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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (8/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse + +Release Date: October 18, 2010 [EBook #33875] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARECHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL MARMONT +DUC DE RAGUSE + +DE 1792 à 1841 + + +IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR +AVEC +LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT +CELUI DU DUC DE RAGUSE +ET QUATRE FAC SIMILE de Charles X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE + + + +TOME HUITIÈME + + + +PARIS +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR +41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41 + +L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction + + +1857 + + +[Illustration: Lettre manuscrite datée du 18 Août 1830] + + + + +MÉMOIRES +DU +MARÉCHAL +DUC DE RAGUSE + + + +LIVRE VINGT-TROISIÈME + +1826-1829 + + +SOMMAIRE.--Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre +du roi à Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement +de l'opinion publique.--Influence croissante du +clergé.--Anecdote.--Indemnité des émigrés.--Mort de l'empereur +Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent l'arrivée de Nicolas au +trône impérial.--Courage et inspiration heureuse de Nicolas.--Paroles de +l'impératrice-mère.--Je suis envoyé ambassadeur extraordinaire en +Russie.--La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée +prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de +Saint-Pétersbourg.--L'empereur +Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le +Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la +Ferronays.--Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation +de ses enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de +l'empereur.--Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des +mines.--Ponts et chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de +perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation +publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et +aspect de Saint Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la +rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur +Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.--Funérailles +de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de +Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou. +L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à +Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde +impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée +de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude. +--Réconciliation.--Sacre de l'empereur.--Cérémonies +touchantes.--Illumination du Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner +intime chez l'empereur.--Adieux de l'empereur.--Champ de bataille de la +Moskova.--Smolensk.--La Bérézina.--Le grand-duc Constantin à +Varsovie.--Son armée.--La princesse de Lovitz.--Retour dans les États +autrichiens.--Armée russe.--Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du +roi.--Je vends Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc +de Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril +1827.--Expressions du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de +la garde nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.--Nouvelles +élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle +administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des +Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac. + + +Le nouveau règne commença sous les plus heureux auspices. Charles X, à +son entrée à Paris, fut accueilli par des expressions de joie sincère. +Quoique le temps fût mauvais, toute la population était venue à sa +rencontre dans les Champs-Élysées. Aussi cette entrée avait-elle l'air +d'un triomphe. Les cris de _Vive le roi!_ sortaient de toutes les +bouches, et une satisfaction véritable animait toutes les figures. On +attendait beaucoup du nouveau roi; en ce moment et pendant longtemps +encore il fut puissant sur l'opinion. On avait du goût pour lui et une +grande disposition à l'aimer. Son premier acte fut populaire, mais il +fut peut-être précipité. Se désarmer complétement de la censure, sans +rien mettre à sa place, fut imprudent, et tout homme de bonne foi +convient aujourd'hui du mal qui en est résulté. L'opinion, à Paris, se +développe quelquefois d'une manière capricieuse, et souvent un petit +nombre d'individus, placés d'une manière déterminée, suffit pour lui +donner une direction fâcheuse et une grande activité. + +Les généraux de l'ancienne armée avaient toujours été l'objet de +l'intérêt public. Ils formaient, hélas! les seuls monuments restant de +notre grande époque! Depuis quelques années, objets d'une espèce de +réprobation de la cour, il y avait eu autant d'injustice envers eux que +d'oubli d'une bonne politique; ils crurent à une réparation à +l'apparition du nouveau roi. Ils ne demandaient qu'à le servir. Il les +accueillit avec cette bienveillance aimable qui caractérisait toutes ses +actions; mais, au lieu de voir leurs espérances réalisées, leur sort fut +encore pire, et une circonstance particulière sembla ajouter à la +rigueur des procédés du pouvoir envers eux. + +Les officiers généraux à demi-solde, dépourvus de chevaux, avaient suivi +le cortége funèbre de Louis XVIII à pied. Charles X leur dit: «Vous avez +accompagné à pied les restes de mon frère; c'est à cheval que désormais +vous serez près de moi.» Que conclure de ces paroles, sinon d'y voir des +promesses d'activité et d'emploi? Peu de jours après, ils étaient mis à +la retraite. La réaction d'opinion qui en résulta ne saurait être +exprimée. Depuis longtemps cet acte inique était préparé dans les +bureaux. Le baron de Damas, ministre de la guerre, dont la carrière +s'était faite dans une bonne armée, et par des services réels[1], +n'avait pas voulu consentir à dépouiller de braves vétérans du prix de +leurs longs travaux et de leurs nombreuses blessures; mais le marquis de +Clermont-Tonnerre, son successeur, militaire de parade et de cour, sorti +des troupes napolitaines et espagnoles, se chargea de l'accomplir. On +supposa, au surplus, que cette mesure violente fut exigée par M. de +Villèle qui, jaloux de l'espèce de popularité que le roi venait +d'acquérir auprès des généraux, voulut montrer, sans retard, qu'en lui +seul résidait véritablement le pouvoir. + + [Note 1: En Russie. (_Note du duc de Raguse_.)] + +La cérémonie du sacre eut lieu l'année suivante. Le roi s'étant rendu à +Reims, elle fut exécutée le premier dimanche de juin 1825. Elle présenta +une circonstance unique dans l'histoire. Il y avait juste cinquante ans +qu'elle avait eu lieu pour Louis XVI, frère de Charles X, et également +juste cent ans que leur grand-père commun, Louis XV, en avait été +l'objet. Quelquefois les générations se pressent tellement, comme sous +Louis XIV, qu'un espace de temps fort petit en renferme toute une suite. +Quelquefois elles s'allongent et semblent embrasser les temps. + +La cérémonie fut belle et imposante. On en a vu les détails partout, et +je n'entreprendrai pas de les donner. Elle répondit à l'idée que je m'en +étais faite par sa pompe et par sa majesté. Une chose singulière est +l'aberration de certaines gens qui, en voyant de pareilles cérémonies, +n'en comprennent pas l'esprit et ne savent pas se rendre compte de la +pensée qui préside au spectacle qui se passe sous leurs yeux. Je vais en +citer un exemple donné par un personnage qui semblait, par sa position +sociale, devoir ne pas manquer d'intelligence. Le maréchal Moncey fut +choisi, comme doyen des maréchaux, pour représenter le connétable au +sacre. Sa fonction est de se tenir près du roi, avec l'épée nue, image +de la puissance militaire dont le roi est assisté et qui dépend de lui. +Eh bien, ce pauvre maréchal, ancien premier inspecteur de la +gendarmerie, pénétré sans doute de la pensée que rien n'était plus beau +que cette dernière espèce de fonctions, eut une tout autre idée. Il me +dit: «C'est l'image des dangers dont les anciens rois étaient autrefois +environnés au milieu des grands vassaux de leur couronne; le connétable +était chargé de les surveiller et de les contenir.» Et, en disant ces +paroles, il tournait la tête à droite et à gauche, en regardant comme un +factionnaire chargé d'une consigne; il se trouvait, à ses yeux, être +redevenu le chef de la gendarmerie. + +Le lendemain du jour du sacre, le roi fut reçu grand maître de l'ordre +du Saint-Esprit, cérémonie d'une grande beauté. Nous fûmes ensuite reçus +chevaliers. Le troisième jour, le roi passa la revue de troupes peu +nombreuses, rassemblées dans un camp à quelque distance, il accorda +diverses récompenses, et nous obtînmes enfin qu'il les donnerait de sa +main, chose à laquelle il avait répugné jusque-là, et qu'il n'a pas +répétée depuis, moyen bien simple cependant d'en doubler le prix. Il +tint chapitre du Saint-Esprit, et une promotion eut lieu. Elle comprit +les maréchaux qui n'étaient pas décorés de cet ordre, à l'exception de +deux, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le maréchal Molitor. + +Le retour du roi à Paris et son entrée n'eurent pas à beaucoup près le +même éclat que celle de l'année précédente. L'opinion changeait déjà +d'une manière fâcheuse. Cependant jamais plus de liberté n'avait protégé +les citoyens. Le commerce florissait; les manufactures avaient doublé +leurs produits, et la consommation, résultat du bien-être général, +s'était élevée à leur hauteur. Les terrains, à Paris et dans les grandes +villes, avaient acquis un prix si élevé, que de grandes fortunes furent +la conséquence de la possession de quelques arpents de terre. On +construisit en un moment plus de sept mille maisons à Paris, non pas +destinées à une population nouvelle, mais à pourvoir aux besoins +nouveaux, produits par une augmentation de bien-être et de richesses +générale. Malgré cet état prospère dont la postérité ne pourra jamais se +figurer l'étendue, prospérité qui avait pour base le gouvernement le +plus légal, l'administration la plus régulière, une grande abondance de +capitaux, le bas prix de l'argent, enfin un mouvement, une activité +éclairée par les lumières Universellement répandues et les exemples d'un +pays voisin, malgré, dis-je, tant de biens réunis et de motifs d'être +heureux, une inquiétude sourde agissait sur les esprits. Une crainte de +l'avenir, une absence de sécurité, que rien ne motivait suffisamment, +était une véritable maladie morale qui affligeait la société. + +Il faut le dire, l'action intrigante du clergé français se faisait +sentir partout. Or, si la nation française est religieuse et disposée à +rendre aux prêtres tout ce qu'on leur doit dans les intérêts de la +morale et de la religion, les prêtres lui deviennent antipathiques +aussitôt qu'ils se mêlent des affaires du monde; et cependant, chez +nous, c'est leur manie. On les trouvait, dans la campagne, intolérants +et insubordonnés envers leurs supérieurs, et, à la cour, saisissant +toutes les occasions d'intervenir dans les plus hautes questions +politiques. Quels que fussent les écarts de leur conduite, ils étaient +toujours assurés de l'impunité. Un mandement de l'archevêque de Rouen, +grand aumônier, le cardinal de Croï, brave homme, mais instrument passif +des intrigants dont il était entouré, mit tout en émoi. Dans cette +extravagante publication, il s'emparait de l'ordre civil et bouleversait +toutes les lois qui régissent le royaume. Il n'en résulta cependant rien +de fâcheux pour lui. Le prince de Metternich, alors à Paris, me dit à +cette occasion ces propres paroles: «À Vienne, le grand aumônier, pour +un fait semblable, aurait perdu sa charge et aurait été relégué dans un +séminaire.» Mais le cardinal de Croï n'eut pas même une expression de +mécontentement de la part du roi. + +Cette action du clergé, si funeste, se faisait sentir partout et jusque +dans l'armée. Les aumôniers des corps avaient reçu un rang trop élevé, +qui humiliait les officiers. Ils faisaient des rapports réguliers au +grand aumônier. Ils envoyaient des notes sur la conduite des officiers, +et c'était souvent d'après ces notes que le ministre de la guerre +faisait les nominations. Plus d'une fois le travail du grand aumônier +l'a emporté sur celui des inspecteurs. On se demande dans quel pays un +système semblable aurait pu réussir. + +L'immense prospérité du pays, le bon état de ses finances, permirent au +roi d'entreprendre l'exécution d'un grand acte de justice et de +proposer la loi sur l'indemnité aux émigrés. Malgré les efforts du parti +révolutionnaire pour la discréditer, elle était populaire, tant il est +naturel aux hommes d'aimer la justice quand leurs passions et leurs +intérêts ne s'y opposent pas. Indépendamment d'un grand acte d'équité +consacré, cette loi était politique; car c'est en réparant les désastres +et cicatrisant les plaies qu'on ferme le gouffre des révolutions. Elle +était encore une loi de finance et d'administration, puisqu'elle rendait +à une classe de propriétés une valeur dont l'opinion l'avait privée. +C'était enfin une disposition sage, humaine et louable de toute manière. +M. de Villèle l'exécuta avec un grand succès. Ce genre d'ouvrage était +particulièrement propre à la nature de son talent. Financier profond, +administrateur habile, il sut aussi bien concevoir son plan que le +défendre et l'exécuter, et il reçut une approbation universelle. Chose +remarquable! ceux qui ont le plus profité de son système et dont la +fortune a été réparée par ses soins ont le plus contribué à sa chute, et +en réalité l'ont renversé. + +L'année 1825 était presque écoulée, lorsqu'on apprit la nouvelle de la +mort de l'empereur Alexandre, immense événement, vu la manière dont +l'Europe était accoutumée à plier sous ses volontés. Il se servait de la +magie d'une puissance morale, fondée sur ses nombreuses armées, +toujours prêtes à entrer en campagne, organisées en divisions, corps +d'armée, et munies de toutes choses comme si elles devaient combattre le +lendemain; du prestige qui accompagne nécessairement des États si +étendus et composés de la septième partie de la surface des continents +du globe, États invulnérables, ou au moins indestructibles, à cause de +leur position. Menacer souvent, frapper rarement, mais à coup sûr, d'une +manière qui fasse impression et laisse des souvenirs, voilà la politique +qui convient à la Russie et que l'empereur Alexandre a suivie pendant +les dernières années de son règne. Pendant les dix ans qu'Alexandre a +vécu depuis la seconde Restauration, il a gouverné le monde et fixé les +destinées de tous les peuples de l'Europe, sans engager un seul homme et +par la seule puissance de son nom. + +L'état dans lequel il laissait la Russie, l'incertitude de la +succession, ajoutaient à l'importance du moment. Le testament +d'Alexandre donnait la couronne à Nicolas, le second de ses frères. Les +droits établis par la pragmatique de Paul investissaient au contraire +Constantin de cet immense héritage. Nicolas refusa d'abord. Il s'en tint +à la loi la plus ancienne et la plus reconnue. Il fit même prêter +serment à Constantin, qui résidait à Varsovie. Constantin se souvint +des promesses qu'il avait faites à Alexandre, de la haine que les écarts +de sa jeunesse avaient fait naître dans beaucoup d'esprits, et il +refusa. Dans ce combat de loyauté et de désintéressement entre les deux +frères, combat sans exemple dans l'histoire, Nicolas fut vaincu; il fut +obligé de se charger du fardeau. Les circonstances de son arrivée au +trône sont si remarquables et si dramatiques, qu'elles méritent d'être +racontées en détail. Nicolas, si jeune et si étranger jusque-là aux +affaires, déploya sur-le-champ le plus grand caractère et cette +puissance morale, ce courage dont l'âme et le for intérieur sont les +principaux éléments. + +Le séjour des troupes russes en France avait porté ses fruits. Des idées +de réformes, de changements à opérer en Russie, remplissaient les têtes +d'un grand nombre d'officiers. L'empereur Alexandre, dont la vie se +composa de diverses phases sous le rapport politique, fut d'abord, +pendant un certain nombre d'années, ennemi acharné de Napoléon, puis, +pendant une autre époque, son admirateur passionné. Ensuite il devint +libéral fanatique. Enfin, plus tard, il se livra à la mysticité, et +revint aux idées de pouvoir absolu et de gouvernement despotique. Quand +il était dans la phase libérale, il avait encouragé toutes les idées +nouvelles et favorisé leur développement. Aussi divers projets +d'amélioration lui furent-ils soumis. Son changement déconcerta ses +anciens amis, et ils s'occupèrent à s'affranchir par eux-mêmes. Une +conspiration, dont les ramifications étaient fort étendues, fut ourdie. +Elle avait pris naissance dans la garde et avait pénétré dans presque +tous les corps de l'armée; mais, quand les projets furent connus, on put +voir quelles têtes folles les avaient conçus. Les idées les plus +extravagantes, les plus inexécutables, accompagnées des mesures les plus +atroces, avaient été adoptées. + +La conspiration était au moment d'éclater quand l'empereur Alexandre +mourut. Ce changement de règne, quand l'incertitude de la succession +affaiblissait le pouvoir, était très-favorable aux conspirateurs. Je +l'ai déjà dit, Nicolas, malgré le testament d'Alexandre, qui lui donnait +l'empire, s'était empressé de faire prêter serment à Constantin. +L'officier envoyé à celui-ci pour le lui annoncer fut mal reçu et +réexpédié avec un refus formel. De retour, et ayant donné le titre de +_Majesté_ à Nicolas, il fut réprimandé. Spectacle singulier que cette +lutte, cette horreur du trône et cette colère, témoignée alternativement +au porteur d'une si grande nouvelle, ordinairement si bien accueilli et +si bien récompensé! Il n'en avait pas été ainsi à l'avènement de Paul, +qui donna le cordon bleu au comte Soubow, pour prix de la nouvelle de +la mort de sa mère, qu'il lui avait annoncée. La résistance était +sincère de part et d'autre, et les deux frères, en s'exprimant ainsi, +montrèrent le fond de leur coeur et s'honorèrent beaucoup; mais, lorsque +le refus opiniâtre de Constantin eut décidé Nicolas à prendre la +couronne, les conspirateurs saisirent avidement la circonstance, encore +obscure aux yeux du peuple, pour égarer l'opinion publique. Ils dirent +que Nicolas, usurpateur, profitait de l'absence de son frère pour +s'emparer d'un bien qui n'était pas à lui, comme si la conduite tenue +d'abord ne répondait pas d'avance à cette odieuse et injuste accusation. + +Le 26 décembre la garde impériale ayant reçu l'ordre de prendre les +armes pour prêter serment au nouveau souverain, l'insurrection soufflée +par les conspirateurs éclata. Les premières troupes qui se présentèrent +sur la place étaient des révoltés. Nicolas, au premier bruit, sortit du +palais d'hiver, où à peine étaient trois cents hommes de garde, et se +porta sur la place, accompagné de quelques officiers. Là, seul et sans +défense, il ne pouvait connaître encore quelles troupes lui seraient +fidèles et jusqu'où irait l'insurrection. Un bataillon du régiment de +Moscou, commandé par le major Paskoff, après s'être présenté à la +forteresse, dont on lui avait refusé l'entrée, revenait sur ses pas. +L'empereur va à lui, et, à son apparition, les soldats crient: _Vive +Constantin!_ L'empereur, sans montrer la moindre crainte, et avec ce +calme imposant qui, dans le danger, agit si puissamment sur la +multitude, leur dit: «Ah! vous êtes de ces gens-là! Eh bien, votre place +n'est pas ici, elle est près du Sénat!» Et, prenant le ton du +commandement, il ajouta: «Par le flanc droit, marche!» Et le bataillon +continua sa route et s'éloigna. + +Ce courage d'un ordre supérieur sauva Nicolas. S'il eût montré la plus +légère crainte, placé ainsi au milieu des révoltés, il eût été perdu. Un +moment plus tard, un autre régiment paraît: c'est celui d'Ismailowsky, +dont Nicolas, comme grand-duc, a été propriétaire. L'empereur s'avance +vers lui, et, trouvant les soldats mornes et silencieux, il leur dit: +«Mes amis, nous avions reconnu Constantin pour empereur; il a refusé la +couronne. Après lui elle me revient, et j'ai dû la prendre.» Même +silence; aucun des hourras d'usage ne se fait entendre. «Eh bien, il me +semble que vous êtes mal disposés pour moi; je veux voir jusqu'où ira +votre mécontentement.» Alors il ordonne de charger les armes et ajoute: +«Maintenant, que me répondez-vous?» Ce témoignage de confiance pénètre +les soldats, les remplit d'admiration; ils crient et répètent: «Vive +Nicolas!» Quelle inspiration sublime! Il y a courage, générosité et +profonde connaissance des hommes, surtout des gens de guerre, toujours +séduits par ce qui est magnanime. + +Mais les heures s'écoulent, et, du côté du palais, les troupes fidèles +se rassemblent, tandis que les révoltés et les factieux se réunissent +sur la place du Sénat. Ainsi ils sont en vue les uns des autres, et une +assez courte distance les sépare. Le chef de l'entreprise, le prince +Trubezkoï, manque de coeur et ne paraît pas à la tête des mécontents. +Ceux-ci, sans direction, n'entreprennent rien. Nicolas leur envoie des +officiers pour les rappeler à leur devoir, mais ces officiers sont du +nombre des conspirateurs. Au lieu de remplir la mission qu'il leur a +donnée, ils exhortent les révoltés à persévérer, tandis qu'au retour ils +annoncent à l'empereur une prochaine soumission. Le but de ces officiers +traîtres était de gagner du temps, d'empêcher Nicolas d'employer des +mesures de rigueur, et d'arriver ainsi, sans combat, à la fin du jour. +Alors, avec les éternelles nuits de Saint-Pétersbourg dans cette saison, +ils avaient de la marge devant eux pour se concerter et donner plus +d'ensemble et d'énergie à la révolte. + +Après des pourparlers inutiles pendant plusieurs heures, l'empereur, +sentant les dangers d'un plus long délai, se décide à agir. Une +batterie de six pièces de canon est avancée et placée à une demi-portée +de mitraille des révoltés. Ceux-ci, sans chef, attendent stupidement le +feu qui va commencer; ils ne font ni un mouvement en avant ni un +mouvement en arrière. Trois salves en tuent bon nombre et dispersent le +reste, qui fuit dans la direction du quai Anglais. La cavalerie est +lancée à leur poursuite pour achever de les détruire ou pour les faire +prisonniers. + +Nicolas, jeune encore, tout nouveau au pouvoir, et dans une circonstance +si grave, qui présentait à l'esprit des conséquences si confuses et si +menaçantes, se trouva tout à coup à la hauteur de sa destinée. Il montra +une grande force d'âme, une grande modération et sut se résoudre à +employer les moyens de rigueur nécessaires et à répandre le sang au +moment où une fausse pitié aurait entraîné après elle de grands +malheurs. Le mélange de ses diverses qualités mises en action lui a +conservé le trône et a préservé la Russie de l'anarchie et d'une +horrible révolution. L'impératrice-mère, femme d'un grand caractère, et +qui avait présidé à l'éducation de Nicolas, dit, le soir de ce jour +célèbre, ces paroles mémorables: «Mon fils est sorti du palais jeune +adolescent: il y est rentré homme fait et monarque éprouvé.» + +L'avènement de Nicolas au trône de Russie motiva l'envoi, de la part de +toutes les puissances, de personnes chargées de le complimenter. Plus +tard, il nécessita la nomination d'ambassadeurs extraordinaires pour +assister à son couronnement. Diverses personnes furent désignées pour la +France. Il fallait, de toute nécessité, un militaire dont le nom fût +connu et qui rappelât notre grande époque. En Russie, tout a le +caractère militaire; tout se résout, fêtes, cérémonies, etc., etc., en +parades et en exercices militaires. Un ambassadeur de l'ordre civil +serait étranger à tout. Il aurait moins de moyens qu'un autre de voir +l'empereur, de l'approcher et d'entrer dans une sorte d'intimité avec +lui. Il fallait, en outre, un homme du monde, ayant le goût et +l'habitude de la société. Le roi pensa que je remplissais la double +condition, et je fus choisi. J'en éprouvai une grande satisfaction. +Cette mission me remettait en évidence après tant d'années d'obscurité; +elle me donnait l'occasion de voir un pays que je ne connaissais pas, de +contempler de près et d'étudier cette puissance russe qu'un siècle a +rendue si redoutable, et qui, chaque jour, acquiert plus de force et +exerce plus d'action sur les destinées de l'Europe; enfin de voir le +commencement d'un règne où le souverain, si jeune encore et si nouveau +aux affaires, avait développé un si grand caractère et montré un si +grand courage. Cette mission était un agréable épisode dans ma vie. Elle +m'a fait passer cinq mois d'une manière brillante; elle m'a laissé +d'agréables souvenirs, mais elle a eu une influence fâcheuse sur mes +affaires de fortune; car mes entreprises si vastes, privées de ma +surveillance pendant un si long temps, ont d'abord périclité et sont +tombées ensuite dans un désordre qui a entraîné ma ruine. + +Ce fut à la fin de février 1826 que le roi se décida à me nommer +ambassadeur extraordinaire en Russie. Je fis mes préparatifs pour le +représenter dignement. Des fonds considérables furent mis à ma +disposition. Tout ce qu'il y avait de distingué, parmi la jeunesse de +Paris, sollicita la faveur de m'accompagner. Quinze gentilshommes +d'ambassade me furent donnés, et parmi eux il y avait trois officiers +généraux[2]. Jamais ambassade ne fut organisée avec plus de choix et +même plus d'éclat. Tout étant disposé pour cette brillante mission, je +me mis en route. Je quittai Paris, le 19 avril, pour me rendre d'abord à +Berlin et ensuite à Pétersbourg. + + [Note 2: Liste des gentilshommes d'ambassade qui use + furent donnés pour m'accompagner: Le vicomte de Talon, le + comte de Damrémont, le vicomte de Broglie, maréchaux de camp; + le comte de Caraman, le marquis de Castries, le marquis de + Podenas, colonels; le comte Alfred de Damas, le vicomte + Emmanuel de Brézé, le comte de Biron, le comte de Maillé, le + vicomte de la Ferronays, le comte de Villefranche, le comte + de Vogüé, le comte de Croï; et j'avais pour secrétaire un + poëte illustre, M. Ancelot. + (_Note du duc de Raguse_.)] + +Je rencontrai, le 22, sur la grande route le duc de Wellington, revenant +de Saint-Pétersbourg. Nous nous arrêtâmes et nous causâmes quelques +moments. Ces espèces de liaisons, formées entre généraux qui ont +combattu les uns contre les autres, sont dignes de remarque et d'un +intérêt particulier; car l'estime réciproque, résultant du souvenir des +actions passées, en fait la base, et à ce titre j'ai dû être flatté des +sentiments que le duc de Wellington n'a jamais négligé l'occasion de me +témoigner. + +J'arrivai, le 25 avril, de bonne heure à Weimar. Je fus à la cour où je +passai la soirée, et vis le grand-duc et toute sa famille. + +Cette petite cour, renommée par sa politesse, ne manque pas de +magnificence. Son étiquette ne trahit nullement l'intention de jouer le +grand souverain; bon calcul de la part de ces princes secondaires que +d'en agir ainsi. Quand il en est autrement, il en résulte souvent +beaucoup de ridicule. Lorsque, au contraire, leur existence simple les +rend accessibles à tous leurs sujets et les éloigne d'une représentation +prétentieuse, ils ont à la fois tous les avantages de leur situation +élevée et tous les charmes de la vie privée. Cette manière d'exister +convient d'autant plus à la cour de Weimar, que, remplie de gens de +mérite, l'amour des lettres, des sciences et des arts y est répandu +généralement. Le grand-duc avait appelé près de lui beaucoup de gens +distingués, et entre autres le célèbre Goethe, qui y a passé une grande +partie de sa vie. La grande-duchesse était une femme d'un mérite reconnu +et d'une grande autorité. Elle sauva, par sa conduite prudente et +courageuse, ses États après Iéna. Elle ne s'effaroucha pas des désordres +de la guerre. Elle attendit chez elle Napoléon, dont elle fit la +conquête par son esprit et par sa raison. Je fis ma cour à la +grande-duchesse Marie, épouse du prince héréditaire et soeur de +l'empereur de Russie. Elle me toucha profondément par la douleur dont +elle était pénétrée par la mort de l'empereur Alexandre. Au nombre de +ses enfants se trouvaient alors deux princesses charmantes, d'une rare +beauté et pleines d'attraits. Elles ont toutes les deux épousé deux +princes de Prusse, gens très-aimables et très-distingués, les princes +Charles et Guillaume. + +Je retrouvai à la cour de Weimar le maréchal bavarois prince de Wrede, +qui revenait d'une mission à Pétersbourg. Compagnon de nos travaux, je +l'avais connu pondant nos campagnes, et je renouvelai connaissance avec +lui. Sa vue me fit faire cette réflexion, que les armées des puissances +du second ordre ont le singulier privilége d'être toujours victorieuses. +Elles entrent nécessairement dans un système politique, et s'attachent à +une grande puissance. Tant que la fortune couronne les efforts de +celle-ci, elles restent dans la même alliance; mais, dès que la chance +tourne, elles l'abandonnent pour en contracter une contraire, de manière +que le vaincu voit, après des revers, ses forces diminuées et celles de +son adversaire augmentées, ce qui assure à la nouvelle alliance une +série de victoires. Aussi les généraux qui les commandent ont-ils des +souvenirs communs avec tous les chefs des armées de l'Europe. De Wrede +se trouvait être mon camarade d'Austerlitz, de Wagram, etc.; et, s'il se +fût trouvé dans le même salon que Blücher, Schwarzenberg ou Sacken, il +aurait pu s'entretenir et se féliciter avec eux des combats livrés en +commun en 1813 et 1814. + +Je partis, le lendemain, pour continuer ma route, et, le 25, j'arrivai à +Berlin. Je fus sur-le-champ présenté au roi et à la famille royale. Je +restai huit jours dans cette résidence pour voir tout ce que ce pays +présente de curieux ou de remarquable. Berlin donne comme un avant-goût +de Pétersbourg et de la Russie. Tout y a le caractère et la physionomie +militaire; mais l'ordre y règne plus qu'en Russie. En Prusse +l'administration est probe autant qu'éclairée, le système qui y est +adopté et strictement suivi quadruple les ressources et les moyens du +gouvernement. + +En Prusse, le roi est, avant tout, le chef de l'armée. Son attitude, ses +moeurs, ses occupations, sont en harmonie avec ce titre et cette +fonction. Il entre dans le plus petit détail de ce qui concerne ses +troupes. Ses fils, ses frères, ses cousins sont autant de généraux +effectifs et d'inspecteurs qui remplissent avec zèle les devoirs qui +leur sont imposés. Le roi reçoit les rapports journaliers, comme un +généralissime. Il est accessible à tous les officiers qui veulent lui +parler. Loin d'adopter les moeurs du Midi qui isolent les souverains, +qui en font des individus à part et les rendent étrangers à tout ce qui +se passe, il donne fréquemment à dîner aux nationaux distingués et aux +étrangers de marque qui s'arrêtent chez lui. J'y fus invité, ainsi que +tous ceux qui m'accompagnaient. + +L'étiquette place le roi au centre de la table. À ses côtés sont les +princes et princesses de sa famille suivant leur rang, et, comme la +maison de Prusse est très-nombreuse, elle remplit presque tout le côté +de la table où est le roi. L'étranger auquel le roi veut faire honneur +est sur le côté parallèle du sien et en face de lui. De cette manière il +peut lui adresser la parole et causer avec lui, la table étant peu +large. La princesse de Liegnitz, femme du roi, est une agréable +personne; mais, quoique reconnue, son existence équivoque, à moins qu'un +sentiment très-vif pour son mari ne remplisse son coeur, rend sa vie peu +digne d'envie. Elle n'a des grandeurs que les inconvénients, sans en +avoir les avantages. + +Le roi fit exécuter devant moi de grandes manoeuvres par la garnison de +Berlin. Il y avait quatorze bataillons, vingt-deux escadrons, et une +artillerie proportionnée. Les mouvements furent faits avec une précision +et une rapidité extrêmement remarquables. Ce qui rendit à mes yeux ces +manoeuvres étonnantes, c'est que le tiers des soldats placés dans les +rangs se composait de recrues ayant rejoint leur régiment à la fin de +l'année précédente. En quatre mois ils avaient été dressés, instruits et +mis à l'école de bataillon. Les manoeuvres prussiennes, il est vrai, +sont aujourd'hui les plus simples de l'Europe. Autrefois tout était +fantasmagorie dans cette armée, tout y était compliqué. Après les revers +de 1806, on a abandonné ce système de charlatanisme. Des hommes +éclairés, des officiers habiles, après avoir cherché à reconnaître les +véritables besoins de la guerre, ont réduit l'ordonnance prussienne à +ses moindres termes, en supprimant tout ce qui est fait pour la parade +et destiné seulement à parler aux yeux. Ce programme était la +conséquence nécessaire du système militaire qui a été établi et dans +lequel, comme tout le monde le sait, on appelle successivement la +population entière sous les armes, système merveilleusement adapté à la +position faible, dépendante dans laquelle la Prusse était tombée par ses +malheurs. + +Après la paix de Tilsitt, la Prusse était descendue au rang de puissance +de second ordre; mais elle avait tous ses souvenirs et toutes ses +passions nationales. Cela seul suffisait pour la rendre encore +redoutable. Napoléon savait bien que l'amour-propre humilié ne pardonne +pas: aussi se tint-il constamment en méfiance contre elle. La première +preuve qu'il en donna fut de limiter la force de l'armée du roi de +Prusse. Mais le gouvernement prussien, voulant de bonne heure préparer +les moyens de son affranchissement quand les circonstances le rendraient +possible, adopta, tout en semblant obéir, un mode de recrutement et de +congé qui préparait dans le silence une armée dont la force serait +immense en peu d'années. Le général Scharenhorst en fut l'auteur. On +borna à trois ans le service des hommes appelés sous les drapeaux. Ainsi +l'armée se renouvelait chaque année par tiers. Les cadres des régiments, +ainsi consacrés à instruire, devinrent une école pour la nation +entière. Napoléon ne s'aperçut pas de l'intention, tandis que les +Prussiens, qui devinèrent sur-le-champ le but de ce système, le reçurent +avec enthousiasme et y virent l'élément de leur salut. Les officiers et +sous-officiers, transformés tous en instructeurs, rendirent en peu de +temps des recrues animées d'un bon esprit, d'excellents soldats. + +Quand, en 1815, la Prusse courut aux armes pour nous combattre, elle put +réunir en un moment deux cent mille vieux soldats sous les drapeaux, et +toute la jeunesse des écoles, pleine de passions généreuses et +patriotiques, vint compléter cette armée et lui donner cette énergie qui +la rendit si redoutable; car l'armée prussienne, à cette époque, nous +combattit avec plus de courage et plus d'acharnement que toutes les +autres. + +Ce système, établi sous l'empire des circonstances exceptionnelles que +je viens d'indiquer, a été continué, et il existe encore au moment où +j'écris. Il exige, de la part des officiers et des sous-officiers, des +soins et des travaux presque incroyables, et que ne semblent pas +comporter des temps ordinaires. L'action personnelle du roi, le concours +de tous les princes de sa famille, ont maintenu jusqu'à présent le +mouvement imprimé au début. C'est un prodige qui cependant doit avoir un +terme; car il exige des efforts inouïs et toujours renouvelés de la +part des officiers de l'armée. On conçoit que le sentiment du salut +public donne, pendant un certain temps, un zèle soutenu et que nulle +fatigue n'arrête. Lorsque le but est atteint, on comprend que les +habitudes continuent encore pendant quelque temps; mais il y a un moment +où tout doit rentrer dans un ordre plus en rapport avec tes facultés de +tous. Les officiers et sous-officiers, indépendamment des devoirs du +service journalier, sont assujettis à faire sans relâche le métier +d'instructeur. Ils recommencent chaque année à instruire des hommes qui, +peu après, disparaissent pour être remplacés par d'autres, qu'il faut +instruire encore, et qui doivent, immédiatement après, les quitter à +leur tour; et ainsi constamment: travail décourageant et qui donne +l'idée du supplice des Danaïdes. + +On ne saurait, au surplus, trop admirer des troupes que leur excellent +esprit et leur zèle ont maintenues et soutenues dans l'accomplissement +de devoirs aussi pénibles. Aussi ont-elles atteint le but qu'elles +avaient devant elles; car, je le répète, l'instruction est parfaite et +satisfait à tous les besoins de la guerre. La marche est excellente et +facile, les distances et les directions se conservent, les feux sont +vifs et réguliers. Il n'en faut pas tant pour livrer et gagner des +batailles. + +Une chose cependant justifie, en Prusse, la permanence du système dont +j'ai démontré l'épouvantable fatigue pour les officiers et +sous-officiers des régiments: c'est la nécessité de former pour la +guerre toute la partie virile de la population. La monarchie prussienne, +dont la configuration est bizarre, n'a point de frontière défensive. +Vulnérable partout, elle peut être attaquée par son milieu et coupée en +deux par un premier succès. Elle doit donc pouvoir se défendre dans +chacune de ses parties. À cet effet, le pays tout entier doit être +considéré comme un camp, et la nation doit pouvoir se transformer en une +armée. Il faut que la population puisse partout se lever et se défendre, +et, pour qu'elle le fasse avec succès, il faut la maintenir organisée, +instruite et placée dans les cadres. Sans cela, elle ne pourrait ni se +mouvoir ni combattre. Dans ce système, et à quelque exception près, les +places ne sont que des lieux de dépôt et d'armement des corps d'armée, +où les approvisionnements de tout genre, faits d'avance, sont en sûreté. + +J'allai visiter Postdam. Le roi voulut bien m'en faire voir la garnison. +Cette fois il ne fut plus question de manoeuvres, mais d'une parade avec +toutes les recherches d'une belle tenue. Les troupes étaient magnifiques +et défilaient devant le roi. + +Le prince Albert, fils du roi, jeune homme de seize ans, était +lieutenant dans un régiment d'infanterie de la garde. Il défila à la +tête de son peloton: beau spectacle et hommage flatteur rendu au service +militaire, à son importance, à ses droits, et manière puissante de +rehausser la considération dont il doit jouir à tant de titres; enfin, +réponse péremptoire aux prétentions et aux ambitions désordonnées. Nous +sommes loin de là en France! Et il semble que la raison, la partie +pratique des affaires et du gouvernement, soient seulement connues dans +le Nord. Au Midi, tout est caprice et misère. Chez nous, on donnait, il +n'y a pas longtemps, à un enfant en jaquette et ne sachant pas lire, des +aides de camp! Contre-sens misérable et digne de pitié! + +Après avoir dîné chez le roi, je parcourus Postdam, Sans-Souci, et vis +ce que le parc renferme de curieux. Tout est plein des souvenirs du +grand Frédéric, dont la mémoire est en vénération. Cinq aigles +françaises, prises en 1813 et 1814, sont déposées sur son tombeau: +hommage le plus digne de la mémoire d'un si grand capitaine. + +Je visitai Charlottenbourg. Le château renferme le mausolée élevé à la +reine, ouvrage du célèbre Rauch. La statue de la princesse, couchée avec +grâce, est le morceau de sculpture dont la vue m'a fait le plus de +plaisir. On la dit ressemblante, ce dont je ne puis juger, n'ayant +jamais connu la reine. Mais son attitude est remplie de grâce; la +figure a une expression admirable; la vie et la mort s'y trouvent +réunies; car l'existence vient de finir, et cependant on voit encore des +traces d'un sentiment de douceur et de bienveillance. + +Parmi les choses curieuses de Berlin, on doit mettre en première ligne +l'arsenal, beau bâtiment, renfermant de grands approvisionnements +d'artillerie de toute espèce, une immense salle d'armes, remplie de plus +de cent mille fusils. Le prince Auguste de Prusse, chef de toute +l'artillerie prussienne, m'en fit les honneurs. + +À peine entré dans la salle, je fus frappé des trophées qui la +décoraient. Une immense quantité de drapeaux français s'y trouvait. Mon +premier mouvement fut de regretter d'être venu dans cette enceinte; +mais, une fois là, il fallait faire, contre mauvaise fortune, bon coeur. +Le nombre des drapeaux surtout me paraissait incroyable; mais ce nombre +lui-même servit à m'éclairer sur leur peu de valeur, et le peu de gloire +qui résultait de leur possession. Ces drapeaux avaient appartenu aux +régiments français, avant le moment où les aigles, contre lesquelles ils +avaient été échangés, leur eussent été données. Ainsi ils avaient été +trouvés dans un magasin, lors de l'occupation de Paris. Bien plus, dans +le nombre, se trouvaient des drapeaux de gardes nationales de village, +et jusqu'à un drapeau rouge destiné, d'après la loi de l'Assemblée +constituante, à être arboré lors des émeutes et de la proclamation de la +loi martiale. Tous ces drapeaux, ramassés partout et présentés avec +orgueil aux yeux des ignorants, n'attestaient pas autre chose que +l'entrée, en France et à Paris, des armées étrangères, ce dont tout le +monde est informé. + +En général, il y a de l'esprit gascon chez les Prussiens, et beaucoup de +forfanterie. On vise à l'effet par des apparences. Les maisons semblent +des palais, et l'intérieur dément cette prétention. On peut appliquer au +gouvernement comme aux particuliers cette expression vulgaire de +«tapisser sur la rue;» mais, en reconnaissant cette vérité +incontestable, on ne peut s'empêcher de voir aussi à quel point la +raison, une sage économie, un admirable système d'administration et de +gouvernement distinguent ce royaume. Une vigilance dont rien ne peut +donner l'idée est le cachet de tout ce qui se fait en Prusse. Le +sentiment des bienfaits de cette administration et de sa justice est +sans doute bien profond et bien intime, puisqu'il a suffi à satisfaire +ce peuple après les promesses, restées sans effet, d'institutions qui +lui ont été prodiguées en 1815, dans le but de développer le mouvement +énergique d'alors. Tous les souvenirs et toute l'influence morale de la +France ont disparu devant le bien-être actuel. Personne ne pense plus à +des choses superflues, parce qu'on est en jouissance des meilleurs +résultats possibles; et peut-être aussi les secousses et les nouveaux +malheurs dont la France a été le théâtre ont-ils éclairé les peuples sur +leurs véritables intérêts. Souverains du monde, gouvernez bien, avec +fermeté, justice, raison, et vous n'aurez pas de révolutions. + +Je me mis en route, le 3 mai, pour continuer mon voyage. Le pays que je +traversai est loin d'être beau. Des sables, presque toujours des sables, +et la tristesse que donne à la nature un soleil pâle et l'absence de +chaleur. La grande route, chaussée faite avec empierrement, était au +moment de son achèvement. Ce beau, grand et utile travail mettra en +communication avec le midi et l'occident de l'Europe ces peuples +éloignés et les rapprochera ainsi des foyers de la civilisation. La +campagne est couverte de blocs de granit erratiques, arrondis par les +frottements, et amenés là des Karpathes ou de la Suède par les +révolutions du globe. On brise ces blocs, seuls bons matériaux à portée, +et leurs débris servent à former l'empierrement de la route. Je +m'arrêtai à Mittau, où j'allai visiter le château, refuge de la famille +royale de France pendant plusieurs années. À combien d'autres +pèlerinages, plus pénibles encore, cette malheureuse famille +n'était-elle pas condamnée! + +Je m'arrêtai un jour à Riga. J'y trouvai, comme gouverneur, un officier, +Italien de naissance, autrefois placé dans nos rangs, le général +Paolucci, homme d'esprit, et qui avait fait en Russie une fortune rapide +et extraordinaire. Il avait commandé dans cette place, sur cette +frontière, pendant la campagne de 1812, devant le maréchal Macdonald. +Cette place de Riga, peu de chose comme place de guerre et d'une force +très-médiocre, est importante comme débouché du commerce de la Russie +dans la Baltique. Il s'exporte, par la Dwina et le port de Riga, une +énorme quantité de produits. Enfin, j'arrivai à Saint-Pétersbourg, le +samedi 13 mai, 1er mai du calendrier russe, jour de joie et de plaisir, +où l'on célèbre la renaissance de la nature. + +En approchant de Saint-Pétersbourg, on traverse une espèce de désert, un +vaste espace de terres incultes, de marécages et de plaines sans +habitants. Cet état de choses est loin d'annoncer le voisinage d'une +capitale. À commencer de Strella, on trouve, faisant face à la Newa, une +multitude de jolies maisons de campagne de petites dimensions, mais +propres, ornées et élégantes. Ces habitations sont la conséquence du +luxe et du bien-être de la classe riche et élevée; mais elles n'ont +point de rapport avec la population proprement dite, avec la masse des +habitants. + +Arrivé à Saint-Pétersbourg, on trouve une ville de la plus grande +beauté, bâtie sur un plan régulier, avec des rues droites et larges. +Mais cette ville, bâtie par la volonté toute-puissante d'un homme, est +l'expression d'une pensée, mais non celle des besoins du pays. Or cette +dernière condition seule caractérise une capitale. Le temps, les +intérêts, les habitudes, la créent. Elle se fait par la seule puissance +des siècles, et non autrement. D'après cela, Saint-Pétersbourg n'est +qu'une résidence, une ville de commerce, mais non une capitale. Au +surplus Pierre le Grand n'a jamais eu la pensée d'y faire son séjour +habituel, et la preuve, c'est qu'il n'y a bâti, pour son usage, que de +chétives maisons. Les palais ont été construits par ses successeurs. Des +souverains, mal assis sur le trône, étrangers à la nation, ont dû +adopter le système de gouverner de loin. Entourés d'une garde fidèle et +nombreuse, séparés de populations qui pouvaient se mutiner et de grands +seigneurs redoutables, ils étaient comme dans une forteresse +inattaquable, entourée de déserts. Les ukases arrivaient avec le +prestige causé par l'éloignement et une espèce de mystère. Les +souverains de Russie, ainsi invisibles à leurs sujets, apparaissaient à +leurs peuples comme le destin et les interprètes des arrêts du ciel. + +À mon arrivée, l'empereur Nicolas me fit complimenter par un de ses +aides de camp. Peu de jours après, j'eus mes audiences avec le +cérémonial accoutumé. L'empereur me reçut au palais de l'Ermitage. + +Il m'est impossible de rendre ma sensation à la vue de ce jeune +souverain rempli de grâce et de majesté. Rien de plus imposant que sa +personne, rien de plus simple que ses manières. Il y a dans son regard +et dans son maintien une autorité impossible à dépeindre. Quand il est +hors de son cabinet, avec son chapeau sur la tête, personne, je pense, +n'éprouve la tentation de se trouver sur son chemin. C'est à lui que +l'on peut faire l'application de ces vers célèbres: + + «Quel qu'eût été le rang où le sort l'eût fait naître, + Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.» + +Mais dans le tête-à-tête sa politesse est exquise. Ses manières +affables, sa haute raison, provoquent la discussion, et l'on croit +presque, au bout de peu de moments, être avec son égal. Il me reçut +seul, et je fus dispensé de prononcer un discours public et solennel, +comme cela se fait en France. Il m'exprima sa satisfaction de me voir et +de faire la connaissance personnelle d'un général dont il avait souvent +entendu parler. Après avoir causé pendant une demi-heure de la France et +de la famille royale, de Napoléon et des guerres passées, il sortit, et +je lui présentai les quinze officiers qui m'accompagnaient, en qualité +de gentilshommes d'ambassade ou d'aides de camp. + +Le lendemain je fus présenté à l'impératrice, au palais d'Aniskoff. +Cette princesse charmante, belle, aimable et séduisante, aurait des +succès aussi assurés dans la vie privée que sur le trône. Enfin, le +grand-duc Michel, frère de l'empereur, me reçut, et là se termineront, +pour le moment, mes présentations. Les deux impératrices Marie et +Élisabeth, ainsi que la grande-duchesse Hélène, se trouvaient alors dans +le midi de l'empire. + +Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, on reçut la nouvelle de la +mort de l'impératrice Élisabeth. Cette princesse, tombée malade après la +mort d'Alexandre, avait fini par succomber à sa douleur. L impératrice, +sa belle-mère, partie pour aller la soigner, n'arriva pas à temps pour +lui fermer les yeux. Toute la famille impériale éprouva une grande +douleur de cette perte. Cet événement retarda le couronnement, me donna +l'occasion de voir la cérémonie funèbre qui en fut la conséquence, et me +fit prolonger mon séjour à Saint-Pétersbourg. Ainsi j'eus le temps et +l'occasion de voir en détail tout ce que cette ville et les environs +renferment de curieux, de voir fréquemment l'empereur à la parade et +d'assister aux manoeuvres de Zarskoïe-Sélo, où une partie de la garde +était réunie et campée. + +La vue imposante de Saint-Pétersbourg, la connaissance des immenses +travaux de son fondateur, de ses entreprises si vastes et si variées, +n'ont pas ajouté à mon admiration pour Pierre le Grand. L'activité de ce +prince était prodigieuse, la force de sa volonté immense; mais son génie +était éminemment imitateur. Il a trop servilement calqué ses projets sur +ce qu'il avait vu ailleurs. Il a fait souvent de fausses applications. +Saint-Pétersbourg en est un des plus évidents exemples. + +Une pensée-mère à ses veux était d'avoir un grand établissement +maritime, afin de mettre sa nation en communication prompte et facile +avec l'Europe. C'était certainement une pensée belle et féconde. Il +choisit d'abord les bords de la mer d'Azoff, dans ce but; les revers +éprouvés dans la guerre contre les Turcs, les cessions qui en furent la +suite, et que le traité du Pruth consacra, ayant mis obstacle à ses +projets, il prit l'extrémité opposée de son empire, circonstance d'un +grand bonheur pour lui, car il n'aurait tiré aucun parti dans le but +proposé d'un établissement dont l'action ne pouvait se faire sentir +d'une manière libre et efficace que sur les bords de la mer Noire, +habités par des peuples plus barbares encore que les siens. Les +Dardanelles et le Bosphore étant au pouvoir des Turcs, les rapports avec +l'Italie et la France devaient toujours être incertains et douteux. En +s'établissant sur la Baltique, il se trouva tout de suite en contact +avec toute l'Europe civilisée. + +Une fois l'idée de placer sa ville de commerce sur le bord de la +Baltique arrêtée, le choix de l'embouchure de la Néva était bon. La +difficulté de la navigation du lac de Ladoga, suppléée par un canal +parallèle, travail d'une facile exécution, assura la communication par +eau avec l'intérieur de l'empire. Les circonstances naturelles du sol de +cet immense empire sont telles, d'ailleurs, qu'aucun obstacle ne +s'oppose à ce qu'on lie, par des canaux, les différentes rivières qui le +traversent. Ces rivières sont presque toutes navigables. Aussi, +aujourd'hui, la navigation intérieure existe-t-elle du Midi au Nord dans +toute son étendue, et Saint-Pétersbourg est devenu le lieu le plus +important de l'exportation des produits de l'empire. Cette exportation, +dont je donnerai plus bas l'indication, est immense. Elle est telle, +qu'elle semble au-dessus de toute vraisemblance. + +Mais Pierre Ier a-t-il choisi à l'embouchure de la Néva le point le plus +convenable pour y fonder une ville? Il est possible de le révoquer en +doute. On ne peut même l'excuser de l'avoir placée de manière à rendre +son existence toujours incertaine et périlleuse à cause des +circonstances qui reviennent à des époques plus ou moins éloignées, mais +toujours constamment. Ces circonstances sont maintenant parfaitement +connues et constatées. D'abord ce sont des vents d'ouest violents qui +portent les eaux de la Baltique dans le golfe de Finlande et en élèvent +le niveau. Ce sont ensuite les vents du nord qui, leur succédant +immédiatement, refoulent les eaux du golfe de Bothnie et les accumulent +tellement à l'embouchure de la Néva, que la mer envahit le lit du fleuve +et s'élève à Saint-Pétersbourg à une hauteur telle, que la ville est au +moment de périr, et périrait infailliblement, si cette disposition des +vents durait deux jours après le moment où la crue se fait sentir et où +les quais sont envahis. + +Pierre Ier connaissait ce phénomène, et à cette occasion je raconterai +une anecdote que les recherches faites après la dernière inondation ont +fait connaître. Pierre était dans l'île Basile et présidait au +commencement des travaux. Tout à coup, il remarqua une croix placée +au-dessus d'un arbre. Il s'informe à des pêcheurs de ce qu'elle +signifie. On lui répond qu'elle marque la hauteur des eaux de la +dernière inondation. Cette découverte était de nature sans doute à +modifier son ouvrage. Il réfléchit quelque temps et se borna à faire +couper l'arbre. + +L'idée dominante, dans l'esprit de Pierre le Grand, a été, en +construisant sa ville, d'imiter Amsterdam. Il avait demeuré en Hollande, +et il voulut faire une ville hollandaise. Il ne vit pas que les +Hollandais n'avaient pas eu le choix de construire autrement et devaient +multiplier les canaux pour assainir les terrains et pour élever +l'emplacement de leur ville. Ces canaux, en communication avec le port +rempli de bâtiments de commerce de toutes les grandeurs, sont d'une +grande utilité pour les transports des marchandises dans les magasins +situés sur leurs bords; mais, à Saint-Pétersbourg, ces canaux sont sans +emploi; ils se comblent chaque jour et n'apportent que des éléments +d'insalubrité. Ensuite cette ville, consacrée dans le principe +uniquement au commerce, est placée en deçà d'une barre qui ne permet pas +aux bâtiments ayant plus de huit ou neuf pieds de tirant d'eau d'y +arriver. + +Si Saint-Pétersbourg avait été placé où est aujourd'hui le château de +Peterhof, c'est-à-dire à six lieues plus bas, cette ville aurait été +dans un lieu sain, à l'abri des tempêtes et des eaux du fleuve. Son +port, placé en avant de la barre, aurait pu recevoir les bâtiments du +plus grand tonnage. Les eaux vives et abondantes, qui forment +aujourd'hui de belles cascades, auraient fourni à tous les besoins de la +population. L'emplacement des jardins du bas aurait pu servir à tous les +établissements maritimes, à construire des bassins pour les vaisseaux, à +creuser une darse et à tout ce qu'exige un grand port. Une simple digue, +les enveloppant, appuyée à la montagne en aval et en amont, les aurait +mis complétement à l'abri des accidents de la mer. Mais Pierre, servile +imitateur de ce qu'il avait vu, voulut copier et copia, sans motif et +sans raison, ce qui, par d'autres motifs et pour un but différent, +existait ailleurs. + +Je ne prétends pas déprécier ce grand caractère, et je dirai que tout ce +qu'on voit à Saint-Pétersbourg de Pierre le Grand, tout ce qu'on raconte +de cet homme extraordinaire en Russie, prouve que jamais il n'a existé +une activité pareille à la sienne. Son ambition, appliquée à tout, était +sans bornes. Il voulait tout faire, tout savoir, tout entreprendre, tout +exécuter. Il ne répugnait à aucune fatigue, à aucun travail. Il voulut +être soldat, marin, ouvrier, artiste. Il prétendait suffire à tout et +rassembler en lui les facultés qui sont réparties chez les individus de +diverses classes de la société. Voilà ce qui le distingue éminemment +des autres hommes. Avec une disposition semblable, on fait de grandes +choses, on fait beaucoup; mais certes on ne suit pas la marche du génie. +Le génie s'élève au-dessus de l'action vulgaire; il conçoit, il ordonne, +il juge, et il lui reste du temps pour méditer. Pierre poussa la passion +de l'universalité du savoir jusqu'à vouloir être chirurgien et dentiste, +et l'on montre à Saint-Pétersbourg les instruments dont il s'est servi +dans ses opérations, et avec lesquels il martyrisait probablement ses +courtisans. Cependant, occupé de détails si petits et si misérables, il +faut le dire, il n'y a aucune des grandes choses que son empire +comportait alors dont il ne se soit occupé d'une manière efficace. +Fondation de villes, création de ports et d'arsenaux, construction de +canaux qui lient les diverses mers entre elles, formation d'une armée +disciplinée, soumission des grands du pays, jusque-là en révolte +habituelle, il a tout entrepris, il a tout exécuté, avec plus ou moins +de succès, et il est mort à cinquante-trois ans. La première partie de +son règne, partagée d'abord avec son frère, a éprouvé de grandes +difficultés et de grands obstacles. Une constitution forte et robuste +était l'auxiliaire que la nature lui avait donné, et une âme de feu dans +un corps de fer explique le spectacle qu'il a offert au monde. + +Puisque je suis entré déjà en tant de détails sur le matériel de +Saint-Pétersbourg, je parlerai des moyens à employer pour mettre cette +grande et belle ville à l'abri des dangers qui la menacent. Le projet +ci-après m'a été communiqué par son auteur, le général Bazaine, Français +de naissance, ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur des ponts +et chaussées très-distingué, chef des voies et communications sous +l'autorité du prince Alexandre de Wurtemberg. Son exécution est facile, +et il est incroyable qu'avec le sens droit et exquis de l'empereur, et +attendu l'importance du résultat, il ne soit pas déjà mis à exécution. + +Les inondations de Saint-Pétersbourg sont causées par l'arrivée et +l'invasion des eaux de la mer quand elles s'élèvent, et non par la seule +suspension de l'écoulement des eaux de la Néva. C'est donc contre cette +action puissante qu'il faut diriger les précautions à prendre, et voici +ce que le général Bazaine propose. De la pointe de la côte, située sur +la rive gauche du fleuve, où est placé le château d'Oranienbaum, un banc +élevé et solide court perpendiculairement à la longueur du fleuve et le +barre dans son cours. Une passe, large et profonde, lui succède; ensuite +le banc se reproduit et vient aboutir à Cronstadt. Le général Bazaine +pense qu'en employant de gros morceaux de granit, faciles à tirer de +Finlande, et en construisant une digue sur le banc existant, à peine +couvert par l'eau dans les temps ordinaires, et en réduisant l'ouverture +de la Néva à la partie où elle est profonde, on élèverait les eaux de +trois pieds environ, ce qui donnerait les mêmes moyens d'écoulement qu'à +présent. Les eaux trouvant en hauteur l'équivalent de ce qu'elles +perdraient en largeur, quand les eaux de la mer s'élèveraient, elles +trouveraient la digue, qui les empêcherait de pénétrer. En outre, comme +dans ces circonstances l'élévation des eaux dans le lit de la rivière, +si menaçante pour la ville, n'est pas seulement le résultat de la +suspension du cours de la Néva, mais encore et surtout tient à +l'invasion des eaux de la mer, agissant avec une grande pression, le +rétrécissement de l'embouchure aurait pour effet, en diminuant la masse +des eaux introduites et leur pression, de diminuer les accidents, si +redoutables aujourd'hui. Il faudrait aussi barrer de même le bras de la +Néva qui sépare l'île de Cronstadt de la terre ferme. Ces travaux +rappelleraient parfaitement les _murazzi_ de Venise; ils seraient d'une +exécution plus facile, à cause du voisinage des matériaux, de leur +nature et des moyens qu'on emploie en Russie. Indépendamment de la +conservation de Saint-Pétersbourg, qui serait assurée, ce système aurait +encore d'autres avantages. Presque tous les bâtiments de commerce qui +naviguent sur la Baltique pourraient franchir la barre et arriver à +Saint-Pétersbourg tout chargés. Aujourd'hui, les marchandises se +débarquent à Cronstadt, et des alléges les apportent à la capitale. +Ensuite, le niveau de la rivière étant changé, la résistance des eaux de +la mer se trouverait plus bas dans son cours, et, par conséquent, les +dépôts dont la barre est augmentée chaque jour se feraient ailleurs et +ne contribueraient pas à l'accroître. En effet, la barre, à l'entrée de +tous les fleuves, est toujours le résultat du dépôt des terres charriées +et précipitées au moment où le repos est produit par le choc du courant +contre la mer. Ainsi la barre actuelle ne serait jamais augmentée. On +pourrait même y ouvrir un passage de quelques pieds, et, avant d'avoir à +redouter les effets de la nouvelle barre, on aurait la marge de quelques +milliers d'années. + +Quand on pense aux immenses résultats d'un pareil travail, estimé par +les calculs du général Bazaine à neuf millions de francs et à trois ans +de temps pour être achevé, on se demande comment un souverain aussi +éclairé que Nicolas ne l'a pas encore ordonné. Il est vrai qu'en Russie, +comme ailleurs, les choses les plus simples et les meilleures +rencontrent des difficultés qui tiennent aux personnes, et le général +Bazaine me parlait avec douleur du triste sort d'un homme de métier dont +les projets sont soumis à l'opinion et à la volonté d'un prince amateur. +C'est ainsi qu'il désignait le prince Alexandre de Wurtemberg. + +Je trouvai à Pétersbourg, comme ambassadeur de France, M. le comte de la +Ferronays, homme aimable et spirituel, qui occupait ce poste depuis +plusieurs années. Comme il est devenu ministre, j'entrerai dans quelques +détails sur son compte. + +M. de la Ferronays est un gentilhomme breton. Après avoir émigré +très-jeune avec ses parents, il s'attacha au duc de Berry, le suivit +partout, devint son compagnon de plaisirs et son ami. Plus tard et +pendant la Restauration, madame de la Ferronays, étant dame d'atours de +madame la duchesse de Berry, eut une querelle pour la possession de la +layette d'un enfant de madame la duchesse de Berry, mort en naissant. +Cette querelle devint vive. Des mots offensants furent prononcés. Cela +décida M. le duc de Berry à se séparer de M. et madame de la Ferronays. +Cette circonstance a ouvert à ce dernier la carrière politique. Envoyé +d'abord en Danemark, il eut peu après la mission de Saint-Pétersbourg, +qu'il remplit d'une manière satisfaisante. + +M. de la Ferronays est peut-être le seul émigré qui n'ait conservé +aucun vernis de l'émigration. Il a poussé même quelquefois trop loin les +opinions libérales, par besoin de popularité. Il est raisonnable et +désintéressé, mais rempli d'amour-propre et de vanité. Sa vie tout +entière a été consacrée à la séduction des femmes. C'est un métier qu'il +entend et qu'il a fait avec succès. Il aurait dû vivre à l'époque du +Louis XV. Il se fût alors trouvé dans l'atmosphère qui lui convient. Je +l'ai entendu professer la théorie de la séduction avec une grande +supériorité, et il m'a même, à cette occasion, raconté des histoires +fort curieuses et fort plaisantes. D'un physique agréable, son commerce +est facile et doux. Il a un talent prodigieux pour occuper les autres de +lui et pour se faire valoir. On conçoit qu'avec son habitude de tromper +les femmes son caractère a dû en recevoir quelque atteinte. Aussi +n'est-ce pas un de ses moindres succès que d'avoir obtenu cette +réputation de chevalier, qu'il possède peut-être à bon marché. Une tête +haute, un air confiant, ont fait naître cette illusion chez beaucoup de +gens. Je sais par expérience, et à mes dépens, que M. de la Ferronays +n'est pas toujours sincère. Quand il arriva au ministère, qu'au surplus +il n'avait pas désiré, il a été l'espérance de beaucoup de gens. +J'ignore si la tâche n'était pas au-dessus des forces humaines; mais au +moins il est certain que, malgré de très-bonnes intentions, il l'a +faiblement remplie. + +Je vis avec détail tout ce que Saint-Pétersbourg présente de curieux; +mais ce qui, sans nulle comparaison, m'intéressa le plus était de voir, +d'étudier et de connaître l'empereur Nicolas. Cette haute raison à l'âge +où les passions ont tant de force et d'énergie, sa modération avec une +nature violente et emportée, cette domination qu'il exerce sur lui-même, +qui est si méritoire quand on peut impunément s'abandonner à ses +passions, doivent inspirer une sincère admiration. Il sait qu'il a des +devoirs à remplir, et que tout n'est pas jouissance et plaisir dans la +région élevée où il est placé. Je l'ai vu exercer ses troupes à +Pétersbourg, au camp de Zarskoïe-Sélo, et plus tard à Moscou. Je n'ai +jamais vu personne manier avec plus de facilite, d'aisance et un coup +d'oeil plus juste des masses de troupes considérables. Il entend +admirablement bien le mécanisme qui les fait mouvoir, et il en dirige +l'action avec une rare perfection. À son âge, avec ses goûts et ses +armées, on aurait dû croire qu'il chercherait les occasions de faire la +guerre; mais le temps a prouvé le contraire. Sa modération d'un côté, et +une philanthropie poussée à l'excès, de l'autre, sont des obstacles à ce +qu'il soit belliqueux. L'épreuve d'une campagne l'a éclairé, et il a eu +la haute vertu de s'abstenir d'un métier qu'il faisait volontiers, et +de laisser un de ses généraux, qu'il reconnaissait plus savant que lui, +acquérir une gloire qui aurait pu être sa propriété. Il lui a laissé le +champ libre, il lui a donné avec profusion les moyens de bien faire et +l'a récompensé sans jalousie avec magnificence, après le succès. Cette +conduite suppose une si haute vertu, qu'elle paraît au-dessus de +l'humanité. + +Nicolas a été instruit avec soin. Il est modeste; il fait peu d'étalage +de ses connaissances; il parle avec simplicité et réserve de ses +actions. Il était peu aimé à l'époque ou j'étais en Russie, et j'en +éprouvais de l'indignation; mais on en trouve l'explication par le fait +suivant. Quoique destiné au trône par Alexandre, il n'avait été en rien +associé au gouvernement: chose étrange, et qui tenait peut-être au +mystère qui environnait le testament, dont on ne voulait pas divulguer +les dispositions. Mais, enfin, telle était sa condition. Sa seule +occupation était de commander une brigade de la garde, et alors, +apportant dans ces fonctions l'activité de son âge et l'énergie de son +caractère, il tourmentait beaucoup soldats et officiers. Il voulait +arriver à une perfection que l'on ne peut atteindre et qu'on doit se +dispenser de chercher. De là est résultée pour lui une réputation de +sévérité et de dureté qui avait donné de fâcheuses préventions sur son +caractère. Or les préventions motivées sur les premières actions d'un +homme qui commence sa carrière sont difficiles à détruire. Il avait en +outre devant lui un autre obstacle: c'était le souvenir de son +prédécesseur. + +L'empereur Alexandre peut être l'objet de diverses critiques; mais une +qualité sur laquelle personne n'est en dissidence, c'est une bonté de +coeur sans limites. Son active bienveillance, son besoin de +bienfaisance, se montraient chaque jour et dans chaque occasion. Elle +tenait peut-être à une conscience timorée et au désir d'une âme tendre +de trouver des moyens de bénédiction. Des habitudes généreuses en +résultaient, et quelquefois elles approchaient de la prodigalité. +Nicolas, au contraire, mû par des sentiments de justice et d'économie, +véritables règles des souverains, a souvent été calomnié par les +courtisans avides. + +Une chose admirable est l'éducation donnée par Nicolas à son fils, +prince charmant, d'une rare beauté, et dont le temps n'aura sans doute +fait que développer les qualités. Je demandai à l'empereur à lui être +présenté, et il me répondit: «Vous voulez donc lui tourner la tête. Ce +serait un beau motif d'orgueil pour ce petit bonhomme que de recevoir +les hommages d'un général qui a commandé les armées. Je suis fort +touché de votre désir de le voir, et vous pourrez le satisfaire quand +vous irez à Zarskoïe-Sélo. On vous fera rencontrer mes enfants. Vous les +examinerez et vous causerez avec eux; mais une présentation d'étiquette +serait une chose inconvenante. Je veux faire de mon fils un homme, avant +d'en faire un prince.» Tout l'état-major attaché à cet héritier d'un +grand empire consistait en un lieutenant-colonel, son gouverneur, et en +des maîtres chargés de l'instruire. Plus d'une fois l'empereur, en +apprenant les détails de l'éducation de M. le duc de Bordeaux, a gémi +avec moi de la pompe ridicule qui entourait ce prince dans sa plus +grande enfance. + +Le grand-duc héritier est propriétaire de deux régiments de la garde, un +d'infanterie et celui des hussards; mais il y occupait alors un emploi +de sous-lieutenant et y paraissait en cette qualité dans les revues. Je +l'ai vu commander son peloton, composé de grenadiers dont la taille +était double de la sienne. Ses manières avaient de la gravité et de +l'autorité. Je l'ai vu défiler, à la tête de son peloton de hussards, et +se démener à merveille, sur son très-petit cheval, au milieu d'une +réunion de plusieurs milliers de chevaux. L'empereur me disait, en +regardant son fils avec l'expression de la sollicitude la plus tendre: +«Vous imaginez que j'éprouve de l'agitation et de l'inquiétude en +voyant cet enfant, qui m'est si cher, dans un pareil mouvement; mais +j'aime mieux m'y soumettre pour lui former le caractère et l'accoutumer +de bonne heure à être quelque chose par lui-même.» + +Voilà ce qu'on peut appeler de bons principes d'éducation; et, quand ils +sont appliqués à l'éducation d'un homme destiné à être chef d'un grand +empire, on doit en prévoir les meilleurs résultats. + +Les libéraux ont beaucoup accusé l'empereur Nicolas d'un excès de +sévérité à l'occasion de la conspiration qui a éclaté au moment où il +est monté sur le trône, et ils ont, en cette circonstance comme en mille +autres, été injustes et de mauvaise foi. Jamais conception plus +affreuse, plus odieuse que cette conspiration, n'est entrée dans la tête +des hommes. Jamais plus d'ingratitude ne s'est montrée à découvert. +Jamais entreprise plus folle n'a été commencée. Si quelque chose peut +surpasser la déraison des projets, c'est l'extravagance de la conduite +tenue dans l'exécution. Ourdie d'abord contre Alexandre, contre le +souverain le plus philanthrope, le plus doux, le plus rempli de +bienfaisance, contre un souverain qui avait dignement porté la couronne +et élevé si haut le nom russe, elle fut continuée ensuite contre +Nicolas, encore inconnu, et sur lequel on pouvait fonder des espérances +de bonheur public. Et quels sont les chefs de cette horrible +entreprise, dont la première conséquence, en cas de succès, était la +mort de tous les membres de la famille impériale? Ce sont des gens +comblés hors de mesure des bienfaits de cette auguste famille. Un d'eux, +nommé Pestel, avait été élevé dans l'intérieur du palais et d'une +manière privilégiée. Blessé à la Moskowa, il avait été soigné dans le +palais de l'impératrice-mère et traité comme aurait pu l'être son fils; +et cet homme fut un des plus atroces! Les uns voulaient la division de +l'empire; d'autres une république. Aucune idée raisonnable n'était +entrée dans les esprits; tout était confusion et frénésie. Le nombre des +coupables était grand, et l'empereur a réduit celui des condamnés tant +qu'il l'a pu. Le petit-fils de Souwarow était fortement compromis. Il +voulut l'interroger lui-même. Son but était de lui donner le moyen de se +justifier. Aussi, dès les premières réponses, il lui dit: «J'étais bien +certain qu'un Souwarow ne pouvait être complice d'une pareille infamie!» +Et à chaque réponse ce fut la même réplique. L'empereur a avancé cet +officier; il l'a envoyé faire la guerre dans le Caucase; il a ainsi +conservé un grand nom dans sa pureté et acquis un serviteur qui lui doit +plus que la vie. + +J'étais à Saint-Pétersbourg pendant ce procès. Jamais instruction ne +s'est faite avec plus de soin, et jamais marche ne fut plus régulière, +au moins comme le comporte l'organisation politique et judiciaire en +Russie. Jamais condamnations ne furent plus justes et mieux méritées. +L'empereur a commué beaucoup de peines. Cinq individus, condamnés à être +pendus, furent seuls exécutés, et l'on a crié à la barbarie! A-t-on donc +oublié que l'empire avait été ébranlé et la famille impériale menacée +d'être massacré? Si Nicolas avait, par une exagération de douceur, fait +grâce à tous les coupables, il aurait donné une idée fausse de son +caractère: on aurait cru à une clémence motivée par la peur. Il fallait +une satisfaction publique, une réparation envers la société outragée, +menacée, compromise; il fallait une punition exemplaire; mais il fallait +aussi mettre des limites à la sévérité en ne faisant tomber la punition +que sur les vrais coupables. Tout homme de bonne foi conviendra qu'il en +a été ainsi. Les souverains doivent savoir punir. Institués pour +maintenir la paix entre les citoyens et conserver l'ordre public, ils ne +peuvent y parvenir s'ils n'effrayent les méchants et n'assurent le règne +des lois. + +Quand la justice, premier besoin des peuples, leur est garantie, ils +chérissent le pouvoir qui la leur donne, et, si ensuite les souverains +s'occupent du bien-être des citoyens, ils sont considérés comme des +divinités sur la terre. + +Pendant mon séjour en Russie, et malgré des souffrances très-vives de +rhumatismes opiniâtres, je ne manquai pas une seule fols d'aller à la +parade et aux manoeuvres où se trouvait l'empereur. Mon devoir était de +lui faire ma cour, de chercher à lui plaire et de consolider les bons +rapports existant entre lui et le roi de France. Je trouvais d'ailleurs +du plaisir et du charme à l'approcher. J'ai rencontré constamment chez +lui une bienveillance particulière pour moi, et une disposition pour la +France telle que je pouvais la désirer. Sa politique comme ses +sentiments le rapprochaient de nous. Et on conçoit cette politique: +jamais d'intérêts opposés entre les deux pays, aucune source de débats +et de discussions. + +Si l'ambition venait s'emparer de son esprit, quelle meilleure alliance, +pour tenir ses ennemis en échec, que celle d'une puissance compacte, +placée aux confins opposés de l'Europe, et possédant une marine capable +de présenter un contre-poids à l'Angleterre? Si ses vues sont +pacifiques, modérées, quel gage de paix dans ces rapports favorables et +cette unité des vues! En pais et en guerre, hors le cas de révolution, +la France est l'alliée désirable pour la Russie; mais je ne conclurai +pas que la Russie doit être au même degré l'alliée naturelle de la +France. + +Il a fallu les étranges écarts et les fautes inouïes du ministère la +Ferronays pour suivre la politique tenue en 1828. Le caractère modéré de +Nicolas s'est trouvé, au surplus, le correctif de cette politique si +fausse; car il est exact de dire que la modération comme la loyauté sont +la base du caractère de ce souverain. Je ne sais ce que l'avenir lui +destine. Il a passé déjà par bien des épreuves; son règne jusqu'ici n'a +pas été sans difficulté et sans de grands embarras; mais son début a été +une double bonne fortune. Il a dû se sentir, se juger, et il a appris +aux autres à le connaître. La droiture de ses intentions, l'énergie de +son caractère, sa modération et sa modestie sont d'utiles auxiliaires +pour surmonter les obstacles qu'il peut trouver sur sa route et vaincre +les difficultés qu'il aura encore à combattre. Il a justifié mon opinion +sur sa sagesse par la manière dont il a envisagé les projets +déraisonnables de M. de Polignac au moment où il les a connus, et le +blâme qu'il leur a donné démontre suffisamment à quel point il aurait +été loin de son esprit de les conseiller. + +Tout porte à croire que Nicolas s'est imposé la tâche particulière de +régénérer l'intérieur en Russie et d'épurer l'administration. Cette +tâche est immense; il faut sa force, sa jeunesse et sa volonté pour +l'entreprendre avec espérance de réussir. + +Tout le monde sait quelle corruption existait en Russie dans la haute +classe. Je m'abstiendrai d'en rien dire; mais je ferai observer +seulement, quant aux femmes, qu'il s'est fait, depuis vingt ans, une +grande révolution en faveur des moeurs: car les désordres qui avaient +lieu du temps de Catherine II ont à peine laissé des souvenirs. +L'exemple des souverains a toujours sur leur cour une grande influence, +et nulle part plus qu'en Russie cette influence ne se fait sentir. Aussi +l'impératrice-mère, dont la vie est au-dessus de tout soupçon, a-t-elle +exercé l'action la plus salutaire. Depuis, les vertus domestiques de +Nicolas et de l'impératrice ont corroboré des principes respectés par +tout le monde aujourd'hui. La société de Saint-Pétersbourg est +remarquable par une grande régularité. Quant aux hommes, la délicatesse +de moeurs, habituelle à l'occident de l'Europe, leur est encore +inconnue, et peut-être en trouverai-je une explication naturelle. + +Les institutions et les circonstances dans lesquelles se trouvent les +sociétés sont dans des conditions déterminées. Les hommes en reçoivent +plus particulièrement l'empreinte. Or trois choses, à mon avis, ont +donné aux Allemands, aux Français et aux Anglais cette noblesse de coeur +qui les distingue. + +Je place en première ligne la chevalerie et son esprit, cet effort des +temps barbares pour arriver à un état meilleur: association des bons +contre les mauvais, élan généreux vers la vertu la plus sublime, le +sacrifice de soi-même au profit des autres. Elle a dû avoir une grande +influence sur les moeurs; et, quand son but a été rempli, quand la +marche de la civilisation l'a rendue moins nécessaire, il en est resté +une galanterie, un respect de soi-même, une dignité personnelle qui, en +général, ont été et sont encore l'apanage des classes élevées. + +Je place ensuite l'influence salutaire du clergé. Un clergé riche, +instruit et puissant, dont l'instruction supérieure a servi puissamment +au développement des lumières, a été, aux yeux des peuples, un exemple +vivant de dignité et d'indépendance morale. Ses hautes vertus et ses +enseignements ont épuré les moeurs; ses écarts mêmes ont semblé produire +le même résultat, car, si, à une époque déjà loin de nous, la corruption +s'y est montrée, la réforme en a été la suite, et alors le rigorisme a +remplacé le relâchement. + +Enfin je mentionnerai une troisième puissance de la société, l'ordre +judiciaire. La magistrature, de bonne heure, s'est rendue respectable +par ses lumières et par son intégrité. La justice, on le sait, est le +premier besoin des hommes. Là où l'autorité l'assure, les individus se +dispensent de chercher à se la faire eux-mêmes; et il en résulte le +maintien du bon ordre et de la paix intérieure. Quand il en est +autrement, la confusion et les désordres en sont les conséquences; car, +sous prétexte de se faire justice, chaque individu, juge dans sa propre +cause, s'abandonne bientôt à ses passions, et alors il n'y a aucun frein +aux crimes, aux vengeances, à la corruption. + +En Russie, ces trois éléments de bon ordre et d'éducation pour le peuple +ont manqué à la fois. La chevalerie n'y a jamais existé; le clergé est +ignorant et pauvre; la justice civile et criminelle avait un tarif pour +ses décisions. L'état de confusion, il est vrai, où se trouve la +législation, qui n'est qu'une collection des ukases rendus, en diverses +circonstances, pour des faits particuliers, véritable dédale où l'on ne +sait comment se retrouver; cet état de confusion, dis-je, se prête +merveilleusement à l'arbitraire, au caprice et à la corruption. Ce sera +un des plus grands bienfaits de l'empereur actuel envers ses peuples que +le code dont il a ordonné la rédaction. Il établira, dans peu d'années, +un mode régulier de jugement, et, en simplifiant les questions, il +garantira la surveillance du gouvernement, l'équité et la régularité des +décisions. + +Les causes que je viens d'indiquer ont exercé une influence fâcheuse +sur les moeurs de la haute classe de la société. Si l'on ajoute à cela +la puissance immense du maître, qui, d'un mot, peut anéantir ce qu'il y +a de plus grand ou élever ce qu'il y a de plus petit, sa présence +partout, son action sur tout, on comprendra à quel point les caractères +ont pu se dégrader. On croira donc sans peine tout ce qui a été dit sur +la haute classe en Russie et répété trop souvent ailleurs, pour que j'en +parle davantage ici; mais je dirai que l'administration proprement dite, +les agents du gouvernement, dépositaires de deniers et de matières, +passent en général pour être dilapidateurs. On prétend qu'il n'y a pas +un régiment sur lequel le colonel ne spécule; pas un magasin dont le +gardien ne vende une partie à son profit; pas un administrateur qui +n'ait des intérêts personnels opposés à ceux du souverain. Tel capitaine +de vaisseau vendit, dans ses voyages, ses approvisionnements, ses agrès +et jusqu'à ses canons. Comme il n'y avait pas, lorsque j'étais en +Russie, au moins, de mode régulier et journalier de comptabilité, rien +ne garantissait la conservation des approvisionnements maritimes. Aussi, +au moment où l'empereur est monté sur le trône, il y avait trente ans +qu'aucune comptabilité n'avait été arrêtée. Nicolas, dont la pensée et +la volonté est de rétablir l'ordre, y parviendra s'il est dans la +puissance d'un homme de le faire. Actif, ferme, laborieux, ayant devant +lui un grand