
+tête de son petit-fils. Cette action peut rallier beaucoup de monde pour
+lui; elle consacre le principe de la légitimité et ôte le droit à
+l'Europe de se mêler de nos tristes affaires; elle conserve nos
+institutions, seuls éléments de gouvernement et d'opinion qui nous
+restent et peuvent nous préserver de l'anarchie. Cette résolution est un
+grand acte de patriotisme, puisqu'elle peut sauver la France; elle est
+un grand acte de prudence, puisqu'elle coupe court à d'immenses
+difficultés, dont les conséquences sont au-dessus des prévisions
+humaines.»
+
+Le roi m'écouta avec calme et sang-froid. Il me remercia de la franchise
+avec laquelle je venais de lui parler, et il entra en matière.
+
+«J'ai déjà pensé à ce parti, me dit-il; mais il y a bien des
+inconvénients: il faut d'abord que mon fils y consente, car ses droits
+sont les mêmes que les miens; ensuite, ce pauvre enfant, il faudra le
+confier aux soins de M. le duc d'Orléans.
+
+--Sur la première question, répliquai-je, je ne puis supposer que M. le
+Dauphin se sépare du roi dans une résolution jugée nécessaire au salut
+de ses peuples. Quant à la seconde, c'est une mesure d'exécution; et,
+certes, il n'y aura rien à négliger pour assurer sa vie et sa
+conservation.»
+
+Après avoir retourné cette question sous toutes les faces, donné de
+nouveaux développements à cette idée, le roi me congédia en me
+remerciant encore et me disant que peut-être il prendrait ce parti.
+
+Une demi-heure après, sa résolution était arrêtée. Le général
+Latour-Foissac nous avait rejoints la veille au matin, arrivant de
+Normandie. Homme aussi bon dans le conseil qu'à la guerre et excellent
+dans les rapports de l'amitié, il fut chargé de porter l'abdication du
+roi et de M. le Dauphin à Paris. Le roi lui remit ses instructions à cet
+effet, et M. le Dauphin lui donna les siennes pour défendre les intérêts
+des troupes qui n'avaient point abandonné la famille royale. À trois
+heures il était en route. Une fois cette grande résolution prise, le roi
+me fit appeler pour m'en informer. Il me demanda de reprendre le
+commandement. Il m'en coûtait beaucoup, mais, en ce moment, je n'avais
+rien à lui refuser.
+
+Étant descendu dans la cour du château pour y donner des ordres,
+j'aperçus M. le Dauphin à l'une des fenêtres, regardant les préparatifs
+de départ. Il me fit signe de monter près de lui. En l'abordant, il me
+dit:
+
+«Monsieur le maréchal, vous savez les résolutions prises par le roi, et
+auxquelles je me suis associé; je suis donc destiné à ne jouer désormais
+aucun rôle politique dans ce pays. Je vous demande maintenant, comme
+chrétien et comme homme, d'oublier ce qui s'est passé entre nous.»
+
+Le Dauphin me tendit alors la main; et, touché d'une aussi grande
+infortune, je la serrai avec une émotion douloureuse.
+
+M. le Dauphin eut le caprice de ne me remettre le commandement qu'à six
+heures du soir. Ainsi je ne pus employer le reste de la journée à voir
+les troupes et à les échauffer dans le sens de leur devoir. Cependant je
+m'occupai tout de suite de pourvoir à leurs besoins, car elles
+manquaient de tout. À six heures, l'acte d'abdication du roi étant
+imprimé, je me rendis auprès de chaque régiment. J'en fis faire la
+lecture. Je parlai aux officiers, sous-officiers et soldats réunis en
+masse autour de moi. Je leur fis sentir quelle importance il y avait
+pour la sûreté du roi, comme pour sa dignité, qu'il restât entouré du
+plus grand nombre d'individus possible. C'était une tâche d'honneur et
+de conscience pour chacun de nous. La résolution du roi était magnanime,
+et il fallait lui en faire trouver le prix dans un redoublement de soins
+et de respect de notre part. Je dis enfin tout ce qui me vint à l'esprit
+et me semblait réclamé par la circonstance. Je recommençai mes discours
+cinq ou six fois en faisant partout reconnaître Henri V.
+
+À l'instant où je me trouvais sur la grande route, je vis arriver le 2e
+régiment suisse, venant du Perey, d'après l'ordre du général
+Bordesoulle, pour s'établir comme le reste des troupes à Rambouillet.
+Cette disposition nous enlevait notre avant-garde, et les mécontents
+pouvaient venir à cinq cents pas de Rambouillet tirer des coups de fusil
+et y jeter l'alarme. Pareille chose eût fait naître un grand désordre
+parmi des troupes campées d'une manière aussi confuse, avec l'immensité
+de bagages et de voitures de toute espèce qui se trouvent toujours à une
+cour comme celle de France. Je donnai l'ordre au colonel Besenval de
+retourner sur ses pas avec son régiment, d'aller prendre position à
+trois quarts de lieue dans un emplacement reconnu au sommet de la côte,
+à la tête du parc, au lieu où le mur coupe à angle droite la grande
+route; la droite était couverte par un étang. La position était bonne
+pour le but qu'il fallait atteindre et pour la force du corps employé à
+l'occuper. Jamais on ne vit un homme plus déconcerté et plus mécontent.
+Il me donna diverses raisons pour ne pas exécuter mon ordre toutes plus
+mauvaises les unes que les autres. C'était un homme terrifié, et
+cependant ce régiment, arrivant d'Orléans et n'ayant pas combattu,
+aurait dû être dans la fraîcheur de son zèle.
+
+Il se trouvait qu'immédiatement après l'évacuation du Perey, le nommé
+Poques (se disant aide de camp de M. de la Fayette, ancien garde du
+corps de la compagnie de Raguse, dont il avait été renvoyé pour un acte
+d'insubordination) était entré dans ce village avec cent à cent
+cinquante paysans pris dans les campagnes voisines. Cette force
+redoutable avait inspiré à M. de Besenval la terreur dont son esprit
+était rempli. Je lui fis des raisonnements calmes d'abord. Enfin, ne
+pouvant pas lui faire comprendre l'extravagance de sa conduite,
+j'ordonnai impérativement et je le traitai avec plus de dureté qu'il
+n'est dans mes habitudes d'en mettre avec un officier; mais, dans la
+circonstance, il ne méritait aucun ménagement. J'établis le régiment
+moi-même et je chargeai le général Vincent, homme de coeur, auquel
+j'avais donné le commandement de toute l'infanterie réunie à
+Rambouillet, des détails de la position.
+
+Ce malheureux M. de Besenval se croyait perdu. Il dit au général Vincent
+que, si trois coups de fusil étaient tirés, son régiment entier
+partirait. Il se trompait, j'en suis sur; ce régiment était calomnié;
+mais, avec un pareil chef dans des dispositions semblables, il ne
+donnait pas une grande sécurité. Aussi envoyai-je chercher cent gardes
+du corps pour les établir en avant du régiment, quoique assurément, au
+milieu des bois, ce ne fut pas un poste de cavalerie; mais au moins
+j'étais sûr qu'avec ces braves gens on attendrait l'attaque avant de
+s'en aller, et qu'on ne se retirerait que si l'ennemi se présentait
+réellement, et non sur le simple rêve d'une imagination malade.
+
+Je venais de rentrer. J'avais rendu compte au roi de la tournée faite
+dans les camps, quand arrivèrent à Rambouillet cinq commissaires envoyés
+par le lieutenant général du royaume auprès de Charles X. C'étaient le
+maréchal Maison, le duc de Coigny, MM. de Schonen, Odilon Barrot et le
+colonel Jacqueminot. Le duc de Coigny vit le roi. L'objet de leur
+mission était de veiller à sa sûreté. On avait annoncé à M. le duc
+d'Orléans que tout le monde l'avait abandonné; et ils accouraient,
+disaient-ils, pour suppléer par leur présence aux troupes qui lui
+manquaient. Le roi répondit qu'il n'avait pas besoin d'eux, et ne
+voulait pas les voir. Ces messieurs furent assez piqués de cette réponse
+et demandèrent au duc de Coigny à me parler.
+
+Celui-ci vint chez moi en exprimant leur désir, et je me rendis à leur
+auberge pour éviter leur entrée dans le château. Ces messieurs me firent
+part de l'objet de leur mission, je leur répondis que le roi n'était
+point abandonné. Si quelques individus l'avaient quitté, il lui restait
+plus de monde qu'il ne lui eu fallait pour sa sûreté. Il avait envoyé
+dans la journée l'acte de son abdication. Infailliblement cette grande
+résolution allait terminer tous nos embarras, et il fallait en attendre
+les effets.
+
+M. Odilon Barrot prit la parole et me dit que je me trompais et ne
+connaissais pas l'état de l'opinion. Cette démarche ne produirait rien.
+Les esprits étaient tellement prévenus contre te retour de la maison de
+Bourbon, qu'on éprouvait la crainte, en déférant la couronne à M. le duc
+d'Orléans, de le voir ta considérer comme un dépôt entre ses mains, pour
+la rendre un jour au duc de Bordeaux, et qu'avant de la lui remettre on
+exigerait de lui des assurances, des déclarations explicites et
+formelles, pour être à l'abri de ce danger.
+
+Là-dessus une discussion s'établit sur les intérêts de la France, par
+rapport aux étrangers, de ne pas sortir de l'ordre naturel et légitime.
+M. de Schonen prit part à la discussion, et pendant plus d'une heure je
+soutins mon opinion contre tous mes interlocuteurs. En résumé, je leur
+déclarai que le roi, n'ayant pas besoin d'eux, les remerciait et
+remerciait M. le duc d'Orléans de sa sollicitude; qu'ils pouvaient à
+leur choix rester ou se retirer.
+
+Ils se décidèrent à partir en motivant leur départ sur une sorte de
+délicatesse, ne voulant pas être accusés, dirent-ils, d'employer leur
+influence à accélérer la dispersion des troupes. Le fait est et la
+chose est devenue évidente pour moi, que la présence de Charles X à
+Rambouillet gênait à Paris. On ne croyait pas qu'il eût autant de monde
+avec lui, et on supposait que le témoignage d'intérêt qui lui était
+donné hâterait son départ.--Les commissaires, se voyant trompés dans
+leurs calculs, crurent de leur devoir de rentrer à Paris pour informer
+le pouvoir et aviser à d'autres moyens.
+
+À une heure du matin, les commissaires reprirent la route de Paris.
+
+La désertion continua pendant la nuit, mais elle fut faible. Je parvins
+par de grands efforts, à faire délivrer des vivres aux troupes pendant
+la journée du 3, et, comme on manquait d'argent, je fis engager
+l'argenterie du roi et abattre les bestiaux de la ferme royale de
+Rambouillet.
+
+On attendait avec impatience des nouvelles de l'effet produit par
+l'abdication. Les nouvelles arrivèrent, mais ne répondirent pas aux
+espérances. L'abdication était venue trop tard: deux jours plus tôt,
+elle aurait été accueillie avec empressement. Alors elle ne fut qu'un
+embarras de plus. Cependant la Chambre des pairs était au moment de
+s'assembler, et cet acte allait y être mis en discussion. Il fallait
+attendre.
+
+La vue de ce château, où tant de grandeur se montrait encore dans tout
+son éclat, il y avait à peine huit jours, cette tristesse profonde, cet
+avenir incertain, cette perspective de dangers pire que la mort, ce
+chaos succédant si promptement à l'ordre, tout cela fit sur moi une
+impression profonde qui jamais ne s'effacera de mon esprit. Au milieu de
+ces circonstances, l'attitude de Charles X était digne; elle avait
+quelque chose de touchant. Sa résignation pieuse et calme, sa figure
+noble, triste et bienveillante, complétaient un tableau qu'aucun peintre
+ne saurait représenter. M. le Dauphin, par sa gaieté et une insouciance
+qui tenait de la stupidité, présentait une disparate révoltante.
+N'imagina-t-il pas de dire à Girardin: «Qu'est-ce que je ferai de mes
+chiens?
+
+--Monseigneur, vous avez d'autres intérêts qui passent avant ceux-là.
+
+--Eh bien! je ne veux m'occuper que de mes chiens.
+
+--Libre à vous, monseigneur; mais moi, je ne veux pas parler de chiens.»
+
+Au surplus, M, le Dauphin est un homme indéfinissable, tranchant,
+despote, susceptible et rempli d'amour-propre quand il avait du pouvoir.
+Il a dit et répété depuis la catastrophe, et, je crois, avec sincérité,
+que de tout cela il ne regrettait que ses chiens et ses chevaux.
+
+La journée s'écoula paisiblement. À sept heures, je reçus un mot des
+commissaires, daté de Cognières. Ils annonçaient leur retour et
+réclamaient des ordres prompts pour empêcher leur marche d'éprouver
+aucun retard, ayant une mission aussi importante qu'urgente à remplir
+auprès du roi. Je prévins le roi et j'envoyai un aide de camp à leur
+rencontre. Ils annoncèrent qu'un mouvement violent s'était déclaré à
+Paris vers onze heures. Tout le monde s'était armé et avait crié: À
+Rambouillet! pour y attaquer Charles X. La population entière s'était
+ébranlée. Toutes les voilures de place avaient été prises pour la
+transporter. Elle se recrutait de celle des villes et des villages
+voisins, et ils avaient voyagé pendant quatre heures au milieu de cette
+foule immense, dont la tête atteignait Cognières quand ils en étaient
+partis.
+
+Les commissaires, qui peut-être n'étaient pas tous étrangers à ce
+mouvement, arrivaient maintenant pour le faire valoir et en tirer parti.
+Ils en attendaient le départ du roi. Cela était clair; mais il était
+clair aussi que le mouvement, quoique exagéré, était réel. Quelque peu
+redoutables que fussent militairement les bandes tumultueuses qui
+s'avançaient contre nous, nous n'étions pas en mesure, avec l'esprit
+actuel des troupes, de les arrêter ni de les combattre. Il eut été tout
+simple de marcher, avec mille chevaux et six pièces de canon, contre
+cette masse sans organisation. Il eût été facile de la mettre en fuite,
+sans même lui faire grand mal; mais, dans toute la cavalerie, nous
+n'avions de troupes sûres que les gardes du corps, et leur destination
+ne pouvait être changée. Ils ne pouvaient quitter la personne du roi.
+D'un autre côté, pour pouvoir agir avec de la cavalerie, il fallait
+aller à près de trois lieues, puisque les bois de Rambouillet s'étendent
+jusqu'à cette distance du côté de Paris. Déjà la tête des Parisiens
+était arrivée au Perey, c'est-à dire à l'entrée du bois: ils s'y
+seraient trouvés en plus grand nombre au jour. La moindre troupe qui
+aurait fusillé dans le bois aurait pu arrêter cette cavalerie. Il eût
+donc fallu emmener avec soi un peu d'infanterie, et l'on vient de voir
+que nous n'en avions plus. Rien donc de ce genre n'était possible.
+L'offensive n'était pas praticable. D'un autre côté, comme défensive,
+Rambouillet n'offre aucune espèce de position. C'est un entonnoir au
+milieu des bois. On ne peut pas même y former régulièrement des troupes.
+Que faire alors? La disposition des troupes était telle, qu'elle ne
+promettait rien de bon. On ne pouvait que s'éloigner. Une échauffourée
+aurait été quelque chose d'horrible à Rambouillet, et elle était assurée
+à l'arrivée de la plus misérable tête de colonne, d'après l'esprit du 2e
+régiment suisse, qui formait notre avant-garde et sur lequel reposait
+notre sécurité.
+
+Comme il est d'une grande importance historique de bien constater
+l'esprit de découragement sans exemple qui s'était alors emparé des
+troupes, je vais résumer les faits qui en sont la preuve.
+
+1º Les troupes de ligne nous avaient abandonnés, moitié à Paris, le
+jeudi, et le reste en masse le lendemain, à Saint-Cloud, en se
+débandant;
+
+2º À l'arrivée à Saint-Cloud, la désertion se mit dans la garde. Elle
+commença dès le lendemain par le départ de vingt hommes faisant partie
+d'un poste de quarante grenadiers du 1er régiment, situé en avant du
+pont de Saint-Cloud, et depuis elle ne cessa pas;
+
+3º Le samedi, 31, M. le Dauphin ayant ordonné à un bataillon du 3e de la
+garde, à six compagnies du 1er régiment suisse (7e) et à deux pièces de
+canon de repousser quelques habitants de Sèvres et de Meudon, qui
+commettaient des hostilités, le bataillon du 3e refusa de tirer, les six
+compagnies suisses mirent bas les armes et les deux pièces de canon
+passèrent le pont et se rendirent à Paris pour rejoindre l'insurrection;
+
+4º Le dimanche au matin, les colonels de la garde, présents à Trappes,
+se réunirent en conseil, résolurent d'envoyer faire leur soumission à
+Paris et demander des ordres. Cette résolution n'eut cependant pas de
+suites immédiates, excepté de la part des colonels commandant les deux
+régiments suisses;
+
+5º Le lundi, 2, les trois régiments de grosse cavalerie de la garde,
+restés à Cognières, passèrent aux insurgés, et dès ce moment les
+avant-postes de ceux-ci furent composés en partie de la grosse cavalerie
+de la garde.
+
+6º On se rappelle l'esprit qui animait le 26e régiment suisse arrivant
+d'Orléans. Il était tel, d'après la déclaration de son colonel, que je
+crus nécessaire de faire couvrir par cent gardes du corps ce régiment en
+position dans les bois.
+
+7º Les colonels suisses avaient obtenu une sauvegarde écrite, réclamée
+par eux, et, de plus, une feuille de route du gouvernement de Paris,
+pour se retirer en Bourgogne. Ils étaient tellement pressés d'en
+profiter, que, cette feuille de route et le sauf-conduit étant tombés
+dans mes mains, ils osèrent les réclamer.
+
+8º Enfin, la désertion avait fait de tels progrès, que les cinq
+régiments d'infanterie française de la garde étaient réduits à rien. Le
+6e, par exemple, n'avait pas plus de cent vingt hommes. Ces cinq
+régiments, parmi lesquels étaient le 4e arrivant de Normandie et te 2e
+qui n'avait eu aucun engagement sérieux, ne formaient plus qu'un total
+de treize cent cinquante hommes.
+
+Le seul parti à prendre était donc de se retirer, d'aller prendre
+d'abord immédiatement position sur l'Eure, à Maintenon, et plus tard sur
+la Loire. Je conduisis les commissaires chez le roi. Ils lui parlèrent
+avec chaleur de ses dangers, et de la nécessité où il était de quitter
+Rambouillet sans retard. M. Odilon Barrot fit un discours pathétique, et
+le départ fut résolu. Je n'avais pas prévu une retraite aussi
+précipitée, et rien disposé pour l'exécuter. Cependant, le moment devenu
+pressant, il fallut pourvoir à tout. Les dispositions furent faites et
+exécutées avec un ordre parfait, et tout se débrouilla avec rapidité. Je
+fis partir le roi avec les gardes du corps pour Maintenon; les immenses
+bagages, avec une escorte convenable, suivirent, et les troupes des
+différentes armes ensuite, dans un ordre déterminé. Chacun marcha à son
+tour et à son rang, sans confusion, et nous suivîmes le roi à Maintenon
+où nous arrivâmes à quatre heures du matin. En une heure, tout avait
+quitté Rambouillet, même l'arrière-garde. Les commissaires nous
+précédèrent à Maintenon.
+
+Le départ de Rambouillet était indispensable, et je l'avais conseillé.
+J'avais pensé qu'arrive à Maintenon, et après un repos convenable, on
+continuerait la retraite sur Chartres, pour aller gagner la Loire, et
+qu'enfin on tenterait un essai de gouvernement de Henri V. Aussi
+avais-je envoyé une avant-garde, commandée par le général Talon, sur
+Chartres, et, dans cette ville, des officiers pour y faire préparer des
+vivres; mais il devait en être autrement. Les commissaires, dans leur
+allocution du soir, avaient parlé de la nécessité où le roi était de
+quitter la France, annoncé des dispositions faites à Cherbourg pour le
+recevoir. Des paquebots américains devaient s'y rendre pour le
+transporter avec sa famille, dans le pays qu'il aurait choisi. Toutes
+les précautions étaient prises pour la route. Enfin, si le nouveau
+pouvoir désirait le départ de Charles X, c'était surtout en vue de la
+sûreté personnelle de ce prince, qui était l'objet de ses plus vives
+sollicitudes. Ces observations avaient germé dans l'esprit du roi. À mon
+arrivée à Maintenon, étant allé lui demander ses ordres pour continuer
+le mouvement, il m'annonça qu'il avait pris le parti de renoncer à
+prolonger la lutte, qu'il n'irait pas sur la Loire, mais se rendrait à
+Cherbourg pour s'embarquer; que le jour même il en prendrait la route,
+et irait coucher à Dreux. Alors toute la question politique était
+terminée.
+
+Dans la marche de nuit de Rambouillet à Maintenon, un courrier, expédié
+de Paris, apporta aux deux régiments suisses de la garde le
+sauf-conduit du lieutenant général du royaume, pour se rendre à Châlons
+et à Mâcon. Il y était dit qu'il était accordé, sur la demande faite par
+le lieutenant-colonel de Maillardoz, au nom de ces régiments. Ce
+sauf-conduit tomba entre les mains du général Vincent qui me l'envoya.
+J'éprouvai un profond sentiment d'indignation, en voyant ces deux
+régiments, comblés des bienfaits du roi, s'empresser de l'abandonner au
+moment même où leur présence semblait lui être la plus utile et la plus
+nécessaire.
+
+On peut difficilement qualifier une démarche pareille; elle était bien
+opposée à la prétention des Suisses d'être l'exemple de la fidélité. Je
+le demande: quel avantage résultait-il pour les Bourbons d'avoir eu, à
+prix d'or et en blessant l'opinion publique, des troupes bonnes, sans
+doute, mais qui ne pouvaient assurément avoir la prétention d'être
+supérieures aux troupes françaises? À quoi bon ces troupes privilégiées
+qui étaient exemptes, dans divers cas, de service? À quoi tout cela
+servait-il, si ces troupes ne se dévouaient pas au moins à la défense
+personnelle du roi? En les prenant avec tant d'inconvénients, on avait
+eu la pensée qu'elles seraient étrangères à la politique, et
+échapperaient à l'influence des factions. Cela est clair, et voilà qu'au
+premier cas échéant des circonstances prévues elles se retirent. Ce ne
+sont pas des troupes qui se désorganisent, des soldats qui désertent,
+ce sont des corps entiers, conduits par leurs colonels, qui abandonnent
+le roi quand il réclame leur appui, et lorsque entouré d'eux il peut
+trouver son salut! Et, pour avoir eu sitôt ce sauf-conduit, il fallait
+l'avoir sollicité au moment même du départ de Saint-Cloud, ou au moins
+pendant la marche de Saint-Cloud à Rambouillet, c'est-à-dire au milieu
+même de la crise.
+
+Le parti, pris par le roi, de renoncer à toute lutte et de se rendre à
+Cherbourg pour s'embarquer rendant inutile de conserver les troupes
+encore rassemblées, il décida leur renvoi, et je leur fis les adieux du
+roi dans un ordre du jour.
+
+Je dirigeai d'abord l'infanterie sur Chartres, où elle devait trouver
+des vivres, et de là être envoyée dans ses garnisons pour y recevoir les
+ordres du nouveau gouvernement. Elle était réduite: l'infanterie
+française à douze cents hommes. La cavalerie légère, la seule qui
+existât, se trouvait divisée. Les lanciers, les hussards et
+l'artillerie, qui étaient près de Chartres, reçurent l'ordre de s'y
+rendre et de rentrer ensuite dans leurs garnisons respectives, comme
+l'infanterie. Restaient les chasseurs, les dragons, les gendarmes
+d'élite et les gardes du corps.
+
+Les chasseurs étaient désorganisés, et Alfred de Chabannes, en emmenant
+avec lui son escadron à Paris, avait commencé la dislocation de ce
+régiment. Les dragons, commandés par le lieutenant-colonel Cannuet,
+officier très-distingué de l'ancienne armée, suivirent le roi, sans
+qu'il restât un seul homme en arrière. Arrivé à Dreux, le roi renvoya
+également ce brave régiment, exemple de bonne discipline et de fidélité,
+et lui adressa des éloges qu'il venait de mériter. L'escorte du roi ne
+se composa plus que des gardes du corps, de la gendarmerie d'élite et de
+deux pièces de canon.
+
+Arrivé à Dreux, le roi régla son itinéraire; mais il le composa de
+journées si courtes et de tant de séjours, que son voyage eût été
+éternel. Je fus chargé de communiquer cet itinéraire aux commissaires.
+Ceux-ci demandèrent quelques changements qui furent l'objet
+d'arrangements postérieurs. On commença par le suivre tel que le roi
+l'avait donné, et le lendemain, jeudi, on alla coucher à Verneuil.
+
+Nous trouvâmes, sur la route, au haut des clochers de tous les villages
+et dans toutes les villes, le drapeau tricolore établi et les gardes
+nationales parées des trois couleurs. Ce spectacle était extrêmement
+désagréable au roi. Du reste, la population se montrait calme et
+silencieuse, résultat de sa disposition personnelle, de son instinct et
+aussi des recommandations des commissaires qui, nous précédant, avaient
+soin de les renouveler constamment.
+
+J'étais l'unique intermédiaire entre le roi et les commissaires. Je
+cherchais à concilier des dispositions souvent opposées, surtout à
+diminuer les angoisses d'un pareil voyage. Les commissaires m'avaient
+fait connaître leurs pouvoirs pour faire payer aux troupes tout ce qui
+leur était dû. On s'occupa d'abord de celles qui avaient été dirigées
+sur Chartres et devaient retourner dans leurs garnisons. À Verneuil on
+donna des à-comptes aux gardes du corps et aux officiers d'état-major,
+réduits à un pressant besoin.
+
+Les commissaires me chargèrent de faire l'offre au roi de tout l'argent
+qu'il voudrait, en annonçant à Cherbourg un million à sa disposition.
+J'en rendis compte au roi, qui m'ordonna de leur faire connaître son
+refus. Il exigeait, au contraire, que l'on tint une note exacte des
+dépenses de son voyage, pour qu'il pût en opérer plus tard le
+remboursement.
+
+Nous arrivâmes le vendredi, 6, à Laigle; le samedi, 7, à Merlerault; et
+le 8 à Argentan. Notre manière de voyager était celle-ci: une heure ou
+deux avant le moment fixé pour le départ du roi, je faisais partir les
+bagages et les gens de la suite avec un détachement de gendarmes; le roi
+entendait la messe, et jamais il ne s'en est dispensé, même quand il
+partait à quatre heures du matin. Deux compagnies de gardes du corps
+ouvraient la marche. Après elles, les voitures des enfants, des
+princesses, de M. le Dauphin et celles du roi, où étaient avec lui le
+duc de Polignac, premier écuyer, et le duc de Luxembourg, capitaine des
+gardes de service. Venaient ensuite les deux autres compagnies des
+gardes du corps et les gendarmes.
+
+Je marchais à cheval à peu de distance de la voiture du roi.
+
+On fit séjour à Argentan.
+
+Chaque jour les commissaires venaient chez moi pour se lamenter sur la
+lenteur de la marche, sur les inconvénients et les inquiétudes que l'on
+en avait à Paris. Ils me montraient les lettres vives et presque dures
+qui leur étaient adressées, enfin les accusations dont ils devenaient
+l'objet.
+
+Mille contes étaient faits à Paris sur ce voyage, et une circonstance
+bizarre y avait donné lieu. Un rapport des commissaires, envoyé de
+Verneuil, avait été mis à la poste sans adresse, et par conséquent
+n'était pas parvenu au ministère de l'intérieur. Un autre rapport, porté
+par un courrier, avait été retardé de trente-six heures. Pendant deux
+jours, on avait été sans nouvelles aucune, ce qui avait fort alarmé. On
+avait répandu le bruit que Charles X avait avec lui des forces
+considérables, que les commissaires étaient arrêtés et détenus comme
+otages, que l'intention du roi était de gagner le pays des Chouans et de
+commencer la guerre civile. Quand ces bruits-là nous revinrent, je ne
+pus m'empêcher d'en rire. Quels Chouans nous aurions été, avec cette
+file de carrosses, cette nuée d'équipages et cette multitude de
+cuisiniers et de marmitons!
+
+Ensuite, on accusa les commissaires de tiédeur, et on annonça l'envoi
+d'un quatrième commissaire pour stimuler leur zèle, M. de la Pommeraye,
+député de Caen. Les commissaires demandèrent le renvoi des deux pièces
+de canon. Ils insistèrent, et il fallut y consentir. Cette résolution
+coûta beaucoup au roi. Je ne sais pas pourquoi ils l'exigèrent; c'était
+plutôt une affaire de parade qu'une chose d'une utilité réelle.
+Cependant, dans telle circonstance donnée, ces pièces eussent pu nous
+sauver, quoique la véritable garantie du succès de notre voyage fût dans
+la présence des commissaires, et non dans nos forces. Nous allions
+entrer au milieu d'une population mal disposée, exaspérée par le
+souvenir récent des incendies dont son territoire avait été le théâtre,
+et dont les prêtres et les jésuites étaient accusés par la multitude
+d'être les auteurs. Tout le pays est rempli de fabriques, et ces
+populations sont les plus mutines et les plus difficiles à conduire en
+temps de révolution.
+
+Les commissaires étaient dans une position véritablement difficile. Ils
+se conduisaient cependant avec respect et déférence pour le roi, en
+cherchant à concilier ce qui pouvait lui convenir avec leurs
+instructions. Ayant voulu faire valoir ces circonstances auprès de
+Charles X, qui n'en était pas assez frappé, il me répondit en riant, à
+Argentan, ces paroles: «Au fait et au prendre, ce sont deux coquins et
+un renégat.»
+
+Cette lenteur dans la marche avait pour prétexte de conserver les
+chevaux, et d'arriver à Cherbourg avec tous les équipages.
+Indépendamment de ces motifs en partie réels, il y en avait un autre
+secret. On n'avait pas perdu l'espérance qu'une révolution rappellerait
+M. le duc de Bordeaux: chimère véritable! mais elle existait et on
+trouvait quelque charme à s'y abandonner. Elle fut fortifiée par
+l'arrivée à Merlerault du colonel Cradock, attaché à l'ambassade
+d'Angleterre, envoyé par lord Stuard, pour dire au roi que, M. le duc de
+Bordeaux ayant encore des chances pour monter sur le trône, il fallait
+plutôt ralentir la marche que l'accélérer.
+
+Les rapports sur la disposition de la population sur cette route avaient
+inquiété les commissaires, et ils proposèrent au roi, à Falaise, de
+prendre une autre direction et de passer par Caen. M. de la Pommeraye,
+qui arrivait de cette ville, assurait que tout y était tranquille, et
+que le roi y serait bien reçu. Après un moment de délibération, on se
+décida à ne pas changer de route et l'on fut coucher à Condé.
+
+Les inquiétudes éprouvées à Paris, et dont la cause était dans le
+silence accidentel des commissaires, avaient motivé quelques mesures qui
+faillirent mettre tout en feu. On avait ordonné des mouvements de gardes
+nationales pour flanquer la marche du roi, la suivre et s'interposer
+entre la route qu'il tenait et les pays où on lui croyait des partisans.
+Tous ces corps, dont une partie avait été mise en mouvement par ordre,
+se recrutèrent, se multiplièrent, et il n'y eut pas une seule petite
+ville qui ne voulût mettre son armée en campagne et fournir son
+contingent.
+
+Pendant ce temps-là le générai Hulot, voulant se faire valoir, se mit,
+de son propre mouvement, en marche pour venir à notre rencontre avec
+toutes les gardes nationales de la presqu'île et occuper Carentan. Ces
+colonnes n'étaient pas composées de gens bien disposés pour les
+Bourbons, et les chefs n'avaient pas été choisis parmi les meilleures
+têtes du pays. C'était une espèce de chasse qui était au moment de
+commencer. Les résultats en étaient fort à craindre. Mon nom fut mêlé à
+toutes ces dispositions d'une manière toute particulière, et mon
+arrestation ou ma vie paraissaient devoir être spécialement le prix de
+la victoire. Ces nouvelles se répandirent à Condé, et effectivement
+depuis cette ville commencèrent les dangers très-grands que je n'ai
+cessé de courir pendant le reste de cette pénible route.
+
+Nous arrivâmes le mercredi, 11, à Vire. De tout ce pays, c'est le lieu
+où la population est la plus mobile, la plus difficile à manier et la
+plus dangereuse. Cette population est très-considérable.
+
+Des officiers supérieurs des gardes du corps, envoyés en avant pour le
+logement, revinrent à ma rencontre et me dirent qu'ils avaient la
+certitude d'un complot formé pour m'enlever. Des gens bien intentionnés
+de la ville étaient venus les avertir que, si je traversais la ville
+seul ou faiblement accompagné, je serais assassiné ou bien saisi et jeté
+dans quelque repaire. Je fis mon profit de cet avis, et je ne marchai
+qu'entouré d'un bon nombre d'officiers.
+
+Le lendemain, nous allâmes à Saint-Lô. Cette population est plus douce
+que celle de Vire. Nous vîmes distinctement à Saint-Lô des hommes de
+Condé et de Vire attachés à nos pas, les mêmes qu'on m'avait désignés
+comme lancés contre moi. Ainsi leur projet subsistait toujours. Enfin le
+vendredi nous arrivâmes à Valognes. Il fut décidé de prolonger notre
+séjour dans cette ville, jusqu'au moment où tout serait prêt à Cherbourg
+pour notre embarquement.
+
+Nous trouvâmes à la frontière du département de la Manche son préfet, le
+comte Joseph d'Estourmel, qui était venu, comme dans des temps
+ordinaires, prendre les ordres du roi, en habit de gentilhomme de la
+chambre et avec la cocarde blanche, quand partout sur notre route nous
+avions trouvé la révolution faite. Il s'était prononcé contre les
+ordonnances, et fit preuve de courage et de loyauté jusqu'au bout. Nous
+logeâmes dans sa préfecture à Saint-Lô, et il accompagna le roi jusque
+sur le vaisseau.
+
+Il était sage d'éviter de s'arrêter à Cherbourg, ville populeuse, animée
+de sentiments hostiles très-exaltés. Aussi passâmes-nous deux jours à
+Valognes, pour donner le temps de préparer l'embarquement du roi sur les
+deux paquebots américains, la _Grande-Bretagne_ et le _Charles-Caroll_.
+On dit qu'ils appartiennent à Joseph Bonaparte: quel singulier
+rapprochement!
+
+Je pris les ordres du roi, relativement à la maison militaire. Il fit un
+ordre du jour, dont un exemplaire certifié fut remis à chaque individu
+présent. Il est touchant, et devient par la circonstance un titre de
+famille. Jamais corps n'a montré un plus admirable esprit. L'ordre, le
+respect et le dévouement ont régné jusqu'au bout. Aucune exigence ne
+s'est fait sentir. Quand, au commencement de cette triste campagne, les
+moyens de subsistance et l'argent étaient insuffisants, les gardes du
+corps refusaient d'être servis avant les troupes, dont les besoins,
+disaient-ils, étaient plus pressants encore que les leurs. Je voudrais
+pouvoir exprimer à chacun des gardes du corps des quatre compagnies
+toute mon admiration pour leur noble conduite.
+
+Les commissaires ne négligèrent rien pour adoucir à chacun les derniers
+instants. Je leur fis à Valognes la déclaration qu'après avoir rempli ma
+tâche auprès du roi je me croyais libre de mes actions. Je quittais
+cependant la France par suite de l'exaltation populaire contre moi; mais
+mon absence serait momentanée et uniquement motivée par les
+circonstances. J'ajoutai qu'aussitôt qu'elles auraient cessé je
+rentrerais dans ma patrie, dont je ne me séparais en ce moment qu'à
+regret.
+
+Le roi me demanda quels étaient mes projets. Je lui répondis qu'après
+m'être embarqué avec lui, et lorsqu'il serait arrivé à la côte où il
+voulait aborder, je prendrais congé, j'irais chercher quelque part un
+asile jusqu'au moment où je pourrais rentrer en France. Il approuva
+entièrement mes projets, mais ne s'informa pas de mes ressources pour
+vivre. Je me gardai bien, par mille motifs de délicatesse et
+d'indépendance, de lui faire aucune demande et d'exprimer aucun besoin.
+
+Parmi les bruits sur les complots dirigés contre moi, on avait beaucoup
+dit que, si j'échappais pendant la route, ce serait à Cherbourg que je
+succomberais.
+
+Ces bruits prirent beaucoup de force à Valognes. Je serais, dit-on, le
+prix de la liberté du roi, et on ne le laisserait embarquer qu'après
+m'avoir livré. Je ne pouvais supposer aucune arrière-pensée dans les
+dépositaires du pouvoir; mais je pouvais craindre un mouvement
+populaire. Un ancien garde du corps, propriétaire dans les environs, me
+fit des offres pour ma sûreté. Je le remerciai. On me proposait, et les
+commissaires eux-mêmes, comme ils l'avaient déjà fait précédemment,
+m'engagèrent à quitter mon uniforme et à ne pas me montrer. Je m'y
+refusai de même, et, quoique tout ce qui entourait le roi eût pris cette
+précaution, je déclarai que, puisque je commandais, je voulais rester à
+mon poste avec les gardes, et ne mettre bas mon uniforme que lorsque je
+serais sur le bâtiment.
+
+Les commissaires avaient demandé que les gardes du corps n'entrassent
+pas à Cherbourg. Une simple escorte aurait accompagné le roi au port. Le
+roi y avait consenti. Je représentai, vivement et à plusieurs reprises,
+que le roi devait à sa maison de ne se séparer d'elle qu'au moment où la
+terre manquerait sous ses pas. Après la conduite de tous les gardes du
+corps, c'était un témoignage d'estime et d'affection qu'il leur devait;
+c'était une question d'honneur pour eux. J'eus beaucoup de peine à
+l'obtenir, mais j'y parvins enfin. J'avais encore un autre motif. En
+traversant la ville de Cherbourg avec une simple escorte, rien ne
+garantissait d'une insulte et de quelque entreprise, tandis que six
+cents hommes déterminés, bien armés et marchant serrés, imposeraient une
+crainte salutaire à la population.
+
+Enfin, le lundi, 16, le départ eut lieu. L'heure fut calculée sur celle
+de la marée. À neuf heures du matin nous nous mîmes en route et nous
+arrivâmes, à midi et demi, à l'entrée de Cherbourg. J'avais grand soin
+de faire marcher tout bien ensemble et dans le meilleur ordre. Tout à
+coup la colonne s'arrête. Le prince de Solre fait dire de l'avant-garde
+que toute la population est agglomérée sur la route. Une députation de
+la garde nationale venait de se présenter, en assurant que, si l'on ne
+prenait pas, pour entrer, la cocarde tricolore, elle ne répondait de
+rien. Le sort était jeté. La seule chose à faire était d'avancer, et
+nous continuâmes notre marche. Je crus à une catastrophe, et que cette
+démarche devait en être le prélude et le prétexte; mais la belle
+contenance des gardes du corps imposa. On vit le peu de sûreté à se
+jouer à de pareils hommes. Notre entrée se fit tranquillement; mais,
+près du port, les ouvriers de la marine vociférèrent et jetèrent les
+cris les plus scandaleux au passage du roi. Je me sus bon gré d'avoir
+insisté pour amener toute la maison du roi jusqu'au lieu même de
+rembarquement. À cette précaution seule, nous devons d'avoir
+heureusement fini notre voyage. Le roi monta immédiatement à bord de la
+_Grande-Bretagne_. J'en fis autant, après de pénibles et touchants
+adieux à ceux qui restaient. On mit à la voile et l'on se dirigea sur la
+rade de Spithead. La couronne de Louis XIV venait de se briser pour la
+troisième fois en moins de quarante ans.
+
+Nous nous trouvâmes le mardi en face de Portsmouth. La marée et le veut
+nous forcèrent à mouiller. Le lendemain matin nous arrivâmes en face de
+Coves, dans l'île de Wight. Je pris congé du roi, de la famille royale,
+et je partis pour Londres. Mon affection pour la personne du roi était
+encore devenue plus vive pendant le voyage par la vue de son malheur et
+de sa résignation touchante. Jamais souverain détrôné n'a eu, dans des
+circonstances semblables, une attitude plus digne. Tout en gémissant sur
+mes malheurs personnels, je sentais vivement les siens. Je le quittai
+avec émotion. En me séparant de lui, il m'embrassa et me remit, comme
+souvenir, l'épée qu'il portait, et, comme témoignage de sa satisfaction
+et de ses sentiments, une lettre qui me sera toujours précieuse par les
+expressions qu'elle renferme.
+
+J'allai coucher le mercredi, 8, à Portsmouth, et dès ce moment je
+commençai une nouvelle vie[11].
+
+ [Note 11: Cette partie de mes _Mémoires_ a été rédigée à
+ Amsterdam pendant le mois de septembre 1830.
+ (_Note du duc de Raguse_.)]
+
+
+
+COPIE DE LA LETTRE AUTOGRAPHE QUI M'A ÉTÉ ÉCRITE PAR LE ROI CHARLES X.
+
+«Rade de Spithead, 18 août 1830.
+
+
+«Je ne veux pas me séparer de vous, mon cher maréchal, sans vous répéter
+ici, comme je le pense, que je n'oublierai jamais les bons, fidèles et
+constants services que vous n'avez jamais cessé de rendre à la monarchie
+depuis la Restauration. Je vous prie, en même temps, d'accepter l'épée
+que je portais toujours lorsque j'étais avec les troupes françaises.
+
+«Comptez pour la vie, mon cher maréchal, sur tous les sentiments qui
+m'attachent à vous.
+
+«Signé: Charles.»
+
+
+RÉFLEXIONS SUR LE RÈGNE DE CHARLES X ET SUR LES FAUTES QUI ONT AMENÉ LA
+CATASTROPHE.
+
+Jamais règne ne commença sous des auspices plus favorables que celui de
+Charles X. L'état de maladie où Louis XVIII se trouvait depuis longtemps
+avait donné à la fin de son règne un grand caractère de faiblesse et
+avait occasionné un assez grand mécontentement. On attendait beaucoup de
+son successeur. Les manières ouvertes et aimables qui l'avaient toujours
+distingué appelaient la confiance. On espérait trouver en lui un pouvoir
+réparateur. Le peuple a si grand besoin d'espérer, il a tant de
+dispositions à croire, à aimer! Il y a eu toujours en France une si
+grande bienveillance pour le pouvoir, que ceux qui le possèdent sont
+bien coupables ou bien maladroits quand ils ne se l'assurent pas d'une
+manière durable. Les premiers moments de Charles X furent donc
+brillants. Ses premières actions eurent de la popularité; mais à peine
+en avait-il éprouvé les effets bienfaisants, qu'un mauvais génie sembla
+s'être emparé de lui pour le faire travailler à les détruire. L'entrée
+du foi à Paris fut accompagnée des plus vives acclamations. Il pleuvait,
+et, nonobstant cette circonstance, la population entière était allée à
+sa rencontre ou était dans les rues; mais à peine deux mots étaient
+écoulés, et déjà l'opinion commença à changer.
+
+Les officiers généraux de l'ancienne armée avaient beaucoup souffert à
+la fin du dernier règne. Le gouvernement en employait le moins possible.
+Un travail avait été préparé pour en mettre un grand nombre à la
+retraite. Le baron de Damas, dont la carrière s'était faite hors de la
+France, mais dans une bonne armée, et qui connaissait la valeur des
+grades obtenus à la guerre, n'avait jamais pu se résoudre, quand il
+était ministre de la guerre, à faire signer au roi et à signer lui-même
+ce travail dur et injuste. Après lui, il en fut autrement. Son
+successeur, M. de Clermont-Tonnerre, qui a vécu dans le temps de notre
+gloire et de notre grandeur, mais dont l'existence a passé inaperçue
+dans les derniers grades de la milice ou dans de misérables troupes
+auxiliaires sans valeur et sans considération, M. de Clermont-Tonnerre
+n'hésita pas. D'un trait de plume, il raya de l'activité cent cinquante
+officiers généraux dont les deux tiers étaient pleins de force et de
+santé, et dont les noms rappelaient les plus belles circonstances de nos
+temps héroïques. Une sorte de pudeur et une sage politique eussent
+commandé d'honorer leurs dernières années.
+
+L'effet fut terrible dans l'opinion, et senti d'autant plus vivement,
+que le roi avait autorisé toutes les espérances contraires. En effet, le
+jour de son entrée, il avait fait inviter les généraux à l'accompagner.
+Il les avait accueillis avec sa grâce accoutumée, et, rappelant le
+pénible devoir qu'ils avaient rempli en suivant le cortége funèbre de
+Louis XVIII à Saint-Denis, il leur avait dit ces paroles: «Vous avez
+suivi à pied le roi mon frère; ce sera à cheval dorénavant que vous
+m'accompagnerez!» Ce mot avait fait fortune. Chacun l'interprétait à sa
+manière. Il y cul bien quelques personnes qui crurent n'y rien voir;
+mais un plus grand nombre chercha une interprétation favorable à ses
+intérêts, et l'on imagina que le roi avait voulu dire: Vous avez été
+maltraités sous le dernier règne; il n'en sera pas de même sous le mien.
+J'ai confiance en vous, et je vous emploierai. Effectivement, c'était la
+seule explication raisonnable de cette expression figurée. Que l'on juge
+donc de l'impression reçue par chacun des intéressés et par le public
+même, lorsque, au lieu de voir réaliser ces espérances, parut une
+ordonnance que l'on n'avait pas osé rendre sous le règne précédent. Cet
+événement me sembla si extraordinaire et si condamnable, que j'accusai
+M. de Villèle d'avoir été jaloux de la popularité du roi et d'avoir
+voulu démontrer que ses promesses personnelles ne signifiaient rien;
+enfin, qu'en lui seul résidait la puissance.
+
+Si l'on se rappelle la marche tenue par ce ministère, la maladresse
+qu'il avait eue de se heurter contre les opinions, en proposant les lois
+les plus impopulaires; si l'on a présent à l'esprit quel mépris du bon
+sens les dépositaires du pouvoir semblaient prendre à tâche de
+manifester, on concevra les changements survenus promptement dans les
+dispositions du peuple envers le nouveau roi. Cet insolent mépris de la
+raison, cette tyrannie dans les petites choses, qui souvent est celle
+qui irrite et blesse le plus, sans produire ni pouvoir produire aucun
+résultat favorable, était éminemment du goût de M. de Corbières,
+ministre de l'intérieur. Ainsi, par exemple, la chaire d'astronomie au
+Collége de France, remplie par M. Delambre, devint vacante par sa mort.
+L'état de sa santé avait forcé à nommer depuis cinq ans un membre du
+bureau des longitudes[12] pour le suppléer. Eh bien, malgré les droits
+incontestables de celui-ci, malgré les efforts de tout le monde pour le
+faire choisir, M. de Corbières préféra, pour remplir cette place, un
+individu qui, peut-être, ne connaissait pas le nom et l'usage des
+instruments d'astronomie[13]; mais c'était un protégé de la
+Congrégation.
+
+ [Note 12: M. Matthieu.]
+
+ [Note 13: M. Nicolette.]
+
+Une place à l'Académie des sciences devint vacante. M. de Corbières
+voulut y faire nommer un de ses protégés, indigne, bien entendu, d'être
+l'objet d'un tel choix. L'Académie ne tint compte de sa recommandation,
+et il dépouilla un savant illustre, un vieillard, l'honneur de ce corps,
+M. Legendre, d'une pension sur laquelle était fondée l'aisance de ses
+dernières années, parce qu'il l'accusa d'avoir eu quelque influence sur
+la résolution prise par l'Académie.
+
+Lorsque l'on privait l'armée des services des généraux distingués qui
+l'avaient illustrée, on faisait occuper leurs places par des courtisans
+tout à fait étrangers au service. On créait des sinécures et des emplois
+dont le titre était ridicule. On donnait six aides de camp à M. le duc
+de Bordeaux, enfant en bas âge. On peut former une maison civile à un
+prince un peu plus tôt, un peu plus tard; mais l'entourer de grades
+militaires qui lui sont subordonnés, lui donner des aides de camp quand
+il ne commande rien et ne peut rien commander, ce sont des choses qui
+choquent, révoltent et annoncent le parti pris par le prince de ne
+suivre que ses caprices. Cependant le plus grand événement de cette
+époque, cause de l'aliénation des sentiments des Parisiens pour le roi,
+fut le fatal renvoi de la garde nationale. De ce moment data la guerre
+entre cette ville et le roi, et c'est M. de Villèle qui doit en
+supporter toute la responsabilité; car ce licenciement, si brusque, si
+humiliant, et, j'ose le dire, si insensé, est particulièrement son
+ouvrage.
+
+Quand le ministère Martignac arriva au pouvoir, il y avait beaucoup de
+moyens de salut; mais il manquait à cette administration de l'union et
+de la force. Il lui fallait un chef qui imprimât une marche plus
+uniforme, plus régulière et plus décidée; mais, certes, il ne fallait
+pas en changer la couleur. Il fallait surtout que Charles X fût d'accord
+avec son ministère et n'intriguât pas contre lui. Il aurait fallu aussi
+que ceux des libéraux de la Chambre qui étaient bien intentionnés, et
+qui auraient dû apprécier les difficultés dont ce ministère était
+entouré, le soutinssent au lieu de le combattre; mais personne, à cette
+époque, n'a eu le véritable sentiment de ses devoirs envers le pays, ni
+même le sentiment de son propre intérêt. Quand le ministère du 8 août a
+surgi, le péril est devenu immense, imminent, à cause de l'incapacité
+inouïe de ceux qui le composaient, à cause de leur ignorance et de leurs
+passions, à cause des noms qu'ils portaient, et qui étaient comme
+l'emblème vivant des intentions, des projets et des espérances d'un
+parti en horreur à presque toute la France. Le mal a toujours été en
+augmentant, parce que les doctrines qui étaient professées
+solennellement promettaient déjà tout ce qui est arrivé. Une ligue s'est
+formée; les intérêts les plus opposés se sont entendus, se sont ralliés,
+pour résister et combattre. Tout a été mis en oeuvre de tous les côtés
+pour augmenter la tension de l'opinion. Le gouvernement a donné le
+signal, et une explosion sans exemple a tout renversé.
+
+La maison de Bourbon, et en particulier Charles X, s'était fait illusion
+sur les sentiments qu'elle inspirait dans les derniers temps. Les moeurs
+publiques, les besoins de la société, étaient d'accord avec les
+institutions. On voulait les conserver; et, partant, cette famille était
+nécessaire comme une des pièces de la machine constitutionnelle.
+
+Charles X a brisé la machine; et cette pièce, qui en faisait partie,
+n'étant plus soutenue par le mouvement, a dû tomber. En résumé, Charles
+X n'a jamais connu la France actuelle. Il n'a jamais pu comprendre que
+l'on pouvait lui être fidèle et aimer la liberté. Il est resté dans une
+pureté de sentiments d'émigration au-dessus de toute croyance. Il ne
+prenait pas la peine de la déguiser. Vivant familièrement avec lui, il
+m'est souvent arrivé de lui faire remarquer les anniversaires de nos
+victoires. Son impression était toujours pénible. On voyait se
+renouveler, chez lui, celle qu'il avait ressentie la première fois. Son
+frère en éprouva peut-être autant, mais il avait l'habileté de le
+cacher, et même il avait l'air de s'associer à nos souvenirs.
+
+Cette malheureuse dynastie a été perdue d'abord par le défaut absolu de
+talent et le goût décidé chez elle pour la médiocrité; ensuite par son
+éloignement invincible pour tout ce qui avait de la noblesse, de la
+force et de l'élévation; par son ignorance des choses de ce monde; par
+son mépris profond pour ce qui n'était pas elle; par cette faiblesse
+innée envers tout ce qui composait son misérable entourage; par
+l'influence du clergé, trop évidente, et dont l'action dans les affaires
+est si en opposition avec l'opinion publique; par sa mauvaise foi dans
+toutes ses démarches et le rêve continuel de pouvoir absolu qui aurait
+mis entre les mains de pygmées, sous des auspices bien différents et
+dans de bien autres circonstances, l'épée de Napoléon, dont le poids
+seul les aurait écrasés; enfin, en dernier lieu, par cette ignorance du
+prix du temps, qui a empêché de rien faire à propos, quoique cependant
+on se soit toujours résolu à tout, mais toujours trop tard.
+
+Au moment de la crise, le complément des causes de la chute a été dans
+la stupidité, l'imprévoyance et l'infatuation des dépositaires du
+pouvoir. Jamais M. de Polignac n'avait prévu la moindre chance de
+résistance. Les prières, demandées à de saints archevêques pour le
+succès de ses entreprises, lui avaient paru un moyen suffisant pour
+l'assurer. Quoique d'une ignorance sans exemple, il avait pris sous sa
+direction la présidence du conseil, le portefeuille des affaires
+étrangères et celui de la guerre; et le malheureux était si étranger au
+service militaire, qu'il ne savait pas lire dans un état de situation et
+ne connaissait pas la différence de l'effectif au présent sous les
+armes. Jamais imprévoyance semblable à la sienne ne présida à une
+entreprise aussi sérieuse.
+
+Même après le premier acte de la catastrophe, quelques chances de salut
+existaient encore. Si les représentants des grands souverains de
+l'Europe à Paris eussent eu du courage, de la présence d'esprit et du
+dévouement à la cause de la légitimité, le jour même de l'évacuation de
+Paris par les troupes royales, les ambassadeurs auraient dû en sortir et
+se grouper autour du roi à Saint-Cloud. Leur attitude eût fait éprouver
+une salutaire crainte aux factions, et M. le duc d'Orléans, qui est
+circonspect par caractère, eût été frappé d'une protestation aussi
+formelle. Il eût hésité à se charger du fardeau d'une couronne acquise
+avec de si grands dangers. Le corps diplomatique, auprès de Charles X,
+eût pris sur la conduite, sur les résolutions de ce prince, un ascendant
+salutaire, et contribué à soutenir son courage et sa persévérance. Mais
+aucun des représentants des grandes puissances ne se trouvait à la
+hauteur de ses devoirs.
+
+D'Appony, ambassadeur d'Autriche, honnête homme, mais dépourvu d'esprit
+et de force, après avoir constamment caressé les illusions des
+ultra-royalistes et des membres de la Congrégation, était peu propre à
+prendre cette dictature. Stuart, ambassadeur d'Angleterre, dont
+l'inimitié contre la France et les Bourbons ne s'est jamais démentie, ne
+pouvait pas non plus exercer un grand pouvoir sur l'esprit de Charles X.
+Restait donc Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie. Celui-là connaissait
+bien les intentions positives et formelles de son souverain. Lui-même
+voyait sa gloire intéressée à sauver une Restauration à laquelle il
+avait puissamment contribué; mais, sans aucun courage personnel, il
+perdit la tête dans le péril, et, occupé de ses richesses si récemment
+acquises, il ne fut frappé que de la crainte de les perdre. On dit que,
+pendant le combat du 27 au 28, il offrait le plus misérable spectacle
+aux gens de sa maison. Il craignait la mort. Il craignait le pillage.
+Aussi se tint-il caché pendant la crise, et, aussitôt qu'elle fut
+passée, il courut au secours du vainqueur, dans l'espoir de contribuer
+au crédit public, auquel sa fortune était fortement intéressée. Si Pozzo
+eût été un homme de coeur, d'un caractère noble et élevé, qu'il eût
+entraîné le corps diplomatique à sa suite à Saint-Cloud, il eût conservé
+le trône à Charles X, ou au moins à son petit-fils. Il eût placé son nom
+à une grande hauteur dans l'histoire. Mais qu'espérer d'un
+révolutionnaire transfuge, toute sa vie ennemi de son pays, fauteur de
+ses discordes et d'une avidité sans exemple et sans bornes?
+
+J'ai été placé, en peu d'années, deux fois dans des circonstances qui ne
+se renouvellent ordinairement qu'après des siècles. J'ai été témoin
+actif de la chute de deux dynasties. La première fois le sentiment le
+plus patriotique, le plus désintéressé, m'a entraîné. J'ai sacrifié mes
+affections et mes intérêts à ce que j'ai cru, à ce qui pouvait et devait
+être le salut de mon pays. La seconde fois, je n'ai eu qu'une seule et
+unique chose en vue, l'intérêt de ma réputation militaire; et je me suis
+précipité dans un gouffre ouvert dont je connaissais toute la
+profondeur.
+
+Peu de gens ont apprécié le mérite de ma première action. Elle a été au
+contraire l'occasion de déchaînements, de blâmes et de calomnies qui ont
+fait le malheur de ma vie. Aujourd'hui, je suis l'objet de la haine
+populaire, et il est sage à moi de considérer ma carrière politique
+comme terminée.
+
+Ainsi se sera accomplie une prédiction que j'ai souvent faite à mes
+amis, en voyant la maison de Bourbon marcher constamment à sa perte. Je
+leur avais dit souvent: «Par suite de la bizarrerie de ma destinée,
+après avoir brisé mon coeur en sacrifiant l'amitié à mon pays, je serai
+réduit à combattre pour des opinions opposées aux miennes, et à mourir
+pour des princes qui ne peuvent parler d'une manière puissante ni à mon
+esprit ni à mes affections.»
+
+En quittant la France, je m'étais séparé de ma famille militaire,
+d'officiers dont plusieurs avaient été les compagnons de mes travaux
+passés, et les autres, plus jeunes, partageaient seulement ma fortune
+présente. J'en choisis un parmi les derniers, le baron de la Rue, chef
+d'escadron, pour m'accompagner dans mon exil. En me suivant, il
+regardait comme une faveur d'être admis à partager la vie décolorée que
+j'allais mener, et que rien ne semblait devoir embellir. J'acceptai le
+sacrifice qu'il me faisait et dont je sentais tout le prix. Il l'aurait
+continué pendant toute ma vie si mon estime et mon affection pour lui ne
+m'avaient déterminé à y mettre un terme. Un égoïsme condamnable eût pu
+seul permettre qu'un officier aussi distingué, aussi intelligent, aussi
+brave, et dans lequel il y a de si puissants éléments pour une carrière
+brillante, se consacrât sans mesure à rendre des soins à un vieux chef
+dont la vie politique et militaire était finie. Pendant dix-huit mois,
+il a été mon compagnon d'infortune, et son amitié a été une grande
+consolation pour moi. Mais, après ce temps, j'exigeai de lui qu'il allât
+remplir la vocation d'un soldat, qui est de servir son pays, et qu'il
+restât fidèle à la religion de la patrie. Il s'y est décidé, et, au
+moment où je retouche ces _Mémoires_, je vois avec plaisir quels succès
+constants ont signalé chacune de ses actions. Aucun étonnement n'en est
+résulté pour moi, car je sais qu'il y a autant de hautes facultés dans
+son intelligence que de nobles sentiments dans son coeur.
+
+ * * * * *
+
+De la rade de Spithead je me rendis à Portsmouth, et de là à Londres.
+L'opinion, à Portsmouth, était en harmonie avec celle qui avait fait la
+révolution de France. Elle rendait toute la population hostile aux
+Bourbons. Des écriteaux insultants étaient placés dans toutes les rues,
+et les trois couleurs arborées dans beaucoup de lieux. Je passai
+vingt-quatre heures dans cette ville pour prendre quelques arrangements
+de voyage, sans y éprouver cependant aucun désagrément particulier.
+
+Portsmouth est du très-petit nombre des places fortes d'Angleterre. Le
+pays, il est vrai, n'en a pas besoin. Défendu, comme il l'est, par une
+multitude de citadelles flottantes et avec un peuple animé d'un si grand
+patriotisme et de tant d'énergie, il n'a rien à craindre des étrangers.
+Portsmouth se compose de diverses parties distinctes et séparées, mais
+présentant un grand ensemble. La partie la moins complète m'a paru celle
+qui défend la rive occidentale du port. Je n'ai pas vu cette ville assez
+en détail pour pouvoir porter un jugement sur sa force; mais ce qui me
+frappa, c'est la manière dont les fortifications sont entretenues; on y
+trouve une recherche et des soins minutieux, cachet ordinaire de ce
+qu'on voit en Angleterre.
+
+J'arrivai à Londres le 19 août, et, malgré la stérilité apparente du sol
+couvert de bruyère que je trouvai sur ma route, je fus frappé de
+l'aisance et du bien-être, dont les signes étaient évidents partout, de
+la grande quantité de jolies maisons de campagne dont le pays était
+semé, et de l'élégance des petites villes que je traversai. L'entrée de
+Londres ne parla pas à mon imagination. On se trouve dans cette grande
+ville, pour ainsi dire, sans s'en douter. On rencontre une agglomération
+immense d'habitations qui change plusieurs fois de nom, et, tout à coup,
+on est au milieu de Londres, d'une manière presque imprévue. Il en est
+de même de tous les côtés, et on est bientôt porté à se demander
+comment une semblable multitude peut subsister.
+
+Londres, sous divers noms, c'est l'immensité, c'est un grand pays tout
+couvert d'habitations. Jusqu'à Greenwich, qui est à six milles de
+Londres, on ne quitte ni les rues ni le voisinage des maisons. Il est
+impossible de rendre la sensation d'un voyageur tout à la fois
+susceptible d'impressions et de raisonnement. Assurément Paris est une
+plus belle ville. Il y a chez nous plus de cette grandeur qui tient à la
+dignité d'un grand peuple, à une ancienne puissance, au luxe, dont les
+arts sont la parure. Nos habitations particulières ont quelque chose de
+plus grandiose. Enfin Paris, l'ancienne capitale d'un grand royaume,
+puissant depuis une succession de siècles, porte un caractère dont
+Londres, d'une origine assez récente, est dépourvue. On reconnaît, en
+cette ville, le produit d'un élément nouveau et variable dans sa nature,
+le commerce et l'industrie.
+
+Je passai dix jours à Londres, et, comme j'employai bien mon temps, ces
+dix jours me suffirent pour voir tout ce qu'il y a de curieux. Les
+établissements les plus remarquables, sans contredit, sont les docks,
+ports creusés destinés à recevoir les bâtiments de commerce du plus
+grand tonnage. L'étendue de chacun d'eux est telle, qu'elle égale et
+surpasse même celle de nos ports de commerce les plus beaux, celle du
+port de Marseille, par exemple. Des bâtiments les environnent dans tout
+leur pourtour et servent de magasins vastes et commodes. Les docks
+appartiennent à de simples compagnies.
+
+J'admirai beaucoup le tunnel, ouvrage d'un ingénieur français, M.
+Brunel, inventeur des plus belles machines employées dans les arsenaux,
+et dont le génie a été consacré à la prospérité de l'Angleterre. Ce
+tunnel, dont toute l'Europe s'est occupée, est exécuté à moitié. Il sera
+besoin de grands efforts pour le terminer. Cet immense travail, s'il est
+jamais fini, montrera ce que peuvent la volonté et l'intelligence de
+l'homme. Les procédés ingénieux et hardis employés dans ces travaux sont
+très-curieux et d'un vif intérêt; mais il serait trop long d'en faire le
+récit et d'en raconter les détails.
+
+Les constructions publiques à Londres, le palais de Saint-James,
+Westminster, etc., m'ont paru sans grandeur et sans dignité. Les parcs
+sont de grandes prairies fort vastes, mais décorées par peu d'arbres.
+L'absence presque constante du soleil les rend, il est vrai, peu
+nécessaires. En général, excepté dans le nouveau quartier de
+Regent-Park, les façades des maisons sont sans architecture et sans
+aucune élégance. La rue de Regent-Street, qui présente une double
+colonnade formant des galeries devant les boutiques, a été créée
+récemment dans un vieux quartier démoli. C'est aujourd'hui la plus belle
+rue de Londres. Là se trouvent réunies les richesses mercantiles et la
+population la plus active.
+
+Je fus accueilli avec empressement et bienveillance par ce qu'il y a de
+plus élevé en Angleterre, qui se trouvait alors à Londres. J'allai
+chercher le duc de Wellington sans le trouver, mais il vint bientôt chez
+moi et me fit une longue visite. Je lui racontai nos tristes événements,
+dont il n'était encore informé que d'une manière assez confuse. Je lui
+témoignai le désir de voir l'établissement de Woolwich, si célèbre, seul
+établissement pour l'artillerie de terre, et où toute la magnificence
+des Anglais dans les choses utiles se trouve déployée. Un officier fut
+chargé de me conduire et de m'accompagner. J'avais cru faire cette
+visite d'une manière obscure et modeste; mais, quand j'arrivai, je
+trouvai toutes les troupes d'artillerie sous les armes, les
+établissements ouverts, et tout me fut montré avec le plus grand détail.
+Les troupes exercèrent pour me faire connaître leur méthode et me faire
+juger leur pratique. Je partageai l'admiration de chacun, en voyant
+toutes les richesses renfermées dans cet arsenal, le bon ordre qui y
+règne, la bonne entente dans les arrangements, et je me convainquis que
+cet établissement d'artillerie est le plus grand, le plus complet et le
+mieux tenu de toute l'Europe.
+
+J'avais d'abord eu la pensée de me rendre sur-le-champ d'Angleterre en
+Russie. Les anciennes bontés de l'empereur Nicolas me faisaient espérer
+d'y trouver un refuge et un appui. Cependant je pensai devoir rester
+quelque temps à portée de la France, afin de connaître plus facilement
+la marche que prendraient la révolution et les événements qui me
+concernaient. Demeurer en Angleterre eût été ruineux. Je résolus de me
+rendre en Hollande. Je me faisais une sorte de consolation de revoir ce
+pays où j'avais commandé autrefois, et où j'avais été si heureux! En m'y
+rendant j'espérais reprendre mes souvenirs dans l'ordre des actions de
+ma vie passée. Je devais d'ailleurs y trouver l'avantage de correspondre
+facilement avec mes amis, afin de m'entendre avec eux pour adopter, dans
+mes intérêts, la meilleure conduite à tenir à l'occasion du procès des
+ministres de Charles X, qui était au moment de commencer. En
+conséquence, je partis pour Amsterdam.
+
+Une fois arrivé et livré, dans le silence, à toutes les réflexions que
+ma position présente, le passé et l'avenir pouvaient m'inspirer, je
+scrutai profondément mon coeur, et je trouvai qu'il n'y avait pour moi
+d'autre parti à prendre que de me vouer au repos, en renonçant d'une
+manière absolue à tous les calculs de l'ambition. En supposant de la
+part de quelque souverain étranger assez de bienveillance pour moi pour
+m'offrir du service, il n'était ni dans les intérêts bien entendus de ma
+réputation, ni dans la convenance de ma vie passée et de mes
+antécédents, de recommencer ma carrière. La guerre ne pouvait plus
+jamais avoir lieu qu'entre la France et le reste de l'Europe. Je ne
+voulais pas, je ne pouvais pas porter les armes contre mon pays, ni me
+battre contre l'armée où j'avais passé ma vie et à laquelle j'avais voué
+toutes mes affections. Le service que je prendrais à l'étranger n'aurait
+rien d'honorable pour moi, puisque aucune chance de gloire, comme aucune
+charge, n'en serait la conséquence. Il y aurait en outre de l'injustice
+à usurper, moi étranger, une dignité appartenant à ceux qui l'auraient
+méritée sous leurs propres drapeaux. Enfin je cherchai à envisager les
+choses sous leur vrai point de vue, à tirer nettement les conséquences
+d'une position déterminée, et je conclus que la seule chose raisonnable
+pour moi était de ne plus prétendre à rien, de vivre tranquille avec
+quelques amis, au milieu de mes souvenirs, en faisant des voeux pour la
+prospérité de mon pays, sans me séparer de lui, et de me placer en
+esprit dans la postérité. Je serai sans doute fidèle à cette règle de
+conduite pendant le temps qui me reste encore à vivre.
+
+J'envoyai à Paris mon adhésion dans les limites du temps que la loi
+avait prescrit. Mon but, en faisant cet acte, était de déclarer que,
+sans vouloir servir le nouvel ordre de choses, ce à quoi j'étais bien
+résolu, je ne conspirerais jamais contre lui. Je voulais aussi, en
+gardant ma position légale, me réserver le droit, si la patrie un jour
+était menacée de grands dangers, de venir lui offrir mon épée, mon bras
+et mon sang pour la défendre.
+
+Je me mis en route pour Vienne, où des affaires d'intérêt m'appelaient
+d'abord. Mon seul moyen d'existence était ma rente sur le gouvernement
+autrichien, et je devais m'en assurer la jouissance sans contestation.
+De là, je comptais faire une course momentanée en Russie, motivée par
+mon respect, mon attachement et ma reconnaissance pour l'empereur
+Nicolas, et revenir m'établir à Vienne, ville destinée à devenir ainsi
+ma seconde patrie, jusqu'à l'arrivée de temps plus heureux. Je partis
+donc d'Amsterdam, et j'arrivai à Vienne le 18 novembre. Le voyage
+d'hiver que je comptais faire à Saint-Pétersbourg, d'abord empêché par
+la révolte de la Pologne, le fut ensuite par le choléra. Plus tard, il
+ne me parut plus opportun, et je restai à Vienne.
+
+Je trouvai, à mon arrivée à Vienne, le prince de Metternich, et je le
+vis immédiatement. Son accueil fut bienveillant et amical. Je le mis au
+fait de ma position et de la manière dont j'envisageais mon avenir. Il
+y donna une approbation qui me confirma dans mes résolutions. Je lui
+racontai, dans plusieurs conversations et avec le plus grand détail, les
+événements qui venaient de changer la face de l'Europe, et dans lesquels
+j'avais pris une si malheureuse part. Il comprit tout avec une sagacité
+rare, et tel fut dans son esprit l'effet de ces récits, que voici son
+jugement d'alors sur les Bourbons: «Les Bourbons ont perdu la France et
+le pouvoir pour avoir été conduits et dominés par l'esprit d'émigration,
+par l'ambition du clergé, et le complément s'est trouvé dans le manque
+absolu d'esprit et de calcul qui a caractérisé toutes leurs actions.»
+
+Ce jugement est le résumé le plus clair, le plus vrai du gouvernement de
+la France depuis la Restauration jusqu'au 27 juillet 1830.
+
+La question s'établit de savoir si M. le duc d'Orléans avait conspiré
+contre le trône. Je dis au prince que je ne le croyais pas. Il n'avait
+pas conspiré directement, et la preuve s'en trouvait dans le peu de
+forces dont il avait été investi au moment où il avait eu le pouvoir;
+mais je pensais qu'il avait prévu la révolution et s'était préparé de
+bonne heure à en profiter. À cet effet, il n'avait négligé aucun moyen
+de se populariser et de flatter les chefs libéraux. Il avait
+certainement causé un grand tort au roi en blâmant trop haut la marche
+du gouvernement; mais, pour une action directe, pour une entreprise
+déterminée et dans un but immédiat, il en était innocent. Le prince fut
+de mon avis, et à cette occasion il me raconta deux anecdotes assez
+curieuses et qui prouvent combien la pensée de monter sur le trône un
+jour, au moyen d'une révolution amenée par un mauvais gouvernement,
+était ancienne dans l'esprit de M. le duc d'Orléans.
+
+En 1815, et après le retour de Gand, M. le duc d'Orléans vint faire une
+visite au prince de Metternich. Il lui dit qu'il devait connaître toute
+l'impopularité des Bourbons de la branche aînée en France, et à quel
+point ils étaient dépourvus de capacité; qu'une nouvelle chute se
+préparait évidemment pour eux; et il lui demanda si les puissances
+étrangères lui donneraient l'assistance de leur sanction, dans le cas où
+lui-même serait appelé à les remplacer sur le trône.--Le prince lui
+répondit négativement d'une manière formelle.
+
+Plus tard M. le duc d'Orléans fit faire au prince Eugène l'ouverture
+suivante. Il lui fit dire qu'il était superflu de démontrer que les
+Bourbons ne pouvaient pas régner; lui, duc d'Orléans, et Eugène avaient
+chacun leurs partisans, et il lui proposait de les réunir pour (le cas
+d'une révolution arrivant) donner la couronne à celui des deux qui
+aurait le plus de suffrages. Eugène répondit que, si jamais la France
+était de nouveau en révolution, son influence serait au profit du fils
+de son bienfaiteur. Eugène fit connaître cette démarche et cette réponse
+à l'empereur d'Autriche.
+
+En résultat, M. le duc d'Orléans a poussé de toutes ses forces à la
+démolition de l'édifice, persuadé qu'il trouverait le moyen de se loger
+dans ses décombres.
+
+Quand j'arrivai à Vienne, la cérémonie du couronnement du roi de Hongrie
+venait d'avoir lieu à Presbourg. Je regrettai beaucoup de n'avoir pas
+hâté mon voyage afin d'en être témoin; mais à cette époque j'avais peu
+d'attrait pour me présenter dans des lieux de réunion, d'éclat et de
+fêtes. Cette cérémonie, une des plus curieuses et des plus augustes que
+l'on puisse voir, est unique par les circonstances qui l'accompagnent.
+Elle se fait en plein air et rappelle le moyen âge. La beauté des
+costumes et des chevaux, la présence de cette noblesse libre et
+guerrière, les serments prêtés par le souverain d'exécuter les lois du
+pays et de défendre la patrie, l'arrivée du roi sur un tertre élevé,
+d'où il fend l'air avec son sabre dans la direction des quatre points
+cardinaux, annonçant ainsi qu'il saura faire face à tous ses ennemis,
+les évêques et les prélats avec leurs ornements pontificaux, montés sur
+des chevaux richement caparaçonnés, tout cela place l'origine de cette
+cérémonie à l'époque où la nation hongroise était nomade et composait
+une grande tribu.--Après avoir vu les sacres de Reims et de Moscou,
+celui-ci eût été curieux à leur comparer; mais je n'eus pas d'abord la
+pensée d'aller le voir, et, quand le désir m'en vint, il était trop
+tard.
+
+L'empereur vint à Vienne le 21. Deux jours après, il daigna me donner
+audience. Ma position particulière, qui était si singulière, me fit
+désirer de ne prendre aucun caractère et aucune couleur: car, si j'ai
+reconnu le gouvernement actuel pour rester Français et conserver une
+position sociale que quarante ans de travaux et beaucoup de sang versé
+m'ont valu, mon intention n'est pas de le servir. L'empereur accueillit
+cette demande avec bonté, et, chaque fois que je l'ai vu depuis, il en a
+été de même. L'audience de l'empereur dura plus d'une heure. Il me fit
+les questions les plus détaillées sur les événements de Juillet, sur la
+retraite et le départ de la famille des Bourbons. Il blâma le manque de
+foi montré par les ordonnances, l'imprévoyance et la faiblesse qui
+avaient présidé à toutes les mesures, jugea d'une manière saine, mais
+avec intérêt et pitié, la famille royale. De mon côté, j'établis les
+faits avec vérité, mais avec mesure et réserve, et en indiquant plutôt
+les fautes qu'en exprimant le blâme.
+
+J'entretins l'empereur de ma situation personnelle, telle que je l'avais
+conçue. L'empereur me parla du duc de Reichstadt avec éloge. Il l'aimait
+beaucoup et avec raison; car, indépendamment de beaucoup de qualités, ce
+jeune prince était charmant pour lui. L'empereur me dit: «Il est bon,
+instruit, spirituel et dévoré de la passion du service militaire.» Il
+avait exprimé, ajouta-t-il, de l'intérêt pour les Bourbons lors de la
+catastrophe, et lui avait dit qu'il serait heureux de contribuer à les
+remettre sur le trône. L'empereur m'ayant dit ce propos, _sa vérité est
+incontestable;_ mais, depuis, j'ai demandé au comte Maurice
+Dietrichstein si son élève lui avait montré ces sentiments. Celui-ci m'a
+assuré que ceux qu'il éprouvait réellement étaient tout contraires. J'ai
+conclu que le jeune homme, croyant et voulant être agréable à son
+grand-père, avait exprimé, en cette circonstance, autre chose que sa
+pensée. Au surplus, les sentiments du duc de Reichstadt étaient fort
+différents en faveur de la branche aînée ou de la branche cadette. Il
+reconnaissait à la première des droits; il avait été élevé avec le
+respect qu'inspire la possession du pouvoir; mais, quant à la seconde,
+c'était tout autre chose; et il a dit plus d'une fois: «Puisque ce ne
+sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi pas moi? car moi
+aussi j'ai ma légitimité.»
+
+Cette révolution de Juillet, en lui révélant des droits que les
+circonstances pouvaient l'amener à faire valoir, l'a remué profondément.
+Elle a exalté ses facultés, son esprit, et contribué à développer la
+maladie dont il est mort.
+
+L'empereur me parla du projet adopté, dès cette époque, par Charles X et
+sa famille de se retirer en Autriche, de l'accueil qu'il y recevrait et
+de l'assentiment à cet égard de tous les souverains de l'Europe. Il
+ajouta en riant: «Je lui ai offert la résidence de Brunn. S'il
+l'accepte, je changerai de garnison mon petit-fils et je le placerai
+ailleurs.» En ce moment Brunn servait d'habitation au duc de Reichstadt.
+
+L'empereur me congédia et me donna l'assurance de sa protection, de ses
+bontés, et du plaisir qu'il avait à me voir choisir ses États pour
+asile.
+
+J'allai voir l'archiduc Charles, dont j'ai l'honneur d'être connu depuis
+longtemps. J'eus une conversation d'une heure avec lui sur les
+événements de Paris, sur les campagnes auxquelles j'ai pris part, sur la
+nouvelle organisation de l'artillerie en France, enfin sur les ouvrages
+militaires dont l'archiduc est l'auteur, tous ouvrages classiques que
+les gens de guerre ne sauraient trop lire et méditer.
+
+Pendant notre conversation, l'archiduc reçut la visite de sa fille
+l'archiduchesse Thérèse, aujourd'hui reine de Naples, charmante
+princesse, âgée alors de quatorze ans. Il eut la bonté de lui dire en me
+présentant à elle: «Si vous saviez bien l'histoire, vous connaîtriez
+déjà le maréchal.»
+
+J'ai pensé que dans ma position, et vu le peu d'exigences de la famille
+impériale, je devais borner là mes visites aux princes qui la composent.
+Je leur ai été seulement présenté dans le monde sans cérémonie. Plus
+tard, je vis l'archiduc Jean chez lui; j'eus avec lui une longue
+conversation que son esprit remarquable, ses connaissances et des
+antécédents militaires qui nous étaient communs rendirent pleine
+d'intérêt pour moi.
+
+Le prince de Metternich me présenta dans les meilleures maisons. Ce fut
+sous ses auspices que j'entrai dans la société. Cette société de Vienne
+étant chose à part, il y a quelque intérêt à la faire connaître. D'abord
+elle se compose de la plus haute aristocratie de l'Europe. C'est un
+reste de cet ancien empire où l'empereur avait pour sujets et pour
+serviteurs des princes, qui eux-mêmes étaient souverains. On rencontre
+sans cesse des grands noms, des gens qui ont des alliances plus ou moins
+rapprochées avec des maisons souveraines et des têtes couronnées. Un
+Français éprouve une sensation extraordinaire, en entendant des gens du
+monde parler familièrement d'un oncle, d'un beau-frère où d'un cousin,
+qui est roi ou empereur, quand il réfléchit à l'effet singulier et
+presque ridicule que fait, dans la meilleure compagnie à Paris,
+l'arrivée du plus petit prince étranger. Ici il y a une atmosphère
+d'égalité qui fait disparaître toutes les distances, et ne laisse
+subsister que celles résultant de la bonne éducation et du sentiment des
+convenances. Le nombre des individus qui composent la société étant
+assez borné, il résulte de ce que je viens de dire une grande aisance et
+une grande facilité dans les rapports habituels. On se voit beaucoup, on
+se voit sans étiquette et sans façon. On se traite avec politesse et
+bienveillance. On a l'air même de s'adorer, et puis, au milieu de tout
+cela, il n'y a aucune intimité réelle.
+
+La disposition du matériel de la ville de Vienne, et la manière dont
+cette ville est habitée, contribuent aussi aux moeurs de la société.
+Vienne, qui est la capitale d'un grand empire, et dont la population est
+de trois cent cinquante mille âmes, se trouve cependant dans les
+conditions d'une petite ville pour la haute classe, et elle en a les
+moeurs. La ville, proprement dite, est enceinte d'un rempart à douze
+bastions. Dans cette étendue ainsi fort restreinte, elle ne renferme
+que cinquante-quatre mille habitants. Tous les grands seigneurs, tous
+les gens riches, tous les magasins, en un mot, toutes les richesses, y
+sont réunies. Les faubourgs sont habités par le peuple, et renferment
+les ateliers et les ouvriers. Tous les membres de cette grande
+aristocratie sont donc réunis forcément d'une manière intime, et se
+rencontrent sans cesse. Chacun sait, à toute heure du jour, ce qui se
+passe chez son voisin. Des nouvelles circulent sans cesse sur les
+actions de tout le monde, sont colportées et répétées. Si l'empereur
+Joseph eût fait démolir les remparts et concédé les glacis pour y bâtir,
+les moeurs de Vienne seraient tout autres. Chaque grand seigneur eût
+construit un palais dans le lieu de son choix. Libre et disposant d'un
+grand emplacement, il eût donné à son habitation des dépendances en
+rapport avec sa fortune, dépendances qui l'eussent isolé. Loin des
+individus de sa caste, il aurait vécu pour lui-même, sans s'occuper des
+autres. De riches bourgeois, établis dans son voisinage, seraient entrés
+en rapport avec lui, et il se serait bientôt trouvé le centre d'une
+société mixte, comme il en existe à Paris et à Londres. Alors la haute
+classe n'eût plus été entièrement isolée. Une société plus nombreuse
+aurait donné lieu à la composition de diverses coteries, dont les
+éléments eussent été basés sur d'autres principes que la naissance.
+Pour peu qu'on y réfléchisse, on est frappé des conséquences qui fussent
+résultées de ce seul changement matériel pour l'ordre social.
+
+J'ai expliqué la cause et la facilité des relations et des liaisons
+superficielles; je vais dire maintenant pourquoi ces amitiés ne sont pas
+plus profondes. D'abord la société, quoique assez peu nombreuse, l'est
+trop cependant pour l'intimité, tout en admettant la familiarité.
+Ensuite les familles elles-mêmes, composées d'un grand nombre
+d'individus, suffisent aux liaisons véritables, et encore l'amitié
+portée à un certain degré est-elle assez rare, même entre les femmes de
+la même famille. Ajoutez à cela que les jeunes femmes ont une tenue
+très-sérieuse et même sévère, et on comprendra qu'il en résulte beaucoup
+de froid dans la société. Les femmes âgées étaient, assure-t-on, tout
+autres dans leur jeunesse; mais les femmes de trente-cinq à
+quarante-cinq ans, que l'on doit compter certainement parmi les femmes
+de l'Europe dont la conduite est la plus régulière, sont au contraire
+d'une pruderie extrême. Elle va jusqu'à ne point comprendre la
+possibilité d'une amitié vive et pure entre les individus de différents
+sexes. Mais la génération qui suit semble revenir aux anciens errements,
+et rentrer dans les habitudes de ses grand'mères. Enfin toute cette
+société de Vienne est parfois soumise à l'influence de quelques femmes
+âgées qui y ont usurpé le pouvoir et y font la loi.
+
+Un mot maintenant sur la manière d'être des hommes et des femmes sous
+les rapports de l'esprit, de l'instruction et des qualités sociales. Une
+si grande différence existe entre les deux sexes de la même classe,
+qu'on a peine à la concevoir. Les hommes, à très-peu d'exceptions près,
+ne sont pas distingués; leurs goûts sont vulgaires; ils aiment les
+plaisirs faciles et mènent une vie dissipée. L'explication de ces
+moeurs, pour ceux qui servent dans l'armée, se trouve dans la lenteur de
+l'avancement et le séjour prolongé dans des villages de Hongrie, où les
+jeunes officiers, privés de ressources, finissent par devenir étrangers
+aux habitudes du monde. De retour à Vienne ils s'y trouvent gênés. Ils
+prennent alors des goûts de mauvaise compagnie et ils vivent entre eux.
+Les femmes ainsi abandonnées ne sont l'objet d'aucun hommage, d'aucun
+soin, et cependant elles en méritent beaucoup. En général, celles-ci
+sont belles et le sang de la haute classe est aussi remarquable que
+celui de la classe inférieure. Les femmes reçoivent une éducation
+extrêmement soignée. Leur instruction est étendue. Elles parlent le
+français avec élégance et sans accent. Elles sont aimables dans
+l'acception française la plus étendue. J'en ai compté jusqu'à vingt-huit
+dans un cercle assez étroit, qui seraient avec raison très-remarquées à
+Paris.
+
+Les grands noms qu'elles portent font encore ressortir cette amabilité,
+si rare ailleurs. On doit placer au premier rang de la noblesse
+autrichienne, la maison de Liechtenstein. Le nombre des individus qui la
+composent, les très-grandes richesses qu'elle possède, lui donnent une
+grande importance. Elle est fière et orgueilleuse avec ses égaux, mais
+elle est populaire dans le peuple et la bourgeoisie. Cette popularité
+vient, en grande partie, de ce que tous les hommes de cette famille ont
+toujours servi dans l'armée et ont bien rempli leur tâche dans les
+longues guerres qui viennent de finir. On accuse le prince Jean de
+Liechtenstein, dont les services militaires sont sans douté honorables
+par la bravoure brillante qu'il a toujours montrée, mais dont les
+talents peuvent être contestés, d'avoir signé, en 1809, les
+préliminaires de la paix, qu'il était seulement autorisé à négocier.
+Napoléon donna un grand éclata ces préliminaires qui devaient rester
+secrets, et le mouvement de l'opinion publique en faveur de la paix
+était trop prononcé, pour que l'empereur d'Autriche pût se dispenser de
+la ratifier. À cette occasion le comte de Stadion, alors premier
+ministre, ayant le portefeuille des affaires étrangères, donna sa
+démission, ne voulant pas attacher son nom à la ratification d'un traité
+de paix qu'il regardait comme désastreux pour l'Autriche, la croyant en
+mesure de continuer la guerre. Le comte de Stadion désigna alors à
+l'empereur François le prince de Metternich comme étant l'homme le plus
+propre à le remplacer dans les circonstances présentes.
+
+Les femmes de cette famille sont bien élevées, charmantes et fort
+vertueuses. La princesse Jean de Liechtenstein, par sa taille et son
+grand air, rappelle les matrones romaines, et sa nombreuse famille,
+composée de onze enfants vivants, semble lui donner une sorte de
+magistrature.
+
+Toutes les femmes nées princesses de Schwarzenberg sont remarquables par
+un esprit fin, une grande instruction et des manières charmantes. La
+comtesse de Mier, dont l'âge avancé ne diminue en rien l'amabilité,
+réunit à une grande douceur un adorable caractère, une grande indulgence
+pour la jeunesse, un esprit étendu et une activité peu commune, activité
+digne, car elle ne porte que sur des devoirs ou des choses utiles. Fort
+instruite, elle prend part avec ardeur à tout ce qui concerne le
+développement des facultés de l'esprit, et son âme se montre tout
+entière à chaque occasion. Sa nièce, la comtesse Valentin Esterhazy,
+n'était pas une nouvelle connaissance pour moi, je l'avais vue
+anciennement à Paris; elle et son mari, le comte Valentin Esterhazy, me
+firent l'accueil le plus cordial. Je trouvai dans cette famille le
+bienveillant intérêt qu'il est si doux de rencontrer loin de son pays;
+et, dans les tristes circonstances qui m'éloignaient de la France, j'y
+fus doublement sensible. Jeune encore, la comtesse joint à la plus haute
+raison l'amabilité la plus remarquable; aussi est-elle chérie de tout ce
+qui la connaît. Une bienveillance universelle lui est acquise, et, quand
+elle entre dans un salon, une expression de plaisir et de joie se montre
+sur toutes les figures. Aucun devoir ne lui coûte, et jamais elle n'a
+manqué à aucun; et cependant elle a, plus d'une fois dans sa vie, eu
+l'occasion d'en remplir de pénibles. Le dévouement est dans sa nature,
+comme la séduction qu'elle exerce partout. Jamais être au monde ne
+mérita plus l'affection qu'elle inspire et la considération publique qui
+est son apanage.
+
+Enfin les femmes de Vienne présentent un ensemble qu'on ne rencontre
+nulle part. Les étrangers distingués sont bien accueillis; mais, après
+les premières politesses d'usage, il leur faut longtemps pour arriver à
+obtenir d'entrer dans une certaine intimité. On croit y atteindre tout
+d'abord, à cause de la politesse aisée qui règne partout; mais on est
+dupe des apparences et d'une fausse bonhomie. Il leur faut longtemps
+pour se faire adopter en réalité par une société qui semblait disposée
+d'abord à les comprendre dans ses habitudes et ses affections. Ce n'est
+qu'après un temps d'épreuve fort long qu'on atteint au but désiré, et
+quelquefois on n'y arrive jamais.
+
+L'indépendance de la société de l'influence de la cour ne saurait
+s'exprimer. Comme la cour se montre rarement, et que dans les habitudes
+de la vie on peut même dire qu'il n'y a pas de cour, la société est fort
+peu en contact avec la famille impériale, et celle-ci peut difficilement
+exercer une grande action, par ses manières, sur ce qui se passe. Jamais
+donc, dans aucun pays, le gouvernement ne s'est moins mêlé qu'à Vienne
+des affaires des particuliers. Cela tient aussi au caractère personnel
+de l'empereur et aux moeurs de la famille impériale. L'empereur gouverne
+comme la Providence. On ne le voit nulle part, et partout on sent sa
+main protectrice. Aussi ce pays jouit-il d'une liberté véritable,
+effective, et il n'y a que les ennemis de la société qui aient raison de
+redouter le pouvoir. La richesse des hautes classes et leur dignité de
+caractère contribuent aussi à cet esprit d'indépendance. Comme la loi
+est égale pour tous, il n'y a aucune faveur à espérer, aucune injustice
+à redouter, et personne n'imagine de faire la cour aux ministres. Chacun
+est classé; ses droits sont établis, et l'on vit sans s'occuper de
+savoir qui commande, je citerai un exemple presque incroyable, mais qui
+prouve ce que j'avance d'une manière sans réplique.
+
+J'avais dîné un jour chez la princesse Palffy avec dix ou douze
+personnes, toutes de Vienne et appartenant à ce qu'il y a de plus
+considérable. Une demi-heure après le dîner, entre un monsieur d'un
+certain âge et de bonnes manières, que personne ne connaît. Tout le
+monde s'interrogeait du regard, et un embarras général en était le
+résultat, lorsqu'il se trouva parmi les convives un individu qui le fit
+cesser, en prévenant le maître de la maison que l'inconnu était le comte
+de Mittrowsky, grand chancelier de Bohême (ce qui répond à notre
+ministre de l'intérieur), qui occupait cette place importante depuis
+cinq ans. On n'accusera pas de se prosterner devant le pouvoir une
+noblesse qui vit dans une pareille ignorance de ceux qui en sont les
+dépositaires. En France, un homme qui a été ministre de l'intérieur
+pendant quinze jours est connu de tout Paris et a reçu les hommages de
+tout ce qui peut se présenter chez lui.
+
+Tel est, en résumé, le caractère et la physionomie de la société de
+Vienne; mais j'ajouterai encore un mot. Les rapports fréquents,
+journaliers qui existent entre tout le monde, et les habitudes de
+commérage, dont j'ai expliqué la cause, sont rarement animés par la
+bienveillance. Les gens qui semblent le plus liés disent assez
+volontiers du mal les uns des autres, et trouvent toujours des auditeurs
+pour les écouter et pour répandre les médisances et les calomnies qu'ils
+débitent. L'amitié, dont le devoir est avant tout d'être juste, ensuite
+indulgente et discrète, qui, en France, est quelquefois si courageuse,
+se tait ici, quand elle ne s'associe pas aux accusations. Les absents
+ont presque toujours tort à Vienne; car rarement les présents sont
+occupés ù les défendre. Tout se dit, se répète, se commente, et souvent
+se travestit. C'est par excellence un pays de formes, où l'on trouve, en
+fait de sentiments, les apparences beaucoup plus souvent que les
+réalités. On conçoit que je ne parle qu'en générai. Sans doute il y a de
+grandes et d'honorables exceptions si cet état de choses, si blessant
+pour le coeur et si peu conforme aux besoins et aux charmes de la
+société; j'en connais plusieurs, mais elles sont rares.
+
+L'esprit du gouvernement est précisément l'opposé; tout y est réel et
+positif; rien n'y est donné à l'apparence, tout marche d'une manière
+régulière et systématique, mais aussi, il faut le dire, avec une
+lenteur désespérante. Dans l'intérêt des masses, cela serait parfait si
+la vie moyenne de l'homme durait cent cinquante ans.
+
+Le gouvernement autrichien a un grand dédain pour l'opinion qu'on a de
+lui à l'étranger. Il ne s'inquiète guère que l'on se trompe complètement
+sur l'ordre de choses qui règne chez lui; il dédaigne une popularité
+européenne, que la connaissance des faits établirait infailliblement
+dans les esprits raisonnables. Ainsi, par exemple, en Europe, on croit
+en général que le paysan autrichien vit dans une grande ignorance et
+sous une oppression horrible, et il est, au contraire, le plus instruit,
+le plus riche et le plus protégé de l'Europe. Tous savent lire et
+écrire, et jouissent d'un bien-être matériel dont aucun autre peuple ne
+présente l'exemple. Leur liberté est entière, et cependant elle s'allie
+avec les intérêts du bon ordre. La classe qui souffre par l'effet du
+mode de l'administration est celle des seigneurs. En raison des charges
+publiques et des devoirs qui leur sont imposés, ils payent au moins
+moitié plus que les paysans. Tous les actes faits par un paysan avec son
+seigneur doivent être confirmés par l'autorité, tant on redoute l'abus
+de l'influence qu'il peut exercer sur lui. Si le paysan a un procès avec
+son seigneur, un avocat payé par l'empereur dans chaque cercle plaide
+pour lui. Par suite de la jurisprudence établie, pour peu qu'un cas
+soit douteux, la décision est contre le seigneur, comme dans le cas d'un
+procès entre un seigneur et l'empereur, l'empereur perd toujours, à
+moins que le droit ne soit tellement évident, qu'on ne puisse le
+méconnaître sans mauvaise foi manifeste.
+
+Les travaux publics, dont l'importance est si grande, ont pris chaque
+jour, pendant ce long règne, un développement plus grand; et cependant
+la plupart sont ignorés. Une route a établi une communication entre la
+vallée de l'Adige et les sources de l'Adda par le Stelvio. Elle a exigé
+des travaux immenses. C'est le passage le plus élevé de l'Europe rendu
+praticable pour les voitures par la main des hommes, et ce magnifique
+monument n'est connu que des voyageurs. Nous avions fatigué l'Europe par
+le récit des travaux du Simplon, longtemps avant qu'ils fussent
+terminés, et l'on n'a jamais parlé de ceux-ci, qui sont depuis plusieurs
+années arrivés à leur perfection. Loin d'être charlatan comme nous le
+sommes en France, et comme on l'est dans d'autres pays, le gouvernement
+autrichien est trop modeste. Il suffirait qu'il fit connaître ses actes
+pour qu'on l'admirât dans ses oeuvres.
+
+Enfui, souvent, on voit ici en pleine exécution, et depuis longtemps,
+des choses proposées ailleurs comme de hautes et nouvelles pensées.
+Quand on vient en Autriche, on est tout stupéfait de ce que l'on y
+trouve.
+
+Lors de la réunion des savants d'Allemagne à Vienne, des géologues
+français apportèrent un échantillon de cartes souterraines dont le but
+était de faire connaître la composition des couches du globe, dans les
+différente pays. On leur montra que, dans plusieurs provinces de
+l'Autriche intérieure, cette carte existait depuis quelque temps et
+s'exécutait dans les autres.
+
+Une opinion, assez généralement répandue, a consacré que l'Italie
+autrichienne est accablée d'impôts dont le produit s'envoie à Vienne.
+D'après un travail officiel, que j'ai vu et dont la vérité est
+incontestable, il est démontré que, sous l'administration française, la
+masse des impôts était de moitié plus forte qu'à présent; et en même
+temps qu'une somme très-inférieure était consacrée aux travaux publics
+dans le pays.
+
+Enfin, de quelque manière que l'on envisage la question, et sauf les
+obstacles mis à la facilité du déplacement des individus, qui sont
+portés trop loin, on ne voit que des choses utiles et raisonnables dans
+les actes du gouvernement autrichien. Il agit en père vigilant au milieu
+de ses enfants. Ennemi du bruit, il semble redouter la louange comme un
+autre craindrait le blâme, et il cache ses bonnes actions comme il
+serait dans la nature des choses de cacher les mauvaises. Il se contente
+de faire le bien, et méprise une critique qui n'est fondée ni sur les
+faits ni sur la raison. Le complément du bien-être dont jouit
+l'Autriche, et sa garantie, étaient dans la popularité méritée de
+l'empereur défunt auprès de ses sujets. Accessible à tout le monde,
+livré sans réserve aux soins du gouvernement calme, persévérant,
+raisonnable, il maintenait la règle et faisait tout ce qu'un souverain
+pénétré de ses devoirs peut exécuter dans l'intérêt de ses peuples.
+Grâce à cet esprit, son long règne a traversé de grands malheurs et
+surmonté de grandes difficultés. Il se survit dans le règne actuel. Les
+moeurs politiques maintiendront cet état de choses tant que le calme
+durera; mais une secousse en Europe semblerait, de quelque côté qu'elle
+vînt, devoir amener sur ce pays de grands malheurs.
+
+Après avoir pris poste à Vienne, un intérêt d'affection et de curiosité,
+tenant au plus beau temps de ma vie, devait me faire vivement désirer de
+voir le fils de Napoléon. Comme il était encore séquestré du monde, je
+n'imaginais pas pouvoir l'approcher: mais je désirais au moins
+l'apercevoir. Il allait quelquefois au spectacle de l'Opéra, et je me
+mis en mesure de m'y trouver un jour à portée de le contempler. Je ne me
+doutais guère alors qu'une espèce d'intimité allait bientôt exister
+entre nous deux. On me dit qu'il avait appris mon arrivée à Vienne avec
+plaisir et désirait vivement me rencontrer et me connaître. Sa prochaine
+entrée dans le monde devait bientôt en être l'occasion.
+
+Le mercredi, 26 janvier, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, donna un
+grand bal, où presque toute la famille impériale se rendit. Le duc de
+Reichstadt y vint avec elle. Mes yeux se portèrent avec avidité sur lui.
+Je le voyais pour la première fois de près et avec facilité. Je lui
+trouvai le regard de son père, et c'est en cela qu'il lui ressemblait
+davantage. Ses yeux, moins grands que ceux de Napoléon, plus enfoncés
+dans leur orbite, avaient la même expression, le même feu, la même
+énergie. Son front aussi rappelait celui de son père. Il y avait encore
+de la ressemblance dans le bas de la figure et le menton. Enfin son
+teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la même pâleur et la
+même couleur de la peau; mais tout le reste de sa figure rappelait sa
+mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon de
+cinq pouces environ.
+
+Informé par le comte de Dietrichstein, son gouverneur, qu'il
+m'aborderait pendant le bal et causerait avec moi, peu de moments
+s'étaient écoulés, quand je le vis à mes côtés. Il m'adressa
+immédiatement les paroles suivantes: «Monsieur le maréchal, vous êtes un
+des plus anciens compagnons de mon père, et j'attache le plus grand prix
+à faire votre connaissance.»
+
+Je lui répondis que j'étais vivement touché de ce sentiment, que je
+trouvais beaucoup de bonheur à le voir et à être près de lui. Là-dessus,
+nous entrâmes en matière. Il me demanda si, comme il le croyait, j'avais
+fait les premières campagnes d'Italie. Je lui répondis que oui; que mes
+rapports de service et d'amitié avec Napoléon étaient d'une époque
+encore plus reculée; qu'ils remontaient au delà du siège de Toulon; que
+ma connaissance de sa personne datait de 1790, époque où il était
+lieutenant d'artillerie en garnison à Auxonne, et moi occupé à Dijon à
+achever mon instruction pour entrer dans le corps où il servait, et où
+était également un proche parent à moi, son ami intime.
+
+Il me fit quelques questions sur ces campagnes si célèbres, et je lui
+répondis de manière à éveiller sa curiosité. Il me parla de l'Égypte, du
+18 brumaire, de la campagne de 1814, etc., et je répondis succinctement
+sur ces divers objets. J'eus bien soin de jeter promptement mes idées
+générales sur le caractère et la carrière de Napoléon, qui présentent
+des changements tellement complets dans sa personne, que l'on peut
+considérer en lui deux hommes. Son élévation, due sans doute en grande
+partie à ses talents, mais puissamment favorisée par le temps où il a
+paru, fut l'expression, sentie par tout le monde, des besoins de la
+société d'alors. À ce titre, chacun l'aida, le soutint et le favorisa;
+tandis que sa chute fut son ouvrage et le résultat de ses efforts
+constants. Enfin ce beau génie, si calculateur dans les premières années
+de sa grandeur, fut obscurci par les illusions de l'orgueil, qui ont
+faussé son jugement. À cette occasion, je lui citai tout de suite le mot
+qu'il prononça le soir du combat de Champaubert, où il semblait prévoir
+son retour prochain sur la Vistule, mot déjà rapporté dans mes récits,
+en racontant les événements de la campagne de 1814.