nombre d'années à y consacrer, il a entrepris un travail à +l'imitation de ceux d'Hercule. + +Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, il envoya dans le port +d'Arkhangel un de ses aides de camp pour prendre une connaissance +détaillée des faits et de la situation des choses, et préparer des +poursuites. Ayant eu avis de graves dilapidations commises dans le port +de Cronstadt, il envoya, afin de les constater et de connaître les +coupables, un officier de confiance pour faire mettre devant lui les +scellés sur les magasins. Cette démarche annonçait une suite +d'opérations; mais tous ces calculs furent déjoués. Un incendie consuma +les magasins, et les comptables eurent ainsi bientôt rendu les comptes +de leur gestion pendant un grand nombre d'années. Les sages mesures de +l'empereur se trouvèrent dès lors sans effet. + +Divers voyageurs ont rendu un compte détaillé des choses curieuses et +dignes de remarque que renferment Saint-Pétersbourg et les environs. +J'en dirai cependant un mot ici, et j'exprimerai succinctement les +réflexions que leur vue m'a inspirées. + +La manufacture d'Alexandrowsky, premier établissement que je visitai, +est une filature de coton d'une grande beauté. Le nombre des ouvriers +s'élève à six mille. Il y règne un grand ordre. Les machines à vapeur +sont belles. En général cette manufacture offre un coup d'oeil +satisfaisant et présente l'idée d'une bonne direction. Un Anglais est +placé à sa tête. Les produits sont beaux; cependant les fils sont loin +d'atteindre la finesse obtenue en France et en Angleterre, et on a +renoncé à produire divers numéros. + +Cette fabrique, appartenant à l'empereur, était sous la protection +particulière de l'impératrice-mère, et le personnel des ouvriers, +composé uniquement d'enfants trouvés. À vingt ans, ils sont libres et +s'engagent volontairement à la fabrique, ou la quittent, s'ils le +préfèrent. L'administration a pourvu, non-seulement à leur instruction +pour leur assurer les moyens de gagner leur vie par leur propre +industrie, mais encore elle tend à leur former, par des retenues sur le +prix de leurs travaux, un petit capital suffisant pour leur fournir une +première ressource. Par suite il se trouve que les enfants trouvés sont +véritablement une classe privilégiée. Un enfant légitime, fils d'un +paysan, ne peut être affranchi que par la volonté de son seigneur. Il +est tel paysan, livré au commerce et ayant acquis des millions, qui ne +peut, à aucun prix, obtenir sa liberté, tandis que l'enfant trouvé, +n'appartenant à personne, mais protégé par le gouvernement, entre dans +la société avec tous les droits d'un citoyen. D'après cela, avec le +temps, cette classe aura beaucoup contribué à la formation d'une espèce +de bourgeoisie enrichie par le commerce et l'industrie. + +Malgré la belle apparence de cette fabrique, je la crois d'un faible +produit pour le gouvernement. Elle doit être plus à sa charge qu'à son +profit. En la considérant comme école pour les ouvriers, elle devrait +favoriser par tous les moyens les établissements particuliers et ne pas +leur présenter souvent une rivalité funeste. + +En général, quand un gouvernement veut naturaliser chez lui une +industrie, il doit faire les premiers frais, parce qu'il est assez riche +pour supporter les pertes qui accompagnent toujours les débuts; mais, +quand l'éducation est faite, quand l'industrie, naturalisée, peut être +exploitée avec succès par les particuliers, il doit se retirer de la +concurrence et leur céder ses établissements. Tout le monde s'en trouve +bien; le gouvernement ne dépense plus, et les particuliers n'ont plus à +craindre un rival pourvu de trop d'avantages et trop favorisé. C'est +d'après ce principe qu'il y a bien des années, étant premier inspecteur +général de l'artillerie, j'ai décidé le gouvernement à renoncer à la +possession d'une manufacture d'armes de luxe, établie à Versailles, +fort dispendieuse, mais qui n'en a pas moins prospéré quand elle est +devenue propriété particulière. + +La fabrique de glaces, que je vis ensuite, est remarquable par la +dimension des ouvrages qui en sortent; cette manufacture est productive +pour le gouvernement. On y polit les glaces à la machine; mais ce +polissage est moins parfait qu'en France, où il se fait à la main. + +Là manufacture de porcelaine, située dans le voisinage, ne mérite aucune +mention et ne devrait pas être montrée aux étrangers. + +La Monnaie, placée dans la forteresse, est très-belle et très-curieuse à +voir. Cet établissement a atteint un degré de perfection très-supérieur +à ce qui existe en France, ou au moins y existait il y a peu d'années. +Une machine à vapeur de la force de soixante chevaux, construite à +Saint-Pétersbourg, est une des plus belles et des meilleures que j'aie +jamais vues fonctionner. Les Anglais ne font pas mieux, et nous, nous +faisons beaucoup moins bien. Toutes les pièces de monnaie sont frappées +au moyen d'un moteur commun, et l'on en frappe jusqu'à six et sept à la +fois. Le travail relatif à l'épurement de l'or des mines de Sibérie +s'exécute au moyen de l'acide nitrique. Cette méthode est plus +économique que l'emploi du mercure, dont on fait usage dans d'autres +pays. Les pièces de monnaie sont assez belles. Elles présentent une +singularité remarquable. Elles ne sont pas à l'effigie du souverain. +Depuis Paul, les empereurs de Russie ont fait cet acte de modestie. Du +temps de Catherine II, elles portaient son image. + +Une chose digne d'une grande admiration est l'école des mines. La +manière dont elle est tenue et organisée, ne laisse rien à désirer. +L'instruction donnée est complète et la place déjà à la hauteur de tout +ce qu'il y a de mieux en Europe en ce genre. Des galeries, construites à +l'imitation de celles d'exploitation, où les différents minéraux sont +placés dans leurs gangues habituelles, et avec leur physionomie +naturelle, complètent l'instruction des élèves et leur donnent, pour +ainsi dire, des connaissances pratiques. + +Rien, au surplus, n'est d'un plus grand intérêt pour l'empire russe que +la formation de bons ingénieurs des mines. Les richesses immenses, +renfermées dans les monts Ourals, mises chaque jour davantage à +découvert, semblent destinées à compléter ses moyens de puissance. +Quand, aux avantages d'avoir à la fois des armées braves, nombreuses et +instruites, des peuples animés de ce dévouement sans bornes, apanage du +premier âge des nations sous une direction éclairée, il joindra encore +la possession de grands trésors, on se demande comment on pourra lui +résister. + +Les résultats obtenus dans l'exploitation des mines d'or, en peu +d'années, et avant d'avoir un grand nombre d'ingénieurs suffisamment +instruits, sont à peine croyables. À l'exploitation des mines de fer a +été ajoutée celle des mines de cuivre, et maintenant voilà des mines +d'or tellement riches, qu'on était parvenu, à l'époque dont je parle, et +au moment où l'exploitation était encore dans l'enfance, à récolter par +an pour douze millions de francs d'or, quand les mines d'Amérique, +celles du Brésil, du Mexique et du Pérou, n'ont jamais donné, d'après M. +de Humboldt, que soixante millions par année. Au moment où j'écris, les +produits sont presque doubles. + +Il y a deux natures d'exploitation, celle des mines en filon, et celle +des sables aurifères. Depuis le commencement de l'exploitation des mines +d'Amérique, le plus gros morceau d'or natif qu'on ait recueilli pèse +trente-six livres. Il est déposé au cabinet d'histoire naturelle de +Séville. À peine quelques coups de marteau avaient été donnés dans les +galeries des monts Ourals, qu'un morceau d'or de vingt-quatre livres a +été trouvé. Il est exposé à l'école des mines de Saint-Pétersbourg. +L'espace occupé par les sables aurifères présente une surface de deux +mille verstes carrées. L'exploitation de ces sables n'a rien de +dispendieux. Ils sont à la superficie. Ils rendent peu par le lavage; +mais, en traitant le minerai par le feu, avec le plomb ou au moyen du +mélange avec le mercure, les produits, d'abord tiercés, ont fini par +être décuplés. + +Pour donner une idée de la progression des recherches utiles faites dans +les exploitations, je citerai, comme exemple, ce qui s'est passé sur les +terres d'un particulier russe, le comte Demidoff, dont le nom est assez +connu. Il y a trente ans, ses forges en Sibérie lui rapportaient quinze +cent mille francs. Les mines de cuivre, trouvées près de ses mines de +fer, ont doublé sa fortune; et celles d'or, reconnues ensuite, l'ont +augmentée encore d'une somme pareille. + +L'école des mines, si utile, si complète, ne coûte presque rien à +l'État, et cette observation s'applique à bien d'autres établissements, +dont je rendrai compte; car leur bas prix est à peine croyable. Pour +celui-ci, l'empereur débourse seulement cent trente mille francs par an. +Avec cette somme, soixante-dix élèves, nommés par lui, sont entretenus. +L'établissement reçoit en outre trois cents étrangers payant huit cents +francs, qui y acquièrent l'instruction la plus étendue. + +Un autre établissement, dont j'ai approfondi les détails avec un vif +intérêt, est celui des voies de communication, autrement dit, dans le +langage français, ponts et chaussées. Fondé par l'empereur Alexandre, au +moyen d'ingénieurs des ponts et chaussées français, mis à sa disposition +par Napoléon, il est sous les ordres de l'un d'eux, le général Bazaine, +son chef aujourd'hui. Homme d'un mérite supérieur, le général Bazaine +jouit avec raison d'une célébrité méritée. Cet établissement était alors +sous une sorte de surintendance du duc Alexandre de Wurtemberg, oncle de +l'empereur, homme d'esprit, mais dont l'intervention était plus nuisible +qu'utile. Instruit seulement d'une manière superficielle, il commettait +souvent de grandes erreurs qu'il soutenait par son esprit et sa +position. + +Ce corps nombreux fait le service de tout l'empire. Il a été augmenté +depuis peu, et porté jusqu'à six cents ingénieurs. Les connaissances +exigées sont très-étendues, et peut-être trop étendues; car on y +comprend les connaissances propres aux ingénieurs militaires, afin de +les mettre à même de remplacer ceux-ci au besoin. + +L'école se compose de cent élèves, dont quatre-vingt-dix sont entretenus +aux frais de l'empereur, et les dix autres à leurs propres dépens ou à +ceux de l'impératrice ou des princes de la famille impériale. Elle ne +coûte que cent trente mille francs par an. Les sommes consacrées aux +travaux publics sont fixées chaque année à six millions, dont moitié +pour entretien et moitié pour constructions nouvelles. + +Une remarque faite par le général Bazaine, et dont il m'a fait part, est +digne d'être consignée ici. Les Russes sont par leur nature éminemment +gens d'imitation. Ils arrivent vite à un degré de connaissances assez +élevé, mais s'arrêtent à une limite qu'ils ne peuvent presque jamais +dépasser. La direction de cette école lui a donné l'occasion de faire +constamment cette observation. + +La Russie est très-avancée pour sa navigation intérieure. Ses belles et +grandes rivières ayant peu de pente, l'absence des montagnes sur cette +immense surface, entre les monts Karpathes et les monts Ourals, a rendu +facile la construction des canaux qui lient la navigation des fleuves et +la complètent. On y ajoute encore chaque jour; mais dès à présent ou +d'ici à très-peu de temps on pourra aller, par les eaux intérieures, de +la Baltique à la mer Glaciale, des mers Baltique et Glaciale aux mers +Noire et Caspienne. Tous les travaux s'exécutent à si bas prix en +Russie, les moyens d'exécution sont si abondants, qu'il n'y a pas +d'entreprise qu'il ne soit facile de mener à bien. La nature même semble +s'y prêter par le peu d'obstacles que les localités présentent. On doit +donc trouver tout simple qu'ils soient déjà très-avancés. + +Les principales communications, indépendamment de la navigation propre +de beaucoup d'autres rivières, sont les suivantes: + +1º Communication de Saint-Pétersbourg avec le Volga et la mer Caspienne +par le canal de Ladoga. + +2º Communication du Volga avec la mer Blanche et Arkhangel par la Dwina +du nord. Ainsi, dès à présent, un bateau partant de Saint-Pétersbourg +peut aller à Arkhangel et de là à Astracan. + +3º On établit en ce moment une communication entre le Volga et la Dwina +du midi par la Moskowa. + +4º On exécute une communication, entre la Vistule, le Niémen et la mer, +qui détournera ainsi tout le commerce dont Dantzig est l'entrepôt. + +5º Enfin on lie le Don et le Volga de manière à établir une navigation +directe entre la mer Noire et la mer Caspienne. + +De pareilles lignes de communication sont de puissants éléments de +richesse et de prospérité! + +L'école du génie militaire est établie dans le palais Michel, dans ce +palais qu'occupait Paul, où il s'était fortifié et où il a péri. J'ai vu +cette école en détail, et je n'ai trouvé que des éloges à lui donner. +L'instruction des élèves m'a paru complète et à peu près la même que +celle des élèves de l'école de Metz. Le général Opperman, sous les +ordres duquel elle est placée, est un homme distingué. Des plans en +relief des places principales de l'empire, à l'instar de ce qui existe +aux Invalides, sont exécutés. On y voit la place de Swenborg en +Finlande, sans doute aussi forte que Gibraltar. On a représenté dans +cette collection de reliefs le champ de bataille de la Moskova. Des +reliefs de cette étendue ne satisfont pas l'esprit et ne donnent pas le +sentiment des localités. J'ai vu à cette école des planches en cuivre, +revêtues d'un enduit particulier, possédant les propriétés des pierres à +lithographier, et formant un appareil portatif et propre au service de +la guerre. + +On me montra en détail l'établissement de l'état-major, dont les +attributions se composaient alors du personnel de l'armée, du mouvement, +des opérations et de la partie qui tient à l'art. Il rappelait assez +notre organisation sous l'Empire, où presque tout aboutissait au prince +de Neufchâtel, major général. Une chose passagère et accidentelle chez +nous, et qui tenait à ce que Napoléon était son véritable ministre et +s'occupait des moindres détails de son armée, avait été rendue +systématique et permanente en Russie. Le véritable ministre de la guerre +y était le major général, rendant ses comptes journaliers à l'empereur, +prenant ses ordres et les transmettant. Le ministre de la guerre était +chargé du matériel; mais l'empereur Nicolas a depuis détruit cette +organisation insolite. Le ministère de la guerre aujourd'hui renferme +dans ses attributions tout ce qui concerne l'armée. Comme l'armée est +constamment organisée en corps d'armée de deux ou trois divisions, avec +leur cavalerie, leur artillerie, leur administration, leurs ambulances, +etc., la correspondance avec les corps se fait par l'intermédiaire des +généraux qui commandent. + +Le dépôt des cartes et des plans est extrêmement soigné. Tout ce qui +tient à la topographie ne laisse rien à désirer. Le général Diebitsch, +alors à la tête de l'état-major, avait des connaissances étendues et +donnait aux travaux une direction éclairée. Cent quatre-vingts commis +suffisaient à toute la correspondance. Toutes les branches des arts et +des sciences, qui ont rapport au service militaire, sont réunies dans +cet établissement. Il y a jusqu'à des ateliers pour la fabrication des +instruments de mathématiques et d'astronomie. Une imprimerie y est +attachée; mais, comme le service particulier pour lequel elle est créée +ne suffit pas à l'employer constamment, elle sert au public. + +On a attaché à l'état-major un comité de perfectionnement, pour juger +toutes les inventions nouvelles. Je regarde cette dernière institution +comme une des meilleures et des plus utiles; nous en aurions grand +besoin en France; car autant il est sage de se préserver des innovations +qui ne sont pas suffisamment motivées, autant il est funeste de négliger +d'adopter les inventions dont les effets peuvent être salutaires. C'est +une vérité incontestable pour la société en général, mais dont +l'application est plus vraie encore pour l'art de la guerre à l'époque +où nous sommes, si féconde en découvertes et en applications utiles. +Comme un premier succès a souvent des conséquences graves pour l'avenir +et influe quelquefois puissamment sur la destinée des États, rien ne +doit être négligé pour l'obtenir. + +Nous avons, en France, une beaucoup trop grande idée de notre +supériorité, et en général de tout ce que nous possédons. Par suite de +ce sot et ridicule orgueil, nous sommes habituellement en arrière de +toutes les autres puissances pour l'emploi des choses utiles. En Russie, +c'est le contraire. On est avide de connaître et on cherche avec +empressement le meilleur emploi de ses moyens. L'établissement de ce +comité de perfectionnement (idée heureuse), composé d'hommes capables, à +même de choisir, d'adopter, d'approuver ou de rejeter, offre +certainement de grands avantages. J'ai passé ma jeunesse à entendre +vanter notre artillerie, et nous avions certainement alors le plus +mauvais matériel de l'Europe. Si on s'est occupé d'une manière un peu +efficace des fusées à la Congrève, c'est à mes instances, à mon retour +de Russie, que la France en est redevable; c'est à une espèce +d'obsession et de violence que j'ai exercée auprès du ministre de la +guerre. + +Parmi les choses les plus dignes d'éloges que renferment +Saint-Pétersbourg et les principales villes de Russie, je placerai les +hôpitaux militaires. On a adopté l'usage des hôpitaux régimentaires. Les +malades ont, pour garantie des soins dont ils sont l'objet, l'esprit de +famille propre aux corps militaires et la sollicitude de leurs chefs. +Chaque régiment a un établissement pour trois cents hommes qu'il +entretient au moyen d'un abonnement. Une journée de malade lui est payée +par l'État soixante-quinze centimes. Quand le régiment se met en marche, +il emporte avec lui une partie de son matériel, de manière à pouvoir +soigner quatre-vingts hommes. S'il ne doit pas revenir, il remet le +surplus à l'administration, qui lui en tient compte. Pour assurer la +bonne qualité des médicaments, l'État se charge de les lui fournir +d'après un tarif. Les hôpitaux, en général spacieux et aérés, présentent +l'aspect de soins satisfaisants et minutieux. + +À Saint-Pétersbourg, il y a, indépendamment des hôpitaux régimentaires, +un grand hôpital pour douze cents hommes, destiné à recevoir, en cas de +mouvement, les malades que les corps seraient obligés de laisser en +arrière. Ce système régimentaire, bon partout, est indispensable dans un +aussi grand pays, où les villes sont rares et éloignées les unes des +autres. Aussi donne-t-il les plus admirables résultats. Les guérissons +sont promptes, les convalescences sont courtes, et l'armée russe, qui +est si nombreuse, ne compte pas en totalité, en y comprenant les troupes +sédentaires de police et tout ce qui reçoit ration par jour, plus de +vingt ou vingt-cinq mille malades. + +J'ai en beaucoup moins de motifs d'admiration en visitant l'arsenal. Il +y a de grands magasins et de beaux ateliers, mais fort inférieurs à ce +que l'on voit dans nos grands établissements en France. La salle d'armes +cependant contient cent cinquante mille fusils. Ces fusils sont bons et +leur modèle se rapproche de celui des nôtres. Le prix en diffère +beaucoup. Ils coûtent de seize à dix-huit roubles, environ moitié du +prix de France. La forgerie est belle. Les pièces sont forées et tournées +en même temps. La fonderie est misérable. Elle est encore dans l'enfance +de l'art. Il est singulier que les diverses branches du même service +présentent de pareils disparates. Les chefs de l'artillerie m'ont paru +avoir une instruction théorique fort bornée, et je suis autorisé à +croire que les troupes de l'artillerie, très-fortes dans l'exécution +des manoeuvres, sont commandées par un grand nombre d'officiers dont +l'instruction théorique laisse beaucoup à désirer. + +Une école d'artillerie assez bonne fournit une partie des officiers, et +ceux-là sont les plus instruits. On peut comparer leurs connaissances à +celles que l'on exigeait en France, pour le même service, à l'époque où +je suis entré dans l'artillerie. Le nombre des officiers admis par cette +voie est le plus petit de beaucoup. Ils reçoivent divers avantages, et, +entre autres, ils ont en entrant un grade supérieur à celui des +officiers qui sortent du corps des cadets ou des sous-officiers. Ceux +qui sortent du corps des cadets sont les plus nombreux, et leurs +connaissances théoriques sont à peu près nulles. Enfin, une troisième +classe tire son origine du corps des sous-officiers. On exige de ceux-ci +un examen à peu près semblable à celui que subissent les cadets. Ainsi +ce ne sont pas des savants; mais ces connaissances, ajoutées à celles +qui résultent de l'expérience et de l'habitude du service, leur donnent +une valeur réelle, et peut-être serait-il dans l'intérêt bien entendu du +service d'augmenter le nombre des emplois qui leur sont donnés, en +diminuant celui qui est dévolu aux cadets. Le corps des sous-officiers, +si important, en recevrait des encouragements et de la considération. + +Il y a un autre établissement, où des fils de soldats d'artillerie sont +réunis. Ils reçoivent quelque instruction théorique, une plus grande +instruction pratique, et sortent de là pour entrer dans le corps comme +sous-officiers. + +Mais j'arrive maintenant à ce qui m'a paru au-dessus de tout éloge: +c'est le système adopté, avec autant d'intelligence que d'économie, pour +venir au secours des serviteurs de l'État et donner une éducation +convenable à leurs enfants. Le premier besoin d'une société dont la +civilisation est encore reculée consiste dans l'instruction. Aussi la +première sollicitude du gouvernement, en Russie, est-elle de la +répandre. Jamais conceptions plus vastes n'ont eu lieu en ce genre, et +jamais résultats n'ont mieux répondu aux calculs et aux espérances. Ces +établissements, commencés sous Catherine II, continués sous Paul, +développés sous Alexandre, ne péricliteront pas sous leur successeur +Nicolas, dont les sentiments sont paternels et l'esprit juste, qui a du +positif dans tout ce qu'il entreprend, en sent toute l'importance, et +j'ai la conviction qu'il trouve une grande douceur à répandre un genre +de bienfait dont la distribution est si facile et dont les fruits sont +si assurés. Quel encouragement pour celui dont la vie est consacrée à la +défense de son pays, à la gloire de son souverain, que de voir le sort +de ses enfants assuré d'avance par l'empereur, chef de la grande +famille qui les adopte et se charge de leur avenir! Je ne connais rien +de plus touchant, de plus moral et de plus politique. Voici un aperçu de +ces établissements. + +Le premier corps des cadets reçoit jusqu'à douze cents enfants. Admis +dès l'âge de huit ans, ils sont divisés en cinq compagnies. Au-dessus de +dix ans, on les place dans un local séparé; les autres sont soignés par +des femmes. Les plus âgés, c'est-à-dire de dix ans et au-dessus, divisés +en quatre compagnies, apprennent successivement le russe, le français et +l'allemand, la géométrie, la fortification, les éléments de chimie, de +physique et tout ce qui est relatif au service militaire. Quand ces +jeunes gens ont justifié qu'ils possèdent les connaissances exigées, ils +sont envoyés dans l'armée ou dans l'artillerie, où ils occupent des +emplois d'enseignes. Un musée, rempli de modèles de tous les genres, est +à leur disposition. Des reliefs de fortifications indiquent les divers +systèmes, comme aussi les travaux d'attaque et de défense de place, et +facilitent merveilleusement l'étude de cette partie de l'art de la +guerre. Cette manière d'étudier ne suffirait pas pour faire des +ingénieurs, mais elle satisfait à tous les besoins du service de la +ligne. + +Trois autres établissements du même genre existent: le deuxième corps +des cadets, le régiment des nobles, les cadets de la marine, ainsi que +les pages, qui sont au nombre de cent quatre-vingts. L'empereur +entretient ainsi et pourvoit à l'éducation et au placement de quatre +mille enfants nobles ou fils d'officiers. Il y a d'autres établissements +semblables à Moscou et dans d'autres gouvernements. Ainsi un officier, +homme de coeur, peut faire le sacrifice de sa vie à l'État et mourir +pour l'empereur sans que des inquiétudes sur sa famille viennent le +détourner de ses devoirs et troubler ses derniers moments. Je le répète, +je ne connais rien de plus admirable, rien de plus utile au monde. Six +cents francs par individu sont les frais supportés par l'État. + +Le complément de ces établissements de bienfaisance se trouve dans les +établissements destinés aux fils des soldats. Chaque régiment de la +garde a une école, et chaque chef-lieu de gouvernement a un +établissement semblable. Moscou possède l'établissement principal, il +renferme six mille enfants de tout âge, réunis dans la même maison. Le +nombre total des enfants des soldats entretenus et élevés aux frais de +l'empereur, était, à l'époque dont je parle, de soixante-cinq à +soixante-dix mille. Jamais bienfaisance n'a été plus éclairée et établie +sur une aussi grande échelle. + +La première condition dans toutes ces écoles, c'est-à-dire la salubrité, +est remplie par de vastes salles bien tenues, une grande propreté, un +habillement convenable et une nourriture qui est saine et abondante sans +être recherchée. L'instruction se compose de l'étude de la langue russe, +du dessin, de la géométrie, de la musique, de l'arpentage et de quelques +autres arts. Une discipline sévère y est maintenue, et les soins les +plus minutieux se rencontrent constamment et partout. Des officiers de +l'armée et des élèves sortant de ces maisons d'éducation en sont les +chefs et les instituteurs. + +L'économie est si bien observée dans ces établissements, que, quoiqu'ils +soient pourvus convenablement de toutes choses, la dépense totale, dans +un des lieux les plus chers, à Moscou, ne s'élève, en y comprenant tous +les frais quelconques, les appointements des chefs et l'entretien des +bâtiments, qu'à soixante francs par an et par individu. C'est une chose +à peine croyable, mais constatée. Quand on calcule les effets qui +doivent en résulter pour la prospérité intérieure, on ne saurait trop +admirer l'ingénieuse pensée, mère de cette création. + +Les élèves, une fois formés, satisfont aux divers besoins de la société. +Une partie est envoyée dans les régiments pour y remplir les fonctions +de sous-officiers; d'autres sont placés comme arpenteurs-géomètres dans +les gouvernements; d'autres deviennent des musiciens dans les chapelles, +dans les théâtres, et enfin chaque propriétaire riche qui, pour ses +exploitations ou ses manufactures, à besoin d'individus intelligents et +instruits en demande et en obtient. Dans un certain nombre d'années, ils +auront contribué puissamment à la création d'une classe intermédiaire +dont la Russie est presque totalement privée. + +Mais ces établissements ne sont pas les seuls sur lesquels la +bienfaisance de l'empereur s'est étendue. Elle embrasse aussi les +enfants de l'autre sexe. Le plus important est connu sous le nom de +couvent. Il renferme sept cents jeunes filles. Il est divisé en deux +parties distinctes: l'une, pour la noblesse, se composait de quatre cent +soixante individus; l'autre, pour la bourgeoisie et les filles de +sous-officiers faits officiers. Cette maison d'éducation était placée +sous la protection de l'impératrice-mère. Les enfants y sont reçus de +huit à dix ans. L'instruction qu'on y donne porte sur une multitude +d'objets; mais elle est très-superficielle et traite de choses fort +abstraites; elle-ne peut pas porter des fruits durables. De là sortent +les gouvernantes destinées à élever les enfants dans les grandes maisons +et dans les instituts particuliers et de province. + +Les filles de beaucoup de généraux et de gens très considérables y sont +élevées. Elles y trouvent l'avantage d'être connues et distinguées par +l'impératrice et la famille impériale, qui portent un vif intérêt à cet +établissement. En général, les sujets qui en sortent répondent aux soins +dont ils ont été l'objet, principalement sous le rapport des moeurs et +de la religion. On leur apprend le russe, le français, l'allemand, la +littérature de ces langues, la géographie, l'arithmétique et la +géométrie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, le dessin, la +musique et les ouvrages de main. Elles chantent ensemble et en parties +sans instrument, jusqu'au nombre de deux cents, avant leur repas. Ces +belles voix fraîches et virginales, ces concerts, exécutés avec une rare +perfection, donnent un avant-goût de la musique des anges. + +Les professeurs des sciences m'ont paru d'une instruction fort médiocre. +Madame Adelsberg, placée à la tête depuis vingt-cinq ans, est une femme +considérée et fort respectable. Elle a élevé dans leur premier âge +l'empereur actuel et le grand-duc Michel. + +Une grande émulation se montre parmi toute cette jeunesse. Les punitions +sont très-rares, et les moyens d'encouragement fondés sur des +distinctions. Les fonds annuels formant la dotation du couvent montent +à cent mille francs. L'empereur y ajoute chaque année cent quatre-vingt +mille francs de sa cassette. Il nomme à cent places de demoiselles +nobles, et à autant de filles de bourgeois. Les autres places sont +remplies par des enfants élevés aux frais de leurs familles. Dans la +section des filles nobles, elles payent onze cent quatre-vingt-dix +francs par an, et dans celle des filles de bourgeois, six cents francs +seulement. Il y a aussi quelque différence dans l'étendue de +l'instruction de ces deux classes. + +J'ai rendu un compte succinct des établissements de bienfaisance que +j'ai visités; mais je ne saurais trop faire l'éloge de tous les soins +éclairés et minutieux qui ont présidé à leur création, et qui sont +observés dans leur direction. Tout y est plus beau et mieux qu'ailleurs. +La cause en est facile à découvrir. On les a faits d'un seul jet et +assez récemment. On a pu tailler en plein drap. Avant de commencer, on a +pris pour modèles les meilleurs établissement de l'Europe, et l'on a +souvent apporté à ceux-ci des perfectionnements reconnus utiles. En +France, par exemple, et dans les vieux pays, la charité a fondé, il y a +plusieurs siècles, des hôpitaux; mais alors mille soins, dont +aujourd'hui on connaît l'importance, étaient inconnus. Ce sont d'anciens +bâtiments, dans de vieux quartiers, qui présentent peu de salubrité. On +les a améliorés sans doute, mais sans pouvoir détruire complétement les +vices primitifs. En Russie, c'est tout autre chose: on a trouvé table +rase, et tout a été fait sur un plan arrêté d'avance, après avoir tout +prévu. + +Avant de rendre compte de ce que j'ai vu dans les environs de +Saint-Pétersbourg, je dirai encore un mot sur cette ville et sur le +caractère particulier de son matériel. Je consignerai ici les +observations qui me sont venues à l'esprit. Elle est sans contredit la +ville la plus régulière de l'Europe, ayant été construite comme on +ferait bâtir un château, après en avoir adopté le plan. Son architecture +est prétentieuse, et les colonnes, bel ornement des palais et des +établissements publics, ont été prodiguées partout. Chaque maison +particulière un peu importante a sa colonnade et son péristyle. Ces +péristyles ouverts, ces cotonnades entourant autrefois les temples des +anciens, étaient appropriés au climat et offraient un supplément de +logement et d'abri pour les subalternes et pour le peuple. Dans les +climats du Nord, elles présentent un contre-sens, et ici l'abus est +poussé à un excès dont on ne peut pas se faire idée. La grande largeur +des rues, le peu d'élévation des maisons, répandent la population sur +une surface immense. Cette ville, qui est au moins aussi grande que +Paris, n'a pas quatre cent mille habitants: on juge de l'effet. En +général, une ville est vivante par l'accumulation de sa population +réunie sur une petite surface. Pour cela les maisons doivent être +élevées et les rues étroites. Ici c'est tout juste l'opposé. On peut +bien avoir, comme à Paris, des quartiers à places et à rues de larges +dimensions, mais il faut d'autres quartiers où la population soit +entassée. Pendant le jour elle se déverse et circule dans les quartiers +moins populeux; elle leur donne ainsi la vie qui leur manque. Ensuite, +cette direction droite des rues, permettant d'embrasser un espace +immense d'un seul coup d'oeil, ajoute à la tristesse et à la monotonie +de cette ville, malgré son élégance et sa beauté. + +Le palais, en le considérant dans son ensemble, c'est-à-dire avec +l'Ermitage, est très-vaste, beaucoup moins grand cependant que +l'ensemble des Tuileries et du Louvre. L'architecture du palais d'hiver +est lourde et de mauvais goût. Bâti à une mauvaise époque pour les +beaux-arts, vers le premier tiers du siècle dernier, plus grand dans ses +dimensions, il rappelle le palais de Berlin. On croirait ces deux palais +construits par le même architecte, curieux de répéter son premier +ouvrage. Des statues fort médiocres en décorent le faîte. +Saint-Pétersbourg, comme toutes les villes russes, renferme une +multitude d'églises, mais elles sont très-petites. Elles passeraient +chez nous pour des chapelles. La plus grande, d'une construction +récente, bâtie ou finie sous Alexandre, l'église de Kasan, est cependant +d'une certaine grandeur. Elle est obstruée par une multitude de colonnes +de granit qui occupent une grande partie de l'intérieur, dont la +dimension n'est en rapport ni avec l'élévation ni avec sa surface. On +s'occupe de la construction de l'église d'Isaac. Ici tout sera d'un +grand style et de la plus vaste dimension. Cette église, assure-t-on, +sera, après Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres, la plus +grande de la chrétienté. Elle est construite toute en granit rouge de +Finlande. Quarante-huit colonnes de la même matière, de cinquante pieds +de hauteur, et chacune d'un seul morceau, la décoreront à l'extérieur. +Ces colonnes, du poids de deux cent cinquante mille livres, sont +transportées sur des bâtiments faits exprès, du port de cinq cents +tonneaux. Chaque bâtiment en reçoit deux à la fois. M. de Montgeraud, +architecte français, dirige tous les travaux. Il a imaginé les appareils +nécessaires pour mouvoir ces masses. Quarante-huit poêles doivent être +placés dans l'intérieur pour la chauffer; mais une partie sera placée à +la région supérieure, afin de rendre la température uniforme et +d'empêcher les vapeurs condensées de retomber en pluie, comme il arrive +quelquefois dans l'église de Kasan. On estimait alors la dépense totale +à vingt-cinq millions de francs, et le temps nécessaire à son +achèvement, à vingt-quatre ans. Ce sera un grand et beau monument, digne +de la capitale d'un grand souverain. + +Beaucoup de choses encore sont à remarquer à Saint-Pétersbourg: le +palais de marbre, situé sur le quai, plus haut que l'Ermitage, +l'habitation du grand-duc Constantin, quand il venait à +Saint-Pétersbourg; le palais d'Anitchkov, situé sur la Perspective, +demeure du grand-duc Nicolas, avant son arrivée au trône; le palais de +la Tauride, construit par Potemkin pour donner une fête à l'impératrice +Catherine; le palais du grand-duc Michel, construction toute nouvelle, +délicieuse habitation, où le bon goût le dispute à la magnificence; le +musée, dont le vaste bâtiment désert attend les tableaux et les statues, +destinés sans doute un jour à l'orner; enfin de très-grandes et +très-magnifiques casernes, où quarante mille hommes peuvent être +sainement et commodément établis. + +Il y a encore à Saint-Pétersbourg deux choses qu'on ne saurait trop +admirer. La première, la statue équestre de Pierre le Grand, ouvrage +immortel du fondeur français Falconet, la plus belle de cette espèce +existante au monde. Son attitude est sublime et correspond à la pensée. +Pierre, après avoir gravi le rocher qui sert de base, étendant la main, +semble dire: «C'est là que je bâtirai ma ville!» Et la seconde, le +superbe quai de la Néva, de près d'une lieue de longueur, d'une grande +largeur, revêtu du côté de la rivière par des constructions en granit, +dont chaque pierre est de quatre-vingts à cent pieds cubes, et bordé du +côté opposé par des palais ou de beaux hôtels. Cette immense rivière, +avec l'île Basile, équivalant elle seule à une ville, la forteresse et +les constructions de la rive droite forment un ensemble dont il est +impossible de se faire une idée quand on ne l'a pas vu. Mais une pensée +triste vient diminuer l'impression ressentie. Cette belle ville, +résultat de plusieurs milliards employés à sa construction, ne peut être +conservée qu'au pris de continuelles dépenses et de réparations +constantes à cause de la rigueur de son climat destructeur. Le jour où +l'éloignement du souverain, où l'abaissement de sa prospérité, +diminueraient les moyens consacrés à son entretien, sa perte serait +assurée. Ainsi on peut dire, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que +cette ville est condamnée à une éternelle jeunesse ou à périr. + +Une circonstance embellit Saint-Pétersbourg et y ajoute un charme qu'on +ne trouve que dans cette capitale. L'éloignement où Saint-Pétersbourg +est du centre de l'empire, les devoirs ou les intérêts qui fixent une +grande quantité de noblesse à la cour, empêchent beaucoup de grands +seigneurs d'habiter leurs terres, situées à de grandes distances. Il en +est résulté le besoin de créer une multitude de jolies maisons de +campagne dans les environs, et particulièrement dans les iles de la +Néva. Dans les autres capitales, dans la belle saison, ou un peu plus +tôt ou un peu plus tard, chacun s'éloigne. Ici on se contente de changer +de logement pour s'établir à une ou deux lieues au plus, et ce qui +compose la haute classe se trouve toujours réuni. On pourrait appeler +cette réunion de jolies campagnes dans les îles de Caminostro, de +Yelagin, etc, la _Ville d'Été_. L'empereur Alexandre avait une maison +charmante à Caminostro, et en a fait construire une autre à Yelagin. +Cette dernière est la plus délicieuse résidence que l'imagination puisse +créer. Il en fit hommage à sa mère, l'impératrice Marie. Elle est +meublée uniquement avec des produits des manufactures du pays. Tout y +est simple et magnifique à la fois. C'est la petite maison d'un +très-grand souverain. + +Je commençai mes excursions autour de Saint-Pétersbourg par Cronstadt. +Ce point, par sa grande importance, méritait la préférence. Je me rendis +à Cronstadt sur un bateau à vapeur; ce fut la première fois que je fis +usage de ce moyen de navigation. C'est une admirable application de +cette nouvelle force, devenue, pour ainsi dire, intelligente, qui se +charge de produire tous les grands effets demandés, puissance nouvelle +qui change l'état des sociétés et dont l'hommage a été fait à Napoléon. +Il n'a tenu qu'à lui de s'en servir le premier pour l'exécution de ses +desseins contre l'Angleterre, et, sans doute alors, il aurait réussi; +mais son esprit routinier, si je puis m'exprimer ainsi sur un génie +aussi extraordinaire, l'emporta alors sur ses autres facultés: _sic +voluere fata_. + +L'adoption de la navigation à vapeur diminue, en beaucoup de +circonstances, l'importance de la science de la marine, mais cependant +ne pourra jamais la détruire tout à fait. La sensation éprouvée sur un +bateau à vapeur est qu'aucune combinaison n'est nécessaire à sa +direction, tandis qu'elles sont si vastes, si variées et si multipliées +dans la conduite des bâtiments à voile. Un bâtiment est dirigé par son +timonier, comme un gros animal dompté obéit aux ordres et aux +indications de son conducteur. + +Les effets produits par l'inondation de 1824 étaient encore visibles. +Deux forts, construits en bois, et destinés à la défense de la rade, +avaient été rasés et détruits de fond en comble par les eaux: un seul +était reconstruit. Un vaisseau de cent vingt canons, ayant été porté à +terre, n'avait pu être remis à flot, et on s'occupait à le démolir. Les +conditions naturelles de cet important établissement sont peu +favorables. Le projet du général Bazaine, dont j'ai rendu compte, y +remédierait en partie; car les vaisseaux pourraient mouiller dans la +passe en arrière de la digue, et, par conséquent, être garantis contre +une partie des grands efforts de la mer. En bâtissant des forts en +pierre pour protéger la rade dans le lieu même où sont les forts en +bois, on aurait d'autres abris d'un usage facile. + +L'établissement de Cronstadt est grand et vaste, les casernes sont +considérables, les magasins en rapport avec les besoins; mais tout est +moins beau et beaucoup moins complet que dans nos grands ports: tout +semble avoir encore un caractère de provisoire. Il est vrai que presque +tout date de Pierre Ier. Une chose seulement est remarquable et digne +d'envie: c'est l'immense bassin divisé en huit formes, pouvant servir à +construire ou à radouber sept vaisseaux et une frégate à la fois. +Chacune de ces formes peut se vider séparément au moyen d'une machine à +vapeur. + +L'armement de Cronstadt est très-considérable; mais les batteries du +côté de la mer sont trop basses et auraient de la peine à résister au +feu des vaisseaux. Il n'y a point de fourneaux à réverbère pour rougir +les boulets, et une grande partie des parapets est en bois. La rade est +défendue par divers forts, les uns en bois, les autres en pierre, qui +croisent leurs feux entre eux et avec ceux du corps de la place. Malgré +les mauvaises dispositions de détail, l'immense artillerie accumulée +rendrait toujours l'attaque de Cronstadt une affaire difficile et +chanceuse. Et puis, combien le grand éloignement des puissances qui +pourraient avoir intérêt et moyen de l'entreprendre, la nature de la mer +et de la côte, ajouteraient aux obstacles et aux dangers de cette +opération! + +Il existe à Cronstadt une école de pilotage et de bas officiers. Elle +est bien tenue et établie sur un bon pied. L'instruction théorique qui y +est donnée est suffisante sans être poussée trop loin. Cet +établissement, comme tous les autres d'une nature analogue, est mené +d'une manière paternelle et avec une grande économie. Il est de la plus +grande utilité, et voici pourquoi: La navigation russe est encore peu +étendue; le commerce forme peu de matelots. Il ne peut donc pas, comme +en France et en Angleterre, offrir des ressources à la marine militaire +ni lui fournir des hommes propres aux fonctions de contre-maîtres et de +chefs d'équipage. Dès lors la prévoyance du gouvernement doit y +pourvoir. + +En général, je le dis de nouveau, on ne saurait trop admirer les soins +pris en Russie pour l'éducation des enfants des serviteurs de l'État. +Fils de matelots, fils d'employés, fils de soldats, tous sont adoptés +par le souverain, qui se charge de les rendre utiles à son service et de +leur ouvrir la carrière de la fortune s'ils sont dignes de la parcourir. +Les soins pris par Alexandre pour l'éducation de la jeunesse peuvent à +peine se concevoir, monument durable et glorieux pour son coeur et son +esprit, conforme aujourd'hui aux plus grands intérêts de la Russie. + +Peu de jours après ma visite à Cronstadt, l'empereur s'y rendit pour +inspecter la flotte, qui était au moment de sortir pour évoluer dans la +Baltique. Il me fit dire de me rendre dans la rade, sur le bateau à +vapeur, d'où je viendrais le trouver à bord de son yacht. L'escadre se +composait de trois vaisseaux de ligne et de neuf frégates. Je me rendis +près de l'empereur, et je l'accompagnai à bord des principaux bâtiments +dont il fit la visite. Ces bâtiments étaient assez bien tenus, mais on +pouvait reconnaître sans peine que les équipages étaient peu instruits. +J'en fus surtout frappé sur le yacht de l'empereur, alors à la voile et +monté par des marins de la garde. Les moindres manoeuvres semblaient +les embarrasser, et je fus au moment de donner mon avis sur la manière +d'orienter les voiles pour virer de bord, après que ce bâtiment eût +manqué à virer une première fois par la maladresse de l'équipage. +L'impératrice était à bord du yacht. Rien ne peut rendre son amabilité, +sa grâce et les agréments qui la distinguent. Combien ce couple, si +tendrement uni, est beau à voir, et qu'il est naturel de faire des voeux +pour son bonheur et sa prospérité! + +L'empereur me fit remarquer que l'équipage du yacht était composé du +soldats mitraillés au mois de décembre. Je lui répondis: «Ah! Sire, on +fait des hommes ce que l'on veut, et vous avez pris le moyen de vous +assurer de leur fidélité par vos généreuses inspirations et votre +confiance noble et magnanime. Quand on les ressent et qu'on sait y céder +à propos, on a le génie du gouvernement!» + +Au surplus, ces soldats révoltés de Saint-Pétersbourg ne doivent pas +être confondus avec les misérables qui les commandaient et les ont +entraînés dans la rébellion. Autant ceux-ci étaient infâmes et +criminels, autant les autres étaient dignes d'indulgence. De leur part +c'était un acte de vertu, et ils ont cru être des héros de fidélité et +se sacrifier à leur devoir. En effet, huit jours avant la révolte, ils +avaient prêté serment de fidélité à Constantin. On leur demande un +nouveau serment en vers un prince présent, et Constantin est absent. Ne +sont-ils pas autorisés à douter de la validité des droits, à craindre +une usurpation? Ils ne sont pas au fait de ce qui s'est passé. La +publicité est peu habituelle en Russie, et elle arrivé difficilement +jusqu'aux classes inférieures. Les événements qui venaient de se +succéder, presque incroyables pour les gens bien informés, étaient tout +à fait incompréhensibles pour ces soldats. Dès lors la défiance est +expliquée, même légitimée, et de là à la révolte il n'y a qu'un pas. +Induits en erreur par leurs propres officiers, ils persistent dans le +serment déjà prêté et sont victimes d'un sentiment louable de fidélité +et de constance à leur devoir, tandis qu'on les accuse du crime opposé. +Ces malheureux doivent inspirer une grande pitié, car ils ont été punis +pour une action dont le principe mérite une récompense. Ainsi, autant +les officiers conspirateurs doivent inspirer d'horreur, autant les +soldats sont dignes d'intérêt, et c'est ce que Nicolas a senti. Aussi +n'avait-il aucune inquiétude, aucune crainte, en se confiant de nouveau +à la garde de ceux-ci. + +En revenant de Cronstadt, je visitai deux châteaux impériaux. Celui de +Oranienbaum, qui est fort peu de chose et très-délabré, rappelle +cependant deux événements importants. Catherine II, encore +grande-duchesse, faillit y périr en descendant une montagne russe. Le +char qui ta portait, étant sorti de sa rainure, allait être précipité, +quand Orloff, dont la force était prodigieuse, saisit le char en +mouvement et l'arrêta. Probablement cette circonstance a eu de +l'influence sur la puissance qu'il exerça sur elle et sur le rôle +politique qu'il a joué. Dans ce château Pierre III fut arrêté, précipité +du trône et confiné ensuite dans une prison, où peu après il trouva la +mort. + +Peterhof, que je visitai ensuite, est à une assez faible distance +d'Oranienbaum, sur la même rive de la Néva. Le château est beau et +vaste, mais son architecture est mesquine. Le bâtiment est peu élevé; il +manque de grandeur et de dignité. Une rivière, riche en belles eaux, a +donné le moyen de faire des cascades magnifiques, des jets d'eau et +d'autres choses de cette nature, dont l'intention est de rappeler les +eaux de Versailles, sans cependant en approcher. Des jardins, situés +au-dessous du coteau où le château est bâti, sont grands, bien tenus et +dans le style des jardins de le Nôtre. Une petite maison en briques, +habitée par Pierre le Grand, y est conservée avec un respect religieux, +comme tout ce qui rappelle cet homme extraordinaire. + +En général, les Russes, dont l'origine comme puissance est si nouvelle, +et qui sont admis à peine depuis un siècle dans la famille européenne, +attachent beaucoup de prix à se créer des souvenirs et à en préparer +pour leur postérité. Les peuples, comme les hommes privés, éprouvent le +besoin de reconnaître la source dont ils descendent et de se livrer aux +souvenirs qui s'y rattachent. On trouve un charme mystérieux à se livrer +à ces pensées et à conserver tout ce qui les réveille. Dans notre +vieille Europe, anciennement civilisée, dont l'histoire est présente à +notre esprit, nous trouvons à chaque pas des monuments qui en rappellent +les grandes époques, et les époques remontent jusqu'à celle de la +puissance romaine. En Russie, où tout est d'hier, tout, excepté le +Kremlin de Moscou, dont l'existence se lie avec l'invasion des Tartares +et la lutte des grands-ducs de Moscovie contre eux, tout date de Pierre +le Grand. Aussi on a recueilli avec soin ce qui lui a appartenu, ainsi +qu'à ses successeurs. + +Dans tous les châteaux, et à Peterhof particulièrement, il y a une +grande quantité d'habits et de cannes de Pierre Ier; des robes de +Catherine Ire, d'Élisabeth; l'habit de cheval en taffetas vert que +portait Catherine Ire le jour où elle s'empara du pouvoir. Le trésor de +Moscou, plus riche en objets de souvenirs, remonte un peu plus haut; +maison dirait ici que l'on cherche à suppléer par le nombre des objets +au nombre de siècles qui manquent. + +Peterhof est le lieu, chaque année, d'une fête populaire +très-remarquable. Elle est célébrée à une époque déterminée. Quand la +cour occupe le château, quarante ou cinquante mille individus viennent +se réjouir dans les jardins en toute liberté; ils s'y établissent, y +couchent, y restent pendant plusieurs jours et sont nourris aux frais de +l'empereur, avec son argenterie et par sa maison. L'empereur et sa +famille se promènent au milieu de cette foule sans garde et sans +appareil, et n'en sont que plus respectés. Une fête analogue a lieu à +Saint-Pétersbourg au 1er janvier de chaque année. Il y a un bal où tout +le peuple, sans exception, est admis dans le palais; il y vient un grand +nombre de milliers de personnes. Là, l'empereur est accessible au +dernier de ses sujets. Des repas servis en argenterie sont également +donnés, et jamais ni désordre, ni tumulte, ni vol, ne s'y commettent. +Ces fêtes populaires, instituées dans presque tous les pays soumis à des +gouvernements absolus et arbitraires, consacrent momentanément une +liberté sans limites pour le peuple, espèce d'indemnité donnée de la +perte de ses droits, et hommage rendu à la pensée qui représente le +souverain comme chef de la famille. C'est enfin un moyen de flatter, de +caresser l'opinion des masses et de conquérir leur affection, affection +précieuse et nécessaire; car cette espèce de souverain n'a d'autre appui +que la multitude et les soldats. Si cet appui, si cette affection, +venaient à leur manquer, si la haine succédait à l'amour, la révolte +serait immédiate et ferait crouler le trône. Quand, au contraire, les +gouvernements cherchent la base de leur puissance et la garantie de leur +durée dans un ordre régulier, dans le règne des lois et le respect pour +toutes les existences que la succession des siècles et les services +rendus à l'État ont grandies, ils ont des appuis moins variables, plus +solides, et ils conservent plus de dignité et de véritable indépendance. + +J'allai passer une journée à Zarskoïe-Sélo, belle habitation, mais que +les Russes, comme toujours, pour ce qui les concerne, placent trop haut. +La comparaison de ce palais avec Versailles est une impertinence. Il est +fort vaste. Il présente un bel aspect, mais il n'a rien de ce grandiose +qui caractérise l'oeuvre de Louis XIV. Les jardins sont beaux, bien +dessinés et tenus dans une rare perfection. Il s'y trouve, comme +ornement et pour donner de la vie, des établissements d'agriculture. On +pourrait comparer ces jardins à ceux de Laxembourg, jardin impérial de +Vienne; ils les rappellent par leur nature et par la manière dont ils +sont soignés; mais il y a quelques mouvements de terrain naturels dans +ceux de Zarskoïe-Sélo, et des eaux rares et factices, tandis qu'à +Laxembourg tout est parfaitement plat, et les eaux abondantes et +magnifiques. + +J'ai visité l'intérieur du palais et vu l'appartement qu'occupait +Alexandre. Tout y est resté intact, comme il l'a laissé en partant de +Zarskoïe-Sélo pour commencer le voyage où il a trouvé la mort. Il avait +le pressentiment d'une fin prochaine. Il parcourut, avant de partir, +toutes les allées de son jardin; puis, s'étant mis en route, il s'arrêta +à la distance dont on voit encore Zarskoïe-Sélo pour lui jeter un coup +d'oeil et lui faire un dernier adieu, inspiration inouïe, car il ne +devait plus revoir ce lieu qu'il chérissait. La chambre d'Alexandre à +Zarskoïe-Sélo renferme une très-petite bibliothèque, où les ouvrages de +Fénelon ont la place d'honneur. Les ouvrages de cet homme célèbre +devaient être dans le goût d'un souverain d'un coeur tendre, rempli de +douceur et de bienfaisance. + +Je ne puis m'empêcher de revenir encore sur les souvenirs qu'il a +laissés en Russie. Il n'y a pas une famille à Saint-Pétersbourg qui ne +soit son obligée. Faire du bien était son premier besoin. Une mère de +famille lui demandait-elle une audience pour l'entretenir de ses +intérêts privés, il arrivait inopinément chez elle et s'occupait ensuite +à remplir le but de ses désirs. Il y avait chez lui quelque chose +d'angélique. + +L'appartement occupé par Catherine II est délicieux: tout y respire la +volupté, et elle s'y entendait. La colonnade de marbre et la terrasse +donnant sur le lac devaient être, pour une cour gaie, spirituelle et +occupée de plaisirs, des lieux de réunion charmants à la fin d'une belle +journée. + +J'ai vu, pour la première fois, dans le jardin de Zarskoïe-Sélo, les +enfants de l'empereur, et, en particulier, le grand-duc héritier. J'ai +déjà parlé de lui, et je dirai cependant combien sa vue m'intéressa, et +à quel point son air résolu me séduisit. Il maniait une petite barque +sur la rivière anglaise, et, un des officiers qui m'accompagnaient lui +ayant demandé de traverser cette rivière sur cette barque, la barque +fit, au moment où il s'embarqua brusquement, un mouvement si marqué, que +l'eau y entra. Un autre enfant de son âge aurait jeté un cri. Lui ne +montra pas la moindre émotion, saisit son crochet pour la pousser au +large, et ensuite ses rames pour la conduire. Il eut un aplomb et un +calme admirables. Que Dieu le conserve, et que ce jeune prince donne à +son père tout le bonheur qu'il a droit d'en attendre! + +Après avoir vu en détail Zarskoïe-Sélo, j'allai visiter Paolowsky, situé +à peu de distance. C'était la résidence de prédilection de +l'impératrice Marie, le lieu qu'elle a habité avec Paul, du temps de +Catherine II. C'est aussi le lieu où Paul apprit son avènement au trône. +Bonne habitation, commode, agréable, un peu sauvage, parce qu'elle est +environnée de bois, mais donnant l'idée seulement d'appartenir à un +riche particulier. Les mouvements de terrain y sont plus prononcés qu'à +Zarskoïe-Sélo, où la nature se montre beaucoup moins que l'art. Ici les +bois sont venus d'eux-mêmes; à Zarskoïe-Sélo, c'est la main de l'homme +qui les a plantés. + +Un des établissements les plus curieux situés dans les environs de +Saint-Pétersbourg, la manufacture de Colpina, est une des plus belles +fabriques que l'on puisse voir. Ses produits sont tous relatifs au +service de la marine. On y forge des ancres pour les vaisseaux; on y +construit des machines à vapeur, des affûts pour les canons, des +cuisines de vaisseau; on y lamine des cuivres pour le doublage des +bâtiments; on y fait des clous et des boulons en cuivre, des instruments +d'astronomie, etc. Enfin on s'occupe de tout ce qui tient à l'armement +et l'aménagement des vaisseaux. + +Elle forme un immense fer à cheval, au milieu duquel est un grand bassin +servant de port, et d'où les bateaux se rendent sur la Néva, au moyen +d'une rivière navigable. Un Anglais, nommé Wilson, est chargé de diriger +cette fabrique. Un calculait alors qu'avec un travail de quatre années +et une dépense de quinze cent mille francs elle serait portée à sa +perfection. + +Après avoir visité Colpina, j'allai voir Schlusselbourg, point ou le +canal de Ladoga débouche dans la Néva. De magnifiques écluses venaient +d'être achevées. L'activité de la navigation a obligé d'en réunir deux +ensemble pour le même objet. Dans quelques circonstances de l'année, on +doit ménager l'eau du canal, et en diminuer autant que possible la +consommation. À cet effet, on a imaginé un moyen fort ingénieux. Deux +écluses jumelles sont accolées l'une à l'autre. Quand les bateaux +descendants sont dans un des sas, au lieu de verser l'eau dans le canal +inférieur, avant d'ouvrir l'écluse, on la fait écouler dans l'écluse +voisine. Les eaux des deux sas se mettent de niveau alternativement, et +ce mouvement conserve une partie de l'eau, qui sans cela serait versée +dans le canal inférieur et serait perdue. Il y a plusieurs canaux en +France où ce moyen d'économiser l'eau devrait être employé. En portant +le nombre des écluses ainsi accolées à trois ou plus, on diminuerait +encore davantage la consommation de l'eau, dont la dépense serait ainsi +réduite a fort peu de chose. + +Les exportations faites par ces débouchés sont si considérables et la +navigation si active, qu'année commune il passe par les écluses de +Schlusselbourg de vingt-six à vingt-huit mille bâtiments, du port de +cent vingt à deux cents tonneaux, ou des trains de bois qui les +représentent. Pour donner un terme de comparaison, je dirai que, dans +les meilleures années, la navigation du canal de Languedoc ne consiste +que dans le passage de quinze cents bateaux d'une moindre grandeur. + +Élisabeth fit enfermer, depuis sa plus tendre enfance, dans le château +de Schlusselbourg, Ivan, petit-neveu de Pierre 1er, qui avait été +déclaré héritier du trône par l'impératrice Anne. Ce malheureux prince y +périt, par l'ordre de Catherine II, à l'occasion d'une entreprise faite +en sa faveur. + +J'assistais habituellement aux manoeuvres de la garde quand elle +s'exerçait par brigade. Je vis successivement les régiments de +Préobragensky et de Moscou, les chasseurs de Finlande et les chasseurs +de la garde, les régiments d'Ismailowsky et Pawlowsky, enfin ceux +d'Alemanowsky, et les grenadiers du corps; infanterie superbe et fort +instruite; un peu lourde, un peu pesante, mais dont la composition, pour +la taille et la tournure des hommes, est admirable. Elle est, il est +vrai, l'objet d'un choix tout particulier, et recrutée dans les +grenadiers, qui sont eux-mêmes choisis dans l'armée, où les conditions +imposées sont remplies et au delà. + +J'accompagnai l'empereur au camp de Zarskoïe-Sélo, où une grande partie +de la garde fut réunie. J'y passai trois jours à voir manoeuvrer les +troupes, que l'empereur commandait en personne. On y fit aussi la petite +guerre. J'eus l'occasion d'admirer l'aplomb et la facilité avec laquelle +l'empereur dirigeait les mouvements et son coup d'oeil pour remuer des +masses considérables; mais j'aurai l'occasion de traiter plus en détail +cet objet en parlant des manoeuvres de Moscou, et de donner des +renseignements circonstanciés sur l'armée russe. + +Je fus frappé, en ce moment, de la promptitude et de la facilité avec +laquelle l'infanterie russe se fatigue. Après une marche de quatre +heures, les soldats semblaient aussi épuisés que les nôtres après une +journée entière. L'instruction remarquable des régiments, pris +séparément, est supérieure à celle des chefs. Les généraux ne m'ont pas +satisfait. L'empereur est le meilleur manoeuvrier de tous ceux que j'ai +vus à ces réunions. + +Il y avait aussi de la cavalerie de la garde au camp de Zarskoïe-Sélo; +cavalerie superbe. Les cuirassiers, chevaliers-gardes et gardes à cheval +sont montés sur des chevaux immenses, qui cependant sont très-maniables +et ont une grande souplesse, la cavalerie légère, hussards, chasseurs, +lanciers et dragons, est montée plus haut que dans l'armée française; +mais ces différentes troupes doivent être considérées comme destinées à +combattre en ligne, attendu que les Cosaques suffisent à tous les +services des avant-postes et des reconnaissances. Aussi les hussards, +chasseurs, etc., n'ont ni l'habitude ni l'expérience de ce genre de +service. + +L'arrivée du corps de l'impératrice Élisabeth fut suivie de ses +funérailles. Son entrée à Saint-Pétersbourg eut lieu avec la plus grande +solennité. L'empereur, l'impératrice, le reçurent à la barrière et +l'accompagnèrent à pied jusqu'à l'église de la forteresse, lieu de +sépulture des souverains russes depuis Pierre 1er. Le cortège était +immense et occupait plus d'une lieue de longueur. En faire la +description me serait impossible. Dans aucun autre pays, une cérémonie +semblable n'offre quelque chose d'aussi imposant, ni d'une aussi grande +pompe, ni d'un caractère plus religieux. + +Le corps diplomatique y fut invité, et nous nous rendîmes tous à +l'église pour assister au service et à l'inhumation, église petite et +mesquine, dont la construction est récente comme celle de la ville. Le +terrain sur lequel elle est construite est si bas et si +rapproché des eaux, qu'il semble soumis à mille chances de destruction. +Les souvenirs des âges anciens n'y figurent pas, et cependant ces +impressions conviennent beaucoup aux solennités qui rappellent +l'éternité. Les restes mortels des souverains de ce grand empire, +déposés dans un lieu aussi moderne, sont un témoignage du peu +d'ancienneté politique de ce peuple. Il en résulte, pour ainsi dire, un +manque de dignité pour ce grand pays. Combien Moscou est préférable pour +recevoir les dépouilles des empereurs: vieille ville et véritable +capitale, dont l'action se fait sentir tout à la fois sur l'Asie et sur +l'Europe; vieux Kremlin et accumulation de tombes, dans l'église la plus +ancienne de cette ancienne résidence! + +Quand l'empereur, le jour de son sacre, va faire, comme chose de +cérémonie, une station et une prière dans l'église de ses ancêtres, +remplie de leurs cercueils, on éprouve, malgré soi, un pieux +recueillement et une sainte émotion. Cette cérémonie parle tout à la +fois au coeur et à l'esprit. + +Après les funérailles de l'impératrice Élisabeth, tout le monde se +disposa à partir pour Moscou. L'empereur se mit en route immédiatement +après le jugement définitif du procès de la conspiration et après avoir +fait tous les actes de clémence compatibles avec la justice et une bonne +politique. Je quittai Saint-Pétersbourg la veille du jour où les cinq +individus, condamnés à être pendus, devaient être exécutés; je pris ma +route par les colonies militaires, situées sur le Volcoff, que +l'empereur m'avait autorisé à visiter, et dont je vais rendre compte. + +L'empereur Alexandre avait été frappé des avantages de toute nature que +l'empereur d'Autriche tire des régiments frontières, établis sur les +confins de ses États du côté de la Turquie. Le but de cette +organisation, indépendamment de la garde de la frontière, est +d'entretenir en temps de paix, et de former pour la guerre, un grand +nombre de soldats avec une faible dépense; de tirer d'une population +assez faible des soldats dans une proportion très-forte, mais à la +condition de les laisser habituellement dans leurs familles, et occupés +de leurs travaux, quand la guerre ne les appelle pas ailleurs. Dans les +provinces civiles d'Autriche, un régiment d'infanterie est entretenu par +une population de quatre cent mille âmes, et dans les provinces +militaires par une population de cinquante ou soixante mille âmes. +Celles-ci donnent donc huit fois autant de soldats que les premières. Le +succès de cette organisation en Autriche, dans l'intérêt du souverain, +dans l'intérêt de la population, de son bien-être et des progrès de la +civilisation, justifie la proportion adoptée, et prouve combien le +système est bon et salutaire. + +Les faiseurs en Russie imaginèrent de coloniser des régiments sans les +placer au milieu d'une population correspondante par sa force aux +besoins qu'exige leur entretien. Chose inouïe! on prit pour base d'un +régiment une population de trois, quatre ou cinq mille âmes, soumise +violemment à ce régime; et cette population, d'ailleurs peu propre au +métier qu'on voulait lui faire faire, se composait en grande partie de +bateliers du Volcoff, riches de leur industrie; ainsi la nature et le +défaut de population, tout était contraire. + +Ou avait donc renversé la question, et, au lieu de faire des soldats +avec des paysans, on faisait des paysans avec des soldats. Un régiment +étant placé dans un canton, la population lui fut donnée. Les filles +devinrent les femmes des soldats, et le soldat, institué chef de +famille, commanda dans la maison. Beau-père, belle-mère et belle-soeur, +tout lui fut soumis. On bâtit des villages en forme de camps baraqués, +et on donna aux familles des terres à défricher. De belles constructions +pour les officiers, pour les hôpitaux, pour les exercices à couvert, +furent exécutées avec magnificence, et de la manière la plus large et la +plus intelligente; mais tout, en définitif, n'était qu'une manière de +casernement. Ce système isolé ne pouvait se soutenir par lui-même. Ces +régiments, n'étant pas formés et entretenus par la population du +territoire, ne pouvaient rester au complet qu'au moyen de recrues +fournies par les provinces de l'empire. Les soldats enrôles, +indépendamment de leurs services militaires, étant tenus de consacrer la +plus grande partie de leur temps à cultiver la terre, formèrent ainsi +des colonies agricoles, organisées militairement, et non des colonies +militaires; corps de laboureurs recruté par l'armée, et non réunion de +soldats faite avec des laboureurs. Le troisième bataillon, attaché au +sol, ne devait jamais sortir, et cependant ceux qui le composaient +étaient assujettis aux mêmes exercices militaires: véritable +contre-sens. Il y a une grande différence à être soumis à l'autorité +militaire, comme en Autriche, à porter le nom de soldat afin d'en +prendre plus ou moins l'esprit, ou bien d'être obligé de remplir sa vie +des détails qui constituent ce métier, indépendamment des devoirs +imposés comme cultivateurs et comme colons. Il y avait donc autant +d'erreur dans l'application des principes et dans le régime que dans les +bases dont on était parti. Aussi a-t-on abandonné cette institution, et, +si elle n'est pas détruite formellement par un ukase, le respect porté +au nom de l'empereur Alexandre en est le seul motif. Les immenses +constructions exécutées n'ont d'autre destination aujourd'hui que de +loger des troupes de la garde ou de l'armée. + +Les colonies militaires de cavalerie, situées en Ukraine, sont tout +autre chose. Établies sur des bases raisonnables, conduites par un homme +d'esprit, actif et éminemment propre à la direction de semblables +établissements, le général de Witt, elles ont obtenu le succès le plus +complet. J'aurai ailleurs l'occasion d'entrer dans quelques détails sur +ce sujet. + +Des colonies militaires, je me rendis à Novogorod, qui fut une ville +riche et prospère aux temps du moyen âge, avec laquelle les souverains +étaient obligé de compter, mais qui présente aujourd'hui le spectacle le +plus misérable, la grande enceinte qui la contenait à peine autrefois +existe encore; mais la plus grande partie de la surface qu'elle enferme +est un désert aujourd'hui, et la partie habitée elle-même ne présente +que quelques chétives cabanes; triste spectacle offert aux yeux du +voyageur par cette cité célèbre, qui fut autrefois république puissante. + +Les villes de Russie que je visitai alors ne m'offrirent rien de +séduisant. Un peuple a besoin de la succession d'un grand nombre +d'années pour se policer et s'enrichir. Une aisance générale, un +bien-être universel, une grande sécurité, et la conscience d'une +protection efficace de la part du pouvoir, peuvent seuls donner le goût +d'embellir sa demeure. Des révolutions ayant autrefois détruit +Novogorod, des ruines l'ont remplacée, et, jusqu'à présent, aucune +circonstance n'en a favorisé lu renaissance. + +Chose singulière et digne de remarque: la marche politique de la société +a été, en Russie, en sens inverse de celle du reste de l'Europe. Tandis +que l'Occident était soumis à la plus dure féodalité, tout le Nord était +libre. Les circonstances qui ont fondé chez nous la féodalité +l'expliquent: effet de la conquête, elle devint la base de l'ordre +social. Dans le Nord, berceau des conquérants, la liberté s'était +conservée; mais l'ordre de choses changea successivement en Occident, et +particulièrement en France et en Angleterre. La formation des communes +et leur affranchissement, l'alliance des souverains avec les peuples +modifia, diminua l'existence et les droits des seigneurs; et, tandis que +la marche progressive des temps protégeait ces peuples, un acte isolé +attacha les paysans russes à la glèbe. Sous le règne de Boris Godunow, +usurpateur qui s'empara du trône des czars en 1598 et ne régna que cinq +ans, un ukase changea le sort de toute la population. Sur la +représentation des seigneurs, pour empêcher les paysans de quitter leurs +villages et de laisser les terres sans culture, il fut ordonné que les +paysans ne pourraient s'éloigner à l'avenir et appartiendraient au sol +qui les avait vus naître. Le seigneur, maître du sol, devint ainsi +propriétaire de leurs personnes. Cet ukase, reçu sans contradiction, +devint et forme encore le fondement de la société en Russie. + +De Novogorod, je continuai ma route pour Moscou, où j'arrivai en quatre +jours. Le passage des monts Valdaï coupe un peu la monotonie du voyage. +Ces monts, placés au point de partage des eaux qui se rendent dans la +Baltique et dans la mer Caspienne, présentent à peine à l'oeil une +élévation supérieure de deux ou trois fois à celle de Montmartre. Au +pied du versant méridional se trouvent de beaux et vastes lacs, dont la +navigation se lie à celle des rivières et des canaux qui traversent +l'empire. + +Le pays que j'ai parcouru est souvent marécageux, d'autres fois riche et +bien cultivé. La plaine de Tarjock en présente un remarquable exemple. +On exécute une grande chaussée de Saint-Pétersbourg à Moscou, chose de +luxe, car les grands transports se font ou par les canaux et les +rivières, ou par le traînage en hiver. Cette route servira donc +seulement aux voyageurs. Au reste, l'importance de la communication +entre les deux capitales en justifie suffisamment la construction. +Toutefois, dans un but aussi restreint, elle m'a paru trop large; mais +tout, en Russie, se conçoit et s'exécute dans des dimensions +gigantesques. L'immense étendue de l'empire a sans doute accoutumé les +esprits à des nombres et des proportions supérieurs à tout ce que l'on +conçoit ailleurs. Ce bel ouvrage, qui était, à cette époque, au tiers de +son exécution, est terminé complétement aujourd'hui; mais alors on +parcourait encore deux cent quarante verstes de route sur des rondins, +espèce de route odieuse, produisant des secousses insupportables, et +cependant c'était le seul moyen d'arriver. + +Ce genre de construction exige une énorme consommation de bois, car à +peine la durée des arbres employés est-elle de quatre ans. On rend les +chemins moins rudes en équarrissant les bois, mais ceux-ci alors +deviennent plus chers, soit à cause de la quantité de bois perdu, soit à +cause de l'accroissement de la main-d'oeuvre. Je m'arrêtai à Tiver, +l'une des villes les plus importantes de la Russie. Elle est grande, +mais dépeuplée: aussi offre-t-elle le spectacle le plus triste. Elle ne +porte le caractère ni d'une ville nouvellement bâtie, par la beauté des +édifices, ni celui d'une ancienne ville, par les vestiges d'une ancienne +population. Elle est située sur le Volga, fleuve qui traverse presque +toute la Russie en y portant l'abondance et la richesse. Ce fleuve est +la grande artère de cet immense corps. + +Le 29 juillet, j'arrivai à Moscou, ville qui ne ressemble à aucune +autre, et dont la vue étonnerait même celui dont l'esprit serait le plus +prévenu. Son étendue immense, le caractère de ses édifices, les mille ou +onze cents dômes dorés ou peints qui s'élèvent dans les airs, les +intervalles cultivés, les vallons qui séparent les différents quartiers +et font de chacun une ville à part, trois boulevards circulaires +concentriques, plantés d'arbres, formant la plus magnifique promenade du +monde, enfin le Kremlin avec ses tours, ses créneaux et ses +fortifications du moyen âge, composent un ensemble dont il est +impossible de donner une juste idée. On dirait une agrégation de villes; +et cette ville est comme une image de l'empire lui-même, qui est une +agrégation de royaumes. + +Le Kremlin, situé sur une élévation, domine un peu la ville. Tout y +porte le cachet du moyen âge. Ancien fort, ancienne résidence des +grands-ducs de Moscovie, il renferme encore aujourd'hui le palais +qu'habite l'empereur. Sa surface, assez peu étendue, contient cependant +huit églises, le palais et une place suffisante pour les parades +journalières. Diverses architectures, orientales et chinoises, ont été +suivies dans la construction de ces églises. Une d'elles renferme les +tombeaux des czars, dont elle est entièrement remplie. + +Du haut des remparts, cette immense ville parle puissamment à +l'imagination. Mais quelle impression sa vue ne devait-elle pas faire +sur un Français! Comment ne pas se rappeler que cette ville avait été +entre nos mains, et que la puissance de nos armes s'était étendue +jusqu'au centre de l'empire russe, à l'extrémité de l'Europe, aux +confins de l'Asie, et cela, il y avait à peine quinze ans! Alors tout +pliait devant nous; alors tout se prosternait sur nos pas. Mais ce +triomphe d'un moment fut acheté au prix de quatre cent mille hommes +laissés dans les déserts, au prix de l'invasion de la France et de +l'entrée dans Paris des armées de toute l'Europe! Il me semblait voir +apparaître, avec un éclat extraordinaire, notre grandeur passée et +l'immense chute qui l'a suivie, dans ce lieu même où tant de souvenirs +sont encore récents. Grand exemple des vicissitudes humaines et de la +justice divine! L'abus de la force appelle une résistance légitime; la +résistance amène la victoire, et, bientôt après, la vengeance. Les +cendres de Moscou devinrent comme l'élément régénérateur de la monarchie +russe. Notre destinée avait été de parcourir toutes les périodes de la +fortune pour arriver aux plus grands malheurs. La compensation des maux +qui nous avaient frappés s'était trouvée dans la possession d'un +gouvernement doux et paternel, dans ta jouissance d'une liberté +véritable, d'un état tranquille et d'une prospérité sans exemple. Mais, +ces biens, mal apprécies au bout de seize ans, devaient nous être +enlevés pour faire place au chaos; et, tandis que les principaux auteurs +des grandes scènes passées disparaissaient du monde, Moscou, théâtre de +tant de désolation et de tant de calamités, plus belle et plus imposante +que jamais, était devenue le séjour paisible et brillant d'un empereur +éclatant de jeunesse et de beauté, au moral comme au physique. + +L'impératrice-mère était restée à Moscou depuis la mort de l'impératrice +Élisabeth. Je fus présenté, immédiatement après mon arrivée, avec toute +mon ambassade, à cette princesse. Je fus frappé de son air imposant, +mais théâtral. Elle avait une sorte de grandeur dans les manières, un +air grave et digne. Elle cherchait évidemment à faire effet par ses +discours et quelques mots marquants. Sa grande gloire est d'avoir élevé +Nicolas: tâche qui, par la manière dont elle l'a remplie, honore sa +haute intelligence. Son esprit actif la rendait ambitieuse et avide de +pouvoir. Pour donner quelque aliment à ses facultés, elle s'était +chargée de la direction supérieure et de l'inspection de divers +établissements d'éducation, de bienfaisance et d'industrie. Au moment où +son jeune fils monta sur le trône, elle se crut destinée à régner sous +son nom; mais lui, malgré son respect religieux pour elle, sut bientôt +s'affranchir d'une dépendance que son droit, comme son devoir, lui +défendait de supporter. + +La plus tendre union n'a jamais cessé d'exister parmi les membres de la +famille impériale. On l'attribue avec raison à l'autorité et à +l'influence constante de l'impératrice-mère sur ses enfants. On +l'accusait de manquer de franchise; j'ignore si cette accusation était +fondée. Son regard incertain ne contredirait pas cette assertion. Elle a +renouvelé, pour ainsi dire, la race de Romanow. Son mari, l'empereur +Paul, était horriblement laid, et aujourd'hui la maison impériale de +Russie est une des plus belles de l'Europe. Certes, cet avantage, +dédaigné habituellement dans notre Occident, est précieux et donne de +grands moyens d'action sur l'esprit des peuples. Elle l'a relevée aussi +au moral. La pureté de ses moeurs, la régularité de sa conduite, ont +effacé, pour ainsi dire, les souvenirs des désordres de Catherine. + +Je vis ensuite la grande-duchesse Hélène, princesse charmante, remplie +de beauté et d'esprit; comme l'impératrice Marie, de la maison de +Wurtemberg, et tout à la fois sa petite-nièce et sa belle-fille, +princesse également remarquable par son amabilité, les grâces de son +esprit et ses avantages extérieurs. + +L'empereur arriva enfin à Moscou, et y fit son entrée. Le cortège et les +équipages étaient médiocres. Les Russes, sentant le besoin de se +vieillir, portent jusqu'au ridicule l'emploi de choses qui chez nous +seraient mises au rebut. Ainsi, par exemple, de vilaines voitures, comme +on en avait il y a soixante ans, sont précieusement conservées à la cour +pour les cérémonies. On en ferait au besoin faire de cette forme, pour +être gâtées ensuite, plutôt que de faire usage de voitures élégantes et +commodes comme celles d'aujourd'hui. L'empereur, à cheval, avec son +état-major, par sa bonne grâce et son grand air, faisait tout l'éclat de +cette fête. De belles troupes en grand nombre bordaient la haie depuis +la barrière jusqu'au Kremlin. + +L'empereur donna, peu de jours après son arrivée, la mesure de son +caractère, de sa volonté et de son jugement sain. Sa mère, éloignée de +lui depuis deux mois, et étrangère aux affaires, crut qu'à l'arrivée de +son fils tout lui serait communiqué et que tout serait soumis à sa +décision. Il en fut autrement, et les soins d'une tendresse active ne +furent entremêlés d'aucune confidence. L'impératrice s'en formalisa. +Elle s'en plaignit, et son fils, en lui montrant un tendre respect, +résista à ses volontés. Il lui dit: «Ma mère, des hommages, des soins, +de la tendresse, il sera toujours doux à mon coeur de vous les +témoigner, et ce sera même un de ses premiers besoins. Concourir à vos +désirs, vous donner les moyens de faire prospérer vos établissements de +bienfaisance, vos fabriques, etc., tout cela est sacré pour moi, et le +trésor de l'empire vous sera toujours ouvert pour cet objet; mais les +affaires de l'État me regardent, souffrez que je les fasse seul.» Et, +deux jours après, une revue de soixante mille hommes avait lieu. C'était +un hommage rendu à l'impératrice-mère. L'empereur défilait à la tête de +ses troupes et saluait sa mère: jamais il ne s'est écarté de cette +conduite. + +Cette revue fut suivie de beaucoup d'autres, de manoeuvres et de petites +guerres. Le camp établi près de Moscou se composait de huit bataillons +de la garde, du corps de grenadiers de vingt-quatre bataillons, du +cinquième corps de dix-huit bataillons. Il y avait trente-trois +escadrons, dont dix-sept de la garde, et cent soixante-huit bouches à +feu attelées. Tous ces corps étaient au grand complet et présentaient un +effectif présent sous les armes de cinquante-trois mille sept cents +hommes. Je n'ai rien vu de plus beau en ma vie. Les troupes de ligne +pouvaient supporter sans inconvénient la comparaison avec la garde, et, +sous certains rapports, elles m'ont paru lui être préférables. +L'instruction y était meilleure et leurs officiers valaient évidemment +mieux. Ils étaient jeunes, comme ceux de la garde, matis savaient mieux +leur métier. Dans la garde, à cette époque, les soldats étaient +supérieurs aux officiers, aimables de salon, beaucoup plus occupés à +plaire aux femmes qu'à remplir les fonctions de leurs grades. L'empereur +Nicolas, dont la sollicitude est si grande pour tout ce qui est utile, +aura, j'en suis convaincu, modifié cet ordre de choses. Quand les +officiers de la garde vaudront leurs soldats, ce corps ne laissera +absolument rien à désirer. + +Le goût de l'empereur et les usages de la Russie rendent les exercices +militaires l'objet de plaisirs journaliers. Tantôt c'était la cavalerie, +toute réunie et seule, qui manoeuvrait dans les grandes plaines +environnant Moscou; tantôt c'étaient vingt ou trente bataillons +d'infanterie; une autre fois, toute l'artillerie. On fit la petite +guerre à plusieurs reprises: une fois elle dura deux jours. + +L'empereur commandait constamment lui-même. Je n'ai pas cessé d'admirer +son aplomb, son calme, son coup d'oeil, à lui qui n'avait jusque-là +commandé qu'une brigade. Il est né avec un instinct particulier pour +manier les troupes; mais il attache peut-être à des minuties plus +d'importance qu'il ne convient à un général d'armée et encore bien plus +à un souverain. La force de son caractère et son courage étaient déjà +prouvés. L'amour de la gloire, dans une âme comme la sienne, ne pouvait +pas être mis en doute. La bonté et la force de son armée lui donnaient +le moyen de se livrer à tous les calculs de l'ambition. Ainsi tout +devait le faire supposer amoureux de la guerre et avide de gloire +militaire. Une véritable et grande philanthropie semble être un +contre-poids à ces qualités, et détruire un instinct belliqueux, sans +lequel on ne fait rien de grand. Cette modification de son caractère est +sans doute un bienfait de la Providence pour assurer le repos du monde, +car personne plus que lui n'aurait pu le troubler. Sans doute il en +résultera aussi un grand bien pour ses peuples. Tout entier à ses +devoirs de souverain, éclairé par un esprit juste et par la voix de sa +conscience, soutenu par un zèle infatigable et la force de la jeunesse, +il régénérera son peuple et formera un ordre de choses meilleur que +celui qu'il a trouvé. Alors il aura rempli la tâche dont le succès +intéresse le plus la Russie. Les éléments qui composent ce pays, les +circonstances naturelles qui lui sont propres, garantissent suffisamment +la puissance que la Providence lui réserve dans l'avenir. + +À l'occasion de ces exercices, j'ai beaucoup vécu avec les officiers +généraux russes, et je les ai souvent reçus chez moi. Il y eut +promptement entre nous une grande cordialité, resserrée par les +souvenirs du champ de bataille. Le métier des armes comporte et amène +une fraternité qui établit des rapporte faciles entre les gens de guerre +de tous les pays, et particulièrement entre ceux qui se sont vus en face +les uns des autres, noble mouvement du coeur humain, dont l'application +se trouve dans l'estime qui résulte en soi-même et aux yeux des autres +de l'accomplissement de ses devoirs; car les meilleurs juges en cette +circonstance sont ceux qui en ont été les victimes. On fait un triste +accueil à un général qui s'est laissé facilement battre, et lui-même ne +se rappelle une époque honteuse qu'avec embarras. On éprouve des +sentiments d'une tout autre nature pour celui qui nous a battu ou pour +celui qui, quoique battu, n'a cédé qu'à la puissance du nombre et a fait +une longue et vigoureuse résistance. Il est dans la nature de l'homme de +respecter ce qui a le caractère de la force. On redoute celle qui nous +menace; on chérit celle qui nous protège, et l'idée de la force porte +avec elle un caractère toujours imposant. Or rien ne la constate, rien +ne la caractérise davantage et ne l'embellit plus que le courage dans +les revers et dans le malheur. En rapportant ces observations à ce qui +me concerne, je dirai qu'en 1813 et 1814 j'ai presque constamment +combattu les Russes et les Prussiens, et que, quand je ne les ai pas +battus, je leur ai fait payer cher leur victoire. C'est à ces souvenirs +que j'attribue l'accueil personnel si favorable et si bienveillant que +j'ai reçu en Russie. + +Je parlerai de l'état-major russe avec une grande réserve. Beaucoup +d'officiers généraux n'étaient ni à Pétersbourg ni à Moscou, et les +absents pouvaient être les plus distingués. Toutefois, après avoir cité +le comte Michel Woronzoff, exprimé la haute estime que je porte à son +caractère et à sa capacité, ainsi que l'étonnement qu'un homme de cette +distinction soit aussi peu employé, je dirai qu'en masse les généraux +que j'ai vus m'ont paru assez faibles. Je parle ici non de l'instruction +proprement dite, que j'ai été peu à même de juger à fond, mais de cette +physionomie à laquelle nous autres gens de guerre nous reconnaissons +assez vite les bons officiers. Toutefois j'ai remarqué un général +Vassiltchicoff qui a toute l'apparence d'un militaire distingué; le +général Benkendorf qui commandait une division de cuirassiers de la +garde; le général Tolstoï, homme de jugement et d'expérience. Il est +indubitable qu'il y a un grand nombre de généraux à la hauteur de ceux +que je viens de nommer. + +Dans les grandes armées, après de longues guerres, il se forme +nécessairement beaucoup de généraux capables de conduire et de bien +commander huit à dix mille hommes; car, pour cet emploi, il ne faut que +trois choses: du courage, du bon sens et de l'expérience; mais, pour les +fonctions d'un ordre supérieur, il faut bien d'autres qualités. Aussi, +dans tous les pays et dans tous les temps, les gens capables de les +remplir sont rares. + +Je dois parler ici du général Diebitsch dont la vie, quoique courte, a +été marquée par des succès brillants et des revers qui ont empoisonné +les derniers moments de sa carrière. Le général Diebitsch était un homme +très-distingué, très-instruit, ayant des idées saines et toutes les +bonnes doctrines sur la guerre. J'ai eu de très-longues conversations +avec lui, et je l'ai vu pénétré de ces principes simples qu'une +expérience plus longue que la sienne m'a montrés être l'essence du +métier. Son activité était extrême, sa bravoure brillante, sa volonté +forte. Il avait donc toutes les qualités nécessaires pour commander. La +mauvaise campagne de 1828, contre les Turcs, n'est pas son ouvrage. +Celle de 1829 lui appartient et lui fait honneur. Quant à sa campagne de +Pologne, la première partie, quoique malheureuse, a dépendu de +circonstances qui étaient en dehors des calculs qui devaient le diriger. +On ne peut, avec justice, le rendre responsable du mauvais succès; car +il a été le jouet des caprices de la fortune, auxquels tous les +événements de la guerre sont plus ou moins soumis. La seconde partie de +cette campagne peut seule être l'objet d'un blâme mérité. Il s'est +abandonné à une sécurité coupable. Le général Diebitsch avait la +confiance absolue de l'empereur Nicolas, et il m'a semblé la mériter. +Parmi les généraux que j'ai vus en Russie il n'en est pas un seul qui +pût lui être comparé, excepté le comte Woronzoff et le comte Paskewitz. +Et Nicolas n'avait pas pu faire un meilleur choix. Au reste, ce choix +avait été d'abord celui d'Alexandre. + +À l'occasion des petites guerres aux environs de Moscou, je dois +raconter un fait qui peint le caractère russe. Le mot _impossible_ n'est +pas compris par les Russes; on est même en droit de supposer qu'il +n'existe pas dans leur dictionnaire. En conséquence, un ordre n'est +jamais commenté par les subalternes. On ne s'occupe que de son +exécution. Il est vrai que pour arriver au but, quel qu'il soit, on +prodigue les moyens. L'empereur avait déterminé, en arrêtant le plan +d'une opération, que le rassemblement d'un des corps se ferait sur un +point déterminé. Pour y arriver, il fallait traverser un vallon +marécageux d'une longueur de cent toises environ et un ruisseau. On y +accumula les travailleurs, qui se relevaient de deux en deux heures. On +passa la nuit à ce travail. Le lendemain, la digue et le pont étaient +achevés. En France, un pareil travail aurait duré quinze jours. Je fus +stupéfait du résultat, dont le souvenir ne s'est pas effacé de ma +mémoire. La volonté russe est une chose à part, et on ne saurait trop +l'admirer. + +Le temps s'écoulait; le moment fixé pour le couronnement et le sacre +approchait. Il devait avoir lieu le dimanche 27 août. Quelques +circonstances particulières le firent remettre au dimanche suivant. Il +survint, sur ces entrefaites, un événement imprévu d'une grande +importance, l'arrivée inopinée du grand-duc Constantin. Pour en faire +bien comprendre toutes les conséquences, je vais reprendre les choses de +plus haut. + +On se rappelle les circonstances de la révolte éclatée au moment où +Nicolas était monté sur le trône. Constantin s'était conduit loyalement +envers son frère et avait refusé une couronne qui lui était décernée, +mais à laquelle il avait déjà renoncé dans des temps antérieurs. En +faisant cet acte louable, il avait éprouvé un combat intérieur et un +regret secret de perdre un semblable héritage. Ces sentiments se +montrèrent dans mille occasions, et l'aigreur de sa correspondance avec +Nicolas en était un indice suffisant. Nicolas avait désiré voir +Constantin à Pétersbourg. La présence de son frère lui paraissait devoir +être une approbation solennelle de sa conduite, et une confirmation de +la reconnaissance de ses droits; mais celui-ci, sous différents +prétextes, s'y était constamment refusé. Il craignait, en paraissant, +disait-il, de causer des troubles. Il terminait habituellement ses +réponses en disant: «Cependant, si Votre Majesté me l'ordonne, je me +rendrai près d'elle,» mais de ce ton équivalant à un refus quand celui +auquel on écrit est résolu aux égards. + +Nicolas avait renoncé à l'espérance de voir son frère céder à ses +désirs. Il en avait pris son parti. Après sa conduite envers lui à la +mort d'Alexandre, après la déférence que depuis il lui avait montrée, il +ne pouvait rien se reprocher; aussi se dit-il probablement: Mon frère +n'a pas voulu de la couronne, il faut que quelqu'un règne: je suis +chargé, malgré moi, du fardeau, mais je saurai le porter et me mettre +au-dessus de ses caprices. + +Les choses en étaient là quand la réflexion, et peut-être plus encore +les sages conseils de la princesse de Lovitz[3] vinrent éclairer +Constantin. Il dut penser que l'indulgence de Nicolas aurait des bornes, +qu'après avoir respecté des caprices le maître pourrait parler, et +qu'alors sa position serait insupportable. La marche sage et prudente de +Nicolas assurait la durée de son pouvoir. Chaque jour le consolidait +davantage, Constantin résolut donc, par une démarche inopinée, de +réparer ses torts passés et de rentrer dans les bonnes grâces de son +frère. Il se mit en marche, sans être annoncé, pour Moscou, voyagea +rapidement, empêcha tous les courriers de le devancer, tomba comme une +bombe à Moscou, et se présenta inopinément au Kremlin et au palais de +l'empereur. Nicolas était occupé d'un travail avec le prince Galitzin, +gouverneur de Moscou, lorsqu'on lui annonça le grand-duc. L'empereur +répondit qu'il le recevrait après le travail qu'il faisait, croyant +parler du grand-duc Michel. Mais, comme on lui répliqua que c'était +Constantin, il se leva subitement en disant: «Constantin!» Et il courut +dans la pièce voisine et se précipita dans ses bras. Dans une heure, +cette ville immense de Moscou, et en deux heures tous les environs, +furent informés de son arrivée, tant cette nouvelle paraissait grande à +tous les esprits. + + [Note 3: Épouse morganatique du grand-duc Constantin. + (_Note de l'éditeur_.)] + +Constantin, en partant de Varsovie, avait cru remplir un devoir; mais, +comme il le faisait à contre-coeur, il voulait en restreindre autant que +possible les conséquences. Il avait calculé sa marche pour arriver la +veille du couronnement, et il comptait repartir le lendemain. +Heureusement, le couronnement avait été retardé de huit jours et +renvoyé au dimanche suivant. Constantin fut ainsi forcé de passer une +semaine entière à Moscou. Un symptôme de la violence qu'il s'était faite +se montrait dans sa physionomie et son humeur. On le voyait soumis aux +impressions les plus contraires, et on reconnaissait que les passions +les plus fortes et les plus opposées se combattaient dans son coeur. + +Jamais événement de cette nature ne fit une impression plus vive et plus +universelle. Le peuple russe est fidèle par sa nature. La question des +droits de Nicolas n'était pas complètement claire aux yeux des masses. +Il y avait encore dans les esprits un fond d'inquiétude et de défiance. +L'arrivée volontaire de Constantin, sa présence au sacre, expliquaient +tout, confirmaient tout; aussi, dès ce moment, l'opinion la plus +favorable se prononça-t-elle en faveur du jeune empereur, et, le +lendemain, vingt mille individus étaient, rassemblés au Kremlin pour +assister à la parade et constater par leurs yeux un fait qui les +remplissait de joie et de bonheur. + +Je me rendis à la parade suivant mon usage, et je revis le grand-duc +Constantin, que j'avais beaucoup connu à Paris en 1814 et 1815, et dans +plusieurs voyages faits depuis dans cette ville. Sa figure, +habituellement laide, animée par de mauvais sentiments, était devenue +atroce et indiquait évidemment des combats intérieurs. On voyait avec +quel regret il était venu à Moscou, dont le séjour lui était +insupportable. Après la parade, il me reçut chez lui. Il me fut facile +de reconnaître, à ses discours, ses véritables sentiments et la +confirmation de mes soupçons. Ses paroles étaient incohérentes. Il me +raconta ce qui s'était passé d'une manière confuse, me dit avoir été +blessé du doute qu'on avait sur la persévérance de ses résolutions. Au +surplus, ajoutait-il, il n'était pas fait pour régner et se sentait tout +à fait impropre aux soins du gouvernement. Il me fit, à cette occasion, +une comparaison triviale avec un domestique à lui, qui, ayant été quinze +ans cuirassier, avait refusé d'être fait brigadier, parce qu'il ne se +trouvait pas capable. Je le quittai, le laissant visiblement dévoré de +regrets et en proie à mille sentiments contraires. + +L'empereur ne cessa d'être admirable pour le grand-duc Constantin, il +lui montra constamment la plus grande déférence; mais ce caractère +farouche recevait les soins dont il était l'objet sans en paraître +touché. Il y eut des grandes manoeuvres et des petites guerres. Il +prenait à tâche de tout critiquer d'une manière amère et à haute voix. +Son langage avait quelque chose de si inconvenant, que plusieurs fois je +m'éloignai pour ne pas l'entendre, et j'évitai habituellement d'être +auprès de lui. Mais, à la fin, les attentions délicates de Nicolas +parvinrent à le toucher. La satisfaction de l'impératrice-mère, qui lui +savait un gré infini de ce voyage, gage de la bonne harmonie qui +régnerait à l'avenir dans sa famille, la joie publique exprimée chaque +jour avec plus d'énergie, le sentiment universel que le principe des +troubles dont l'empire pouvait être menacé avait disparu pour jamais, +tout cela finit par l'émouvoir. Il se sut gré de ce qu'il avait fait; il +en reconnut l'utilité, non-seulement pour lui, mais encore pour le pays. +Il éprouva ce bonheur intérieur que produit une bonne conscience, et, +dès ce moment, ses impressions, devenues douces, se peignirent sur sa +figure. Cette figure prit une expression de contentement et de joie +extraordinaires; d'horrible qu'elle était, elle devint presque belle. Je +n'ai jamais vu une métamorphose pareille. Arriva le dimanche, 4, jour du +couronnement. Constantin y remplit les fonctions de premier aide de camp +de l'empereur. Sa bonne grâce, sa joie et sa satisfaction frappaient +tous les yeux, et la vue de sa personne dans de pareilles dispositions +donna un caractère particulier à cette cérémonie. + +Lu petitesse de l'église où se fait la cérémonie, local peu favorable, +réduit nécessairement à peu d'individus le nombre des témoins de ce +spectacle auguste. Les autorités d'un ordre élevé y furent seules +placées. Cette église ne peut être comparée qu'à une chapelle. Pour +donner à la cérémonie plus d'éclat et y faire participer le peuple, on +eut soin de réunir, par un amphithéâtre en plein air, trois églises, que +l'empereur et sa famille vont visiter processionnellement. Six mille +spectateurs pouvaient y être placés. Les détails du couronnement et du +sacre ressemblent assez à ce qui se passe à Reims; mais la différence du +local y apporte des changements. Une chose digne de remarque consiste +dans ce que le couronnement du prince précède le sacre, tandis qu'en +France la couronne n'est placée sur sa tête et l'intronisation n'a lieu +qu'après le sacre. On conçoit les idées qui se rattachent à cette +différence et la motivent. + +La partie morale de la cérémonie fut une des plus belles choses que +l'imagination puisse concevoir. L'empereur, placé sur son trône, reçut +les hommages de tous les membres de su famille. L'impératrice-mère la +première vint s'agenouiller devant lui. Alors l'empereur déposa le +sceptre et la main de justice, descendit du trône avec précipitation, et +baisa la main de sa mère qui l'embrassa et le serra dans ses bras. +Constantin vint à son tour pour baiser la main de son frère. Celui-ci +lui ouvrit les bras, l'embrassa et le serra dans de douces étreintes. +Plus tard, au moment où l'empereur descend du trône pour se rendre au +sanctuaire et aller à la communion, il remet son épée nue à l'aide de +camp de service. Constantin, remplissant ces fonctions, reçut cette épée +avec grâce. On eût cru, en la voyant entre ses mains, qu'elle était bien +gardée! Après les détails minutieux des cérémonies grecques, l'empereur +sortit avec son cortège, marcha au pied de l'amphithéâtre, se rendit à +l'église des ancêtres, où il fit une station et des prières. Lorsqu'il +parut ainsi en public, les plus vives acclamations, les transports de +joie les plus unanimes et les plus sincères, l'accueillirent. L'union de +la famille impériale complétait le bonheur général. Le temps était +magnifique. Jamais fête ne put avoir un plus grand éclat ni paraître +plus auguste. + +Un repas d'étiquette eut lieu en public pour la famille impériale dans +les vieux appartements du Kremlin. Le soir une illumination, dont il est +difficile de donner une juste idée, vint terminer cette belle journée. + +Le Kremlin, bâti sur un plateau, domine un peu la ville. Du côté de la +rivière, il est à pic. Ces fortifications du moyen âge ne manquent pas +d'élégance, et les vieux édifices qu'elles renferment leur servant +d'ornement. La tour d'Ivan, qui est fort élevée, domine le tout. Les +illuminations indiquaient l'architecture dans tous ses détails, et des +masses de feu, élevées au milieu des airs sur la tour d'Ivan, +couronnaient dignement ce spectacle et semblaient associer le ciel à la +parure de la terre. Le lieu le plus avantageux pour voir l'illumination +était le bord de la Moskowa, au point où la rivière fait un coude, et +d'où l'on voyait également la magnifique illumination de la promenade +au-dessous du Kremlin, au bout de laquelle se trouve l'immense salle +d'exercice. + +Les fêtes d'usage eurent lieu après le couronnement, et voici dans quel +ordre: + +La première fut donnée au Kremlin, et les premières classes seules y +furent admises. Cette réunion de toute la cour, qui fut fort belle et +très-nombreuse, fut aussi de peu de durée. À peine eut-on le temps de se +reconnaître. La famille impériale, après une courte apparition de moins +d'une heure, se retira. + +La seconde fête, dédiée par l'empereur à la bourgeoisie, eut pour local +la salle du spectacle. Les femmes portaient, presque toutes, des +costumes de quelques provinces russes, costumes très-riches et fort +élégants. Les hommes étaient en uniforme, sans épée ou en domino. Rien +de plus beau que cette variété, en quelque sorte infinie, que la +richesse des costumes et la profusion de perles et de diamants dont les +femmes étaient couvertes. + +Une table était dressée sur le théâtre pour la famille impériale. Les +ambassadeurs, les ambassadrices, les dames à portrait et le maréchal +Sacken y furent seuls admis. + +La troisième fête fut donnée à l'empereur par les marchands. On choisit +l'immense salle d'exercice. Elle se composa d'un dîner, où huit cents +officiers furent invités. Le milieu de la salle, divisée en trois +parties, servait au banquet, et les deux extrémités étaient disposées en +jardin. + +La quatrième fut celle de la noblesse. Elle eut lieu dans le bâtiment du +club de la noblesse, local magnifique, un des plus vastes et des mieux +disposés pour cet objet qui puissent exister. Elle se composa d'un bal +brillant et d'un souper avec l'étiquette d'usage. La réunion était +immense. Rien de plus splendide que cette fête. + +Je donnai la cinquième. J'occupais le palais Kourakin, un des plus +grands de Moscou, un de ceux que le hasard a fait échapper à l'incendie +de 1812. Quoique vaste, il se trouva trop petit pour le nombre des +invités. Je fis construire une magnifique salle à manger, décorée en +tente, avec des trophées, et des ornements convenables à la +circonstance. Une cantate avait été faite exprès et préparée pour cette +fête; mais l'empereur me fit défendre de la donner. Toutes les femmes +recevaient des bouquets. Un ordre remarquable régna partout. Le service +se fit, pendant toute cette soirée, avec autant de facilité et de +précision que s'il eût été question d'une petite réunion. + +L'empereur fut charmant et causa pendant plus d'une heure avec moi. Il +resta au bal jusqu'à deux heures, ce qui, pour lui, était sans exemple. +Il me combla de témoignages de bonté. Lors du souper, les femmes, qui +furent seules d'abord introduites aux diverses tables, présentaient un +coup d'oeil éblouissant à cause de la richesse de leurs parures et de +leurs bijoux. Dix-sept cents bougies éclairaient la salle et donnaient à +la lumière un éclat qui rappelait celui du soleil. Je ne quittai pas de +vue l'empereur, sans cependant le fatiguer de ma présence; mais je fus +toujours à portée de lui pour remplir ses moindres désirs. Enfin, je pus +croire qu'aucune fête n'avait mieux réussi et travail eu un plus grand +succès. + +Les dernières furent celles du duc de Devonshire, ambassadeur +extraordinaire d'Angleterre. Celles-ci étaient médiocres et mal +dirigées: il y eut aussi peu de monde. Vinrent ensuite les fêtes des +grands personnages russes, celle du prince de Yousoupoff et celle de la +comtesse Orloff, où la plus grande magnificence fut déployée. + +Tout fut enfin terminé par une fête populaire hors de la ville. Des +constructions considérables avaient été élevées exprès. Au milieu était +un beau pavillon pour l'empereur, sa famille et toute la cour; autour et +à distance se trouvaient des amphithéâtres, les uns garnis de musique, +d'autres remplis de comestibles dont la distribution se faisait au +peuple. On avait, en outre, réuni tout ce qui, en pareille circonstance, +doit amuser la multitude. La fin de la fête rappela ce qu'il y a encore +de sauvage dans les moeurs russes. Tout fut livré au pillage; chacun +emporta ce qu'il voulut des débris de toute espèce qui tombèrent sous sa +main. + +Avant de quitter Moscou, je fis quelques excursions dans les environs +pour voir les principaux châteaux et les maisons de campagne du +voisinage. En général, elles sont assez peu nombreuses: il y en a +beaucoup moins qu'on ne devrait le supposer, à cause du nombre +considérable de grands seigneurs qui habitent Moscou, et dont les +fortunes passent pour immenses. Celle du comte Cheremetoff, située à +Staulies, à peu de distance de la ville, où il y a eu des fêtes +magnifiques autrefois, était dans un état de délabrement extraordinaire +L'intérieur est rempli d'objets d'art du plus grand prix, entassés avec +profusion, mais la maison menace ruine; et cependant le comte +Cheremetoff a un revenu de trois millions. Sa fortune, pendant sa +minorité, a été liquidée, et ses dettes ont été payées. On ne comprend +rien à ces fortunes russes; elles effrayent, pour ainsi dire, +l'imagination par leur chiffre; puis elles disparaissent et sont +remplacées par des dettes et la gêne. + +La plus belle campagne des environs de Moscou, à mon goût, appartient à +un prince Galitzin. Elle est située à Kaulminik, sur un affluent de la +Moskowa. C'est un lieu délicieux; tout y est arrangé et entretenu avec +le plus grand soin. Cette campagne aurait une réputation, même dans les +environs de Paris et dans les environs de Londres. Le pays environnant +Moscou est ondulé; le plateau est creusé par les courants d'eau qui le +sillonnent. Des bois et des champs le divisent, et cependant il est +triste et monotone. Il y manque une population suffisante pour lui +donner la vie. + +Le moment du départ approchait. L'empereur me donna l'ordre de +Saint-André pour témoignage de sa satisfaction et de son estime. Cet +ordre, le plus ancien[4] et le plus considéré en Russie, donne ceux de +Saint-Alexandre et de Sainte-Anne. Les Russes lui ont conservé une +grande valeur par la réserve avec laquelle il est distribué. À l'époque +où je l'ai reçu, il y avait seulement trente-cinq chevaliers de +Saint-André, y compris les étrangers. L'empereur y ajouta d'autres dons, +des objets de malachite et une pelisse de martre. + + [Note 4: Fondé par Pierre Ier in 1689. + (_Note du duc de Raguse._)] + +L'empereur, qui m'avait donné à dîner comme ambassadeur et en +représentation, voulut me recevoir comme particulier. Je dînai chez lui, +moi cinquième, avec lui, l'impératrice, le prince Charles de Prusse, son +beau-frère, et le prince Philippe de Hesse, son parent. Rien ne peut +exprimer la simplicité de cet intérieur, le bon goût qui y préside et la +politesse qui y règne. L'empereur me dit en riant quand j'entrai: «Je +vous ai fait inviter à dîner sans façon; c'est chez madame de Nicolas +que vous venez dîner.» Il se montra maître de maison aimable et +bienveillant pour ses convives, plein de soins, de gaieté et +d'attention. Le grand-duc héritier vint, pendant le repas, voir ses +parents. Le dîner fini, il se retira; puis, peu après, il reparut avec +son habit de soldat et son fusil, et fit l'exercice devant nous. + +Toutes les fêtes devaient être terminées par le feu d'artifice préparé +par l'artillerie de la garde. Ce spectacle fut sans contredit le plus +magnifique que j'aie jamais vu. J'en dirai deux mots. On vit d'abord, +comme partout, des pièces d'artifice de diverse nature, un temple, le +tout exécuté avec des feux de couleur d'une grande perfection; ensuite +on vit apparaître un cirque d'une vaste étendue avec des portiques +ouverts; trois chars de forme antique, couverts d'artifice, traînés par +des chevaux, conduits par des hommes aussi vêtus à l'antique, également +couverts d'artifice, étaient places dans l'intérieur, et s'y disputèrent +le prix de la course. Ils firent deux fois le tour du cirque. Le feu +d'artifice fut terminé par un bouquet dont l'imagination peut à peine +comprendre la dimension. Il y avait cinquante-quatre mille fusées et +cent mille serpenteaux; et toutes ces pièces, partant à la fois, +représentèrent l'éruption d'un volcan. Pendant que le feu d'artifice +parlait aux yeux, quarante pièces de canon, tirant continuellement, +parlaient aux oreilles. + +Après ce beau spectacle, je pris un dernier congé de l'empereur. Il +m'embrassa avec une expression d'amitié et d'intérêt dont le souvenir ne +s'effacera jamais de ma mémoire. Il m'engagea, avec une bienveillance +toute particulière, à ne pas oublier la promesse que je lui avais faite +de venir le voir dans quelques années, promesse que j'ai été au moment +de tenir, mais sous des auspices bien différents de ceux sous lesquels +je l'avais faite. S'il plaît à Dieu, je la remplirai un jour. Le +lendemain je me mis en route pour Varsovie. Mes premiers pas sur cette +route me conduisirent sur le terrain de la bataille de la Moskowa. + +Mon intention étant de visiter avec détail le champ de bataille de la +Moskowa, appelé par les Russes Borodino, et d'apprécier sur les lieux +les circonstances qui ont accompagné ce grand événement, j'emportai les +trois relations publiées sur cette bataille, celle de Chambrai, celle de +Ségur et celle de Boutourlin. J'avais, parmi les gentilshommes +d'ambassade, des officiers qui s'y étaient trouvés; j'emmenai plusieurs +officiers russes qui y avaient combattu: ainsi j'eus tous les moyens +possibles pour recueillir, sur le terrain même, les renseignements +désirables. Le champ de bataille est d'ailleurs assez petit; en peu de +moments on peut le traverser dons toute son étendue. + +Des trois relations que j'ai citées, celle de Ségur est la meilleure, la +plus intelligible et doit être la plus vraie. Tout a dû se passer comme +il le dit. On voit le lieu où Napoléon s'est tenu pendant la bataille, +et l'on conçoit qu'il n'a rien pu voir, rien pu juger, rien pu ordonner +à propos. Les dispositions premières ont été faites évidemment avec +l'idée que la garde entrerait en ligne s'il était nécessaire, et +appuierait les corps de Davoust et de Ney. Avec cette condition, les +dispositions étaient bonnes. Quand on la demanda, elle fut refusée, ce +qui changea toute l'économie de la bataille. Si elle n'avait pas dû +marcher, la disposition était fautive; il y avait trop de troupes au +centre, où était une fausse attaque, pas assez à la droite, où devaient +se porter les grands coups et se faire le grand effort. Après +l'enlèvement des flèches qui couvraient le village de Semanovsky et la +prise de ce village, les corps de Davoust et de Ney étaient hors d'état +de combattre. Les pertes effectuées et la dispersion des hommes ôtaient +toute consistance à ces corps. Il fallait nécessairement des troupes +fraîches pour les soutenir et même pour les remplacer. La cavalerie, +faute de mieux, s'en chargea. Elle perdit beaucoup de monde par le feu +de l'ennemi. Elle culbuta cependant ce qu'elle avait devant elle; elle +tourna la redoute située au centre, s'en empara et la livra au vice-roi, +qui, dès ce moment, put déboucher. + +Alors la bataille était gagnée; mais, pour avoir des résultats, il +fallait marcher franchement, avec des moyens compactes et réunis sur le +chemin de Moscou. Aucune résistance n'aurait été opposée aux troupes +françaises qui se seraient montrées sur ce point, parce que l'armée +russe, en cet instant, était dans le désordre et la confusion. C'est en +ce moment que le général Belliard vint trouver l'Empereur et lui +demander sa garde pour soutenir la cavalerie. Il la refusa, et l'on +perdit tout le fruit des succès obtenus. Aucun engagement sérieux +n'aurait eu lieu, et l'armée russe, hors d'état de se reformer et de +combattre, aurait été détruite ou prise en grande partie. + +Assurément un général habile doit éviter de faire donner trop tôt ses +réserves. Il doit refuser le premier secours qu'on lui demande; car ceux +qui sont aux prises sont toujours empressés à en réclamer. Il faut tirer +de chaque individu tout le parti possible, forcer chacun à employer +toute l'énergie et toutes les facultés qu'il possède; mais il y a un +moment (et le talent est de le juger) où il est aussi important de faire +accourir le secours qu'auparavant il était utile d'en suspendre l'envoi, +et c'est en cela que Napoléon a failli à la Moskowa. Il a été +d'ailleurs, ce jour-là, infidèle à un principe que je lui ai entendu +établir et soutenir toute sa vie: c'est que les généraux qui conservent +les troupes pour le lendemain de la bataille sont toujours battus. Quand +le succès est complet, quand le jour est décisif, les réserves sont +superflues le lendemain. C'est donc au jour de la bataille, jour +véritable de la crise, qu'il faut tout sacrifier, sans s'occuper de +l'avenir. Alors Napoléon n'a pas agi ainsi quand il pouvait suivre et +appliquer son principe sans danger; car, je le répète, sa garde n'aurait +eu aucun engagement sérieux. + +Napoléon, pendant toute cette campagne de Russie, n'était plus le même +homme, son génie militaire avait pâli, son activité avait disparu; une +grande insouciance, une grande apathie, avait remplacé sa sollicitude +d'autrefois; une irrésolution habituelle était devenue le fond de son +caractère; et M. de Ségur, tout en gémissant d'un si grand changement, +l'a peint avec vérité. Il est représenté en 1812 tel que je l'avais +trouvé en 1815. Le grand capitaine s'était survécu à lui-même. + +Après avoir passé une journée entière sur le champ de bataille de la +Moskowa, je continuai ma route et je m'arrêtai à Smolensk. Mêmes +observations pour le combat malheureusement trop célèbre qui y fut +livré. On ne peut concevoir quel génie infernal a pu inspirer l'idée de +se ruer contre des murailles hautes de trente pieds, dans lesquelles il +n'y avait aucune brèche, et de les escalader sans échelles? Comment +a-t-on pu concevoir la pensée de les ouvrir avec des pièces de campagne? +Ces murailles sont très-épaisses et construites en briques. Aussi huit à +dix mille hommes restèrent sur la place et furent sacrifiés sans aucune +espèce d'utilité. Un homme raisonnable ne pouvait pas se faire illusion +à cet égard. Ceux qui virent Napoléon ce jour-là m'ont tous parlé de son +indifférence à tout ce qui se passait sous ses yeux, et de l'insouciance +dont chacune de ses paroles était empreinte. + +Après Smolensk, j'allai voir la Bérézina, lieu tristement célèbre, où +tous les débris de l'armée semblaient devoir périr. La poursuite des +armées de Koutousoff et Wittgenstein fut molle et timide. L'armée +française, si peu en état de combattre, eût été facilement précipitée +dans la rivière si elle eût été attaquée avec un peu de vigueur; mais +une chose inexplicable, c'est la conduite tenue par l'amiral Tischakoff, +qui, avec une belle armée intacte, était placé sur la rive droite de la +rivière. Au moment même où il voyait l'armée française occupée de +préparer son passage et des travaux préliminaires, il donna ordre à la +division Chaplitz, placée en face, de s'éloigner, et en partant il ne +fit pas brûler les ponts établis sur les marais de la route de Wilna. +Leur destruction eût suffi pour mettre un obstacle insurmontable à la +marche de l'armée, après son passage de la Bérézina. Elle eût été alors +détruite sans combat; car, une fois établie sur la rive droite, elle +était dans l'impossibilité aussi bien d'avancer que de reculer. Un +enchaînement de circonstances si extraordinaires autorisa Napoléon à +croire, malgré tant de maux ressentis, que son étoile n'avait pas +renoncé à le protéger. + +J'arrivai à Varsovie. Le lendemain j'allai voir le grand-duc Constantin, +qui me conduisit à la parade. Après la parade, nous allâmes voir le +corps polonais, tout entier sous les armes dans la plaine de Vola. +Pendant trois heures, cette armée exécuta de grandes manoeuvres avec une +rare perfection. Je n'ai vu des troupes aussi belles, aussi instruites, +que chez nous, dans notre beau temps et par exception. Elles ne +laissaient rien, absolument rien à désirer. Le lendemain et le jour +suivant, j'accompagnai de même le prince à la parade. Nous vîmes ensuite +la cavalerie réunie, et le jour d'après l'artillerie. Ces différentes +armes étaient à la hauteur de l'infanterie. + +Si le grand-duc Constantin, comme on l'assure, n'était pas un grand +général (et à cet égard il lui manquait, dit-on, une des qualités les +plus essentielles), c'était certainement le meilleur inspecteur qui fût +jamais et l'homme le plus capable de former des troupes. Après avoir +rendu justice à son mérite personnel sous ce rapport, je ferai remarquer +que jamais général n'a eu, autant que lui, de moyens à sa disposition +pour créer de bonnes et belles troupes. La matière sur laquelle il +opérait est excellente; car les Polonais sont essentiellement +belliqueux et naissent gens de guerre. Bon nombre d'officiers de ces +troupes avaient servi et fait la guerre avec nous. + +L'armée polonaise était campée, par divisions, dans la belle saison, aux +portes de Varsovie. Ces magnifiques camps baraqués m'ont rappelé le +camp de Zeist de ma jeunesse. On sait combien les réunions permanentes +contribuent à former l'esprit militaire et à compléter l'instruction. +L'armée polonaise, payée en argent, avait la solde française, et, eu +égard au prix des denrées, ces soldats étaient les plus riches de +l'Europe. + +Le grand-duc Constantin nommait directement à tous les emplois, jusqu'au +grade de lieutenant-colonel inclusivement. Ce droit de promotion, donné +à un homme qui connaissait tous les officiers de cette armée, qui vivait +avec eux et était, plus que qui que ce soit, capable de les juger, +garantissait la justice et le discernement des choix. Enfin, pour donner +une idée de l'instruction exigée, je vais dire ce qui précédait la +nomination des sous-officiers au grade de sous-lieutenant. Le grand-duc +me présenta une trentaine de sous-lieutenants qui étaient nouvellement +promus après avoir satisfait aux conditions imposées et qui attendaient +des emplois vacants. Un sous-officier, avant d'être reçu officier, +devait d'abord commander un peloton, puis un bataillon, puis une +brigade. Quel que soit le prix mis à l'instruction, ici il y a +exagération. Aussi m'écriai-je, en répondant au grand-duc, que cette +troupe de généraux, si subalternes dans leurs véritables fondions, +serait bien difficile à contenter, à conduire, et deviendrait une +source d'embarras pour ses chefs naturels. + +L'armée polonaise, dont le grand-duc avait l'entière disposition, se +composait de douze régiments d'infanterie à trois bataillons, de huit +régiments de cavalerie de quatre escadrons, et en outre de deux +régiments de troupes à cheval des gardes; enfin de six compagnies +d'artillerie. + +L'armée polonaise était si bien instruite, qu'on aurait pu, en cas de +guerre, la dédoubler pour y placer un nombre de recrues égal à celui des +soldats. Au bout de trois mois, cette nouvelle composition aurait fourni +des troupes excellentes pour combattre. + +J'eus occasion de juger, pour la première fois, du grand parti que l'on +peut tirer des fusées à la Congrève. Le tir en fut si juste et la +manoeuvre, avec des chevalets à main, si facile, que je fus frappé des +applications qu'on peut en faire. Cette nouvelle arme peut jouer, à la +première guerre, un rôle très-important. + +J'en rendis compte à mon retour en France. Je pressai le gouvernement de +s'en occuper. Il l'a fait, et aujourd'hui la France est en mesure. Le +général d'armée qui s'en servira le plus habilement à la première +campagne aura une suite de succès non interrompus. La tactique moderne +recevra probablement des changements, et, par suite, l'organisation des +armes et les proportions existantes entre elles. Ces fusées feront +époque dans la science militaire. Je vais indiquer les causes et déduire +les principales conséquences de cette invention. + +On connaît l'influence de l'artillerie aux jours de bataille, et le rôle +qu'elle joue à la guerre. Ce rôle est devenu de plus en plus important, +non-seulement en raison de son augmentation dans les armées, mais encore +à cause de son extrême mobilité qui donne le moyen de combiner ses +mouvements à l'infini: cependant cette mobilité a encore des limites, et +le nombre des canons à conduire à la guerre est borné, non-seulement par +la dépense, mais encore par l'embarras qu'un excès de matériel +apporterait avec lui; embarras pouvant être tel, qu'il dépasserait de +beaucoup en inconvénients dans les marches les avantages qu'il +promettrait pour le moment de l'action. + +L'expérience a démontré que les limites à observer ne doivent pas +dépasser quatre pièces par mille hommes, et encore, ce principe suivi, +cette proportion se trouve-t-elle toujours franchie, après quelques mois +de campagne, la diminution du matériel n'étant pas soumise aux mêmes +causes que celle de l'infanterie et de la cavalerie. Les fusées à la +Congrève ont reçu successivement un grand perfectionnement. Dirigées +maintenant avec une assez grande justesse, elles forment aujourd'hui +une artillerie auxiliaire destinée à devenir bientôt une arme principale +par le développement qu'on peut lui donner dans son action. + +En effet, quand l'arme se compose seulement du projectile employé, quand +aucune machine n'est nécessaire pour le lancer, et ne présente pas au +feu de l'ennemi de surface sur laquelle il puisse diriger ses coups; +quand enfin on peut, par des dispositions très-simples, donner +momentanément à ce feu un développement tel, que le front d'un seul +régiment soit couvert par une pluie de boulets qui représentent le feu +d'une batterie de cent pièces de canon; alors les moyens de destruction +sont tels, qu'il n'est plus possible de lutter contre eux, en suivant +les règles et les principes que l'état actuel de l'art de la guerre a +consacrés. + +Voici comment je concevrais l'emploi des fusées à la Congrève. Je ferais +former dans chaque régiment six cents hommes au service de cette arme +nouvelle. Deux chariots suffisent pour porter cent chevalets tels que +les Autrichiens les ont adoptés, et, à l'ordre donné, ces cent +chevalets, servis chacun par trois ou quatre hommes, déploieraient un +feu dont l'imagination peut à peine concevoir l'idée. À un feu pareil +peut-on opposer et exposer des masses? même des troupes en bataille et +plusieurs lignes parallèles? Non assurément. Mais, le gain de la +bataille consistant à faire reculer l'ennemi, il faut marcher à lui et +traverser l'espace qui nous sépare de lui. Or, pour le faire avec le +moins de danger possible, on doit employer l'arme qui parcourt les +distances le plus rapidement. Dès lors la cavalerie doit être employée +de préférence, et cette cavalerie devra être soumise à une nouvelle +manière de manoeuvrer, afin de se présenter au feu de l'ennemi avec +moins de chances de destruction, c'est-à-dire éparpillée en tirailleurs, +et cependant prête à se réunir à un signal donné pour se préparer au +choc qui doit suivre la charge exécutée. Dans ce système de guerre et +dans cette nouvelle manière de combattre, l'infanterie, changeant de +rôle, devient l'auxiliaire dés fusées à la Congrève, ou plutôt ces +fusées sont sa véritable arme, et les fusils de simples accessoires pour +repousser ceux qui viennent l'aborder. + +L'infanterie devra donc avoir une instruction toute différente. Elle +devra se diviser en deux parties: la première, chargée de tirer des +fusées; la seconde, destinée à appuyer la première et à lui servir de +point de ralliement au moment où elle sera en contact immédiat avec +l'ennemi. Alors la proportion des armes doit changer. Il faut plus de +cavalerie et moins d'infanterie. Il faut une cavalerie exercée d'une +manière toute différente de ce qu'elle l'est aujourd'hui. Il faut une +infanterie-artillerie, si je puis m'exprimer ainsi, et dont l'emploi +soit borné au service des fusées, à les soutenir et à les appuyer, à +occuper les postes retranchés, à défendre les places, à faire la guerre +de montagne. + +Mais cette nouvelle artillerie prend une grande importance en mille +circonstances où l'artillerie à canon ne joue aucun rôle. Dans les +montagnes ou transporte aujourd'hui à grand'peine un petit nombre de +pièces qui y fait peu d'effet. Avec des fusées, on a une arme à longue +portée, facile à établir partout et à profusion sur la cime des rochers, +comme sur les plateaux inférieurs. Dans les plaines rases, chaque +édifice est transformé en forteresse, et la tour ou la terrasse d'une +église de village devient à volonté la plate-forme d'une batterie +formidable. Enfin cette invention, telle qu'elle est aujourd'hui, et +avec les perfectionnements qu'elle comporte, se prête à tout, se plie à +mille circonstances diverses, à toutes les combinaisons possibles et +doit prendre un ascendant immense sur le destin des armées. + +Si les fusées sont servies par un corps spécial, si elles sont traitées +comme l'artillerie, étant nécessairement rares et leur direction +toujours un peu incertaine, elles ne produiront que peu d'effet. Un +développement immense leur donnera seul le moyen d'étonner et +d'épouvanter, de foudroyer; c'est ainsi seulement qu'elles peuvent être +employées avec utilité, et pour cela elles doivent devenir l'arme de +l'armée proprement dite. + +Les hommes réfléchissent peu sur la nature des choses. On admet +volontiers et de confiance ce que d'autres ont déterminé. On agit +souvent par routine, sans avoir employé son intelligence à modifier et à +améliorer ce qui en est susceptible. Aussi ce ne sera qu'à la longue que +la puissance des fusées à la Congrève sera appréciée et sentie; mais, si +à la première guerre un général habile et calculateur entrevoit la +question dans tous ses développements, s'il embrasse toutes les +conséquences qu'il est permis d'en tirer, s'il prépare ses moyens dans +le silence pour les déployer sur le premier champ de bataille, il +obtiendra des succès tels, que, jusqu'à ce que l'ennemi ait employé les +mêmes moyens, rien ne pourra lui résister. Au moment de cette grande +expérience, le génie personnel du chef aura un grand ascendant, une +immense action sur le sort de la guerre. + +Cependant, quoique tous les calculs de la raison, toutes les prévisions +puissent annoncer les résultats que je prédis, l'expérience seule +établira d'une manière incontestable le mérite de cette nouvelle +invention. Il y a tant de circonstances imprévues qui modifient les +prévisions les plus fondées, les apparences les plus séduisantes, que +l'homme sage et prudent ne sera convaincu dune manière absolue que +lorsque les faits seront venus réaliser ces espérances; mais les +apparences sont telles, les probabilités se montrent d'une manière si +concluante, qu'un général calculateur doit, à la première guerre, +préparer d'avance ses moyens, comme je l'ai dit, et étonner son ennemi +par leur emploi. S'il est seul à en faire usage, il est probable qu'il +sera maître de la campagne. Si son adversaire a été aussi prévoyant et +aussi vigilant que lui, il se garantira au moins d'être sa victime, et, +si les résultats ne correspondent pas complètement à ses espérances, il +en sera pour quelques travaux inutiles et pour quelques dépenses. Mais +la prévoyance doit embrasser, non-seulement l'emploi immédiat de cette +arme nouvelle, mais encore toutes les conséquences qui en résultent +relativement aux autres armes, à leurs proportions et à leurs +manoeuvres. + +L'accueil du grand-duc avait été rempli d'amabilité pour moi; et, si je +pus me rassasier de jouissances militaires, il me donna aussi des +plaisirs d'un autre genre qui n'eurent pas moins de charmes à mes yeux. +Il me présenta à la princesse de Lovitz, sa femme. Chaque jour je dînais +avec elle et le grand-duc. Je passais trois ou quatre heures ensuite +dans leur intimité. Rien n'était comparable à la douceur, à la bonté et +à l'amabilité de cette femme charmante. La vivacité de son esprit n'en +était pas le principe, mais une douceur, une raison, une bonté, un +laisser aller simple et bienveillant que l'on ne saurait exprimer. + +La princesse de Lovitz, sans être belle, sans être même très-jolie, +avait tout ce qui peut séduire. Sa douce influence avait calmé l'humeur +farouche de Constantin, adouci son caractère violent. Elle exerçait +d'une manière salutaire pour tout le monde son empire sur lui. Véritable +ange descendu sur la terre, la manière dont elle a fini confirme les +éloges que je donne à sa mémoire et que j'aurais voulu pouvoir offrir à +sa personne. Dans ces causeries familières, le grand-duc fut d'une +amabilité et d'une gaieté constantes. Il y aurait de quoi remplir un +volume des histoires qu'il m'a racontées, toutes plus ou moins remplies +d'intérêt pour moi, en raison des personnes et des lieux qui en étaient +l'objet. Enfin, après trois jours de manoeuvres et de cette société +intime, je continuai mon voyage pour Paris, en passant par Vienne. + +Le royaume de Pologne jouissait déjà des fruits d'une administration +éclairée. De belles routes se traçaient de toutes parts. J'étais venu de +Breizt à Varsovie sur une magnifique chaussée. Il en existait une +pareille pour aller à Kalisch. Dans la direction que je suivis, elle +était moins avancée; mais déjà des parties considérables de route +étaient terminées, et, au moment où la révolution a éclaté, tout était +achevé. J'avais retrouvé plusieurs officiers polonais fort distingués +qui avaient anciennement servi avec moi, entre autres le général +Zimersky, et un capitaine ou major nommé Zemanovsky. J'eus grand plaisir +à les revoir. Je me rendis à Cracovie, où je passai la Vistule pour +entrer dans les États autrichiens. + +Avant de poursuivre mes récits, je vais donner un aperçu sur l'armée +russe, telle qu'elle était à cette époque, qui pourra donner des idées +sur son organisation d'alors, son administration, ses moeurs et les +circonstances particulières dans lesquelles elle est placée. Depuis, +cette organisation a éprouvé de grands changements, et un autre ouvrage +renferme des documents complets à cet égard. Ces doubles renseignements +ne seront pas sans intérêt pour les militaires. + +ARMÉE RUSSE. + +La situation particulière de l'empire russe, son immense étendue, la +population répandue sur sa surface, qui, à quelques provinces exceptées, +est peu agglomérée, rendent le recrutement difficile et lent, et +forcent l'empereur de Russie, pour peu qu'il veuille jouer en Europe un +rôle en rapport avec sa puissance, à entretenir son armée toujours au +complet, et à avoir, en temps de paix, sous les armes tout ce qu'il faut +pour la guerre. + +S'il agissait autrement (les événements arrivant d'une manière inopinée, +les prévisions de la politique étant facilement en défaut, et dans tous +les cas les moyens fort bornés), s'il devait les préparer seulement à +l'instant où il calcule leur emploi, il ne serait alors jamais prêt à +temps pour agir d'une manière efficace, et souvent les résultats +définitifs seraient obtenus au moment où il serait à peine en état de +les favoriser ou de les contrarier. J'ai vu tel soldat qui avait marché +pendant onze mois, en parlant de son village, pour rejoindre le corps +auquel il avait été destiné. Comme ces longues routes se font avec des +recrues fort jeunes, avec des hommes nouveaux et nullement accoutumés à +se tirer d'affaire au milieu de semblables difficultés, comme les +secours qui leur seraient nécessaires sont souvent incomplets, il en +résulte une perte d'hommes considérable, qui réduit souvent à moitié le +produit du recrutement ordonné. Ainsi cent mille hommes levés se +trouvent donner, dans les cadres, un effectif de cinquante mille hommes. +Ces cinquante mille hommes n'arrivent, terme moyen, que six mois après +avoir été levés, et encore il leur faut au moins, pour être dressés et +instruits convenablement, le double de temps nécessaire aux autres +soldats de l'Europe, et particulièrement aux Français, c'est-à-dire un +an pour l'infanterie, et deux ans pour la cavalerie. + +Ainsi trois causes rendent les effets du recrutement lent et les levées +inapplicables aux besoins immédiats. Il faut donc, lorsque les +circonstances paraissent les plus simples, les besoins les plus faibles, +et quand la politique n'entrevoit aucun événement probable qui réclame +le concours des armes; il faut, dis-je, dans ces hypothèses, que l'armée +russe soit cependant au complet, prête à marcher effectivement, afin +que, le cas arrivant, elle puisse le faire. Or, comme la population de +la Russie est à présent de plus de cinquante millions d'habitants, elle +a ainsi la faculté de recruter de très-nombreuses armées. La +considération de cette puissance en Europe dépendant des forces qu'elle +déploie; de plus, quand elle agit au loin, ses armées devant être +d'autant plus fortes pour fournir les échelons dont elle ne peut se +passer et réparer les pertes que les longues marches occasionnent, il +lui faut avoir constamment de nombreux cadres au complet. + +Il n'en est pas de même des puissances d'Occident, où la population +agglomérée permet de lever et de rassembler en peu de temps les recrues +dont on a besoin. En Autriche, où chaque régiment a son territoire, où +le cadre d'un bataillon reste toujours sur place, surveille les hommes +en congé qui sont envoyés dans leurs familles, et où on les réunit quand +il le faut pour les exercices prescrits, on a tout à la fois une armée +nombreuse pour la guerre et un nombre plus ou moins grand de soldats +dans la paix, suivant la volonté du souverain. Ainsi tous les avantages +se trouvent réunis, toutes les conditions sont remplies. En France, où +l'on n'a pas cette organisation élastique qui se prête à toutes les +circonstances, deux choses y suppléent: la grande population sur une +étendue de pays fort bornée, et la facilité avec laquelle les paysans +français deviennent soldats. Avec de bons cadres, on peut, en trois +mois, dresser des soldats pour la guerre et au bout de ce temps les +présenter à l'ennemi. J'en ai fait l'expérience plusieurs fois. + +Pour appuyer par un exemple mes observations sur les lenteurs +indispensables du recrutement de l'armée russe, je citerai un fait +récent qui est sans réplique. À l'époque où je quittai la Russie, +l'armée russe était d'une force telle, qu'après avoir défalqué les +troupes d'Asie, de Finlande, et les garnisons de l'intérieur +indispensables, il y avait trois cent mille hommes de troupes de ligne +disponibles pour être portés partout, non compris l'armée polonaise et +les Cosaques. Les deux campagnes de Turquie ont consommé par les +maladies, la peste, etc., et le feu de l'ennemi deux cent mille hommes. +Cette évaluation paraîtra peut-être bien considérable; mais elle a été +faite par un des généraux les plus distingués de la Russie, un homme +vrai, capable de bien juger, et dont l'assertion est une autorité pour +moi, le général Woronzoff. L'état de l'Europe n'étant pas alarmant, on +ne se pressa pas de les remplacer. Arriva la révolte de Pologne en 1830, +et l'on ne put jamais parvenir à réunir plus de cent vingt mille hommes. +Dans le cours de cette guerre, qui a duré neuf mois, on n'eut pas la +faculté de mettre en action au delà de cent cinquante mille hommes, ce +qui prolongea la lutte. Ce grand complet de l'armée russe, en 1826, +était encore le résultat des levées extraordinaires de 1812 et de 1813, +disponibles seulement en 1815, et qui se sont conservées, la paix ayant +duré depuis cette époque. + +Après être entré dans ces détails pour expliquer les principes sur +lesquels l'armée russe est fondée, je vais entrer dans ceux de son +organisation. L'infanterie de l'armée russe se composait alors de cent +quatre-vingt-trois régiments à trois bataillons, savoir: + +Garde impériale, dix régiments; +Grenadiers, seize; +Carabiniers, sept; +Infanterie de ligne, cent; +Chasseurs, cinquante. + +Total, cent quatre-vingt-trois. + +Il y avait en outre vingt-quatre bataillons de garnisons détachés, qui +formaient deux divisions en Sibérie. + +La cavalerie se composait de soixante-seize régiments, savoir: + +Garde impériale, dix régiments; +Cuirassiers, huit; +Dragons, dix-sept; +Lanciers, vingt; +Chasseurs, huit; +Hussards, douze; +Cosaques de la garde, un. + +Total, soixante-seize. + +L'artillerie était formée, savoir: + +L'artillerie à pied, de trente-deux brigades à cinq compagnies chacune; +L'artillerie à cheval, de trente-sept compagnies; +Les pionniers, de huit bataillons; +Le train, de quarante bataillons. + +Enfin, il existait hors ligne cinquante-deux régiments de Cosaques à +pied ou à cheval. + +En outre l'armée polonaise était formée de: + +Régiments d'infanterie, huit; +Régiments de chasseurs à pied, quatre; +--de chasseurs à cheval, quatre; +--de lanciers, quatre; +Brigades d'artillerie, deux. + +Dans lesquelles sont quatre compagnies à cheval. + +Indépendamment de l'armée proprement dite, telle qu'on vient de la +dépeindre, il existe des troupes hors de ligne: + +Soixante-seize bataillons de garnison; +Cinq cent quatre compagnies à district; +Douze _idem_ d'ambulance; +Quarante-deux _idem_. + +L'armée était organisée en vingt-neuf divisions d'infanterie, qui, +ajoutées aux deux divisions des gardes et aux deux divisions polonaises, +formaient un total de trente-trois divisions. Chaque division était +formée de six régiments: quatre de ligne, deux de chasseurs, et se +composait de trois brigades. Beaucoup de ces régiments n'avaient que +deux bataillons dans la formation de ces brigades, quatre-vingt-seize +troisièmes bataillons étant organisés en divisions de réserve, et +employés à des travaux du gouvernement. + +La cavalerie formait dix-huit divisions de quatre régiments chacune, et +chaque régiment à quatre escadrons. Toutes ces divisions étaient +organisées en divers corps d'armée, de deux ou trois divisions +d'infanterie, et d'une ou de deux de cavalerie. Ces corps d'armée +étaient celui de la garde, celui des grenadiers, et sept corps +distingués par leur taille et le choix des hommes. Ensuite existaient: +le corps de Lithuanie, celui de Finlande, celui du Caucase, celui de +Sibérie, et le corps d'Orembourg (ces deux derniers composés seulement +d'une division d'infanterie chacun, et de cavalerie irrégulière). À ces +corps il fallait ajouter l'armée polonaise. Tous ces corps, ceux de +Finlande, de Sibérie, d'Orembourg à part, formaient trois commandements. + +Le premier, sous le nom de première armée, se composait de la garde, du +corps de grenadiers et des cinq premiers corps; + +Le second, sous le nom de seconde armée, des sixième et septième corps; + +Enfin le troisième, sous le nom d'armée polonaise, des troupes +polonaises et du corps de Lithuanie. + +D'après des bases qui m'ont paru assez exactes et dont il serait trop +long de donner le détail ici, l'effectif approximatif des sept corps +d'armée et du corps de Lithuanie s'élevait à trois cent dix-huit mille +hommes d'infanterie et soixante-trois mille sept cents chevaux. Ainsi, +en ôtant les malades et non-valeurs de toute espèce, on est encore dans +la vérité en disant que l'empereur de Russie pouvait, à cette époque, +après avoir pourvu à tous les besoins de l'intérieur et des lignes du +Midi, agir hors de chez lui avec trois cent mille hommes, sans y +comprendre l'armée polonaise et les Cosaques. + +L'artillerie attelée était, sur le pied de paix, alors de mille +quatre-vingt-douze bouches à feu, et devait être augmentée de moitié au +moment d'une entrée en campagne, en portant les batteries de huit à +douze bouches à feu. + +Les bataillons étaient composés de quatre compagnies, chaque compagnie +forte par organisation de deux cent cinquante-huit hommes; cinq +officiers par compagnie, et deux officiers supérieurs par bataillon. +Chaque régiment de cavalerie était composé de six escadrons de campagne, +de cent quarante chevaux, sept officiers, et d'un septième escadron de +dépôt. + +Excepté à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et un fort petit nombre de villes +où il y a garnison et où les troupes sont casernées, l'armée russe est +placée dans des cantonnements. Ces cantonnements étant fort étendus, il +en résulte une grande dispersion qui nuit à l'instruction. Voici comment +on y supplée et ce qui se passe, chaque année, dans toutes les diverses +divisions de l'armée. + + +INFANTERIE.--Au 1er avril, les compagnies sont réunies au chef-lieu de +bataillon et exercées pendant un mois au détail. Les bataillons de +chaque régiment se réunissent au 1er mai, et l'on manoeuvre pendant +vingt jours par régiment. + +Les manoeuvres par brigade ont lieu pendant les dix premiers jours de +juin, et les divisions sont campées et manoeuvrent en division du 10 +juin au 10 juillet, et, après le 10 juillet, la dislocation a lieu; les +troupes retournent dans les cantonnements où elles ont passé l'hiver. +Les capitaines sont responsables de l'instruction de leur compagnie. On +calcule qu'il faut un an pour former un soldat d'infanterie. + + +CAVALERIE.--Au printemps on resserre les cantonnements pendant un mois, +et on fait manoeuvrer pendant ce temps les escadrons du même régiment. +En automne, les régiments se rapprochent, manoeuvrent par brigade +pendant quinze jours, ensuite par division pendant dix jours. Les +commandants d'escadron sont responsables de l'instruction de leurs +escadrons. Les principes d'équitation sont les mêmes qu'en Prusse. La +tenue est roide, et les chevaux sont assis sur leurs jarrets. Les +mouvements se font par trois, ce qui exige une grande précision pour les +demi-tours. Les officiers, à ce que l'on assure, étaient alors peu +instruits. Les corps d'armée, infanterie et cavalerie, doivent être +réunis tous les deux ans, et manoeuvrer pendant un temps plus ou moins +long. + +Les ordonnances des manoeuvres d'infanterie et de cavalerie sont, à peu +de chose près, les mêmes qu'en France; mais l'ordonnance pour le +campement des troupes est entièrement différente de la nôtre et me +paraît préférable. Chez nous, les troupes campent en front de bandière, +et, en sortant du camp, elles sont naturellement formées en bataille. Il +en résulte que nos camps occupent un espace énorme et sont très-minces; +que les troupes ainsi étendues, si elles sont surprises par de la +cavalerie, peuvent être détruites. En Russie, le campement se fait en +colonne par bataillon; les rues du camp sont perpendiculaires au front +de bandière, et leur largeur permet aux soldats qui sortent de leur +tente de composer, par un à droite et à gauche, les deux sections du +peloton que leur réunion doit former. Ainsi, en un moment, toute l'armée +est formée en colonne par bataillon, prête à déboucher, et la profondeur +du camp en fait comme une forteresse contre la cavalerie. L'habitude de +faire la guerre contre les Turcs, les nécessités qui en sont la suite, +ont fait naître chez les Russes l'idée de cette manière de camper, qui +devrait être suivie constamment et partout; car, en sortant du camp, des +troupes doivent être formées, non pour combattre, mais pour marcher. + +Il existe à Saint-Pétersbourg une école de cavalerie, où les régiments +envoient des élèves, qui retournent à leurs corps comme écuyers. + +Un régiment d'infanterie, connu sous le nom de régiment d'instruction, +est attaché à la garde. Il est composé de détachements de tous les corps +d'infanterie de l'armée. Ces détachements sont relevés et rapportent +ainsi dans leurs régiments respectifs une instruction uniforme. + + +AVANCEMENT.--L'avancement se fait, en temps de paix, à l'ancienneté, +jusqu'au grade de colonel: dans chaque régiment, jusqu'au grade de +capitaine inclusivement; jusqu'à celui de major dans la division, et +même quelquefois dans le corps d'armée. Les lieutenants-colonels et les +colonels roulent sur toute l'armée et peuvent changer d'armes. Les +avancements sont mis à l'ordre par le lieutenant général, en conséquence +des tableaux existants. Si un officier est absolument incapable, mais +n'a pas démérité au point d'être renvoyé du service, on prend celui qui +le suit sur le tableau, et le motif de cette disposition est mis à +l'ordre du jour. Cette obligation rend cette disposition très-rare. + +Personne, sans exception, à quelque famille qu'il appartienne, ne peut +être officier sans avoir été soldat et sous-officier. Une école de +sous-officiers de la garde sert à donner aux jeunes gens protégés le +moyen de remplir la disposition de la loi sans compromettre leurs +moeurs. Après douze ans de service sans reproche et sans punition, un +sous-officier est de droit officier. Il reçoit un emploi de ce grade ou +une destination civile de ce rang. La qualité d'officier subalterne +donne les droits de la noblesse, mais non transmissibles. Huit cents +officiers à peu près sont nommés ainsi chaque année. L'officier de la +vieille garde (il y a cinq régiments d'infanterie vieille garde et six +de troupes à cheval) a deux grades au-dessus de son emploi. Ainsi le +capitaine est lieutenant-colonel, et passe souvent colonel dans l'armée; +le lieutenant est major et passe souvent lieutenant-colonel dans +l'armée; le sous-lieutenant est capitaine et passe major. Dans la jeune +garde, il n'y a qu'un grade au-dessus de l'emploi. L'avancement de la +garde est si rapide, qu'un jeune homme est, au bout de dix ans de +service, ordinairement colonel. Il prend alors son rang d'ancienneté +avec les colonels de l'armée. + + +ARMEMENT.--Les troupes sont munies de bonnes armes faites dans les +manufactures, sous la direction de l'artillerie. Les principales +manufactures sont à Toula. L'infanterie est armée avec un fusil du +modèle français, dit de 1777 corrigé. Les chasseurs ont des fusils de +deux pouces plus courts, mais garnis de baïonnettes de deux pouces de +plus de longueur. Les cuirassiers ont la double cuirasse comme en +France. + + +ADMINISTRATION.--L'administration de chaque régiment est entre les mains +du colonel. Il en rend compte au lieutenant général, qui remplit en même +temps les fonctions d'inspecteur général et d'intendant. Aucun autre +contrôle ne vient éclairer le gouvernement. + +Les règles de l'administration n'ont rien de fixe. Les abus sont grands; +dans la cavalerie, ils sont pires que dans l'infanterie à cause des +fourrages, remontes, etc. Le prix des fourrages est basé sur les +mercuriales; mais les mercuriales sont fixées par les chefs de +l'état-major des corps d'armée, qui les augmentent d'après les besoins +des régiments. On voit quelle confusion doit exister dans les dépenses +et dans la comptabilité. + +Les non-complets sont grands; ils favorisent les intérêts privés et +fournissent aussi aux besoins du corps. Ainsi, par exemple, le prix des +fourrages du septième escadron, qui ordinairement n'a pas de chevaux, +sert à compléter le prix des chevaux des remontes, pour lequel +l'empereur ne donne que cent vingt roubles. Les régiments de cavalerie +colonisés ont leurs remontes assurées au moyen des haras que ces +établissements renferment. Dans la garde, on prend un autre moyen pour +avoir des chevaux de grand prix. On accorde à un officier riche un congé +de six mois ou d'un an, qu'il demande, à condition de faire une remonte +de dix, quinze, vingt et trente chevaux pour le régiment, suivant sa +fortune. Les chevaux de remonte pour le régiment de la garde sont amenés +à la parade et vus par l'empereur, qui sait quel officier les a fournis. +Une grande émulation en résulte parmi les officiers, et souvent leur +congé leur coûte ainsi quinze à vingt mille francs. + +Excepté à Saint-Pétersbourg, Moscou et un petit nombre de villes, les +troupes sont cantonnées. Les paysans nourrissent les soldats placés chez +eux, et doivent recevoir en indemnité les trois livres de farine de +seigle fournies par l'État. Mais habituellement le régiment ne donne +rien au paysan et vend la farine. On exige de l'administration des +seigneurs un certificat de la délivrance; mais ordinairement le +certificat est donné sans que la délivrance ait eu lieu. + +Les rations de la caserne sont augmentées de quatre onces de gruau. Les +soldats achètent des choux aigres avec le prix d'une portion de la +farine. Ils boivent du _koas_, liqueur fermentée faite avec de la +farine. Les soldats casernés reçoivent la permission de travailler, ce +qui améliore un peu leur condition. La garde a, indépendamment des +distributions d'une livre et demie de viande et d'une demi-livre de +poisson par semaine, des légumes à discrétion au moyen de jardins qui +lui sont donnés, et qui sont cultivés par les soldats. Dans d'autres +localités, les régiments sont l'objet d'une semblable faveur, et ont des +terrains à leur disposition. Souvent les produits sont assez abondants +pour qu'une partie puisse être vendue au profit de l'ordinaire. + +Une chose singulière est la dureté du régime journalier du soldat russe. +Les casernes n'ont aucunes fournitures, et les soldats couchent sur des +lits de camp en bois, comme en France les soldats dans les corps de +garde. Au surplus cette manière d'être se trouve conforme au goût de la +nation; car, dans les classes élevées, on se sert de matelas dont la +dureté est à peu près égale à celle du bois, et j'ai remarqué chez +l'empereur le même usage. + +L'habillement des troupes russes est beau, de bonne qualité, et la forme +est élégante. La durée de l'habit n'est que de deux ans et de la capote +de trois. Dans la garde, les soldats ont un habit neuf tous les ans. La +solde des officiers subalternes est très-faible; celle des officiers +supérieurs, au moyen de diverses allocations, s'élève au même taux +qu'en France. Ainsi ces officiers sont plus riches que les nôtres. +Celle des soldats n'est que de dix roubles en papier par an; celle d'un +soldat de la garde, douze; celle du cavalier, douze. Les choses de +première nécessité et les objets de consommation des troupes sont à si +bas prix en Russie, que la dépense totale, faite par l'empereur pour +l'entretien d'un soldat d'infanterie, en y comprenant tous les éléments +qui le composent, ne s'élève, en mettant en ligne de compte l'armement à +remplacer tous les vingt ans; ne s'élève, dis-je, qu'à cent vingt +roubles en papier par an; la cavalerie avec l'entretien, la nourriture +et le remplacement qu'à.... Enfin la dépense approximative d'un +régiment d'infanterie, à trois bataillons sur le pied de paix, est de +deux cent trente-six mille huit cent quarante roubles, et celle d'un +régiment de cavalerie de six escadrons, composé de treize cents chevaux, +est de trois cent quatre-vingt mille. Si la situation de l'empire russe, +et les circonstances particulières dans lesquelles il est placé, exigent +indispensablement qu'il entretienne, en temps de paix, de très-grandes +forces sous les armes, le correctif se trouve dans le bas prix de +l'entretien des troupes. La puissance des États se compose d'éléments +variables. L'argent et la population, dans certaines proportions, se +tiennent comme en équilibre. Dans cette combinaison de forces, la +France est un des États les mieux partagés. Possédant une grande +population, agglomérée et belliqueuse, on peut réunir avec facilité la +portion réclamée par les besoins de l'armée, et elle possède des +ressources financières suffisantes pour faire face à toutes les dépenses +utiles. + +J'ai déjà parlé ailleurs de l'artillerie; mais j'en dirai encore un mot. +L'artillerie est organisée en brigades de cinq compagnies. Une brigade +est attachée à chaque division de l'armée. Quatre compagnies doivent +servir chacune douze bouches à feu; la cinquième est au parc. Ainsi +chaque division doit avoir quarante-huit bouches à feu, ce qui fait au +delà de quatre bouches à feu par mille hommes, proportion la plus forte +qui jamais ait été admise, et qui n'est pas évidemment sans de grands +inconvénients. La répartition de toute l'artillerie dans les divisions +est d'ailleurs mauvaise; elle doit les rendre très-peu mobiles. Quand on +a besoin de grands effets d'artillerie, on en retire momentanément des +divisions; mais cette mesure doit amener toujours de la confusion. +L'organisation de cette arme doit consacrer deux espèces d'artillerie: +celle des divisions, qui doit être suffisante, mais sans excès, et celle +de réserve, qui doit être en dehors des divisions. Celle-ci doit +appartenir à toute l'armée. Elle est placée sous la main du chef +suprême, qui la met, par sa prévoyance, toujours à portée du lieu où +elle peut être la plus utile, sans en embarrasser la marche des +divisions dans leurs mouvements respectifs. Le mouvement d'une armée en +général est toujours lent. Aussi est-il indispensable pour un général +habile et manoeuvrier que les fractions de l'armée, c'est-à-dire les +divisions, puissent se combiner de diverses manières entre elles avec +rapidité. + +La compagnie d'artillerie a avec elle ses attelages, qui en font partie +intégrante. Le nombre des canonniers servants, canonniers conducteurs, +etc., et des chevaux, se compose, par batteries de douze et de grosses +licornes, de trois cent vingt et un hommes et cent quatre-vingts +chevaux. Dans l'artillerie à cheval, la compagnie est de deux cent +soixante-six hommes et quatre cent un chevaux. Chaque batterie est +commandée par un colonel ou lieutenant-colonel, et il y a par compagnie +six officiers, savoir: un capitaine (en premier ou en second), deux +lieutenants en second et deux enseignes, un sergent-major et vingt-trois +sous-officiers. En général l'instruction théorique est faible; mais +l'exercice du canon, l'exécution des manoeuvres et la promptitude des +mouvements sont dignes des plus grands éloges. + +L'avancement de l'artillerie a lieu, sur tous les corps, à l'ancienneté, +jusqu'au grade de général, qui est réservé au choix. Le grand maître de +l'artillerie fait le travail de ce corps avec le major général de +l'empereur. Il a sous sa direction supérieure l'instruction, les +arsenaux, les fonderies. Le service de tout l'empire est assuré par +quatre grands arsenaux, savoir: l'arsenal de Saint-Pétersbourg, celui de +Kazan, ceux de Kiew et de Biansk. Là se trouvent aussi les fabriques de +poudre. Des dépôts d'artillerie sont établis dans un grand nombre de +villes en raison de leur position géographique. Les parcs à la suite des +troupes sont placés au centre des cantonnements des corps d'armée; enfin +il existe aussi des compagnies d'artillerie de garnison sédentaires. Les +places fortes de l'empire se trouvent former onze arrondissements, +savoir: Saint-Pétersbourg, la vieille Finlande, la nouvelle Finlande, la +Livonie, Kiew, le Danube, le Sud, le Caucase, la Géorgie, Orembourg et +la Sibérie. + +Je terminerai cet aperçu succinct sur l'armée russe en parlant de son +esprit. Parmi les soldats on trouve un grand patriotisme, un grand amour +du pays, un grand dévouement pour sa gloire et pour le souverain. Ce +sentiment appartient à la nation. Le paysan russe, serf et esclave, a +des sentiments pour la patrie qui l'honorent et qui surpassent souvent +ceux des peuples qui font de ce mot sacré la base de leur langage. Chose +bizarre! là où la nation n'a aucun droit personnel, les individus sont +dévoués, et ailleurs, quand il semble que la cause du souverain est la +sienne propre, on est moins sensible à ce qui la concerne. Tout est +contradiction dans le coeur humain; mais, en approfondissant ce +phénomène, on en trouve l'explication dans le fait suivant: + +Dans l'état de barbarie, les hommes ne connaissent que les jouissances +naturelles, dont l'origine est placée dans la famille. Tout le charme +des souvenirs se trouve concentré dans le lieu qui les rappelle. En se +civilisant, le cercle des jouissances s'agrandit, et on se trouve +bientôt en communauté de sensations et de plaisirs avec des gens qu'on +n'a jamais vus. En faisant intervenir les passions et l'amour-propre +avec une vie qui matériellement est la même, il arrive un moment où il y +a plus d'analogie, des rapports plus naturels, et plus de sympathie +entre les mêmes classes des divers pays qu'entre les individus de +différentes classes appartenant à la même nation. + +Au surplus, l'esclavage, chez les Russes, est moins dur que le nom ne +l'indique. En général, les paysans russes sont heureux matériellement. +La protection de leurs seigneurs leur est, non-seulement utile, mais +quelquefois si nécessaire, qu'il y a des exemples de serfs qui ont +refusé leur affranchissement. Une seule circonstance le rend dur, c'est +que le serf ne puisse pas s'affranchir ni se racheter quand il en a +réuni les moyens et lorsqu'il en a la volonté. Il y a des exemples de +paysans russes qui, autorisés par leurs seigneurs à s'établir à Moscou, +y ont fait fortune et sont devenus millionnaires. Le seigneur est fier +d'avoir un serf aussi riche, dont les biens pourraient lui appartenir, +mais dont cependant il ne le dépouille pas. Sans le mettre à +contribution, il lui refuse une liberté qui serait la garantie de son +avenir et le complément de son bien-être. + +L'esprit de religion est général dans le peuple et dans l'armée. Pour +favoriser cet esprit et le satisfaire, on a établi dans chaque régiment +une chapelle sous l'invocation d'un saint. Les soldats célèbrent la fête +du patron de leur régiment, comme les paysans celui de leur paroisse. +Dans la garde on y met une grande solennité, et cette fête devient fort +touchante par la présence du souverain. L'empereur va au régiment, +assiste au service divin et prend place à un repas de corps donné par +les officiers, auquel sont invités un nombre déterminé de soldats, pris +parmi les plus anciens, les plus recommandables, et l'empereur les +embrasse. En général, rien n'est omis en Russie de ce qui peut honorer +ce métier, tout à la fois si beau et si dur, dont le prix et la +récompense ne peuvent se trouver que dans l'opinion et la considération +publique. + +Une autre chose remarquable en Russie, qui n'existe nulle part ailleurs, +ce sont d'immenses salles d'exercice, établies à Saint-Pétersbourg, à +Moscou et dans quelques autres villes, qui permettent d'exercer les +troupes dans la mauvaise saison. Leur dimension donne la faculté à un +fort bataillon, joint à un détachement de cavalerie et d'artillerie, de +s'y former en bataille. Il peut y rompre et y défiler. La rigueur du +climat explique ces constructions, qui auraient peu d'utilité ailleurs. +Les charpentes de ces édifices, ordinairement faits d'après le système +de Philibert Delorme, sont des modèles de légèreté et de grâce. Paul Ier +fit établir les premières salles d'exercice. + +Encore un mot sur le régime d'hiver. Pendant les grands froids, la +cavalerie n'exerce pas; les chevaux restent à l'écurie. On est parvenu à +les entretenir dans le meilleur état avec une ration extrêmement faible. +Au commencement de leur retraite, on les nourrit très-fortement en grain +pendant huit jours; ensuite on peut diminuer la ration à un point +extraordinaire, sans inconvénient. Les chevaux ne souffrent pas et se +conservent en bonne santé et dans un embonpoint suffisant. + +Après avoir terminé cette digression sur l'armée russe, je reviens à mon +voyage. + +Je pris congé du grand-duc Constantin et continuai ma route pour Vienne, +fort satisfait de ce que j'avais vu en Russie et en Pologne. Après avoir +traversé Cracovie, petite république dont la création a été l'objet d'un +singulier caprice de l'empereur Alexandre, je visitai les salines de +Wieliczka, les plus belles mines de ce genre existant au monde. Je +traversai la Silésie autrichienne, pays charmant, riche, peuplé et +prospère. Une grande industrie s'y trouve établie. Le pays est +pittoresque et les villes se touchent. Dès ce moment, on jouit d'un +spectacle qui ne cesse de s'offrir aux yeux des voyageurs dans les États +autrichiens, hors la Hongrie et la Galicie. On voit un peuple heureux, +riche, jouissant d'une véritable liberté, conduit avec douceur et +justice, soumis à l'ordre légal le plus régulier, pénétré de l'idée de +la protection spéciale dont il est l'objet, et profondément attaché à +son souverain. + +J'eus un véritable bonheur à revoir Vienne. Le voyage que j'y avais +fait, il y avait sept ans, était encore bien présent à ma pensée. Je +renouvelai les expressions de ma reconnaissance à l'empereur pour les +bontés dont j'avais été l'objet. Je passai trois jours avec le prince +de Metternich, et je continuai ma route pour Paris, bien éloigné de +penser que, la première fois que je reviendrais à Vienne, ce serait sous +les auspices de mes malheurs personnels et des désastres de mon pays. Je +pressai ma marche pour être à Paris avant le jour de la Saint-Charles, +fête du roi, et j'y arrivai le 2 novembre. + +Le roi me reçut avec une grâce parfaite, et me témoigna son entière +satisfaction de la manière dont je l'avais représenté et dont j'avais +rempli la mission qu'il m'avait donnée. Le dernier épisode brillant de +ma vie venait de finir. + +Après avoir raconté à Paris ce que mon voyage avait eu d'agréable et +joui quelque temps des souvenirs encore vivants qu'il m'avait laissés, +j'eus bientôt des motifs de vifs chagrins. Pendant mon absence de cinq +mois, le désordre s'était mis dans mes affaires. Je les trouvai dans un +état déplorable. Après de nouveaux et incroyables efforts pour sortir +d'embarras, je dus me résoudre à voir tout l'édifice s'écrouler, à +prendre des arrangements avec mes créanciers, et à vendre le patrimoine +de mes pères, le lieu où j'étais né, que j'avais embelli et dans lequel +je croyais devoir passer les dernières années de ma vie avec +tranquillité et considération. J'espérais, pour prix d'une vie si +agitée, si laborieuse, jouir de ce qu'Horace vante avec raison, et +désigne ainsi: _Otium cum dignitate_. Mais il devait en être tout +autrement, et une horrible tempête devait encore troubler mon existence. +Après avoir arrêté la vente de tous mes établissements, de toutes mes +propriétés, j'affectai tous mes autres revenus à mes créanciers et ne +conservai que le nécessaire le plus strict pour vivre: douze mille +francs par an. Enfin le roi me prêta cinq cent mille francs pour +faciliter ces arrangements: j'omets à cet égard des détails inutiles +dont les souvenirs seraient pénibles. L'ordre établi fut suivi. Il en +était résulté une amélioration considérable dans ma position, quand la +Révolution de juillet vint tout détruire de nouveau. J'avais la +certitude, après avoir tout payé, de rentrer en possession du château et +du parc, seuls objets de mon ambition. Des conventions particulières, +faites avec le nouveau propriétaire, m'en avaient conservé le droit +pendant cinq ans; mais, la Révolution m'ayant privé des moyens de +liquidation, je n'ai pu jouir de cette faculté, qui alors formait la +plus chère espérance de ma vie. + +Au commencement de 1827, un événement privé occupa tout Paris. M. de +Talleyrand étant allé, le 21 janvier, au service de Louis XVI, à +Saint-Denis, y reçut une insulte publique et trouva le prix d'un projet +criminel auquel sans doute il n'avait pas été étranger en 1814. Un +comte ou marquis de Maubreuil, gentilhomme d'une province de l'Ouest et +servant dans nos armées, avait montré une espèce de frénésie légitimiste +au moment de la Restauration. C'était un homme d'une moralité plus que +douteuse. Les entours de M. de Talleyrand, d'accord probablement avec +lui, MM. de Vitrolle et Roux-Laborie, lui proposèrent d'aller assassiner +Napoléon pendant son voyage à l'île d'Elbe. Sous divers prétextes, on +lui fit donner des ordres pour requérir les troupes alliées, et il se +mit en campagne. + +Au lieu de courir après Napoléon, Maubreuil alla arrêter la reine de +Westphalie, et lui enleva ses diamants. Poursuivi pour ce méfait, il fut +mis en prison. Les diamants se retrouvèrent dans la Seine. Depuis, +Maubreuil rechercha en vain la protection de M. de Talleyrand. Fatigué +de démarches inutiles, il jura à celui-ci une haine éternelle, et +répandit partout le récit de la commission dont il avait été chargé, +mais qu'il n'avait acceptée, disait-il, que dans l'intention de sauver +Napoléon. Ne trouvant pas sa vengeance suffisante, il attendit son +ennemi dans une occasion solennelle pour le frapper. Après cet acte, il +n'essaya pas même de fuir. Il fut mis en jugement. Il raconta devant la +justice ses griefs et sa vengeance avec un grand calme. M. de Talleyrand +attachait beaucoup de prix à persuader qu'on avait voulu attenter à sa +vie; il insistait surtout pour établir qu'un horrible coup de poing lui +avait été asséné sur le front. Maubreuil répondit: «J'ai donné à M. de +Talleyrand un soufflet sur la joue gauche. Il a crié parce qu'il a eu +peur, et il est tombé parce qu'il a de mauvaises jambes.» Maubreuil fut +condamné à une détention, par voie de police correctionnelle, et chacun +rit de la mésaventure du grand personnage. + +Quelque temps après cette aventure, des discussions s'élevèrent entre le +roi et la régence d'Alger. La guerre s'ensuivit. On parla d'une +expédition devenue nécessaire pour faire disparaître enfin la piraterie +à jamais, en détruisant les puissances barbaresques et en établissant +des colonies à leur place. Je me mis de bonne heure sur les rangs, pour +avoir le commandement, si l'expédition était jamais entreprise. J'étais, +il me semblait, indiqué par mes antécédents, par les divers +commandements que j'avais exercés et les expéditions auxquelles j'avais +pris part. On traita, à la fin de 1827, la question de savoir si cette +expédition était opportune: en ce moment, on conclut pour la négative; +mais je reçus l'assurance du roi et du ministère d'alors, dont M. de +Villèle était le président, que, si jamais elle était entreprise, ce +serait moi qui en serais chargé. J'attendais donc. Je fis divers +projets pour la préparer, et je m'occupai sans relâche à établir +l'opinion de sa nécessité. En même temps, j'eus la pensée, pour me créer +un intérêt permanent, de commencer la rédaction de mes Mémoires, et de +vivre ainsi de mes souvenirs. + +L'année 1827 se montrait fertile en événements précurseurs et symptômes +de révolutions prochaines. L'influence de la Congrégation augmentait +chaque jour. Les jésuites, dont les établissements se multipliaient +rapidement, semblaient acquérir un pouvoir capable de tout envahir. +Aussi chaque circonstance était saisie avec empressement par les +mécontents pour manifester les sentiments dont ils étaient animés. + +Le duc de Liancourt vint à mourir. C'était un homme de bien, un +philanthrope. Son nom était populaire et donnait à son insu de +l'autorité aux factieux, dont il encourageait sans le vouloir les +intentions coupables. Les honnêtes gens sont ainsi presque toujours +complices des révolutions. Eux seuls leur donnent le moyen d'éclore. +Leur critique fondée de la marche du gouvernement sert d'appui aux +ennemis de la société pour attaquer le pouvoir et en affaiblir l'action. +Quand, par la suite des événements, l'existence de celui-ci est +compromise, les honnêtes gens, effrayés de l'avenir, veulent le +soutenir; mais alors leurs efforts sont impuissants, et ils sont les +premiers qu'écrase l'édifice en venant à crouler. Le duc de Liancourt +avait déjà joué ce rôle d'opposant, et le recommençait au moment où il +termina sa carrière. De choquantes maladresses de la police +occasionnèrent une collision entre les jeunes gens des écoles et +l'autorité. Le refus de leur laisser porter le cercueil causa un +désordre momentané et une espèce de scandale. Avec la disposition des +esprits qui existait alors, le moindre événement prenait un caractère de +gravité extraordinaire. Mais, quelque temps plus tard, un événement +d'une bien autre importance eut lieu. Celui-ci prépara d'une manière +directe et puissante l'écroulement du trône et de la dynastie. + +En commémoration de l'expression énergique des sentiments des habitants +de Paris au moment de la Restauration, Louis XVIII avait décidé que, le +3 mai de chaque année, anniversaire du jour de son entrée à Paris, le +service serait fait au château uniquement par la garde nationale. La +garde royale et les gardes du corps lui cédaient leurs postes, et le roi +livrait entièrement les soins de sa sûreté aux citoyens: prérogative qui +flattait leur amour-propre. Cet usage fut conservé par Charles X, et +l'exercice en fut fixé au 12 avril, jour anniversaire de son entrée en +1814. Ordinairement, une grande revue de la garde nationale avait lieu à +cette occasion. Effrayé des symptômes d'une opinion hostile, le roi +hésita à l'ordonner; mais, sur la représentation du maréchal duc de +Reggio, commandant en chef de la garde nationale, qui tenait à voir ce +corps conserver son importance, elle fut fixée au dimanche 27 avril. On +disposa tout pour en faire une fête publique. + +En même temps, la Congrégation, toujours livrée à l'intrigue, ne cessait +d'afficher des craintes d'un danger alors purement imaginaire, et +voulait, à toute force, séparer le roi de son peuple pour l'empêcher de +céder à l'opinion. Un instinct funeste lui faisait désirer des troubles. +On disait que la vie du roi serait compromise à cette revue. On consigna +les troupes dans leurs casernes et on en mit dans des emplacements +retirés à portée du Champ de Mars, lieu de la réunion, après leur avoir +distribué des cartouches et choisi, pour le jour de la revue, le moment +où les régiments de la garde se relevaient et doublaient la force des +troupes présentes à Paris. Désirant juger par moi-même de l'état des +choses, quoique je ne fusse pas de service, je me décidai à accompagner +le roi et à rester très-près de lui pendant toute la revue. + +Une affluence extraordinaire de peuple garnissait les amphithéâtres du +Champ de Mars. Jamais la garde nationale n'avait été si nombreuse. +Cinquante mille hommes d'une tenue superbe se trouvèrent réunis sous +les armes. Les choses se passèrent tout autrement qu'on l'avait supposé. +Des cris de _Vive le roi!