+
+Le duc de Reichstadt me parla avec une grande ardeur de sa passion pour
+son métier, du désir qu'il avait de faire la guerre, et ajouta combien
+il serait heureux de l'apprendre sous moi. En général, il caressait
+souvent cette idée. Plus d'une fois il me l'a exprimée; rêve d'un enfant
+qui se berçait d'espérances chimériques. La France et l'Autriche,
+disait-il, pouvaient un jour être alliées, et leurs armées combattre
+l'une à côté de l'autre. «Car, disait-il, ce n'est pas contre la France
+que je puis et dois faire la guerre. Un ordre de mon père me l'a
+défendu, et jamais je ne l'enfreindrai. Mon coeur me le défend aussi, de
+même qu'une sage et bonne politique.»
+
+Le vif intérêt qu'il montrait dans cette conversation, s'augmentant
+toujours, l'amena à exprimer le désir de connaître avec détail par mes
+récits les événements passés. Mais je crus prudent de ne pas prendre
+d'engagements trop positifs à cet égard; car je ne pouvais savoir ce qui
+conviendrait à l'empereur et au prince de Metternich. Autant par devoir
+que par prudence, une grande circonspection dans ma conduite m'était
+imposée, et je ne devais rien faire d'un peu important qu'avec
+l'assentiment du pouvoir protecteur qui me donnait asile.
+
+Notre conversation finit après avoir duré une demi-heure et avoir été
+l'objet des remarques de tous les spectateurs. Une fois libre, le prince
+de Metternich étant au bal, je lui soumis immédiatement la question. Il
+me répondit ces propres paroles: «Il n'y a aucun inconvénient à ce que
+vous voyiez le duc de Reichstadt et que vous lui parliez de son père. On
+ne peut le mettre en meilleures mains que les vôtres. Je regarderais
+comme une mauvaise action de ne pas lui faire connaître Napoléon tel
+qu'il était et avec la supériorité qui le caractérisait d'une manière
+si éminente; mais aussi il est bon qu'il sache quels ont été ses
+illusions, son orgueil et son ambition, passions qui l'ont perdu et
+conduit à démolir lui-même sa puissance. Vous, plus que tout autre, êtes
+capable de lui faire connaître et sentir la vérité.»
+
+Ce raisonnement si simple, si vrai, cette conduite si raisonnable, si
+loyale envers ce jeune homme, est d'accord avec tout ce que j'ai pu voir
+et répond victorieusement aux sottises débitées sur l'éducation du duc
+de Reichstadt, éducation tout autre et l'opposé de ce qu'on a dit.
+
+Je prévins immédiatement le duc de Reichstadt que j'étais en mesure de
+le satisfaire, et que, quand il le voudrait, je lui raconterais les
+campagnes d'Italie de 1796 et 1797. On va voir combien la raison et la
+prudence étaient précoces chez ce jeune homme; il me dit: «Monsieur le
+maréchal, dans nos positions respectives, il me semble convenable d'en
+parler d'avance au prince de Metternich et d'agir avec son assentiment.»
+Je répliquai: «Monseigneur, mes démarches ont devancé vos justes
+observations, et c'est avec son approbation que je viens prendre vos
+ordres.»
+
+Nous primes jour pour le vendredi suivant 28, à onze heures du matin.
+Depuis ce moment, et pendant trois mois environ, les lundis, vendredis
+et quelquefois les mercredis, depuis onze heures jusqu'à une heure et
+demie, étaient consacré; à mes récits, qui comprirent l'histoire de son
+père et des guerres de notre temps. Quand les circonstances en faisaient
+naître l'occasion, je faisais l'exposé des principes de l'art de la
+guerre.
+
+Avant d'entrer en matière et de raconter les immortelles campagnes de
+1796 et 1797 en Italie, je commençai par lui apprendre les détails qui
+concernent la première partie de la vie de son père, et, pour ainsi
+dire, de son enfance politique et militaire, et les circonstances qui
+l'amenèrent, presque indépendamment de sa volonté, en présence
+d'événements qui ont été la base de sa fortune et qui ont formé le point
+de départ de sa grandeur; car, ajoutai-je, nous appartenons en beaucoup
+de choses à la destinée; mais cependant nous sommes souvent aussi
+enfants de nos oeuvres. Pour arriver à faire de grandes choses, il faut
+que les circonstances ne manquent pas aux hommes capables et que les
+hommes ne manquent pas aux grandes circonstances qui s'offrent à eux.
+Napoléon les a rencontrées telles qu'il pouvait les désirer, et lui même
+s'est trouvé à leur hauteur. Cet accord nécessaire est rare, et, quand
+la fortune le fait naître, il en résulte des choses qui étonnent le
+vulgaire. Beaucoup d'individus possèdent les qualités nécessaires pour
+devenir de grands hommes et meurent ignorés, sans doute faute d'occasion
+de se faire connaître. La société aurait été préservée de beaucoup de
+calamités si, dans les grandes crises, le caprice de la fortune n'avait
+pas fait déposer souvent le pouvoir en des mains incapables de
+l'exercer.
+
+Toutes les idées du duc de Reichstadt étaient dirigées vers son père,
+auquel il rendait une espèce de culte. Un coeur ardent et ce sentiment
+primitif qui joue un si grand rôle dans les pays où la civilisation est
+en retard, comme la Corse, lui était échu dans toute son énergie comme
+un héritage.
+
+Il m'est impossible d'exprimer avec quelle avidité il entendait mes
+récits. Je m'excusai auprès de lui de parler souvent de moi; mais, en
+racontant ce qui concernait son père, je ne pouvais pas l'éviter; car, à
+cette époque, le cadre était petit, le nombre de ceux qui y étaient
+compris peu considérable, et j'en faisais partie. Je racontai donc au
+duc de Reichstadt les premières années de son père, l'occasion de ma
+première connaissance avec lui, ma rencontre au siège de-Toulon et le
+rôle important qu'il y joua bientôt, quoique alors seulement pourvu d'un
+grade subalterne; puis sa nomination au grade de général dans le corps
+de l'artillerie employé à l'armée de Nice; son importance personnelle,
+les opérations qu'il dirigea et qui furent comme une première esquisse
+de la campagne faite une année plus tard, son besoin d'activité
+l'amenant à proposer une expédition maritime qui ne sortit pas à cause
+des revers éprouvés par l'escadre; son voyage dans la ville de Gènes,
+qu'il conseillait d'enlever par surprise; son arrestation comme partisan
+de Robespierre, sa mise en liberté, son changement de destination, qui
+l'amena à Paris, où je l'accompagnai, après m'être arrêté avec lui dans
+ma famille pendant quelques jours, séjour qui l'empêcha d'arriver à
+Paris à temps pour être compris dans le travail de l'artillerie, et le
+fit renoncer à une activité qui ne lui convenait pas hors de ce corps.
+Je fis observer au duc de Reichstadt combien il est remarquable qu'à
+cette époque Napoléon ait été aussi soumis aux préjugés du corps dans
+lequel il servait, préjugés qui semblaient devoir l'enlever à une grande
+destinée et l'empêcher de suivre une carrière seule capable de le
+conduire à la gloire et à la puissance. Ce fait est une des plus grandes
+preuves de l'influence des opinions du premier âge sur les opinions de
+toute notre vie. Il a fallu des événements hors de tous les calculs pour
+en détruire l'effet chez lui.
+
+Dans la seconde séance, je continuai à raconter au duc de Reichstadt ces
+premiers temps de son père, si peu connus, et dont je suis aujourd'hui
+le seul témoin vivant: son séjour à Paris, ses velléités de se faire
+négociant, son espérance d'aller à Constantinople, qui ne se réalisa
+pas, qui le fit ainsi trouver à Paris lors du 13 vendémiaire et l'amena
+au commandement; enfin les circonstances qui lui firent avoir, au
+printemps, le commandement de l'armée d'Italie, et son départ pour cette
+destination.
+
+Les séances suivantes furent employées à lui raconter, dans le plus
+grand détail, les campagnes de 1796 et 1797. J'eus soin de faire
+ressortir les difficultés résultant de l'infériorité numérique de
+l'armée, de la pénurie de toutes choses, et plus encore du peu
+d'autorité dans l'opinion que devait avoir, à son arrivée, un jeune
+général qui, n'ayant jamais commandé une division, une brigade, ni même
+un régiment, se trouvait avoir sous ses ordres des généraux âgés et
+expérimentés. Je lui fis remarquer avec quelle promptitude soit autorité
+se trouva établie, l'obéissance obtenue et la confiance universelle
+inspirée. Après avoir posé quelques principes généraux de la grande
+guerre, je lui lis comprendre quelle série de fautes les généraux
+ennemis avaient commises et avec quelle habileté Bonaparte en avait
+profité.
+
+Pendant le cours de mes récits sur les campagnes d'Italie, et quand ils
+furent terminés, je m'attachai à peindre Napoléon dans sa vie privée, et
+tel que je l'ai connu: ayant de la bonté et une véritable bonté,
+quoique ce soit loin de l'opinion consacrée, susceptible d'un
+attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient dignes.
+J'ajoutai que sa sensibilité s'était émoussée avec le temps, mais sans
+changer son caractère; et, pour preuve de la bonté qui lui était
+naturelle, je lui racontai plusieurs circonstances de sa vie, entre
+autres ce qui a rapport à Dandolo de Venise, lors de la paix de
+Campo-Formio, et à Blanc, lors du départ de l'Égypte. Enfin, je ne
+négligeai rien pour représenter Napoléon à son fils, tel que je l'ai
+connu et aimé. Ces récits l'attachèrent beaucoup et l'intéressèrent à un
+point impossible à exprimer.
+
+Après le récit des guerres d'Italie, je commençai celui de la campagne
+de 1814, les deux époques de la vie de son père, qu'il avait désiré
+particulièrement connaître. Je lui présentai, en résumé, la situation
+des choses, en novembre 1813; en quoi consistaient nos misérables débris
+au moment de notre arrivée sur les bords du Rhin, débris qu'un horrible
+typhus anéantissait. Je lui exposai alors les changements survenus dans
+l'esprit de son père, et les illusions dont il était rempli, les rêves
+qu'il nourrissait, et qui n'étaient fondés sur rien de réel; l'espoir
+d'une offensive prochaine, quand il était évident que l'hiver entier
+passé dans le repos lui donnerait à peine le moyen de créer les
+éléments d'une défensive incomplète. Je lui rapportai l'unanimité des
+opinions à cet égard, et lui citai le mot du général Drouot, rapporté
+ailleurs, et qui peint si bien, et avec tant de mesure, notre situation
+d'alors. Je lui fis remarquer le tort grave qu'eut Napoléon de ne pas
+accepter immédiatement les propositions de paix apportées par M. de
+Saint-Aignan, et les conséquences d'une obstination qui s'est renouvelée
+plusieurs fois pendant la campagne et qui fut toujours aussi funeste.
+Enfin, j'entrepris le récit des opérations militaires, à commencer par
+le moment où l'ennemi passa le Rhin, à Bâle, le 19 décembre, et sur
+toute la ligne du Rhin, le 1er janvier.
+
+Ces récits nous amenèrent, à la fin de la campagne, au combat de Paris,
+combat si honorable pour le petit nombre de soldats qui a soutenu,
+pendant si longtemps, une lutte si inégale. Je lui fis l'exposé de
+l'esprit qui régnait en France alors, et particulièrement à Paris; de la
+faiblesse montrée par Joseph; de la capitulation qui eut lieu, et des
+événements d'Essonne, des motifs qui m'ont dirigé, et des intentions
+patriotiques qui, seules, m'ont animé. En un mot, mes récits, relatifs
+aux événements d'alors, furent à peu près semblables à ce que j'ai
+raconté dans mes _Mémoires_. Le duc de Reichstadt écouta avec une
+attention profonde et une grande émotion. Il comprit tout et porta sur
+tous les événements le jugement le plus sain. Il remarqua de lui-même la
+faute faite par Napoléon de laisser tant de troupes dans les places
+d'Allemagne, troupes qui, rentrées en France, auraient suffi pour
+défendre le territoire. Il a eu depuis occasion de parler de ce qui
+m'est personnel, et il a défendu ma conduite avec chaleur, comme je
+l'aurais fait moi-même. Il a fait ressortir aussi la grande faute
+commise d'avoir éloigné sa mère, dont la présence aurait tout sauvé.
+Elle aurait imposé aux conspirateurs, ranimé la tendresse de son père,
+provoqué les hommages d'Alexandre, parlé à son esprit chevaleresque, et,
+par ces divers motifs, elle aurait empêché son fils d'être dépouillé.
+Enfin, il prononça ces propres paroles qui sont remarquables par leur
+concision et par la justesse de la pensée: «Mon père et ma mère
+n'auraient jamais dû s'éloigner de Paris, l'un pour la guerre, et
+l'autre pour la paix.»
+
+Ces deux mots résument toute la conduite militaire et politique qu'il
+eût été opportun de tenir. Le duc de Reichstadt ayant manifesté le désir
+de voir mes récits embrasser la totalité de la vie de son père, je
+revins en arrière, et je racontai la campagne d'Égypte. Je fis l'exposé
+des circonstances personnelles au général Bonaparte. Je lui démontrai à
+quel nombre de chances contraires il s'était abandonné; car il était peu
+probable, au moment du départ, que cette traversée si longue, si
+difficile, avec un convoi si nombreux, et de si mauvais bâtiments, pût
+s'exécuter avec un succès qui tiendrait du miracle. Il comprit que la
+prise de Malte fut un coup de fortune, hors de tous les calculs; qu'une
+fois arrivé en Égypte, et le débarquement effectué, les difficultés
+étaient vaincues, l'occupation et la conquête de ce pays devenaient
+chose facile. Je lui expliquai en quoi consistaient les combats en
+Égypte, combats auxquels on a donné à tort le nom fastueux de batailles,
+et je lui racontai tout ce que mes _Mémoires_ renferment de curieux sur
+les choses et sur les personnes, en un mot sur ce pays alors si peu
+connu.
+
+J'arrivai enfin au retour de l'expédition de Syrie, à la bataille
+d'Aboukir, aux motifs qui firent prendre au général Bonaparte la
+résolution de revenir sur-le-champ en France, et à tout ce que cette
+traversée offrit de bizarre, d'obstacles apparents, obstacles qui
+n'étaient qu'une combinaison favorable de la destinée, protégeant son
+avenir et ses projets à son insu. Je lui fis un tableau vrai des
+transports de joie causés par le retour en France de Bonaparte, de
+l'accueil qu'il reçut en traversant les provinces et en se rendant à
+Paris. Enfin, je lui fis connaître ce qui est relatif à la révolution du
+18 brumaire, la chose la plus nationale, la plus populaire, que
+l'opinion de la France entière avait appelée et qu'elle accepta avec
+transport. Je mis un soin tout particulier à lui faire comprendre la
+cause de l'arrivée si facile du général Bonaparte au pouvoir. Elle avait
+été souhaitée universellement comme un moyen unique de salut, et, en
+l'acceptant, il avait eu l'apparence de céder aux nécessités du pays, au
+lieu d'agir seulement dans son intérêt propre. Tout avait été de
+soi-même, tandis que tout aurait été obstacle pour lui si, avant
+l'expédition d'Égypte, il s'était emparé de l'autorité.
+
+Les séances suivantes furent employées au récit de la campagne de
+l'armée de réserve, du passage de l'artillerie au mont Saint-Bernard,
+ensuite sous le fort de Bard, passages mémorables, qui furent
+spécialement mon ouvrage, et enfin de la bataille de Marengo. Je lui fis
+connaître les dispositions militaires que le premier consul ordonna pour
+l'occupation et la défense de l'Italie; enfin la campagne que je fis en
+1800, comme commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, tout ce
+qui tient aux opérations de cette armée, au passage du Mincio et de
+l'Adige, et à l'armistice qui suivit, dont la négociation m'avait été
+confiée.
+
+Lui ayant parlé du poste de premier inspecteur général de l'artillerie,
+dans lequel j'avais été placé à ma rentrée en France, je profitai de
+cette occasion pour faire au duc de Reichstadt un exposé succinct des
+principes du service de l'artillerie, service dont je fis l'application
+dans les changements du matériel qui furent exécutés. J'arrivai ensuite
+à la guerre avec l'Angleterre et aux projets formés par le premier
+consul, projets dont l'exécution fut préparée avec une ardeur constante
+peu commune et en harmonie avec la force de sa volonté.
+
+Je donnai au duc de Reichstadt des détails très-circonstanciés sur les
+armements faits alors, sur leur nature, et sur tout ce qui concerne
+cette expédition, que quelques individus qui se prétendent bien informés
+disent n'avoir jamais dû être exécutée. Je lui donnai des preuves
+palpables du contraire, de la possibilité de sa réussite, qui ne tint,
+quand plus tard on fut au moment de la tenter, qu'à l'irrésolution de
+l'amiral Villeneuve.
+
+Du récit de l'expédition d'Angleterre, je passai à celui de la campagne
+de 1805, qui s'y lie immédiatement, et je fis le tableau des désastres
+de l'armée autrichienne, détruite à Ulm par suite de la stupidité et de
+la folie du général Mack, qui la commandait. Je racontai au duc de
+Reichstadt à quelle occasion j'avais été envoyé en Dalmatie, les
+événements militaires qui se passèrent dans ce pays, et j'entrai dans
+le détail de tout ce que cette province renferme de curieux.
+
+La campagne de 1809 arriva ensuite. Je lui fis le récit de ce qui
+concernait l'armée de Dalmatie en particulier, jusqu'au moment où elle
+se trouva confondue dans la grande armée et en ligne avec les corps qui
+la composaient.
+
+J'entrai dans de grands développements sur la bataille de Wagram. Je lui
+fis comprendre les conséquences qui étaient résultées des incertitudes
+et des changements divers survenus dans les projets de l'archiduc
+Charles. Je lui parlai ensuite de ma mission dans les provinces
+illyriennes, dont j'avais été gouverneur; cela me donna l'occasion de
+l'instruire avec détail de ce qui concerne les régiments frontières,
+dont l'organisation est si ingénieuse, si admirable, donne des résultats
+si utiles au pays où ces régiments sont organisés et au souverain auquel
+ils appartiennent. Je saisis cette occasion pour lui faire l'exposé du
+système continental, système d'une conception grande et menaçante pour
+l'Angleterre, d'une exécution difficile pour nous, mais devenue
+impossible au moment où le seul intéressé à le maintenir y dérogea pour
+le transformer en une série d'actes d'une tyrannie brutale qui ont rendu
+la puissance française odieuse, insupportable, et qui ont ainsi
+contribué puissamment, par les haines qu'elles ont développées, au
+renversement de l'Empire.
+
+Je l'entretins de l'époque de sa naissance, dont j'avais été témoin, et
+des joies que sa venue au monde avait fait naître. Il parla de cette
+prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un philosophe et
+d'un sage.
+
+J'entrai en matière sur les affaires d'Espagne, l'état de ce pays et la
+série de circonstances qui avaient amené les malheurs dont il était
+accablé. Je lui fis un précis des événements politiques et militaires
+qui s'y étaient passés depuis vingt ans. Après lui avoir fait comprendre
+ce que le système de guerre et de commandement adopté par Napoléon pour
+ce pays avait ajouté de difficultés à celles déjà si grandes qui
+existaient naturellement, il conclut lui-même que, devenues
+insurmontables, le résultat ne pouvait manquer d'être funeste.
+
+J'entrepris le récit des deux campagnes que j'ai faites dans la
+Péninsule en 1811 et 1812. En lui donnant, jour par jour, la marche des
+événements et l'indication des ordres donnés, il put voir à quel point
+Napoléon se refusa à comprendre la situation des choses en Espagne, et
+reconnaître comment, en voulant conserver un pouvoir de détail, qu'il ne
+pouvait exercer, Napoléon contribua, plus que tout autre, au triomphe
+de la cause opposée et au succès de ses ennemis. Il vit aussi combien
+funeste avait été l'influence de Soult dans plusieurs circonstances,
+d'abord lorsqu'il renonça à détruire l'armée anglaise en Espagne, après
+la bataille de Talavera; ensuite, lorsque après la bataille de
+Salamanque, en 1812, ayant trouvé cette armée séparée en plusieurs
+corps, éloignés les uns des autres, il ne pensa point à l'accabler avec
+toutes ses forces, qui, en ce moment, se trouvaient réunies, et
+formaient un effectif double de celui de l'ennemi; et enfin une
+troisième fois devant Pampelune, en perdant la moitié de son armée sans
+motif et sans raison.
+
+Ces récits m'amenèrent à l'époque où, blessé et remplacé en Espagne, je
+rentrai à Paris peu de jours avant l'arrivée de Napoléon lui-même, qui
+venait d'échapper aux désastres de la campagne de Russie. Alors la
+destinée de l'Empereur avait pâli; mais on pouvait encore espérer de la
+grandeur dans l'avenir avec une conduite sage et mesurée. Je dis au
+prince que je ne pouvais lui parler _ex professo_ de la campagne de 1812
+en Russie, ne l'ayant pas faite, mais que le temps m'avait appris à
+reconnaître, dans la relation écrite par Philippe de Ségur, l'ouvrage le
+meilleur sur cette époque importante de notre histoire, l'ouvrage où il
+y avait le plus de vérité dans les faits et dans la physionomie des
+événements. J'ajoutai: «Ce n'est pas un critique sévère qui se livre à
+des recherches, constate des faits et accuse, c'est un admirateur, un
+ami, qui, trompé dans ses espérances et ses calculs, déplore des fautes
+et cherche vainement à les excuser.»
+
+Il ne me restait plus, pour compléter mes récits, que d'effectuer ceux
+de la campagne de 1813. Je le fis avec détail. Après avoir fait
+ressortir ce qu'il y eut de beau et d'éclatant pour le pays et le
+souverain dans cette espèce de résurrection de l'armée française et dans
+les succès qui marquèrent la première partie de la campagne, je lui fis
+comprendre combien la seconde partie fut loin de la première, et
+Napoléon différent de ce qu'il avait été autrefois. Je le lui montrai
+alors tel que M. de Ségur le peint en 1812, c'est-à-dire abandonné à des
+illusions constantes, qui servirent à l'égarer sous les rapports
+politiques comme sous les rapports militaires.
+
+Je terminai cette espèce de cours d'une durée de trois mois par la
+lecture de ce que j'ai écrit sur les événements de 1830. Cette tâche
+remplie, je dis au duc de Reichstadt que, n'ayant plus rien à lui
+raconter qui pût l'intéresser, je prenais congé de lui. Il m'embrassa
+tendrement en me remerciant. Il me déclara que je lui avais fait passer
+les moments les plus doux qu'il eût encore goûtés depuis qu'il était au
+monde, et me fit promettre de continuer à venir le voir de temps en
+temps, devoir que je n'ai cessé de remplir.
+
+Il m'envoya peu après son portrait fait par Daffinger: il est d'une
+assez grande ressemblance, quoique un peu trop jeune. Le buste de son
+père est en face, et il a écrit de sa main les vers de Racine ci-après:
+
+ «Arrivé près de moi par un zèle sincère,
+ Tu me contais alors l'histoire de mon père:
+ Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,
+ S'échauffait au récit de ses nobles exploits.»
+
+Ce gage de son souvenir et de son amitié est une des choses les plus
+précieuses que je puisse posséder. Il avait, comme son père, l'instinct
+de se rendre agréable aux gens auxquels il voulait plaire.
+
+Je continuai à le visiter environ tous les quinze jours, et chaque fois
+j'étais reçu par lui avec l'expression du plaisir. Quand j'avais fait
+une absence de Vienne, c'étaient de nouvelles étreintes. Dans mes
+visites, la conversation roulait sur la politique, sur les nouvelles du
+jour.
+
+Je n'ai pas omis une seule occasion de lui donner les conseils que je
+croyais sages et conformes à sa position particulière. Dans une des
+premières conversations, je lui dis: «Monseigneur, vous voilà livré au
+monde, libre de vos actions: croyez à mon tendre attachement pour vous
+et aux voeux que je fais pour votre gloire et votre bonheur. Mettez-vous
+en défiance contre les intrigants français qui vont chercher à vous
+entourer et à s'emparer de vous; notre pays abonde en cette sorte de
+gens. Leur influence sur vous, s'ils en acquéraient jamais, vous
+mènerait à votre perte. Ils vous engageraient dans des combinaisons
+impuissantes qui vous compromettraient infailliblement. Vous n'avez
+qu'une ligne à suivre, une conduite à tenir. Grandissez dans l'opinion
+par votre instruction, par une conduite droite et ferme; montrez-vous
+apte à tout, et faites voir que le fils de Napoléon est doué par la
+nature de hautes facultés et d'un grand caractère. Faites-vous des amis;
+vous y réussirez facilement, car l'opinion vous est très-favorable, et
+il y a, en général, une grande bienveillance pour vous dans le public.
+Ne faites, dans aucun cas, la guerre à la France, afin de n'avoir
+jamais, aux yeux des Français, une physionomie hostile, et attendez ce
+que la Providence décidera de vous. Si elle a des desseins sur vous, si
+vous êtes appelé à jouer un rôle politique, il faut que vous soyez une
+nécessité du temps, une solution du problème, et qu'on vienne vous
+chercher. C'est ainsi que votre père est arrivé au faîte du pouvoir sans
+éprouver de difficultés. Les choses sont plus fortes que les hommes.
+Quand on marche dans leur sens, quand on est soutenu par elles, tout
+est aisé, tout est facile; quand on les contrarie, quand on marche dans
+un sens opposé, on s'épuise en vains efforts, et un succès éphémère
+n'est que le prélude d'une catastrophe. La règle de conduite que je
+prends la liberté de vous conseiller est le résultat d'une longue
+expérience et de réflexions dictées par mon attachement pour vous; elle
+est conforme aux intérêts bien entendus de votre ambition, à ceux de
+votre considération et de votre bonheur.»
+
+Le prince me répondit sur-le-champ: «Ma position doit paraître
+difficile. Eh bien, elle le serait pour une âme faible. Quand on a pris
+une résolution, que l'on peut se rendre compte des conditions dans
+lesquelles on est placé, tout devient facile. Je puis éprouver quelques
+tourments par l'impatience de trouver une occasion d'acquérir de la
+gloire, et, en conséquence, des embarras que ma position y apporte.
+C'est un tribut que je paye à l'humanité, mais c'est un mal passager.
+Jamais je ne sortirai de la ligne que vous m'indiquez, et qui est celle
+que j'ai choisie; je ne ferai, dans aucune circonstance, la guerre à la
+France: c'est une recommandation de mon père à laquelle je serai
+toujours fidèle. Si la politique des souverains de l'Europe les
+déterminait à me mettre en avant, je protesterais solennellement. Le
+fils de Napoléon doit avoir trop de grandeur pour servir d'instrument,
+et, dans des événements de cette nature, je ne veux pas être une
+avant-garde, mais une réserve, c'est-à-dire arriver comme secours, en
+rappelant de grands souvenirs. Voilà quels sont mes sentiments, quelle
+est ma manière de voir et les règles de conduite que je me suis
+invariablement tracées.»
+
+Je lui exprimai la joie que j'éprouvais de le voir pénétré de sentiments
+aussi nobles et d'idées aussi raisonnables. Il s'est réjoui avec moi des
+espérances de paix. «La guerre, m'a-t-il dit, dans les circonstances
+présentes serait, pour vous et pour moi, une source de chagrins, puisque
+d'aucune manière ni l'un ni l'autre nous ne pourrions y prendre part.»
+
+Nous discutâmes si, en principe, un chef suprême devait choisir ses
+principaux instruments parmi les hommes capables, au lieu de les
+chercher dans des gens du second ordre. On conçoit la pensée qui fait
+choisir des hommes sans réputation, et il était assez incliné à adopter
+de préférence cette opinion. Mais je lui fis sentir qu'écarter les
+hommes supérieurs était une preuve de faiblesse et du sentiment de sa
+propre infériorité; qu'avant tout il fallait ne rien négliger pour
+assurer le succès de ses opérations, sauf à en partager la gloire avec
+ses collaborateurs. Un devoir positif l'ordonne; mais d'ailleurs la
+part du chef est toujours assez belle, quand il a attaché son nom au
+triomphe. La conversation se termina par une réflexion spirituelle du
+duc de Reichstadt. Je lui faisais remarquer combien le secret était
+nécessaire dans les grandes affaires, car presque jamais on n'a regretté
+le silence: qu'ainsi on devait se borner à confier ses projets au plus
+petit nombre d'individus possible, et aux agents indispensables; il
+ajouta: «Et quelquefois à ceux qui les ont devinés.»
+
+Dans une autre conversation, dont les sujets avaient été variés, le duc
+de Reichstadt traita une question abstraite et compara l'homme d'honneur
+à l'homme de conscience. Il donnait la préférence à ce dernier, «parce
+que, disait-il, c'est toujours le mieux et le plus utile qu'il désire
+atteindre, tandis que l'autre peut être l'agent aveugle d'un méchant ou
+d'un insensé.»--On se rappelle que j'ai rendu compte dans le récit de la
+campagne de 1813, d'une conversation à Düben avec Napoléon sur le même
+sujet; mais la conclusion était opposée. Je fus confondu de voir ce
+jeune homme occupé de questions si élevées, et je trouvais quelque chose
+de surnaturel à ce qui se passait, car je n'avais pas dit un mot de
+cette conversation au prince.
+
+Le duc de Reichstadt, ayant été nommé lieutenant-colonel du régiment de
+Giulay, se livra avec ardeur au commandement du bataillon qui lui était
+confié. À cinq heures du matin, il était à l'exercice. Cela n'empêchait
+pas le travail du soir, qu'il continuait comme autrefois, et qu'il
+poussait jusque bien avant dans la nuit. J'allai le voir exercer. Il
+s'en acquittait bien. Cette activité, trop grande pour l'état de ses
+forces, pour une poitrine faible, pour un tempérament en travail et
+achevant de se développer, soumis à l'action maligne d'une humeur qu'il
+avait reçue de son père, fit naître la maladie dont un an après il est
+mort. Une extinction de voix, accompagnée de fièvre, survint. Le duc de
+Reichstadt fut forcé, pendant quinze jours, de suspendre les manoeuvres
+et de vivre dans la retraite; avertissement de la nature dont on aurait
+dû profiter, en le faisant renoncer, pendant deux ans, à une vie qui lui
+était funeste. On aurait dû aussi l'envoyer habiter des pays d'un climat
+plus doux. Enfin, en ne négligeant rien, on aurait pu consolider une
+santé chancelante et un tempérament faible.
+
+Il est probable qu'on serait parvenu à conserver cet aimable jeune
+homme; mais, au lieu de cela, on traita légèrement une indisposition
+d'un caractère grave. Des gens mal intentionnés, entre autres un nommé
+Kutschera, aide de camp général de l'empereur, prétendirent que le duc
+de Reichstadt était efféminé et manquait d'énergie, puisqu'il se
+laissait abattre si facilement. Ces propos lui étant revenus le
+blessèrent profondément. Dès ce moment il fit volontairement des
+imprudences pour prouver son courage. Il aimait la chasse et s'y livra
+d'une manière inconsidérée et par le plus mauvais temps. Les effets de
+ce régime furent prompts et terribles. Les accidents se multiplièrent,
+et bientôt on ne put plus avoir l'espoir fondé de lui conserver la vie.
+Je le vis alors plus souvent. Ma présence lui était agréable et lui
+causait des distractions utiles.
+
+C'était à Schoenbrunn, dans la chambre même où j'avais vu souvent
+Napoléon, qu'il me recevait. Un jour il dormait et l'on me renvoya. On
+le lui dit plus tard, et il répondit: «Pourquoi ne m'avez-vous pas
+réveillé? C'est le seul homme dont la conversation m'amuse et
+m'intéresse.»
+
+Une autre fois, au mois de juillet, peu de jours avant sa mort, je me
+rendis chez lui et l'on m'annonça. Il était horriblement faible et
+souffrant, il répondit: «Dites au maréchal que je dors; je ne veux pas
+qu'il me voie dans ma misère.»
+
+Il mourut le 22 juillet, anniversaire de la bataille de Salamanque, jour
+devenu ainsi doublement funeste pour moi.
+
+Je terminerai cet article en essayant de faire le portrait de ce jeune
+prince, qui n'a fait qu'apparaître au monde.
+
+Le duc de Reichstadt est un des plus remarquables exemples des caprices
+de la fortune. Né sur la marche du trône le plus élevé et le plus
+puissant, destiné, selon les apparences, à régner sur une multitude de
+peuples, son étoile, si brillante à son aurore, n'a jamais cessé de
+pâlir. Chaque jour, durant sa vie, a vu obscurcir son avenir, et enfin
+tout a fini pour lui à vingt et un ans, après avoir passé sa courte vie
+dans une situation fausse, remplie d'oppositions, de contradictions et
+de peines. Avec des apparences contraires, il reçut de la nature un
+corps faible. Une crue extraordinaire, qui tenait à une espèce de
+rachitisme, l'a beaucoup énervé. Plusieurs des organes les plus
+importants ne se développèrent pas suffisamment, tandis que d'autres
+semblèrent absorber toutes les puissances de sa vie. Son estomac était
+extrêmement petit et son cerveau énorme. Un régime mal entendu, la
+rareté de ses repas, d'abord faute d'appétit et ensuite résultat d'une
+erreur de jugement, ont sans doute contribué à augmenter cet état de
+souffrances.
+
+Son éducation fut soignée et dirigée par un homme honorable, le comte
+Maurice de Dietrichstein, son gouverneur. Elle aurait pu être mieux
+entendue et de manière à en obtenir plus de fruit. Le résultat de ses
+études fut médiocre. Il savait bien les langues vivantes; mais il avait
+peu d'aptitude pour les sciences exactes. Une bonne mémoire avait
+favorisé l'étude de l'histoire, qu'il savait assez bien. Les études
+militaires étaient celles pour lesquelles il avait le plus d'attrait. Sa
+passion pour le service militaire était extrême. L'éclat de la gloire de
+son père semblait avoir sur lui l'effet d'un foyer brûlant. Il ne
+concevait aucun bonheur sur la terre comparable à celui d'être soldat et
+de faire la guerre. Il trouvait peu de charme dans les plaisirs du
+monde, où cependant il était bien vu et bien reçu. Plus tard, son
+développement étant complet, il en aurait sans doute été autrement; mais
+une prétention de stoïcisme et de haute raison l'aurait pendant
+longtemps mis en garde contre l'ascendant des femmes.
+
+Le duc de Reichstadt était leste et adroit dans les exercices du corps.
+Il montait bien à cheval, et avec beaucoup de grâce. Sa figure avait
+quelque chose de doux, de sérieux, de mélancolique, et quelquefois un
+regard perçant et dur qui rappelait celui de son père, quand il était
+irrité. Son éducation, la position bizarre qu'il occupait, l'avaient
+forcé de bonne heure à user de dissimulation. Aussi cette disposition de
+son esprit était un trait marquant de son caractère. On l'a accusé
+d'être faux et menteur. Cette accusation ne me paraît pas avoir été
+fondée; mais son extrême réserve, une prudence au-dessus de son âge,
+l'empêchèrent d'être jamais entraîné plus loin qu'il ne voulait. Enfin
+ses manières, quelquefois caressantes, et la séduction qu'il exerçait
+quand il voulait s'en donner la peine, ont pu autoriser, jusqu'à un
+certain point, cette injuste accusation de la part de ses ennemis.
+
+Pour donner une idée de la réserve et de la prudence qui ne
+l'abandonnaient jamais, je raconterai le fait suivant:--Un de mes aides
+de camp, le baron de la Rue, qui m'avait accompagné à Vienne, était au
+moment de retourner à Paris. Le duc de Reichstadt l'avait rencontré
+souvent dans le monde et fort bien traité. Lorsque M. de la Rue lui
+annonça son départ prochain, il lui adressa en même temps cette phrase
+banale qui est dans la bouche de tous les voyageurs, que, s'il avait des
+commissions pour Paris, il s'en chargerait. Je vois encore le duc de
+Reichstadt lui répondant avec expression et vivacité: «Pour Paris? je
+n'y connais personne. Je n'y connais que la colonne de la place
+Vendôme.»
+
+Le surlendemain, au moment où M. de la Rue montait en voiture, le comte
+de Dietrichstein, en venant lui-même renouveler, de la part de Son
+Altesse Impériale, ses souhaits de bon voyage, lui remit un pli du
+prince contenant ces mots:
+
+«Quand vous reverrez la colonne, présentez-lui mes respects.»
+
+Le duc de Reichstadt avait un esprit lucide et vif. Sa compréhension
+était facile, ses aperçus prompts, ses applications justes. Il m'est
+arrivé souvent de lui voir faire, lors de mes récits, des rapprochements
+ingénieux de circonstances analogues, quoique à des espaces de temps
+considérables, et des applications des principes posés qui avaient germé
+dans son esprit. Il avait le défaut de viser trop à l'effet; et,
+particulièrement dans le monde, ce défaut était sensible. Il hasardait
+quelquefois légèrement des phrases ambitieuses et des paradoxes qu'il ne
+pouvait pas soutenir avec succès; mais le temps l'aurait probablement
+corrigé à cet égard. Ce jeune homme, malgré ses qualités et sa
+séduction, n'était pas complet, et j'ignore si la nature l'avait doué
+d'assez hautes facultés pour jouer un rôle de premier ordre au milieu
+des complications de l'époque; mais il y avait des éléments précieux en
+lui, et, en première ligne, le caractère, la grâce et la finesse,
+qualités bien nécessaires dans la position difficile où il se trouvait.
+
+Il chérissait son grand-père et avait le talent de pouvoir tout lui dire
+sans lui déplaire. De son côté, l'empereur l'aimait tendrement, comme
+toute la famille impériale. Sans aucune espèce de doute, les événements
+de Juillet 1830 ont fait une puissante impression sur le duc de
+Reichstadt. Ils ont développé chez lui des idées d'ambition qui
+dormaient. Alors il s'établit dans son coeur un combat continuel, ce
+tourment, le pire de tous, qui naît de désirs paraissant justes et
+fondés et qui ne sont pas satisfaits. Il n'aimait pas les Bourbons, mais
+il concevait leurs droits et leur grandeur. Ceux-ci mis hors de cause,
+il répétait que, lui aussi, avait des droits et des droits plus clairs,
+plus en harmonie avec la doctrine du temps que ceux de Louis-Philippe.
+Ainsi, sous le rapport politique, il était tourmenté; sous le rapport
+militaire, il ne voyait dans sa carrière rien de réel; car la réflexion
+l'amenait facilement à reconnaître que, puisqu'il ne pouvait pas faire
+la guerre à la France ni pour la France, il lui était interdit de la
+faire jamais, et toute sa vie se passerait ainsi en exercices et en
+manoeuvres. Dans d'autres moments, il lui est arrivé de s'abandonner à
+une sorte de désespoir en réfléchissant qu'il ne pouvait y avoir de
+guerre en Europe qu'entre la France et le reste des puissances du
+continent. Alors il lui échappait de dire: «Mais est-ce que la gloire
+acquise, même aux dépens des Français, ne me grandirait pas à leurs
+yeux, et, si j'étais appelé un jour à les gouverner, n'en serais-je pas
+plus digne, si j'avais prouvé ma capacité par mes actions?»
+
+Et puis il revenait aux premières idées que le sang français devait être
+sacré pour lui. Son père lui avait tracé la marche qu'il devait suivre
+pendant toute sa carrière, durant toute sa vie, et il lui arrivait,
+comme il arrive souvent dans le malheur, de s'abandonner à des
+espérances vagues qui, n'étant basées sur aucune chose positive, ne sont
+qu'une chimère envoyée par la Providence pour alléger les peines du
+coeur et les souffrances de l'esprit. Sa mort, dans les circonstances où
+elle a eu lieu, a été un grand événement politique. Le parti militaire,
+en France, connu sous le nom de parti bonapartiste, n'a plus eu de lien
+ni d'existence après la mort du duc de Reichstadt. Il n'avait de
+consistance que par le fils de celui qui avait été l'étonnement du
+monde; de manière que, pour le passé, il parlait aux imaginations, et,
+pour le présent, il était présumé avoir l'appui d'un monarque puissant.
+Sans l'Autriche, le parti bonapartiste n'était rien. Ce parti, réduit
+aux autres membres de la famille de Bonaparte, n'a plus même une
+existence nominale. Il a fini, et il n'en reste que des souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+Je cherchai à mêler le travail de la rédaction de mes _Mémoires_ à des
+distractions agréables et instructives, et je fis de temps en temps des
+voyages dans les différentes provinces de la monarchie autrichienne.
+
+Le premier objet de ma curiosité fut de voir la Hongrie. Je parcourus la
+partie in plus voisine de l'Autriche avec un vif intérêt. Je n'en dirai
+rien aujourd'hui, ayant déjà publié ailleurs mes remarques sur ce pays.
+
+Quelques mois plus tard, j'allai voir la Haute-Autriche et le Tyrol
+allemand. Je suivis la rive gauche du Danube jusqu'à Lintz, et partout
+je ne pus trop admirer ce pays enchanteur, surtout depuis Mölk jusqu'à
+Lintz.
+
+À Lintz, je vis le commencement de ces travaux de fortification, en ce
+moment exécutés, qui sont l'objet d'une si grande controverse. Les
+éléments qui les composent, les tours dont l'enceinte est formée, sont
+bien connues et faites avec soin. Les soins de détail, minutieux et
+ingénieux, qui ont présidé à leur construction et à leur armement, leur
+donnent une assez grande perfection. Leur ensemble forme un camp
+retranché, imprenable quand il est défendu par une armée; mais, si
+jamais on croyait pouvoir abandonner cet ensemble à lui-même, avec de
+simples garnisons dans les tours, il résisterait à peine un moment. En
+appliquant cette création à la défense de la frontière de l'Autriche,
+je l'approuve complétement. L'emplacement est bien choisi. À cheval sur
+le Danube, appuyé à des montagnes difficiles et d'un développement de
+plusieurs lieues, ce camp retranché est impossible à bloquer. Les routes
+nombreuses qui y aboutissent, les unes suivant les deux rives du Danube,
+les autres se rendant en Bohême et dans le Tyrol, offrent des moyens de
+manoeuvres faciles. Dans tous les cas, elles assurent l'arrivée des
+secours de toute espèce et des renforts qui pourraient donner à une
+armée battue ou inférieure le moyen de reprendre l'offensive. Une armée
+s'y trouvera toujours en sûreté et y pourra, sans danger, attendre les
+événements.
+
+La création de ces moyens de défense et de manoeuvres est préférable à
+la création d'une grande place. D'abord, elle aurait coûté quarante
+millions et dix ans de travaux. Le camp retranché de Lintz est terminé
+aujourd'hui et n'a pas coûté cinq millions. Je le crois donc bien conçu,
+utile dans la circonstance; et, si en 1805 et en 1809 il eût existé, il
+est probable et même certain que nous ne serions pas arrivés à Vienne,
+ou au moins nous y serions arrivés beaucoup plus tard. Or un retard d'un
+mois, dans les progrès d'une armée qui attaque une grande monarchie dont
+les ressources ne demandent que du temps pour être mises en oeuvre,
+change tout l'état de la question; et, dans la circonstance, à moins
+d'avoir des forces quadruples de celles de l'ennemi, une armée venant de
+la Bavière ne peut s'enfoncer dans la vallée du Danube et marcher sur
+Vienne, quand le camp retranché de Lintz est occupé par des forces un
+peu respectables.
+
+De Lintz je me rendis à Gmünden et à Ischl, pays délicieux, pittoresque
+et rempli de lacs, où un grand nombre d'habitants de Vienne vont passer
+la belle saison. De là je fus à Salzbourg, pays plus beau encore, plus
+ouvert, d'une extrême fertilité, d'une grande richesse. Je n'ai rien vu
+de plus beau en ma vie, au climat près. Ce pays, quoique ouvert, est
+coupé par des collines ornées de cultures et d'habitations. La vue se
+termine à de hautes montagnes qui donnent à l'horizon une grande
+étendue, et encadrent le plus beau tableau possible, de la manière la
+plus imposante.
+
+Indépendamment de la beauté de la nature, Salzbourg est un point du plus
+haut intérêt sous les rapports militaires. Sous les rapports
+stratégiques, il est merveilleusement placé. Intermédiaire entre Vienne
+et le Tyrol, placé au noeud de plusieurs routes qui se rendent à
+Inspruck, en Carinthie, en Styrie, il prend des revers sur la vallée du
+Danube, et les troupes qui s'y trouvent sont libres dans le choix de
+leurs mouvements. C'est un point naturel de réunion, dans une guerre
+malheureuse, pour les troupes qui auraient défendu le Tyrol. En outre la
+localité offre d'immenses avantages défensifs. Des rochers isolés,
+susceptibles d'être occupé par des forts d'assez petites dimensions,
+seraient imprenables, et formeraient l'enceinte. Ces rochers qui sont
+tendres de leur nature, se coupent à pic avec facilité. De simples murs,
+dans les rentrants, suffiraient pour établir la liaison entre eux. La
+montagne, dite des Capucins, devrait être occupée de la même manière, et
+fournirait des feux que l'on ne pourrait éteindre et qui défendraient le
+front de la place du côté de la plaine. Enfin, on pourrait encore, mais
+chose superflue, se procurer des inondations, et on aurait une place
+vraiment imprenable, susceptible d'être occupée avec quinze cents
+hommes, défendue avec six mille, capable de donner refuge à une armée de
+soixante mille hommes, et cette place, qui remplit toutes ces
+conditions, qui jouit d'immenses avantages, eu égard aux circonstances
+naturelles des localités et en raison de tous les établissements
+existant déjà, ne coûterait pas à construire cinq millions de francs. On
+ne conçoit pas pourquoi le gouvernement autrichien ne l'a pas encore
+fait construire.
+
+De Salzbourg, je continuai ma route pour le Tyrol. Je vis Inspruck, le
+Vorarlberg et les Grisons. Décrire ces différents pays serait superflu.
+Ils sont connus de tout le monde; mais un objet d'admiration, peu connu
+en France, est la quantité de routes qui traversent les différentes
+chaînes, et ont fait tomber ces barrières naturelles dans l'intérêt du
+commerce et des richesses.
+
+La route du Splugen, ouvrant la communication entre la vallée du Rhin et
+celle du Pô, est admirable à voir. De grandes difficultés ont été
+surmontées. Rien n'est plus imposant que la partie de la route qui suit,
+pendant plusieurs lieues, les bords du Rhin, roulant au-dessous avec
+fracas, à une profondeur de plusieurs centaines de pieds, dans une gorge
+étroite. Une double descente en Italie, sur Chiavenna et Bellinzona,
+ouvre les portes de la Lombardie, tandis qu'une autre communication plus
+belle encore, dans un pays plus difficile, et qui passe par le
+Monte-Stelvio, passage le plus élevé de l'Europe, rendu praticable par
+la main des hommes, établit une communication courte et directe entre le
+coeur du Tyrol et Milan. Cette route lie les bords du haut Adige avec
+ceux de l'Adda supérieure, côtoie cette rivière depuis sa source
+jusqu'au lac de Côme, et les bords de ce lac jusqu'à l'Ecco.
+
+Cette route est un des plus beaux monuments de notre époque. Il est
+supérieur en difficulté et en exécution au Simplon. Au surplus, cette
+route est purement militaire, et le commerce, malgré l'augmentation des
+distances, préférera toujours suivre la direction de Trente, Vérone et
+Brescia. Ces villes, qui sont autant de points de consommation, lui
+créent des intérêts et lui offrent plus d'avantages. En prenant celle de
+la Valteline, les seuls points de départ et d'arrivée ont de
+l'importance; mais, pour faire jouer à cette route, sous le rapport
+militaire, le rôle qu'on en attend, il est urgent de construire un fort
+qui bouche la vallée et rende l'armée autrichienne maîtresse exclusive
+de ce passage. Sans cela cette route ne servira à personne à la première
+guerre, ou servira seulement à l'armée française. En effet, son action
+doit particulièrement se faire sentir quand l'armée autrichienne,
+chassée du Milanais, se retire dans le Tyrol. Si cette route ouvre un
+passage court et facile pour la retraite, elle fournit à l'armée
+française un passage non moins facile pour pénétrer. Les Autrichiens,
+avec leur économie instinctive et leur respect pour des considérations
+de second ordre, ne se résoudront jamais à la faire sauter en la
+quittant. Mais, quand, après s'être réfugiés dans le Tyrol, après avoir
+reçu des renforts et reprenant l'offensive, ils s'imagineront s'en
+servir pour déboucher et marcher vers Milan, les Français, en se
+retirant, ne se feront pas scrupule de la détruire, et en vingt-quatre
+heures on peut y parvenir sur un développement de cinq cents toises. Je
+le répète, elle sera pour les opérations ou nulle ou d'un effet
+contraire au but qu'on s'est proposé en la construisant. La seule chose
+à faire est d'établir une place qui la couvre et en interdire l'usage à
+l'armée française. Quand on ouvre un passage il faut y mettre une porte
+dont on garde la clef, afin d'en conserver l'usage en l'ôtant à
+l'ennemi. Mais où cette place doit-elle être bâtie? Le plus près
+possible du Monte-Stelvio.
+
+J'ai entendu discuter cette question, et à mon avis elle ne peut être un
+moment indécise. Placée dans le lieu où les difficultés d'en faire le
+siége pour l'armée française sont augmentées par son éloignement de
+Milan, elle se trouve plus à portée de recevoir des secours efficaces au
+moindre mouvement offensif de l'armée autrichienne. Au contraire, si
+elle était placée près de l'Ecco, comme on la proposé, on pourrait, en
+réunissant beaucoup de moyens, la prendre avant qu'elle put être
+secourue, parce que l'armée autrichienne ne peut venir du Tyrol à l'Ecco
+qu'après une suite de succès décidés, tandis qu'il en est tout autrement
+quand il s'agit d'arriver près de Bormio. En faisant entrer dans les
+calculs le temps nécessaire pour transporter de si loin un matériel de
+siége suffisant, on peut établir en fait qu'une place, moitié moins
+forte, située ainsi en arrière, rendrait un service double d'une autre
+beaucoup plus forte, placée plus en avant. En parcourant le pays, et
+dans les idées que je viens d'exprimer, j'ai remarqué un défilé entre
+Tirano et Bormio, où un fort pourrait être construit, et qui, défendu
+par cinq cents hommes, remplirait le but indiqué.
+
+Chaque année je consacrais ainsi la belle saison à visiter quelques
+parties de la monarchie autrichienne, et particulièrement les environs
+de Vienne.
+
+En 1833, des devoirs d'amitié m'appelèrent en Suisse, et j'y passai près
+d'un mois. À cette occasion, je visitai l'Oberland et j'admirai ce pays
+enchanteur. Rien n'est au-dessus des bords du lac de Thun. Richesse,
+élégance, calme, beautés pittoresques, tout s'y trouve réuni sous les
+yeux. Le lac d'Interlachen, si renommé, me parut moins digne de sa
+réputation. Après avoir traversé le lac de Brienz, remonté l'Aar, je me
+rendis dans le Valais, en traversant le Grimsel. Je visitai les glaciers
+d'où sort le Rhône, et j'entendis ces bruits remarquables, assez
+fréquents, qui annoncent un travail continuel de la nature. Ils ont été
+décrits trop de fois par les voyageurs et des physiciens pour que j'en
+parle ici.
+
+Je sortis du Valais en traversant le Simplon, route que j'avais déjà
+parcourue en me rendant, en 1809, à Laibach, pour prendre le
+gouvernement des provinces illyriennes. Alors les frontières de la
+France étaient sur la Drave et contiguës à la Styrie, et, peu d'années
+après, elles étaient à l'ouest de la Savoie. Triste rapprochement qui,
+en un mot, exprime notre éclat passager, ainsi que notre humiliation et
+notre infortune actuelles; funeste résultat de l'abus de nos succès;
+monument de la fragilité des grandeurs du monde, quand elles ne sont pas
+fondées sur la raison, la justice, la modération et la sagesse.
+
+Je revis le sol de l'Italie avec transport. Que les impressions de la
+jeunesse ont de durée et de puissance sur tout notre être! Que les
+souvenirs de gloire sont puissants! Ils réchauffent le coeur; ils
+raniment même des sens prêts à s'éteindre! Je croyais renaître à la vie
+en respirant de nouveau l'air embaumé de l'Italie, en sentant l'action
+des rayons de son soleil créateur, et en reposant mes yeux sur les
+admirables paysages que son sol merveilleux offre sans cesse à la vue.
+
+J'allai revoir les îles Borromées. Le caprice d'un homme riche a donné
+naissance à l'Isola-Bella, qui est un ouvrage des hommes, et non une
+création de la nature. Un rocher a servi de fondations à un palais, et
+des voûtes très-hautes, fort étendues, construites sur pilotis dans le
+lac, ont servi de base à un jardin d'une assez grande étendue. Une
+immense quantité de terre a été apportée et a donné le moyen de le
+livrer à la culture. Aujourd'hui, il est couvert d'arbres de toute
+grandeur. Des orangers en pleine terre garnissent les terrasses du côté
+du midi, et ces terrasses, pendant chaque hiver, sont transformées en
+serres pour mettre les orangers en sûreté contre l'action du froid. On
+me montra un beau cyprès sur l'écorce duquel on me dit que Napoléon
+avait gravé le mot _bataille_ avec un couteau, avant la bataille de
+Marengo. Des traits confus justifient l'opinion que quelque chose fut
+écrit sur cet arbre; mais, si Napoléon s'en chargea, ce ne fut certes
+pas à l'époque dite. Il n'alla pas et n'eut pas la pensée d'aller se
+promener alors aux îles Borromées. D'autres soins absorbaient tous ses
+moments.
+
+J'allai à Côme, et j'admirai les bords enchanteurs du lac. Je les avais
+parcourus en 1797 avec le général Bonaparte, madame Bonaparte, le
+marquis de Gallo et d'autres étrangers de distinction. De nouvelles
+villas y sont placées et les embellissent encore davantage. La villa
+Sommariva, dont le jardin renferme plusieurs centaines d'arpents, est
+orné d'objets d'art, de statues, de tableaux du plus grand prix, et,
+entre autres, d'un magnifique bas-relief de Thorwaldsen représentant le
+triomphe d'Alexandre exécuté dans d'autres temps pour Napoléon. La
+villa Melzy est située en face; c'est une délicieuse habitation, moins
+riche que la première, mais digne demeure d'un philosophe ami des
+beaux-arts. Je revis la Plimiana, fontaine intermittente qui y existe
+depuis bien des siècles, et je me rappelai qu'en 1797 on se perdit en
+raisonnements pour expliquer ce phénomène. Aujourd'hui, il me paraît
+tout simple, en supposant un siphon naturel existant dans la terre.
+
+De Côme je fus à Milan, dont la vue, l'éclat et la prospérité me
+frappèrent. J'y passai dix jours à voir tous les monuments, tous les
+objets d'art qui y sont renfermés. Je n'en rendrai pas compte ici; je ne
+pourrais faire mieux que le plus chétif itinéraire, mais je n'omis rien
+de ce qui méritait la peine d'être vu. Je passai une journée entière à
+examiner la magnifique cathédrale, objet le plus curieux de ce genre
+après Saint-Pierre de Rome. Cette richesse de matériaux, ce peuple de
+statues de toutes les dimensions, qui occupent toutes les parties du
+temple (il y en a plus de cinq mille), ce fini extraordinaire dans le
+détail des ornements, ces terrasses en marbre d'une étendue si grande,
+couvrant tout l'édifice et permettant de circuler avec facilité, font de
+cette église un des plus beaux monuments dont les hommes puissent se
+glorifier.
+
+L'arc de triomphe, à l'entrée de Milan, sur la route venant du Simplon,
+commencé par Napoléon et fini par l'empereur François, allait alors
+recevoir ses derniers décors. On posait le bas-relief de la partie
+supérieure. On coulait les chevaux de bronze destinés à occuper la
+plate-forme.
+
+Ce monument présentera un fait curieux et honorable pour le souverain
+qui l'a fini. Au lieu d'imiter Napoléon, qui faisait disparaître de tous
+les monuments publics où il mettait la main les signes de ses devanciers
+et y substituait les siens, pour faire naître chez la postérité
+l'illusion qu'il les avait créés, l'empereur François a voulu que cet
+arc de triomphe conservât le caractère et consacrât le souvenir des
+temps où il avait été élevé. L'histoire ne peut périr. Au lieu de
+changer les faits, elle doit les faire connaître dans l'ordre où ils se
+sont passés. Ici on a suivi ce principe. L'arc de triomphe de Milan,
+dans sa partie inférieure, représente Napoléon faisant son entrée à
+Vienne; la partie supérieure montre l'empereur François entrant à Paris.
+C'est toute l'histoire de nos temps en résumé! Heureux ceux qui ont
+terminé l'édifice, les victorieux à la dernière heure de la bataille!
+Cependant, tout en rendant justice aux intentions de l'empereur
+François, on en a déguisé l'esprit dans l'exécution. Les bas-reliefs
+faits par Napoléon sont bien restés en place, mais le livret qui
+explique le monument applique à l'empereur François ce qui était relatif
+à Napoléon. Or l'entrée de celui-ci à Vienne est censé représenter celle
+de l'empereur d'Autriche à Milan. Cette manière d'interpréter le
+bas-relief est la seule connue aujourd'hui et restera ainsi la seule
+dans l'avenir.
+
+Après Milan, j'allai revoir les champs de bataille de 1796. Quelle
+source de jouissances pour moi! Je ne croyais pas mon pauvre coeur,
+affaissé sous le poids de tant de souffrances, susceptible encore des
+jouissances qu'il a ressenties. Ma mémoire me rappela tous les lieux que
+quelques circonstances avaient caractérisés, et les détails les plus
+minutieux se représentèrent à mon esprit. À Lodi, je reconnus
+l'emplacement où j'avais, à la tête d'un régiment de hussards, culbuté
+l'avant-garde autrichienne et pris ses canons. Je revis le lieu où,
+envoyé en reconnaissance près de l'Adda, j'échappai comme par miracle au
+feu d'une grande partie de l'armée ennemie; à Crémone, la place de ma
+première rencontre avec des hulans; à Castiglione, le lieu où j'avais
+placé toute l'artillerie à cheval de l'armée, mise sous mes ordres, et
+qui culbuta la gauche de l'armée autrichienne; à Rivoli, les points les
+plus marquants de cette glorieuse bataille; à Arcole, le terrain étroit
+où pendant trois jours nous avons lutté contre des forces triples, et
+le lieu où, aidé par Louis Bonaparte, je retirai d'un fossé plein d'eau
+le général en chef qui venait d'y tomber, par suite du désordre et de la
+confusion causés par un moment de retraite précipité. Je vis les restes
+du monument élevé par Eugène, en mémoire du fait d'armes inventé du
+passage du pont d'Arcole, qui jamais n'eut lieu. Ce monument a été privé
+de ses inscriptions par l'autorité autrichienne, non comme consacrant un
+fait faux, mais comme consacrant une action glorieuse pour nous. Ainsi,
+dans l'un et l'autre de ces buts qui semblent opposés, tout est
+charlatanisme, il en est ainsi de beaucoup d'actions des hommes.
+
+En ce moment, Vérone était le théâtre de travaux importants. On a le
+projet d'en faire une grande place, projet insensé, si on a la
+prétention de faire une place véritable, destinée à se défendre
+isolément et après avoir perdu ses communications; projet très-bien
+conçu, si l'on se contente d'en faire une place de manoeuvre, un grand
+camp retranché, d'où une armée puisse déboucher promptement et, sous son
+appui, manoeuvrer à son aise. Dans le premier cas, elle exigerait une
+très-grande garnison, à cause de son étendue. De plus, elle ne serait
+jamais très-forte, à cause des localités qui lui sont contraires.
+Mantoue, comme grande place de dépôt, suffit aux besoins de cette
+frontière, et, en multipliant inutilement les grandes places, on
+augmente les embarras d'une guerre malheureuse qui, en portant l'armée
+en arrière, oblige de l'affaiblir encore par de grandes garnisons.
+Considéré comme simple camp retranché, Vérone peut rendre inexpugnable
+cette courte frontière, comprise entre le lac de Garda et le Pô, qui est
+couverte par Peschiera, Mantoue et le Mincio. Alors une armée, appuyée à
+l'Adige et débouchant de Vérone, a des moyens de mouvement si faciles et
+si multipliés, qu'elle semble impossible à vaincre. Alors l'Italie de la
+rive gauche de l'Adige me semble ne pouvoir être conquise que par une
+armée débouchant par le Tyrol.
+
+Je me rendis à Venise, où je passai huit jours. Jamais je n'avais vu
+cette ville avec autant de détail. Les richesses qu'elle possède en
+tableaux sont si étendues, que leur étude finit par établir une sorte de
+confusion dans mon esprit. La décadence de cette ville afflige le
+voyageur; mais, les circonstances qui l'ont créée et maintenue pendant
+tant de siècles n'existant plus et ne pouvant plus renaître, il est
+difficile d'espérer de la voir prospérer jamais. Indépendamment de la
+difficulté de l'entrée et de la sortie du port, qui donne toujours à la
+navigation des chances périlleuses, l'obstacle particulier à sa
+prospérité est placé dans l'esprit nonchalant de ses habitants. Quoique
+les intérêts de Trieste et de Venise soient de nature à pouvoir se
+concilier, la prodigieuse activité des habitants de Trieste sait envahir
+le domaine où le Vénitien peut exercer son industrie. Au moment où le
+dernier se lève, le Triestin a déjà fini ses spéculations et les
+démarches de sa journée. Deux circonstances cependant peuvent ranimer
+Venise: c'est, d'une part, le chemin de fer de Milan à cette ville, qui
+en ferait comme le port de Milan, le débouché nécessaire des produits de
+la Lombardie et le port d'entrée et de distribution des denrées
+coloniales; d'une autre part, ce sera la chute de l'empire ottoman, qui,
+amenant un partage, rendrait forcément l'empire autrichien une puissance
+maritime.
+
+L'arsenal de Venise est suffisant pour servir à la création des plus
+grandes escadres. Le port de Pola deviendrait le port d'armement et de
+réparation des plus nombreuses flottes, tandis que les côtes de
+l'Adriatique fourniraient tous les matelots nécessaires. Le jour où
+l'Autriche mettra en mer des escadres, Venise, quoique déchue de sa
+gloire de capitale, quoique privée des avantages de la présence du
+gouvernement, retrouvera une nouvelle vie.
+
+Je vis en détail les travaux destinés à défendre les lagunes contre
+l'action de la mer, et j'admirai les _murazzi_, beau travail que je
+place à côté de ce que le Nord-Hollande présente de plus remarquable. Je
+traversai l'Adriatique dans le bateau à vapeur. Je revis Trieste avec
+plaisir et intérêt; j'admirai sa prospérité toujours croissante, et je
+revins à Vienne par Laybach et Grätz, au milieu de mille souvenirs
+divers qui m'accompagnaient et en recevant à chaque pas des témoignages
+touchants de la manière dont les habitants de ces contrées ont conservé
+la mémoire de mon nom.
+
+L'année 1833 était prête à finir. J'avais terminé les _Mémoires_ de ma
+vie; je ne voyais aucune occupation d'un suffisant intérêt pour moi
+pendant l'année 1834, et une famille à laquelle je suis tendrement
+attaché, qui habitait Vienne, se disposait à partir pour l'Italie. Son
+absence allait rendre pour moi le séjour de cette ville triste et
+monotone. Sentant le besoin de distraction, je conçus le projet du long
+voyage que j'exécutai. En l'entreprenant, je devais me créer de grandes
+jouissances; en réveillant en moi d'anciens souvenirs, je m'en
+préparerais de nouveaux pour les dernières années de ma vie; enfin, en
+le terminant, je comptais retrouver en Italie les amis qui m'allaient
+quitter. Je n'hésitai donc plus un moment, et toutes mes pensées ne
+cessèrent d'être dirigées vers l'exécution de ce projet, auquel je me
+préparai pendant l'hiver par des études suivies.
+
+Je me mis en route le 22 avril. Je n'entrerai dans aucun détail à
+l'égard de ce voyage; son récit, objet d'une publication particulière,
+doit être considéré comme faisant partie de ces _Mémoires_[14].
+
+ [Note 14: _Voyages du duc de Raguse._--Cinq volumes
+ in-8º, publiés en 1838.
+ (_Note de l'Éditeur._)]
+
+Je dirai seulement encore un mot sur la question politique de l'Orient,
+que j'ai abordée dans mon ouvrage, mais que je n'ai cependant pas
+traitée complétement. J'ai fait voir les avantages géographiques et
+matériels, ainsi que les circonstances naturelles et d'opinion dont
+jouissent les Russes: j'ai montré avec quelle habileté ils les ont mises
+en oeuvre; j'ai démontré, je crois, que, la chute de l'empire ottoman
+arrivant, l'Europe choisirait un mauvais champ de bataille en leur
+disputant Constantinople, où, dans les circonstances présentes, tout est
+en leur faveur. On a pu supposer que je ne voyais aucune possibilité de
+leur résister et qu'il fallait subir leur joug. Il n'en est pas ainsi,
+mais il ne faut pas se tromper sur le choix des moyens. Ceux qui lisent
+avec attention ont pu remarquer ces paroles dans mon ouvrage: «Il faudra
+trouver dans les combinaisons de la politique le moyen de concilier les
+intérêts de la sûreté de l'Europe avec ceux de la sécurité de la
+navigation de la Russie. Les politiques habiles doivent d'avance
+chercher la solution de ce problème.»
+
+Or voici mes idées à cet égard. La chute de l'empire ottoman arrivant,
+l'empereur de Russie ne veut pas voir une puissance européenne s'emparer
+de Constantinople. En conséquence, il s'établit dans cette ville, il se
+l'approprie, et il veut la garder; mais on veut l'en chasser. Il me
+paraît que les efforts de l'Europe y seront impuissants, car avec les
+avantages de position, le passage du Bosphore et des Dardanelles est si
+vital pour lui, qu'il ne doit répugner à aucun sacrifice, n'épargner
+aucun effort pour s'en assurer la possession d'une manière durable. Mais
+il n'a pas les mêmes titres à faire valoir ni des raisons aussi urgentes
+pour s'emparer des provinces de la Turquie d'Europe, limitrophes de son
+empire; car, si la convenance seule était un motif suffisant, il n'y
+aurait aucune limite à mettre à ses prétentions; et d'ailleurs les
+provinces qu'il peut convoiter ne sont pas tellement situées, que, seul,
+il soit à portée de les envahir et en mesure de les défendre, le seul
+enfin pour qui elles soient un champ de bataille avantageux. Les
+provinces dont je parle sont celles qui sont voisines du Danube et de la
+mer Noire.
+
+La sûreté de l'Europe, son repos, son équilibre, sa liberté, tiennent à
+ce que jamais la Russie ne possède la Moldavie, la Valachie, la
+Bulgarie. Si donc, au moment du cataclysme politique, et quand cette
+riche proie de l'empire ottoman devra être partagée, les puissances de
+l'Europe sont sages, elles laisseront Constantinople et ses dépendances
+à la Russie, sous la double condition de renoncer à toutes les îles de
+la Méditerranée et de donner à l'Autriche la Moldavie, la Valachie, la
+Bulgarie, la Servie et la Bosnie, ou de faire de ces provinces un État
+indépendant, sous la protection de l'Autriche et de l'alliance
+occidentale, alliance qui est destinée à être un jour la seule politique
+de l'Europe; car, dans toutes les affaires du monde, les intérêts
+compliqués se réduisent toujours à deux, qui se combattent et se
+balancent. Chaque individualité entre nécessairement dans le système de
+l'un ou de l'autre; et peut-être, dans assez peu d'années, la Russie
+seule sera en mesure de contre-balancer le reste du monde.
+
+L'Autriche, en possession de ce vaste territoire, ferait de Silistrie
+une grande place, capable de la plus longue résistance. Un canal large
+et profond, partant de ce point, irait à la mer Noire, près de la bouche
+méridionale du Danube, où un port, creusé dans ce terrain facile,
+recevrait les vaisseaux de commerce, des bâtiments de guerre de moyenne
+grandeur. Ce port deviendrait l'entrepôt du commerce de l'Europe et de
+l'Asie. Des forts intermédiaires entre le Danube et la mer Noire,
+couvrant le canal et appuyés aux lacs placés sur les alluvions du
+fleuve, élèveraient sur cette frontière un obstacle insurmontable, une
+barrière impossible à franchir, et d'autant plus forte, que la frontière
+de la Transylvanie prend sur elle des revers. La Russie, ainsi séparée
+de Constantinople, ne tiendrait plus à cette ville que par des liens
+maritimes ou de longues communications par l'Asie, autour de la mer
+Noire. D'un autre côté, les îles de Lemnos et de Ténédos, qui seraient
+données à la France ou à l'Angleterre, deviendraient des appuis
+maritimes. Lemnos, fortifié avec soin, enfermerait, à l'instar de Malte,
+de nombreuses escadres et des moyens de réparation, tandis que Ténédos
+serait un point d'observation. La Macédoine, réunie à la Grèce antique,
+à l'Albanie et à la plus grande partie des îles, formerait un état
+susceptible d'acquérir une assez grande puissance. Les États actuels de
+Méhémet-Ali, augmentés de Chypre et d'autres îles à portée, seraient
+constitués eu royaume indépendant. Des dangers communs réunissant tant
+d'intérêts divers dans un même but de résistance contre la Russie,
+l'Europe pourrait vivre en repos et voir l'avenir avec sécurité.
+
+La Russie menace-t-elle la Méditerranée et semble-t-elle vouloir y
+dicter des lois; devient-elle redoutable à l'Italie et au midi de la
+France; l'Europe, pour conserver sa liberté, doit-elle se résoudre à
+livrer un combat corps à corps à la Russie? Alors l'alliance, avec les
+points d'appui qu'elle possède, peut faire la guerre en Orient avec de
+grands avantages. Tout lui devient favorable. Les bouches du Danube
+infranchissables, les montagnes de Transylvanie faciles à défendre, et
+la Russie séparée de ses lignes d'opération, l'alliance peut porter les
+armes à son choix sur le Bosphore ou sur les Dardanelles. Pour nuire à
+son ennemi, pour détruire son action offensive dans la Méditerranée, il
+ne faut pas prendre Constantinople ou tel ou tel point. Il faut
+s'emparer seulement d'un point quelconque, sur le bord du canal, qui
+empêche de le franchir avec des escadres et des flottes; et, sur une
+étendue pareille, la chose devient facile. Une armée autrichienne,
+débouchant en Bosnie, opère sur Andrinople, tandis qu'un corps français,
+appuyé d'une escadre, débarque dans la Chersonèse et occupe toute cette
+presqu'île de Gallipoli. Alors toute action offensive des Russes cesse.
+Quoique maîtres de la mer Noire, ils ne peuvent en sortir. Toute leur
+puissance extérieure s'évanouit donc, et l'Europe peut lui dicter des
+lois.
+
+Voilà comment je conçois les ressources de l'avenir. Il faut concéder ce
+qui est indispensable à l'un et ce que l'autre ne peut défendre, mais
+prévoir l'abus qu'on peut faire des avantages concédés. Ainsi faut-il
+laisser aux Russes une navigation sans laquelle ils ne peuvent vivre, en
+se mettant à même de la leur enlever au moment où, au lieu de l'employer
+seulement à leur prospérité, ils en feraient usage pour nous nuire.
+
+En accordant à l'Autriche et à la maison de Bavière d'aussi grands
+avantages, il faudrait sans doute assurer à d'autres États de l'Europe
+une augmentation de puissance. La France pourrait reprendre la
+possession des bords du Rhin et du grand-duché; la Prusse avoir la Saxe;
+le roi de Saxe être envoyé pour régner ailleurs. Un même système
+politique unissant par un traité la France, l'Angleterre, l'Autriche, la
+Grèce et l'Égypte, créerait une masse de résistance capable d'assurer le
+repos du monde. Son équilibre serait mieux garanti par le système
+ci-dessus que par rétablissement précaire d'un nouveau souverain à
+Constantinople et l'abandon des bouches du Danube et des provinces
+limitrophes à la Russie.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES RELATIVES AU LIVRE VINGT-QUATRIÈME.
+
+
+LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE À M. LE PRINCE DE POLIGNAC.
+
+«Vienne, 26 mars 1833.
+
+«Prince, il est des bornes aux égards que l'on doit au malheur; il faut
+qu'il se respecte pour mériter d'être plaint. Je m'étais tu devant le
+vôtre, plus longtemps même que ne le comportaient vos procédés à mon
+égard, à l'époque de votre procès à la Chambre des pairs. Alors vous
+défendiez votre vie. S'il n'est pas généreux à vous de chercher à
+détourner sur une autre tête la foudre qui grondait sur la vôtre, j'ai
+compris que l'imminence du danger avait pu vous entraîner, peut-être
+vous paraître une excuse, et j'ai voulu que mon silence diminuât vos
+périls. Depuis, les murs de votre prison m'avaient semblé une égide
+contre laquelle devaient expirer les ressentiments les plus justes.
+Aujourd'hui que vos publications en franchissent l'enceinte, aujourd'hui
+que vous faites imprimer, que vous essayez d'étayer de votre signature
+de calomnieuses suppositions contre moi, je rentre dans mes droits, et
+je prends la parole.
+
+«Ma réponse sera brève. Je n'examinerai point votre système politique.
+La raison l'avait jugé avant les événements, et l'histoire le jugera à
+son tour. Je ne viens point non plus faire le récit de ce qui s'est
+passé en 1830. C'est un soin que je me réserve pour l'avenir, et c'est
+de vous seul que je m'occupe en ce moment. Ai-je rempli tout entières
+les obligations que m'imposaient mon devoir militaire et une triste
+fatalité? Telle est la question que vous avez si odieusement soulevée,
+telle est la question dans laquelle je me renferme.
+
+«Vous dites qu'au mois de juillet la garnison de Paris était forte de
+treize mille hommes. Elle ne présentait qu'un effectif, présent sous les
+armes, de neuf mille trois cent vingt-quatre combattants, infanterie et
+cavalerie. En y ajoutant les troupes de Saint-Denis, Versailles, Rueil
+et Courbevoie, elle se montait à onze mille quarante hommes. Je n'y
+comprends pas le service de Saint-Cloud, la garnison indispensable à
+Vincennes, et les non-valeurs de chaque régiment. Mais je ne fais, au
+surplus, que noter cette différence. Qu'était-ce que vos treize mille
+hommes prétendus contre tout Paris en armes? Vous parlez de troupes que
+vous aviez échelonnées aux environs de la capitale. Toutes celles que
+vous citez étaient des troupes de la garde; les villes que vous nommez,
+leurs garnisons habituelles, moins Sèvres, où il n'y avait et où il n'y
+a jamais eu accidentellement qu'un escadron de cavalerie légère pour les
+escortes, lorsque le roi habitait Saint-Cloud.
+
+«Votre prévoyance n'avait donc abouti qu'à ne rien changer à un ordre
+établi de tous les temps, et pour les époques les plus tranquilles.
+C'est moi qui, dès le 28 juillet, au matin, envoyai en toute hâte des
+ordres pour faire venir ces troupes à Paris. Deux régiments d'infanterie
+et deux de cavalerie purent seuls arriver. Le soulèvement presque
+général du pays qu'ils avaient à traverser, joint à l'éloignement où ils
+se trouvaient, ne permirent pas aux autres corps de rejoindre avant
+Saint-Cloud, Versailles et Rambouillet. Un régiment d'infanterie et un
+de cavalerie de la garde ne purent pas même rejoindre du tout.
+L'artillerie de Vincennes ne fut mise, dites-vous, en marche, vous ne
+savez pourquoi, que pour se réunir à la hauteur de Rambouillet. Vous
+savez très-bien, au contraire, que je la mandai, le 28, au soir, que je
+dirigeai sur Vincennes un régiment entier pour l'escorter, et que, si
+j'ai attendu pour cette opération la fin de la journée, c'est que cette
+artillerie ne pouvait pas venir sans escorte, et qu'au milieu du combat
+je ne pouvais pas me dégarnir des troupes nécessaires pour assurer sa
+marche. Vous savez encore que cette artillerie, obligée à de très-longs
+détours, ne put entrer à temps dans Paris, et qu'elle est arrivée, dans
+l'après-midi du 29 juillet, à Saint-Cloud, où, depuis le matin, étaient
+déjà les canons de Saint-Cyr, avec les élèves de cette école appelés
+pour y rester.
+
+«J'ai donc fait venir toutes les troupes qui étaient sous mon
+commandement direct aussitôt que les développements de l'insurrection
+nécessitèrent un déploiement de forces. Quelles troupes aviez-vous mises
+en mouvement, vous, ministre de la guerre? Ce n'est que le 30 que
+l'ordre est arrivé au camp de Saint-Omer de se mettre en marche sur
+Paris.
+
+«Je ne cherche pas dans quel but vous me dites que, dès le 27 au matin,
+vous m'aviez remis mes lettres de service. Mieux que personne vous savez
+que ce n'est qu'à une heure après midi que je suis arrivé auprès de
+vous, et que le premier avis de ma nomination au commandement de Paris
+ne m'avait été donné que peu avant midi par le roi lui-même. Quels
+renseignements utiles ai-je reçus de vous alors? Quels autres m'ont été
+fournis, pendant la durée de la lutte, par l'autorité qui avait mission
+et devoir de me les procurer? Aucuns. Ainsi, tandis que je cherchais
+toutes les chances que je pouvais me donner, je n'ai trouvé ni concours
+ni assistance là où je devais les espérer. Réduit aux seules ressources
+que je pouvais me créer, je n'avais pas à les calculer, mais à les
+employer, et je l'ai fait. Le mardi, c'était une émeute, elle a été
+réprimée; le mercredi, c'était une insurrection. J'ai dit au roi la
+vérité sur son importance, et j'ai marché au-devant d'elle, parce que,
+pour la vaincre, il fallait la combattre.
+
+«Si, comme vous le voudriez aujourd'hui que vous avez résolu d'oublier
+vos opinions et vos avis d'alors; si, dis-je, j'avais laissé les
+insurgés, maîtres de tout Paris, s'y organiser et s'y établir librement;
+si j'avais attendu que l'on vînt m'attaquer aux Tuileries, diriez-vous
+qu'il fut fait ainsi au 13 vendémiaire? Vous me reprocheriez, et avec
+raison, d'être resté spectateur bénévole de l'insurrection, et de
+n'avoir pas tenté le moindre effort pour l'empêcher de s'accroître et de
+s'affermir: vous me rappelleriez ce qui, deux ans auparavant, s'était
+passé dans la rue Saint-Denis. Au 13 vendémiaire, la révolte organisée
+marchait en colonne sur un seul point: c'était ce point unique que
+Bonaparte avait à défendre. Ici, la révolution bouillonnait partout; il
+fallait essayer de comprimer partout la menace avant qu'elle fût
+devenue une réalité invincible. Quand j'ai vu nos efforts inutiles, je
+me suis réduit à l'attitude défensive où vous prétendez que j'aurais dû
+rester d'abord. Là, faisant abstraction de l'exaltation toujours
+croissante de la population et de l'ébranlement croissant des troupes,
+j'espérais tenir longtemps; et de cet espoir, que je vous avais exprimé,
+vous concluez que vous aviez donc admirablement pourvu à tout, puisque
+je pouvais garder ma position dans Paris. Le Louvre et les Tuileries,
+attaqués et enveloppés par Paris tout entier, c'est ce que vous appelez
+ma position! ce qui vous paraît la position du roi de France! C'était
+pour arriver là que vous aviez fulminé les ordonnances fatales! Prince,
+vous parliez avec moins d'assurance alors, et, en gardant le souvenir de
+mes espérances du 28 au soir, aviez-vous perdu la mémoire du 29 au
+matin, lorsque je vous conjurai de vous rendre à Saint-Cloud pour
+éclairer le roi sur l'état de ses affaires, et lorsque je vous déclarai
+qu'il était tel, que, sans un prompt rapport des ordonnances, le mal
+deviendrait si grand, que rien ne pourrait plus le réparer?
+
+«Aujourd'hui, la retraite précipitée de Paris vous est un mystère,
+dites-vous. Voici la réponse que je vous fais: J'étais rue de Rohan, à
+la tête de mon état-major, observant ce point, par lequel le peuple
+aurait pu couper le Louvre des Tuileries, quand je vis tout à coup le
+premier de ces palais au pouvoir des insurgés. Resté presque seul, avec
+une poignée d'officiers et de soldats, je défendais encore de ma
+personne et de mon épée la cour du Carrousel, que déjà les troupes qui
+avaient quitté le Louvre étaient près de la place Louis XV.... Huit
+jours de plus cependant, assurez-vous, et la monarchie était sauvée par
+les mesures que vous aviez prises. Alors, prince, à votre tour,
+expliquez-moi, si le salut de la monarchie tenait absolument à ce que je
+fusse aux Tuileries, comment il se fait que l'ordre d'évacuer Paris ait
+été rédigé à Saint-Cloud plus d'une heure avant que je l'aie
+quitté.--Vous n'avez pu l'ignorer, cet ordre, car il a dû être délibéré
+dans le conseil, et vous en étiez encore le président. Quand on le
+signait, on ne pouvait pas même avoir appris que le passage dans les
+rangs du peuple de deux régiments de la ligne rendait à peu près
+intenable ma position aux Tuileries; on ne savait pas l'abandon imprévu
+du Louvre. Moi, témoin de tous les revers, j'avais moins désespéré que
+le conseil, et j'essayais de tenir de position en position.--Malgré la
+défection de la ligne, je restais aux Tuileries; forcé de les quitter
+par l'abandon du Louvre, je prenais une nouvelle position à la barrière
+de l'Étoile, et c'est là que j'ai reçu cet ordre de quitter,
+non-seulement les Tuileries, mais Paris, et de me rendre à Saint-Cloud.
+Ainsi cette évacuation si funeste, selon vous, elle a été voulue, elle a
+été prescrite, et les événements n'ont fait que la hâter d'une heure
+tout au plus. Et c'est vous, prince, vous qui élevez la voix, vous qui
+m'accusez!
+
+«Ici je m'arrête. Innocent de l'entreprise qui a perdu la monarchie, je
+n'aurais cependant pas soulevé volontairement ces souvenirs douloureux.
+Douloureux, ils le sont pour moi; car, s'ils ne me retracent que de
+cruels devoirs, honorablement remplis, ils me retracent par cela même ce
+qu'il y a de plus pénible pour un soldat, le sang français versé par des
+mains françaises.
+
+«Vous qui avez fait tous ces maux, vous avez plus de courage. Continuez.
+Déjà une fois victime de votre impéritie, rendez-moi encore responsable
+de vos fautes, et cherchez à m'immoler, si vous le pouvez, à l'opinion.
+Je dédaignerai, à l'avenir, de répondre à vos accusations. Je les livre
+d'avance au jugement des gens de bien, et je leur laisse le soin de les
+qualifier.
+
+«LE MARÉCHAL, DUC DE RAGUSE.»
+
+
+FIN DU TOME HUITIÈME.
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+LIVRE VINGT-TROISIÈME.--1824-1829.
+
+Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre du roi à
+Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement de
+l'opinion publique.--Influence croissante du clergé.--Anecdote.--Indemnité
+des émigrés.
+
+Mort de l'empereur Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent
+l'arrivée de Nicolas au trône impérial.--Courage et inspiration heureuse
+de Nicolas.--Paroles de l'impératrice mère.--Je suis envoyé ambassadeur
+extraordinaire en Russie.
+
+La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée
+prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de
+Saint-Pétersbourg.--L'empereur
+Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le
+Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la Ferronays.
+
+Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation de ses
+enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de l'empereur.
+
+Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des mines.--Ponts et
+chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de
+perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation
+publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et
+aspect de Saint-Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la
+rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur
+Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.
+
+Funérailles de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de
+Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou.
+L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à
+Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde
+impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée
+de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude.--Réconciliation.
+
+Sacre de l'empereur.--Cérémonies touchantes.--Illumination du
+Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner intime chez l'empereur.--Adieux
+de l'empereur.--Champ de bataille de la Moskowa.--Smolensk.--La
+Bérézina.--Le grand-duc Constantin à Varsovie.--Son armée.--La princesse
+de Lovitz.--Retour dans les États autrichiens.--Armée russe.
+
+Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du roi.--Je vends
+Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc de
+Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril 1827.--Expressions
+du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de la garde
+nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.
+
+Nouvelles élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle
+administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des
+Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac.
+
+LIVRE VINGT-QUATRIÈME.--1830-1834.
+
+Mes efforts pour faire entreprendre l'expédition d'Alger.--Mes relations
+avec le général Bourmont et avec les autres membres du
+ministère.--Déloyauté de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais goût du
+Dauphin.--Déceptions diverses.--Caractère du Dauphin.
+
+Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre à Paris.--Occupation
+militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets le commandement à M.
+le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.
+
+Discussion sur les opérations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin
+sur le retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir
+les troupes sous les drapeaux.
+
+Scène violente du Dauphin.--Retraite du roi.--Il arrive à
+Rambouillet.--Événement de Trappes.--Je conseille au roi l'abdication en
+faveur du duc de Bordeaux.--Arrivée des commissaires auprès du roi.--Ils
+retournent à Paris.--Arrivée des colonnes parisiennes.--Les commissaires
+sont introduits près du roi.
+
+Départ de Rambouillet.--Changement de résolution du roi.--Retraite sur
+Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement à Cherbourg.--Appréciation
+du ministère Villèle.
+
+Des fautes qui ont amené la révolution de 1830.--Londres.--Je passe en
+Hollande, puis à Vienne.--Le prince de Metternich.--Anecdote sur le duc
+d'Orléans.--Anecdote sur Eugène Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et
+sa famille.--La Société de Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos
+travaux.
+
+Je rencontre le duc de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes
+avec ce prince.--Son intelligence.--Son opinion sur sa position.--Ses
+récits des campagnes de son père.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa
+mort.--Portrait du duc de Reichstadt.
+
+Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg.--Travaux de la route
+entre la vallée du Rhin et celle du Pô.--La Suisse en 1833.--Îles
+Borromées.--Côme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de bataille de
+1796.--Monument élevé par Eugène.--Vérone.--Venise.--Question
+d'Orient.--Solution possible, où la France aurait sa légitime part.
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES DU LIVRE VINGT-QUATRIÈME.
+
+Le maréchal duc de Raguse à M. le prince de Polignac (Vienne, 26 mars
+1833).
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME HUITIÈME
+
+
+
+
+L'éditeur des _Mémoires du duc de Raguse_, après avoir annoncé que la
+publication formerait dix volumes, avait espéré pouvoir condenser dans
+huit volumes le texte des _Mémoires_ et les pièces justificatives qui en
+sont le complément indispensable. L'abondance des matières ne lui permet
+pas de s'en tenir à cette dernière prévision, et l'oblige à ajouter aux
+huit volumes déjà publiés un tome neuvième, qui contiendra, outre les
+_fac-simile_ du duc d'Angoulême et de l'empereur Nicolas, le portrait
+authentique du duc de Reichstadt.
+
+Ce neuvième et dernier volume paraîtra le 6 avril.
+
+
+
+
+Paris.--Imp. Simon Raçon et Comp., Rue d'Erfurth. 1.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (8/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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+de France (BnF/Gallica)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(8/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (8/9)
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+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
+
+Release Date: October 18, 2010 [EBook #33875]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
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+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<h3>DE 1792 À 1841</h3>
+
+<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>AVEC</h5>
+
+<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4>
+
+<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br>
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h4>TOME HUITIÈME</h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p>
+
+<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5>
+
+<h4>1857</h4>
+
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+Lettre manuscrite datée du 18 Août 1830</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DU MARÉCHAL</h5>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<br><hr class="full"><br>
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<br>
+
+<h3>LIVRE VINGT-TROISIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1826-1829</p>
+
+<p><span class="sc">Sommaire</span>.--Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre
+du roi à Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement
+de l'opinion publique.--Influence croissante du
+clergé.--Anecdote.--Indemnité des émigrés.--Mort de l'empereur
+Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent l'arrivée de Nicolas au
+trône impérial.--Courage et inspiration heureuse de Nicolas.--Paroles de
+l'impératrice-mère.--Je suis envoyé ambassadeur extraordinaire en
+Russie.--La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée
+prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de
+Saint-Pétersbourg.--L'empereur
+Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le
+Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la
+Ferronays.--Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation
+de ses enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de
+l'empereur.--Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des
+mines.--Ponts et chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de
+perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation
+publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et
+aspect de Saint Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la
+rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur
+Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.--Funérailles
+de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de
+Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou.
+L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à
+Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde
+impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée
+de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude.
+--Réconciliation.--Sacre de l'empereur.--Cérémonies
+touchantes.--Illumination du Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner
+intime chez l'empereur.--Adieux de l'empereur.--Champ de bataille de la
+Moskova.--Smolensk.--La Bérézina.--Le grand-duc Constantin à
+Varsovie.--Son armée.--La princesse de Lovitz.--Retour dans les États
+autrichiens.--Armée russe.--Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du
+roi.--Je vends Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc
+de Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril
+1827.--Expressions du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de
+la garde nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.--Nouvelles
+élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle
+administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des
+Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac.</p>
+<br>
+
+<p>Le nouveau règne commença sous les plus heureux auspices. Charles X, à
+son entrée à Paris, fut accueilli par des expressions de joie sincère.
+Quoique le temps fût mauvais, toute la population était venue à sa
+rencontre dans les Champs-Élysées. Aussi cette entrée avait-elle l'air
+d'un triomphe. Les cris de <i>Vive le roi!</i> sortaient de toutes les
+bouches, et une satisfaction véritable animait toutes les figures. On
+attendait beaucoup du nouveau roi; en ce moment et pendant longtemps
+encore il fut puissant sur l'opinion. On avait du goût pour lui et une
+grande disposition à l'aimer. Son premier acte fut populaire, mais il
+fut peut-être précipité. Se désarmer complétement de la censure, sans
+rien mettre à sa place, fut imprudent, et tout homme de bonne foi
+convient aujourd'hui du mal qui en est résulté. L'opinion, à Paris, se
+développe quelquefois d'une manière capricieuse, et souvent un petit
+nombre d'individus, placés d'une manière déterminée, suffit pour lui
+donner une direction fâcheuse et une grande activité.</p>
+
+<p>Les généraux de l'ancienne armée avaient toujours été l'objet de
+l'intérêt public. Ils formaient, hélas! les seuls monuments restant de
+notre grande époque! Depuis quelques années, objets d'une espèce de
+réprobation de la cour, il y avait eu autant d'injustice envers eux que
+d'oubli d'une bonne politique; ils crurent à une réparation à
+l'apparition du nouveau roi. Ils ne demandaient qu'à le servir. Il les
+accueillit avec cette bienveillance aimable qui caractérisait toutes ses
+actions; mais, au lieu de voir leurs espérances réalisées, leur sort fut
+encore pire, et une circonstance particulière sembla ajouter à la
+rigueur des procédés du pouvoir envers eux.</p>
+
+<p>Les officiers généraux à demi-solde, dépourvus de chevaux, avaient suivi
+le cortége funèbre de Louis XVIII à pied. Charles X leur dit: «Vous avez
+accompagné à pied les restes de mon frère; c'est à cheval que désormais
+vous serez près de moi.» Que conclure de ces paroles, sinon d'y voir des
+promesses d'activité et d'emploi? Peu de jours après, ils étaient mis à
+la retraite. La réaction d'opinion qui en résulta ne saurait être
+exprimée. Depuis longtemps cet acte inique était préparé dans les
+bureaux. Le baron de Damas, ministre de la guerre, dont la carrière
+s'était faite dans une bonne armée, et par des services réels<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>,
+n'avait pas voulu consentir à dépouiller de braves vétérans du prix de
+leurs longs travaux et de leurs nombreuses blessures; mais le marquis de
+Clermont-Tonnerre, son successeur, militaire de parade et de cour, sorti
+des troupes napolitaines et espagnoles, se chargea de l'accomplir. On
+supposa, au surplus, que cette mesure violente fut exigée par M. de
+Villèle qui, jaloux de l'espèce de popularité que le roi venait
+d'acquérir auprès des généraux, voulut montrer, sans retard, qu'en lui
+seul résidait véritablement le pouvoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a>
+<a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> En Russie. (<i>Note du duc de Raguse</i>.)</blockquote>
+
+<p>La cérémonie du sacre eut lieu l'année suivante. Le roi s'étant rendu à
+Reims, elle fut exécutée le premier dimanche de juin 1825. Elle présenta
+une circonstance unique dans l'histoire. Il y avait juste cinquante ans
+qu'elle avait eu lieu pour Louis XVI, frère de Charles X, et également
+juste cent ans que leur grand-père commun, Louis XV, en avait été
+l'objet. Quelquefois les générations se pressent tellement, comme sous
+Louis XIV, qu'un espace de temps fort petit en renferme toute une suite.
+Quelquefois elles s'allongent et semblent embrasser les temps.</p>
+
+<p>La cérémonie fut belle et imposante. On en a vu les détails partout, et
+je n'entreprendrai pas de les donner. Elle répondit à l'idée que je m'en
+étais faite par sa pompe et par sa majesté. Une chose singulière est
+l'aberration de certaines gens qui, en voyant de pareilles cérémonies,
+n'en comprennent pas l'esprit et ne savent pas se rendre compte de la
+pensée qui préside au spectacle qui se passe sous leurs yeux. Je vais en
+citer un exemple donné par un personnage qui semblait, par sa position
+sociale, devoir ne pas manquer d'intelligence. Le maréchal Moncey fut
+choisi, comme doyen des maréchaux, pour représenter le connétable au
+sacre. Sa fonction est de se tenir près du roi, avec l'épée nue, image
+de la puissance militaire dont le roi est assisté et qui dépend de lui.
+Eh bien, ce pauvre maréchal, ancien premier inspecteur de la
+gendarmerie, pénétré sans doute de la pensée que rien n'était plus beau
+que cette dernière espèce de fonctions, eut une tout autre idée. Il me
+dit: «C'est l'image des dangers dont les anciens rois étaient autrefois
+environnés au milieu des grands vassaux de leur couronne; le connétable
+était chargé de les surveiller et de les contenir.» Et, en disant ces
+paroles, il tournait la tête à droite et à gauche, en regardant comme un
+factionnaire chargé d'une consigne; il se trouvait, à ses yeux, être
+redevenu le chef de la gendarmerie.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour du sacre, le roi fut reçu grand maître de l'ordre
+du Saint-Esprit, cérémonie d'une grande beauté. Nous fûmes ensuite reçus
+chevaliers. Le troisième jour, le roi passa la revue de troupes peu
+nombreuses, rassemblées dans un camp à quelque distance, il accorda
+diverses récompenses, et nous obtînmes enfin qu'il les donnerait de sa
+main, chose à laquelle il avait répugné jusque-là, et qu'il n'a pas
+répétée depuis, moyen bien simple cependant d'en doubler le prix. Il
+tint chapitre du Saint-Esprit, et une promotion eut lieu. Elle comprit
+les maréchaux qui n'étaient pas décorés de cet ordre, à l'exception de
+deux, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le maréchal Molitor.</p>
+
+<p>Le retour du roi à Paris et son entrée n'eurent pas à beaucoup près le
+même éclat que celle de l'année précédente. L'opinion changeait déjà
+d'une manière fâcheuse. Cependant jamais plus de liberté n'avait protégé
+les citoyens. Le commerce florissait; les manufactures avaient doublé
+leurs produits, et la consommation, résultat du bien-être général,
+s'était élevée à leur hauteur. Les terrains, à Paris et dans les grandes
+villes, avaient acquis un prix si élevé, que de grandes fortunes furent
+la conséquence de la possession de quelques arpents de terre. On
+construisit en un moment plus de sept mille maisons à Paris, non pas
+destinées à une population nouvelle, mais à pourvoir aux besoins
+nouveaux, produits par une augmentation de bien-être et de richesses
+générale. Malgré cet état prospère dont la postérité ne pourra jamais se
+figurer l'étendue, prospérité qui avait pour base le gouvernement le
+plus légal, l'administration la plus régulière, une grande abondance de
+capitaux, le bas prix de l'argent, enfin un mouvement, une activité
+éclairée par les lumières Universellement répandues et les exemples d'un
+pays voisin, malgré, dis-je, tant de biens réunis et de motifs d'être
+heureux, une inquiétude sourde agissait sur les esprits. Une crainte de
+l'avenir, une absence de sécurité, que rien ne motivait suffisamment,
+était une véritable maladie morale qui affligeait la société.</p>
+
+<p>Il faut le dire, l'action intrigante du clergé français se faisait
+sentir partout. Or, si la nation française est religieuse et disposée à
+rendre aux prêtres tout ce qu'on leur doit dans les intérêts de la
+morale et de la religion, les prêtres lui deviennent antipathiques
+aussitôt qu'ils se mêlent des affaires du monde; et cependant, chez
+nous, c'est leur manie. On les trouvait, dans la campagne, intolérants
+et insubordonnés envers leurs supérieurs, et, à la cour, saisissant
+toutes les occasions d'intervenir dans les plus hautes questions
+politiques. Quels que fussent les écarts de leur conduite, ils étaient
+toujours assurés de l'impunité. Un mandement de l'archevêque de Rouen,
+grand aumônier, le cardinal de Croï, brave homme, mais instrument passif
+des intrigants dont il était entouré, mit tout en émoi. Dans cette
+extravagante publication, il s'emparait de l'ordre civil et bouleversait
+toutes les lois qui régissent le royaume. Il n'en résulta cependant rien
+de fâcheux pour lui. Le prince de Metternich, alors à Paris, me dit à
+cette occasion ces propres paroles: «À Vienne, le grand aumônier, pour
+un fait semblable, aurait perdu sa charge et aurait été relégué dans un
+séminaire.» Mais le cardinal de Croï n'eut pas même une expression de
+mécontentement de la part du roi.</p>
+
+<p>Cette action du clergé, si funeste, se faisait sentir partout et jusque
+dans l'armée. Les aumôniers des corps avaient reçu un rang trop élevé,
+qui humiliait les officiers. Ils faisaient des rapports réguliers au
+grand aumônier. Ils envoyaient des notes sur la conduite des officiers,
+et c'était souvent d'après ces notes que le ministre de la guerre
+faisait les nominations. Plus d'une fois le travail du grand aumônier
+l'a emporté sur celui des inspecteurs. On se demande dans quel pays un
+système semblable aurait pu réussir.</p>
+
+<p>L'immense prospérité du pays, le bon état de ses finances, permirent au
+roi d'entreprendre l'exécution d'un grand acte de justice et de
+proposer la loi sur l'indemnité aux émigrés. Malgré les efforts du parti
+révolutionnaire pour la discréditer, elle était populaire, tant il est
+naturel aux hommes d'aimer la justice quand leurs passions et leurs
+intérêts ne s'y opposent pas. Indépendamment d'un grand acte d'équité
+consacré, cette loi était politique; car c'est en réparant les désastres
+et cicatrisant les plaies qu'on ferme le gouffre des révolutions. Elle
+était encore une loi de finance et d'administration, puisqu'elle rendait
+à une classe de propriétés une valeur dont l'opinion l'avait privée.
+C'était enfin une disposition sage, humaine et louable de toute manière.