_ se firent entendre avec la plus grande +unanimité. Dans trois légions seulement, on y joignit ceux de _À bas les +ministres! à bas Villèle!_ et quelques-uns: _À bas les jésuites!_ Dans +deux de ces légions ces cris étaient isolés; dans une seule ils furent +fort nombreux, et dans l'immense population située sur les tertres on ne +fit entendre que _Vive le roi!_ Ces faits sont de la plus exacte vérité. +Je déclare les avoir constatés moi-même. + +La même chose arriva au moment du défilé. Neuf légions crièrent +uniquement _Vive le roi!_ et les trois autres exprimèrent les sentiments +qu'elles avaient montrés au moment où le roi avait passé devant leur +front. Le roi n'en reçut pas une trop mauvaise impression. Après le +défilé, le maréchal duc de Reggio s'approcha du roi pour prendre ses +ordres. Charles X lui répondit en ma présence: «Monsieur le maréchal, +vous ferez un ordre du jour où vous exprimerez à la garde nationale ma +satisfaction sur le nombre et la belle tenue de ceux qui l'ont composée +à la revue, ainsi que sur les sentiments qui m'ont été témoignés, en +exprimant mes regrets que quelques cris, pénibles à entendre, y aient +été mêlés.» + +Le roi se mit en route pour tes Tuileries. Arrivé au château et ayant +mis pied à terre, il nous congédia au bas de l'escalier, connu sous le +nom d'escalier du roi. Il s'approcha de moi et me dit avec un air de +bonhomie qui lui était familier: «Enfin il y en a plus de bons que de +mauvais.--Comment! lui répondis-je, les trois quarts et demi sont bons.» +Telle était la disposition du roi, quand il rentra chez lui; mais la +légion de la Chaussée-d'Antin, celle dont les cris avaient été hostiles, +ayant passé sous les fenêtres du ministère des finances, cria avec +acharnement, tout en marchant: _À bas Villèle!_ Le ministre dînait chez +M. Appony, ambassadeur d'Autriche; il fut aussitôt informé de cette +insulte. Hors de lui, exaspéré par la colère, il sort de table, se rend +aux Tuileries et entraîne le roi à ordonner le licenciement de la garde +nationale. L'ordonnance est signée et remise au duc de Reggio, au moment +où il venait soumettre la rédaction de l'ordre du jour qui devait +exprimer la satisfaction du roi. Les hommes de service de la garde +nationale sont renvoyés brusquement et honteusement chez eux, au milieu +de la nuit, sans avoir même été relevés dans les postes qu'ils occupent. + +Cet incroyable événement a eu une immense influence sur nos destinées. +Il a préparé et facilité la Révolution de juillet. On voit en cette +circonstance à quel point la colère conseille mal. On casse, on flétrit, +on chasse ignominieusement un corps de cinquante mille hommes, composé +de toute la bourgeoisie de Paris, quand quarante-cinq mille ont montré +les meilleurs sentiments, et cinq mille seulement se sont écartés du +respect dû au souverain. Singulière justice! on renvoie chez eux, sans +les désarmer, des individus vaniteux, après les avoir mécontentés et +offensés; singulière prudence! Enfin on oublie la politique la plus +vulgaire. Dans les époques de division, il est d'usage, quand on parle +de ses amis, d'en exagérer le nombre, et au contraire de réduire presque +à rien celui de ses ennemis, et ce manége a souvent un effet utile sur +l'opinion; ici c'est tout le contraire: on établit aux yeux de tout +Paris, à ceux du royaume, à ceux des étrangers, que le roi de France est +brouillé avec sa capitale! On ne sait quel nom donner à une pareille +mesure. La raison eût permis, commandé même, de casser deux légions pour +les réorganiser ensuite. On aurait fait ainsi, dans une mesure +convenable, un acte utile de sévérité. + +Les deux légions coupables avaient pour colonels, toutes les deux, des +hommes de la cour, M. le comte de Boisgelin et Sosthène de la +Rochefoucauld. Par cette seule raison, elles devaient avoir un moins +bon esprit. Ces choix avaient été absurdes; mais alors on semblait +prendre à tache de tout faire en raison inverse du sens commun. Une +garde nationale, par sa nature même, ne peut être conduite ni par des +punitions ni par des récompenses; elle peut être soumise seulement à des +influences. Or on n'a d'influence qu'au moyen des rapports personnels +naturellement établis, et par conséquent entre gens de la même classe. +Un grand fabricant, qui emploie beaucoup d'ouvriers, un banquier qui +peut ouvrir des crédits, voilà les hommes appelés par la nature des +choses à ces commandements dans leurs propres quartiers; mais un grand +seigneur, qui traite les gardes nationaux avec hauteur, qui a des +exigences envers eux, comme avec des troupes de ligne, sera bientôt en +horreur, et on prendra à tâche de lui déplaire ou de le contrarier. +Enfin, pour achever ce triste chapitre de la garde nationale, +j'ajouterai encore un mot. Si l'on eût voulu seulement s'en débarrasser, +un moyen tout simple était de supprimer son service, en lui adressant +des remercîments et des compliments. Tout le monde eût été content, car +chacun était fatigué et désirait le repos. Mais il fallait toujours +maintenir l'organisation et conserver les contrôles; car dans tous les +cas il y a toujours un avantage immense pour l'ordre public et pour le +gouvernement à ce que cinquante mille hommes armés soient encadrés et +sous les ordres de chefs reconnus par eux et choisis par l'autorité. On +pouvait difficilement parvenir à leur retirer leurs armes, et, en cas de +trouble, on a action sur eux. Si la totalité n'est pas fidèle, une +grande partie reste au moins, et celle-ci est la force légitime, +régulière et légale. + +Les événements dont je viens de rendre compte furent le principe et la +cause des sentiments constamment hostiles des Parisiens contre le roi. +Les électeurs, toujours contraires aux desseins de la cour, les +exprimèrent suffisamment, et, depuis, ces sentiments amenèrent +l'explosion du mois de juillet, explosion qui, faute d'une garde +nationale, ne put être combattue que par l'action directe de la force, +et qui, par suite de l'absence de moyens coercitifs suffisants réunis +d'avance, amena le renversement du trône. + +Dans la session, le gouvernement avait présenté à la Chambre des pairs +un code de lois militaires. Deux commissions se divisèrent le travail, +et je fus nommé président de la commission principale, chargée de fixer +les peines, l'organisation des tribunaux et leur compétence. Un travail +consciencieux, auquel je pris une part active, et où je fus puissamment +secondé par un homme très-capable, de beaucoup de lumières et du +caractère le plus honorable, le général d'Ambrugac, membre de la +Chambre des pairs, fut le résultat de nos soins. Soumis à la Chambre des +députés, il n'eut pas le temps d'être voté avant la fin de la session et +resta imparfait. Jamais meilleur travail n'a été fait et ne sera fait +sur cette matière. Il est désirable qu'il soit consacré un jour par le +vote législatif. + +Immédiatement après la fin de la session, une ordonnance royale rétablit +la censure. On ne peut pas disconvenir que le besoin de cette mesure ne +se fît sentir; mais aussi on doit regretter que le mouvement d'une +opinion opposée n'eût agi précédemment et détruit, deux ans auparavant, +une disposition que le temps aurait fini par consacrer. + +Le roi se rendit ensuite au camp de Saint-Omer, où douze à quinze mille +hommes étaient rassemblés, et visita les principales villes de la +Picardie, de la Flandre et de l'Artois. Cette réunion de troupes, utile +à l'instruction de l'armée, avait été l'objet de mille discours. En +France on fait souvent de peu de chose beaucoup de bruit. On avait +prétendu que le roi, placé au milieu de ces troupes, devait réformer la +législation et modifier la Charte, bruits répandus à dessein pour agiter +l'opinion, mais sans aucun fondement. + +Le roi fut bien reçu par les troupes et très-content de leur esprit. Un +léger mouvement de jouissance absolutiste s'empara de lui, et il dit, à +la fin d'un jour de manoeuvre, au duc de Mortemart: «Avec ces braves +gens, on pourrait se faire obéir et beaucoup simplifier la marche du +gouvernement.--Oui, lui répondit Mortemart; mais le roi ne devrait plus +descendre de cheval, et déjà il est fatigué.--Cela est vrai,» dit le +roi. + +Le ministère Villèle, dans sa marche incertaine, avait déplu à tous les +partis. Si on pouvait contester au chef du cabinet de hautes vues +politiques, on ne pouvait cependant se dispenser de lui reconnaître une +grande capacité administrative et de la prudence. M. de Villèle, doué de +beaucoup de courage, d'un esprit fin et délié, louvoyait au milieu des +factions contraires et courait après la popularité, tout en cherchant à +conserver les faveurs de la cour, chose toujours difficile en temps de +partis, mais impossible à l'époque où il se trouvait. Une Chambre +servile, produit d'élections scandaleusement frauduleuses, l'avait +soutenu et servi avec un dévouement absolu. On peut reprocher au +ministère de n'avoir pas mis plus à profit sa docilité pour fonder des +institutions monarchiques et réformer les torts dont l'ordre de choses +existant était rempli; mais telle n'était pas la portée de son esprit. +Il se renfermait avec une sorte de passion dans les limites +administratives, et croyait avoir beaucoup fait pour le pays en +établissant, dans le budget voté, la spécialité, mesure funeste qui a +placé le gouvernement dans les Chambres; car, si l'ordre dans les +finances est un élément de stabilité pour le gouvernement, l'esclavage +des finances est un obstacle immense à la marche du pouvoir, dont il +entrave tous les mouvements. Dans un gouvernement semblable au nôtre, la +loi doit se borner à déterminer les grandes masses de dépenses. Ses +divisions doivent être fixées par le gouvernement; et autant une +spécialité minutieuse, consacrée par ordonnance, pouvant être au besoin +modifiée par une autre ordonnance, est utile, autant il est contraire au +bien public de la voir établir par une loi. Cette erreur funeste, une +des causes de la marche incertaine du gouvernement et de nos malheurs, +est l'ouvrage de M. de Villèle. + +Cependant, malgré ses efforts, M. de Villèle était devenu impopulaire, +et l'opinion publique se retirait de lui. Il se soumit volontairement au +danger de nouvelles élections. Il fit ainsi un appel à l'opinion du +pays, mesure imprudente et que rien ne commandait, car la Chambre avait +encore deux années d'existence légale. Cette mesure était même hors de +son caractère circonspect. En même temps il nomma soixante-seize pairs +pour asseoir son pouvoir dans la Chambre haute. Cette nomination, que +rien ne justifiait, blessa l'opinion publique. Les élections lui furent +en partie contraires; elles rendirent la durée de son pouvoir +incertaine, tandis que des mouvements populaires hostiles, que je fis +réprimer avec assez de facilité, se succédaient dans la rue Saint-Denis. +Cependant le courage de M. de Villèle ne s'ébranlait pas; les nouveaux +obstacles qui se présentaient semblaient au contraire le développer, et +il comptait lutter avec succès contre ses ennemis; mais ceux qui +devaient le renverser étaient au milieu des rangs qui auraient dû le +soutenir. + +Les ultra-royalistes, mécontents de sa modération, le parti dévot, les +intrigants ambitieux, dépourvus de talents et de lumières, mais infatués +de leur prétendu génie, à la tête desquels se trouvaient le prince de +Polignac et le duc de Rivière, n'eurent ni contentement ni repos qu'ils +ne l'eussent perdu dans l'esprit du roi, dans l'espérance de le +remplacer. Et c'étaient ces mêmes hommes envers lesquels M. de Villèle +venait de consacrer ce grand acte de justice, de l'indemnité des +émigrés, et d'exécuter avec une habileté et un succès inouïs cette +opération colossale! Ils croyaient bien hériter de son pouvoir; mais, +pour cette fois, ils se trompèrent. + +Le roi, après avoir renvoyé M. de Villèle au commencement de 1828, +frappé de la physionomie de la Chambre, prit ses successeurs dans la +nuance de l'opinion libérale. MM. de la Ferronays, de Caux, Portalis, +Roi, Martignac, Saint-Cricq, Feutrier, Hyde de Neuville et Vatismenil +composèrent cette administration. Les deux derniers appartenaient à la +coterie connue sous le nom de la _défection_, et dont M. de +Chateaubriand était le chef. Cette administration, débile par le défaut +de talent, plus débile encore par la faiblesse des caractères, par la +jalousie d'amours-propres misérables, qui empêchèrent de nommer un +président, et par une rivalité bourgeoise, perdit toute espèce de +dignité au moment où une attaque de paralysie força M. de la Ferronays à +se retirer des affaires. Cependant, comme la modération était le +caractère dominant de ce ministère, il calma les esprits; et le roi, +ayant fait un voyage dans la Lorraine et l'Alsace, fut reçu en triomphe. +Partout on lui donna des preuves d'amour et d'une grande popularité. +Quelques concessions que le ministère avait faites avaient été blâmées +par la cour, mais aucune d'elles n'avait de graves conséquences. Le mal +véritable qui minait l'édifice nouvellement élevé était le peu d'appui +que lui prêtait le roi. On savait que les hommes de son affection et de +sa confiance intime restaient dans une opposition déclarée. Aussi ce +gouvernement, faible de sa nature, avait encore à combattre l'influence +du roi, employée à contrarier sa marche au lieu de la favoriser. Un +ordre de choses semblable ne pouvait pas avoir de durée, et cependant +une sorte de calme qui régnait dans les esprits aurait pu servir à +fonder quelque chose de stable. + +Un des premiers actes de ce nouveau ministère fut de former un conseil +supérieur de la guerre, dans lequel je fus appelé. Trois maréchaux de +France s'y trouvaient. M. le Dauphin le présidait, et, sous lui, chacun +des maréchaux présidait une fraction du conseil, formée en commission. +Chargé particulièrement de la commission de cavalerie, je présidais +souvent le conseil dans ses travaux préparatoires. Nous nous livrâmes +avec ardeur aux recherches et aux discussions les plus approfondies. Il +n'est aucune question d'organisation que nous n'ayons abordée; mais +l'incapacité de M. le Dauphin neutralisa tout. Le seul et unique travail +qui obtint la sanction de l'autorité royale et son exécution fut +l'organisation de l'artillerie, telle qu'elle est aujourd'hui, véritable +chef-d'oeuvre, organisation qui satisfait à tous les besoins du service. +L'artillerie n'est plus divisée en personnel, en matériel et en +attelage. L'unité est la batterie, c'est-à-dire des pièces avec ce qu'il +faut pour les servir et pour tes traîner. Tout est placé sous les +ordres des mêmes officiers. Le matériel reçut aussi une simplification +impossible à porter plus loin, et je ne conçois aucun désir à former +dans l'intérêt d'un meilleur emploi de cette arme importante. + +Nous avions voulu établir pour l'infanterie un système mixte qui se +rapprochât un peu de ce qui existe en Autriche. Nous avions divisé la +France on cinq grands arrondissements; les régiments qui s'y seraient +recrutés n'en seraient pas sortis habituellement. Ainsi ces régiments +auraient toujours été à portée de leurs moyens de recrutement et de +leurs bataillons de réserve. Ces derniers bataillons eussent été +composés uniquement des hommes ayant encore trois ans à servir, qui +devaient être envoyés en congé après avoir passé cinq ans sous les +drapeaux. Ces bataillons de réserve n'auraient dû comprendre que des +hommes du même arrondissement que ceux des corps dans lesquels ils +avaient été incorporés. Ainsi un régiment de trois mille hommes, par +exemple, aurait été composé de quinze cents hommes, ayant moins de cinq +ans de service, et présents au corps, venant de dix ou douze +départements différents, et de quinze cents hommes ayant plus de cinq +ans de service, absents du corps, appartenant à un seul et même +département. Ce système aurait eu presque tous les avantages du système +autrichien, sans avoir aucun des inconvénients qu'on peut lui reprocher: +mais tout resta indécis, et M. le Dauphin ne sut se résoudre à rien. + +L'administration nouvelle avait consenti au démembrement du ministère de +la guerre, et M. le Dauphin avait voulu se charger du personnel. À cet +effet, M. de Champagny, un de ses aides de camp, avait été nommé +directeur et travaillait avec lui. Les promotions ainsi faites, les +nominations officielles étaient signées par le ministre qui acceptait +ainsi la responsabilité des choix du prince. Cette mesure impolitique +donna à M. le Dauphin l'odieux des refus, tandis que le ministre +semblait distribuer les faveurs. On ne peut blâmer les actes de M. le +Dauphin, qui étaient en général réguliers et légaux; mais les rapports +forcés, résultant de ses nouvelles fonctions, avec les officiers de +l'armée, lui firent, eu égard à ses manières naturelles, une foule +d'ennemis. Cette division de l'autorité affaiblit encore cette +administration déjà si débile. + +Les affaires de la Grèce occupaient les esprits depuis plusieurs années. +La cause de la religion et de la liberté de ce peuple barbare semblait +la pensée intime de chacun. Singulière disposition de la nation +française, qui lui inspira subitement un engouement que rien ne +justifiait. Les libéraux exploitèrent cette mine et se mirent à la tête +de l'opinion. On s'associa au sort des Grecs; on fit des quêtes pour +eux; un comité se forma pour diriger les secours à leur donner, et il +semblait, à tes entendre, que les destinées du monde dépendaient de +quelques milliers de bandits qu'on aurait dû apprécier à leur juste +valeur. Je fus sollicité pour entrer dans ce comité grec; mais j'ai +toute ma vie répugné à faire partie des associations politiques +extra-légales, les croyant toujours composées de niais, de dupes et de +fripons, et ne voulant figurer ni parmi les uns ni parmi les autres. +Sans doute, les désordres de la Turquie et le sort des Grecs opprimés +devaient éveiller l'attention et inspirer de l'intérêt; mais la +politique devait suivre une autre marche. + +Les puissances de l'Europe avaient à choisir entre deux partis: ou +intervenir dans le but simple de l'humanité, ou préparer le remplacement +de la puissance turque par une puissance nouvelle, forte et redoutable. +Dans le premier cas, il fallait obtenir du Grand Seigneur, en lui +conservant la souveraineté de la Morée, de donner à ce pays une +organisation se rapprochant de celle de la Valachie et de la Moldavie, +et les Grecs, affranchis d'une tyrannie journalière, auraient respiré en +paix. Dans le second, il fallait embrasser, dans ce nouvel ordre de +choses, une grande étendue de pays et former un corps d'État assez +puissant pour jouer un rôle politique et occuper un jour Constantinople +quand le destin aura amené le dernier jour de l'existence de ce trône en +débris. Au lieu de cela, on a rêvé un royaume là où il y avait à peine +des éléments pour une organisation provinciale; on a mis une couronne +royale sur la tête du chef d'une population de huit cent mille +malheureux mourant de faim; on a appelé à un régime constitutionnel une +masse d'individus qu'on ne peut conduire autrement que par la force. Une +organisation militaire, dont le but spécial eût été d'assurer +l'obéissance, était seule en rapport avec les besoins de cette +population. C'est le genre de gouvernement qui convient le mieux aux +barbares; il suffit que les chefs soient éclairés. Un tel système +économique, facile dans son jeu, prompt et puissant dans son action, +garantit l'ordre et prépare la civilisation. Ce petit pays, dans son +régime actuel, est et sera longtemps un embarras pour l'Europe. + +Le système adopté s'est trouvé dans l'intérêt de la Russie, dont le but +devait être l'affaiblissement de l'empire ottoman. Il a été dans les +vues de l'Angleterre, qui, possédant les iles Ioniennes, a cru pouvoir +facilement y dicter des lois et en faire comme une annexe, chose dans +laquelle elle s'est trompée. Les vues seules de la Russie étaient saines +et selon les intérêts d'une politique personnelle éclairée. La France +et l'Angleterre ont joué, en cette circonstance, le rôle de dupes; mais +l'Angleterre a été trompée par ses calculs, et la France par l'illusion +de sentiments généreux, la puissance d'une opinion passagère, d'une mode +capricieuse et fugitive. + +Dès le 20 octobre, les escadres française, anglaise et russe avaient +attaqué l'armée navale du Grand Seigneur et l'avaient réduite en cendres +à Navarin. Ainsi les deux États les plus intéressés à la conservation de +sa puissance navale avaient inconsidérément aidé une troisième, qui +était intéressée à la détruire. Mais la victoire navale n'empêchait pas +la Morée d'être occupée par l'armée égyptienne, alors fidèle au Grand +Seigneur. Pour terminer enfin cette affaire longue et pénible, une +expédition fut jugée nécessaire. Le commandement en fut donné au général +Maison. Son opposition directe aux Bourbons aurait dû l'empêcher +d'obtenir cette marque de confiance; mais ce faible ministère crut +obtenir, en choisissant ce général, le concours et l'appui de l'opinion +libérale. Maison, homme de nulle activité, général de peu d'ancienneté +et ne jouissant d'aucune action sur l'armée, ne lui apporta de secours +d'aucune espèce. Ce choix déconsidéra le pouvoir; mais le gouvernement +se déconsidéra bien davantage encore quand, plus tard, sans un seul +fait de guerre, le roi nomma maréchal un des généraux de l'armée qui y +avait le moins de droits. Je m'en expliquai avec abandon et franchise +avec Charles X, et lui demandai ce qu'il ferait pour un général qui +aurait sauvé le royaume, puisqu'il accordait une pareille récompense à +celui qui n'avait ni droits anciens ni droits récents à faire valoir. + +Je m'étais fixé à la campagne, et j'y demeurais autant que mes +occupations du conseil de la guerre et mes devoirs de cour me le +permettaient. C'est dans le noble et vieux château Dépoisse, en +Bourgogne, chez de bons amis et à côté d'aimables voisins, M. et madame +de Guitaut, que je commençai, cette année, le travail que j'achève en ce +moment, et que les circonstances ont rendu d'un si grand prix pour moi. +Je m'établis aussi à Saint-Germain et au château de Grandchamp, situé +dans le voisinage, chez une famille que j'aime tendrement. Le mari, le +général de Damrémont, est mon parent; pendant plusieurs années il a été +mon premier aide de camp, et s'est formé à son métier près de moi. C'est +un officier distingué que j'honore et estime. Sa femme, personne remplie +de talents, fille du général Baraguey-d'Hilliers, est ma pupille, sa +famille m'ayant nommé son tuteur à la mort de son père en 1813, au +retour de la Russie. Le temps s'écoulait doucement, et j'attendais de +l'avenir une amélioration de ma position. Mes dettes se liquidaient; en +huit ans j'avais la certitude de les payer et de rentrer dans la +possession du manoir paternel, principale ambition dont mon esprit était +encore rempli, et but de mes efforts. Cependant la fortune sembla +vouloir m'accorder un sourire, m'offrir une occasion de sortir une +dernière fois du repos et de rentrer encore dans les enivrantes scènes +de la guerre. On parlait de nouveau de l'expédition d'Alger. + +Au commencement de cette année, la guerre avait éclaté entre la Russie +et la Porte. Le 4 juin, l'armée russe avait passé le Danube et pris +Isastcha. Les portes de cette forteresse s'étaient ouvertes à la vue de +l'ennemi. Le passage d'un aussi grand fleuve, exécuté avec succès, avait +jeté la terreur et l'effroi parmi les Turcs. Aucun moyen de résistance +n'était préparé et les Russes n'avaient qu'à marcher; mais, chose +inouïe! les forces russes n'avaient pas été rassemblées d'avance, les +troupes disponibles ne parurent pas suffisantes pour s'avancer dans le +pays, et l'empereur resta avec une quinzaine de mille hommes, pendant +dix-huit jours, dans les lignes de Trajan. Le retard de l'arrivée des +troupes avant l'opération est impardonnable, et la suspension de +l'offensive, même avec des troupes peu nombreuses, l'est également. +Quinze mille hommes suffisent pour battre une grande armée turque, et +les Russes n'avaient alors personne devant eux. Dans une guerre +semblable, l'arrivée successive des troupes est fort avantageuse. On a +peu de moyens pour vivre, les communications sont naturellement +couvertes, et les pertes, constamment réparées, maintiennent les corps +dans un complet suffisant. On mit le comble aux fautes alors, en +s'occupant sans retard du siège de Brahilow, et en consacrant à cette +opération immédiate des moyens qui ailleurs auraient été employés plus +avantageusement. On suspendit donc une offensive qu'on n'aurait pu trop +hâter. Schumla, qui, au début de la campagne, était sans défense, eut le +temps de recevoir une garnison, et la campagne, manquée dès les +premières marches, ne se composa plus que d'une série de fautes. + +En marchant vite, on aurait pris Schumla sans combat et on se serait +emparé des défilés du Balkan. La difficulté de cette guerre était +principalement dans le défaut de vivres: en ne s'arrêtant pas, on la +diminuait de beaucoup: en stationnant, comme on l'a fait, on éprouva de +grandes privations et de grandes souffrances. On eut la malheureuse idée +du siège de Varna, opération sans utilité et sans objet. Varna est un +mauvais port marchand; il ne peut être le lieu de rassemblement d'une +armée pour les Turcs, et n'était utile à rien aux Russes une fois entre +leurs mains. Se donner la peine d'en faire le siège était donc superflu; +autre chose eût été de s'emparer de la rade de Bourgas et du fort de +Sisopoli, qui en défend l'entrée. Mouillage excellent, propre à contenir +les plus grandes escadres au delà du Balkan, ce lieu était indiqué aux +Russes pour y faire un établissement de dépôt pour les vivres, les +blessés, les malades. + +L'armée russe, maîtresse de ce point, avait, après le passage du Balkan, +une double ligne de communication et des magasins de toute espèce à +portée. Huit jours de travaux et six mille hommes de débarquement, +soutenus par une flotte, leur donnaient le moyen de s'y défendre contre +toutes les forces de la Turquie. Il fallait donc s'emparer d'abord de ce +point, puis passer le Balkan, et on dictait la paix ou on entrait à +Constantinople. On tint cette conduite en 1829. Les Turcs cependant, à +cette époque, avaient réuni quelques moyens, et ce qui alors fut exécuté +sans peine eût été fait encore d'une manière plus facile en 1828. + +Le gouvernement français, disposé favorablement et avec raison, envers +la Russie, se laissa entraîner à concourir à ses vues, d'une manière +opposée à une saine politique. L'intervention de la France aurait dû +avoir lieu sous d'autres auspices. + +La France a toujours le choix de deux alliances en Europe: elle peut +s'unir à la Russie, ou à l'Autriche. Cette dernière alliance lui donne +la garantie de la paix en Europe, car l'Autriche, puissance centrale, +modératrice, ne pouvant avoir l'ambition d'acquérir parce qu'elle +possède tout ce qu'elle peut raisonnablement désirer, est intéressée au +repos. À l'Autriche et la France se joint naturellement l'Angleterre, et +cette alliance contient la Russie, dont la puissance colossale, les +moyens immenses et l'ambition ne cessent de menacer l'Europe! Dans la +position particulière où était la maison de Bourbon, une alliance russe +promettait d'autres avantages, en favorisant un agrandissement dont la +France a besoin et qui eut popularisé sa dynastie. Le gouvernement +français pouvait hésiter entre le parti à prendre; mais, une fois décidé +à favoriser les Russes, il fallait faire valoir cette amitié, en tirer +parti et entamer une opération qui, en nous donnant les bords du Rhin et +le grand-duché, satisfit les intérêts moraux et matériels de la France. +Cette alliance seule peut un jour donner les moyens d'atteindre ce but. + +L'Autriche est trop jalouse de la France, pour consentir volontiers à +augmenter ses forces. Elle a encore des souvenirs trop récents de son +humiliation, pour être disposée à la bienveillance. La Russie, au +contraire, éloignée et ayant devant elle un champ immense à exploiter, +ne saura jamais payer trop cher l'alliance et l'amitié de la France. + +Un moyen terme était à prendre, et une politique circonspecte eût été +encore à la portée du gouvernement français. Il fallait, avant le +commencement des hostilités, effrayer la Turquie par une menace directe. +Il fallait envoyer une escadre dans le Levant avec quelques troupes, +s'interposer comme médiateur, et forcer le Grand Seigneur à faire +justice aux Russes, dont les réclamations étaient pour la plupart +fondées et motivées par la nécessité. Il fallait enfin traiter les Turcs +comme des enfants qu'on empêche de s'exposer à un danger qui doit les +faire périr. Mais on ne sut ni prendre un parti hardi, qui nous eût +remis au premier rang en Europe et nous eût préparé de grandes +destinées, ni s'établir en pacificateur prévoyant et prudent. On exprima +des voeux pour les succès des Russes; on s'y associa d'intention et +d'action même jusqu'à un certain point, en menaçant l'Autriche +d'intervenir contre elle si elle agissait dans l'intérêt des Turcs. On +contribua enfin puissamment à l'annihilation de la puissance turque, +sans spécifier pour la France ni garantir à cette puissance aucun +avantage; conduite inepte et sans aucune portée. + +Pendant ce temps, le ministère se traînait péniblement. M. de Chabrol, +qui d'abord était entré dans sa composition, après là chute de celui de +M. de Villèle, auquel il appartenait, avait bientôt senti la nécessité +de se séparer d'une administration dont la nuance politique n'était pas +la sienne. Il avait, en conséquence, donné sa démission, et avait été +remplacé par Hyde de Neuville; mais, en quittant les affaires, M. de +Chabrol avait conservé la confiance du roi et restait en rapports +fréquents avec lui. Dix-huit mois d'une administration douce et calme, +mais faible et décolorée, s'étaient écoulés, et les ministres pleins de +sécurité, se confiant dans les expressions bienveillantes que le roi +leur adressait chaque jour, se virent tout à coup dépossédés, éloignés +des affaires et privés de leurs portefeuilles. + +M. de Chabrol, dont l'ambition insatiable n'avait pu s'accoutumer au +repos, dont l'esprit et l'instinct le portaient à l'intrigue, quoique +son caractère ne manquât pas d'honnêteté, profitait de ses relations +avec le roi pour recevoir la confidence de son mécontentement, qu'il +aggravait par une approbation habituelle et par une critique journalière +des opérations du ministère. Il fut chargé de former un nouveau +ministère, dont M. de Polignac serait le chef; idée funeste, presque +folle, dont les conséquences devaient être la perte de la monarchie. M. +de Chabrol, en s'y prêtant, devint ainsi l'artisan de nos malheurs. +Entré lui-même dans ce ministère, il y associa quelques hommes +raisonnables, mais faibles, incapables d'arrêter le torrent auquel on +allait s'exposer. Les ministres nommés eurent peine à s'entendre, et le +ministère fut remanié et composé définitivement de MM. de Polignac, de +Chabrol, Courvoisier, Bourmont, d'Haussez, Montbel et Guernon de +Banville, jusqu'au moment, en 1830, où, l'époque des mesures violentes +approchant, M. de Chabrol et M. Courvoisier, voyant le précipice ouvert +devant eux et ne voulant pas s'y jeter avec le trône qu'il allait +engloutir, abandonnèrent leurs postes, lis furent remplacés par MM. de +Peyronnet, Chantelauze et Capelle. J'étais en Normandie, dans le château +de Dangu, chez une femme distinguée de mes amies, la comtesse de la +Grange, mariée à un général longtemps mon compagnon d'armes, quand parut +l'ordonnance funeste du 7 juillet. J'en fus atterré, et je n'en croyais +pas mes yeux. Dès ce moment, je ne prévis plus que malheurs et désastres +pour mon pays. + + + + +LIVRE VINGT-QUATRIÈME + +1830-1831 + + +SOMMAIRE.--Mes efforts pour faire entreprendre l'expédition +d'Alger.--Mes relations avec le général Bourmont et avec les autres +membres du ministère.--Déloyauté de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais +goût du Dauphin.--Déceptions diverses.--Caractère du +Dauphin.--Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre à +Paris.--Occupation militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets +le commandement à M. le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.--Discussion +sur les opérations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin sur le +retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir les +troupes sous les drapeaux.--Scène violente du Dauphin.--Retraite du +roi.--Il arrive à Rambouillet.--Événement de Trappes--Je conseille au +roi l'abdication en faveur du duc de Bordeaux.--Arrivée des commissaire +auprès du roi.--Ils retournent à Paris.--Arrivée des colonnes +parisiennes.--Les commissaires sont introduits près du roi.--Départ de +Rambouillet.--Changement de résolution du roi.--Retraite sur +Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement à Cherbourg.--Appréciation +du ministère Villèle.--Des fautes qui ont amené la révolution de +1830.--Londres.--Je passe en Hollande, puis à Vienne.--Le prince de +Metternich.--Anecdote sur le duc d'Orléans.--Anecdote sur Eugène +Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et sa famille.--La Société de +Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos travaux.--Je rencontre le duc +de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes avec ce prince.--Son +intelligence.--Son opinion sur sa position.--Mes récits des campagnes de +son père.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa mort.--Portrait du duc de +Reichstadt.--Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg. Travaux de +la route entre la vallée du Rhin et celle du Pô.--La Suisse en +1833.--Îles Borromées.--Côme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de +bataille de 1796.--Monument élevé par +Eugène.--Vérone.--Venise.--Question d'Orient.--Solution possible, où la +France aurait sa légitime part. + + +Huit mois d'un doux loisir s'étaient écoulés à la campagne. J'avais +retrouvé dans la délicieuse habitation du général de Damrémont une vie +d'intérieur, une vie de famille qui m'était inconnue depuis longtemps, +un bien-être et un calme tout nouveaux pour moi. Livré à la rédaction de +ces _Mémoires_, nourrissant mon esprit des plus beaux souvenirs, le +passé se présentait à moi sous des couleurs brillantes. Le moment de +quitter cette douce existence était venu, et, vers le 15 janvier, à mon +grand regret, je rentrai à Paris. + +On se rappelle que, depuis le commencement des hostilités avec Alger, le +rêve de ma vie avait été de commander l'expédition qui, tôt ou tard, +serait dirigée contre cette ville. Les diverses administrations avaient +semblé consacrer en principe que moi seul je pouvais être chargé de +cette opération. Aussi je m'étais regardé constamment comme ayant des +droits acquis et comme le général désigné de cette expédition future. +Effectivement, je paraissais remplir mieux qu'un autre les conditions +exigées. Le grade de maréchal était jugé nécessaire pour un commandement +de cette nature, se composant de trente mille hommes de troupes de +terre, se compliquant de marine et devant s'exercer au loin. Les grades +n'ont pas été imaginés pour le plaisir de ceux qui en sont revêtus, mais +faits pour établir les commandements et assurer l'obéissance. En temps +de paix, dans les circonstances ordinaires, rien n'est plus facile à un +général que de se faire obéir; mais, au milieu des obstacles et des +complications de la guerre, rien n'est si difficile. Quand les dangers, +les passions, les souffrances, agissent sur les hommes, tout les arrête, +tout devient cause ou prétexte de résistance. Le chef doit être le plus +grand possible pour avoir plus de chances de tout surmonter. Il lui faut +l'autorité du grade, qui lui donne d'une manière constante une +supériorité sociale; il doit y ajouter l'autorité du caractère, celle de +l'opinion de sa capacité, fondée sur ses actions antérieures, et celle +de son crédit. Alors, s'il ne rencontre pas des obstacles réellement +supérieurs aux forces humaines, il réussira là où eût échoué un autre +général auquel aurait manqué quelques-uns de ces moyens d'action. C'est +ce qui fait que, à égalité de talents, de bravoure et de caractère, une +naissance illustre est encore un avantage, et qu'un général d'un sang +royal doit être préféré à tout autre. + +Ce raisonnement, pris dans la nature même des choses, dans la +connaissance du coeur humain et dans l'expérience des conditions et des +nécessités de la guerre, suffisait pour démontrer que, pour le +commandement de l'expédition d'Alger, un maréchal devait être préféré à +un simple lieutenant général, qui n'apporterait ni l'autorité du grade +ni celle de la réputation, et dont le devoir, au milieu des difficultés +d'une guerre d'une nature nouvelle, serait de prononcer souverainement, +et au delà des mers, sur ses égaux. + +Plusieurs circonstances militaient encore en ma faveur et me désignaient +particulièrement parmi les maréchaux: j'étais le seul qui eût fait la +guerre d'Égypte. Or la guerre qu'on méditait était de même nature. +J'avais été en outre longtemps en rapport avec les musulmans, et je +connaissais leurs moeurs. Il était question d'un siége, et j'avais +parcouru la première partie de ma carrière dans le service de +l'artillerie. Enfin ma position politique devait inspirer toute +confiance. Tout semblait donc me promettre qu'aucun changement ne serait +apporté aux résolutions antérieurement prises, et tout semblait me +garantir la réalisation de mes espérances. + +À l'époque funeste où M. de Bourmont fut nommé ministre de la guerre, +j'abordai cette question avec lui. Je lui fis part des promesses faites +par le roi, de mes désirs et de ce que je croyais pouvoir appeler mes +droits. Je réclamai son concours et son appui. Il me promit l'un et +l'autre. Je lui parlai franchement de ce qui lui était personnel. Il me +déclara formellement, m'en déduisant les raisons, qu'il ne pensait pas +et ne pouvait penser pour lui à ce commandement. Il ne voyait que moi, +disait-il, qui pût en être chargé. + +Je le remerciai, mais je lui répondis que je prenais cette déclaration +pour une politesse, et j'ajoutai qu'il me paraissait tout simple qu'un +ministre lieutenant général profitât de son crédit pour arriver à un +commandement dont le bâton de maréchal de France paraissait devoir être +la conséquence. Il persista dans ses dénégations, il renouvela ses +assurances, et avec des expressions telles, que je ne pouvais pas +raisonnablement douter de sa sincérité. Cette persuasion redoubla mon +zèle pour faire entreprendre l'expédition. + +De temps à autre M. de Bourmont m'entretenait de ses projets relatifs à +l'expédition. Il demanda à me communiquer le mémoire qu'il avait fait +pour démontrer la nécessité de son exécution et en développer les +moyens. Je me rendis chez lui suivant ses désirs. Nous consacrâmes trois +heures à discuter son travail. En général, il me parut bon et mériter +d'être adopté, sauf quelques légères modifications. Mais les choses +n'avançaient pas, et cela par une première raison: c'est que M. de +Bourmont est par sa nature d'une lenteur inouïe; le temps s'écoule avec +lui sans emploi utile; il semble n'en pas connaître le prix. Aussi les +jours se succédaient sans qu'il fît aucune proposition sérieuse, et +cependant on avait toujours reconnu deux choses sur lesquelles tout le +monde était d'accord: que quatre mois au moins étaient nécessaires pour +les préparatifs, et que l'époque la plus favorable pour entreprendre +l'expédition était le commencement du mois de mai. + +La fin de l'année approchait, mais je pressais fréquemment le ministre +de la guerre pour le décider à entrer en matière avec ses collègues, et +toujours inutilement. Il hésitait à élever sérieusement cette question +d'Alger, à laquelle il savait M. le Dauphin contraire. + +Un jour, vers la fin de décembre, ayant été chez lui, il me prit à part +et me dit: «Notre affaire va mal; la marine ne veut pas de l'expédition +et présente obstacles sur obstacles. Elle prétend qu'il est trop tard +pour y penser cette année.--Mais l'amiral Mackau y est favorable, +faites-le venir, endoctrinez-le et mettez-le en avant.--Lui-même, +répondit-il, adopte l'opinion manifestée par son ministre.--Je le +verrai, répliquai-je, je ne conçois rien à ce changement de langage, +car, il n'y a pas longtemps, il m'a parlé tout autrement.» + +Là-dessus je quittai le ministre. J'écrivis un petit mot à M. de Mackau, +et il vint chez moi. Il me dit ces propres paroles: «Jamais M. de +Bourmont ne nous a parlé de l'expédition d'une manière ni sérieuse ni +officielle. Étant à dîner avec lui chez le ministre de Suède, au moment +du café, il nous réunit, le ministre de la marine et moi, dans un coin +du salon et nous parla vaguement de l'expédition. Nous lui répondîmes +qu'il semblait rester peu de temps d'ici au printemps pour les +préparatifs; qu'aucune disposition première n'ayant été prise, avant que +tout ne fût en train, si on s'y résolvait, il s'écoulerait un temps bien +précieux.--Après dix minutes de conversation sur ce ton, ajouta-t-il, +nous nous séparâmes sans que rien n'annonçât l'intention de traiter cet +objet de nouveau.» + +Je fus étonné, comme on le suppose, de cette explication, et la +conclusion entre M. de Mackau et moi fut que M. de Bourmont, ni +personne, hors moi, ne voulait de l'expédition. C'était un leurre, un +aliment pour l'opinion publique, mais il n'y avait aucun projet réel. + +M. de Polignac avait eu l'étrange pensée de faire vider notre querelle +avec le dey d'Alger par le pacha d'Égypte, et de charger celui-ci de le +mettre à la raison au moyen d'un subside. L'idée était folle. Jamais le +pacha d'Égypte, placé à une si grande distance d'Alger, dépourvu alors +de moyens en matériel régulièrement construits, et d'un personnel +instruit, en rapport avec les besoins d'un siége, n'aurait pu réussir +dans une pareille entreprise. C'était M. Drovetti, consul de France, +lié d'intérêt avec le pacha, auquel il aurait fait gagner de l'argent +qu'il aurait partagé sans doute avec lui, qui avait suggéré cette idée +bizarre. M. de Polignac l'adopta. Un aide de camp du général +Guilleminot, nommé Huder, fut chargé de la négociation et envoyé à cet +effet à Alexandrie. + +Bourmont m'en avait prévenu dans le temps, et, comme moi, il trouvait la +chose extravagante. Huder était venu prendre ses ordres. Il lui avait +parlé longuement et l'avait convaincu, me dit-il, des inconvénients de +ce projet. Il lui avait recommandé spécialement de faire sentir au pacha +les immenses difficultés de son exécution. Pour encourager cet envoyé +dans cette marche, opposée au but apparent de sa mission, il lui avait +donné d'avance la décoration de la Légion d'honneur. + +Mais Méhémet-Ali, qui avait vu de bons millions à prendre et à garder, +car il en aurait été quitte pour une petite démonstration, endoctriné +d'ailleurs par Drovetti, avait accepté toutes les propositions, et +renvoyé M. Huder avec une réponse favorable. + +Celui-ci étant arrivé au lazaret, Drovetti partit pour Toulon, afin de +conférer avec lui et de hâter l'accomplissement de ses désirs. On était +au 15 janvier, époque où, de retour de la campagne, j'étais établi pour +le reste de l'hiver à Paris. À mon arrivée, étant allé, suivant +l'usage, voir les divers ministres au jour de leur réception, celui de +la marine me parla vaguement d'Alger, ensuite me prit à part, et me dit: +«Monsieur le maréchal, vous avez beaucoup réfléchi sur cette opération, +je voudrais avoir l'occasion d'en causer avec vous d'une manière un peu +suivie et connaître votre opinion sur les moyens de son exécution.» Je +lui dis que j'étais à ses ordres, et lui offris de venir dès le +lendemain chez lui. Le rendez-vous pris, nous décidâmes d'y appeler M. +de Mackau. + +Dans cette conférence, où tous les projets faits par diverses +commissions mixtes de terre et de mer furent lus, je démontrai à M. +d'Haussez qu'il y avait beaucoup d'exagération dans les demandes, en +prenant pour point de comparaison l'expédition d'Égypte, et en profitant +des diverses circonstances aujourd'hui en notre faveur. Je prouvai qu'il +ne fallait ni le nombre de bâtiments demandé, ni le nombre de chevaux, +ni, par conséquent, le temps indiqué comme nécessaire pour les +préparatifs. Cette conférence fit impression sur M. d'Haussez; mais, +tout à fait nouveau dans l'administration de la marine, et forcé pour +ainsi dire de s'en rapporter à ses bureaux et aux amiraux qui, en +général, étaient contraires à l'expédition, il hésitait encore dans +l'opinion qu'il devait adopter. + +Je prévins M. de Bourmont de cette conférence, en l'engageant à chercher +à en tirer parti. Il me le promit, quoiqu'il me parût sans aucun espoir. +Les choses restèrent quelques jours dans cet état. Nous étions arrivés à +la fin de janvier. Encore quinze jours, et il n'y avait aucune +possibilité de rien entreprendre cette année. La conclusion de ce traité +ridicule avec le pacha d'Égypte paraissait devoir être immédiate, et +j'en gémissais à tous les titres. + +J'avais souvent entretenu M. de Chabrol de mes désirs et de mes +espérances personnelles, lorsque, faisant partie du ministère Villèle +comme ministre de la marine, il avait participé à la résolution prise à +cette époque de me confier le commandement quand l'expédition aurait +lieu. Continuant à m'être favorable, je lui en reparlai de nouveau aux +Tuileries, le dimanche 31 janvier, et l'informai de la conférence que +j'avais eue avec M. d'Haussez. Il me dit: + +«En avez-vous parlé à M. de Polignac? + +--Non, lui dis-je. + +--Je vous engage, répliqua-t-il, à le faire; cela est indispensable pour +le succès.» + +À l'instant même je m'adressai à M. de Polignac, qui, étant souffrant ce +jour-là, venait seulement d'entrer dans le cabinet du conseil, et je lui +fis la demande d'un rendez-vous. C'était la première fois de ma vie que +j'allais l'entretenir d'une affaire importante et me rendre chez lui +pour autre chose que pour lui faire une simple politesse. Il fixa notre +entretien au lendemain lundi, 1er février, à midi. + +J'entrai immédiatement en matière, en lui demandant pardon d'aborder de +moi-même des questions de politique et d'État que je n'étais pas appelé +à traiter; mais j'ajoutai: «Les circonstances de ma vie, les +connaissances qui en résultent, seront mon excuse.» Je lui dis ensuite: +«Le bruit public, prince, est généralement répandu que le gouvernement +est dans l'intention de charger, au moyen d'un traité et de subsides, le +pacha d'Égypte de venger notre querelle avec Alger, et d'obtenir pour +nous satisfaction. Je suis autorisé à penser, si ces bruits sont fondés, +que votre but ne sera pas atteint. Le pacha d'Égypte peut vous faire +telles promesses qu'il voudra, mais il est hors de sa puissance de les +tenir. Où est l'artillerie de siége qui lui est nécessaire? où sont ses +canonniers, ses sapeurs, ses officiers du génie, etc.? Une opération de +cette nature, aussi compliquée, est au-dessus des facultés des Turcs, +par les difficultés naturelles qu'elle présente et l'ensemble qu'elle +exige. + +--Mais, répondit-il, son armée viendra par terre et son matériel par +mer. + +--Mais, prince, il y a cinq cents lieues de distance d'Alexandrie à +Alger; il y a des déserts à traverser, il y a des régences à vaincre, +des tribus d'Arabes à subjuguer ou à séduire. La conquête de l'Asie par +Alexandre était plus facile à exécuter que celle de la côte d'Afrique +par Méhémet-Ali. Je suppose même non la conquête, mais une révolution en +sa faveur, ce que tant d'intérêts opposés rendent impossible, aurait-il +des myriades d'Arabes à ses ordres, les sept ou huit mille Turcs qui +sont dans Alger s'y défendraient avec succès. + +--Mais la place d'Alger n'est pas forte par terre. + +--Elle est imprenable pour des gens qui n'ont pas de canons ou qui n'ont +qu'une mauvaise artillerie mal servie. À la guerre, comme presque +partout ailleurs, rien n'est absolu, tout est relatif. Là où les moyens +d'attaque sont nuls, les moyens de défense sont faciles. Contre une +armée munie d'une mauvaise artillerie, de simples murailles sont +imprenables, tandis que Metz et Lille doivent succomber au bout d'un +temps donné devant les moyens que l'art de la guerre et le développement +des connaissances actuelles permettent de consacrer aujourd'hui au siége +des places. + +--Mais la France pourrait fournir sa marine, les canonniers, les +officiers du génie, etc., etc. + +--Oubliez-vous, prince, que l'armée protectrice qui tient la campagne +est toujours le principal, que l'artillerie, malgré sa haute importance +dans cette circonstance, n'est qu'accessoire? Ses opérations, quoique +spéciales, sont cependant subordonnées. Eh bien, la mettrez-vous sous +les ordres du pacha, et les troupes du roi de France seront-elles +réduites à être les auxiliaires d'un barbare ignorant? Leur sûreté +dépendra-t-elle de ses dispositions? Cela présenterait un scandale +capable de révolter l'armée entière. Il n'y a qu'une manière raisonnable +d'envisager la question: c'est de faire faire l'expédition par une armée +française, munie de tous ses moyens; et, si l'on veut y faire participer +le pacha d'Égypte, employer un corps de ses troupes comme auxiliaires. +Il faut retourner la question: agir avec une armée française sous le +commandement d'un Français, et y réunir un détachement d'Égyptiens. +Comme cela je comprends l'opération; comme cela je vois dans le concours +des Turcs une certaine utilité. Les opérations véritables sont faites +par l'armée. Les obstacles réels, c'est elle qui les surmonte, tandis +que le corps turc prouve, par sa présence, aux habitants de l'intérieur, +que nous ne faisons pas une guerre de religion. Des turbans aux +avant-postes doivent désarmer tous les Maures, laisser la milice turque +isolée et ainsi abandonnée à la haine dont partout elle est l'objet. +Tout autre système, croyez-moi, est pure illusion et n'aurait pas +d'autre résultat que d'enrichir le pacha et de nous rendre la fable de +l'Europe.» + +M. de Polignac se rabattit sur l'impossibilité de rien entreprendre +cette année, eu égard à l'époque à laquelle on était arrivé et les +moyens immenses nécessaires à rassembler. Alors je lui fis voir qu'en ne +perdant pas un moment il était encore temps. On pourrait réduire sans +inconvénient les demandes qu'on avait faites, et qui étaient +véritablement exagérées; je choisis pour exemple les dispositions prises +lors de l'expédition d'Égypte. Je traitai à fond la question des moyens +d'exécution. Après quelques moments de réflexion, le prince me dit: +«Monsieur le maréchal, vous venez de changer toutes mes idées, et la +manière dont vous avez envisagé les choses est toute nouvelle pour moi. +Je vous demande d'y réfléchir et de vous en reparler.» + +Le premier résultat de cet entretien fut l'abandon immédiat du projet de +Drovetti. On y substitua quelque chose d'analogue à ce que j'avais +indiqué à M. de Polignac. M. de Langsdorf, attaché d'ambassade, qui se +trouvait alors à Paris, fut envoyé sur-le-champ à Alexandrie pour rompre +à tout prix la négociation entamée avec Méhémet-Ali. Il devait proposer +au pacha un autre projet, dont la base était une expédition simultanée +par terre contre les régences de Tripoli et de Tunis. M. de Langsdorf, +malgré ses efforts auprès d'Ibrahim et de Méhémet-Ali, ne put réussir à +leur faire accepter ces nouvelles propositions. Le vice-roi craignait de +compromettre par cette alliance sa popularité parmi les populations +musulmanes. Cette négociation, qui avait vivement inquiété les agents +anglais, se perdit au milieu du fracas de l'expédition et de la prise +d'Alger. + +Le mercredi suivant, 3 février, je reçus un billet de M. de Polignac qui +m'engageait à passer sur-le-champ chez lui. Il sortait du conseil et me +dit: «Vos raisonnements m'ont complétement convaincu. Cette conviction +est partagée par le roi et par mes collègues, et l'expédition est +résolue. Une commission de généraux de terre et de mer va se réunir pour +discuter, la plume à la main, quels sont les moyens d'exécution +indispensablement nécessaires. Si tous les calculs confirment votre +opinion, comme je n'en doute pas, on se mettra à l'oeuvre à l'instant +même. Je vous engage à voir le ministre de la guerre sans retard, pour +vous concerter avec lui, afin de fournir à cette commission, qui, dès +demain, commencera son travail, tous les renseignements dont elle a +besoin.» + +Je lui parlai de mes intérêts propres et du commandement. Il me +répondit: «Je ne pense pas qu'il puisse être remis en de meilleures +mains, et c'est toute ma pensée; c'est aussi celle de mes collègues; +et, n'en doutez pas, vous ne trouverez aucune opposition du côté du roi; +il m'en a déjà parlé. Le seul conseil que j'aie à vous donner, c'est de +voir M. le Dauphin, et de lui faire parler.» + +Je me rendis chez le ministre de la guerre, qui me confirma cette bonne +disposition, et me fit hommage d'un succès sur lequel il n'avait pas +compté. Je lui parlai de la réunion du lendemain. Il en désigna devant +moi tous les membres; mais il me dit qu'il croyait convenable à mes +intérêts de ne pas m'y mettre, pour ne pas irriter M. le Dauphin, +mécontent de la résolution prise, et qu'il m'attribuait. «En effet, +ajouta-t-il, M. de Polignac a dit au roi et au conseil que vous l'aviez +convaincu, et, comme il y est opposé, il vaut mieux ne pas mettre votre +nom constamment en avant.» + +Cette précaution me parut de la bienveillance, et je l'en remerciai. +C'était, au contraire, un commencement de trahison envers moi. + +Je sus, quelques jours après, que M. le Dauphin, dans son emportement, +avait dit: «Et de quoi se mêle le duc de Raguse? il n'est pas membre du +gouvernement; il n'est pas appelé à délibérer sur ces projets. +D'ailleurs, si cette expédition se fait, il ne la commandera pas.» + +On travailla avec une grande activité à la discussion des projets. +J'entraînai plusieurs membres de la commission, et elle reconnut la +possibilité de l'expédition pour cette année. Le 7 février, les ordres +définitifs furent donnés aux ministres de la guerre et de la marine. + +Il était assez naturel de faire d'abord le choix du commandant. Il +devait influer sur celui des principaux agents; mais le roi, me dit le +ministre de la guerre, avait ajourné cette nomination pour le moment. Il +ajouta: «Cela nous donnera le temps de tout arranger pour faire tomber +le choix sur vous. Ne faites aucune démarche. Laissez-moi les commencer, +en entretenir le roi et surtout M. le Dauphin.» + +Je croyais encore à sa loyauté, et je gardai le silence. Cependant mes +réflexions et quelques avis firent naître des inquiétudes dans mon +esprit. J'eus une nouvelle explication avec Bourmont, qui n'hésita pas à +me renouveler les mêmes assurances. + +M. de Polignac était ou paraissait être toujours dans la même conviction +pour ce qui me concernait. + +Fatigué d'attendre en vain que Bourmont eût parlé, j'allai trouver M. le +Dauphin. Je lui rappelai ses promesses anciennes; je lui présentai et +lui fis valoir mes titres. Il m'accueillit bien, sembla m'écouter +volontiers, et me dit que, comme ma démarche avait été prévue, il avait +demandé au roi ce qu'il devait me répondre. Le roi lui avait dit de ne +prendre aucun engagement, et il se conformait à ses ordres, ne voulant +ni détruire des espérances qui peut-être étaient fondées, ni les +encourager, car peut-être aussi ne se réaliseraient-elles pas. Il ajouta +qu'il m'écoutait avec plaisir. Je terminai cette conversation par un +résumé de mes titres, et je lui dis en riant: «Monseigneur, si le +commandement de cette expédition m'est enlevé, j'en éprouverai, je +crois, un tel chagrin et un tel dégoût, qu'il ne me restera plus qu'à me +faire capucin.» + +M. le Dauphin rit beaucoup de cette plaisanterie, et mon audience se +termina. + +L'impression que j'avais reçue était assez favorable. Je n'ai jamais été +gâté par M. le Dauphin. Ce prince m'a même toujours montré peu de +bienveillance; mais ses manières brusques et habituellement déplaisantes +avaient disparu en ce moment, et je le crus favorable à mes désirs. +J'allai voir le roi le soir. + +Le roi a toujours eu, pour tout le monde et pour moi en particulier, des +manières aimables et gracieuses. Je lui exposai ce qui m'amenait auprès +de lui. Il commença à répondre par des choses vagues sur l'incertitude +de l'expédition et sur son importance, qu'il cherchait à diminuer. Mes +réponses étaient faciles: j'établis mes droits. Quand je vins à ceux +que je fondai sur ma fidélité, il m'interrompit et me dit: «Oh! pour +ceux-là, je les reconnais! + +--Et les autres, Sire! Est-ce donc rien d'avoir commandé en chef des +armées pendant dix ans, d'avoir été en Égypte, en Turquie, et d'être, de +plus, officier d'artillerie, quand il est question d'un siége?» + +Le roi convint de tout cela et me fit une réponse obligeante, mais +vague. Je sortis de chez lui moins satisfait que de chez M. le Dauphin. +Cependant je ne pouvais pas mettre en comparaison le sentiment de l'un +et de l'autre pour moi. Les jours s'écoulaient, et cette nomination, qui +aurait dû précéder les autres, ne se faisait pas. Tout le travail +s'expédiait, et, la nomination des agents principaux, dont le contact +avec le général en chef est habituel, étant terminée, je crus y voir +l'indication positive d'un choix arrêté en secret et se portant sur le +général Bourmont. Je m'en ouvris à M. de Polignac, qui parut surpris et +ne pas le croire. Rien, me dit-il, ne le lui avait indiqué. J'ignore +s'il me trompait: mais je serais disposé à en douter; car le lendemain +il me dit, après avoir parlé au roi, qu'effectivement il y avait des +chances pour Bourmont, mais aussi pour moi, qu'il fallait attendre en +balançant les craintes par les espérances. Mais je m'aperçus enfin à +quel point j'étais dupe de ma crédulité et de ma bonne foi. Bourmont +n'avait pas voulu se mettre en avant pour faire décider l'expédition, de +peur de déplaire à M. le Dauphin. Il m'avait fait promesses sur +promesses pour m'engager à faire les démarches nécessaires à son +exécution. Ce but rempli, tous ses efforts tendaient à m'écarter afin de +se réserver à lui-même le commandement. + +Après six semaines d'angoisses de ma part, il fut nommé. + +J'ai rarement éprouvé en ma vie une peine aussi vive; je voyais +renversée l'espérance d'entendre encore prononcer mon nom avec louange, +et de rappeler les services passés par des services nouveaux, d'être le +vengeur de la civilisation sur la barbarie, d'effacer la honte séculaire +de la chrétienté; enfin de faire une guerre qui pouvait peut-être +contrarier la politique de quelque gouvernement, mais dont le succès +aurait les applaudissements du monde civilisé. Je m'étais bercé de +l'idée d'être l'agent d'un pareil bienfait pour l'humanité. Toutes ces +espérances disparurent comme un songe. + +M. le Dauphin, dont le naturel l'a toujours porté à se livrer à des +sentiments hostiles aux autres, parut jouir dans cette circonstance de +ma déconvenue. Il eut bien soin de se rappeler la plaisanterie que je +lui avais faite six semaines auparavant. Comme j'étais absent, le soir +même, d'un grand cercle de la cour, madame la duchesse de Berry ayant +demandé où j'étais, M. le Dauphin prit la parole et répondit tout haut: +«Le maréchal! il s'est retiré dans un couvent et se fait moine.» + +La plaisanterie ne fut pas comprise d'abord; mais, lorsqu'elle fut +expliquée, on la trouva de mauvais goût. Les gens qui n'avaient pas +d'amitié pour moi en portèrent le même jugement. + +La peine que je ressentis de la nomination de Bourmont aurait été bien +plus vive encore si j'avais pu en deviner toutes les conséquences. Je ne +voyais et ne pouvais voir alors que la perte de grands avantages; mais +comment deviner la masse de maux dont une absence de Paris m'aurait +garanti! + +Je fus un moment tenté de donner ma démission de la place de major +général. Un motif de délicatesse m'en empêcha. J'avais consacré presque +tous mes appointements à payer mes dettes. En les diminuant j'en privais +mes créanciers. Toutefois je m'absentai de la cour et n'y revins qu'au +1er mai, pour prendre mon service. Les ministres, et particulièrement M. +de Polignac, avaient senti combien ma situation était pénible, et à quel +point on avait été injuste envers moi; car mes droits au commandement +étaient incontestables, d'abord à raison de promesses anciennes, +ensuite, et c'était mon premier titre, parce que moi seul j'avais +démontré la possibilité de l'expédition et l'avais fait décider par mes +démarches. Elle était pour ainsi dire mon ouvrage. J'avais empêché la +plus fausse et la plus mauvaise des combinaisons, celle d'avoir recours +au pacha d'Égypte. Par là j'avais préservé le gouvernement d'un ridicule +ineffaçable et le ministère d'une responsabilité d'argent terrible; car, +à coup sur, les millions donnés à Méhémet-Ali n'auraient rien produit, +et leur emploi n'aurait jamais pu être justifié ni approuvé. Le +gouvernement, se sentant mon obligé, avait une dette à acquitter. Il le +reconnut, et l'assurance m'en fut donnée de toutes parts et à plusieurs +reprises. D'abord il fut arrangé qu'aussitôt la ville d'Alger conquise +le ministre de la guerre reviendrait, et qu'alors j'aurais la mission +d'achever la conquête de ce pays. Le gouvernement m'en serait donné, et +je serais chargé de fonder une colonie. + +Mon amour-propre pouvait souffrir de cette combinaison; mais je me mis +au-dessus de considérations vulgaires. J'envisageai la beauté, +l'importance et les difficultés de la mission, sans me rappeler ce que +la conquête de la ville aurait ajouté à son éclat. Je fis ce +raisonnement. Dans un temps régulier et loin du moment de la conquête, +un semblable commandement, avec les pouvoirs qu'il comporte, serait +recherché par les individus de la plus haute position. Au moment où il +fallait fonder, établir, créer, il était plus beau, plus important, plus +difficile, par conséquent plus désirable, et, parce que l'éclat de la +première conquête en était séparé, ce n'était pas un motif pour le +dédaigner. Je me croyais éminemment propre à cette mission. La nature de +mon caractère, l'esprit de suite qui m'est propre, ma grande activité, +des connaissances dont je trouverais l'application à chaque instant, mon +aptitude à gouverner des peuples de divers degrés de civilisation, +prouvée par les succès obtenus dans les provinces illyriennes, où mon +nom est encore vivant et prononcé avec respect et bienveillance, +m'avaient décidé à accepter éventuellement cette mission. Je crus +pouvoir la regarder comme assurée après la reddition d'Alger, reddition +opérée après une canonnade de quatre heures contre le fort impérial, et +sans siége régulier. + +J'attendais les ouvertures officielles de mon envoi prochain dans ce +pays, mais en vain. Tout avait été changé par l'influence de la +politique extérieure, qui empêchait d'y fonder une colonie. + +Je fis exprimer le désir d'avoir l'ambassade de Russie, que la retraite +du duc de Mortemart devait laisser vacante, et à laquelle j'avais +l'espérance que l'empereur Nicolas me verrait arriver avec plaisir. Je +sus qu'elle serait donnée à un autre. Ainsi, cette dette reconnue envers +moi, on ne s'occupait pas de l'acquitter, et cependant on ne la niait +pas. Était-il donc déjà arrêté dans la pensée du gouvernement que ses +dons perfides envers moi se composeraient de la plus cruelle mission, +d'une mission qui aurait pour résultat de me mettre dans la position la +plus difficile, la plus déchirante dans laquelle un homme puisse jamais +être placé: position pire pour moi que pour tout autre, parce que mes +opinions bien connues, mes doctrines politiques, proclamées et +incontestables, étaient en tous points et en toutes choses opposées à la +marche du gouvernement. Le fond qu'on faisait sur moi était uniquement +basé sur mes sentiments d'honneur et ma religion à remplir mes devoirs, +mais non sur mes intérêts et ma conviction; chose honorable sans doute +et qui témoigne de l'idée qu'on s'était faite de ma loyauté, et qu'en +effet j'ai justifiée au prix de tout mon avenir. + +La marche du gouvernement augmentait mes inquiétudes. L'extravagant +renvoi de la Chambre pour l'expression des sentiments quelle éprouvait, +droit qu'elle possédait et dont elle fit usage dans des formes +respectueuses; les doctrines, plus extravagantes encore, soutenues par +les journaux défenseurs du ministère, cette assertion insensée que le +renvoi à la Chambre nouvelle de deux cent vingt et un députés qui +avaient signé l'Adresse était une insulte faite au roi, prouvèrent +jusqu'à quel point d'aberration étaient tombés les dépositaires du +pouvoir. Aussi le sentiment de leur inconcevable incapacité était dans +la conscience publique. Un des traits les plus remarquables de cette +incapacité était leur confiance absolue au milieu des immenses +difficultés qui les entouraient. En effet, une grande confiance ne +résulte jamais que de deux choses: ou du sentiment de ses forces, qu'un +génie d'un ordre supérieur a presque toujours en lui-même, et de la +puissance qu'il exerce sur la multitude par les souvenirs qu'il lui +rappelle; ou de la stupidité qui ne voit rien, n'entend rien, ne +comprend rien, et se jette, sans s'en douter, dans l'abîme ouvert sous +ses pas. Dans la circonstance, l'incertitude entre ces deux explications +ne pouvait pas exister un moment. + +Le spectacle présenté par la famille royale n'était pas plus rassurant. +On connaît la portée d'esprit de M. le Dauphin. Elle ne va pas jusqu'à +combiner deux idées; mais, en revanche, il y a, dans son absurdité, une +résolution, une volonté inimaginables, et cependant cette décision +absolue, qu'aucun raisonnement ne parvient à changer, c'est presque +toujours le hasard qui l'a fait naître. Aussi est-il impossible de mener +à bien avec lui la moindre affaire. Son concours au pouvoir était donc +funeste. Il empêchait d'apporter aucun remède efficace aux immenses +difficultés du moment. Le roi Charles X a de la douceur, de la +bienveillance; il sait que la nature, en lui donnant des avantages qui +le font aimer, ne l'a pas pourvu de ces qualités éminentes capables de +subjuguer et de tout maîtriser. Il est facile de remuer son coeur. On +agit même momentanément sur son esprit. L'action est fugitive, mais on +peut la renouveler. Il est d'ailleurs resté soumis à l'empire des +opinions de sa jeunesse. Je pourrais raconter mille traits qui +rappellent le prince de Coblentz dans toute sa pureté: mais enfin il y a +chez lui de la bonté et du mouvement. Eh bien, toutes ces qualités-là, +mises en oeuvre à propos, pouvaient le sauver et nous sauver; mais elles +étaient anéanties par la rudesse et par l'orgueil sauvage de son fils. + +Mécontent pour ce qui me concernait personnellement, effrayé de +l'avenir, je ne rêvais qu'une chose, c'était mon éloignement. Aussi +attendais-je, avec la plus vive impatience, la fin de mon service. Le +1er septembre, je devais être libre. + +J'avais tout disposé pour une longue absence, et j'avais résolu de +partir dès le mois d'octobre pour l'Italie. Je comptais y passer +l'hiver et le printemps. Mon intention était de revoir les immortels +champs de bataille de ma jeunesse. Là je trouverais des souvenirs qui me +dédommageraient des misères présentes, me rajeuniraient en me rappelant +les vives sensations que m'avait causées une gloire éclatante, en me +rappelant le premier âge dans le plus beau pays du monde. Si le +bouleversement de cette pauvre France fût arrivé pendant mon absence, +des devoirs impérieux n'auraient pas uni mon nom à la catastrophe. + +C'est dans cette disposition d'esprit et au milieu de ces projets que +m'ont surpris les ordonnances tristement célèbres du 25 juillet. + +Le plus profond secret fut gardé le dimanche, 25, et personne ne sut que +le roi venait de signer l'arrêt de mort de la monarchie. Le lundi, 26, +au matin, le _Moniteur_, à son arrivée, apprit la résolution de la +veille. Le roi venait de partir pour Rambouillet, et personne ne le vit +dans la journée. + +Je me rendis à Paris. N'ayant pas encore vu le _Moniteur_, je le fis +demander chez le baron de Faguel, ministre des Pays-Bas, logé dans +l'hôtel qui touchait le mien. Ma surprise fut d'autant plus grande en +lisant ces ordonnances, que M. de Polignac avait donné sa parole à +l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans la nuit du samedi au +dimanche, qu'il n'y aurait point de coup d'État. Témoin de l'agitation +générale dont tous les esprits étaient saisis, je rentrai à Saint-Cloud, +où le roi n'arriva qu'à dix heures trois quarts. En descendant de +voiture, il me demanda si j'avais été à Paris et ce qu'il y avait de +nouveau. + +--Un grand effroi, un grand abattement, Sire, et une chute de fonds +extraordinaire. + +M. le Dauphin suivait le roi, et me dit: + +--De combien les fonds sont-ils tombés? + +--Monseigneur, de quatre pour cent. + +--Ils remonteront, me dit le prince. + +Nous arrivâmes dans le cabinet; le roi me donna le mot d'ordre, et +sur-le-champ fut se coucher. + +J'étais dans l'usage d'aller passer la journée du mardi dans les +environs de Saint-Germain, et je me disposais à m'y rendre quand un +message du roi m'apporta l'ordre de me rendre chez lui après la messe, à +onze heures et demie. Lorsque je fus entré dans son cabinet, le roi me +dit: «Il paraît que l'on a quelques inquiétudes pour la tranquillité de +Paris. Rendez-vous-y, prenez le commandement, et passez d'abord chez le +prince de Polignac. Si tout est en ordre le soir, vous pouvez rentrer à +Saint-Cloud.» + +Cet ordre était la conséquence naturelle de mes fonctions. Il ne me +restait qu'à obéir. Je demandai mes chevaux et partis. Le prince de +Polignac me donna connaissance de l'ordonnance qui m'investissait du +commandement[5], et j'allai m'établir au logement du major général de +service. + + [Note 5: «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et + de Navarre, salut Sur le rapport du président du conseil des + ministres, Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: + + ARTICLE PREMIER. + + «Notre cousin le maréchal duc de Raguse est chargé du + commandement supérieur des troupes de la première division + militaire. + + ARTICLE II. + + «Notre président du conseil, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre, est chargé de l'exécution de la + présente ordonnance. + + «Donné en notre château de Saint-Cloud, le 27 juillet de l'an + de grâce 1830, et de notre règne le sixième. + + «_Signé_: CHARLES. + + Par le roi: + + «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre, + + «Le prince DE POLIGNAC. + + «Pour ampliation: + + «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre, + + «Le prince DE POLIGNAC.»] + +Une grande agitation régnait dans les esprits. Du mouvement, des +groupes, se faisaient remarquer; mais d'abord aucunes dispositions +n'annonçaient des intentions éminemment hostiles. Cependant les +rassemblements de la rue Saint Honoré commencèrent à grossir; ils se +portèrent ensuite sur la place du Palais-Royal. Là, on jeta des pierres +aux gendarmes qui s'y trouvaient; on les assaillit; enfin on les mit +dans le cas de faire usage de leurs armes. Une trentaine de coups de +fusil furent tirés en cette circonstance. Ces événements pouvaient faire +craindre des choses plus graves pour la soirée. + +Je donnai l'ordre à toutes les troupes de sortir des casernes et de +venir occuper les positions suivantes: + +Le 1er régiment de la garde vint occuper le boulevard des Capucines, +avec deux pièces de canon et cinquante lanciers; + +Le 3e, le Carrousel, avec quatre pièces de canon et cent cinquante +lanciers; + +Les Suisses, la place Louis XV, avec six pièces de canon; + +Le 15e occupa le pont Neuf; + +Le 5e, la place Vendôme; + +Le 50e, les boulevards Poissonnière et Saint-Denis; + +Le 53e avec les cuirassiers, la place de la Bastille. + +Toutes ces troupes étaient en position à cinq heures; elles se mirent en +communication entre elles par des patrouilles dans toutes les +directions, et ne rencontrèrent nulle part de résistance. Vers les sept +heures, des attroupements se portèrent encore dans la rue Saint-Honoré, +en arrivant par les rues transversales. Deux barricades, commencées +près des rues du Duc-de-Bordeaux et de l'Échelle furent détruites par +mon ordre. Les troupes s'étant retirées, on les recommença. Il fallut y +retourner. Des matériaux de construction, qui se trouvèrent là, +servirent d'armes contre les troupes. Quelques soldats furent blessés +par des pierres, et à deux reprises ils furent obligés de faire feu. Ces +hostilités de la part des Parisiens ne pouvaient pas être sérieuses, et +ces espèces de retranchements, construits si près des lieux où des +forces considérables étaient réunies, semblaient n'avoir d'autre but que +de provoquer et de juger les dispositions des troupes. + +Des patrouilles ont pu avoir quelque rencontre ailleurs, et cela est +probable, puisqu'un homme a été tué vers la rue Feydeau; mais cependant +rien de plus important ne se passa dans cette journée. + +À neuf heures, les groupes se dissipèrent d'eux-mêmes. Chacun rentra à +son logis, et, à dix heures et demie, toutes les rues devinrent libres. +La tranquillité étant parfaitement rétablie, rien absolument n'annonçant +des projets de désordre pour la nuit, les troupes reçurent l'ordre de +rentrer dans les casernes. + +Le mercredi, 28, de grand matin, les groupes se reformèrent, et une +extrême agitation se manifesta dans la population. Les choses pouvant +devenir graves, j'expédiai des officiers à Versailles et à Saint-Denis +pour en faire venir les garnisons, et des courriers à Melun, Provins, +Fontainebleau, Beauvais, Compiègne et Orléans. J'envoyai un officier +au-devant du 4e régiment de la garde, venant de Caen et devant arriver +seulement le 3 août, afin de hâter sa marche. + +L'agitation se changea bientôt en tumulte. Dès sept heures, les +désordres prirent le caractère le plus hostile. On brisait partout les +armes de France; on coupait les cordes des réverbères; on traînait les +drapeaux blancs des mairies dans le ruisseau, et on criait: _À bas les +Bourbons!