+M. de Villèle l'exécuta avec un grand succès. Ce genre d'ouvrage était
+particulièrement propre à la nature de son talent. Financier profond,
+administrateur habile, il sut aussi bien concevoir son plan que le
+défendre et l'exécuter, et il reçut une approbation universelle. Chose
+remarquable! ceux qui ont le plus profité de son système et dont la
+fortune a été réparée par ses soins ont le plus contribué à sa chute, et
+en réalité l'ont renversé.</p>
+
+<p>L'année 1825 était presque écoulée, lorsqu'on apprit la nouvelle de la
+mort de l'empereur Alexandre, immense événement, vu la manière dont
+l'Europe était accoutumée à plier sous ses volontés. Il se servait de la
+magie d'une puissance morale, fondée sur ses nombreuses armées,
+toujours prêtes à entrer en campagne, organisées en divisions, corps
+d'armée, et munies de toutes choses comme si elles devaient combattre le
+lendemain; du prestige qui accompagne nécessairement des États si
+étendus et composés de la septième partie de la surface des continents
+du globe, États invulnérables, ou au moins indestructibles, à cause de
+leur position. Menacer souvent, frapper rarement, mais à coup sûr, d'une
+manière qui fasse impression et laisse des souvenirs, voilà la politique
+qui convient à la Russie et que l'empereur Alexandre a suivie pendant
+les dernières années de son règne. Pendant les dix ans qu'Alexandre a
+vécu depuis la seconde Restauration, il a gouverné le monde et fixé les
+destinées de tous les peuples de l'Europe, sans engager un seul homme et
+par la seule puissance de son nom.</p>
+
+<p>L'état dans lequel il laissait la Russie, l'incertitude de la
+succession, ajoutaient à l'importance du moment. Le testament
+d'Alexandre donnait la couronne à Nicolas, le second de ses frères. Les
+droits établis par la pragmatique de Paul investissaient au contraire
+Constantin de cet immense héritage. Nicolas refusa d'abord. Il s'en tint
+à la loi la plus ancienne et la plus reconnue. Il fit même prêter
+serment à Constantin, qui résidait à Varsovie. Constantin se souvint
+des promesses qu'il avait faites à Alexandre, de la haine que les écarts
+de sa jeunesse avaient fait naître dans beaucoup d'esprits, et il
+refusa. Dans ce combat de loyauté et de désintéressement entre les deux
+frères, combat sans exemple dans l'histoire, Nicolas fut vaincu; il fut
+obligé de se charger du fardeau. Les circonstances de son arrivée au
+trône sont si remarquables et si dramatiques, qu'elles méritent d'être
+racontées en détail. Nicolas, si jeune et si étranger jusque-là aux
+affaires, déploya sur-le-champ le plus grand caractère et cette
+puissance morale, ce courage dont l'âme et le for intérieur sont les
+principaux éléments.</p>
+
+<p>Le séjour des troupes russes en France avait porté ses fruits. Des idées
+de réformes, de changements à opérer en Russie, remplissaient les têtes
+d'un grand nombre d'officiers. L'empereur Alexandre, dont la vie se
+composa de diverses phases sous le rapport politique, fut d'abord,
+pendant un certain nombre d'années, ennemi acharné de Napoléon, puis,
+pendant une autre époque, son admirateur passionné. Ensuite il devint
+libéral fanatique. Enfin, plus tard, il se livra à la mysticité, et
+revint aux idées de pouvoir absolu et de gouvernement despotique. Quand
+il était dans la phase libérale, il avait encouragé toutes les idées
+nouvelles et favorisé leur développement. Aussi divers projets
+d'amélioration lui furent-ils soumis. Son changement déconcerta ses
+anciens amis, et ils s'occupèrent à s'affranchir par eux-mêmes. Une
+conspiration, dont les ramifications étaient fort étendues, fut ourdie.
+Elle avait pris naissance dans la garde et avait pénétré dans presque
+tous les corps de l'armée; mais, quand les projets furent connus, on put
+voir quelles têtes folles les avaient conçus. Les idées les plus
+extravagantes, les plus inexécutables, accompagnées des mesures les plus
+atroces, avaient été adoptées.</p>
+
+<p>La conspiration était au moment d'éclater quand l'empereur Alexandre
+mourut. Ce changement de règne, quand l'incertitude de la succession
+affaiblissait le pouvoir, était très-favorable aux conspirateurs. Je
+l'ai déjà dit, Nicolas, malgré le testament d'Alexandre, qui lui donnait
+l'empire, s'était empressé de faire prêter serment à Constantin.
+L'officier envoyé à celui-ci pour le lui annoncer fut mal reçu et
+réexpédié avec un refus formel. De retour, et ayant donné le titre de
+<i>Majesté</i> à Nicolas, il fut réprimandé. Spectacle singulier que cette
+lutte, cette horreur du trône et cette colère, témoignée alternativement
+au porteur d'une si grande nouvelle, ordinairement si bien accueilli et
+si bien récompensé! Il n'en avait pas été ainsi à l'avènement de Paul,
+qui donna le cordon bleu au comte Soubow, pour prix de la nouvelle de
+la mort de sa mère, qu'il lui avait annoncée. La résistance était
+sincère de part et d'autre, et les deux frères, en s'exprimant ainsi,
+montrèrent le fond de leur coeur et s'honorèrent beaucoup; mais, lorsque
+le refus opiniâtre de Constantin eut décidé Nicolas à prendre la
+couronne, les conspirateurs saisirent avidement la circonstance, encore
+obscure aux yeux du peuple, pour égarer l'opinion publique. Ils dirent
+que Nicolas, usurpateur, profitait de l'absence de son frère pour
+s'emparer d'un bien qui n'était pas à lui, comme si la conduite tenue
+d'abord ne répondait pas d'avance à cette odieuse et injuste accusation.</p>
+
+<p>Le 26 décembre la garde impériale ayant reçu l'ordre de prendre les
+armes pour prêter serment au nouveau souverain, l'insurrection soufflée
+par les conspirateurs éclata. Les premières troupes qui se présentèrent
+sur la place étaient des révoltés. Nicolas, au premier bruit, sortit du
+palais d'hiver, où à peine étaient trois cents hommes de garde, et se
+porta sur la place, accompagné de quelques officiers. Là, seul et sans
+défense, il ne pouvait connaître encore quelles troupes lui seraient
+fidèles et jusqu'où irait l'insurrection. Un bataillon du régiment de
+Moscou, commandé par le major Paskoff, après s'être présenté à la
+forteresse, dont on lui avait refusé l'entrée, revenait sur ses pas.
+L'empereur va à lui, et, à son apparition, les soldats crient: <i>Vive
+Constantin!</i> L'empereur, sans montrer la moindre crainte, et avec ce
+calme imposant qui, dans le danger, agit si puissamment sur la
+multitude, leur dit: «Ah! vous êtes de ces gens-là! Eh bien, votre place
+n'est pas ici, elle est près du Sénat!» Et, prenant le ton du
+commandement, il ajouta: «Par le flanc droit, marche!» Et le bataillon
+continua sa route et s'éloigna.</p>
+
+<p>Ce courage d'un ordre supérieur sauva Nicolas. S'il eût montré la plus
+légère crainte, placé ainsi au milieu des révoltés, il eût été perdu. Un
+moment plus tard, un autre régiment paraît: c'est celui d'Ismailowsky,
+dont Nicolas, comme grand-duc, a été propriétaire. L'empereur s'avance
+vers lui, et, trouvant les soldats mornes et silencieux, il leur dit:
+«Mes amis, nous avions reconnu Constantin pour empereur; il a refusé la
+couronne. Après lui elle me revient, et j'ai dû la prendre.» Même
+silence; aucun des hourras d'usage ne se fait entendre. «Eh bien, il me
+semble que vous êtes mal disposés pour moi; je veux voir jusqu'où ira
+votre mécontentement.» Alors il ordonne de charger les armes et ajoute:
+«Maintenant, que me répondez-vous?» Ce témoignage de confiance pénètre
+les soldats, les remplit d'admiration; ils crient et répètent: «Vive
+Nicolas!» Quelle inspiration sublime! Il y a courage, générosité et
+profonde connaissance des hommes, surtout des gens de guerre, toujours
+séduits par ce qui est magnanime.</p>
+
+<p>Mais les heures s'écoulent, et, du côté du palais, les troupes fidèles
+se rassemblent, tandis que les révoltés et les factieux se réunissent
+sur la place du Sénat. Ainsi ils sont en vue les uns des autres, et une
+assez courte distance les sépare. Le chef de l'entreprise, le prince
+Trubezkoï, manque de coeur et ne paraît pas à la tête des mécontents.
+Ceux-ci, sans direction, n'entreprennent rien. Nicolas leur envoie des
+officiers pour les rappeler à leur devoir, mais ces officiers sont du
+nombre des conspirateurs. Au lieu de remplir la mission qu'il leur a
+donnée, ils exhortent les révoltés à persévérer, tandis qu'au retour ils
+annoncent à l'empereur une prochaine soumission. Le but de ces officiers
+traîtres était de gagner du temps, d'empêcher Nicolas d'employer des
+mesures de rigueur, et d'arriver ainsi, sans combat, à la fin du jour.
+Alors, avec les éternelles nuits de Saint-Pétersbourg dans cette saison,
+ils avaient de la marge devant eux pour se concerter et donner plus
+d'ensemble et d'énergie à la révolte.</p>
+
+<p>Après des pourparlers inutiles pendant plusieurs heures, l'empereur,
+sentant les dangers d'un plus long délai, se décide à agir. Une
+batterie de six pièces de canon est avancée et placée à une demi-portée
+de mitraille des révoltés. Ceux-ci, sans chef, attendent stupidement le
+feu qui va commencer; ils ne font ni un mouvement en avant ni un
+mouvement en arrière. Trois salves en tuent bon nombre et dispersent le
+reste, qui fuit dans la direction du quai Anglais. La cavalerie est
+lancée à leur poursuite pour achever de les détruire ou pour les faire
+prisonniers.</p>
+
+<p>Nicolas, jeune encore, tout nouveau au pouvoir, et dans une circonstance
+si grave, qui présentait à l'esprit des conséquences si confuses et si
+menaçantes, se trouva tout à coup à la hauteur de sa destinée. Il montra
+une grande force d'âme, une grande modération et sut se résoudre à
+employer les moyens de rigueur nécessaires et à répandre le sang au
+moment où une fausse pitié aurait entraîné après elle de grands
+malheurs. Le mélange de ses diverses qualités mises en action lui a
+conservé le trône et a préservé la Russie de l'anarchie et d'une
+horrible révolution. L'impératrice-mère, femme d'un grand caractère, et
+qui avait présidé à l'éducation de Nicolas, dit, le soir de ce jour
+célèbre, ces paroles mémorables: «Mon fils est sorti du palais jeune
+adolescent: il y est rentré homme fait et monarque éprouvé.»</p>
+
+<p>L'avènement de Nicolas au trône de Russie motiva l'envoi, de la part de
+toutes les puissances, de personnes chargées de le complimenter. Plus
+tard, il nécessita la nomination d'ambassadeurs extraordinaires pour
+assister à son couronnement. Diverses personnes furent désignées pour la
+France. Il fallait, de toute nécessité, un militaire dont le nom fût
+connu et qui rappelât notre grande époque. En Russie, tout a le
+caractère militaire; tout se résout, fêtes, cérémonies, etc., etc., en
+parades et en exercices militaires. Un ambassadeur de l'ordre civil
+serait étranger à tout. Il aurait moins de moyens qu'un autre de voir
+l'empereur, de l'approcher et d'entrer dans une sorte d'intimité avec
+lui. Il fallait, en outre, un homme du monde, ayant le goût et
+l'habitude de la société. Le roi pensa que je remplissais la double
+condition, et je fus choisi. J'en éprouvai une grande satisfaction.
+Cette mission me remettait en évidence après tant d'années d'obscurité;
+elle me donnait l'occasion de voir un pays que je ne connaissais pas, de
+contempler de près et d'étudier cette puissance russe qu'un siècle a
+rendue si redoutable, et qui, chaque jour, acquiert plus de force et
+exerce plus d'action sur les destinées de l'Europe; enfin de voir le
+commencement d'un règne où le souverain, si jeune encore et si nouveau
+aux affaires, avait développé un si grand caractère et montré un si
+grand courage. Cette mission était un agréable épisode dans ma vie. Elle
+m'a fait passer cinq mois d'une manière brillante; elle m'a laissé
+d'agréables souvenirs, mais elle a eu une influence fâcheuse sur mes
+affaires de fortune; car mes entreprises si vastes, privées de ma
+surveillance pendant un si long temps, ont d'abord périclité et sont
+tombées ensuite dans un désordre qui a entraîné ma ruine.</p>
+
+<p>Ce fut à la fin de février 1826 que le roi se décida à me nommer
+ambassadeur extraordinaire en Russie. Je fis mes préparatifs pour le
+représenter dignement. Des fonds considérables furent mis à ma
+disposition. Tout ce qu'il y avait de distingué, parmi la jeunesse de
+Paris, sollicita la faveur de m'accompagner. Quinze gentilshommes
+d'ambassade me furent donnés, et parmi eux il y avait trois officiers
+généraux<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Jamais ambassade ne fut organisée avec plus de choix et
+même plus d'éclat. Tout étant disposé pour cette brillante mission, je
+me mis en route. Je quittai Paris, le 19 avril, pour me rendre d'abord à
+Berlin et ensuite à Pétersbourg.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a>
+<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Liste des gentilshommes d'ambassade qui use
+ furent donnés pour m'accompagner: Le vicomte de Talon, le
+ comte de Damrémont, le vicomte de Broglie, maréchaux de camp;
+ le comte de Caraman, le marquis de Castries, le marquis de
+ Podenas, colonels; le comte Alfred de Damas, le vicomte
+ Emmanuel de Brézé, le comte de Biron, le comte de Maillé, le
+ vicomte de la Ferronays, le comte de Villefranche, le comte
+ de Vogüé, le comte de Croï; et j'avais pour secrétaire un
+ poëte illustre, M. Ancelot.<br>
+<span class="rig">(<i>Note du duc de Raguse</i>.)</span><br></blockquote>
+
+<p>Je rencontrai, le 22, sur la grande route le duc de Wellington, revenant
+de Saint-Pétersbourg. Nous nous arrêtâmes et nous causâmes quelques
+moments. Ces espèces de liaisons, formées entre généraux qui ont
+combattu les uns contre les autres, sont dignes de remarque et d'un
+intérêt particulier; car l'estime réciproque, résultant du souvenir des
+actions passées, en fait la base, et à ce titre j'ai dû être flatté des
+sentiments que le duc de Wellington n'a jamais négligé l'occasion de me
+témoigner.</p>
+
+<p>J'arrivai, le 25 avril, de bonne heure à Weimar. Je fus à la cour où je
+passai la soirée, et vis le grand-duc et toute sa famille.</p>
+
+<p>Cette petite cour, renommée par sa politesse, ne manque pas de
+magnificence. Son étiquette ne trahit nullement l'intention de jouer le
+grand souverain; bon calcul de la part de ces princes secondaires que
+d'en agir ainsi. Quand il en est autrement, il en résulte souvent
+beaucoup de ridicule. Lorsque, au contraire, leur existence simple les
+rend accessibles à tous leurs sujets et les éloigne d'une représentation
+prétentieuse, ils ont à la fois tous les avantages de leur situation
+élevée et tous les charmes de la vie privée. Cette manière d'exister
+convient d'autant plus à la cour de Weimar, que, remplie de gens de
+mérite, l'amour des lettres, des sciences et des arts y est répandu
+généralement. Le grand-duc avait appelé près de lui beaucoup de gens
+distingués, et entre autres le célèbre Goethe, qui y a passé une grande
+partie de sa vie. La grande-duchesse était une femme d'un mérite reconnu
+et d'une grande autorité. Elle sauva, par sa conduite prudente et
+courageuse, ses États après Iéna. Elle ne s'effaroucha pas des désordres
+de la guerre. Elle attendit chez elle Napoléon, dont elle fit la
+conquête par son esprit et par sa raison. Je fis ma cour à la
+grande-duchesse Marie, épouse du prince héréditaire et soeur de
+l'empereur de Russie. Elle me toucha profondément par la douleur dont
+elle était pénétrée par la mort de l'empereur Alexandre. Au nombre de
+ses enfants se trouvaient alors deux princesses charmantes, d'une rare
+beauté et pleines d'attraits. Elles ont toutes les deux épousé deux
+princes de Prusse, gens très-aimables et très-distingués, les princes
+Charles et Guillaume.</p>
+
+<p>Je retrouvai à la cour de Weimar le maréchal bavarois prince de Wrede,
+qui revenait d'une mission à Pétersbourg. Compagnon de nos travaux, je
+l'avais connu pondant nos campagnes, et je renouvelai connaissance avec
+lui. Sa vue me fit faire cette réflexion, que les armées des puissances
+du second ordre ont le singulier privilége d'être toujours victorieuses.
+Elles entrent nécessairement dans un système politique, et s'attachent à
+une grande puissance. Tant que la fortune couronne les efforts de
+celle-ci, elles restent dans la même alliance; mais, dès que la chance
+tourne, elles l'abandonnent pour en contracter une contraire, de manière
+que le vaincu voit, après des revers, ses forces diminuées et celles de
+son adversaire augmentées, ce qui assure à la nouvelle alliance une
+série de victoires. Aussi les généraux qui les commandent ont-ils des
+souvenirs communs avec tous les chefs des armées de l'Europe. De Wrede
+se trouvait être mon camarade d'Austerlitz, de Wagram, etc.; et, s'il se
+fût trouvé dans le même salon que Blücher, Schwarzenberg ou Sacken, il
+aurait pu s'entretenir et se féliciter avec eux des combats livrés en
+commun en 1813 et 1814.</p>
+
+<p>Je partis, le lendemain, pour continuer ma route, et, le 25, j'arrivai à
+Berlin. Je fus sur-le-champ présenté au roi et à la famille royale. Je
+restai huit jours dans cette résidence pour voir tout ce que ce pays
+présente de curieux ou de remarquable. Berlin donne comme un avant-goût
+de Pétersbourg et de la Russie. Tout y a le caractère et la physionomie
+militaire; mais l'ordre y règne plus qu'en Russie. En Prusse
+l'administration est probe autant qu'éclairée, le système qui y est
+adopté et strictement suivi quadruple les ressources et les moyens du
+gouvernement.</p>
+
+<p>En Prusse, le roi est, avant tout, le chef de l'armée. Son attitude, ses
+moeurs, ses occupations, sont en harmonie avec ce titre et cette
+fonction. Il entre dans le plus petit détail de ce qui concerne ses
+troupes. Ses fils, ses frères, ses cousins sont autant de généraux
+effectifs et d'inspecteurs qui remplissent avec zèle les devoirs qui
+leur sont imposés. Le roi reçoit les rapports journaliers, comme un
+généralissime. Il est accessible à tous les officiers qui veulent lui
+parler. Loin d'adopter les moeurs du Midi qui isolent les souverains,
+qui en font des individus à part et les rendent étrangers à tout ce qui
+se passe, il donne fréquemment à dîner aux nationaux distingués et aux
+étrangers de marque qui s'arrêtent chez lui. J'y fus invité, ainsi que
+tous ceux qui m'accompagnaient.</p>
+
+<p>L'étiquette place le roi au centre de la table. À ses côtés sont les
+princes et princesses de sa famille suivant leur rang, et, comme la
+maison de Prusse est très-nombreuse, elle remplit presque tout le côté
+de la table où est le roi. L'étranger auquel le roi veut faire honneur
+est sur le côté parallèle du sien et en face de lui. De cette manière il
+peut lui adresser la parole et causer avec lui, la table étant peu
+large. La princesse de Liegnitz, femme du roi, est une agréable
+personne; mais, quoique reconnue, son existence équivoque, à moins qu'un
+sentiment très-vif pour son mari ne remplisse son coeur, rend sa vie peu
+digne d'envie. Elle n'a des grandeurs que les inconvénients, sans en
+avoir les avantages.</p>
+
+<p>Le roi fit exécuter devant moi de grandes manoeuvres par la garnison de
+Berlin. Il y avait quatorze bataillons, vingt-deux escadrons, et une
+artillerie proportionnée. Les mouvements furent faits avec une précision
+et une rapidité extrêmement remarquables. Ce qui rendit à mes yeux ces
+manoeuvres étonnantes, c'est que le tiers des soldats placés dans les
+rangs se composait de recrues ayant rejoint leur régiment à la fin de
+l'année précédente. En quatre mois ils avaient été dressés, instruits et
+mis à l'école de bataillon. Les manoeuvres prussiennes, il est vrai,
+sont aujourd'hui les plus simples de l'Europe. Autrefois tout était
+fantasmagorie dans cette armée, tout y était compliqué. Après les revers
+de 1806, on a abandonné ce système de charlatanisme. Des hommes
+éclairés, des officiers habiles, après avoir cherché à reconnaître les
+véritables besoins de la guerre, ont réduit l'ordonnance prussienne à
+ses moindres termes, en supprimant tout ce qui est fait pour la parade
+et destiné seulement à parler aux yeux. Ce programme était la
+conséquence nécessaire du système militaire qui a été établi et dans
+lequel, comme tout le monde le sait, on appelle successivement la
+population entière sous les armes, système merveilleusement adapté à la
+position faible, dépendante dans laquelle la Prusse était tombée par ses
+malheurs.</p>
+
+<p>Après la paix de Tilsitt, la Prusse était descendue au rang de puissance
+de second ordre; mais elle avait tous ses souvenirs et toutes ses
+passions nationales. Cela seul suffisait pour la rendre encore
+redoutable. Napoléon savait bien que l'amour-propre humilié ne pardonne
+pas: aussi se tint-il constamment en méfiance contre elle. La première
+preuve qu'il en donna fut de limiter la force de l'armée du roi de
+Prusse. Mais le gouvernement prussien, voulant de bonne heure préparer
+les moyens de son affranchissement quand les circonstances le rendraient
+possible, adopta, tout en semblant obéir, un mode de recrutement et de
+congé qui préparait dans le silence une armée dont la force serait
+immense en peu d'années. Le général Scharenhorst en fut l'auteur. On
+borna à trois ans le service des hommes appelés sous les drapeaux. Ainsi
+l'armée se renouvelait chaque année par tiers. Les cadres des régiments,
+ainsi consacrés à instruire, devinrent une école pour la nation
+entière. Napoléon ne s'aperçut pas de l'intention, tandis que les
+Prussiens, qui devinèrent sur-le-champ le but de ce système, le reçurent
+avec enthousiasme et y virent l'élément de leur salut. Les officiers et
+sous-officiers, transformés tous en instructeurs, rendirent en peu de
+temps des recrues animées d'un bon esprit, d'excellents soldats.</p>
+
+<p>Quand, en 1815, la Prusse courut aux armes pour nous combattre, elle put
+réunir en un moment deux cent mille vieux soldats sous les drapeaux, et
+toute la jeunesse des écoles, pleine de passions généreuses et
+patriotiques, vint compléter cette armée et lui donner cette énergie qui
+la rendit si redoutable; car l'armée prussienne, à cette époque, nous
+combattit avec plus de courage et plus d'acharnement que toutes les
+autres.</p>
+
+<p>Ce système, établi sous l'empire des circonstances exceptionnelles que
+je viens d'indiquer, a été continué, et il existe encore au moment où
+j'écris. Il exige, de la part des officiers et des sous-officiers, des
+soins et des travaux presque incroyables, et que ne semblent pas
+comporter des temps ordinaires. L'action personnelle du roi, le concours
+de tous les princes de sa famille, ont maintenu jusqu'à présent le
+mouvement imprimé au début. C'est un prodige qui cependant doit avoir un
+terme; car il exige des efforts inouïs et toujours renouvelés de la
+part des officiers de l'armée. On conçoit que le sentiment du salut
+public donne, pendant un certain temps, un zèle soutenu et que nulle
+fatigue n'arrête. Lorsque le but est atteint, on comprend que les
+habitudes continuent encore pendant quelque temps; mais il y a un moment
+où tout doit rentrer dans un ordre plus en rapport avec tes facultés de
+tous. Les officiers et sous-officiers, indépendamment des devoirs du
+service journalier, sont assujettis à faire sans relâche le métier
+d'instructeur. Ils recommencent chaque année à instruire des hommes qui,
+peu après, disparaissent pour être remplacés par d'autres, qu'il faut
+instruire encore, et qui doivent, immédiatement après, les quitter à
+leur tour; et ainsi constamment: travail décourageant et qui donne
+l'idée du supplice des Danaïdes.</p>
+
+<p>On ne saurait, au surplus, trop admirer des troupes que leur excellent
+esprit et leur zèle ont maintenues et soutenues dans l'accomplissement
+de devoirs aussi pénibles. Aussi ont-elles atteint le but qu'elles
+avaient devant elles; car, je le répète, l'instruction est parfaite et
+satisfait à tous les besoins de la guerre. La marche est excellente et
+facile, les distances et les directions se conservent, les feux sont
+vifs et réguliers. Il n'en faut pas tant pour livrer et gagner des
+batailles.</p>
+
+<p>Une chose cependant justifie, en Prusse, la permanence du système dont
+j'ai démontré l'épouvantable fatigue pour les officiers et
+sous-officiers des régiments: c'est la nécessité de former pour la
+guerre toute la partie virile de la population. La monarchie prussienne,
+dont la configuration est bizarre, n'a point de frontière défensive.
+Vulnérable partout, elle peut être attaquée par son milieu et coupée en
+deux par un premier succès. Elle doit donc pouvoir se défendre dans
+chacune de ses parties. À cet effet, le pays tout entier doit être
+considéré comme un camp, et la nation doit pouvoir se transformer en une
+armée. Il faut que la population puisse partout se lever et se défendre,
+et, pour qu'elle le fasse avec succès, il faut la maintenir organisée,
+instruite et placée dans les cadres. Sans cela, elle ne pourrait ni se
+mouvoir ni combattre. Dans ce système, et à quelque exception près, les
+places ne sont que des lieux de dépôt et d'armement des corps d'armée,
+où les approvisionnements de tout genre, faits d'avance, sont en sûreté.</p>
+
+<p>J'allai visiter Postdam. Le roi voulut bien m'en faire voir la garnison.
+Cette fois il ne fut plus question de manoeuvres, mais d'une parade avec
+toutes les recherches d'une belle tenue. Les troupes étaient magnifiques
+et défilaient devant le roi.</p>
+
+<p>Le prince Albert, fils du roi, jeune homme de seize ans, était
+lieutenant dans un régiment d'infanterie de la garde. Il défila à la
+tête de son peloton: beau spectacle et hommage flatteur rendu au service
+militaire, à son importance, à ses droits, et manière puissante de
+rehausser la considération dont il doit jouir à tant de titres; enfin,
+réponse péremptoire aux prétentions et aux ambitions désordonnées. Nous
+sommes loin de là en France! Et il semble que la raison, la partie
+pratique des affaires et du gouvernement, soient seulement connues dans
+le Nord. Au Midi, tout est caprice et misère. Chez nous, on donnait, il
+n'y a pas longtemps, à un enfant en jaquette et ne sachant pas lire, des
+aides de camp! Contre-sens misérable et digne de pitié!</p>
+
+<p>Après avoir dîné chez le roi, je parcourus Postdam, Sans-Souci, et vis
+ce que le parc renferme de curieux. Tout est plein des souvenirs du
+grand Frédéric, dont la mémoire est en vénération. Cinq aigles
+françaises, prises en 1813 et 1814, sont déposées sur son tombeau:
+hommage le plus digne de la mémoire d'un si grand capitaine.</p>
+
+<p>Je visitai Charlottenbourg. Le château renferme le mausolée élevé à la
+reine, ouvrage du célèbre Rauch. La statue de la princesse, couchée avec
+grâce, est le morceau de sculpture dont la vue m'a fait le plus de
+plaisir. On la dit ressemblante, ce dont je ne puis juger, n'ayant
+jamais connu la reine. Mais son attitude est remplie de grâce; la
+figure a une expression admirable; la vie et la mort s'y trouvent
+réunies; car l'existence vient de finir, et cependant on voit encore des
+traces d'un sentiment de douceur et de bienveillance.</p>
+
+<p>Parmi les choses curieuses de Berlin, on doit mettre en première ligne
+l'arsenal, beau bâtiment, renfermant de grands approvisionnements
+d'artillerie de toute espèce, une immense salle d'armes, remplie de plus
+de cent mille fusils. Le prince Auguste de Prusse, chef de toute
+l'artillerie prussienne, m'en fit les honneurs.</p>
+
+<p>À peine entré dans la salle, je fus frappé des trophées qui la
+décoraient. Une immense quantité de drapeaux français s'y trouvait. Mon
+premier mouvement fut de regretter d'être venu dans cette enceinte;
+mais, une fois là, il fallait faire, contre mauvaise fortune, bon coeur.
+Le nombre des drapeaux surtout me paraissait incroyable; mais ce nombre
+lui-même servit à m'éclairer sur leur peu de valeur, et le peu de gloire
+qui résultait de leur possession. Ces drapeaux avaient appartenu aux
+régiments français, avant le moment où les aigles, contre lesquelles ils
+avaient été échangés, leur eussent été données. Ainsi ils avaient été
+trouvés dans un magasin, lors de l'occupation de Paris. Bien plus, dans
+le nombre, se trouvaient des drapeaux de gardes nationales de village,
+et jusqu'à un drapeau rouge destiné, d'après la loi de l'Assemblée
+constituante, à être arboré lors des émeutes et de la proclamation de la
+loi martiale. Tous ces drapeaux, ramassés partout et présentés avec
+orgueil aux yeux des ignorants, n'attestaient pas autre chose que
+l'entrée, en France et à Paris, des armées étrangères, ce dont tout le
+monde est informé.</p>
+
+<p>En général, il y a de l'esprit gascon chez les Prussiens, et beaucoup de
+forfanterie. On vise à l'effet par des apparences. Les maisons semblent
+des palais, et l'intérieur dément cette prétention. On peut appliquer au
+gouvernement comme aux particuliers cette expression vulgaire de
+«tapisser sur la rue;» mais, en reconnaissant cette vérité
+incontestable, on ne peut s'empêcher de voir aussi à quel point la
+raison, une sage économie, un admirable système d'administration et de
+gouvernement distinguent ce royaume. Une vigilance dont rien ne peut
+donner l'idée est le cachet de tout ce qui se fait en Prusse. Le
+sentiment des bienfaits de cette administration et de sa justice est
+sans doute bien profond et bien intime, puisqu'il a suffi à satisfaire
+ce peuple après les promesses, restées sans effet, d'institutions qui
+lui ont été prodiguées en 1815, dans le but de développer le mouvement
+énergique d'alors. Tous les souvenirs et toute l'influence morale de la
+France ont disparu devant le bien-être actuel. Personne ne pense plus à
+des choses superflues, parce qu'on est en jouissance des meilleurs
+résultats possibles; et peut-être aussi les secousses et les nouveaux
+malheurs dont la France a été le théâtre ont-ils éclairé les peuples sur
+leurs véritables intérêts. Souverains du monde, gouvernez bien, avec
+fermeté, justice, raison, et vous n'aurez pas de révolutions.</p>
+
+<p>Je me mis en route, le 3 mai, pour continuer mon voyage. Le pays que je
+traversai est loin d'être beau. Des sables, presque toujours des sables,
+et la tristesse que donne à la nature un soleil pâle et l'absence de
+chaleur. La grande route, chaussée faite avec empierrement, était au
+moment de son achèvement. Ce beau, grand et utile travail mettra en
+communication avec le midi et l'occident de l'Europe ces peuples
+éloignés et les rapprochera ainsi des foyers de la civilisation. La
+campagne est couverte de blocs de granit erratiques, arrondis par les
+frottements, et amenés là des Karpathes ou de la Suède par les
+révolutions du globe. On brise ces blocs, seuls bons matériaux à portée,
+et leurs débris servent à former l'empierrement de la route. Je
+m'arrêtai à Mittau, où j'allai visiter le château, refuge de la famille
+royale de France pendant plusieurs années. À combien d'autres
+pèlerinages, plus pénibles encore, cette malheureuse famille
+n'était-elle pas condamnée!</p>
+
+<p>Je m'arrêtai un jour à Riga. J'y trouvai, comme gouverneur, un officier,
+Italien de naissance, autrefois placé dans nos rangs, le général
+Paolucci, homme d'esprit, et qui avait fait en Russie une fortune rapide
+et extraordinaire. Il avait commandé dans cette place, sur cette
+frontière, pendant la campagne de 1812, devant le maréchal Macdonald.
+Cette place de Riga, peu de chose comme place de guerre et d'une force
+très-médiocre, est importante comme débouché du commerce de la Russie
+dans la Baltique. Il s'exporte, par la Dwina et le port de Riga, une
+énorme quantité de produits. Enfin, j'arrivai à Saint-Pétersbourg, le
+samedi 13 mai, 1er mai du calendrier russe, jour de joie et de plaisir,
+où l'on célèbre la renaissance de la nature.</p>
+
+<p>En approchant de Saint-Pétersbourg, on traverse une espèce de désert, un
+vaste espace de terres incultes, de marécages et de plaines sans
+habitants. Cet état de choses est loin d'annoncer le voisinage d'une
+capitale. À commencer de Strella, on trouve, faisant face à la Newa, une
+multitude de jolies maisons de campagne de petites dimensions, mais
+propres, ornées et élégantes. Ces habitations sont la conséquence du
+luxe et du bien-être de la classe riche et élevée; mais elles n'ont
+point de rapport avec la population proprement dite, avec la masse des
+habitants.</p>
+
+<p>Arrivé à Saint-Pétersbourg, on trouve une ville de la plus grande
+beauté, bâtie sur un plan régulier, avec des rues droites et larges.
+Mais cette ville, bâtie par la volonté toute-puissante d'un homme, est
+l'expression d'une pensée, mais non celle des besoins du pays. Or cette
+dernière condition seule caractérise une capitale. Le temps, les
+intérêts, les habitudes, la créent. Elle se fait par la seule puissance
+des siècles, et non autrement. D'après cela, Saint-Pétersbourg n'est
+qu'une résidence, une ville de commerce, mais non une capitale. Au
+surplus Pierre le Grand n'a jamais eu la pensée d'y faire son séjour
+habituel, et la preuve, c'est qu'il n'y a bâti, pour son usage, que de
+chétives maisons. Les palais ont été construits par ses successeurs. Des
+souverains, mal assis sur le trône, étrangers à la nation, ont dû
+adopter le système de gouverner de loin. Entourés d'une garde fidèle et
+nombreuse, séparés de populations qui pouvaient se mutiner et de grands
+seigneurs redoutables, ils étaient comme dans une forteresse
+inattaquable, entourée de déserts. Les ukases arrivaient avec le
+prestige causé par l'éloignement et une espèce de mystère. Les
+souverains de Russie, ainsi invisibles à leurs sujets, apparaissaient à
+leurs peuples comme le destin et les interprètes des arrêts du ciel.</p>
+
+<p>À mon arrivée, l'empereur Nicolas me fit complimenter par un de ses
+aides de camp. Peu de jours après, j'eus mes audiences avec le
+cérémonial accoutumé. L'empereur me reçut au palais de l'Ermitage.</p>
+
+<p>Il m'est impossible de rendre ma sensation à la vue de ce jeune
+souverain rempli de grâce et de majesté. Rien de plus imposant que sa
+personne, rien de plus simple que ses manières. Il y a dans son regard
+et dans son maintien une autorité impossible à dépeindre. Quand il est
+hors de son cabinet, avec son chapeau sur la tête, personne, je pense,
+n'éprouve la tentation de se trouver sur son chemin. C'est à lui que
+l'on peut faire l'application de ces vers célèbres:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">«Quel qu'eût été le rang où le sort l'eût fait naître,</p>
+<p class="i14">Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.»</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais dans le tête-à-tête sa politesse est exquise. Ses manières
+affables, sa haute raison, provoquent la discussion, et l'on croit
+presque, au bout de peu de moments, être avec son égal. Il me reçut
+seul, et je fus dispensé de prononcer un discours public et solennel,
+comme cela se fait en France. Il m'exprima sa satisfaction de me voir et
+de faire la connaissance personnelle d'un général dont il avait souvent
+entendu parler. Après avoir causé pendant une demi-heure de la France et
+de la famille royale, de Napoléon et des guerres passées, il sortit, et
+je lui présentai les quinze officiers qui m'accompagnaient, en qualité
+de gentilshommes d'ambassade ou d'aides de camp.</p>
+
+<p>Le lendemain je fus présenté à l'impératrice, au palais d'Aniskoff.
+Cette princesse charmante, belle, aimable et séduisante, aurait des
+succès aussi assurés dans la vie privée que sur le trône. Enfin, le
+grand-duc Michel, frère de l'empereur, me reçut, et là se termineront,
+pour le moment, mes présentations. Les deux impératrices Marie et
+Élisabeth, ainsi que la grande-duchesse Hélène, se trouvaient alors dans
+le midi de l'empire.</p>
+
+<p>Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, on reçut la nouvelle de la
+mort de l'impératrice Élisabeth. Cette princesse, tombée malade après la
+mort d'Alexandre, avait fini par succomber à sa douleur. L impératrice,
+sa belle-mère, partie pour aller la soigner, n'arriva pas à temps pour
+lui fermer les yeux. Toute la famille impériale éprouva une grande
+douleur de cette perte. Cet événement retarda le couronnement, me donna
+l'occasion de voir la cérémonie funèbre qui en fut la conséquence, et me
+fit prolonger mon séjour à Saint-Pétersbourg. Ainsi j'eus le temps et
+l'occasion de voir en détail tout ce que cette ville et les environs
+renferment de curieux, de voir fréquemment l'empereur à la parade et
+d'assister aux manoeuvres de Zarskoïe-Sélo, où une partie de la garde
+était réunie et campée.</p>
+
+<p>La vue imposante de Saint-Pétersbourg, la connaissance des immenses
+travaux de son fondateur, de ses entreprises si vastes et si variées,
+n'ont pas ajouté à mon admiration pour Pierre le Grand. L'activité de ce
+prince était prodigieuse, la force de sa volonté immense; mais son génie
+était éminemment imitateur. Il a trop servilement calqué ses projets sur
+ce qu'il avait vu ailleurs. Il a fait souvent de fausses applications.
+Saint-Pétersbourg en est un des plus évidents exemples.</p>
+
+<p>Une pensée-mère à ses veux était d'avoir un grand établissement
+maritime, afin de mettre sa nation en communication prompte et facile
+avec l'Europe. C'était certainement une pensée belle et féconde. Il
+choisit d'abord les bords de la mer d'Azoff, dans ce but; les revers
+éprouvés dans la guerre contre les Turcs, les cessions qui en furent la
+suite, et que le traité du Pruth consacra, ayant mis obstacle à ses
+projets, il prit l'extrémité opposée de son empire, circonstance d'un
+grand bonheur pour lui, car il n'aurait tiré aucun parti dans le but
+proposé d'un établissement dont l'action ne pouvait se faire sentir
+d'une manière libre et efficace que sur les bords de la mer Noire,
+habités par des peuples plus barbares encore que les siens. Les
+Dardanelles et le Bosphore étant au pouvoir des Turcs, les rapports avec
+l'Italie et la France devaient toujours être incertains et douteux. En
+s'établissant sur la Baltique, il se trouva tout de suite en contact
+avec toute l'Europe civilisée.</p>
+
+<p>Une fois l'idée de placer sa ville de commerce sur le bord de la
+Baltique arrêtée, le choix de l'embouchure de la Néva était bon. La
+difficulté de la navigation du lac de Ladoga, suppléée par un canal
+parallèle, travail d'une facile exécution, assura la communication par
+eau avec l'intérieur de l'empire. Les circonstances naturelles du sol de
+cet immense empire sont telles, d'ailleurs, qu'aucun obstacle ne
+s'oppose à ce qu'on lie, par des canaux, les différentes rivières qui le
+traversent. Ces rivières sont presque toutes navigables. Aussi,
+aujourd'hui, la navigation intérieure existe-t-elle du Midi au Nord dans
+toute son étendue, et Saint-Pétersbourg est devenu le lieu le plus
+important de l'exportation des produits de l'empire. Cette exportation,
+dont je donnerai plus bas l'indication, est immense. Elle est telle,
+qu'elle semble au-dessus de toute vraisemblance.</p>
+
+<p>Mais Pierre Ier a-t-il choisi à l'embouchure de la Néva le point le plus
+convenable pour y fonder une ville? Il est possible de le révoquer en
+doute. On ne peut même l'excuser de l'avoir placée de manière à rendre
+son existence toujours incertaine et périlleuse à cause des
+circonstances qui reviennent à des époques plus ou moins éloignées, mais
+toujours constamment. Ces circonstances sont maintenant parfaitement
+connues et constatées. D'abord ce sont des vents d'ouest violents qui
+portent les eaux de la Baltique dans le golfe de Finlande et en élèvent
+le niveau. Ce sont ensuite les vents du nord qui, leur succédant
+immédiatement, refoulent les eaux du golfe de Bothnie et les accumulent
+tellement à l'embouchure de la Néva, que la mer envahit le lit du fleuve
+et s'élève à Saint-Pétersbourg à une hauteur telle, que la ville est au
+moment de périr, et périrait infailliblement, si cette disposition des
+vents durait deux jours après le moment où la crue se fait sentir et où
+les quais sont envahis.</p>
+
+<p>Pierre Ier connaissait ce phénomène, et à cette occasion je raconterai
+une anecdote que les recherches faites après la dernière inondation ont
+fait connaître. Pierre était dans l'île Basile et présidait au
+commencement des travaux. Tout à coup, il remarqua une croix placée
+au-dessus d'un arbre. Il s'informe à des pêcheurs de ce qu'elle
+signifie. On lui répond qu'elle marque la hauteur des eaux de la
+dernière inondation. Cette découverte était de nature sans doute à
+modifier son ouvrage. Il réfléchit quelque temps et se borna à faire
+couper l'arbre.</p>
+
+<p>L'idée dominante, dans l'esprit de Pierre le Grand, a été, en
+construisant sa ville, d'imiter Amsterdam. Il avait demeuré en Hollande,
+et il voulut faire une ville hollandaise. Il ne vit pas que les
+Hollandais n'avaient pas eu le choix de construire autrement et devaient
+multiplier les canaux pour assainir les terrains et pour élever
+l'emplacement de leur ville. Ces canaux, en communication avec le port
+rempli de bâtiments de commerce de toutes les grandeurs, sont d'une
+grande utilité pour les transports des marchandises dans les magasins
+situés sur leurs bords; mais, à Saint-Pétersbourg, ces canaux sont sans
+emploi; ils se comblent chaque jour et n'apportent que des éléments
+d'insalubrité. Ensuite cette ville, consacrée dans le principe
+uniquement au commerce, est placée en deçà d'une barre qui ne permet pas
+aux bâtiments ayant plus de huit ou neuf pieds de tirant d'eau d'y
+arriver.</p>
+
+<p>Si Saint-Pétersbourg avait été placé où est aujourd'hui le château de
+Peterhof, c'est-à-dire à six lieues plus bas, cette ville aurait été
+dans un lieu sain, à l'abri des tempêtes et des eaux du fleuve. Son
+port, placé en avant de la barre, aurait pu recevoir les bâtiments du
+plus grand tonnage. Les eaux vives et abondantes, qui forment
+aujourd'hui de belles cascades, auraient fourni à tous les besoins de la
+population. L'emplacement des jardins du bas aurait pu servir à tous les
+établissements maritimes, à construire des bassins pour les vaisseaux, à
+creuser une darse et à tout ce qu'exige un grand port. Une simple digue,
+les enveloppant, appuyée à la montagne en aval et en amont, les aurait
+mis complétement à l'abri des accidents de la mer. Mais Pierre, servile
+imitateur de ce qu'il avait vu, voulut copier et copia, sans motif et
+sans raison, ce qui, par d'autres motifs et pour un but différent,
+existait ailleurs.</p>
+
+<p>Je ne prétends pas déprécier ce grand caractère, et je dirai que tout ce
+qu'on voit à Saint-Pétersbourg de Pierre le Grand, tout ce qu'on raconte
+de cet homme extraordinaire en Russie, prouve que jamais il n'a existé
+une activité pareille à la sienne. Son ambition, appliquée à tout, était
+sans bornes. Il voulait tout faire, tout savoir, tout entreprendre, tout
+exécuter. Il ne répugnait à aucune fatigue, à aucun travail. Il voulut
+être soldat, marin, ouvrier, artiste. Il prétendait suffire à tout et
+rassembler en lui les facultés qui sont réparties chez les individus de
+diverses classes de la société. Voilà ce qui le distingue éminemment
+des autres hommes. Avec une disposition semblable, on fait de grandes
+choses, on fait beaucoup; mais certes on ne suit pas la marche du génie.
+Le génie s'élève au-dessus de l'action vulgaire; il conçoit, il ordonne,
+il juge, et il lui reste du temps pour méditer. Pierre poussa la passion
+de l'universalité du savoir jusqu'à vouloir être chirurgien et dentiste,
+et l'on montre à Saint-Pétersbourg les instruments dont il s'est servi
+dans ses opérations, et avec lesquels il martyrisait probablement ses
+courtisans. Cependant, occupé de détails si petits et si misérables, il
+faut le dire, il n'y a aucune des grandes choses que son empire
+comportait alors dont il ne se soit occupé d'une manière efficace.
+Fondation de villes, création de ports et d'arsenaux, construction de
+canaux qui lient les diverses mers entre elles, formation d'une armée
+disciplinée, soumission des grands du pays, jusque-là en révolte
+habituelle, il a tout entrepris, il a tout exécuté, avec plus ou moins
+de succès, et il est mort à cinquante-trois ans. La première partie de
+son règne, partagée d'abord avec son frère, a éprouvé de grandes
+difficultés et de grands obstacles. Une constitution forte et robuste
+était l'auxiliaire que la nature lui avait donné, et une âme de feu dans
+un corps de fer explique le spectacle qu'il a offert au monde.</p>
+
+<p>Puisque je suis entré déjà en tant de détails sur le matériel de
+Saint-Pétersbourg, je parlerai des moyens à employer pour mettre cette
+grande et belle ville à l'abri des dangers qui la menacent. Le projet
+ci-après m'a été communiqué par son auteur, le général Bazaine, Français
+de naissance, ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur des ponts
+et chaussées très-distingué, chef des voies et communications sous
+l'autorité du prince Alexandre de Wurtemberg. Son exécution est facile,
+et il est incroyable qu'avec le sens droit et exquis de l'empereur, et
+attendu l'importance du résultat, il ne soit pas déjà mis à exécution.</p>
+
+<p>Les inondations de Saint-Pétersbourg sont causées par l'arrivée et
+l'invasion des eaux de la mer quand elles s'élèvent, et non par la seule
+suspension de l'écoulement des eaux de la Néva. C'est donc contre cette
+action puissante qu'il faut diriger les précautions à prendre, et voici
+ce que le général Bazaine propose. De la pointe de la côte, située sur
+la rive gauche du fleuve, où est placé le château d'Oranienbaum, un banc
+élevé et solide court perpendiculairement à la longueur du fleuve et le
+barre dans son cours. Une passe, large et profonde, lui succède; ensuite
+le banc se reproduit et vient aboutir à Cronstadt. Le général Bazaine
+pense qu'en employant de gros morceaux de granit, faciles à tirer de
+Finlande, et en construisant une digue sur le banc existant, à peine
+couvert par l'eau dans les temps ordinaires, et en réduisant l'ouverture
+de la Néva à la partie où elle est profonde, on élèverait les eaux de
+trois pieds environ, ce qui donnerait les mêmes moyens d'écoulement qu'à
+présent. Les eaux trouvant en hauteur l'équivalent de ce qu'elles
+perdraient en largeur, quand les eaux de la mer s'élèveraient, elles
+trouveraient la digue, qui les empêcherait de pénétrer. En outre, comme
+dans ces circonstances l'élévation des eaux dans le lit de la rivière,
+si menaçante pour la ville, n'est pas seulement le résultat de la
+suspension du cours de la Néva, mais encore et surtout tient à
+l'invasion des eaux de la mer, agissant avec une grande pression, le
+rétrécissement de l'embouchure aurait pour effet, en diminuant la masse
+des eaux introduites et leur pression, de diminuer les accidents, si
+redoutables aujourd'hui. Il faudrait aussi barrer de même le bras de la
+Néva qui sépare l'île de Cronstadt de la terre ferme. Ces travaux
+rappelleraient parfaitement les <i>murazzi</i> de Venise; ils seraient d'une
+exécution plus facile, à cause du voisinage des matériaux, de leur
+nature et des moyens qu'on emploie en Russie. Indépendamment de la
+conservation de Saint-Pétersbourg, qui serait assurée, ce système aurait
+encore d'autres avantages. Presque tous les bâtiments de commerce qui
+naviguent sur la Baltique pourraient franchir la barre et arriver à
+Saint-Pétersbourg tout chargés. Aujourd'hui, les marchandises se
+débarquent à Cronstadt, et des alléges les apportent à la capitale.
+Ensuite, le niveau de la rivière étant changé, la résistance des eaux de
+la mer se trouverait plus bas dans son cours, et, par conséquent, les
+dépôts dont la barre est augmentée chaque jour se feraient ailleurs et
+ne contribueraient pas à l'accroître. En effet, la barre, à l'entrée de
+tous les fleuves, est toujours le résultat du dépôt des terres charriées
+et précipitées au moment où le repos est produit par le choc du courant
+contre la mer. Ainsi la barre actuelle ne serait jamais augmentée. On
+pourrait même y ouvrir un passage de quelques pieds, et, avant d'avoir à
+redouter les effets de la nouvelle barre, on aurait la marge de quelques
+milliers d'années.</p>
+
+<p>Quand on pense aux immenses résultats d'un pareil travail, estimé par
+les calculs du général Bazaine à neuf millions de francs et à trois ans
+de temps pour être achevé, on se demande comment un souverain aussi
+éclairé que Nicolas ne l'a pas encore ordonné. Il est vrai qu'en Russie,
+comme ailleurs, les choses les plus simples et les meilleures
+rencontrent des difficultés qui tiennent aux personnes, et le général
+Bazaine me parlait avec douleur du triste sort d'un homme de métier dont
+les projets sont soumis à l'opinion et à la volonté d'un prince amateur.
+C'est ainsi qu'il désignait le prince Alexandre de Wurtemberg.</p>
+
+<p>Je trouvai à Pétersbourg, comme ambassadeur de France, M. le comte de la
+Ferronays, homme aimable et spirituel, qui occupait ce poste depuis
+plusieurs années. Comme il est devenu ministre, j'entrerai dans quelques
+détails sur son compte.</p>
+
+<p>M. de la Ferronays est un gentilhomme breton. Après avoir émigré
+très-jeune avec ses parents, il s'attacha au duc de Berry, le suivit
+partout, devint son compagnon de plaisirs et son ami. Plus tard et
+pendant la Restauration, madame de la Ferronays, étant dame d'atours de
+madame la duchesse de Berry, eut une querelle pour la possession de la
+layette d'un enfant de madame la duchesse de Berry, mort en naissant.
+Cette querelle devint vive. Des mots offensants furent prononcés. Cela
+décida M. le duc de Berry à se séparer de M. et madame de la Ferronays.
+Cette circonstance a ouvert à ce dernier la carrière politique. Envoyé
+d'abord en Danemark, il eut peu après la mission de Saint-Pétersbourg,
+qu'il remplit d'une manière satisfaisante.</p>
+
+<p>M. de la Ferronays est peut-être le seul émigré qui n'ait conservé
+aucun vernis de l'émigration. Il a poussé même quelquefois trop loin les
+opinions libérales, par besoin de popularité. Il est raisonnable et
+désintéressé, mais rempli d'amour-propre et de vanité. Sa vie tout
+entière a été consacrée à la séduction des femmes. C'est un métier qu'il
+entend et qu'il a fait avec succès. Il aurait dû vivre à l'époque du
+Louis XV. Il se fût alors trouvé dans l'atmosphère qui lui convient. Je
+l'ai entendu professer la théorie de la séduction avec une grande
+supériorité, et il m'a même, à cette occasion, raconté des histoires
+fort curieuses et fort plaisantes. D'un physique agréable, son commerce
+est facile et doux. Il a un talent prodigieux pour occuper les autres de
+lui et pour se faire valoir. On conçoit qu'avec son habitude de tromper
+les femmes son caractère a dû en recevoir quelque atteinte. Aussi
+n'est-ce pas un de ses moindres succès que d'avoir obtenu cette
+réputation de chevalier, qu'il possède peut-être à bon marché. Une tête
+haute, un air confiant, ont fait naître cette illusion chez beaucoup de
+gens. Je sais par expérience, et à mes dépens, que M. de la Ferronays
+n'est pas toujours sincère. Quand il arriva au ministère, qu'au surplus
+il n'avait pas désiré, il a été l'espérance de beaucoup de gens.
+J'ignore si la tâche n'était pas au-dessus des forces humaines; mais au
+moins il est certain que, malgré de très-bonnes intentions, il l'a
+faiblement remplie.</p>
+
+<p>Je vis avec détail tout ce que Saint-Pétersbourg présente de curieux;
+mais ce qui, sans nulle comparaison, m'intéressa le plus était de voir,
+d'étudier et de connaître l'empereur Nicolas. Cette haute raison à l'âge
+où les passions ont tant de force et d'énergie, sa modération avec une
+nature violente et emportée, cette domination qu'il exerce sur lui-même,
+qui est si méritoire quand on peut impunément s'abandonner à ses
+passions, doivent inspirer une sincère admiration. Il sait qu'il a des
+devoirs à remplir, et que tout n'est pas jouissance et plaisir dans la
+région élevée où il est placé. Je l'ai vu exercer ses troupes à
+Pétersbourg, au camp de Zarskoïe-Sélo, et plus tard à Moscou. Je n'ai
+jamais vu personne manier avec plus de facilite, d'aisance et un coup
+d'oeil plus juste des masses de troupes considérables. Il entend
+admirablement bien le mécanisme qui les fait mouvoir, et il en dirige
+l'action avec une rare perfection. À son âge, avec ses goûts et ses
+armées, on aurait dû croire qu'il chercherait les occasions de faire la
+guerre; mais le temps a prouvé le contraire. Sa modération d'un côté, et
+une philanthropie poussée à l'excès, de l'autre, sont des obstacles à ce
+qu'il soit belliqueux. L'épreuve d'une campagne l'a éclairé, et il a eu
+la haute vertu de s'abstenir d'un métier qu'il faisait volontiers, et
+de laisser un de ses généraux, qu'il reconnaissait plus savant que lui,
+acquérir une gloire qui aurait pu être sa propriété. Il lui a laissé le
+champ libre, il lui a donné avec profusion les moyens de bien faire et
+l'a récompensé sans jalousie avec magnificence, après le succès. Cette
+conduite suppose une si haute vertu, qu'elle paraît au-dessus de
+l'humanité.</p>
+
+<p>Nicolas a été instruit avec soin. Il est modeste; il fait peu d'étalage
+de ses connaissances; il parle avec simplicité et réserve de ses
+actions. Il était peu aimé à l'époque ou j'étais en Russie, et j'en
+éprouvais de l'indignation; mais on en trouve l'explication par le fait
+suivant. Quoique destiné au trône par Alexandre, il n'avait été en rien
+associé au gouvernement: chose étrange, et qui tenait peut-être au
+mystère qui environnait le testament, dont on ne voulait pas divulguer
+les dispositions. Mais, enfin, telle était sa condition. Sa seule
+occupation était de commander une brigade de la garde, et alors,
+apportant dans ces fonctions l'activité de son âge et l'énergie de son
+caractère, il tourmentait beaucoup soldats et officiers. Il voulait
+arriver à une perfection que l'on ne peut atteindre et qu'on doit se
+dispenser de chercher. De là est résultée pour lui une réputation de
+sévérité et de dureté qui avait donné de fâcheuses préventions sur son
+caractère. Or les préventions motivées sur les premières actions d'un
+homme qui commence sa carrière sont difficiles à détruire. Il avait en
+outre devant lui un autre obstacle: c'était le souvenir de son
+prédécesseur.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre peut être l'objet de diverses critiques; mais une
+qualité sur laquelle personne n'est en dissidence, c'est une bonté de
+coeur sans limites. Son active bienveillance, son besoin de
+bienfaisance, se montraient chaque jour et dans chaque occasion. Elle
+tenait peut-être à une conscience timorée et au désir d'une âme tendre
+de trouver des moyens de bénédiction. Des habitudes généreuses en
+résultaient, et quelquefois elles approchaient de la prodigalité.
+Nicolas, au contraire, mû par des sentiments de justice et d'économie,
+véritables règles des souverains, a souvent été calomnié par les
+courtisans avides.</p>
+
+<p>Une chose admirable est l'éducation donnée par Nicolas à son fils,
+prince charmant, d'une rare beauté, et dont le temps n'aura sans doute
+fait que développer les qualités. Je demandai à l'empereur à lui être
+présenté, et il me répondit: «Vous voulez donc lui tourner la tête. Ce
+serait un beau motif d'orgueil pour ce petit bonhomme que de recevoir
+les hommages d'un général qui a commandé les armées. Je suis fort
+touché de votre désir de le voir, et vous pourrez le satisfaire quand
+vous irez à Zarskoïe-Sélo. On vous fera rencontrer mes enfants. Vous les
+examinerez et vous causerez avec eux; mais une présentation d'étiquette
+serait une chose inconvenante. Je veux faire de mon fils un homme, avant
+d'en faire un prince.» Tout l'état-major attaché à cet héritier d'un
+grand empire consistait en un lieutenant-colonel, son gouverneur, et en
+des maîtres chargés de l'instruire. Plus d'une fois l'empereur, en
+apprenant les détails de l'éducation de M. le duc de Bordeaux, a gémi
+avec moi de la pompe ridicule qui entourait ce prince dans sa plus
+grande enfance.</p>
+
+<p>Le grand-duc héritier est propriétaire de deux régiments de la garde, un
+d'infanterie et celui des hussards; mais il y occupait alors un emploi
+de sous-lieutenant et y paraissait en cette qualité dans les revues. Je
+l'ai vu commander son peloton, composé de grenadiers dont la taille
+était double de la sienne. Ses manières avaient de la gravité et de
+l'autorité. Je l'ai vu défiler, à la tête de son peloton de hussards, et
+se démener à merveille, sur son très-petit cheval, au milieu d'une
+réunion de plusieurs milliers de chevaux. L'empereur me disait, en
+regardant son fils avec l'expression de la sollicitude la plus tendre:
+«Vous imaginez que j'éprouve de l'agitation et de l'inquiétude en
+voyant cet enfant, qui m'est si cher, dans un pareil mouvement; mais
+j'aime mieux m'y soumettre pour lui former le caractère et l'accoutumer
+de bonne heure à être quelque chose par lui-même.»</p>
+
+<p>Voilà ce qu'on peut appeler de bons principes d'éducation; et, quand ils
+sont appliqués à l'éducation d'un homme destiné à être chef d'un grand
+empire, on doit en prévoir les meilleurs résultats.</p>
+
+<p>Les libéraux ont beaucoup accusé l'empereur Nicolas d'un excès de
+sévérité à l'occasion de la conspiration qui a éclaté au moment où il
+est monté sur le trône, et ils ont, en cette circonstance comme en mille
+autres, été injustes et de mauvaise foi. Jamais conception plus
+affreuse, plus odieuse que cette conspiration, n'est entrée dans la tête
+des hommes. Jamais plus d'ingratitude ne s'est montrée à découvert.
+Jamais entreprise plus folle n'a été commencée. Si quelque chose peut
+surpasser la déraison des projets, c'est l'extravagance de la conduite
+tenue dans l'exécution. Ourdie d'abord contre Alexandre, contre le
+souverain le plus philanthrope, le plus doux, le plus rempli de
+bienfaisance, contre un souverain qui avait dignement porté la couronne
+et élevé si haut le nom russe, elle fut continuée ensuite contre
+Nicolas, encore inconnu, et sur lequel on pouvait fonder des espérances
+de bonheur public. Et quels sont les chefs de cette horrible
+entreprise, dont la première conséquence, en cas de succès, était la
+mort de tous les membres de la famille impériale? Ce sont des gens
+comblés hors de mesure des bienfaits de cette auguste famille. Un d'eux,
+nommé Pestel, avait été élevé dans l'intérieur du palais et d'une
+manière privilégiée. Blessé à la Moskowa, il avait été soigné dans le
+palais de l'impératrice-mère et traité comme aurait pu l'être son fils;
+et cet homme fut un des plus atroces! Les uns voulaient la division de
+l'empire; d'autres une république. Aucune idée raisonnable n'était
+entrée dans les esprits; tout était confusion et frénésie. Le nombre des
+coupables était grand, et l'empereur a réduit celui des condamnés tant
+qu'il l'a pu. Le petit-fils de Souwarow était fortement compromis. Il
+voulut l'interroger lui-même. Son but était de lui donner le moyen de se
+justifier. Aussi, dès les premières réponses, il lui dit: «J'étais bien
+certain qu'un Souwarow ne pouvait être complice d'une pareille infamie!»
+Et à chaque réponse ce fut la même réplique. L'empereur a avancé cet
+officier; il l'a envoyé faire la guerre dans le Caucase; il a ainsi
+conservé un grand nom dans sa pureté et acquis un serviteur qui lui doit
+plus que la vie.</p>
+
+<p>J'étais à Saint-Pétersbourg pendant ce procès. Jamais instruction ne
+s'est faite avec plus de soin, et jamais marche ne fut plus régulière,
+au moins comme le comporte l'organisation politique et judiciaire en
+Russie. Jamais condamnations ne furent plus justes et mieux méritées.
+L'empereur a commué beaucoup de peines. Cinq individus, condamnés à être
+pendus, furent seuls exécutés, et l'on a crié à la barbarie! A-t-on donc
+oublié que l'empire avait été ébranlé et la famille impériale menacée
+d'être massacré? Si Nicolas avait, par une exagération de douceur, fait
+grâce à tous les coupables, il aurait donné une idée fausse de son
+caractère: on aurait cru à une clémence motivée par la peur. Il fallait
+une satisfaction publique, une réparation envers la société outragée,
+menacée, compromise; il fallait une punition exemplaire; mais il fallait
+aussi mettre des limites à la sévérité en ne faisant tomber la punition
+que sur les vrais coupables. Tout homme de bonne foi conviendra qu'il en
+a été ainsi. Les souverains doivent savoir punir. Institués pour
+maintenir la paix entre les citoyens et conserver l'ordre public, ils ne
+peuvent y parvenir s'ils n'effrayent les méchants et n'assurent le règne
+des lois.</p>
+
+<p>Quand la justice, premier besoin des peuples, leur est garantie, ils
+chérissent le pouvoir qui la leur donne, et, si ensuite les souverains
+s'occupent du bien-être des citoyens, ils sont considérés comme des
+divinités sur la terre.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour en Russie, et malgré des souffrances très-vives de
+rhumatismes opiniâtres, je ne manquai pas une seule fols d'aller à la
+parade et aux manoeuvres où se trouvait l'empereur. Mon devoir était de
+lui faire ma cour, de chercher à lui plaire et de consolider les bons
+rapports existant entre lui et le roi de France. Je trouvais d'ailleurs
+du plaisir et du charme à l'approcher. J'ai rencontré constamment chez
+lui une bienveillance particulière pour moi, et une disposition pour la
+France telle que je pouvais la désirer. Sa politique comme ses
+sentiments le rapprochaient de nous. Et on conçoit cette politique:
+jamais d'intérêts opposés entre les deux pays, aucune source de débats
+et de discussions.</p>
+
+<p>Si l'ambition venait s'emparer de son esprit, quelle meilleure alliance,
+pour tenir ses ennemis en échec, que celle d'une puissance compacte,
+placée aux confins opposés de l'Europe, et possédant une marine capable
+de présenter un contre-poids à l'Angleterre? Si ses vues sont
+pacifiques, modérées, quel gage de paix dans ces rapports favorables et
+cette unité des vues! En pais et en guerre, hors le cas de révolution,
+la France est l'alliée désirable pour la Russie; mais je ne conclurai
+pas que la Russie doit être au même degré l'alliée naturelle de la
+France.</p>
+
+<p>Il a fallu les étranges écarts et les fautes inouïes du ministère la
+Ferronays pour suivre la politique tenue en 1828. Le caractère modéré de
+Nicolas s'est trouvé, au surplus, le correctif de cette politique si
+fausse; car il est exact de dire que la modération comme la loyauté sont
+la base du caractère de ce souverain. Je ne sais ce que l'avenir lui
+destine. Il a passé déjà par bien des épreuves; son règne jusqu'ici n'a
+pas été sans difficulté et sans de grands embarras; mais son début a été
+une double bonne fortune. Il a dû se sentir, se juger, et il a appris
+aux autres à le connaître. La droiture de ses intentions, l'énergie de
+son caractère, sa modération et sa modestie sont d'utiles auxiliaires
+pour surmonter les obstacles qu'il peut trouver sur sa route et vaincre
+les difficultés qu'il aura encore à combattre. Il a justifié mon opinion
+sur sa sagesse par la manière dont il a envisagé les projets
+déraisonnables de M. de Polignac au moment où il les a connus, et le
+blâme qu'il leur a donné démontre suffisamment à quel point il aurait
+été loin de son esprit de les conseiller.</p>
+
+<p>Tout porte à croire que Nicolas s'est imposé la tâche particulière de
+régénérer l'intérieur en Russie et d'épurer l'administration. Cette
+tâche est immense; il faut sa force, sa jeunesse et sa volonté pour
+l'entreprendre avec espérance de réussir.</p>
+
+<p>Tout le monde sait quelle corruption existait en Russie dans la haute
+classe. Je m'abstiendrai d'en rien dire; mais je ferai observer
+seulement, quant aux femmes, qu'il s'est fait, depuis vingt ans, une
+grande révolution en faveur des moeurs: car les désordres qui avaient
+lieu du temps de Catherine II ont à peine laissé des souvenirs.
+L'exemple des souverains a toujours sur leur cour une grande influence,
+et nulle part plus qu'en Russie cette influence ne se fait sentir. Aussi
+l'impératrice-mère, dont la vie est au-dessus de tout soupçon, a-t-elle
+exercé l'action la plus salutaire. Depuis, les vertus domestiques de
+Nicolas et de l'impératrice ont corroboré des principes respectés par
+tout le monde aujourd'hui. La société de Saint-Pétersbourg est
+remarquable par une grande régularité. Quant aux hommes, la délicatesse
+de moeurs, habituelle à l'occident de l'Europe, leur est encore
+inconnue, et peut-être en trouverai-je une explication naturelle.</p>
+
+<p>Les institutions et les circonstances dans lesquelles se trouvent les
+sociétés sont dans des conditions déterminées. Les hommes en reçoivent
+plus particulièrement l'empreinte. Or trois choses, à mon avis, ont
+donné aux Allemands, aux Français et aux Anglais cette noblesse de coeur
+qui les distingue.</p>
+
+<p>Je place en première ligne la chevalerie et son esprit, cet effort des
+temps barbares pour arriver à un état meilleur: association des bons
+contre les mauvais, élan généreux vers la vertu la plus sublime, le
+sacrifice de soi-même au profit des autres. Elle a dû avoir une grande
+influence sur les moeurs; et, quand son but a été rempli, quand la
+marche de la civilisation l'a rendue moins nécessaire, il en est resté
+une galanterie, un respect de soi-même, une dignité personnelle qui, en
+général, ont été et sont encore l'apanage des classes élevées.</p>
+
+<p>Je place ensuite l'influence salutaire du clergé. Un clergé riche,
+instruit et puissant, dont l'instruction supérieure a servi puissamment
+au développement des lumières, a été, aux yeux des peuples, un exemple
+vivant de dignité et d'indépendance morale. Ses hautes vertus et ses
+enseignements ont épuré les moeurs; ses écarts mêmes ont semblé produire
+le même résultat, car, si, à une époque déjà loin de nous, la corruption
+s'y est montrée, la réforme en a été la suite, et alors le rigorisme a
+remplacé le relâchement.</p>
+
+<p>Enfin je mentionnerai une troisième puissance de la société, l'ordre
+judiciaire. La magistrature, de bonne heure, s'est rendue respectable
+par ses lumières et par son intégrité. La justice, on le sait, est le
+premier besoin des hommes. Là où l'autorité l'assure, les individus se
+dispensent de chercher à se la faire eux-mêmes; et il en résulte le
+maintien du bon ordre et de la paix intérieure. Quand il en est
+autrement, la confusion et les désordres en sont les conséquences; car,
+sous prétexte de se faire justice, chaque individu, juge dans sa propre
+cause, s'abandonne bientôt à ses passions, et alors il n'y a aucun frein
+aux crimes, aux vengeances, à la corruption.</p>
+
+<p>En Russie, ces trois éléments de bon ordre et d'éducation pour le peuple
+ont manqué à la fois. La chevalerie n'y a jamais existé; le clergé est
+ignorant et pauvre; la justice civile et criminelle avait un tarif pour
+ses décisions. L'état de confusion, il est vrai, où se trouve la
+législation, qui n'est qu'une collection des ukases rendus, en diverses
+circonstances, pour des faits particuliers, véritable dédale où l'on ne
+sait comment se retrouver; cet état de confusion, dis-je, se prête
+merveilleusement à l'arbitraire, au caprice et à la corruption. Ce sera
+un des plus grands bienfaits de l'empereur actuel envers ses peuples que
+le code dont il a ordonné la rédaction. Il établira, dans peu d'années,
+un mode régulier de jugement, et, en simplifiant les questions, il
+garantira la surveillance du gouvernement, l'équité et la régularité des
+décisions.</p>
+
+<p>Les causes que je viens d'indiquer ont exercé une influence fâcheuse
+sur les moeurs de la haute classe de la société. Si l'on ajoute à cela
+la puissance immense du maître, qui, d'un mot, peut anéantir ce qu'il y
+a de plus grand ou élever ce qu'il y a de plus petit, sa présence
+partout, son action sur tout, on comprendra à quel point les caractères
+ont pu se dégrader. On croira donc sans peine tout ce qui a été dit sur
+la haute classe en Russie et répété trop souvent ailleurs, pour que j'en
+parle davantage ici; mais je dirai que l'administration proprement dite,
+les agents du gouvernement, dépositaires de deniers et de matières,
+passent en général pour être dilapidateurs. On prétend qu'il n'y a pas
+un régiment sur lequel le colonel ne spécule; pas un magasin dont le
+gardien ne vende une partie à son profit; pas un administrateur qui
+n'ait des intérêts personnels opposés à ceux du souverain. Tel capitaine
+de vaisseau vendit, dans ses voyages, ses approvisionnements, ses agrès
+et jusqu'à ses canons. Comme il n'y avait pas, lorsque j'étais en
+Russie, au moins, de mode régulier et journalier de comptabilité, rien
+ne garantissait la conservation des approvisionnements maritimes. Aussi,
+au moment où l'empereur est monté sur le trône, il y avait trente ans
+qu'aucune comptabilité n'avait été arrêtée. Nicolas, dont la pensée et
+la volonté est de rétablir l'ordre, y parviendra s'il est dans la
+puissance d'un homme de le faire. Actif, ferme, laborieux, ayant devant
+lui un grand nombre d'années à y consacrer, il a entrepris un travail à
+l'imitation de ceux d'Hercule.</p>
+
+<p>Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, il envoya dans le port
+d'Arkhangel un de ses aides de camp pour prendre une connaissance
+détaillée des faits et de la situation des choses, et préparer des
+poursuites. Ayant eu avis de graves dilapidations commises dans le port
+de Cronstadt, il envoya, afin de les constater et de connaître les
+coupables, un officier de confiance pour faire mettre devant lui les
+scellés sur les magasins. Cette démarche annonçait une suite
+d'opérations; mais tous ces calculs furent déjoués. Un incendie consuma
+les magasins, et les comptables eurent ainsi bientôt rendu les comptes
+de leur gestion pendant un grand nombre d'années. Les sages mesures de
+l'empereur se trouvèrent dès lors sans effet.</p>
+
+<p>Divers voyageurs ont rendu un compte détaillé des choses curieuses et
+dignes de remarque que renferment Saint-Pétersbourg et les environs.
+J'en dirai cependant un mot ici, et j'exprimerai succinctement les
+réflexions que leur vue m'a inspirées.</p>
+
+<p>La manufacture d'Alexandrowsky, premier établissement que je visitai,
+est une filature de coton d'une grande beauté. Le nombre des ouvriers
+s'élève à six mille. Il y règne un grand ordre. Les machines à vapeur
+sont belles. En général cette manufacture offre un coup d'oeil
+satisfaisant et présente l'idée d'une bonne direction. Un Anglais est
+placé à sa tête. Les produits sont beaux; cependant les fils sont loin
+d'atteindre la finesse obtenue en France et en Angleterre, et on a
+renoncé à produire divers numéros.</p>
+
+<p>Cette fabrique, appartenant à l'empereur, était sous la protection
+particulière de l'impératrice-mère, et le personnel des ouvriers,
+composé uniquement d'enfants trouvés. À vingt ans, ils sont libres et
+s'engagent volontairement à la fabrique, ou la quittent, s'ils le
+préfèrent. L'administration a pourvu, non-seulement à leur instruction
+pour leur assurer les moyens de gagner leur vie par leur propre
+industrie, mais encore elle tend à leur former, par des retenues sur le
+prix de leurs travaux, un petit capital suffisant pour leur fournir une
+première ressource. Par suite il se trouve que les enfants trouvés sont
+véritablement une classe privilégiée. Un enfant légitime, fils d'un
+paysan, ne peut être affranchi que par la volonté de son seigneur. Il
+est tel paysan, livré au commerce et ayant acquis des millions, qui ne
+peut, à aucun prix, obtenir sa liberté, tandis que l'enfant trouvé,
+n'appartenant à personne, mais protégé par le gouvernement, entre dans
+la société avec tous les droits d'un citoyen. D'après cela, avec le
+temps, cette classe aura beaucoup contribué à la formation d'une espèce
+de bourgeoisie enrichie par le commerce et l'industrie.</p>
+
+<p>Malgré la belle apparence de cette fabrique, je la crois d'un faible
+produit pour le gouvernement. Elle doit être plus à sa charge qu'à son
+profit. En la considérant comme école pour les ouvriers, elle devrait
+favoriser par tous les moyens les établissements particuliers et ne pas
+leur présenter souvent une rivalité funeste.</p>
+
+<p>En général, quand un gouvernement veut naturaliser chez lui une
+industrie, il doit faire les premiers frais, parce qu'il est assez riche
+pour supporter les pertes qui accompagnent toujours les débuts; mais,
+quand l'éducation est faite, quand l'industrie, naturalisée, peut être
+exploitée avec succès par les particuliers, il doit se retirer de la
+concurrence et leur céder ses établissements. Tout le monde s'en trouve
+bien; le gouvernement ne dépense plus, et les particuliers n'ont plus à
+craindre un rival pourvu de trop d'avantages et trop favorisé. C'est
+d'après ce principe qu'il y a bien des années, étant premier inspecteur
+général de l'artillerie, j'ai décidé le gouvernement à renoncer à la
+possession d'une manufacture d'armes de luxe, établie à Versailles,
+fort dispendieuse, mais qui n'en a pas moins prospéré quand elle est
+devenue propriété particulière.</p>
+
+<p>La fabrique de glaces, que je vis ensuite, est remarquable par la
+dimension des ouvrages qui en sortent; cette manufacture est productive
+pour le gouvernement. On y polit les glaces à la machine; mais ce
+polissage est moins parfait qu'en France, où il se fait à la main.</p>
+
+<p>Là manufacture de porcelaine, située dans le voisinage, ne mérite aucune
+mention et ne devrait pas être montrée aux étrangers.</p>
+
+<p>La Monnaie, placée dans la forteresse, est très-belle et très-curieuse à
+voir. Cet établissement a atteint un degré de perfection très-supérieur
+à ce qui existe en France, ou au moins y existait il y a peu d'années.
+Une machine à vapeur de la force de soixante chevaux, construite à
+Saint-Pétersbourg, est une des plus belles et des meilleures que j'aie
+jamais vues fonctionner. Les Anglais ne font pas mieux, et nous, nous
+faisons beaucoup moins bien. Toutes les pièces de monnaie sont frappées
+au moyen d'un moteur commun, et l'on en frappe jusqu'à six et sept à la
+fois. Le travail relatif à l'épurement de l'or des mines de Sibérie
+s'exécute au moyen de l'acide nitrique. Cette méthode est plus
+économique que l'emploi du mercure, dont on fait usage dans d'autres
+pays. Les pièces de monnaie sont assez belles. Elles présentent une
+singularité remarquable. Elles ne sont pas à l'effigie du souverain.
+Depuis Paul, les empereurs de Russie ont fait cet acte de modestie. Du
+temps de Catherine II, elles portaient son image.</p>
+
+<p>Une chose digne d'une grande admiration est l'école des mines. La
+manière dont elle est tenue et organisée, ne laisse rien à désirer.
+L'instruction donnée est complète et la place déjà à la hauteur de tout
+ce qu'il y a de mieux en Europe en ce genre. Des galeries, construites à
+l'imitation de celles d'exploitation, où les différents minéraux sont
+placés dans leurs gangues habituelles, et avec leur physionomie
+naturelle, complètent l'instruction des élèves et leur donnent, pour
+ainsi dire, des connaissances pratiques.</p>
+
+<p>Rien, au surplus, n'est d'un plus grand intérêt pour l'empire russe que
+la formation de bons ingénieurs des mines. Les richesses immenses,
+renfermées dans les monts Ourals, mises chaque jour davantage à
+découvert, semblent destinées à compléter ses moyens de puissance.
+Quand, aux avantages d'avoir à la fois des armées braves, nombreuses et
+instruites, des peuples animés de ce dévouement sans bornes, apanage du
+premier âge des nations sous une direction éclairée, il joindra encore
+la possession de grands trésors, on se demande comment on pourra lui
+résister.</p>
+
+<p>Les résultats obtenus dans l'exploitation des mines d'or, en peu
+d'années, et avant d'avoir un grand nombre d'ingénieurs suffisamment
+instruits, sont à peine croyables. À l'exploitation des mines de fer a
+été ajoutée celle des mines de cuivre, et maintenant voilà des mines
+d'or tellement riches, qu'on était parvenu, à l'époque dont je parle, et
+au moment où l'exploitation était encore dans l'enfance, à récolter par
+an pour douze millions de francs d'or, quand les mines d'Amérique,
+celles du Brésil, du Mexique et du Pérou, n'ont jamais donné, d'après M.
+de Humboldt, que soixante millions par année. Au moment où j'écris, les
+produits sont presque doubles.</p>
+
+<p>Il y a deux natures d'exploitation, celle des mines en filon, et celle
+des sables aurifères. Depuis le commencement de l'exploitation des mines
+d'Amérique, le plus gros morceau d'or natif qu'on ait recueilli pèse
+trente-six livres. Il est déposé au cabinet d'histoire naturelle de
+Séville. À peine quelques coups de marteau avaient été donnés dans les
+galeries des monts Ourals, qu'un morceau d'or de vingt-quatre livres a
+été trouvé. Il est exposé à l'école des mines de Saint-Pétersbourg.
+L'espace occupé par les sables aurifères présente une surface de deux
+mille verstes carrées. L'exploitation de ces sables n'a rien de
+dispendieux. Ils sont à la superficie. Ils rendent peu par le lavage;
+mais, en traitant le minerai par le feu, avec le plomb ou au moyen du
+mélange avec le mercure, les produits, d'abord tiercés, ont fini par
+être décuplés.</p>
+
+<p>Pour donner une idée de la progression des recherches utiles faites dans
+les exploitations, je citerai, comme exemple, ce qui s'est passé sur les
+terres d'un particulier russe, le comte Demidoff, dont le nom est assez
+connu. Il y a trente ans, ses forges en Sibérie lui rapportaient quinze
+cent mille francs. Les mines de cuivre, trouvées près de ses mines de
+fer, ont doublé sa fortune; et celles d'or, reconnues ensuite, l'ont
+augmentée encore d'une somme pareille.</p>
+
+<p>L'école des mines, si utile, si complète, ne coûte presque rien à
+l'État, et cette observation s'applique à bien d'autres établissements,
+dont je rendrai compte; car leur bas prix est à peine croyable. Pour
+celui-ci, l'empereur débourse seulement cent trente mille francs par an.
+Avec cette somme, soixante-dix élèves, nommés par lui, sont entretenus.
+L'établissement reçoit en outre trois cents étrangers payant huit cents
+francs, qui y acquièrent l'instruction la plus étendue.</p>
+
+<p>Un autre établissement, dont j'ai approfondi les détails avec un vif
+intérêt, est celui des voies de communication, autrement dit, dans le
+langage français, ponts et chaussées. Fondé par l'empereur Alexandre, au
+moyen d'ingénieurs des ponts et chaussées français, mis à sa disposition
+par Napoléon, il est sous les ordres de l'un d'eux, le général Bazaine,
+son chef aujourd'hui. Homme d'un mérite supérieur, le général Bazaine
+jouit avec raison d'une célébrité méritée. Cet établissement était alors
+sous une sorte de surintendance du duc Alexandre de Wurtemberg, oncle de
+l'empereur, homme d'esprit, mais dont l'intervention était plus nuisible
+qu'utile. Instruit seulement d'une manière superficielle, il commettait
+souvent de grandes erreurs qu'il soutenait par son esprit et sa
+position.</p>
+
+<p>Ce corps nombreux fait le service de tout l'empire. Il a été augmenté
+depuis peu, et porté jusqu'à six cents ingénieurs. Les connaissances
+exigées sont très-étendues, et peut-être trop étendues; car on y
+comprend les connaissances propres aux ingénieurs militaires, afin de
+les mettre à même de remplacer ceux-ci au besoin.</p>
+
+<p>L'école se compose de cent élèves, dont quatre-vingt-dix sont entretenus
+aux frais de l'empereur, et les dix autres à leurs propres dépens ou à
+ceux de l'impératrice ou des princes de la famille impériale. Elle ne
+coûte que cent trente mille francs par an. Les sommes consacrées aux
+travaux publics sont fixées chaque année à six millions, dont moitié
+pour entretien et moitié pour constructions nouvelles.</p>
+
+<p>Une remarque faite par le général Bazaine, et dont il m'a fait part, est
+digne d'être consignée ici. Les Russes sont par leur nature éminemment
+gens d'imitation. Ils arrivent vite à un degré de connaissances assez
+élevé, mais s'arrêtent à une limite qu'ils ne peuvent presque jamais
+dépasser. La direction de cette école lui a donné l'occasion de faire
+constamment cette observation.</p>
+
+<p>La Russie est très-avancée pour sa navigation intérieure. Ses belles et
+grandes rivières ayant peu de pente, l'absence des montagnes sur cette
+immense surface, entre les monts Karpathes et les monts Ourals, a rendu
+facile la construction des canaux qui lient la navigation des fleuves et
+la complètent. On y ajoute encore chaque jour; mais dès à présent ou
+d'ici à très-peu de temps on pourra aller, par les eaux intérieures, de
+la Baltique à la mer Glaciale, des mers Baltique et Glaciale aux mers
+Noire et Caspienne. Tous les travaux s'exécutent à si bas prix en
+Russie, les moyens d'exécution sont si abondants, qu'il n'y a pas
+d'entreprise qu'il ne soit facile de mener à bien. La nature même semble
+s'y prêter par le peu d'obstacles que les localités présentent. On doit
+donc trouver tout simple qu'ils soient déjà très-avancés.</p>
+
+<p>Les principales communications, indépendamment de la navigation propre
+de beaucoup d'autres rivières, sont les suivantes:</p>
+
+<p>1º Communication de Saint-Pétersbourg avec le Volga et la mer Caspienne
+par le canal de Ladoga.</p>
+
+<p>2º Communication du Volga avec la mer Blanche et Arkhangel par la Dwina
+du nord. Ainsi, dès à présent, un bateau partant de Saint-Pétersbourg
+peut aller à Arkhangel et de là à Astracan.</p>
+
+<p>3º On établit en ce moment une communication entre le Volga et la Dwina
+du midi par la Moskowa.</p>
+
+<p>4º On exécute une communication, entre la Vistule, le Niémen et la mer,
+qui détournera ainsi tout le commerce dont Dantzig est l'entrepôt.</p>
+
+<p>5º Enfin on lie le Don et le Volga de manière à établir une navigation
+directe entre la mer Noire et la mer Caspienne.</p>
+
+<p>De pareilles lignes de communication sont de puissants éléments de
+richesse et de prospérité!</p>
+
+<p>L'école du génie militaire est établie dans le palais Michel, dans ce
+palais qu'occupait Paul, où il s'était fortifié et où il a péri. J'ai vu
+cette école en détail, et je n'ai trouvé que des éloges à lui donner.
+L'instruction des élèves m'a paru complète et à peu près la même que
+celle des élèves de l'école de Metz. Le général Opperman, sous les
+ordres duquel elle est placée, est un homme distingué. Des plans en
+relief des places principales de l'empire, à l'instar de ce qui existe
+aux Invalides, sont exécutés. On y voit la place de Swenborg en
+Finlande, sans doute aussi forte que Gibraltar. On a représenté dans
+cette collection de reliefs le champ de bataille de la Moskova. Des
+reliefs de cette étendue ne satisfont pas l'esprit et ne donnent pas le
+sentiment des localités. J'ai vu à cette école des planches en cuivre,
+revêtues d'un enduit particulier, possédant les propriétés des pierres à
+lithographier, et formant un appareil portatif et propre au service de
+la guerre.</p>
+
+<p>On me montra en détail l'établissement de l'état-major, dont les
+attributions se composaient alors du personnel de l'armée, du mouvement,
+des opérations et de la partie qui tient à l'art. Il rappelait assez
+notre organisation sous l'Empire, où presque tout aboutissait au prince
+de Neufchâtel, major général. Une chose passagère et accidentelle chez
+nous, et qui tenait à ce que Napoléon était son véritable ministre et
+s'occupait des moindres détails de son armée, avait été rendue
+systématique et permanente en Russie. Le véritable ministre de la guerre
+y était le major général, rendant ses comptes journaliers à l'empereur,
+prenant ses ordres et les transmettant. Le ministre de la guerre était
+chargé du matériel; mais l'empereur Nicolas a depuis détruit cette
+organisation insolite. Le ministère de la guerre aujourd'hui renferme
+dans ses attributions tout ce qui concerne l'armée. Comme l'armée est
+constamment organisée en corps d'armée de deux ou trois divisions, avec
+leur cavalerie, leur artillerie, leur administration, leurs ambulances,
+etc., la correspondance avec les corps se fait par l'intermédiaire des
+généraux qui commandent.</p>
+
+<p>Le dépôt des cartes et des plans est extrêmement soigné. Tout ce qui
+tient à la topographie ne laisse rien à désirer. Le général Diebitsch,
+alors à la tête de l'état-major, avait des connaissances étendues et
+donnait aux travaux une direction éclairée. Cent quatre-vingts commis
+suffisaient à toute la correspondance. Toutes les branches des arts et
+des sciences, qui ont rapport au service militaire, sont réunies dans
+cet établissement. Il y a jusqu'à des ateliers pour la fabrication des
+instruments de mathématiques et d'astronomie. Une imprimerie y est
+attachée; mais, comme le service particulier pour lequel elle est créée
+ne suffit pas à l'employer constamment, elle sert au public.</p>
+
+<p>On a attaché à l'état-major un comité de perfectionnement, pour juger
+toutes les inventions nouvelles. Je regarde cette dernière institution
+comme une des meilleures et des plus utiles; nous en aurions grand
+besoin en France; car autant il est sage de se préserver des innovations
+qui ne sont pas suffisamment motivées, autant il est funeste de négliger
+d'adopter les inventions dont les effets peuvent être salutaires. C'est
+une vérité incontestable pour la société en général, mais dont
+l'application est plus vraie encore pour l'art de la guerre à l'époque
+où nous sommes, si féconde en découvertes et en applications utiles.
+Comme un premier succès a souvent des conséquences graves pour l'avenir
+et influe quelquefois puissamment sur la destinée des États, rien ne
+doit être négligé pour l'obtenir.</p>
+
+<p>Nous avons, en France, une beaucoup trop grande idée de notre
+supériorité, et en général de tout ce que nous possédons. Par suite de
+ce sot et ridicule orgueil, nous sommes habituellement en arrière de
+toutes les autres puissances pour l'emploi des choses utiles. En Russie,
+c'est le contraire. On est avide de connaître et on cherche avec
+empressement le meilleur emploi de ses moyens. L'établissement de ce
+comité de perfectionnement (idée heureuse), composé d'hommes capables, à
+même de choisir, d'adopter, d'approuver ou de rejeter, offre
+certainement de grands avantages. J'ai passé ma jeunesse à entendre
+vanter notre artillerie, et nous avions certainement alors le plus
+mauvais matériel de l'Europe. Si on s'est occupé d'une manière un peu
+efficace des fusées à la Congrève, c'est à mes instances, à mon retour
+de Russie, que la France en est redevable; c'est à une espèce
+d'obsession et de violence que j'ai exercée auprès du ministre de la
+guerre.</p>
+
+<p>Parmi les choses les plus dignes d'éloges que renferment
+Saint-Pétersbourg et les principales villes de Russie, je placerai les
+hôpitaux militaires. On a adopté l'usage des hôpitaux régimentaires. Les
+malades ont, pour garantie des soins dont ils sont l'objet, l'esprit de
+famille propre aux corps militaires et la sollicitude de leurs chefs.
+Chaque régiment a un établissement pour trois cents hommes qu'il
+entretient au moyen d'un abonnement. Une journée de malade lui est payée
+par l'État soixante-quinze centimes. Quand le régiment se met en marche,
+il emporte avec lui une partie de son matériel, de manière à pouvoir
+soigner quatre-vingts hommes. S'il ne doit pas revenir, il remet le
+surplus à l'administration, qui lui en tient compte. Pour assurer la
+bonne qualité des médicaments, l'État se charge de les lui fournir
+d'après un tarif. Les hôpitaux, en général spacieux et aérés, présentent
+l'aspect de soins satisfaisants et minutieux.</p>
+
+<p>À Saint-Pétersbourg, il y a, indépendamment des hôpitaux régimentaires,
+un grand hôpital pour douze cents hommes, destiné à recevoir, en cas de
+mouvement, les malades que les corps seraient obligés de laisser en
+arrière. Ce système régimentaire, bon partout, est indispensable dans un
+aussi grand pays, où les villes sont rares et éloignées les unes des
+autres. Aussi donne-t-il les plus admirables résultats. Les guérissons
+sont promptes, les convalescences sont courtes, et l'armée russe, qui
+est si nombreuse, ne compte pas en totalité, en y comprenant les troupes
+sédentaires de police et tout ce qui reçoit ration par jour, plus de
+vingt ou vingt-cinq mille malades.</p>
+
+<p>J'ai en beaucoup moins de motifs d'admiration en visitant l'arsenal. Il
+y a de grands magasins et de beaux ateliers, mais fort inférieurs à ce
+que l'on voit dans nos grands établissements en France. La salle d'armes
+cependant contient cent cinquante mille fusils. Ces fusils sont bons et
+leur modèle se rapproche de celui des nôtres. Le prix en diffère
+beaucoup. Ils coûtent de seize à dix-huit roubles, environ moitié du
+prix de France. La forgerie est belle. Les pièces sont forées et tournées
+en même temps. La fonderie est misérable. Elle est encore dans l'enfance
+de l'art. Il est singulier que les diverses branches du même service
+présentent de pareils disparates. Les chefs de l'artillerie m'ont paru
+avoir une instruction théorique fort bornée, et je suis autorisé à
+croire que les troupes de l'artillerie, très-fortes dans l'exécution
+des manoeuvres, sont commandées par un grand nombre d'officiers dont
+l'instruction théorique laisse beaucoup à désirer.</p>
+
+<p>Une école d'artillerie assez bonne fournit une partie des officiers, et
+ceux-là sont les plus instruits. On peut comparer leurs connaissances à
+celles que l'on exigeait en France, pour le même service, à l'époque où
+je suis entré dans l'artillerie. Le nombre des officiers admis par cette
+voie est le plus petit de beaucoup. Ils reçoivent divers avantages, et,
+entre autres, ils ont en entrant un grade supérieur à celui des
+officiers qui sortent du corps des cadets ou des sous-officiers. Ceux
+qui sortent du corps des cadets sont les plus nombreux, et leurs
+connaissances théoriques sont à peu près nulles. Enfin, une troisième
+classe tire son origine du corps des sous-officiers. On exige de ceux-ci
+un examen à peu près semblable à celui que subissent les cadets. Ainsi
+ce ne sont pas des savants; mais ces connaissances, ajoutées à celles
+qui résultent de l'expérience et de l'habitude du service, leur donnent
+une valeur réelle, et peut-être serait-il dans l'intérêt bien entendu du
+service d'augmenter le nombre des emplois qui leur sont donnés, en
+diminuant celui qui est dévolu aux cadets. Le corps des sous-officiers,
+si important, en recevrait des encouragements et de la considération.</p>
+
+<p>Il y a un autre établissement, où des fils de soldats d'artillerie sont
+réunis. Ils reçoivent quelque instruction théorique, une plus grande
+instruction pratique, et sortent de là pour entrer dans le corps comme
+sous-officiers.</p>
+
+<p>Mais j'arrive maintenant à ce qui m'a paru au-dessus de tout éloge:
+c'est le système adopté, avec autant d'intelligence que d'économie, pour
+venir au secours des serviteurs de l'État et donner une éducation
+convenable à leurs enfants. Le premier besoin d'une société dont la
+civilisation est encore reculée consiste dans l'instruction. Aussi la
+première sollicitude du gouvernement, en Russie, est-elle de la
+répandre. Jamais conceptions plus vastes n'ont eu lieu en ce genre, et
+jamais résultats n'ont mieux répondu aux calculs et aux espérances. Ces
+établissements, commencés sous Catherine II, continués sous Paul,
+développés sous Alexandre, ne péricliteront pas sous leur successeur
+Nicolas, dont les sentiments sont paternels et l'esprit juste, qui a du
+positif dans tout ce qu'il entreprend, en sent toute l'importance, et
+j'ai la conviction qu'il trouve une grande douceur à répandre un genre
+de bienfait dont la distribution est si facile et dont les fruits sont
+si assurés. Quel encouragement pour celui dont la vie est consacrée à la
+défense de son pays, à la gloire de son souverain, que de voir le sort
+de ses enfants assuré d'avance par l'empereur, chef de la grande
+famille qui les adopte et se charge de leur avenir! Je ne connais rien
+de plus touchant, de plus moral et de plus politique. Voici un aperçu de
+ces établissements.</p>
+
+<p>Le premier corps des cadets reçoit jusqu'à douze cents enfants. Admis
+dès l'âge de huit ans, ils sont divisés en cinq compagnies. Au-dessus de
+dix ans, on les place dans un local séparé; les autres sont soignés par
+des femmes. Les plus âgés, c'est-à-dire de dix ans et au-dessus, divisés
+en quatre compagnies, apprennent successivement le russe, le français et
+l'allemand, la géométrie, la fortification, les éléments de chimie, de
+physique et tout ce qui est relatif au service militaire. Quand ces
+jeunes gens ont justifié qu'ils possèdent les connaissances exigées, ils
+sont envoyés dans l'armée ou dans l'artillerie, où ils occupent des
+emplois d'enseignes. Un musée, rempli de modèles de tous les genres, est
+à leur disposition. Des reliefs de fortifications indiquent les divers
+systèmes, comme aussi les travaux d'attaque et de défense de place, et
+facilitent merveilleusement l'étude de cette partie de l'art de la
+guerre. Cette manière d'étudier ne suffirait pas pour faire des
+ingénieurs, mais elle satisfait à tous les besoins du service de la
+ligne.</p>
+
+<p>Trois autres établissements du même genre existent: le deuxième corps
+des cadets, le régiment des nobles, les cadets de la marine, ainsi que
+les pages, qui sont au nombre de cent quatre-vingts. L'empereur
+entretient ainsi et pourvoit à l'éducation et au placement de quatre
+mille enfants nobles ou fils d'officiers. Il y a d'autres établissements
+semblables à Moscou et dans d'autres gouvernements. Ainsi un officier,
+homme de coeur, peut faire le sacrifice de sa vie à l'État et mourir
+pour l'empereur sans que des inquiétudes sur sa famille viennent le
+détourner de ses devoirs et troubler ses derniers moments. Je le répète,
+je ne connais rien de plus admirable, rien de plus utile au monde. Six
+cents francs par individu sont les frais supportés par l'État.</p>
+
+<p>Le complément de ces établissements de bienfaisance se trouve dans les
+établissements destinés aux fils des soldats. Chaque régiment de la
+garde a une école, et chaque chef-lieu de gouvernement a un
+établissement semblable. Moscou possède l'établissement principal, il
+renferme six mille enfants de tout âge, réunis dans la même maison. Le
+nombre total des enfants des soldats entretenus et élevés aux frais de
+l'empereur, était, à l'époque dont je parle, de soixante-cinq à
+soixante-dix mille. Jamais bienfaisance n'a été plus éclairée et établie
+sur une aussi grande échelle.</p>
+
+<p>La première condition dans toutes ces écoles, c'est-à-dire la salubrité,
+est remplie par de vastes salles bien tenues, une grande propreté, un
+habillement convenable et une nourriture qui est saine et abondante sans
+être recherchée. L'instruction se compose de l'étude de la langue russe,
+du dessin, de la géométrie, de la musique, de l'arpentage et de quelques
+autres arts. Une discipline sévère y est maintenue, et les soins les
+plus minutieux se rencontrent constamment et partout. Des officiers de
+l'armée et des élèves sortant de ces maisons d'éducation en sont les
+chefs et les instituteurs.</p>
+
+<p>L'économie est si bien observée dans ces établissements, que, quoiqu'ils
+soient pourvus convenablement de toutes choses, la dépense totale, dans
+un des lieux les plus chers, à Moscou, ne s'élève, en y comprenant tous
+les frais quelconques, les appointements des chefs et l'entretien des
+bâtiments, qu'à soixante francs par an et par individu. C'est une chose
+à peine croyable, mais constatée. Quand on calcule les effets qui
+doivent en résulter pour la prospérité intérieure, on ne saurait trop
+admirer l'ingénieuse pensée, mère de cette création.</p>
+
+<p>Les élèves, une fois formés, satisfont aux divers besoins de la société.
+Une partie est envoyée dans les régiments pour y remplir les fonctions
+de sous-officiers; d'autres sont placés comme arpenteurs-géomètres dans
+les gouvernements; d'autres deviennent des musiciens dans les chapelles,
+dans les théâtres, et enfin chaque propriétaire riche qui, pour ses
+exploitations ou ses manufactures, à besoin d'individus intelligents et
+instruits en demande et en obtient. Dans un certain nombre d'années, ils
+auront contribué puissamment à la création d'une classe intermédiaire
+dont la Russie est presque totalement privée.</p>
+
+<p>Mais ces établissements ne sont pas les seuls sur lesquels la
+bienfaisance de l'empereur s'est étendue. Elle embrasse aussi les
+enfants de l'autre sexe. Le plus important est connu sous le nom de
+couvent. Il renferme sept cents jeunes filles. Il est divisé en deux
+parties distinctes: l'une, pour la noblesse, se composait de quatre cent
+soixante individus; l'autre, pour la bourgeoisie et les filles de
+sous-officiers faits officiers. Cette maison d'éducation était placée
+sous la protection de l'impératrice-mère. Les enfants y sont reçus de
+huit à dix ans. L'instruction qu'on y donne porte sur une multitude
+d'objets; mais elle est très-superficielle et traite de choses fort
+abstraites; elle-ne peut pas porter des fruits durables. De là sortent
+les gouvernantes destinées à élever les enfants dans les grandes maisons
+et dans les instituts particuliers et de province.</p>
+
+<p>Les filles de beaucoup de généraux et de gens très considérables y sont
+élevées. Elles y trouvent l'avantage d'être connues et distinguées par
+l'impératrice et la famille impériale, qui portent un vif intérêt à cet
+établissement. En général, les sujets qui en sortent répondent aux soins
+dont ils ont été l'objet, principalement sous le rapport des moeurs et
+de la religion. On leur apprend le russe, le français, l'allemand, la
+littérature de ces langues, la géographie, l'arithmétique et la
+géométrie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, le dessin, la
+musique et les ouvrages de main. Elles chantent ensemble et en parties
+sans instrument, jusqu'au nombre de deux cents, avant leur repas. Ces
+belles voix fraîches et virginales, ces concerts, exécutés avec une rare
+perfection, donnent un avant-goût de la musique des anges.</p>
+
+<p>Les professeurs des sciences m'ont paru d'une instruction fort médiocre.
+Madame Adelsberg, placée à la tête depuis vingt-cinq ans, est une femme
+considérée et fort respectable. Elle a élevé dans leur premier âge
+l'empereur actuel et le grand-duc Michel.</p>
+
+<p>Une grande émulation se montre parmi toute cette jeunesse. Les punitions
+sont très-rares, et les moyens d'encouragement fondés sur des
+distinctions. Les fonds annuels formant la dotation du couvent montent
+à cent mille francs. L'empereur y ajoute chaque année cent quatre-vingt
+mille francs de sa cassette. Il nomme à cent places de demoiselles
+nobles, et à autant de filles de bourgeois. Les autres places sont
+remplies par des enfants élevés aux frais de leurs familles. Dans la
+section des filles nobles, elles payent onze cent quatre-vingt-dix
+francs par an, et dans celle des filles de bourgeois, six cents francs
+seulement. Il y a aussi quelque différence dans l'étendue de
+l'instruction de ces deux classes.</p>
+
+<p>J'ai rendu un compte succinct des établissements de bienfaisance que
+j'ai visités; mais je ne saurais trop faire l'éloge de tous les soins
+éclairés et minutieux qui ont présidé à leur création, et qui sont
+observés dans leur direction. Tout y est plus beau et mieux qu'ailleurs.