_ + +J'écrivis immédiatement au roi pour l'informer de ce qui se passait. + +J'envoyai partout l'ordre aux troupes de sortir des casernes aussitôt +après avoir mangé la soupe, et de s'établir de la manière suivante: + +Le 1er régiment de la garde, boulevard des Capucines, avec deux pièces +de canon et cent lanciers; + +Le 6e à son arrivée de Saint-Denis, devait se placer en réserve à la +Madeleine; + +Le 3e de la garde et deux cents lanciers sur le Carrousel, aussitôt +après avoir été remplacé par le 2e régiment venant de Versailles, avec +le 2e de grenadiers à cheval; + +Le 15e régiment fut placé sur le pont Neuf; + +Le 5e et le 50e sur la place Vendôme; + +Le 53e et les cuirassiers sur la place de la Bastille. + +À huit heures, je fus informé que, par la plus étrange fatalité, deux +gendarmes d'élite, chargés de porter ma lettre au roi, l'avaient perdue. +Le mal était fait, il fallait se hâter de le réparer. J'écrivis une +autre lettre qui lui parvint sans retard [6]. + + [Note 6: «Sire, j'ai déjà eu l'honneur de rendre compte à + Votre Majesté de la dispersion des groupes qui ont troublé la + tranquillité de Paris.--Ce matin, ils se reforment plus + nombreux et plus menaçants.--Ce n'est plus une émeute, c'est + une révolution. Il est urgent que Votre Majesté prenne des + moyens de pacification. L'honneur de la couronne peut encore + être sauvé.--Demain, peut-être, il ne serait plus temps. + + «Je prends mes mesures pour combattre la révolte. Les troupes + seront prêtes à midi; mais j'attends avec impatience les + ordres de Votre Majesté.» + + L'officier d'ordonnance, porteur de cette lettre, me dit, au + retour, que, remise au moment où le roi allait à le messe, + elle resta déposée sur un tabouret de la galerie, et ne fut + ouverte par le roi qu'au retour de la chapelle. Il n'y fut + pas fait de réponse.] + +À neuf heures, un jeune homme, envoyé par le préfet de police pour +demander un renfort de troupes, s'informa près de mes officiers s'il +était vrai que la ville fût mise en état de siége. Prévenu de cette +question, j'envoyai chez M. de Polignac pour savoir ce que cela voulait +dire. + +Sur ces entrefaites, et vers dix heures, je fus mandé chez le président +du conseil ou je trouvai les ministres réunis. + +Ils me remirent l'ordonnance du roi, qui déclarait la ville de Paris en +état de siége[7]. Et, comme je ne connaissais pas au juste l'étendue des +pouvoirs que cette ordonnance me conférait, un des ministres me lut +l'article du Code, et ils me prévinrent que, pour faciliter leurs +rapports avec moi, ils allaient venir s'établir aux Tuileries, et me +demandaient de leur faire préparer des logements. + + [Note 7: «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et + de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut; + + «Vu les articles 53, 101, 102 et 103 du décret du 24 décembre + 1811; + + «Considérant qu'une sédition intérieure a troublé, dans la + journée du 27 de ce mois, la tranquillité de Paris; + + «Notre conseil entendu, + + «Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: + + ARTICLE PREMIER. + + «La ville de Paris est mise en état de siége. + + ARTICLE II. + + «Cette disposition sera publiée et exécutée immédiatement. + + ARTICLE III. + + «Notre ministre secrétaire d'État de la guerre est chargé de + l'exécution de la présente ordonnance. + + «Donné en notre château de Saint-Cloud, le vingt-septième + jour de juillet de l'an de grâce 1830, et de notre règne le + sixième. + + «_Signé_: CHARLES. + + «Par le roi: + + «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre. + + «Le prince DE POLIGNAC. + + «Pour ampliation: + + «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre, + + «Le prince DE POLIGNAC.»] + +À midi, ne recevant aucune instruction de Saint-Cloud, et le désordre +croissant toujours, je crus urgent de mettre à profit la disposition +favorable des troupes, dont le bon esprit pouvait changer. J'étais +d'autant plus autorisé à le craindre, que soixante hommes du 50e +avaient, dès les huit heures du matin, abandonné leurs drapeaux, et +s'étaient réunis au peuple. Ce funeste exemple avait déjà été offert, +dès la veille, par quelques hommes du 5e régiment de ligne; je donnai +donc l'ordre de marcher sur les rassemblements et de les disperser. + +Le général Saint-Chamans, chargé du commandement de la colonne de +gauche, devait suivre le boulevard jusqu'à la place de la Bastille, +disperser les rassemblements qui s'opposeraient à sa marche, rallier le +53e et les cuirassiers, prendre le commandement de ces corps, observer +le faubourg Saint-Antoine, et se mettre en communication avec la place +de Grève. Le général Talon devait aller, avec un bataillon du 3e de la +garde, un bataillon suisse, cinquante lanciers et deux pièces de canon, +occuper la place de Grève, en passant par l'île et débouchant par le +pont au Change. Il devait être soutenu au besoin par le 15e régiment, +placé au pont Neuf, et se mettre en communication avec les troupes qui +occupaient la place de la Bastille. + +Le général Quinsonnas devait partir du Carrousel avec deux bataillons du +3e régiment, deux pièces de canon et des gendarmes, pour nettoyer la rue +Saint-Honoré, et occuper le marché des Innocents. Enfin, le général +Wall, avec un régiment de la ligne et des gendarmes, avait ordre +d'occuper la place des Victoires. + +Tous ces chefs eurent pour instruction de disperser par leur marche tous +les rassemblements qui se trouveraient devant eux, de détruire les +barricades qui s'opposeraient à leur marche, et de ne faire usage de +leurs armes que s'ils étaient attaqués. J'ajoutai: «Vous entendez bien: +vous ne devez tirer que si on engage sur vous une fusillade; et +j'entends par fusillade, non pas quelques coups de fusil isolés, mais +cinquante coups de fusil tirés d'ensemble sur les troupes.» + +Les colonnes s'ébranlèrent. À peine mises en mouvement, les groupes +placés devant elles se dispersèrent; mais une horrible fusillade sortit +des fenêtres de presque toutes les maisons. Les troupes ripostèrent et +exécutèrent les mouvements avec vigueur et résolution. Elles montrèrent +en cette circonstance un courage admirable. + +J'appelai à moi le 6e régiment, et le 2e fut chargé d'occuper tout à la +fois la place Louis XV et la Madeleine. Je fis renforcer les troupes du +pont Neuf par un bataillon suisse, afin de mettre à l'abri de tout +danger ma communication avec la place de Grève. Cette marche des troupes +ne fut partout qu'un long combat. Cependant elles parvinrent à occuper +les postes qui leur avaient été assignés, et à s'y maintenir tout le +reste de la journée. La colonne du général Wall, n'ayant pas reçu de +coups de fusil dans la rue des Petits-Champs, n'en rendit pas, et, dans +sa marche, tout se passa d'une manière assez pacifique. Il n'y eut, de +ce côté, des hostilités qu'à la place des Victoires. + +L'engagement du général Talon fut extrêmement vif à la place de Grève, +et l'Hôtel de Ville fut occupé. Le général Quinsonnas, qui avait ordre +de s'établir sur la place du marché des Innocents, et d'éclairer ensuite +la rue Saint-Denis, jeta imprudemment trop en avant un bataillon du 3e, +à la tête duquel se trouvait le colonel Plaineselves. Ce bataillon, +n'étant pas soutenu, se trouva séparé du reste de la colonne. Assailli +par un feu meurtrier, son colonel a la cuisse cassée. Ce brave bataillon +fait un brancard avec des fusils et emporte son chef toujours en +combattant. Obligé d'éviter le boulevard, où les barricades se sont +multipliées après le passage du général Saint-Chamans, il arrive +heureusement à l'hôpital de la garde au Gros-Caillou, après avoir passé +par la rue de Clichy. D'un autre côté, le général Quinsonnas était +bloqué. Il me fait informer de sa détresse par son aide de camp, le +capitaine Courtigis. Cet officier ne peut parvenir au quartier général +que déguisé, et après avoir couru les plus grands dangers. + +J'envoie le bataillon suisse, placé sur le pont Neuf, pour le dégager. +Il y parvient, et le général Quinsonnas prend position sur le quai de +l'École. + +À trois heures, l'affaire avait un caractère très-grave, et je dus en +informer le roi. Tous les calculs avaient été faits contré une émeute, +une insurrection partielle; mais, dès le moment où la population entière +prenait part à la révolution, il n'y avait d'autre ressource pour +rétablir l'ordre que des négociations; car, pour la soumettre, il eût +fallu d'autres moyens, et les moyens n'étaient pas à ma disposition. +L'insuffisance du nombre de troupes était évidente. Il eût donc été +nécessaire d'évacuer momentanément Paris, en convoquant la garde +nationale et lui confiant la police de la ville; d'établir ailleurs le +siége du gouvernement, etc, etc. Mais ce sont là des mesures de +gouvernement qui sont au-dessus des pouvoirs d'un général chargé du +commandement d'une ville; au surplus, je discuterai plus tard ce qui est +relatif aux opérations et à la direction qu'a reçue l'affaire militaire. +Toutefois le résultat n'était plus équivoque en ce moment. Il fallait +négocier et faire des concessions, en profitant, pour en diminuer +l'étendue, de l'effet moral produit sur les esprits par un combat +vaillamment soutenu, et la crainte que cet état de choses ne se +prolongeât. + +J'étais occupé à écrire au roi quand on m'annonça cinq notables de +Paris. C'étaient MM. Casimir Périer, Laffitte, Gérard, Lobau et Mauguin. +Je les reçus immédiatement. Laffitte porta la parole; il me dit: +«Monsieur le maréchal, nous venons, au milieu des angoisses que nous +cause l'état des choses, vous demander de faire arrêter l'effusion du +sang.--Et nous adresser, ajouta le général Gérard, à un général qui a le +coeur français. + +--Messieurs, leur répondis-je, je vous fais la même demande. Des +troubles graves se sont manifestés ce matin et ont présenté tous les +signes d'une rébellion. J'ai ordonné de disperser les rassemblements et +de rétablir le bon ordre. Les troupes, en se rendant sur les points qui +leur avaient été indiqués, ont été assaillies par une fusillade +meurtrière. Elles ont répondu à ce feu, et elles ont dû y répondre. Que +les Parisiens suspendent leurs hostilités, et les nôtres cesseront à +l'instant même. Ceux qui ont commencé doivent finir les premiers; cela +est de justice et de droit; on ne peut se laisser tuer sans se +défendre.» + +Pour l'obtenir, me dirent-ils, il faudrait pouvoir annoncer le retrait +des ordonnances, et, dans ce cas, ils s'engageaient à employer leur +influence pour rétablir la paix. Je leur répliquai que, n'ayant pas de +pouvoirs politiques, je ne pouvais prendre aucun engagement à cet égard; +mais je leur proposai, s'ils faisaient cesser le feu des citoyens, de me +rendre à leur tête à Saint-Cloud pour donner plus de poids à leurs +réclamations. MM. Mauguin et Laffitte ayant voulu développer leurs +griefs contre la marche du gouvernement, je leur dis: «Messieurs, +n'entrons pas dans une discussion superflue et sans objet. Ce serait +perdre notre temps, car vous blâmeriez des choses que je suis loin +d'approuver; mais il y a une question militaire. En ce moment elle prime +toutes les autres à mes yeux, et je ne peux l'abandonner.» + +J'interpellai mes camarades présents, les généraux Gérard et Lobau, et +ils ne purent s'empêcher de le reconnaître. + +«Voyez, messieurs, quelle puissance j'aurais pour soutenir vos voeux si +le calme était rétabli! Au surplus la fatalité m'a chargé de ce cruel +commandement. C'était le plus grand chagrin qui pût accabler ma vie. +Mais je ne puis transiger avec mes devoirs, dussent la proscription et +la mort être le prix de leur accomplissement. Aidez-moi à tout concilier +en faisant cesser, de la part des habitants, des hostilités qui ont +prévenu et motivé celles des troupes.» + +Là-dessus ces messieurs réclamèrent de moi d'envoyer au roi sur-le-champ +l'expression de leurs demandes, et je le fis immédiatement. Je leur +proposai de voir M. de Polignac, qui était dans la pièce voisine avec +tous les ministres. Ils l'acceptèrent; mais M. de Polignac s'y refusa. +Cette lettre importante, qui faisait connaître au roi le véritable état +des choses et la gravité des circonstances, fut confiée à mon premier +aide de camp, le colonel Komiérowski, avec ordre d'aller vite, de la +remettre lui-même au roi, et de donner des explications verbales sur la +situation de la capitale. Il partit avec une escorte de vingt-cinq +lanciers, et arriva à Saint-Cloud avant quatre heures. Il fut introduit +près du roi par M. le duc de Duras. Le roi lut la dépêche et lui dit +d'aller attendre sa réponse. + +En sortant du cabinet, il fut entouré par les personnes de service à +Saint-Cloud. On y conservait une sécurité parfaite et on y était +incrédule sur le véritable état des choses. + +Enfin, après vingt minutes d'attente, Komiérowski, qui savait la gravité +de la position, insista auprès du duc de Duras pour avoir une réponse du +roi. Le premier gentilhomme de la chambre allégua les règles de +l'étiquette qui ne lui permettaient pas de rentrer si promptement chez +le roi. Enfin Sa Majesté fit entrer Komiérowski. Le Dauphin et madame la +duchesse de Berry étaient dans le cabinet. Le roi dit au colonel pour +toute réponse: «Dites au maréchal qu'il réunisse ses troupes, qu'il +tienne bon et qu'il opère par masses.» + +Ce sont les seuls ordres qui me furent rapportés et que le roi me +confirma par écrit, quelques heures après, dans la soirée[8]. + + [Note 8: + + LE ROI CHARLES X AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE. + + «Mon cher maréchal, j'apprends avec grand plaisir la bonne et + honorable conduite des troupes sous vos ordres. + + «Remerciez-les de ma part, et accordez-leur un mois et demi + de solde. + + «Réunissez vos troupes, en tenant bon, et attendez mes ordres + de demain. + + «Bonsoir, mon cher maréchal. + + «CHARLES.» + + ORDRE POUR LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT SUPÉRIEUR DE + LA PREMIÈRE DIVISION MILITAIRE. + + «1º Rassembler toutes les forces entre la place des + Victoires, la place Vendôme et les Tuileries; + + «2º Assurer le ministère des affaires étrangères, celui des + finances et celui de la marine; + + «3º Assurer le voyage des ministres de Paris à Saint-Cloud, + demain, 29, entre dix et onze heures; + + «4º Dans cette position, attendre les ordres que je serai + dans le cas de donner dans la journée de demain; + + «5º Repousser les assaillants s'il s'en présente, mais ne + point faire de nouvelles attaques contre les révoltés. + + «Fait à Saint-Cloud, le 28 juillet 1830. + + «CHARLES.» + + AU PRINCE DE POLIGNAC, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES. + + «D'après les ordres que j'envoie au maréchal duc de Raguse, + le prince de Polignac et tous les ministres ses collègues se + rendront demain, à onze heures et demie, à Saint-Cloud, + escortés de manière à assurer leur voyage. + + «Le prince de Polignac et le ministre des finances auront + soin de tout ce qui concerne le Trésor royal, ainsi que des + moyens de pouvoir transporter les sommes en argent qui + peuvent se trouver dans ce trésor.] + +Il serait impossible d'expliquer cette conduite si je ne me rappelais +que M. de Polignac, après avoir refusé de recevoir les députés, me dit +qu'il allait écrire au roi. + +En effet, j'appris plus tard que, pendant que j'écrivais au roi, un +homme d'écurie, un fouet à la main, entra dans le billard où se tenaient +les officiers de service, et demanda la dépêche qu'il devait porter. À +ce moment M. de Polignac sortit du cabinet et remit une dépêche à cet +homme. + +Cette estafette dut nécessairement précéder la lettre que j'écrivais au +roi, puisqu'elle était portée par un courrier, et que mon aide de camp +avait l'entrave d'une escorte. Il me paraît très-probable que cette +lettre engageait le roi à persévérer dans la lutte et à ne point céder +aux conseils que je pouvais donner. + +M. le duc de Guiche était en bourgeois chez M. de Polignac quand les +députés entrèrent chez moi. Il n'attendit pas la fin de ma conférence +avec eux, et partit de là à cheval pour Saint-Cloud. Lui aussi devait y +apporter les appréciations personnelles de M. de Polignac et y précéder +mon aide de camp. + +Les ministres m'avaient présenté une liste de douze personnes à faire +arrêter, les considérant comme les chefs du mouvement. Elle avait été +ensuite réduite à six et se composait de MM. Laffitte, la Fayette, +Gérard, Marchais, Salverte et Puyraveau. Les ordres étaient déjà donnés. +Deux des personnes désignées faisaient partie de la députation. Quand +elle fut sortie, je déclarai à M. de Polignac que je ne ferais point +arrêter ces deux individus. Il y aurait eu une sorte de déloyauté à +faire mettre la main sur des gens qui venaient d'eux-mêmes se présenter. +Il y aurait eu un tort grave à les poursuivre, au moment où ils se +présentaient comme conciliateurs, et j'ajoutai: «Quand une population +entière est en armes, quand les maisons sont transformées en +forteresses, et les fenêtres en créneaux, qu'est-ce que des chefs? Il +n'en manquera jamais.» + +Je dois à la vérité et à la justice de dire que M. de Polignac ne me +fit aucune observation. Voilà la vérité de cette affaire des +arrestations, qui a été racontée de diverses manières. Au surplus, toute +arrestation était déjà devenue impossible en ce moment dans Paris, +excepté celle des deux personnes désignées faisant partie de la +députation. + +J'avais tenté la fortune d'après des calculs positifs, dont je donnerai +plus tard l'explication; mais tout annonçait une résistance telle, qu'il +n'était pas possible d'espérer de la vaincre. Puisque le développement +de mes forces et leur action la plus vigoureuse n'avaient rien produit, +je n'avais plus d'autre parti à prendre que de les concentrer à la nuit, +de les établir dans une bonne position défensive et d'attendre. Mais la +nuit arrivait lentement au gré de mes désirs. La marche du général +Saint-Chamans avait été suivie d'incroyables efforts, de la part des +Parisiens, pour le séparer complètement de moi. Les arbres du boulevard +coupés, des barricades multipliées, les boulevards dépavés, enfin une +défensive imposante, créée comme par enchantement, mettaient entre lui +et moi des obstacles insurmontables. D'un autre côté, toutes les +tentatives qu'il fit pour se mettre en communication avec le général +Talon, occupant l'Hôtel de Ville, furent impuissantes. La rue +Saint-Antoine, dépavée, barrée par un grand nombre de barricades, était +défendue par le feu des maisons. Tout mouvement de troupes était donc +devenu impossible dans cette direction. Cependant le général Talon avait +reçu l'ordre d'attendre le général Saint-Chamans pour se retirer. De +nouveaux ordres furent envoyée par des officiers déguisés, et la +retraite de ces deux principales colonnes s'opéra, celle du général +Saint-Chamans par le pont d'Austerlitz, les boulevards extérieurs, et +celle du général Talon par l'île et le pont Neuf. + +Ces deux officiers distingués ramenèrent tous leurs blessés. Toutes les +troupes se trouvèrent ainsi réunies et concentrées, après un des plus +rudes combats qui se soient jamais livrés. Nous avions consommé la plus +grande partie de nos munitions. J'avais beaucoup d'artillerie à +Vincennes. La difficulté de traverser Paris m'avait empêché d'en +disposer. Je fis partir, mercredi au soir, le 2e régiment de grenadiers +à cheval, dont je n'avais pas cru devoir me priver jusqu'à ce moment +pour Vincennes, en le dirigeant par l'extérieur. Il était chargé d'y +prendre l'artillerie et des munitions et de les escorter; mais il ne put +nous rejoindre qu'après l'évacuation de Paris. + +Dans ma longue carrière militaire, et au milieu d'événements de tout +genre dans lesquels j'ai été acteur, je n'ai rien éprouvé de comparable +aux tourments et aux anxiétés de cette journée. Mon quartier général +était établi sur la place du Carrousel. Je recevais à chaque moment une +multitude de rapports alarmants. À force de calme et de soins, j'étais +parvenu à pourvoir à tout, et la journée s'était terminée aussi bien que +possible, c'est-à-dire sans graves accidents; mais toute illusion devait +cesser pour un homme raisonnable, et, à moins que les réflexions de la +nuit, les pertes éprouvées, ne changeassent complètement l'esprit des +Parisiens, il n'y avait plus d'espérance possible que dans une +transaction très-prompte. + +Les troupes, à la pointe du jour, prirent une position entièrement +défensive et concentrée. Je plaçai deux bataillons suisses dans le +Louvre. C'était la tête de ma ligne, et je considérais ce poste comme +une forteresse imprenable. Le 3e bataillon suisse, le 3e régiment de la +garde et le 6e étaient sur le Carrousel avec six pièces de canon. Le 1er +et le 2e régiment de la garde occupaient la place Louis XV et le +boulevard de la Madeleine avec deux pièces d'artillerie. Le 15e régiment +et le 50e étaient placés dans le jardin des Tuileries, et deux pièces de +canon étaient à la grille, en face de la rue de Castiglione. Le 5e et le +53e étaient sur la place Vendôme. Enfin j'établis des postes dans les +maisons à l'entrée des rues aboutissantes au Carrousel et à la place qui +sépare le Louvre des Tuileries. + +Je plaçai une batterie dans la rue de Rohan. Elle enfilait la rue de +Richelieu et empêchait tout mouvement offensif de ce côté. Je mis un +détachement du 6e régiment de la garde dans les maisons de la rue de +Rohan, en face de la rue de Rivoli, pour empêcher les habitants de ces +maisons de fusiller les troupes qui se trouvaient dans cette dernière +rue. + +J'en fis autant dans les maisons de la place du Carrousel, placées en +face du château des Tuileries. Une proclamation engagea les habitants à +se tranquilliser. Je convoquai les maires et les adjoints, en costume et +en écharpe, pour les envoyer parcourir les environs des Tuileries et +parler au peuple. Mais il est pénible de n'avoir à citer que MM. +Hutteaux d'Origny, maire du dixième arrondissement, Olivier, adjoint au +dixième, Petit, maire du deuxième, de la Garde, adjoint au onzième: ce +furent les seuls qui se rendirent à ma convocation. + +Je défendis, de la manière la plus formelle, aux troupes de tirer +autrement que pour se défendre contre une attaque. Je provoquai la +réunion des ministres et leur déclarai que, dans l'état des choses, je +n'entrevoyais d'autres ressources, pour sauver la monarchie, que de +traiter et de rapporter les ordonnances. Ils me répondirent qu'ils n'en +avaient pas le pouvoir. Je les déterminai alors à se rendre sur-le-champ +à Saint-Cloud, et leur fournis une escorte. J'envoyai le général +Girardin au roi avec un mot qui lui donnait créance, et il avait pour +mission de représenter au roi l'urgence des circonstances. Enfin, MM. de +Sémonville et d'Argout étant venus me trouver, je les engageai à se +rendre également à Saint-Cloud, pour chercher à éclairer et à convaincre +le roi. + +J'attendais à chaque moment des nouvelles et des pouvoirs. Si encore à +onze heures j'eusse été autorisé à promettre le retrait des ordonnances, +la dynastie était sauvée. + +Dans une circonstance aussi critique, il était de la plus grande +importance de traiter quand on occupait encore Paris, quand le château +des Tuileries, véritable chef-lieu de la capitale, était encore en notre +possession; aussi étais-je décidé à tout risquer plutôt qu'à me retirer +volontairement. Cependant les circonstances devenaient toujours plus +pressantes. Quelques tiraillements insignifiants avaient eu lieu sur +plusieurs points; mais tout à coup un parlementage s'établit sur le +boulevard, et bientôt jusque sur la place Vendôme. M. Casimir Périer, +dont le nom a une grande autorité, s'avança, s'adressa aux régiments qui +l'occupaient. Après une courte, mais vive allocution, il les entraîna. +Cette défection était le destin de cette importante journée; car, si les +troupes fussent restées fidèles, ma défense pouvait encore durer +vingt-quatre heures. + +Informé par le général Wall de ce funeste événement, je fis sortir du +jardin des Tuileries le 15e régiment et le 50e, qui auraient pu être +entraînés par cet exemple, et les renvoyai aux Champs-Élysées. Je ne +pouvais les faire remplacer par un bataillon du 2e régiment, déjà bien +faible pour garder les débouchés de la rue Royale et contenir les forces +venant du boulevard et du faubourg Saint-Honoré, tandis que les +insurgés, occupant le palais Bourbon et les avenues des ponts, +menaçaient les Invalides et semblaient se disposer à passer la rivière. +En conséquence j'envoyai le bataillon suisse, stationné sur la place du +Carrousel, à la grille de Castiglione pour la défendre, et un des deux +bataillons placés au Louvre en fut retiré pour occuper le Carrousel. +Tous les calculs militaires auraient été en ce moment pour l'évacuation +immédiate. Il n'y avait pas un moment à perdre; mais les calculs +politiques ordonnaient impérieusement de rester, et j'étais résolu d'y +demeurer jusqu'à l'extrémité. Je rendis compte au roi de ce nouvel +événement, et je renouvelai mes efforts pour faire cesser les hostilités +de la part des Parisiens. + +Un groupe nombreux s'avançait dans la rue de Richelieu, faisant un feu +assez vif, et déjà était arrivé à la hauteur du passage Saint-Guillaume. +Le capitaine d'artillerie, commandant la pièce de canon placée dans +cette direction, me fit demander l'autorisation de tirer sur le +rassemblement. + +Je me rendis moi-même près de la pièce et j'examinai avec attention ce +rassemblement, dont le feu redoubla à ma vue. Ayant remarqué des femmes +dans le groupe, je défendis de tirer. Voulant cependant arrêter les +hostilités sur ce point, je donnai l'ordre au chef de bataillon de la +Rue, mon aide de camp, d'aller parlementer et d'annoncer à ces individus +qu'on était en négociation, mais que s'ils avançaient davantage on +tirerait sur eux. Cet officier parvint à faire cesser le feu. Les +Parisiens crièrent: _Vive le roi! vive la Charte!_ et firent le même +accueil à M. Hutteaux d'Origny, l'un des maires, qui, l'ayant suivi +revêtu de son écharpe, bravait avec un grand sang-froid les balles qui +sifflaient et ricochaient le long des maisons. + +Il était déjà une heure, tout paraissait enfin tranquille, lorsqu'une +vive fusillade se fit tout à coup entendre. J'étais encore en ce moment +dans la rue de Rohan. Peu après le feu cesse, un bruit confus frappe mes +oreilles et j'aperçois le bataillon suisse en désordre. Il avait évacué +précipitamment le Louvre, où de braves gens, comme les soldats qui le +composaient, auraient pu se défendre éternellement contre des ennemis +sans canons. La cause de cet événement inattendu fut d'abord un mystère +pour moi; mais l'ensemble des explications qui m'ont été données depuis +m'a fait connaître la manière dont les choses se sont passées. Le +bataillon auquel j'avais donné l'ordre de sortir du Louvre pour occuper +la place du Carrousel avait laissé en arrière une compagnie, placée à +l'angle de gauche du Louvre, du côté de la rue du Coq, où se trouvaient +des constructions qui favorisaient les approches. L'adjudant-major de ce +bataillon, étant allé chercher cette compagnie, la retira +inconsidérément, sans prévenir le colonel Salis qui l'eût fait +remplacer. Les Parisiens, ayant vu le poste dégarni, pénétrèrent et se +montrèrent à l'entrée des appartements, où ils tirèrent quelques coups +de fusil. Les Suisses, surpris, se retirèrent précipitamment. Le colonel +perdit la tête: au lieu de refouler et de faire prisonniers cette +poignée d'ennemis qu'il avait devant lui, frappé de l'idée du danger +d'être bloqué dans le Louvre, il en sortit en toute hâte et en désordre. +Une fois dehors, il voulut essayer de résister et de combattre, mais +vainement, et le désordre dégénéra bientôt en une véritable fuite. À la +vue de cette retraite précipitée des Suisses et de l'arrivée des +Parisiens qui les suivent; à la vue des coups de fusil partant des +maisons de la place du Carrousel, les troupes placées sur le Carrousel +se précipitent, infanterie, cavalerie et artillerie sous l'arc de +triomphe. La plus grande confusion en est la suite. Je monte à cheval et +passe le défilé un des derniers. Des hommes et des chevaux sont tués à +mes côtés, et j'arrive dans la cour du château. Là je rallie soixante +Suisses. Avec cette faible troupe je fais tête à ceux qui nous pressent, +afin de donner à la foule le temps de s'écouler par la porte de +l'Horloge. Les Parisiens pénètrent dans la cour même, et l'un d'eux +tombe percé d'une balle, au moment où, arrivé à dix pas, il venait de +tirer sur moi. Je les fais charger par quatre officiers qui +m'accompagnaient, et ils sont chassés. Je fais fermer la grille sous les +coups de fusil. Mes soixante Suisses restent maîtres du champ de +bataille. + +J'envoie courir après les troupes, dont la retraite a été trop prompte. +Je fais revenir un bataillon déjà arrivé au Pont-Tournant. Je le place à +ta tête du quinconce pour protéger la retraite et faire l'arrière-garde, +et nous gagnons la place en bon ordre. J'y fais halte pendant le temps +nécessaire pour assurer la retraite des troupes venant du boulevard de +la Madeleine, et contenir les masses qui s'étaient rassemblées dans le +faubourg Saint-Honoré, et dont la tête occupait tous les débouchés. Une +fois qu'elles sont passées, nous continuons notre mouvement. Arrivés à +l'avenue Marigny, nous trouvons une barricade établie, d'où partent de +nombreux coups de fusil. On nous fusille aussi des jardins. Nous +continuons notre mouvement lentement, tandis que j'envoie l'ordre aux +troupes marchant en tête de s'arrêter à la barrière. D'un autre coté, la +cavalerie aux ordres du général Saint-Chamans avait dû se porter jusqu'à +la hauteur de la porte Maillot pour chasser les bandes de Neuilly, +Courbevoie, etc., rassemblées sur nos derrières. Enfin la masse des +troupes prend position à la barrière, et j'y arrive moi-même. J'occupe +la tête du faubourg du Roule, assuré que dans cette position personne ne +se présentera devant nous. En vue du château, ayant de l'artillerie dans +un lieu découvert, nous étions encore menaçants. C'était quelque chose +pour la négociation. Tant que nous étions en présence, nos paroles +avaient du poids. + +Si la cour alors eût évacué Saint-Cloud et fût venue s'établir à +Saint-Denis, libres des soins de sa sûreté, nous aurions pu, une fois +rejoints par l'artillerie de Vincennes, dont l'arrivée devait avoir lieu +dans la journée; nous aurions pu, dis-je, aller prendre position à +Montmartre et de là foudroyer la ville, ou au moins la menacer. Au lieu +de cela, on en avait jugé autrement à Saint-Cloud, et je reçus en ce +moment la nouvelle que le roi avait donné le commandement de son armée à +M. le Dauphin. Celui-ci me prescrivait d'évacuer Paris, et de ramener +les troupes à Saint-Cloud. En conséquence, après quelques moments de +repos, elles continuèrent leur mouvement, et allèrent prendre les +nouvelles positions qui leur étaient assignées[9]. + + [Note 9: + + LE DAUPHIN AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE. + + «Mon cousin, le roi m'ayant donné le commandement en chef de + ses troupes, je vous donne l'ordre de vous retirer + sur-le-champ, avec toutes les troupes, sur Saint-Cloud. Vous + y servirez sous mes ordres. Je vous charge, en même temps, de + prendre les mesures nécessaires pour faire transporter à[A] + Paris toutes les valeurs du Trésor royal, suivant l'arrêté + que vient d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez + bien prévenir immédiatement les troupes qu'elles ont passé + sous mon commandement. + + «De mon quartier général, à Saint-Cloud, le 29 juillet 1830. + «LOUIS-ANTOINE.»] + + [Note A: Faute que nous conservons, parce qu'elle est + dans l'original; car sans doute le prince a cru écrire DE + Paris.] + +En évacuant le Carrousel et les Tuileries d'une manière si brusque et si +inopinée, je ne pus faire retirer de toutes les maisons les postes +placés pour défendre l'entrée des petites rues. Plusieurs détachements, +voyant cette retraite forcée, eurent le temps de sortir et de rejoindre +leurs corps en mouvement. D'autres restèrent et se défendirent jusqu'à +extinction. Enfin il y en eut un du 6e régiment, commandé par le +lieutenant Ferrier, qui, resté ainsi en arrière, déboucha et traversa, +toujours en combattant, les masses qui occupaient déjà le Carrousel et +l'entrée de la rue de Rivoli. Il nous rejoignit aux Champs-Élysées, +amenant avec lui seulement vingt-deux hommes d'un détachement de +cinquante, le reste ayant péri. Cette action vigoureuse mérite de grands +éloges. Je pourrais encore citer beaucoup d'autres officiers pour le +courage qu'ils montrèrent dans ces deux journées difficiles. + +Voilà l'exposé le plus exact des événements dans les journées des 27, 28 +et 29 juillet, et des ordres qui furent donnés. Peut-être, dans leur +exécution, y a-t-il eu des fautes commises et des modifications +apportées par les circonstances; mais, les bouleversements politiques +m'ayant empêché de recevoir des rapports détaillés, je ne puis ni les +raconter ni en prendre sur moi la responsabilité. Dans une guerre de +cette nature, dans de pareils combats, comme dans les guerres dont les +pays coupés sont le théâtre, le chef qui, par la force des choses, perd +sur-le-champ ses colonnes de vue, n'a que deux choses à faire: ordonner +les dispositions générales, et parer aux grands accidents. C'est à ce +double devoir que j'ai dû me borner. + +Je rencontrai M. le Dauphin entre Saint-Cloud et Boulogne. Il me reçut +froidement. Je lui expliquai succinctement ce qui s'était passé, il +continua sa marche au-devant des troupes, et moi, je me rendis près du +roi qui était en ce moment avec le prince de Polignac. Depuis quelques +heures il avait perdu beaucoup de terrain; ses intérêts étaient bien +compromis; eh bien, il n'était pas encore décidé à une transaction, ni à +renoncer à ce ministère qui perdait la monarchie, ni à ses funestes +ordonnances. + +Je trouvai le roi triste, mais bon pour moi. Il me questionna. Je le +pressai vivement de ne pas perdre une minute. Je lui exprimai mon vif +regret de ce que la réponse aux propositions n'eût pas pu être faite, au +moins de la position de l'Étoile. C'eût été encore tout autre chose, et +on aurait été d'accord avant la nuit; mais au moins il fallait se hâter. +À cinq heures la résolution fut prise, et cependant ce fut à sept heures +du lendemain seulement que le duc de Mortemart partit pour Paris avec +des pouvoirs. + +Les événements, après mon arrivée à Saint-Cloud, tenant à un tout autre +ordre de choses, je reviens à ce qui s'est passé à Paris. Les +conséquences en ont été si grandes, si immenses, ayant changé l'état de +la société, qu'elles ont dû être et devront être encore longtemps le +sujet d'une controverse. + +Je vais démontrer que, malgré les résultats, je ne pouvais agir +autrement. Tout autre parti présentait des inconvénients plus graves en +apparence, sans offrir aucun des avantages que celui-ci promettait. + +J'aborderai franchement toutes les questions, et je chercherai à +n'oublier aucun des arguments qui ont été faits contre la conduite +tenue, ni aucune des opinions manifestées sur ce que j'aurais dû et pu +faire. + +Je commence par rappeler ce qui est établi plus haut et d'une manière +incontestable. Je n'étais dans le secret de rien. Je n'avais été +consulté sur rien. Par conséquent je n'avais rien pu préparer. Voici +maintenant l'état des forces dont je pouvais disposer: + +RÉGIMENTS DE LA GARDE. + +1er régiment de la garde. 800 + (Ce régiment fournissait le service de Saint-Cloud.) + +2e régiment de la garde. 1,200 + +3e _idem_. 1,200 + +6e _idem_. 800 + (Ce régiment fournissait la garnison de Vincennes.) + +7e régiment suisse. 1,500 + ----- +Infanterie de la garde. 5,500 + (Seule infanterie parfaitement sûre.) + +INFANTERIE DE LA LIGNE. + +5e +50e régiment. 4,000 +53e +15e (léger). + + +Total de l'infanterie. 9,500 + +CAVALERIE. + +Lanciers. 400 +Cuirassiers. 350 + --- +Total de la cavalerie. 750 + +ARTILLERIE + +Douze pièces de canon. + + +J'ajouterai que le service de Paris s'élevait à quinze cent vingt-six +hommes. Tant que Paris restait tranquille, on ne pouvait pas faire +rentrer les postes nécessaires au maintien du bon ordre et à la police +des rues. Aussi, lorsque la révolution éclata, comme elle se montra +partout à la fois, presque tous les postes furent désarmés, de manière +que ce fut au moins une diminution de douze cents hommes dans les forces +de la garnison. + +Les libéraux ont prétendu que, revêtu d'un grand pouvoir, il fallait en +user dans l'intérêt du pays, et non dans l'intérêt de ceux qui m'en +avaient investi. Je devais déclarer au roi qu'il fallait céder à +l'opinion publique, rapporter les ordonnances, et, pour l'y contraindre, +faire arrêter les ministres et m'unir aux mécontents. + +Ce projet m'a été apporté par des gens qui m'ont vivement sollicité de +l'exécuter le mardi et le mercredi; mais aucune illusion n'a masqué un +moment, à mes yeux, l'extravagant et l'odieux de ce projet. + +Je répondis à ceux qui me parlaient ainsi: «Vous voulez que j'aille +trahir un vieillard qui a mis en moi sa confiance et sa foi. Infidèle à +mon mandat, je tournerais mes armes contre celui qui les a mises entre +mes mains! Y pensez-vous? Je serais l'artisan immédiat et volontaire de +la ruine de la monarchie. Quel nom aurais-je mérité, et quel nom +recevrais-je dans l'histoire? Je serais considéré comme le sauveur de la +monarchie, en prenant ce parti, dites-vous? Vous vous faites illusion. +Je sais mieux qu'un autre, et par expérience, ce qu'il en coûte pour +s'élever à des considérations de cette hauteur. Je sais quelle est la +récompense accordée aux actions les plus généreuses, les plus +désintéressées, les plus patriotiques, quand elles sont hors de la règle +des devoirs positifs. Les intérêts froissés sont sans miséricorde. +D'ailleurs, on n'est rien que par le droit; c'est à titre d'obéissance +que je commande; si je désobéis, je n'ai plus de droit à commander. Au +surplus, et vous le savez bien, mes opinions particulières sont opposées +aux coups d'État. Mes principes, non plus que mes affections, ne me +commandent pas en ce moment un dévouement aveugle. Ainsi il n'y a aucun +entraînement dans ma conduite, mais le sentiment d'un devoir pénible, +cruel, auquel je dois tout sacrifier. Ces raisons sont de nature à vous +fermer la bouche, à vous faire voir en moi une résolution inébranlable; +mais cette pensée criminelle, si elle pouvait me séduire un moment, ne +produirait pas l'effet que vous en attendez. Serais-je obéi, le +croyez-vous? Non, tout serait désorganisé, chacun irait de son côté. Le +roi serait livré sans défense, et je n'aurais aucun moyen d'arrêter un +mouvement qui emporterait tout. La ruine complète, qui serait le +résultat infaillible de cette conduite, serait donc attribuée à moi seul +et avec raison. Au lieu d'être un dictateur, comme vous le prétendez, je +serais un malheureux sans action, sans pouvoir, et couvert de mépris, +même aux yeux de ceux dont j'aurais servi les intérêts. Je serais, +dites-vous, porté en triomphe. Dieu me préserve d'un éclat ainsi +justifié, et d'un triomphe au prix de la malédiction et du mépris de la +postérité!» + +Aujourd'hui que toutes les circonstances ont tourné contre moi, ma +conviction est encore plus vive, s'il est possible. Après avoir répondu +à cette étrange accusation de n'avoir pas parlé en maître, en imposant +ma propre volonté au roi, j'attaque la question des dispositions +militaires. + +Le mardi, on ne peut élever de doute sur ce qu'il y avait à faire, +puisque tout rentra dans l'ordre, et, pour ainsi dire, sans effusion de +sang. + +Le mercredi matin, c'était tout autre chose. Une grande insurrection se +manifestait. Des actes hostiles à la royauté étaient commis. Les cris +factieux proférés donnaient aux événements un caractère qui prescrivait +de grandes mesures. + +Trois partis étaient à prendre dans ces circonstances difficiles: ou +employer la force pour comprimer l'insurrection;--ou prendre position et +négocier;--ou évacuer Paris, et traîner la guerre en longueur. + +Ne pas attaquer une insurrection au moment où elle éclate, c'est en +assurer le succès. Le retard dans l'emploi des moyens de répression, +quand on n'a aucun secours important à recevoir immédiatement, double la +confiance des révoltés, et, par conséquent, leurs moyens de résistance, +et, en même temps, les mêmes retards agissent en sens inverse sur +l'esprit des troupes. Si les troupes, après avoir pris une position +défensive, fussent restées l'arme au bras pendant la journée, et témoins +tranquilles des outrages faits aux insignes de la royauté, elles eussent +été, dés le lendemain, moins disposées à agir. On n'aurait pas manqué +d'employer la séduction envers elles, et, au bout de trois jours, leur +fidélité et leur dévouement auraient été plus qu'ébranlés. + +Dans des événements de cette nature, des troupes bien disciplinées sont +redoutables le premier jour; le second, elles sont moins bonnes, et +après leur valeur diminue à chaque moment. Si ensuite des fatigues, des +privations et des intrigues surviennent, elles vous abandonnent. Il est +donc dans la nature des choses et dans tous les calculs de la raison de +les faire agir le plus tôt possible, afin de s'en servir quand elles +sont au moment de toute leur valeur. Enfin, si j'avais ajourné l'action, +on n'aurait pas manqué de dire, et avec une grande apparence de vérité, +que ma lenteur, mon incertitude et ma faiblesse avaient fait triompher +la révolte, en lui donnant une confiance funeste et le temps de +s'organiser. Cette accusation m'aurait paru fort juste à moi; car, il +n'y a pas longtemps, lisant l'histoire de Lacretelle et discutant avec +quelques amis les événements du 14 juillet 1789, j'accusais M. de +Besenval de s'être retiré, le 11 juillet, dans les Champs-Élysées avec +des troupes fidèles, au lieu de les employer à attaquer et à combattre. + +Entreprendre de négocier: on a déjà vu qu'à Saint-Cloud on ne le voulait +pas. Attendre: je n'aurais pas manqué de le faire si le roi avait été +aux Tuileries. + +Alors on aurait pu supposer et croire que les insurgés, se portant sur +le château, viendraient en masse pour l'attaquer. + +Dans ce cas, il eût été sage de les attendre pendant quelques heures +dans une position forte et concentrée, et, comme au 13 vendémiaire, +après les avoir reçus par un bon feu, de les poursuivre. Mais il n'y +avait pas de chances pour qu'il en fût ainsi. Le roi dehors, il n'y +avait nul but d'attaque pour les Parisiens. Leur objet était rempli, +quand la ville entière, sauf le quartier occupé par les troupes, avait +renoncé à l'obéissance envers le gouvernement, et que les nouvelles +couleurs étaient partout arborées. + +On a dit qu'il ne fallait pas opérer par les petites rues. Les +boulevards, les places et les quais sont les champs de bataille les plus +favorables; les troupes ne peuvent pas en choisir de meilleur dans cette +ville. L'occupation des places est la première condition pour être +maître d'une ville; et, comme presque toutes les communications y +aboutissent, elle est indispensable. + +Il fallait, a-t-on dit aussi, dès le mardi, juger l'importance de +l'insurrection, attaquer ce jour-là, et, n'ayant pu réussir à tout +soumettre, évacuer Paris le lendemain, prendre ensuite position à +Montmartre, canonner la ville, la brûler, etc. + +Les désordres du mardi ont été peu de chose. Il eût été absurde et +atroce de tirer le canon dans les rues: on doit proportionner les moyens +à l'objet et au but. Tout a été pacifié en quatre heures, et, pour +ainsi dire, sans répandre de sang. Le but était donc rempli et l'emploi +de la force superflu. Évacuer Paris le mercredi à la vue de +l'insurrection eût été une opération impossible à justifier: c'était +donner gain de cause à la révolution; c'était faciliter l'organisation +de tous ses moyens et les rendre compactes. Le drapeau tricolore une +fois placé sur les Tuileries, la révolte en possession du château, de la +trésorerie, des ministères, etc., la révolution était faite. Les +troupes, retirées hors des barrières par ordre, se seraient crues +trahies et auraient été peu disposées à combattre plus tard. D'ailleurs, +j'avais été envoyé à Paris pour y maintenir l'ordre, pour le rétablir +s'il était troublé, et non pour évacuer cette ville. Le roi était à deux +lieues, et, s'il l'avait cru nécessaire, il me l'aurait fait connaître. + +Occuper Montmartre le mercredi par de l'artillerie et canonner Paris +n'était ni praticable ni raisonnable. D'abord je n'avais pas eu le temps +de faire venir l'artillerie de Vincennes; elle ne pouvait arriver sans +escorte, et, le mercredi au soir seulement, j'ai pu disposer d'un +régiment pour cet objet. Ensuite, l'artillerie eût-elle été sous ma +main, je n'aurais pas pu, avec aussi peu de forces, occuper à la fois +Montmartre, le château et ses avenues, avoir des réserves aux +Champs-Élysées, assurer une communication avec Saint-Cloud et agir +immédiatement sur les insurgés. La tentative de les disperser et de les +soumettre en les attaquant corps à corps devait d'ailleurs toujours +précéder un parti aussi violent. Je ne pouvais pas raisonnablement +commencer les hostilités en m'en prenant tout d'abord à la ville en +masse, et il était indispensablement nécessaire d'avoir acquis +auparavant la certitude que la ville entière était ennemie. Le jeudi, +après avoir évacué, c'eût été différent, et ma station à la barrière où +j'avais pris position, où je voulais rester, était le commencement de +cette opération; mais, comme mes troupes étaient extrêmement réduites +par les pertes éprouvées et par l'abandon des régiments de ligne, il +aurait fallu, pour pouvoir occuper Montmartre, que la cour évacuât +Saint-Cloud et vînt s'établir à Saint-Denis. Alors l'artillerie étant +arrivée, et elle nous rejoignit vers les quatre heures du soir, on eût +pu prendre cette altitude menaçante. Mais, arrivé à la barrière, je +reçus tout à la fois l'avis officiel que M. le dauphin avait le +commandement général, et l'ordre de celui-ci de me rendre à Saint-Cloud +avec les troupes. Il ne me restait plus qu'à obéir; et, si ce mouvement +rétrograde peut être l'objet de la critique, elle ne doit pas tomber sur +moi. + +Éviter de combattre dès le commencement, pour ensuite traîner la guerre +en longueur, n'était pas faisable davantage. Certaines gens, dont le +rêve était depuis longtemps la guerre civile, n'ont jamais voulu +comprendre qu'ils n'en avaient pas les éléments. Je ne conçois la guerre +civile, je ne la crois possible qu'avec des passions personnelles des +deux côtés. Le soldat doit être dans la cause tout aussi bien que le +chef suprême, et souvent plus que lui. + +Aussi les guerres civiles les plus habituelles ont-elles été causées par +la religion. Des troupes recrutées dans la masse du peuple, d'après un +système régulier, et dont les individus ont été désignés par le sort, ne +peuvent avoir aucune propension à se battre contre la population même +qui les a fournies. On peut obtenir par l'empire de la discipline, par +l'esprit de corps, par les sentiments d'honneur, par de bons traitements +et des récompenses, etc., on peut, dis-je, arriver, par tous ces moyens +réunis, à pouvoir se servir des troupes contre les citoyens; mais cette +action doit être de courte durée. La réflexion relâchera promptement les +ressorts tendus avec peine, et en peu de jours il ne restera plus rien +des sentiments qu'on avait cru établis d'une manière durable. Ainsi +donc, quand les circonstances politiques exigent l'emploi de ces moyens, +on doit différer le moins possible à en faire usage, et tout retard +doit être funeste à celui qui les emploie. Une action semblable doit +être de la plus courte durée. Si un choc immédiat ne couronne pas les +efforts, il faut renoncer à en obtenir du temps; car, au milieu de ces +crises, les sensations se multiplient dans le coeur humain. Je vais +chercher à en dévoiler le mystère. + +Chaque homme a une dose déterminée de force morale, qu'il dépense plus +ou moins vite, suivant la nature des événements. Quand des troupes, dans +une guerre ordinaire, ont éprouvé de grandes pertes, de grandes +fatigues, de grandes privations, elles se battent beaucoup moins bien +que lorsqu'elles n'ont pas souffert. Cependant le devoir est toujours +simple; il ne peut y avoir de discussions sur la conduite à tenir. Les +gens braves se soutiennent, mais c'est toujours le petit nombre; les +autres sont abattus, et ils conviennent tacitement par leur +découragement de l'effet produit sur eux, quoiqu'il n'ait rien +d'honorable. Mais, quand il s'agit d'une guerre de la nature de +celle-ci, où aucune passion n'entraîne, quand c'est contre des Français, +contre des compatriotes, des parents qu'on est appelé à combattre, c'est +tout autre chose. La peur, la fatigue, agissent de même, mais leur effet +est masqué par des sentiments honorables. Tel homme qui, la veille, +n'avait pas hésité à répandre du sang français en a tout à coup l'esprit +frappé et y répugne. Ces sentiments sont bons en eux-mêmes; je suis loin +de vouloir les condamner; mais, très-probablement, il se passe au fond +du coeur quelque chose de honteux. Quand les mots d'humanité, de +concitoyens viennent à être prononcés dans ces circonstances, quelle +puissance ils apportent avec eux! quelle éloquence les accompagne! + +Dans la guerre ordinaire, l'éloignement de ses devoirs dégrade et +avilit; ici on se fait illusion sur le véritable motif qui nous dirige; +on se trompe soi-même en s'abandonnant à une action réprouvée par un +devoir positif, et dont cependant une espèce d'ovation est la +récompense. Certes on rougirait si on se rendait bien compte de ses +véritables impressions, et au contraire on prétend s'honorer. + +Je crois avoir démontré, 1º que, le 27, il n'y avait pas d'autre +conduite à tenir que celle qui fut suivie, c'est-à-dire pacifier sans +combattre, puisque la force n'a pas été nécessaire; 2º qu'on ne pouvait +pas laisser, le 28, les troupes en présence de la révolte, sous peine de +les voir se pervertir, et la révolte se constituer et s'organiser; 3º +qu'on ne pouvait pas évacuer Paris, car c'était renoncer à tout, et +qu'il fallait agir tout en reconnaissant l'empire des circonstances et +les immenses difficultés à surmonter. On pouvait supposer, et c'était +mon opinion, que vingt à trente mille mécontents prendraient les armes, +se présenteraient aux troupes sur le boulevard et sur les places. Les +troupes, marchant avec des moyens organisés, devaient, si l'on +commettait contre elles des hostilités, tout renverser, tout pulvériser. +C'était la foudre qui sillonnait dans les principales directions, et +alors chacun rentrait chez lui pour y chercher un asile. Une crainte +salutaire rétablissait la tranquillité et tout était fini; mais, du +moment où les groupes se sont dispersés sans combattre et où les +hostilités sont parties des maisons, du moment où il est devenu évident +que la population entière prenait part à l'action, la question était +résolue et les armes n'avaient plus rien à faire. + +Mais les troupes, une fois arrivées, ne pouvaient plus rétrograder avant +la nuit et suspendre leur feu, qu'au moment où les Parisiens auraient +cessé le leur. De là il est résulté un long combat. + +Les troupes étaient insuffisantes pour remplir la tâche immense qu'on +leur avait préparée, et cependant elles ont pu exécuter tout ce que je +leur avais prescrit. Malgré le changement survenu dans les +circonstances, aucun danger ne les a arrêtées, et elles ont répondu à +tout ce qu'on pouvait attendre de braves et valeureux soldats. Il +fallait, pour rendre possible le succès de l'opération, n'avoir devant +soi, comme je l'ai dit plus haut, qu'une partie de la population de +Paris et non la population presque entière. On pouvait, et on devait le +croire, je l'ai cru et en cela je me suis trompé, mais il en était +encore bien autrement: c'était pour ainsi dire à toute la France qu'on +avait affaire. Partout et simultanément dans toutes les villes, la +révolte éclata. Versailles, Saint-Germain même, si près de Saint-Cloud, +fermèrent leurs portes aussitôt après la sortie des troupes qui les +occupaient et commirent des hostilités. L'insurrection, comme un +incendie, gagna les campagnes autour de Paris, et en un moment les +troupes ne possédaient plus que le terrain sur lequel elles étaient +campées. + +Si l'on eût eu la certitude des dispositions hostiles de la population +entière et de sa résolution de combattre dans ses maisons, il fallait +sans doute ne pas attaquer et s'empresser de négocier; mais d'abord +comment le reconnaître avant d'avoir eu un engagement sérieux, et +ensuite, quand, après un combat aussi chaud, au moment où cette vérité +était bien démontrée, je n'ai pas pu l'obtenir, aurais-je pu avoir cette +autorisation avant le combat et quand on pouvait encore élever des +doutes sur le nombre des combattants à soumettre? Je le répète, de deux +choses l'une: ou l'on réussissait, et on ne pouvait pas espérer de +mettre plus de chance en sa faveur, puisque c'était l'instant où les +troupes étaient le plus ardentes et les moyens de leur résister le plus +incomplets; ou l'on ne réussirait pas, et il fallait négocier sans +perdre un moment, car on tombait nécessairement dans une défensive +impossible à faire durer longtemps, plus difficile encore à convertir en +siége, à cause de l'exiguïté et de la faiblesse extrême de nos moyens et +des effets de l'opinion. Il fallait négocier franchement le mercredi +soir, et tout était sauvé. + +D'après ce qui précède, ma règle de conduite pour le jeudi, 29, fut et +devait être de prendre une bonne position concentrée, de ne point +commettre d'hostilités inutiles, de conserver le Louvre, le château et +les postes qui en sont les conséquences, et d'attendre les ordres du +roi, si souvent demandés. Malgré les souffrances des troupes, malgré les +pertes de la veille, j'aurais, j'en ai la certitude, gardé pendant +vingt-quatre heures encore la position prise si les troupes de ligne +fussent restées fidèles. Mes proclamations et les paroles de paix des +magistrats et des officiers envoyés auprès du peuple commençaient à +produire un effet utile. Enfin j'étais autorisé à avoir quelque sécurité +pour le moment, quand les 5e et 53e régiments, stationnés sur la place +Vendôme, nous abandonnèrent et fraternisèrent avec les Parisiens. + +La fatigue et la lassitude des troupes les avaient mal disposées, mais +la voix de celui qui leur parla fit plus encore. M. Casimir Périer avait +de l'autorité, de la puissance dans l'opinion. L'effet de ses paroles +fut sans remède. Toutes les raisons militaires m'ordonnaient de quitter +et d'évacuer; mais je ne pouvais pas supposer qu'un ordre de traiter +n'arrivât pas enfin, tant était évident l'avantage de traiter encore en +possession du château, et non hors de Paris. Aussi sacrifiai-je tout à +cette pensée. L'événement a prouvé que le sacrifice devait être inutile +dans tous les cas. Notre défense, se fût-elle prolongée, n'eût servi à +rien, puisque je rencontrai à l'Étoile l'officier envoyé pour m'apporter +l'ordre d'évacuer Paris et de venir prendre position à Saint-Cloud. +Ainsi donc, si nous n'avions pas été forcés de quitter par les +circonstances de la guerre, nous l'aurions fait une demi-heure plus +tard, par suite des ordres de M. le Dauphin, et, sauf les inconvénients +d'une retraite forcée, c'eut été la même chose pour les intérêts +généraux. Ainsi, à Saint-Cloud, personne ne devait comprendre l'état de +la question, et le seul remède possible alors à tous nos maux. + +Les souffrances des troupes avaient été extrêmes, et effectivement il +est difficile de s'en faire une juste idée. Le jeudi, elles étaient +depuis trente heures sous les armes, elles avaient eu à soutenir les +combats les plus opiniâtres et les plus sanglants. Une chaleur +épouvantable les avait exténuées. Le manque de subsistances avait +complété leurs souffrances, et je ne sais ce qui leur serait arrivé sans +quelques secours en vivres envoyés par l'hôtel des Invalides. + +Je vais expliquer la cause de cette disette, et l'on verra s'il avait +été en mon pouvoir de l'empêcher. + +Avec de l'activité et des ressources dans l'esprit, on fait beaucoup en +peu de temps; mais, comme le temps est un des éléments de tout, quand il +manque absolument, on ne peut rien. + +On se le rappelle, c'est seulement le mardi, dans l'après-midi, que j'ai +pris le commandement. Les troupes étaient à jour pour les vivres, et il +n'y avait aucune réserve ni à l'École-Militaire ni à la manutention. Les +circonstances du mercredi matin empêchèrent de distribuer les vivres +fabriqués pendant la nuit. La manutention, quoique gardée, fut forcée +pendant la journée, et, ne l'eut-elle pas été, on n'aurait pu aller y +chercher des vivres sans livrer un combat. D'ailleurs, comment aurait-on +pu les transporter? Nous étions sans aucun moyen de transport. L'on ne +pouvait, dans une semblable circonstance et à une pareille distance, +envoyer des hommes de corvée. Il en était de même pour la viande. + +Depuis plusieurs années, toutes nos institutions avaient perdu leur +caractère militaire. Sous le prétexte d'économie de combustibles, on +avait supprimé les marmites d'escouades portatives, pour les remplacer +par des marmites de compagnie, maçonnées dans les casernes. Ainsi c'est +dans les casernes seules que les troupes pouvaient manger la soupe. Dans +la circonstance, les casernes étaient ou trop éloignées ou enlevées, et +il fut impossible d'avoir recours aux ressources qu'elles présentaient. +Enfin, pour le fourrage, on avait imaginé, je ne sais par quel caprice, +d'établir le magasin de Bercy au-dessus de Paris, au lieu de le mettre +au-dessous, du côté de Grenelle, lieu de la plus grande consommation et +du rassemblement présumé des troupes. Il en résulta que les fourrages, +devant traverser tout Paris ou faire un long détour, on manqua de +nourriture pour les chevaux au moment même où, des divers points, la +cavalerie de la garde se réunissait aux Champs-Elysées. D'un autre côté, +les villages de la banlieue étaient insurgés et se refusaient à toute +espèce de fournitures. La force seule aurait pu les y contraindre. +Ainsi, dans ce moment si pressant, les troupes, hommes et chevaux, +furent privées de toutes ressources en vivres. Pour compléter le +tableau des difficultés sans nombre, accumulées dans ces misérables +circonstances, je dirai un mot de l'espèce de désorganisation introduite +comme à plaisir dans les troupes. + +On connaît l'influence qu'exerce sur de bons résultats dans l'action des +troupes une organisation fixe et l'autorité des mêmes chefs. Eh bien! +d'abord les quatre lieutenants généraux commandant les quatre divisions +de la garde étaient absents à la fois. M. de Bourmont, en entrant au +ministère, n'avait pas voulu renoncer à sa division. Il l'avait encore +conservée quand il avait eu le commandement de l'armée d'Afrique, et +cette division, alors de service, était sans chef. + +Le général Ricard, commandant la première division d'infanterie, était +également absent. Dix jours avant il avait obtenu un congé pour aller +aux eaux. Le lieutenant général Foissac-Latour, commandant la division +de cavalerie légère, avait été envoyé en mission en Normandie à +l'occasion des incendies, et avec deux régiments de la garde (4e +d'infanterie et 1er de grenadiers à cheval), en outre du 5e régiment, en +garnison à Rouen et dont il disposait. Enfin le général Bordesoulle, +commandant la grosse cavalerie, faisait son service de menin auprès de +M. le Dauphin. + +Les divisions de la garde étaient donc commandées par des maréchaux de +camp, dont plusieurs, fort médiocres, avaient peu d'autorité sur +l'esprit des troupes. Le lieutenant général Coutard, commandant depuis +dix ans la garnison de Paris, était aux eaux. Pendant son absence, son +autorité avait été confiée à un vieil émigré, très-brave homme, mais +assez peu capable. Pour mettre le comble à tant d'ineptie, tous les +officiers de la garde qui étaient électeurs, et ils étaient en grand +nombre, avaient reçu des congés pour se rendre aux élections; et, mieux +que cela encore, ils avaient l'autorisation, pour éviter les frais de +voyage, d'attendre chez eux les congés de semestre. Ainsi plus de la +moitié des officiers supérieurs étaient absents. Dans beaucoup de +compagnies, il n'y avait qu'un seul officier. Malgré cela, la garde a +fait son devoir; mais on comprend que les moyens d'action, si +nécessaires dans des circonstances aussi difficiles pour lui conserver +son esprit, étaient bien diminues. C'est avec de tels instruments et +cette imprévoyance que M. de Polignac a osé tenter le coup le plus +hardi, le plus audacieux, un coup d'État dont le succès aurait été même +douteux après de puissants préparatifs. + +Tel est le récit fidèle des événements pendant les trois jours de +Juillet. Tel est le tableau des souffrances inouïes auxquelles les +troupes ont été en proie. La garde s'est montrée digne de sa réputation +par son courage. Elle eût tout comprimé si elle n'eût eu affairé qu'à +une révolte partielle; mais elle avait l'universalité des citoyens à +combattre, et l'opinion l'a vaincue, beaucoup plus encore que le courage +de ses ennemis. + +Une transaction, quand le véritable état des choses, à défaut des moyens +qu'on n'avait pas songé à préparer pour soutenir une pareille lutte, a +été connu, pouvait seule sauver la dynastie. Elle n'a été ni acceptée ni +proposée à temps, et tout a été perdu. + +Je ne sais si je m'abuse; mais je crois n'avoir rien négligé pour +présenter la critique des opérations avec toute la force dont elle est +susceptible, et je crois y avoir répondu d'une manière victorieuse. Il +m'est donc permis de conclure que j'ai fait tout ce que le dévouement et +les calculs de la raison commandaient, au moment même où il le fallait, +et de manière à mettre quelques chances en notre faveur; et, s'il +demeure constaté que le seul remède à tant de maux n'était pas en ma +puissance, les résultats malheureux ne peuvent pas m'être attribués; il +faut d'abord s'en prendre à d'autres, et ensuite à la fatalité. + +Après l'arrivée des troupes à Saint-Cloud, M. le Dauphin les répartit +depuis Sèvres jusqu'à Puteaux. Il ne fit pas occuper Neuilly ni couper +le pont que les habitants avaient barricadé. + +Je fus voir les troupes de la garde le lendemain pour leur donner de la +confiance. Leur attitude n'était pas trop mauvaise pour la circonstance. +Je pourvus, autant que possible, à leurs besoins en vivres; mais une +chose me contraria beaucoup. Déjà la solde se trouvait en arrière, et +une gratification, ordonnée par le roi, n'avait été payée qu'en partie. + +Dans la journée, quelques désertions eurent lieu. Vingt grenadiers du +1er régiment sur quarante, d'un poste en avant du pont de Boulogne, +laissèrent leurs armes aux faisceaux, et partirent pour Paris. + +Ce commencement était de nature à inquiéter. Le bruit courait que +presque tous les soldats du 3e régiment en feraient autant pendant la +nuit suivante. Je m'occupai particulièrement de ce régiment, et je +rentrai à Saint-Cloud, assez content de l'effet que je croyais avoir +produit. + +J'eus en ce moment une conversation avec M. le Dauphin. Il blâma le roi +d'avoir promis de retirer les ordonnances et de faire un nouveau +ministère. + +«Mais quels sont vos moyens dans cette hypothèse? dis-je à M. le +Dauphin. + +--N'importe, me répondit-il, il vaut mieux périr que de reculer! + +--Mais périr, c'est la fin de tout; c'est quand on ne peut pas faire +autre chose, et il y a des ressources, si on veut en faire usage. + +--Les électeurs ont fait une impertinence au roi, en renvoyant les +députés qui avaient voté l'adresse. + +--Peut-être n'est-ce ni poli ni aimable pour le roi; mais, quand on est +occupé de la défense de ses droits, on n'en est pas aux politesses, et +le pays s'est défendu dans cette circonstance avec les armes que la +Charte lui a données. + +--Enfin le roi est le maître, dit-il; mais je suis loin d'approuver ce +qu'il a fait.»--Et là-dessus il me congédia. + +Ce court exposé ne justifie-t-il pas la réputation de sa faible +intelligence? On connaîtra bientôt sa justice et sa bonté. + +Le reste du jour fut employé à des soins d'administration. Vers le soir, +je vis le roi. Je l'engageai à partir sans retard, avec tout ce qu'il y +avait de troupes réunies, pour s'éloigner de Paris, dont l'atmosphère +lui serait funeste, et à se rendre, sans s'arrêter, sur la Loire, à +Blois, par exemple. Il me parla de Tours, que je trouvai également +favorable; mais il me dit: «Il faut attendre les effets du voyage de +Mortemart.» + +Je lui répondis que son silence depuis le matin devait faire concevoir +peu d'espoir de sa démarche. En s'éloignant promptement, on conserverait +les troupes. En rapportant officiellement les ordonnances, et convoquant +les Chambres sans retard dans un lieu quelconque, en appelant le corps +diplomatique près de lui, son gouvernement prendrait de l'aplomb, de la +dignité, et frapperait d'illégalité tout ce qui se ferait à Paris. Notre +conversation en resta là.--Je me retirai. + +Il était six heures lorsque, entouré de plusieurs personnes du service +du roi, MM. le duc de Maillé, comte de Pradel, etc., etc., on +introduisit près de moi le général Tromelin, arrivant à pied de Paris, +et me prévenant qu'une attaque sur Saint-Cloud se préparait au moment de +son départ, et que, sur la route, il s'était croisé avec un certain +nombre de soldats de la garde rentrant à Paris sans armes. + +Ces bruits, et surtout la désertion, étant de nature à causer les plus +grandes inquiétudes pour la sûreté du roi, je me décidai, pour remédier +au silence que M. le Dauphin avait gardé, à mon grand regret, vis-à-vis +de la troupe, à adresser un ordre du jour à la garde, sur laquelle se +bornait alors mon commandement. J'y faisais sentir aux troupes +qu'approchant du terme de leurs souffrances ce n'était pas le moment de +renoncer, en quittant leurs drapeaux, aux récompenses méritées. J'y +annonçais enfin que le duc de Mortemart, nommé premier ministre, s'était +rendu à Paris pour tout finir. Cet ordre du jour ne renfermait pas autre +chose. + +J'avais d'abord eu la pensée d'aller le soumettre à M. le Dauphin; mais, +pour ne pas perdre une minute et afin que cet ordre fût lu dans les +bivacs avant l'appel du soir, je descendis à l'état-major et je le +dictai aux officiers présents, les capitaines Puibusque et de +Berteux[10]. + + [Note 10: ORDRE DU JOUR. + + «Soldats! vous venez, dans ces jours de combats, de donner + des preuves de courage et de dévouement. Le roi est content + de vous. Des récompenses vont être accordées.--Les + ordonnances sont rapportées.--M. le duc de Mortemart, nommé + premier ministre, va assurer la pacification.--C'est le + moment de serrer vos rangs autour du trône que vous avez si + vaillamment défendu, et de rester près de vos drapeaux. + + «Le maréchal major général de la garde, + + «DUC DE RAGUSE. + + «Saint-Cloud, 29 juillet 1830.»] + +Si l'on se rappelle le récit des événements passés depuis trois jours, +et si on lit attentivement ce qui suit, on verra s'il n'a pas été dans +ma destinée de connaître l'excès des misères humaines. M'étant rendu +chez le roi, vers neuf heures, pour prendre ses ordres pour le +lendemain, je lui rendis compte de ce que je venais de faire. Il me dit: +«Vous avez tort; il ne faut jamais parler politique aux troupes. + +--Cela est vrai, répondis-je, quand tout est en ordre; mais, quand tout +se découd, il faut bien chercher à maintenir. La politique est forcément +dans l'esprit des soldats. Ce ne sont pas des automates; il faut parler +à leur intelligence, à leur honneur, à leurs intérêts. + +--L'avez-vous dit à mon fils? + +--Non, Sire; le temps pressait; je ne me suis adressé qu'à la garde, et +je me réservais d'en donner connaissance à monseigneur en venant à +l'ordre chez Votre Majesté. + +Vous avez eu tort! Courez chez lui pour le lui apprendre.» + +Je quittai le roi, et je fus chez M. le Dauphin. + +M. le Dauphin était entré chez le roi au moment où j'en sortais, mais +par une autre porte. Je ne le rencontrai donc pas, mais je ne l'attendis +pas long-temps. Deux minutes à peine étaient écoulées, et il arriva avec +un air égaré. En passant devant moi, il me dit avec un air furieux: +«Entrez!» + +À peine dans son salon, il me prend à la gorge en s'écriant: + +«Traître! misérable traître! vous vous avisez de faire un ordre du jour +sans ma permission!» + +À cette attaque subite, je le saisis par les épaules et le repousse loin +de moi; lui, redoublant ses cris et recommençant ses insultes: + +«Rendez-moi votre épée! + +--On peut me l'arracher, mais je ne la rendrai jamais!» + +Il se jette sur moi, la tire; il semble vouloir m'en frapper, et +s'écrie: + +«Gardes du corps, à moi! Saisissez ce traître; emmenez-le!» + +Dire la sensation que j'éprouvai dans cet horrible moment est chose +impossible. Un sentiment d'horreur, d'indignation, de mépris, me domina.... +Mais je m'arrête; car j'aurai cessé d'exister quand ces _Mémoires_ +paraîtront. Le récit des faits sera, pour la postérité, ma seule +vengeance. + +Je fus enveloppé par six gardes du corps et conduit ainsi dans mon +logement. Les six gardes du corps restèrent dans ma chambre, où je fus +retenu prisonnier. + +Je cherchais la cause d'une semblable folie. Une susceptibilité +exagérée, surexcitée par les malheurs du moment, et la faiblesse +naturelle de ses organes, sont les motifs auxquels il faut s'arrêter +pour chasser le soupçon d'un calcul odieux par lequel il m'eût signalé à +l'opinion publique comme la cause véritable de la catastrophe. Cette +idée me vint cependant à l'esprit, et je crus fermement à ma fin +prochaine; mais, je puis le dire avec orgueil, je n'en fus pas agité, +tant les autres sentiments dont j'étais animé avaient envahi toutes mes +facultés. + +Une demi-heure s'écoula dans cet état de choses. M. de Luxembourg, +capitaine des gardes de service, arriva, accompagné de tous les +officiers supérieurs des gardes du corps, me rapportant mon épée et +m'annonçant que le roi me demandait. Je me rendis chez lui sur-le-champ. + +Le roi me dit: «Vous avez mal fait de publier un ordre du jour sans le +soumettre à mon fils; mais je conviens qu'il a été trop vif. Allez chez +lui. Convenez de votre tort; il reconnaîtra le sien. + +--Trop vif, Sire! Est-ce ainsi que l'on traite un homme d'honneur? Voir +M. le Dauphin? Jamais! Un mur d'airain est désormais entre lui et moi. +Voilà donc le prix de tant de sacrifices, la récompense de tant de +dévouement! Sire, mes sentiments pour vous ne sont pas équivoques; mais +votre fils me fait horreur! + +--Allons, mon cher maréchal, calmez-vous; n'ajoutez pas à tous nos +malheurs celui de vous séparer de nous,» me dit le roi avec une douceur +admirable, moi lui répondant avec l'indignation du dévouement outragé et +du désespoir. Alors, m'attirant par les deux mains, m'entourant de ses +bras, il me conduisit jusqu'au seuil de son cabinet, dont la porte avait +été laissée ouverte, sans doute avec intention, pour que tous les +officiers de service chez le roi fussent témoins de la réparation. Il +chargea le duc de Guiche de me conduire près du Dauphin. + +Une fois seul avec le duc de Guiche, ma fureur me reprit, et j'ajoutai +avec une énergie dont je ne pourrais jamais donner la mesure: «Fasse le +ciel que la France ne tombe jamais dans les mains d'un pareil homme!» +Après un quart d'heure de débats et dans la triste circonstance où nous +étions, je vis bien la nécessité de me résoudre à obéir. J'allai chez M. +le Dauphin. Je lui dis avec hauteur et de la manière la plus solennelle: +«Monseigneur, c'est par l'ordre exprès au roi que je viens près de vous +et que je reconnais avoir eu tort en publiant un ordre du jour sans +votre assentiment.» + +Il attendit un moment, et me répondit: «Puisque vous reconnaissez votre +tort, je conviens que j'ai été un peu vif.» Je ne répondis rien, et il +ajouta: «Au surplus, j'en ai été puni, car je me suis blessé avec votre +épée.» Et il me montra la coupure qu'il s'était faite à la main. Je lui +repartis vivement: «Elle n'avait pas été destinée à faire couler votre +sang, mais à le défendre. + +--Allons, me dit-il, n'y pensons plus et embrassons-nous.» Il m'embrassa +avec difficulté, car assurément je ne pliai pas les reins pour me +rapprocher de sa taille. Il me prit la main, que je ne serrai pas. Je +fis une profonde révérence sans le regarder, et je m'en fus chez moi. + +Tous les habitants du château vinrent dans mon appartement pour +m'exprimer la part que chacun prenait à cet événement et l'indignation +éprouvée par tout le monde. M. le baron de Damas, homme droit et loyal, +me toucha vivement par ses expressions. On vint me demander mes ordres; +je déclarai ne plus commander, ne voulant avoir aucun rapport quelconque +avec M. le Dauphin, mais ajoutant que je n'abandonnerais pas le roi, +tant que durerait cette crise. Cet horrible événement a eu peut-être sur +la destinée du roi et de sa famille une grande influence. Il m'a rendu +étranger à tout ce qui se passa le lendemain, et dont les effets ne +sauraient être calculés. + +Le roi se décidant à partir à trois heures du matin pour Trianon, il +exigea que je prisse le commandement des quatre compagnies des gardes du +corps. M. le Dauphin resta avec les troupes; mais, au lieu de suivre le +roi à une heure d'intervalle, il eut la fantaisie de prolonger son +séjour jusqu'à onze heures. C'était une mesure impolitique et peu +militaire. Provoquer une espèce d'action au moment où il fallait éviter +jusqu'à la plus légère apparence d'un combat, c'était donner un prétexte +à la désorganisation, au désordre, et en quelque sorte vouloir les +faire naître. + +J'ai déjà parlé de l'opinion dans les troupes au milieu des crises de la +guerre, il serait superflu d'y revenir. Seulement je dirai que les +trente-six heures écoulées depuis l'évacuation de Paris avaient donné le +temps aux esprits de fermenter, aux influences d'agir, aux exemples de +séduire. Aussi fallait-il, à tout pris, éviter l'apparence d'un combat +qui pouvait tout compromettre et tout détruire. Il fallait se retirer à +petites journées en pourvoyant à tous les besoins des troupes, et, une +fois arrivé assez loin pour être hors de l'influence de Paris, s'occuper +à changer leur esprit et à retremper leur moral; mais la pensée de cette +nécessité ne vint pas à M. le Dauphin. Si je fusse resté près de lui, +peut-être la lui aurais-je fait sentir, et, alors à quatre heures du +matin, nous aurions commencé notre mouvement. Au lieu de cela il voulut +se retirer en se battant, ce qui est toujours, même à la guerre, un pis +aller, et il eut le triste sort de se faire battre par les seuls +habitants de Sèvres. + +Effectivement, quelques hommes armés de ce village, de Meudon et de +Boulogne, se présentèrent et tirèrent quelques coups de fusil. Un +bataillon du 3e régiment de la garde fut envoyé contre eux et refusa de +faire feu. Six compagnies du Ier régiment suisse, ayant reçu le même +ordre, mirent bas les armes. Deux pièces de canon, chargées de tirer sur +eux, passèrent le pont et se dirigèrent sur Paris. + +Tel fut le résultat de ce séjour intempestif à Saint-Cloud, M. le +Dauphin mit en mouvement ses troupes et se dirigea sur Versailles. Dans +cette échauffourée, le duc d'Esclignac, excellent officier, reçut une +blessure qui entraîna la perte d'une jambe. Versailles, dont la basse +population a toujours eu de mauvais sentiments pour la famille royale, +était occupée par le général Bordesoulle, avec trois régiments de sa +division, savoir, les deux régiments de cuirassiers et le 2e de +grenadiers à cheval, le 1er étant en route pour revenir de la +Basse-Normandie. Les troupes avaient été travaillées par la population +d'une manière fâcheuse, et, au lieu de les enlever le plus promptement +possible à cette funeste influence, on les y avait soumises en y +prolongeant leur séjour. + +Le roi quitta cette ville, et, sans s'arrêter, gagna Rambouillet. Il y +arriva après minuit avec ses gardes du corps. M. le Dauphin resta à +Trappes, où les troupes n'eurent ni vivres ni secours. Le lendemain, +dimanche, il amena l'infanterie et la cavalerie légère près de +Rambouillet. Il les plaça au hasard dans cet entonnoir, qui n'offre +absolument rien de défensif. Il laissa le 2e régiment suisse, arrivant +d'Orléans au village du Perey, et la division de grosse cavalerie à +Cognières. Cette division, dont le moral avait si fort souffert pendant +son séjour à Versailles, continuant à rester en communication avec cette +ville, fut bientôt entièrement séduite, et, chose remarquable, mais +déplorable, les colonels de ces trois régiments partirent à la tête de +leurs corps pour Paris, le lundi au matin, étendards déployés. Le +général Bordesoulle se rendit de sa personne à Rambouillet, en passant +au Perey. Il donna l'ordre au 2e régiment suisse, placé dans ce village, +de le suivre. Par cette disposition, Rambouillet se trouvait tout à fait +à découvert, à la merci de la première alerte et de la première terreur +panique qui pourrait s'emparer des esprits. + +La défection si prompte et si criminelle des trois régiments de grosse +cavalerie de la garde s'explique par un fait qui est aujourd'hui +démontré, mais qui est venu seulement longtemps après à ma connaissance. +Le général Bordesoulle avait fait, dès le vendredi au matin, et quand le +roi était encore à Saint-Cloud, à la municipalité de Versailles, sa +déclaration de soumission au gouvernement établi à Paris. + +Enfin, pour compléter le tableau de cette déplorable époque et faire +connaître l'esprit des troupes, je dois raconter ce qui se passa à +Trappes dès le dimanche au matin. + +Ce jour-là donc les colonels des divers corps de la garde qui se +trouvaient à Trappes, et entre autres celui du 2e, Chérésies; celui du +4e, Farincourt; celui du 6e, Rével; Salis, colonel du 7e suisse; +Besenval, du 8e suisse; Fontenille, du 1er grenadier à cheval; Dandrié, +de la gendarmerie d'élite, et plusieurs autres se réunirent en conseil. +Rével, colonel du 6e exposa l'état de désorganisation des régiments, la +désertion allant toujours croissant, et le danger prochain où se +trouvaient les chefs en restant avec quelques officiers et les drapeaux +exposés aux insultes et aux attaques des paysans. Il proposa d'envoyer à +Paris pour conclure, avec le gouvernement provisoire, une convention par +suite de laquelle les régiments se rallieraient et retourneraient dans +leurs garnisons. Un autre, le colonel Farincourt, dit qu'aux motifs +exposés on devait ajouter la position particulière aux régiments +suisses. Lorsque les régiments français se seraient débandés, ces corps +se trouveraient seuls en butte à la haine populaire. Il s'offrit pour +être le négociateur et fut accepté. Deux ou trois colonels prirent peu +de part à la délibération, et, sans exprimer une opposition formelle, +eurent l'air de ne pas l'approuver. M. de Farincourt se mit en route +immédiatement pour les avant-postes. Cependant les observations du +général Bordesoulle, qu'il rencontra, et une sorte de pudeur, +l'empêchèrent de donner suite à ce projet pour le moment; mais les +colonels suisses s'y déterminèrent pour leur compte, ainsi qu'on le +verra plus tard. Cependant le désordre allait toujours croissant. Les +soldats désertaient par bandes. Les chefs, découragés, n'y mettaient +plus aucun obstacle. + +Je restai tout à fait étranger à ce qui se faisait. Simple spectateur du +plus triste tableau, j'attendais avec anxiété la fin de cet horrible +drame. Une femme de mes amies m'écrivit de Paris pour me prévenir de +l'exaspération existante contre moi, et m'engagea à m'éloigner de ma +personne. Elle m'envoyait un homme sûr pour me conduire; elle m'offrait +de l'argent, tous les secours et toutes les garanties de sûreté +personnelle dont je pouvais avoir besoin. Je refusai ses offres, tout en +appréciant les sentiments qui les avaient dictées. L'honneur me +prescrivait de rester, quelles qu'en pussent être les conséquences. + +Le duc de Mortemart n'avait pas pu donner de ses nouvelles. La +combinaison qui se rattachait à sa personne était évidemment manquée: il +ne fallait plus y penser. Girardin, revenu de Paris, avait annoncé que +M. le duc d'Orléans, auquel on offrait la couronne, déclarait n'en pas +vouloir; il avait dit et répété qu'il ne serait jamais un usurpateur. +Il fallait appeler au trône M. le duc de Bordeaux. Il est vrai, +ajoutait-il, qu'il ne voyait pas comment on pourrait obtenir +l'abdication de M. le Dauphin. + +On était, le lundi matin, dans des angoisses, agité tout à la fois par +les nouvelles de Paris, par la vue de la défection des troupes et de +tout le désordre résultant d'une complète anarchie; car le commandement +nominal de M. le Dauphin n'avait eu rien d'effectif. + +S'il y avait une planche de salut pour la dynastie, elle était +uniquement dans l'abdication en faveur de M. le duc de Bordeaux. Je +parlai avec chaleur à ce sujet dans le salon de Rambouillet. Le roi en +fut informé; il me fit appeler, et j'entrai dans son cabinet. J'abordai +la question sans mystère et sans détour; je lui dis que, pour essayer de +conserver la couronne dans sa maison, une abdication prompte en faveur +de son petit-fils me paraissait indispensable. «Avec le mouvement +imprimé, avec ce qui se passe, Sire, vous dire que vous pouvez encore +régner serait vous tromper. Chaque jour votre situation deviendra plus +fâcheuse, et j'ose dire plus misérable. Il y a encore de la grandeur à +s'élever volontairement et de soi-même au-dessus d'une grande infortune. +Que Votre Majesté ne se laisse pas arracher sa couronne qui tombe; +qu'elle sache s'en dépouiller elle-même, la prendre et la mettre sur la +tête de son petit-fils. Cette action peut rallier beaucoup de monde pour +lui; elle consacre le principe de la légitimité et ôte le droit à +l'Europe de se mêler de nos tristes affaires; elle conserve nos +institutions, seuls éléments de gouvernement et d'opinion qui nous +restent et peuvent nous préserver de l'anarchie. Cette résolution est un +grand acte de patriotisme, puisqu'elle peut sauver la France; elle est +un grand acte de prudence, puisqu'elle coupe court à d'immenses +difficultés, dont les conséquences sont au-dessus des prévisions +humaines.» + +Le roi m'écouta avec calme et sang-froid. Il me remercia de la franchise +avec laquelle je venais de lui parler, et il entra en matière. + +«J'ai déjà pensé à ce parti, me dit-il; mais il y a bien des +inconvénients: il faut d'abord que mon fils y consente, car ses droits +sont les mêmes que les miens; ensuite, ce pauvre enfant, il faudra le +confier aux soins de M. le duc d'Orléans. + +--Sur la première question, répliquai-je, je ne puis supposer que M. le +Dauphin se sépare du roi dans une résolution jugée nécessaire au salut +de ses peuples. Quant à la seconde, c'est une mesure d'exécution; et, +certes, il n'y aura rien à négliger pour assurer sa vie et sa +conservation.» + +Après avoir retourné cette question sous toutes les faces, donné de +nouveaux développements à cette idée, le roi me congédia en me +remerciant encore et me disant que peut-être il prendrait ce parti. + +Une demi-heure après, sa résolution était arrêtée. Le général +Latour-Foissac nous avait rejoints la veille au matin, arrivant de +Normandie. Homme aussi bon dans le conseil qu'à la guerre et excellent +dans les rapports de l'amitié, il fut chargé de porter l'abdication du +roi et de M. le Dauphin à Paris. Le roi lui remit ses instructions à cet +effet, et M. le Dauphin lui donna les siennes pour défendre les intérêts +des troupes qui n'avaient point abandonné la famille royale. À trois +heures il était en route. Une fois cette grande résolution prise, le roi +me fit appeler pour m'en informer. Il me demanda de reprendre le +commandement. Il m'en coûtait beaucoup, mais, en ce moment, je n'avais +rien à lui refuser. + +Étant descendu dans la cour du château pour y donner des ordres, +j'aperçus M. le Dauphin à l'une des fenêtres, regardant les préparatifs +de départ. Il me fit signe de monter près de lui. En l'abordant, il me +dit: + +«Monsieur le maréchal, vous savez les résolutions prises par le roi, et +auxquelles je me suis associé; je suis donc destiné à ne jouer désormais +aucun rôle politique dans ce pays. Je vous demande maintenant, comme +chrétien et comme homme, d'oublier ce qui s'est passé entre nous.» + +Le Dauphin me tendit alors la main; et, touché d'une aussi grande +infortune, je la serrai avec une émotion douloureuse. + +M. le Dauphin eut le caprice de ne me remettre le commandement qu'à six +heures du soir. Ainsi je ne pus employer le reste de la journée à voir +les troupes et à les échauffer dans le sens de leur devoir. Cependant je +m'occupai tout de suite de pourvoir à leurs besoins, car elles +manquaient de tout. À six heures, l'acte d'abdication du roi étant +imprimé, je me rendis auprès de chaque régiment. J'en fis faire la +lecture. Je parlai aux officiers, sous-officiers et soldats réunis en +masse autour de moi. Je leur fis sentir quelle importance il y avait +pour la sûreté du roi, comme pour sa dignité, qu'il restât entouré du +plus grand nombre d'individus possible. C'était une tâche d'honneur et +de conscience pour chacun de nous. La résolution du roi était magnanime, +et il fallait lui en faire trouver le prix dans un redoublement de soins +et de respect de notre part. Je dis enfin tout ce qui me vint à l'esprit +et me semblait réclamé par la circonstance. Je recommençai mes discours +cinq ou six fois en faisant partout reconnaître Henri V. + +À l'instant où je me trouvais sur la grande route, je vis arriver le 2e +régiment suisse, venant du Perey, d'après l'ordre du général +Bordesoulle, pour s'établir comme le reste des troupes à Rambouillet. +Cette disposition nous enlevait notre avant-garde, et les mécontents +pouvaient venir à cinq cents pas de Rambouillet tirer des coups de fusil +et y jeter l'alarme. Pareille chose eût fait naître un grand désordre +parmi des troupes campées d'une manière aussi confuse, avec l'immensité +de bagages et de voitures de toute espèce qui se trouvent toujours à une +cour comme celle de France. Je donnai l'ordre au colonel Besenval de +retourner sur ses pas avec son régiment, d'aller prendre position à +trois quarts de lieue dans un emplacement reconnu au sommet de la côte, +à la tête du parc, au lieu où le mur coupe à angle droite la grande +route; la droite était couverte par un étang. La position était bonne +pour le but qu'il fallait atteindre et pour la force du corps employé à +l'occuper. Jamais on ne vit un homme plus déconcerté et plus mécontent. +Il me donna diverses raisons pour ne pas exécuter mon ordre toutes plus +mauvaises les unes que les autres. C'était un homme terrifié, et +cependant ce régiment, arrivant d'Orléans et n'ayant pas combattu, +aurait dû être dans la fraîcheur de son zèle. + +Il se trouvait qu'immédiatement après l'évacuation du Perey, le nommé +Poques (se disant aide de camp de M. de la Fayette, ancien garde du +corps de la compagnie de Raguse, dont il avait été renvoyé pour un acte +d'insubordination) était entré dans ce village avec cent à cent +cinquante paysans pris dans les campagnes voisines. Cette force +redoutable avait inspiré à M. de Besenval la terreur dont son esprit +était rempli. Je lui fis des raisonnements calmes d'abord. Enfin, ne +pouvant pas lui faire comprendre l'extravagance de sa conduite, +j'ordonnai impérativement et je le traitai avec plus de dureté qu'il +n'est dans mes habitudes d'en mettre avec un officier; mais, dans la +circonstance, il ne méritait aucun ménagement. J'établis le régiment +moi-même et je chargeai le général Vincent, homme de coeur, auquel +j'avais donné le commandement de toute l'infanterie réunie à +Rambouillet, des détails de la position. + +Ce malheureux M. de Besenval se croyait perdu. Il dit au général Vincent +que, si trois coups de fusil étaient tirés, son régiment entier +partirait. Il se trompait, j'en suis sur; ce régiment était calomnié; +mais, avec un pareil chef dans des dispositions semblables, il ne +donnait pas une grande sécurité. Aussi envoyai-je chercher cent gardes +du corps pour les établir en avant du régiment, quoique assurément, au +milieu des bois, ce ne fut pas un poste de cavalerie; mais au moins +j'étais sûr qu'avec ces braves gens on attendrait l'attaque avant de +s'en aller, et qu'on ne se retirerait que si l'ennemi se présentait +réellement, et non sur le simple rêve d'une imagination malade. + +Je venais de rentrer. J'avais rendu compte au roi de la tournée faite +dans les camps, quand arrivèrent à Rambouillet cinq commissaires envoyés +par le lieutenant général du royaume auprès de Charles X. C'étaient le +maréchal Maison, le duc de Coigny, MM. de Schonen, Odilon Barrot et le +colonel Jacqueminot. Le duc de Coigny vit le roi. L'objet de leur +mission était de veiller à sa sûreté. On avait annoncé à M. le duc +d'Orléans que tout le monde l'avait abandonné; et ils accouraient, +disaient-ils, pour suppléer par leur présence aux troupes qui lui +manquaient. Le roi répondit qu'il n'avait pas besoin d'eux, et ne +voulait pas les voir. Ces messieurs furent assez piqués de cette réponse +et demandèrent au duc de Coigny à me parler. + +Celui-ci vint chez moi en exprimant leur désir, et je me rendis à leur +auberge pour éviter leur entrée dans le château. Ces messieurs me firent +part de l'objet de leur mission, je leur répondis que le roi n'était +point abandonné. Si quelques individus l'avaient quitté, il lui restait +plus de monde qu'il ne lui eu fallait pour sa sûreté. Il avait envoyé +dans la journée l'acte de son abdication. Infailliblement cette grande +résolution allait terminer tous nos embarras, et il fallait en attendre +les effets. + +M. Odilon Barrot prit la parole et me dit que je me trompais et ne +connaissais pas l'état de l'opinion. Cette démarche ne produirait rien. +Les esprits étaient tellement prévenus contre te retour de la maison de +Bourbon, qu'on éprouvait la crainte, en déférant la couronne à M. le duc +d'Orléans, de le voir ta considérer comme un dépôt entre ses mains, pour +la rendre un jour au duc de Bordeaux, et qu'avant de la lui remettre on +exigerait de lui des assurances, des déclarations explicites et +formelles, pour être à l'abri de ce danger. + +Là-dessus une discussion s'établit sur les intérêts de la France, par +rapport aux étrangers, de ne pas sortir de l'ordre naturel et légitime. +M. de Schonen prit part à la discussion, et pendant plus d'une heure je +soutins mon opinion contre tous mes interlocuteurs. En résumé, je leur +déclarai que le roi, n'ayant pas besoin d'eux, les remerciait et +remerciait M. le duc d'Orléans de sa sollicitude; qu'ils pouvaient à +leur choix rester ou se retirer. + +Ils se décidèrent à partir en motivant leur départ sur une sorte de +délicatesse, ne voulant pas être accusés, dirent-ils, d'employer leur +influence à accélérer la dispersion des troupes. Le fait est et la +chose est devenue évidente pour moi, que la présence de Charles X à +Rambouillet gênait à Paris. On ne croyait pas qu'il eût autant de monde +avec lui, et on supposait que le témoignage d'intérêt qui lui était +donné hâterait son départ.