+La cause en est facile à découvrir. On les a faits d'un seul jet et
+assez récemment. On a pu tailler en plein drap. Avant de commencer, on a
+pris pour modèles les meilleurs établissement de l'Europe, et l'on a
+souvent apporté à ceux-ci des perfectionnements reconnus utiles. En
+France, par exemple, et dans les vieux pays, la charité a fondé, il y a
+plusieurs siècles, des hôpitaux; mais alors mille soins, dont
+aujourd'hui on connaît l'importance, étaient inconnus. Ce sont d'anciens
+bâtiments, dans de vieux quartiers, qui présentent peu de salubrité. On
+les a améliorés sans doute, mais sans pouvoir détruire complétement les
+vices primitifs. En Russie, c'est tout autre chose: on a trouvé table
+rase, et tout a été fait sur un plan arrêté d'avance, après avoir tout
+prévu.</p>
+
+<p>Avant de rendre compte de ce que j'ai vu dans les environs de
+Saint-Pétersbourg, je dirai encore un mot sur cette ville et sur le
+caractère particulier de son matériel. Je consignerai ici les
+observations qui me sont venues à l'esprit. Elle est sans contredit la
+ville la plus régulière de l'Europe, ayant été construite comme on
+ferait bâtir un château, après en avoir adopté le plan. Son architecture
+est prétentieuse, et les colonnes, bel ornement des palais et des
+établissements publics, ont été prodiguées partout. Chaque maison
+particulière un peu importante a sa colonnade et son péristyle. Ces
+péristyles ouverts, ces cotonnades entourant autrefois les temples des
+anciens, étaient appropriés au climat et offraient un supplément de
+logement et d'abri pour les subalternes et pour le peuple. Dans les
+climats du Nord, elles présentent un contre-sens, et ici l'abus est
+poussé à un excès dont on ne peut pas se faire idée. La grande largeur
+des rues, le peu d'élévation des maisons, répandent la population sur
+une surface immense. Cette ville, qui est au moins aussi grande que
+Paris, n'a pas quatre cent mille habitants: on juge de l'effet. En
+général, une ville est vivante par l'accumulation de sa population
+réunie sur une petite surface. Pour cela les maisons doivent être
+élevées et les rues étroites. Ici c'est tout juste l'opposé. On peut
+bien avoir, comme à Paris, des quartiers à places et à rues de larges
+dimensions, mais il faut d'autres quartiers où la population soit
+entassée. Pendant le jour elle se déverse et circule dans les quartiers
+moins populeux; elle leur donne ainsi la vie qui leur manque. Ensuite,
+cette direction droite des rues, permettant d'embrasser un espace
+immense d'un seul coup d'oeil, ajoute à la tristesse et à la monotonie
+de cette ville, malgré son élégance et sa beauté.</p>
+
+<p>Le palais, en le considérant dans son ensemble, c'est-à-dire avec
+l'Ermitage, est très-vaste, beaucoup moins grand cependant que
+l'ensemble des Tuileries et du Louvre. L'architecture du palais d'hiver
+est lourde et de mauvais goût. Bâti à une mauvaise époque pour les
+beaux-arts, vers le premier tiers du siècle dernier, plus grand dans ses
+dimensions, il rappelle le palais de Berlin. On croirait ces deux palais
+construits par le même architecte, curieux de répéter son premier
+ouvrage. Des statues fort médiocres en décorent le faîte.
+Saint-Pétersbourg, comme toutes les villes russes, renferme une
+multitude d'églises, mais elles sont très-petites. Elles passeraient
+chez nous pour des chapelles. La plus grande, d'une construction
+récente, bâtie ou finie sous Alexandre, l'église de Kasan, est cependant
+d'une certaine grandeur. Elle est obstruée par une multitude de colonnes
+de granit qui occupent une grande partie de l'intérieur, dont la
+dimension n'est en rapport ni avec l'élévation ni avec sa surface. On
+s'occupe de la construction de l'église d'Isaac. Ici tout sera d'un
+grand style et de la plus vaste dimension. Cette église, assure-t-on,
+sera, après Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres, la plus
+grande de la chrétienté. Elle est construite toute en granit rouge de
+Finlande. Quarante-huit colonnes de la même matière, de cinquante pieds
+de hauteur, et chacune d'un seul morceau, la décoreront à l'extérieur.
+Ces colonnes, du poids de deux cent cinquante mille livres, sont
+transportées sur des bâtiments faits exprès, du port de cinq cents
+tonneaux. Chaque bâtiment en reçoit deux à la fois. M. de Montgeraud,
+architecte français, dirige tous les travaux. Il a imaginé les appareils
+nécessaires pour mouvoir ces masses. Quarante-huit poêles doivent être
+placés dans l'intérieur pour la chauffer; mais une partie sera placée à
+la région supérieure, afin de rendre la température uniforme et
+d'empêcher les vapeurs condensées de retomber en pluie, comme il arrive
+quelquefois dans l'église de Kasan. On estimait alors la dépense totale
+à vingt-cinq millions de francs, et le temps nécessaire à son
+achèvement, à vingt-quatre ans. Ce sera un grand et beau monument, digne
+de la capitale d'un grand souverain.</p>
+
+<p>Beaucoup de choses encore sont à remarquer à Saint-Pétersbourg: le
+palais de marbre, situé sur le quai, plus haut que l'Ermitage,
+l'habitation du grand-duc Constantin, quand il venait à
+Saint-Pétersbourg; le palais d'Anitchkov, situé sur la Perspective,
+demeure du grand-duc Nicolas, avant son arrivée au trône; le palais de
+la Tauride, construit par Potemkin pour donner une fête à l'impératrice
+Catherine; le palais du grand-duc Michel, construction toute nouvelle,
+délicieuse habitation, où le bon goût le dispute à la magnificence; le
+musée, dont le vaste bâtiment désert attend les tableaux et les statues,
+destinés sans doute un jour à l'orner; enfin de très-grandes et
+très-magnifiques casernes, où quarante mille hommes peuvent être
+sainement et commodément établis.</p>
+
+<p>Il y a encore à Saint-Pétersbourg deux choses qu'on ne saurait trop
+admirer. La première, la statue équestre de Pierre le Grand, ouvrage
+immortel du fondeur français Falconet, la plus belle de cette espèce
+existante au monde. Son attitude est sublime et correspond à la pensée.
+Pierre, après avoir gravi le rocher qui sert de base, étendant la main,
+semble dire: «C'est là que je bâtirai ma ville!» Et la seconde, le
+superbe quai de la Néva, de près d'une lieue de longueur, d'une grande
+largeur, revêtu du côté de la rivière par des constructions en granit,
+dont chaque pierre est de quatre-vingts à cent pieds cubes, et bordé du
+côté opposé par des palais ou de beaux hôtels. Cette immense rivière,
+avec l'île Basile, équivalant elle seule à une ville, la forteresse et
+les constructions de la rive droite forment un ensemble dont il est
+impossible de se faire une idée quand on ne l'a pas vu. Mais une pensée
+triste vient diminuer l'impression ressentie. Cette belle ville,
+résultat de plusieurs milliards employés à sa construction, ne peut être
+conservée qu'au pris de continuelles dépenses et de réparations
+constantes à cause de la rigueur de son climat destructeur. Le jour où
+l'éloignement du souverain, où l'abaissement de sa prospérité,
+diminueraient les moyens consacrés à son entretien, sa perte serait
+assurée. Ainsi on peut dire, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que
+cette ville est condamnée à une éternelle jeunesse ou à périr.</p>
+
+<p>Une circonstance embellit Saint-Pétersbourg et y ajoute un charme qu'on
+ne trouve que dans cette capitale. L'éloignement où Saint-Pétersbourg
+est du centre de l'empire, les devoirs ou les intérêts qui fixent une
+grande quantité de noblesse à la cour, empêchent beaucoup de grands
+seigneurs d'habiter leurs terres, situées à de grandes distances. Il en
+est résulté le besoin de créer une multitude de jolies maisons de
+campagne dans les environs, et particulièrement dans les iles de la
+Néva. Dans les autres capitales, dans la belle saison, ou un peu plus
+tôt ou un peu plus tard, chacun s'éloigne. Ici on se contente de changer
+de logement pour s'établir à une ou deux lieues au plus, et ce qui
+compose la haute classe se trouve toujours réuni. On pourrait appeler
+cette réunion de jolies campagnes dans les îles de Caminostro, de
+Yelagin, etc, la <i>Ville d'Été</i>. L'empereur Alexandre avait une maison
+charmante à Caminostro, et en a fait construire une autre à Yelagin.
+Cette dernière est la plus délicieuse résidence que l'imagination puisse
+créer. Il en fit hommage à sa mère, l'impératrice Marie. Elle est
+meublée uniquement avec des produits des manufactures du pays. Tout y
+est simple et magnifique à la fois. C'est la petite maison d'un
+très-grand souverain.</p>
+
+<p>Je commençai mes excursions autour de Saint-Pétersbourg par Cronstadt.
+Ce point, par sa grande importance, méritait la préférence. Je me rendis
+à Cronstadt sur un bateau à vapeur; ce fut la première fois que je fis
+usage de ce moyen de navigation. C'est une admirable application de
+cette nouvelle force, devenue, pour ainsi dire, intelligente, qui se
+charge de produire tous les grands effets demandés, puissance nouvelle
+qui change l'état des sociétés et dont l'hommage a été fait à Napoléon.
+Il n'a tenu qu'à lui de s'en servir le premier pour l'exécution de ses
+desseins contre l'Angleterre, et, sans doute alors, il aurait réussi;
+mais son esprit routinier, si je puis m'exprimer ainsi sur un génie
+aussi extraordinaire, l'emporta alors sur ses autres facultés: <i>sic
+voluere fata</i>.</p>
+
+<p>L'adoption de la navigation à vapeur diminue, en beaucoup de
+circonstances, l'importance de la science de la marine, mais cependant
+ne pourra jamais la détruire tout à fait. La sensation éprouvée sur un
+bateau à vapeur est qu'aucune combinaison n'est nécessaire à sa
+direction, tandis qu'elles sont si vastes, si variées et si multipliées
+dans la conduite des bâtiments à voile. Un bâtiment est dirigé par son
+timonier, comme un gros animal dompté obéit aux ordres et aux
+indications de son conducteur.</p>
+
+<p>Les effets produits par l'inondation de 1824 étaient encore visibles.
+Deux forts, construits en bois, et destinés à la défense de la rade,
+avaient été rasés et détruits de fond en comble par les eaux: un seul
+était reconstruit. Un vaisseau de cent vingt canons, ayant été porté à
+terre, n'avait pu être remis à flot, et on s'occupait à le démolir. Les
+conditions naturelles de cet important établissement sont peu
+favorables. Le projet du général Bazaine, dont j'ai rendu compte, y
+remédierait en partie; car les vaisseaux pourraient mouiller dans la
+passe en arrière de la digue, et, par conséquent, être garantis contre
+une partie des grands efforts de la mer. En bâtissant des forts en
+pierre pour protéger la rade dans le lieu même où sont les forts en
+bois, on aurait d'autres abris d'un usage facile.</p>
+
+<p>L'établissement de Cronstadt est grand et vaste, les casernes sont
+considérables, les magasins en rapport avec les besoins; mais tout est
+moins beau et beaucoup moins complet que dans nos grands ports: tout
+semble avoir encore un caractère de provisoire. Il est vrai que presque
+tout date de Pierre Ier. Une chose seulement est remarquable et digne
+d'envie: c'est l'immense bassin divisé en huit formes, pouvant servir à
+construire ou à radouber sept vaisseaux et une frégate à la fois.
+Chacune de ces formes peut se vider séparément au moyen d'une machine à
+vapeur.</p>
+
+<p>L'armement de Cronstadt est très-considérable; mais les batteries du
+côté de la mer sont trop basses et auraient de la peine à résister au
+feu des vaisseaux. Il n'y a point de fourneaux à réverbère pour rougir
+les boulets, et une grande partie des parapets est en bois. La rade est
+défendue par divers forts, les uns en bois, les autres en pierre, qui
+croisent leurs feux entre eux et avec ceux du corps de la place. Malgré
+les mauvaises dispositions de détail, l'immense artillerie accumulée
+rendrait toujours l'attaque de Cronstadt une affaire difficile et
+chanceuse. Et puis, combien le grand éloignement des puissances qui
+pourraient avoir intérêt et moyen de l'entreprendre, la nature de la mer
+et de la côte, ajouteraient aux obstacles et aux dangers de cette
+opération!</p>
+
+<p>Il existe à Cronstadt une école de pilotage et de bas officiers. Elle
+est bien tenue et établie sur un bon pied. L'instruction théorique qui y
+est donnée est suffisante sans être poussée trop loin. Cet
+établissement, comme tous les autres d'une nature analogue, est mené
+d'une manière paternelle et avec une grande économie. Il est de la plus
+grande utilité, et voici pourquoi: La navigation russe est encore peu
+étendue; le commerce forme peu de matelots. Il ne peut donc pas, comme
+en France et en Angleterre, offrir des ressources à la marine militaire
+ni lui fournir des hommes propres aux fonctions de contre-maîtres et de
+chefs d'équipage. Dès lors la prévoyance du gouvernement doit y
+pourvoir.</p>
+
+<p>En général, je le dis de nouveau, on ne saurait trop admirer les soins
+pris en Russie pour l'éducation des enfants des serviteurs de l'État.
+Fils de matelots, fils d'employés, fils de soldats, tous sont adoptés
+par le souverain, qui se charge de les rendre utiles à son service et de
+leur ouvrir la carrière de la fortune s'ils sont dignes de la parcourir.
+Les soins pris par Alexandre pour l'éducation de la jeunesse peuvent à
+peine se concevoir, monument durable et glorieux pour son coeur et son
+esprit, conforme aujourd'hui aux plus grands intérêts de la Russie.</p>
+
+<p>Peu de jours après ma visite à Cronstadt, l'empereur s'y rendit pour
+inspecter la flotte, qui était au moment de sortir pour évoluer dans la
+Baltique. Il me fit dire de me rendre dans la rade, sur le bateau à
+vapeur, d'où je viendrais le trouver à bord de son yacht. L'escadre se
+composait de trois vaisseaux de ligne et de neuf frégates. Je me rendis
+près de l'empereur, et je l'accompagnai à bord des principaux bâtiments
+dont il fit la visite. Ces bâtiments étaient assez bien tenus, mais on
+pouvait reconnaître sans peine que les équipages étaient peu instruits.
+J'en fus surtout frappé sur le yacht de l'empereur, alors à la voile et
+monté par des marins de la garde. Les moindres manoeuvres semblaient
+les embarrasser, et je fus au moment de donner mon avis sur la manière
+d'orienter les voiles pour virer de bord, après que ce bâtiment eût
+manqué à virer une première fois par la maladresse de l'équipage.
+L'impératrice était à bord du yacht. Rien ne peut rendre son amabilité,
+sa grâce et les agréments qui la distinguent. Combien ce couple, si
+tendrement uni, est beau à voir, et qu'il est naturel de faire des voeux
+pour son bonheur et sa prospérité!</p>
+
+<p>L'empereur me fit remarquer que l'équipage du yacht était composé du
+soldats mitraillés au mois de décembre. Je lui répondis: «Ah! Sire, on
+fait des hommes ce que l'on veut, et vous avez pris le moyen de vous
+assurer de leur fidélité par vos généreuses inspirations et votre
+confiance noble et magnanime. Quand on les ressent et qu'on sait y céder
+à propos, on a le génie du gouvernement!»</p>
+
+<p>Au surplus, ces soldats révoltés de Saint-Pétersbourg ne doivent pas
+être confondus avec les misérables qui les commandaient et les ont
+entraînés dans la rébellion. Autant ceux-ci étaient infâmes et
+criminels, autant les autres étaient dignes d'indulgence. De leur part
+c'était un acte de vertu, et ils ont cru être des héros de fidélité et
+se sacrifier à leur devoir. En effet, huit jours avant la révolte, ils
+avaient prêté serment de fidélité à Constantin. On leur demande un
+nouveau serment en vers un prince présent, et Constantin est absent. Ne
+sont-ils pas autorisés à douter de la validité des droits, à craindre
+une usurpation? Ils ne sont pas au fait de ce qui s'est passé. La
+publicité est peu habituelle en Russie, et elle arrivé difficilement
+jusqu'aux classes inférieures. Les événements qui venaient de se
+succéder, presque incroyables pour les gens bien informés, étaient tout
+à fait incompréhensibles pour ces soldats. Dès lors la défiance est
+expliquée, même légitimée, et de là à la révolte il n'y a qu'un pas.
+Induits en erreur par leurs propres officiers, ils persistent dans le
+serment déjà prêté et sont victimes d'un sentiment louable de fidélité
+et de constance á leur devoir, tandis qu'on les accuse du crime opposé.
+Ces malheureux doivent inspirer une grande pitié, car ils ont été punis
+pour une action dont le principe mérite une récompense. Ainsi, autant
+les officiers conspirateurs doivent inspirer d'horreur, autant les
+soldats sont dignes d'intérêt, et c'est ce que Nicolas a senti. Aussi
+n'avait-il aucune inquiétude, aucune crainte, en se confiant de nouveau
+à la garde de ceux-ci.</p>
+
+<p>En revenant de Cronstadt, je visitai deux châteaux impériaux. Celui de
+Oranienbaum, qui est fort peu de chose et très-délabré, rappelle
+cependant deux événements importants. Catherine II, encore
+grande-duchesse, faillit y périr en descendant une montagne russe. Le
+char qui ta portait, étant sorti de sa rainure, allait être précipité,
+quand Orloff, dont la force était prodigieuse, saisit le char en
+mouvement et l'arrêta. Probablement cette circonstance a eu de
+l'influence sur la puissance qu'il exerça sur elle et sur le rôle
+politique qu'il a joué. Dans ce château Pierre III fut arrêté, précipité
+du trône et confiné ensuite dans une prison, où peu après il trouva la
+mort.</p>
+
+<p>Peterhof, que je visitai ensuite, est à une assez faible distance
+d'Oranienbaum, sur la même rive de la Néva. Le château est beau et
+vaste, mais son architecture est mesquine. Le bâtiment est peu élevé; il
+manque de grandeur et de dignité. Une rivière, riche en belles eaux, a
+donné le moyen de faire des cascades magnifiques, des jets d'eau et
+d'autres choses de cette nature, dont l'intention est de rappeler les
+eaux de Versailles, sans cependant en approcher. Des jardins, situés
+au-dessous du coteau où le château est bâti, sont grands, bien tenus et
+dans le style des jardins de le Nôtre. Une petite maison en briques,
+habitée par Pierre le Grand, y est conservée avec un respect religieux,
+comme tout ce qui rappelle cet homme extraordinaire.</p>
+
+<p>En général, les Russes, dont l'origine comme puissance est si nouvelle,
+et qui sont admis à peine depuis un siècle dans la famille européenne,
+attachent beaucoup de prix à se créer des souvenirs et à en préparer
+pour leur postérité. Les peuples, comme les hommes privés, éprouvent le
+besoin de reconnaître la source dont ils descendent et de se livrer aux
+souvenirs qui s'y rattachent. On trouve un charme mystérieux à se livrer
+à ces pensées et à conserver tout ce qui les réveille. Dans notre
+vieille Europe, anciennement civilisée, dont l'histoire est présente à
+notre esprit, nous trouvons à chaque pas des monuments qui en rappellent
+les grandes époques, et les époques remontent jusqu'à celle de la
+puissance romaine. En Russie, où tout est d'hier, tout, excepté le
+Kremlin de Moscou, dont l'existence se lie avec l'invasion des Tartares
+et la lutte des grands-ducs de Moscovie contre eux, tout date de Pierre
+le Grand. Aussi on a recueilli avec soin ce qui lui a appartenu, ainsi
+qu'à ses successeurs.</p>
+
+<p>Dans tous les châteaux, et à Peterhof particulièrement, il y a une
+grande quantité d'habits et de cannes de Pierre Ier; des robes de
+Catherine Ire, d'Élisabeth; l'habit de cheval en taffetas vert que
+portait Catherine Ire le jour où elle s'empara du pouvoir. Le trésor de
+Moscou, plus riche en objets de souvenirs, remonte un peu plus haut;
+maison dirait ici que l'on cherche à suppléer par le nombre des objets
+au nombre de siècles qui manquent.</p>
+
+<p>Peterhof est le lieu, chaque année, d'une fête populaire
+très-remarquable. Elle est célébrée à une époque déterminée. Quand la
+cour occupe le château, quarante ou cinquante mille individus viennent
+se réjouir dans les jardins en toute liberté; ils s'y établissent, y
+couchent, y restent pendant plusieurs jours et sont nourris aux frais de
+l'empereur, avec son argenterie et par sa maison. L'empereur et sa
+famille se promènent au milieu de cette foule sans garde et sans
+appareil, et n'en sont que plus respectés. Une fête analogue a lieu à
+Saint-Pétersbourg au 1er janvier de chaque année. Il y a un bal où tout
+le peuple, sans exception, est admis dans le palais; il y vient un grand
+nombre de milliers de personnes. Là, l'empereur est accessible au
+dernier de ses sujets. Des repas servis en argenterie sont également
+donnés, et jamais ni désordre, ni tumulte, ni vol, ne s'y commettent.
+Ces fêtes populaires, instituées dans presque tous les pays soumis à des
+gouvernements absolus et arbitraires, consacrent momentanément une
+liberté sans limites pour le peuple, espèce d'indemnité donnée de la
+perte de ses droits, et hommage rendu à la pensée qui représente le
+souverain comme chef de la famille. C'est enfin un moyen de flatter, de
+caresser l'opinion des masses et de conquérir leur affection, affection
+précieuse et nécessaire; car cette espèce de souverain n'a d'autre appui
+que la multitude et les soldats. Si cet appui, si cette affection,
+venaient à leur manquer, si la haine succédait à l'amour, la révolte
+serait immédiate et ferait crouler le trône. Quand, au contraire, les
+gouvernements cherchent la base de leur puissance et la garantie de leur
+durée dans un ordre régulier, dans le règne des lois et le respect pour
+toutes les existences que la succession des siècles et les services
+rendus à l'État ont grandies, ils ont des appuis moins variables, plus
+solides, et ils conservent plus de dignité et de véritable indépendance.</p>
+
+<p>J'allai passer une journée à Zarskoïe-Sélo, belle habitation, mais que
+les Russes, comme toujours, pour ce qui les concerne, placent trop haut.
+La comparaison de ce palais avec Versailles est une impertinence. Il est
+fort vaste. Il présente un bel aspect, mais il n'a rien de ce grandiose
+qui caractérise l'oeuvre de Louis XIV. Les jardins sont beaux, bien
+dessinés et tenus dans une rare perfection. Il s'y trouve, comme
+ornement et pour donner de la vie, des établissements d'agriculture. On
+pourrait comparer ces jardins à ceux de Laxembourg, jardin impérial de
+Vienne; ils les rappellent par leur nature et par la manière dont ils
+sont soignés; mais il y a quelques mouvements de terrain naturels dans
+ceux de Zarskoïe-Sélo, et des eaux rares et factices, tandis qu'à
+Laxembourg tout est parfaitement plat, et les eaux abondantes et
+magnifiques.</p>
+
+<p>J'ai visité l'intérieur du palais et vu l'appartement qu'occupait
+Alexandre. Tout y est resté intact, comme il l'a laissé en partant de
+Zarskoïe-Sélo pour commencer le voyage où il a trouvé la mort. Il avait
+le pressentiment d'une fin prochaine. Il parcourut, avant de partir,
+toutes les allées de son jardin; puis, s'étant mis en route, il s'arrêta
+à la distance dont on voit encore Zarskoïe-Sélo pour lui jeter un coup
+d'oeil et lui faire un dernier adieu, inspiration inouïe, car il ne
+devait plus revoir ce lieu qu'il chérissait. La chambre d'Alexandre à
+Zarskoïe-Sélo renferme une très-petite bibliothèque, où les ouvrages de
+Fénelon ont la place d'honneur. Les ouvrages de cet homme célèbre
+devaient être dans le goût d'un souverain d'un coeur tendre, rempli de
+douceur et de bienfaisance.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de revenir encore sur les souvenirs qu'il a
+laissés en Russie. Il n'y a pas une famille à Saint-Pétersbourg qui ne
+soit son obligée. Faire du bien était son premier besoin. Une mère de
+famille lui demandait-elle une audience pour l'entretenir de ses
+intérêts privés, il arrivait inopinément chez elle et s'occupait ensuite
+à remplir le but de ses désirs. Il y avait chez lui quelque chose
+d'angélique.</p>
+
+<p>L'appartement occupé par Catherine II est délicieux: tout y respire la
+volupté, et elle s'y entendait. La colonnade de marbre et la terrasse
+donnant sur le lac devaient être, pour une cour gaie, spirituelle et
+occupée de plaisirs, des lieux de réunion charmants à la fin d'une belle
+journée.</p>
+
+<p>J'ai vu, pour la première fois, dans le jardin de Zarskoïe-Sélo, les
+enfants de l'empereur, et, en particulier, le grand-duc héritier. J'ai
+déjà parlé de lui, et je dirai cependant combien sa vue m'intéressa, et
+à quel point son air résolu me séduisit. Il maniait une petite barque
+sur la rivière anglaise, et, un des officiers qui m'accompagnaient lui
+ayant demandé de traverser cette rivière sur cette barque, la barque
+fit, au moment où il s'embarqua brusquement, un mouvement si marqué, que
+l'eau y entra. Un autre enfant de son âge aurait jeté un cri. Lui ne
+montra pas la moindre émotion, saisit son crochet pour la pousser au
+large, et ensuite ses rames pour la conduire. Il eut un aplomb et un
+calme admirables. Que Dieu le conserve, et que ce jeune prince donne à
+son père tout le bonheur qu'il a droit d'en attendre!</p>
+
+<p>Après avoir vu en détail Zarskoïe-Sélo, j'allai visiter Paolowsky, situé
+à peu de distance. C'était la résidence de prédilection de
+l'impératrice Marie, le lieu qu'elle a habité avec Paul, du temps de
+Catherine II. C'est aussi le lieu où Paul apprit son avènement au trône.
+Bonne habitation, commode, agréable, un peu sauvage, parce qu'elle est
+environnée de bois, mais donnant l'idée seulement d'appartenir à un
+riche particulier. Les mouvements de terrain y sont plus prononcés qu'à
+Zarskoïe-Sélo, où la nature se montre beaucoup moins que l'art. Ici les
+bois sont venus d'eux-mêmes; à Zarskoïe-Sélo, c'est la main de l'homme
+qui les a plantés.</p>
+
+<p>Un des établissements les plus curieux situés dans les environs de
+Saint-Pétersbourg, la manufacture de Colpina, est une des plus belles
+fabriques que l'on puisse voir. Ses produits sont tous relatifs au
+service de la marine. On y forge des ancres pour les vaisseaux; on y
+construit des machines à vapeur, des affûts pour les canons, des
+cuisines de vaisseau; on y lamine des cuivres pour le doublage des
+bâtiments; on y fait des clous et des boulons en cuivre, des instruments
+d'astronomie, etc. Enfin on s'occupe de tout ce qui tient à l'armement
+et l'aménagement des vaisseaux.</p>
+
+<p>Elle forme un immense fer à cheval, au milieu duquel est un grand bassin
+servant de port, et d'où les bateaux se rendent sur la Néva, au moyen
+d'une rivière navigable. Un Anglais, nommé Wilson, est chargé de diriger
+cette fabrique. Un calculait alors qu'avec un travail de quatre années
+et une dépense de quinze cent mille francs elle serait portée à sa
+perfection.</p>
+
+<p>Après avoir visité Colpina, j'allai voir Schlusselbourg, point ou le
+canal de Ladoga débouche dans la Néva. De magnifiques écluses venaient
+d'être achevées. L'activité de la navigation a obligé d'en réunir deux
+ensemble pour le même objet. Dans quelques circonstances de l'année, on
+doit ménager l'eau du canal, et en diminuer autant que possible la
+consommation. À cet effet, on a imaginé un moyen fort ingénieux. Deux
+écluses jumelles sont accolées l'une à l'autre. Quand les bateaux
+descendants sont dans un des sas, au lieu de verser l'eau dans le canal
+inférieur, avant d'ouvrir l'écluse, on la fait écouler dans l'écluse
+voisine. Les eaux des deux sas se mettent de niveau alternativement, et
+ce mouvement conserve une partie de l'eau, qui sans cela serait versée
+dans le canal inférieur et serait perdue. Il y a plusieurs canaux en
+France où ce moyen d'économiser l'eau devrait être employé. En portant
+le nombre des écluses ainsi accolées à trois ou plus, on diminuerait
+encore davantage la consommation de l'eau, dont la dépense serait ainsi
+réduite a fort peu de chose.</p>
+
+<p>Les exportations faites par ces débouchés sont si considérables et la
+navigation si active, qu'année commune il passe par les écluses de
+Schlusselbourg de vingt-six à vingt-huit mille bâtiments, du port de
+cent vingt à deux cents tonneaux, ou des trains de bois qui les
+représentent. Pour donner un terme de comparaison, je dirai que, dans
+les meilleures années, la navigation du canal de Languedoc ne consiste
+que dans le passage de quinze cents bateaux d'une moindre grandeur.</p>
+
+<p>Élisabeth fit enfermer, depuis sa plus tendre enfance, dans le château
+de Schlusselbourg, Ivan, petit-neveu de Pierre 1er, qui avait été
+déclaré héritier du trône par l'impératrice Anne. Ce malheureux prince y
+périt, par l'ordre de Catherine II, à l'occasion d'une entreprise faite
+en sa faveur.</p>
+
+<p>J'assistais habituellement aux manoeuvres de la garde quand elle
+s'exerçait par brigade. Je vis successivement les régiments de
+Préobragensky et de Moscou, les chasseurs de Finlande et les chasseurs
+de la garde, les régiments d'Ismailowsky et Pawlowsky, enfin ceux
+d'Alemanowsky, et les grenadiers du corps; infanterie superbe et fort
+instruite; un peu lourde, un peu pesante, mais dont la composition, pour
+la taille et la tournure des hommes, est admirable. Elle est, il est
+vrai, l'objet d'un choix tout particulier, et recrutée dans les
+grenadiers, qui sont eux-mêmes choisis dans l'armée, où les conditions
+imposées sont remplies et au delà.</p>
+
+<p>J'accompagnai l'empereur au camp de Zarskoïe-Sélo, où une grande partie
+de la garde fut réunie. J'y passai trois jours à voir manoeuvrer les
+troupes, que l'empereur commandait en personne. On y fit aussi la petite
+guerre. J'eus l'occasion d'admirer l'aplomb et la facilité avec laquelle
+l'empereur dirigeait les mouvements et son coup d'oeil pour remuer des
+masses considérables; mais j'aurai l'occasion de traiter plus en détail
+cet objet en parlant des manoeuvres de Moscou, et de donner des
+renseignements circonstanciés sur l'armée russe.</p>
+
+<p>Je fus frappé, en ce moment, de la promptitude et de la facilité avec
+laquelle l'infanterie russe se fatigue. Après une marche de quatre
+heures, les soldats semblaient aussi épuisés que les nôtres après une
+journée entière. L'instruction remarquable des régiments, pris
+séparément, est supérieure à celle des chefs. Les généraux ne m'ont pas
+satisfait. L'empereur est le meilleur manoeuvrier de tous ceux que j'ai
+vus à ces réunions.</p>
+
+<p>Il y avait aussi de la cavalerie de la garde au camp de Zarskoïe-Sélo;
+cavalerie superbe. Les cuirassiers, chevaliers-gardes et gardes à cheval
+sont montés sur des chevaux immenses, qui cependant sont très-maniables
+et ont une grande souplesse, la cavalerie légère, hussards, chasseurs,
+lanciers et dragons, est montée plus haut que dans l'armée française;
+mais ces différentes troupes doivent être considérées comme destinées à
+combattre en ligne, attendu que les Cosaques suffisent à tous les
+services des avant-postes et des reconnaissances. Aussi les hussards,
+chasseurs, etc., n'ont ni l'habitude ni l'expérience de ce genre de
+service.</p>
+
+<p>L'arrivée du corps de l'impératrice Élisabeth fut suivie de ses
+funérailles. Son entrée à Saint-Pétersbourg eut lieu avec la plus grande
+solennité. L'empereur, l'impératrice, le reçurent à la barrière et
+l'accompagnèrent à pied jusqu'à l'église de la forteresse, lieu de
+sépulture des souverains russes depuis Pierre 1er. Le cortège était
+immense et occupait plus d'une lieue de longueur. En faire la
+description me serait impossible. Dans aucun autre pays, une cérémonie
+semblable n'offre quelque chose d'aussi imposant, ni d'une aussi grande
+pompe, ni d'un caractère plus religieux.</p>
+
+<p>Le corps diplomatique y fut invité, et nous nous rendîmes tous à
+l'église pour assister au service et à l'inhumation, église petite et
+mesquine, dont la construction est récente comme celle de la ville. Le
+terrain sur lequel elle est construite est si bas et si
+rapproché des eaux, qu'il semble soumis à mille chances de destruction.
+Les souvenirs des âges anciens n'y figurent pas, et cependant ces
+impressions conviennent beaucoup aux solennités qui rappellent
+l'éternité. Les restes mortels des souverains de ce grand empire,
+déposés dans un lieu aussi moderne, sont un témoignage du peu
+d'ancienneté politique de ce peuple. Il en résulte, pour ainsi dire, un
+manque de dignité pour ce grand pays. Combien Moscou est préférable pour
+recevoir les dépouilles des empereurs: vieille ville et véritable
+capitale, dont l'action se fait sentir tout à la fois sur l'Asie et sur
+l'Europe; vieux Kremlin et accumulation de tombes, dans l'église la plus
+ancienne de cette ancienne résidence!</p>
+
+<p>Quand l'empereur, le jour de son sacre, va faire, comme chose de
+cérémonie, une station et une prière dans l'église de ses ancêtres,
+remplie de leurs cercueils, on éprouve, malgré soi, un pieux
+recueillement et une sainte émotion. Cette cérémonie parle tout à la
+fois au coeur et à l'esprit.</p>
+
+<p>Après les funérailles de l'impératrice Élisabeth, tout le monde se
+disposa à partir pour Moscou. L'empereur se mit en route immédiatement
+après le jugement définitif du procès de la conspiration et après avoir
+fait tous les actes de clémence compatibles avec la justice et une bonne
+politique. Je quittai Saint-Pétersbourg la veille du jour où les cinq
+individus, condamnés à être pendus, devaient être exécutés; je pris ma
+route par les colonies militaires, situées sur le Volcoff, que
+l'empereur m'avait autorisé à visiter, et dont je vais rendre compte.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre avait été frappé des avantages de toute nature que
+l'empereur d'Autriche tire des régiments frontières, établis sur les
+confins de ses États du côté de la Turquie. Le but de cette
+organisation, indépendamment de la garde de la frontière, est
+d'entretenir en temps de paix, et de former pour la guerre, un grand
+nombre de soldats avec une faible dépense; de tirer d'une population
+assez faible des soldats dans une proportion très-forte, mais à la
+condition de les laisser habituellement dans leurs familles, et occupés
+de leurs travaux, quand la guerre ne les appelle pas ailleurs. Dans les
+provinces civiles d'Autriche, un régiment d'infanterie est entretenu par
+une population de quatre cent mille âmes, et dans les provinces
+militaires par une population de cinquante ou soixante mille âmes.
+Celles-ci donnent donc huit fois autant de soldats que les premières. Le
+succès de cette organisation en Autriche, dans l'intérêt du souverain,
+dans l'intérêt de la population, de son bien-être et des progrès de la
+civilisation, justifie la proportion adoptée, et prouve combien le
+système est bon et salutaire.</p>
+
+<p>Les faiseurs en Russie imaginèrent de coloniser des régiments sans les
+placer au milieu d'une population correspondante par sa force aux
+besoins qu'exige leur entretien. Chose inouïe! on prit pour base d'un
+régiment une population de trois, quatre ou cinq mille âmes, soumise
+violemment à ce régime; et cette population, d'ailleurs peu propre au
+métier qu'on voulait lui faire faire, se composait en grande partie de
+bateliers du Volcoff, riches de leur industrie; ainsi la nature et le
+défaut de population, tout était contraire.</p>
+
+<p>Ou avait donc renversé la question, et, au lieu de faire des soldats
+avec des paysans, on faisait des paysans avec des soldats. Un régiment
+étant placé dans un canton, la population lui fut donnée. Les filles
+devinrent les femmes des soldats, et le soldat, institué chef de
+famille, commanda dans la maison. Beau-père, belle-mère et belle-soeur,
+tout lui fut soumis. On bâtit des villages en forme de camps baraqués,
+et on donna aux familles des terres à défricher. De belles constructions
+pour les officiers, pour les hôpitaux, pour les exercices à couvert,
+furent exécutées avec magnificence, et de la manière la plus large et la
+plus intelligente; mais tout, en définitif, n'était qu'une manière de
+casernement. Ce système isolé ne pouvait se soutenir par lui-même. Ces
+régiments, n'étant pas formés et entretenus par la population du
+territoire, ne pouvaient rester au complet qu'au moyen de recrues
+fournies par les provinces de l'empire. Les soldats enrôles,
+indépendamment de leurs services militaires, étant tenus de consacrer la
+plus grande partie de leur temps à cultiver la terre, formèrent ainsi
+des colonies agricoles, organisées militairement, et non des colonies
+militaires; corps de laboureurs recruté par l'armée, et non réunion de
+soldats faite avec des laboureurs. Le troisième bataillon, attaché au
+sol, ne devait jamais sortir, et cependant ceux qui le composaient
+étaient assujettis aux mêmes exercices militaires: véritable
+contre-sens. Il y a une grande différence à être soumis à l'autorité
+militaire, comme en Autriche, à porter le nom de soldat afin d'en
+prendre plus ou moins l'esprit, ou bien d'être obligé de remplir sa vie
+des détails qui constituent ce métier, indépendamment des devoirs
+imposés comme cultivateurs et comme colons. Il y avait donc autant
+d'erreur dans l'application des principes et dans le régime que dans les
+bases dont on était parti. Aussi a-t-on abandonné cette institution, et,
+si elle n'est pas détruite formellement par un ukase, le respect porté
+au nom de l'empereur Alexandre en est le seul motif. Les immenses
+constructions exécutées n'ont d'autre destination aujourd'hui que de
+loger des troupes de la garde ou de l'armée.</p>
+
+<p>Les colonies militaires de cavalerie, situées en Ukraine, sont tout
+autre chose. Établies sur des bases raisonnables, conduites par un homme
+d'esprit, actif et éminemment propre à la direction de semblables
+établissements, le général de Witt, elles ont obtenu le succès le plus
+complet. J'aurai ailleurs l'occasion d'entrer dans quelques détails sur
+ce sujet.</p>
+
+<p>Des colonies militaires, je me rendis à Novogorod, qui fut une ville
+riche et prospère aux temps du moyen âge, avec laquelle les souverains
+étaient obligé de compter, mais qui présente aujourd'hui le spectacle le
+plus misérable, la grande enceinte qui la contenait à peine autrefois
+existe encore; mais la plus grande partie de la surface qu'elle enferme
+est un désert aujourd'hui, et la partie habitée elle-même ne présente
+que quelques chétives cabanes; triste spectacle offert aux yeux du
+voyageur par cette cité célèbre, qui fut autrefois république puissante.</p>
+
+<p>Les villes de Russie que je visitai alors ne m'offrirent rien de
+séduisant. Un peuple a besoin de la succession d'un grand nombre
+d'années pour se policer et s'enrichir. Une aisance générale, un
+bien-être universel, une grande sécurité, et la conscience d'une
+protection efficace de la part du pouvoir, peuvent seuls donner le goût
+d'embellir sa demeure. Des révolutions ayant autrefois détruit
+Novogorod, des ruines l'ont remplacée, et, jusqu'à présent, aucune
+circonstance n'en a favorisé lu renaissance.</p>
+
+<p>Chose singulière et digne de remarque: la marche politique de la société
+a été, en Russie, en sens inverse de celle du reste de l'Europe. Tandis
+que l'Occident était soumis à la plus dure féodalité, tout le Nord était
+libre. Les circonstances qui ont fondé chez nous la féodalité
+l'expliquent: effet de la conquête, elle devint la base de l'ordre
+social. Dans le Nord, berceau des conquérants, la liberté s'était
+conservée; mais l'ordre de choses changea successivement en Occident, et
+particulièrement en France et en Angleterre. La formation des communes
+et leur affranchissement, l'alliance des souverains avec les peuples
+modifia, diminua l'existence et les droits des seigneurs; et, tandis que
+la marche progressive des temps protégeait ces peuples, un acte isolé
+attacha les paysans russes à la glèbe. Sous le règne de Boris Godunow,
+usurpateur qui s'empara du trône des czars en 1598 et ne régna que cinq
+ans, un ukase changea le sort de toute la population. Sur la
+représentation des seigneurs, pour empêcher les paysans de quitter leurs
+villages et de laisser les terres sans culture, il fut ordonné que les
+paysans ne pourraient s'éloigner à l'avenir et appartiendraient au sol
+qui les avait vus naître. Le seigneur, maître du sol, devint ainsi
+propriétaire de leurs personnes. Cet ukase, reçu sans contradiction,
+devint et forme encore le fondement de la société en Russie.</p>
+
+<p>De Novogorod, je continuai ma route pour Moscou, où j'arrivai en quatre
+jours. Le passage des monts Valdaï coupe un peu la monotonie du voyage.
+Ces monts, placés au point de partage des eaux qui se rendent dans la
+Baltique et dans la mer Caspienne, présentent à peine à l'oeil une
+élévation supérieure de deux ou trois fois à celle de Montmartre. Au
+pied du versant méridional se trouvent de beaux et vastes lacs, dont la
+navigation se lie à celle des rivières et des canaux qui traversent
+l'empire.</p>
+
+<p>Le pays que j'ai parcouru est souvent marécageux, d'autres fois riche et
+bien cultivé. La plaine de Tarjock en présente un remarquable exemple.
+On exécute une grande chaussée de Saint-Pétersbourg à Moscou, chose de
+luxe, car les grands transports se font ou par les canaux et les
+rivières, ou par le traînage en hiver. Cette route servira donc
+seulement aux voyageurs. Au reste, l'importance de la communication
+entre les deux capitales en justifie suffisamment la construction.
+Toutefois, dans un but aussi restreint, elle m'a paru trop large; mais
+tout, en Russie, se conçoit et s'exécute dans des dimensions
+gigantesques. L'immense étendue de l'empire a sans doute accoutumé les
+esprits à des nombres et des proportions supérieurs à tout ce que l'on
+conçoit ailleurs. Ce bel ouvrage, qui était, à cette époque, au tiers de
+son exécution, est terminé complétement aujourd'hui; mais alors on
+parcourait encore deux cent quarante verstes de route sur des rondins,
+espèce de route odieuse, produisant des secousses insupportables, et
+cependant c'était le seul moyen d'arriver.</p>
+
+<p>Ce genre de construction exige une énorme consommation de bois, car à
+peine la durée des arbres employés est-elle de quatre ans. On rend les
+chemins moins rudes en équarrissant les bois, mais ceux-ci alors
+deviennent plus chers, soit à cause de la quantité de bois perdu, soit à
+cause de l'accroissement de la main-d'oeuvre. Je m'arrêtai à Tiver,
+l'une des villes les plus importantes de la Russie. Elle est grande,
+mais dépeuplée: aussi offre-t-elle le spectacle le plus triste. Elle ne
+porte le caractère ni d'une ville nouvellement bâtie, par la beauté des
+édifices, ni celui d'une ancienne ville, par les vestiges d'une ancienne
+population. Elle est située sur le Volga, fleuve qui traverse presque
+toute la Russie en y portant l'abondance et la richesse. Ce fleuve est
+la grande artère de cet immense corps.</p>
+
+<p>Le 29 juillet, j'arrivai à Moscou, ville qui ne ressemble à aucune
+autre, et dont la vue étonnerait même celui dont l'esprit serait le plus
+prévenu. Son étendue immense, le caractère de ses édifices, les mille ou
+onze cents dômes dorés ou peints qui s'élèvent dans les airs, les
+intervalles cultivés, les vallons qui séparent les différents quartiers
+et font de chacun une ville à part, trois boulevards circulaires
+concentriques, plantés d'arbres, formant la plus magnifique promenade du
+monde, enfin le Kremlin avec ses tours, ses créneaux et ses
+fortifications du moyen âge, composent un ensemble dont il est
+impossible de donner une juste idée. On dirait une agrégation de villes;
+et cette ville est comme une image de l'empire lui-même, qui est une
+agrégation de royaumes.</p>
+
+<p>Le Kremlin, situé sur une élévation, domine un peu la ville. Tout y
+porte le cachet du moyen âge. Ancien fort, ancienne résidence des
+grands-ducs de Moscovie, il renferme encore aujourd'hui le palais
+qu'habite l'empereur. Sa surface, assez peu étendue, contient cependant
+huit églises, le palais et une place suffisante pour les parades
+journalières. Diverses architectures, orientales et chinoises, ont été
+suivies dans la construction de ces églises. Une d'elles renferme les
+tombeaux des czars, dont elle est entièrement remplie.</p>
+
+<p>Du haut des remparts, cette immense ville parle puissamment à
+l'imagination. Mais quelle impression sa vue ne devait-elle pas faire
+sur un Français! Comment ne pas se rappeler que cette ville avait été
+entre nos mains, et que la puissance de nos armes s'était étendue
+jusqu'au centre de l'empire russe, à l'extrémité de l'Europe, aux
+confins de l'Asie, et cela, il y avait à peine quinze ans! Alors tout
+pliait devant nous; alors tout se prosternait sur nos pas. Mais ce
+triomphe d'un moment fut acheté au prix de quatre cent mille hommes
+laissés dans les déserts, au prix de l'invasion de la France et de
+l'entrée dans Paris des armées de toute l'Europe! Il me semblait voir
+apparaître, avec un éclat extraordinaire, notre grandeur passée et
+l'immense chute qui l'a suivie, dans ce lieu même où tant de souvenirs
+sont encore récents. Grand exemple des vicissitudes humaines et de la
+justice divine! L'abus de la force appelle une résistance légitime; la
+résistance amène la victoire, et, bientôt après, la vengeance. Les
+cendres de Moscou devinrent comme l'élément régénérateur de la monarchie
+russe. Notre destinée avait été de parcourir toutes les périodes de la
+fortune pour arriver aux plus grands malheurs. La compensation des maux
+qui nous avaient frappés s'était trouvée dans la possession d'un
+gouvernement doux et paternel, dans ta jouissance d'une liberté
+véritable, d'un état tranquille et d'une prospérité sans exemple. Mais,
+ces biens, mal apprécies au bout de seize ans, devaient nous être
+enlevés pour faire place au chaos; et, tandis que les principaux auteurs
+des grandes scènes passées disparaissaient du monde, Moscou, théâtre de
+tant de désolation et de tant de calamités, plus belle et plus imposante
+que jamais, était devenue le séjour paisible et brillant d'un empereur
+éclatant de jeunesse et de beauté, au moral comme au physique.</p>
+
+<p>L'impératrice-mère était restée à Moscou depuis la mort de l'impératrice
+Élisabeth. Je fus présenté, immédiatement après mon arrivée, avec toute
+mon ambassade, à cette princesse. Je fus frappé de son air imposant,
+mais théâtral. Elle avait une sorte de grandeur dans les manières, un
+air grave et digne. Elle cherchait évidemment à faire effet par ses
+discours et quelques mots marquants. Sa grande gloire est d'avoir élevé
+Nicolas: tâche qui, par la manière dont elle l'a remplie, honore sa
+haute intelligence. Son esprit actif la rendait ambitieuse et avide de
+pouvoir. Pour donner quelque aliment à ses facultés, elle s'était
+chargée de la direction supérieure et de l'inspection de divers
+établissements d'éducation, de bienfaisance et d'industrie. Au moment où
+son jeune fils monta sur le trône, elle se crut destinée à régner sous
+son nom; mais lui, malgré son respect religieux pour elle, sut bientôt
+s'affranchir d'une dépendance que son droit, comme son devoir, lui
+défendait de supporter.</p>
+
+<p>La plus tendre union n'a jamais cessé d'exister parmi les membres de la
+famille impériale. On l'attribue avec raison à l'autorité et à
+l'influence constante de l'impératrice-mère sur ses enfants. On
+l'accusait de manquer de franchise; j'ignore si cette accusation était
+fondée. Son regard incertain ne contredirait pas cette assertion. Elle a
+renouvelé, pour ainsi dire, la race de Romanow. Son mari, l'empereur
+Paul, était horriblement laid, et aujourd'hui la maison impériale de
+Russie est une des plus belles de l'Europe. Certes, cet avantage,
+dédaigné habituellement dans notre Occident, est précieux et donne de
+grands moyens d'action sur l'esprit des peuples. Elle l'a relevée aussi
+au moral. La pureté de ses moeurs, la régularité de sa conduite, ont
+effacé, pour ainsi dire, les souvenirs des désordres de Catherine.</p>
+
+<p>Je vis ensuite la grande-duchesse Hélène, princesse charmante, remplie
+de beauté et d'esprit; comme l'impératrice Marie, de la maison de
+Wurtemberg, et tout à la fois sa petite-nièce et sa belle-fille,
+princesse également remarquable par son amabilité, les grâces de son
+esprit et ses avantages extérieurs.</p>
+
+<p>L'empereur arriva enfin à Moscou, et y fit son entrée. Le cortège et les
+équipages étaient médiocres. Les Russes, sentant le besoin de se
+vieillir, portent jusqu'au ridicule l'emploi de choses qui chez nous
+seraient mises au rebut. Ainsi, par exemple, de vilaines voitures, comme
+on en avait il y a soixante ans, sont précieusement conservées à la cour
+pour les cérémonies. On en ferait au besoin faire de cette forme, pour
+être gâtées ensuite, plutôt que de faire usage de voitures élégantes et
+commodes comme celles d'aujourd'hui. L'empereur, à cheval, avec son
+état-major, par sa bonne grâce et son grand air, faisait tout l'éclat de
+cette fête. De belles troupes en grand nombre bordaient la haie depuis
+la barrière jusqu'au Kremlin.</p>
+
+<p>L'empereur donna, peu de jours après son arrivée, la mesure de son
+caractère, de sa volonté et de son jugement sain. Sa mère, éloignée de
+lui depuis deux mois, et étrangère aux affaires, crut qu'à l'arrivée de
+son fils tout lui serait communiqué et que tout serait soumis à sa
+décision. Il en fut autrement, et les soins d'une tendresse active ne
+furent entremêlés d'aucune confidence. L'impératrice s'en formalisa.
+Elle s'en plaignit, et son fils, en lui montrant un tendre respect,
+résista à ses volontés. Il lui dit: «Ma mère, des hommages, des soins,
+de la tendresse, il sera toujours doux à mon coeur de vous les
+témoigner, et ce sera même un de ses premiers besoins. Concourir à vos
+désirs, vous donner les moyens de faire prospérer vos établissements de
+bienfaisance, vos fabriques, etc., tout cela est sacré pour moi, et le
+trésor de l'empire vous sera toujours ouvert pour cet objet; mais les
+affaires de l'État me regardent, souffrez que je les fasse seul.» Et,
+deux jours après, une revue de soixante mille hommes avait lieu. C'était
+un hommage rendu à l'impératrice-mère. L'empereur défilait à la tête de
+ses troupes et saluait sa mère: jamais il ne s'est écarté de cette
+conduite.</p>
+
+<p>Cette revue fut suivie de beaucoup d'autres, de manoeuvres et de petites
+guerres. Le camp établi près de Moscou se composait de huit bataillons
+de la garde, du corps de grenadiers de vingt-quatre bataillons, du
+cinquième corps de dix-huit bataillons. Il y avait trente-trois
+escadrons, dont dix-sept de la garde, et cent soixante-huit bouches à
+feu attelées. Tous ces corps étaient au grand complet et présentaient un
+effectif présent sous les armes de cinquante-trois mille sept cents
+hommes. Je n'ai rien vu de plus beau en ma vie. Les troupes de ligne
+pouvaient supporter sans inconvénient la comparaison avec la garde, et,
+sous certains rapports, elles m'ont paru lui être préférables.
+L'instruction y était meilleure et leurs officiers valaient évidemment
+mieux. Ils étaient jeunes, comme ceux de la garde, matis savaient mieux
+leur métier. Dans la garde, à cette époque, les soldats étaient
+supérieurs aux officiers, aimables de salon, beaucoup plus occupés à
+plaire aux femmes qu'à remplir les fonctions de leurs grades. L'empereur
+Nicolas, dont la sollicitude est si grande pour tout ce qui est utile,
+aura, j'en suis convaincu, modifié cet ordre de choses. Quand les
+officiers de la garde vaudront leurs soldats, ce corps ne laissera
+absolument rien à désirer.</p>
+
+<p>Le goût de l'empereur et les usages de la Russie rendent les exercices
+militaires l'objet de plaisirs journaliers. Tantôt c'était la cavalerie,
+toute réunie et seule, qui manoeuvrait dans les grandes plaines
+environnant Moscou; tantôt c'étaient vingt ou trente bataillons
+d'infanterie; une autre fois, toute l'artillerie. On fit la petite
+guerre à plusieurs reprises: une fois elle dura deux jours.</p>
+
+<p>L'empereur commandait constamment lui-même. Je n'ai pas cessé d'admirer
+son aplomb, son calme, son coup d'oeil, à lui qui n'avait jusque-là
+commandé qu'une brigade. Il est né avec un instinct particulier pour
+manier les troupes; mais il attache peut-être à des minuties plus
+d'importance qu'il ne convient à un général d'armée et encore bien plus
+à un souverain. La force de son caractère et son courage étaient déjà
+prouvés. L'amour de la gloire, dans une âme comme la sienne, ne pouvait
+pas être mis en doute. La bonté et la force de son armée lui donnaient
+le moyen de se livrer à tous les calculs de l'ambition. Ainsi tout
+devait le faire supposer amoureux de la guerre et avide de gloire
+militaire. Une véritable et grande philanthropie semble être un
+contre-poids à ces qualités, et détruire un instinct belliqueux, sans
+lequel on ne fait rien de grand. Cette modification de son caractère est
+sans doute un bienfait de la Providence pour assurer le repos du monde,
+car personne plus que lui n'aurait pu le troubler. Sans doute il en
+résultera aussi un grand bien pour ses peuples. Tout entier à ses
+devoirs de souverain, éclairé par un esprit juste et par la voix de sa
+conscience, soutenu par un zèle infatigable et la force de la jeunesse,
+il régénérera son peuple et formera un ordre de choses meilleur que
+celui qu'il a trouvé. Alors il aura rempli la tâche dont le succès
+intéresse le plus la Russie. Les éléments qui composent ce pays, les
+circonstances naturelles qui lui sont propres, garantissent suffisamment
+la puissance que la Providence lui réserve dans l'avenir.</p>
+
+<p>À l'occasion de ces exercices, j'ai beaucoup vécu avec les officiers
+généraux russes, et je les ai souvent reçus chez moi. Il y eut
+promptement entre nous une grande cordialité, resserrée par les
+souvenirs du champ de bataille. Le métier des armes comporte et amène
+une fraternité qui établit des rapporte faciles entre les gens de guerre
+de tous les pays, et particulièrement entre ceux qui se sont vus en face
+les uns des autres, noble mouvement du coeur humain, dont l'application
+se trouve dans l'estime qui résulte en soi-même et aux yeux des autres
+de l'accomplissement de ses devoirs; car les meilleurs juges en cette
+circonstance sont ceux qui en ont été les victimes. On fait un triste
+accueil à un général qui s'est laissé facilement battre, et lui-même ne
+se rappelle une époque honteuse qu'avec embarras. On éprouve des
+sentiments d'une tout autre nature pour celui qui nous a battu ou pour
+celui qui, quoique battu, n'a cédé qu'à la puissance du nombre et a fait
+une longue et vigoureuse résistance. Il est dans la nature de l'homme de
+respecter ce qui a le caractère de la force. On redoute celle qui nous
+menace; on chérit celle qui nous protège, et l'idée de la force porte
+avec elle un caractère toujours imposant. Or rien ne la constate, rien
+ne la caractérise davantage et ne l'embellit plus que le courage dans
+les revers et dans le malheur. En rapportant ces observations à ce qui
+me concerne, je dirai qu'en 1813 et 1814 j'ai presque constamment
+combattu les Russes et les Prussiens, et que, quand je ne les ai pas
+battus, je leur ai fait payer cher leur victoire. C'est à ces souvenirs
+que j'attribue l'accueil personnel si favorable et si bienveillant que
+j'ai reçu en Russie.</p>
+
+<p>Je parlerai de l'état-major russe avec une grande réserve. Beaucoup
+d'officiers généraux n'étaient ni à Pétersbourg ni à Moscou, et les
+absents pouvaient être les plus distingués. Toutefois, après avoir cité
+le comte Michel Woronzoff, exprimé la haute estime que je porte à son
+caractère et à sa capacité, ainsi que l'étonnement qu'un homme de cette
+distinction soit aussi peu employé, je dirai qu'en masse les généraux
+que j'ai vus m'ont paru assez faibles. Je parle ici non de l'instruction
+proprement dite, que j'ai été peu à même de juger à fond, mais de cette
+physionomie à laquelle nous autres gens de guerre nous reconnaissons
+assez vite les bons officiers. Toutefois j'ai remarqué un général
+Vassiltchicoff qui a toute l'apparence d'un militaire distingué; le
+général Benkendorf qui commandait une division de cuirassiers de la
+garde; le général Tolstoï, homme de jugement et d'expérience. Il est
+indubitable qu'il y a un grand nombre de généraux à la hauteur de ceux
+que je viens de nommer.</p>
+
+<p>Dans les grandes armées, après de longues guerres, il se forme
+nécessairement beaucoup de généraux capables de conduire et de bien
+commander huit à dix mille hommes; car, pour cet emploi, il ne faut que
+trois choses: du courage, du bon sens et de l'expérience; mais, pour les
+fonctions d'un ordre supérieur, il faut bien d'autres qualités. Aussi,
+dans tous les pays et dans tous les temps, les gens capables de les
+remplir sont rares.</p>
+
+<p>Je dois parler ici du général Diebitsch dont la vie, quoique courte, a
+été marquée par des succès brillants et des revers qui ont empoisonné
+les derniers moments de sa carrière. Le général Diebitsch était un homme
+très-distingué, très-instruit, ayant des idées saines et toutes les
+bonnes doctrines sur la guerre. J'ai eu de très-longues conversations
+avec lui, et je l'ai vu pénétré de ces principes simples qu'une
+expérience plus longue que la sienne m'a montrés être l'essence du
+métier. Son activité était extrême, sa bravoure brillante, sa volonté
+forte. Il avait donc toutes les qualités nécessaires pour commander. La
+mauvaise campagne de 1828, contre les Turcs, n'est pas son ouvrage.
+Celle de 1829 lui appartient et lui fait honneur. Quant à sa campagne de
+Pologne, la première partie, quoique malheureuse, a dépendu de
+circonstances qui étaient en dehors des calculs qui devaient le diriger.
+On ne peut, avec justice, le rendre responsable du mauvais succès; car
+il a été le jouet des caprices de la fortune, auxquels tous les
+événements de la guerre sont plus ou moins soumis. La seconde partie de
+cette campagne peut seule être l'objet d'un blâme mérité. Il s'est
+abandonné à une sécurité coupable. Le général Diebitsch avait la
+confiance absolue de l'empereur Nicolas, et il m'a semblé la mériter.
+Parmi les généraux que j'ai vus en Russie il n'en est pas un seul qui
+pût lui être comparé, excepté le comte Woronzoff et le comte Paskewitz.
+Et Nicolas n'avait pas pu faire un meilleur choix. Au reste, ce choix
+avait été d'abord celui d'Alexandre.</p>
+
+<p>À l'occasion des petites guerres aux environs de Moscou, je dois
+raconter un fait qui peint le caractère russe. Le mot <i>impossible</i> n'est
+pas compris par les Russes; on est même en droit de supposer qu'il
+n'existe pas dans leur dictionnaire. En conséquence, un ordre n'est
+jamais commenté par les subalternes. On ne s'occupe que de son
+exécution. Il est vrai que pour arriver au but, quel qu'il soit, on
+prodigue les moyens. L'empereur avait déterminé, en arrêtant le plan
+d'une opération, que le rassemblement d'un des corps se ferait sur un
+point déterminé. Pour y arriver, il fallait traverser un vallon
+marécageux d'une longueur de cent toises environ et un ruisseau. On y
+accumula les travailleurs, qui se relevaient de deux en deux heures. On
+passa la nuit à ce travail. Le lendemain, la digue et le pont étaient
+achevés. En France, un pareil travail aurait duré quinze jours. Je fus
+stupéfait du résultat, dont le souvenir ne s'est pas effacé de ma
+mémoire. La volonté russe est une chose à part, et on ne saurait trop
+l'admirer.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait; le moment fixé pour le couronnement et le sacre
+approchait. Il devait avoir lieu le dimanche 27 août. Quelques
+circonstances particulières le firent remettre au dimanche suivant. Il
+survint, sur ces entrefaites, un événement imprévu d'une grande
+importance, l'arrivée inopinée du grand-duc Constantin. Pour en faire
+bien comprendre toutes les conséquences, je vais reprendre les choses de
+plus haut.</p>
+
+<p>On se rappelle les circonstances de la révolte éclatée au moment où
+Nicolas était monté sur le trône. Constantin s'était conduit loyalement
+envers son frère et avait refusé une couronne qui lui était décernée,
+mais à laquelle il avait déjà renoncé dans des temps antérieurs. En
+faisant cet acte louable, il avait éprouvé un combat intérieur et un
+regret secret de perdre un semblable héritage. Ces sentiments se
+montrèrent dans mille occasions, et l'aigreur de sa correspondance avec
+Nicolas en était un indice suffisant. Nicolas avait désiré voir
+Constantin à Pétersbourg. La présence de son frère lui paraissait devoir
+être une approbation solennelle de sa conduite, et une confirmation de
+la reconnaissance de ses droits; mais celui-ci, sous différents
+prétextes, s'y était constamment refusé. Il craignait, en paraissant,
+disait-il, de causer des troubles. Il terminait habituellement ses
+réponses en disant: «Cependant, si Votre Majesté me l'ordonne, je me
+rendrai près d'elle,» mais de ce ton équivalant à un refus quand celui
+auquel on écrit est résolu aux égards.</p>
+
+<p>Nicolas avait renoncé à l'espérance de voir son frère céder à ses
+désirs. Il en avait pris son parti. Après sa conduite envers lui à la
+mort d'Alexandre, après la déférence que depuis il lui avait montrée, il
+ne pouvait rien se reprocher; aussi se dit-il probablement: Mon frère
+n'a pas voulu de la couronne, il faut que quelqu'un règne: je suis
+chargé, malgré moi, du fardeau, mais je saurai le porter et me mettre
+au-dessus de ses caprices.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là quand la réflexion, et peut-être plus encore
+les sages conseils de la princesse de Lovitz<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> vinrent éclairer
+Constantin. Il dut penser que l'indulgence de Nicolas aurait des bornes,
+qu'après avoir respecté des caprices le maître pourrait parler, et
+qu'alors sa position serait insupportable. La marche sage et prudente de
+Nicolas assurait la durée de son pouvoir. Chaque jour le consolidait
+davantage, Constantin résolut donc, par une démarche inopinée, de
+réparer ses torts passés et de rentrer dans les bonnes grâces de son
+frère. Il se mit en marche, sans être annoncé, pour Moscou, voyagea
+rapidement, empêcha tous les courriers de le devancer, tomba comme une
+bombe à Moscou, et se présenta inopinément au Kremlin et au palais de
+l'empereur. Nicolas était occupé d'un travail avec le prince Galitzin,
+gouverneur de Moscou, lorsqu'on lui annonça le grand-duc. L'empereur
+répondit qu'il le recevrait après le travail qu'il faisait, croyant
+parler du grand-duc Michel. Mais, comme on lui répliqua que c'était
+Constantin, il se leva subitement en disant: «Constantin!» Et il courut
+dans la pièce voisine et se précipita dans ses bras. Dans une heure,
+cette ville immense de Moscou, et en deux heures tous les environs,
+furent informés de son arrivée, tant cette nouvelle paraissait grande à
+tous les esprits.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a>
+<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Épouse morganatique du grand-duc Constantin.<br>
+<span class="rig">(<i>Note de l'éditeur</i>.)</span><br></blockquote>
+
+<p>Constantin, en partant de Varsovie, avait cru remplir un devoir; mais,
+comme il le faisait à contre-coeur, il voulait en restreindre autant que
+possible les conséquences. Il avait calculé sa marche pour arriver la
+veille du couronnement, et il comptait repartir le lendemain.
+Heureusement, le couronnement avait été retardé de huit jours et
+renvoyé au dimanche suivant. Constantin fut ainsi forcé de passer une
+semaine entière à Moscou. Un symptôme de la violence qu'il s'était faite
+se montrait dans sa physionomie et son humeur. On le voyait soumis aux
+impressions les plus contraires, et on reconnaissait que les passions
+les plus fortes et les plus opposées se combattaient dans son coeur.</p>
+
+<p>Jamais événement de cette nature ne fit une impression plus vive et plus
+universelle. Le peuple russe est fidèle par sa nature. La question des
+droits de Nicolas n'était pas complètement claire aux yeux des masses.
+Il y avait encore dans les esprits un fond d'inquiétude et de défiance.
+L'arrivée volontaire de Constantin, sa présence au sacre, expliquaient
+tout, confirmaient tout; aussi, dès ce moment, l'opinion la plus
+favorable se prononça-t-elle en faveur du jeune empereur, et, le
+lendemain, vingt mille individus étaient, rassemblés au Kremlin pour
+assister à la parade et constater par leurs yeux un fait qui les
+remplissait de joie et de bonheur.</p>
+
+<p>Je me rendis à la parade suivant mon usage, et je revis le grand-duc
+Constantin, que j'avais beaucoup connu à Paris en 1814 et 1815, et dans
+plusieurs voyages faits depuis dans cette ville. Sa figure,
+habituellement laide, animée par de mauvais sentiments, était devenue
+atroce et indiquait évidemment des combats intérieurs. On voyait avec
+quel regret il était venu à Moscou, dont le séjour lui était
+insupportable. Après la parade, il me reçut chez lui. Il me fut facile
+de reconnaître, à ses discours, ses véritables sentiments et la
+confirmation de mes soupçons. Ses paroles étaient incohérentes. Il me
+raconta ce qui s'était passé d'une manière confuse, me dit avoir été
+blessé du doute qu'on avait sur la persévérance de ses résolutions. Au
+surplus, ajoutait-il, il n'était pas fait pour régner et se sentait tout
+à fait impropre aux soins du gouvernement. Il me fit, à cette occasion,
+une comparaison triviale avec un domestique à lui, qui, ayant été quinze
+ans cuirassier, avait refusé d'être fait brigadier, parce qu'il ne se
+trouvait pas capable. Je le quittai, le laissant visiblement dévoré de
+regrets et en proie à mille sentiments contraires.</p>
+
+<p>L'empereur ne cessa d'être admirable pour le grand-duc Constantin, il
+lui montra constamment la plus grande déférence; mais ce caractère
+farouche recevait les soins dont il était l'objet sans en paraître
+touché. Il y eut des grandes manoeuvres et des petites guerres. Il
+prenait à tâche de tout critiquer d'une manière amère et à haute voix.
+Son langage avait quelque chose de si inconvenant, que plusieurs fois je
+m'éloignai pour ne pas l'entendre, et j'évitai habituellement d'être
+auprès de lui. Mais, à la fin, les attentions délicates de Nicolas
+parvinrent à le toucher. La satisfaction de l'impératrice-mère, qui lui
+savait un gré infini de ce voyage, gage de la bonne harmonie qui
+régnerait à l'avenir dans sa famille, la joie publique exprimée chaque
+jour avec plus d'énergie, le sentiment universel que le principe des
+troubles dont l'empire pouvait être menacé avait disparu pour jamais,
+tout cela finit par l'émouvoir. Il se sut gré de ce qu'il avait fait; il
+en reconnut l'utilité, non-seulement pour lui, mais encore pour le pays.
+Il éprouva ce bonheur intérieur que produit une bonne conscience, et,
+dès ce moment, ses impressions, devenues douces, se peignirent sur sa
+figure. Cette figure prit une expression de contentement et de joie
+extraordinaires; d'horrible qu'elle était, elle devint presque belle. Je
+n'ai jamais vu une métamorphose pareille. Arriva le dimanche, 4, jour du
+couronnement. Constantin y remplit les fonctions de premier aide de camp
+de l'empereur. Sa bonne grâce, sa joie et sa satisfaction frappaient
+tous les yeux, et la vue de sa personne dans de pareilles dispositions
+donna un caractère particulier à cette cérémonie.</p>
+
+<p>Lu petitesse de l'église où se fait la cérémonie, local peu favorable,
+réduit nécessairement à peu d'individus le nombre des témoins de ce
+spectacle auguste. Les autorités d'un ordre élevé y furent seules
+placées. Cette église ne peut être comparée qu'à une chapelle. Pour
+donner à la cérémonie plus d'éclat et y faire participer le peuple, on
+eut soin de réunir, par un amphithéâtre en plein air, trois églises, que
+l'empereur et sa famille vont visiter processionnellement. Six mille
+spectateurs pouvaient y être placés. Les détails du couronnement et du
+sacre ressemblent assez à ce qui se passe à Reims; mais la différence du
+local y apporte des changements. Une chose digne de remarque consiste
+dans ce que le couronnement du prince précède le sacre, tandis qu'en
+France la couronne n'est placée sur sa tête et l'intronisation n'a lieu
+qu'après le sacre. On conçoit les idées qui se rattachent à cette
+différence et la motivent.</p>
+
+<p>La partie morale de la cérémonie fut une des plus belles choses que
+l'imagination puisse concevoir. L'empereur, placé sur son trône, reçut
+les hommages de tous les membres de su famille. L'impératrice-mère la
+première vint s'agenouiller devant lui. Alors l'empereur déposa le
+sceptre et la main de justice, descendit du trône avec précipitation, et
+baisa la main de sa mère qui l'embrassa et le serra dans ses bras.
+Constantin vint à son tour pour baiser la main de son frère. Celui-ci
+lui ouvrit les bras, l'embrassa et le serra dans de douces étreintes.
+Plus tard, au moment où l'empereur descend du trône pour se rendre au
+sanctuaire et aller à la communion, il remet son épée nue à l'aide de
+camp de service. Constantin, remplissant ces fonctions, reçut cette épée
+avec grâce. On eût cru, en la voyant entre ses mains, qu'elle était bien
+gardée! Après les détails minutieux des cérémonies grecques, l'empereur
+sortit avec son cortège, marcha au pied de l'amphithéâtre, se rendit à
+l'église des ancêtres, où il fit une station et des prières. Lorsqu'il
+parut ainsi en public, les plus vives acclamations, les transports de
+joie les plus unanimes et les plus sincères, l'accueillirent. L'union de
+la famille impériale complétait le bonheur général. Le temps était
+magnifique. Jamais fête ne put avoir un plus grand éclat ni paraître
+plus auguste.</p>
+
+<p>Un repas d'étiquette eut lieu en public pour la famille impériale dans
+les vieux appartements du Kremlin. Le soir une illumination, dont il est
+difficile de donner une juste idée, vint terminer cette belle journée.</p>
+
+<p>Le Kremlin, bâti sur un plateau, domine un peu la ville. Du côté de la
+rivière, il est à pic. Ces fortifications du moyen âge ne manquent pas
+d'élégance, et les vieux édifices qu'elles renferment leur servant
+d'ornement. La tour d'Ivan, qui est fort élevée, domine le tout. Les
+illuminations indiquaient l'architecture dans tous ses détails, et des
+masses de feu, élevées au milieu des airs sur la tour d'Ivan,
+couronnaient dignement ce spectacle et semblaient associer le ciel à la
+parure de la terre. Le lieu le plus avantageux pour voir l'illumination
+était le bord de la Moskowa, au point où la rivière fait un coude, et
+d'où l'on voyait également la magnifique illumination de la promenade
+au-dessous du Kremlin, au bout de laquelle se trouve l'immense salle
+d'exercice.</p>
+
+<p>Les fêtes d'usage eurent lieu après le couronnement, et voici dans quel
+ordre:</p>
+
+<p>La première fut donnée au Kremlin, et les premières classes seules y
+furent admises. Cette réunion de toute la cour, qui fut fort belle et
+très-nombreuse, fut aussi de peu de durée. À peine eut-on le temps de se
+reconnaître. La famille impériale, après une courte apparition de moins
+d'une heure, se retira.</p>
+
+<p>La seconde fête, dédiée par l'empereur à la bourgeoisie, eut pour local
+la salle du spectacle. Les femmes portaient, presque toutes, des
+costumes de quelques provinces russes, costumes très-riches et fort
+élégants. Les hommes étaient en uniforme, sans épée ou en domino. Rien
+de plus beau que cette variété, en quelque sorte infinie, que la
+richesse des costumes et la profusion de perles et de diamants dont les
+femmes étaient couvertes.</p>
+
+<p>Une table était dressée sur le théâtre pour la famille impériale. Les
+ambassadeurs, les ambassadrices, les dames à portrait et le maréchal
+Sacken y furent seuls admis.</p>
+
+<p>La troisième fête fut donnée à l'empereur par les marchands. On choisit
+l'immense salle d'exercice. Elle se composa d'un dîner, où huit cents
+officiers furent invités. Le milieu de la salle, divisée en trois
+parties, servait au banquet, et les deux extrémités étaient disposées en
+jardin.</p>
+
+<p>La quatrième fut celle de la noblesse. Elle eut lieu dans le bâtiment du
+club de la noblesse, local magnifique, un des plus vastes et des mieux
+disposés pour cet objet qui puissent exister. Elle se composa d'un bal
+brillant et d'un souper avec l'étiquette d'usage. La réunion était
+immense. Rien de plus splendide que cette fête.</p>
+
+<p>Je donnai la cinquième. J'occupais le palais Kourakin, un des plus
+grands de Moscou, un de ceux que le hasard a fait échapper à l'incendie
+de 1812. Quoique vaste, il se trouva trop petit pour le nombre des
+invités. Je fis construire une magnifique salle à manger, décorée en
+tente, avec des trophées, et des ornements convenables à la
+circonstance. Une cantate avait été faite exprès et préparée pour cette
+fête; mais l'empereur me fit défendre de la donner. Toutes les femmes
+recevaient des bouquets. Un ordre remarquable régna partout. Le service
+se fit, pendant toute cette soirée, avec autant de facilité et de
+précision que s'il eût été question d'une petite réunion.</p>
+
+<p>L'empereur fut charmant et causa pendant plus d'une heure avec moi. Il
+resta au bal jusqu'à deux heures, ce qui, pour lui, était sans exemple.
+Il me combla de témoignages de bonté. Lors du souper, les femmes, qui
+furent seules d'abord introduites aux diverses tables, présentaient un
+coup d'oeil éblouissant à cause de la richesse de leurs parures et de
+leurs bijoux. Dix-sept cents bougies éclairaient la salle et donnaient à
+la lumière un éclat qui rappelait celui du soleil. Je ne quittai pas de
+vue l'empereur, sans cependant le fatiguer de ma présence; mais je fus
+toujours à portée de lui pour remplir ses moindres désirs. Enfin, je pus
+croire qu'aucune fête n'avait mieux réussi et travail eu un plus grand
+succès.</p>
+
+<p>Les dernières furent celles du duc de Devonshire, ambassadeur
+extraordinaire d'Angleterre. Celles-ci étaient médiocres et mal
+dirigées: il y eut aussi peu de monde. Vinrent ensuite les fêtes des
+grands personnages russes, celle du prince de Yousoupoff et celle de la
+comtesse Orloff, où la plus grande magnificence fut déployée.</p>
+
+<p>Tout fut enfin terminé par une fête populaire hors de la ville. Des
+constructions considérables avaient été élevées exprès. Au milieu était
+un beau pavillon pour l'empereur, sa famille et toute la cour; autour et
+à distance se trouvaient des amphithéâtres, les uns garnis de musique,
+d'autres remplis de comestibles dont la distribution se faisait au
+peuple. On avait, en outre, réuni tout ce qui, en pareille circonstance,
+doit amuser la multitude. La fin de la fête rappela ce qu'il y a encore
+de sauvage dans les moeurs russes. Tout fut livré au pillage; chacun
+emporta ce qu'il voulut des débris de toute espèce qui tombèrent sous sa
+main.</p>
+
+<p>Avant de quitter Moscou, je fis quelques excursions dans les environs
+pour voir les principaux châteaux et les maisons de campagne du
+voisinage. En général, elles sont assez peu nombreuses: il y en a
+beaucoup moins qu'on ne devrait le supposer, à cause du nombre
+considérable de grands seigneurs qui habitent Moscou, et dont les
+fortunes passent pour immenses. Celle du comte Cheremetoff, située à
+Staulies, à peu de distance de la ville, où il y a eu des fêtes
+magnifiques autrefois, était dans un état de délabrement extraordinaire
+L'intérieur est rempli d'objets d'art du plus grand prix, entassés avec
+profusion, mais la maison menace ruine; et cependant le comte
+Cheremetoff a un revenu de trois millions. Sa fortune, pendant sa
+minorité, a été liquidée, et ses dettes ont été payées. On ne comprend
+rien à ces fortunes russes; elles effrayent, pour ainsi dire,
+l'imagination par leur chiffre; puis elles disparaissent et sont
+remplacées par des dettes et la gêne.</p>
+
+<p>La plus belle campagne des environs de Moscou, à mon goût, appartient à
+un prince Galitzin. Elle est située à Kaulminik, sur un affluent de la
+Moskowa. C'est un lieu délicieux; tout y est arrangé et entretenu avec
+le plus grand soin. Cette campagne aurait une réputation, même dans les
+environs de Paris et dans les environs de Londres. Le pays environnant
+Moscou est ondulé; le plateau est creusé par les courants d'eau qui le
+sillonnent. Des bois et des champs le divisent, et cependant il est
+triste et monotone. Il y manque une population suffisante pour lui
+donner la vie.</p>
+
+<p>Le moment du départ approchait. L'empereur me donna l'ordre de
+Saint-André pour témoignage de sa satisfaction et de son estime. Cet
+ordre, le plus ancien<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> et le plus considéré en Russie, donne ceux de
+Saint-Alexandre et de Sainte-Anne. Les Russes lui ont conservé une
+grande valeur par la réserve avec laquelle il est distribué. À l'époque
+où je l'ai reçu, il y avait seulement trente-cinq chevaliers de
+Saint-André, y compris les étrangers. L'empereur y ajouta d'autres dons,
+des objets de malachite et une pelisse de martre.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a>
+<a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Fondé par Pierre Ier in 1689.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+(<i>Note du duc de Raguse.</i>)
+</blockquote>
+
+<p>L'empereur, qui m'avait donné à dîner comme ambassadeur et en
+représentation, voulut me recevoir comme particulier. Je dînai chez lui,
+moi cinquième, avec lui, l'impératrice, le prince Charles de Prusse, son
+beau-frère, et le prince Philippe de Hesse, son parent. Rien ne peut
+exprimer la simplicité de cet intérieur, le bon goût qui y préside et la
+politesse qui y règne. L'empereur me dit en riant quand j'entrai: «Je
+vous ai fait inviter à dîner sans façon; c'est chez madame de Nicolas
+que vous venez dîner.» Il se montra maître de maison aimable et
+bienveillant pour ses convives, plein de soins, de gaieté et
+d'attention. Le grand-duc héritier vint, pendant le repas, voir ses
+parents. Le dîner fini, il se retira; puis, peu après, il reparut avec
+son habit de soldat et son fusil, et fit l'exercice devant nous.</p>
+
+<p>Toutes les fêtes devaient être terminées par le feu d'artifice préparé
+par l'artillerie de la garde. Ce spectacle fut sans contredit le plus
+magnifique que j'aie jamais vu. J'en dirai deux mots. On vit d'abord,
+comme partout, des pièces d'artifice de diverse nature, un temple, le
+tout exécuté avec des feux de couleur d'une grande perfection; ensuite
+on vit apparaître un cirque d'une vaste étendue avec des portiques
+ouverts; trois chars de forme antique, couverts d'artifice, traînés par
+des chevaux, conduits par des hommes aussi vêtus à l'antique, également
+couverts d'artifice, étaient places dans l'intérieur, et s'y disputèrent
+le prix de la course. Ils firent deux fois le tour du cirque. Le feu
+d'artifice fut terminé par un bouquet dont l'imagination peut à peine
+comprendre la dimension. Il y avait cinquante-quatre mille fusées et
+cent mille serpenteaux; et toutes ces pièces, partant à la fois,
+représentèrent l'éruption d'un volcan. Pendant que le feu d'artifice
+parlait aux yeux, quarante pièces de canon, tirant continuellement,
+parlaient aux oreilles.</p>
+
+<p>Après ce beau spectacle, je pris un dernier congé de l'empereur. Il
+m'embrassa avec une expression d'amitié et d'intérêt dont le souvenir ne
+s'effacera jamais de ma mémoire. Il m'engagea, avec une bienveillance
+toute particulière, à ne pas oublier la promesse que je lui avais faite
+de venir le voir dans quelques années, promesse que j'ai été au moment
+de tenir, mais sous des auspices bien différents de ceux sous lesquels
+je l'avais faite. S'il plaît à Dieu, je la remplirai un jour. Le
+lendemain je me mis en route pour Varsovie. Mes premiers pas sur cette
+route me conduisirent sur le terrain de la bataille de la Moskowa.</p>
+
+<p>Mon intention étant de visiter avec détail le champ de bataille de la
+Moskowa, appelé par les Russes Borodino, et d'apprécier sur les lieux
+les circonstances qui ont accompagné ce grand événement, j'emportai les
+trois relations publiées sur cette bataille, celle de Chambrai, celle de
+Ségur et celle de Boutourlin. J'avais, parmi les gentilshommes
+d'ambassade, des officiers qui s'y étaient trouvés; j'emmenai plusieurs
+officiers russes qui y avaient combattu: ainsi j'eus tous les moyens
+possibles pour recueillir, sur le terrain même, les renseignements
+désirables. Le champ de bataille est d'ailleurs assez petit; en peu de
+moments on peut le traverser dons toute son étendue.</p>
+
+<p>Des trois relations que j'ai citées, celle de Ségur est la meilleure, la
+plus intelligible et doit être la plus vraie. Tout a dû se passer comme
+il le dit. On voit le lieu où Napoléon s'est tenu pendant la bataille,
+et l'on conçoit qu'il n'a rien pu voir, rien pu juger, rien pu ordonner
+à propos. Les dispositions premières ont été faites évidemment avec
+l'idée que la garde entrerait en ligne s'il était nécessaire, et
+appuierait les corps de Davoust et de Ney. Avec cette condition, les
+dispositions étaient bonnes. Quand on la demanda, elle fut refusée, ce
+qui changea toute l'économie de la bataille. Si elle n'avait pas dû
+marcher, la disposition était fautive; il y avait trop de troupes au
+centre, où était une fausse attaque, pas assez à la droite, où devaient
+se porter les grands coups et se faire le grand effort. Après
+l'enlèvement des flèches qui couvraient le village de Semanovsky et la
+prise de ce village, les corps de Davoust et de Ney étaient hors d'état
+de combattre. Les pertes effectuées et la dispersion des hommes ôtaient
+toute consistance à ces corps. Il fallait nécessairement des troupes
+fraîches pour les soutenir et même pour les remplacer. La cavalerie,
+faute de mieux, s'en chargea. Elle perdit beaucoup de monde par le feu
+de l'ennemi. Elle culbuta cependant ce qu'elle avait devant elle; elle
+tourna la redoute située au centre, s'en empara et la livra au vice-roi,
+qui, dès ce moment, put déboucher.</p>
+
+<p>Alors la bataille était gagnée; mais, pour avoir des résultats, il
+fallait marcher franchement, avec des moyens compactes et réunis sur le
+chemin de Moscou. Aucune résistance n'aurait été opposée aux troupes
+françaises qui se seraient montrées sur ce point, parce que l'armée
+russe, en cet instant, était dans le désordre et la confusion. C'est en
+ce moment que le général Belliard vint trouver l'Empereur et lui
+demander sa garde pour soutenir la cavalerie. Il la refusa, et l'on
+perdit tout le fruit des succès obtenus. Aucun engagement sérieux
+n'aurait eu lieu, et l'armée russe, hors d'état de se reformer et de
+combattre, aurait été détruite ou prise en grande partie.</p>
+
+<p>Assurément un général habile doit éviter de faire donner trop tôt ses
+réserves. Il doit refuser le premier secours qu'on lui demande; car ceux
+qui sont aux prises sont toujours empressés à en réclamer. Il faut tirer
+de chaque individu tout le parti possible, forcer chacun à employer
+toute l'énergie et toutes les facultés qu'il possède; mais il y a un
+moment (et le talent est de le juger) où il est aussi important de faire
+accourir le secours qu'auparavant il était utile d'en suspendre l'envoi,
+et c'est en cela que Napoléon a failli à la Moskowa. Il a été
+d'ailleurs, ce jour-là, infidèle à un principe que je lui ai entendu
+établir et soutenir toute sa vie: c'est que les généraux qui conservent
+les troupes pour le lendemain de la bataille sont toujours battus. Quand
+le succès est complet, quand le jour est décisif, les réserves sont
+superflues le lendemain. C'est donc au jour de la bataille, jour
+véritable de la crise, qu'il faut tout sacrifier, sans s'occuper de
+l'avenir. Alors Napoléon n'a pas agi ainsi quand il pouvait suivre et
+appliquer son principe sans danger; car, je le répète, sa garde n'aurait
+eu aucun engagement sérieux.</p>
+
+<p>Napoléon, pendant toute cette campagne de Russie, n'était plus le même
+homme, son génie militaire avait pâli, son activité avait disparu; une
+grande insouciance, une grande apathie, avait remplacé sa sollicitude
+d'autrefois; une irrésolution habituelle était devenue le fond de son
+caractère; et M. de Ségur, tout en gémissant d'un si grand changement,
+l'a peint avec vérité. Il est représenté en 1812 tel que je l'avais
+trouvé en 1815. Le grand capitaine s'était survécu à lui-même.</p>
+
+<p>Après avoir passé une journée entière sur le champ de bataille de la
+Moskowa, je continuai ma route et je m'arrêtai à Smolensk. Mêmes
+observations pour le combat malheureusement trop célèbre qui y fut
+livré. On ne peut concevoir quel génie infernal a pu inspirer l'idée de
+se ruer contre des murailles hautes de trente pieds, dans lesquelles il
+n'y avait aucune brèche, et de les escalader sans échelles? Comment
+a-t-on pu concevoir la pensée de les ouvrir avec des pièces de campagne?
+Ces murailles sont très-épaisses et construites en briques. Aussi huit à
+dix mille hommes restèrent sur la place et furent sacrifiés sans aucune
+espèce d'utilité. Un homme raisonnable ne pouvait pas se faire illusion
+à cet égard. Ceux qui virent Napoléon ce jour-là m'ont tous parlé de son
+indifférence à tout ce qui se passait sous ses yeux, et de l'insouciance
+dont chacune de ses paroles était empreinte.</p>
+
+<p>Après Smolensk, j'allai voir la Bérézina, lieu tristement célèbre, où
+tous les débris de l'armée semblaient devoir périr. La poursuite des
+armées de Koutousoff et Wittgenstein fut molle et timide. L'armée
+française, si peu en état de combattre, eût été facilement précipitée
+dans la rivière si elle eût été attaquée avec un peu de vigueur; mais
+une chose inexplicable, c'est la conduite tenue par l'amiral Tischakoff,
+qui, avec une belle armée intacte, était placé sur la rive droite de la
+rivière. Au moment même où il voyait l'armée française occupée de
+préparer son passage et des travaux préliminaires, il donna ordre à la
+division Chaplitz, placée en face, de s'éloigner, et en partant il ne
+fit pas brûler les ponts établis sur les marais de la route de Wilna.
+Leur destruction eût suffi pour mettre un obstacle insurmontable à la
+marche de l'armée, après son passage de la Bérézina. Elle eût été alors
+détruite sans combat; car, une fois établie sur la rive droite, elle
+était dans l'impossibilité aussi bien d'avancer que de reculer. Un
+enchaînement de circonstances si extraordinaires autorisa Napoléon à
+croire, malgré tant de maux ressentis, que son étoile n'avait pas
+renoncé à le protéger.</p>
+
+<p>J'arrivai à Varsovie. Le lendemain j'allai voir le grand-duc Constantin,
+qui me conduisit à la parade. Après la parade, nous allâmes voir le
+corps polonais, tout entier sous les armes dans la plaine de Vola.
+Pendant trois heures, cette armée exécuta de grandes manoeuvres avec une
+rare perfection. Je n'ai vu des troupes aussi belles, aussi instruites,
+que chez nous, dans notre beau temps et par exception. Elles ne
+laissaient rien, absolument rien à désirer. Le lendemain et le jour
+suivant, j'accompagnai de même le prince à la parade. Nous vîmes ensuite
+la cavalerie réunie, et le jour d'après l'artillerie. Ces différentes
+armes étaient à la hauteur de l'infanterie.</p>
+
+<p>Si le grand-duc Constantin, comme on l'assure, n'était pas un grand
+général (et à cet égard il lui manquait, dit-on, une des qualités les
+plus essentielles), c'était certainement le meilleur inspecteur qui fût
+jamais et l'homme le plus capable de former des troupes. Après avoir
+rendu justice à son mérite personnel sous ce rapport, je ferai remarquer
+que jamais général n'a eu, autant que lui, de moyens à sa disposition
+pour créer de bonnes et belles troupes. La matière sur laquelle il
+opérait est excellente; car les Polonais sont essentiellement
+belliqueux et naissent gens de guerre. Bon nombre d'officiers de ces
+troupes avaient servi et fait la guerre avec nous.</p>
+
+<p>L'armée polonaise était campée, par divisions, dans la belle saison, aux
+portes de Varsovie. Ces magnifiques camps baraqués m'ont rappelé le
+camp de Zeist de ma jeunesse. On sait combien les réunions permanentes
+contribuent à former l'esprit militaire et à compléter l'instruction.
+L'armée polonaise, payée en argent, avait la solde française, et, eu
+égard au prix des denrées, ces soldats étaient les plus riches de
+l'Europe.</p>
+
+<p>Le grand-duc Constantin nommait directement à tous les emplois, jusqu'au
+grade de lieutenant-colonel inclusivement. Ce droit de promotion, donné
+à un homme qui connaissait tous les officiers de cette armée, qui vivait
+avec eux et était, plus que qui que ce soit, capable de les juger,
+garantissait la justice et le discernement des choix. Enfin, pour donner
+une idée de l'instruction exigée, je vais dire ce qui précédait la
+nomination des sous-officiers au grade de sous-lieutenant. Le grand-duc
+me présenta une trentaine de sous-lieutenants qui étaient nouvellement
+promus après avoir satisfait aux conditions imposées et qui attendaient
+des emplois vacants. Un sous-officier, avant d'être reçu officier,
+devait d'abord commander un peloton, puis un bataillon, puis une
+brigade. Quel que soit le prix mis à l'instruction, ici il y a
+exagération. Aussi m'écriai-je, en répondant au grand-duc, que cette
+troupe de généraux, si subalternes dans leurs véritables fondions,
+serait bien difficile à contenter, à conduire, et deviendrait une
+source d'embarras pour ses chefs naturels.</p>
+
+<p>L'armée polonaise, dont le grand-duc avait l'entière disposition, se
+composait de douze régiments d'infanterie à trois bataillons, de huit
+régiments de cavalerie de quatre escadrons, et en outre de deux
+régiments de troupes à cheval des gardes; enfin de six compagnies
+d'artillerie.</p>
+
+<p>L'armée polonaise était si bien instruite, qu'on aurait pu, en cas de
+guerre, la dédoubler pour y placer un nombre de recrues égal à celui des
+soldats. Au bout de trois mois, cette nouvelle composition aurait fourni
+des troupes excellentes pour combattre.</p>
+
+<p>J'eus occasion de juger, pour la première fois, du grand parti que l'on
+peut tirer des fusées à la Congrève. Le tir en fut si juste et la
+manoeuvre, avec des chevalets à main, si facile, que je fus frappé des
+applications qu'on peut en faire. Cette nouvelle arme peut jouer, à la
+première guerre, un rôle très-important.</p>
+
+<p>J'en rendis compte à mon retour en France. Je pressai le gouvernement de
+s'en occuper. Il l'a fait, et aujourd'hui la France est en mesure. Le
+général d'armée qui s'en servira le plus habilement à la première
+campagne aura une suite de succès non interrompus. La tactique moderne
+recevra probablement des changements, et, par suite, l'organisation des
+armes et les proportions existantes entre elles. Ces fusées feront
+époque dans la science militaire. Je vais indiquer les causes et déduire
+les principales conséquences de cette invention.</p>
+
+<p>On connaît l'influence de l'artillerie aux jours de bataille, et le rôle
+qu'elle joue à la guerre. Ce rôle est devenu de plus en plus important,
+non-seulement en raison de son augmentation dans les armées, mais encore
+à cause de son extrême mobilité qui donne le moyen de combiner ses
+mouvements à l'infini: cependant cette mobilité a encore des limites, et
+le nombre des canons à conduire à la guerre est borné, non-seulement par
+la dépense, mais encore par l'embarras qu'un excès de matériel
+apporterait avec lui; embarras pouvant être tel, qu'il dépasserait de
+beaucoup en inconvénients dans les marches les avantages qu'il
+promettrait pour le moment de l'action.</p>
+
+<p>L'expérience a démontré que les limites à observer ne doivent pas
+dépasser quatre pièces par mille hommes, et encore, ce principe suivi,
+cette proportion se trouve-t-elle toujours franchie, après quelques mois
+de campagne, la diminution du matériel n'étant pas soumise aux mêmes
+causes que celle de l'infanterie et de la cavalerie. Les fusées à la
+Congrève ont reçu successivement un grand perfectionnement. Dirigées
+maintenant avec une assez grande justesse, elles forment aujourd'hui
+une artillerie auxiliaire destinée à devenir bientôt une arme principale
+par le développement qu'on peut lui donner dans son action.</p>
+
+<p>En effet, quand l'arme se compose seulement du projectile employé, quand
+aucune machine n'est nécessaire pour le lancer, et ne présente pas au
+feu de l'ennemi de surface sur laquelle il puisse diriger ses coups;
+quand enfin on peut, par des dispositions très-simples, donner
+momentanément à ce feu un développement tel, que le front d'un seul
+régiment soit couvert par une pluie de boulets qui représentent le feu
+d'une batterie de cent pièces de canon; alors les moyens de destruction
+sont tels, qu'il n'est plus possible de lutter contre eux, en suivant
+les règles et les principes que l'état actuel de l'art de la guerre a
+consacrés.</p>
+
+<p>Voici comment je concevrais l'emploi des fusées à la Congrève. Je ferais
+former dans chaque régiment six cents hommes au service de cette arme
+nouvelle. Deux chariots suffisent pour porter cent chevalets tels que
+les Autrichiens les ont adoptés, et, à l'ordre donné, ces cent
+chevalets, servis chacun par trois ou quatre hommes, déploieraient un
+feu dont l'imagination peut à peine concevoir l'idée. À un feu pareil
+peut-on opposer et exposer des masses? même des troupes en bataille et
+plusieurs lignes parallèles? Non assurément. Mais, le gain de la
+bataille consistant à faire reculer l'ennemi, il faut marcher à lui et
+traverser l'espace qui nous sépare de lui. Or, pour le faire avec le
+moins de danger possible, on doit employer l'arme qui parcourt les
+distances le plus rapidement. Dès lors la cavalerie doit être employée
+de préférence, et cette cavalerie devra être soumise à une nouvelle
+manière de manoeuvrer, afin de se présenter au feu de l'ennemi avec
+moins de chances de destruction, c'est-à-dire éparpillée en tirailleurs,
+et cependant prête à se réunir à un signal donné pour se préparer au
+choc qui doit suivre la charge exécutée. Dans ce système de guerre et
+dans cette nouvelle manière de combattre, l'infanterie, changeant de
+rôle, devient l'auxiliaire dés fusées à la Congrève, ou plutôt ces
+fusées sont sa véritable arme, et les fusils de simples accessoires pour
+repousser ceux qui viennent l'aborder.</p>
+
+<p>L'infanterie devra donc avoir une instruction toute différente. Elle
+devra se diviser en deux parties: la première, chargée de tirer des
+fusées; la seconde, destinée à appuyer la première et à lui servir de
+point de ralliement au moment où elle sera en contact immédiat avec
+l'ennemi. Alors la proportion des armes doit changer. Il faut plus de
+cavalerie et moins d'infanterie. Il faut une cavalerie exercée d'une
+manière toute différente de ce qu'elle l'est aujourd'hui. Il faut une
+infanterie-artillerie, si je puis m'exprimer ainsi, et dont l'emploi
+soit borné au service des fusées, à les soutenir et à les appuyer, à
+occuper les postes retranchés, à défendre les places, à faire la guerre
+de montagne.</p>
+
+<p>Mais cette nouvelle artillerie prend une grande importance en mille
+circonstances où l'artillerie à canon ne joue aucun rôle. Dans les
+montagnes ou transporte aujourd'hui à grand'peine un petit nombre de
+pièces qui y fait peu d'effet. Avec des fusées, on a une arme à longue
+portée, facile à établir partout et à profusion sur la cime des rochers,
+comme sur les plateaux inférieurs. Dans les plaines rases, chaque
+édifice est transformé en forteresse, et la tour ou la terrasse d'une
+église de village devient à volonté la plate-forme d'une batterie
+formidable. Enfin cette invention, telle qu'elle est aujourd'hui, et
+avec les perfectionnements qu'elle comporte, se prête à tout, se plie à
+mille circonstances diverses, à toutes les combinaisons possibles et
+doit prendre un ascendant immense sur le destin des armées.</p>
+
+<p>Si les fusées sont servies par un corps spécial, si elles sont traitées
+comme l'artillerie, étant nécessairement rares et leur direction
+toujours un peu incertaine, elles ne produiront que peu d'effet. Un
+développement immense leur donnera seul le moyen d'étonner et
+d'épouvanter, de foudroyer; c'est ainsi seulement qu'elles peuvent être
+employées avec utilité, et pour cela elles doivent devenir l'arme de
+l'armée proprement dite.</p>
+
+<p>Les hommes réfléchissent peu sur la nature des choses. On admet
+volontiers et de confiance ce que d'autres ont déterminé. On agit
+souvent par routine, sans avoir employé son intelligence à modifier et à
+améliorer ce qui en est susceptible. Aussi ce ne sera qu'à la longue que
+la puissance des fusées à la Congrève sera appréciée et sentie; mais, si
+à la première guerre un général habile et calculateur entrevoit la
+question dans tous ses développements, s'il embrasse toutes les
+conséquences qu'il est permis d'en tirer, s'il prépare ses moyens dans
+le silence pour les déployer sur le premier champ de bataille, il
+obtiendra des succès tels, que, jusqu'à ce que l'ennemi ait employé les
+mêmes moyens, rien ne pourra lui résister. Au moment de cette grande
+expérience, le génie personnel du chef aura un grand ascendant, une
+immense action sur le sort de la guerre.</p>
+
+<p>Cependant, quoique tous les calculs de la raison, toutes les prévisions
+puissent annoncer les résultats que je prédis, l'expérience seule
+établira d'une manière incontestable le mérite de cette nouvelle
+invention. Il y a tant de circonstances imprévues qui modifient les
+prévisions les plus fondées, les apparences les plus séduisantes, que
+l'homme sage et prudent ne sera convaincu dune manière absolue que
+lorsque les faits seront venus réaliser ces espérances; mais les
+apparences sont telles, les probabilités se montrent d'une manière si
+concluante, qu'un général calculateur doit, à la première guerre,
+préparer d'avance ses moyens, comme je l'ai dit, et étonner son ennemi
+par leur emploi. S'il est seul à en faire usage, il est probable qu'il
+sera maître de la campagne. Si son adversaire a été aussi prévoyant et
+aussi vigilant que lui, il se garantira au moins d'être sa victime, et,
+si les résultats ne correspondent pas complètement à ses espérances, il
+en sera pour quelques travaux inutiles et pour quelques dépenses. Mais
+la prévoyance doit embrasser, non-seulement l'emploi immédiat de cette
+arme nouvelle, mais encore toutes les conséquences qui en résultent
+relativement aux autres armes, à leurs proportions et à leurs
+manoeuvres.</p>
+
+<p>L'accueil du grand-duc avait été rempli d'amabilité pour moi; et, si je
+pus me rassasier de jouissances militaires, il me donna aussi des
+plaisirs d'un autre genre qui n'eurent pas moins de charmes à mes yeux.