--Les commissaires, se voyant trompés dans +leurs calculs, crurent de leur devoir de rentrer à Paris pour informer +le pouvoir et aviser à d'autres moyens. + +À une heure du matin, les commissaires reprirent la route de Paris. + +La désertion continua pendant la nuit, mais elle fut faible. Je parvins +par de grands efforts, à faire délivrer des vivres aux troupes pendant +la journée du 3, et, comme on manquait d'argent, je fis engager +l'argenterie du roi et abattre les bestiaux de la ferme royale de +Rambouillet. + +On attendait avec impatience des nouvelles de l'effet produit par +l'abdication. Les nouvelles arrivèrent, mais ne répondirent pas aux +espérances. L'abdication était venue trop tard: deux jours plus tôt, +elle aurait été accueillie avec empressement. Alors elle ne fut qu'un +embarras de plus. Cependant la Chambre des pairs était au moment de +s'assembler, et cet acte allait y être mis en discussion. Il fallait +attendre. + +La vue de ce château, où tant de grandeur se montrait encore dans tout +son éclat, il y avait à peine huit jours, cette tristesse profonde, cet +avenir incertain, cette perspective de dangers pire que la mort, ce +chaos succédant si promptement à l'ordre, tout cela fit sur moi une +impression profonde qui jamais ne s'effacera de mon esprit. Au milieu de +ces circonstances, l'attitude de Charles X était digne; elle avait +quelque chose de touchant. Sa résignation pieuse et calme, sa figure +noble, triste et bienveillante, complétaient un tableau qu'aucun peintre +ne saurait représenter. M. le Dauphin, par sa gaieté et une insouciance +qui tenait de la stupidité, présentait une disparate révoltante. +N'imagina-t-il pas de dire à Girardin: «Qu'est-ce que je ferai de mes +chiens? + +--Monseigneur, vous avez d'autres intérêts qui passent avant ceux-là. + +--Eh bien! je ne veux m'occuper que de mes chiens. + +--Libre à vous, monseigneur; mais moi, je ne veux pas parler de chiens.» + +Au surplus, M, le Dauphin est un homme indéfinissable, tranchant, +despote, susceptible et rempli d'amour-propre quand il avait du pouvoir. +Il a dit et répété depuis la catastrophe, et, je crois, avec sincérité, +que de tout cela il ne regrettait que ses chiens et ses chevaux. + +La journée s'écoula paisiblement. À sept heures, je reçus un mot des +commissaires, daté de Cognières. Ils annonçaient leur retour et +réclamaient des ordres prompts pour empêcher leur marche d'éprouver +aucun retard, ayant une mission aussi importante qu'urgente à remplir +auprès du roi. Je prévins le roi et j'envoyai un aide de camp à leur +rencontre. Ils annoncèrent qu'un mouvement violent s'était déclaré à +Paris vers onze heures. Tout le monde s'était armé et avait crié: À +Rambouillet! pour y attaquer Charles X. La population entière s'était +ébranlée. Toutes les voilures de place avaient été prises pour la +transporter. Elle se recrutait de celle des villes et des villages +voisins, et ils avaient voyagé pendant quatre heures au milieu de cette +foule immense, dont la tête atteignait Cognières quand ils en étaient +partis. + +Les commissaires, qui peut-être n'étaient pas tous étrangers à ce +mouvement, arrivaient maintenant pour le faire valoir et en tirer parti. +Ils en attendaient le départ du roi. Cela était clair; mais il était +clair aussi que le mouvement, quoique exagéré, était réel. Quelque peu +redoutables que fussent militairement les bandes tumultueuses qui +s'avançaient contre nous, nous n'étions pas en mesure, avec l'esprit +actuel des troupes, de les arrêter ni de les combattre. Il eut été tout +simple de marcher, avec mille chevaux et six pièces de canon, contre +cette masse sans organisation. Il eût été facile de la mettre en fuite, +sans même lui faire grand mal; mais, dans toute la cavalerie, nous +n'avions de troupes sûres que les gardes du corps, et leur destination +ne pouvait être changée. Ils ne pouvaient quitter la personne du roi. +D'un autre côté, pour pouvoir agir avec de la cavalerie, il fallait +aller à près de trois lieues, puisque les bois de Rambouillet s'étendent +jusqu'à cette distance du côté de Paris. Déjà la tête des Parisiens +était arrivée au Perey, c'est-à dire à l'entrée du bois: ils s'y +seraient trouvés en plus grand nombre au jour. La moindre troupe qui +aurait fusillé dans le bois aurait pu arrêter cette cavalerie. Il eût +donc fallu emmener avec soi un peu d'infanterie, et l'on vient de voir +que nous n'en avions plus. Rien donc de ce genre n'était possible. +L'offensive n'était pas praticable. D'un autre côté, comme défensive, +Rambouillet n'offre aucune espèce de position. C'est un entonnoir au +milieu des bois. On ne peut pas même y former régulièrement des troupes. +Que faire alors? La disposition des troupes était telle, qu'elle ne +promettait rien de bon. On ne pouvait que s'éloigner. Une échauffourée +aurait été quelque chose d'horrible à Rambouillet, et elle était assurée +à l'arrivée de la plus misérable tête de colonne, d'après l'esprit du 2e +régiment suisse, qui formait notre avant-garde et sur lequel reposait +notre sécurité. + +Comme il est d'une grande importance historique de bien constater +l'esprit de découragement sans exemple qui s'était alors emparé des +troupes, je vais résumer les faits qui en sont la preuve. + +1º Les troupes de ligne nous avaient abandonnés, moitié à Paris, le +jeudi, et le reste en masse le lendemain, à Saint-Cloud, en se +débandant; + +2º À l'arrivée à Saint-Cloud, la désertion se mit dans la garde. Elle +commença dès le lendemain par le départ de vingt hommes faisant partie +d'un poste de quarante grenadiers du 1er régiment, situé en avant du +pont de Saint-Cloud, et depuis elle ne cessa pas; + +3º Le samedi, 31, M. le Dauphin ayant ordonné à un bataillon du 3e de la +garde, à six compagnies du 1er régiment suisse (7e) et à deux pièces de +canon de repousser quelques habitants de Sèvres et de Meudon, qui +commettaient des hostilités, le bataillon du 3e refusa de tirer, les six +compagnies suisses mirent bas les armes et les deux pièces de canon +passèrent le pont et se rendirent à Paris pour rejoindre l'insurrection; + +4º Le dimanche au matin, les colonels de la garde, présents à Trappes, +se réunirent en conseil, résolurent d'envoyer faire leur soumission à +Paris et demander des ordres. Cette résolution n'eut cependant pas de +suites immédiates, excepté de la part des colonels commandant les deux +régiments suisses; + +5º Le lundi, 2, les trois régiments de grosse cavalerie de la garde, +restés à Cognières, passèrent aux insurgés, et dès ce moment les +avant-postes de ceux-ci furent composés en partie de la grosse cavalerie +de la garde. + +6º On se rappelle l'esprit qui animait le 26e régiment suisse arrivant +d'Orléans. Il était tel, d'après la déclaration de son colonel, que je +crus nécessaire de faire couvrir par cent gardes du corps ce régiment en +position dans les bois. + +7º Les colonels suisses avaient obtenu une sauvegarde écrite, réclamée +par eux, et, de plus, une feuille de route du gouvernement de Paris, +pour se retirer en Bourgogne. Ils étaient tellement pressés d'en +profiter, que, cette feuille de route et le sauf-conduit étant tombés +dans mes mains, ils osèrent les réclamer. + +8º Enfin, la désertion avait fait de tels progrès, que les cinq +régiments d'infanterie française de la garde étaient réduits à rien. Le +6e, par exemple, n'avait pas plus de cent vingt hommes. Ces cinq +régiments, parmi lesquels étaient le 4e arrivant de Normandie et te 2e +qui n'avait eu aucun engagement sérieux, ne formaient plus qu'un total +de treize cent cinquante hommes. + +Le seul parti à prendre était donc de se retirer, d'aller prendre +d'abord immédiatement position sur l'Eure, à Maintenon, et plus tard sur +la Loire. Je conduisis les commissaires chez le roi. Ils lui parlèrent +avec chaleur de ses dangers, et de la nécessité où il était de quitter +Rambouillet sans retard. M. Odilon Barrot fit un discours pathétique, et +le départ fut résolu. Je n'avais pas prévu une retraite aussi +précipitée, et rien disposé pour l'exécuter. Cependant, le moment devenu +pressant, il fallut pourvoir à tout. Les dispositions furent faites et +exécutées avec un ordre parfait, et tout se débrouilla avec rapidité. Je +fis partir le roi avec les gardes du corps pour Maintenon; les immenses +bagages, avec une escorte convenable, suivirent, et les troupes des +différentes armes ensuite, dans un ordre déterminé. Chacun marcha à son +tour et à son rang, sans confusion, et nous suivîmes le roi à Maintenon +où nous arrivâmes à quatre heures du matin. En une heure, tout avait +quitté Rambouillet, même l'arrière-garde. Les commissaires nous +précédèrent à Maintenon. + +Le départ de Rambouillet était indispensable, et je l'avais conseillé. +J'avais pensé qu'arrive à Maintenon, et après un repos convenable, on +continuerait la retraite sur Chartres, pour aller gagner la Loire, et +qu'enfin on tenterait un essai de gouvernement de Henri V. Aussi +avais-je envoyé une avant-garde, commandée par le général Talon, sur +Chartres, et, dans cette ville, des officiers pour y faire préparer des +vivres; mais il devait en être autrement. Les commissaires, dans leur +allocution du soir, avaient parlé de la nécessité où le roi était de +quitter la France, annoncé des dispositions faites à Cherbourg pour le +recevoir. Des paquebots américains devaient s'y rendre pour le +transporter avec sa famille, dans le pays qu'il aurait choisi. Toutes +les précautions étaient prises pour la route. Enfin, si le nouveau +pouvoir désirait le départ de Charles X, c'était surtout en vue de la +sûreté personnelle de ce prince, qui était l'objet de ses plus vives +sollicitudes. Ces observations avaient germé dans l'esprit du roi. À mon +arrivée à Maintenon, étant allé lui demander ses ordres pour continuer +le mouvement, il m'annonça qu'il avait pris le parti de renoncer à +prolonger la lutte, qu'il n'irait pas sur la Loire, mais se rendrait à +Cherbourg pour s'embarquer; que le jour même il en prendrait la route, +et irait coucher à Dreux. Alors toute la question politique était +terminée. + +Dans la marche de nuit de Rambouillet à Maintenon, un courrier, expédié +de Paris, apporta aux deux régiments suisses de la garde le +sauf-conduit du lieutenant général du royaume, pour se rendre à Châlons +et à Mâcon. Il y était dit qu'il était accordé, sur la demande faite par +le lieutenant-colonel de Maillardoz, au nom de ces régiments. Ce +sauf-conduit tomba entre les mains du général Vincent qui me l'envoya. +J'éprouvai un profond sentiment d'indignation, en voyant ces deux +régiments, comblés des bienfaits du roi, s'empresser de l'abandonner au +moment même où leur présence semblait lui être la plus utile et la plus +nécessaire. + +On peut difficilement qualifier une démarche pareille; elle était bien +opposée à la prétention des Suisses d'être l'exemple de la fidélité. Je +le demande: quel avantage résultait-il pour les Bourbons d'avoir eu, à +prix d'or et en blessant l'opinion publique, des troupes bonnes, sans +doute, mais qui ne pouvaient assurément avoir la prétention d'être +supérieures aux troupes françaises? À quoi bon ces troupes privilégiées +qui étaient exemptes, dans divers cas, de service? À quoi tout cela +servait-il, si ces troupes ne se dévouaient pas au moins à la défense +personnelle du roi? En les prenant avec tant d'inconvénients, on avait +eu la pensée qu'elles seraient étrangères à la politique, et +échapperaient à l'influence des factions. Cela est clair, et voilà qu'au +premier cas échéant des circonstances prévues elles se retirent. Ce ne +sont pas des troupes qui se désorganisent, des soldats qui désertent, +ce sont des corps entiers, conduits par leurs colonels, qui abandonnent +le roi quand il réclame leur appui, et lorsque entouré d'eux il peut +trouver son salut! Et, pour avoir eu sitôt ce sauf-conduit, il fallait +l'avoir sollicité au moment même du départ de Saint-Cloud, ou au moins +pendant la marche de Saint-Cloud à Rambouillet, c'est-à-dire au milieu +même de la crise. + +Le parti, pris par le roi, de renoncer à toute lutte et de se rendre à +Cherbourg pour s'embarquer rendant inutile de conserver les troupes +encore rassemblées, il décida leur renvoi, et je leur fis les adieux du +roi dans un ordre du jour. + +Je dirigeai d'abord l'infanterie sur Chartres, où elle devait trouver +des vivres, et de là être envoyée dans ses garnisons pour y recevoir les +ordres du nouveau gouvernement. Elle était réduite: l'infanterie +française à douze cents hommes. La cavalerie légère, la seule qui +existât, se trouvait divisée. Les lanciers, les hussards et +l'artillerie, qui étaient près de Chartres, reçurent l'ordre de s'y +rendre et de rentrer ensuite dans leurs garnisons respectives, comme +l'infanterie. Restaient les chasseurs, les dragons, les gendarmes +d'élite et les gardes du corps. + +Les chasseurs étaient désorganisés, et Alfred de Chabannes, en emmenant +avec lui son escadron à Paris, avait commencé la dislocation de ce +régiment. Les dragons, commandés par le lieutenant-colonel Cannuet, +officier très-distingué de l'ancienne armée, suivirent le roi, sans +qu'il restât un seul homme en arrière. Arrivé à Dreux, le roi renvoya +également ce brave régiment, exemple de bonne discipline et de fidélité, +et lui adressa des éloges qu'il venait de mériter. L'escorte du roi ne +se composa plus que des gardes du corps, de la gendarmerie d'élite et de +deux pièces de canon. + +Arrivé à Dreux, le roi régla son itinéraire; mais il le composa de +journées si courtes et de tant de séjours, que son voyage eût été +éternel. Je fus chargé de communiquer cet itinéraire aux commissaires. +Ceux-ci demandèrent quelques changements qui furent l'objet +d'arrangements postérieurs. On commença par le suivre tel que le roi +l'avait donné, et le lendemain, jeudi, on alla coucher à Verneuil. + +Nous trouvâmes, sur la route, au haut des clochers de tous les villages +et dans toutes les villes, le drapeau tricolore établi et les gardes +nationales parées des trois couleurs. Ce spectacle était extrêmement +désagréable au roi. Du reste, la population se montrait calme et +silencieuse, résultat de sa disposition personnelle, de son instinct et +aussi des recommandations des commissaires qui, nous précédant, avaient +soin de les renouveler constamment. + +J'étais l'unique intermédiaire entre le roi et les commissaires. Je +cherchais à concilier des dispositions souvent opposées, surtout à +diminuer les angoisses d'un pareil voyage. Les commissaires m'avaient +fait connaître leurs pouvoirs pour faire payer aux troupes tout ce qui +leur était dû. On s'occupa d'abord de celles qui avaient été dirigées +sur Chartres et devaient retourner dans leurs garnisons. À Verneuil on +donna des à-comptes aux gardes du corps et aux officiers d'état-major, +réduits à un pressant besoin. + +Les commissaires me chargèrent de faire l'offre au roi de tout l'argent +qu'il voudrait, en annonçant à Cherbourg un million à sa disposition. +J'en rendis compte au roi, qui m'ordonna de leur faire connaître son +refus. Il exigeait, au contraire, que l'on tint une note exacte des +dépenses de son voyage, pour qu'il pût en opérer plus tard le +remboursement. + +Nous arrivâmes le vendredi, 6, à Laigle; le samedi, 7, à Merlerault; et +le 8 à Argentan. Notre manière de voyager était celle-ci: une heure ou +deux avant le moment fixé pour le départ du roi, je faisais partir les +bagages et les gens de la suite avec un détachement de gendarmes; le roi +entendait la messe, et jamais il ne s'en est dispensé, même quand il +partait à quatre heures du matin. Deux compagnies de gardes du corps +ouvraient la marche. Après elles, les voitures des enfants, des +princesses, de M. le Dauphin et celles du roi, où étaient avec lui le +duc de Polignac, premier écuyer, et le duc de Luxembourg, capitaine des +gardes de service. Venaient ensuite les deux autres compagnies des +gardes du corps et les gendarmes. + +Je marchais à cheval à peu de distance de la voiture du roi. + +On fit séjour à Argentan. + +Chaque jour les commissaires venaient chez moi pour se lamenter sur la +lenteur de la marche, sur les inconvénients et les inquiétudes que l'on +en avait à Paris. Ils me montraient les lettres vives et presque dures +qui leur étaient adressées, enfin les accusations dont ils devenaient +l'objet. + +Mille contes étaient faits à Paris sur ce voyage, et une circonstance +bizarre y avait donné lieu. Un rapport des commissaires, envoyé de +Verneuil, avait été mis à la poste sans adresse, et par conséquent +n'était pas parvenu au ministère de l'intérieur. Un autre rapport, porté +par un courrier, avait été retardé de trente-six heures. Pendant deux +jours, on avait été sans nouvelles aucune, ce qui avait fort alarmé. On +avait répandu le bruit que Charles X avait avec lui des forces +considérables, que les commissaires étaient arrêtés et détenus comme +otages, que l'intention du roi était de gagner le pays des Chouans et de +commencer la guerre civile. Quand ces bruits-là nous revinrent, je ne +pus m'empêcher d'en rire. Quels Chouans nous aurions été, avec cette +file de carrosses, cette nuée d'équipages et cette multitude de +cuisiniers et de marmitons! + +Ensuite, on accusa les commissaires de tiédeur, et on annonça l'envoi +d'un quatrième commissaire pour stimuler leur zèle, M. de la Pommeraye, +député de Caen. Les commissaires demandèrent le renvoi des deux pièces +de canon. Ils insistèrent, et il fallut y consentir. Cette résolution +coûta beaucoup au roi. Je ne sais pas pourquoi ils l'exigèrent; c'était +plutôt une affaire de parade qu'une chose d'une utilité réelle. +Cependant, dans telle circonstance donnée, ces pièces eussent pu nous +sauver, quoique la véritable garantie du succès de notre voyage fût dans +la présence des commissaires, et non dans nos forces. Nous allions +entrer au milieu d'une population mal disposée, exaspérée par le +souvenir récent des incendies dont son territoire avait été le théâtre, +et dont les prêtres et les jésuites étaient accusés par la multitude +d'être les auteurs. Tout le pays est rempli de fabriques, et ces +populations sont les plus mutines et les plus difficiles à conduire en +temps de révolution. + +Les commissaires étaient dans une position véritablement difficile. Ils +se conduisaient cependant avec respect et déférence pour le roi, en +cherchant à concilier ce qui pouvait lui convenir avec leurs +instructions. Ayant voulu faire valoir ces circonstances auprès de +Charles X, qui n'en était pas assez frappé, il me répondit en riant, à +Argentan, ces paroles: «Au fait et au prendre, ce sont deux coquins et +un renégat.» + +Cette lenteur dans la marche avait pour prétexte de conserver les +chevaux, et d'arriver à Cherbourg avec tous les équipages. +Indépendamment de ces motifs en partie réels, il y en avait un autre +secret. On n'avait pas perdu l'espérance qu'une révolution rappellerait +M. le duc de Bordeaux: chimère véritable! mais elle existait et on +trouvait quelque charme à s'y abandonner. Elle fut fortifiée par +l'arrivée à Merlerault du colonel Cradock, attaché à l'ambassade +d'Angleterre, envoyé par lord Stuard, pour dire au roi que, M. le duc de +Bordeaux ayant encore des chances pour monter sur le trône, il fallait +plutôt ralentir la marche que l'accélérer. + +Les rapports sur la disposition de la population sur cette route avaient +inquiété les commissaires, et ils proposèrent au roi, à Falaise, de +prendre une autre direction et de passer par Caen. M. de la Pommeraye, +qui arrivait de cette ville, assurait que tout y était tranquille, et +que le roi y serait bien reçu. Après un moment de délibération, on se +décida à ne pas changer de route et l'on fut coucher à Condé. + +Les inquiétudes éprouvées à Paris, et dont la cause était dans le +silence accidentel des commissaires, avaient motivé quelques mesures qui +faillirent mettre tout en feu. On avait ordonné des mouvements de gardes +nationales pour flanquer la marche du roi, la suivre et s'interposer +entre la route qu'il tenait et les pays où on lui croyait des partisans. +Tous ces corps, dont une partie avait été mise en mouvement par ordre, +se recrutèrent, se multiplièrent, et il n'y eut pas une seule petite +ville qui ne voulût mettre son armée en campagne et fournir son +contingent. + +Pendant ce temps-là le générai Hulot, voulant se faire valoir, se mit, +de son propre mouvement, en marche pour venir à notre rencontre avec +toutes les gardes nationales de la presqu'île et occuper Carentan. Ces +colonnes n'étaient pas composées de gens bien disposés pour les +Bourbons, et les chefs n'avaient pas été choisis parmi les meilleures +têtes du pays. C'était une espèce de chasse qui était au moment de +commencer. Les résultats en étaient fort à craindre. Mon nom fut mêlé à +toutes ces dispositions d'une manière toute particulière, et mon +arrestation ou ma vie paraissaient devoir être spécialement le prix de +la victoire. Ces nouvelles se répandirent à Condé, et effectivement +depuis cette ville commencèrent les dangers très-grands que je n'ai +cessé de courir pendant le reste de cette pénible route. + +Nous arrivâmes le mercredi, 11, à Vire. De tout ce pays, c'est le lieu +où la population est la plus mobile, la plus difficile à manier et la +plus dangereuse. Cette population est très-considérable. + +Des officiers supérieurs des gardes du corps, envoyés en avant pour le +logement, revinrent à ma rencontre et me dirent qu'ils avaient la +certitude d'un complot formé pour m'enlever. Des gens bien intentionnés +de la ville étaient venus les avertir que, si je traversais la ville +seul ou faiblement accompagné, je serais assassiné ou bien saisi et jeté +dans quelque repaire. Je fis mon profit de cet avis, et je ne marchai +qu'entouré d'un bon nombre d'officiers. + +Le lendemain, nous allâmes à Saint-Lô. Cette population est plus douce +que celle de Vire. Nous vîmes distinctement à Saint-Lô des hommes de +Condé et de Vire attachés à nos pas, les mêmes qu'on m'avait désignés +comme lancés contre moi. Ainsi leur projet subsistait toujours. Enfin le +vendredi nous arrivâmes à Valognes. Il fut décidé de prolonger notre +séjour dans cette ville, jusqu'au moment où tout serait prêt à Cherbourg +pour notre embarquement. + +Nous trouvâmes à la frontière du département de la Manche son préfet, le +comte Joseph d'Estourmel, qui était venu, comme dans des temps +ordinaires, prendre les ordres du roi, en habit de gentilhomme de la +chambre et avec la cocarde blanche, quand partout sur notre route nous +avions trouvé la révolution faite. Il s'était prononcé contre les +ordonnances, et fit preuve de courage et de loyauté jusqu'au bout. Nous +logeâmes dans sa préfecture à Saint-Lô, et il accompagna le roi jusque +sur le vaisseau. + +Il était sage d'éviter de s'arrêter à Cherbourg, ville populeuse, animée +de sentiments hostiles très-exaltés. Aussi passâmes-nous deux jours à +Valognes, pour donner le temps de préparer l'embarquement du roi sur les +deux paquebots américains, la _Grande-Bretagne_ et le _Charles-Caroll_. +On dit qu'ils appartiennent à Joseph Bonaparte: quel singulier +rapprochement! + +Je pris les ordres du roi, relativement à la maison militaire. Il fit un +ordre du jour, dont un exemplaire certifié fut remis à chaque individu +présent. Il est touchant, et devient par la circonstance un titre de +famille. Jamais corps n'a montré un plus admirable esprit. L'ordre, le +respect et le dévouement ont régné jusqu'au bout. Aucune exigence ne +s'est fait sentir. Quand, au commencement de cette triste campagne, les +moyens de subsistance et l'argent étaient insuffisants, les gardes du +corps refusaient d'être servis avant les troupes, dont les besoins, +disaient-ils, étaient plus pressants encore que les leurs. Je voudrais +pouvoir exprimer à chacun des gardes du corps des quatre compagnies +toute mon admiration pour leur noble conduite. + +Les commissaires ne négligèrent rien pour adoucir à chacun les derniers +instants. Je leur fis à Valognes la déclaration qu'après avoir rempli ma +tâche auprès du roi je me croyais libre de mes actions. Je quittais +cependant la France par suite de l'exaltation populaire contre moi; mais +mon absence serait momentanée et uniquement motivée par les +circonstances. J'ajoutai qu'aussitôt qu'elles auraient cessé je +rentrerais dans ma patrie, dont je ne me séparais en ce moment qu'à +regret. + +Le roi me demanda quels étaient mes projets. Je lui répondis qu'après +m'être embarqué avec lui, et lorsqu'il serait arrivé à la côte où il +voulait aborder, je prendrais congé, j'irais chercher quelque part un +asile jusqu'au moment où je pourrais rentrer en France. Il approuva +entièrement mes projets, mais ne s'informa pas de mes ressources pour +vivre. Je me gardai bien, par mille motifs de délicatesse et +d'indépendance, de lui faire aucune demande et d'exprimer aucun besoin. + +Parmi les bruits sur les complots dirigés contre moi, on avait beaucoup +dit que, si j'échappais pendant la route, ce serait à Cherbourg que je +succomberais. + +Ces bruits prirent beaucoup de force à Valognes. Je serais, dit-on, le +prix de la liberté du roi, et on ne le laisserait embarquer qu'après +m'avoir livré. Je ne pouvais supposer aucune arrière-pensée dans les +dépositaires du pouvoir; mais je pouvais craindre un mouvement +populaire. Un ancien garde du corps, propriétaire dans les environs, me +fit des offres pour ma sûreté. Je le remerciai. On me proposait, et les +commissaires eux-mêmes, comme ils l'avaient déjà fait précédemment, +m'engagèrent à quitter mon uniforme et à ne pas me montrer. Je m'y +refusai de même, et, quoique tout ce qui entourait le roi eût pris cette +précaution, je déclarai que, puisque je commandais, je voulais rester à +mon poste avec les gardes, et ne mettre bas mon uniforme que lorsque je +serais sur le bâtiment. + +Les commissaires avaient demandé que les gardes du corps n'entrassent +pas à Cherbourg. Une simple escorte aurait accompagné le roi au port. Le +roi y avait consenti. Je représentai, vivement et à plusieurs reprises, +que le roi devait à sa maison de ne se séparer d'elle qu'au moment où la +terre manquerait sous ses pas. Après la conduite de tous les gardes du +corps, c'était un témoignage d'estime et d'affection qu'il leur devait; +c'était une question d'honneur pour eux. J'eus beaucoup de peine à +l'obtenir, mais j'y parvins enfin. J'avais encore un autre motif. En +traversant la ville de Cherbourg avec une simple escorte, rien ne +garantissait d'une insulte et de quelque entreprise, tandis que six +cents hommes déterminés, bien armés et marchant serrés, imposeraient une +crainte salutaire à la population. + +Enfin, le lundi, 16, le départ eut lieu. L'heure fut calculée sur celle +de la marée. À neuf heures du matin nous nous mîmes en route et nous +arrivâmes, à midi et demi, à l'entrée de Cherbourg. J'avais grand soin +de faire marcher tout bien ensemble et dans le meilleur ordre. Tout à +coup la colonne s'arrête. Le prince de Solre fait dire de l'avant-garde +que toute la population est agglomérée sur la route. Une députation de +la garde nationale venait de se présenter, en assurant que, si l'on ne +prenait pas, pour entrer, la cocarde tricolore, elle ne répondait de +rien. Le sort était jeté. La seule chose à faire était d'avancer, et +nous continuâmes notre marche. Je crus à une catastrophe, et que cette +démarche devait en être le prélude et le prétexte; mais la belle +contenance des gardes du corps imposa. On vit le peu de sûreté à se +jouer à de pareils hommes. Notre entrée se fit tranquillement; mais, +près du port, les ouvriers de la marine vociférèrent et jetèrent les +cris les plus scandaleux au passage du roi. Je me sus bon gré d'avoir +insisté pour amener toute la maison du roi jusqu'au lieu même de +rembarquement. À cette précaution seule, nous devons d'avoir +heureusement fini notre voyage. Le roi monta immédiatement à bord de la +_Grande-Bretagne_. J'en fis autant, après de pénibles et touchants +adieux à ceux qui restaient. On mit à la voile et l'on se dirigea sur la +rade de Spithead. La couronne de Louis XIV venait de se briser pour la +troisième fois en moins de quarante ans. + +Nous nous trouvâmes le mardi en face de Portsmouth. La marée et le veut +nous forcèrent à mouiller. Le lendemain matin nous arrivâmes en face de +Coves, dans l'île de Wight. Je pris congé du roi, de la famille royale, +et je partis pour Londres. Mon affection pour la personne du roi était +encore devenue plus vive pendant le voyage par la vue de son malheur et +de sa résignation touchante. Jamais souverain détrôné n'a eu, dans des +circonstances semblables, une attitude plus digne. Tout en gémissant sur +mes malheurs personnels, je sentais vivement les siens. Je le quittai +avec émotion. En me séparant de lui, il m'embrassa et me remit, comme +souvenir, l'épée qu'il portait, et, comme témoignage de sa satisfaction +et de ses sentiments, une lettre qui me sera toujours précieuse par les +expressions qu'elle renferme. + +J'allai coucher le mercredi, 8, à Portsmouth, et dès ce moment je +commençai une nouvelle vie[11]. + + [Note 11: Cette partie de mes _Mémoires_ a été rédigée à + Amsterdam pendant le mois de septembre 1830. + (_Note du duc de Raguse_.)] + + + +COPIE DE LA LETTRE AUTOGRAPHE QUI M'A ÉTÉ ÉCRITE PAR LE ROI CHARLES X. + +«Rade de Spithead, 18 août 1830. + + +«Je ne veux pas me séparer de vous, mon cher maréchal, sans vous répéter +ici, comme je le pense, que je n'oublierai jamais les bons, fidèles et +constants services que vous n'avez jamais cessé de rendre à la monarchie +depuis la Restauration. Je vous prie, en même temps, d'accepter l'épée +que je portais toujours lorsque j'étais avec les troupes françaises. + +«Comptez pour la vie, mon cher maréchal, sur tous les sentiments qui +m'attachent à vous. + +«Signé: Charles.» + + +RÉFLEXIONS SUR LE RÈGNE DE CHARLES X ET SUR LES FAUTES QUI ONT AMENÉ LA +CATASTROPHE. + +Jamais règne ne commença sous des auspices plus favorables que celui de +Charles X. L'état de maladie où Louis XVIII se trouvait depuis longtemps +avait donné à la fin de son règne un grand caractère de faiblesse et +avait occasionné un assez grand mécontentement. On attendait beaucoup de +son successeur. Les manières ouvertes et aimables qui l'avaient toujours +distingué appelaient la confiance. On espérait trouver en lui un pouvoir +réparateur. Le peuple a si grand besoin d'espérer, il a tant de +dispositions à croire, à aimer! Il y a eu toujours en France une si +grande bienveillance pour le pouvoir, que ceux qui le possèdent sont +bien coupables ou bien maladroits quand ils ne se l'assurent pas d'une +manière durable. Les premiers moments de Charles X furent donc +brillants. Ses premières actions eurent de la popularité; mais à peine +en avait-il éprouvé les effets bienfaisants, qu'un mauvais génie sembla +s'être emparé de lui pour le faire travailler à les détruire. L'entrée +du foi à Paris fut accompagnée des plus vives acclamations. Il pleuvait, +et, nonobstant cette circonstance, la population entière était allée à +sa rencontre ou était dans les rues; mais à peine deux mots étaient +écoulés, et déjà l'opinion commença à changer. + +Les officiers généraux de l'ancienne armée avaient beaucoup souffert à +la fin du dernier règne. Le gouvernement en employait le moins possible. +Un travail avait été préparé pour en mettre un grand nombre à la +retraite. Le baron de Damas, dont la carrière s'était faite hors de la +France, mais dans une bonne armée, et qui connaissait la valeur des +grades obtenus à la guerre, n'avait jamais pu se résoudre, quand il +était ministre de la guerre, à faire signer au roi et à signer lui-même +ce travail dur et injuste. Après lui, il en fut autrement. Son +successeur, M. de Clermont-Tonnerre, qui a vécu dans le temps de notre +gloire et de notre grandeur, mais dont l'existence a passé inaperçue +dans les derniers grades de la milice ou dans de misérables troupes +auxiliaires sans valeur et sans considération, M. de Clermont-Tonnerre +n'hésita pas. D'un trait de plume, il raya de l'activité cent cinquante +officiers généraux dont les deux tiers étaient pleins de force et de +santé, et dont les noms rappelaient les plus belles circonstances de nos +temps héroïques. Une sorte de pudeur et une sage politique eussent +commandé d'honorer leurs dernières années. + +L'effet fut terrible dans l'opinion, et senti d'autant plus vivement, +que le roi avait autorisé toutes les espérances contraires. En effet, le +jour de son entrée, il avait fait inviter les généraux à l'accompagner. +Il les avait accueillis avec sa grâce accoutumée, et, rappelant le +pénible devoir qu'ils avaient rempli en suivant le cortége funèbre de +Louis XVIII à Saint-Denis, il leur avait dit ces paroles: «Vous avez +suivi à pied le roi mon frère; ce sera à cheval dorénavant que vous +m'accompagnerez!» Ce mot avait fait fortune. Chacun l'interprétait à sa +manière. Il y cul bien quelques personnes qui crurent n'y rien voir; +mais un plus grand nombre chercha une interprétation favorable à ses +intérêts, et l'on imagina que le roi avait voulu dire: Vous avez été +maltraités sous le dernier règne; il n'en sera pas de même sous le mien. +J'ai confiance en vous, et je vous emploierai. Effectivement, c'était la +seule explication raisonnable de cette expression figurée. Que l'on juge +donc de l'impression reçue par chacun des intéressés et par le public +même, lorsque, au lieu de voir réaliser ces espérances, parut une +ordonnance que l'on n'avait pas osé rendre sous le règne précédent. Cet +événement me sembla si extraordinaire et si condamnable, que j'accusai +M. de Villèle d'avoir été jaloux de la popularité du roi et d'avoir +voulu démontrer que ses promesses personnelles ne signifiaient rien; +enfin, qu'en lui seul résidait la puissance. + +Si l'on se rappelle la marche tenue par ce ministère, la maladresse +qu'il avait eue de se heurter contre les opinions, en proposant les lois +les plus impopulaires; si l'on a présent à l'esprit quel mépris du bon +sens les dépositaires du pouvoir semblaient prendre à tâche de +manifester, on concevra les changements survenus promptement dans les +dispositions du peuple envers le nouveau roi. Cet insolent mépris de la +raison, cette tyrannie dans les petites choses, qui souvent est celle +qui irrite et blesse le plus, sans produire ni pouvoir produire aucun +résultat favorable, était éminemment du goût de M. de Corbières, +ministre de l'intérieur. Ainsi, par exemple, la chaire d'astronomie au +Collége de France, remplie par M. Delambre, devint vacante par sa mort. +L'état de sa santé avait forcé à nommer depuis cinq ans un membre du +bureau des longitudes[12] pour le suppléer. Eh bien, malgré les droits +incontestables de celui-ci, malgré les efforts de tout le monde pour le +faire choisir, M. de Corbières préféra, pour remplir cette place, un +individu qui, peut-être, ne connaissait pas le nom et l'usage des +instruments d'astronomie[13]; mais c'était un protégé de la +Congrégation. + + [Note 12: M. Matthieu.] + + [Note 13: M. Nicolette.] + +Une place à l'Académie des sciences devint vacante. M. de Corbières +voulut y faire nommer un de ses protégés, indigne, bien entendu, d'être +l'objet d'un tel choix. L'Académie ne tint compte de sa recommandation, +et il dépouilla un savant illustre, un vieillard, l'honneur de ce corps, +M. Legendre, d'une pension sur laquelle était fondée l'aisance de ses +dernières années, parce qu'il l'accusa d'avoir eu quelque influence sur +la résolution prise par l'Académie. + +Lorsque l'on privait l'armée des services des généraux distingués qui +l'avaient illustrée, on faisait occuper leurs places par des courtisans +tout à fait étrangers au service. On créait des sinécures et des emplois +dont le titre était ridicule. On donnait six aides de camp à M. le duc +de Bordeaux, enfant en bas âge. On peut former une maison civile à un +prince un peu plus tôt, un peu plus tard; mais l'entourer de grades +militaires qui lui sont subordonnés, lui donner des aides de camp quand +il ne commande rien et ne peut rien commander, ce sont des choses qui +choquent, révoltent et annoncent le parti pris par le prince de ne +suivre que ses caprices. Cependant le plus grand événement de cette +époque, cause de l'aliénation des sentiments des Parisiens pour le roi, +fut le fatal renvoi de la garde nationale. De ce moment data la guerre +entre cette ville et le roi, et c'est M. de Villèle qui doit en +supporter toute la responsabilité; car ce licenciement, si brusque, si +humiliant, et, j'ose le dire, si insensé, est particulièrement son +ouvrage. + +Quand le ministère Martignac arriva au pouvoir, il y avait beaucoup de +moyens de salut; mais il manquait à cette administration de l'union et +de la force. Il lui fallait un chef qui imprimât une marche plus +uniforme, plus régulière et plus décidée; mais, certes, il ne fallait +pas en changer la couleur. Il fallait surtout que Charles X fût d'accord +avec son ministère et n'intriguât pas contre lui. Il aurait fallu aussi +que ceux des libéraux de la Chambre qui étaient bien intentionnés, et +qui auraient dû apprécier les difficultés dont ce ministère était +entouré, le soutinssent au lieu de le combattre; mais personne, à cette +époque, n'a eu le véritable sentiment de ses devoirs envers le pays, ni +même le sentiment de son propre intérêt. Quand le ministère du 8 août a +surgi, le péril est devenu immense, imminent, à cause de l'incapacité +inouïe de ceux qui le composaient, à cause de leur ignorance et de leurs +passions, à cause des noms qu'ils portaient, et qui étaient comme +l'emblème vivant des intentions, des projets et des espérances d'un +parti en horreur à presque toute la France. Le mal a toujours été en +augmentant, parce que les doctrines qui étaient professées +solennellement promettaient déjà tout ce qui est arrivé. Une ligue s'est +formée; les intérêts les plus opposés se sont entendus, se sont ralliés, +pour résister et combattre. Tout a été mis en oeuvre de tous les côtés +pour augmenter la tension de l'opinion. Le gouvernement a donné le +signal, et une explosion sans exemple a tout renversé. + +La maison de Bourbon, et en particulier Charles X, s'était fait illusion +sur les sentiments qu'elle inspirait dans les derniers temps. Les moeurs +publiques, les besoins de la société, étaient d'accord avec les +institutions. On voulait les conserver; et, partant, cette famille était +nécessaire comme une des pièces de la machine constitutionnelle. + +Charles X a brisé la machine; et cette pièce, qui en faisait partie, +n'étant plus soutenue par le mouvement, a dû tomber. En résumé, Charles +X n'a jamais connu la France actuelle. Il n'a jamais pu comprendre que +l'on pouvait lui être fidèle et aimer la liberté. Il est resté dans une +pureté de sentiments d'émigration au-dessus de toute croyance. Il ne +prenait pas la peine de la déguiser. Vivant familièrement avec lui, il +m'est souvent arrivé de lui faire remarquer les anniversaires de nos +victoires. Son impression était toujours pénible. On voyait se +renouveler, chez lui, celle qu'il avait ressentie la première fois. Son +frère en éprouva peut-être autant, mais il avait l'habileté de le +cacher, et même il avait l'air de s'associer à nos souvenirs. + +Cette malheureuse dynastie a été perdue d'abord par le défaut absolu de +talent et le goût décidé chez elle pour la médiocrité; ensuite par son +éloignement invincible pour tout ce qui avait de la noblesse, de la +force et de l'élévation; par son ignorance des choses de ce monde; par +son mépris profond pour ce qui n'était pas elle; par cette faiblesse +innée envers tout ce qui composait son misérable entourage; par +l'influence du clergé, trop évidente, et dont l'action dans les affaires +est si en opposition avec l'opinion publique; par sa mauvaise foi dans +toutes ses démarches et le rêve continuel de pouvoir absolu qui aurait +mis entre les mains de pygmées, sous des auspices bien différents et +dans de bien autres circonstances, l'épée de Napoléon, dont le poids +seul les aurait écrasés; enfin, en dernier lieu, par cette ignorance du +prix du temps, qui a empêché de rien faire à propos, quoique cependant +on se soit toujours résolu à tout, mais toujours trop tard. + +Au moment de la crise, le complément des causes de la chute a été dans +la stupidité, l'imprévoyance et l'infatuation des dépositaires du +pouvoir. Jamais M. de Polignac n'avait prévu la moindre chance de +résistance. Les prières, demandées à de saints archevêques pour le +succès de ses entreprises, lui avaient paru un moyen suffisant pour +l'assurer. Quoique d'une ignorance sans exemple, il avait pris sous sa +direction la présidence du conseil, le portefeuille des affaires +étrangères et celui de la guerre; et le malheureux était si étranger au +service militaire, qu'il ne savait pas lire dans un état de situation et +ne connaissait pas la différence de l'effectif au présent sous les +armes. Jamais imprévoyance semblable à la sienne ne présida à une +entreprise aussi sérieuse. + +Même après le premier acte de la catastrophe, quelques chances de salut +existaient encore. Si les représentants des grands souverains de +l'Europe à Paris eussent eu du courage, de la présence d'esprit et du +dévouement à la cause de la légitimité, le jour même de l'évacuation de +Paris par les troupes royales, les ambassadeurs auraient dû en sortir et +se grouper autour du roi à Saint-Cloud. Leur attitude eût fait éprouver +une salutaire crainte aux factions, et M. le duc d'Orléans, qui est +circonspect par caractère, eût été frappé d'une protestation aussi +formelle. Il eût hésité à se charger du fardeau d'une couronne acquise +avec de si grands dangers. Le corps diplomatique, auprès de Charles X, +eût pris sur la conduite, sur les résolutions de ce prince, un ascendant +salutaire, et contribué à soutenir son courage et sa persévérance. Mais +aucun des représentants des grandes puissances ne se trouvait à la +hauteur de ses devoirs. + +D'Appony, ambassadeur d'Autriche, honnête homme, mais dépourvu d'esprit +et de force, après avoir constamment caressé les illusions des +ultra-royalistes et des membres de la Congrégation, était peu propre à +prendre cette dictature. Stuart, ambassadeur d'Angleterre, dont +l'inimitié contre la France et les Bourbons ne s'est jamais démentie, ne +pouvait pas non plus exercer un grand pouvoir sur l'esprit de Charles X. +Restait donc Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie. Celui-là connaissait +bien les intentions positives et formelles de son souverain. Lui-même +voyait sa gloire intéressée à sauver une Restauration à laquelle il +avait puissamment contribué; mais, sans aucun courage personnel, il +perdit la tête dans le péril, et, occupé de ses richesses si récemment +acquises, il ne fut frappé que de la crainte de les perdre. On dit que, +pendant le combat du 27 au 28, il offrait le plus misérable spectacle +aux gens de sa maison. Il craignait la mort. Il craignait le pillage. +Aussi se tint-il caché pendant la crise, et, aussitôt qu'elle fut +passée, il courut au secours du vainqueur, dans l'espoir de contribuer +au crédit public, auquel sa fortune était fortement intéressée. Si Pozzo +eût été un homme de coeur, d'un caractère noble et élevé, qu'il eût +entraîné le corps diplomatique à sa suite à Saint-Cloud, il eût conservé +le trône à Charles X, ou au moins à son petit-fils. Il eût placé son nom +à une grande hauteur dans l'histoire. Mais qu'espérer d'un +révolutionnaire transfuge, toute sa vie ennemi de son pays, fauteur de +ses discordes et d'une avidité sans exemple et sans bornes? + +J'ai été placé, en peu d'années, deux fois dans des circonstances qui ne +se renouvellent ordinairement qu'après des siècles. J'ai été témoin +actif de la chute de deux dynasties. La première fois le sentiment le +plus patriotique, le plus désintéressé, m'a entraîné. J'ai sacrifié mes +affections et mes intérêts à ce que j'ai cru, à ce qui pouvait et devait +être le salut de mon pays. La seconde fois, je n'ai eu qu'une seule et +unique chose en vue, l'intérêt de ma réputation militaire; et je me suis +précipité dans un gouffre ouvert dont je connaissais toute la +profondeur. + +Peu de gens ont apprécié le mérite de ma première action. Elle a été au +contraire l'occasion de déchaînements, de blâmes et de calomnies qui ont +fait le malheur de ma vie. Aujourd'hui, je suis l'objet de la haine +populaire, et il est sage à moi de considérer ma carrière politique +comme terminée. + +Ainsi se sera accomplie une prédiction que j'ai souvent faite à mes +amis, en voyant la maison de Bourbon marcher constamment à sa perte. Je +leur avais dit souvent: «Par suite de la bizarrerie de ma destinée, +après avoir brisé mon coeur en sacrifiant l'amitié à mon pays, je serai +réduit à combattre pour des opinions opposées aux miennes, et à mourir +pour des princes qui ne peuvent parler d'une manière puissante ni à mon +esprit ni à mes affections.» + +En quittant la France, je m'étais séparé de ma famille militaire, +d'officiers dont plusieurs avaient été les compagnons de mes travaux +passés, et les autres, plus jeunes, partageaient seulement ma fortune +présente. J'en choisis un parmi les derniers, le baron de la Rue, chef +d'escadron, pour m'accompagner dans mon exil. En me suivant, il +regardait comme une faveur d'être admis à partager la vie décolorée que +j'allais mener, et que rien ne semblait devoir embellir. J'acceptai le +sacrifice qu'il me faisait et dont je sentais tout le prix. Il l'aurait +continué pendant toute ma vie si mon estime et mon affection pour lui ne +m'avaient déterminé à y mettre un terme. Un égoïsme condamnable eût pu +seul permettre qu'un officier aussi distingué, aussi intelligent, aussi +brave, et dans lequel il y a de si puissants éléments pour une carrière +brillante, se consacrât sans mesure à rendre des soins à un vieux chef +dont la vie politique et militaire était finie. Pendant dix-huit mois, +il a été mon compagnon d'infortune, et son amitié a été une grande +consolation pour moi. Mais, après ce temps, j'exigeai de lui qu'il allât +remplir la vocation d'un soldat, qui est de servir son pays, et qu'il +restât fidèle à la religion de la patrie. Il s'y est décidé, et, au +moment où je retouche ces _Mémoires_, je vois avec plaisir quels succès +constants ont signalé chacune de ses actions. Aucun étonnement n'en est +résulté pour moi, car je sais qu'il y a autant de hautes facultés dans +son intelligence que de nobles sentiments dans son coeur. + + * * * * * + +De la rade de Spithead je me rendis à Portsmouth, et de là à Londres. +L'opinion, à Portsmouth, était en harmonie avec celle qui avait fait la +révolution de France. Elle rendait toute la population hostile aux +Bourbons. Des écriteaux insultants étaient placés dans toutes les rues, +et les trois couleurs arborées dans beaucoup de lieux. Je passai +vingt-quatre heures dans cette ville pour prendre quelques arrangements +de voyage, sans y éprouver cependant aucun désagrément particulier. + +Portsmouth est du très-petit nombre des places fortes d'Angleterre. Le +pays, il est vrai, n'en a pas besoin. Défendu, comme il l'est, par une +multitude de citadelles flottantes et avec un peuple animé d'un si grand +patriotisme et de tant d'énergie, il n'a rien à craindre des étrangers. +Portsmouth se compose de diverses parties distinctes et séparées, mais +présentant un grand ensemble. La partie la moins complète m'a paru celle +qui défend la rive occidentale du port. Je n'ai pas vu cette ville assez +en détail pour pouvoir porter un jugement sur sa force; mais ce qui me +frappa, c'est la manière dont les fortifications sont entretenues; on y +trouve une recherche et des soins minutieux, cachet ordinaire de ce +qu'on voit en Angleterre. + +J'arrivai à Londres le 19 août, et, malgré la stérilité apparente du sol +couvert de bruyère que je trouvai sur ma route, je fus frappé de +l'aisance et du bien-être, dont les signes étaient évidents partout, de +la grande quantité de jolies maisons de campagne dont le pays était +semé, et de l'élégance des petites villes que je traversai. L'entrée de +Londres ne parla pas à mon imagination. On se trouve dans cette grande +ville, pour ainsi dire, sans s'en douter. On rencontre une agglomération +immense d'habitations qui change plusieurs fois de nom, et, tout à coup, +on est au milieu de Londres, d'une manière presque imprévue. Il en est +de même de tous les côtés, et on est bientôt porté à se demander +comment une semblable multitude peut subsister. + +Londres, sous divers noms, c'est l'immensité, c'est un grand pays tout +couvert d'habitations. Jusqu'à Greenwich, qui est à six milles de +Londres, on ne quitte ni les rues ni le voisinage des maisons. Il est +impossible de rendre la sensation d'un voyageur tout à la fois +susceptible d'impressions et de raisonnement. Assurément Paris est une +plus belle ville. Il y a chez nous plus de cette grandeur qui tient à la +dignité d'un grand peuple, à une ancienne puissance, au luxe, dont les +arts sont la parure. Nos habitations particulières ont quelque chose de +plus grandiose. Enfin Paris, l'ancienne capitale d'un grand royaume, +puissant depuis une succession de siècles, porte un caractère dont +Londres, d'une origine assez récente, est dépourvue. On reconnaît, en +cette ville, le produit d'un élément nouveau et variable dans sa nature, +le commerce et l'industrie. + +Je passai dix jours à Londres, et, comme j'employai bien mon temps, ces +dix jours me suffirent pour voir tout ce qu'il y a de curieux. Les +établissements les plus remarquables, sans contredit, sont les docks, +ports creusés destinés à recevoir les bâtiments de commerce du plus +grand tonnage. L'étendue de chacun d'eux est telle, qu'elle égale et +surpasse même celle de nos ports de commerce les plus beaux, celle du +port de Marseille, par exemple. Des bâtiments les environnent dans tout +leur pourtour et servent de magasins vastes et commodes. Les docks +appartiennent à de simples compagnies. + +J'admirai beaucoup le tunnel, ouvrage d'un ingénieur français, M. +Brunel, inventeur des plus belles machines employées dans les arsenaux, +et dont le génie a été consacré à la prospérité de l'Angleterre. Ce +tunnel, dont toute l'Europe s'est occupée, est exécuté à moitié. Il sera +besoin de grands efforts pour le terminer. Cet immense travail, s'il est +jamais fini, montrera ce que peuvent la volonté et l'intelligence de +l'homme. Les procédés ingénieux et hardis employés dans ces travaux sont +très-curieux et d'un vif intérêt; mais il serait trop long d'en faire le +récit et d'en raconter les détails. + +Les constructions publiques à Londres, le palais de Saint-James, +Westminster, etc., m'ont paru sans grandeur et sans dignité. Les parcs +sont de grandes prairies fort vastes, mais décorées par peu d'arbres. +L'absence presque constante du soleil les rend, il est vrai, peu +nécessaires. En général, excepté dans le nouveau quartier de +Regent-Park, les façades des maisons sont sans architecture et sans +aucune élégance. La rue de Regent-Street, qui présente une double +colonnade formant des galeries devant les boutiques, a été créée +récemment dans un vieux quartier démoli. C'est aujourd'hui la plus belle +rue de Londres. Là se trouvent réunies les richesses mercantiles et la +population la plus active. + +Je fus accueilli avec empressement et bienveillance par ce qu'il y a de +plus élevé en Angleterre, qui se trouvait alors à Londres. J'allai +chercher le duc de Wellington sans le trouver, mais il vint bientôt chez +moi et me fit une longue visite. Je lui racontai nos tristes événements, +dont il n'était encore informé que d'une manière assez confuse. Je lui +témoignai le désir de voir l'établissement de Woolwich, si célèbre, seul +établissement pour l'artillerie de terre, et où toute la magnificence +des Anglais dans les choses utiles se trouve déployée. Un officier fut +chargé de me conduire et de m'accompagner. J'avais cru faire cette +visite d'une manière obscure et modeste; mais, quand j'arrivai, je +trouvai toutes les troupes d'artillerie sous les armes, les +établissements ouverts, et tout me fut montré avec le plus grand détail. +Les troupes exercèrent pour me faire connaître leur méthode et me faire +juger leur pratique. Je partageai l'admiration de chacun, en voyant +toutes les richesses renfermées dans cet arsenal, le bon ordre qui y +règne, la bonne entente dans les arrangements, et je me convainquis que +cet établissement d'artillerie est le plus grand, le plus complet et le +mieux tenu de toute l'Europe. + +J'avais d'abord eu la pensée de me rendre sur-le-champ d'Angleterre en +Russie. Les anciennes bontés de l'empereur Nicolas me faisaient espérer +d'y trouver un refuge et un appui. Cependant je pensai devoir rester +quelque temps à portée de la France, afin de connaître plus facilement +la marche que prendraient la révolution et les événements qui me +concernaient. Demeurer en Angleterre eût été ruineux. Je résolus de me +rendre en Hollande. Je me faisais une sorte de consolation de revoir ce +pays où j'avais commandé autrefois, et où j'avais été si heureux! En m'y +rendant j'espérais reprendre mes souvenirs dans l'ordre des actions de +ma vie passée. Je devais d'ailleurs y trouver l'avantage de correspondre +facilement avec mes amis, afin de m'entendre avec eux pour adopter, dans +mes intérêts, la meilleure conduite à tenir à l'occasion du procès des +ministres de Charles X, qui était au moment de commencer. En +conséquence, je partis pour Amsterdam. + +Une fois arrivé et livré, dans le silence, à toutes les réflexions que +ma position présente, le passé et l'avenir pouvaient m'inspirer, je +scrutai profondément mon coeur, et je trouvai qu'il n'y avait pour moi +d'autre parti à prendre que de me vouer au repos, en renonçant d'une +manière absolue à tous les calculs de l'ambition. En supposant de la +part de quelque souverain étranger assez de bienveillance pour moi pour +m'offrir du service, il n'était ni dans les intérêts bien entendus de ma +réputation, ni dans la convenance de ma vie passée et de mes +antécédents, de recommencer ma carrière. La guerre ne pouvait plus +jamais avoir lieu qu'entre la France et le reste de l'Europe. Je ne +voulais pas, je ne pouvais pas porter les armes contre mon pays, ni me +battre contre l'armée où j'avais passé ma vie et à laquelle j'avais voué +toutes mes affections. Le service que je prendrais à l'étranger n'aurait +rien d'honorable pour moi, puisque aucune chance de gloire, comme aucune +charge, n'en serait la conséquence. Il y aurait en outre de l'injustice +à usurper, moi étranger, une dignité appartenant à ceux qui l'auraient +méritée sous leurs propres drapeaux. Enfin je cherchai à envisager les +choses sous leur vrai point de vue, à tirer nettement les conséquences +d'une position déterminée, et je conclus que la seule chose raisonnable +pour moi était de ne plus prétendre à rien, de vivre tranquille avec +quelques amis, au milieu de mes souvenirs, en faisant des voeux pour la +prospérité de mon pays, sans me séparer de lui, et de me placer en +esprit dans la postérité. Je serai sans doute fidèle à cette règle de +conduite pendant le temps qui me reste encore à vivre. + +J'envoyai à Paris mon adhésion dans les limites du temps que la loi +avait prescrit. Mon but, en faisant cet acte, était de déclarer que, +sans vouloir servir le nouvel ordre de choses, ce à quoi j'étais bien +résolu, je ne conspirerais jamais contre lui. Je voulais aussi, en +gardant ma position légale, me réserver le droit, si la patrie un jour +était menacée de grands dangers, de venir lui offrir mon épée, mon bras +et mon sang pour la défendre. + +Je me mis en route pour Vienne, où des affaires d'intérêt m'appelaient +d'abord. Mon seul moyen d'existence était ma rente sur le gouvernement +autrichien, et je devais m'en assurer la jouissance sans contestation. +De là, je comptais faire une course momentanée en Russie, motivée par +mon respect, mon attachement et ma reconnaissance pour l'empereur +Nicolas, et revenir m'établir à Vienne, ville destinée à devenir ainsi +ma seconde patrie, jusqu'à l'arrivée de temps plus heureux. Je partis +donc d'Amsterdam, et j'arrivai à Vienne le 18 novembre. Le voyage +d'hiver que je comptais faire à Saint-Pétersbourg, d'abord empêché par +la révolte de la Pologne, le fut ensuite par le choléra. Plus tard, il +ne me parut plus opportun, et je restai à Vienne. + +Je trouvai, à mon arrivée à Vienne, le prince de Metternich, et je le +vis immédiatement. Son accueil fut bienveillant et amical. Je le mis au +fait de ma position et de la manière dont j'envisageais mon avenir. Il +y donna une approbation qui me confirma dans mes résolutions. Je lui +racontai, dans plusieurs conversations et avec le plus grand détail, les +événements qui venaient de changer la face de l'Europe, et dans lesquels +j'avais pris une si malheureuse part. Il comprit tout avec une sagacité +rare, et tel fut dans son esprit l'effet de ces récits, que voici son +jugement d'alors sur les Bourbons: «Les Bourbons ont perdu la France et +le pouvoir pour avoir été conduits et dominés par l'esprit d'émigration, +par l'ambition du clergé, et le complément s'est trouvé dans le manque +absolu d'esprit et de calcul qui a caractérisé toutes leurs actions.» + +Ce jugement est le résumé le plus clair, le plus vrai du gouvernement de +la France depuis la Restauration jusqu'au 27 juillet 1830. + +La question s'établit de savoir si M. le duc d'Orléans avait conspiré +contre le trône. Je dis au prince que je ne le croyais pas. Il n'avait +pas conspiré directement, et la preuve s'en trouvait dans le peu de +forces dont il avait été investi au moment où il avait eu le pouvoir; +mais je pensais qu'il avait prévu la révolution et s'était préparé de +bonne heure à en profiter. À cet effet, il n'avait négligé aucun moyen +de se populariser et de flatter les chefs libéraux. Il avait +certainement causé un grand tort au roi en blâmant trop haut la marche +du gouvernement; mais, pour une action directe, pour une entreprise +déterminée et dans un but immédiat, il en était innocent. Le prince fut +de mon avis, et à cette occasion il me raconta deux anecdotes assez +curieuses et qui prouvent combien la pensée de monter sur le trône un +jour, au moyen d'une révolution amenée par un mauvais gouvernement, +était ancienne dans l'esprit de M. le duc d'Orléans. + +En 1815, et après le retour de Gand, M. le duc d'Orléans vint faire une +visite au prince de Metternich. Il lui dit qu'il devait connaître toute +l'impopularité des Bourbons de la branche aînée en France, et à quel +point ils étaient dépourvus de capacité; qu'une nouvelle chute se +préparait évidemment pour eux; et il lui demanda si les puissances +étrangères lui donneraient l'assistance de leur sanction, dans le cas où +lui-même serait appelé à les remplacer sur le trône.--Le prince lui +répondit négativement d'une manière formelle. + +Plus tard M. le duc d'Orléans fit faire au prince Eugène l'ouverture +suivante. Il lui fit dire qu'il était superflu de démontrer que les +Bourbons ne pouvaient pas régner; lui, duc d'Orléans, et Eugène avaient +chacun leurs partisans, et il lui proposait de les réunir pour (le cas +d'une révolution arrivant) donner la couronne à celui des deux qui +aurait le plus de suffrages. Eugène répondit que, si jamais la France +était de nouveau en révolution, son influence serait au profit du fils +de son bienfaiteur. Eugène fit connaître cette démarche et cette réponse +à l'empereur d'Autriche. + +En résultat, M. le duc d'Orléans a poussé de toutes ses forces à la +démolition de l'édifice, persuadé qu'il trouverait le moyen de se loger +dans ses décombres. + +Quand j'arrivai à Vienne, la cérémonie du couronnement du roi de Hongrie +venait d'avoir lieu à Presbourg. Je regrettai beaucoup de n'avoir pas +hâté mon voyage afin d'en être témoin; mais à cette époque j'avais peu +d'attrait pour me présenter dans des lieux de réunion, d'éclat et de +fêtes. Cette cérémonie, une des plus curieuses et des plus augustes que +l'on puisse voir, est unique par les circonstances qui l'accompagnent. +Elle se fait en plein air et rappelle le moyen âge. La beauté des +costumes et des chevaux, la présence de cette noblesse libre et +guerrière, les serments prêtés par le souverain d'exécuter les lois du +pays et de défendre la patrie, l'arrivée du roi sur un tertre élevé, +d'où il fend l'air avec son sabre dans la direction des quatre points +cardinaux, annonçant ainsi qu'il saura faire face à tous ses ennemis, +les évêques et les prélats avec leurs ornements pontificaux, montés sur +des chevaux richement caparaçonnés, tout cela place l'origine de cette +cérémonie à l'époque où la nation hongroise était nomade et composait +une grande tribu.