+Il me présenta à la princesse de Lovitz, sa femme. Chaque jour je dînais
+avec elle et le grand-duc. Je passais trois ou quatre heures ensuite
+dans leur intimité. Rien n'était comparable à la douceur, à la bonté et
+à l'amabilité de cette femme charmante. La vivacité de son esprit n'en
+était pas le principe, mais une douceur, une raison, une bonté, un
+laisser aller simple et bienveillant que l'on ne saurait exprimer.</p>
+
+<p>La princesse de Lovitz, sans être belle, sans être même très-jolie,
+avait tout ce qui peut séduire. Sa douce influence avait calmé l'humeur
+farouche de Constantin, adouci son caractère violent. Elle exerçait
+d'une manière salutaire pour tout le monde son empire sur lui. Véritable
+ange descendu sur la terre, la manière dont elle a fini confirme les
+éloges que je donne à sa mémoire et que j'aurais voulu pouvoir offrir à
+sa personne. Dans ces causeries familières, le grand-duc fut d'une
+amabilité et d'une gaieté constantes. Il y aurait de quoi remplir un
+volume des histoires qu'il m'a racontées, toutes plus ou moins remplies
+d'intérêt pour moi, en raison des personnes et des lieux qui en étaient
+l'objet. Enfin, après trois jours de manoeuvres et de cette société
+intime, je continuai mon voyage pour Paris, en passant par Vienne.</p>
+
+<p>Le royaume de Pologne jouissait déjà des fruits d'une administration
+éclairée. De belles routes se traçaient de toutes parts. J'étais venu de
+Breizt à Varsovie sur une magnifique chaussée. Il en existait une
+pareille pour aller à Kalisch. Dans la direction que je suivis, elle
+était moins avancée; mais déjà des parties considérables de route
+étaient terminées, et, au moment où la révolution a éclaté, tout était
+achevé. J'avais retrouvé plusieurs officiers polonais fort distingués
+qui avaient anciennement servi avec moi, entre autres le général
+Zimersky, et un capitaine ou major nommé Zemanovsky. J'eus grand plaisir
+à les revoir. Je me rendis à Cracovie, où je passai la Vistule pour
+entrer dans les États autrichiens.</p>
+
+<p>Avant de poursuivre mes récits, je vais donner un aperçu sur l'armée
+russe, telle qu'elle était à cette époque, qui pourra donner des idées
+sur son organisation d'alors, son administration, ses moeurs et les
+circonstances particulières dans lesquelles elle est placée. Depuis,
+cette organisation a éprouvé de grands changements, et un autre ouvrage
+renferme des documents complets à cet égard. Ces doubles renseignements
+ne seront pas sans intérêt pour les militaires.</p>
+
+<p class="mid">ARMÉE RUSSE.</p>
+
+<p>La situation particulière de l'empire russe, son immense étendue, la
+population répandue sur sa surface, qui, à quelques provinces exceptées,
+est peu agglomérée, rendent le recrutement difficile et lent, et
+forcent l'empereur de Russie, pour peu qu'il veuille jouer en Europe un
+rôle en rapport avec sa puissance, à entretenir son armée toujours au
+complet, et à avoir, en temps de paix, sous les armes tout ce qu'il faut
+pour la guerre.</p>
+
+<p>S'il agissait autrement (les événements arrivant d'une manière inopinée,
+les prévisions de la politique étant facilement en défaut, et dans tous
+les cas les moyens fort bornés), s'il devait les préparer seulement à
+l'instant où il calcule leur emploi, il ne serait alors jamais prêt à
+temps pour agir d'une manière efficace, et souvent les résultats
+définitifs seraient obtenus au moment où il serait à peine en état de
+les favoriser ou de les contrarier. J'ai vu tel soldat qui avait marché
+pendant onze mois, en parlant de son village, pour rejoindre le corps
+auquel il avait été destiné. Comme ces longues routes se font avec des
+recrues fort jeunes, avec des hommes nouveaux et nullement accoutumés à
+se tirer d'affaire au milieu de semblables difficultés, comme les
+secours qui leur seraient nécessaires sont souvent incomplets, il en
+résulte une perte d'hommes considérable, qui réduit souvent à moitié le
+produit du recrutement ordonné. Ainsi cent mille hommes levés se
+trouvent donner, dans les cadres, un effectif de cinquante mille hommes.
+Ces cinquante mille hommes n'arrivent, terme moyen, que six mois après
+avoir été levés, et encore il leur faut au moins, pour être dressés et
+instruits convenablement, le double de temps nécessaire aux autres
+soldats de l'Europe, et particulièrement aux Français, c'est-à-dire un
+an pour l'infanterie, et deux ans pour la cavalerie.</p>
+
+<p>Ainsi trois causes rendent les effets du recrutement lent et les levées
+inapplicables aux besoins immédiats. Il faut donc, lorsque les
+circonstances paraissent les plus simples, les besoins les plus faibles,
+et quand la politique n'entrevoit aucun événement probable qui réclame
+le concours des armes; il faut, dis-je, dans ces hypothèses, que l'armée
+russe soit cependant au complet, prête à marcher effectivement, afin
+que, le cas arrivant, elle puisse le faire. Or, comme la population de
+la Russie est à présent de plus de cinquante millions d'habitants, elle
+a ainsi la faculté de recruter de très-nombreuses armées. La
+considération de cette puissance en Europe dépendant des forces qu'elle
+déploie; de plus, quand elle agit au loin, ses armées devant être
+d'autant plus fortes pour fournir les échelons dont elle ne peut se
+passer et réparer les pertes que les longues marches occasionnent, il
+lui faut avoir constamment de nombreux cadres au complet.</p>
+
+<p>Il n'en est pas de même des puissances d'Occident, où la population
+agglomérée permet de lever et de rassembler en peu de temps les recrues
+dont on a besoin. En Autriche, où chaque régiment a son territoire, où
+le cadre d'un bataillon reste toujours sur place, surveille les hommes
+en congé qui sont envoyés dans leurs familles, et où on les réunit quand
+il le faut pour les exercices prescrits, on a tout à la fois une armée
+nombreuse pour la guerre et un nombre plus ou moins grand de soldats
+dans la paix, suivant la volonté du souverain. Ainsi tous les avantages
+se trouvent réunis, toutes les conditions sont remplies. En France, où
+l'on n'a pas cette organisation élastique qui se prête à toutes les
+circonstances, deux choses y suppléent: la grande population sur une
+étendue de pays fort bornée, et la facilité avec laquelle les paysans
+français deviennent soldats. Avec de bons cadres, on peut, en trois
+mois, dresser des soldats pour la guerre et au bout de ce temps les
+présenter à l'ennemi. J'en ai fait l'expérience plusieurs fois.</p>
+
+<p>Pour appuyer par un exemple mes observations sur les lenteurs
+indispensables du recrutement de l'armée russe, je citerai un fait
+récent qui est sans réplique. À l'époque où je quittai la Russie,
+l'armée russe était d'une force telle, qu'après avoir défalqué les
+troupes d'Asie, de Finlande, et les garnisons de l'intérieur
+indispensables, il y avait trois cent mille hommes de troupes de ligne
+disponibles pour être portés partout, non compris l'armée polonaise et
+les Cosaques. Les deux campagnes de Turquie ont consommé par les
+maladies, la peste, etc., et le feu de l'ennemi deux cent mille hommes.
+Cette évaluation paraîtra peut-être bien considérable; mais elle a été
+faite par un des généraux les plus distingués de la Russie, un homme
+vrai, capable de bien juger, et dont l'assertion est une autorité pour
+moi, le général Woronzoff. L'état de l'Europe n'étant pas alarmant, on
+ne se pressa pas de les remplacer. Arriva la révolte de Pologne en 1830,
+et l'on ne put jamais parvenir à réunir plus de cent vingt mille hommes.
+Dans le cours de cette guerre, qui a duré neuf mois, on n'eut pas la
+faculté de mettre en action au delà de cent cinquante mille hommes, ce
+qui prolongea la lutte. Ce grand complet de l'armée russe, en 1826,
+était encore le résultat des levées extraordinaires de 1812 et de 1813,
+disponibles seulement en 1815, et qui se sont conservées, la paix ayant
+duré depuis cette époque.</p>
+
+<p>Après être entré dans ces détails pour expliquer les principes sur
+lesquels l'armée russe est fondée, je vais entrer dans ceux de son
+organisation. L'infanterie de l'armée russe se composait alors de cent
+quatre-vingt-trois régiments à trois bataillons, savoir:</p>
+
+<p>Garde impériale, dix régiments;</p>
+
+<p>Grenadiers, seize;<br>
+
+Carabiniers, sept;<br>
+
+Infanterie de ligne, cent;<br>
+
+Chasseurs, cinquante.</p>
+
+<p>Total, cent quatre-vingt-trois.</p>
+
+<p>Il y avait en outre vingt-quatre bataillons de garnisons détachés, qui
+formaient deux divisions en Sibérie.</p>
+
+<p>La cavalerie se composait de soixante-seize régiments, savoir:</p>
+
+<p>Garde impériale, dix régiments;</p>
+
+<p>Cuirassiers, huit;<br>
+Dragons, dix-sept;<br>
+Lanciers, vingt;<br>
+Chasseurs, huit;<br>
+Hussards, douze;<br>
+Cosaques de la garde, un.</p>
+
+<p>Total, soixante-seize.<br>
+
+<p>L'artillerie était formée, savoir:</p>
+
+<p>L'artillerie à pied, de trente-deux brigades à cinq compagnies chacune;<br>
+L'artillerie à cheval, de trente-sept compagnies;<br>
+Les pionniers, de huit bataillons;<br>
+Le train, de quarante bataillons.</p>
+
+<p>Enfin, il existait hors ligne cinquante-deux régiments de Cosaques à
+pied ou à cheval.</p>
+
+<p>En outre l'armée polonaise était formée de:</p>
+
+<p>Régiments d'infanterie, huit;<br>
+Régiments de chasseurs à pied, quatre;<br>
+--de chasseurs à cheval, quatre;<br>
+--de lanciers, quatre;<br>
+Brigades d'artillerie, deux.<br>
+Dans lesquelles sont quatre compagnies à cheval.</p>
+
+<p>Indépendamment de l'armée proprement dite, telle qu'on vient de la
+dépeindre, il existe des troupes hors de ligne:</p>
+
+<p>Soixante-seize bataillons de garnison;<br>
+Cinq cent quatre compagnies à district;<br>
+Douze <i>idem</i> d'ambulance;<br>
+Quarante-deux <i>idem</i>.</p>
+
+<p>L'armée était organisée en vingt-neuf divisions d'infanterie, qui,
+ajoutées aux deux divisions des gardes et aux deux divisions polonaises,
+formaient un total de trente-trois divisions. Chaque division était
+formée de six régiments: quatre de ligne, deux de chasseurs, et se
+composait de trois brigades. Beaucoup de ces régiments n'avaient que
+deux bataillons dans la formation de ces brigades, quatre-vingt-seize
+troisièmes bataillons étant organisés en divisions de réserve, et
+employés à des travaux du gouvernement.</p>
+
+<p>La cavalerie formait dix-huit divisions de quatre régiments chacune, et
+chaque régiment à quatre escadrons. Toutes ces divisions étaient
+organisées en divers corps d'armée, de deux ou trois divisions
+d'infanterie, et d'une ou de deux de cavalerie. Ces corps d'armée
+étaient celui de la garde, celui des grenadiers, et sept corps
+distingués par leur taille et le choix des hommes. Ensuite existaient:
+le corps de Lithuanie, celui de Finlande, celui du Caucase, celui de
+Sibérie, et le corps d'Orembourg (ces deux derniers composés seulement
+d'une division d'infanterie chacun, et de cavalerie irrégulière). À ces
+corps il fallait ajouter l'armée polonaise. Tous ces corps, ceux de
+Finlande, de Sibérie, d'Orembourg à part, formaient trois commandements.</p>
+
+<p>Le premier, sous le nom de première armée, se composait de la garde, du
+corps de grenadiers et des cinq premiers corps;</p>
+
+<p>Le second, sous le nom de seconde armée, des sixième et septième corps;</p>
+
+<p>Enfin le troisième, sous le nom d'armée polonaise, des troupes
+polonaises et du corps de Lithuanie.</p>
+
+<p>D'après des bases qui m'ont paru assez exactes et dont il serait trop
+long de donner le détail ici, l'effectif approximatif des sept corps
+d'armée et du corps de Lithuanie s'élevait à trois cent dix-huit mille
+hommes d'infanterie et soixante-trois mille sept cents chevaux. Ainsi,
+en ôtant les malades et non-valeurs de toute espèce, on est encore dans
+la vérité en disant que l'empereur de Russie pouvait, à cette époque,
+après avoir pourvu à tous les besoins de l'intérieur et des lignes du
+Midi, agir hors de chez lui avec trois cent mille hommes, sans y
+comprendre l'armée polonaise et les Cosaques.</p>
+
+<p>L'artillerie attelée était, sur le pied de paix, alors de mille
+quatre-vingt-douze bouches à feu, et devait être augmentée de moitié au
+moment d'une entrée en campagne, en portant les batteries de huit à
+douze bouches à feu.</p>
+
+<p>Les bataillons étaient composés de quatre compagnies, chaque compagnie
+forte par organisation de deux cent cinquante-huit hommes; cinq
+officiers par compagnie, et deux officiers supérieurs par bataillon.
+Chaque régiment de cavalerie était composé de six escadrons de campagne,
+de cent quarante chevaux, sept officiers, et d'un septième escadron de
+dépôt.</p>
+
+<p>Excepté à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et un fort petit nombre de villes
+où il y a garnison et où les troupes sont casernées, l'armée russe est
+placée dans des cantonnements. Ces cantonnements étant fort étendus, il
+en résulte une grande dispersion qui nuit à l'instruction. Voici comment
+on y supplée et ce qui se passe, chaque année, dans toutes les diverses
+divisions de l'armée.</p>
+
+<p><span class="sc">Infanterie</span>.--Au 1er avril, les compagnies sont réunies au chef-lieu de
+bataillon et exercées pendant un mois au détail. Les bataillons de
+chaque régiment se réunissent au 1er mai, et l'on manoeuvre pendant
+vingt jours par régiment.</p>
+
+<p>Les manoeuvres par brigade ont lieu pendant les dix premiers jours de
+juin, et les divisions sont campées et manoeuvrent en division du 10
+juin au 10 juillet, et, après le 10 juillet, la dislocation a lieu; les
+troupes retournent dans les cantonnements où elles ont passé l'hiver.
+Les capitaines sont responsables de l'instruction de leur compagnie. On
+calcule qu'il faut un an pour former un soldat d'infanterie.</p>
+
+<p><span class="sc">Cavalerie</span>.--Au printemps on resserre les cantonnements pendant un mois,
+et on fait manoeuvrer pendant ce temps les escadrons du même régiment.
+En automne, les régiments se rapprochent, manoeuvrent par brigade
+pendant quinze jours, ensuite par division pendant dix jours. Les
+commandants d'escadron sont responsables de l'instruction de leurs
+escadrons. Les principes d'équitation sont les mêmes qu'en Prusse. La
+tenue est roide, et les chevaux sont assis sur leurs jarrets. Les
+mouvements se font par trois, ce qui exige une grande précision pour les
+demi-tours. Les officiers, à ce que l'on assure, étaient alors peu
+instruits. Les corps d'armée, infanterie et cavalerie, doivent être
+réunis tous les deux ans, et manoeuvrer pendant un temps plus ou moins
+long.</p>
+
+<p>Les ordonnances des manoeuvres d'infanterie et de cavalerie sont, à peu
+de chose près, les mêmes qu'en France; mais l'ordonnance pour le
+campement des troupes est entièrement différente de la nôtre et me
+paraît préférable. Chez nous, les troupes campent en front de bandière,
+et, en sortant du camp, elles sont naturellement formées en bataille. Il
+en résulte que nos camps occupent un espace énorme et sont très-minces;
+que les troupes ainsi étendues, si elles sont surprises par de la
+cavalerie, peuvent être détruites. En Russie, le campement se fait en
+colonne par bataillon; les rues du camp sont perpendiculaires au front
+de bandière, et leur largeur permet aux soldats qui sortent de leur
+tente de composer, par un à droite et à gauche, les deux sections du
+peloton que leur réunion doit former. Ainsi, en un moment, toute l'armée
+est formée en colonne par bataillon, prête à déboucher, et la profondeur
+du camp en fait comme une forteresse contre la cavalerie. L'habitude de
+faire la guerre contre les Turcs, les nécessités qui en sont la suite,
+ont fait naître chez les Russes l'idée de cette manière de camper, qui
+devrait être suivie constamment et partout; car, en sortant du camp, des
+troupes doivent être formées, non pour combattre, mais pour marcher.</p>
+
+<p>Il existe à Saint-Pétersbourg une école de cavalerie, où les régiments
+envoient des élèves, qui retournent à leurs corps comme écuyers.</p>
+
+<p>Un régiment d'infanterie, connu sous le nom de régiment d'instruction,
+est attaché à la garde. Il est composé de détachements de tous les corps
+d'infanterie de l'armée. Ces détachements sont relevés et rapportent
+ainsi dans leurs régiments respectifs une instruction uniforme.</p>
+
+<p><span class="sc">Avancement</span>.--L'avancement se fait, en temps de paix, à l'ancienneté,
+jusqu'au grade de colonel: dans chaque régiment, jusqu'au grade de
+capitaine inclusivement; jusqu'à celui de major dans la division, et
+même quelquefois dans le corps d'armée. Les lieutenants-colonels et les
+colonels roulent sur toute l'armée et peuvent changer d'armes. Les
+avancements sont mis à l'ordre par le lieutenant général, en conséquence
+des tableaux existants. Si un officier est absolument incapable, mais
+n'a pas démérité au point d'être renvoyé du service, on prend celui qui
+le suit sur le tableau, et le motif de cette disposition est mis à
+l'ordre du jour. Cette obligation rend cette disposition très-rare.</p>
+
+<p>Personne, sans exception, à quelque famille qu'il appartienne, ne peut
+être officier sans avoir été soldat et sous-officier. Une école de
+sous-officiers de la garde sert à donner aux jeunes gens protégés le
+moyen de remplir la disposition de la loi sans compromettre leurs
+moeurs. Après douze ans de service sans reproche et sans punition, un
+sous-officier est de droit officier. Il reçoit un emploi de ce grade ou
+une destination civile de ce rang. La qualité d'officier subalterne
+donne les droits de la noblesse, mais non transmissibles. Huit cents
+officiers à peu près sont nommés ainsi chaque année. L'officier de la
+vieille garde (il y a cinq régiments d'infanterie vieille garde et six
+de troupes à cheval) a deux grades au-dessus de son emploi. Ainsi le
+capitaine est lieutenant-colonel, et passe souvent colonel dans l'armée;
+le lieutenant est major et passe souvent lieutenant-colonel dans
+l'armée; le sous-lieutenant est capitaine et passe major. Dans la jeune
+garde, il n'y a qu'un grade au-dessus de l'emploi. L'avancement de la
+garde est si rapide, qu'un jeune homme est, au bout de dix ans de
+service, ordinairement colonel. Il prend alors son rang d'ancienneté
+avec les colonels de l'armée.</p>
+
+<p><span class="sc">Armement</span>.--Les troupes sont munies de bonnes armes faites dans les
+manufactures, sous la direction de l'artillerie. Les principales
+manufactures sont à Toula. L'infanterie est armée avec un fusil du
+modèle français, dit de 1777 corrigé. Les chasseurs ont des fusils de
+deux pouces plus courts, mais garnis de baïonnettes de deux pouces de
+plus de longueur. Les cuirassiers ont la double cuirasse comme en
+France.</p>
+
+<p><span class="sc">Administration</span>.--L'administration de chaque régiment est entre les mains
+du colonel. Il en rend compte au lieutenant général, qui remplit en même
+temps les fonctions d'inspecteur général et d'intendant. Aucun autre
+contrôle ne vient éclairer le gouvernement.</p>
+
+<p>Les règles de l'administration n'ont rien de fixe. Les abus sont grands;
+dans la cavalerie, ils sont pires que dans l'infanterie à cause des
+fourrages, remontes, etc. Le prix des fourrages est basé sur les
+mercuriales; mais les mercuriales sont fixées par les chefs de
+l'état-major des corps d'armée, qui les augmentent d'après les besoins
+des régiments. On voit quelle confusion doit exister dans les dépenses
+et dans la comptabilité.</p>
+
+<p>Les non-complets sont grands; ils favorisent les intérêts privés et
+fournissent aussi aux besoins du corps. Ainsi, par exemple, le prix des
+fourrages du septième escadron, qui ordinairement n'a pas de chevaux,
+sert à compléter le prix des chevaux des remontes, pour lequel
+l'empereur ne donne que cent vingt roubles. Les régiments de cavalerie
+colonisés ont leurs remontes assurées au moyen des haras que ces
+établissements renferment. Dans la garde, on prend un autre moyen pour
+avoir des chevaux de grand prix. On accorde à un officier riche un congé
+de six mois ou d'un an, qu'il demande, à condition de faire une remonte
+de dix, quinze, vingt et trente chevaux pour le régiment, suivant sa
+fortune. Les chevaux de remonte pour le régiment de la garde sont amenés
+à la parade et vus par l'empereur, qui sait quel officier les a fournis.
+Une grande émulation en résulte parmi les officiers, et souvent leur
+congé leur coûte ainsi quinze à vingt mille francs.</p>
+
+<p>Excepté à Saint-Pétersbourg, Moscou et un petit nombre de villes, les
+troupes sont cantonnées. Les paysans nourrissent les soldats placés chez
+eux, et doivent recevoir en indemnité les trois livres de farine de
+seigle fournies par l'État. Mais habituellement le régiment ne donne
+rien au paysan et vend la farine. On exige de l'administration des
+seigneurs un certificat de la délivrance; mais ordinairement le
+certificat est donné sans que la délivrance ait eu lieu.</p>
+
+<p>Les rations de la caserne sont augmentées de quatre onces de gruau. Les
+soldats achètent des choux aigres avec le prix d'une portion de la
+farine. Ils boivent du <i>koas</i>, liqueur fermentée faite avec de la
+farine. Les soldats casernés reçoivent la permission de travailler, ce
+qui améliore un peu leur condition. La garde a, indépendamment des
+distributions d'une livre et demie de viande et d'une demi-livre de
+poisson par semaine, des légumes à discrétion au moyen de jardins qui
+lui sont donnés, et qui sont cultivés par les soldats. Dans d'autres
+localités, les régiments sont l'objet d'une semblable faveur, et ont des
+terrains à leur disposition. Souvent les produits sont assez abondants
+pour qu'une partie puisse être vendue au profit de l'ordinaire.</p>
+
+<p>Une chose singulière est la dureté du régime journalier du soldat russe.
+Les casernes n'ont aucunes fournitures, et les soldats couchent sur des
+lits de camp en bois, comme en France les soldats dans les corps de
+garde. Au surplus cette manière d'être se trouve conforme au goût de la
+nation; car, dans les classes élevées, on se sert de matelas dont la
+dureté est à peu près égale à celle du bois, et j'ai remarqué chez
+l'empereur le même usage.</p>
+
+<p>L'habillement des troupes russes est beau, de bonne qualité, et la forme
+est élégante. La durée de l'habit n'est que de deux ans et de la capote
+de trois. Dans la garde, les soldats ont un habit neuf tous les ans. La
+solde des officiers subalternes est très-faible; celle des officiers
+supérieurs, au moyen de diverses allocations, s'élève au même taux
+qu'en France. Ainsi ces officiers sont plus riches que les nôtres.
+Celle des soldats n'est que de dix roubles en papier par an; celle d'un
+soldat de la garde, douze; celle du cavalier, douze. Les choses de
+première nécessité et les objets de consommation des troupes sont à si
+bas prix en Russie, que la dépense totale, faite par l'empereur pour
+l'entretien d'un soldat d'infanterie, en y comprenant tous les éléments
+qui le composent, ne s'élève, en mettant en ligne de compte l'armement à
+remplacer tous les vingt ans; ne s'élève, dis-je, qu'à cent vingt
+roubles en papier par an; la cavalerie avec l'entretien, la nourriture
+et le remplacement qu'à.... Enfin la dépense approximative d'un
+régiment d'infanterie, à trois bataillons sur le pied de paix, est de
+deux cent trente-six mille huit cent quarante roubles, et celle d'un
+régiment de cavalerie de six escadrons, composé de treize cents chevaux,
+est de trois cent quatre-vingt mille. Si la situation de l'empire russe,
+et les circonstances particulières dans lesquelles il est placé, exigent
+indispensablement qu'il entretienne, en temps de paix, de très-grandes
+forces sous les armes, le correctif se trouve dans le bas prix de
+l'entretien des troupes. La puissance des États se compose d'éléments
+variables. L'argent et la population, dans certaines proportions, se
+tiennent comme en équilibre. Dans cette combinaison de forces, la
+France est un des États les mieux partagés. Possédant une grande
+population, agglomérée et belliqueuse, on peut réunir avec facilité la
+portion réclamée par les besoins de l'armée, et elle possède des
+ressources financières suffisantes pour faire face à toutes les dépenses
+utiles.</p>
+
+<p>J'ai déjà parlé ailleurs de l'artillerie; mais j'en dirai encore un mot.
+L'artillerie est organisée en brigades de cinq compagnies. Une brigade
+est attachée à chaque division de l'armée. Quatre compagnies doivent
+servir chacune douze bouches à feu; la cinquième est au parc. Ainsi
+chaque division doit avoir quarante-huit bouches à feu, ce qui fait au
+delà de quatre bouches à feu par mille hommes, proportion la plus forte
+qui jamais ait été admise, et qui n'est pas évidemment sans de grands
+inconvénients. La répartition de toute l'artillerie dans les divisions
+est d'ailleurs mauvaise; elle doit les rendre très-peu mobiles. Quand on
+a besoin de grands effets d'artillerie, on en retire momentanément des
+divisions; mais cette mesure doit amener toujours de la confusion.
+L'organisation de cette arme doit consacrer deux espèces d'artillerie:
+celle des divisions, qui doit être suffisante, mais sans excès, et celle
+de réserve, qui doit être en dehors des divisions. Celle-ci doit
+appartenir à toute l'armée. Elle est placée sous la main du chef
+suprême, qui la met, par sa prévoyance, toujours à portée du lieu où
+elle peut être la plus utile, sans en embarrasser la marche des
+divisions dans leurs mouvements respectifs. Le mouvement d'une armée en
+général est toujours lent. Aussi est-il indispensable pour un général
+habile et manoeuvrier que les fractions de l'armée, c'est-à-dire les
+divisions, puissent se combiner de diverses manières entre elles avec
+rapidité.</p>
+
+<p>La compagnie d'artillerie a avec elle ses attelages, qui en font partie
+intégrante. Le nombre des canonniers servants, canonniers conducteurs,
+etc., et des chevaux, se compose, par batteries de douze et de grosses
+licornes, de trois cent vingt et un hommes et cent quatre-vingts
+chevaux. Dans l'artillerie à cheval, la compagnie est de deux cent
+soixante-six hommes et quatre cent un chevaux. Chaque batterie est
+commandée par un colonel ou lieutenant-colonel, et il y a par compagnie
+six officiers, savoir: un capitaine (en premier ou en second), deux
+lieutenants en second et deux enseignes, un sergent-major et vingt-trois
+sous-officiers. En général l'instruction théorique est faible; mais
+l'exercice du canon, l'exécution des manoeuvres et la promptitude des
+mouvements sont dignes des plus grands éloges.</p>
+
+<p>L'avancement de l'artillerie a lieu, sur tous les corps, à l'ancienneté,
+jusqu'au grade de général, qui est réservé au choix. Le grand maître de
+l'artillerie fait le travail de ce corps avec le major général de
+l'empereur. Il a sous sa direction supérieure l'instruction, les
+arsenaux, les fonderies. Le service de tout l'empire est assuré par
+quatre grands arsenaux, savoir: l'arsenal de Saint-Pétersbourg, celui de
+Kazan, ceux de Kiew et de Biansk. Là se trouvent aussi les fabriques de
+poudre. Des dépôts d'artillerie sont établis dans un grand nombre de
+villes en raison de leur position géographique. Les parcs à la suite des
+troupes sont placés au centre des cantonnements des corps d'armée; enfin
+il existe aussi des compagnies d'artillerie de garnison sédentaires. Les
+places fortes de l'empire se trouvent former onze arrondissements,
+savoir: Saint-Pétersbourg, la vieille Finlande, la nouvelle Finlande, la
+Livonie, Kiew, le Danube, le Sud, le Caucase, la Géorgie, Orembourg et
+la Sibérie.</p>
+
+<p>Je terminerai cet aperçu succinct sur l'armée russe en parlant de son
+esprit. Parmi les soldats on trouve un grand patriotisme, un grand amour
+du pays, un grand dévouement pour sa gloire et pour le souverain. Ce
+sentiment appartient à la nation. Le paysan russe, serf et esclave, a
+des sentiments pour la patrie qui l'honorent et qui surpassent souvent
+ceux des peuples qui font de ce mot sacré la base de leur langage. Chose
+bizarre! là où la nation n'a aucun droit personnel, les individus sont
+dévoués, et ailleurs, quand il semble que la cause du souverain est la
+sienne propre, on est moins sensible à ce qui la concerne. Tout est
+contradiction dans le coeur humain; mais, en approfondissant ce
+phénomène, on en trouve l'explication dans le fait suivant:</p>
+
+<p>Dans l'état de barbarie, les hommes ne connaissent que les jouissances
+naturelles, dont l'origine est placée dans la famille. Tout le charme
+des souvenirs se trouve concentré dans le lieu qui les rappelle. En se
+civilisant, le cercle des jouissances s'agrandit, et on se trouve
+bientôt en communauté de sensations et de plaisirs avec des gens qu'on
+n'a jamais vus. En faisant intervenir les passions et l'amour-propre
+avec une vie qui matériellement est la même, il arrive un moment où il y
+a plus d'analogie, des rapports plus naturels, et plus de sympathie
+entre les mêmes classes des divers pays qu'entre les individus de
+différentes classes appartenant à la même nation.</p>
+
+<p>Au surplus, l'esclavage, chez les Russes, est moins dur que le nom ne
+l'indique. En général, les paysans russes sont heureux matériellement.
+La protection de leurs seigneurs leur est, non-seulement utile, mais
+quelquefois si nécessaire, qu'il y a des exemples de serfs qui ont
+refusé leur affranchissement. Une seule circonstance le rend dur, c'est
+que le serf ne puisse pas s'affranchir ni se racheter quand il en a
+réuni les moyens et lorsqu'il en a la volonté. Il y a des exemples de
+paysans russes qui, autorisés par leurs seigneurs à s'établir à Moscou,
+y ont fait fortune et sont devenus millionnaires. Le seigneur est fier
+d'avoir un serf aussi riche, dont les biens pourraient lui appartenir,
+mais dont cependant il ne le dépouille pas. Sans le mettre à
+contribution, il lui refuse une liberté qui serait la garantie de son
+avenir et le complément de son bien-être.</p>
+
+<p>L'esprit de religion est général dans le peuple et dans l'armée. Pour
+favoriser cet esprit et le satisfaire, on a établi dans chaque régiment
+une chapelle sous l'invocation d'un saint. Les soldats célèbrent la fête
+du patron de leur régiment, comme les paysans celui de leur paroisse.
+Dans la garde on y met une grande solennité, et cette fête devient fort
+touchante par la présence du souverain. L'empereur va au régiment,
+assiste au service divin et prend place à un repas de corps donné par
+les officiers, auquel sont invités un nombre déterminé de soldats, pris
+parmi les plus anciens, les plus recommandables, et l'empereur les
+embrasse. En général, rien n'est omis en Russie de ce qui peut honorer
+ce métier, tout à la fois si beau et si dur, dont le prix et la
+récompense ne peuvent se trouver que dans l'opinion et la considération
+publique.</p>
+
+<p>Une autre chose remarquable en Russie, qui n'existe nulle part ailleurs,
+ce sont d'immenses salles d'exercice, établies à Saint-Pétersbourg, à
+Moscou et dans quelques autres villes, qui permettent d'exercer les
+troupes dans la mauvaise saison. Leur dimension donne la faculté à un
+fort bataillon, joint à un détachement de cavalerie et d'artillerie, de
+s'y former en bataille. Il peut y rompre et y défiler. La rigueur du
+climat explique ces constructions, qui auraient peu d'utilité ailleurs.
+Les charpentes de ces édifices, ordinairement faits d'après le système
+de Philibert Delorme, sont des modèles de légèreté et de grâce. Paul Ier
+fit établir les premières salles d'exercice.</p>
+
+<p>Encore un mot sur le régime d'hiver. Pendant les grands froids, la
+cavalerie n'exerce pas; les chevaux restent à l'écurie. On est parvenu à
+les entretenir dans le meilleur état avec une ration extrêmement faible.
+Au commencement de leur retraite, on les nourrit très-fortement en grain
+pendant huit jours; ensuite on peut diminuer la ration à un point
+extraordinaire, sans inconvénient. Les chevaux ne souffrent pas et se
+conservent en bonne santé et dans un embonpoint suffisant.</p>
+
+<p>Après avoir terminé cette digression sur l'armée russe, je reviens à mon
+voyage.</p>
+
+<p>Je pris congé du grand-duc Constantin et continuai ma route pour Vienne,
+fort satisfait de ce que j'avais vu en Russie et en Pologne. Après avoir
+traversé Cracovie, petite république dont la création a été l'objet d'un
+singulier caprice de l'empereur Alexandre, je visitai les salines de
+Wieliczka, les plus belles mines de ce genre existant au monde. Je
+traversai la Silésie autrichienne, pays charmant, riche, peuplé et
+prospère. Une grande industrie s'y trouve établie. Le pays est
+pittoresque et les villes se touchent. Dès ce moment, on jouit d'un
+spectacle qui ne cesse de s'offrir aux yeux des voyageurs dans les États
+autrichiens, hors la Hongrie et la Galicie. On voit un peuple heureux,
+riche, jouissant d'une véritable liberté, conduit avec douceur et
+justice, soumis à l'ordre légal le plus régulier, pénétré de l'idée de
+la protection spéciale dont il est l'objet, et profondément attaché à
+son souverain.</p>
+
+<p>J'eus un véritable bonheur à revoir Vienne. Le voyage que j'y avais
+fait, il y avait sept ans, était encore bien présent à ma pensée. Je
+renouvelai les expressions de ma reconnaissance à l'empereur pour les
+bontés dont j'avais été l'objet. Je passai trois jours avec le prince
+de Metternich, et je continuai ma route pour Paris, bien éloigné de
+penser que, la première fois que je reviendrais à Vienne, ce serait sous
+les auspices de mes malheurs personnels et des désastres de mon pays. Je
+pressai ma marche pour être à Paris avant le jour de la Saint-Charles,
+fête du roi, et j'y arrivai le 2 novembre.</p>
+
+<p>Le roi me reçut avec une grâce parfaite, et me témoigna son entière
+satisfaction de la manière dont je l'avais représenté et dont j'avais
+rempli la mission qu'il m'avait donnée. Le dernier épisode brillant de
+ma vie venait de finir.</p>
+
+<p>Après avoir raconté à Paris ce que mon voyage avait eu d'agréable et
+joui quelque temps des souvenirs encore vivants qu'il m'avait laissés,
+j'eus bientôt des motifs de vifs chagrins. Pendant mon absence de cinq
+mois, le désordre s'était mis dans mes affaires. Je les trouvai dans un
+état déplorable. Après de nouveaux et incroyables efforts pour sortir
+d'embarras, je dus me résoudre à voir tout l'édifice s'écrouler, à
+prendre des arrangements avec mes créanciers, et à vendre le patrimoine
+de mes pères, le lieu où j'étais né, que j'avais embelli et dans lequel
+je croyais devoir passer les dernières années de ma vie avec
+tranquillité et considération. J'espérais, pour prix d'une vie si
+agitée, si laborieuse, jouir de ce qu'Horace vante avec raison, et
+désigne ainsi: <i>Otium cum dignitate</i>. Mais il devait en être tout
+autrement, et une horrible tempête devait encore troubler mon existence.
+Après avoir arrêté la vente de tous mes établissements, de toutes mes
+propriétés, j'affectai tous mes autres revenus à mes créanciers et ne
+conservai que le nécessaire le plus strict pour vivre: douze mille
+francs par an. Enfin le roi me prêta cinq cent mille francs pour
+faciliter ces arrangements: j'omets à cet égard des détails inutiles
+dont les souvenirs seraient pénibles. L'ordre établi fut suivi. Il en
+était résulté une amélioration considérable dans ma position, quand la
+Révolution de juillet vint tout détruire de nouveau. J'avais la
+certitude, après avoir tout payé, de rentrer en possession du château et
+du parc, seuls objets de mon ambition. Des conventions particulières,
+faites avec le nouveau propriétaire, m'en avaient conservé le droit
+pendant cinq ans; mais, la Révolution m'ayant privé des moyens de
+liquidation, je n'ai pu jouir de cette faculté, qui alors formait la
+plus chère espérance de ma vie.</p>
+
+<p>Au commencement de 1827, un événement privé occupa tout Paris. M. de
+Talleyrand étant allé, le 21 janvier, au service de Louis XVI, à
+Saint-Denis, y reçut une insulte publique et trouva le prix d'un projet
+criminel auquel sans doute il n'avait pas été étranger en 1814. Un
+comte ou marquis de Maubreuil, gentilhomme d'une province de l'Ouest et
+servant dans nos armées, avait montré une espèce de frénésie légitimiste
+au moment de la Restauration. C'était un homme d'une moralité plus que
+douteuse. Les entours de M. de Talleyrand, d'accord probablement avec
+lui, MM. de Vitrolle et Roux-Laborie, lui proposèrent d'aller assassiner
+Napoléon pendant son voyage à l'île d'Elbe. Sous divers prétextes, on
+lui fit donner des ordres pour requérir les troupes alliées, et il se
+mit en campagne.</p>
+
+<p>Au lieu de courir après Napoléon, Maubreuil alla arrêter la reine de
+Westphalie, et lui enleva ses diamants. Poursuivi pour ce méfait, il fut
+mis en prison. Les diamants se retrouvèrent dans la Seine. Depuis,
+Maubreuil rechercha en vain la protection de M. de Talleyrand. Fatigué
+de démarches inutiles, il jura à celui-ci une haine éternelle, et
+répandit partout le récit de la commission dont il avait été chargé,
+mais qu'il n'avait acceptée, disait-il, que dans l'intention de sauver
+Napoléon. Ne trouvant pas sa vengeance suffisante, il attendit son
+ennemi dans une occasion solennelle pour le frapper. Après cet acte, il
+n'essaya pas même de fuir. Il fut mis en jugement. Il raconta devant la
+justice ses griefs et sa vengeance avec un grand calme. M. de Talleyrand
+attachait beaucoup de prix à persuader qu'on avait voulu attenter à sa
+vie; il insistait surtout pour établir qu'un horrible coup de poing lui
+avait été asséné sur le front. Maubreuil répondit: «J'ai donné à M. de
+Talleyrand un soufflet sur la joue gauche. Il a crié parce qu'il a eu
+peur, et il est tombé parce qu'il a de mauvaises jambes.» Maubreuil fut
+condamné à une détention, par voie de police correctionnelle, et chacun
+rit de la mésaventure du grand personnage.</p>
+
+<p>Quelque temps après cette aventure, des discussions s'élevèrent entre le
+roi et la régence d'Alger. La guerre s'ensuivit. On parla d'une
+expédition devenue nécessaire pour faire disparaître enfin la piraterie
+à jamais, en détruisant les puissances barbaresques et en établissant
+des colonies à leur place. Je me mis de bonne heure sur les rangs, pour
+avoir le commandement, si l'expédition était jamais entreprise. J'étais,
+il me semblait, indiqué par mes antécédents, par les divers
+commandements que j'avais exercés et les expéditions auxquelles j'avais
+pris part. On traita, à la fin de 1827, la question de savoir si cette
+expédition était opportune: en ce moment, on conclut pour la négative;
+mais je reçus l'assurance du roi et du ministère d'alors, dont M. de
+Villèle était le président, que, si jamais elle était entreprise, ce
+serait moi qui en serais chargé. J'attendais donc. Je fis divers
+projets pour la préparer, et je m'occupai sans relâche à établir
+l'opinion de sa nécessité. En même temps, j'eus la pensée, pour me créer
+un intérêt permanent, de commencer la rédaction de mes Mémoires, et de
+vivre ainsi de mes souvenirs.</p>
+
+<p>L'année 1827 se montrait fertile en événements précurseurs et symptômes
+de révolutions prochaines. L'influence de la Congrégation augmentait
+chaque jour. Les jésuites, dont les établissements se multipliaient
+rapidement, semblaient acquérir un pouvoir capable de tout envahir.
+Aussi chaque circonstance était saisie avec empressement par les
+mécontents pour manifester les sentiments dont ils étaient animés.</p>
+
+<p>Le duc de Liancourt vint à mourir. C'était un homme de bien, un
+philanthrope. Son nom était populaire et donnait à son insu de
+l'autorité aux factieux, dont il encourageait sans le vouloir les
+intentions coupables. Les honnêtes gens sont ainsi presque toujours
+complices des révolutions. Eux seuls leur donnent le moyen d'éclore.
+Leur critique fondée de la marche du gouvernement sert d'appui aux
+ennemis de la société pour attaquer le pouvoir et en affaiblir l'action.
+Quand, par la suite des événements, l'existence de celui-ci est
+compromise, les honnêtes gens, effrayés de l'avenir, veulent le
+soutenir; mais alors leurs efforts sont impuissants, et ils sont les
+premiers qu'écrase l'édifice en venant à crouler. Le duc de Liancourt
+avait déjà joué ce rôle d'opposant, et le recommençait au moment où il
+termina sa carrière. De choquantes maladresses de la police
+occasionnèrent une collision entre les jeunes gens des écoles et
+l'autorité. Le refus de leur laisser porter le cercueil causa un
+désordre momentané et une espèce de scandale. Avec la disposition des
+esprits qui existait alors, le moindre événement prenait un caractère de
+gravité extraordinaire. Mais, quelque temps plus tard, un événement
+d'une bien autre importance eut lieu. Celui-ci prépara d'une manière
+directe et puissante l'écroulement du trône et de la dynastie.</p>
+
+<p>En commémoration de l'expression énergique des sentiments des habitants
+de Paris au moment de la Restauration, Louis XVIII avait décidé que, le
+3 mai de chaque année, anniversaire du jour de son entrée à Paris, le
+service serait fait au château uniquement par la garde nationale. La
+garde royale et les gardes du corps lui cédaient leurs postes, et le roi
+livrait entièrement les soins de sa sûreté aux citoyens: prérogative qui
+flattait leur amour-propre. Cet usage fut conservé par Charles X, et
+l'exercice en fut fixé au 12 avril, jour anniversaire de son entrée en
+1814. Ordinairement, une grande revue de la garde nationale avait lieu à
+cette occasion. Effrayé des symptômes d'une opinion hostile, le roi
+hésita à l'ordonner; mais, sur la représentation du maréchal duc de
+Reggio, commandant en chef de la garde nationale, qui tenait à voir ce
+corps conserver son importance, elle fut fixée au dimanche 27 avril. On
+disposa tout pour en faire une fête publique.</p>
+
+<p>En même temps, la Congrégation, toujours livrée à l'intrigue, ne cessait
+d'afficher des craintes d'un danger alors purement imaginaire, et
+voulait, à toute force, séparer le roi de son peuple pour l'empêcher de
+céder à l'opinion. Un instinct funeste lui faisait désirer des troubles.
+On disait que la vie du roi serait compromise à cette revue. On consigna
+les troupes dans leurs casernes et on en mit dans des emplacements
+retirés à portée du Champ de Mars, lieu de la réunion, après leur avoir
+distribué des cartouches et choisi, pour le jour de la revue, le moment
+où les régiments de la garde se relevaient et doublaient la force des
+troupes présentes à Paris. Désirant juger par moi-même de l'état des
+choses, quoique je ne fusse pas de service, je me décidai à accompagner
+le roi et à rester très-près de lui pendant toute la revue.</p>
+
+<p>Une affluence extraordinaire de peuple garnissait les amphithéâtres du
+Champ de Mars. Jamais la garde nationale n'avait été si nombreuse.
+Cinquante mille hommes d'une tenue superbe se trouvèrent réunis sous
+les armes. Les choses se passèrent tout autrement qu'on l'avait supposé.
+Des cris de <i>Vive le roi!</i> se firent entendre avec la plus grande
+unanimité. Dans trois légions seulement, on y joignit ceux de <i>À bas les
+ministres! à bas Villèle!</i> et quelques-uns: <i>À bas les jésuites!</i> Dans
+deux de ces légions ces cris étaient isolés; dans une seule ils furent
+fort nombreux, et dans l'immense population située sur les tertres on ne
+fit entendre que <i>Vive le roi!</i> Ces faits sont de la plus exacte vérité.
+Je déclare les avoir constatés moi-même.</p>
+
+<p>La même chose arriva au moment du défilé. Neuf légions crièrent
+uniquement <i>Vive le roi!</i> et les trois autres exprimèrent les sentiments
+qu'elles avaient montrés au moment où le roi avait passé devant leur
+front. Le roi n'en reçut pas une trop mauvaise impression. Après le
+défilé, le maréchal duc de Reggio s'approcha du roi pour prendre ses
+ordres. Charles X lui répondit en ma présence: «Monsieur le maréchal,
+vous ferez un ordre du jour où vous exprimerez à la garde nationale ma
+satisfaction sur le nombre et la belle tenue de ceux qui l'ont composée
+à la revue, ainsi que sur les sentiments qui m'ont été témoignés, en
+exprimant mes regrets que quelques cris, pénibles à entendre, y aient
+été mêlés.»</p>
+
+<p>Le roi se mit en route pour tes Tuileries. Arrivé au château et ayant
+mis pied à terre, il nous congédia au bas de l'escalier, connu sous le
+nom d'escalier du roi. Il s'approcha de moi et me dit avec un air de
+bonhomie qui lui était familier: «Enfin il y en a plus de bons que de
+mauvais.--Comment! lui répondis-je, les trois quarts et demi sont bons.»
+Telle était la disposition du roi, quand il rentra chez lui; mais la
+légion de la Chaussée-d'Antin, celle dont les cris avaient été hostiles,
+ayant passé sous les fenêtres du ministère des finances, cria avec
+acharnement, tout en marchant: <i>À bas Villèle!</i> Le ministre dînait chez
+M. Appony, ambassadeur d'Autriche; il fut aussitôt informé de cette
+insulte. Hors de lui, exaspéré par la colère, il sort de table, se rend
+aux Tuileries et entraîne le roi à ordonner le licenciement de la garde
+nationale. L'ordonnance est signée et remise au duc de Reggio, au moment
+où il venait soumettre la rédaction de l'ordre du jour qui devait
+exprimer la satisfaction du roi. Les hommes de service de la garde
+nationale sont renvoyés brusquement et honteusement chez eux, au milieu
+de la nuit, sans avoir même été relevés dans les postes qu'ils occupent.</p>
+
+<p>Cet incroyable événement a eu une immense influence sur nos destinées.
+Il a préparé et facilité la Révolution de juillet. On voit en cette
+circonstance à quel point la colère conseille mal. On casse, on flétrit,
+on chasse ignominieusement un corps de cinquante mille hommes, composé
+de toute la bourgeoisie de Paris, quand quarante-cinq mille ont montré
+les meilleurs sentiments, et cinq mille seulement se sont écartés du
+respect dû au souverain. Singulière justice! on renvoie chez eux, sans
+les désarmer, des individus vaniteux, après les avoir mécontentés et
+offensés; singulière prudence! Enfin on oublie la politique la plus
+vulgaire. Dans les époques de division, il est d'usage, quand on parle
+de ses amis, d'en exagérer le nombre, et au contraire de réduire presque
+à rien celui de ses ennemis, et ce manége a souvent un effet utile sur
+l'opinion; ici c'est tout le contraire: on établit aux yeux de tout
+Paris, à ceux du royaume, à ceux des étrangers, que le roi de France est
+brouillé avec sa capitale! On ne sait quel nom donner à une pareille
+mesure. La raison eût permis, commandé même, de casser deux légions pour
+les réorganiser ensuite. On aurait fait ainsi, dans une mesure
+convenable, un acte utile de sévérité.</p>
+
+<p>Les deux légions coupables avaient pour colonels, toutes les deux, des
+hommes de la cour, M. le comte de Boisgelin et Sosthène de la
+Rochefoucauld. Par cette seule raison, elles devaient avoir un moins
+bon esprit. Ces choix avaient été absurdes; mais alors on semblait
+prendre à tache de tout faire en raison inverse du sens commun. Une
+garde nationale, par sa nature même, ne peut être conduite ni par des
+punitions ni par des récompenses; elle peut être soumise seulement à des
+influences. Or on n'a d'influence qu'au moyen des rapports personnels
+naturellement établis, et par conséquent entre gens de la même classe.
+Un grand fabricant, qui emploie beaucoup d'ouvriers, un banquier qui
+peut ouvrir des crédits, voilà les hommes appelés par la nature des
+choses à ces commandements dans leurs propres quartiers; mais un grand
+seigneur, qui traite les gardes nationaux avec hauteur, qui a des
+exigences envers eux, comme avec des troupes de ligne, sera bientôt en
+horreur, et on prendra à tâche de lui déplaire ou de le contrarier.
+Enfin, pour achever ce triste chapitre de la garde nationale,
+j'ajouterai encore un mot. Si l'on eût voulu seulement s'en débarrasser,
+un moyen tout simple était de supprimer son service, en lui adressant
+des remercîments et des compliments. Tout le monde eût été content, car
+chacun était fatigué et désirait le repos. Mais il fallait toujours
+maintenir l'organisation et conserver les contrôles; car dans tous les
+cas il y a toujours un avantage immense pour l'ordre public et pour le
+gouvernement à ce que cinquante mille hommes armés soient encadrés et
+sous les ordres de chefs reconnus par eux et choisis par l'autorité. On
+pouvait difficilement parvenir à leur retirer leurs armes, et, en cas de
+trouble, on a action sur eux. Si la totalité n'est pas fidèle, une
+grande partie reste au moins, et celle-ci est la force légitime,
+régulière et légale.</p>
+
+<p>Les événements dont je viens de rendre compte furent le principe et la
+cause des sentiments constamment hostiles des Parisiens contre le roi.
+Les électeurs, toujours contraires aux desseins de la cour, les
+exprimèrent suffisamment, et, depuis, ces sentiments amenèrent
+l'explosion du mois de juillet, explosion qui, faute d'une garde
+nationale, ne put être combattue que par l'action directe de la force,
+et qui, par suite de l'absence de moyens coercitifs suffisants réunis
+d'avance, amena le renversement du trône.</p>
+
+<p>Dans la session, le gouvernement avait présenté à la Chambre des pairs
+un code de lois militaires. Deux commissions se divisèrent le travail,
+et je fus nommé président de la commission principale, chargée de fixer
+les peines, l'organisation des tribunaux et leur compétence. Un travail
+consciencieux, auquel je pris une part active, et où je fus puissamment
+secondé par un homme très-capable, de beaucoup de lumières et du
+caractère le plus honorable, le général d'Ambrugac, membre de la
+Chambre des pairs, fut le résultat de nos soins. Soumis à la Chambre des
+députés, il n'eut pas le temps d'être voté avant la fin de la session et
+resta imparfait. Jamais meilleur travail n'a été fait et ne sera fait
+sur cette matière. Il est désirable qu'il soit consacré un jour par le
+vote législatif.</p>
+
+<p>Immédiatement après la fin de la session, une ordonnance royale rétablit
+la censure. On ne peut pas disconvenir que le besoin de cette mesure ne
+se fît sentir; mais aussi on doit regretter que le mouvement d'une
+opinion opposée n'eût agi précédemment et détruit, deux ans auparavant,
+une disposition que le temps aurait fini par consacrer.</p>
+
+<p>Le roi se rendit ensuite au camp de Saint-Omer, où douze à quinze mille
+hommes étaient rassemblés, et visita les principales villes de la
+Picardie, de la Flandre et de l'Artois. Cette réunion de troupes, utile
+à l'instruction de l'armée, avait été l'objet de mille discours. En
+France on fait souvent de peu de chose beaucoup de bruit. On avait
+prétendu que le roi, placé au milieu de ces troupes, devait réformer la
+législation et modifier la Charte, bruits répandus à dessein pour agiter
+l'opinion, mais sans aucun fondement.</p>
+
+<p>Le roi fut bien reçu par les troupes et très-content de leur esprit. Un
+léger mouvement de jouissance absolutiste s'empara de lui, et il dit, à
+la fin d'un jour de manoeuvre, au duc de Mortemart: «Avec ces braves
+gens, on pourrait se faire obéir et beaucoup simplifier la marche du
+gouvernement.--Oui, lui répondit Mortemart; mais le roi ne devrait plus
+descendre de cheval, et déjà il est fatigué.--Cela est vrai,» dit le
+roi.</p>
+
+<p>Le ministère Villèle, dans sa marche incertaine, avait déplu à tous les
+partis. Si on pouvait contester au chef du cabinet de hautes vues
+politiques, on ne pouvait cependant se dispenser de lui reconnaître une
+grande capacité administrative et de la prudence. M. de Villèle, doué de
+beaucoup de courage, d'un esprit fin et délié, louvoyait au milieu des
+factions contraires et courait après la popularité, tout en cherchant à
+conserver les faveurs de la cour, chose toujours difficile en temps de
+partis, mais impossible à l'époque où il se trouvait. Une Chambre
+servile, produit d'élections scandaleusement frauduleuses, l'avait
+soutenu et servi avec un dévouement absolu. On peut reprocher au
+ministère de n'avoir pas mis plus à profit sa docilité pour fonder des
+institutions monarchiques et réformer les torts dont l'ordre de choses
+existant était rempli; mais telle n'était pas la portée de son esprit.
+Il se renfermait avec une sorte de passion dans les limites
+administratives, et croyait avoir beaucoup fait pour le pays en
+établissant, dans le budget voté, la spécialité, mesure funeste qui a
+placé le gouvernement dans les Chambres; car, si l'ordre dans les
+finances est un élément de stabilité pour le gouvernement, l'esclavage
+des finances est un obstacle immense à la marche du pouvoir, dont il
+entrave tous les mouvements. Dans un gouvernement semblable au nôtre, la
+loi doit se borner à déterminer les grandes masses de dépenses. Ses
+divisions doivent être fixées par le gouvernement; et autant une
+spécialité minutieuse, consacrée par ordonnance, pouvant être au besoin
+modifiée par une autre ordonnance, est utile, autant il est contraire au
+bien public de la voir établir par une loi. Cette erreur funeste, une
+des causes de la marche incertaine du gouvernement et de nos malheurs,
+est l'ouvrage de M. de Villèle.</p>
+
+<p>Cependant, malgré ses efforts, M. de Villèle était devenu impopulaire,
+et l'opinion publique se retirait de lui. Il se soumit volontairement au
+danger de nouvelles élections. Il fit ainsi un appel à l'opinion du
+pays, mesure imprudente et que rien ne commandait, car la Chambre avait
+encore deux années d'existence légale. Cette mesure était même hors de
+son caractère circonspect. En même temps il nomma soixante-seize pairs
+pour asseoir son pouvoir dans la Chambre haute. Cette nomination, que
+rien ne justifiait, blessa l'opinion publique. Les élections lui furent
+en partie contraires; elles rendirent la durée de son pouvoir
+incertaine, tandis que des mouvements populaires hostiles, que je fis
+réprimer avec assez de facilité, se succédaient dans la rue Saint-Denis.
+Cependant le courage de M. de Villèle ne s'ébranlait pas; les nouveaux
+obstacles qui se présentaient semblaient au contraire le développer, et
+il comptait lutter avec succès contre ses ennemis; mais ceux qui
+devaient le renverser étaient au milieu des rangs qui auraient dû le
+soutenir.</p>
+
+<p>Les ultra-royalistes, mécontents de sa modération, le parti dévot, les
+intrigants ambitieux, dépourvus de talents et de lumières, mais infatués
+de leur prétendu génie, à la tête desquels se trouvaient le prince de
+Polignac et le duc de Rivière, n'eurent ni contentement ni repos qu'ils
+ne l'eussent perdu dans l'esprit du roi, dans l'espérance de le
+remplacer. Et c'étaient ces mêmes hommes envers lesquels M. de Villèle
+venait de consacrer ce grand acte de justice, de l'indemnité des
+émigrés, et d'exécuter avec une habileté et un succès inouïs cette
+opération colossale! Ils croyaient bien hériter de son pouvoir; mais,
+pour cette fois, ils se trompèrent.</p>
+
+<p>Le roi, après avoir renvoyé M. de Villèle au commencement de 1828,
+frappé de la physionomie de la Chambre, prit ses successeurs dans la
+nuance de l'opinion libérale. MM. de la Ferronays, de Caux, Portalis,
+Roi, Martignac, Saint-Cricq, Feutrier, Hyde de Neuville et Vatismenil
+composèrent cette administration. Les deux derniers appartenaient à la
+coterie connue sous le nom de la <i>défection</i>, et dont M. de
+Chateaubriand était le chef. Cette administration, débile par le défaut
+de talent, plus débile encore par la faiblesse des caractères, par la
+jalousie d'amours-propres misérables, qui empêchèrent de nommer un
+président, et par une rivalité bourgeoise, perdit toute espèce de
+dignité au moment où une attaque de paralysie força M. de la Ferronays à
+se retirer des affaires. Cependant, comme la modération était le
+caractère dominant de ce ministère, il calma les esprits; et le roi,
+ayant fait un voyage dans la Lorraine et l'Alsace, fut reçu en triomphe.
+Partout on lui donna des preuves d'amour et d'une grande popularité.
+Quelques concessions que le ministère avait faites avaient été blâmées
+par la cour, mais aucune d'elles n'avait de graves conséquences. Le mal
+véritable qui minait l'édifice nouvellement élevé était le peu d'appui
+que lui prêtait le roi. On savait que les hommes de son affection et de
+sa confiance intime restaient dans une opposition déclarée. Aussi ce
+gouvernement, faible de sa nature, avait encore à combattre l'influence
+du roi, employée à contrarier sa marche au lieu de la favoriser. Un
+ordre de choses semblable ne pouvait pas avoir de durée, et cependant
+une sorte de calme qui régnait dans les esprits aurait pu servir à
+fonder quelque chose de stable.</p>
+
+<p>Un des premiers actes de ce nouveau ministère fut de former un conseil
+supérieur de la guerre, dans lequel je fus appelé. Trois maréchaux de
+France s'y trouvaient. M. le Dauphin le présidait, et, sous lui, chacun
+des maréchaux présidait une fraction du conseil, formée en commission.
+Chargé particulièrement de la commission de cavalerie, je présidais
+souvent le conseil dans ses travaux préparatoires. Nous nous livrâmes
+avec ardeur aux recherches et aux discussions les plus approfondies. Il
+n'est aucune question d'organisation que nous n'ayons abordée; mais
+l'incapacité de M. le Dauphin neutralisa tout. Le seul et unique travail
+qui obtint la sanction de l'autorité royale et son exécution fut
+l'organisation de l'artillerie, telle qu'elle est aujourd'hui, véritable
+chef-d'oeuvre, organisation qui satisfait à tous les besoins du service.
+L'artillerie n'est plus divisée en personnel, en matériel et en
+attelage. L'unité est la batterie, c'est-à-dire des pièces avec ce qu'il
+faut pour les servir et pour tes traîner. Tout est placé sous les
+ordres des mêmes officiers. Le matériel reçut aussi une simplification
+impossible à porter plus loin, et je ne conçois aucun désir à former
+dans l'intérêt d'un meilleur emploi de cette arme importante.</p>
+
+<p>Nous avions voulu établir pour l'infanterie un système mixte qui se
+rapprochât un peu de ce qui existe en Autriche. Nous avions divisé la
+France on cinq grands arrondissements; les régiments qui s'y seraient
+recrutés n'en seraient pas sortis habituellement. Ainsi ces régiments
+auraient toujours été à portée de leurs moyens de recrutement et de
+leurs bataillons de réserve. Ces derniers bataillons eussent été
+composés uniquement des hommes ayant encore trois ans à servir, qui
+devaient être envoyés en congé après avoir passé cinq ans sous les
+drapeaux. Ces bataillons de réserve n'auraient dû comprendre que des
+hommes du même arrondissement que ceux des corps dans lesquels ils
+avaient été incorporés. Ainsi un régiment de trois mille hommes, par
+exemple, aurait été composé de quinze cents hommes, ayant moins de cinq
+ans de service, et présents au corps, venant de dix ou douze
+départements différents, et de quinze cents hommes ayant plus de cinq
+ans de service, absents du corps, appartenant à un seul et même
+département. Ce système aurait eu presque tous les avantages du système
+autrichien, sans avoir aucun des inconvénients qu'on peut lui reprocher:
+mais tout resta indécis, et M. le Dauphin ne sut se résoudre à rien.</p>
+
+<p>L'administration nouvelle avait consenti au démembrement du ministère de
+la guerre, et M. le Dauphin avait voulu se charger du personnel. À cet
+effet, M. de Champagny, un de ses aides de camp, avait été nommé
+directeur et travaillait avec lui. Les promotions ainsi faites, les
+nominations officielles étaient signées par le ministre qui acceptait
+ainsi la responsabilité des choix du prince. Cette mesure impolitique
+donna à M. le Dauphin l'odieux des refus, tandis que le ministre
+semblait distribuer les faveurs. On ne peut blâmer les actes de M. le
+Dauphin, qui étaient en général réguliers et légaux; mais les rapports
+forcés, résultant de ses nouvelles fonctions, avec les officiers de
+l'armée, lui firent, eu égard à ses manières naturelles, une foule
+d'ennemis. Cette division de l'autorité affaiblit encore cette
+administration déjà si débile.</p>
+
+<p>Les affaires de la Grèce occupaient les esprits depuis plusieurs années.
+La cause de la religion et de la liberté de ce peuple barbare semblait
+la pensée intime de chacun. Singulière disposition de la nation
+française, qui lui inspira subitement un engouement que rien ne
+justifiait. Les libéraux exploitèrent cette mine et se mirent à la tête
+de l'opinion. On s'associa au sort des Grecs; on fit des quêtes pour
+eux; un comité se forma pour diriger les secours à leur donner, et il
+semblait, à tes entendre, que les destinées du monde dépendaient de
+quelques milliers de bandits qu'on aurait dû apprécier à leur juste
+valeur. Je fus sollicité pour entrer dans ce comité grec; mais j'ai
+toute ma vie répugné à faire partie des associations politiques
+extra-légales, les croyant toujours composées de niais, de dupes et de
+fripons, et ne voulant figurer ni parmi les uns ni parmi les autres.
+Sans doute, les désordres de la Turquie et le sort des Grecs opprimés
+devaient éveiller l'attention et inspirer de l'intérêt; mais la
+politique devait suivre une autre marche.</p>
+
+<p>Les puissances de l'Europe avaient à choisir entre deux partis: ou
+intervenir dans le but simple de l'humanité, ou préparer le remplacement
+de la puissance turque par une puissance nouvelle, forte et redoutable.
+Dans le premier cas, il fallait obtenir du Grand Seigneur, en lui
+conservant la souveraineté de la Morée, de donner à ce pays une
+organisation se rapprochant de celle de la Valachie et de la Moldavie,
+et les Grecs, affranchis d'une tyrannie journalière, auraient respiré en
+paix. Dans le second, il fallait embrasser, dans ce nouvel ordre de
+choses, une grande étendue de pays et former un corps d'État assez
+puissant pour jouer un rôle politique et occuper un jour Constantinople
+quand le destin aura amené le dernier jour de l'existence de ce trône en
+débris. Au lieu de cela, on a rêvé un royaume là où il y avait à peine
+des éléments pour une organisation provinciale; on a mis une couronne
+royale sur la tête du chef d'une population de huit cent mille
+malheureux mourant de faim; on a appelé à un régime constitutionnel une
+masse d'individus qu'on ne peut conduire autrement que par la force. Une
+organisation militaire, dont le but spécial eût été d'assurer
+l'obéissance, était seule en rapport avec les besoins de cette
+population. C'est le genre de gouvernement qui convient le mieux aux
+barbares; il suffit que les chefs soient éclairés. Un tel système
+économique, facile dans son jeu, prompt et puissant dans son action,
+garantit l'ordre et prépare la civilisation. Ce petit pays, dans son
+régime actuel, est et sera longtemps un embarras pour l'Europe.</p>
+
+<p>Le système adopté s'est trouvé dans l'intérêt de la Russie, dont le but
+devait être l'affaiblissement de l'empire ottoman. Il a été dans les
+vues de l'Angleterre, qui, possédant les iles Ioniennes, a cru pouvoir
+facilement y dicter des lois et en faire comme une annexe, chose dans
+laquelle elle s'est trompée. Les vues seules de la Russie étaient saines
+et selon les intérêts d'une politique personnelle éclairée. La France
+et l'Angleterre ont joué, en cette circonstance, le rôle de dupes; mais
+l'Angleterre a été trompée par ses calculs, et la France par l'illusion
+de sentiments généreux, la puissance d'une opinion passagère, d'une mode
+capricieuse et fugitive.</p>
+
+<p>Dès le 20 octobre, les escadres française, anglaise et russe avaient
+attaqué l'armée navale du Grand Seigneur et l'avaient réduite en cendres
+à Navarin. Ainsi les deux États les plus intéressés à la conservation de
+sa puissance navale avaient inconsidérément aidé une troisième, qui
+était intéressée à la détruire. Mais la victoire navale n'empêchait pas
+la Morée d'être occupée par l'armée égyptienne, alors fidèle au Grand
+Seigneur. Pour terminer enfin cette affaire longue et pénible, une
+expédition fut jugée nécessaire. Le commandement en fut donné au général
+Maison. Son opposition directe aux Bourbons aurait dû l'empêcher
+d'obtenir cette marque de confiance; mais ce faible ministère crut
+obtenir, en choisissant ce général, le concours et l'appui de l'opinion
+libérale. Maison, homme de nulle activité, général de peu d'ancienneté
+et ne jouissant d'aucune action sur l'armée, ne lui apporta de secours
+d'aucune espèce. Ce choix déconsidéra le pouvoir; mais le gouvernement
+se déconsidéra bien davantage encore quand, plus tard, sans un seul
+fait de guerre, le roi nomma maréchal un des généraux de l'armée qui y
+avait le moins de droits. Je m'en expliquai avec abandon et franchise
+avec Charles X, et lui demandai ce qu'il ferait pour un général qui
+aurait sauvé le royaume, puisqu'il accordait une pareille récompense à
+celui qui n'avait ni droits anciens ni droits récents à faire valoir.</p>
+
+<p>Je m'étais fixé à la campagne, et j'y demeurais autant que mes
+occupations du conseil de la guerre et mes devoirs de cour me le
+permettaient. C'est dans le noble et vieux château Dépoisse, en
+Bourgogne, chez de bons amis et à côté d'aimables voisins, M. et madame
+de Guitaut, que je commençai, cette année, le travail que j'achève en ce
+moment, et que les circonstances ont rendu d'un si grand prix pour moi.
+Je m'établis aussi à Saint-Germain et au château de Grandchamp, situé
+dans le voisinage, chez une famille que j'aime tendrement. Le mari, le
+général de Damrémont, est mon parent; pendant plusieurs années il a été
+mon premier aide de camp, et s'est formé à son métier près de moi. C'est
+un officier distingué que j'honore et estime. Sa femme, personne remplie
+de talents, fille du général Baraguey-d'Hilliers, est ma pupille, sa
+famille m'ayant nommé son tuteur à la mort de son père en 1813, au
+retour de la Russie. Le temps s'écoulait doucement, et j'attendais de
+l'avenir une amélioration de ma position. Mes dettes se liquidaient; en
+huit ans j'avais la certitude de les payer et de rentrer dans la
+possession du manoir paternel, principale ambition dont mon esprit était
+encore rempli, et but de mes efforts. Cependant la fortune sembla
+vouloir m'accorder un sourire, m'offrir une occasion de sortir une
+dernière fois du repos et de rentrer encore dans les enivrantes scènes
+de la guerre. On parlait de nouveau de l'expédition d'Alger.</p>
+
+<p>Au commencement de cette année, la guerre avait éclaté entre la Russie
+et la Porte. Le 4 juin, l'armée russe avait passé le Danube et pris
+Isastcha. Les portes de cette forteresse s'étaient ouvertes à la vue de
+l'ennemi. Le passage d'un aussi grand fleuve, exécuté avec succès, avait
+jeté la terreur et l'effroi parmi les Turcs. Aucun moyen de résistance
+n'était préparé et les Russes n'avaient qu'à marcher; mais, chose
+inouïe! les forces russes n'avaient pas été rassemblées d'avance, les
+troupes disponibles ne parurent pas suffisantes pour s'avancer dans le
+pays, et l'empereur resta avec une quinzaine de mille hommes, pendant
+dix-huit jours, dans les lignes de Trajan. Le retard de l'arrivée des
+troupes avant l'opération est impardonnable, et la suspension de
+l'offensive, même avec des troupes peu nombreuses, l'est également.
+Quinze mille hommes suffisent pour battre une grande armée turque, et
+les Russes n'avaient alors personne devant eux. Dans une guerre
+semblable, l'arrivée successive des troupes est fort avantageuse. On a
+peu de moyens pour vivre, les communications sont naturellement
+couvertes, et les pertes, constamment réparées, maintiennent les corps
+dans un complet suffisant. On mit le comble aux fautes alors, en
+s'occupant sans retard du siège de Brahilow, et en consacrant à cette
+opération immédiate des moyens qui ailleurs auraient été employés plus
+avantageusement. On suspendit donc une offensive qu'on n'aurait pu trop
+hâter. Schumla, qui, au début de la campagne, était sans défense, eut le
+temps de recevoir une garnison, et la campagne, manquée dès les
+premières marches, ne se composa plus que d'une série de fautes.</p>
+
+<p>En marchant vite, on aurait pris Schumla sans combat et on se serait
+emparé des défilés du Balkan. La difficulté de cette guerre était
+principalement dans le défaut de vivres: en ne s'arrêtant pas, on la
+diminuait de beaucoup: en stationnant, comme on l'a fait, on éprouva de
+grandes privations et de grandes souffrances. On eut la malheureuse idée
+du siège de Varna, opération sans utilité et sans objet. Varna est un
+mauvais port marchand; il ne peut être le lieu de rassemblement d'une
+armée pour les Turcs, et n'était utile à rien aux Russes une fois entre
+leurs mains. Se donner la peine d'en faire le siège était donc superflu;
+autre chose eût été de s'emparer de la rade de Bourgas et du fort de
+Sisopoli, qui en défend l'entrée. Mouillage excellent, propre à contenir
+les plus grandes escadres au delà du Balkan, ce lieu était indiqué aux
+Russes pour y faire un établissement de dépôt pour les vivres, les
+blessés, les malades.</p>
+
+<p>L'armée russe, maîtresse de ce point, avait, après le passage du Balkan,
+une double ligne de communication et des magasins de toute espèce à
+portée. Huit jours de travaux et six mille hommes de débarquement,
+soutenus par une flotte, leur donnaient le moyen de s'y défendre contre
+toutes les forces de la Turquie. Il fallait donc s'emparer d'abord de ce
+point, puis passer le Balkan, et on dictait la paix ou on entrait à
+Constantinople. On tint cette conduite en 1829. Les Turcs cependant, à
+cette époque, avaient réuni quelques moyens, et ce qui alors fut exécuté
+sans peine eût été fait encore d'une manière plus facile en 1828.</p>
+
+<p>Le gouvernement français, disposé favorablement et avec raison, envers
+la Russie, se laissa entraîner à concourir à ses vues, d'une manière
+opposée à une saine politique. L'intervention de la France aurait dû
+avoir lieu sous d'autres auspices.</p>
+
+<p>La France a toujours le choix de deux alliances en Europe: elle peut
+s'unir à la Russie, ou à l'Autriche. Cette dernière alliance lui donne
+la garantie de la paix en Europe, car l'Autriche, puissance centrale,
+modératrice, ne pouvant avoir l'ambition d'acquérir parce qu'elle
+possède tout ce qu'elle peut raisonnablement désirer, est intéressée au
+repos. À l'Autriche et la France se joint naturellement l'Angleterre, et
+cette alliance contient la Russie, dont la puissance colossale, les
+moyens immenses et l'ambition ne cessent de menacer l'Europe! Dans la
+position particulière où était la maison de Bourbon, une alliance russe
+promettait d'autres avantages, en favorisant un agrandissement dont la
+France a besoin et qui eut popularisé sa dynastie. Le gouvernement
+français pouvait hésiter entre le parti à prendre; mais, une fois décidé
+à favoriser les Russes, il fallait faire valoir cette amitié, en tirer
+parti et entamer une opération qui, en nous donnant les bords du Rhin et
+le grand-duché, satisfit les intérêts moraux et matériels de la France.
+Cette alliance seule peut un jour donner les moyens d'atteindre ce but.</p>
+
+<p>L'Autriche est trop jalouse de la France, pour consentir volontiers à
+augmenter ses forces. Elle a encore des souvenirs trop récents de son
+humiliation, pour être disposée à la bienveillance. La Russie, au
+contraire, éloignée et ayant devant elle un champ immense à exploiter,
+ne saura jamais payer trop cher l'alliance et l'amitié de la France.</p>
+
+<p>Un moyen terme était à prendre, et une politique circonspecte eût été
+encore à la portée du gouvernement français. Il fallait, avant le
+commencement des hostilités, effrayer la Turquie par une menace directe.
+Il fallait envoyer une escadre dans le Levant avec quelques troupes,
+s'interposer comme médiateur, et forcer le Grand Seigneur à faire
+justice aux Russes, dont les réclamations étaient pour la plupart
+fondées et motivées par la nécessité. Il fallait enfin traiter les Turcs
+comme des enfants qu'on empêche de s'exposer à un danger qui doit les
+faire périr. Mais on ne sut ni prendre un parti hardi, qui nous eût
+remis au premier rang en Europe et nous eût préparé de grandes
+destinées, ni s'établir en pacificateur prévoyant et prudent. On exprima
+des voeux pour les succès des Russes; on s'y associa d'intention et
+d'action même jusqu'à un certain point, en menaçant l'Autriche
+d'intervenir contre elle si elle agissait dans l'intérêt des Turcs. On
+contribua enfin puissamment à l'annihilation de la puissance turque,
+sans spécifier pour la France ni garantir à cette puissance aucun
+avantage; conduite inepte et sans aucune portée.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le ministère se traînait péniblement. M. de Chabrol,
+qui d'abord était entré dans sa composition, après là chute de celui de
+M. de Villèle, auquel il appartenait, avait bientôt senti la nécessité
+de se séparer d'une administration dont la nuance politique n'était pas
+la sienne. Il avait, en conséquence, donné sa démission, et avait été
+remplacé par Hyde de Neuville; mais, en quittant les affaires, M. de
+Chabrol avait conservé la confiance du roi et restait en rapports
+fréquents avec lui. Dix-huit mois d'une administration douce et calme,
+mais faible et décolorée, s'étaient écoulés, et les ministres pleins de
+sécurité, se confiant dans les expressions bienveillantes que le roi
+leur adressait chaque jour, se virent tout à coup dépossédés, éloignés
+des affaires et privés de leurs portefeuilles.</p>
+
+<p>M. de Chabrol, dont l'ambition insatiable n'avait pu s'accoutumer au
+repos, dont l'esprit et l'instinct le portaient à l'intrigue, quoique
+son caractère ne manquât pas d'honnêteté, profitait de ses relations
+avec le roi pour recevoir la confidence de son mécontentement, qu'il
+aggravait par une approbation habituelle et par une critique journalière
+des opérations du ministère. Il fut chargé de former un nouveau
+ministère, dont M. de Polignac serait le chef; idée funeste, presque
+folle, dont les conséquences devaient être la perte de la monarchie. M.
+de Chabrol, en s'y prêtant, devint ainsi l'artisan de nos malheurs.
+Entré lui-même dans ce ministère, il y associa quelques hommes
+raisonnables, mais faibles, incapables d'arrêter le torrent auquel on
+allait s'exposer. Les ministres nommés eurent peine à s'entendre, et le
+ministère fut remanié et composé définitivement de MM. de Polignac, de
+Chabrol, Courvoisier, Bourmont, d'Haussez, Montbel et Guernon de
+Banville, jusqu'au moment, en 1830, où, l'époque des mesures violentes
+approchant, M. de Chabrol et M. Courvoisier, voyant le précipice ouvert
+devant eux et ne voulant pas s'y jeter avec le trône qu'il allait
+engloutir, abandonnèrent leurs postes, lis furent remplacés par MM. de
+Peyronnet, Chantelauze et Capelle. J'étais en Normandie, dans le château
+de Dangu, chez une femme distinguée de mes amies, la comtesse de la
+Grange, mariée à un général longtemps mon compagnon d'armes, quand parut
+l'ordonnance funeste du 7 juillet. J'en fus atterré, et je n'en croyais
+pas mes yeux. Dès ce moment, je ne prévis plus que malheurs et désastres
+pour mon pays.</p>
+
+<a name="c2" id="c2"></a>
+
+
+<br>
+
+<h3>LIVRE VINGT-QUATRIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1830-1831</p>
+
+<p>Sommaire.--Mes efforts pour faire entreprendre l'expédition
+d'Alger.--Mes relations avec le général Bourmont et avec les autres
+membres du ministère.--Déloyauté de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais
+goût du Dauphin.--Déceptions diverses.--Caractère du
+Dauphin.--Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre à
+Paris.--Occupation militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets
+le commandement à M. le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.--Discussion
+sur les opérations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin sur le
+retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir les
+troupes sous les drapeaux.--Scène violente du Dauphin.--Retraite du
+roi.--Il arrive à Rambouillet.--Événement de Trappes--Je conseille au
+roi l'abdication en faveur du duc de Bordeaux.--Arrivée des commissaire
+auprès du roi.--Ils retournent à Paris.--Arrivée des colonnes
+parisiennes.--Les commissaires sont introduits près du roi.--Départ de
+Rambouillet.--Changement de résolution du roi.--Retraite sur
+Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement à Cherbourg.--Appréciation
+du ministère Villèle.--Des fautes qui ont amené la révolution de
+1830.--Londres.--Je passe en Hollande, puis à Vienne.--Le prince de
+Metternich.--Anecdote sur le duc d'Orléans.--Anecdote sur Eugène
+Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et sa famille.--La Société de
+Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos travaux.--Je rencontre le duc
+de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes avec ce prince.--Son
+intelligence.--Son opinion sur sa position.--Mes récits des campagnes de
+son père.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa mort.--Portrait du duc de
+Reichstadt.--Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg. Travaux de
+la route entre la vallée du Rhin et celle du Pô.--La Suisse en
+1833.--Îles Borromées.--Côme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de
+bataille de 1796.--Monument élevé par
+Eugène.--Vérone.--Venise.--Question d'Orient.--Solution possible, où la
+France aurait sa légitime part.</p>
+<br>
+
+<p>Huit mois d'un doux loisir s'étaient écoulés à la campagne. J'avais
+retrouvé dans la délicieuse habitation du général de Damrémont une vie
+d'intérieur, une vie de famille qui m'était inconnue depuis longtemps,
+un bien-être et un calme tout nouveaux pour moi. Livré à la rédaction de
+ces <i>Mémoires</i>, nourrissant mon esprit des plus beaux souvenirs, le
+passé se présentait à moi sous des couleurs brillantes. Le moment de
+quitter cette douce existence était venu, et, vers le 15 janvier, à mon
+grand regret, je rentrai à Paris.</p>
+
+<p>On se rappelle que, depuis le commencement des hostilités avec Alger, le
+rêve de ma vie avait été de commander l'expédition qui, tôt ou tard,
+serait dirigée contre cette ville. Les diverses administrations avaient
+semblé consacrer en principe que moi seul je pouvais être chargé de
+cette opération. Aussi je m'étais regardé constamment comme ayant des
+droits acquis et comme le général désigné de cette expédition future.
+Effectivement, je paraissais remplir mieux qu'un autre les conditions
+exigées. Le grade de maréchal était jugé nécessaire pour un commandement
+de cette nature, se composant de trente mille hommes de troupes de
+terre, se compliquant de marine et devant s'exercer au loin. Les grades
+n'ont pas été imaginés pour le plaisir de ceux qui en sont revêtus, mais
+faits pour établir les commandements et assurer l'obéissance. En temps
+de paix, dans les circonstances ordinaires, rien n'est plus facile à un
+général que de se faire obéir; mais, au milieu des obstacles et des
+complications de la guerre, rien n'est si difficile. Quand les dangers,
+les passions, les souffrances, agissent sur les hommes, tout les arrête,
+tout devient cause ou prétexte de résistance. Le chef doit être le plus
+grand possible pour avoir plus de chances de tout surmonter. Il lui faut
+l'autorité du grade, qui lui donne d'une manière constante une
+supériorité sociale; il doit y ajouter l'autorité du caractère, celle de
+l'opinion de sa capacité, fondée sur ses actions antérieures, et celle
+de son crédit. Alors, s'il ne rencontre pas des obstacles réellement
+supérieurs aux forces humaines, il réussira là où eût échoué un autre
+général auquel aurait manqué quelques-uns de ces moyens d'action. C'est
+ce qui fait que, à égalité de talents, de bravoure et de caractère, une
+naissance illustre est encore un avantage, et qu'un général d'un sang
+royal doit être préféré à tout autre.</p>
+
+<p>Ce raisonnement, pris dans la nature même des choses, dans la
+connaissance du coeur humain et dans l'expérience des conditions et des
+nécessités de la guerre, suffisait pour démontrer que, pour le
+commandement de l'expédition d'Alger, un maréchal devait être préféré à
+un simple lieutenant général, qui n'apporterait ni l'autorité du grade
+ni celle de la réputation, et dont le devoir, au milieu des difficultés
+d'une guerre d'une nature nouvelle, serait de prononcer souverainement,
+et au delà des mers, sur ses égaux.</p>
+
+<p>Plusieurs circonstances militaient encore en ma faveur et me désignaient
+particulièrement parmi les maréchaux: j'étais le seul qui eût fait la
+guerre d'Égypte. Or la guerre qu'on méditait était de même nature.
+J'avais été en outre longtemps en rapport avec les musulmans, et je
+connaissais leurs moeurs. Il était question d'un siége, et j'avais
+parcouru la première partie de ma carrière dans le service de
+l'artillerie. Enfin ma position politique devait inspirer toute
+confiance. Tout semblait donc me promettre qu'aucun changement ne serait
+apporté aux résolutions antérieurement prises, et tout semblait me
+garantir la réalisation de mes espérances.</p>
+
+<p>À l'époque funeste où M. de Bourmont fut nommé ministre de la guerre,
+j'abordai cette question avec lui. Je lui fis part des promesses faites
+par le roi, de mes désirs et de ce que je croyais pouvoir appeler mes
+droits. Je réclamai son concours et son appui. Il me promit l'un et
+l'autre. Je lui parlai franchement de ce qui lui était personnel. Il me
+déclara formellement, m'en déduisant les raisons, qu'il ne pensait pas
+et ne pouvait penser pour lui à ce commandement. Il ne voyait que moi,
+disait-il, qui pût en être chargé.</p>
+
+<p>Je le remerciai, mais je lui répondis que je prenais cette déclaration
+pour une politesse, et j'ajoutai qu'il me paraissait tout simple qu'un
+ministre lieutenant général profitât de son crédit pour arriver à un
+commandement dont le bâton de maréchal de France paraissait devoir être
+la conséquence. Il persista dans ses dénégations, il renouvela ses
+assurances, et avec des expressions telles, que je ne pouvais pas
+raisonnablement douter de sa sincérité. Cette persuasion redoubla mon
+zèle pour faire entreprendre l'expédition.</p>
+
+<p>De temps à autre M. de Bourmont m'entretenait de ses projets relatifs à
+l'expédition. Il demanda à me communiquer le mémoire qu'il avait fait
+pour démontrer la nécessité de son exécution et en développer les
+moyens. Je me rendis chez lui suivant ses désirs. Nous consacrâmes trois
+heures à discuter son travail. En général, il me parut bon et mériter
+d'être adopté, sauf quelques légères modifications. Mais les choses
+n'avançaient pas, et cela par une première raison: c'est que M. de
+Bourmont est par sa nature d'une lenteur inouïe; le temps s'écoule avec
+lui sans emploi utile; il semble n'en pas connaître le prix. Aussi les
+jours se succédaient sans qu'il fît aucune proposition sérieuse, et
+cependant on avait toujours reconnu deux choses sur lesquelles tout le
+monde était d'accord: que quatre mois au moins étaient nécessaires pour
+les préparatifs, et que l'époque la plus favorable pour entreprendre
+l'expédition était le commencement du mois de mai.</p>
+
+<p>La fin de l'année approchait, mais je pressais fréquemment le ministre
+de la guerre pour le décider à entrer en matière avec ses collègues, et
+toujours inutilement. Il hésitait à élever sérieusement cette question
+d'Alger, à laquelle il savait M. le Dauphin contraire.</p>
+
+<p>Un jour, vers la fin de décembre, ayant été chez lui, il me prit à part
+et me dit: «Notre affaire va mal; la marine ne veut pas de l'expédition
+et présente obstacles sur obstacles. Elle prétend qu'il est trop tard
+pour y penser cette année.--Mais l'amiral Mackau y est favorable,
+faites-le venir, endoctrinez-le et mettez-le en avant.--Lui-même,
+répondit-il, adopte l'opinion manifestée par son ministre.--Je le
+verrai, répliquai-je, je ne conçois rien à ce changement de langage,
+car, il n'y a pas longtemps, il m'a parlé tout autrement.»</p>
+
+<p>Là-dessus je quittai le ministre. J'écrivis un petit mot à M. de Mackau,
+et il vint chez moi. Il me dit ces propres paroles: «Jamais M. de
+Bourmont ne nous a parlé de l'expédition d'une manière ni sérieuse ni
+officielle. Étant à dîner avec lui chez le ministre de Suède, au moment
+du café, il nous réunit, le ministre de la marine et moi, dans un coin
+du salon et nous parla vaguement de l'expédition. Nous lui répondîmes
+qu'il semblait rester peu de temps d'ici au printemps pour les
+préparatifs; qu'aucune disposition première n'ayant été prise, avant que
+tout ne fût en train, si on s'y résolvait, il s'écoulerait un temps bien
+précieux.--Après dix minutes de conversation sur ce ton, ajouta-t-il,
+nous nous séparâmes sans que rien n'annonçât l'intention de traiter cet
+objet de nouveau.»</p>
+
+<p>Je fus étonné, comme on le suppose, de cette explication, et la
+conclusion entre M. de Mackau et moi fut que M. de Bourmont, ni
+personne, hors moi, ne voulait de l'expédition. C'était un leurre, un
+aliment pour l'opinion publique, mais il n'y avait aucun projet réel.</p>
+
+<p>M. de Polignac avait eu l'étrange pensée de faire vider notre querelle
+avec le dey d'Alger par le pacha d'Égypte, et de charger celui-ci de le
+mettre à la raison au moyen d'un subside. L'idée était folle. Jamais le
+pacha d'Égypte, placé à une si grande distance d'Alger, dépourvu alors
+de moyens en matériel régulièrement construits, et d'un personnel
+instruit, en rapport avec les besoins d'un siége, n'aurait pu réussir
+dans une pareille entreprise. C'était M. Drovetti, consul de France,
+lié d'intérêt avec le pacha, auquel il aurait fait gagner de l'argent
+qu'il aurait partagé sans doute avec lui, qui avait suggéré cette idée
+bizarre. M. de Polignac l'adopta. Un aide de camp du général
+Guilleminot, nommé Huder, fut chargé de la négociation et envoyé à cet
+effet à Alexandrie.</p>
+
+<p>Bourmont m'en avait prévenu dans le temps, et, comme moi, il trouvait la
+chose extravagante. Huder était venu prendre ses ordres. Il lui avait
+parlé longuement et l'avait convaincu, me dit-il, des inconvénients de
+ce projet. Il lui avait recommandé spécialement de faire sentir au pacha
+les immenses difficultés de son exécution. Pour encourager cet envoyé
+dans cette marche, opposée au but apparent de sa mission, il lui avait
+donné d'avance la décoration de la Légion d'honneur.</p>
+
+<p>Mais Méhémet-Ali, qui avait vu de bons millions à prendre et à garder,
+car il en aurait été quitte pour une petite démonstration, endoctriné
+d'ailleurs par Drovetti, avait accepté toutes les propositions, et
+renvoyé M. Huder avec une réponse favorable.</p>
+
+<p>Celui-ci étant arrivé au lazaret, Drovetti partit pour Toulon, afin de
+conférer avec lui et de hâter l'accomplissement de ses désirs. On était
+au 15 janvier, époque où, de retour de la campagne, j'étais établi pour
+le reste de l'hiver à Paris. À mon arrivée, étant allé, suivant
+l'usage, voir les divers ministres au jour de leur réception, celui de
+la marine me parla vaguement d'Alger, ensuite me prit à part, et me dit:
+«Monsieur le maréchal, vous avez beaucoup réfléchi sur cette opération,
+je voudrais avoir l'occasion d'en causer avec vous d'une manière un peu
+suivie et connaître votre opinion sur les moyens de son exécution.» Je
+lui dis que j'étais à ses ordres, et lui offris de venir dès le
+lendemain chez lui. Le rendez-vous pris, nous décidâmes d'y appeler M.
+de Mackau.</p>
+
+<p>Dans cette conférence, où tous les projets faits par diverses
+commissions mixtes de terre et de mer furent lus, je démontrai à M.
+d'Haussez qu'il y avait beaucoup d'exagération dans les demandes, en
+prenant pour point de comparaison l'expédition d'Égypte, et en profitant
+des diverses circonstances aujourd'hui en notre faveur. Je prouvai qu'il
+ne fallait ni le nombre de bâtiments demandé, ni le nombre de chevaux,
+ni, par conséquent, le temps indiqué comme nécessaire pour les
+préparatifs. Cette conférence fit impression sur M. d'Haussez; mais,
+tout à fait nouveau dans l'administration de la marine, et forcé pour
+ainsi dire de s'en rapporter à ses bureaux et aux amiraux qui, en
+général, étaient contraires à l'expédition, il hésitait encore dans
+l'opinion qu'il devait adopter.</p>
+
+<p>Je prévins M. de Bourmont de cette conférence, en l'engageant à chercher
+à en tirer parti. Il me le promit, quoiqu'il me parût sans aucun espoir.
+Les choses restèrent quelques jours dans cet état. Nous étions arrivés à
+la fin de janvier. Encore quinze jours, et il n'y avait aucune
+possibilité de rien entreprendre cette année. La conclusion de ce traité
+ridicule avec le pacha d'Égypte paraissait devoir être immédiate, et
+j'en gémissais à tous les titres.</p>
+
+<p>J'avais souvent entretenu M. de Chabrol de mes désirs et de mes
+espérances personnelles, lorsque, faisant partie du ministère Villèle
+comme ministre de la marine, il avait participé à la résolution prise à
+cette époque de me confier le commandement quand l'expédition aurait
+lieu. Continuant à m'être favorable, je lui en reparlai de nouveau aux
+Tuileries, le dimanche 31 janvier, et l'informai de la conférence que
+j'avais eue avec M. d'Haussez. Il me dit:</p>
+
+<p>«En avez-vous parlé à M. de Polignac?</p>
+
+<p>--Non, lui dis-je.</p>
+
+<p>--Je vous engage, répliqua-t-il, à le faire; cela est indispensable pour
+le succès.»</p>
+
+<p>À l'instant même je m'adressai à M. de Polignac, qui, étant souffrant ce
+jour-là, venait seulement d'entrer dans le cabinet du conseil, et je lui
+fis la demande d'un rendez-vous. C'était la première fois de ma vie que
+j'allais l'entretenir d'une affaire importante et me rendre chez lui
+pour autre chose que pour lui faire une simple politesse. Il fixa notre
+entretien au lendemain lundi, 1er février, à midi.</p>
+
+<p>J'entrai immédiatement en matière, en lui demandant pardon d'aborder de
+moi-même des questions de politique et d'État que je n'étais pas appelé
+à traiter; mais j'ajoutai: «Les circonstances de ma vie, les
+connaissances qui en résultent, seront mon excuse.» Je lui dis ensuite:
+«Le bruit public, prince, est généralement répandu que le gouvernement
+est dans l'intention de charger, au moyen d'un traité et de subsides, le
+pacha d'Égypte de venger notre querelle avec Alger, et d'obtenir pour
+nous satisfaction. Je suis autorisé à penser, si ces bruits sont fondés,
+que votre but ne sera pas atteint. Le pacha d'Égypte peut vous faire
+telles promesses qu'il voudra, mais il est hors de sa puissance de les
+tenir. Où est l'artillerie de siége qui lui est nécessaire? où sont ses
+canonniers, ses sapeurs, ses officiers du génie, etc.? Une opération de
+cette nature, aussi compliquée, est au-dessus des facultés des Turcs,
+par les difficultés naturelles qu'elle présente et l'ensemble qu'elle
+exige.</p>
+
+<p>--Mais, répondit-il, son armée viendra par terre et son matériel par
+mer.</p>
+
+<p>--Mais, prince, il y a cinq cents lieues de distance d'Alexandrie à
+Alger; il y a des déserts à traverser, il y a des régences à vaincre,
+des tribus d'Arabes à subjuguer ou à séduire. La conquête de l'Asie par
+Alexandre était plus facile à exécuter que celle de la côte d'Afrique
+par Méhémet-Ali. Je suppose même non la conquête, mais une révolution en
+sa faveur, ce que tant d'intérêts opposés rendent impossible, aurait-il
+des myriades d'Arabes à ses ordres, les sept ou huit mille Turcs qui
+sont dans Alger s'y défendraient avec succès.</p>
+
+<p>--Mais la place d'Alger n'est pas forte par terre.</p>
+
+<p>--Elle est imprenable pour des gens qui n'ont pas de canons ou qui n'ont
+qu'une mauvaise artillerie mal servie. À la guerre, comme presque
+partout ailleurs, rien n'est absolu, tout est relatif. Là où les moyens
+d'attaque sont nuls, les moyens de défense sont faciles. Contre une
+armée munie d'une mauvaise artillerie, de simples murailles sont
+imprenables, tandis que Metz et Lille doivent succomber au bout d'un
+temps donné devant les moyens que l'art de la guerre et le développement
+des connaissances actuelles permettent de consacrer aujourd'hui au siége
+des places.</p>
+
+<p>--Mais la France pourrait fournir sa marine, les canonniers, les
+officiers du génie, etc., etc.</p>
+
+<p>--Oubliez-vous, prince, que l'armée protectrice qui tient la campagne
+est toujours le principal, que l'artillerie, malgré sa haute importance
+dans cette circonstance, n'est qu'accessoire? Ses opérations, quoique
+spéciales, sont cependant subordonnées. Eh bien, la mettrez-vous sous
+les ordres du pacha, et les troupes du roi de France seront-elles
+réduites à être les auxiliaires d'un barbare ignorant? Leur sûreté
+dépendra-t-elle de ses dispositions? Cela présenterait un scandale
+capable de révolter l'armée entière. Il n'y a qu'une manière raisonnable
+d'envisager la question: c'est de faire faire l'expédition par une armée
+française, munie de tous ses moyens; et, si l'on veut y faire participer
+le pacha d'Égypte, employer un corps de ses troupes comme auxiliaires.
+Il faut retourner la question: agir avec une armée française sous le
+commandement d'un Français, et y réunir un détachement d'Égyptiens.
+Comme cela je comprends l'opération; comme cela je vois dans le concours
+des Turcs une certaine utilité. Les opérations véritables sont faites
+par l'armée. Les obstacles réels, c'est elle qui les surmonte, tandis
+que le corps turc prouve, par sa présence, aux habitants de l'intérieur,
+que nous ne faisons pas une guerre de religion. Des turbans aux
+avant-postes doivent désarmer tous les Maures, laisser la milice turque
+isolée et ainsi abandonnée à la haine dont partout elle est l'objet.
+Tout autre système, croyez-moi, est pure illusion et n'aurait pas
+d'autre résultat que d'enrichir le pacha et de nous rendre la fable de
+l'Europe.»</p>
+
+<p>M. de Polignac se rabattit sur l'impossibilité de rien entreprendre
+cette année, eu égard à l'époque à laquelle on était arrivé et les
+moyens immenses nécessaires à rassembler. Alors je lui fis voir qu'en ne
+perdant pas un moment il était encore temps. On pourrait réduire sans
+inconvénient les demandes qu'on avait faites, et qui étaient
+véritablement exagérées; je choisis pour exemple les dispositions prises
+lors de l'expédition d'Égypte. Je traitai à fond la question des moyens
+d'exécution. Après quelques moments de réflexion, le prince me dit:
+«Monsieur le maréchal, vous venez de changer toutes mes idées, et la
+manière dont vous avez envisagé les choses est toute nouvelle pour moi.
+Je vous demande d'y réfléchir et de vous en reparler.»</p>
+
+<p>Le premier résultat de cet entretien fut l'abandon immédiat du projet de
+Drovetti. On y substitua quelque chose d'analogue à ce que j'avais
+indiqué à M. de Polignac. M. de Langsdorf, attaché d'ambassade, qui se
+trouvait alors à Paris, fut envoyé sur-le-champ à Alexandrie pour rompre
+à tout prix la négociation entamée avec Méhémet-Ali. Il devait proposer
+au pacha un autre projet, dont la base était une expédition simultanée
+par terre contre les régences de Tripoli et de Tunis. M. de Langsdorf,
+malgré ses efforts auprès d'Ibrahim et de Méhémet-Ali, ne put réussir à
+leur faire accepter ces nouvelles propositions. Le vice-roi craignait de
+compromettre par cette alliance sa popularité parmi les populations
+musulmanes. Cette négociation, qui avait vivement inquiété les agents
+anglais, se perdit au milieu du fracas de l'expédition et de la prise
+d'Alger.</p>
+
+<p>Le mercredi suivant, 3 février, je reçus un billet de M. de Polignac qui
+m'engageait à passer sur-le-champ chez lui. Il sortait du conseil et me
+dit: «Vos raisonnements m'ont complétement convaincu. Cette conviction
+est partagée par le roi et par mes collègues, et l'expédition est
+résolue. Une commission de généraux de terre et de mer va se réunir pour
+discuter, la plume à la main, quels sont les moyens d'exécution
+indispensablement nécessaires. Si tous les calculs confirment votre
+opinion, comme je n'en doute pas, on se mettra à l'oeuvre à l'instant
+même. Je vous engage à voir le ministre de la guerre sans retard, pour
+vous concerter avec lui, afin de fournir à cette commission, qui, dès
+demain, commencera son travail, tous les renseignements dont elle a
+besoin.»</p>
+
+<p>Je lui parlai de mes intérêts propres et du commandement. Il me
+répondit: «Je ne pense pas qu'il puisse être remis en de meilleures
+mains, et c'est toute ma pensée; c'est aussi celle de mes collègues;
+et, n'en doutez pas, vous ne trouverez aucune opposition du côté du roi;
+il m'en a déjà parlé. Le seul conseil que j'aie à vous donner, c'est de
+voir M. le Dauphin, et de lui faire parler.»</p>
+
+<p>Je me rendis chez le ministre de la guerre, qui me confirma cette bonne
+disposition, et me fit hommage d'un succès sur lequel il n'avait pas
+compté. Je lui parlai de la réunion du lendemain. Il en désigna devant
+moi tous les membres; mais il me dit qu'il croyait convenable à mes
+intérêts de ne pas m'y mettre, pour ne pas irriter M. le Dauphin,
+mécontent de la résolution prise, et qu'il m'attribuait. «En effet,
+ajouta-t-il, M. de Polignac a dit au roi et au conseil que vous l'aviez
+convaincu, et, comme il y est opposé, il vaut mieux ne pas mettre votre
+nom constamment en avant.»</p>
+
+<p>Cette précaution me parut de la bienveillance, et je l'en remerciai.
+C'était, au contraire, un commencement de trahison envers moi.</p>
+
+<p>Je sus, quelques jours après, que M. le Dauphin, dans son emportement,
+avait dit: «Et de quoi se mêle le duc de Raguse? il n'est pas membre du
+gouvernement; il n'est pas appelé à délibérer sur ces projets.
+D'ailleurs, si cette expédition se fait, il ne la commandera pas.»</p>
+
+<p>On travailla avec une grande activité à la discussion des projets.
+J'entraînai plusieurs membres de la commission, et elle reconnut la
+possibilité de l'expédition pour cette année. Le 7 février, les ordres
+définitifs furent donnés aux ministres de la guerre et de la marine.</p>
+
+<p>Il était assez naturel de faire d'abord le choix du commandant. Il
+devait influer sur celui des principaux agents; mais le roi, me dit le
+ministre de la guerre, avait ajourné cette nomination pour le moment. Il
+ajouta: «Cela nous donnera le temps de tout arranger pour faire tomber
+le choix sur vous. Ne faites aucune démarche. Laissez-moi les commencer,
+en entretenir le roi et surtout M. le Dauphin.»</p>
+
+<p>Je croyais encore à sa loyauté, et je gardai le silence. Cependant mes
+réflexions et quelques avis firent naître des inquiétudes dans mon
+esprit. J'eus une nouvelle explication avec Bourmont, qui n'hésita pas à
+me renouveler les mêmes assurances.</p>
+
+<p>M. de Polignac était ou paraissait être toujours dans la même conviction
+pour ce qui me concernait.</p>
+
+<p>Fatigué d'attendre en vain que Bourmont eût parlé, j'allai trouver M. le
+Dauphin. Je lui rappelai ses promesses anciennes; je lui présentai et
+lui fis valoir mes titres. Il m'accueillit bien, sembla m'écouter
+volontiers, et me dit que, comme ma démarche avait été prévue, il avait
+demandé au roi ce qu'il devait me répondre. Le roi lui avait dit de ne
+prendre aucun engagement, et il se conformait à ses ordres, ne voulant
+ni détruire des espérances qui peut-être étaient fondées, ni les
+encourager, car peut-être aussi ne se réaliseraient-elles pas. Il ajouta
+qu'il m'écoutait avec plaisir. Je terminai cette conversation par un
+résumé de mes titres, et je lui dis en riant: «Monseigneur, si le
+commandement de cette expédition m'est enlevé, j'en éprouverai, je
+crois, un tel chagrin et un tel dégoût, qu'il ne me restera plus qu'à me
+faire capucin.»</p>
+
+<p>M. le Dauphin rit beaucoup de cette plaisanterie, et mon audience se
+termina.</p>
+
+<p>L'impression que j'avais reçue était assez favorable. Je n'ai jamais été
+gâté par M. le Dauphin. Ce prince m'a même toujours montré peu de
+bienveillance; mais ses manières brusques et habituellement déplaisantes
+avaient disparu en ce moment, et je le crus favorable à mes désirs.
+J'allai voir le roi le soir.</p>
+
+<p>Le roi a toujours eu, pour tout le monde et pour moi en particulier, des
+manières aimables et gracieuses. Je lui exposai ce qui m'amenait auprès
+de lui. Il commença à répondre par des choses vagues sur l'incertitude
+de l'expédition et sur son importance, qu'il cherchait à diminuer. Mes
+réponses étaient faciles: j'établis mes droits. Quand je vins à ceux
+que je fondai sur ma fidélité, il m'interrompit et me dit: «Oh! pour
+ceux-là, je les reconnais!</p>
+
+<p>--Et les autres, Sire! Est-ce donc rien d'avoir commandé en chef des
+armées pendant dix ans, d'avoir été en Égypte, en Turquie, et d'être, de
+plus, officier d'artillerie, quand il est question d'un siége?»</p>
+
+<p>Le roi convint de tout cela et me fit une réponse obligeante, mais
+vague. Je sortis de chez lui moins satisfait que de chez M. le Dauphin.
+Cependant je ne pouvais pas mettre en comparaison le sentiment de l'un
+et de l'autre pour moi. Les jours s'écoulaient, et cette nomination, qui
+aurait dû précéder les autres, ne se faisait pas. Tout le travail
+s'expédiait, et, la nomination des agents principaux, dont le contact
+avec le général en chef est habituel, étant terminée, je crus y voir
+l'indication positive d'un choix arrêté en secret et se portant sur le
+général Bourmont. Je m'en ouvris à M. de Polignac, qui parut surpris et
+ne pas le croire. Rien, me dit-il, ne le lui avait indiqué. J'ignore
+s'il me trompait: mais je serais disposé à en douter; car le lendemain
+il me dit, après avoir parlé au roi, qu'effectivement il y avait des
+chances pour Bourmont, mais aussi pour moi, qu'il fallait attendre en
+balançant les craintes par les espérances. Mais je m'aperçus enfin à
+quel point j'étais dupe de ma crédulité et de ma bonne foi. Bourmont
+n'avait pas voulu se mettre en avant pour faire décider l'expédition, de
+peur de déplaire à M. le Dauphin. Il m'avait fait promesses sur
+promesses pour m'engager à faire les démarches nécessaires à son
+exécution. Ce but rempli, tous ses efforts tendaient à m'écarter afin de
+se réserver à lui-même le commandement.</p>
+
+<p>Après six semaines d'angoisses de ma part, il fut nommé.</p>
+
+<p>J'ai rarement éprouvé en ma vie une peine aussi vive; je voyais
+renversée l'espérance d'entendre encore prononcer mon nom avec louange,
+et de rappeler les services passés par des services nouveaux, d' être le
+vengeur de la civilisation sur la barbarie, d'effacer la honte séculaire
+de la chrétienté; enfin de faire une guerre qui pouvait peut-être
+contrarier la politique de quelque gouvernement, mais dont le succès
+aurait les applaudissements du monde civilisé. Je m'étais bercé de
+l'idée d'être l'agent d'un pareil bienfait pour l'humanité. Toutes ces
+espérances disparurent comme un songe.</p>
+
+<p>M. le Dauphin, dont le naturel l'a toujours porté à se livrer à des
+sentiments hostiles aux autres, parut jouir dans cette circonstance de
+ma déconvenue. Il eut bien soin de se rappeler la plaisanterie que je
+lui avais faite six semaines auparavant. Comme j'étais absent, le soir
+même, d'un grand cercle de la cour, madame la duchesse de Berry ayant
+demandé où j'étais, M. le Dauphin prit la parole et répondit tout haut:
+«Le maréchal! il s'est retiré dans un couvent et se fait moine.»</p>
+
+<p>La plaisanterie ne fut pas comprise d'abord; mais, lorsqu'elle fut
+expliquée, on la trouva de mauvais goût. Les gens qui n'avaient pas
+d'amitié pour moi en portèrent le même jugement.</p>
+
+<p>La peine que je ressentis de la nomination de Bourmont aurait été bien
+plus vive encore si j'avais pu en deviner toutes les conséquences. Je ne
+voyais et ne pouvais voir alors que la perte de grands avantages; mais
+comment deviner la masse de maux dont une absence de Paris m'aurait
+garanti!</p>
+
+<p>Je fus un moment tenté de donner ma démission de la place de major
+général. Un motif de délicatesse m'en empêcha. J'avais consacré presque
+tous mes appointements à payer mes dettes. En les diminuant j'en privais
+mes créanciers. Toutefois je m'absentai de la cour et n'y revins qu'au
+1er mai, pour prendre mon service. Les ministres, et particulièrement M.
+de Polignac, avaient senti combien ma situation était pénible, et à quel
+point on avait été injuste envers moi; car mes droits au commandement
+étaient incontestables, d'abord à raison de promesses anciennes,
+ensuite, et c'était mon premier titre, parce que moi seul j'avais
+démontré la possibilité de l'expédition et l'avais fait décider par mes
+démarches. Elle était pour ainsi dire mon ouvrage. J'avais empêché la
+plus fausse et la plus mauvaise des combinaisons, celle d'avoir recours
+au pacha d'Égypte. Par là j'avais préservé le gouvernement d'un ridicule
+ineffaçable et le ministère d'une responsabilité d'argent terrible; car,
+à coup sur, les millions donnés à Méhémet-Ali n'auraient rien produit,
+et leur emploi n'aurait jamais pu être justifié ni approuvé. Le
+gouvernement, se sentant mon obligé, avait une dette à acquitter. Il le
+reconnut, et l'assurance m'en fut donnée de toutes parts et à plusieurs
+reprises. D'abord il fut arrangé qu'aussitôt la ville d'Alger conquise
+le ministre de la guerre reviendrait, et qu'alors j'aurais la mission
+d'achever la conquête de ce pays. Le gouvernement m'en serait donné, et
+je serais chargé de fonder une colonie.</p>
+
+<p>Mon amour-propre pouvait souffrir de cette combinaison; mais je me mis
+au-dessus de considérations vulgaires. J'envisageai la beauté,
+l'importance et les difficultés de la mission, sans me rappeler ce que
+la conquête de la ville aurait ajouté à son éclat. Je fis ce
+raisonnement. Dans un temps régulier et loin du moment de la conquête,
+un semblable commandement, avec les pouvoirs qu'il comporte, serait
+recherché par les individus de la plus haute position. Au moment où il
+fallait fonder, établir, créer, il était plus beau, plus important, plus
+difficile, par conséquent plus désirable, et, parce que l'éclat de la
+première conquête en était séparé, ce n'était pas un motif pour le
+dédaigner. Je me croyais éminemment propre à cette mission. La nature de
+mon caractère, l'esprit de suite qui m'est propre, ma grande activité,
+des connaissances dont je trouverais l'application à chaque instant, mon
+aptitude à gouverner des peuples de divers degrés de civilisation,
+prouvée par les succès obtenus dans les provinces illyriennes, où mon
+nom est encore vivant et prononcé avec respect et bienveillance,
+m'avaient décidé à accepter éventuellement cette mission. Je crus
+pouvoir la regarder comme assurée après la reddition d'Alger, reddition
+opérée après une canonnade de quatre heures contre le fort impérial, et
+sans siége régulier.</p>
+
+<p>J'attendais les ouvertures officielles de mon envoi prochain dans ce
+pays, mais en vain. Tout avait été changé par l'influence de la
+politique extérieure, qui empêchait d'y fonder une colonie.</p>
+
+<p>Je fis exprimer le désir d'avoir l'ambassade de Russie, que la retraite
+du duc de Mortemart devait laisser vacante, et à laquelle j'avais
+l'espérance que l'empereur Nicolas me verrait arriver avec plaisir. Je
+sus qu'elle serait donnée à un autre. Ainsi, cette dette reconnue envers
+moi, on ne s'occupait pas de l'acquitter, et cependant on ne la niait
+pas. Était-il donc déjà arrêté dans la pensée du gouvernement que ses
+dons perfides envers moi se composeraient de la plus cruelle mission,
+d'une mission qui aurait pour résultat de me mettre dans la position la
+plus difficile, la plus déchirante dans laquelle un homme puisse jamais
+être placé: position pire pour moi que pour tout autre, parce que mes
+opinions bien connues, mes doctrines politiques, proclamées et
+incontestables, étaient en tous points et en toutes choses opposées à la
+marche du gouvernement. Le fond qu'on faisait sur moi était uniquement
+basé sur mes sentiments d'honneur et ma religion à remplir mes devoirs,
+mais non sur mes intérêts et ma conviction; chose honorable sans doute
+et qui témoigne de l'idée qu'on s'était faite de ma loyauté, et qu'en
+effet j'ai justifiée au prix de tout mon avenir.</p>
+
+<p>La marche du gouvernement augmentait mes inquiétudes. L'extravagant
+renvoi de la Chambre pour l'expression des sentiments quelle éprouvait,
+droit qu'elle possédait et dont elle fit usage dans des formes
+respectueuses; les doctrines, plus extravagantes encore, soutenues par
+les journaux défenseurs du ministère, cette assertion insensée que le
+renvoi à la Chambre nouvelle de deux cent vingt et un députés qui
+avaient signé l'Adresse était une insulte faite au roi, prouvèrent
+jusqu'à quel point d'aberration étaient tombés les dépositaires du
+pouvoir. Aussi le sentiment de leur inconcevable incapacité était dans
+la conscience publique. Un des traits les plus remarquables de cette
+incapacité était leur confiance absolue au milieu des immenses
+difficultés qui les entouraient. En effet, une grande confiance ne
+résulte jamais que de deux choses: ou du sentiment de ses forces, qu'un
+génie d'un ordre supérieur a presque toujours en lui-même, et de la
+puissance qu'il exerce sur la multitude par les souvenirs qu'il lui
+rappelle; ou de la stupidité qui ne voit rien, n'entend rien, ne
+comprend rien, et se jette, sans s'en douter, dans l'abîme ouvert sous
+ses pas. Dans la circonstance, l'incertitude entre ces deux explications
+ne pouvait pas exister un moment.</p>
+
+<p>Le spectacle présenté par la famille royale n'était pas plus rassurant.
+On connaît la portée d'esprit de M. le Dauphin. Elle ne va pas jusqu'à
+combiner deux idées; mais, en revanche, il y a, dans son absurdité, une
+résolution, une volonté inimaginables, et cependant cette décision
+absolue, qu'aucun raisonnement ne parvient à changer, c'est presque
+toujours le hasard qui l'a fait naître. Aussi est-il impossible de mener
+à bien avec lui la moindre affaire. Son concours au pouvoir était donc
+funeste. Il empêchait d'apporter aucun remède efficace aux immenses
+difficultés du moment. Le roi Charles X a de la douceur, de la
+bienveillance; il sait que la nature, en lui donnant des avantages qui
+le font aimer, ne l'a pas pourvu de ces qualités éminentes capables de
+subjuguer et de tout maîtriser. Il est facile de remuer son coeur. On
+agit même momentanément sur son esprit. L'action est fugitive, mais on
+peut la renouveler. Il est d'ailleurs resté soumis à l'empire des
+opinions de sa jeunesse. Je pourrais raconter mille traits qui
+rappellent le prince de Coblentz dans toute sa pureté: mais enfin il y a
+chez lui de la bonté et du mouvement. Eh bien, toutes ces qualités-là,
+mises en oeuvre à propos, pouvaient le sauver et nous sauver; mais elles
+étaient anéanties par la rudesse et par l'orgueil sauvage de son fils.</p>
+
+<p>Mécontent pour ce qui me concernait personnellement, effrayé de
+l'avenir, je ne rêvais qu'une chose, c'était mon éloignement. Aussi
+attendais-je, avec la plus vive impatience, la fin de mon service. Le
+1er septembre, je devais être libre.</p>
+
+<p>J'avais tout disposé pour une longue absence, et j'avais résolu de
+partir dès le mois d'octobre pour l'Italie. Je comptais y passer
+l'hiver et le printemps. Mon intention était de revoir les immortels
+champs de bataille de ma jeunesse. Là je trouverais des souvenirs qui me
+dédommageraient des misères présentes, me rajeuniraient en me rappelant
+les vives sensations que m'avait causées une gloire éclatante, en me
+rappelant le premier âge dans le plus beau pays du monde. Si le
+bouleversement de cette pauvre France fût arrivé pendant mon absence,
+des devoirs impérieux n'auraient pas uni mon nom à la catastrophe.</p>
+
+<p>C'est dans cette disposition d'esprit et au milieu de ces projets que
+m'ont surpris les ordonnances tristement célèbres du 25 juillet.</p>
+
+<p>Le plus profond secret fut gardé le dimanche, 25, et personne ne sut que
+le roi venait de signer l'arrêt de mort de la monarchie. Le lundi, 26,
+au matin, le <i>Moniteur</i>, à son arrivée, apprit la résolution de la
+veille. Le roi venait de partir pour Rambouillet, et personne ne le vit
+dans la journée.</p>
+
+<p>Je me rendis à Paris. N'ayant pas encore vu le <i>Moniteur</i>, je le fis
+demander chez le baron de Faguel, ministre des Pays-Bas, logé dans
+l'hôtel qui touchait le mien. Ma surprise fut d'autant plus grande en
+lisant ces ordonnances, que M. de Polignac avait donné sa parole à
+l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans la nuit du samedi au
+dimanche, qu'il n'y aurait point de coup d'État. Témoin de l'agitation
+générale dont tous les esprits étaient saisis, je rentrai à Saint-Cloud,
+où le roi n'arriva qu'à dix heures trois quarts. En descendant de
+voiture, il me demanda si j'avais été à Paris et ce qu'il y avait de
+nouveau.</p>
+
+<p>--Un grand effroi, un grand abattement, Sire, et une chute de fonds
+extraordinaire.</p>
+
+<p>M. le Dauphin suivait le roi, et me dit:</p>
+
+<p>--De combien les fonds sont-ils tombés?</p>
+
+<p>--Monseigneur, de quatre pour cent.</p>
+
+<p>--Ils remonteront, me dit le prince.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes dans le cabinet; le roi me donna le mot d'ordre, et
+sur-le-champ fut se coucher.</p>
+
+<p>J'étais dans l'usage d'aller passer la journée du mardi dans les
+environs de Saint-Germain, et je me disposais à m'y rendre quand un
+message du roi m'apporta l'ordre de me rendre chez lui après la messe, à
+onze heures et demie. Lorsque je fus entré dans son cabinet, le roi me
+dit: «Il paraît que l'on a quelques inquiétudes pour la tranquillité de
+Paris. Rendez-vous-y, prenez le commandement, et passez d'abord chez le
+prince de Polignac. Si tout est en ordre le soir, vous pouvez rentrer à
+Saint-Cloud.»</p>
+
+<p>Cet ordre était la conséquence naturelle de mes fonctions. Il ne me
+restait qu'à obéir. Je demandai mes chevaux et partis. Le prince de
+Polignac me donna connaissance de l'ordonnance qui m'investissait du
+commandement<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, et j'allai m'établir au logement du major général de
+service.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a>
+<a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et
+ de Navarre, salut Sur le rapport du président du conseil des
+ ministres, Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
+
+<p class="mid"> ARTICLE PREMIER.</p>
+
+<p> «Notre cousin le maréchal duc de Raguse est chargé du
+ commandement supérieur des troupes de la première division
+ militaire.</p>
+
+<p class="mid"> ARTICLE II.</p>
+
+<p> «Notre président du conseil, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre, est chargé de l'exécution de la
+ présente ordonnance.</p>
+
+<p> «Donné en notre château de Saint-Cloud, le 27 juillet de l'an
+ de grâce 1830, et de notre règne le sixième.<span
+class="rig"> «<i>Signé</i>: <span class="sc">Charles</span>.</span></p>
+
+<p class="mid"> Par le roi:</p>
+
+<p> «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre,<span class="rig"> «Le prince <span class="sc">de Polignac</span>.</span></p><br>
+
+<p class="mid"> «Pour ampliation:</p>
+
+<p> «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre,<span class="rig"> «Le prince <span class="sc">de Polignac</span>.»</span><br></blockquote><br>
+
+<p>Une grande agitation régnait dans les esprits. Du mouvement, des
+groupes, se faisaient remarquer; mais d'abord aucunes dispositions
+n'annonçaient des intentions éminemment hostiles. Cependant les
+rassemblements de la rue Saint Honoré commencèrent à grossir; ils se
+portèrent ensuite sur la place du Palais-Royal. Là, on jeta des pierres
+aux gendarmes qui s'y trouvaient; on les assaillit; enfin on les mit
+dans le cas de faire usage de leurs armes. Une trentaine de coups de
+fusil furent tirés en cette circonstance. Ces événements pouvaient faire
+craindre des choses plus graves pour la soirée.</p>
+
+<p>Je donnai l'ordre à toutes les troupes de sortir des casernes et de
+venir occuper les positions suivantes:</p>
+
+<p>Le 1er régiment de la garde vint occuper le boulevard des Capucines,
+avec deux pièces de canon et cinquante lanciers;</p>
+
+<p>Le 3e, le Carrousel, avec quatre pièces de canon et cent cinquante
+lanciers;</p>
+
+<p>Les Suisses, la place Louis XV, avec six pièces de canon;</p>
+
+<p>Le 15e occupa le pont Neuf;</p>
+
+<p>Le 5e, la place Vendôme;</p>
+
+<p>Le 50e, les boulevards Poissonnière et Saint-Denis;</p>
+
+<p>Le 53e avec les cuirassiers, la place de la Bastille.</p>
+
+<p>Toutes ces troupes étaient en position à cinq heures; elles se mirent en
+communication entre elles par des patrouilles dans toutes les
+directions, et ne rencontrèrent nulle part de résistance. Vers les sept
+heures, des attroupements se portèrent encore dans la rue Saint-Honoré,
+en arrivant par les rues transversales. Deux barricades, commencées
+près des rues du Duc-de-Bordeaux et de l'Échelle furent détruites par
+mon ordre. Les troupes s'étant retirées, on les recommença. Il fallut y
+retourner. Des matériaux de construction, qui se trouvèrent là,
+servirent d'armes contre les troupes. Quelques soldats furent blessés
+par des pierres, et à deux reprises ils furent obligés de faire feu. Ces
+hostilités de la part des Parisiens ne pouvaient pas être sérieuses, et
+ces espèces de retranchements, construits si près des lieux où des
+forces considérables étaient réunies, semblaient n'avoir d'autre but que
+de provoquer et de juger les dispositions des troupes.</p>
+
+<p>Des patrouilles ont pu avoir quelque rencontre ailleurs, et cela est
+probable, puisqu'un homme a été tué vers la rue Feydeau; mais cependant
+rien de plus important ne se passa dans cette journée.</p>
+
+<p>À neuf heures, les groupes se dissipèrent d'eux-mêmes. Chacun rentra à
+son logis, et, à dix heures et demie, toutes les rues devinrent libres.
+La tranquillité étant parfaitement rétablie, rien absolument n'annonçant
+des projets de désordre pour la nuit, les troupes reçurent l'ordre de
+rentrer dans les casernes.</p>
+
+<p>Le mercredi, 28, de grand matin, les groupes se reformèrent, et une
+extrême agitation se manifesta dans la population. Les choses pouvant
+devenir graves, j'expédiai des officiers à Versailles et à Saint-Denis
+pour en faire venir les garnisons, et des courriers à Melun, Provins,
+Fontainebleau, Beauvais, Compiègne et Orléans. J'envoyai un officier
+au-devant du 4e régiment de la garde, venant de Caen et devant arriver
+seulement le 3 août, afin de hâter sa marche.</p>
+
+<p>L'agitation se changea bientôt en tumulte. Dès sept heures, les
+désordres prirent le caractère le plus hostile. On brisait partout les
+armes de France; on coupait les cordes des réverbères; on traînait les
+drapeaux blancs des mairies dans le ruisseau, et on criait: <i>À bas les
+Bourbons!</i></p>
+
+<p>J'écrivis immédiatement au roi pour l'informer de ce qui se passait.</p>
+
+<p>J'envoyai partout l'ordre aux troupes de sortir des casernes aussitôt
+après avoir mangé la soupe, et de s'établir de la manière suivante:</p>
+
+<p>Le 1er régiment de la garde, boulevard des Capucines, avec deux pièces
+de canon et cent lanciers;</p>
+
+<p>Le 6e à son arrivée de Saint-Denis, devait se placer en réserve à la
+Madeleine;</p>
+
+<p>Le 3e de la garde et deux cents lanciers sur le Carrousel, aussitôt
+après avoir été remplacé par le 2e régiment venant de Versailles, avec
+le 2e de grenadiers à cheval;</p>
+
+<p>Le 15e régiment fut placé sur le pont Neuf;</p>
+
+<p>Le 5e et le 50e sur la place Vendôme;</p>
+
+<p>Le 53e et les cuirassiers sur la place de la Bastille.</p>
+
+<p>À huit heures, je fus informé que, par la plus étrange fatalité, deux
+gendarmes d'élite, chargés de porter ma lettre au roi, l'avaient perdue.
+Le mal était fait, il fallait se hâter de le réparer. J'écrivis une
+autre lettre qui lui parvint sans retard<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a>
+<a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> «Sire, j'ai déjà eu l'honneur de rendre compte à
+ Votre Majesté de la dispersion des groupes qui ont troublé la
+ tranquillité de Paris.--Ce matin, ils se reforment plus
+ nombreux et plus menaçants.--Ce n'est plus une émeute, c'est
+ une révolution. Il est urgent que Votre Majesté prenne des
+ moyens de pacification. L'honneur de la couronne peut encore
+ être sauvé.--Demain, peut-être, il ne serait plus temps.
+
+<p> «Je prends mes mesures pour combattre la révolte. Les troupes
+ seront prêtes à midi; mais j'attends avec impatience les
+ ordres de Votre Majesté.»</p>
+
+<p> L'officier d'ordonnance, porteur de cette lettre, me dit, au
+ retour, que, remise au moment où le roi allait à le messe,
+ elle resta déposée sur un tabouret de la galerie, et ne fut
+ ouverte par le roi qu'au retour de la chapelle. Il n'y fut
+ pas fait de réponse.</p></blockquote>
+
+<p>À neuf heures, un jeune homme, envoyé par le préfet de police pour
+demander un renfort de troupes, s'informa près de mes officiers s'il
+était vrai que la ville fût mise en état de siége. Prévenu de cette
+question, j'envoyai chez M. de Polignac pour savoir ce que cela voulait
+dire.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, et vers dix heures, je fus mandé chez le président
+du conseil ou je trouvai les ministres réunis.</p>
+
+<p>Ils me remirent l'ordonnance du roi, qui déclarait la ville de Paris en
+état de siége<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Et, comme je ne connaissais pas au juste l'étendue des
+pouvoirs que cette ordonnance me conférait, un des ministres me lut
+l'article du Code, et ils me prévinrent que, pour faciliter leurs
+rapports avec moi, ils allaient venir s'établir aux Tuileries, et me
+demandaient de leur faire préparer des logements.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a>
+<a href="#footnotetag7">
+(retour) </a>
+<p> «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et
+ de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut;</p>
+
+<p> «Vu les articles 53, 101, 102 et 103 du décret du 24 décembre
+ 1811;</p>
+
+<p> «Considérant qu'une sédition intérieure a troublé, dans la
+ journée du 27 de ce mois, la tranquillité de Paris;</p>
+
+<p> «Notre conseil entendu,</p>
+
+<p> «Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:</p>
+
+<p class="mid"> ARTICLE PREMIER.</p>
+
+<p> «La ville de Paris est mise en état de siége.</p>
+
+<p class="mid"> ARTICLE II.</p>
+
+<p> «Cette disposition sera publiée et exécutée immédiatement.</p>
+
+<p class="mid"> ARTICLE III.</p>
+
+<p> «Notre ministre secrétaire d'État de la guerre est chargé de
+ l'exécution de la présente ordonnance.</p>
+
+<p> «Donné en notre château de Saint-Cloud, le vingt-septième
+ jour de juillet de l'an de grâce 1830, et de notre règne le
+ sixième.<span class="rig"> «<i>Signé</i>: <span class="sc">Charles</span>.</span></p>
+
+<p class="mid"> «Par le roi:</p>
+
+<p> «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre.<span class="rig"> «Le prince <span class="sc">de Polignac</span>.</span></p><br>
+
+<p class="mid"> «Pour ampliation:</p>
+
+<p> «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
+ portefeuille de la guerre,<span class="rig"> «Le prince <span class="sc">de Polignac</span>.»</span></p><br><br></blockquote>
+
+<p>À midi, ne recevant aucune instruction de Saint-Cloud, et le désordre
+croissant toujours, je crus urgent de mettre à profit la disposition
+favorable des troupes, dont le bon esprit pouvait changer. J'étais
+d'autant plus autorisé à le craindre, que soixante hommes du 50e
+avaient, dès les huit heures du matin, abandonné leurs drapeaux, et
+s'étaient réunis au peuple. Ce funeste exemple avait déjà été offert,
+dès la veille, par quelques hommes du 5e régiment de ligne; je donnai
+donc l'ordre de marcher sur les rassemblements et de les disperser.</p>
+
+<p>Le général Saint-Chamans, chargé du commandement de la colonne de
+gauche, devait suivre le boulevard jusqu'à la place de la Bastille,
+disperser les rassemblements qui s'opposeraient à sa marche, rallier le
+53e et les cuirassiers, prendre le commandement de ces corps, observer
+le faubourg Saint-Antoine, et se mettre en communication avec la place
+de Grève. Le général Talon devait aller, avec un bataillon du 3e de la
+garde, un bataillon suisse, cinquante lanciers et deux pièces de canon,
+occuper la place de Grève, en passant par l'île et débouchant par le
+pont au Change. Il devait être soutenu au besoin par le 15e régiment,
+placé au pont Neuf, et se mettre en communication avec les troupes qui
+occupaient la place de la Bastille.</p>
+
+<p>Le général Quinsonnas devait partir du Carrousel avec deux bataillons du
+3e régiment, deux pièces de canon et des gendarmes, pour nettoyer la rue
+Saint-Honoré, et occuper le marché des Innocents. Enfin, le général
+Wall, avec un régiment de la ligne et des gendarmes, avait ordre
+d'occuper la place des Victoires.</p>
+
+<p>Tous ces chefs eurent pour instruction de disperser par leur marche tous
+les rassemblements qui se trouveraient devant eux, de détruire les
+barricades qui s'opposeraient à leur marche, et de ne faire usage de
+leurs armes que s'ils étaient attaqués. J'ajoutai: «Vous entendez bien:
+vous ne devez tirer que si on engage sur vous une fusillade; et
+j'entends par fusillade, non pas quelques coups de fusil isolés, mais
+cinquante coups de fusil tirés d'ensemble sur les troupes.»</p>
+
+<p>Les colonnes s'ébranlèrent. À peine mises en mouvement, les groupes
+placés devant elles se dispersèrent; mais une horrible fusillade sortit
+des fenêtres de presque toutes les maisons. Les troupes ripostèrent et
+exécutèrent les mouvements avec vigueur et résolution. Elles montrèrent
+en cette circonstance un courage admirable.</p>
+
+<p>J'appelai à moi le 6e régiment, et le 2e fut chargé d'occuper tout à la
+fois la place Louis XV et la Madeleine. Je fis renforcer les troupes du
+pont Neuf par un bataillon suisse, afin de mettre à l'abri de tout
+danger ma communication avec la place de Grève. Cette marche des troupes
+ne fut partout qu'un long combat. Cependant elles parvinrent à occuper
+les postes qui leur avaient été assignés, et à s'y maintenir tout le
+reste de la journée. La colonne du général Wall, n'ayant pas reçu de
+coups de fusil dans la rue des Petits-Champs, n'en rendit pas, et, dans
+sa marche, tout se passa d'une manière assez pacifique. Il n'y eut, de
+ce côté, des hostilités qu'à la place des Victoires.</p>
+
+<p>L'engagement du général Talon fut extrêmement vif à la place de Grève,
+et l'Hôtel de Ville fut occupé. Le général Quinsonnas, qui avait ordre
+de s'établir sur la place du marché des Innocents, et d'éclairer ensuite
+la rue Saint-Denis, jeta imprudemment trop en avant un bataillon du 3e,
+à la tête duquel se trouvait le colonel Plaineselves. Ce bataillon,
+n'étant pas soutenu, se trouva séparé du reste de la colonne. Assailli
+par un feu meurtrier, son colonel a la cuisse cassée. Ce brave bataillon
+fait un brancard avec des fusils et emporte son chef toujours en
+combattant. Obligé d'éviter le boulevard, où les barricades se sont
+multipliées après le passage du général Saint-Chamans, il arrive
+heureusement à l'hôpital de la garde au Gros-Caillou, après avoir passé
+par la rue de Clichy. D'un autre côté, le général Quinsonnas était
+bloqué. Il me fait informer de sa détresse par son aide de camp, le
+capitaine Courtigis. Cet officier ne peut parvenir au quartier général
+que déguisé, et après avoir couru les plus grands dangers.</p>
+
+<p>J'envoie le bataillon suisse, placé sur le pont Neuf, pour le dégager.
+Il y parvient, et le général Quinsonnas prend position sur le quai de
+l'École.</p>
+
+<p>À trois heures, l'affaire avait un caractère très-grave, et je dus en
+informer le roi. Tous les calculs avaient été faits contré une émeute,
+une insurrection partielle; mais, dès le moment où la population entière
+prenait part à la révolution, il n'y avait d'autre ressource pour
+rétablir l'ordre que des négociations; car, pour la soumettre, il eût
+fallu d'autres moyens, et les moyens n'étaient pas à ma disposition.
+L'insuffisance du nombre de troupes était évidente. Il eût donc été
+nécessaire d'évacuer momentanément Paris, en convoquant la garde
+nationale et lui confiant la police de la ville; d'établir ailleurs le
+siége du gouvernement, etc, etc. Mais ce sont là des mesures de
+gouvernement qui sont au-dessus des pouvoirs d'un général chargé du
+commandement d'une ville; au surplus, je discuterai plus tard ce qui est
+relatif aux opérations et à la direction qu'a reçue l'affaire militaire.
+Toutefois le résultat n'était plus équivoque en ce moment. Il fallait
+négocier et faire des concessions, en profitant, pour en diminuer
+l'étendue, de l'effet moral produit sur les esprits par un combat
+vaillamment soutenu, et la crainte que cet état de choses ne se
+prolongeât.</p>
+
+<p>J'étais occupé à écrire au roi quand on m'annonça cinq notables de
+Paris. C'étaient MM. Casimir Périer, Laffitte, Gérard, Lobau et Mauguin.
+Je les reçus immédiatement. Laffitte porta la parole; il me dit:
+«Monsieur le maréchal, nous venons, au milieu des angoisses que nous
+cause l'état des choses, vous demander de faire arrêter l'effusion du
+sang.--Et nous adresser, ajouta le général Gérard, à un général qui a le
+coeur français.</p>
+
+<p>--Messieurs, leur répondis-je, je vous fais la même demande. Des
+troubles graves se sont manifestés ce matin et ont présenté tous les
+signes d'une rébellion. J'ai ordonné de disperser les rassemblements et
+de rétablir le bon ordre. Les troupes, en se rendant sur les points qui
+leur avaient été indiqués, ont été assaillies par une fusillade
+meurtrière. Elles ont répondu à ce feu, et elles ont dû y répondre. Que
+les Parisiens suspendent leurs hostilités, et les nôtres cesseront à
+l'instant même. Ceux qui ont commencé doivent finir les premiers; cela
+est de justice et de droit; on ne peut se laisser tuer sans se
+défendre.»</p>
+
+<p>Pour l'obtenir, me dirent-ils, il faudrait pouvoir annoncer le retrait
+des ordonnances, et, dans ce cas, ils s'engageaient à employer leur
+influence pour rétablir la paix. Je leur répliquai que, n'ayant pas de
+pouvoirs politiques, je ne pouvais prendre aucun engagement à cet égard;
+mais je leur proposai, s'ils faisaient cesser le feu des citoyens, de me
+rendre à leur tête à Saint-Cloud pour donner plus de poids à leurs
+réclamations. MM. Mauguin et Laffitte ayant voulu développer leurs
+griefs contre la marche du gouvernement, je leur dis: «Messieurs,
+n'entrons pas dans une discussion superflue et sans objet. Ce serait
+perdre notre temps, car vous blâmeriez des choses que je suis loin
+d'approuver; mais il y a une question militaire. En ce moment elle prime
+toutes les autres à mes yeux, et je ne peux l'abandonner.»</p>
+
+<p>J'interpellai mes camarades présents, les généraux Gérard et Lobau, et
+ils ne purent s'empêcher de le reconnaître.</p>
+
+<p>«Voyez, messieurs, quelle puissance j'aurais pour soutenir vos voeux si
+le calme était rétabli! Au surplus la fatalité m'a chargé de ce cruel
+commandement. C'était le plus grand chagrin qui pût accabler ma vie.
+Mais je ne puis transiger avec mes devoirs, dussent la proscription et
+la mort être le prix de leur accomplissement. Aidez-moi à tout concilier
+en faisant cesser, de la part des habitants, des hostilités qui ont
+prévenu et motivé celles des troupes.»</p>
+
+<p>Là-dessus ces messieurs réclamèrent de moi d'envoyer au roi sur-le-champ
+l'expression de leurs demandes, et je le fis immédiatement. Je leur
+proposai de voir M. de Polignac, qui était dans la pièce voisine avec
+tous les ministres. Ils l'acceptèrent; mais M. de Polignac s'y refusa.
+Cette lettre importante, qui faisait connaître au roi le véritable état
+des choses et la gravité des circonstances, fut confiée à mon premier
+aide de camp, le colonel Komiérowski, avec ordre d'aller vite, de la
+remettre lui-même au roi, et de donner des explications verbales sur la
+situation de la capitale. Il partit avec une escorte de vingt-cinq
+lanciers, et arriva à Saint-Cloud avant quatre heures. Il fut introduit
+près du roi par M. le duc de Duras. Le roi lut la dépêche et lui dit
+d'aller attendre sa réponse.</p>
+
+<p>En sortant du cabinet, il fut entouré par les personnes de service à
+Saint-Cloud. On y conservait une sécurité parfaite et on y était
+incrédule sur le véritable état des choses.</p>
+
+<p>Enfin, après vingt minutes d'attente, Komiérowski, qui savait la gravité
+de la position, insista auprès du duc de Duras pour avoir une réponse du
+roi. Le premier gentilhomme de la chambre allégua les règles de
+l'étiquette qui ne lui permettaient pas de rentrer si promptement chez
+le roi. Enfin Sa Majesté fit entrer Komiérowski. Le Dauphin et madame la
+duchesse de Berry étaient dans le cabinet. Le roi dit au colonel pour
+toute réponse: «Dites au maréchal qu'il réunisse ses troupes, qu'il
+tienne bon et qu'il opère par masses.»</p>
+
+<p>Ce sont les seuls ordres qui me furent rapportés et que le roi me
+confirma par écrit, quelques heures après, dans la soirée<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a>
+<a href="#footnotetag8">
+(retour) </a>
+
+<h5> LE ROI CHARLES X AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.</h5>
+
+<p> «Mon cher maréchal, j'apprends avec grand plaisir la bonne et
+ honorable conduite des troupes sous vos ordres.</p>
+
+<p> «Remerciez-les de ma part, et accordez-leur un mois et demi
+ de solde.</p>
+
+<p> «Réunissez vos troupes, en tenant bon, et attendez mes ordres
+ de demain.</p>
+
+<p> «Bonsoir, mon cher maréchal.<br>
+
+<span class="rig"> «<span class="sc">Charles</span>.»</span></p><br><br>
+
+<h5> ORDRE POUR LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT SUPÉRIEUR<br>DE
+ LA PREMIÈRE DIVISION MILITAIRE.</h5>
+
+<p> «1º Rassembler toutes les forces entre la place des
+ Victoires, la place Vendôme et les Tuileries;</p>
+
+<p> «2º Assurer le ministère des affaires étrangères, celui des
+ finances et celui de la marine;</p>
+
+<p> «3º Assurer le voyage des ministres de Paris à Saint-Cloud,
+ demain, 29, entre dix et onze heures;</p>
+
+<p> «4º Dans cette position, attendre les ordres que je serai
+ dans le cas de donner dans la journée de demain;</p>
+
+<p> «5º Repousser les assaillants s'il s'en présente, mais ne
+ point faire de nouvelles attaques contre les révoltés.</p>
+
+<p> «Fait à Saint-Cloud, le 28 juillet 1830.<br>
+
+<span class="rig"> «<span class="sc">Charles</span>.»</span></p><br><br>
+
+<h5> AU PRINCE DE POLIGNAC, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES.</h5>
+
+<p> «D'après les ordres que j'envoie au maréchal duc de Raguse,
+ le prince de Polignac et tous les ministres ses collègues se
+ rendront demain, à onze heures et demie, à Saint-Cloud,
+ escortés de manière à assurer leur voyage.</p>
+
+<p> «Le prince de Polignac et le ministre des finances auront
+ soin de tout ce qui concerne le Trésor royal, ainsi que des
+ moyens de pouvoir transporter les sommes en argent qui
+ peuvent se trouver dans ce trésor.
+
+ <p> «Fait à Saint-Cloud, le 28 juillet 1830.<br>
+
+<span class="rig"> «<span class="sc">Charles</span>.»</span></p><br><br>
+
+ </blockquote>
+
+<p>Il serait impossible d'expliquer cette conduite si je ne me rappelais
+que M. de Polignac, après avoir refusé de recevoir les députés, me dit
+qu'il allait écrire au roi.</p>
+
+<p>En effet, j'appris plus tard que, pendant que j'écrivais au roi, un
+homme d'écurie, un fouet à la main, entra dans le billard où se tenaient
+les officiers de service, et demanda la dépêche qu'il devait porter. À
+ce moment M. de Polignac sortit du cabinet et remit une dépêche à cet
+homme.</p>
+
+<p>Cette estafette dut nécessairement précéder la lettre que j'écrivais au
+roi, puisqu'elle était portée par un courrier, et que mon aide de camp
+avait l'entrave d'une escorte. Il me paraît très-probable que cette
+lettre engageait le roi à persévérer dans la lutte et à ne point céder
+aux conseils que je pouvais donner.</p>
+
+<p>M. le duc de Guiche était en bourgeois chez M. de Polignac quand les
+députés entrèrent chez moi. Il n'attendit pas la fin de ma conférence
+avec eux, et partit de là à cheval pour Saint-Cloud. Lui aussi devait y
+apporter les appréciations personnelles de M. de Polignac et y précéder
+mon aide de camp.</p>
+
+<p>Les ministres m'avaient présenté une liste de douze personnes à faire
+arrêter, les considérant comme les chefs du mouvement. Elle avait été
+ensuite réduite à six et se composait de MM. Laffitte, la Fayette,
+Gérard, Marchais, Salverte et Puyraveau. Les ordres étaient déjà donnés.
+Deux des personnes désignées faisaient partie de la députation. Quand
+elle fut sortie, je déclarai à M. de Polignac que je ne ferais point
+arrêter ces deux individus. Il y aurait eu une sorte de déloyauté à
+faire mettre la main sur des gens qui venaient d'eux-mêmes se présenter.
+Il y aurait eu un tort grave à les poursuivre, au moment où ils se
+présentaient comme conciliateurs, et j'ajoutai: «Quand une population
+entière est en armes, quand les maisons sont transformées en
+forteresses, et les fenêtres en créneaux, qu'est-ce que des chefs? Il
+n'en manquera jamais.»</p>
+
+<p>Je dois à la vérité et à la justice de dire que M. de Polignac ne me
+fit aucune observation. Voilà la vérité de cette affaire des
+arrestations, qui a été racontée de diverses manières. Au surplus, toute
+arrestation était déjà devenue impossible en ce moment dans Paris,
+excepté celle des deux personnes désignées faisant partie de la
+députation.</p>
+
+<p>J'avais tenté la fortune d'après des calculs positifs, dont je donnerai
+plus tard l'explication; mais tout annonçait une résistance telle, qu'il
+n'était pas possible d'espérer de la vaincre. Puisque le développement
+de mes forces et leur action la plus vigoureuse n'avaient rien produit,
+je n'avais plus d'autre parti à prendre que de les concentrer à la nuit,
+de les établir dans une bonne position défensive et d'attendre. Mais la
+nuit arrivait lentement au gré de mes désirs. La marche du général
+Saint-Chamans avait été suivie d'incroyables efforts, de la part des
+Parisiens, pour le séparer complètement de moi. Les arbres du boulevard
+coupés, des barricades multipliées, les boulevards dépavés, enfin une
+défensive imposante, créée comme par enchantement, mettaient entre lui
+et moi des obstacles insurmontables. D'un autre côté, toutes les
+tentatives qu'il fit pour se mettre en communication avec le général
+Talon, occupant l'Hôtel de Ville, furent impuissantes. La rue
+Saint-Antoine, dépavée, barrée par un grand nombre de barricades, était
+défendue par le feu des maisons. Tout mouvement de troupes était donc
+devenu impossible dans cette direction. Cependant le général Talon avait
+reçu l'ordre d'attendre le général Saint-Chamans pour se retirer. De
+nouveaux ordres furent envoyée par des officiers déguisés, et la
+retraite de ces deux principales colonnes s'opéra, celle du général
+Saint-Chamans par le pont d'Austerlitz, les boulevards extérieurs, et
+celle du général Talon par l'île et le pont Neuf.</p>
+
+<p>Ces deux officiers distingués ramenèrent tous leurs blessés. Toutes les
+troupes se trouvèrent ainsi réunies et concentrées, après un des plus
+rudes combats qui se soient jamais livrés. Nous avions consommé la plus
+grande partie de nos munitions. J'avais beaucoup d'artillerie à
+Vincennes. La difficulté de traverser Paris m'avait empêché d'en
+disposer. Je fis partir, mercredi au soir, le 2e régiment de grenadiers
+à cheval, dont je n'avais pas cru devoir me priver jusqu'à ce moment
+pour Vincennes, en le dirigeant par l'extérieur. Il était chargé d'y
+prendre l'artillerie et des munitions et de les escorter; mais il ne put
+nous rejoindre qu'après l'évacuation de Paris.</p>
+
+<p>Dans ma longue carrière militaire, et au milieu d'événements de tout
+genre dans lesquels j'ai été acteur, je n'ai rien éprouvé de comparable
+aux tourments et aux anxiétés de cette journée. Mon quartier général
+était établi sur la place du Carrousel. Je recevais à chaque moment une
+multitude de rapports alarmants. À force de calme et de soins, j'étais
+parvenu à pourvoir à tout, et la journée s'était terminée aussi bien que
+possible, c'est-à-dire sans graves accidents; mais toute illusion devait
+cesser pour un homme raisonnable, et, à moins que les réflexions de la
+nuit, les pertes éprouvées, ne changeassent complètement l'esprit des
+Parisiens, il n'y avait plus d'espérance possible que dans une
+transaction très-prompte.</p>
+
+<p>Les troupes, à la pointe du jour, prirent une position entièrement
+défensive et concentrée. Je plaçai deux bataillons suisses dans le
+Louvre. C'était la tête de ma ligne, et je considérais ce poste comme
+une forteresse imprenable. Le 3e bataillon suisse, le 3e régiment de la
+garde et le 6e étaient sur le Carrousel avec six pièces de canon. Le 1er
+et le 2e régiment de la garde occupaient la place Louis XV et le
+boulevard de la Madeleine avec deux pièces d'artillerie. Le 15e régiment
+et le 50e étaient placés dans le jardin des Tuileries, et deux pièces de
+canon étaient à la grille, en face de la rue de Castiglione. Le 5e et le
+53e étaient sur la place Vendôme. Enfin j'établis des postes dans les
+maisons à l'entrée des rues aboutissantes au Carrousel et à la place qui
+sépare le Louvre des Tuileries.</p>
+
+<p>Je plaçai une batterie dans la rue de Rohan. Elle enfilait la rue de
+Richelieu et empêchait tout mouvement offensif de ce côté. Je mis un
+détachement du 6e régiment de la garde dans les maisons de la rue de
+Rohan, en face de la rue de Rivoli, pour empêcher les habitants de ces
+maisons de fusiller les troupes qui se trouvaient dans cette dernière
+rue.</p>
+
+<p>J'en fis autant dans les maisons de la place du Carrousel, placées en
+face du château des Tuileries. Une proclamation engagea les habitants à
+se tranquilliser. Je convoquai les maires et les adjoints, en costume et
+en écharpe, pour les envoyer parcourir les environs des Tuileries et
+parler au peuple. Mais il est pénible de n'avoir à citer que MM.
+Hutteaux d'Origny, maire du dixième arrondissement, Olivier, adjoint au
+dixième, Petit, maire du deuxième, de la Garde, adjoint au onzième: ce
+furent les seuls qui se rendirent à ma convocation.</p>
+
+<p>Je défendis, de la manière la plus formelle, aux troupes de tirer
+autrement que pour se défendre contre une attaque. Je provoquai la
+réunion des ministres et leur déclarai que, dans l'état des choses, je
+n'entrevoyais d'autres ressources, pour sauver la monarchie, que de
+traiter et de rapporter les ordonnances. Ils me répondirent qu'ils n'en
+avaient pas le pouvoir. Je les déterminai alors à se rendre sur-le-champ
+à Saint-Cloud, et leur fournis une escorte. J'envoyai le général
+Girardin au roi avec un mot qui lui donnait créance, et il avait pour
+mission de représenter au roi l'urgence des circonstances. Enfin, MM. de
+Sémonville et d'Argout étant venus me trouver, je les engageai à se
+rendre également à Saint-Cloud, pour chercher à éclairer et à convaincre
+le roi.</p>
+
+<p>J'attendais à chaque moment des nouvelles et des pouvoirs. Si encore à
+onze heures j'eusse été autorisé à promettre le retrait des ordonnances,
+la dynastie était sauvée.</p>
+
+<p>Dans une circonstance aussi critique, il était de la plus grande
+importance de traiter quand on occupait encore Paris, quand le château
+des Tuileries, véritable chef-lieu de la capitale, était encore en notre
+possession; aussi étais-je décidé à tout risquer plutôt qu'à me retirer
+volontairement. Cependant les circonstances devenaient toujours plus
+pressantes. Quelques tiraillements insignifiants avaient eu lieu sur
+plusieurs points; mais tout à coup un parlementage s'établit sur le
+boulevard, et bientôt jusque sur la place Vendôme. M. Casimir Périer,
+dont le nom a une grande autorité, s'avança, s'adressa aux régiments qui
+l'occupaient. Après une courte, mais vive allocution, il les entraîna.
+Cette défection était le destin de cette importante journée; car, si les
+troupes fussent restées fidèles, ma défense pouvait encore durer
+vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Informé par le général Wall de ce funeste événement, je fis sortir du
+jardin des Tuileries le 15e régiment et le 50e, qui auraient pu être
+entraînés par cet exemple, et les renvoyai aux Champs-Élysées. Je ne
+pouvais les faire remplacer par un bataillon du 2e régiment, déjà bien
+faible pour garder les débouchés de la rue Royale et contenir les forces
+venant du boulevard et du faubourg Saint-Honoré, tandis que les
+insurgés, occupant le palais Bourbon et les avenues des ponts,
+menaçaient les Invalides et semblaient se disposer à passer la rivière.
+En conséquence j'envoyai le bataillon suisse, stationné sur la place du
+Carrousel, à la grille de Castiglione pour la défendre, et un des deux
+bataillons placés au Louvre en fut retiré pour occuper le Carrousel.
+Tous les calculs militaires auraient été en ce moment pour l'évacuation
+immédiate. Il n'y avait pas un moment à perdre; mais les calculs
+politiques ordonnaient impérieusement de rester, et j'étais résolu d'y
+demeurer jusqu'à l'extrémité. Je rendis compte au roi de ce nouvel
+événement, et je renouvelai mes efforts pour faire cesser les hostilités
+de la part des Parisiens.</p>
+
+<p>Un groupe nombreux s'avançait dans la rue de Richelieu, faisant un feu
+assez vif, et déjà était arrivé à la hauteur du passage Saint-Guillaume.
+Le capitaine d'artillerie, commandant la pièce de canon placée dans
+cette direction, me fit demander l'autorisation de tirer sur le
+rassemblement.</p>
+
+<p>Je me rendis moi-même près de la pièce et j'examinai avec attention ce
+rassemblement, dont le feu redoubla à ma vue. Ayant remarqué des femmes
+dans le groupe, je défendis de tirer. Voulant cependant arrêter les
+hostilités sur ce point, je donnai l'ordre au chef de bataillon de la
+Rue, mon aide de camp, d'aller parlementer et d'annoncer à ces individus
+qu'on était en négociation, mais que s'ils avançaient davantage on
+tirerait sur eux. Cet officier parvint à faire cesser le feu. Les
+Parisiens crièrent: <i>Vive le roi! vive la Charte!</i> et firent le même
+accueil à M. Hutteaux d'Origny, l'un des maires, qui, l'ayant suivi
+revêtu de son écharpe, bravait avec un grand sang-froid les balles qui
+sifflaient et ricochaient le long des maisons.</p>
+
+<p>Il était déjà une heure, tout paraissait enfin tranquille, lorsqu'une
+vive fusillade se fit tout à coup entendre. J'étais encore en ce moment
+dans la rue de Rohan. Peu après le feu cesse, un bruit confus frappe mes
+oreilles et j'aperçois le bataillon suisse en désordre. Il avait évacué
+précipitamment le Louvre, où de braves gens, comme les soldats qui le
+composaient, auraient pu se défendre éternellement contre des ennemis
+sans canons. La cause de cet événement inattendu fut d'abord un mystère
+pour moi; mais l'ensemble des explications qui m'ont été données depuis
+m'a fait connaître la manière dont les choses se sont passées. Le
+bataillon auquel j'avais donné l'ordre de sortir du Louvre pour occuper
+la place du Carrousel avait laissé en arrière une compagnie, placée à
+l'angle de gauche du Louvre, du côté de la rue du Coq, où se trouvaient
+des constructions qui favorisaient les approches. L'adjudant-major de ce
+bataillon, étant allé chercher cette compagnie, la retira
+inconsidérément, sans prévenir le colonel Salis qui l'eût fait
+remplacer. Les Parisiens, ayant vu le poste dégarni, pénétrèrent et se
+montrèrent à l'entrée des appartements, où ils tirèrent quelques coups
+de fusil. Les Suisses, surpris, se retirèrent précipitamment. Le colonel
+perdit la tête: au lieu de refouler et de faire prisonniers cette
+poignée d'ennemis qu'il avait devant lui, frappé de l'idée du danger
+d'être bloqué dans le Louvre, il en sortit en toute hâte et en désordre.
+Une fois dehors, il voulut essayer de résister et de combattre, mais
+vainement, et le désordre dégénéra bientôt en une véritable fuite. À la
+vue de cette retraite précipitée des Suisses et de l'arrivée des
+Parisiens qui les suivent; à la vue des coups de fusil partant des
+maisons de la place du Carrousel, les troupes placées sur le Carrousel
+se précipitent, infanterie, cavalerie et artillerie sous l'arc de
+triomphe. La plus grande confusion en est la suite. Je monte à cheval et
+passe le défilé un des derniers. Des hommes et des chevaux sont tués à
+mes côtés, et j'arrive dans la cour du château. Là je rallie soixante
+Suisses. Avec cette faible troupe je fais tête à ceux qui nous pressent,
+afin de donner à la foule le temps de s'écouler par la porte de
+l'Horloge. Les Parisiens pénètrent dans la cour même, et l'un d'eux
+tombe percé d'une balle, au moment où, arrivé à dix pas, il venait de
+tirer sur moi. Je les fais charger par quatre officiers qui
+m'accompagnaient, et ils sont chassés. Je fais fermer la grille sous les
+coups de fusil. Mes soixante Suisses restent maîtres du champ de
+bataille.</p>
+
+<p>J'envoie courir après les troupes, dont la retraite a été trop prompte.
+Je fais revenir un bataillon déjà arrivé au Pont-Tournant. Je le place à
+ta tête du quinconce pour protéger la retraite et faire l'arrière-garde,
+et nous gagnons la place en bon ordre. J'y fais halte pendant le temps
+nécessaire pour assurer la retraite des troupes venant du boulevard de
+la Madeleine, et contenir les masses qui s'étaient rassemblées dans le
+faubourg Saint-Honoré, et dont la tête occupait tous les débouchés. Une
+fois qu'elles sont passées, nous continuons notre mouvement. Arrivés à
+l'avenue Marigny, nous trouvons une barricade établie, d'où partent de
+nombreux coups de fusil. On nous fusille aussi des jardins. Nous
+continuons notre mouvement lentement, tandis que j'envoie l'ordre aux
+troupes marchant en tête de s'arrêter à la barrière. D'un autre coté, la
+cavalerie aux ordres du général Saint-Chamans avait dû se porter jusqu'à
+la hauteur de la porte Maillot pour chasser les bandes de Neuilly,
+Courbevoie, etc., rassemblées sur nos derrières. Enfin la masse des
+troupes prend position à la barrière, et j'y arrive moi-même. J'occupe
+la tête du faubourg du Roule, assuré que dans cette position personne ne
+se présentera devant nous. En vue du château, ayant de l'artillerie dans
+un lieu découvert, nous étions encore menaçants. C'était quelque chose
+pour la négociation. Tant que nous étions en présence, nos paroles
+avaient du poids.</p>
+
+<p>Si la cour alors eût évacué Saint-Cloud et fût venue s'établir à
+Saint-Denis, libres des soins de sa sûreté, nous aurions pu, une fois
+rejoints par l'artillerie de Vincennes, dont l'arrivée devait avoir lieu
+dans la journée; nous aurions pu, dis-je, aller prendre position à
+Montmartre et de là foudroyer la ville, ou au moins la menacer. Au lieu
+de cela, on en avait jugé autrement à Saint-Cloud, et je reçus en ce
+moment la nouvelle que le roi avait donné le commandement de son armée à
+M. le Dauphin. Celui-ci me prescrivait d'évacuer Paris, et de ramener
+les troupes à Saint-Cloud. En conséquence, après quelques moments de
+repos, elles continuèrent leur mouvement, et allèrent prendre les
+nouvelles positions qui leur étaient assignées<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a>
+<a href="#footnotetag9">
+(retour) </a>
+
+<h5> LE DAUPHIN AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.</h5>
+
+<p> «Mon cousin, le roi m'ayant donné le commandement en chef de
+ ses troupes, je vous donne l'ordre de vous retirer
+ sur-le-champ, avec toutes les troupes, sur Saint-Cloud. Vous
+ y servirez sous mes ordres. Je vous charge, en même temps, de
+ prendre les mesures nécessaires pour faire transporter à<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a>
+<a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a>
+ Paris toutes les valeurs du Trésor royal, suivant l'arrêté
+ que vient d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez
+ bien prévenir immédiatement les troupes qu'elles ont passé
+ sous mon commandement.
+
+<p> «De mon quartier général, à Saint-Cloud, le 29 juillet 1830.<br>
+<span class="rig">«<span class="sc">Louis-Antoine</span>.»</span></p><br><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a>
+<a href="#footnotetagA">
+(retour) </a> Faute que nous conservons, parce qu'elle est
+ dans l'original; car sans doute le prince a cru écrire <span class="sc">de</span>
+ Paris.</blockquote>
+
+<p>En évacuant le Carrousel et les Tuileries d'une manière si brusque et si
+inopinée, je ne pus faire retirer de toutes les maisons les postes
+placés pour défendre l'entrée des petites rues. Plusieurs détachements,
+voyant cette retraite forcée, eurent le temps de sortir et de rejoindre
+leurs corps en mouvement. D'autres restèrent et se défendirent jusqu'à
+extinction. Enfin il y en eut un du 6e régiment, commandé par le
+lieutenant Ferrier, qui, resté ainsi en arrière, déboucha et traversa,
+toujours en combattant, les masses qui occupaient déjà le Carrousel et
+l'entrée de la rue de Rivoli. Il nous rejoignit aux Champs-Élysées,
+amenant avec lui seulement vingt-deux hommes d'un détachement de
+cinquante, le reste ayant péri. Cette action vigoureuse mérite de grands
+éloges. Je pourrais encore citer beaucoup d'autres officiers pour le
+courage qu'ils montrèrent dans ces deux journées difficiles.</p>
+
+<p>Voilà l'exposé le plus exact des événements dans les journées des 27, 28
+et 29 juillet, et des ordres qui furent donnés. Peut-être, dans leur
+exécution, y a-t-il eu des fautes commises et des modifications
+apportées par les circonstances; mais, les bouleversements politiques
+m'ayant empêché de recevoir des rapports détaillés, je ne puis ni les
+raconter ni en prendre sur moi la responsabilité. Dans une guerre de
+cette nature, dans de pareils combats, comme dans les guerres dont les
+pays coupés sont le théâtre, le chef qui, par la force des choses, perd
+sur-le-champ ses colonnes de vue, n'a que deux choses à faire: ordonner
+les dispositions générales, et parer aux grands accidents. C'est à ce
+double devoir que j'ai dû me borner.</p>
+
+<p>Je rencontrai M. le Dauphin entre Saint-Cloud et Boulogne. Il me reçut
+froidement. Je lui expliquai succinctement ce qui s'était passé, il
+continua sa marche au-devant des troupes, et moi, je me rendis près du
+roi qui était en ce moment avec le prince de Polignac. Depuis quelques
+heures il avait perdu beaucoup de terrain; ses intérêts étaient bien
+compromis; eh bien, il n'était pas encore décidé à une transaction, ni à
+renoncer à ce ministère qui perdait la monarchie, ni à ses funestes
+ordonnances.</p>
+
+<p>Je trouvai le roi triste, mais bon pour moi. Il me questionna. Je le
+pressai vivement de ne pas perdre une minute. Je lui exprimai mon vif
+regret de ce que la réponse aux propositions n'eût pas pu être faite, au
+moins de la position de l'Étoile. C'eût été encore tout autre chose, et
+on aurait été d'accord avant la nuit; mais au moins il fallait se hâter.
+À cinq heures la résolution fut prise, et cependant ce fut à sept heures
+du lendemain seulement que le duc de Mortemart partit pour Paris avec
+des pouvoirs.</p>
+
+<p>Les événements, après mon arrivée à Saint-Cloud, tenant à un tout autre
+ordre de choses, je reviens à ce qui s'est passé à Paris. Les
+conséquences en ont été si grandes, si immenses, ayant changé l'état de
+la société, qu'elles ont dû être et devront être encore longtemps le
+sujet d'une controverse.</p>
+
+<p>Je vais démontrer que, malgré les résultats, je ne pouvais agir
+autrement. Tout autre parti présentait des inconvénients plus graves en
+apparence, sans offrir aucun des avantages que celui-ci promettait.</p>
+
+<p>J'aborderai franchement toutes les questions, et je chercherai à
+n'oublier aucun des arguments qui ont été faits contre la conduite
+tenue, ni aucune des opinions manifestées sur ce que j'aurais dû et pu
+faire.</p>
+
+<p>Je commence par rappeler ce qui est établi plus haut et d'une manière
+incontestable. Je n'étais dans le secret de rien. Je n'avais été
+consulté sur rien. Par conséquent je n'avais rien pu préparer. Voici
+maintenant l'état des forces dont je pouvais disposer:</p>
+
+<pre>
+ RÉGIMENTS DE LA GARDE.
+
+1er régiment de la garde. 800
+ (Ce régiment fournissait le service de Saint-Cloud.)
+
+2e régiment de la garde. 1,200
+
+3e <i>idem</i>. 1,200
+
+6e <i>idem</i>. 800
+ (Ce régiment fournissait la garnison de Vincennes.)
+
+7e régiment suisse. 1,500
+ -----
+Infanterie de la garde. 5,500
+ (Seule infanterie parfaitement sûre.)
+
+ INFANTERIE DE LA LIGNE.
+
+5e |
+50e | régiment. 4,000
+53e |
+15e (léger). |
+
+Total de l'infanterie. 9,500
+
+ CAVALERIE.
+
+Lanciers. 400
+Cuirassiers. 350
+ ---
+Total de la cavalerie. 750
+
+ ARTILLERIE
+
+Douze pièces de canon.
+</pre>
+
+<p>J'ajouterai que le service de Paris s'élevait à quinze cent vingt-six
+hommes. Tant que Paris restait tranquille, on ne pouvait pas faire
+rentrer les postes nécessaires au maintien du bon ordre et à la police
+des rues. Aussi, lorsque la révolution éclata, comme elle se montra
+partout à la fois, presque tous les postes furent désarmés, de manière
+que ce fut au moins une diminution de douze cents hommes dans les forces
+de la garnison.</p>
+
+<p>Les libéraux ont prétendu que, revêtu d'un grand pouvoir, il fallait en
+user dans l'intérêt du pays, et non dans l'intérêt de ceux qui m'en
+avaient investi. Je devais déclarer au roi qu'il fallait céder à
+l'opinion publique, rapporter les ordonnances, et, pour l'y contraindre,
+faire arrêter les ministres et m'unir aux mécontents.</p>
+
+<p>Ce projet m'a été apporté par des gens qui m'ont vivement sollicité de
+l'exécuter le mardi et le mercredi; mais aucune illusion n'a masqué un
+moment, à mes yeux, l'extravagant et l'odieux de ce projet.</p>
+
+<p>Je répondis à ceux qui me parlaient ainsi: «Vous voulez que j'aille
+trahir un vieillard qui a mis en moi sa confiance et sa foi. Infidèle à
+mon mandat, je tournerais mes armes contre celui qui les a mises entre
+mes mains! Y pensez-vous? Je serais l'artisan immédiat et volontaire de
+la ruine de la monarchie. Quel nom aurais-je mérité, et quel nom
+recevrais-je dans l'histoire? Je serais considéré comme le sauveur de la
+monarchie, en prenant ce parti, dites-vous? Vous vous faites illusion.
+Je sais mieux qu'un autre, et par expérience, ce qu'il en coûte pour
+s'élever à des considérations de cette hauteur. Je sais quelle est la
+récompense accordée aux actions les plus généreuses, les plus
+désintéressées, les plus patriotiques, quand elles sont hors de la règle
+des devoirs positifs. Les intérêts froissés sont sans miséricorde.
+D'ailleurs, on n'est rien que par le droit; c'est à titre d'obéissance
+que je commande; si je désobéis, je n'ai plus de droit à commander. Au
+surplus, et vous le savez bien, mes opinions particulières sont opposées
+aux coups d'État. Mes principes, non plus que mes affections, ne me
+commandent pas en ce moment un dévouement aveugle. Ainsi il n'y a aucun
+entraînement dans ma conduite, mais le sentiment d'un devoir pénible,
+cruel, auquel je dois tout sacrifier. Ces raisons sont de nature à vous
+fermer la bouche, à vous faire voir en moi une résolution inébranlable;
+mais cette pensée criminelle, si elle pouvait me séduire un moment, ne
+produirait pas l'effet que vous en attendez. Serais-je obéi, le
+croyez-vous? Non, tout serait désorganisé, chacun irait de son côté. Le
+roi serait livré sans défense, et je n'aurais aucun moyen d'arrêter un
+mouvement qui emporterait tout. La ruine complète, qui serait le
+résultat infaillible de cette conduite, serait donc attribuée à moi seul
+et avec raison. Au lieu d'être un dictateur, comme vous le prétendez, je
+serais un malheureux sans action, sans pouvoir, et couvert de mépris,
+même aux yeux de ceux dont j'aurais servi les intérêts. Je serais,
+dites-vous, porté en triomphe. Dieu me préserve d'un éclat ainsi
+justifié, et d'un triomphe au prix de la malédiction et du mépris de la
+postérité!»</p>
+
+<p>Aujourd'hui que toutes les circonstances ont tourné contre moi, ma
+conviction est encore plus vive, s'il est possible. Après avoir répondu
+à cette étrange accusation de n'avoir pas parlé en maître, en imposant
+ma propre volonté au roi, j'attaque la question des dispositions
+militaires.</p>
+
+<p>Le mardi, on ne peut élever de doute sur ce qu'il y avait à faire,
+puisque tout rentra dans l'ordre, et, pour ainsi dire, sans effusion de
+sang.</p>
+
+<p>Le mercredi matin, c'était tout autre chose. Une grande insurrection se
+manifestait. Des actes hostiles à la royauté étaient commis. Les cris
+factieux proférés donnaient aux événements un caractère qui prescrivait
+de grandes mesures.</p>
+
+<p>Trois partis étaient à prendre dans ces circonstances difficiles: ou
+employer la force pour comprimer l'insurrection;--ou prendre position et
+négocier;--ou évacuer Paris, et traîner la guerre en longueur.</p>
+
+<p>Ne pas attaquer une insurrection au moment où elle éclate, c'est en
+assurer le succès. Le retard dans l'emploi des moyens de répression,
+quand on n'a aucun secours important à recevoir immédiatement, double la
+confiance des révoltés, et, par conséquent, leurs moyens de résistance,
+et, en même temps, les mêmes retards agissent en sens inverse sur
+l'esprit des troupes. Si les troupes, après avoir pris une position
+défensive, fussent restées l'arme au bras pendant la journée, et témoins
+tranquilles des outrages faits aux insignes de la royauté, elles eussent
+été, dés le lendemain, moins disposées à agir. On n'aurait pas manqué
+d'employer la séduction envers elles, et, au bout de trois jours, leur
+fidélité et leur dévouement auraient été plus qu'ébranlés.</p>
+
+<p>Dans des événements de cette nature, des troupes bien disciplinées sont
+redoutables le premier jour; le second, elles sont moins bonnes, et
+après leur valeur diminue à chaque moment. Si ensuite des fatigues, des
+privations et des intrigues surviennent, elles vous abandonnent. Il est
+donc dans la nature des choses et dans tous les calculs de la raison de
+les faire agir le plus tôt possible, afin de s'en servir quand elles
+sont au moment de toute leur valeur. Enfin, si j'avais ajourné l'action,
+on n'aurait pas manqué de dire, et avec une grande apparence de vérité,
+que ma lenteur, mon incertitude et ma faiblesse avaient fait triompher
+la révolte, en lui donnant une confiance funeste et le temps de
+s'organiser. Cette accusation m'aurait paru fort juste à moi; car, il
+n'y a pas longtemps, lisant l'histoire de Lacretelle et discutant avec
+quelques amis les événements du 14 juillet 1789, j'accusais M. de
+Besenval de s'être retiré, le 11 juillet, dans les Champs-Élysées avec
+des troupes fidèles, au lieu de les employer à attaquer et à combattre.</p>
+
+<p>Entreprendre de négocier: on a déjà vu qu'à Saint-Cloud on ne le voulait
+pas. Attendre: je n'aurais pas manqué de le faire si le roi avait été
+aux Tuileries.</p>
+
+<p>Alors on aurait pu supposer et croire que les insurgés, se portant sur
+le château, viendraient en masse pour l'attaquer.</p>
+
+<p>Dans ce cas, il eût été sage de les attendre pendant quelques heures
+dans une position forte et concentrée, et, comme au 13 vendémiaire,
+après les avoir reçus par un bon feu, de les poursuivre. Mais il n'y
+avait pas de chances pour qu'il en fût ainsi. Le roi dehors, il n'y
+avait nul but d'attaque pour les Parisiens. Leur objet était rempli,
+quand la ville entière, sauf le quartier occupé par les troupes, avait
+renoncé à l'obéissance envers le gouvernement, et que les nouvelles
+couleurs étaient partout arborées.</p>
+
+<p>On a dit qu'il ne fallait pas opérer par les petites rues. Les
+boulevards, les places et les quais sont les champs de bataille les plus
+favorables; les troupes ne peuvent pas en choisir de meilleur dans cette
+ville. L'occupation des places est la première condition pour être
+maître d'une ville; et, comme presque toutes les communications y
+aboutissent, elle est indispensable.</p>
+
+<p>Il fallait, a-t-on dit aussi, dès le mardi, juger l'importance de
+l'insurrection, attaquer ce jour-là, et, n'ayant pu réussir à tout
+soumettre, évacuer Paris le lendemain, prendre ensuite position à
+Montmartre, canonner la ville, la brûler, etc.</p>
+
+<p>Les désordres du mardi ont été peu de chose. Il eût été absurde et
+atroce de tirer le canon dans les rues: on doit proportionner les moyens
+à l'objet et au but. Tout a été pacifié en quatre heures, et, pour
+ainsi dire, sans répandre de sang. Le but était donc rempli et l'emploi
+de la force superflu. Évacuer Paris le mercredi à la vue de
+l'insurrection eût été une opération impossible à justifier: c'était
+donner gain de cause à la révolution; c'était faciliter l'organisation
+de tous ses moyens et les rendre compactes. Le drapeau tricolore une
+fois placé sur les Tuileries, la révolte en possession du château, de la
+trésorerie, des ministères, etc., la révolution était faite. Les
+troupes, retirées hors des barrières par ordre, se seraient crues
+trahies et auraient été peu disposées à combattre plus tard. D'ailleurs,
+j'avais été envoyé à Paris pour y maintenir l'ordre, pour le rétablir
+s'il était troublé, et non pour évacuer cette ville. Le roi était à deux
+lieues, et, s'il l'avait cru nécessaire, il me l'aurait fait connaître.</p>
+
+<p>Occuper Montmartre le mercredi par de l'artillerie et canonner Paris
+n'était ni praticable ni raisonnable. D'abord je n'avais pas eu le temps
+de faire venir l'artillerie de Vincennes; elle ne pouvait arriver sans
+escorte, et, le mercredi au soir seulement, j'ai pu disposer d'un
+régiment pour cet objet. Ensuite, l'artillerie eût-elle été sous ma
+main, je n'aurais pas pu, avec aussi peu de forces, occuper à la fois
+Montmartre, le château et ses avenues, avoir des réserves aux
+Champs-Élysées, assurer une communication avec Saint-Cloud et agir
+immédiatement sur les insurgés. La tentative de les disperser et de les
+soumettre en les attaquant corps à corps devait d'ailleurs toujours
+précéder un parti aussi violent. Je ne pouvais pas raisonnablement
+commencer les hostilités en m'en prenant tout d'abord à la ville en
+masse, et il était indispensablement nécessaire d'avoir acquis
+auparavant la certitude que la ville entière était ennemie. Le jeudi,
+après avoir évacué, c'eût été différent, et ma station à la barrière où
+j'avais pris position, où je voulais rester, était le commencement de
+cette opération; mais, comme mes troupes étaient extrêmement réduites
+par les pertes éprouvées et par l'abandon des régiments de ligne, il
+aurait fallu, pour pouvoir occuper Montmartre, que la cour évacuât
+Saint-Cloud et vînt s'établir à Saint-Denis. Alors l'artillerie étant
+arrivée, et elle nous rejoignit vers les quatre heures du soir, on eût
+pu prendre cette altitude menaçante. Mais, arrivé à la barrière, je
+reçus tout à la fois l'avis officiel que M. le dauphin avait le
+commandement général, et l'ordre de celui-ci de me rendre à Saint-Cloud
+avec les troupes. Il ne me restait plus qu'à obéir; et, si ce mouvement
+rétrograde peut être l'objet de la critique, elle ne doit pas tomber sur
+moi.</p>
+
+<p>Éviter de combattre dès le commencement, pour ensuite traîner la guerre
+en longueur, n'était pas faisable davantage. Certaines gens, dont le
+rêve était depuis longtemps la guerre civile, n'ont jamais voulu
+comprendre qu'ils n'en avaient pas les éléments. Je ne conçois la guerre
+civile, je ne la crois possible qu'avec des passions personnelles des
+deux côtés. Le soldat doit être dans la cause tout aussi bien que le
+chef suprême, et souvent plus que lui.</p>
+
+<p>Aussi les guerres civiles les plus habituelles ont-elles été causées par
+la religion. Des troupes recrutées dans la masse du peuple, d'après un
+système régulier, et dont les individus ont été désignés par le sort, ne
+peuvent avoir aucune propension à se battre contre la population même
+qui les a fournies. On peut obtenir par l'empire de la discipline, par
+l'esprit de corps, par les sentiments d'honneur, par de bons traitements
+et des récompenses, etc., on peut, dis-je, arriver, par tous ces moyens
+réunis, à pouvoir se servir des troupes contre les citoyens; mais cette
+action doit être de courte durée. La réflexion relâchera promptement les
+ressorts tendus avec peine, et en peu de jours il ne restera plus rien
+des sentiments qu'on avait cru établis d'une manière durable. Ainsi
+donc, quand les circonstances politiques exigent l'emploi de ces moyens,
+on doit différer le moins possible à en faire usage, et tout retard
+doit être funeste à celui qui les emploie. Une action semblable doit
+être de la plus courte durée. Si un choc immédiat ne couronne pas les
+efforts, il faut renoncer à en obtenir du temps; car, au milieu de ces
+crises, les sensations se multiplient dans le coeur humain. Je vais
+chercher à en dévoiler le mystère.</p>
+
+<p>Chaque homme a une dose déterminée de force morale, qu'il dépense plus
+ou moins vite, suivant la nature des événements. Quand des troupes, dans
+une guerre ordinaire, ont éprouvé de grandes pertes, de grandes
+fatigues, de grandes privations, elles se battent beaucoup moins bien
+que lorsqu'elles n'ont pas souffert. Cependant le devoir est toujours
+simple; il ne peut y avoir de discussions sur la conduite à tenir. Les
+gens braves se soutiennent, mais c'est toujours le petit nombre; les
+autres sont abattus, et ils conviennent tacitement par leur
+découragement de l'effet produit sur eux, quoiqu'il n'ait rien
+d'honorable. Mais, quand il s'agit d'une guerre de la nature de
+celle-ci, où aucune passion n'entraîne, quand c'est contre des Français,
+contre des compatriotes, des parents qu'on est appelé à combattre, c'est
+tout autre chose. La peur, la fatigue, agissent de même, mais leur effet
+est masqué par des sentiments honorables. Tel homme qui, la veille,
+n'avait pas hésité à répandre du sang français en a tout à coup l'esprit
+frappé et y répugne. Ces sentiments sont bons en eux-mêmes; je suis loin
+de vouloir les condamner; mais, très-probablement, il se passe au fond
+du coeur quelque chose de honteux. Quand les mots d'humanité, de
+concitoyens viennent à être prononcés dans ces circonstances, quelle
+puissance ils apportent avec eux! quelle éloquence les accompagne!</p>
+
+<p>Dans la guerre ordinaire, l'éloignement de ses devoirs dégrade et
+avilit; ici on se fait illusion sur le véritable motif qui nous dirige;
+on se trompe soi-même en s'abandonnant à une action réprouvée par un
+devoir positif, et dont cependant une espèce d'ovation est la
+récompense. Certes on rougirait si on se rendait bien compte de ses
+véritables impressions, et au contraire on prétend s'honorer.</p>
+
+<p>Je crois avoir démontré, 1º que, le 27, il n'y avait pas d'autre
+conduite à tenir que celle qui fut suivie, c'est-à-dire pacifier sans
+combattre, puisque la force n'a pas été nécessaire; 2º qu'on ne pouvait
+pas laisser, le 28, les troupes en présence de la révolte, sous peine de
+les voir se pervertir, et la révolte se constituer et s'organiser; 3º
+qu'on ne pouvait pas évacuer Paris, car c'était renoncer à tout, et
+qu'il fallait agir tout en reconnaissant l'empire des circonstances et
+les immenses difficultés à surmonter. On pouvait supposer, et c'était
+mon opinion, que vingt à trente mille mécontents prendraient les armes,
+se présenteraient aux troupes sur le boulevard et sur les places. Les
+troupes, marchant avec des moyens organisés, devaient, si l'on
+commettait contre elles des hostilités, tout renverser, tout pulvériser.
+C'était la foudre qui sillonnait dans les principales directions, et
+alors chacun rentrait chez lui pour y chercher un asile. Une crainte
+salutaire rétablissait la tranquillité et tout était fini; mais, du
+moment où les groupes se sont dispersés sans combattre et où les
+hostilités sont parties des maisons, du moment où il est devenu évident
+que la population entière prenait part à l'action, la question était
+résolue et les armes n'avaient plus rien à faire.</p>
+
+<p>Mais les troupes, une fois arrivées, ne pouvaient plus rétrograder avant
+la nuit et suspendre leur feu, qu'au moment où les Parisiens auraient
+cessé le leur. De là il est résulté un long combat.</p>
+
+<p>Les troupes étaient insuffisantes pour remplir la tâche immense qu'on
+leur avait préparée, et cependant elles ont pu exécuter tout ce que je
+leur avais prescrit. Malgré le changement survenu dans les
+circonstances, aucun danger ne les a arrêtées, et elles ont répondu à
+tout ce qu'on pouvait attendre de braves et valeureux soldats. Il
+fallait, pour rendre possible le succès de l'opération, n'avoir devant
+soi, comme je l'ai dit plus haut, qu'une partie de la population de
+Paris et non la population presque entière. On pouvait, et on devait le
+croire, je l'ai cru et en cela je me suis trompé, mais il en était
+encore bien autrement: c'était pour ainsi dire à toute la France qu'on
+avait affaire. Partout et simultanément dans toutes les villes, la
+révolte éclata. Versailles, Saint-Germain même, si près de Saint-Cloud,
+fermèrent leurs portes aussitôt après la sortie des troupes qui les
+occupaient et commirent des hostilités. L'insurrection, comme un
+incendie, gagna les campagnes autour de Paris, et en un moment les
+troupes ne possédaient plus que le terrain sur lequel elles étaient
+campées.</p>
+
+<p>Si l'on eût eu la certitude des dispositions hostiles de la population
+entière et de sa résolution de combattre dans ses maisons, il fallait
+sans doute ne pas attaquer et s'empresser de négocier; mais d'abord
+comment le reconnaître avant d'avoir eu un engagement sérieux, et
+ensuite, quand, après un combat aussi chaud, au moment où cette vérité
+était bien démontrée, je n'ai pas pu l'obtenir, aurais-je pu avoir cette
+autorisation avant le combat et quand on pouvait encore élever des
+doutes sur le nombre des combattants à soumettre? Je le répète, de deux
+choses l'une: ou l'on réussissait, et on ne pouvait pas espérer de
+mettre plus de chance en sa faveur, puisque c'était l'instant où les
+troupes étaient le plus ardentes et les moyens de leur résister le plus
+incomplets; ou l'on ne réussirait pas, et il fallait négocier sans
+perdre un moment, car on tombait nécessairement dans une défensive
+impossible à faire durer longtemps, plus difficile encore à convertir en
+siége, à cause de l'exiguïté et de la faiblesse extrême de nos moyens et
+des effets de l'opinion. Il fallait négocier franchement le mercredi
+soir, et tout était sauvé.</p>
+
+<p>D'après ce qui précède, ma règle de conduite pour le jeudi, 29, fut et
+devait être de prendre une bonne position concentrée, de ne point
+commettre d'hostilités inutiles, de conserver le Louvre, le château et
+les postes qui en sont les conséquences, et d'attendre les ordres du
+roi, si souvent demandés. Malgré les souffrances des troupes, malgré les
+pertes de la veille, j'aurais, j'en ai la certitude, gardé pendant
+vingt-quatre heures encore la position prise si les troupes de ligne
+fussent restées fidèles. Mes proclamations et les paroles de paix des
+magistrats et des officiers envoyés auprès du peuple commençaient à
+produire un effet utile. Enfin j'étais autorisé à avoir quelque sécurité
+pour le moment, quand les 5e et 53e régiments, stationnés sur la place
+Vendôme, nous abandonnèrent et fraternisèrent avec les Parisiens.</p>
+
+<p>La fatigue et la lassitude des troupes les avaient mal disposées, mais
+la voix de celui qui leur parla fit plus encore. M. Casimir Périer avait
+de l'autorité, de la puissance dans l'opinion. L'effet de ses paroles
+fut sans remède. Toutes les raisons militaires m'ordonnaient de quitter
+et d'évacuer; mais je ne pouvais pas supposer qu'un ordre de traiter
+n'arrivât pas enfin, tant était évident l'avantage de traiter encore en
+possession du château, et non hors de Paris. Aussi sacrifiai-je tout à
+cette pensée. L'événement a prouvé que le sacrifice devait être inutile
+dans tous les cas. Notre défense, se fût-elle prolongée, n'eût servi à
+rien, puisque je rencontrai à l'Étoile l'officier envoyé pour m'apporter
+l'ordre d'évacuer Paris et de venir prendre position à Saint-Cloud.
+Ainsi donc, si nous n'avions pas été forcés de quitter par les
+circonstances de la guerre, nous l'aurions fait une demi-heure plus
+tard, par suite des ordres de M. le Dauphin, et, sauf les inconvénients
+d'une retraite forcée, c'eut été la même chose pour les intérêts
+généraux. Ainsi, à Saint-Cloud, personne ne devait comprendre l'état de
+la question, et le seul remède possible alors à tous nos maux.</p>
+
+<p>Les souffrances des troupes avaient été extrêmes, et effectivement il
+est difficile de s'en faire une juste idée. Le jeudi, elles étaient
+depuis trente heures sous les armes, elles avaient eu à soutenir les
+combats les plus opiniâtres et les plus sanglants. Une chaleur
+épouvantable les avait exténuées. Le manque de subsistances avait
+complété leurs souffrances, et je ne sais ce qui leur serait arrivé sans
+quelques secours en vivres envoyés par l'hôtel des Invalides.</p>
+
+<p>Je vais expliquer la cause de cette disette, et l'on verra s'il avait
+été en mon pouvoir de l'empêcher.</p>
+
+<p>Avec de l'activité et des ressources dans l'esprit, on fait beaucoup en
+peu de temps; mais, comme le temps est un des éléments de tout, quand il
+manque absolument, on ne peut rien.</p>
+
+<p>On se le rappelle, c'est seulement le mardi, dans l'après-midi, que j'ai
+pris le commandement. Les troupes étaient à jour pour les vivres, et il
+n'y avait aucune réserve ni à l'École-Militaire ni à la manutention. Les
+circonstances du mercredi matin empêchèrent de distribuer les vivres
+fabriqués pendant la nuit. La manutention, quoique gardée, fut forcée
+pendant la journée, et, ne l'eut-elle pas été, on n'aurait pu aller y
+chercher des vivres sans livrer un combat. D'ailleurs, comment aurait-on
+pu les transporter? Nous étions sans aucun moyen de transport. L'on ne
+pouvait, dans une semblable circonstance et à une pareille distance,
+envoyer des hommes de corvée. Il en était de même pour la viande.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs années, toutes nos institutions avaient perdu leur
+caractère militaire. Sous le prétexte d'économie de combustibles, on
+avait supprimé les marmites d'escouades portatives, pour les remplacer
+par des marmites de compagnie, maçonnées dans les casernes. Ainsi c'est
+dans les casernes seules que les troupes pouvaient manger la soupe. Dans
+la circonstance, les casernes étaient ou trop éloignées ou enlevées, et
+il fut impossible d'avoir recours aux ressources qu'elles présentaient.
+Enfin, pour le fourrage, on avait imaginé, je ne sais par quel caprice,
+d'établir le magasin de Bercy au-dessus de Paris, au lieu de le mettre
+au-dessous, du côté de Grenelle, lieu de la plus grande consommation et
+du rassemblement présumé des troupes. Il en résulta que les fourrages,
+devant traverser tout Paris ou faire un long détour, on manqua de
+nourriture pour les chevaux au moment même où, des divers points, la
+cavalerie de la garde se réunissait aux Champs-Elysées. D'un autre côté,
+les villages de la banlieue étaient insurgés et se refusaient à toute
+espèce de fournitures. La force seule aurait pu les y contraindre.
+Ainsi, dans ce moment si pressant, les troupes, hommes et chevaux,
+furent privées de toutes ressources en vivres. Pour compléter le
+tableau des difficultés sans nombre, accumulées dans ces misérables
+circonstances, je dirai un mot de l'espèce de désorganisation introduite
+comme à plaisir dans les troupes.</p>
+
+<p>On connaît l'influence qu'exerce sur de bons résultats dans l'action des
+troupes une organisation fixe et l'autorité des mêmes chefs. Eh bien!
+d'abord les quatre lieutenants généraux commandant les quatre divisions
+de la garde étaient absents à la fois. M. de Bourmont, en entrant au
+ministère, n'avait pas voulu renoncer à sa division. Il l'avait encore
+conservée quand il avait eu le commandement de l'armée d'Afrique, et
+cette division, alors de service, était sans chef.</p>
+
+<p>Le général Ricard, commandant la première division d'infanterie, était
+également absent. Dix jours avant il avait obtenu un congé pour aller
+aux eaux. Le lieutenant général Foissac-Latour, commandant la division
+de cavalerie légère, avait été envoyé en mission en Normandie à
+l'occasion des incendies, et avec deux régiments de la garde (4e
+d'infanterie et 1er de grenadiers à cheval), en outre du 5e régiment, en
+garnison à Rouen et dont il disposait. Enfin le général Bordesoulle,
+commandant la grosse cavalerie, faisait son service de menin auprès de
+M. le Dauphin.</p>
+
+<p>Les divisions de la garde étaient donc commandées par des maréchaux de
+camp, dont plusieurs, fort médiocres, avaient peu d'autorité sur
+l'esprit des troupes. Le lieutenant général Coutard, commandant depuis
+dix ans la garnison de Paris, était aux eaux. Pendant son absence, son
+autorité avait été confiée à un vieil émigré, très-brave homme, mais
+assez peu capable. Pour mettre le comble à tant d'ineptie, tous les
+officiers de la garde qui étaient électeurs, et ils étaient en grand
+nombre, avaient reçu des congés pour se rendre aux élections; et, mieux
+que cela encore, ils avaient l'autorisation, pour éviter les frais de
+voyage, d'attendre chez eux les congés de semestre. Ainsi plus de la
+moitié des officiers supérieurs étaient absents. Dans beaucoup de
+compagnies, il n'y avait qu'un seul officier. Malgré cela, la garde a
+fait son devoir; mais on comprend que les moyens d'action, si
+nécessaires dans des circonstances aussi difficiles pour lui conserver
+son esprit, étaient bien diminues. C'est avec de tels instruments et
+cette imprévoyance que M. de Polignac a osé tenter le coup le plus
+hardi, le plus audacieux, un coup d'État dont le succès aurait été même
+douteux après de puissants préparatifs.</p>
+
+<p>Tel est le récit fidèle des événements pendant les trois jours de
+Juillet. Tel est le tableau des souffrances inouïes auxquelles les
+troupes ont été en proie. La garde s'est montrée digne de sa réputation
+par son courage. Elle eût tout comprimé si elle n'eût eu affairé qu'à
+une révolte partielle; mais elle avait l'universalité des citoyens à
+combattre, et l'opinion l'a vaincue, beaucoup plus encore que le courage
+de ses ennemis.</p>
+
+<p>Une transaction, quand le véritable état des choses, à défaut des moyens
+qu'on n'avait pas songé à préparer pour soutenir une pareille lutte, a
+été connu, pouvait seule sauver la dynastie. Elle n'a été ni acceptée ni
+proposée à temps, et tout a été perdu.</p>
+
+<p>Je ne sais si je m'abuse; mais je crois n'avoir rien négligé pour
+présenter la critique des opérations avec toute la force dont elle est
+susceptible, et je crois y avoir répondu d'une manière victorieuse. Il
+m'est donc permis de conclure que j'ai fait tout ce que le dévouement et
+les calculs de la raison commandaient, au moment même où il le fallait,
+et de manière à mettre quelques chances en notre faveur; et, s'il
+demeure constaté que le seul remède à tant de maux n'était pas en ma
+puissance, les résultats malheureux ne peuvent pas m'être attribués; il
+faut d'abord s'en prendre à d'autres, et ensuite à la fatalité.</p>
+
+<p>Après l'arrivée des troupes à Saint-Cloud, M. le Dauphin les répartit
+depuis Sèvres jusqu'à Puteaux. Il ne fit pas occuper Neuilly ni couper
+le pont que les habitants avaient barricadé.</p>
+
+<p>Je fus voir les troupes de la garde le lendemain pour leur donner de la
+confiance. Leur attitude n'était pas trop mauvaise pour la circonstance.
+Je pourvus, autant que possible, à leurs besoins en vivres; mais une
+chose me contraria beaucoup. Déjà la solde se trouvait en arrière, et
+une gratification, ordonnée par le roi, n'avait été payée qu'en partie.</p>
+
+<p>Dans la journée, quelques désertions eurent lieu. Vingt grenadiers du
+1er régiment sur quarante, d'un poste en avant du pont de Boulogne,
+laissèrent leurs armes aux faisceaux, et partirent pour Paris.</p>
+
+<p>Ce commencement était de nature à inquiéter. Le bruit courait que
+presque tous les soldats du 3e régiment en feraient autant pendant la
+nuit suivante. Je m'occupai particulièrement de ce régiment, et je
+rentrai à Saint-Cloud, assez content de l'effet que je croyais avoir
+produit.</p>
+
+<p>J'eus en ce moment une conversation avec M. le Dauphin. Il blâma le roi
+d'avoir promis de retirer les ordonnances et de faire un nouveau
+ministère.</p>
+
+<p>«Mais quels sont vos moyens dans cette hypothèse? dis-je à M. le
+Dauphin.</p>
+
+<p>--N'importe, me répondit-il, il vaut mieux périr que de reculer!</p>
+
+<p>--Mais périr, c'est la fin de tout; c'est quand on ne peut pas faire
+autre chose, et il y a des ressources, si on veut en faire usage.</p>
+
+<p>--Les électeurs ont fait une impertinence au roi, en renvoyant les
+députés qui avaient voté l'adresse.</p>
+
+<p>--Peut-être n'est-ce ni poli ni aimable pour le roi; mais, quand on est
+occupé de la défense de ses droits, on n'en est pas aux politesses, et
+le pays s'est défendu dans cette circonstance avec les armes que la
+Charte lui a données.</p>
+
+<p>--Enfin le roi est le maître, dit-il; mais je suis loin d'approuver ce
+qu'il a fait.»--Et là-dessus il me congédia.</p>
+
+<p>Ce court exposé ne justifie-t-il pas la réputation de sa faible
+intelligence? On connaîtra bientôt sa justice et sa bonté.</p>
+
+<p>Le reste du jour fut employé à des soins d'administration. Vers le soir,
+je vis le roi. Je l'engageai à partir sans retard, avec tout ce qu'il y
+avait de troupes réunies, pour s'éloigner de Paris, dont l'atmosphère
+lui serait funeste, et à se rendre, sans s'arrêter, sur la Loire, à
+Blois, par exemple. Il me parla de Tours, que je trouvai également
+favorable; mais il me dit: «Il faut attendre les effets du voyage de
+Mortemart.»</p>
+
+<p>Je lui répondis que son silence depuis le matin devait faire concevoir
+peu d'espoir de sa démarche. En s'éloignant promptement, on conserverait
+les troupes. En rapportant officiellement les ordonnances, et convoquant
+les Chambres sans retard dans un lieu quelconque, en appelant le corps
+diplomatique près de lui, son gouvernement prendrait de l'aplomb, de la
+dignité, et frapperait d'illégalité tout ce qui se ferait à Paris. Notre
+conversation en resta là.--Je me retirai.</p>
+
+<p>Il était six heures lorsque, entouré de plusieurs personnes du service
+du roi, MM. le duc de Maillé, comte de Pradel, etc., etc., on
+introduisit près de moi le général Tromelin, arrivant à pied de Paris,
+et me prévenant qu'une attaque sur Saint-Cloud se préparait au moment de
+son départ, et que, sur la route, il s'était croisé avec un certain
+nombre de soldats de la garde rentrant à Paris sans armes.</p>
+
+<p>Ces bruits, et surtout la désertion, étant de nature à causer les plus
+grandes inquiétudes pour la sûreté du roi, je me décidai, pour remédier
+au silence que M. le Dauphin avait gardé, à mon grand regret, vis-à-vis
+de la troupe, à adresser un ordre du jour à la garde, sur laquelle se
+bornait alors mon commandement. J'y faisais sentir aux troupes
+qu'approchant du terme de leurs souffrances ce n'était pas le moment de
+renoncer, en quittant leurs drapeaux, aux récompenses méritées. J'y
+annonçais enfin que le duc de Mortemart, nommé premier ministre, s'était
+rendu à Paris pour tout finir. Cet ordre du jour ne renfermait pas autre
+chose.</p>
+
+<p>J'avais d'abord eu la pensée d'aller le soumettre à M. le Dauphin; mais,
+pour ne pas perdre une minute et afin que cet ordre fût lu dans les
+bivacs avant l'appel du soir, je descendis à l'état-major et je le
+dictai aux officiers présents, les capitaines Puibusque et de
+Berteux<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a>
+<a href="#footnotetag10">
+(retour) </a>
+
+<h5>ORDRE DU JOUR.</h5>
+
+<p> «Soldats! vous venez, dans ces jours de combats, de donner
+ des preuves de courage et de dévouement. Le roi est content
+ de vous. Des récompenses vont être accordées.--Les
+ ordonnances sont rapportées.--M. le duc de Mortemart, nommé
+ premier ministre, va assurer la pacification.--C'est le
+ moment de serrer vos rangs autour du trône que vous avez si
+ vaillamment défendu, et de rester près de vos drapeaux.</p>
+
+<p> «Le maréchal major général de la garde,</p>
+
+<p> «<span class="sc">Duc de Raguse</span>.</p>
+
+<p> «Saint-Cloud, 29 juillet 1830.»</p></blockquote>
+
+<p>Si l'on se rappelle le récit des événements passés depuis trois jours,
+et si on lit attentivement ce qui suit, on verra s'il n'a pas été dans
+ma destinée de connaître l'excès des misères humaines. M'étant rendu
+chez le roi, vers neuf heures, pour prendre ses ordres pour le
+lendemain, je lui rendis compte de ce que je venais de faire. Il me dit:
+«Vous avez tort; il ne faut jamais parler politique aux troupes.</p>
+
+<p>--Cela est vrai, répondis-je, quand tout est en ordre; mais, quand tout
+se découd, il faut bien chercher à maintenir. La politique est forcément
+dans l'esprit des soldats. Ce ne sont pas des automates; il faut parler
+à leur intelligence, à leur honneur, à leurs intérêts.</p>
+
+<p>--L'avez-vous dit à mon fils?</p>
+
+<p>--Non, Sire; le temps pressait; je ne me suis adressé qu'à la garde, et
+je me réservais d'en donner connaissance à monseigneur en venant à
+l'ordre chez Votre Majesté.</p>
+
+<p>Vous avez eu tort! Courez chez lui pour le lui apprendre.»</p>
+
+<p>Je quittai le roi, et je fus chez M. le Dauphin.</p>
+
+<p>M. le Dauphin était entré chez le roi au moment où j'en sortais, mais
+par une autre porte. Je ne le rencontrai donc pas, mais je ne l'attendis
+pas long-temps. Deux minutes à peine étaient écoulées, et il arriva avec
+un air égaré. En passant devant moi, il me dit avec un air furieux:
+«Entrez!»</p>
+
+<p>À peine dans son salon, il me prend à la gorge en s'écriant:</p>
+
+<p>«Traître! misérable traître! vous vous avisez de faire un ordre du jour
+sans ma permission!»</p>
+
+<p>À cette attaque subite, je le saisis par les épaules et le repousse loin
+de moi; lui, redoublant ses cris et recommençant ses insultes:</p>
+
+<p>«Rendez-moi votre épée!</p>
+
+<p>--On peut me l'arracher, mais je ne la rendrai jamais!»</p>
+
+<p>Il se jette sur moi, la tire; il semble vouloir m'en frapper, et
+s'écrie:</p>
+
+<p>«Gardes du corps, à moi! Saisissez ce traître; emmenez-le!»</p>
+
+<p>Dire la sensation que j'éprouvai dans cet horrible moment est chose
+impossible. Un sentiment d'horreur, d'indignation, de mépris, me domina....
+Mais je m'arrête; car j'aurai cessé d'exister quand ces <i>Mémoires</i>
+paraîtront. Le récit des faits sera, pour la postérité, ma seule
+vengeance.</p>
+
+<p>Je fus enveloppé par six gardes du corps et conduit ainsi dans mon
+logement. Les six gardes du corps restèrent dans ma chambre, où je fus
+retenu prisonnier.</p>
+
+<p>Je cherchais la cause d'une semblable folie. Une susceptibilité
+exagérée, surexcitée par les malheurs du moment, et la faiblesse
+naturelle de ses organes, sont les motifs auxquels il faut s'arrêter
+pour chasser le soupçon d'un calcul odieux par lequel il m'eût signalé à
+l'opinion publique comme la cause véritable de la catastrophe. Cette
+idée me vint cependant à l'esprit, et je crus fermement à ma fin
+prochaine; mais, je puis le dire avec orgueil, je n'en fus pas agité,
+tant les autres sentiments dont j'étais animé avaient envahi toutes mes
+facultés.</p>
+
+<p>Une demi-heure s'écoula dans cet état de choses. M. de Luxembourg,
+capitaine des gardes de service, arriva, accompagné de tous les
+officiers supérieurs des gardes du corps, me rapportant mon épée et
+m'annonçant que le roi me demandait. Je me rendis chez lui sur-le-champ.</p>
+
+<p>Le roi me dit: «Vous avez mal fait de publier un ordre du jour sans le
+soumettre à mon fils; mais je conviens qu'il a été trop vif. Allez chez
+lui. Convenez de votre tort; il reconnaîtra le sien.</p>
+
+<p>--Trop vif, Sire! Est-ce ainsi que l'on traite un homme d'honneur? Voir
+M. le Dauphin? Jamais! Un mur d'airain est désormais entre lui et moi.
+Voilà donc le prix de tant de sacrifices, la récompense de tant de
+dévouement! Sire, mes sentiments pour vous ne sont pas équivoques; mais
+votre fils me fait horreur!</p>
+
+<p>--Allons, mon cher maréchal, calmez-vous; n'ajoutez pas à tous nos
+malheurs celui de vous séparer de nous,» me dit le roi avec une douceur
+admirable, moi lui répondant avec l'indignation du dévouement outragé et
+du désespoir. Alors, m'attirant par les deux mains, m'entourant de ses
+bras, il me conduisit jusqu'au seuil de son cabinet, dont la porte avait
+été laissée ouverte, sans doute avec intention, pour que tous les
+officiers de service chez le roi fussent témoins de la réparation. Il
+chargea le duc de Guiche de me conduire près du Dauphin.</p>
+
+<p>Une fois seul avec le duc de Guiche, ma fureur me reprit, et j'ajoutai
+avec une énergie dont je ne pourrais jamais donner la mesure: «Fasse le
+ciel que la France ne tombe jamais dans les mains d'un pareil homme!»
+Après un quart d'heure de débats et dans la triste circonstance où nous
+étions, je vis bien la nécessité de me résoudre à obéir. J'allai chez M.
+le Dauphin. Je lui dis avec hauteur et de la manière la plus solennelle:
+«Monseigneur, c'est par l'ordre exprès au roi que je viens près de vous
+et que je reconnais avoir eu tort en publiant un ordre du jour sans
+votre assentiment.»</p>
+
+<p>Il attendit un moment, et me répondit: «Puisque vous reconnaissez votre
+tort, je conviens que j'ai été un peu vif.» Je ne répondis rien, et il
+ajouta: «Au surplus, j'en ai été puni, car je me suis blessé avec votre
+épée.» Et il me montra la coupure qu'il s'était faite à la main. Je lui
+repartis vivement: «Elle n'avait pas été destinée à faire couler votre
+sang, mais à le défendre.</p>
+
+<p>--Allons, me dit-il, n'y pensons plus et embrassons-nous.» Il m'embrassa
+avec difficulté, car assurément je ne pliai pas les reins pour me
+rapprocher de sa taille. Il me prit la main, que je ne serrai pas. Je
+fis une profonde révérence sans le regarder, et je m'en fus chez moi.</p>
+
+<p>Tous les habitants du château vinrent dans mon appartement pour
+m'exprimer la part que chacun prenait à cet événement et l'indignation
+éprouvée par tout le monde. M. le baron de Damas, homme droit et loyal,
+me toucha vivement par ses expressions. On vint me demander mes ordres;
+je déclarai ne plus commander, ne voulant avoir aucun rapport quelconque
+avec M. le Dauphin, mais ajoutant que je n'abandonnerais pas le roi,
+tant que durerait cette crise. Cet horrible événement a eu peut-être sur
+la destinée du roi et de sa famille une grande influence. Il m'a rendu
+étranger à tout ce qui se passa le lendemain, et dont les effets ne
+sauraient être calculés.</p>
+
+<p>Le roi se décidant à partir à trois heures du matin pour Trianon, il
+exigea que je prisse le commandement des quatre compagnies des gardes du
+corps. M. le Dauphin resta avec les troupes; mais, au lieu de suivre le
+roi à une heure d'intervalle, il eut la fantaisie de prolonger son
+séjour jusqu'à onze heures. C'était une mesure impolitique et peu
+militaire. Provoquer une espèce d'action au moment où il fallait éviter
+jusqu'à la plus légère apparence d'un combat, c'était donner un prétexte
+à la désorganisation, au désordre, et en quelque sorte vouloir les
+faire naître.</p>
+
+<p>J'ai déjà parlé de l'opinion dans les troupes au milieu des crises de la
+guerre, il serait superflu d'y revenir. Seulement je dirai que les
+trente-six heures écoulées depuis l'évacuation de Paris avaient donné le
+temps aux esprits de fermenter, aux influences d'agir, aux exemples de
+séduire. Aussi fallait-il, à tout pris, éviter l'apparence d'un combat
+qui pouvait tout compromettre et tout détruire. Il fallait se retirer à
+petites journées en pourvoyant à tous les besoins des troupes, et, une
+fois arrivé assez loin pour être hors de l'influence de Paris, s'occuper
+à changer leur esprit et à retremper leur moral; mais la pensée de cette
+nécessité ne vint pas à M. le Dauphin. Si je fusse resté près de lui,
+peut-être la lui aurais-je fait sentir, et, alors à quatre heures du
+matin, nous aurions commencé notre mouvement. Au lieu de cela il voulut
+se retirer en se battant, ce qui est toujours, même à la guerre, un pis
+aller, et il eut le triste sort de se faire battre par les seuls
+habitants de Sèvres.</p>
+
+<p>Effectivement, quelques hommes armés de ce village, de Meudon et de
+Boulogne, se présentèrent et tirèrent quelques coups de fusil. Un
+bataillon du 3e régiment de la garde fut envoyé contre eux et refusa de
+faire feu. Six compagnies du Ier régiment suisse, ayant reçu le même
+ordre, mirent bas les armes. Deux pièces de canon, chargées de tirer sur
+eux, passèrent le pont et se dirigèrent sur Paris.</p>
+
+<p>Tel fut le résultat de ce séjour intempestif à Saint-Cloud, M. le
+Dauphin mit en mouvement ses troupes et se dirigea sur Versailles. Dans
+cette échauffourée, le duc d'Esclignac, excellent officier, reçut une
+blessure qui entraîna la perte d'une jambe. Versailles, dont la basse
+population a toujours eu de mauvais sentiments pour la famille royale,
+était occupée par le général Bordesoulle, avec trois régiments de sa
+division, savoir, les deux régiments de cuirassiers et le 2e de
+grenadiers à cheval, le 1er étant en route pour revenir de la
+Basse-Normandie. Les troupes avaient été travaillées par la population
+d'une manière fâcheuse, et, au lieu de les enlever le plus promptement
+possible à cette funeste influence, on les y avait soumises en y
+prolongeant leur séjour.</p>
+
+<p>Le roi quitta cette ville, et, sans s'arrêter, gagna Rambouillet. Il y
+arriva après minuit avec ses gardes du corps. M. le Dauphin resta à
+Trappes, où les troupes n'eurent ni vivres ni secours. Le lendemain,
+dimanche, il amena l'infanterie et la cavalerie légère près de
+Rambouillet. Il les plaça au hasard dans cet entonnoir, qui n'offre
+absolument rien de défensif. Il laissa le 2e régiment suisse, arrivant
+d'Orléans au village du Perey, et la division de grosse cavalerie à
+Cognières. Cette division, dont le moral avait si fort souffert pendant
+son séjour à Versailles, continuant à rester en communication avec cette
+ville, fut bientôt entièrement séduite, et, chose remarquable, mais
+déplorable, les colonels de ces trois régiments partirent à la tête de
+leurs corps pour Paris, le lundi au matin, étendards déployés. Le
+général Bordesoulle se rendit de sa personne à Rambouillet, en passant
+au Perey. Il donna l'ordre au 2e régiment suisse, placé dans ce village,
+de le suivre. Par cette disposition, Rambouillet se trouvait tout à fait
+à découvert, à la merci de la première alerte et de la première terreur
+panique qui pourrait s'emparer des esprits.</p>
+
+<p>La défection si prompte et si criminelle des trois régiments de grosse
+cavalerie de la garde s'explique par un fait qui est aujourd'hui
+démontré, mais qui est venu seulement longtemps après à ma connaissance.
+Le général Bordesoulle avait fait, dès le vendredi au matin, et quand le
+roi était encore à Saint-Cloud, à la municipalité de Versailles, sa
+déclaration de soumission au gouvernement établi à Paris.</p>
+
+<p>Enfin, pour compléter le tableau de cette déplorable époque et faire
+connaître l'esprit des troupes, je dois raconter ce qui se passa à
+Trappes dès le dimanche au matin.</p>
+
+<p>Ce jour-là donc les colonels des divers corps de la garde qui se
+trouvaient à Trappes, et entre autres celui du 2e, Chérésies; celui du
+4e, Farincourt; celui du 6e, Rével; Salis, colonel du 7e suisse;
+Besenval, du 8e suisse; Fontenille, du 1er grenadier à cheval; Dandrié,
+de la gendarmerie d'élite, et plusieurs autres se réunirent en conseil.
+Rével, colonel du 6e exposa l'état de désorganisation des régiments, la
+désertion allant toujours croissant, et le danger prochain où se
+trouvaient les chefs en restant avec quelques officiers et les drapeaux
+exposés aux insultes et aux attaques des paysans. Il proposa d'envoyer à
+Paris pour conclure, avec le gouvernement provisoire, une convention par
+suite de laquelle les régiments se rallieraient et retourneraient dans
+leurs garnisons. Un autre, le colonel Farincourt, dit qu'aux motifs
+exposés on devait ajouter la position particulière aux régiments
+suisses. Lorsque les régiments français se seraient débandés, ces corps
+se trouveraient seuls en butte à la haine populaire. Il s'offrit pour
+être le négociateur et fut accepté. Deux ou trois colonels prirent peu
+de part à la délibération, et, sans exprimer une opposition formelle,
+eurent l'air de ne pas l'approuver. M. de Farincourt se mit en route
+immédiatement pour les avant-postes. Cependant les observations du
+général Bordesoulle, qu'il rencontra, et une sorte de pudeur,
+l'empêchèrent de donner suite à ce projet pour le moment; mais les
+colonels suisses s'y déterminèrent pour leur compte, ainsi qu'on le
+verra plus tard. Cependant le désordre allait toujours croissant. Les
+soldats désertaient par bandes. Les chefs, découragés, n'y mettaient
+plus aucun obstacle.</p>
+
+<p>Je restai tout à fait étranger à ce qui se faisait. Simple spectateur du
+plus triste tableau, j'attendais avec anxiété la fin de cet horrible
+drame. Une femme de mes amies m'écrivit de Paris pour me prévenir de
+l'exaspération existante contre moi, et m'engagea à m'éloigner de ma
+personne. Elle m'envoyait un homme sûr pour me conduire; elle m'offrait
+de l'argent, tous les secours et toutes les garanties de sûreté
+personnelle dont je pouvais avoir besoin. Je refusai ses offres, tout en
+appréciant les sentiments qui les avaient dictées. L'honneur me
+prescrivait de rester, quelles qu'en pussent être les conséquences.</p>
+
+<p>Le duc de Mortemart n'avait pas pu donner de ses nouvelles. La
+combinaison qui se rattachait à sa personne était évidemment manquée: il
+ne fallait plus y penser. Girardin, revenu de Paris, avait annoncé que
+M. le duc d'Orléans, auquel on offrait la couronne, déclarait n'en pas
+vouloir; il avait dit et répété qu'il ne serait jamais un usurpateur.
+Il fallait appeler au trône M. le duc de Bordeaux. Il est vrai,
+ajoutait-il, qu'il ne voyait pas comment on pourrait obtenir
+l'abdication de M. le Dauphin.</p>
+
+<p>On était, le lundi matin, dans des angoisses, agité tout à la fois par
+les nouvelles de Paris, par la vue de la défection des troupes et de
+tout le désordre résultant d'une complète anarchie; car le commandement
+nominal de M. le Dauphin n'avait eu rien d'effectif.</p>
+
+<p>S'il y avait une planche de salut pour la dynastie, elle était
+uniquement dans l'abdication en faveur de M. le duc de Bordeaux. Je
+parlai avec chaleur à ce sujet dans le salon de Rambouillet. Le roi en
+fut informé; il me fit appeler, et j'entrai dans son cabinet. J'abordai
+la question sans mystère et sans détour; je lui dis que, pour essayer de
+conserver la couronne dans sa maison, une abdication prompte en faveur
+de son petit-fils me paraissait indispensable. «Avec le mouvement
+imprimé, avec ce qui se passe, Sire, vous dire que vous pouvez encore
+régner serait vous tromper. Chaque jour votre situation deviendra plus
+fâcheuse, et j'ose dire plus misérable. Il y a encore de la grandeur à
+s'élever volontairement et de soi-même au-dessus d'une grande infortune.
+Que Votre Majesté ne se laisse pas arracher sa couronne qui tombe;
+qu'elle sache s'en dépouiller elle-même, la prendre et la mettre sur la
+tête de son petit-fils. Cette action peut rallier beaucoup de monde pour
+lui; elle consacre le principe de la légitimité et ôte le droit à
+l'Europe de se mêler de nos tristes affaires; elle conserve nos
+institutions, seuls éléments de gouvernement et d'opinion qui nous
+restent et peuvent nous préserver de l'anarchie. Cette résolution est un
+grand acte de patriotisme, puisqu'elle peut sauver la France; elle est
+un grand acte de prudence, puisqu'elle coupe court à d'immenses
+difficultés, dont les conséquences sont au-dessus des prévisions
+humaines.»</p>
+
+<p>Le roi m'écouta avec calme et sang-froid. Il me remercia de la franchise
+avec laquelle je venais de lui parler, et il entra en matière.</p>
+
+<p>«J'ai déjà pensé à ce parti, me dit-il; mais il y a bien des
+inconvénients: il faut d'abord que mon fils y consente, car ses droits
+sont les mêmes que les miens; ensuite, ce pauvre enfant, il faudra le
+confier aux soins de M. le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>--Sur la première question, répliquai-je, je ne puis supposer que M. le
+Dauphin se sépare du roi dans une résolution jugée nécessaire au salut
+de ses peuples. Quant à la seconde, c'est une mesure d'exécution; et,
+certes, il n'y aura rien à négliger pour assurer sa vie et sa
+conservation.»</p>
+
+<p>Après avoir retourné cette question sous toutes les faces, donné de
+nouveaux développements à cette idée, le roi me congédia en me
+remerciant encore et me disant que peut-être il prendrait ce parti.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, sa résolution était arrêtée. Le général
+Latour-Foissac nous avait rejoints la veille au matin, arrivant de
+Normandie. Homme aussi bon dans le conseil qu'à la guerre et excellent
+dans les rapports de l'amitié, il fut chargé de porter l'abdication du
+roi et de M. le Dauphin à Paris. Le roi lui remit ses instructions à cet
+effet, et M. le Dauphin lui donna les siennes pour défendre les intérêts
+des troupes qui n'avaient point abandonné la famille royale. À trois
+heures il était en route. Une fois cette grande résolution prise, le roi
+me fit appeler pour m'en informer. Il me demanda de reprendre le
+commandement. Il m'en coûtait beaucoup, mais, en ce moment, je n'avais
+rien à lui refuser.</p>
+
+<p>Étant descendu dans la cour du château pour y donner des ordres,
+j'aperçus M. le Dauphin à l'une des fenêtres, regardant les préparatifs
+de départ. Il me fit signe de monter près de lui. En l'abordant, il me
+dit:</p>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, vous savez les résolutions prises par le roi, et
+auxquelles je me suis associé; je suis donc destiné à ne jouer désormais
+aucun rôle politique dans ce pays. Je vous demande maintenant, comme
+chrétien et comme homme, d'oublier ce qui s'est passé entre nous.»</p>
+
+<p>Le Dauphin me tendit alors la main; et, touché d'une aussi grande
+infortune, je la serrai avec une émotion douloureuse.</p>
+
+<p>M. le Dauphin eut le caprice de ne me remettre le commandement qu'à six
+heures du soir. Ainsi je ne pus employer le reste de la journée à voir
+les troupes et à les échauffer dans le sens de leur devoir. Cependant je
+m'occupai tout de suite de pourvoir à leurs besoins, car elles
+manquaient de tout. À six heures, l'acte d'abdication du roi étant
+imprimé, je me rendis auprès de chaque régiment. J'en fis faire la
+lecture. Je parlai aux officiers, sous-officiers et soldats réunis en
+masse autour de moi. Je leur fis sentir quelle importance il y avait
+pour la sûreté du roi, comme pour sa dignité, qu'il restât entouré du
+plus grand nombre d'individus possible. C'était une tâche d'honneur et
+de conscience pour chacun de nous. La résolution du roi était magnanime,
+et il fallait lui en faire trouver le prix dans un redoublement de soins
+et de respect de notre part. Je dis enfin tout ce qui me vint à l'esprit
+et me semblait réclamé par la circonstance. Je recommençai mes discours
+cinq ou six fois en faisant partout reconnaître Henri V.</p>
+
+<p>À l'instant où je me trouvais sur la grande route, je vis arriver le 2e
+régiment suisse, venant du Perey, d'après l'ordre du général
+Bordesoulle, pour s'établir comme le reste des troupes à Rambouillet.
+Cette disposition nous enlevait notre avant-garde, et les mécontents
+pouvaient venir à cinq cents pas de Rambouillet tirer des coups de fusil
+et y jeter l'alarme. Pareille chose eût fait naître un grand désordre
+parmi des troupes campées d'une manière aussi confuse, avec l'immensité
+de bagages et de voitures de toute espèce qui se trouvent toujours à une
+cour comme celle de France. Je donnai l'ordre au colonel Besenval de
+retourner sur ses pas avec son régiment, d'aller prendre position à
+trois quarts de lieue dans un emplacement reconnu au sommet de la côte,
+à la tête du parc, au lieu où le mur coupe à angle droite la grande
+route; la droite était couverte par un étang. La position était bonne
+pour le but qu'il fallait atteindre et pour la force du corps employé à
+l'occuper. Jamais on ne vit un homme plus déconcerté et plus mécontent.
+Il me donna diverses raisons pour ne pas exécuter mon ordre toutes plus
+mauvaises les unes que les autres. C'était un homme terrifié, et
+cependant ce régiment, arrivant d'Orléans et n'ayant pas combattu,
+aurait dû être dans la fraîcheur de son zèle.</p>
+
+<p>Il se trouvait qu'immédiatement après l'évacuation du Perey, le nommé
+Poques (se disant aide de camp de M. de la Fayette, ancien garde du
+corps de la compagnie de Raguse, dont il avait été renvoyé pour un acte
+d'insubordination) était entré dans ce village avec cent à cent
+cinquante paysans pris dans les campagnes voisines. Cette force
+redoutable avait inspiré à M. de Besenval la terreur dont son esprit
+était rempli. Je lui fis des raisonnements calmes d'abord. Enfin, ne
+pouvant pas lui faire comprendre l'extravagance de sa conduite,
+j'ordonnai impérativement et je le traitai avec plus de dureté qu' il
+n'est dans mes habitudes d'en mettre avec un officier; mais, dans la
+circonstance, il ne méritait aucun ménagement. J'établis le régiment
+moi-même et je chargeai le général Vincent, homme de coeur, auquel
+j'avais donné le commandement de toute l'infanterie réunie à
+Rambouillet, des détails de la position.</p>
+
+<p>Ce malheureux M. de Besenval se croyait perdu. Il dit au général Vincent
+que, si trois coups de fusil étaient tirés, son régiment entier
+partirait. Il se trompait, j'en suis sur; ce régiment était calomnié;
+mais, avec un pareil chef dans des dispositions semblables, il ne
+donnait pas une grande sécurité. Aussi envoyai-je chercher cent gardes
+du corps pour les établir en avant du régiment, quoique assurément, au
+milieu des bois, ce ne fut pas un poste de cavalerie; mais au moins
+j'étais sûr qu'avec ces braves gens on attendrait l'attaque avant de
+s'en aller, et qu'on ne se retirerait que si l'ennemi se présentait
+réellement, et non sur le simple rêve d'une imagination malade.</p>
+
+<p>Je venais de rentrer. J'avais rendu compte au roi de la tournée faite
+dans les camps, quand arrivèrent à Rambouillet cinq commissaires envoyés
+par le lieutenant général du royaume auprès de Charles X. C'étaient le
+maréchal Maison, le duc de Coigny, MM. de Schonen, Odilon Barrot et le
+colonel Jacqueminot. Le duc de Coigny vit le roi. L'objet de leur
+mission était de veiller à sa sûreté. On avait annoncé à M. le duc
+d'Orléans que tout le monde l'avait abandonné; et ils accouraient,
+disaient-ils, pour suppléer par leur présence aux troupes qui lui
+manquaient. Le roi répondit qu'il n'avait pas besoin d'eux, et ne
+voulait pas les voir. Ces messieurs furent assez piqués de cette réponse
+et demandèrent au duc de Coigny à me parler.</p>
+
+<p>Celui-ci vint chez moi en exprimant leur désir, et je me rendis à leur
+auberge pour éviter leur entrée dans le château. Ces messieurs me firent
+part de l'objet de leur mission, je leur répondis que le roi n'était
+point abandonné. Si quelques individus l'avaient quitté, il lui restait
+plus de monde qu'il ne lui eu fallait pour sa sûreté. Il avait envoyé
+dans la journée l'acte de son abdication. Infailliblement cette grande
+résolution allait terminer tous nos embarras, et il fallait en attendre
+les effets.</p>
+
+<p>M. Odilon Barrot prit la parole et me dit que je me trompais et ne
+connaissais pas l'état de l'opinion. Cette démarche ne produirait rien.
+Les esprits étaient tellement prévenus contre te retour de la maison de
+Bourbon, qu'on éprouvait la crainte, en déférant la couronne à M. le duc
+d'Orléans, de le voir ta considérer comme un dépôt entre ses mains, pour
+la rendre un jour au duc de Bordeaux, et qu'avant de la lui remettre on
+exigerait de lui des assurances, des déclarations explicites et
+formelles, pour être à l'abri de ce danger.</p>
+
+<p>Là-dessus une discussion s'établit sur les intérêts de la France, par
+rapport aux étrangers, de ne pas sortir de l'ordre naturel et légitime.
+M. de Schonen prit part à la discussion, et pendant plus d'une heure je
+soutins mon opinion contre tous mes interlocuteurs. En résumé, je leur
+déclarai que le roi, n'ayant pas besoin d'eux, les remerciait et
+remerciait M. le duc d'Orléans de sa sollicitude; qu'ils pouvaient à
+leur choix rester ou se retirer.</p>
+
+<p>Ils se décidèrent à partir en motivant leur départ sur une sorte de
+délicatesse, ne voulant pas être accusés, dirent-ils, d'employer leur
+influence à accélérer la dispersion des troupes. Le fait est et la
+chose est devenue évidente pour moi, que la présence de Charles X à
+Rambouillet gênait à Paris. On ne croyait pas qu'il eût autant de monde
+avec lui, et on supposait que le témoignage d'intérêt qui lui était
+donné hâterait son départ.--Les commissaires, se voyant trompés dans
+leurs calculs, crurent de leur devoir de rentrer à Paris pour informer
+le pouvoir et aviser à d'autres moyens.</p>
+
+<p>À une heure du matin, les commissaires reprirent la route de Paris.</p>
+
+<p>La désertion continua pendant la nuit, mais elle fut faible. Je parvins
+par de grands efforts, à faire délivrer des vivres aux troupes pendant
+la journée du 3, et, comme on manquait d'argent, je fis engager
+l'argenterie du roi et abattre les bestiaux de la ferme royale de
+Rambouillet.</p>
+
+<p>On attendait avec impatience des nouvelles de l'effet produit par
+l'abdication. Les nouvelles arrivèrent, mais ne répondirent pas aux
+espérances. L'abdication était venue trop tard: deux jours plus tôt,
+elle aurait été accueillie avec empressement. Alors elle ne fut qu'un
+embarras de plus. Cependant la Chambre des pairs était au moment de
+s'assembler, et cet acte allait y être mis en discussion. Il fallait
+attendre.</p>
+
+<p>La vue de ce château, où tant de grandeur se montrait encore dans tout
+son éclat, il y avait à peine huit jours, cette tristesse profonde, cet
+avenir incertain, cette perspective de dangers pire que la mort, ce
+chaos succédant si promptement à l'ordre, tout cela fit sur moi une
+impression profonde qui jamais ne s'effacera de mon esprit. Au milieu de
+ces circonstances, l'attitude de Charles X était digne; elle avait
+quelque chose de touchant. Sa résignation pieuse et calme, sa figure
+noble, triste et bienveillante, complétaient un tableau qu'aucun peintre
+ne saurait représenter. M. le Dauphin, par sa gaieté et une insouciance
+qui tenait de la stupidité, présentait une disparate révoltante.
+N'imagina-t-il pas de dire à Girardin: «Qu'est-ce que je ferai de mes
+chiens?</p>
+
+<p>--Monseigneur, vous avez d'autres intérêts qui passent avant ceux-là.</p>
+
+<p>--Eh bien! je ne veux m'occuper que de mes chiens.</p>
+
+<p>--Libre à vous, monseigneur; mais moi, je ne veux pas parler de chiens.»</p>
+
+<p>Au surplus, M, le Dauphin est un homme indéfinissable, tranchant,
+despote, susceptible et rempli d'amour-propre quand il avait du pouvoir.
+Il a dit et répété depuis la catastrophe, et, je crois, avec sincérité,
+que de tout cela il ne regrettait que ses chiens et ses chevaux.</p>
+
+<p>La journée s'écoula paisiblement. À sept heures, je reçus un mot des
+commissaires, daté de Cognières. Ils annonçaient leur retour et
+réclamaient des ordres prompts pour empêcher leur marche d'éprouver
+aucun retard, ayant une mission aussi importante qu'urgente à remplir
+auprès du roi. Je prévins le roi et j'envoyai un aide de camp à leur
+rencontre. Ils annoncèrent qu'un mouvement violent s'était déclaré à
+Paris vers onze heures. Tout le monde s'était armé et avait crié: À
+Rambouillet! pour y attaquer Charles X. La population entière s'était
+ébranlée. Toutes les voilures de place avaient été prises pour la
+transporter. Elle se recrutait de celle des villes et des villages
+voisins, et ils avaient voyagé pendant quatre heures au milieu de cette
+foule immense, dont la tête atteignait Cognières quand ils en étaient
+partis.</p>
+
+<p>Les commissaires, qui peut-être n'étaient pas tous étrangers à ce
+mouvement, arrivaient maintenant pour le faire valoir et en tirer parti.
+Ils en attendaient le départ du roi. Cela était clair; mais il était
+clair aussi que le mouvement, quoique exagéré, était réel. Quelque peu
+redoutables que fussent militairement les bandes tumultueuses qui
+s'avançaient contre nous, nous n'étions pas en mesure, avec l'esprit
+actuel des troupes, de les arrêter ni de les combattre. Il eut été tout
+simple de marcher, avec mille chevaux et six pièces de canon, contre
+cette masse sans organisation. Il eût été facile de la mettre en fuite,
+sans même lui faire grand mal; mais, dans toute la cavalerie, nous
+n'avions de troupes sûres que les gardes du corps, et leur destination
+ne pouvait être changée. Ils ne pouvaient quitter la personne du roi.
+D'un autre côté, pour pouvoir agir avec de la cavalerie, il fallait
+aller à près de trois lieues, puisque les bois de Rambouillet s'étendent
+jusqu'à cette distance du côté de Paris. Déjà la tête des Parisiens
+était arrivée au Perey, c'est-à dire à l'entrée du bois: ils s'y
+seraient trouvés en plus grand nombre au jour. La moindre troupe qui
+aurait fusillé dans le bois aurait pu arrêter cette cavalerie. Il eût
+donc fallu emmener avec soi un peu d'infanterie, et l'on vient de voir
+que nous n'en avions plus. Rien donc de ce genre n'était possible.
+L'offensive n'était pas praticable. D'un autre côté, comme défensive,
+Rambouillet n'offre aucune espèce de position. C'est un entonnoir au
+milieu des bois. On ne peut pas même y former régulièrement des troupes.
+Que faire alors? La disposition des troupes était telle, qu'elle ne
+promettait rien de bon. On ne pouvait que s'éloigner. Une échauffourée
+aurait été quelque chose d'horrible à Rambouillet, et elle était assurée
+à l'arrivée de la plus misérable tête de colonne, d'après l'esprit du 2e
+régiment suisse, qui formait notre avant-garde et sur lequel reposait
+notre sécurité.</p>
+
+<p>Comme il est d'une grande importance historique de bien constater
+l'esprit de découragement sans exemple qui s'était alors emparé des
+troupes, je vais résumer les faits qui en sont la preuve.</p>
+
+<p>1º Les troupes de ligne nous avaient abandonnés, moitié à Paris, le
+jeudi, et le reste en masse le lendemain, à Saint-Cloud, en se
+débandant;</p>
+
+<p>2º À l'arrivée à Saint-Cloud, la désertion se mit dans la garde. Elle
+commença dès le lendemain par le départ de vingt hommes faisant partie
+d'un poste de quarante grenadiers du 1er régiment, situé en avant du
+pont de Saint-Cloud, et depuis elle ne cessa pas;</p>
+
+<p>3º Le samedi, 31, M. le Dauphin ayant ordonné à un bataillon du 3e de la
+garde, à six compagnies du 1er régiment suisse (7e) et à deux pièces de
+canon de repousser quelques habitants de Sèvres et de Meudon, qui
+commettaient des hostilités, le bataillon du 3e refusa de tirer, les six
+compagnies suisses mirent bas les armes et les deux pièces de canon
+passèrent le pont et se rendirent à Paris pour rejoindre l'insurrection;</p>
+
+<p>4º Le dimanche au matin, les colonels de la garde, présents à Trappes,
+se réunirent en conseil, résolurent d'envoyer faire leur soumission à
+Paris et demander des ordres. Cette résolution n'eut cependant pas de
+suites immédiates, excepté de la part des colonels commandant les deux
+régiments suisses;</p>
+
+<p>5º Le lundi, 2, les trois régiments de grosse cavalerie de la garde,
+restés à Cognières, passèrent aux insurgés, et dès ce moment les
+avant-postes de ceux-ci furent composés en partie de la grosse cavalerie
+de la garde.</p>
+
+<p>6º On se rappelle l'esprit qui animait le 26e régiment suisse arrivant
+d'Orléans. Il était tel, d'après la déclaration de son colonel, que je
+crus nécessaire de faire couvrir par cent gardes du corps ce régiment en
+position dans les bois.</p>
+
+<p>7º Les colonels suisses avaient obtenu une sauvegarde écrite, réclamée
+par eux, et, de plus, une feuille de route du gouvernement de Paris,
+pour se retirer en Bourgogne. Ils étaient tellement pressés d'en
+profiter, que, cette feuille de route et le sauf-conduit étant tombés
+dans mes mains, ils osèrent les réclamer.</p>
+
+<p>8º Enfin, la désertion avait fait de tels progrès, que les cinq
+régiments d'infanterie française de la garde étaient réduits à rien. Le
+6e, par exemple, n'avait pas plus de cent vingt hommes. Ces cinq
+régiments, parmi lesquels étaient le 4e arrivant de Normandie et te 2e
+qui n'avait eu aucun engagement sérieux, ne formaient plus qu'un total
+de treize cent cinquante hommes.</p>
+
+<p>Le seul parti à prendre était donc de se retirer, d'aller prendre
+d'abord immédiatement position sur l'Eure, à Maintenon, et plus tard sur
+la Loire. Je conduisis les commissaires chez le roi. Ils lui parlèrent
+avec chaleur de ses dangers, et de la nécessité où il était de quitter
+Rambouillet sans retard. M. Odilon Barrot fit un discours pathétique, et
+le départ fut résolu. Je n'avais pas prévu une retraite aussi
+précipitée, et rien disposé pour l'exécuter. Cependant, le moment devenu
+pressant, il fallut pourvoir à tout. Les dispositions furent faites et
+exécutées avec un ordre parfait, et tout se débrouilla avec rapidité. Je
+fis partir le roi avec les gardes du corps pour Maintenon; les immenses
+bagages, avec une escorte convenable, suivirent, et les troupes des
+différentes armes ensuite, dans un ordre déterminé. Chacun marcha à son
+tour et à son rang, sans confusion, et nous suivîmes le roi à Maintenon
+où nous arrivâmes à quatre heures du matin. En une heure, tout avait
+quitté Rambouillet, même l'arrière-garde. Les commissaires nous
+précédèrent à Maintenon.</p>
+
+<p>Le départ de Rambouillet était indispensable, et je l'avais conseillé.
+J'avais pensé qu'arrive à Maintenon, et après un repos convenable, on
+continuerait la retraite sur Chartres, pour aller gagner la Loire, et
+qu'enfin on tenterait un essai de gouvernement de Henri V. Aussi
+avais-je envoyé une avant-garde, commandée par le général Talon, sur
+Chartres, et, dans cette ville, des officiers pour y faire préparer des
+vivres; mais il devait en être autrement. Les commissaires, dans leur
+allocution du soir, avaient parlé de la nécessité où le roi était de
+quitter la France, annoncé des dispositions faites à Cherbourg pour le
+recevoir. Des paquebots américains devaient s'y rendre pour le
+transporter avec sa famille, dans le pays qu'il aurait choisi. Toutes
+les précautions étaient prises pour la route. Enfin, si le nouveau
+pouvoir désirait le départ de Charles X, c'était surtout en vue de la
+sûreté personnelle de ce prince, qui était l'objet de ses plus vives
+sollicitudes. Ces observations avaient germé dans l'esprit du roi. À mon
+arrivée à Maintenon, étant allé lui demander ses ordres pour continuer
+le mouvement, il m'annonça qu'il avait pris le parti de renoncer à
+prolonger la lutte, qu'il n'irait pas sur la Loire, mais se rendrait à
+Cherbourg pour s'embarquer; que le jour même il en prendrait la route,
+et irait coucher à Dreux. Alors toute la question politique était
+terminée.</p>
+
+<p>Dans la marche de nuit de Rambouillet à Maintenon, un courrier, expédié
+de Paris, apporta aux deux régiments suisses de la garde le
+sauf-conduit du lieutenant général du royaume, pour se rendre à Châlons
+et à Mâcon. Il y était dit qu'il était accordé, sur la demande faite par
+le lieutenant-colonel de Maillardoz, au nom de ces régiments. Ce
+sauf-conduit tomba entre les mains du général Vincent qui me l'envoya.
+J'éprouvai un profond sentiment d'indignation, en voyant ces deux
+régiments, comblés des bienfaits du roi, s'empresser de l'abandonner au
+moment même où leur présence semblait lui être la plus utile et la plus
+nécessaire.</p>
+
+<p>On peut difficilement qualifier une démarche pareille; elle était bien
+opposée à la prétention des Suisses d'être l'exemple de la fidélité. Je
+le demande: quel avantage résultait-il pour les Bourbons d'avoir eu, à
+prix d'or et en blessant l'opinion publique, des troupes bonnes, sans
+doute, mais qui ne pouvaient assurément avoir la prétention d'être
+supérieures aux troupes françaises? À quoi bon ces troupes privilégiées
+qui étaient exemptes, dans divers cas, de service? À quoi tout cela
+servait-il, si ces troupes ne se dévouaient pas au moins à la défense
+personnelle du roi? En les prenant avec tant d'inconvénients, on avait
+eu la pensée qu'elles seraient étrangères à la politique, et
+échapperaient à l'influence des factions. Cela est clair, et voilà qu'au
+premier cas échéant des circonstances prévues elles se retirent. Ce ne
+sont pas des troupes qui se désorganisent, des soldats qui désertent,
+ce sont des corps entiers, conduits par leurs colonels, qui abandonnent
+le roi quand il réclame leur appui, et lorsque entouré d'eux il peut
+trouver son salut! Et, pour avoir eu sitôt ce sauf-conduit, il fallait
+l'avoir sollicité au moment même du départ de Saint-Cloud, ou au moins
+pendant la marche de Saint-Cloud à Rambouillet, c'est-à-dire au milieu
+même de la crise.</p>
+
+<p>Le parti, pris par le roi, de renoncer à toute lutte et de se rendre à
+Cherbourg pour s'embarquer rendant inutile de conserver les troupes
+encore rassemblées, il décida leur renvoi, et je leur fis les adieux du
+roi dans un ordre du jour.</p>
+
+<p>Je dirigeai d'abord l'infanterie sur Chartres, où elle devait trouver
+des vivres, et de là être envoyée dans ses garnisons pour y recevoir les
+ordres du nouveau gouvernement. Elle était réduite: l'infanterie
+française à douze cents hommes. La cavalerie légère, la seule qui
+existât, se trouvait divisée. Les lanciers, les hussards et
+l'artillerie, qui étaient près de Chartres, reçurent l'ordre de s'y
+rendre et de rentrer ensuite dans leurs garnisons respectives, comme
+l'infanterie. Restaient les chasseurs, les dragons, les gendarmes
+d'élite et les gardes du corps.</p>
+
+<p>Les chasseurs étaient désorganisés, et Alfred de Chabannes, en emmenant
+avec lui son escadron à Paris, avait commencé la dislocation de ce
+régiment. Les dragons, commandés par le lieutenant-colonel Cannuet,
+officier très-distingué de l'ancienne armée, suivirent le roi, sans
+qu'il restât un seul homme en arrière. Arrivé à Dreux, le roi renvoya
+également ce brave régiment, exemple de bonne discipline et de fidélité,
+et lui adressa des éloges qu'il venait de mériter. L'escorte du roi ne
+se composa plus que des gardes du corps, de la gendarmerie d'élite et de
+deux pièces de canon.</p>
+
+<p>Arrivé à Dreux, le roi régla son itinéraire; mais il le composa de
+journées si courtes et de tant de séjours, que son voyage eût été
+éternel. Je fus chargé de communiquer cet itinéraire aux commissaires.
+Ceux-ci demandèrent quelques changements qui furent l'objet
+d'arrangements postérieurs. On commença par le suivre tel que le roi
+l'avait donné, et le lendemain, jeudi, on alla coucher à Verneuil.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes, sur la route, au haut des clochers de tous les villages
+et dans toutes les villes, le drapeau tricolore établi et les gardes
+nationales parées des trois couleurs. Ce spectacle était extrêmement
+désagréable au roi. Du reste, la population se montrait calme et
+silencieuse, résultat de sa disposition personnelle, de son instinct et
+aussi des recommandations des commissaires qui, nous précédant, avaient
+soin de les renouveler constamment.</p>
+
+<p>J'étais l'unique intermédiaire entre le roi et les commissaires. Je
+cherchais à concilier des dispositions souvent opposées, surtout à
+diminuer les angoisses d'un pareil voyage. Les commissaires m'avaient
+fait connaître leurs pouvoirs pour faire payer aux troupes tout ce qui
+leur était dû. On s'occupa d'abord de celles qui avaient été dirigées
+sur Chartres et devaient retourner dans leurs garnisons. À Verneuil on
+donna des à-comptes aux gardes du corps et aux officiers d'état-major,
+réduits à un pressant besoin.</p>
+
+<p>Les commissaires me chargèrent de faire l'offre au roi de tout l'argent
+qu'il voudrait, en annonçant à Cherbourg un million à sa disposition.
+J'en rendis compte au roi, qui m'ordonna de leur faire connaître son
+refus. Il exigeait, au contraire, que l'on tint une note exacte des
+dépenses de son voyage, pour qu'il pût en opérer plus tard le
+remboursement.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes le vendredi, 6, à Laigle; le samedi, 7, à Merlerault; et
+le 8 à Argentan. Notre manière de voyager était celle-ci: une heure ou
+deux avant le moment fixé pour le départ du roi, je faisais partir les
+bagages et les gens de la suite avec un détachement de gendarmes; le roi
+entendait la messe, et jamais il ne s'en est dispensé, même quand il
+partait à quatre heures du matin. Deux compagnies de gardes du corps
+ouvraient la marche. Après elles, les voitures des enfants, des
+princesses, de M. le Dauphin et celles du roi, où étaient avec lui le
+duc de Polignac, premier écuyer, et le duc de Luxembourg, capitaine des
+gardes de service. Venaient ensuite les deux autres compagnies des
+gardes du corps et les gendarmes.</p>
+
+<p>Je marchais à cheval à peu de distance de la voiture du roi.</p>
+
+<p>On fit séjour à Argentan.</p>
+
+<p>Chaque jour les commissaires venaient chez moi pour se lamenter sur la
+lenteur de la marche, sur les inconvénients et les inquiétudes que l'on
+en avait à Paris. Ils me montraient les lettres vives et presque dures
+qui leur étaient adressées, enfin les accusations dont ils devenaient
+l'objet.</p>
+
+<p>Mille contes étaient faits à Paris sur ce voyage, et une circonstance
+bizarre y avait donné lieu. Un rapport des commissaires, envoyé de
+Verneuil, avait été mis à la poste sans adresse, et par conséquent
+n'était pas parvenu au ministère de l'intérieur. Un autre rapport, porté
+par un courrier, avait été retardé de trente-six heures. Pendant deux
+jours, on avait été sans nouvelles aucune, ce qui avait fort alarmé. On
+avait répandu le bruit que Charles X avait avec lui des forces
+considérables, que les commissaires étaient arrêtés et détenus comme
+otages, que l'intention du roi était de gagner le pays des Chouans et de
+commencer la guerre civile. Quand ces bruits-là nous revinrent, je ne
+pus m'empêcher d'en rire. Quels Chouans nous aurions été, avec cette
+file de carrosses, cette nuée d'équipages et cette multitude de
+cuisiniers et de marmitons!</p>
+
+<p>Ensuite, on accusa les commissaires de tiédeur, et on annonça l'envoi
+d'un quatrième commissaire pour stimuler leur zèle, M. de la Pommeraye,
+député de Caen. Les commissaires demandèrent le renvoi des deux pièces
+de canon. Ils insistèrent, et il fallut y consentir. Cette résolution
+coûta beaucoup au roi. Je ne sais pas pourquoi ils l'exigèrent; c'était
+plutôt une affaire de parade qu'une chose d'une utilité réelle.
+Cependant, dans telle circonstance donnée, ces pièces eussent pu nous
+sauver, quoique la véritable garantie du succès de notre voyage fût dans
+la présence des commissaires, et non dans nos forces. Nous allions
+entrer au milieu d'une population mal disposée, exaspérée par le
+souvenir récent des incendies dont son territoire avait été le théâtre,
+et dont les prêtres et les jésuites étaient accusés par la multitude
+d'être les auteurs. Tout le pays est rempli de fabriques, et ces
+populations sont les plus mutines et les plus difficiles à conduire en
+temps de révolution.</p>
+
+<p>Les commissaires étaient dans une position véritablement difficile. Ils
+se conduisaient cependant avec respect et déférence pour le roi, en
+cherchant à concilier ce qui pouvait lui convenir avec leurs
+instructions. Ayant voulu faire valoir ces circonstances auprès de
+Charles X, qui n'en était pas assez frappé, il me répondit en riant, à
+Argentan, ces paroles: «Au fait et au prendre, ce sont deux coquins et
+un renégat.»</p>
+
+<p>Cette lenteur dans la marche avait pour prétexte de conserver les
+chevaux, et d'arriver à Cherbourg avec tous les équipages.
+Indépendamment de ces motifs en partie réels, il y en avait un autre
+secret. On n'avait pas perdu l'espérance qu'une révolution rappellerait
+M. le duc de Bordeaux: chimère véritable! mais elle existait et on
+trouvait quelque charme à s'y abandonner. Elle fut fortifiée par
+l'arrivée à Merlerault du colonel Cradock, attaché à l'ambassade
+d'Angleterre, envoyé par lord Stuard, pour dire au roi que, M. le duc de
+Bordeaux ayant encore des chances pour monter sur le trône, il fallait
+plutôt ralentir la marche que l'accélérer.</p>
+
+<p>Les rapports sur la disposition de la population sur cette route avaient
+inquiété les commissaires, et ils proposèrent au roi, à Falaise, de
+prendre une autre direction et de passer par Caen. M. de la Pommeraye,
+qui arrivait de cette ville, assurait que tout y était tranquille, et
+que le roi y serait bien reçu. Après un moment de délibération, on se
+décida à ne pas changer de route et l'on fut coucher à Condé.</p>
+
+<p>Les inquiétudes éprouvées à Paris, et dont la cause était dans le
+silence accidentel des commissaires, avaient motivé quelques mesures qui
+faillirent mettre tout en feu. On avait ordonné des mouvements de gardes
+nationales pour flanquer la marche du roi, la suivre et s'interposer
+entre la route qu'il tenait et les pays où on lui croyait des partisans.
+Tous ces corps, dont une partie avait été mise en mouvement par ordre,
+se recrutèrent, se multiplièrent, et il n'y eut pas une seule petite
+ville qui ne voulût mettre son armée en campagne et fournir son
+contingent.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là le générai Hulot, voulant se faire valoir, se mit,
+de son propre mouvement, en marche pour venir à notre rencontre avec
+toutes les gardes nationales de la presqu'île et occuper Carentan. Ces
+colonnes n'étaient pas composées de gens bien disposés pour les
+Bourbons, et les chefs n'avaient pas été choisis parmi les meilleures
+têtes du pays. C'était une espèce de chasse qui était au moment de
+commencer. Les résultats en étaient fort à craindre. Mon nom fut mêlé à
+toutes ces dispositions d'une manière toute particulière, et mon
+arrestation ou ma vie paraissaient devoir être spécialement le prix de
+la victoire. Ces nouvelles se répandirent à Condé, et effectivement
+depuis cette ville commencèrent les dangers très-grands que je n'ai
+cessé de courir pendant le reste de cette pénible route.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes le mercredi, 11, à Vire. De tout ce pays, c'est le lieu
+où la population est la plus mobile, la plus difficile à manier et la
+plus dangereuse. Cette population est très-considérable.</p>
+
+<p>Des officiers supérieurs des gardes du corps, envoyés en avant pour le
+logement, revinrent à ma rencontre et me dirent qu'ils avaient la
+certitude d'un complot formé pour m'enlever. Des gens bien intentionnés
+de la ville étaient venus les avertir que, si je traversais la ville
+seul ou faiblement accompagné, je serais assassiné ou bien saisi et jeté
+dans quelque repaire. Je fis mon profit de cet avis, et je ne marchai
+qu'entouré d'un bon nombre d'officiers.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous allâmes à Saint-Lô. Cette population est plus douce
+que celle de Vire. Nous vîmes distinctement à Saint-Lô des hommes de
+Condé et de Vire attachés à nos pas, les mêmes qu'on m'avait désignés
+comme lancés contre moi. Ainsi leur projet subsistait toujours. Enfin le
+vendredi nous arrivâmes à Valognes. Il fut décidé de prolonger notre
+séjour dans cette ville, jusqu'au moment où tout serait prêt à Cherbourg
+pour notre embarquement.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes à la frontière du département de la Manche son préfet, le
+comte Joseph d'Estourmel, qui était venu, comme dans des temps
+ordinaires, prendre les ordres du roi, en habit de gentilhomme de la
+chambre et avec la cocarde blanche, quand partout sur notre route nous
+avions trouvé la révolution faite. Il s'était prononcé contre les
+ordonnances, et fit preuve de courage et de loyauté jusqu'au bout. Nous
+logeâmes dans sa préfecture à Saint-Lô, et il accompagna le roi jusque
+sur le vaisseau.</p>
+
+<p>Il était sage d'éviter de s'arrêter à Cherbourg, ville populeuse, animée
+de sentiments hostiles très-exaltés. Aussi passâmes-nous deux jours à
+Valognes, pour donner le temps de préparer l'embarquement du roi sur les
+deux paquebots américains, la <i>Grande-Bretagne</i> et le <i>Charles-Caroll</i>.
+On dit qu'ils appartiennent à Joseph Bonaparte: quel singulier
+rapprochement!</p>
+
+<p>Je pris les ordres du roi, relativement à la maison militaire. Il fit un
+ordre du jour, dont un exemplaire certifié fut remis à chaque individu
+présent. Il est touchant, et devient par la circonstance un titre de
+famille. Jamais corps n'a montré un plus admirable esprit. L'ordre, le
+respect et le dévouement ont régné jusqu'au bout. Aucune exigence ne
+s'est fait sentir. Quand, au commencement de cette triste campagne, les
+moyens de subsistance et l'argent étaient insuffisants, les gardes du
+corps refusaient d'être servis avant les troupes, dont les besoins,
+disaient-ils, étaient plus pressants encore que les leurs. Je voudrais
+pouvoir exprimer à chacun des gardes du corps des quatre compagnies
+toute mon admiration pour leur noble conduite.</p>
+
+<p>Les commissaires ne négligèrent rien pour adoucir à chacun les derniers
+instants. Je leur fis à Valognes la déclaration qu'après avoir rempli ma
+tâche auprès du roi je me croyais libre de mes actions. Je quittais
+cependant la France par suite de l'exaltation populaire contre moi; mais
+mon absence serait momentanée et uniquement motivée par les
+circonstances. J'ajoutai qu'aussitôt qu'elles auraient cessé je
+rentrerais dans ma patrie, dont je ne me séparais en ce moment qu'à
+regret.</p>
+
+<p>Le roi me demanda quels étaient mes projets. Je lui répondis qu'après
+m'être embarqué avec lui, et lorsqu'il serait arrivé à la côte où il
+voulait aborder, je prendrais congé, j'irais chercher quelque part un
+asile jusqu'au moment où je pourrais rentrer en France. Il approuva
+entièrement mes projets, mais ne s'informa pas de mes ressources pour
+vivre. Je me gardai bien, par mille motifs de délicatesse et
+d'indépendance, de lui faire aucune demande et d'exprimer aucun besoin.</p>
+
+<p>Parmi les bruits sur les complots dirigés contre moi, on avait beaucoup
+dit que, si j'échappais pendant la route, ce serait à Cherbourg que je
+succomberais.</p>
+
+<p>Ces bruits prirent beaucoup de force à Valognes. Je serais, dit-on, le
+prix de la liberté du roi, et on ne le laisserait embarquer qu'après
+m'avoir livré. Je ne pouvais supposer aucune arrière-pensée dans les
+dépositaires du pouvoir; mais je pouvais craindre un mouvement
+populaire. Un ancien garde du corps, propriétaire dans les environs, me
+fit des offres pour ma sûreté. Je le remerciai. On me proposait, et les
+commissaires eux-mêmes, comme ils l'avaient déjà fait précédemment,
+m'engagèrent à quitter mon uniforme et à ne pas me montrer. Je m'y
+refusai de même, et, quoique tout ce qui entourait le roi eût pris cette
+précaution, je déclarai que, puisque je commandais, je voulais rester à
+mon poste avec les gardes, et ne mettre bas mon uniforme que lorsque je
+serais sur le bâtiment.</p>
+
+<p>Les commissaires avaient demandé que les gardes du corps n'entrassent
+pas à Cherbourg. Une simple escorte aurait accompagné le roi au port. Le
+roi y avait consenti. Je représentai, vivement et à plusieurs reprises,
+que le roi devait à sa maison de ne se séparer d'elle qu'au moment où la
+terre manquerait sous ses pas. Après la conduite de tous les gardes du
+corps, c'était un témoignage d'estime et d'affection qu'il leur devait;
+c'était une question d'honneur pour eux. J'eus beaucoup de peine à
+l'obtenir, mais j'y parvins enfin. J'avais encore un autre motif. En
+traversant la ville de Cherbourg avec une simple escorte, rien ne
+garantissait d'une insulte et de quelque entreprise, tandis que six
+cents hommes déterminés, bien armés et marchant serrés, imposeraient une
+crainte salutaire à la population.</p>
+
+<p>Enfin, le lundi, 16, le départ eut lieu. L'heure fut calculée sur celle
+de la marée. À neuf heures du matin nous nous mîmes en route et nous
+arrivâmes, à midi et demi, à l'entrée de Cherbourg. J'avais grand soin
+de faire marcher tout bien ensemble et dans le meilleur ordre. Tout à
+coup la colonne s'arrête. Le prince de Solre fait dire de l'avant-garde
+que toute la population est agglomérée sur la route. Une députation de
+la garde nationale venait de se présenter, en assurant que, si l'on ne
+prenait pas, pour entrer, la cocarde tricolore, elle ne répondait de
+rien. Le sort était jeté. La seule chose à faire était d'avancer, et
+nous continuâmes notre marche. Je crus à une catastrophe, et que cette
+démarche devait en être le prélude et le prétexte; mais la belle
+contenance des gardes du corps imposa. On vit le peu de sûreté à se
+jouer à de pareils hommes. Notre entrée se fit tranquillement; mais,
+près du port, les ouvriers de la marine vociférèrent et jetèrent les
+cris les plus scandaleux au passage du roi. Je me sus bon gré d'avoir
+insisté pour amener toute la maison du roi jusqu'au lieu même de
+rembarquement. À cette précaution seule, nous devons d'avoir
+heureusement fini notre voyage. Le roi monta immédiatement à bord de la
+<i>Grande-Bretagne</i>. J'en fis autant, après de pénibles et touchants
+adieux à ceux qui restaient. On mit à la voile et l'on se dirigea sur la
+rade de Spithead. La couronne de Louis XIV venait de se briser pour la
+troisième fois en moins de quarante ans.</p>
+
+<p>Nous nous trouvâmes le mardi en face de Portsmouth. La marée et le veut
+nous forcèrent à mouiller. Le lendemain matin nous arrivâmes en face de
+Coves, dans l'île de Wight. Je pris congé du roi, de la famille royale,
+et je partis pour Londres. Mon affection pour la personne du roi était
+encore devenue plus vive pendant le voyage par la vue de son malheur et
+de sa résignation touchante. Jamais souverain détrôné n'a eu, dans des
+circonstances semblables, une attitude plus digne. Tout en gémissant sur
+mes malheurs personnels, je sentais vivement les siens. Je le quittai
+avec émotion. En me séparant de lui, il m'embrassa et me remit, comme
+souvenir, l'épée qu'il portait, et, comme témoignage de sa satisfaction
+et de ses sentiments, une lettre qui me sera toujours précieuse par les
+expressions qu'elle renferme.</p>
+
+<p>J'allai coucher le mercredi, 8, à Portsmouth, et dès ce moment je
+commençai une nouvelle vie<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a>
+<a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Cette partie de mes <i>Mémoires</i> a été rédigée à
+ Amsterdam pendant le mois de septembre 1830.<br>
+<span class="rig">(<i>Note du duc de Raguse</i>.)</span><br><br>
+</blockquote>
+
+<br>
+<h4>COPIE DE LA LETTRE AUTOGRAPHE QUI M'A ÉTÉ ÉCRITE<br>PAR LE ROI CHARLES X.</h4>
+
+<p class="rig">«Rade de Spithead, 18 août 1830.</p><br><br>
+
+<p>«Je ne veux pas me séparer de vous, mon cher maréchal, sans vous répéter
+ici, comme je le pense, que je n'oublierai jamais les bons, fidèles et
+constants services que vous n'avez jamais cessé de rendre à la monarchie
+depuis la Restauration. Je vous prie, en même temps, d'accepter l'épée
+que je portais toujours lorsque j'étais avec les troupes françaises.</p>
+
+<p>«Comptez pour la vie, mon cher maréchal, sur tous les sentiments qui
+m'attachent à vous.<br>
+
+<span class="rig">«Signé: Charles.»</span></p><br><br>
+
+<h4>RÉFLEXIONS SUR LE RÈGNE DE CHARLES X ET SUR LES FAUTES<br>QUI ONT AMENÉ LA
+CATASTROPHE.</h4>
+
+<p>Jamais règne ne commença sous des auspices plus favorables que celui de
+Charles X. L'état de maladie où Louis XVIII se trouvait depuis longtemps
+avait donné à la fin de son règne un grand caractère de faiblesse et
+avait occasionné un assez grand mécontentement. On attendait beaucoup de
+son successeur. Les manières ouvertes et aimables qui l'avaient toujours
+distingué appelaient la confiance. On espérait trouver en lui un pouvoir
+réparateur. Le peuple a si grand besoin d'espérer, il a tant de
+dispositions à croire, à aimer! Il y a eu toujours en France une si
+grande bienveillance pour le pouvoir, que ceux qui le possèdent sont
+bien coupables ou bien maladroits quand ils ne se l'assurent pas d'une
+manière durable. Les premiers moments de Charles X furent donc
+brillants. Ses premières actions eurent de la popularité; mais à peine
+en avait-il éprouvé les effets bienfaisants, qu'un mauvais génie sembla
+s'être emparé de lui pour le faire travailler à les détruire. L'entrée
+du foi à Paris fut accompagnée des plus vives acclamations. Il pleuvait,
+et, nonobstant cette circonstance, la population entière était allée à
+sa rencontre ou était dans les rues; mais à peine deux mots étaient
+écoulés, et déjà l'opinion commença à changer.</p>
+
+<p>Les officiers généraux de l'ancienne armée avaient beaucoup souffert à
+la fin du dernier règne. Le gouvernement en employait le moins possible.
+Un travail avait été préparé pour en mettre un grand nombre à la
+retraite. Le baron de Damas, dont la carrière s'était faite hors de la
+France, mais dans une bonne armée, et qui connaissait la valeur des
+grades obtenus à la guerre, n'avait jamais pu se résoudre, quand il
+était ministre de la guerre, à faire signer au roi et à signer lui-même
+ce travail dur et injuste. Après lui, il en fut autrement. Son
+successeur, M. de Clermont-Tonnerre, qui a vécu dans le temps de notre
+gloire et de notre grandeur, mais dont l'existence a passé inaperçue
+dans les derniers grades de la milice ou dans de misérables troupes
+auxiliaires sans valeur et sans considération, M. de Clermont-Tonnerre
+n'hésita pas. D'un trait de plume, il raya de l'activité cent cinquante
+officiers généraux dont les deux tiers étaient pleins de force et de
+santé, et dont les noms rappelaient les plus belles circonstances de nos
+temps héroïques. Une sorte de pudeur et une sage politique eussent
+commandé d'honorer leurs dernières années.</p>
+
+<p>L'effet fut terrible dans l'opinion, et senti d'autant plus vivement,
+que le roi avait autorisé toutes les espérances contraires. En effet, le
+jour de son entrée, il avait fait inviter les généraux à l'accompagner.
+Il les avait accueillis avec sa grâce accoutumée, et, rappelant le
+pénible devoir qu'ils avaient rempli en suivant le cortége funèbre de
+Louis XVIII à Saint-Denis, il leur avait dit ces paroles: «Vous avez
+suivi à pied le roi mon frère; ce sera à cheval dorénavant que vous
+m'accompagnerez!» Ce mot avait fait fortune. Chacun l'interprétait à sa
+manière. Il y cul bien quelques personnes qui crurent n'y rien voir;
+mais un plus grand nombre chercha une interprétation favorable à ses
+intérêts, et l'on imagina que le roi avait voulu dire: Vous avez été
+maltraités sous le dernier règne; il n'en sera pas de même sous le mien.
+J'ai confiance en vous, et je vous emploierai. Effectivement, c'était la
+seule explication raisonnable de cette expression figurée. Que l'on juge
+donc de l'impression reçue par chacun des intéressés et par le public
+même, lorsque, au lieu de voir réaliser ces espérances, parut une
+ordonnance que l'on n'avait pas osé rendre sous le règne précédent. Cet
+événement me sembla si extraordinaire et si condamnable, que j'accusai
+M. de Villèle d'avoir été jaloux de la popularité du roi et d'avoir
+voulu démontrer que ses promesses personnelles ne signifiaient rien;
+enfin, qu'en lui seul résidait la puissance.</p>
+
+<p>Si l'on se rappelle la marche tenue par ce ministère, la maladresse
+qu'il avait eue de se heurter contre les opinions, en proposant les lois
+les plus impopulaires; si l'on a présent à l'esprit quel mépris du bon
+sens les dépositaires du pouvoir semblaient prendre à tâche de
+manifester, on concevra les changements survenus promptement dans les
+dispositions du peuple envers le nouveau roi. Cet insolent mépris de la
+raison, cette tyrannie dans les petites choses, qui souvent est celle
+qui irrite et blesse le plus, sans produire ni pouvoir produire aucun
+résultat favorable, était éminemment du goût de M. de Corbières,
+ministre de l'intérieur. Ainsi, par exemple, la chaire d'astronomie au
+Collége de France, remplie par M. Delambre, devint vacante par sa mort.
+L'état de sa santé avait forcé à nommer depuis cinq ans un membre du
+bureau des longitudes<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a> pour le suppléer. Eh bien, malgré les droits
+incontestables de celui-ci, malgré les efforts de tout le monde pour le
+faire choisir, M. de Corbières préféra, pour remplir cette place, un
+individu qui, peut-être, ne connaissait pas le nom et l'usage des
+instruments d'astronomie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>; mais c'était un protégé de la
+Congrégation.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a>
+<a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> M. Matthieu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a>
+<a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> M. Nicolette.</blockquote>
+
+<p>Une place à l'Académie des sciences devint vacante. M. de Corbières
+voulut y faire nommer un de ses protégés, indigne, bien entendu, d'être
+l'objet d'un tel choix. L'Académie ne tint compte de sa recommandation,
+et il dépouilla un savant illustre, un vieillard, l'honneur de ce corps,
+M. Legendre, d'une pension sur laquelle était fondée l'aisance de ses
+dernières années, parce qu'il l'accusa d'avoir eu quelque influence sur
+la résolution prise par l'Académie.</p>
+
+<p>Lorsque l'on privait l'armée des services des généraux distingués qui
+l'avaient illustrée, on faisait occuper leurs places par des courtisans
+tout à fait étrangers au service. On créait des sinécures et des emplois
+dont le titre était ridicule. On donnait six aides de camp à M. le duc
+de Bordeaux, enfant en bas âge. On peut former une maison civile à un
+prince un peu plus tôt, un peu plus tard; mais l'entourer de grades
+militaires qui lui sont subordonnés, lui donner des aides de camp quand
+il ne commande rien et ne peut rien commander, ce sont des choses qui
+choquent, révoltent et annoncent le parti pris par le prince de ne
+suivre que ses caprices. Cependant le plus grand événement de cette
+époque, cause de l'aliénation des sentiments des Parisiens pour le roi,
+fut le fatal renvoi de la garde nationale. De ce moment data la guerre
+entre cette ville et le roi, et c'est M. de Villèle qui doit en
+supporter toute la responsabilité; car ce licenciement, si brusque, si
+humiliant, et, j'ose le dire, si insensé, est particulièrement son
+ouvrage.</p>
+
+<p>Quand le ministère Martignac arriva au pouvoir, il y avait beaucoup de
+moyens de salut; mais il manquait à cette administration de l'union et
+de la force. Il lui fallait un chef qui imprimât une marche plus
+uniforme, plus régulière et plus décidée; mais, certes, il ne fallait
+pas en changer la couleur. Il fallait surtout que Charles X fût d'accord
+avec son ministère et n'intriguât pas contre lui. Il aurait fallu aussi
+que ceux des libéraux de la Chambre qui étaient bien intentionnés, et
+qui auraient dû apprécier les difficultés dont ce ministère était
+entouré, le soutinssent au lieu de le combattre; mais personne, à cette
+époque, n'a eu le véritable sentiment de ses devoirs envers le pays, ni
+même le sentiment de son propre intérêt. Quand le ministère du 8 août a
+surgi, le péril est devenu immense, imminent, à cause de l'incapacité
+inouïe de ceux qui le composaient, à cause de leur ignorance et de leurs
+passions, à cause des noms qu'ils portaient, et qui étaient comme
+l'emblème vivant des intentions, des projets et des espérances d'un
+parti en horreur à presque toute la France. Le mal a toujours été en
+augmentant, parce que les doctrines qui étaient professées
+solennellement promettaient déjà tout ce qui est arrivé. Une ligue s'est
+formée; les intérêts les plus opposés se sont entendus, se sont ralliés,
+pour résister et combattre. Tout a été mis en oeuvre de tous les côtés
+pour augmenter la tension de l'opinion. Le gouvernement a donné le
+signal, et une explosion sans exemple a tout renversé.</p>
+
+<p>La maison de Bourbon, et en particulier Charles X, s'était fait illusion
+sur les sentiments qu'elle inspirait dans les derniers temps. Les moeurs
+publiques, les besoins de la société, étaient d'accord avec les
+institutions. On voulait les conserver; et, partant, cette famille était
+nécessaire comme une des pièces de la machine constitutionnelle.</p>
+
+<p>Charles X a brisé la machine; et cette pièce, qui en faisait partie,
+n'étant plus soutenue par le mouvement, a dû tomber. En résumé, Charles
+X n'a jamais connu la France actuelle. Il n'a jamais pu comprendre que
+l'on pouvait lui être fidèle et aimer la liberté. Il est resté dans une
+pureté de sentiments d'émigration au-dessus de toute croyance. Il ne
+prenait pas la peine de la déguiser. Vivant familièrement avec lui, il
+m'est souvent arrivé de lui faire remarquer les anniversaires de nos
+victoires. Son impression était toujours pénible. On voyait se
+renouveler, chez lui, celle qu'il avait ressentie la première fois. Son
+frère en éprouva peut-être autant, mais il avait l'habileté de le
+cacher, et même il avait l'air de s'associer à nos souvenirs.</p>
+
+<p>Cette malheureuse dynastie a été perdue d'abord par le défaut absolu de
+talent et le goût décidé chez elle pour la médiocrité; ensuite par son
+éloignement invincible pour tout ce qui avait de la noblesse, de la
+force et de l'élévation; par son ignorance des choses de ce monde; par
+son mépris profond pour ce qui n'était pas elle; par cette faiblesse
+innée envers tout ce qui composait son misérable entourage; par
+l'influence du clergé, trop évidente, et dont l'action dans les affaires
+est si en opposition avec l'opinion publique; par sa mauvaise foi dans
+toutes ses démarches et le rêve continuel de pouvoir absolu qui aurait
+mis entre les mains de pygmées, sous des auspices bien différents et
+dans de bien autres circonstances, l'épée de Napoléon, dont le poids
+seul les aurait écrasés; enfin, en dernier lieu, par cette ignorance du
+prix du temps, qui a empêché de rien faire à propos, quoique cependant
+on se soit toujours résolu à tout, mais toujours trop tard.</p>
+
+<p>Au moment de la crise, le complément des causes de la chute a été dans
+la stupidité, l'imprévoyance et l'infatuation des dépositaires du
+pouvoir. Jamais M. de Polignac n'avait prévu la moindre chance de
+résistance. Les prières, demandées à de saints archevêques pour le
+succès de ses entreprises, lui avaient paru un moyen suffisant pour
+l'assurer. Quoique d'une ignorance sans exemple, il avait pris sous sa
+direction la présidence du conseil, le portefeuille des affaires
+étrangères et celui de la guerre; et le malheureux était si étranger au
+service militaire, qu'il ne savait pas lire dans un état de situation et
+ne connaissait pas la différence de l'effectif au présent sous les
+armes. Jamais imprévoyance semblable à la sienne ne présida à une
+entreprise aussi sérieuse.</p>
+
+<p>Même après le premier acte de la catastrophe, quelques chances de salut
+existaient encore. Si les représentants des grands souverains de
+l'Europe à Paris eussent eu du courage, de la présence d'esprit et du
+dévouement à la cause de la légitimité, le jour même de l'évacuation de
+Paris par les troupes royales, les ambassadeurs auraient dû en sortir et
+se grouper autour du roi à Saint-Cloud. Leur attitude eût fait éprouver
+une salutaire crainte aux factions, et M. le duc d'Orléans, qui est
+circonspect par caractère, eût été frappé d'une protestation aussi
+formelle. Il eût hésité à se charger du fardeau d'une couronne acquise
+avec de si grands dangers. Le corps diplomatique, auprès de Charles X,
+eût pris sur la conduite, sur les résolutions de ce prince, un ascendant
+salutaire, et contribué à soutenir son courage et sa persévérance. Mais
+aucun des représentants des grandes puissances ne se trouvait à la
+hauteur de ses devoirs.</p>
+
+<p>D'Appony, ambassadeur d'Autriche, honnête homme, mais dépourvu d'esprit
+et de force, après avoir constamment caressé les illusions des
+ultra-royalistes et des membres de la Congrégation, était peu propre à
+prendre cette dictature. Stuart, ambassadeur d'Angleterre, dont
+l'inimitié contre la France et les Bourbons ne s'est jamais démentie, ne
+pouvait pas non plus exercer un grand pouvoir sur l'esprit de Charles X.
+Restait donc Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie. Celui-là connaissait
+bien les intentions positives et formelles de son souverain. Lui-même
+voyait sa gloire intéressée à sauver une Restauration à laquelle il
+avait puissamment contribué; mais, sans aucun courage personnel, il
+perdit la tête dans le péril, et, occupé de ses richesses si récemment
+acquises, il ne fut frappé que de la crainte de les perdre. On dit que,
+pendant le combat du 27 au 28, il offrait le plus misérable spectacle
+aux gens de sa maison. Il craignait la mort. Il craignait le pillage.
+Aussi se tint-il caché pendant la crise, et, aussitôt qu'elle fut
+passée, il courut au secours du vainqueur, dans l'espoir de contribuer
+au crédit public, auquel sa fortune était fortement intéressée. Si Pozzo
+eût été un homme de coeur, d'un caractère noble et élevé, qu'il eût
+entraîné le corps diplomatique à sa suite à Saint-Cloud, il eût conservé
+le trône à Charles X, ou au moins à son petit-fils. Il eût placé son nom
+à une grande hauteur dans l'histoire. Mais qu'espérer d'un
+révolutionnaire transfuge, toute sa vie ennemi de son pays, fauteur de
+ses discordes et d'une avidité sans exemple et sans bornes?</p>
+
+<p>J'ai été placé, en peu d'années, deux fois dans des circonstances qui ne
+se renouvellent ordinairement qu'après des siècles. J'ai été témoin
+actif de la chute de deux dynasties. La première fois le sentiment le
+plus patriotique, le plus désintéressé, m'a entraîné. J'ai sacrifié mes
+affections et mes intérêts à ce que j'ai cru, à ce qui pouvait et devait
+être le salut de mon pays. La seconde fois, je n'ai eu qu'une seule et
+unique chose en vue, l'intérêt de ma réputation militaire; et je me suis
+précipité dans un gouffre ouvert dont je connaissais toute la
+profondeur.</p>
+
+<p>Peu de gens ont apprécié le mérite de ma première action. Elle a été au
+contraire l'occasion de déchaînements, de blâmes et de calomnies qui ont
+fait le malheur de ma vie. Aujourd'hui, je suis l'objet de la haine
+populaire, et il est sage à moi de considérer ma carrière politique
+comme terminée.</p>
+
+<p>Ainsi se sera accomplie une prédiction que j'ai souvent faite à mes
+amis, en voyant la maison de Bourbon marcher constamment à sa perte. Je
+leur avais dit souvent: «Par suite de la bizarrerie de ma destinée,
+après avoir brisé mon coeur en sacrifiant l'amitié à mon pays, je serai
+réduit à combattre pour des opinions opposées aux miennes, et à mourir
+pour des princes qui ne peuvent parler d'une manière puissante ni à mon
+esprit ni à mes affections.»</p>
+
+<p>En quittant la France, je m'étais séparé de ma famille militaire,
+d'officiers dont plusieurs avaient été les compagnons de mes travaux
+passés, et les autres, plus jeunes, partageaient seulement ma fortune
+présente. J'en choisis un parmi les derniers, le baron de la Rue, chef
+d'escadron, pour m'accompagner dans mon exil. En me suivant, il
+regardait comme une faveur d'être admis à partager la vie décolorée que
+j'allais mener, et que rien ne semblait devoir embellir. J'acceptai le
+sacrifice qu'il me faisait et dont je sentais tout le prix. Il l'aurait
+continué pendant toute ma vie si mon estime et mon affection pour lui ne
+m'avaient déterminé à y mettre un terme. Un égoïsme condamnable eût pu
+seul permettre qu'un officier aussi distingué, aussi intelligent, aussi
+brave, et dans lequel il y a de si puissants éléments pour une carrière
+brillante, se consacrât sans mesure à rendre des soins à un vieux chef
+dont la vie politique et militaire était finie. Pendant dix-huit mois,
+il a été mon compagnon d'infortune, et son amitié a été une grande
+consolation pour moi. Mais, après ce temps, j'exigeai de lui qu'il allât
+remplir la vocation d'un soldat, qui est de servir son pays, et qu'il
+restât fidèle à la religion de la patrie. Il s'y est décidé, et, au
+moment où je retouche ces <i>Mémoires</i>, je vois avec plaisir quels succès
+constants ont signalé chacune de ses actions. Aucun étonnement n'en est
+résulté pour moi, car je sais qu'il y a autant de hautes facultés dans
+son intelligence que de nobles sentiments dans son coeur.</p>
+
+<br>
+
+<p>De la rade de Spithead je me rendis à Portsmouth, et de là à Londres.
+L'opinion, à Portsmouth, était en harmonie avec celle qui avait fait la
+révolution de France. Elle rendait toute la population hostile aux
+Bourbons. Des écriteaux insultants étaient placés dans toutes les rues,
+et les trois couleurs arborées dans beaucoup de lieux. Je passai
+vingt-quatre heures dans cette ville pour prendre quelques arrangements
+de voyage, sans y éprouver cependant aucun désagrément particulier.</p>
+
+<p>Portsmouth est du très-petit nombre des places fortes d'Angleterre. Le
+pays, il est vrai, n'en a pas besoin. Défendu, comme il l'est, par une
+multitude de citadelles flottantes et avec un peuple animé d'un si grand
+patriotisme et de tant d'énergie, il n'a rien à craindre des étrangers.
+Portsmouth se compose de diverses parties distinctes et séparées, mais
+présentant un grand ensemble. La partie la moins complète m'a paru celle
+qui défend la rive occidentale du port. Je n'ai pas vu cette ville assez
+en détail pour pouvoir porter un jugement sur sa force; mais ce qui me
+frappa, c'est la manière dont les fortifications sont entretenues; on y
+trouve une recherche et des soins minutieux, cachet ordinaire de ce
+qu'on voit en Angleterre.</p>
+
+<p>J'arrivai à Londres le 19 août, et, malgré la stérilité apparente du sol
+couvert de bruyère que je trouvai sur ma route, je fus frappé de
+l'aisance et du bien-être, dont les signes étaient évidents partout, de
+la grande quantité de jolies maisons de campagne dont le pays était
+semé, et de l'élégance des petites villes que je traversai. L'entrée de
+Londres ne parla pas à mon imagination. On se trouve dans cette grande
+ville, pour ainsi dire, sans s'en douter. On rencontre une agglomération
+immense d'habitations qui change plusieurs fois de nom, et, tout à coup,
+on est au milieu de Londres, d'une manière presque imprévue. Il en est
+de même de tous les côtés, et on est bientôt porté à se demander
+comment une semblable multitude peut subsister.</p>
+
+<p>Londres, sous divers noms, c'est l'immensité, c'est un grand pays tout
+couvert d'habitations. Jusqu'à Greenwich, qui est à six milles de
+Londres, on ne quitte ni les rues ni le voisinage des maisons. Il est
+impossible de rendre la sensation d'un voyageur tout à la fois
+susceptible d'impressions et de raisonnement. Assurément Paris est une
+plus belle ville. Il y a chez nous plus de cette grandeur qui tient à la
+dignité d'un grand peuple, à une ancienne puissance, au luxe, dont les
+arts sont la parure. Nos habitations particulières ont quelque chose de
+plus grandiose. Enfin Paris, l'ancienne capitale d'un grand royaume,
+puissant depuis une succession de siècles, porte un caractère dont
+Londres, d'une origine assez récente, est dépourvue. On reconnaît, en
+cette ville, le produit d'un élément nouveau et variable dans sa nature,
+le commerce et l'industrie.</p>
+
+<p>Je passai dix jours à Londres, et, comme j'employai bien mon temps, ces
+dix jours me suffirent pour voir tout ce qu'il y a de curieux. Les
+établissements les plus remarquables, sans contredit, sont les docks,
+ports creusés destinés à recevoir les bâtiments de commerce du plus
+grand tonnage. L'étendue de chacun d'eux est telle, qu'elle égale et
+surpasse même celle de nos ports de commerce les plus beaux, celle du
+port de Marseille, par exemple. Des bâtiments les environnent dans tout
+leur pourtour et servent de magasins vastes et commodes. Les docks
+appartiennent à de simples compagnies.</p>
+
+<p>J'admirai beaucoup le tunnel, ouvrage d'un ingénieur français, M.
+Brunel, inventeur des plus belles machines employées dans les arsenaux,
+et dont le génie a été consacré à la prospérité de l'Angleterre. Ce
+tunnel, dont toute l'Europe s'est occupée, est exécuté à moitié. Il sera
+besoin de grands efforts pour le terminer. Cet immense travail, s'il est
+jamais fini, montrera ce que peuvent la volonté et l'intelligence de
+l'homme. Les procédés ingénieux et hardis employés dans ces travaux sont
+très-curieux et d'un vif intérêt; mais il serait trop long d'en faire le
+récit et d'en raconter les détails.</p>
+
+<p>Les constructions publiques à Londres, le palais de Saint-James,
+Westminster, etc., m'ont paru sans grandeur et sans dignité. Les parcs
+sont de grandes prairies fort vastes, mais décorées par peu d'arbres.
+L'absence presque constante du soleil les rend, il est vrai, peu
+nécessaires. En général, excepté dans le nouveau quartier de
+Regent-Park, les façades des maisons sont sans architecture et sans
+aucune élégance. La rue de Regent-Street, qui présente une double
+colonnade formant des galeries devant les boutiques, a été créée
+récemment dans un vieux quartier démoli. C'est aujourd'hui la plus belle
+rue de Londres. Là se trouvent réunies les richesses mercantiles et la
+population la plus active.</p>
+
+<p>Je fus accueilli avec empressement et bienveillance par ce qu'il y a de
+plus élevé en Angleterre, qui se trouvait alors à Londres. J'allai
+chercher le duc de Wellington sans le trouver, mais il vint bientôt chez
+moi et me fit une longue visite. Je lui racontai nos tristes événements,
+dont il n'était encore informé que d'une manière assez confuse. Je lui
+témoignai le désir de voir l'établissement de Woolwich, si célèbre, seul
+établissement pour l'artillerie de terre, et où toute la magnificence
+des Anglais dans les choses utiles se trouve déployée. Un officier fut
+chargé de me conduire et de m'accompagner. J'avais cru faire cette
+visite d'une manière obscure et modeste; mais, quand j'arrivai, je
+trouvai toutes les troupes d'artillerie sous les armes, les
+établissements ouverts, et tout me fut montré avec le plus grand détail.
+Les troupes exercèrent pour me faire connaître leur méthode et me faire
+juger leur pratique. Je partageai l'admiration de chacun, en voyant
+toutes les richesses renfermées dans cet arsenal, le bon ordre qui y
+règne, la bonne entente dans les arrangements, et je me convainquis que
+cet établissement d'artillerie est le plus grand, le plus complet et le
+mieux tenu de toute l'Europe.</p>
+
+<p>J'avais d'abord eu la pensée de me rendre sur-le-champ d'Angleterre en
+Russie. Les anciennes bontés de l'empereur Nicolas me faisaient espérer
+d'y trouver un refuge et un appui. Cependant je pensai devoir rester
+quelque temps à portée de la France, afin de connaître plus facilement
+la marche que prendraient la révolution et les événements qui me
+concernaient. Demeurer en Angleterre eût été ruineux. Je résolus de me
+rendre en Hollande. Je me faisais une sorte de consolation de revoir ce
+pays où j'avais commandé autrefois, et où j'avais été si heureux! En m'y
+rendant j'espérais reprendre mes souvenirs dans l'ordre des actions de
+ma vie passée. Je devais d'ailleurs y trouver l'avantage de correspondre
+facilement avec mes amis, afin de m'entendre avec eux pour adopter, dans
+mes intérêts, la meilleure conduite à tenir à l'occasion du procès des
+ministres de Charles X, qui était au moment de commencer. En
+conséquence, je partis pour Amsterdam.</p>
+
+<p>Une fois arrivé et livré, dans le silence, à toutes les réflexions que
+ma position présente, le passé et l'avenir pouvaient m'inspirer, je
+scrutai profondément mon coeur, et je trouvai qu'il n'y avait pour moi
+d'autre parti à prendre que de me vouer au repos, en renonçant d'une
+manière absolue à tous les calculs de l'ambition. En supposant de la
+part de quelque souverain étranger assez de bienveillance pour moi pour
+m'offrir du service, il n'était ni dans les intérêts bien entendus de ma
+réputation, ni dans la convenance de ma vie passée et de mes
+antécédents, de recommencer ma carrière. La guerre ne pouvait plus
+jamais avoir lieu qu'entre la France et le reste de l'Europe. Je ne
+voulais pas, je ne pouvais pas porter les armes contre mon pays, ni me
+battre contre l'armée où j'avais passé ma vie et à laquelle j'avais voué
+toutes mes affections. Le service que je prendrais à l'étranger n'aurait
+rien d'honorable pour moi, puisque aucune chance de gloire, comme aucune
+charge, n'en serait la conséquence. Il y aurait en outre de l'injustice
+à usurper, moi étranger, une dignité appartenant à ceux qui l'auraient
+méritée sous leurs propres drapeaux. Enfin je cherchai à envisager les
+choses sous leur vrai point de vue, à tirer nettement les conséquences
+d'une position déterminée, et je conclus que la seule chose raisonnable
+pour moi était de ne plus prétendre à rien, de vivre tranquille avec
+quelques amis, au milieu de mes souvenirs, en faisant des voeux pour la
+prospérité de mon pays, sans me séparer de lui, et de me placer en
+esprit dans la postérité. Je serai sans doute fidèle à cette règle de
+conduite pendant le temps qui me reste encore à vivre.</p>
+
+<p>J'envoyai à Paris mon adhésion dans les limites du temps que la loi
+avait prescrit. Mon but, en faisant cet acte, était de déclarer que,
+sans vouloir servir le nouvel ordre de choses, ce à quoi j'étais bien
+résolu, je ne conspirerais jamais contre lui. Je voulais aussi, en
+gardant ma position légale, me réserver le droit, si la patrie un jour
+était menacée de grands dangers, de venir lui offrir mon épée, mon bras
+et mon sang pour la défendre.</p>
+
+<p>Je me mis en route pour Vienne, où des affaires d'intérêt m'appelaient
+d'abord. Mon seul moyen d'existence était ma rente sur le gouvernement
+autrichien, et je devais m'en assurer la jouissance sans contestation.
+De là, je comptais faire une course momentanée en Russie, motivée par
+mon respect, mon attachement et ma reconnaissance pour l'empereur
+Nicolas, et revenir m'établir à Vienne, ville destinée à devenir ainsi
+ma seconde patrie, jusqu'à l'arrivée de temps plus heureux. Je partis
+donc d'Amsterdam, et j'arrivai à Vienne le 18 novembre. Le voyage
+d'hiver que je comptais faire à Saint-Pétersbourg, d'abord empêché par
+la révolte de la Pologne, le fut ensuite par le choléra. Plus tard, il
+ne me parut plus opportun, et je restai à Vienne.</p>
+
+<p>Je trouvai, à mon arrivée à Vienne, le prince de Metternich, et je le
+vis immédiatement. Son accueil fut bienveillant et amical. Je le mis au
+fait de ma position et de la manière dont j'envisageais mon avenir. Il
+y donna une approbation qui me confirma dans mes résolutions. Je lui
+racontai, dans plusieurs conversations et avec le plus grand détail, les
+événements qui venaient de changer la face de l'Europe, et dans lesquels
+j'avais pris une si malheureuse part. Il comprit tout avec une sagacité
+rare, et tel fut dans son esprit l'effet de ces récits, que voici son
+jugement d'alors sur les Bourbons: «Les Bourbons ont perdu la France et
+le pouvoir pour avoir été conduits et dominés par l'esprit d'émigration,
+par l'ambition du clergé, et le complément s'est trouvé dans le manque
+absolu d'esprit et de calcul qui a caractérisé toutes leurs actions.»</p>
+
+<p>Ce jugement est le résumé le plus clair, le plus vrai du gouvernement de
+la France depuis la Restauration jusqu'au 27 juillet 1830.</p>
+
+<p>La question s'établit de savoir si M. le duc d'Orléans avait conspiré
+contre le trône. Je dis au prince que je ne le croyais pas. Il n'avait
+pas conspiré directement, et la preuve s'en trouvait dans le peu de
+forces dont il avait été investi au moment où il avait eu le pouvoir;
+mais je pensais qu'il avait prévu la révolution et s'était préparé de
+bonne heure à en profiter. À cet effet, il n'avait négligé aucun moyen
+de se populariser et de flatter les chefs libéraux. Il avait
+certainement causé un grand tort au roi en blâmant trop haut la marche
+du gouvernement; mais, pour une action directe, pour une entreprise
+déterminée et dans un but immédiat, il en était innocent. Le prince fut
+de mon avis, et à cette occasion il me raconta deux anecdotes assez
+curieuses et qui prouvent combien la pensée de monter sur le trône un
+jour, au moyen d'une révolution amenée par un mauvais gouvernement,
+était ancienne dans l'esprit de M. le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>En 1815, et après le retour de Gand, M. le duc d'Orléans vint faire une
+visite au prince de Metternich. Il lui dit qu'il devait connaître toute
+l'impopularité des Bourbons de la branche aînée en France, et à quel
+point ils étaient dépourvus de capacité; qu'une nouvelle chute se
+préparait évidemment pour eux; et il lui demanda si les puissances
+étrangères lui donneraient l'assistance de leur sanction, dans le cas où
+lui-même serait appelé à les remplacer sur le trône.--Le prince lui
+répondit négativement d'une manière formelle.</p>
+
+<p>Plus tard M. le duc d'Orléans fit faire au prince Eugène l'ouverture
+suivante. Il lui fit dire qu'il était superflu de démontrer que les
+Bourbons ne pouvaient pas régner; lui, duc d'Orléans, et Eugène avaient
+chacun leurs partisans, et il lui proposait de les réunir pour (le cas
+d'une révolution arrivant) donner la couronne à celui des deux qui
+aurait le plus de suffrages. Eugène répondit que, si jamais la France
+était de nouveau en révolution, son influence serait au profit du fils
+de son bienfaiteur. Eugène fit connaître cette démarche et cette réponse
+à l'empereur d'Autriche.</p>
+
+<p>En résultat, M. le duc d'Orléans a poussé de toutes ses forces à la
+démolition de l'édifice, persuadé qu'il trouverait le moyen de se loger
+dans ses décombres.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai à Vienne, la cérémonie du couronnement du roi de Hongrie
+venait d'avoir lieu à Presbourg. Je regrettai beaucoup de n'avoir pas
+hâté mon voyage afin d'en être témoin; mais à cette époque j'avais peu
+d'attrait pour me présenter dans des lieux de réunion, d'éclat et de
+fêtes. Cette cérémonie, une des plus curieuses et des plus augustes que
+l'on puisse voir, est unique par les circonstances qui l'accompagnent.
+Elle se fait en plein air et rappelle le moyen âge. La beauté des
+costumes et des chevaux, la présence de cette noblesse libre et
+guerrière, les serments prêtés par le souverain d'exécuter les lois du
+pays et de défendre la patrie, l'arrivée du roi sur un tertre élevé,
+d'où il fend l'air avec son sabre dans la direction des quatre points
+cardinaux, annonçant ainsi qu'il saura faire face à tous ses ennemis,
+les évêques et les prélats avec leurs ornements pontificaux, montés sur
+des chevaux richement caparaçonnés, tout cela place l'origine de cette
+cérémonie à l'époque où la nation hongroise était nomade et composait
+une grande tribu.--Après avoir vu les sacres de Reims et de Moscou,
+celui-ci eût été curieux à leur comparer; mais je n'eus pas d'abord la
+pensée d'aller le voir, et, quand le désir m'en vint, il était trop
+tard.</p>
+
+<p>L'empereur vint à Vienne le 21. Deux jours après, il daigna me donner
+audience. Ma position particulière, qui était si singulière, me fit
+désirer de ne prendre aucun caractère et aucune couleur: car, si j'ai
+reconnu le gouvernement actuel pour rester Français et conserver une
+position sociale que quarante ans de travaux et beaucoup de sang versé
+m'ont valu, mon intention n'est pas de le servir. L'empereur accueillit
+cette demande avec bonté, et, chaque fois que je l'ai vu depuis, il en a
+été de même. L'audience de l'empereur dura plus d'une heure. Il me fit
+les questions les plus détaillées sur les événements de Juillet, sur la
+retraite et le départ de la famille des Bourbons. Il blâma le manque de
+foi montré par les ordonnances, l'imprévoyance et la faiblesse qui
+avaient présidé à toutes les mesures, jugea d'une manière saine, mais
+avec intérêt et pitié, la famille royale. De mon côté, j'établis les
+faits avec vérité, mais avec mesure et réserve, et en indiquant plutôt
+les fautes qu'en exprimant le blâme.</p>
+
+<p>J'entretins l'empereur de ma situation personnelle, telle que je l'avais
+conçue. L'empereur me parla du duc de Reichstadt avec éloge. Il l'aimait
+beaucoup et avec raison; car, indépendamment de beaucoup de qualités, ce
+jeune prince était charmant pour lui. L'empereur me dit: «Il est bon,
+instruit, spirituel et dévoré de la passion du service militaire.» Il
+avait exprimé, ajouta-t-il, de l'intérêt pour les Bourbons lors de la
+catastrophe, et lui avait dit qu'il serait heureux de contribuer à les
+remettre sur le trône. L'empereur m'ayant dit ce propos, <i>sa vérité est
+incontestable;</i> mais, depuis, j'ai demandé au comte Maurice
+Dietrichstein si son élève lui avait montré ces sentiments. Celui-ci m'a
+assuré que ceux qu'il éprouvait réellement étaient tout contraires. J'ai
+conclu que le jeune homme, croyant et voulant être agréable à son
+grand-père, avait exprimé, en cette circonstance, autre chose que sa
+pensée. Au surplus, les sentiments du duc de Reichstadt étaient fort
+différents en faveur de la branche aînée ou de la branche cadette. Il
+reconnaissait à la première des droits; il avait été élevé avec le
+respect qu'inspire la possession du pouvoir; mais, quant à la seconde,
+c'était tout autre chose; et il a dit plus d'une fois: «Puisque ce ne
+sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi pas moi? car moi
+aussi j'ai ma légitimité.»</p>
+
+<p>Cette révolution de Juillet, en lui révélant des droits que les
+circonstances pouvaient l'amener à faire valoir, l'a remué profondément.
+Elle a exalté ses facultés, son esprit, et contribué à développer la
+maladie dont il est mort.</p>
+
+<p>L'empereur me parla du projet adopté, dès cette époque, par Charles X et
+sa famille de se retirer en Autriche, de l'accueil qu'il y recevrait et
+de l'assentiment à cet égard de tous les souverains de l'Europe. Il
+ajouta en riant: «Je lui ai offert la résidence de Brunn. S'il
+l'accepte, je changerai de garnison mon petit-fils et je le placerai
+ailleurs.» En ce moment Brunn servait d'habitation au duc de Reichstadt.</p>
+
+<p>L'empereur me congédia et me donna l'assurance de sa protection, de ses
+bontés, et du plaisir qu'il avait à me voir choisir ses États pour
+asile.</p>
+
+<p>J'allai voir l'archiduc Charles, dont j'ai l'honneur d'être connu depuis
+longtemps. J'eus une conversation d'une heure avec lui sur les
+événements de Paris, sur les campagnes auxquelles j'ai pris part, sur la
+nouvelle organisation de l'artillerie en France, enfin sur les ouvrages
+militaires dont l'archiduc est l'auteur, tous ouvrages classiques que
+les gens de guerre ne sauraient trop lire et méditer.</p>
+
+<p>Pendant notre conversation, l'archiduc reçut la visite de sa fille
+l'archiduchesse Thérèse, aujourd'hui reine de Naples, charmante
+princesse, âgée alors de quatorze ans. Il eut la bonté de lui dire en me
+présentant à elle: «Si vous saviez bien l'histoire, vous connaîtriez
+déjà le maréchal.»</p>
+
+<p>J'ai pensé que dans ma position, et vu le peu d'exigences de la famille
+impériale, je devais borner là mes visites aux princes qui la composent.
+Je leur ai été seulement présenté dans le monde sans cérémonie. Plus
+tard, je vis l'archiduc Jean chez lui; j'eus avec lui une longue
+conversation que son esprit remarquable, ses connaissances et des
+antécédents militaires qui nous étaient communs rendirent pleine
+d'intérêt pour moi.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich me présenta dans les meilleures maisons. Ce fut
+sous ses auspices que j'entrai dans la société. Cette société de Vienne
+étant chose à part, il y a quelque intérêt à la faire connaître. D'abord
+elle se compose de la plus haute aristocratie de l'Europe. C'est un
+reste de cet ancien empire où l'empereur avait pour sujets et pour
+serviteurs des princes, qui eux-mêmes étaient souverains. On rencontre
+sans cesse des grands noms, des gens qui ont des alliances plus ou moins
+rapprochées avec des maisons souveraines et des têtes couronnées. Un
+Français éprouve une sensation extraordinaire, en entendant des gens du
+monde parler familièrement d'un oncle, d'un beau-frère où d'un cousin,
+qui est roi ou empereur, quand il réfléchit à l'effet singulier et
+presque ridicule que fait, dans la meilleure compagnie à Paris,
+l'arrivée du plus petit prince étranger. Ici il y a une atmosphère
+d'égalité qui fait disparaître toutes les distances, et ne laisse
+subsister que celles résultant de la bonne éducation et du sentiment des
+convenances. Le nombre des individus qui composent la société étant
+assez borné, il résulte de ce que je viens de dire une grande aisance et
+une grande facilité dans les rapports habituels. On se voit beaucoup, on
+se voit sans étiquette et sans façon. On se traite avec politesse et
+bienveillance. On a l'air même de s'adorer, et puis, au milieu de tout
+cela, il n'y a aucune intimité réelle.</p>
+
+<p>La disposition du matériel de la ville de Vienne, et la manière dont
+cette ville est habitée, contribuent aussi aux moeurs de la société.
+Vienne, qui est la capitale d'un grand empire, et dont la population est
+de trois cent cinquante mille âmes, se trouve cependant dans les
+conditions d'une petite ville pour la haute classe, et elle en a les
+moeurs. La ville, proprement dite, est enceinte d'un rempart à douze
+bastions. Dans cette étendue ainsi fort restreinte, elle ne renferme
+que cinquante-quatre mille habitants. Tous les grands seigneurs, tous
+les gens riches, tous les magasins, en un mot, toutes les richesses, y
+sont réunies. Les faubourgs sont habités par le peuple, et renferment
+les ateliers et les ouvriers. Tous les membres de cette grande
+aristocratie sont donc réunis forcément d'une manière intime, et se
+rencontrent sans cesse. Chacun sait, à toute heure du jour, ce qui se
+passe chez son voisin. Des nouvelles circulent sans cesse sur les
+actions de tout le monde, sont colportées et répétées. Si l'empereur
+Joseph eût fait démolir les remparts et concédé les glacis pour y bâtir,
+les moeurs de Vienne seraient tout autres. Chaque grand seigneur eût
+construit un palais dans le lieu de son choix. Libre et disposant d'un
+grand emplacement, il eût donné à son habitation des dépendances en
+rapport avec sa fortune, dépendances qui l'eussent isolé. Loin des
+individus de sa caste, il aurait vécu pour lui-même, sans s'occuper des
+autres. De riches bourgeois, établis dans son voisinage, seraient entrés
+en rapport avec lui, et il se serait bientôt trouvé le centre d'une
+société mixte, comme il en existe à Paris et à Londres. Alors la haute
+classe n'eût plus été entièrement isolée. Une société plus nombreuse
+aurait donné lieu à la composition de diverses coteries, dont les
+éléments eussent été basés sur d'autres principes que la naissance.
+Pour peu qu'on y réfléchisse, on est frappé des conséquences qui fussent
+résultées de ce seul changement matériel pour l'ordre social.</p>
+
+<p>J'ai expliqué la cause et la facilité des relations et des liaisons
+superficielles; je vais dire maintenant pourquoi ces amitiés ne sont pas
+plus profondes. D'abord la société, quoique assez peu nombreuse, l'est
+trop cependant pour l'intimité, tout en admettant la familiarité.
+Ensuite les familles elles-mêmes, composées d'un grand nombre
+d'individus, suffisent aux liaisons véritables, et encore l'amitié
+portée à un certain degré est-elle assez rare, même entre les femmes de
+la même famille. Ajoutez à cela que les jeunes femmes ont une tenue
+très-sérieuse et même sévère, et on comprendra qu'il en résulte beaucoup
+de froid dans la société. Les femmes âgées étaient, assure-t-on, tout
+autres dans leur jeunesse; mais les femmes de trente-cinq à
+quarante-cinq ans, que l'on doit compter certainement parmi les femmes
+de l'Europe dont la conduite est la plus régulière, sont au contraire
+d'une pruderie extrême. Elle va jusqu'à ne point comprendre la
+possibilité d'une amitié vive et pure entre les individus de différents
+sexes. Mais la génération qui suit semble revenir aux anciens errements,
+et rentrer dans les habitudes de ses grand'mères. Enfin toute cette
+société de Vienne est parfois soumise à l'influence de quelques femmes
+âgées qui y ont usurpé le pouvoir et y font la loi.</p>
+
+<p>Un mot maintenant sur la manière d'être des hommes et des femmes sous
+les rapports de l'esprit, de l'instruction et des qualités sociales. Une
+si grande différence existe entre les deux sexes de la même classe,
+qu'on a peine à la concevoir. Les hommes, à très-peu d'exceptions près,
+ne sont pas distingués; leurs goûts sont vulgaires; ils aiment les
+plaisirs faciles et mènent une vie dissipée. L'explication de ces
+moeurs, pour ceux qui servent dans l'armée, se trouve dans la lenteur de
+l'avancement et le séjour prolongé dans des villages de Hongrie, où les
+jeunes officiers, privés de ressources, finissent par devenir étrangers
+aux habitudes du monde. De retour à Vienne ils s'y trouvent gênés. Ils
+prennent alors des goûts de mauvaise compagnie et ils vivent entre eux.
+Les femmes ainsi abandonnées ne sont l'objet d'aucun hommage, d'aucun
+soin, et cependant elles en méritent beaucoup. En général, celles-ci
+sont belles et le sang de la haute classe est aussi remarquable que
+celui de la classe inférieure. Les femmes reçoivent une éducation
+extrêmement soignée. Leur instruction est étendue. Elles parlent le
+français avec élégance et sans accent. Elles sont aimables dans
+l'acception française la plus étendue. J'en ai compté jusqu'à vingt-huit
+dans un cercle assez étroit, qui seraient avec raison très-remarquées à
+Paris.</p>
+
+<p>Les grands noms qu'elles portent font encore ressortir cette amabilité,
+si rare ailleurs. On doit placer au premier rang de la noblesse
+autrichienne, la maison de Liechtenstein. Le nombre des individus qui la
+composent, les très-grandes richesses qu'elle possède, lui donnent une
+grande importance. Elle est fière et orgueilleuse avec ses égaux, mais
+elle est populaire dans le peuple et la bourgeoisie. Cette popularité
+vient, en grande partie, de ce que tous les hommes de cette famille ont
+toujours servi dans l'armée et ont bien rempli leur tâche dans les
+longues guerres qui viennent de finir. On accuse le prince Jean de
+Liechtenstein, dont les services militaires sont sans douté honorables
+par la bravoure brillante qu'il a toujours montrée, mais dont les
+talents peuvent être contestés, d'avoir signé, en 1809, les
+préliminaires de la paix, qu'il était seulement autorisé à négocier.
+Napoléon donna un grand éclata ces préliminaires qui devaient rester
+secrets, et le mouvement de l'opinion publique en faveur de la paix
+était trop prononcé, pour que l'empereur d'Autriche pût se dispenser de
+la ratifier. À cette occasion le comte de Stadion, alors premier
+ministre, ayant le portefeuille des affaires étrangères, donna sa
+démission, ne voulant pas attacher son nom à la ratification d'un traité
+de paix qu'il regardait comme désastreux pour l'Autriche, la croyant en
+mesure de continuer la guerre. Le comte de Stadion désigna alors à
+l'empereur François le prince de Metternich comme étant l'homme le plus
+propre à le remplacer dans les circonstances présentes.</p>
+
+<p>Les femmes de cette famille sont bien élevées, charmantes et fort
+vertueuses. La princesse Jean de Liechtenstein, par sa taille et son
+grand air, rappelle les matrones romaines, et sa nombreuse famille,
+composée de onze enfants vivants, semble lui donner une sorte de
+magistrature.</p>
+
+<p>Toutes les femmes nées princesses de Schwarzenberg sont remarquables par
+un esprit fin, une grande instruction et des manières charmantes. La
+comtesse de Mier, dont l'âge avancé ne diminue en rien l'amabilité,
+réunit à une grande douceur un adorable caractère, une grande indulgence
+pour la jeunesse, un esprit étendu et une activité peu commune, activité
+digne, car elle ne porte que sur des devoirs ou des choses utiles. Fort
+instruite, elle prend part avec ardeur à tout ce qui concerne le
+développement des facultés de l'esprit, et son âme se montre tout
+entière à chaque occasion. Sa nièce, la comtesse Valentin Esterhazy,
+n'était pas une nouvelle connaissance pour moi, je l'avais vue
+anciennement à Paris; elle et son mari, le comte Valentin Esterhazy, me
+firent l'accueil le plus cordial. Je trouvai dans cette famille le
+bienveillant intérêt qu'il est si doux de rencontrer loin de son pays;
+et, dans les tristes circonstances qui m'éloignaient de la France, j'y
+fus doublement sensible. Jeune encore, la comtesse joint à la plus haute
+raison l'amabilité la plus remarquable; aussi est-elle chérie de tout ce
+qui la connaît. Une bienveillance universelle lui est acquise, et, quand
+elle entre dans un salon, une expression de plaisir et de joie se montre
+sur toutes les figures. Aucun devoir ne lui coûte, et jamais elle n'a
+manqué à aucun; et cependant elle a, plus d'une fois dans sa vie, eu
+l'occasion d'en remplir de pénibles. Le dévouement est dans sa nature,
+comme la séduction qu'elle exerce partout. Jamais être au monde ne
+mérita plus l'affection qu'elle inspire et la considération publique qui
+est son apanage.</p>
+
+<p>Enfin les femmes de Vienne présentent un ensemble qu'on ne rencontre
+nulle part. Les étrangers distingués sont bien accueillis; mais, après
+les premières politesses d'usage, il leur faut longtemps pour arriver à
+obtenir d'entrer dans une certaine intimité. On croit y atteindre tout
+d'abord, à cause de la politesse aisée qui règne partout; mais on est
+dupe des apparences et d'une fausse bonhomie. Il leur faut longtemps
+pour se faire adopter en réalité par une société qui semblait disposée
+d'abord à les comprendre dans ses habitudes et ses affections. Ce n'est
+qu'après un temps d'épreuve fort long qu'on atteint au but désiré, et
+quelquefois on n'y arrive jamais.</p>
+
+<p>L'indépendance de la société de l'influence de la cour ne saurait
+s'exprimer. Comme la cour se montre rarement, et que dans les habitudes
+de la vie on peut même dire qu'il n'y a pas de cour, la société est fort
+peu en contact avec la famille impériale, et celle-ci peut difficilement
+exercer une grande action, par ses manières, sur ce qui se passe. Jamais
+donc, dans aucun pays, le gouvernement ne s'est moins mêlé qu'à Vienne
+des affaires des particuliers. Cela tient aussi au caractère personnel
+de l'empereur et aux moeurs de la famille impériale. L'empereur gouverne
+comme la Providence. On ne le voit nulle part, et partout on sent sa
+main protectrice. Aussi ce pays jouit-il d'une liberté véritable,
+effective, et il n'y a que les ennemis de la société qui aient raison de
+redouter le pouvoir. La richesse des hautes classes et leur dignité de
+caractère contribuent aussi à cet esprit d'indépendance. Comme la loi
+est égale pour tous, il n'y a aucune faveur à espérer, aucune injustice
+à redouter, et personne n'imagine de faire la cour aux ministres. Chacun
+est classé; ses droits sont établis, et l'on vit sans s'occuper de
+savoir qui commande, je citerai un exemple presque incroyable, mais qui
+prouve ce que j'avance d'une manière sans réplique.</p>
+
+<p>J'avais dîné un jour chez la princesse Palffy avec dix ou douze
+personnes, toutes de Vienne et appartenant à ce qu'il y a de plus
+considérable. Une demi-heure après le dîner, entre un monsieur d'un
+certain âge et de bonnes manières, que personne ne connaît. Tout le
+monde s'interrogeait du regard, et un embarras général en était le
+résultat, lorsqu'il se trouva parmi les convives un individu qui le fit
+cesser, en prévenant le maître de la maison que l'inconnu était le comte
+de Mittrowsky, grand chancelier de Bohême (ce qui répond à notre
+ministre de l'intérieur), qui occupait cette place importante depuis
+cinq ans. On n'accusera pas de se prosterner devant le pouvoir une
+noblesse qui vit dans une pareille ignorance de ceux qui en sont les
+dépositaires. En France, un homme qui a été ministre de l'intérieur
+pendant quinze jours est connu de tout Paris et a reçu les hommages de
+tout ce qui peut se présenter chez lui.</p>
+
+<p>Tel est, en résumé, le caractère et la physionomie de la société de
+Vienne; mais j'ajouterai encore un mot. Les rapports fréquents,
+journaliers qui existent entre tout le monde, et les habitudes de
+commérage, dont j'ai expliqué la cause, sont rarement animés par la
+bienveillance. Les gens qui semblent le plus liés disent assez
+volontiers du mal les uns des autres, et trouvent toujours des auditeurs
+pour les écouter et pour répandre les médisances et les calomnies qu'ils
+débitent. L'amitié, dont le devoir est avant tout d'être juste, ensuite
+indulgente et discrète, qui, en France, est quelquefois si courageuse,
+se tait ici, quand elle ne s'associe pas aux accusations. Les absents
+ont presque toujours tort à Vienne; car rarement les présents sont
+occupés ù les défendre. Tout se dit, se répète, se commente, et souvent
+se travestit. C'est par excellence un pays de formes, où l'on trouve, en
+fait de sentiments, les apparences beaucoup plus souvent que les
+réalités. On conçoit que je ne parle qu'en générai. Sans doute il y a de
+grandes et d'honorables exceptions si cet état de choses, si blessant
+pour le coeur et si peu conforme aux besoins et aux charmes de la
+société; j'en connais plusieurs, mais elles sont rares.</p>
+
+<p>L'esprit du gouvernement est précisément l'opposé; tout y est réel et
+positif; rien n'y est donné à l'apparence, tout marche d'une manière
+régulière et systématique, mais aussi, il faut le dire, avec une
+lenteur désespérante. Dans l'intérêt des masses, cela serait parfait si
+la vie moyenne de l'homme durait cent cinquante ans.</p>
+
+<p>Le gouvernement autrichien a un grand dédain pour l'opinion qu'on a de
+lui à l'étranger. Il ne s'inquiète guère que l'on se trompe complètement
+sur l'ordre de choses qui règne chez lui; il dédaigne une popularité
+européenne, que la connaissance des faits établirait infailliblement
+dans les esprits raisonnables. Ainsi, par exemple, en Europe, on croit
+en général que le paysan autrichien vit dans une grande ignorance et
+sous une oppression horrible, et il est, au contraire, le plus instruit,
+le plus riche et le plus protégé de l'Europe. Tous savent lire et
+écrire, et jouissent d'un bien-être matériel dont aucun autre peuple ne
+présente l'exemple. Leur liberté est entière, et cependant elle s'allie
+avec les intérêts du bon ordre. La classe qui souffre par l'effet du
+mode de l'administration est celle des seigneurs. En raison des charges
+publiques et des devoirs qui leur sont imposés, ils payent au moins
+moitié plus que les paysans. Tous les actes faits par un paysan avec son
+seigneur doivent être confirmés par l'autorité, tant on redoute l'abus
+de l'influence qu'il peut exercer sur lui. Si le paysan a un procès avec
+son seigneur, un avocat payé par l'empereur dans chaque cercle plaide
+pour lui. Par suite de la jurisprudence établie, pour peu qu'un cas
+soit douteux, la décision est contre le seigneur, comme dans le cas d'un
+procès entre un seigneur et l'empereur, l'empereur perd toujours, à
+moins que le droit ne soit tellement évident, qu'on ne puisse le
+méconnaître sans mauvaise foi manifeste.</p>
+
+<p>Les travaux publics, dont l'importance est si grande, ont pris chaque
+jour, pendant ce long règne, un développement plus grand; et cependant
+la plupart sont ignorés. Une route a établi une communication entre la
+vallée de l'Adige et les sources de l'Adda par le Stelvio. Elle a exigé
+des travaux immenses. C'est le passage le plus élevé de l'Europe rendu
+praticable pour les voitures par la main des hommes, et ce magnifique
+monument n'est connu que des voyageurs. Nous avions fatigué l'Europe par
+le récit des travaux du Simplon, longtemps avant qu'ils fussent
+terminés, et l'on n'a jamais parlé de ceux-ci, qui sont depuis plusieurs
+années arrivés à leur perfection. Loin d'être charlatan comme nous le
+sommes en France, et comme on l'est dans d'autres pays, le gouvernement
+autrichien est trop modeste. Il suffirait qu'il fit connaître ses actes
+pour qu'on l'admirât dans ses oeuvres.</p>
+
+<p>Enfui, souvent, on voit ici en pleine exécution, et depuis longtemps,
+des choses proposées ailleurs comme de hautes et nouvelles pensées.
+Quand on vient en Autriche, on est tout stupéfait de ce que l'on y
+trouve.</p>
+
+<p>Lors de la réunion des savants d'Allemagne à Vienne, des géologues
+français apportèrent un échantillon de cartes souterraines dont le but
+était de faire connaître la composition des couches du globe, dans les
+différente pays. On leur montra que, dans plusieurs provinces de
+l'Autriche intérieure, cette carte existait depuis quelque temps et
+s'exécutait dans les autres.</p>
+
+<p>Une opinion, assez généralement répandue, a consacré que l'Italie
+autrichienne est accablée d'impôts dont le produit s'envoie à Vienne.
+D'après un travail officiel, que j'ai vu et dont la vérité est
+incontestable, il est démontré que, sous l'administration française, la
+masse des impôts était de moitié plus forte qu'à présent; et en même
+temps qu'une somme très-inférieure était consacrée aux travaux publics
+dans le pays.</p>
+
+<p>Enfin, de quelque manière que l'on envisage la question, et sauf les
+obstacles mis à la facilité du déplacement des individus, qui sont
+portés trop loin, on ne voit que des choses utiles et raisonnables dans
+les actes du gouvernement autrichien. Il agit en père vigilant au milieu
+de ses enfants. Ennemi du bruit, il semble redouter la louange comme un
+autre craindrait le blâme, et il cache ses bonnes actions comme il
+serait dans la nature des choses de cacher les mauvaises. Il se contente
+de faire le bien, et méprise une critique qui n'est fondée ni sur les
+faits ni sur la raison. Le complément du bien-être dont jouit
+l'Autriche, et sa garantie, étaient dans la popularité méritée de
+l'empereur défunt auprès de ses sujets. Accessible à tout le monde,
+livré sans réserve aux soins du gouvernement calme, persévérant,
+raisonnable, il maintenait la règle et faisait tout ce qu'un souverain
+pénétré de ses devoirs peut exécuter dans l'intérêt de ses peuples.
+Grâce à cet esprit, son long règne a traversé de grands malheurs et
+surmonté de grandes difficultés. Il se survit dans le règne actuel. Les
+moeurs politiques maintiendront cet état de choses tant que le calme
+durera; mais une secousse en Europe semblerait, de quelque côté qu'elle
+vînt, devoir amener sur ce pays de grands malheurs.</p>
+
+<p>Après avoir pris poste à Vienne, un intérêt d'affection et de curiosité,
+tenant au plus beau temps de ma vie, devait me faire vivement désirer de
+voir le fils de Napoléon. Comme il était encore séquestré du monde, je
+n'imaginais pas pouvoir l'approcher: mais je désirais au moins
+l'apercevoir. Il allait quelquefois au spectacle de l'Opéra, et je me
+mis en mesure de m'y trouver un jour à portée de le contempler. Je ne me
+doutais guère alors qu'une espèce d'intimité allait bientôt exister
+entre nous deux. On me dit qu'il avait appris mon arrivée à Vienne avec
+plaisir et désirait vivement me rencontrer et me connaître. Sa prochaine
+entrée dans le monde devait bientôt en être l'occasion.</p>
+
+<p>Le mercredi, 26 janvier, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, donna un
+grand bal, où presque toute la famille impériale se rendit. Le duc de
+Reichstadt y vint avec elle. Mes yeux se portèrent avec avidité sur lui.
+Je le voyais pour la première fois de près et avec facilité. Je lui
+trouvai le regard de son père, et c'est en cela qu'il lui ressemblait
+davantage. Ses yeux, moins grands que ceux de Napoléon, plus enfoncés
+dans leur orbite, avaient la même expression, le même feu, la même
+énergie. Son front aussi rappelait celui de son père. Il y avait encore
+de la ressemblance dans le bas de la figure et le menton. Enfin son
+teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la même pâleur et la
+même couleur de la peau; mais tout le reste de sa figure rappelait sa
+mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon de
+cinq pouces environ.</p>
+
+<p>Informé par le comte de Dietrichstein, son gouverneur, qu'il
+m'aborderait pendant le bal et causerait avec moi, peu de moments
+s'étaient écoulés, quand je le vis à mes côtés. Il m'adressa
+immédiatement les paroles suivantes: «Monsieur le maréchal, vous êtes un
+des plus anciens compagnons de mon père, et j'attache le plus grand prix
+à faire votre connaissance.»</p>
+
+<p>Je lui répondis que j'étais vivement touché de ce sentiment, que je
+trouvais beaucoup de bonheur à le voir et à être près de lui. Là-dessus,
+nous entrâmes en matière. Il me demanda si, comme il le croyait, j'avais
+fait les premières campagnes d'Italie. Je lui répondis que oui; que mes
+rapports de service et d'amitié avec Napoléon étaient d'une époque
+encore plus reculée; qu'ils remontaient au delà du siège de Toulon; que
+ma connaissance de sa personne datait de 1790, époque où il était
+lieutenant d'artillerie en garnison à Auxonne, et moi occupé à Dijon à
+achever mon instruction pour entrer dans le corps où il servait, et où
+était également un proche parent à moi, son ami intime.</p>
+
+<p>Il me fit quelques questions sur ces campagnes si célèbres, et je lui
+répondis de manière à éveiller sa curiosité. Il me parla de l'Égypte, du
+18 brumaire, de la campagne de 1814, etc., et je répondis succinctement
+sur ces divers objets. J'eus bien soin de jeter promptement mes idées
+générales sur le caractère et la carrière de Napoléon, qui présentent
+des changements tellement complets dans sa personne, que l'on peut
+considérer en lui deux hommes. Son élévation, due sans doute en grande
+partie à ses talents, mais puissamment favorisée par le temps où il a
+paru, fut l'expression, sentie par tout le monde, des besoins de la
+société d'alors. À ce titre, chacun l'aida, le soutint et le favorisa;
+tandis que sa chute fut son ouvrage et le résultat de ses efforts
+constants. Enfin ce beau génie, si calculateur dans les premières années
+de sa grandeur, fut obscurci par les illusions de l'orgueil, qui ont
+faussé son jugement. À cette occasion, je lui citai tout de suite le mot
+qu'il prononça le soir du combat de Champaubert, où il semblait prévoir
+son retour prochain sur la Vistule, mot déjà rapporté dans mes récits,
+en racontant les événements de la campagne de 1814.</p>
+
+<p>Le duc de Reichstadt me parla avec une grande ardeur de sa passion pour
+son métier, du désir qu'il avait de faire la guerre, et ajouta combien
+il serait heureux de l'apprendre sous moi. En général, il caressait
+souvent cette idée. Plus d'une fois il me l'a exprimée; rêve d'un enfant
+qui se berçait d'espérances chimériques. La France et l'Autriche,
+disait-il, pouvaient un jour être alliées, et leurs armées combattre
+l'une à côté de l'autre. «Car, disait-il, ce n'est pas contre la France
+que je puis et dois faire la guerre. Un ordre de mon père me l'a
+défendu, et jamais je ne l'enfreindrai. Mon coeur me le défend aussi, de
+même qu'une sage et bonne politique.»</p>
+
+<p>Le vif intérêt qu'il montrait dans cette conversation, s'augmentant
+toujours, l'amena à exprimer le désir de connaître avec détail par mes
+récits les événements passés. Mais je crus prudent de ne pas prendre
+d'engagements trop positifs à cet égard; car je ne pouvais savoir ce qui
+conviendrait à l'empereur et au prince de Metternich. Autant par devoir
+que par prudence, une grande circonspection dans ma conduite m'était
+imposée, et je ne devais rien faire d'un peu important qu'avec
+l'assentiment du pouvoir protecteur qui me donnait asile.</p>
+
+<p>Notre conversation finit après avoir duré une demi-heure et avoir été
+l'objet des remarques de tous les spectateurs. Une fois libre, le prince
+de Metternich étant au bal, je lui soumis immédiatement la question. Il
+me répondit ces propres paroles: «Il n'y a aucun inconvénient à ce que
+vous voyiez le duc de Reichstadt et que vous lui parliez de son père. On
+ne peut le mettre en meilleures mains que les vôtres. Je regarderais
+comme une mauvaise action de ne pas lui faire connaître Napoléon tel
+qu'il était et avec la supériorité qui le caractérisait d'une manière
+si éminente; mais aussi il est bon qu'il sache quels ont été ses
+illusions, son orgueil et son ambition, passions qui l'ont perdu et
+conduit à démolir lui-même sa puissance. Vous, plus que tout autre, êtes
+capable de lui faire connaître et sentir la vérité.»</p>
+
+<p>Ce raisonnement si simple, si vrai, cette conduite si raisonnable, si
+loyale envers ce jeune homme, est d'accord avec tout ce que j'ai pu voir
+et répond victorieusement aux sottises débitées sur l'éducation du duc
+de Reichstadt, éducation tout autre et l'opposé de ce qu'on a dit.</p>
+
+<p>Je prévins immédiatement le duc de Reichstadt que j'étais en mesure de
+le satisfaire, et que, quand il le voudrait, je lui raconterais les
+campagnes d'Italie de 1796 et 1797. On va voir combien la raison et la
+prudence étaient précoces chez ce jeune homme; il me dit: «Monsieur le
+maréchal, dans nos positions respectives, il me semble convenable d'en
+parler d'avance au prince de Metternich et d'agir avec son assentiment.»
+Je répliquai: «Monseigneur, mes démarches ont devancé vos justes
+observations, et c'est avec son approbation que je viens prendre vos
+ordres.»</p>
+
+<p>Nous primes jour pour le vendredi suivant 28, à onze heures du matin.
+Depuis ce moment, et pendant trois mois environ, les lundis, vendredis
+et quelquefois les mercredis, depuis onze heures jusqu'à une heure et
+demie, étaient consacré; à mes récits, qui comprirent l'histoire de son
+père et des guerres de notre temps. Quand les circonstances en faisaient
+naître l'occasion, je faisais l'exposé des principes de l'art de la
+guerre.</p>
+
+<p>Avant d'entrer en matière et de raconter les immortelles campagnes de
+1796 et 1797 en Italie, je commençai par lui apprendre les détails qui
+concernent la première partie de la vie de son père, et, pour ainsi
+dire, de son enfance politique et militaire, et les circonstances qui
+l'amenèrent, presque indépendamment de sa volonté, en présence
+d'événements qui ont été la base de sa fortune et qui ont formé le point
+de départ de sa grandeur; car, ajoutai-je, nous appartenons en beaucoup
+de choses à la destinée; mais cependant nous sommes souvent aussi
+enfants de nos oeuvres. Pour arriver à faire de grandes choses, il faut
+que les circonstances ne manquent pas aux hommes capables et que les
+hommes ne manquent pas aux grandes circonstances qui s'offrent à eux.
+Napoléon les a rencontrées telles qu'il pouvait les désirer, et lui même
+s'est trouvé à leur hauteur. Cet accord nécessaire est rare, et, quand
+la fortune le fait naître, il en résulte des choses qui étonnent le
+vulgaire. Beaucoup d'individus possèdent les qualités nécessaires pour
+devenir de grands hommes et meurent ignorés, sans doute faute d'occasion
+de se faire connaître. La société aurait été préservée de beaucoup de
+calamités si, dans les grandes crises, le caprice de la fortune n'avait
+pas fait déposer souvent le pouvoir en des mains incapables de
+l'exercer.</p>
+
+<p>Toutes les idées du duc de Reichstadt étaient dirigées vers son père,
+auquel il rendait une espèce de culte. Un coeur ardent et ce sentiment
+primitif qui joue un si grand rôle dans les pays où la civilisation est
+en retard, comme la Corse, lui était échu dans toute son énergie comme
+un héritage.</p>
+
+<p>Il m'est impossible d'exprimer avec quelle avidité il entendait mes
+récits. Je m'excusai auprès de lui de parler souvent de moi; mais, en
+racontant ce qui concernait son père, je ne pouvais pas l'éviter; car, à
+cette époque, le cadre était petit, le nombre de ceux qui y étaient
+compris peu considérable, et j'en faisais partie. Je racontai donc au
+duc de Reichstadt les premières années de son père, l'occasion de ma
+première connaissance avec lui, ma rencontre au siège de-Toulon et le
+rôle important qu'il y joua bientôt, quoique alors seulement pourvu d'un
+grade subalterne; puis sa nomination au grade de général dans le corps
+de l'artillerie employé à l'armée de Nice; son importance personnelle,
+les opérations qu'il dirigea et qui furent comme une première esquisse
+de la campagne faite une année plus tard, son besoin d'activité
+l'amenant à proposer une expédition maritime qui ne sortit pas à cause
+des revers éprouvés par l'escadre; son voyage dans la ville de Gènes,
+qu'il conseillait d'enlever par surprise; son arrestation comme partisan
+de Robespierre, sa mise en liberté, son changement de destination, qui
+l'amena à Paris, où je l'accompagnai, après m'être arrêté avec lui dans
+ma famille pendant quelques jours, séjour qui l'empêcha d'arriver à
+Paris à temps pour être compris dans le travail de l'artillerie, et le
+fit renoncer à une activité qui ne lui convenait pas hors de ce corps.
+Je fis observer au duc de Reichstadt combien il est remarquable qu'à
+cette époque Napoléon ait été aussi soumis aux préjugés du corps dans
+lequel il servait, préjugés qui semblaient devoir l'enlever à une grande
+destinée et l'empêcher de suivre une carrière seule capable de le
+conduire à la gloire et à la puissance. Ce fait est une des plus grandes
+preuves de l'influence des opinions du premier âge sur les opinions de
+toute notre vie. Il a fallu des événements hors de tous les calculs pour
+en détruire l'effet chez lui.</p>
+
+<p>Dans la seconde séance, je continuai à raconter au duc de Reichstadt ces
+premiers temps de son père, si peu connus, et dont je suis aujourd'hui
+le seul témoin vivant: son séjour à Paris, ses velléités de se faire
+négociant, son espérance d'aller à Constantinople, qui ne se réalisa
+pas, qui le fit ainsi trouver à Paris lors du 13 vendémiaire et l'amena
+au commandement; enfin les circonstances qui lui firent avoir, au
+printemps, le commandement de l'armée d'Italie, et son départ pour cette
+destination.</p>
+
+<p>Les séances suivantes furent employées à lui raconter, dans le plus
+grand détail, les campagnes de 1796 et 1797. J'eus soin de faire
+ressortir les difficultés résultant de l'infériorité numérique de
+l'armée, de la pénurie de toutes choses, et plus encore du peu
+d'autorité dans l'opinion que devait avoir, à son arrivée, un jeune
+général qui, n'ayant jamais commandé une division, une brigade, ni même
+un régiment, se trouvait avoir sous ses ordres des généraux âgés et
+expérimentés. Je lui fis remarquer avec quelle promptitude soit autorité
+se trouva établie, l'obéissance obtenue et la confiance universelle
+inspirée. Après avoir posé quelques principes généraux de la grande
+guerre, je lui lis comprendre quelle série de fautes les généraux
+ennemis avaient commises et avec quelle habileté Bonaparte en avait
+profité.</p>
+
+<p>Pendant le cours de mes récits sur les campagnes d'Italie, et quand ils
+furent terminés, je m'attachai à peindre Napoléon dans sa vie privée, et
+tel que je l'ai connu: ayant de la bonté et une véritable bonté,
+quoique ce soit loin de l'opinion consacrée, susceptible d'un
+attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient dignes.
+J'ajoutai que sa sensibilité s'était émoussée avec le temps, mais sans
+changer son caractère; et, pour preuve de la bonté qui lui était
+naturelle, je lui racontai plusieurs circonstances de sa vie, entre
+autres ce qui a rapport à Dandolo de Venise, lors de la paix de
+Campo-Formio, et à Blanc, lors du départ de l'Égypte. Enfin, je ne
+négligeai rien pour représenter Napoléon à son fils, tel que je l'ai
+connu et aimé. Ces récits l'attachèrent beaucoup et l'intéressèrent à un
+point impossible à exprimer.</p>
+
+<p>Après le récit des guerres d'Italie, je commençai celui de la campagne
+de 1814, les deux époques de la vie de son père, qu'il avait désiré
+particulièrement connaître. Je lui présentai, en résumé, la situation
+des choses, en novembre 1813; en quoi consistaient nos misérables débris
+au moment de notre arrivée sur les bords du Rhin, débris qu'un horrible
+typhus anéantissait. Je lui exposai alors les changements survenus dans
+l'esprit de son père, et les illusions dont il était rempli, les rêves
+qu'il nourrissait, et qui n'étaient fondés sur rien de réel; l'espoir
+d'une offensive prochaine, quand il était évident que l'hiver entier
+passé dans le repos lui donnerait à peine le moyen de créer les
+éléments d'une défensive incomplète. Je lui rapportai l'unanimité des
+opinions à cet égard, et lui citai le mot du général Drouot, rapporté
+ailleurs, et qui peint si bien, et avec tant de mesure, notre situation
+d'alors. Je lui fis remarquer le tort grave qu'eut Napoléon de ne pas
+accepter immédiatement les propositions de paix apportées par M. de
+Saint-Aignan, et les conséquences d'une obstination qui s'est renouvelée
+plusieurs fois pendant la campagne et qui fut toujours aussi funeste.
+Enfin, j'entrepris le récit des opérations militaires, à commencer par
+le moment où l'ennemi passa le Rhin, à Bâle, le 19 décembre, et sur
+toute la ligne du Rhin, le 1er janvier.</p>
+
+<p>Ces récits nous amenèrent, à la fin de la campagne, au combat de Paris,
+combat si honorable pour le petit nombre de soldats qui a soutenu,
+pendant si longtemps, une lutte si inégale. Je lui fis l'exposé de
+l'esprit qui régnait en France alors, et particulièrement à Paris; de la
+faiblesse montrée par Joseph; de la capitulation qui eut lieu, et des
+événements d'Essonne, des motifs qui m'ont dirigé, et des intentions
+patriotiques qui, seules, m'ont animé. En un mot, mes récits, relatifs
+aux événements d'alors, furent à peu près semblables à ce que j'ai
+raconté dans mes <i>Mémoires</i>. Le duc de Reichstadt écouta avec une
+attention profonde et une grande émotion. Il comprit tout et porta sur
+tous les événements le jugement le plus sain. Il remarqua de lui-même la
+faute faite par Napoléon de laisser tant de troupes dans les places
+d'Allemagne, troupes qui, rentrées en France, auraient suffi pour
+défendre le territoire. Il a eu depuis occasion de parler de ce qui
+m'est personnel, et il a défendu ma conduite avec chaleur, comme je
+l'aurais fait moi-même. Il a fait ressortir aussi la grande faute
+commise d'avoir éloigné sa mère, dont la présence aurait tout sauvé.
+Elle aurait imposé aux conspirateurs, ranimé la tendresse de son père,
+provoqué les hommages d'Alexandre, parlé à son esprit chevaleresque, et,
+par ces divers motifs, elle aurait empêché son fils d'être dépouillé.
+Enfin, il prononça ces propres paroles qui sont remarquables par leur
+concision et par la justesse de la pensée: «Mon père et ma mère
+n'auraient jamais dû s'éloigner de Paris, l'un pour la guerre, et
+l'autre pour la paix.»</p>
+
+<p>Ces deux mots résument toute la conduite militaire et politique qu'il
+eût été opportun de tenir. Le duc de Reichstadt ayant manifesté le désir
+de voir mes récits embrasser la totalité de la vie de son père, je
+revins en arrière, et je racontai la campagne d'Égypte. Je fis l'exposé
+des circonstances personnelles au général Bonaparte. Je lui démontrai à
+quel nombre de chances contraires il s'était abandonné; car il était peu
+probable, au moment du départ, que cette traversée si longue, si
+difficile, avec un convoi si nombreux, et de si mauvais bâtiments, pût
+s'exécuter avec un succès qui tiendrait du miracle. Il comprit que la
+prise de Malte fut un coup de fortune, hors de tous les calculs; qu'une
+fois arrivé en Égypte, et le débarquement effectué, les difficultés
+étaient vaincues, l'occupation et la conquête de ce pays devenaient
+chose facile. Je lui expliquai en quoi consistaient les combats en
+Égypte, combats auxquels on a donné à tort le nom fastueux de batailles,
+et je lui racontai tout ce que mes <i>Mémoires</i> renferment de curieux sur
+les choses et sur les personnes, en un mot sur ce pays alors si peu
+connu.</p>
+
+<p>J'arrivai enfin au retour de l'expédition de Syrie, à la bataille
+d'Aboukir, aux motifs qui firent prendre au général Bonaparte la
+résolution de revenir sur-le-champ en France, et à tout ce que cette
+traversée offrit de bizarre, d'obstacles apparents, obstacles qui
+n'étaient qu'une combinaison favorable de la destinée, protégeant son
+avenir et ses projets à son insu. Je lui fis un tableau vrai des
+transports de joie causés par le retour en France de Bonaparte, de
+l'accueil qu'il reçut en traversant les provinces et en se rendant à
+Paris. Enfin, je lui fis connaître ce qui est relatif à la révolution du
+18 brumaire, la chose la plus nationale, la plus populaire, que
+l'opinion de la France entière avait appelée et qu'elle accepta avec
+transport. Je mis un soin tout particulier à lui faire comprendre la
+cause de l'arrivée si facile du général Bonaparte au pouvoir. Elle avait
+été souhaitée universellement comme un moyen unique de salut, et, en
+l'acceptant, il avait eu l'apparence de céder aux nécessités du pays, au
+lieu d'agir seulement dans son intérêt propre. Tout avait été de
+soi-même, tandis que tout aurait été obstacle pour lui si, avant
+l'expédition d'Égypte, il s'était emparé de l'autorité.</p>
+
+<p>Les séances suivantes furent employées au récit de la campagne de
+l'armée de réserve, du passage de l'artillerie au mont Saint-Bernard,
+ensuite sous le fort de Bard, passages mémorables, qui furent
+spécialement mon ouvrage, et enfin de la bataille de Marengo. Je lui fis
+connaître les dispositions militaires que le premier consul ordonna pour
+l'occupation et la défense de l'Italie; enfin la campagne que je fis en
+1800, comme commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, tout ce
+qui tient aux opérations de cette armée, au passage du Mincio et de
+l'Adige, et à l'armistice qui suivit, dont la négociation m'avait été
+confiée.</p>
+
+<p>Lui ayant parlé du poste de premier inspecteur général de l'artillerie,
+dans lequel j'avais été placé à ma rentrée en France, je profitai de
+cette occasion pour faire au duc de Reichstadt un exposé succinct des
+principes du service de l'artillerie, service dont je fis l'application
+dans les changements du matériel qui furent exécutés. J'arrivai ensuite
+à la guerre avec l'Angleterre et aux projets formés par le premier
+consul, projets dont l'exécution fut préparée avec une ardeur constante
+peu commune et en harmonie avec la force de sa volonté.</p>
+
+<p>Je donnai au duc de Reichstadt des détails très-circonstanciés sur les
+armements faits alors, sur leur nature, et sur tout ce qui concerne
+cette expédition, que quelques individus qui se prétendent bien informés
+disent n'avoir jamais dû être exécutée. Je lui donnai des preuves
+palpables du contraire, de la possibilité de sa réussite, qui ne tint,
+quand plus tard on fut au moment de la tenter, qu'à l'irrésolution de
+l'amiral Villeneuve.</p>
+
+<p>Du récit de l'expédition d'Angleterre, je passai à celui de la campagne
+de 1805, qui s'y lie immédiatement, et je fis le tableau des désastres
+de l'armée autrichienne, détruite à Ulm par suite de la stupidité et de
+la folie du général Mack, qui la commandait. Je racontai au duc de
+Reichstadt à quelle occasion j'avais été envoyé en Dalmatie, les
+événements militaires qui se passèrent dans ce pays, et j'entrai dans
+le détail de tout ce que cette province renferme de curieux.</p>
+
+<p>La campagne de 1809 arriva ensuite. Je lui fis le récit de ce qui
+concernait l'armée de Dalmatie en particulier, jusqu'au moment où elle
+se trouva confondue dans la grande armée et en ligne avec les corps qui
+la composaient.</p>
+
+<p>J'entrai dans de grands développements sur la bataille de Wagram. Je lui
+fis comprendre les conséquences qui étaient résultées des incertitudes
+et des changements divers survenus dans les projets de l'archiduc
+Charles. Je lui parlai ensuite de ma mission dans les provinces
+illyriennes, dont j'avais été gouverneur; cela me donna l'occasion de
+l'instruire avec détail de ce qui concerne les régiments frontières,
+dont l'organisation est si ingénieuse, si admirable, donne des résultats
+si utiles au pays où ces régiments sont organisés et au souverain auquel
+ils appartiennent. Je saisis cette occasion pour lui faire l'exposé du
+système continental, système d'une conception grande et menaçante pour
+l'Angleterre, d'une exécution difficile pour nous, mais devenue
+impossible au moment où le seul intéressé à le maintenir y dérogea pour
+le transformer en une série d'actes d'une tyrannie brutale qui ont rendu
+la puissance française odieuse, insupportable, et qui ont ainsi
+contribué puissamment, par les haines qu'elles ont développées, au
+renversement de l'Empire.</p>
+
+<p>Je l'entretins de l'époque de sa naissance, dont j'avais été témoin, et
+des joies que sa venue au monde avait fait naître. Il parla de cette
+prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un philosophe et
+d'un sage.</p>
+
+<p>J'entrai en matière sur les affaires d'Espagne, l'état de ce pays et la
+série de circonstances qui avaient amené les malheurs dont il était
+accablé. Je lui fis un précis des événements politiques et militaires
+qui s'y étaient passés depuis vingt ans. Après lui avoir fait comprendre
+ce que le système de guerre et de commandement adopté par Napoléon pour
+ce pays avait ajouté de difficultés à celles déjà si grandes qui
+existaient naturellement, il conclut lui-même que, devenues
+insurmontables, le résultat ne pouvait manquer d'être funeste.</p>
+
+<p>J'entrepris le récit des deux campagnes que j'ai faites dans la
+Péninsule en 1811 et 1812. En lui donnant, jour par jour, la marche des
+événements et l'indication des ordres donnés, il put voir à quel point
+Napoléon se refusa à comprendre la situation des choses en Espagne, et
+reconnaître comment, en voulant conserver un pouvoir de détail, qu'il ne
+pouvait exercer, Napoléon contribua, plus que tout autre, au triomphe
+de la cause opposée et au succès de ses ennemis. Il vit aussi combien
+funeste avait été l'influence de Soult dans plusieurs circonstances,
+d'abord lorsqu'il renonça à détruire l'armée anglaise en Espagne, après
+la bataille de Talavera; ensuite, lorsque après la bataille de
+Salamanque, en 1812, ayant trouvé cette armée séparée en plusieurs
+corps, éloignés les uns des autres, il ne pensa point à l'accabler avec
+toutes ses forces, qui, en ce moment, se trouvaient réunies, et
+formaient un effectif double de celui de l'ennemi; et enfin une
+troisième fois devant Pampelune, en perdant la moitié de son armée sans
+motif et sans raison.</p>
+
+<p>Ces récits m'amenèrent à l'époque où, blessé et remplacé en Espagne, je
+rentrai à Paris peu de jours avant l'arrivée de Napoléon lui-même, qui
+venait d'échapper aux désastres de la campagne de Russie. Alors la
+destinée de l'Empereur avait pâli; mais on pouvait encore espérer de la
+grandeur dans l'avenir avec une conduite sage et mesurée. Je dis au
+prince que je ne pouvais lui parler <i>ex professo</i> de la campagne de 1812
+en Russie, ne l'ayant pas faite, mais que le temps m'avait appris à
+reconnaître, dans la relation écrite par Philippe de Ségur, l'ouvrage le
+meilleur sur cette époque importante de notre histoire, l'ouvrage où il
+y avait le plus de vérité dans les faits et dans la physionomie des
+événements. J'ajoutai: «Ce n'est pas un critique sévère qui se livre à
+des recherches, constate des faits et accuse, c'est un admirateur, un
+ami, qui, trompé dans ses espérances et ses calculs, déplore des fautes
+et cherche vainement à les excuser.»</p>
+
+<p>Il ne me restait plus, pour compléter mes récits, que d'effectuer ceux
+de la campagne de 1813. Je le fis avec détail. Après avoir fait
+ressortir ce qu'il y eut de beau et d'éclatant pour le pays et le
+souverain dans cette espèce de résurrection de l'armée française et dans
+les succès qui marquèrent la première partie de la campagne, je lui fis
+comprendre combien la seconde partie fut loin de la première, et
+Napoléon différent de ce qu'il avait été autrefois. Je le lui montrai
+alors tel que M. de Ségur le peint en 1812, c'est-à-dire abandonné à des
+illusions constantes, qui servirent à l'égarer sous les rapports
+politiques comme sous les rapports militaires.</p>
+
+<p>Je terminai cette espèce de cours d'une durée de trois mois par la
+lecture de ce que j'ai écrit sur les événements de 1830. Cette tâche
+remplie, je dis au duc de Reichstadt que, n'ayant plus rien à lui
+raconter qui pût l'intéresser, je prenais congé de lui. Il m'embrassa
+tendrement en me remerciant. Il me déclara que je lui avais fait passer
+les moments les plus doux qu'il eût encore goûtés depuis qu'il était au
+monde, et me fit promettre de continuer à venir le voir de temps en
+temps, devoir que je n'ai cessé de remplir.</p>
+
+<p>Il m'envoya peu après son portrait fait par Daffinger: il est d'une
+assez grande ressemblance, quoique un peu trop jeune. Le buste de son
+père est en face, et il a écrit de sa main les vers de Racine ci-après:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">«Arrivé près de moi par un zèle sincère,</p>
+<p class="i14">Tu me contais alors l'histoire de mon père:</p>
+<p class="i14">Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,</p>
+<p class="i14">S'échauffait au récit de ses nobles exploits.»</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce gage de son souvenir et de son amitié est une des choses les plus
+précieuses que je puisse posséder. Il avait, comme son père, l'instinct
+de se rendre agréable aux gens auxquels il voulait plaire.</p>
+
+<p>Je continuai à le visiter environ tous les quinze jours, et chaque fois
+j'étais reçu par lui avec l'expression du plaisir. Quand j'avais fait
+une absence de Vienne, c'étaient de nouvelles étreintes. Dans mes
+visites, la conversation roulait sur la politique, sur les nouvelles du
+jour.</p>
+
+<p>Je n'ai pas omis une seule occasion de lui donner les conseils que je
+croyais sages et conformes à sa position particulière. Dans une des
+premières conversations, je lui dis: «Monseigneur, vous voilà livré au
+monde, libre de vos actions: croyez à mon tendre attachement pour vous
+et aux voeux que je fais pour votre gloire et votre bonheur. Mettez-vous
+en défiance contre les intrigants français qui vont chercher à vous
+entourer et à s'emparer de vous; notre pays abonde en cette sorte de
+gens. Leur influence sur vous, s'ils en acquéraient jamais, vous
+mènerait à votre perte. Ils vous engageraient dans des combinaisons
+impuissantes qui vous compromettraient infailliblement. Vous n'avez
+qu'une ligne à suivre, une conduite à tenir. Grandissez dans l'opinion
+par votre instruction, par une conduite droite et ferme; montrez-vous
+apte à tout, et faites voir que le fils de Napoléon est doué par la
+nature de hautes facultés et d'un grand caractère. Faites-vous des amis;
+vous y réussirez facilement, car l'opinion vous est très-favorable, et
+il y a, en général, une grande bienveillance pour vous dans le public.
+Ne faites, dans aucun cas, la guerre à la France, afin de n'avoir
+jamais, aux yeux des Français, une physionomie hostile, et attendez ce
+que la Providence décidera de vous. Si elle a des desseins sur vous, si
+vous êtes appelé à jouer un rôle politique, il faut que vous soyez une
+nécessité du temps, une solution du problème, et qu'on vienne vous
+chercher. C'est ainsi que votre père est arrivé au faîte du pouvoir sans
+éprouver de difficultés. Les choses sont plus fortes que les hommes.
+Quand on marche dans leur sens, quand on est soutenu par elles, tout
+est aisé, tout est facile; quand on les contrarie, quand on marche dans
+un sens opposé, on s'épuise en vains efforts, et un succès éphémère
+n'est que le prélude d'une catastrophe. La règle de conduite que je
+prends la liberté de vous conseiller est le résultat d'une longue
+expérience et de réflexions dictées par mon attachement pour vous; elle
+est conforme aux intérêts bien entendus de votre ambition, à ceux de
+votre considération et de votre bonheur.»</p>
+
+<p>Le prince me répondit sur-le-champ: «Ma position doit paraître
+difficile. Eh bien, elle le serait pour une âme faible. Quand on a pris
+une résolution, que l'on peut se rendre compte des conditions dans
+lesquelles on est placé, tout devient facile. Je puis éprouver quelques
+tourments par l'impatience de trouver une occasion d'acquérir de la
+gloire, et, en conséquence, des embarras que ma position y apporte.
+C'est un tribut que je paye à l'humanité, mais c'est un mal passager.
+Jamais je ne sortirai de la ligne que vous m'indiquez, et qui est celle
+que j'ai choisie; je ne ferai, dans aucune circonstance, la guerre à la
+France: c'est une recommandation de mon père à laquelle je serai
+toujours fidèle. Si la politique des souverains de l'Europe les
+déterminait à me mettre en avant, je protesterais solennellement. Le
+fils de Napoléon doit avoir trop de grandeur pour servir d'instrument,
+et, dans des événements de cette nature, je ne veux pas être une
+avant-garde, mais une réserve, c'est-à-dire arriver comme secours, en
+rappelant de grands souvenirs. Voilà quels sont mes sentiments, quelle
+est ma manière de voir et les règles de conduite que je me suis
+invariablement tracées.»</p>
+
+<p>Je lui exprimai la joie que j'éprouvais de le voir pénétré de sentiments
+aussi nobles et d'idées aussi raisonnables. Il s'est réjoui avec moi des
+espérances de paix. «La guerre, m'a-t-il dit, dans les circonstances
+présentes serait, pour vous et pour moi, une source de chagrins, puisque
+d'aucune manière ni l'un ni l'autre nous ne pourrions y prendre part.»</p>
+
+<p>Nous discutâmes si, en principe, un chef suprême devait choisir ses
+principaux instruments parmi les hommes capables, au lieu de les
+chercher dans des gens du second ordre. On conçoit la pensée qui fait
+choisir des hommes sans réputation, et il était assez incliné à adopter
+de préférence cette opinion. Mais je lui fis sentir qu'écarter les
+hommes supérieurs était une preuve de faiblesse et du sentiment de sa
+propre infériorité; qu'avant tout il fallait ne rien négliger pour
+assurer le succès de ses opérations, sauf à en partager la gloire avec
+ses collaborateurs. Un devoir positif l'ordonne; mais d'ailleurs la
+part du chef est toujours assez belle, quand il a attaché son nom au
+triomphe. La conversation se termina par une réflexion spirituelle du
+duc de Reichstadt. Je lui faisais remarquer combien le secret était
+nécessaire dans les grandes affaires, car presque jamais on n'a regretté
+le silence: qu'ainsi on devait se borner à confier ses projets au plus
+petit nombre d'individus possible, et aux agents indispensables; il
+ajouta: «Et quelquefois à ceux qui les ont devinés.»</p>
+
+<p>Dans une autre conversation, dont les sujets avaient été variés, le duc
+de Reichstadt traita une question abstraite et compara l'homme d'honneur
+à l'homme de conscience. Il donnait la préférence à ce dernier, «parce
+que, disait-il, c'est toujours le mieux et le plus utile qu'il désire
+atteindre, tandis que l'autre peut être l'agent aveugle d'un méchant ou
+d'un insensé.»--On se rappelle que j'ai rendu compte dans le récit de la
+campagne de 1813, d'une conversation à Düben avec Napoléon sur le même
+sujet; mais la conclusion était opposée. Je fus confondu de voir ce
+jeune homme occupé de questions si élevées, et je trouvais quelque chose
+de surnaturel à ce qui se passait, car je n'avais pas dit un mot de
+cette conversation au prince.</p>
+
+<p>Le duc de Reichstadt, ayant été nommé lieutenant-colonel du régiment de
+Giulay, se livra avec ardeur au commandement du bataillon qui lui était
+confié. À cinq heures du matin, il était à l'exercice. Cela n'empêchait
+pas le travail du soir, qu'il continuait comme autrefois, et qu'il
+poussait jusque bien avant dans la nuit. J'allai le voir exercer. Il
+s'en acquittait bien. Cette activité, trop grande pour l'état de ses
+forces, pour une poitrine faible, pour un tempérament en travail et
+achevant de se développer, soumis à l'action maligne d'une humeur qu'il
+avait reçue de son père, fit naître la maladie dont un an après il est
+mort. Une extinction de voix, accompagnée de fièvre, survint. Le duc de
+Reichstadt fut forcé, pendant quinze jours, de suspendre les manoeuvres
+et de vivre dans la retraite; avertissement de la nature dont on aurait
+dû profiter, en le faisant renoncer, pendant deux ans, à une vie qui lui
+était funeste. On aurait dû aussi l'envoyer habiter des pays d'un climat
+plus doux. Enfin, en ne négligeant rien, on aurait pu consolider une
+santé chancelante et un tempérament faible.</p>
+
+<p>Il est probable qu'on serait parvenu à conserver cet aimable jeune
+homme; mais, au lieu de cela, on traita légèrement une indisposition
+d'un caractère grave. Des gens mal intentionnés, entre autres un nommé
+Kutschera, aide de camp général de l'empereur, prétendirent que le duc
+de Reichstadt était efféminé et manquait d'énergie, puisqu'il se
+laissait abattre si facilement. Ces propos lui étant revenus le
+blessèrent profondément. Dès ce moment il fit volontairement des
+imprudences pour prouver son courage. Il aimait la chasse et s'y livra
+d'une manière inconsidérée et par le plus mauvais temps. Les effets de
+ce régime furent prompts et terribles. Les accidents se multiplièrent,
+et bientôt on ne put plus avoir l'espoir fondé de lui conserver la vie.
+Je le vis alors plus souvent. Ma présence lui était agréable et lui
+causait des distractions utiles.</p>
+
+<p>C'était à Schoenbrunn, dans la chambre même où j'avais vu souvent
+Napoléon, qu'il me recevait. Un jour il dormait et l'on me renvoya. On
+le lui dit plus tard, et il répondit: «Pourquoi ne m'avez-vous pas
+réveillé? C'est le seul homme dont la conversation m'amuse et
+m'intéresse.»</p>
+
+<p>Une autre fois, au mois de juillet, peu de jours avant sa mort, je me
+rendis chez lui et l'on m'annonça. Il était horriblement faible et
+souffrant, il répondit: «Dites au maréchal que je dors; je ne veux pas
+qu'il me voie dans ma misère.»</p>
+
+<p>Il mourut le 22 juillet, anniversaire de la bataille de Salamanque, jour
+devenu ainsi doublement funeste pour moi.</p>
+
+<p>Je terminerai cet article en essayant de faire le portrait de ce jeune
+prince, qui n'a fait qu'apparaître au monde.</p>
+
+<p>Le duc de Reichstadt est un des plus remarquables exemples des caprices
+de la fortune. Né sur la marche du trône le plus élevé et le plus
+puissant, destiné, selon les apparences, à régner sur une multitude de
+peuples, son étoile, si brillante à son aurore, n'a jamais cessé de
+pâlir. Chaque jour, durant sa vie, a vu obscurcir son avenir, et enfin
+tout a fini pour lui à vingt et un ans, après avoir passé sa courte vie
+dans une situation fausse, remplie d'oppositions, de contradictions et
+de peines. Avec des apparences contraires, il reçut de la nature un
+corps faible. Une crue extraordinaire, qui tenait à une espèce de
+rachitisme, l'a beaucoup énervé. Plusieurs des organes les plus
+importants ne se développèrent pas suffisamment, tandis que d'autres
+semblèrent absorber toutes les puissances de sa vie. Son estomac était
+extrêmement petit et son cerveau énorme. Un régime mal entendu, la
+rareté de ses repas, d'abord faute d'appétit et ensuite résultat d'une
+erreur de jugement, ont sans doute contribué à augmenter cet état de
+souffrances.</p>
+
+<p>Son éducation fut soignée et dirigée par un homme honorable, le comte
+Maurice de Dietrichstein, son gouverneur. Elle aurait pu être mieux
+entendue et de manière à en obtenir plus de fruit. Le résultat de ses
+études fut médiocre. Il savait bien les langues vivantes; mais il avait
+peu d'aptitude pour les sciences exactes. Une bonne mémoire avait
+favorisé l'étude de l'histoire, qu'il savait assez bien. Les études
+militaires étaient celles pour lesquelles il avait le plus d'attrait. Sa
+passion pour le service militaire était extrême. L'éclat de la gloire de
+son père semblait avoir sur lui l'effet d'un foyer brûlant. Il ne
+concevait aucun bonheur sur la terre comparable à celui d'être soldat et
+de faire la guerre. Il trouvait peu de charme dans les plaisirs du
+monde, où cependant il était bien vu et bien reçu. Plus tard, son
+développement étant complet, il en aurait sans doute été autrement; mais
+une prétention de stoïcisme et de haute raison l'aurait pendant
+longtemps mis en garde contre l'ascendant des femmes.</p>
+
+<p>Le duc de Reichstadt était leste et adroit dans les exercices du corps.
+Il montait bien à cheval, et avec beaucoup de grâce. Sa figure avait
+quelque chose de doux, de sérieux, de mélancolique, et quelquefois un
+regard perçant et dur qui rappelait celui de son père, quand il était
+irrité. Son éducation, la position bizarre qu'il occupait, l'avaient
+forcé de bonne heure à user de dissimulation. Aussi cette disposition de
+son esprit était un trait marquant de son caractère. On l'a accusé
+d'être faux et menteur. Cette accusation ne me paraît pas avoir été
+fondée; mais son extrême réserve, une prudence au-dessus de son âge,
+l'empêchèrent d'être jamais entraîné plus loin qu'il ne voulait. Enfin
+ses manières, quelquefois caressantes, et la séduction qu'il exerçait
+quand il voulait s'en donner la peine, ont pu autoriser, jusqu'à un
+certain point, cette injuste accusation de la part de ses ennemis.</p>
+
+<p>Pour donner une idée de la réserve et de la prudence qui ne
+l'abandonnaient jamais, je raconterai le fait suivant:--Un de mes aides
+de camp, le baron de la Rue, qui m'avait accompagné à Vienne, était au
+moment de retourner à Paris. Le duc de Reichstadt l'avait rencontré
+souvent dans le monde et fort bien traité. Lorsque M. de la Rue lui
+annonça son départ prochain, il lui adressa en même temps cette phrase
+banale qui est dans la bouche de tous les voyageurs, que, s'il avait des
+commissions pour Paris, il s'en chargerait. Je vois encore le duc de
+Reichstadt lui répondant avec expression et vivacité: «Pour Paris? je
+n'y connais personne. Je n'y connais que la colonne de la place
+Vendôme.»</p>
+
+<p>Le surlendemain, au moment où M. de la Rue montait en voiture, le comte
+de Dietrichstein, en venant lui-même renouveler, de la part de Son
+Altesse Impériale, ses souhaits de bon voyage, lui remit un pli du
+prince contenant ces mots:</p>
+
+<p>«Quand vous reverrez la colonne, présentez-lui mes respects.»</p>
+
+<p>Le duc de Reichstadt avait un esprit lucide et vif. Sa compréhension
+était facile, ses aperçus prompts, ses applications justes. Il m'est
+arrivé souvent de lui voir faire, lors de mes récits, des rapprochements
+ingénieux de circonstances analogues, quoique à des espaces de temps
+considérables, et des applications des principes posés qui avaient germé
+dans son esprit. Il avait le défaut de viser trop à l'effet; et,
+particulièrement dans le monde, ce défaut était sensible. Il hasardait
+quelquefois légèrement des phrases ambitieuses et des paradoxes qu'il ne
+pouvait pas soutenir avec succès; mais le temps l'aurait probablement
+corrigé à cet égard. Ce jeune homme, malgré ses qualités et sa
+séduction, n'était pas complet, et j'ignore si la nature l'avait doué
+d'assez hautes facultés pour jouer un rôle de premier ordre au milieu
+des complications de l'époque; mais il y avait des éléments précieux en
+lui, et, en première ligne, le caractère, la grâce et la finesse,
+qualités bien nécessaires dans la position difficile où il se trouvait.</p>
+
+<p>Il chérissait son grand-père et avait le talent de pouvoir tout lui dire
+sans lui déplaire. De son côté, l'empereur l'aimait tendrement, comme
+toute la famille impériale. Sans aucune espèce de doute, les événements
+de Juillet 1830 ont fait une puissante impression sur le duc de
+Reichstadt. Ils ont développé chez lui des idées d'ambition qui
+dormaient. Alors il s'établit dans son coeur un combat continuel, ce
+tourment, le pire de tous, qui naît de désirs paraissant justes et
+fondés et qui ne sont pas satisfaits. Il n'aimait pas les Bourbons, mais
+il concevait leurs droits et leur grandeur. Ceux-ci mis hors de cause,
+il répétait que, lui aussi, avait des droits et des droits plus clairs,
+plus en harmonie avec la doctrine du temps que ceux de Louis-Philippe.
+Ainsi, sous le rapport politique, il était tourmenté; sous le rapport
+militaire, il ne voyait dans sa carrière rien de réel; car la réflexion
+l'amenait facilement à reconnaître que, puisqu'il ne pouvait pas faire
+la guerre à la France ni pour la France, il lui était interdit de la
+faire jamais, et toute sa vie se passerait ainsi en exercices et en
+manoeuvres. Dans d'autres moments, il lui est arrivé de s'abandonner à
+une sorte de désespoir en réfléchissant qu'il ne pouvait y avoir de
+guerre en Europe qu'entre la France et le reste des puissances du
+continent. Alors il lui échappait de dire: «Mais est-ce que la gloire
+acquise, même aux dépens des Français, ne me grandirait pas à leurs
+yeux, et, si j'étais appelé un jour à les gouverner, n'en serais-je pas
+plus digne, si j'avais prouvé ma capacité par mes actions?»</p>
+
+<p>Et puis il revenait aux premières idées que le sang français devait être
+sacré pour lui. Son père lui avait tracé la marche qu'il devait suivre
+pendant toute sa carrière, durant toute sa vie, et il lui arrivait,
+comme il arrive souvent dans le malheur, de s'abandonner à des
+espérances vagues qui, n'étant basées sur aucune chose positive, ne sont
+qu'une chimère envoyée par la Providence pour alléger les peines du
+coeur et les souffrances de l'esprit. Sa mort, dans les circonstances où
+elle a eu lieu, a été un grand événement politique. Le parti militaire,
+en France, connu sous le nom de parti bonapartiste, n'a plus eu de lien
+ni d'existence après la mort du duc de Reichstadt. Il n'avait de
+consistance que par le fils de celui qui avait été l'étonnement du
+monde; de manière que, pour le passé, il parlait aux imaginations, et,
+pour le présent, il était présumé avoir l'appui d'un monarque puissant.
+Sans l'Autriche, le parti bonapartiste n'était rien. Ce parti, réduit
+aux autres membres de la famille de Bonaparte, n'a plus même une
+existence nominale. Il a fini, et il n'en reste que des souvenirs.</p>
+
+<br>
+
+<p>Je cherchai à mêler le travail de la rédaction de mes <i>Mémoires</i> à des
+distractions agréables et instructives, et je fis de temps en temps des
+voyages dans les différentes provinces de la monarchie autrichienne.</p>
+
+<p>Le premier objet de ma curiosité fut de voir la Hongrie. Je parcourus la
+partie in plus voisine de l'Autriche avec un vif intérêt. Je n'en dirai
+rien aujourd'hui, ayant déjà publié ailleurs mes remarques sur ce pays.</p>
+
+<p>Quelques mois plus tard, j'allai voir la Haute-Autriche et le Tyrol
+allemand. Je suivis la rive gauche du Danube jusqu'à Lintz, et partout
+je ne pus trop admirer ce pays enchanteur, surtout depuis Mölk jusqu'à
+Lintz.</p>
+
+<p>À Lintz, je vis le commencement de ces travaux de fortification, en ce
+moment exécutés, qui sont l'objet d'une si grande controverse. Les
+éléments qui les composent, les tours dont l'enceinte est formée, sont
+bien connues et faites avec soin. Les soins de détail, minutieux et
+ingénieux, qui ont présidé à leur construction et à leur armement, leur
+donnent une assez grande perfection. Leur ensemble forme un camp
+retranché, imprenable quand il est défendu par une armée; mais, si
+jamais on croyait pouvoir abandonner cet ensemble à lui-même, avec de
+simples garnisons dans les tours, il résisterait à peine un moment. En
+appliquant cette création à la défense de la frontière de l'Autriche,
+je l'approuve complétement. L'emplacement est bien choisi. À cheval sur
+le Danube, appuyé à des montagnes difficiles et d'un développement de
+plusieurs lieues, ce camp retranché est impossible à bloquer. Les routes
+nombreuses qui y aboutissent, les unes suivant les deux rives du Danube,
+les autres se rendant en Bohême et dans le Tyrol, offrent des moyens de
+manoeuvres faciles. Dans tous les cas, elles assurent l'arrivée des
+secours de toute espèce et des renforts qui pourraient donner à une
+armée battue ou inférieure le moyen de reprendre l'offensive. Une armée
+s'y trouvera toujours en sûreté et y pourra, sans danger, attendre les
+événements.</p>
+
+<p>La création de ces moyens de défense et de manoeuvres est préférable à
+la création d'une grande place. D'abord, elle aurait coûté quarante
+millions et dix ans de travaux. Le camp retranché de Lintz est terminé
+aujourd'hui et n'a pas coûté cinq millions. Je le crois donc bien conçu,
+utile dans la circonstance; et, si en 1805 et en 1809 il eût existé, il
+est probable et même certain que nous ne serions pas arrivés à Vienne,
+ou au moins nous y serions arrivés beaucoup plus tard. Or un retard d'un
+mois, dans les progrès d'une armée qui attaque une grande monarchie dont
+les ressources ne demandent que du temps pour être mises en oeuvre,
+change tout l'état de la question; et, dans la circonstance, à moins
+d'avoir des forces quadruples de celles de l'ennemi, une armée venant de
+la Bavière ne peut s'enfoncer dans la vallée du Danube et marcher sur
+Vienne, quand le camp retranché de Lintz est occupé par des forces un
+peu respectables.</p>
+
+<p>De Lintz je me rendis à Gmünden et à Ischl, pays délicieux, pittoresque
+et rempli de lacs, où un grand nombre d'habitants de Vienne vont passer
+la belle saison. De là je fus à Salzbourg, pays plus beau encore, plus
+ouvert, d'une extrême fertilité, d'une grande richesse. Je n'ai rien vu
+de plus beau en ma vie, au climat près. Ce pays, quoique ouvert, est
+coupé par des collines ornées de cultures et d'habitations. La vue se
+termine à de hautes montagnes qui donnent à l'horizon une grande
+étendue, et encadrent le plus beau tableau possible, de la manière la
+plus imposante.</p>
+
+<p>Indépendamment de la beauté de la nature, Salzbourg est un point du plus
+haut intérêt sous les rapports militaires. Sous les rapports
+stratégiques, il est merveilleusement placé. Intermédiaire entre Vienne
+et le Tyrol, placé au noeud de plusieurs routes qui se rendent à
+Inspruck, en Carinthie, en Styrie, il prend des revers sur la vallée du
+Danube, et les troupes qui s'y trouvent sont libres dans le choix de
+leurs mouvements. C'est un point naturel de réunion, dans une guerre
+malheureuse, pour les troupes qui auraient défendu le Tyrol. En outre la
+localité offre d'immenses avantages défensifs. Des rochers isolés,
+susceptibles d'être occupé par des forts d'assez petites dimensions,
+seraient imprenables, et formeraient l'enceinte. Ces rochers qui sont
+tendres de leur nature, se coupent à pic avec facilité. De simples murs,
+dans les rentrants, suffiraient pour établir la liaison entre eux. La
+montagne, dite des Capucins, devrait être occupée de la même manière, et
+fournirait des feux que l'on ne pourrait éteindre et qui défendraient le
+front de la place du côté de la plaine. Enfin, on pourrait encore, mais
+chose superflue, se procurer des inondations, et on aurait une place
+vraiment imprenable, susceptible d'être occupée avec quinze cents
+hommes, défendue avec six mille, capable de donner refuge à une armée de
+soixante mille hommes, et cette place, qui remplit toutes ces
+conditions, qui jouit d'immenses avantages, eu égard aux circonstances
+naturelles des localités et en raison de tous les établissements
+existant déjà, ne coûterait pas à construire cinq millions de francs. On
+ne conçoit pas pourquoi le gouvernement autrichien ne l'a pas encore
+fait construire.</p>
+
+<p>De Salzbourg, je continuai ma route pour le Tyrol. Je vis Inspruck, le
+Vorarlberg et les Grisons. Décrire ces différents pays serait superflu.
+Ils sont connus de tout le monde; mais un objet d'admiration, peu connu
+en France, est la quantité de routes qui traversent les différentes
+chaînes, et ont fait tomber ces barrières naturelles dans l'intérêt du
+commerce et des richesses.</p>
+
+<p>La route du Splugen, ouvrant la communication entre la vallée du Rhin et
+celle du Pô, est admirable à voir. De grandes difficultés ont été
+surmontées. Rien n'est plus imposant que la partie de la route qui suit,
+pendant plusieurs lieues, les bords du Rhin, roulant au-dessous avec
+fracas, à une profondeur de plusieurs centaines de pieds, dans une gorge
+étroite. Une double descente en Italie, sur Chiavenna et Bellinzona,
+ouvre les portes de la Lombardie, tandis qu'une autre communication plus
+belle encore, dans un pays plus difficile, et qui passe par le
+Monte-Stelvio, passage le plus élevé de l'Europe, rendu praticable par
+la main des hommes, établit une communication courte et directe entre le
+coeur du Tyrol et Milan. Cette route lie les bords du haut Adige avec
+ceux de l'Adda supérieure, côtoie cette rivière depuis sa source
+jusqu'au lac de Côme, et les bords de ce lac jusqu'à l'Ecco.</p>
+
+<p>Cette route est un des plus beaux monuments de notre époque. Il est
+supérieur en difficulté et en exécution au Simplon. Au surplus, cette
+route est purement militaire, et le commerce, malgré l'augmentation des
+distances, préférera toujours suivre la direction de Trente, Vérone et
+Brescia. Ces villes, qui sont autant de points de consommation, lui
+créent des intérêts et lui offrent plus d'avantages. En prenant celle de
+la Valteline, les seuls points de départ et d'arrivée ont de
+l'importance; mais, pour faire jouer à cette route, sous le rapport
+militaire, le rôle qu'on en attend, il est urgent de construire un fort
+qui bouche la vallée et rende l'armée autrichienne maîtresse exclusive
+de ce passage. Sans cela cette route ne servira à personne à la première
+guerre, ou servira seulement à l'armée française. En effet, son action
+doit particulièrement se faire sentir quand l'armée autrichienne,
+chassée du Milanais, se retire dans le Tyrol. Si cette route ouvre un
+passage court et facile pour la retraite, elle fournit à l'armée
+française un passage non moins facile pour pénétrer. Les Autrichiens,
+avec leur économie instinctive et leur respect pour des considérations
+de second ordre, ne se résoudront jamais à la faire sauter en la
+quittant. Mais, quand, après s'être réfugiés dans le Tyrol, après avoir
+reçu des renforts et reprenant l'offensive, ils s'imagineront s'en
+servir pour déboucher et marcher vers Milan, les Français, en se
+retirant, ne se feront pas scrupule de la détruire, et en vingt-quatre
+heures on peut y parvenir sur un développement de cinq cents toises. Je
+le répète, elle sera pour les opérations ou nulle ou d'un effet
+contraire au but qu'on s'est proposé en la construisant. La seule chose
+à faire est d'établir une place qui la couvre et en interdire l'usage à
+l'armée française. Quand on ouvre un passage il faut y mettre une porte
+dont on garde la clef, afin d'en conserver l'usage en l'ôtant à
+l'ennemi. Mais où cette place doit-elle être bâtie? Le plus près
+possible du Monte-Stelvio.</p>
+
+<p>J'ai entendu discuter cette question, et à mon avis elle ne peut être un
+moment indécise. Placée dans le lieu où les difficultés d'en faire le
+siége pour l'armée française sont augmentées par son éloignement de
+Milan, elle se trouve plus à portée de recevoir des secours efficaces au
+moindre mouvement offensif de l'armée autrichienne. Au contraire, si
+elle était placée près de l'Ecco, comme on la proposé, on pourrait, en
+réunissant beaucoup de moyens, la prendre avant qu'elle put être
+secourue, parce que l'armée autrichienne ne peut venir du Tyrol à l'Ecco
+qu'après une suite de succès décidés, tandis qu'il en est tout autrement
+quand il s'agit d'arriver près de Bormio. En faisant entrer dans les
+calculs le temps nécessaire pour transporter de si loin un matériel de
+siége suffisant, on peut établir en fait qu'une place, moitié moins
+forte, située ainsi en arrière, rendrait un service double d'une autre
+beaucoup plus forte, placée plus en avant. En parcourant le pays, et
+dans les idées que je viens d'exprimer, j'ai remarqué un défilé entre
+Tirano et Bormio, où un fort pourrait être construit, et qui, défendu
+par cinq cents hommes, remplirait le but indiqué.</p>
+
+<p>Chaque année je consacrais ainsi la belle saison à visiter quelques
+parties de la monarchie autrichienne, et particulièrement les environs
+de Vienne.</p>
+
+<p>En 1833, des devoirs d'amitié m'appelèrent en Suisse, et j'y passai près
+d'un mois. À cette occasion, je visitai l'Oberland et j'admirai ce pays
+enchanteur. Rien n'est au-dessus des bords du lac de Thun. Richesse,
+élégance, calme, beautés pittoresques, tout s'y trouve réuni sous les
+yeux. Le lac d'Interlachen, si renommé, me parut moins digne de sa
+réputation. Après avoir traversé le lac de Brienz, remonté l'Aar, je me
+rendis dans le Valais, en traversant le Grimsel. Je visitai les glaciers
+d'où sort le Rhône, et j'entendis ces bruits remarquables, assez
+fréquents, qui annoncent un travail continuel de la nature. Ils ont été
+décrits trop de fois par les voyageurs et des physiciens pour que j'en
+parle ici.</p>
+
+<p>Je sortis du Valais en traversant le Simplon, route que j'avais déjà
+parcourue en me rendant, en 1809, à Laibach, pour prendre le
+gouvernement des provinces illyriennes. Alors les frontières de la
+France étaient sur la Drave et contiguës à la Styrie, et, peu d'années
+après, elles étaient à l'ouest de la Savoie. Triste rapprochement qui,
+en un mot, exprime notre éclat passager, ainsi que notre humiliation et
+notre infortune actuelles; funeste résultat de l'abus de nos succès;
+monument de la fragilité des grandeurs du monde, quand elles ne sont pas
+fondées sur la raison, la justice, la modération et la sagesse.</p>
+
+<p>Je revis le sol de l'Italie avec transport. Que les impressions de la
+jeunesse ont de durée et de puissance sur tout notre être! Que les
+souvenirs de gloire sont puissants! Ils réchauffent le coeur; ils
+raniment même des sens prêts à s'éteindre! Je croyais renaître à la vie
+en respirant de nouveau l'air embaumé de l'Italie, en sentant l'action
+des rayons de son soleil créateur, et en reposant mes yeux sur les
+admirables paysages que son sol merveilleux offre sans cesse à la vue.</p>
+
+<p>J'allai revoir les îles Borromées. Le caprice d'un homme riche a donné
+naissance à l'Isola-Bella, qui est un ouvrage des hommes, et non une
+création de la nature. Un rocher a servi de fondations à un palais, et
+des voûtes très-hautes, fort étendues, construites sur pilotis dans le
+lac, ont servi de base à un jardin d'une assez grande étendue. Une
+immense quantité de terre a été apportée et a donné le moyen de le
+livrer à la culture. Aujourd'hui, il est couvert d'arbres de toute
+grandeur. Des orangers en pleine terre garnissent les terrasses du côté
+du midi, et ces terrasses, pendant chaque hiver, sont transformées en
+serres pour mettre les orangers en sûreté contre l'action du froid. On
+me montra un beau cyprès sur l'écorce duquel on me dit que Napoléon
+avait gravé le mot <i>bataille</i> avec un couteau, avant la bataille de
+Marengo. Des traits confus justifient l'opinion que quelque chose fut
+écrit sur cet arbre; mais, si Napoléon s'en chargea, ce ne fut certes
+pas à l'époque dite. Il n'alla pas et n'eut pas la pensée d'aller se
+promener alors aux îles Borromées. D'autres soins absorbaient tous ses
+moments.</p>
+
+<p>J'allai à Côme, et j'admirai les bords enchanteurs du lac. Je les avais
+parcourus en 1797 avec le général Bonaparte, madame Bonaparte, le
+marquis de Gallo et d'autres étrangers de distinction. De nouvelles
+villas y sont placées et les embellissent encore davantage. La villa
+Sommariva, dont le jardin renferme plusieurs centaines d'arpents, est
+orné d'objets d'art, de statues, de tableaux du plus grand prix, et,
+entre autres, d'un magnifique bas-relief de Thorwaldsen représentant le
+triomphe d'Alexandre exécuté dans d'autres temps pour Napoléon. La
+villa Melzy est située en face; c'est une délicieuse habitation, moins
+riche que la première, mais digne demeure d'un philosophe ami des
+beaux-arts. Je revis la Plimiana, fontaine intermittente qui y existe
+depuis bien des siècles, et je me rappelai qu'en 1797 on se perdit en
+raisonnements pour expliquer ce phénomène. Aujourd'hui, il me paraît
+tout simple, en supposant un siphon naturel existant dans la terre.</p>
+
+<p>De Côme je fus à Milan, dont la vue, l'éclat et la prospérité me
+frappèrent. J'y passai dix jours à voir tous les monuments, tous les
+objets d'art qui y sont renfermés. Je n'en rendrai pas compte ici; je ne
+pourrais faire mieux que le plus chétif itinéraire, mais je n'omis rien
+de ce qui méritait la peine d'être vu. Je passai une journée entière à
+examiner la magnifique cathédrale, objet le plus curieux de ce genre
+après Saint-Pierre de Rome. Cette richesse de matériaux, ce peuple de
+statues de toutes les dimensions, qui occupent toutes les parties du
+temple (il y en a plus de cinq mille), ce fini extraordinaire dans le
+détail des ornements, ces terrasses en marbre d'une étendue si grande,
+couvrant tout l'édifice et permettant de circuler avec facilité, font de
+cette église un des plus beaux monuments dont les hommes puissent se
+glorifier.</p>
+
+<p>L'arc de triomphe, à l'entrée de Milan, sur la route venant du Simplon,
+commencé par Napoléon et fini par l'empereur François, allait alors
+recevoir ses derniers décors. On posait le bas-relief de la partie
+supérieure. On coulait les chevaux de bronze destinés à occuper la
+plate-forme.</p>
+
+<p>Ce monument présentera un fait curieux et honorable pour le souverain
+qui l'a fini. Au lieu d'imiter Napoléon, qui faisait disparaître de tous
+les monuments publics où il mettait la main les signes de ses devanciers
+et y substituait les siens, pour faire naître chez la postérité
+l'illusion qu'il les avait créés, l'empereur François a voulu que cet
+arc de triomphe conservât le caractère et consacrât le souvenir des
+temps où il avait été élevé. L'histoire ne peut périr. Au lieu de
+changer les faits, elle doit les faire connaître dans l'ordre où ils se
+sont passés. Ici on a suivi ce principe. L'arc de triomphe de Milan,
+dans sa partie inférieure, représente Napoléon faisant son entrée à
+Vienne; la partie supérieure montre l'empereur François entrant à Paris.
+C'est toute l'histoire de nos temps en résumé! Heureux ceux qui ont
+terminé l'édifice, les victorieux à la dernière heure de la bataille!
+Cependant, tout en rendant justice aux intentions de l'empereur
+François, on en a déguisé l'esprit dans l'exécution. Les bas-reliefs
+faits par Napoléon sont bien restés en place, mais le livret qui
+explique le monument applique à l'empereur François ce qui était relatif
+à Napoléon. Or l'entrée de celui-ci à Vienne est censé représenter celle
+de l'empereur d'Autriche à Milan. Cette manière d'interpréter le
+bas-relief est la seule connue aujourd'hui et restera ainsi la seule
+dans l'avenir.</p>
+
+<p>Après Milan, j'allai revoir les champs de bataille de 1796. Quelle
+source de jouissances pour moi! Je ne croyais pas mon pauvre coeur,
+affaissé sous le poids de tant de souffrances, susceptible encore des
+jouissances qu'il a ressenties. Ma mémoire me rappela tous les lieux que
+quelques circonstances avaient caractérisés, et les détails les plus
+minutieux se représentèrent à mon esprit. À Lodi, je reconnus
+l'emplacement où j'avais, à la tête d'un régiment de hussards, culbuté
+l'avant-garde autrichienne et pris ses canons. Je revis le lieu où,
+envoyé en reconnaissance près de l'Adda, j'échappai comme par miracle au
+feu d'une grande partie de l'armée ennemie; à Crémone, la place de ma
+première rencontre avec des hulans; à Castiglione, le lieu où j'avais
+placé toute l'artillerie à cheval de l'armée, mise sous mes ordres, et
+qui culbuta la gauche de l'armée autrichienne; à Rivoli, les points les
+plus marquants de cette glorieuse bataille; à Arcole, le terrain étroit
+où pendant trois jours nous avons lutté contre des forces triples, et
+le lieu où, aidé par Louis Bonaparte, je retirai d'un fossé plein d'eau
+le général en chef qui venait d'y tomber, par suite du désordre et de la
+confusion causés par un moment de retraite précipité. Je vis les restes
+du monument élevé par Eugène, en mémoire du fait d'armes inventé du
+passage du pont d'Arcole, qui jamais n'eut lieu. Ce monument a été privé
+de ses inscriptions par l'autorité autrichienne, non comme consacrant un
+fait faux, mais comme consacrant une action glorieuse pour nous. Ainsi,
+dans l'un et l'autre de ces buts qui semblent opposés, tout est
+charlatanisme, il en est ainsi de beaucoup d'actions des hommes.</p>
+
+<p>En ce moment, Vérone était le théâtre de travaux importants. On a le
+projet d'en faire une grande place, projet insensé, si on a la
+prétention de faire une place véritable, destinée à se défendre
+isolément et après avoir perdu ses communications; projet très-bien
+conçu, si l'on se contente d'en faire une place de manoeuvre, un grand
+camp retranché, d'où une armée puisse déboucher promptement et, sous son
+appui, manoeuvrer à son aise. Dans le premier cas, elle exigerait une
+très-grande garnison, à cause de son étendue. De plus, elle ne serait
+jamais très-forte, à cause des localités qui lui sont contraires.
+Mantoue, comme grande place de dépôt, suffit aux besoins de cette
+frontière, et, en multipliant inutilement les grandes places, on
+augmente les embarras d'une guerre malheureuse qui, en portant l'armée
+en arrière, oblige de l'affaiblir encore par de grandes garnisons.
+Considéré comme simple camp retranché, Vérone peut rendre inexpugnable
+cette courte frontière, comprise entre le lac de Garda et le Pô, qui est
+couverte par Peschiera, Mantoue et le Mincio. Alors une armée, appuyée à
+l'Adige et débouchant de Vérone, a des moyens de mouvement si faciles et
+si multipliés, qu'elle semble impossible à vaincre. Alors l'Italie de la
+rive gauche de l'Adige me semble ne pouvoir être conquise que par une
+armée débouchant par le Tyrol.</p>
+
+<p>Je me rendis à Venise, où je passai huit jours. Jamais je n'avais vu
+cette ville avec autant de détail. Les richesses qu'elle possède en
+tableaux sont si étendues, que leur étude finit par établir une sorte de
+confusion dans mon esprit. La décadence de cette ville afflige le
+voyageur; mais, les circonstances qui l'ont créée et maintenue pendant
+tant de siècles n'existant plus et ne pouvant plus renaître, il est
+difficile d'espérer de la voir prospérer jamais. Indépendamment de la
+difficulté de l'entrée et de la sortie du port, qui donne toujours à la
+navigation des chances périlleuses, l'obstacle particulier à sa
+prospérité est placé dans l'esprit nonchalant de ses habitants. Quoique
+les intérêts de Trieste et de Venise soient de nature à pouvoir se
+concilier, la prodigieuse activité des habitants de Trieste sait envahir
+le domaine où le Vénitien peut exercer son industrie. Au moment où le
+dernier se lève, le Triestin a déjà fini ses spéculations et les
+démarches de sa journée. Deux circonstances cependant peuvent ranimer
+Venise: c'est, d'une part, le chemin de fer de Milan à cette ville, qui
+en ferait comme le port de Milan, le débouché nécessaire des produits de
+la Lombardie et le port d'entrée et de distribution des denrées
+coloniales; d'une autre part, ce sera la chute de l'empire ottoman, qui,
+amenant un partage, rendrait forcément l'empire autrichien une puissance
+maritime.</p>
+
+<p>L'arsenal de Venise est suffisant pour servir à la création des plus
+grandes escadres. Le port de Pola deviendrait le port d'armement et de
+réparation des plus nombreuses flottes, tandis que les côtes de
+l'Adriatique fourniraient tous les matelots nécessaires. Le jour où
+l'Autriche mettra en mer des escadres, Venise, quoique déchue de sa
+gloire de capitale, quoique privée des avantages de la présence du
+gouvernement, retrouvera une nouvelle vie.</p>
+
+<p>Je vis en détail les travaux destinés à défendre les lagunes contre
+l'action de la mer, et j'admirai les <i>murazzi</i>, beau travail que je
+place à côté de ce que le Nord-Hollande présente de plus remarquable. Je
+traversai l'Adriatique dans le bateau à vapeur. Je revis Trieste avec
+plaisir et intérêt; j'admirai sa prospérité toujours croissante, et je
+revins à Vienne par Laybach et Grätz, au milieu de mille souvenirs
+divers qui m'accompagnaient et en recevant à chaque pas des témoignages
+touchants de la manière dont les habitants de ces contrées ont conservé
+la mémoire de mon nom.</p>
+
+<p>L'année 1833 était prête à finir. J'avais terminé les <i>Mémoires</i> de ma
+vie; je ne voyais aucune occupation d'un suffisant intérêt pour moi
+pendant l'année 1834, et une famille à laquelle je suis tendrement
+attaché, qui habitait Vienne, se disposait à partir pour l'Italie. Son
+absence allait rendre pour moi le séjour de cette ville triste et
+monotone. Sentant le besoin de distraction, je conçus le projet du long
+voyage que j'exécutai. En l'entreprenant, je devais me créer de grandes
+jouissances; en réveillant en moi d'anciens souvenirs, je m'en
+préparerais de nouveaux pour les dernières années de ma vie; enfin, en
+le terminant, je comptais retrouver en Italie les amis qui m'allaient
+quitter. Je n'hésitai donc plus un moment, et toutes mes pensées ne
+cessèrent d'être dirigées vers l'exécution de ce projet, auquel je me
+préparai pendant l'hiver par des études suivies.</p>
+
+<p>Je me mis en route le 22 avril. Je n'entrerai dans aucun détail à
+l'égard de ce voyage; son récit, objet d'une publication particulière,
+doit être considéré comme faisant partie de ces <i>Mémoires</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a>
+<a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <i>Voyages du duc de Raguse.</i>--Cinq volumes
+ in-8º, publiés en 1838.<br>
+<span class="rig">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>Je dirai seulement encore un mot sur la question politique de l'Orient,
+que j'ai abordée dans mon ouvrage, mais que je n'ai cependant pas
+traitée complétement. J'ai fait voir les avantages géographiques et
+matériels, ainsi que les circonstances naturelles et d'opinion dont
+jouissent les Russes: j'ai montré avec quelle habileté ils les ont mises
+en oeuvre; j'ai démontré, je crois, que, la chute de l'empire ottoman
+arrivant, l'Europe choisirait un mauvais champ de bataille en leur
+disputant Constantinople, où, dans les circonstances présentes, tout est
+en leur faveur. On a pu supposer que je ne voyais aucune possibilité de
+leur résister et qu'il fallait subir leur joug. Il n'en est pas ainsi,
+mais il ne faut pas se tromper sur le choix des moyens. Ceux qui lisent
+avec attention ont pu remarquer ces paroles dans mon ouvrage: «Il faudra
+trouver dans les combinaisons de la politique le moyen de concilier les
+intérêts de la sûreté de l'Europe avec ceux de la sécurité de la
+navigation de la Russie. Les politiques habiles doivent d'avance
+chercher la solution de ce problème.»</p>
+
+<p>Or voici mes idées à cet égard. La chute de l'empire ottoman arrivant,
+l'empereur de Russie ne veut pas voir une puissance européenne s'emparer
+de Constantinople. En conséquence, il s'établit dans cette ville, il se
+l'approprie, et il veut la garder; mais on veut l'en chasser. Il me
+paraît que les efforts de l'Europe y seront impuissants, car avec les
+avantages de position, le passage du Bosphore et des Dardanelles est si
+vital pour lui, qu'il ne doit répugner à aucun sacrifice, n'épargner
+aucun effort pour s'en assurer la possession d'une manière durable. Mais
+il n'a pas les mêmes titres à faire valoir ni des raisons aussi urgentes
+pour s'emparer des provinces de la Turquie d'Europe, limitrophes de son
+empire; car, si la convenance seule était un motif suffisant, il n'y
+aurait aucune limite à mettre à ses prétentions; et d'ailleurs les
+provinces qu'il peut convoiter ne sont pas tellement situées, que, seul,
+il soit à portée de les envahir et en mesure de les défendre, le seul
+enfin pour qui elles soient un champ de bataille avantageux. Les
+provinces dont je parle sont celles qui sont voisines du Danube et de la
+mer Noire.</p>
+
+<p>La sûreté de l'Europe, son repos, son équilibre, sa liberté, tiennent à
+ce que jamais la Russie ne possède la Moldavie, la Valachie, la
+Bulgarie. Si donc, au moment du cataclysme politique, et quand cette
+riche proie de l'empire ottoman devra être partagée, les puissances de
+l'Europe sont sages, elles laisseront Constantinople et ses dépendances
+à la Russie, sous la double condition de renoncer à toutes les îles de
+la Méditerranée et de donner à l'Autriche la Moldavie, la Valachie, la
+Bulgarie, la Servie et la Bosnie, ou de faire de ces provinces un État
+indépendant, sous la protection de l'Autriche et de l'alliance
+occidentale, alliance qui est destinée à être un jour la seule politique
+de l'Europe; car, dans toutes les affaires du monde, les intérêts
+compliqués se réduisent toujours à deux, qui se combattent et se
+balancent. Chaque individualité entre nécessairement dans le système de
+l'un ou de l'autre; et peut-être, dans assez peu d'années, la Russie
+seule sera en mesure de contre-balancer le reste du monde.</p>
+
+<p>L'Autriche, en possession de ce vaste territoire, ferait de Silistrie
+une grande place, capable de la plus longue résistance. Un canal large
+et profond, partant de ce point, irait à la mer Noire, près de la bouche
+méridionale du Danube, où un port, creusé dans ce terrain facile,
+recevrait les vaisseaux de commerce, des bâtiments de guerre de moyenne
+grandeur. Ce port deviendrait l'entrepôt du commerce de l'Europe et de
+l'Asie. Des forts intermédiaires entre le Danube et la mer Noire,
+couvrant le canal et appuyés aux lacs placés sur les alluvions du
+fleuve, élèveraient sur cette frontière un obstacle insurmontable, une
+barrière impossible à franchir, et d'autant plus forte, que la frontière
+de la Transylvanie prend sur elle des revers. La Russie, ainsi séparée
+de Constantinople, ne tiendrait plus à cette ville que par des liens
+maritimes ou de longues communications par l'Asie, autour de la mer
+Noire. D'un autre côté, les îles de Lemnos et de Ténédos, qui seraient
+données à la France ou à l'Angleterre, deviendraient des appuis
+maritimes. Lemnos, fortifié avec soin, enfermerait, à l'instar de Malte,
+de nombreuses escadres et des moyens de réparation, tandis que Ténédos
+serait un point d'observation. La Macédoine, réunie à la Grèce antique,
+à l'Albanie et à la plus grande partie des îles, formerait un état
+susceptible d'acquérir une assez grande puissance. Les États actuels de
+Méhémet-Ali, augmentés de Chypre et d'autres îles à portée, seraient
+constitués eu royaume indépendant. Des dangers communs réunissant tant
+d'intérêts divers dans un même but de résistance contre la Russie,
+l'Europe pourrait vivre en repos et voir l'avenir avec sécurité.</p>
+
+<p>La Russie menace-t-elle la Méditerranée et semble-t-elle vouloir y
+dicter des lois; devient-elle redoutable à l'Italie et au midi de la
+France; l'Europe, pour conserver sa liberté, doit-elle se résoudre à
+livrer un combat corps à corps à la Russie? Alors l'alliance, avec les
+points d'appui qu'elle possède, peut faire la guerre en Orient avec de
+grands avantages. Tout lui devient favorable. Les bouches du Danube
+infranchissables, les montagnes de Transylvanie faciles à défendre, et
+la Russie séparée de ses lignes d'opération, l'alliance peut porter les
+armes à son choix sur le Bosphore ou sur les Dardanelles. Pour nuire à
+son ennemi, pour détruire son action offensive dans la Méditerranée, il
+ne faut pas prendre Constantinople ou tel ou tel point. Il faut
+s'emparer seulement d'un point quelconque, sur le bord du canal, qui
+empêche de le franchir avec des escadres et des flottes; et, sur une
+étendue pareille, la chose devient facile. Une armée autrichienne,
+débouchant en Bosnie, opère sur Andrinople, tandis qu'un corps français,
+appuyé d'une escadre, débarque dans la Chersonèse et occupe toute cette
+presqu'île de Gallipoli. Alors toute action offensive des Russes cesse.
+Quoique maîtres de la mer Noire, ils ne peuvent en sortir. Toute leur
+puissance extérieure s'évanouit donc, et l'Europe peut lui dicter des
+lois.</p>
+
+<p>Voilà comment je conçois les ressources de l'avenir. Il faut concéder ce
+qui est indispensable à l'un et ce que l'autre ne peut défendre, mais
+prévoir l'abus qu'on peut faire des avantages concédés. Ainsi faut-il
+laisser aux Russes une navigation sans laquelle ils ne peuvent vivre, en
+se mettant à même de la leur enlever au moment où, au lieu de l'employer
+seulement à leur prospérité, ils en feraient usage pour nous nuire.</p>
+
+<p>En accordant à l'Autriche et à la maison de Bavière d'aussi grands
+avantages, il faudrait sans doute assurer à d'autres États de l'Europe
+une augmentation de puissance. La France pourrait reprendre la
+possession des bords du Rhin et du grand-duché; la Prusse avoir la Saxe;
+le roi de Saxe être envoyé pour régner ailleurs. Un même système
+politique unissant par un traité la France, l'Angleterre, l'Autriche, la
+Grèce et l'Égypte, créerait une masse de résistance capable d'assurer le
+repos du monde. Son équilibre serait mieux garanti par le système
+ci-dessus que par rétablissement précaire d'un nouveau souverain à
+Constantinople et l'abandon des bouches du Danube et des provinces
+limitrophes à la Russie.</p>
+
+<a name="c3" id="c3"></a>
+
+<br>
+
+<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES</h3>
+<h5>RELATIVES AU LIVRE VINGT-QUATRIÈME.</h5>
+
+<h4><span class="sc">Le maréchal duc de Raguse à M. le prince de Polignac.</span></h4>
+
+<p class="rig">«Vienne, 26 mars 1833.</p><br><br>
+
+<p>«Prince, il est des bornes aux égards que l'on doit au malheur; il faut
+qu'il se respecte pour mériter d'être plaint. Je m'étais tu devant le
+vôtre, plus longtemps même que ne le comportaient vos procédés à mon
+égard, à l'époque de votre procès à la Chambre des pairs. Alors vous
+défendiez votre vie. S'il n'est pas généreux à vous de chercher à
+détourner sur une autre tête la foudre qui grondait sur la vôtre, j'ai
+compris que l'imminence du danger avait pu vous entraîner, peut-être
+vous paraître une excuse, et j'ai voulu que mon silence diminuât vos
+périls. Depuis, les murs de votre prison m'avaient semblé une égide
+contre laquelle devaient expirer les ressentiments les plus justes.
+Aujourd'hui que vos publications en franchissent l'enceinte, aujourd'hui
+que vous faites imprimer, que vous essayez d'étayer de votre signature
+de calomnieuses suppositions contre moi, je rentre dans mes droits, et
+je prends la parole.</p>
+
+<p>«Ma réponse sera brève. Je n'examinerai point votre système politique.
+La raison l'avait jugé avant les événements, et l'histoire le jugera à
+son tour. Je ne viens point non plus faire le récit de ce qui s'est
+passé en 1830. C'est un soin que je me réserve pour l'avenir, et c'est
+de vous seul que je m'occupe en ce moment. Ai-je rempli tout entières
+les obligations que m'imposaient mon devoir militaire et une triste
+fatalité? Telle est la question que vous avez si odieusement soulevée,
+telle est la question dans laquelle je me renferme.</p>
+
+<p>«Vous dites qu'au mois de juillet la garnison de Paris était forte de
+treize mille hommes. Elle ne présentait qu'un effectif, présent sous les
+armes, de neuf mille trois cent vingt-quatre combattants, infanterie et
+cavalerie. En y ajoutant les troupes de Saint-Denis, Versailles, Rueil
+et Courbevoie, elle se montait à onze mille quarante hommes. Je n'y
+comprends pas le service de Saint-Cloud, la garnison indispensable à
+Vincennes, et les non-valeurs de chaque régiment. Mais je ne fais, au
+surplus, que noter cette différence. Qu'était-ce que vos treize mille
+hommes prétendus contre tout Paris en armes? Vous parlez de troupes que
+vous aviez échelonnées aux environs de la capitale. Toutes celles que
+vous citez étaient des troupes de la garde; les villes que vous nommez,
+leurs garnisons habituelles, moins Sèvres, où il n'y avait et où il n'y
+a jamais eu accidentellement qu'un escadron de cavalerie légère pour les
+escortes, lorsque le roi habitait Saint-Cloud.</p>
+
+<p>«Votre prévoyance n'avait donc abouti qu'à ne rien changer à un ordre
+établi de tous les temps, et pour les époques les plus tranquilles.
+C'est moi qui, dès le 28 juillet, au matin, envoyai en toute hâte des
+ordres pour faire venir ces troupes à Paris. Deux régiments d'infanterie
+et deux de cavalerie purent seuls arriver. Le soulèvement presque
+général du pays qu'ils avaient à traverser, joint à l'éloignement où ils
+se trouvaient, ne permirent pas aux autres corps de rejoindre avant
+Saint-Cloud, Versailles et Rambouillet. Un régiment d'infanterie et un
+de cavalerie de la garde ne purent pas même rejoindre du tout.
+L'artillerie de Vincennes ne fut mise, dites-vous, en marche, vous ne
+savez pourquoi, que pour se réunir à la hauteur de Rambouillet. Vous
+savez très-bien, au contraire, que je la mandai, le 28, au soir, que je
+dirigeai sur Vincennes un régiment entier pour l'escorter, et que, si
+j'ai attendu pour cette opération la fin de la journée, c'est que cette
+artillerie ne pouvait pas venir sans escorte, et qu'au milieu du combat
+je ne pouvais pas me dégarnir des troupes nécessaires pour assurer sa
+marche. Vous savez encore que cette artillerie, obligée à de très-longs
+détours, ne put entrer à temps dans Paris, et qu'elle est arrivée, dans
+l'après-midi du 29 juillet, à Saint-Cloud, où, depuis le matin, étaient
+déjà les canons de Saint-Cyr, avec les élèves de cette école appelés
+pour y rester.</p>
+
+<p>«J'ai donc fait venir toutes les troupes qui étaient sous mon
+commandement direct aussitôt que les développements de l'insurrection
+nécessitèrent un déploiement de forces. Quelles troupes aviez-vous mises
+en mouvement, vous, ministre de la guerre? Ce n'est que le 30 que
+l'ordre est arrivé au camp de Saint-Omer de se mettre en marche sur
+Paris.</p>
+
+<p>«Je ne cherche pas dans quel but vous me dites que, dès le 27 au matin,
+vous m'aviez remis mes lettres de service. Mieux que personne vous savez
+que ce n'est qu'à une heure après midi que je suis arrivé auprès de
+vous, et que le premier avis de ma nomination au commandement de Paris
+ne m'avait été donné que peu avant midi par le roi lui-même. Quels
+renseignements utiles ai-je reçus de vous alors? Quels autres m'ont été
+fournis, pendant la durée de la lutte, par l'autorité qui avait mission
+et devoir de me les procurer? Aucuns. Ainsi, tandis que je cherchais
+toutes les chances que je pouvais me donner, je n'ai trouvé ni concours
+ni assistance là où je devais les espérer. Réduit aux seules ressources
+que je pouvais me créer, je n'avais pas à les calculer, mais à les
+employer, et je l'ai fait. Le mardi, c'était une émeute, elle a été
+réprimée; le mercredi, c'était une insurrection. J'ai dit au roi la
+vérité sur son importance, et j'ai marché au-devant d'elle, parce que,
+pour la vaincre, il fallait la combattre.</p>
+
+<p>«Si, comme vous le voudriez aujourd'hui que vous avez résolu d'oublier
+vos opinions et vos avis d'alors; si, dis-je, j'avais laissé les
+insurgés, maîtres de tout Paris, s'y organiser et s'y établir librement;
+si j'avais attendu que l'on vînt m'attaquer aux Tuileries, diriez-vous
+qu'il fut fait ainsi au 13 vendémiaire? Vous me reprocheriez, et avec
+raison, d'être resté spectateur bénévole de l'insurrection, et de
+n'avoir pas tenté le moindre effort pour l'empêcher de s'accroître et de
+s'affermir: vous me rappelleriez ce qui, deux ans auparavant, s'était
+passé dans la rue Saint-Denis. Au 13 vendémiaire, la révolte organisée
+marchait en colonne sur un seul point: c'était ce point unique que
+Bonaparte avait à défendre. Ici, la révolution bouillonnait partout; il
+fallait essayer de comprimer partout la menace avant qu'elle fût
+devenue une réalité invincible. Quand j'ai vu nos efforts inutiles, je
+me suis réduit à l'attitude défensive où vous prétendez que j'aurais dû
+rester d'abord. Là, faisant abstraction de l'exaltation toujours
+croissante de la population et de l'ébranlement croissant des troupes,
+j'espérais tenir longtemps; et de cet espoir, que je vous avais exprimé,
+vous concluez que vous aviez donc admirablement pourvu à tout, puisque
+je pouvais garder ma position dans Paris. Le Louvre et les Tuileries,
+attaqués et enveloppés par Paris tout entier, c'est ce que vous appelez
+ma position! ce qui vous paraît la position du roi de France! C'était
+pour arriver là que vous aviez fulminé les ordonnances fatales! Prince,
+vous parliez avec moins d'assurance alors, et, en gardant le souvenir de
+mes espérances du 28 au soir, aviez-vous perdu la mémoire du 29 au
+matin, lorsque je vous conjurai de vous rendre à Saint-Cloud pour
+éclairer le roi sur l'état de ses affaires, et lorsque je vous déclarai
+qu'il était tel, que, sans un prompt rapport des ordonnances, le mal
+deviendrait si grand, que rien ne pourrait plus le réparer?</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, la retraite précipitée de Paris vous est un mystère,
+dites-vous. Voici la réponse que je vous fais: J'étais rue de Rohan, à
+la tête de mon état-major, observant ce point, par lequel le peuple
+aurait pu couper le Louvre des Tuileries, quand je vis tout à coup le
+premier de ces palais au pouvoir des insurgés. Resté presque seul, avec
+une poignée d'officiers et de soldats, je défendais encore de ma
+personne et de mon épée la cour du Carrousel, que déjà les troupes qui
+avaient quitté le Louvre étaient près de la place Louis XV.... Huit
+jours de plus cependant, assurez-vous, et la monarchie était sauvée par
+les mesures que vous aviez prises. Alors, prince, à votre tour,
+expliquez-moi, si le salut de la monarchie tenait absolument à ce que je
+fusse aux Tuileries, comment il se fait que l'ordre d'évacuer Paris ait
+été rédigé à Saint-Cloud plus d'une heure avant que je l'aie
+quitté.--Vous n'avez pu l'ignorer, cet ordre, car il a dû être délibéré
+dans le conseil, et vous en étiez encore le président. Quand on le
+signait, on ne pouvait pas même avoir appris que le passage dans les
+rangs du peuple de deux régiments de la ligne rendait à peu près
+intenable ma position aux Tuileries; on ne savait pas l'abandon imprévu
+du Louvre. Moi, témoin de tous les revers, j'avais moins désespéré que
+le conseil, et j'essayais de tenir de position en position.--Malgré la
+défection de la ligne, je restais aux Tuileries; forcé de les quitter
+par l'abandon du Louvre, je prenais une nouvelle position à la barrière
+de l'Étoile, et c'est là que j'ai reçu cet ordre de quitter,
+non-seulement les Tuileries, mais Paris, et de me rendre à Saint-Cloud.
+Ainsi cette évacuation si funeste, selon vous, elle a été voulue, elle a
+été prescrite, et les événements n'ont fait que la hâter d'une heure
+tout au plus. Et c'est vous, prince, vous qui élevez la voix, vous qui
+m'accusez!</p>
+
+<p>«Ici je m'arrête. Innocent de l'entreprise qui a perdu la monarchie, je
+n'aurais cependant pas soulevé volontairement ces souvenirs douloureux.
+Douloureux, ils le sont pour moi; car, s'ils ne me retracent que de
+cruels devoirs, honorablement remplis, ils me retracent par cela même ce
+qu'il y a de plus pénible pour un soldat, le sang français versé par des
+mains françaises.</p>
+
+<p>«Vous qui avez fait tous ces maux, vous avez plus de courage. Continuez.
+Déjà une fois victime de votre impéritie, rendez-moi encore responsable
+de vos fautes, et cherchez à m'immoler, si vous le pouvez, à l'opinion.
+Je dédaignerai, à l'avenir, de répondre à vos accusations. Je les livre
+d'avance au jugement des gens de bien, et je leur laisse le soin de les
+qualifier.<br>
+
+<p class="rig">«<span class="sc">Le maréchal, duc de Raguse</span>.»</p><br><br><br>
+
+<p class="mid">FIN DU TOME HUITIÈME.</p>
+<br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<p><a href="#c1">LIVRE VINGT-TROISIÈME.--1824-1829.</a></p>
+
+<p>Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre du roi à
+Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement de
+l'opinion publique.--Influence croissante du
+clergé.--Anecdote.--Indemnité des émigrés.</p>
+
+<p>Mort de l'empereur Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent
+l'arrivée de Nicolas au trône impérial.--Courage et inspiration heureuse
+de Nicolas.--Paroles de l'impératrice mère.--Je suis envoyé ambassadeur
+extraordinaire en Russie.</p>
+
+<p>La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée
+prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de
+Saint-Pétersbourg.--L'empereur
+Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le
+Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la Ferronays.</p>
+
+<p>Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation de ses
+enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de l'empereur.</p>
+
+<p>Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des mines.--Ponts et
+chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de
+perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation
+publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et
+aspect de Saint-Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la
+rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur
+Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.</p>
+
+<p>Funérailles de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de
+Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou.
+L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à
+Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde
+impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée
+de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude.--Réconciliation.
+</p>
+
+<p>Sacre de l'empereur.--Cérémonies touchantes.--Illumination du
+Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner intime chez l'empereur.--Adieux
+de l'empereur.--Champ de bataille de la Moskowa.--Smolensk.--La
+Bérézina.--Le grand-duc Constantin à Varsovie.--Son armée.--La princesse
+de Lovitz.--Retour dans les États autrichiens.--Armée russe.</p>
+
+<p>Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du roi.--Je vends
+Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc de
+Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril 1827.--Expressions
+du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de la garde
+nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.</p>
+
+<p>Nouvelles élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle
+administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des
+Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac.</p>
+
+<p><a href="#c2">LIVRE VINGT-QUATRIÈME.--1830-1834.</a></p>
+
+<p>Mes efforts pour faire entreprendre l'expédition d'Alger.--Mes relations
+avec le général Bourmont et avec les autres membres du
+ministère.--Déloyauté de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais goût du
+Dauphin.--Déceptions diverses.--Caractère du Dauphin.</p>
+
+<p>Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre à Paris.--Occupation
+militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets le commandement à M.
+le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.</p>
+
+<p>Discussion sur les opérations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin
+sur le retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir
+les troupes sous les drapeaux.8</p>
+
+<p>Scène violente du Dauphin.--Retraite du roi.--Il arrive à
+Rambouillet.--Événement de Trappes.--Je conseille au roi l'abdication en
+faveur du duc de Bordeaux.--Arrivée des commissaires auprès du roi.--Ils
+retournent à Paris.--Arrivée des colonnes parisiennes.--Les commissaires
+sont introduits près du roi.</p>
+
+<p>Départ de Rambouillet.--Changement de résolution du roi.--Retraite sur
+Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement à Cherbourg.--Appréciation
+du ministère Villèle.</p>
+
+<p>Des fautes qui ont amené la révolution de 1830.--Londres.--Je passe en
+Hollande, puis à Vienne.--Le prince de Metternich.--Anecdote sur le duc
+d'Orléans.--Anecdote sur Eugène Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et
+sa famille.--La Société de Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos
+travaux.</p>
+
+<p>Je rencontre le duc de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes
+avec ce prince.--Son intelligence.--Son opinion sur sa position.--Ses
+récits des campagnes de son père.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa
+mort.--Portrait du duc de Reichstadt.</p>
+
+<p>Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg.--Travaux de la route
+entre la vallée du Rhin et celle du Pô.--La Suisse en 1833.--Îles
+Borromées.--Côme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de bataille de
+1796.--Monument élevé par Eugène.--Vérone.--Venise.--Question
+d'Orient.--Solution possible, où la France aurait sa légitime part.</p>
+
+
+<p><a href="#c3">PIÈCES JUSTIFICATIVES DU LIVRE VINGT-QUATRIÈME.</a></p>
+
+<p>Le maréchal duc de Raguse à M. le prince de Polignac (Vienne, 26 mars
+1833).</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME HUITIÈME</p><br>
+
+<p>L'éditeur des <i>Mémoires du duc de Raguse</i>, après avoir annoncé que la
+publication formerait dix volumes, avait espéré pouvoir condenser dans
+huit volumes le texte des <i>Mémoires</i> et les pièces justificatives qui en
+sont le complément indispensable. L'abondance des matières ne lui permet
+pas de s'en tenir à cette dernière prévision, et l'oblige à ajouter aux
+huit volumes déjà publiés un tome neuvième, qui contiendra, outre les
+<i>fac-simile</i> du duc d'Angoulême et de l'empereur Nicolas, le portrait
+authentique du duc de Reichstadt.</p>
+
+<p>Ce neuvième et dernier volume paraîtra le 6 avril.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><span class="overl">Paris.--Imp. Simon Raçon et Comp., Rue d'Erfurth. 1.</span></p>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (8/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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