--Après avoir vu les sacres de Reims et de Moscou, +celui-ci eût été curieux à leur comparer; mais je n'eus pas d'abord la +pensée d'aller le voir, et, quand le désir m'en vint, il était trop +tard. + +L'empereur vint à Vienne le 21. Deux jours après, il daigna me donner +audience. Ma position particulière, qui était si singulière, me fit +désirer de ne prendre aucun caractère et aucune couleur: car, si j'ai +reconnu le gouvernement actuel pour rester Français et conserver une +position sociale que quarante ans de travaux et beaucoup de sang versé +m'ont valu, mon intention n'est pas de le servir. L'empereur accueillit +cette demande avec bonté, et, chaque fois que je l'ai vu depuis, il en a +été de même. L'audience de l'empereur dura plus d'une heure. Il me fit +les questions les plus détaillées sur les événements de Juillet, sur la +retraite et le départ de la famille des Bourbons. Il blâma le manque de +foi montré par les ordonnances, l'imprévoyance et la faiblesse qui +avaient présidé à toutes les mesures, jugea d'une manière saine, mais +avec intérêt et pitié, la famille royale. De mon côté, j'établis les +faits avec vérité, mais avec mesure et réserve, et en indiquant plutôt +les fautes qu'en exprimant le blâme. + +J'entretins l'empereur de ma situation personnelle, telle que je l'avais +conçue. L'empereur me parla du duc de Reichstadt avec éloge. Il l'aimait +beaucoup et avec raison; car, indépendamment de beaucoup de qualités, ce +jeune prince était charmant pour lui. L'empereur me dit: «Il est bon, +instruit, spirituel et dévoré de la passion du service militaire.» Il +avait exprimé, ajouta-t-il, de l'intérêt pour les Bourbons lors de la +catastrophe, et lui avait dit qu'il serait heureux de contribuer à les +remettre sur le trône. L'empereur m'ayant dit ce propos, _sa vérité est +incontestable;_ mais, depuis, j'ai demandé au comte Maurice +Dietrichstein si son élève lui avait montré ces sentiments. Celui-ci m'a +assuré que ceux qu'il éprouvait réellement étaient tout contraires. J'ai +conclu que le jeune homme, croyant et voulant être agréable à son +grand-père, avait exprimé, en cette circonstance, autre chose que sa +pensée. Au surplus, les sentiments du duc de Reichstadt étaient fort +différents en faveur de la branche aînée ou de la branche cadette. Il +reconnaissait à la première des droits; il avait été élevé avec le +respect qu'inspire la possession du pouvoir; mais, quant à la seconde, +c'était tout autre chose; et il a dit plus d'une fois: «Puisque ce ne +sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi pas moi? car moi +aussi j'ai ma légitimité.» + +Cette révolution de Juillet, en lui révélant des droits que les +circonstances pouvaient l'amener à faire valoir, l'a remué profondément. +Elle a exalté ses facultés, son esprit, et contribué à développer la +maladie dont il est mort. + +L'empereur me parla du projet adopté, dès cette époque, par Charles X et +sa famille de se retirer en Autriche, de l'accueil qu'il y recevrait et +de l'assentiment à cet égard de tous les souverains de l'Europe. Il +ajouta en riant: «Je lui ai offert la résidence de Brunn. S'il +l'accepte, je changerai de garnison mon petit-fils et je le placerai +ailleurs.» En ce moment Brunn servait d'habitation au duc de Reichstadt. + +L'empereur me congédia et me donna l'assurance de sa protection, de ses +bontés, et du plaisir qu'il avait à me voir choisir ses États pour +asile. + +J'allai voir l'archiduc Charles, dont j'ai l'honneur d'être connu depuis +longtemps. J'eus une conversation d'une heure avec lui sur les +événements de Paris, sur les campagnes auxquelles j'ai pris part, sur la +nouvelle organisation de l'artillerie en France, enfin sur les ouvrages +militaires dont l'archiduc est l'auteur, tous ouvrages classiques que +les gens de guerre ne sauraient trop lire et méditer. + +Pendant notre conversation, l'archiduc reçut la visite de sa fille +l'archiduchesse Thérèse, aujourd'hui reine de Naples, charmante +princesse, âgée alors de quatorze ans. Il eut la bonté de lui dire en me +présentant à elle: «Si vous saviez bien l'histoire, vous connaîtriez +déjà le maréchal.» + +J'ai pensé que dans ma position, et vu le peu d'exigences de la famille +impériale, je devais borner là mes visites aux princes qui la composent. +Je leur ai été seulement présenté dans le monde sans cérémonie. Plus +tard, je vis l'archiduc Jean chez lui; j'eus avec lui une longue +conversation que son esprit remarquable, ses connaissances et des +antécédents militaires qui nous étaient communs rendirent pleine +d'intérêt pour moi. + +Le prince de Metternich me présenta dans les meilleures maisons. Ce fut +sous ses auspices que j'entrai dans la société. Cette société de Vienne +étant chose à part, il y a quelque intérêt à la faire connaître. D'abord +elle se compose de la plus haute aristocratie de l'Europe. C'est un +reste de cet ancien empire où l'empereur avait pour sujets et pour +serviteurs des princes, qui eux-mêmes étaient souverains. On rencontre +sans cesse des grands noms, des gens qui ont des alliances plus ou moins +rapprochées avec des maisons souveraines et des têtes couronnées. Un +Français éprouve une sensation extraordinaire, en entendant des gens du +monde parler familièrement d'un oncle, d'un beau-frère où d'un cousin, +qui est roi ou empereur, quand il réfléchit à l'effet singulier et +presque ridicule que fait, dans la meilleure compagnie à Paris, +l'arrivée du plus petit prince étranger. Ici il y a une atmosphère +d'égalité qui fait disparaître toutes les distances, et ne laisse +subsister que celles résultant de la bonne éducation et du sentiment des +convenances. Le nombre des individus qui composent la société étant +assez borné, il résulte de ce que je viens de dire une grande aisance et +une grande facilité dans les rapports habituels. On se voit beaucoup, on +se voit sans étiquette et sans façon. On se traite avec politesse et +bienveillance. On a l'air même de s'adorer, et puis, au milieu de tout +cela, il n'y a aucune intimité réelle. + +La disposition du matériel de la ville de Vienne, et la manière dont +cette ville est habitée, contribuent aussi aux moeurs de la société. +Vienne, qui est la capitale d'un grand empire, et dont la population est +de trois cent cinquante mille âmes, se trouve cependant dans les +conditions d'une petite ville pour la haute classe, et elle en a les +moeurs. La ville, proprement dite, est enceinte d'un rempart à douze +bastions. Dans cette étendue ainsi fort restreinte, elle ne renferme +que cinquante-quatre mille habitants. Tous les grands seigneurs, tous +les gens riches, tous les magasins, en un mot, toutes les richesses, y +sont réunies. Les faubourgs sont habités par le peuple, et renferment +les ateliers et les ouvriers. Tous les membres de cette grande +aristocratie sont donc réunis forcément d'une manière intime, et se +rencontrent sans cesse. Chacun sait, à toute heure du jour, ce qui se +passe chez son voisin. Des nouvelles circulent sans cesse sur les +actions de tout le monde, sont colportées et répétées. Si l'empereur +Joseph eût fait démolir les remparts et concédé les glacis pour y bâtir, +les moeurs de Vienne seraient tout autres. Chaque grand seigneur eût +construit un palais dans le lieu de son choix. Libre et disposant d'un +grand emplacement, il eût donné à son habitation des dépendances en +rapport avec sa fortune, dépendances qui l'eussent isolé. Loin des +individus de sa caste, il aurait vécu pour lui-même, sans s'occuper des +autres. De riches bourgeois, établis dans son voisinage, seraient entrés +en rapport avec lui, et il se serait bientôt trouvé le centre d'une +société mixte, comme il en existe à Paris et à Londres. Alors la haute +classe n'eût plus été entièrement isolée. Une société plus nombreuse +aurait donné lieu à la composition de diverses coteries, dont les +éléments eussent été basés sur d'autres principes que la naissance. +Pour peu qu'on y réfléchisse, on est frappé des conséquences qui fussent +résultées de ce seul changement matériel pour l'ordre social. + +J'ai expliqué la cause et la facilité des relations et des liaisons +superficielles; je vais dire maintenant pourquoi ces amitiés ne sont pas +plus profondes. D'abord la société, quoique assez peu nombreuse, l'est +trop cependant pour l'intimité, tout en admettant la familiarité. +Ensuite les familles elles-mêmes, composées d'un grand nombre +d'individus, suffisent aux liaisons véritables, et encore l'amitié +portée à un certain degré est-elle assez rare, même entre les femmes de +la même famille. Ajoutez à cela que les jeunes femmes ont une tenue +très-sérieuse et même sévère, et on comprendra qu'il en résulte beaucoup +de froid dans la société. Les femmes âgées étaient, assure-t-on, tout +autres dans leur jeunesse; mais les femmes de trente-cinq à +quarante-cinq ans, que l'on doit compter certainement parmi les femmes +de l'Europe dont la conduite est la plus régulière, sont au contraire +d'une pruderie extrême. Elle va jusqu'à ne point comprendre la +possibilité d'une amitié vive et pure entre les individus de différents +sexes. Mais la génération qui suit semble revenir aux anciens errements, +et rentrer dans les habitudes de ses grand'mères. Enfin toute cette +société de Vienne est parfois soumise à l'influence de quelques femmes +âgées qui y ont usurpé le pouvoir et y font la loi. + +Un mot maintenant sur la manière d'être des hommes et des femmes sous +les rapports de l'esprit, de l'instruction et des qualités sociales. Une +si grande différence existe entre les deux sexes de la même classe, +qu'on a peine à la concevoir. Les hommes, à très-peu d'exceptions près, +ne sont pas distingués; leurs goûts sont vulgaires; ils aiment les +plaisirs faciles et mènent une vie dissipée. L'explication de ces +moeurs, pour ceux qui servent dans l'armée, se trouve dans la lenteur de +l'avancement et le séjour prolongé dans des villages de Hongrie, où les +jeunes officiers, privés de ressources, finissent par devenir étrangers +aux habitudes du monde. De retour à Vienne ils s'y trouvent gênés. Ils +prennent alors des goûts de mauvaise compagnie et ils vivent entre eux. +Les femmes ainsi abandonnées ne sont l'objet d'aucun hommage, d'aucun +soin, et cependant elles en méritent beaucoup. En général, celles-ci +sont belles et le sang de la haute classe est aussi remarquable que +celui de la classe inférieure. Les femmes reçoivent une éducation +extrêmement soignée. Leur instruction est étendue. Elles parlent le +français avec élégance et sans accent. Elles sont aimables dans +l'acception française la plus étendue. J'en ai compté jusqu'à vingt-huit +dans un cercle assez étroit, qui seraient avec raison très-remarquées à +Paris. + +Les grands noms qu'elles portent font encore ressortir cette amabilité, +si rare ailleurs. On doit placer au premier rang de la noblesse +autrichienne, la maison de Liechtenstein. Le nombre des individus qui la +composent, les très-grandes richesses qu'elle possède, lui donnent une +grande importance. Elle est fière et orgueilleuse avec ses égaux, mais +elle est populaire dans le peuple et la bourgeoisie. Cette popularité +vient, en grande partie, de ce que tous les hommes de cette famille ont +toujours servi dans l'armée et ont bien rempli leur tâche dans les +longues guerres qui viennent de finir. On accuse le prince Jean de +Liechtenstein, dont les services militaires sont sans douté honorables +par la bravoure brillante qu'il a toujours montrée, mais dont les +talents peuvent être contestés, d'avoir signé, en 1809, les +préliminaires de la paix, qu'il était seulement autorisé à négocier. +Napoléon donna un grand éclata ces préliminaires qui devaient rester +secrets, et le mouvement de l'opinion publique en faveur de la paix +était trop prononcé, pour que l'empereur d'Autriche pût se dispenser de +la ratifier. À cette occasion le comte de Stadion, alors premier +ministre, ayant le portefeuille des affaires étrangères, donna sa +démission, ne voulant pas attacher son nom à la ratification d'un traité +de paix qu'il regardait comme désastreux pour l'Autriche, la croyant en +mesure de continuer la guerre. Le comte de Stadion désigna alors à +l'empereur François le prince de Metternich comme étant l'homme le plus +propre à le remplacer dans les circonstances présentes. + +Les femmes de cette famille sont bien élevées, charmantes et fort +vertueuses. La princesse Jean de Liechtenstein, par sa taille et son +grand air, rappelle les matrones romaines, et sa nombreuse famille, +composée de onze enfants vivants, semble lui donner une sorte de +magistrature. + +Toutes les femmes nées princesses de Schwarzenberg sont remarquables par +un esprit fin, une grande instruction et des manières charmantes. La +comtesse de Mier, dont l'âge avancé ne diminue en rien l'amabilité, +réunit à une grande douceur un adorable caractère, une grande indulgence +pour la jeunesse, un esprit étendu et une activité peu commune, activité +digne, car elle ne porte que sur des devoirs ou des choses utiles. Fort +instruite, elle prend part avec ardeur à tout ce qui concerne le +développement des facultés de l'esprit, et son âme se montre tout +entière à chaque occasion. Sa nièce, la comtesse Valentin Esterhazy, +n'était pas une nouvelle connaissance pour moi, je l'avais vue +anciennement à Paris; elle et son mari, le comte Valentin Esterhazy, me +firent l'accueil le plus cordial. Je trouvai dans cette famille le +bienveillant intérêt qu'il est si doux de rencontrer loin de son pays; +et, dans les tristes circonstances qui m'éloignaient de la France, j'y +fus doublement sensible. Jeune encore, la comtesse joint à la plus haute +raison l'amabilité la plus remarquable; aussi est-elle chérie de tout ce +qui la connaît. Une bienveillance universelle lui est acquise, et, quand +elle entre dans un salon, une expression de plaisir et de joie se montre +sur toutes les figures. Aucun devoir ne lui coûte, et jamais elle n'a +manqué à aucun; et cependant elle a, plus d'une fois dans sa vie, eu +l'occasion d'en remplir de pénibles. Le dévouement est dans sa nature, +comme la séduction qu'elle exerce partout. Jamais être au monde ne +mérita plus l'affection qu'elle inspire et la considération publique qui +est son apanage. + +Enfin les femmes de Vienne présentent un ensemble qu'on ne rencontre +nulle part. Les étrangers distingués sont bien accueillis; mais, après +les premières politesses d'usage, il leur faut longtemps pour arriver à +obtenir d'entrer dans une certaine intimité. On croit y atteindre tout +d'abord, à cause de la politesse aisée qui règne partout; mais on est +dupe des apparences et d'une fausse bonhomie. Il leur faut longtemps +pour se faire adopter en réalité par une société qui semblait disposée +d'abord à les comprendre dans ses habitudes et ses affections. Ce n'est +qu'après un temps d'épreuve fort long qu'on atteint au but désiré, et +quelquefois on n'y arrive jamais. + +L'indépendance de la société de l'influence de la cour ne saurait +s'exprimer. Comme la cour se montre rarement, et que dans les habitudes +de la vie on peut même dire qu'il n'y a pas de cour, la société est fort +peu en contact avec la famille impériale, et celle-ci peut difficilement +exercer une grande action, par ses manières, sur ce qui se passe. Jamais +donc, dans aucun pays, le gouvernement ne s'est moins mêlé qu'à Vienne +des affaires des particuliers. Cela tient aussi au caractère personnel +de l'empereur et aux moeurs de la famille impériale. L'empereur gouverne +comme la Providence. On ne le voit nulle part, et partout on sent sa +main protectrice. Aussi ce pays jouit-il d'une liberté véritable, +effective, et il n'y a que les ennemis de la société qui aient raison de +redouter le pouvoir. La richesse des hautes classes et leur dignité de +caractère contribuent aussi à cet esprit d'indépendance. Comme la loi +est égale pour tous, il n'y a aucune faveur à espérer, aucune injustice +à redouter, et personne n'imagine de faire la cour aux ministres. Chacun +est classé; ses droits sont établis, et l'on vit sans s'occuper de +savoir qui commande, je citerai un exemple presque incroyable, mais qui +prouve ce que j'avance d'une manière sans réplique. + +J'avais dîné un jour chez la princesse Palffy avec dix ou douze +personnes, toutes de Vienne et appartenant à ce qu'il y a de plus +considérable. Une demi-heure après le dîner, entre un monsieur d'un +certain âge et de bonnes manières, que personne ne connaît. Tout le +monde s'interrogeait du regard, et un embarras général en était le +résultat, lorsqu'il se trouva parmi les convives un individu qui le fit +cesser, en prévenant le maître de la maison que l'inconnu était le comte +de Mittrowsky, grand chancelier de Bohême (ce qui répond à notre +ministre de l'intérieur), qui occupait cette place importante depuis +cinq ans. On n'accusera pas de se prosterner devant le pouvoir une +noblesse qui vit dans une pareille ignorance de ceux qui en sont les +dépositaires. En France, un homme qui a été ministre de l'intérieur +pendant quinze jours est connu de tout Paris et a reçu les hommages de +tout ce qui peut se présenter chez lui. + +Tel est, en résumé, le caractère et la physionomie de la société de +Vienne; mais j'ajouterai encore un mot. Les rapports fréquents, +journaliers qui existent entre tout le monde, et les habitudes de +commérage, dont j'ai expliqué la cause, sont rarement animés par la +bienveillance. Les gens qui semblent le plus liés disent assez +volontiers du mal les uns des autres, et trouvent toujours des auditeurs +pour les écouter et pour répandre les médisances et les calomnies qu'ils +débitent. L'amitié, dont le devoir est avant tout d'être juste, ensuite +indulgente et discrète, qui, en France, est quelquefois si courageuse, +se tait ici, quand elle ne s'associe pas aux accusations. Les absents +ont presque toujours tort à Vienne; car rarement les présents sont +occupés ù les défendre. Tout se dit, se répète, se commente, et souvent +se travestit. C'est par excellence un pays de formes, où l'on trouve, en +fait de sentiments, les apparences beaucoup plus souvent que les +réalités. On conçoit que je ne parle qu'en générai. Sans doute il y a de +grandes et d'honorables exceptions si cet état de choses, si blessant +pour le coeur et si peu conforme aux besoins et aux charmes de la +société; j'en connais plusieurs, mais elles sont rares. + +L'esprit du gouvernement est précisément l'opposé; tout y est réel et +positif; rien n'y est donné à l'apparence, tout marche d'une manière +régulière et systématique, mais aussi, il faut le dire, avec une +lenteur désespérante. Dans l'intérêt des masses, cela serait parfait si +la vie moyenne de l'homme durait cent cinquante ans. + +Le gouvernement autrichien a un grand dédain pour l'opinion qu'on a de +lui à l'étranger. Il ne s'inquiète guère que l'on se trompe complètement +sur l'ordre de choses qui règne chez lui; il dédaigne une popularité +européenne, que la connaissance des faits établirait infailliblement +dans les esprits raisonnables. Ainsi, par exemple, en Europe, on croit +en général que le paysan autrichien vit dans une grande ignorance et +sous une oppression horrible, et il est, au contraire, le plus instruit, +le plus riche et le plus protégé de l'Europe. Tous savent lire et +écrire, et jouissent d'un bien-être matériel dont aucun autre peuple ne +présente l'exemple. Leur liberté est entière, et cependant elle s'allie +avec les intérêts du bon ordre. La classe qui souffre par l'effet du +mode de l'administration est celle des seigneurs. En raison des charges +publiques et des devoirs qui leur sont imposés, ils payent au moins +moitié plus que les paysans. Tous les actes faits par un paysan avec son +seigneur doivent être confirmés par l'autorité, tant on redoute l'abus +de l'influence qu'il peut exercer sur lui. Si le paysan a un procès avec +son seigneur, un avocat payé par l'empereur dans chaque cercle plaide +pour lui. Par suite de la jurisprudence établie, pour peu qu'un cas +soit douteux, la décision est contre le seigneur, comme dans le cas d'un +procès entre un seigneur et l'empereur, l'empereur perd toujours, à +moins que le droit ne soit tellement évident, qu'on ne puisse le +méconnaître sans mauvaise foi manifeste. + +Les travaux publics, dont l'importance est si grande, ont pris chaque +jour, pendant ce long règne, un développement plus grand; et cependant +la plupart sont ignorés. Une route a établi une communication entre la +vallée de l'Adige et les sources de l'Adda par le Stelvio. Elle a exigé +des travaux immenses. C'est le passage le plus élevé de l'Europe rendu +praticable pour les voitures par la main des hommes, et ce magnifique +monument n'est connu que des voyageurs. Nous avions fatigué l'Europe par +le récit des travaux du Simplon, longtemps avant qu'ils fussent +terminés, et l'on n'a jamais parlé de ceux-ci, qui sont depuis plusieurs +années arrivés à leur perfection. Loin d'être charlatan comme nous le +sommes en France, et comme on l'est dans d'autres pays, le gouvernement +autrichien est trop modeste. Il suffirait qu'il fit connaître ses actes +pour qu'on l'admirât dans ses oeuvres. + +Enfui, souvent, on voit ici en pleine exécution, et depuis longtemps, +des choses proposées ailleurs comme de hautes et nouvelles pensées. +Quand on vient en Autriche, on est tout stupéfait de ce que l'on y +trouve. + +Lors de la réunion des savants d'Allemagne à Vienne, des géologues +français apportèrent un échantillon de cartes souterraines dont le but +était de faire connaître la composition des couches du globe, dans les +différente pays. On leur montra que, dans plusieurs provinces de +l'Autriche intérieure, cette carte existait depuis quelque temps et +s'exécutait dans les autres. + +Une opinion, assez généralement répandue, a consacré que l'Italie +autrichienne est accablée d'impôts dont le produit s'envoie à Vienne. +D'après un travail officiel, que j'ai vu et dont la vérité est +incontestable, il est démontré que, sous l'administration française, la +masse des impôts était de moitié plus forte qu'à présent; et en même +temps qu'une somme très-inférieure était consacrée aux travaux publics +dans le pays. + +Enfin, de quelque manière que l'on envisage la question, et sauf les +obstacles mis à la facilité du déplacement des individus, qui sont +portés trop loin, on ne voit que des choses utiles et raisonnables dans +les actes du gouvernement autrichien. Il agit en père vigilant au milieu +de ses enfants. Ennemi du bruit, il semble redouter la louange comme un +autre craindrait le blâme, et il cache ses bonnes actions comme il +serait dans la nature des choses de cacher les mauvaises. Il se contente +de faire le bien, et méprise une critique qui n'est fondée ni sur les +faits ni sur la raison. Le complément du bien-être dont jouit +l'Autriche, et sa garantie, étaient dans la popularité méritée de +l'empereur défunt auprès de ses sujets. Accessible à tout le monde, +livré sans réserve aux soins du gouvernement calme, persévérant, +raisonnable, il maintenait la règle et faisait tout ce qu'un souverain +pénétré de ses devoirs peut exécuter dans l'intérêt de ses peuples. +Grâce à cet esprit, son long règne a traversé de grands malheurs et +surmonté de grandes difficultés. Il se survit dans le règne actuel. Les +moeurs politiques maintiendront cet état de choses tant que le calme +durera; mais une secousse en Europe semblerait, de quelque côté qu'elle +vînt, devoir amener sur ce pays de grands malheurs. + +Après avoir pris poste à Vienne, un intérêt d'affection et de curiosité, +tenant au plus beau temps de ma vie, devait me faire vivement désirer de +voir le fils de Napoléon. Comme il était encore séquestré du monde, je +n'imaginais pas pouvoir l'approcher: mais je désirais au moins +l'apercevoir. Il allait quelquefois au spectacle de l'Opéra, et je me +mis en mesure de m'y trouver un jour à portée de le contempler. Je ne me +doutais guère alors qu'une espèce d'intimité allait bientôt exister +entre nous deux. On me dit qu'il avait appris mon arrivée à Vienne avec +plaisir et désirait vivement me rencontrer et me connaître. Sa prochaine +entrée dans le monde devait bientôt en être l'occasion. + +Le mercredi, 26 janvier, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, donna un +grand bal, où presque toute la famille impériale se rendit. Le duc de +Reichstadt y vint avec elle. Mes yeux se portèrent avec avidité sur lui. +Je le voyais pour la première fois de près et avec facilité. Je lui +trouvai le regard de son père, et c'est en cela qu'il lui ressemblait +davantage. Ses yeux, moins grands que ceux de Napoléon, plus enfoncés +dans leur orbite, avaient la même expression, le même feu, la même +énergie. Son front aussi rappelait celui de son père. Il y avait encore +de la ressemblance dans le bas de la figure et le menton. Enfin son +teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la même pâleur et la +même couleur de la peau; mais tout le reste de sa figure rappelait sa +mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon de +cinq pouces environ. + +Informé par le comte de Dietrichstein, son gouverneur, qu'il +m'aborderait pendant le bal et causerait avec moi, peu de moments +s'étaient écoulés, quand je le vis à mes côtés. Il m'adressa +immédiatement les paroles suivantes: «Monsieur le maréchal, vous êtes un +des plus anciens compagnons de mon père, et j'attache le plus grand prix +à faire votre connaissance.» + +Je lui répondis que j'étais vivement touché de ce sentiment, que je +trouvais beaucoup de bonheur à le voir et à être près de lui. Là-dessus, +nous entrâmes en matière. Il me demanda si, comme il le croyait, j'avais +fait les premières campagnes d'Italie. Je lui répondis que oui; que mes +rapports de service et d'amitié avec Napoléon étaient d'une époque +encore plus reculée; qu'ils remontaient au delà du siège de Toulon; que +ma connaissance de sa personne datait de 1790, époque où il était +lieutenant d'artillerie en garnison à Auxonne, et moi occupé à Dijon à +achever mon instruction pour entrer dans le corps où il servait, et où +était également un proche parent à moi, son ami intime. + +Il me fit quelques questions sur ces campagnes si célèbres, et je lui +répondis de manière à éveiller sa curiosité. Il me parla de l'Égypte, du +18 brumaire, de la campagne de 1814, etc., et je répondis succinctement +sur ces divers objets. J'eus bien soin de jeter promptement mes idées +générales sur le caractère et la carrière de Napoléon, qui présentent +des changements tellement complets dans sa personne, que l'on peut +considérer en lui deux hommes. Son élévation, due sans doute en grande +partie à ses talents, mais puissamment favorisée par le temps où il a +paru, fut l'expression, sentie par tout le monde, des besoins de la +société d'alors. À ce titre, chacun l'aida, le soutint et le favorisa; +tandis que sa chute fut son ouvrage et le résultat de ses efforts +constants. Enfin ce beau génie, si calculateur dans les premières années +de sa grandeur, fut obscurci par les illusions de l'orgueil, qui ont +faussé son jugement. À cette occasion, je lui citai tout de suite le mot +qu'il prononça le soir du combat de Champaubert, où il semblait prévoir +son retour prochain sur la Vistule, mot déjà rapporté dans mes récits, +en racontant les événements de la campagne de 1814. + +Le duc de Reichstadt me parla avec une grande ardeur de sa passion pour +son métier, du désir qu'il avait de faire la guerre, et ajouta combien +il serait heureux de l'apprendre sous moi. En général, il caressait +souvent cette idée. Plus d'une fois il me l'a exprimée; rêve d'un enfant +qui se berçait d'espérances chimériques. La France et l'Autriche, +disait-il, pouvaient un jour être alliées, et leurs armées combattre +l'une à côté de l'autre. «Car, disait-il, ce n'est pas contre la France +que je puis et dois faire la guerre. Un ordre de mon père me l'a +défendu, et jamais je ne l'enfreindrai. Mon coeur me le défend aussi, de +même qu'une sage et bonne politique.» + +Le vif intérêt qu'il montrait dans cette conversation, s'augmentant +toujours, l'amena à exprimer le désir de connaître avec détail par mes +récits les événements passés. Mais je crus prudent de ne pas prendre +d'engagements trop positifs à cet égard; car je ne pouvais savoir ce qui +conviendrait à l'empereur et au prince de Metternich. Autant par devoir +que par prudence, une grande circonspection dans ma conduite m'était +imposée, et je ne devais rien faire d'un peu important qu'avec +l'assentiment du pouvoir protecteur qui me donnait asile. + +Notre conversation finit après avoir duré une demi-heure et avoir été +l'objet des remarques de tous les spectateurs. Une fois libre, le prince +de Metternich étant au bal, je lui soumis immédiatement la question. Il +me répondit ces propres paroles: «Il n'y a aucun inconvénient à ce que +vous voyiez le duc de Reichstadt et que vous lui parliez de son père. On +ne peut le mettre en meilleures mains que les vôtres. Je regarderais +comme une mauvaise action de ne pas lui faire connaître Napoléon tel +qu'il était et avec la supériorité qui le caractérisait d'une manière +si éminente; mais aussi il est bon qu'il sache quels ont été ses +illusions, son orgueil et son ambition, passions qui l'ont perdu et +conduit à démolir lui-même sa puissance. Vous, plus que tout autre, êtes +capable de lui faire connaître et sentir la vérité.» + +Ce raisonnement si simple, si vrai, cette conduite si raisonnable, si +loyale envers ce jeune homme, est d'accord avec tout ce que j'ai pu voir +et répond victorieusement aux sottises débitées sur l'éducation du duc +de Reichstadt, éducation tout autre et l'opposé de ce qu'on a dit. + +Je prévins immédiatement le duc de Reichstadt que j'étais en mesure de +le satisfaire, et que, quand il le voudrait, je lui raconterais les +campagnes d'Italie de 1796 et 1797. On va voir combien la raison et la +prudence étaient précoces chez ce jeune homme; il me dit: «Monsieur le +maréchal, dans nos positions respectives, il me semble convenable d'en +parler d'avance au prince de Metternich et d'agir avec son assentiment.» +Je répliquai: «Monseigneur, mes démarches ont devancé vos justes +observations, et c'est avec son approbation que je viens prendre vos +ordres.» + +Nous primes jour pour le vendredi suivant 28, à onze heures du matin. +Depuis ce moment, et pendant trois mois environ, les lundis, vendredis +et quelquefois les mercredis, depuis onze heures jusqu'à une heure et +demie, étaient consacré; à mes récits, qui comprirent l'histoire de son +père et des guerres de notre temps. Quand les circonstances en faisaient +naître l'occasion, je faisais l'exposé des principes de l'art de la +guerre. + +Avant d'entrer en matière et de raconter les immortelles campagnes de +1796 et 1797 en Italie, je commençai par lui apprendre les détails qui +concernent la première partie de la vie de son père, et, pour ainsi +dire, de son enfance politique et militaire, et les circonstances qui +l'amenèrent, presque indépendamment de sa volonté, en présence +d'événements qui ont été la base de sa fortune et qui ont formé le point +de départ de sa grandeur; car, ajoutai-je, nous appartenons en beaucoup +de choses à la destinée; mais cependant nous sommes souvent aussi +enfants de nos oeuvres. Pour arriver à faire de grandes choses, il faut +que les circonstances ne manquent pas aux hommes capables et que les +hommes ne manquent pas aux grandes circonstances qui s'offrent à eux. +Napoléon les a rencontrées telles qu'il pouvait les désirer, et lui même +s'est trouvé à leur hauteur. Cet accord nécessaire est rare, et, quand +la fortune le fait naître, il en résulte des choses qui étonnent le +vulgaire. Beaucoup d'individus possèdent les qualités nécessaires pour +devenir de grands hommes et meurent ignorés, sans doute faute d'occasion +de se faire connaître. La société aurait été préservée de beaucoup de +calamités si, dans les grandes crises, le caprice de la fortune n'avait +pas fait déposer souvent le pouvoir en des mains incapables de +l'exercer. + +Toutes les idées du duc de Reichstadt étaient dirigées vers son père, +auquel il rendait une espèce de culte. Un coeur ardent et ce sentiment +primitif qui joue un si grand rôle dans les pays où la civilisation est +en retard, comme la Corse, lui était échu dans toute son énergie comme +un héritage. + +Il m'est impossible d'exprimer avec quelle avidité il entendait mes +récits. Je m'excusai auprès de lui de parler souvent de moi; mais, en +racontant ce qui concernait son père, je ne pouvais pas l'éviter; car, à +cette époque, le cadre était petit, le nombre de ceux qui y étaient +compris peu considérable, et j'en faisais partie. Je racontai donc au +duc de Reichstadt les premières années de son père, l'occasion de ma +première connaissance avec lui, ma rencontre au siège de-Toulon et le +rôle important qu'il y joua bientôt, quoique alors seulement pourvu d'un +grade subalterne; puis sa nomination au grade de général dans le corps +de l'artillerie employé à l'armée de Nice; son importance personnelle, +les opérations qu'il dirigea et qui furent comme une première esquisse +de la campagne faite une année plus tard, son besoin d'activité +l'amenant à proposer une expédition maritime qui ne sortit pas à cause +des revers éprouvés par l'escadre; son voyage dans la ville de Gènes, +qu'il conseillait d'enlever par surprise; son arrestation comme partisan +de Robespierre, sa mise en liberté, son changement de destination, qui +l'amena à Paris, où je l'accompagnai, après m'être arrêté avec lui dans +ma famille pendant quelques jours, séjour qui l'empêcha d'arriver à +Paris à temps pour être compris dans le travail de l'artillerie, et le +fit renoncer à une activité qui ne lui convenait pas hors de ce corps. +Je fis observer au duc de Reichstadt combien il est remarquable qu'à +cette époque Napoléon ait été aussi soumis aux préjugés du corps dans +lequel il servait, préjugés qui semblaient devoir l'enlever à une grande +destinée et l'empêcher de suivre une carrière seule capable de le +conduire à la gloire et à la puissance. Ce fait est une des plus grandes +preuves de l'influence des opinions du premier âge sur les opinions de +toute notre vie. Il a fallu des événements hors de tous les calculs pour +en détruire l'effet chez lui. + +Dans la seconde séance, je continuai à raconter au duc de Reichstadt ces +premiers temps de son père, si peu connus, et dont je suis aujourd'hui +le seul témoin vivant: son séjour à Paris, ses velléités de se faire +négociant, son espérance d'aller à Constantinople, qui ne se réalisa +pas, qui le fit ainsi trouver à Paris lors du 13 vendémiaire et l'amena +au commandement; enfin les circonstances qui lui firent avoir, au +printemps, le commandement de l'armée d'Italie, et son départ pour cette +destination. + +Les séances suivantes furent employées à lui raconter, dans le plus +grand détail, les campagnes de 1796 et 1797. J'eus soin de faire +ressortir les difficultés résultant de l'infériorité numérique de +l'armée, de la pénurie de toutes choses, et plus encore du peu +d'autorité dans l'opinion que devait avoir, à son arrivée, un jeune +général qui, n'ayant jamais commandé une division, une brigade, ni même +un régiment, se trouvait avoir sous ses ordres des généraux âgés et +expérimentés. Je lui fis remarquer avec quelle promptitude soit autorité +se trouva établie, l'obéissance obtenue et la confiance universelle +inspirée. Après avoir posé quelques principes généraux de la grande +guerre, je lui lis comprendre quelle série de fautes les généraux +ennemis avaient commises et avec quelle habileté Bonaparte en avait +profité. + +Pendant le cours de mes récits sur les campagnes d'Italie, et quand ils +furent terminés, je m'attachai à peindre Napoléon dans sa vie privée, et +tel que je l'ai connu: ayant de la bonté et une véritable bonté, +quoique ce soit loin de l'opinion consacrée, susceptible d'un +attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient dignes. +J'ajoutai que sa sensibilité s'était émoussée avec le temps, mais sans +changer son caractère; et, pour preuve de la bonté qui lui était +naturelle, je lui racontai plusieurs circonstances de sa vie, entre +autres ce qui a rapport à Dandolo de Venise, lors de la paix de +Campo-Formio, et à Blanc, lors du départ de l'Égypte. Enfin, je ne +négligeai rien pour représenter Napoléon à son fils, tel que je l'ai +connu et aimé. Ces récits l'attachèrent beaucoup et l'intéressèrent à un +point impossible à exprimer. + +Après le récit des guerres d'Italie, je commençai celui de la campagne +de 1814, les deux époques de la vie de son père, qu'il avait désiré +particulièrement connaître. Je lui présentai, en résumé, la situation +des choses, en novembre 1813; en quoi consistaient nos misérables débris +au moment de notre arrivée sur les bords du Rhin, débris qu'un horrible +typhus anéantissait. Je lui exposai alors les changements survenus dans +l'esprit de son père, et les illusions dont il était rempli, les rêves +qu'il nourrissait, et qui n'étaient fondés sur rien de réel; l'espoir +d'une offensive prochaine, quand il était évident que l'hiver entier +passé dans le repos lui donnerait à peine le moyen de créer les +éléments d'une défensive incomplète. Je lui rapportai l'unanimité des +opinions à cet égard, et lui citai le mot du général Drouot, rapporté +ailleurs, et qui peint si bien, et avec tant de mesure, notre situation +d'alors. Je lui fis remarquer le tort grave qu'eut Napoléon de ne pas +accepter immédiatement les propositions de paix apportées par M. de +Saint-Aignan, et les conséquences d'une obstination qui s'est renouvelée +plusieurs fois pendant la campagne et qui fut toujours aussi funeste. +Enfin, j'entrepris le récit des opérations militaires, à commencer par +le moment où l'ennemi passa le Rhin, à Bâle, le 19 décembre, et sur +toute la ligne du Rhin, le 1er janvier. + +Ces récits nous amenèrent, à la fin de la campagne, au combat de Paris, +combat si honorable pour le petit nombre de soldats qui a soutenu, +pendant si longtemps, une lutte si inégale. Je lui fis l'exposé de +l'esprit qui régnait en France alors, et particulièrement à Paris; de la +faiblesse montrée par Joseph; de la capitulation qui eut lieu, et des +événements d'Essonne, des motifs qui m'ont dirigé, et des intentions +patriotiques qui, seules, m'ont animé. En un mot, mes récits, relatifs +aux événements d'alors, furent à peu près semblables à ce que j'ai +raconté dans mes _Mémoires_. Le duc de Reichstadt écouta avec une +attention profonde et une grande émotion. Il comprit tout et porta sur +tous les événements le jugement le plus sain. Il remarqua de lui-même la +faute faite par Napoléon de laisser tant de troupes dans les places +d'Allemagne, troupes qui, rentrées en France, auraient suffi pour +défendre le territoire. Il a eu depuis occasion de parler de ce qui +m'est personnel, et il a défendu ma conduite avec chaleur, comme je +l'aurais fait moi-même. Il a fait ressortir aussi la grande faute +commise d'avoir éloigné sa mère, dont la présence aurait tout sauvé. +Elle aurait imposé aux conspirateurs, ranimé la tendresse de son père, +provoqué les hommages d'Alexandre, parlé à son esprit chevaleresque, et, +par ces divers motifs, elle aurait empêché son fils d'être dépouillé. +Enfin, il prononça ces propres paroles qui sont remarquables par leur +concision et par la justesse de la pensée: «Mon père et ma mère +n'auraient jamais dû s'éloigner de Paris, l'un pour la guerre, et +l'autre pour la paix.» + +Ces deux mots résument toute la conduite militaire et politique qu'il +eût été opportun de tenir. Le duc de Reichstadt ayant manifesté le désir +de voir mes récits embrasser la totalité de la vie de son père, je +revins en arrière, et je racontai la campagne d'Égypte. Je fis l'exposé +des circonstances personnelles au général Bonaparte. Je lui démontrai à +quel nombre de chances contraires il s'était abandonné; car il était peu +probable, au moment du départ, que cette traversée si longue, si +difficile, avec un convoi si nombreux, et de si mauvais bâtiments, pût +s'exécuter avec un succès qui tiendrait du miracle. Il comprit que la +prise de Malte fut un coup de fortune, hors de tous les calculs; qu'une +fois arrivé en Égypte, et le débarquement effectué, les difficultés +étaient vaincues, l'occupation et la conquête de ce pays devenaient +chose facile. Je lui expliquai en quoi consistaient les combats en +Égypte, combats auxquels on a donné à tort le nom fastueux de batailles, +et je lui racontai tout ce que mes _Mémoires_ renferment de curieux sur +les choses et sur les personnes, en un mot sur ce pays alors si peu +connu. + +J'arrivai enfin au retour de l'expédition de Syrie, à la bataille +d'Aboukir, aux motifs qui firent prendre au général Bonaparte la +résolution de revenir sur-le-champ en France, et à tout ce que cette +traversée offrit de bizarre, d'obstacles apparents, obstacles qui +n'étaient qu'une combinaison favorable de la destinée, protégeant son +avenir et ses projets à son insu. Je lui fis un tableau vrai des +transports de joie causés par le retour en France de Bonaparte, de +l'accueil qu'il reçut en traversant les provinces et en se rendant à +Paris. Enfin, je lui fis connaître ce qui est relatif à la révolution du +18 brumaire, la chose la plus nationale, la plus populaire, que +l'opinion de la France entière avait appelée et qu'elle accepta avec +transport. Je mis un soin tout particulier à lui faire comprendre la +cause de l'arrivée si facile du général Bonaparte au pouvoir. Elle avait +été souhaitée universellement comme un moyen unique de salut, et, en +l'acceptant, il avait eu l'apparence de céder aux nécessités du pays, au +lieu d'agir seulement dans son intérêt propre. Tout avait été de +soi-même, tandis que tout aurait été obstacle pour lui si, avant +l'expédition d'Égypte, il s'était emparé de l'autorité. + +Les séances suivantes furent employées au récit de la campagne de +l'armée de réserve, du passage de l'artillerie au mont Saint-Bernard, +ensuite sous le fort de Bard, passages mémorables, qui furent +spécialement mon ouvrage, et enfin de la bataille de Marengo. Je lui fis +connaître les dispositions militaires que le premier consul ordonna pour +l'occupation et la défense de l'Italie; enfin la campagne que je fis en +1800, comme commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, tout ce +qui tient aux opérations de cette armée, au passage du Mincio et de +l'Adige, et à l'armistice qui suivit, dont la négociation m'avait été +confiée. + +Lui ayant parlé du poste de premier inspecteur général de l'artillerie, +dans lequel j'avais été placé à ma rentrée en France, je profitai de +cette occasion pour faire au duc de Reichstadt un exposé succinct des +principes du service de l'artillerie, service dont je fis l'application +dans les changements du matériel qui furent exécutés. J'arrivai ensuite +à la guerre avec l'Angleterre et aux projets formés par le premier +consul, projets dont l'exécution fut préparée avec une ardeur constante +peu commune et en harmonie avec la force de sa volonté. + +Je donnai au duc de Reichstadt des détails très-circonstanciés sur les +armements faits alors, sur leur nature, et sur tout ce qui concerne +cette expédition, que quelques individus qui se prétendent bien informés +disent n'avoir jamais dû être exécutée. Je lui donnai des preuves +palpables du contraire, de la possibilité de sa réussite, qui ne tint, +quand plus tard on fut au moment de la tenter, qu'à l'irrésolution de +l'amiral Villeneuve. + +Du récit de l'expédition d'Angleterre, je passai à celui de la campagne +de 1805, qui s'y lie immédiatement, et je fis le tableau des désastres +de l'armée autrichienne, détruite à Ulm par suite de la stupidité et de +la folie du général Mack, qui la commandait. Je racontai au duc de +Reichstadt à quelle occasion j'avais été envoyé en Dalmatie, les +événements militaires qui se passèrent dans ce pays, et j'entrai dans +le détail de tout ce que cette province renferme de curieux. + +La campagne de 1809 arriva ensuite. Je lui fis le récit de ce qui +concernait l'armée de Dalmatie en particulier, jusqu'au moment où elle +se trouva confondue dans la grande armée et en ligne avec les corps qui +la composaient. + +J'entrai dans de grands développements sur la bataille de Wagram. Je lui +fis comprendre les conséquences qui étaient résultées des incertitudes +et des changements divers survenus dans les projets de l'archiduc +Charles. Je lui parlai ensuite de ma mission dans les provinces +illyriennes, dont j'avais été gouverneur; cela me donna l'occasion de +l'instruire avec détail de ce qui concerne les régiments frontières, +dont l'organisation est si ingénieuse, si admirable, donne des résultats +si utiles au pays où ces régiments sont organisés et au souverain auquel +ils appartiennent. Je saisis cette occasion pour lui faire l'exposé du +système continental, système d'une conception grande et menaçante pour +l'Angleterre, d'une exécution difficile pour nous, mais devenue +impossible au moment où le seul intéressé à le maintenir y dérogea pour +le transformer en une série d'actes d'une tyrannie brutale qui ont rendu +la puissance française odieuse, insupportable, et qui ont ainsi +contribué puissamment, par les haines qu'elles ont développées, au +renversement de l'Empire. + +Je l'entretins de l'époque de sa naissance, dont j'avais été témoin, et +des joies que sa venue au monde avait fait naître. Il parla de cette +prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un philosophe et +d'un sage. + +J'entrai en matière sur les affaires d'Espagne, l'état de ce pays et la +série de circonstances qui avaient amené les malheurs dont il était +accablé. Je lui fis un précis des événements politiques et militaires +qui s'y étaient passés depuis vingt ans. Après lui avoir fait comprendre +ce que le système de guerre et de commandement adopté par Napoléon pour +ce pays avait ajouté de difficultés à celles déjà si grandes qui +existaient naturellement, il conclut lui-même que, devenues +insurmontables, le résultat ne pouvait manquer d'être funeste. + +J'entrepris le récit des deux campagnes que j'ai faites dans la +Péninsule en 1811 et 1812. En lui donnant, jour par jour, la marche des +événements et l'indication des ordres donnés, il put voir à quel point +Napoléon se refusa à comprendre la situation des choses en Espagne, et +reconnaître comment, en voulant conserver un pouvoir de détail, qu'il ne +pouvait exercer, Napoléon contribua, plus que tout autre, au triomphe +de la cause opposée et au succès de ses ennemis. Il vit aussi combien +funeste avait été l'influence de Soult dans plusieurs circonstances, +d'abord lorsqu'il renonça à détruire l'armée anglaise en Espagne, après +la bataille de Talavera; ensuite, lorsque après la bataille de +Salamanque, en 1812, ayant trouvé cette armée séparée en plusieurs +corps, éloignés les uns des autres, il ne pensa point à l'accabler avec +toutes ses forces, qui, en ce moment, se trouvaient réunies, et +formaient un effectif double de celui de l'ennemi; et enfin une +troisième fois devant Pampelune, en perdant la moitié de son armée sans +motif et sans raison. + +Ces récits m'amenèrent à l'époque où, blessé et remplacé en Espagne, je +rentrai à Paris peu de jours avant l'arrivée de Napoléon lui-même, qui +venait d'échapper aux désastres de la campagne de Russie. Alors la +destinée de l'Empereur avait pâli; mais on pouvait encore espérer de la +grandeur dans l'avenir avec une conduite sage et mesurée. Je dis au +prince que je ne pouvais lui parler _ex professo_ de la campagne de 1812 +en Russie, ne l'ayant pas faite, mais que le temps m'avait appris à +reconnaître, dans la relation écrite par Philippe de Ségur, l'ouvrage le +meilleur sur cette époque importante de notre histoire, l'ouvrage où il +y avait le plus de vérité dans les faits et dans la physionomie des +événements. J'ajoutai: «Ce n'est pas un critique sévère qui se livre à +des recherches, constate des faits et accuse, c'est un admirateur, un +ami, qui, trompé dans ses espérances et ses calculs, déplore des fautes +et cherche vainement à les excuser.» + +Il ne me restait plus, pour compléter mes récits, que d'effectuer ceux +de la campagne de 1813. Je le fis avec détail. Après avoir fait +ressortir ce qu'il y eut de beau et d'éclatant pour le pays et le +souverain dans cette espèce de résurrection de l'armée française et dans +les succès qui marquèrent la première partie de la campagne, je lui fis +comprendre combien la seconde partie fut loin de la première, et +Napoléon différent de ce qu'il avait été autrefois. Je le lui montrai +alors tel que M. de Ségur le peint en 1812, c'est-à-dire abandonné à des +illusions constantes, qui servirent à l'égarer sous les rapports +politiques comme sous les rapports militaires. + +Je terminai cette espèce de cours d'une durée de trois mois par la +lecture de ce que j'ai écrit sur les événements de 1830. Cette tâche +remplie, je dis au duc de Reichstadt que, n'ayant plus rien à lui +raconter qui pût l'intéresser, je prenais congé de lui. Il m'embrassa +tendrement en me remerciant. Il me déclara que je lui avais fait passer +les moments les plus doux qu'il eût encore goûtés depuis qu'il était au +monde, et me fit promettre de continuer à venir le voir de temps en +temps, devoir que je n'ai cessé de remplir. + +Il m'envoya peu après son portrait fait par Daffinger: il est d'une +assez grande ressemblance, quoique un peu trop jeune. Le buste de son +père est en face, et il a écrit de sa main les vers de Racine ci-après: + + «Arrivé près de moi par un zèle sincère, + Tu me contais alors l'histoire de mon père: + Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix, + S'échauffait au récit de ses nobles exploits.» + +Ce gage de son souvenir et de son amitié est une des choses les plus +précieuses que je puisse posséder. Il avait, comme son père, l'instinct +de se rendre agréable aux gens auxquels il voulait plaire. + +Je continuai à le visiter environ tous les quinze jours, et chaque fois +j'étais reçu par lui avec l'expression du plaisir. Quand j'avais fait +une absence de Vienne, c'étaient de nouvelles étreintes. Dans mes +visites, la conversation roulait sur la politique, sur les nouvelles du +jour. + +Je n'ai pas omis une seule occasion de lui donner les conseils que je +croyais sages et conformes à sa position particulière. Dans une des +premières conversations, je lui dis: «Monseigneur, vous voilà livré au +monde, libre de vos actions: croyez à mon tendre attachement pour vous +et aux voeux que je fais pour votre gloire et votre bonheur. Mettez-vous +en défiance contre les intrigants français qui vont chercher à vous +entourer et à s'emparer de vous; notre pays abonde en cette sorte de +gens. Leur influence sur vous, s'ils en acquéraient jamais, vous +mènerait à votre perte. Ils vous engageraient dans des combinaisons +impuissantes qui vous compromettraient infailliblement. Vous n'avez +qu'une ligne à suivre, une conduite à tenir. Grandissez dans l'opinion +par votre instruction, par une conduite droite et ferme; montrez-vous +apte à tout, et faites voir que le fils de Napoléon est doué par la +nature de hautes facultés et d'un grand caractère. Faites-vous des amis; +vous y réussirez facilement, car l'opinion vous est très-favorable, et +il y a, en général, une grande bienveillance pour vous dans le public. +Ne faites, dans aucun cas, la guerre à la France, afin de n'avoir +jamais, aux yeux des Français, une physionomie hostile, et attendez ce +que la Providence décidera de vous. Si elle a des desseins sur vous, si +vous êtes appelé à jouer un rôle politique, il faut que vous soyez une +nécessité du temps, une solution du problème, et qu'on vienne vous +chercher. C'est ainsi que votre père est arrivé au faîte du pouvoir sans +éprouver de difficultés. Les choses sont plus fortes que les hommes. +Quand on marche dans leur sens, quand on est soutenu par elles, tout +est aisé, tout est facile; quand on les contrarie, quand on marche dans +un sens opposé, on s'épuise en vains efforts, et un succès éphémère +n'est que le prélude d'une catastrophe. La règle de conduite que je +prends la liberté de vous conseiller est le résultat d'une longue +expérience et de réflexions dictées par mon attachement pour vous; elle +est conforme aux intérêts bien entendus de votre ambition, à ceux de +votre considération et de votre bonheur.» + +Le prince me répondit sur-le-champ: «Ma position doit paraître +difficile. Eh bien, elle le serait pour une âme faible. Quand on a pris +une résolution, que l'on peut se rendre compte des conditions dans +lesquelles on est placé, tout devient facile. Je puis éprouver quelques +tourments par l'impatience de trouver une occasion d'acquérir de la +gloire, et, en conséquence, des embarras que ma position y apporte. +C'est un tribut que je paye à l'humanité, mais c'est un mal passager. +Jamais je ne sortirai de la ligne que vous m'indiquez, et qui est celle +que j'ai choisie; je ne ferai, dans aucune circonstance, la guerre à la +France: c'est une recommandation de mon père à laquelle je serai +toujours fidèle. Si la politique des souverains de l'Europe les +déterminait à me mettre en avant, je protesterais solennellement. Le +fils de Napoléon doit avoir trop de grandeur pour servir d'instrument, +et, dans des événements de cette nature, je ne veux pas être une +avant-garde, mais une réserve, c'est-à-dire arriver comme secours, en +rappelant de grands souvenirs. Voilà quels sont mes sentiments, quelle +est ma manière de voir et les règles de conduite que je me suis +invariablement tracées.» + +Je lui exprimai la joie que j'éprouvais de le voir pénétré de sentiments +aussi nobles et d'idées aussi raisonnables. Il s'est réjoui avec moi des +espérances de paix. «La guerre, m'a-t-il dit, dans les circonstances +présentes serait, pour vous et pour moi, une source de chagrins, puisque +d'aucune manière ni l'un ni l'autre nous ne pourrions y prendre part.» + +Nous discutâmes si, en principe, un chef suprême devait choisir ses +principaux instruments parmi les hommes capables, au lieu de les +chercher dans des gens du second ordre. On conçoit la pensée qui fait +choisir des hommes sans réputation, et il était assez incliné à adopter +de préférence cette opinion. Mais je lui fis sentir qu'écarter les +hommes supérieurs était une preuve de faiblesse et du sentiment de sa +propre infériorité; qu'avant tout il fallait ne rien négliger pour +assurer le succès de ses opérations, sauf à en partager la gloire avec +ses collaborateurs. Un devoir positif l'ordonne; mais d'ailleurs la +part du chef est toujours assez belle, quand il a attaché son nom au +triomphe. La conversation se termina par une réflexion spirituelle du +duc de Reichstadt. Je lui faisais remarquer combien le secret était +nécessaire dans les grandes affaires, car presque jamais on n'a regretté +le silence: qu'ainsi on devait se borner à confier ses projets au plus +petit nombre d'individus possible, et aux agents indispensables; il +ajouta: «Et quelquefois à ceux qui les ont devinés.» + +Dans une autre conversation, dont les sujets avaient été variés, le duc +de Reichstadt traita une question abstraite et compara l'homme d'honneur +à l'homme de conscience. Il donnait la préférence à ce dernier, «parce +que, disait-il, c'est toujours le mieux et le plus utile qu'il désire +atteindre, tandis que l'autre peut être l'agent aveugle d'un méchant ou +d'un insensé.»--On se rappelle que j'ai rendu compte dans le récit de la +campagne de 1813, d'une conversation à Düben avec Napoléon sur le même +sujet; mais la conclusion était opposée. Je fus confondu de voir ce +jeune homme occupé de questions si élevées, et je trouvais quelque chose +de surnaturel à ce qui se passait, car je n'avais pas dit un mot de +cette conversation au prince. + +Le duc de Reichstadt, ayant été nommé lieutenant-colonel du régiment de +Giulay, se livra avec ardeur au commandement du bataillon qui lui était +confié. À cinq heures du matin, il était à l'exercice. Cela n'empêchait +pas le travail du soir, qu'il continuait comme autrefois, et qu'il +poussait jusque bien avant dans la nuit. J'allai le voir exercer. Il +s'en acquittait bien. Cette activité, trop grande pour l'état de ses +forces, pour une poitrine faible, pour un tempérament en travail et +achevant de se développer, soumis à l'action maligne d'une humeur qu'il +avait reçue de son père, fit naître la maladie dont un an après il est +mort. Une extinction de voix, accompagnée de fièvre, survint. Le duc de +Reichstadt fut forcé, pendant quinze jours, de suspendre les manoeuvres +et de vivre dans la retraite; avertissement de la nature dont on aurait +dû profiter, en le faisant renoncer, pendant deux ans, à une vie qui lui +était funeste. On aurait dû aussi l'envoyer habiter des pays d'un climat +plus doux. Enfin, en ne négligeant rien, on aurait pu consolider une +santé chancelante et un tempérament faible. + +Il est probable qu'on serait parvenu à conserver cet aimable jeune +homme; mais, au lieu de cela, on traita légèrement une indisposition +d'un caractère grave. Des gens mal intentionnés, entre autres un nommé +Kutschera, aide de camp général de l'empereur, prétendirent que le duc +de Reichstadt était efféminé et manquait d'énergie, puisqu'il se +laissait abattre si facilement. Ces propos lui étant revenus le +blessèrent profondément. Dès ce moment il fit volontairement des +imprudences pour prouver son courage. Il aimait la chasse et s'y livra +d'une manière inconsidérée et par le plus mauvais temps. Les effets de +ce régime furent prompts et terribles. Les accidents se multiplièrent, +et bientôt on ne put plus avoir l'espoir fondé de lui conserver la vie. +Je le vis alors plus souvent. Ma présence lui était agréable et lui +causait des distractions utiles. + +C'était à Schoenbrunn, dans la chambre même où j'avais vu souvent +Napoléon, qu'il me recevait. Un jour il dormait et l'on me renvoya. On +le lui dit plus tard, et il répondit: «Pourquoi ne m'avez-vous pas +réveillé? C'est le seul homme dont la conversation m'amuse et +m'intéresse.» + +Une autre fois, au mois de juillet, peu de jours avant sa mort, je me +rendis chez lui et l'on m'annonça. Il était horriblement faible et +souffrant, il répondit: «Dites au maréchal que je dors; je ne veux pas +qu'il me voie dans ma misère.» + +Il mourut le 22 juillet, anniversaire de la bataille de Salamanque, jour +devenu ainsi doublement funeste pour moi. + +Je terminerai cet article en essayant de faire le portrait de ce jeune +prince, qui n'a fait qu'apparaître au monde. + +Le duc de Reichstadt est un des plus remarquables exemples des caprices +de la fortune. Né sur la marche du trône le plus élevé et le plus +puissant, destiné, selon les apparences, à régner sur une multitude de +peuples, son étoile, si brillante à son aurore, n'a jamais cessé de +pâlir. Chaque jour, durant sa vie, a vu obscurcir son avenir, et enfin +tout a fini pour lui à vingt et un ans, après avoir passé sa courte vie +dans une situation fausse, remplie d'oppositions, de contradictions et +de peines. Avec des apparences contraires, il reçut de la nature un +corps faible. Une crue extraordinaire, qui tenait à une espèce de +rachitisme, l'a beaucoup énervé. Plusieurs des organes les plus +importants ne se développèrent pas suffisamment, tandis que d'autres +semblèrent absorber toutes les puissances de sa vie. Son estomac était +extrêmement petit et son cerveau énorme. Un régime mal entendu, la +rareté de ses repas, d'abord faute d'appétit et ensuite résultat d'une +erreur de jugement, ont sans doute contribué à augmenter cet état de +souffrances. + +Son éducation fut soignée et dirigée par un homme honorable, le comte +Maurice de Dietrichstein, son gouverneur. Elle aurait pu être mieux +entendue et de manière à en obtenir plus de fruit. Le résultat de ses +études fut médiocre. Il savait bien les langues vivantes; mais il avait +peu d'aptitude pour les sciences exactes. Une bonne mémoire avait +favorisé l'étude de l'histoire, qu'il savait assez bien. Les études +militaires étaient celles pour lesquelles il avait le plus d'attrait. Sa +passion pour le service militaire était extrême. L'éclat de la gloire de +son père semblait avoir sur lui l'effet d'un foyer brûlant. Il ne +concevait aucun bonheur sur la terre comparable à celui d'être soldat et +de faire la guerre. Il trouvait peu de charme dans les plaisirs du +monde, où cependant il était bien vu et bien reçu. Plus tard, son +développement étant complet, il en aurait sans doute été autrement; mais +une prétention de stoïcisme et de haute raison l'aurait pendant +longtemps mis en garde contre l'ascendant des femmes. + +Le duc de Reichstadt était leste et adroit dans les exercices du corps. +Il montait bien à cheval, et avec beaucoup de grâce. Sa figure avait +quelque chose de doux, de sérieux, de mélancolique, et quelquefois un +regard perçant et dur qui rappelait celui de son père, quand il était +irrité. Son éducation, la position bizarre qu'il occupait, l'avaient +forcé de bonne heure à user de dissimulation. Aussi cette disposition de +son esprit était un trait marquant de son caractère. On l'a accusé +d'être faux et menteur. Cette accusation ne me paraît pas avoir été +fondée; mais son extrême réserve, une prudence au-dessus de son âge, +l'empêchèrent d'être jamais entraîné plus loin qu'il ne voulait. Enfin +ses manières, quelquefois caressantes, et la séduction qu'il exerçait +quand il voulait s'en donner la peine, ont pu autoriser, jusqu'à un +certain point, cette injuste accusation de la part de ses ennemis. + +Pour donner une idée de la réserve et de la prudence qui ne +l'abandonnaient jamais, je raconterai le fait suivant:--Un de mes aides +de camp, le baron de la Rue, qui m'avait accompagné à Vienne, était au +moment de retourner à Paris. Le duc de Reichstadt l'avait rencontré +souvent dans le monde et fort bien traité. Lorsque M. de la Rue lui +annonça son départ prochain, il lui adressa en même temps cette phrase +banale qui est dans la bouche de tous les voyageurs, que, s'il avait des +commissions pour Paris, il s'en chargerait. Je vois encore le duc de +Reichstadt lui répondant avec expression et vivacité: «Pour Paris? je +n'y connais personne. Je n'y connais que la colonne de la place +Vendôme.» + +Le surlendemain, au moment où M. de la Rue montait en voiture, le comte +de Dietrichstein, en venant lui-même renouveler, de la part de Son +Altesse Impériale, ses souhaits de bon voyage, lui remit un pli du +prince contenant ces mots: + +«Quand vous reverrez la colonne, présentez-lui mes respects.» + +Le duc de Reichstadt avait un esprit lucide et vif. Sa compréhension +était facile, ses aperçus prompts, ses applications justes. Il m'est +arrivé souvent de lui voir faire, lors de mes récits, des rapprochements +ingénieux de circonstances analogues, quoique à des espaces de temps +considérables, et des applications des principes posés qui avaient germé +dans son esprit. Il avait le défaut de viser trop à l'effet; et, +particulièrement dans le monde, ce défaut était sensible. Il hasardait +quelquefois légèrement des phrases ambitieuses et des paradoxes qu'il ne +pouvait pas soutenir avec succès; mais le temps l'aurait probablement +corrigé à cet égard. Ce jeune homme, malgré ses qualités et sa +séduction, n'était pas complet, et j'ignore si la nature l'avait doué +d'assez hautes facultés pour jouer un rôle de premier ordre au milieu +des complications de l'époque; mais il y avait des éléments précieux en +lui, et, en première ligne, le caractère, la grâce et la finesse, +qualités bien nécessaires dans la position difficile où il se trouvait. + +Il chérissait son grand-père et avait le talent de pouvoir tout lui dire +sans lui déplaire. De son côté, l'empereur l'aimait tendrement, comme +toute la famille impériale. Sans aucune espèce de doute, les événements +de Juillet 1830 ont fait une puissante impression sur le duc de +Reichstadt. Ils ont développé chez lui des idées d'ambition qui +dormaient. Alors il s'établit dans son coeur un combat continuel, ce +tourment, le pire de tous, qui naît de désirs paraissant justes et +fondés et qui ne sont pas satisfaits. Il n'aimait pas les Bourbons, mais +il concevait leurs droits et leur grandeur. Ceux-ci mis hors de cause, +il répétait que, lui aussi, avait des droits et des droits plus clairs, +plus en harmonie avec la doctrine du temps que ceux de Louis-Philippe. +Ainsi, sous le rapport politique, il était tourmenté; sous le rapport +militaire, il ne voyait dans sa carrière rien de réel; car la réflexion +l'amenait facilement à reconnaître que, puisqu'il ne pouvait pas faire +la guerre à la France ni pour la France, il lui était interdit de la +faire jamais, et toute sa vie se passerait ainsi en exercices et en +manoeuvres. Dans d'autres moments, il lui est arrivé de s'abandonner à +une sorte de désespoir en réfléchissant qu'il ne pouvait y avoir de +guerre en Europe qu'entre la France et le reste des puissances du +continent. Alors il lui échappait de dire: «Mais est-ce que la gloire +acquise, même aux dépens des Français, ne me grandirait pas à leurs +yeux, et, si j'étais appelé un jour à les gouverner, n'en serais-je pas +plus digne, si j'avais prouvé ma capacité par mes actions?» + +Et puis il revenait aux premières idées que le sang français devait être +sacré pour lui. Son père lui avait tracé la marche qu'il devait suivre +pendant toute sa carrière, durant toute sa vie, et il lui arrivait, +comme il arrive souvent dans le malheur, de s'abandonner à des +espérances vagues qui, n'étant basées sur aucune chose positive, ne sont +qu'une chimère envoyée par la Providence pour alléger les peines du +coeur et les souffrances de l'esprit. Sa mort, dans les circonstances où +elle a eu lieu, a été un grand événement politique. Le parti militaire, +en France, connu sous le nom de parti bonapartiste, n'a plus eu de lien +ni d'existence après la mort du duc de Reichstadt. Il n'avait de +consistance que par le fils de celui qui avait été l'étonnement du +monde; de manière que, pour le passé, il parlait aux imaginations, et, +pour le présent, il était présumé avoir l'appui d'un monarque puissant. +Sans l'Autriche, le parti bonapartiste n'était rien. Ce parti, réduit +aux autres membres de la famille de Bonaparte, n'a plus même une +existence nominale. Il a fini, et il n'en reste que des souvenirs. + + * * * * * + +Je cherchai à mêler le travail de la rédaction de mes _Mémoires_ à des +distractions agréables et instructives, et je fis de temps en temps des +voyages dans les différentes provinces de la monarchie autrichienne. + +Le premier objet de ma curiosité fut de voir la Hongrie. Je parcourus la +partie in plus voisine de l'Autriche avec un vif intérêt. Je n'en dirai +rien aujourd'hui, ayant déjà publié ailleurs mes remarques sur ce pays. + +Quelques mois plus tard, j'allai voir la Haute-Autriche et le Tyrol +allemand. Je suivis la rive gauche du Danube jusqu'à Lintz, et partout +je ne pus trop admirer ce pays enchanteur, surtout depuis Mölk jusqu'à +Lintz. + +À Lintz, je vis le commencement de ces travaux de fortification, en ce +moment exécutés, qui sont l'objet d'une si grande controverse. Les +éléments qui les composent, les tours dont l'enceinte est formée, sont +bien connues et faites avec soin. Les soins de détail, minutieux et +ingénieux, qui ont présidé à leur construction et à leur armement, leur +donnent une assez grande perfection. Leur ensemble forme un camp +retranché, imprenable quand il est défendu par une armée; mais, si +jamais on croyait pouvoir abandonner cet ensemble à lui-même, avec de +simples garnisons dans les tours, il résisterait à peine un moment. En +appliquant cette création à la défense de la frontière de l'Autriche, +je l'approuve complétement. L'emplacement est bien choisi. À cheval sur +le Danube, appuyé à des montagnes difficiles et d'un développement de +plusieurs lieues, ce camp retranché est impossible à bloquer. Les routes +nombreuses qui y aboutissent, les unes suivant les deux rives du Danube, +les autres se rendant en Bohême et dans le Tyrol, offrent des moyens de +manoeuvres faciles. Dans tous les cas, elles assurent l'arrivée des +secours de toute espèce et des renforts qui pourraient donner à une +armée battue ou inférieure le moyen de reprendre l'offensive. Une armée +s'y trouvera toujours en sûreté et y pourra, sans danger, attendre les +événements. + +La création de ces moyens de défense et de manoeuvres est préférable à +la création d'une grande place. D'abord, elle aurait coûté quarante +millions et dix ans de travaux. Le camp retranché de Lintz est terminé +aujourd'hui et n'a pas coûté cinq millions. Je le crois donc bien conçu, +utile dans la circonstance; et, si en 1805 et en 1809 il eût existé, il +est probable et même certain que nous ne serions pas arrivés à Vienne, +ou au moins nous y serions arrivés beaucoup plus tard. Or un retard d'un +mois, dans les progrès d'une armée qui attaque une grande monarchie dont +les ressources ne demandent que du temps pour être mises en oeuvre, +change tout l'état de la question; et, dans la circonstance, à moins +d'avoir des forces quadruples de celles de l'ennemi, une armée venant de +la Bavière ne peut s'enfoncer dans la vallée du Danube et marcher sur +Vienne, quand le camp retranché de Lintz est occupé par des forces un +peu respectables. + +De Lintz je me rendis à Gmünden et à Ischl, pays délicieux, pittoresque +et rempli de lacs, où un grand nombre d'habitants de Vienne vont passer +la belle saison. De là je fus à Salzbourg, pays plus beau encore, plus +ouvert, d'une extrême fertilité, d'une grande richesse. Je n'ai rien vu +de plus beau en ma vie, au climat près. Ce pays, quoique ouvert, est +coupé par des collines ornées de cultures et d'habitations. La vue se +termine à de hautes montagnes qui donnent à l'horizon une grande +étendue, et encadrent le plus beau tableau possible, de la manière la +plus imposante. + +Indépendamment de la beauté de la nature, Salzbourg est un point du plus +haut intérêt sous les rapports militaires. Sous les rapports +stratégiques, il est merveilleusement placé. Intermédiaire entre Vienne +et le Tyrol, placé au noeud de plusieurs routes qui se rendent à +Inspruck, en Carinthie, en Styrie, il prend des revers sur la vallée du +Danube, et les troupes qui s'y trouvent sont libres dans le choix de +leurs mouvements. C'est un point naturel de réunion, dans une guerre +malheureuse, pour les troupes qui auraient défendu le Tyrol. En outre la +localité offre d'immenses avantages défensifs. Des rochers isolés, +susceptibles d'être occupé par des forts d'assez petites dimensions, +seraient imprenables, et formeraient l'enceinte. Ces rochers qui sont +tendres de leur nature, se coupent à pic avec facilité. De simples murs, +dans les rentrants, suffiraient pour établir la liaison entre eux. La +montagne, dite des Capucins, devrait être occupée de la même manière, et +fournirait des feux que l'on ne pourrait éteindre et qui défendraient le +front de la place du côté de la plaine. Enfin, on pourrait encore, mais +chose superflue, se procurer des inondations, et on aurait une place +vraiment imprenable, susceptible d'être occupée avec quinze cents +hommes, défendue avec six mille, capable de donner refuge à une armée de +soixante mille hommes, et cette place, qui remplit toutes ces +conditions, qui jouit d'immenses avantages, eu égard aux circonstances +naturelles des localités et en raison de tous les établissements +existant déjà, ne coûterait pas à construire cinq millions de francs. On +ne conçoit pas pourquoi le gouvernement autrichien ne l'a pas encore +fait construire. + +De Salzbourg, je continuai ma route pour le Tyrol. Je vis Inspruck, le +Vorarlberg et les Grisons. Décrire ces différents pays serait superflu. +Ils sont connus de tout le monde; mais un objet d'admiration, peu connu +en France, est la quantité de routes qui traversent les différentes +chaînes, et ont fait tomber ces barrières naturelles dans l'intérêt du +commerce et des richesses. + +La route du Splugen, ouvrant la communication entre la vallée du Rhin et +celle du Pô, est admirable à voir. De grandes difficultés ont été +surmontées. Rien n'est plus imposant que la partie de la route qui suit, +pendant plusieurs lieues, les bords du Rhin, roulant au-dessous avec +fracas, à une profondeur de plusieurs centaines de pieds, dans une gorge +étroite. Une double descente en Italie, sur Chiavenna et Bellinzona, +ouvre les portes de la Lombardie, tandis qu'une autre communication plus +belle encore, dans un pays plus difficile, et qui passe par le +Monte-Stelvio, passage le plus élevé de l'Europe, rendu praticable par +la main des hommes, établit une communication courte et directe entre le +coeur du Tyrol et Milan. Cette route lie les bords du haut Adige avec +ceux de l'Adda supérieure, côtoie cette rivière depuis sa source +jusqu'au lac de Côme, et les bords de ce lac jusqu'à l'Ecco. + +Cette route est un des plus beaux monuments de notre époque. Il est +supérieur en difficulté et en exécution au Simplon. Au surplus, cette +route est purement militaire, et le commerce, malgré l'augmentation des +distances, préférera toujours suivre la direction de Trente, Vérone et +Brescia. Ces villes, qui sont autant de points de consommation, lui +créent des intérêts et lui offrent plus d'avantages. En prenant celle de +la Valteline, les seuls points de départ et d'arrivée ont de +l'importance; mais, pour faire jouer à cette route, sous le rapport +militaire, le rôle qu'on en attend, il est urgent de construire un fort +qui bouche la vallée et rende l'armée autrichienne maîtresse exclusive +de ce passage. Sans cela cette route ne servira à personne à la première +guerre, ou servira seulement à l'armée française. En effet, son action +doit particulièrement se faire sentir quand l'armée autrichienne, +chassée du Milanais, se retire dans le Tyrol. Si cette route ouvre un +passage court et facile pour la retraite, elle fournit à l'armée +française un passage non moins facile pour pénétrer. Les Autrichiens, +avec leur économie instinctive et leur respect pour des considérations +de second ordre, ne se résoudront jamais à la faire sauter en la +quittant. Mais, quand, après s'être réfugiés dans le Tyrol, après avoir +reçu des renforts et reprenant l'offensive, ils s'imagineront s'en +servir pour déboucher et marcher vers Milan, les Français, en se +retirant, ne se feront pas scrupule de la détruire, et en vingt-quatre +heures on peut y parvenir sur un développement de cinq cents toises. Je +le répète, elle sera pour les opérations ou nulle ou d'un effet +contraire au but qu'on s'est proposé en la construisant. La seule chose +à faire est d'établir une place qui la couvre et en interdire l'usage à +l'armée française. Quand on ouvre un passage il faut y mettre une porte +dont on garde la clef, afin d'en conserver l'usage en l'ôtant à +l'ennemi. Mais où cette place doit-elle être bâtie? Le plus près +possible du Monte-Stelvio. + +J'ai entendu discuter cette question, et à mon avis elle ne peut être un +moment indécise. Placée dans le lieu où les difficultés d'en faire le +siége pour l'armée française sont augmentées par son éloignement de +Milan, elle se trouve plus à portée de recevoir des secours efficaces au +moindre mouvement offensif de l'armée autrichienne. Au contraire, si +elle était placée près de l'Ecco, comme on la proposé, on pourrait, en +réunissant beaucoup de moyens, la prendre avant qu'elle put être +secourue, parce que l'armée autrichienne ne peut venir du Tyrol à l'Ecco +qu'après une suite de succès décidés, tandis qu'il en est tout autrement +quand il s'agit d'arriver près de Bormio. En faisant entrer dans les +calculs le temps nécessaire pour transporter de si loin un matériel de +siége suffisant, on peut établir en fait qu'une place, moitié moins +forte, située ainsi en arrière, rendrait un service double d'une autre +beaucoup plus forte, placée plus en avant. En parcourant le pays, et +dans les idées que je viens d'exprimer, j'ai remarqué un défilé entre +Tirano et Bormio, où un fort pourrait être construit, et qui, défendu +par cinq cents hommes, remplirait le but indiqué. + +Chaque année je consacrais ainsi la belle saison à visiter quelques +parties de la monarchie autrichienne, et particulièrement les environs +de Vienne. + +En 1833, des devoirs d'amitié m'appelèrent en Suisse, et j'y passai près +d'un mois. À cette occasion, je visitai l'Oberland et j'admirai ce pays +enchanteur. Rien n'est au-dessus des bords du lac de Thun. Richesse, +élégance, calme, beautés pittoresques, tout s'y trouve réuni sous les +yeux. Le lac d'Interlachen, si renommé, me parut moins digne de sa +réputation. Après avoir traversé le lac de Brienz, remonté l'Aar, je me +rendis dans le Valais, en traversant le Grimsel. Je visitai les glaciers +d'où sort le Rhône, et j'entendis ces bruits remarquables, assez +fréquents, qui annoncent un travail continuel de la nature. Ils ont été +décrits trop de fois par les voyageurs et des physiciens pour que j'en +parle ici. + +Je sortis du Valais en traversant le Simplon, route que j'avais déjà +parcourue en me rendant, en 1809, à Laibach, pour prendre le +gouvernement des provinces illyriennes. Alors les frontières de la +France étaient sur la Drave et contiguës à la Styrie, et, peu d'années +après, elles étaient à l'ouest de la Savoie. Triste rapprochement qui, +en un mot, exprime notre éclat passager, ainsi que notre humiliation et +notre infortune actuelles; funeste résultat de l'abus de nos succès; +monument de la fragilité des grandeurs du monde, quand elles ne sont pas +fondées sur la raison, la justice, la modération et la sagesse. + +Je revis le sol de l'Italie avec transport. Que les impressions de la +jeunesse ont de durée et de puissance sur tout notre être! Que les +souvenirs de gloire sont puissants! Ils réchauffent le coeur; ils +raniment même des sens prêts à s'éteindre! Je croyais renaître à la vie +en respirant de nouveau l'air embaumé de l'Italie, en sentant l'action +des rayons de son soleil créateur, et en reposant mes yeux sur les +admirables paysages que son sol merveilleux offre sans cesse à la vue. + +J'allai revoir les îles Borromées. Le caprice d'un homme riche a donné +naissance à l'Isola-Bella, qui est un ouvrage des hommes, et non une +création de la nature. Un rocher a servi de fondations à un palais, et +des voûtes très-hautes, fort étendues, construites sur pilotis dans le +lac, ont servi de base à un jardin d'une assez grande étendue. Une +immense quantité de terre a été apportée et a donné le moyen de le +livrer à la culture. Aujourd'hui, il est couvert d'arbres de toute +grandeur. Des orangers en pleine terre garnissent les terrasses du côté +du midi, et ces terrasses, pendant chaque hiver, sont transformées en +serres pour mettre les orangers en sûreté contre l'action du froid. On +me montra un beau cyprès sur l'écorce duquel on me dit que Napoléon +avait gravé le mot _bataille_ avec un couteau, avant la bataille de +Marengo. Des traits confus justifient l'opinion que quelque chose fut +écrit sur cet arbre; mais, si Napoléon s'en chargea, ce ne fut certes +pas à l'époque dite. Il n'alla pas et n'eut pas la pensée d'aller se +promener alors aux îles Borromées. D'autres soins absorbaient tous ses +moments. + +J'allai à Côme, et j'admirai les bords enchanteurs du lac. Je les avais +parcourus en 1797 avec le général Bonaparte, madame Bonaparte, le +marquis de Gallo et d'autres étrangers de distinction. De nouvelles +villas y sont placées et les embellissent encore davantage. La villa +Sommariva, dont le jardin renferme plusieurs centaines d'arpents, est +orné d'objets d'art, de statues, de tableaux du plus grand prix, et, +entre autres, d'un magnifique bas-relief de Thorwaldsen représentant le +triomphe d'Alexandre exécuté dans d'autres temps pour Napoléon. La +villa Melzy est située en face; c'est une délicieuse habitation, moins +riche que la première, mais digne demeure d'un philosophe ami des +beaux-arts. Je revis la Plimiana, fontaine intermittente qui y existe +depuis bien des siècles, et je me rappelai qu'en 1797 on se perdit en +raisonnements pour expliquer ce phénomène. Aujourd'hui, il me paraît +tout simple, en supposant un siphon naturel existant dans la terre. + +De Côme je fus à Milan, dont la vue, l'éclat et la prospérité me +frappèrent. J'y passai dix jours à voir tous les monuments, tous les +objets d'art qui y sont renfermés. Je n'en rendrai pas compte ici; je ne +pourrais faire mieux que le plus chétif itinéraire, mais je n'omis rien +de ce qui méritait la peine d'être vu. Je passai une journée entière à +examiner la magnifique cathédrale, objet le plus curieux de ce genre +après Saint-Pierre de Rome. Cette richesse de matériaux, ce peuple de +statues de toutes les dimensions, qui occupent toutes les parties du +temple (il y en a plus de cinq mille), ce fini extraordinaire dans le +détail des ornements, ces terrasses en marbre d'une étendue si grande, +couvrant tout l'édifice et permettant de circuler avec facilité, font de +cette église un des plus beaux monuments dont les hommes puissent se +glorifier. + +L'arc de triomphe, à l'entrée de Milan, sur la route venant du Simplon, +commencé par Napoléon et fini par l'empereur François, allait alors +recevoir ses derniers décors. On posait le bas-relief de la partie +supérieure. On coulait les chevaux de bronze destinés à occuper la +plate-forme. + +Ce monument présentera un fait curieux et honorable pour le souverain +qui l'a fini. Au lieu d'imiter Napoléon, qui faisait disparaître de tous +les monuments publics où il mettait la main les signes de ses devanciers +et y substituait les siens, pour faire naître chez la postérité +l'illusion qu'il les avait créés, l'empereur François a voulu que cet +arc de triomphe conservât le caractère et consacrât le souvenir des +temps où il avait été élevé. L'histoire ne peut périr. Au lieu de +changer les faits, elle doit les faire connaître dans l'ordre où ils se +sont passés. Ici on a suivi ce principe. L'arc de triomphe de Milan, +dans sa partie inférieure, représente Napoléon faisant son entrée à +Vienne; la partie supérieure montre l'empereur François entrant à Paris. +C'est toute l'histoire de nos temps en résumé! Heureux ceux qui ont +terminé l'édifice, les victorieux à la dernière heure de la bataille! +Cependant, tout en rendant justice aux intentions de l'empereur +François, on en a déguisé l'esprit dans l'exécution. Les bas-reliefs +faits par Napoléon sont bien restés en place, mais le livret qui +explique le monument applique à l'empereur François ce qui était relatif +à Napoléon. Or l'entrée de celui-ci à Vienne est censé représenter celle +de l'empereur d'Autriche à Milan. Cette manière d'interpréter le +bas-relief est la seule connue aujourd'hui et restera ainsi la seule +dans l'avenir. + +Après Milan, j'allai revoir les champs de bataille de 1796. Quelle +source de jouissances pour moi! Je ne croyais pas mon pauvre coeur, +affaissé sous le poids de tant de souffrances, susceptible encore des +jouissances qu'il a ressenties. Ma mémoire me rappela tous les lieux que +quelques circonstances avaient caractérisés, et les détails les plus +minutieux se représentèrent à mon esprit. À Lodi, je reconnus +l'emplacement où j'avais, à la tête d'un régiment de hussards, culbuté +l'avant-garde autrichienne et pris ses canons. Je revis le lieu où, +envoyé en reconnaissance près de l'Adda, j'échappai comme par miracle au +feu d'une grande partie de l'armée ennemie; à Crémone, la place de ma +première rencontre avec des hulans; à Castiglione, le lieu où j'avais +placé toute l'artillerie à cheval de l'armée, mise sous mes ordres, et +qui culbuta la gauche de l'armée autrichienne; à Rivoli, les points les +plus marquants de cette glorieuse bataille; à Arcole, le terrain étroit +où pendant trois jours nous avons lutté contre des forces triples, et +le lieu où, aidé par Louis Bonaparte, je retirai d'un fossé plein d'eau +le général en chef qui venait d'y tomber, par suite du désordre et de la +confusion causés par un moment de retraite précipité. Je vis les restes +du monument élevé par Eugène, en mémoire du fait d'armes inventé du +passage du pont d'Arcole, qui jamais n'eut lieu. Ce monument a été privé +de ses inscriptions par l'autorité autrichienne, non comme consacrant un +fait faux, mais comme consacrant une action glorieuse pour nous. Ainsi, +dans l'un et l'autre de ces buts qui semblent opposés, tout est +charlatanisme, il en est ainsi de beaucoup d'actions des hommes. + +En ce moment, Vérone était le théâtre de travaux importants. On a le +projet d'en faire une grande place, projet insensé, si on a la +prétention de faire une place véritable, destinée à se défendre +isolément et après avoir perdu ses communications; projet très-bien +conçu, si l'on se contente d'en faire une place de manoeuvre, un grand +camp retranché, d'où une armée puisse déboucher promptement et, sous son +appui, manoeuvrer à son aise. Dans le premier cas, elle exigerait une +très-grande garnison, à cause de son étendue. De plus, elle ne serait +jamais très-forte, à cause des localités qui lui sont contraires. +Mantoue, comme grande place de dépôt, suffit aux besoins de cette +frontière, et, en multipliant inutilement les grandes places, on +augmente les embarras d'une guerre malheureuse qui, en portant l'armée +en arrière, oblige de l'affaiblir encore par de grandes garnisons. +Considéré comme simple camp retranché, Vérone peut rendre inexpugnable +cette courte frontière, comprise entre le lac de Garda et le Pô, qui est +couverte par Peschiera, Mantoue et le Mincio. Alors une armée, appuyée à +l'Adige et débouchant de Vérone, a des moyens de mouvement si faciles et +si multipliés, qu'elle semble impossible à vaincre. Alors l'Italie de la +rive gauche de l'Adige me semble ne pouvoir être conquise que par une +armée débouchant par le Tyrol. + +Je me rendis à Venise, où je passai huit jours. Jamais je n'avais vu +cette ville avec autant de détail. Les richesses qu'elle possède en +tableaux sont si étendues, que leur étude finit par établir une sorte de +confusion dans mon esprit. La décadence de cette ville afflige le +voyageur; mais, les circonstances qui l'ont créée et maintenue pendant +tant de siècles n'existant plus et ne pouvant plus renaître, il est +difficile d'espérer de la voir prospérer jamais. Indépendamment de la +difficulté de l'entrée et de la sortie du port, qui donne toujours à la +navigation des chances périlleuses, l'obstacle particulier à sa +prospérité est placé dans l'esprit nonchalant de ses habitants. Quoique +les intérêts de Trieste et de Venise soient de nature à pouvoir se +concilier, la prodigieuse activité des habitants de Trieste sait envahir +le domaine où le Vénitien peut exercer son industrie. Au moment où le +dernier se lève, le Triestin a déjà fini ses spéculations et les +démarches de sa journée. Deux circonstances cependant peuvent ranimer +Venise: c'est, d'une part, le chemin de fer de Milan à cette ville, qui +en ferait comme le port de Milan, le débouché nécessaire des produits de +la Lombardie et le port d'entrée et de distribution des denrées +coloniales; d'une autre part, ce sera la chute de l'empire ottoman, qui, +amenant un partage, rendrait forcément l'empire autrichien une puissance +maritime. + +L'arsenal de Venise est suffisant pour servir à la création des plus +grandes escadres. Le port de Pola deviendrait le port d'armement et de +réparation des plus nombreuses flottes, tandis que les côtes de +l'Adriatique fourniraient tous les matelots nécessaires. Le jour où +l'Autriche mettra en mer des escadres, Venise, quoique déchue de sa +gloire de capitale, quoique privée des avantages de la présence du +gouvernement, retrouvera une nouvelle vie. + +Je vis en détail les travaux destinés à défendre les lagunes contre +l'action de la mer, et j'admirai les _murazzi_, beau travail que je +place à côté de ce que le Nord-Hollande présente de plus remarquable. Je +traversai l'Adriatique dans le bateau à vapeur. Je revis Trieste avec +plaisir et intérêt; j'admirai sa prospérité toujours croissante, et je +revins à Vienne par Laybach et Grätz, au milieu de mille souvenirs +divers qui m'accompagnaient et en recevant à chaque pas des témoignages +touchants de la manière dont les habitants de ces contrées ont conservé +la mémoire de mon nom. + +L'année 1833 était prête à finir. J'avais terminé les _Mémoires_ de ma +vie; je ne voyais aucune occupation d'un suffisant intérêt pour moi +pendant l'année 1834, et une famille à laquelle je suis tendrement +attaché, qui habitait Vienne, se disposait à partir pour l'Italie. Son +absence allait rendre pour moi le séjour de cette ville triste et +monotone. Sentant le besoin de distraction, je conçus le projet du long +voyage que j'exécutai. En l'entreprenant, je devais me créer de grandes +jouissances; en réveillant en moi d'anciens souvenirs, je m'en +préparerais de nouveaux pour les dernières années de ma vie; enfin, en +le terminant, je comptais retrouver en Italie les amis qui m'allaient +quitter. Je n'hésitai donc plus un moment, et toutes mes pensées ne +cessèrent d'être dirigées vers l'exécution de ce projet, auquel je me +préparai pendant l'hiver par des études suivies. + +Je me mis en route le 22 avril. Je n'entrerai dans aucun détail à +l'égard de ce voyage; son récit, objet d'une publication particulière, +doit être considéré comme faisant partie de ces _Mémoires_[14]. + + [Note 14: _Voyages du duc de Raguse._--Cinq volumes + in-8º, publiés en 1838. + (_Note de l'Éditeur._)] + +Je dirai seulement encore un mot sur la question politique de l'Orient, +que j'ai abordée dans mon ouvrage, mais que je n'ai cependant pas +traitée complétement. J'ai fait voir les avantages géographiques et +matériels, ainsi que les circonstances naturelles et d'opinion dont +jouissent les Russes: j'ai montré avec quelle habileté ils les ont mises +en oeuvre; j'ai démontré, je crois, que, la chute de l'empire ottoman +arrivant, l'Europe choisirait un mauvais champ de bataille en leur +disputant Constantinople, où, dans les circonstances présentes, tout est +en leur faveur. On a pu supposer que je ne voyais aucune possibilité de +leur résister et qu'il fallait subir leur joug. Il n'en est pas ainsi, +mais il ne faut pas se tromper sur le choix des moyens. Ceux qui lisent +avec attention ont pu remarquer ces paroles dans mon ouvrage: «Il faudra +trouver dans les combinaisons de la politique le moyen de concilier les +intérêts de la sûreté de l'Europe avec ceux de la sécurité de la +navigation de la Russie. Les politiques habiles doivent d'avance +chercher la solution de ce problème.» + +Or voici mes idées à cet égard. La chute de l'empire ottoman arrivant, +l'empereur de Russie ne veut pas voir une puissance européenne s'emparer +de Constantinople. En conséquence, il s'établit dans cette ville, il se +l'approprie, et il veut la garder; mais on veut l'en chasser. Il me +paraît que les efforts de l'Europe y seront impuissants, car avec les +avantages de position, le passage du Bosphore et des Dardanelles est si +vital pour lui, qu'il ne doit répugner à aucun sacrifice, n'épargner +aucun effort pour s'en assurer la possession d'une manière durable. Mais +il n'a pas les mêmes titres à faire valoir ni des raisons aussi urgentes +pour s'emparer des provinces de la Turquie d'Europe, limitrophes de son +empire; car, si la convenance seule était un motif suffisant, il n'y +aurait aucune limite à mettre à ses prétentions; et d'ailleurs les +provinces qu'il peut convoiter ne sont pas tellement situées, que, seul, +il soit à portée de les envahir et en mesure de les défendre, le seul +enfin pour qui elles soient un champ de bataille avantageux. Les +provinces dont je parle sont celles qui sont voisines du Danube et de la +mer Noire. + +La sûreté de l'Europe, son repos, son équilibre, sa liberté, tiennent à +ce que jamais la Russie ne possède la Moldavie, la Valachie, la +Bulgarie. Si donc, au moment du cataclysme politique, et quand cette +riche proie de l'empire ottoman devra être partagée, les puissances de +l'Europe sont sages, elles laisseront Constantinople et ses dépendances +à la Russie, sous la double condition de renoncer à toutes les îles de +la Méditerranée et de donner à l'Autriche la Moldavie, la Valachie, la +Bulgarie, la Servie et la Bosnie, ou de faire de ces provinces un État +indépendant, sous la protection de l'Autriche et de l'alliance +occidentale, alliance qui est destinée à être un jour la seule politique +de l'Europe; car, dans toutes les affaires du monde, les intérêts +compliqués se réduisent toujours à deux, qui se combattent et se +balancent. Chaque individualité entre nécessairement dans le système de +l'un ou de l'autre; et peut-être, dans assez peu d'années, la Russie +seule sera en mesure de contre-balancer le reste du monde. + +L'Autriche, en possession de ce vaste territoire, ferait de Silistrie +une grande place, capable de la plus longue résistance. Un canal large +et profond, partant de ce point, irait à la mer Noire, près de la bouche +méridionale du Danube, où un port, creusé dans ce terrain facile, +recevrait les vaisseaux de commerce, des bâtiments de guerre de moyenne +grandeur. Ce port deviendrait l'entrepôt du commerce de l'Europe et de +l'Asie. Des forts intermédiaires entre le Danube et la mer Noire, +couvrant le canal et appuyés aux lacs placés sur les alluvions du +fleuve, élèveraient sur cette frontière un obstacle insurmontable, une +barrière impossible à franchir, et d'autant plus forte, que la frontière +de la Transylvanie prend sur elle des revers. La Russie, ainsi séparée +de Constantinople, ne tiendrait plus à cette ville que par des liens +maritimes ou de longues communications par l'Asie, autour de la mer +Noire. D'un autre côté, les îles de Lemnos et de Ténédos, qui seraient +données à la France ou à l'Angleterre, deviendraient des appuis +maritimes. Lemnos, fortifié avec soin, enfermerait, à l'instar de Malte, +de nombreuses escadres et des moyens de réparation, tandis que Ténédos +serait un point d'observation. La Macédoine, réunie à la Grèce antique, +à l'Albanie et à la plus grande partie des îles, formerait un état +susceptible d'acquérir une assez grande puissance. Les États actuels de +Méhémet-Ali, augmentés de Chypre et d'autres îles à portée, seraient +constitués eu royaume indépendant. Des dangers communs réunissant tant +d'intérêts divers dans un même but de résistance contre la Russie, +l'Europe pourrait vivre en repos et voir l'avenir avec sécurité. + +La Russie menace-t-elle la Méditerranée et semble-t-elle vouloir y +dicter des lois; devient-elle redoutable à l'Italie et au midi de la +France; l'Europe, pour conserver sa liberté, doit-elle se résoudre à +livrer un combat corps à corps à la Russie? Alors l'alliance, avec les +points d'appui qu'elle possède, peut faire la guerre en Orient avec de +grands avantages. Tout lui devient favorable. Les bouches du Danube +infranchissables, les montagnes de Transylvanie faciles à défendre, et +la Russie séparée de ses lignes d'opération, l'alliance peut porter les +armes à son choix sur le Bosphore ou sur les Dardanelles. Pour nuire à +son ennemi, pour détruire son action offensive dans la Méditerranée, il +ne faut pas prendre Constantinople ou tel ou tel point. Il faut +s'emparer seulement d'un point quelconque, sur le bord du canal, qui +empêche de le franchir avec des escadres et des flottes; et, sur une +étendue pareille, la chose devient facile. Une armée autrichienne, +débouchant en Bosnie, opère sur Andrinople, tandis qu'un corps français, +appuyé d'une escadre, débarque dans la Chersonèse et occupe toute cette +presqu'île de Gallipoli. Alors toute action offensive des Russes cesse. +Quoique maîtres de la mer Noire, ils ne peuvent en sortir. Toute leur +puissance extérieure s'évanouit donc, et l'Europe peut lui dicter des +lois. + +Voilà comment je conçois les ressources de l'avenir. Il faut concéder ce +qui est indispensable à l'un et ce que l'autre ne peut défendre, mais +prévoir l'abus qu'on peut faire des avantages concédés. Ainsi faut-il +laisser aux Russes une navigation sans laquelle ils ne peuvent vivre, en +se mettant à même de la leur enlever au moment où, au lieu de l'employer +seulement à leur prospérité, ils en feraient usage pour nous nuire. + +En accordant à l'Autriche et à la maison de Bavière d'aussi grands +avantages, il faudrait sans doute assurer à d'autres États de l'Europe +une augmentation de puissance. La France pourrait reprendre la +possession des bords du Rhin et du grand-duché; la Prusse avoir la Saxe; +le roi de Saxe être envoyé pour régner ailleurs. Un même système +politique unissant par un traité la France, l'Angleterre, l'Autriche, la +Grèce et l'Égypte, créerait une masse de résistance capable d'assurer le +repos du monde. Son équilibre serait mieux garanti par le système +ci-dessus que par rétablissement précaire d'un nouveau souverain à +Constantinople et l'abandon des bouches du Danube et des provinces +limitrophes à la Russie. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES RELATIVES AU LIVRE VINGT-QUATRIÈME. + + +LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE À M. LE PRINCE DE POLIGNAC. + +«Vienne, 26 mars 1833. + +«Prince, il est des bornes aux égards que l'on doit au malheur; il faut +qu'il se respecte pour mériter d'être plaint. Je m'étais tu devant le +vôtre, plus longtemps même que ne le comportaient vos procédés à mon +égard, à l'époque de votre procès à la Chambre des pairs. Alors vous +défendiez votre vie. S'il n'est pas généreux à vous de chercher à +détourner sur une autre tête la foudre qui grondait sur la vôtre, j'ai +compris que l'imminence du danger avait pu vous entraîner, peut-être +vous paraître une excuse, et j'ai voulu que mon silence diminuât vos +périls. Depuis, les murs de votre prison m'avaient semblé une égide +contre laquelle devaient expirer les ressentiments les plus justes. +Aujourd'hui que vos publications en franchissent l'enceinte, aujourd'hui +que vous faites imprimer, que vous essayez d'étayer de votre signature +de calomnieuses suppositions contre moi, je rentre dans mes droits, et +je prends la parole. + +«Ma réponse sera brève. Je n'examinerai point votre système politique. +La raison l'avait jugé avant les événements, et l'histoire le jugera à +son tour. Je ne viens point non plus faire le récit de ce qui s'est +passé en 1830. C'est un soin que je me réserve pour l'avenir, et c'est +de vous seul que je m'occupe en ce moment. Ai-je rempli tout entières +les obligations que m'imposaient mon devoir militaire et une triste +fatalité? Telle est la question que vous avez si odieusement soulevée, +telle est la question dans laquelle je me renferme. + +«Vous dites qu'au mois de juillet la garnison de Paris était forte de +treize mille hommes. Elle ne présentait qu'un effectif, présent sous les +armes, de neuf mille trois cent vingt-quatre combattants, infanterie et +cavalerie. En y ajoutant les troupes de Saint-Denis, Versailles, Rueil +et Courbevoie, elle se montait à onze mille quarante hommes. Je n'y +comprends pas le service de Saint-Cloud, la garnison indispensable à +Vincennes, et les non-valeurs de chaque régiment. Mais je ne fais, au +surplus, que noter cette différence. Qu'était-ce que vos treize mille +hommes prétendus contre tout Paris en armes? Vous parlez de troupes que +vous aviez échelonnées aux environs de la capitale. Toutes celles que +vous citez étaient des troupes de la garde; les villes que vous nommez, +leurs garnisons habituelles, moins Sèvres, où il n'y avait et où il n'y +a jamais eu accidentellement qu'un escadron de cavalerie légère pour les +escortes, lorsque le roi habitait Saint-Cloud. + +«Votre prévoyance n'avait donc abouti qu'à ne rien changer à un ordre +établi de tous les temps, et pour les époques les plus tranquilles. +C'est moi qui, dès le 28 juillet, au matin, envoyai en toute hâte des +ordres pour faire venir ces troupes à Paris. Deux régiments d'infanterie +et deux de cavalerie purent seuls arriver. Le soulèvement presque +général du pays qu'ils avaient à traverser, joint à l'éloignement où ils +se trouvaient, ne permirent pas aux autres corps de rejoindre avant +Saint-Cloud, Versailles et Rambouillet. Un régiment d'infanterie et un +de cavalerie de la garde ne purent pas même rejoindre du tout. +L'artillerie de Vincennes ne fut mise, dites-vous, en marche, vous ne +savez pourquoi, que pour se réunir à la hauteur de Rambouillet. Vous +savez très-bien, au contraire, que je la mandai, le 28, au soir, que je +dirigeai sur Vincennes un régiment entier pour l'escorter, et que, si +j'ai attendu pour cette opération la fin de la journée, c'est que cette +artillerie ne pouvait pas venir sans escorte, et qu'au milieu du combat +je ne pouvais pas me dégarnir des troupes nécessaires pour assurer sa +marche. Vous savez encore que cette artillerie, obligée à de très-longs +détours, ne put entrer à temps dans Paris, et qu'elle est arrivée, dans +l'après-midi du 29 juillet, à Saint-Cloud, où, depuis le matin, étaient +déjà les canons de Saint-Cyr, avec les élèves de cette école appelés +pour y rester. + +«J'ai donc fait venir toutes les troupes qui étaient sous mon +commandement direct aussitôt que les développements de l'insurrection +nécessitèrent un déploiement de forces. Quelles troupes aviez-vous mises +en mouvement, vous, ministre de la guerre? Ce n'est que le 30 que +l'ordre est arrivé au camp de Saint-Omer de se mettre en marche sur +Paris. + +«Je ne cherche pas dans quel but vous me dites que, dès le 27 au matin, +vous m'aviez remis mes lettres de service. Mieux que personne vous savez +que ce n'est qu'à une heure après midi que je suis arrivé auprès de +vous, et que le premier avis de ma nomination au commandement de Paris +ne m'avait été donné que peu avant midi par le roi lui-même. Quels +renseignements utiles ai-je reçus de vous alors? Quels autres m'ont été +fournis, pendant la durée de la lutte, par l'autorité qui avait mission +et devoir de me les procurer? Aucuns. Ainsi, tandis que je cherchais +toutes les chances que je pouvais me donner, je n'ai trouvé ni concours +ni assistance là où je devais les espérer. Réduit aux seules ressources +que je pouvais me créer, je n'avais pas à les calculer, mais à les +employer, et je l'ai fait. Le mardi, c'était une émeute, elle a été +réprimée; le mercredi, c'était une insurrection. J'ai dit au roi la +vérité sur son importance, et j'ai marché au-devant d'elle, parce que, +pour la vaincre, il fallait la combattre. + +«Si, comme vous le voudriez aujourd'hui que vous avez résolu d'oublier +vos opinions et vos avis d'alors; si, dis-je, j'avais laissé les +insurgés, maîtres de tout Paris, s'y organiser et s'y établir librement; +si j'avais attendu que l'on vînt m'attaquer aux Tuileries, diriez-vous +qu'il fut fait ainsi au 13 vendémiaire? Vous me reprocheriez, et avec +raison, d'être resté spectateur bénévole de l'insurrection, et de +n'avoir pas tenté le moindre effort pour l'empêcher de s'accroître et de +s'affermir: vous me rappelleriez ce qui, deux ans auparavant, s'était +passé dans la rue Saint-Denis. Au 13 vendémiaire, la révolte organisée +marchait en colonne sur un seul point: c'était ce point unique que +Bonaparte avait à défendre. Ici, la révolution bouillonnait partout; il +fallait essayer de comprimer partout la menace avant qu'elle fût +devenue une réalité invincible. Quand j'ai vu nos efforts inutiles, je +me suis réduit à l'attitude défensive où vous prétendez que j'aurais dû +rester d'abord. Là, faisant abstraction de l'exaltation toujours +croissante de la population et de l'ébranlement croissant des troupes, +j'espérais tenir longtemps; et de cet espoir, que je vous avais exprimé, +vous concluez que vous aviez donc admirablement pourvu à tout, puisque +je pouvais garder ma position dans Paris. Le Louvre et les Tuileries, +attaqués et enveloppés par Paris tout entier, c'est ce que vous appelez +ma position! ce qui vous paraît la position du roi de France! C'était +pour arriver là que vous aviez fulminé les ordonnances fatales! Prince, +vous parliez avec moins d'assurance alors, et, en gardant le souvenir de +mes espérances du 28 au soir, aviez-vous perdu la mémoire du 29 au +matin, lorsque je vous conjurai de vous rendre à Saint-Cloud pour +éclairer le roi sur l'état de ses affaires, et lorsque je vous déclarai +qu'il était tel, que, sans un prompt rapport des ordonnances, le mal +deviendrait si grand, que rien ne pourrait plus le réparer? + +«Aujourd'hui, la retraite précipitée de Paris vous est un mystère, +dites-vous. Voici la réponse que je vous fais: J'étais rue de Rohan, à +la tête de mon état-major, observant ce point, par lequel le peuple +aurait pu couper le Louvre des Tuileries, quand je vis tout à coup le +premier de ces palais au pouvoir des insurgés. Resté presque seul, avec +une poignée d'officiers et de soldats, je défendais encore de ma +personne et de mon épée la cour du Carrousel, que déjà les troupes qui +avaient quitté le Louvre étaient près de la place Louis XV.... Huit +jours de plus cependant, assurez-vous, et la monarchie était sauvée par +les mesures que vous aviez prises. Alors, prince, à votre tour, +expliquez-moi, si le salut de la monarchie tenait absolument à ce que je +fusse aux Tuileries, comment il se fait que l'ordre d'évacuer Paris ait +été rédigé à Saint-Cloud plus d'une heure avant que je l'aie +quitté.--Vous n'avez pu l'ignorer, cet ordre, car il a dû être délibéré +dans le conseil, et vous en étiez encore le président. Quand on le +signait, on ne pouvait pas même avoir appris que le passage dans les +rangs du peuple de deux régiments de la ligne rendait à peu près +intenable ma position aux Tuileries; on ne savait pas l'abandon imprévu +du Louvre. Moi, témoin de tous les revers, j'avais moins désespéré que +le conseil, et j'essayais de tenir de position en position.--Malgré la +défection de la ligne, je restais aux Tuileries; forcé de les quitter +par l'abandon du Louvre, je prenais une nouvelle position à la barrière +de l'Étoile, et c'est là que j'ai reçu cet ordre de quitter, +non-seulement les Tuileries, mais Paris, et de me rendre à Saint-Cloud. +Ainsi cette évacuation si funeste, selon vous, elle a été voulue, elle a +été prescrite, et les événements n'ont fait que la hâter d'une heure +tout au plus. Et c'est vous, prince, vous qui élevez la voix, vous qui +m'accusez! + +«Ici je m'arrête. Innocent de l'entreprise qui a perdu la monarchie, je +n'aurais cependant pas soulevé volontairement ces souvenirs douloureux. +Douloureux, ils le sont pour moi; car, s'ils ne me retracent que de +cruels devoirs, honorablement remplis, ils me retracent par cela même ce +qu'il y a de plus pénible pour un soldat, le sang français versé par des +mains françaises. + +«Vous qui avez fait tous ces maux, vous avez plus de courage. Continuez. +Déjà une fois victime de votre impéritie, rendez-moi encore responsable +de vos fautes, et cherchez à m'immoler, si vous le pouvez, à l'opinion. +Je dédaignerai, à l'avenir, de répondre à vos accusations. Je les livre +d'avance au jugement des gens de bien, et je leur laisse le soin de les +qualifier. + +«LE MARÉCHAL, DUC DE RAGUSE.» + + +FIN DU TOME HUITIÈME. + + + +TABLE DES MATIÈRES + +LIVRE VINGT-TROISIÈME.--1824-1829. + +Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre du roi à +Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement de +l'opinion publique.--Influence croissante du clergé.--Anecdote.--Indemnité +des émigrés. + +Mort de l'empereur Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent +l'arrivée de Nicolas au trône impérial.--Courage et inspiration heureuse +de Nicolas.--Paroles de l'impératrice mère.--Je suis envoyé ambassadeur +extraordinaire en Russie. + +La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée +prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de +Saint-Pétersbourg.--L'empereur +Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le +Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la Ferronays. + +Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation de ses +enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de l'empereur. + +Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des mines.--Ponts et +chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de +perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation +publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et +aspect de Saint-Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la +rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur +Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg. + +Funérailles de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de +Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou. +L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à +Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde +impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée +de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude.--Réconciliation. + +Sacre de l'empereur.--Cérémonies touchantes.--Illumination du +Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner intime chez l'empereur.--Adieux +de l'empereur.--Champ de bataille de la Moskowa.--Smolensk.--La +Bérézina.--Le grand-duc Constantin à Varsovie.--Son armée.--La princesse +de Lovitz.--Retour dans les États autrichiens.--Armée russe. + +Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du roi.--Je vends +Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc de +Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril 1827.--Expressions +du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de la garde +nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote. + +Nouvelles élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle +administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des +Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac. + +LIVRE VINGT-QUATRIÈME.--1830-1834. + +Mes efforts pour faire entreprendre l'expédition d'Alger.--Mes relations +avec le général Bourmont et avec les autres membres du +ministère.--Déloyauté de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais goût du +Dauphin.--Déceptions diverses.--Caractère du Dauphin. + +Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre à Paris.--Occupation +militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets le commandement à M. +le Dauphin.--Situation d'esprit du roi. + +Discussion sur les opérations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin +sur le retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir +les troupes sous les drapeaux. + +Scène violente du Dauphin.--Retraite du roi.--Il arrive à +Rambouillet.--Événement de Trappes.--Je conseille au roi l'abdication en +faveur du duc de Bordeaux.--Arrivée des commissaires auprès du roi.--Ils +retournent à Paris.--Arrivée des colonnes parisiennes.--Les commissaires +sont introduits près du roi. + +Départ de Rambouillet.--Changement de résolution du roi.--Retraite sur +Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement à Cherbourg.--Appréciation +du ministère Villèle. + +Des fautes qui ont amené la révolution de 1830.--Londres.--Je passe en +Hollande, puis à Vienne.--Le prince de Metternich.--Anecdote sur le duc +d'Orléans.--Anecdote sur Eugène Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et +sa famille.--La Société de Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos +travaux. + +Je rencontre le duc de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes +avec ce prince.--Son intelligence.--Son opinion sur sa position.--Ses +récits des campagnes de son père.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa +mort.--Portrait du duc de Reichstadt. + +Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg.--Travaux de la route +entre la vallée du Rhin et celle du Pô.--La Suisse en 1833.--Îles +Borromées.--Côme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de bataille de +1796.--Monument élevé par Eugène.--Vérone.--Venise.--Question +d'Orient.--Solution possible, où la France aurait sa légitime part. + +PIÈCES JUSTIFICATIVES DU LIVRE VINGT-QUATRIÈME. + +Le maréchal duc de Raguse à M. le prince de Polignac (Vienne, 26 mars +1833). + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME HUITIÈME + + + + +L'éditeur des _Mémoires du duc de Raguse_, après avoir annoncé que la +publication formerait dix volumes, avait espéré pouvoir condenser dans +huit volumes le texte des _Mémoires_ et les pièces justificatives qui en +sont le complément indispensable. L'abondance des matières ne lui permet +pas de s'en tenir à cette dernière prévision, et l'oblige à ajouter aux +huit volumes déjà publiés un tome neuvième, qui contiendra, outre les +_fac-simile_ du duc d'Angoulême et de l'empereur Nicolas, le portrait +authentique du duc de Reichstadt. + +Ce neuvième et dernier volume paraîtra le 6 avril. + + + + +Paris.--Imp. Simon Raçon et Comp., Rue d'Erfurth. 1. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (8/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 33875-8.txt or 33875-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/7/33875/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/33875-8.zip b/33875-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59e84af --- /dev/null +++ b/33875-8.zip diff --git a/33875-h.zip b/33875-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5c2d39e --- /dev/null +++ b/33875-h.zip diff --git a/33875-h/33875-h.htm b/33875-h/33875-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7ae1b22 --- /dev/null +++ b/33875-h/33875-h.htm @@ -0,0 +1,10403 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) par Auguste Wiesse de Marmont, duc de Raguse</title> + + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse +(8/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (8/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse + +Release Date: October 18, 2010 [EBook #33875] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<h3>DE 1792 À 1841</h3> + +<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>AVEC</h5> + +<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4> + +<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br> +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h4>TOME HUITIÈME</h4> + +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> + +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p> + +<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5> + +<h4>1857</h4> + +<br><br> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> +Lettre manuscrite datée du 18 Août 1830</p> + +<br><br> + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DU MARÉCHAL</h5> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<br><hr class="full"><br> +<a name="c1" id="c1"></a> +<br> + +<h3>LIVRE VINGT-TROISIÈME</h3> + +<p class="mid">1826-1829</p> + +<p><span class="sc">Sommaire</span>.--Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre +du roi à Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement +de l'opinion publique.--Influence croissante du +clergé.--Anecdote.--Indemnité des émigrés.--Mort de l'empereur +Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent l'arrivée de Nicolas au +trône impérial.--Courage et inspiration heureuse de Nicolas.--Paroles de +l'impératrice-mère.--Je suis envoyé ambassadeur extraordinaire en +Russie.--La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée +prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de +Saint-Pétersbourg.--L'empereur +Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le +Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la +Ferronays.--Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation +de ses enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de +l'empereur.--Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des +mines.--Ponts et chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de +perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation +publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et +aspect de Saint Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la +rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur +Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.--Funérailles +de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de +Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou. +L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à +Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde +impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée +de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude. +--Réconciliation.--Sacre de l'empereur.--Cérémonies +touchantes.--Illumination du Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner +intime chez l'empereur.--Adieux de l'empereur.--Champ de bataille de la +Moskova.--Smolensk.--La Bérézina.--Le grand-duc Constantin à +Varsovie.--Son armée.--La princesse de Lovitz.--Retour dans les États +autrichiens.--Armée russe.--Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du +roi.--Je vends Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc +de Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril +1827.--Expressions du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de +la garde nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.--Nouvelles +élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle +administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des +Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac.</p> +<br> + +<p>Le nouveau règne commença sous les plus heureux auspices. Charles X, à +son entrée à Paris, fut accueilli par des expressions de joie sincère. +Quoique le temps fût mauvais, toute la population était venue à sa +rencontre dans les Champs-Élysées. Aussi cette entrée avait-elle l'air +d'un triomphe. Les cris de <i>Vive le roi!</i> sortaient de toutes les +bouches, et une satisfaction véritable animait toutes les figures. On +attendait beaucoup du nouveau roi; en ce moment et pendant longtemps +encore il fut puissant sur l'opinion. On avait du goût pour lui et une +grande disposition à l'aimer. Son premier acte fut populaire, mais il +fut peut-être précipité. Se désarmer complétement de la censure, sans +rien mettre à sa place, fut imprudent, et tout homme de bonne foi +convient aujourd'hui du mal qui en est résulté. L'opinion, à Paris, se +développe quelquefois d'une manière capricieuse, et souvent un petit +nombre d'individus, placés d'une manière déterminée, suffit pour lui +donner une direction fâcheuse et une grande activité.</p> + +<p>Les généraux de l'ancienne armée avaient toujours été l'objet de +l'intérêt public. Ils formaient, hélas! les seuls monuments restant de +notre grande époque! Depuis quelques années, objets d'une espèce de +réprobation de la cour, il y avait eu autant d'injustice envers eux que +d'oubli d'une bonne politique; ils crurent à une réparation à +l'apparition du nouveau roi. Ils ne demandaient qu'à le servir. Il les +accueillit avec cette bienveillance aimable qui caractérisait toutes ses +actions; mais, au lieu de voir leurs espérances réalisées, leur sort fut +encore pire, et une circonstance particulière sembla ajouter à la +rigueur des procédés du pouvoir envers eux.</p> + +<p>Les officiers généraux à demi-solde, dépourvus de chevaux, avaient suivi +le cortége funèbre de Louis XVIII à pied. Charles X leur dit: «Vous avez +accompagné à pied les restes de mon frère; c'est à cheval que désormais +vous serez près de moi.» Que conclure de ces paroles, sinon d'y voir des +promesses d'activité et d'emploi? Peu de jours après, ils étaient mis à +la retraite. La réaction d'opinion qui en résulta ne saurait être +exprimée. Depuis longtemps cet acte inique était préparé dans les +bureaux. Le baron de Damas, ministre de la guerre, dont la carrière +s'était faite dans une bonne armée, et par des services réels<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, +n'avait pas voulu consentir à dépouiller de braves vétérans du prix de +leurs longs travaux et de leurs nombreuses blessures; mais le marquis de +Clermont-Tonnerre, son successeur, militaire de parade et de cour, sorti +des troupes napolitaines et espagnoles, se chargea de l'accomplir. On +supposa, au surplus, que cette mesure violente fut exigée par M. de +Villèle qui, jaloux de l'espèce de popularité que le roi venait +d'acquérir auprès des généraux, voulut montrer, sans retard, qu'en lui +seul résidait véritablement le pouvoir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a> +<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> En Russie. (<i>Note du duc de Raguse</i>.)</blockquote> + +<p>La cérémonie du sacre eut lieu l'année suivante. Le roi s'étant rendu à +Reims, elle fut exécutée le premier dimanche de juin 1825. Elle présenta +une circonstance unique dans l'histoire. Il y avait juste cinquante ans +qu'elle avait eu lieu pour Louis XVI, frère de Charles X, et également +juste cent ans que leur grand-père commun, Louis XV, en avait été +l'objet. Quelquefois les générations se pressent tellement, comme sous +Louis XIV, qu'un espace de temps fort petit en renferme toute une suite. +Quelquefois elles s'allongent et semblent embrasser les temps.</p> + +<p>La cérémonie fut belle et imposante. On en a vu les détails partout, et +je n'entreprendrai pas de les donner. Elle répondit à l'idée que je m'en +étais faite par sa pompe et par sa majesté. Une chose singulière est +l'aberration de certaines gens qui, en voyant de pareilles cérémonies, +n'en comprennent pas l'esprit et ne savent pas se rendre compte de la +pensée qui préside au spectacle qui se passe sous leurs yeux. Je vais en +citer un exemple donné par un personnage qui semblait, par sa position +sociale, devoir ne pas manquer d'intelligence. Le maréchal Moncey fut +choisi, comme doyen des maréchaux, pour représenter le connétable au +sacre. Sa fonction est de se tenir près du roi, avec l'épée nue, image +de la puissance militaire dont le roi est assisté et qui dépend de lui. +Eh bien, ce pauvre maréchal, ancien premier inspecteur de la +gendarmerie, pénétré sans doute de la pensée que rien n'était plus beau +que cette dernière espèce de fonctions, eut une tout autre idée. Il me +dit: «C'est l'image des dangers dont les anciens rois étaient autrefois +environnés au milieu des grands vassaux de leur couronne; le connétable +était chargé de les surveiller et de les contenir.» Et, en disant ces +paroles, il tournait la tête à droite et à gauche, en regardant comme un +factionnaire chargé d'une consigne; il se trouvait, à ses yeux, être +redevenu le chef de la gendarmerie.</p> + +<p>Le lendemain du jour du sacre, le roi fut reçu grand maître de l'ordre +du Saint-Esprit, cérémonie d'une grande beauté. Nous fûmes ensuite reçus +chevaliers. Le troisième jour, le roi passa la revue de troupes peu +nombreuses, rassemblées dans un camp à quelque distance, il accorda +diverses récompenses, et nous obtînmes enfin qu'il les donnerait de sa +main, chose à laquelle il avait répugné jusque-là, et qu'il n'a pas +répétée depuis, moyen bien simple cependant d'en doubler le prix. Il +tint chapitre du Saint-Esprit, et une promotion eut lieu. Elle comprit +les maréchaux qui n'étaient pas décorés de cet ordre, à l'exception de +deux, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le maréchal Molitor.</p> + +<p>Le retour du roi à Paris et son entrée n'eurent pas à beaucoup près le +même éclat que celle de l'année précédente. L'opinion changeait déjà +d'une manière fâcheuse. Cependant jamais plus de liberté n'avait protégé +les citoyens. Le commerce florissait; les manufactures avaient doublé +leurs produits, et la consommation, résultat du bien-être général, +s'était élevée à leur hauteur. Les terrains, à Paris et dans les grandes +villes, avaient acquis un prix si élevé, que de grandes fortunes furent +la conséquence de la possession de quelques arpents de terre. On +construisit en un moment plus de sept mille maisons à Paris, non pas +destinées à une population nouvelle, mais à pourvoir aux besoins +nouveaux, produits par une augmentation de bien-être et de richesses +générale. Malgré cet état prospère dont la postérité ne pourra jamais se +figurer l'étendue, prospérité qui avait pour base le gouvernement le +plus légal, l'administration la plus régulière, une grande abondance de +capitaux, le bas prix de l'argent, enfin un mouvement, une activité +éclairée par les lumières Universellement répandues et les exemples d'un +pays voisin, malgré, dis-je, tant de biens réunis et de motifs d'être +heureux, une inquiétude sourde agissait sur les esprits. Une crainte de +l'avenir, une absence de sécurité, que rien ne motivait suffisamment, +était une véritable maladie morale qui affligeait la société.</p> + +<p>Il faut le dire, l'action intrigante du clergé français se faisait +sentir partout. Or, si la nation française est religieuse et disposée à +rendre aux prêtres tout ce qu'on leur doit dans les intérêts de la +morale et de la religion, les prêtres lui deviennent antipathiques +aussitôt qu'ils se mêlent des affaires du monde; et cependant, chez +nous, c'est leur manie. On les trouvait, dans la campagne, intolérants +et insubordonnés envers leurs supérieurs, et, à la cour, saisissant +toutes les occasions d'intervenir dans les plus hautes questions +politiques. Quels que fussent les écarts de leur conduite, ils étaient +toujours assurés de l'impunité. Un mandement de l'archevêque de Rouen, +grand aumônier, le cardinal de Croï, brave homme, mais instrument passif +des intrigants dont il était entouré, mit tout en émoi. Dans cette +extravagante publication, il s'emparait de l'ordre civil et bouleversait +toutes les lois qui régissent le royaume. Il n'en résulta cependant rien +de fâcheux pour lui. Le prince de Metternich, alors à Paris, me dit à +cette occasion ces propres paroles: «À Vienne, le grand aumônier, pour +un fait semblable, aurait perdu sa charge et aurait été relégué dans un +séminaire.» Mais le cardinal de Croï n'eut pas même une expression de +mécontentement de la part du roi.</p> + +<p>Cette action du clergé, si funeste, se faisait sentir partout et jusque +dans l'armée. Les aumôniers des corps avaient reçu un rang trop élevé, +qui humiliait les officiers. Ils faisaient des rapports réguliers au +grand aumônier. Ils envoyaient des notes sur la conduite des officiers, +et c'était souvent d'après ces notes que le ministre de la guerre +faisait les nominations. Plus d'une fois le travail du grand aumônier +l'a emporté sur celui des inspecteurs. On se demande dans quel pays un +système semblable aurait pu réussir.</p> + +<p>L'immense prospérité du pays, le bon état de ses finances, permirent au +roi d'entreprendre l'exécution d'un grand acte de justice et de +proposer la loi sur l'indemnité aux émigrés. Malgré les efforts du parti +révolutionnaire pour la discréditer, elle était populaire, tant il est +naturel aux hommes d'aimer la justice quand leurs passions et leurs +intérêts ne s'y opposent pas. Indépendamment d'un grand acte d'équité +consacré, cette loi était politique; car c'est en réparant les désastres +et cicatrisant les plaies qu'on ferme le gouffre des révolutions. Elle +était encore une loi de finance et d'administration, puisqu'elle rendait +à une classe de propriétés une valeur dont l'opinion l'avait privée. +C'était enfin une disposition sage, humaine et louable de toute manière. +M. de Villèle l'exécuta avec un grand succès. Ce genre d'ouvrage était +particulièrement propre à la nature de son talent. Financier profond, +administrateur habile, il sut aussi bien concevoir son plan que le +défendre et l'exécuter, et il reçut une approbation universelle. Chose +remarquable! ceux qui ont le plus profité de son système et dont la +fortune a été réparée par ses soins ont le plus contribué à sa chute, et +en réalité l'ont renversé.</p> + +<p>L'année 1825 était presque écoulée, lorsqu'on apprit la nouvelle de la +mort de l'empereur Alexandre, immense événement, vu la manière dont +l'Europe était accoutumée à plier sous ses volontés. Il se servait de la +magie d'une puissance morale, fondée sur ses nombreuses armées, +toujours prêtes à entrer en campagne, organisées en divisions, corps +d'armée, et munies de toutes choses comme si elles devaient combattre le +lendemain; du prestige qui accompagne nécessairement des États si +étendus et composés de la septième partie de la surface des continents +du globe, États invulnérables, ou au moins indestructibles, à cause de +leur position. Menacer souvent, frapper rarement, mais à coup sûr, d'une +manière qui fasse impression et laisse des souvenirs, voilà la politique +qui convient à la Russie et que l'empereur Alexandre a suivie pendant +les dernières années de son règne. Pendant les dix ans qu'Alexandre a +vécu depuis la seconde Restauration, il a gouverné le monde et fixé les +destinées de tous les peuples de l'Europe, sans engager un seul homme et +par la seule puissance de son nom.</p> + +<p>L'état dans lequel il laissait la Russie, l'incertitude de la +succession, ajoutaient à l'importance du moment. Le testament +d'Alexandre donnait la couronne à Nicolas, le second de ses frères. Les +droits établis par la pragmatique de Paul investissaient au contraire +Constantin de cet immense héritage. Nicolas refusa d'abord. Il s'en tint +à la loi la plus ancienne et la plus reconnue. Il fit même prêter +serment à Constantin, qui résidait à Varsovie. Constantin se souvint +des promesses qu'il avait faites à Alexandre, de la haine que les écarts +de sa jeunesse avaient fait naître dans beaucoup d'esprits, et il +refusa. Dans ce combat de loyauté et de désintéressement entre les deux +frères, combat sans exemple dans l'histoire, Nicolas fut vaincu; il fut +obligé de se charger du fardeau. Les circonstances de son arrivée au +trône sont si remarquables et si dramatiques, qu'elles méritent d'être +racontées en détail. Nicolas, si jeune et si étranger jusque-là aux +affaires, déploya sur-le-champ le plus grand caractère et cette +puissance morale, ce courage dont l'âme et le for intérieur sont les +principaux éléments.</p> + +<p>Le séjour des troupes russes en France avait porté ses fruits. Des idées +de réformes, de changements à opérer en Russie, remplissaient les têtes +d'un grand nombre d'officiers. L'empereur Alexandre, dont la vie se +composa de diverses phases sous le rapport politique, fut d'abord, +pendant un certain nombre d'années, ennemi acharné de Napoléon, puis, +pendant une autre époque, son admirateur passionné. Ensuite il devint +libéral fanatique. Enfin, plus tard, il se livra à la mysticité, et +revint aux idées de pouvoir absolu et de gouvernement despotique. Quand +il était dans la phase libérale, il avait encouragé toutes les idées +nouvelles et favorisé leur développement. Aussi divers projets +d'amélioration lui furent-ils soumis. Son changement déconcerta ses +anciens amis, et ils s'occupèrent à s'affranchir par eux-mêmes. Une +conspiration, dont les ramifications étaient fort étendues, fut ourdie. +Elle avait pris naissance dans la garde et avait pénétré dans presque +tous les corps de l'armée; mais, quand les projets furent connus, on put +voir quelles têtes folles les avaient conçus. Les idées les plus +extravagantes, les plus inexécutables, accompagnées des mesures les plus +atroces, avaient été adoptées.</p> + +<p>La conspiration était au moment d'éclater quand l'empereur Alexandre +mourut. Ce changement de règne, quand l'incertitude de la succession +affaiblissait le pouvoir, était très-favorable aux conspirateurs. Je +l'ai déjà dit, Nicolas, malgré le testament d'Alexandre, qui lui donnait +l'empire, s'était empressé de faire prêter serment à Constantin. +L'officier envoyé à celui-ci pour le lui annoncer fut mal reçu et +réexpédié avec un refus formel. De retour, et ayant donné le titre de +<i>Majesté</i> à Nicolas, il fut réprimandé. Spectacle singulier que cette +lutte, cette horreur du trône et cette colère, témoignée alternativement +au porteur d'une si grande nouvelle, ordinairement si bien accueilli et +si bien récompensé! Il n'en avait pas été ainsi à l'avènement de Paul, +qui donna le cordon bleu au comte Soubow, pour prix de la nouvelle de +la mort de sa mère, qu'il lui avait annoncée. La résistance était +sincère de part et d'autre, et les deux frères, en s'exprimant ainsi, +montrèrent le fond de leur coeur et s'honorèrent beaucoup; mais, lorsque +le refus opiniâtre de Constantin eut décidé Nicolas à prendre la +couronne, les conspirateurs saisirent avidement la circonstance, encore +obscure aux yeux du peuple, pour égarer l'opinion publique. Ils dirent +que Nicolas, usurpateur, profitait de l'absence de son frère pour +s'emparer d'un bien qui n'était pas à lui, comme si la conduite tenue +d'abord ne répondait pas d'avance à cette odieuse et injuste accusation.</p> + +<p>Le 26 décembre la garde impériale ayant reçu l'ordre de prendre les +armes pour prêter serment au nouveau souverain, l'insurrection soufflée +par les conspirateurs éclata. Les premières troupes qui se présentèrent +sur la place étaient des révoltés. Nicolas, au premier bruit, sortit du +palais d'hiver, où à peine étaient trois cents hommes de garde, et se +porta sur la place, accompagné de quelques officiers. Là, seul et sans +défense, il ne pouvait connaître encore quelles troupes lui seraient +fidèles et jusqu'où irait l'insurrection. Un bataillon du régiment de +Moscou, commandé par le major Paskoff, après s'être présenté à la +forteresse, dont on lui avait refusé l'entrée, revenait sur ses pas. +L'empereur va à lui, et, à son apparition, les soldats crient: <i>Vive +Constantin!</i> L'empereur, sans montrer la moindre crainte, et avec ce +calme imposant qui, dans le danger, agit si puissamment sur la +multitude, leur dit: «Ah! vous êtes de ces gens-là! Eh bien, votre place +n'est pas ici, elle est près du Sénat!» Et, prenant le ton du +commandement, il ajouta: «Par le flanc droit, marche!» Et le bataillon +continua sa route et s'éloigna.</p> + +<p>Ce courage d'un ordre supérieur sauva Nicolas. S'il eût montré la plus +légère crainte, placé ainsi au milieu des révoltés, il eût été perdu. Un +moment plus tard, un autre régiment paraît: c'est celui d'Ismailowsky, +dont Nicolas, comme grand-duc, a été propriétaire. L'empereur s'avance +vers lui, et, trouvant les soldats mornes et silencieux, il leur dit: +«Mes amis, nous avions reconnu Constantin pour empereur; il a refusé la +couronne. Après lui elle me revient, et j'ai dû la prendre.» Même +silence; aucun des hourras d'usage ne se fait entendre. «Eh bien, il me +semble que vous êtes mal disposés pour moi; je veux voir jusqu'où ira +votre mécontentement.» Alors il ordonne de charger les armes et ajoute: +«Maintenant, que me répondez-vous?» Ce témoignage de confiance pénètre +les soldats, les remplit d'admiration; ils crient et répètent: «Vive +Nicolas!» Quelle inspiration sublime! Il y a courage, générosité et +profonde connaissance des hommes, surtout des gens de guerre, toujours +séduits par ce qui est magnanime.</p> + +<p>Mais les heures s'écoulent, et, du côté du palais, les troupes fidèles +se rassemblent, tandis que les révoltés et les factieux se réunissent +sur la place du Sénat. Ainsi ils sont en vue les uns des autres, et une +assez courte distance les sépare. Le chef de l'entreprise, le prince +Trubezkoï, manque de coeur et ne paraît pas à la tête des mécontents. +Ceux-ci, sans direction, n'entreprennent rien. Nicolas leur envoie des +officiers pour les rappeler à leur devoir, mais ces officiers sont du +nombre des conspirateurs. Au lieu de remplir la mission qu'il leur a +donnée, ils exhortent les révoltés à persévérer, tandis qu'au retour ils +annoncent à l'empereur une prochaine soumission. Le but de ces officiers +traîtres était de gagner du temps, d'empêcher Nicolas d'employer des +mesures de rigueur, et d'arriver ainsi, sans combat, à la fin du jour. +Alors, avec les éternelles nuits de Saint-Pétersbourg dans cette saison, +ils avaient de la marge devant eux pour se concerter et donner plus +d'ensemble et d'énergie à la révolte.</p> + +<p>Après des pourparlers inutiles pendant plusieurs heures, l'empereur, +sentant les dangers d'un plus long délai, se décide à agir. Une +batterie de six pièces de canon est avancée et placée à une demi-portée +de mitraille des révoltés. Ceux-ci, sans chef, attendent stupidement le +feu qui va commencer; ils ne font ni un mouvement en avant ni un +mouvement en arrière. Trois salves en tuent bon nombre et dispersent le +reste, qui fuit dans la direction du quai Anglais. La cavalerie est +lancée à leur poursuite pour achever de les détruire ou pour les faire +prisonniers.</p> + +<p>Nicolas, jeune encore, tout nouveau au pouvoir, et dans une circonstance +si grave, qui présentait à l'esprit des conséquences si confuses et si +menaçantes, se trouva tout à coup à la hauteur de sa destinée. Il montra +une grande force d'âme, une grande modération et sut se résoudre à +employer les moyens de rigueur nécessaires et à répandre le sang au +moment où une fausse pitié aurait entraîné après elle de grands +malheurs. Le mélange de ses diverses qualités mises en action lui a +conservé le trône et a préservé la Russie de l'anarchie et d'une +horrible révolution. L'impératrice-mère, femme d'un grand caractère, et +qui avait présidé à l'éducation de Nicolas, dit, le soir de ce jour +célèbre, ces paroles mémorables: «Mon fils est sorti du palais jeune +adolescent: il y est rentré homme fait et monarque éprouvé.»</p> + +<p>L'avènement de Nicolas au trône de Russie motiva l'envoi, de la part de +toutes les puissances, de personnes chargées de le complimenter. Plus +tard, il nécessita la nomination d'ambassadeurs extraordinaires pour +assister à son couronnement. Diverses personnes furent désignées pour la +France. Il fallait, de toute nécessité, un militaire dont le nom fût +connu et qui rappelât notre grande époque. En Russie, tout a le +caractère militaire; tout se résout, fêtes, cérémonies, etc., etc., en +parades et en exercices militaires. Un ambassadeur de l'ordre civil +serait étranger à tout. Il aurait moins de moyens qu'un autre de voir +l'empereur, de l'approcher et d'entrer dans une sorte d'intimité avec +lui. Il fallait, en outre, un homme du monde, ayant le goût et +l'habitude de la société. Le roi pensa que je remplissais la double +condition, et je fus choisi. J'en éprouvai une grande satisfaction. +Cette mission me remettait en évidence après tant d'années d'obscurité; +elle me donnait l'occasion de voir un pays que je ne connaissais pas, de +contempler de près et d'étudier cette puissance russe qu'un siècle a +rendue si redoutable, et qui, chaque jour, acquiert plus de force et +exerce plus d'action sur les destinées de l'Europe; enfin de voir le +commencement d'un règne où le souverain, si jeune encore et si nouveau +aux affaires, avait développé un si grand caractère et montré un si +grand courage. Cette mission était un agréable épisode dans ma vie. Elle +m'a fait passer cinq mois d'une manière brillante; elle m'a laissé +d'agréables souvenirs, mais elle a eu une influence fâcheuse sur mes +affaires de fortune; car mes entreprises si vastes, privées de ma +surveillance pendant un si long temps, ont d'abord périclité et sont +tombées ensuite dans un désordre qui a entraîné ma ruine.</p> + +<p>Ce fut à la fin de février 1826 que le roi se décida à me nommer +ambassadeur extraordinaire en Russie. Je fis mes préparatifs pour le +représenter dignement. Des fonds considérables furent mis à ma +disposition. Tout ce qu'il y avait de distingué, parmi la jeunesse de +Paris, sollicita la faveur de m'accompagner. Quinze gentilshommes +d'ambassade me furent donnés, et parmi eux il y avait trois officiers +généraux<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Jamais ambassade ne fut organisée avec plus de choix et +même plus d'éclat. Tout étant disposé pour cette brillante mission, je +me mis en route. Je quittai Paris, le 19 avril, pour me rendre d'abord à +Berlin et ensuite à Pétersbourg.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a> +<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Liste des gentilshommes d'ambassade qui use + furent donnés pour m'accompagner: Le vicomte de Talon, le + comte de Damrémont, le vicomte de Broglie, maréchaux de camp; + le comte de Caraman, le marquis de Castries, le marquis de + Podenas, colonels; le comte Alfred de Damas, le vicomte + Emmanuel de Brézé, le comte de Biron, le comte de Maillé, le + vicomte de la Ferronays, le comte de Villefranche, le comte + de Vogüé, le comte de Croï; et j'avais pour secrétaire un + poëte illustre, M. Ancelot.<br> +<span class="rig">(<i>Note du duc de Raguse</i>.)</span><br></blockquote> + +<p>Je rencontrai, le 22, sur la grande route le duc de Wellington, revenant +de Saint-Pétersbourg. Nous nous arrêtâmes et nous causâmes quelques +moments. Ces espèces de liaisons, formées entre généraux qui ont +combattu les uns contre les autres, sont dignes de remarque et d'un +intérêt particulier; car l'estime réciproque, résultant du souvenir des +actions passées, en fait la base, et à ce titre j'ai dû être flatté des +sentiments que le duc de Wellington n'a jamais négligé l'occasion de me +témoigner.</p> + +<p>J'arrivai, le 25 avril, de bonne heure à Weimar. Je fus à la cour où je +passai la soirée, et vis le grand-duc et toute sa famille.</p> + +<p>Cette petite cour, renommée par sa politesse, ne manque pas de +magnificence. Son étiquette ne trahit nullement l'intention de jouer le +grand souverain; bon calcul de la part de ces princes secondaires que +d'en agir ainsi. Quand il en est autrement, il en résulte souvent +beaucoup de ridicule. Lorsque, au contraire, leur existence simple les +rend accessibles à tous leurs sujets et les éloigne d'une représentation +prétentieuse, ils ont à la fois tous les avantages de leur situation +élevée et tous les charmes de la vie privée. Cette manière d'exister +convient d'autant plus à la cour de Weimar, que, remplie de gens de +mérite, l'amour des lettres, des sciences et des arts y est répandu +généralement. Le grand-duc avait appelé près de lui beaucoup de gens +distingués, et entre autres le célèbre Goethe, qui y a passé une grande +partie de sa vie. La grande-duchesse était une femme d'un mérite reconnu +et d'une grande autorité. Elle sauva, par sa conduite prudente et +courageuse, ses États après Iéna. Elle ne s'effaroucha pas des désordres +de la guerre. Elle attendit chez elle Napoléon, dont elle fit la +conquête par son esprit et par sa raison. Je fis ma cour à la +grande-duchesse Marie, épouse du prince héréditaire et soeur de +l'empereur de Russie. Elle me toucha profondément par la douleur dont +elle était pénétrée par la mort de l'empereur Alexandre. Au nombre de +ses enfants se trouvaient alors deux princesses charmantes, d'une rare +beauté et pleines d'attraits. Elles ont toutes les deux épousé deux +princes de Prusse, gens très-aimables et très-distingués, les princes +Charles et Guillaume.</p> + +<p>Je retrouvai à la cour de Weimar le maréchal bavarois prince de Wrede, +qui revenait d'une mission à Pétersbourg. Compagnon de nos travaux, je +l'avais connu pondant nos campagnes, et je renouvelai connaissance avec +lui. Sa vue me fit faire cette réflexion, que les armées des puissances +du second ordre ont le singulier privilége d'être toujours victorieuses. +Elles entrent nécessairement dans un système politique, et s'attachent à +une grande puissance. Tant que la fortune couronne les efforts de +celle-ci, elles restent dans la même alliance; mais, dès que la chance +tourne, elles l'abandonnent pour en contracter une contraire, de manière +que le vaincu voit, après des revers, ses forces diminuées et celles de +son adversaire augmentées, ce qui assure à la nouvelle alliance une +série de victoires. Aussi les généraux qui les commandent ont-ils des +souvenirs communs avec tous les chefs des armées de l'Europe. De Wrede +se trouvait être mon camarade d'Austerlitz, de Wagram, etc.; et, s'il se +fût trouvé dans le même salon que Blücher, Schwarzenberg ou Sacken, il +aurait pu s'entretenir et se féliciter avec eux des combats livrés en +commun en 1813 et 1814.</p> + +<p>Je partis, le lendemain, pour continuer ma route, et, le 25, j'arrivai à +Berlin. Je fus sur-le-champ présenté au roi et à la famille royale. Je +restai huit jours dans cette résidence pour voir tout ce que ce pays +présente de curieux ou de remarquable. Berlin donne comme un avant-goût +de Pétersbourg et de la Russie. Tout y a le caractère et la physionomie +militaire; mais l'ordre y règne plus qu'en Russie. En Prusse +l'administration est probe autant qu'éclairée, le système qui y est +adopté et strictement suivi quadruple les ressources et les moyens du +gouvernement.</p> + +<p>En Prusse, le roi est, avant tout, le chef de l'armée. Son attitude, ses +moeurs, ses occupations, sont en harmonie avec ce titre et cette +fonction. Il entre dans le plus petit détail de ce qui concerne ses +troupes. Ses fils, ses frères, ses cousins sont autant de généraux +effectifs et d'inspecteurs qui remplissent avec zèle les devoirs qui +leur sont imposés. Le roi reçoit les rapports journaliers, comme un +généralissime. Il est accessible à tous les officiers qui veulent lui +parler. Loin d'adopter les moeurs du Midi qui isolent les souverains, +qui en font des individus à part et les rendent étrangers à tout ce qui +se passe, il donne fréquemment à dîner aux nationaux distingués et aux +étrangers de marque qui s'arrêtent chez lui. J'y fus invité, ainsi que +tous ceux qui m'accompagnaient.</p> + +<p>L'étiquette place le roi au centre de la table. À ses côtés sont les +princes et princesses de sa famille suivant leur rang, et, comme la +maison de Prusse est très-nombreuse, elle remplit presque tout le côté +de la table où est le roi. L'étranger auquel le roi veut faire honneur +est sur le côté parallèle du sien et en face de lui. De cette manière il +peut lui adresser la parole et causer avec lui, la table étant peu +large. La princesse de Liegnitz, femme du roi, est une agréable +personne; mais, quoique reconnue, son existence équivoque, à moins qu'un +sentiment très-vif pour son mari ne remplisse son coeur, rend sa vie peu +digne d'envie. Elle n'a des grandeurs que les inconvénients, sans en +avoir les avantages.</p> + +<p>Le roi fit exécuter devant moi de grandes manoeuvres par la garnison de +Berlin. Il y avait quatorze bataillons, vingt-deux escadrons, et une +artillerie proportionnée. Les mouvements furent faits avec une précision +et une rapidité extrêmement remarquables. Ce qui rendit à mes yeux ces +manoeuvres étonnantes, c'est que le tiers des soldats placés dans les +rangs se composait de recrues ayant rejoint leur régiment à la fin de +l'année précédente. En quatre mois ils avaient été dressés, instruits et +mis à l'école de bataillon. Les manoeuvres prussiennes, il est vrai, +sont aujourd'hui les plus simples de l'Europe. Autrefois tout était +fantasmagorie dans cette armée, tout y était compliqué. Après les revers +de 1806, on a abandonné ce système de charlatanisme. Des hommes +éclairés, des officiers habiles, après avoir cherché à reconnaître les +véritables besoins de la guerre, ont réduit l'ordonnance prussienne à +ses moindres termes, en supprimant tout ce qui est fait pour la parade +et destiné seulement à parler aux yeux. Ce programme était la +conséquence nécessaire du système militaire qui a été établi et dans +lequel, comme tout le monde le sait, on appelle successivement la +population entière sous les armes, système merveilleusement adapté à la +position faible, dépendante dans laquelle la Prusse était tombée par ses +malheurs.</p> + +<p>Après la paix de Tilsitt, la Prusse était descendue au rang de puissance +de second ordre; mais elle avait tous ses souvenirs et toutes ses +passions nationales. Cela seul suffisait pour la rendre encore +redoutable. Napoléon savait bien que l'amour-propre humilié ne pardonne +pas: aussi se tint-il constamment en méfiance contre elle. La première +preuve qu'il en donna fut de limiter la force de l'armée du roi de +Prusse. Mais le gouvernement prussien, voulant de bonne heure préparer +les moyens de son affranchissement quand les circonstances le rendraient +possible, adopta, tout en semblant obéir, un mode de recrutement et de +congé qui préparait dans le silence une armée dont la force serait +immense en peu d'années. Le général Scharenhorst en fut l'auteur. On +borna à trois ans le service des hommes appelés sous les drapeaux. Ainsi +l'armée se renouvelait chaque année par tiers. Les cadres des régiments, +ainsi consacrés à instruire, devinrent une école pour la nation +entière. Napoléon ne s'aperçut pas de l'intention, tandis que les +Prussiens, qui devinèrent sur-le-champ le but de ce système, le reçurent +avec enthousiasme et y virent l'élément de leur salut. Les officiers et +sous-officiers, transformés tous en instructeurs, rendirent en peu de +temps des recrues animées d'un bon esprit, d'excellents soldats.</p> + +<p>Quand, en 1815, la Prusse courut aux armes pour nous combattre, elle put +réunir en un moment deux cent mille vieux soldats sous les drapeaux, et +toute la jeunesse des écoles, pleine de passions généreuses et +patriotiques, vint compléter cette armée et lui donner cette énergie qui +la rendit si redoutable; car l'armée prussienne, à cette époque, nous +combattit avec plus de courage et plus d'acharnement que toutes les +autres.</p> + +<p>Ce système, établi sous l'empire des circonstances exceptionnelles que +je viens d'indiquer, a été continué, et il existe encore au moment où +j'écris. Il exige, de la part des officiers et des sous-officiers, des +soins et des travaux presque incroyables, et que ne semblent pas +comporter des temps ordinaires. L'action personnelle du roi, le concours +de tous les princes de sa famille, ont maintenu jusqu'à présent le +mouvement imprimé au début. C'est un prodige qui cependant doit avoir un +terme; car il exige des efforts inouïs et toujours renouvelés de la +part des officiers de l'armée. On conçoit que le sentiment du salut +public donne, pendant un certain temps, un zèle soutenu et que nulle +fatigue n'arrête. Lorsque le but est atteint, on comprend que les +habitudes continuent encore pendant quelque temps; mais il y a un moment +où tout doit rentrer dans un ordre plus en rapport avec tes facultés de +tous. Les officiers et sous-officiers, indépendamment des devoirs du +service journalier, sont assujettis à faire sans relâche le métier +d'instructeur. Ils recommencent chaque année à instruire des hommes qui, +peu après, disparaissent pour être remplacés par d'autres, qu'il faut +instruire encore, et qui doivent, immédiatement après, les quitter à +leur tour; et ainsi constamment: travail décourageant et qui donne +l'idée du supplice des Danaïdes.</p> + +<p>On ne saurait, au surplus, trop admirer des troupes que leur excellent +esprit et leur zèle ont maintenues et soutenues dans l'accomplissement +de devoirs aussi pénibles. Aussi ont-elles atteint le but qu'elles +avaient devant elles; car, je le répète, l'instruction est parfaite et +satisfait à tous les besoins de la guerre. La marche est excellente et +facile, les distances et les directions se conservent, les feux sont +vifs et réguliers. Il n'en faut pas tant pour livrer et gagner des +batailles.</p> + +<p>Une chose cependant justifie, en Prusse, la permanence du système dont +j'ai démontré l'épouvantable fatigue pour les officiers et +sous-officiers des régiments: c'est la nécessité de former pour la +guerre toute la partie virile de la population. La monarchie prussienne, +dont la configuration est bizarre, n'a point de frontière défensive. +Vulnérable partout, elle peut être attaquée par son milieu et coupée en +deux par un premier succès. Elle doit donc pouvoir se défendre dans +chacune de ses parties. À cet effet, le pays tout entier doit être +considéré comme un camp, et la nation doit pouvoir se transformer en une +armée. Il faut que la population puisse partout se lever et se défendre, +et, pour qu'elle le fasse avec succès, il faut la maintenir organisée, +instruite et placée dans les cadres. Sans cela, elle ne pourrait ni se +mouvoir ni combattre. Dans ce système, et à quelque exception près, les +places ne sont que des lieux de dépôt et d'armement des corps d'armée, +où les approvisionnements de tout genre, faits d'avance, sont en sûreté.</p> + +<p>J'allai visiter Postdam. Le roi voulut bien m'en faire voir la garnison. +Cette fois il ne fut plus question de manoeuvres, mais d'une parade avec +toutes les recherches d'une belle tenue. Les troupes étaient magnifiques +et défilaient devant le roi.</p> + +<p>Le prince Albert, fils du roi, jeune homme de seize ans, était +lieutenant dans un régiment d'infanterie de la garde. Il défila à la +tête de son peloton: beau spectacle et hommage flatteur rendu au service +militaire, à son importance, à ses droits, et manière puissante de +rehausser la considération dont il doit jouir à tant de titres; enfin, +réponse péremptoire aux prétentions et aux ambitions désordonnées. Nous +sommes loin de là en France! Et il semble que la raison, la partie +pratique des affaires et du gouvernement, soient seulement connues dans +le Nord. Au Midi, tout est caprice et misère. Chez nous, on donnait, il +n'y a pas longtemps, à un enfant en jaquette et ne sachant pas lire, des +aides de camp! Contre-sens misérable et digne de pitié!</p> + +<p>Après avoir dîné chez le roi, je parcourus Postdam, Sans-Souci, et vis +ce que le parc renferme de curieux. Tout est plein des souvenirs du +grand Frédéric, dont la mémoire est en vénération. Cinq aigles +françaises, prises en 1813 et 1814, sont déposées sur son tombeau: +hommage le plus digne de la mémoire d'un si grand capitaine.</p> + +<p>Je visitai Charlottenbourg. Le château renferme le mausolée élevé à la +reine, ouvrage du célèbre Rauch. La statue de la princesse, couchée avec +grâce, est le morceau de sculpture dont la vue m'a fait le plus de +plaisir. On la dit ressemblante, ce dont je ne puis juger, n'ayant +jamais connu la reine. Mais son attitude est remplie de grâce; la +figure a une expression admirable; la vie et la mort s'y trouvent +réunies; car l'existence vient de finir, et cependant on voit encore des +traces d'un sentiment de douceur et de bienveillance.</p> + +<p>Parmi les choses curieuses de Berlin, on doit mettre en première ligne +l'arsenal, beau bâtiment, renfermant de grands approvisionnements +d'artillerie de toute espèce, une immense salle d'armes, remplie de plus +de cent mille fusils. Le prince Auguste de Prusse, chef de toute +l'artillerie prussienne, m'en fit les honneurs.</p> + +<p>À peine entré dans la salle, je fus frappé des trophées qui la +décoraient. Une immense quantité de drapeaux français s'y trouvait. Mon +premier mouvement fut de regretter d'être venu dans cette enceinte; +mais, une fois là, il fallait faire, contre mauvaise fortune, bon coeur. +Le nombre des drapeaux surtout me paraissait incroyable; mais ce nombre +lui-même servit à m'éclairer sur leur peu de valeur, et le peu de gloire +qui résultait de leur possession. Ces drapeaux avaient appartenu aux +régiments français, avant le moment où les aigles, contre lesquelles ils +avaient été échangés, leur eussent été données. Ainsi ils avaient été +trouvés dans un magasin, lors de l'occupation de Paris. Bien plus, dans +le nombre, se trouvaient des drapeaux de gardes nationales de village, +et jusqu'à un drapeau rouge destiné, d'après la loi de l'Assemblée +constituante, à être arboré lors des émeutes et de la proclamation de la +loi martiale. Tous ces drapeaux, ramassés partout et présentés avec +orgueil aux yeux des ignorants, n'attestaient pas autre chose que +l'entrée, en France et à Paris, des armées étrangères, ce dont tout le +monde est informé.</p> + +<p>En général, il y a de l'esprit gascon chez les Prussiens, et beaucoup de +forfanterie. On vise à l'effet par des apparences. Les maisons semblent +des palais, et l'intérieur dément cette prétention. On peut appliquer au +gouvernement comme aux particuliers cette expression vulgaire de +«tapisser sur la rue;» mais, en reconnaissant cette vérité +incontestable, on ne peut s'empêcher de voir aussi à quel point la +raison, une sage économie, un admirable système d'administration et de +gouvernement distinguent ce royaume. Une vigilance dont rien ne peut +donner l'idée est le cachet de tout ce qui se fait en Prusse. Le +sentiment des bienfaits de cette administration et de sa justice est +sans doute bien profond et bien intime, puisqu'il a suffi à satisfaire +ce peuple après les promesses, restées sans effet, d'institutions qui +lui ont été prodiguées en 1815, dans le but de développer le mouvement +énergique d'alors. Tous les souvenirs et toute l'influence morale de la +France ont disparu devant le bien-être actuel. Personne ne pense plus à +des choses superflues, parce qu'on est en jouissance des meilleurs +résultats possibles; et peut-être aussi les secousses et les nouveaux +malheurs dont la France a été le théâtre ont-ils éclairé les peuples sur +leurs véritables intérêts. Souverains du monde, gouvernez bien, avec +fermeté, justice, raison, et vous n'aurez pas de révolutions.</p> + +<p>Je me mis en route, le 3 mai, pour continuer mon voyage. Le pays que je +traversai est loin d'être beau. Des sables, presque toujours des sables, +et la tristesse que donne à la nature un soleil pâle et l'absence de +chaleur. La grande route, chaussée faite avec empierrement, était au +moment de son achèvement. Ce beau, grand et utile travail mettra en +communication avec le midi et l'occident de l'Europe ces peuples +éloignés et les rapprochera ainsi des foyers de la civilisation. La +campagne est couverte de blocs de granit erratiques, arrondis par les +frottements, et amenés là des Karpathes ou de la Suède par les +révolutions du globe. On brise ces blocs, seuls bons matériaux à portée, +et leurs débris servent à former l'empierrement de la route. Je +m'arrêtai à Mittau, où j'allai visiter le château, refuge de la famille +royale de France pendant plusieurs années. À combien d'autres +pèlerinages, plus pénibles encore, cette malheureuse famille +n'était-elle pas condamnée!</p> + +<p>Je m'arrêtai un jour à Riga. J'y trouvai, comme gouverneur, un officier, +Italien de naissance, autrefois placé dans nos rangs, le général +Paolucci, homme d'esprit, et qui avait fait en Russie une fortune rapide +et extraordinaire. Il avait commandé dans cette place, sur cette +frontière, pendant la campagne de 1812, devant le maréchal Macdonald. +Cette place de Riga, peu de chose comme place de guerre et d'une force +très-médiocre, est importante comme débouché du commerce de la Russie +dans la Baltique. Il s'exporte, par la Dwina et le port de Riga, une +énorme quantité de produits. Enfin, j'arrivai à Saint-Pétersbourg, le +samedi 13 mai, 1er mai du calendrier russe, jour de joie et de plaisir, +où l'on célèbre la renaissance de la nature.</p> + +<p>En approchant de Saint-Pétersbourg, on traverse une espèce de désert, un +vaste espace de terres incultes, de marécages et de plaines sans +habitants. Cet état de choses est loin d'annoncer le voisinage d'une +capitale. À commencer de Strella, on trouve, faisant face à la Newa, une +multitude de jolies maisons de campagne de petites dimensions, mais +propres, ornées et élégantes. Ces habitations sont la conséquence du +luxe et du bien-être de la classe riche et élevée; mais elles n'ont +point de rapport avec la population proprement dite, avec la masse des +habitants.</p> + +<p>Arrivé à Saint-Pétersbourg, on trouve une ville de la plus grande +beauté, bâtie sur un plan régulier, avec des rues droites et larges. +Mais cette ville, bâtie par la volonté toute-puissante d'un homme, est +l'expression d'une pensée, mais non celle des besoins du pays. Or cette +dernière condition seule caractérise une capitale. Le temps, les +intérêts, les habitudes, la créent. Elle se fait par la seule puissance +des siècles, et non autrement. D'après cela, Saint-Pétersbourg n'est +qu'une résidence, une ville de commerce, mais non une capitale. Au +surplus Pierre le Grand n'a jamais eu la pensée d'y faire son séjour +habituel, et la preuve, c'est qu'il n'y a bâti, pour son usage, que de +chétives maisons. Les palais ont été construits par ses successeurs. Des +souverains, mal assis sur le trône, étrangers à la nation, ont dû +adopter le système de gouverner de loin. Entourés d'une garde fidèle et +nombreuse, séparés de populations qui pouvaient se mutiner et de grands +seigneurs redoutables, ils étaient comme dans une forteresse +inattaquable, entourée de déserts. Les ukases arrivaient avec le +prestige causé par l'éloignement et une espèce de mystère. Les +souverains de Russie, ainsi invisibles à leurs sujets, apparaissaient à +leurs peuples comme le destin et les interprètes des arrêts du ciel.</p> + +<p>À mon arrivée, l'empereur Nicolas me fit complimenter par un de ses +aides de camp. Peu de jours après, j'eus mes audiences avec le +cérémonial accoutumé. L'empereur me reçut au palais de l'Ermitage.</p> + +<p>Il m'est impossible de rendre ma sensation à la vue de ce jeune +souverain rempli de grâce et de majesté. Rien de plus imposant que sa +personne, rien de plus simple que ses manières. Il y a dans son regard +et dans son maintien une autorité impossible à dépeindre. Quand il est +hors de son cabinet, avec son chapeau sur la tête, personne, je pense, +n'éprouve la tentation de se trouver sur son chemin. C'est à lui que +l'on peut faire l'application de ces vers célèbres:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">«Quel qu'eût été le rang où le sort l'eût fait naître,</p> +<p class="i14">Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.»</p> +</div></div> + +<p>Mais dans le tête-à-tête sa politesse est exquise. Ses manières +affables, sa haute raison, provoquent la discussion, et l'on croit +presque, au bout de peu de moments, être avec son égal. Il me reçut +seul, et je fus dispensé de prononcer un discours public et solennel, +comme cela se fait en France. Il m'exprima sa satisfaction de me voir et +de faire la connaissance personnelle d'un général dont il avait souvent +entendu parler. Après avoir causé pendant une demi-heure de la France et +de la famille royale, de Napoléon et des guerres passées, il sortit, et +je lui présentai les quinze officiers qui m'accompagnaient, en qualité +de gentilshommes d'ambassade ou d'aides de camp.</p> + +<p>Le lendemain je fus présenté à l'impératrice, au palais d'Aniskoff. +Cette princesse charmante, belle, aimable et séduisante, aurait des +succès aussi assurés dans la vie privée que sur le trône. Enfin, le +grand-duc Michel, frère de l'empereur, me reçut, et là se termineront, +pour le moment, mes présentations. Les deux impératrices Marie et +Élisabeth, ainsi que la grande-duchesse Hélène, se trouvaient alors dans +le midi de l'empire.</p> + +<p>Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, on reçut la nouvelle de la +mort de l'impératrice Élisabeth. Cette princesse, tombée malade après la +mort d'Alexandre, avait fini par succomber à sa douleur. L impératrice, +sa belle-mère, partie pour aller la soigner, n'arriva pas à temps pour +lui fermer les yeux. Toute la famille impériale éprouva une grande +douleur de cette perte. Cet événement retarda le couronnement, me donna +l'occasion de voir la cérémonie funèbre qui en fut la conséquence, et me +fit prolonger mon séjour à Saint-Pétersbourg. Ainsi j'eus le temps et +l'occasion de voir en détail tout ce que cette ville et les environs +renferment de curieux, de voir fréquemment l'empereur à la parade et +d'assister aux manoeuvres de Zarskoïe-Sélo, où une partie de la garde +était réunie et campée.</p> + +<p>La vue imposante de Saint-Pétersbourg, la connaissance des immenses +travaux de son fondateur, de ses entreprises si vastes et si variées, +n'ont pas ajouté à mon admiration pour Pierre le Grand. L'activité de ce +prince était prodigieuse, la force de sa volonté immense; mais son génie +était éminemment imitateur. Il a trop servilement calqué ses projets sur +ce qu'il avait vu ailleurs. Il a fait souvent de fausses applications. +Saint-Pétersbourg en est un des plus évidents exemples.</p> + +<p>Une pensée-mère à ses veux était d'avoir un grand établissement +maritime, afin de mettre sa nation en communication prompte et facile +avec l'Europe. C'était certainement une pensée belle et féconde. Il +choisit d'abord les bords de la mer d'Azoff, dans ce but; les revers +éprouvés dans la guerre contre les Turcs, les cessions qui en furent la +suite, et que le traité du Pruth consacra, ayant mis obstacle à ses +projets, il prit l'extrémité opposée de son empire, circonstance d'un +grand bonheur pour lui, car il n'aurait tiré aucun parti dans le but +proposé d'un établissement dont l'action ne pouvait se faire sentir +d'une manière libre et efficace que sur les bords de la mer Noire, +habités par des peuples plus barbares encore que les siens. Les +Dardanelles et le Bosphore étant au pouvoir des Turcs, les rapports avec +l'Italie et la France devaient toujours être incertains et douteux. En +s'établissant sur la Baltique, il se trouva tout de suite en contact +avec toute l'Europe civilisée.</p> + +<p>Une fois l'idée de placer sa ville de commerce sur le bord de la +Baltique arrêtée, le choix de l'embouchure de la Néva était bon. La +difficulté de la navigation du lac de Ladoga, suppléée par un canal +parallèle, travail d'une facile exécution, assura la communication par +eau avec l'intérieur de l'empire. Les circonstances naturelles du sol de +cet immense empire sont telles, d'ailleurs, qu'aucun obstacle ne +s'oppose à ce qu'on lie, par des canaux, les différentes rivières qui le +traversent. Ces rivières sont presque toutes navigables. Aussi, +aujourd'hui, la navigation intérieure existe-t-elle du Midi au Nord dans +toute son étendue, et Saint-Pétersbourg est devenu le lieu le plus +important de l'exportation des produits de l'empire. Cette exportation, +dont je donnerai plus bas l'indication, est immense. Elle est telle, +qu'elle semble au-dessus de toute vraisemblance.</p> + +<p>Mais Pierre Ier a-t-il choisi à l'embouchure de la Néva le point le plus +convenable pour y fonder une ville? Il est possible de le révoquer en +doute. On ne peut même l'excuser de l'avoir placée de manière à rendre +son existence toujours incertaine et périlleuse à cause des +circonstances qui reviennent à des époques plus ou moins éloignées, mais +toujours constamment. Ces circonstances sont maintenant parfaitement +connues et constatées. D'abord ce sont des vents d'ouest violents qui +portent les eaux de la Baltique dans le golfe de Finlande et en élèvent +le niveau. Ce sont ensuite les vents du nord qui, leur succédant +immédiatement, refoulent les eaux du golfe de Bothnie et les accumulent +tellement à l'embouchure de la Néva, que la mer envahit le lit du fleuve +et s'élève à Saint-Pétersbourg à une hauteur telle, que la ville est au +moment de périr, et périrait infailliblement, si cette disposition des +vents durait deux jours après le moment où la crue se fait sentir et où +les quais sont envahis.</p> + +<p>Pierre Ier connaissait ce phénomène, et à cette occasion je raconterai +une anecdote que les recherches faites après la dernière inondation ont +fait connaître. Pierre était dans l'île Basile et présidait au +commencement des travaux. Tout à coup, il remarqua une croix placée +au-dessus d'un arbre. Il s'informe à des pêcheurs de ce qu'elle +signifie. On lui répond qu'elle marque la hauteur des eaux de la +dernière inondation. Cette découverte était de nature sans doute à +modifier son ouvrage. Il réfléchit quelque temps et se borna à faire +couper l'arbre.</p> + +<p>L'idée dominante, dans l'esprit de Pierre le Grand, a été, en +construisant sa ville, d'imiter Amsterdam. Il avait demeuré en Hollande, +et il voulut faire une ville hollandaise. Il ne vit pas que les +Hollandais n'avaient pas eu le choix de construire autrement et devaient +multiplier les canaux pour assainir les terrains et pour élever +l'emplacement de leur ville. Ces canaux, en communication avec le port +rempli de bâtiments de commerce de toutes les grandeurs, sont d'une +grande utilité pour les transports des marchandises dans les magasins +situés sur leurs bords; mais, à Saint-Pétersbourg, ces canaux sont sans +emploi; ils se comblent chaque jour et n'apportent que des éléments +d'insalubrité. Ensuite cette ville, consacrée dans le principe +uniquement au commerce, est placée en deçà d'une barre qui ne permet pas +aux bâtiments ayant plus de huit ou neuf pieds de tirant d'eau d'y +arriver.</p> + +<p>Si Saint-Pétersbourg avait été placé où est aujourd'hui le château de +Peterhof, c'est-à-dire à six lieues plus bas, cette ville aurait été +dans un lieu sain, à l'abri des tempêtes et des eaux du fleuve. Son +port, placé en avant de la barre, aurait pu recevoir les bâtiments du +plus grand tonnage. Les eaux vives et abondantes, qui forment +aujourd'hui de belles cascades, auraient fourni à tous les besoins de la +population. L'emplacement des jardins du bas aurait pu servir à tous les +établissements maritimes, à construire des bassins pour les vaisseaux, à +creuser une darse et à tout ce qu'exige un grand port. Une simple digue, +les enveloppant, appuyée à la montagne en aval et en amont, les aurait +mis complétement à l'abri des accidents de la mer. Mais Pierre, servile +imitateur de ce qu'il avait vu, voulut copier et copia, sans motif et +sans raison, ce qui, par d'autres motifs et pour un but différent, +existait ailleurs.</p> + +<p>Je ne prétends pas déprécier ce grand caractère, et je dirai que tout ce +qu'on voit à Saint-Pétersbourg de Pierre le Grand, tout ce qu'on raconte +de cet homme extraordinaire en Russie, prouve que jamais il n'a existé +une activité pareille à la sienne. Son ambition, appliquée à tout, était +sans bornes. Il voulait tout faire, tout savoir, tout entreprendre, tout +exécuter. Il ne répugnait à aucune fatigue, à aucun travail. Il voulut +être soldat, marin, ouvrier, artiste. Il prétendait suffire à tout et +rassembler en lui les facultés qui sont réparties chez les individus de +diverses classes de la société. Voilà ce qui le distingue éminemment +des autres hommes. Avec une disposition semblable, on fait de grandes +choses, on fait beaucoup; mais certes on ne suit pas la marche du génie. +Le génie s'élève au-dessus de l'action vulgaire; il conçoit, il ordonne, +il juge, et il lui reste du temps pour méditer. Pierre poussa la passion +de l'universalité du savoir jusqu'à vouloir être chirurgien et dentiste, +et l'on montre à Saint-Pétersbourg les instruments dont il s'est servi +dans ses opérations, et avec lesquels il martyrisait probablement ses +courtisans. Cependant, occupé de détails si petits et si misérables, il +faut le dire, il n'y a aucune des grandes choses que son empire +comportait alors dont il ne se soit occupé d'une manière efficace. +Fondation de villes, création de ports et d'arsenaux, construction de +canaux qui lient les diverses mers entre elles, formation d'une armée +disciplinée, soumission des grands du pays, jusque-là en révolte +habituelle, il a tout entrepris, il a tout exécuté, avec plus ou moins +de succès, et il est mort à cinquante-trois ans. La première partie de +son règne, partagée d'abord avec son frère, a éprouvé de grandes +difficultés et de grands obstacles. Une constitution forte et robuste +était l'auxiliaire que la nature lui avait donné, et une âme de feu dans +un corps de fer explique le spectacle qu'il a offert au monde.</p> + +<p>Puisque je suis entré déjà en tant de détails sur le matériel de +Saint-Pétersbourg, je parlerai des moyens à employer pour mettre cette +grande et belle ville à l'abri des dangers qui la menacent. Le projet +ci-après m'a été communiqué par son auteur, le général Bazaine, Français +de naissance, ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur des ponts +et chaussées très-distingué, chef des voies et communications sous +l'autorité du prince Alexandre de Wurtemberg. Son exécution est facile, +et il est incroyable qu'avec le sens droit et exquis de l'empereur, et +attendu l'importance du résultat, il ne soit pas déjà mis à exécution.</p> + +<p>Les inondations de Saint-Pétersbourg sont causées par l'arrivée et +l'invasion des eaux de la mer quand elles s'élèvent, et non par la seule +suspension de l'écoulement des eaux de la Néva. C'est donc contre cette +action puissante qu'il faut diriger les précautions à prendre, et voici +ce que le général Bazaine propose. De la pointe de la côte, située sur +la rive gauche du fleuve, où est placé le château d'Oranienbaum, un banc +élevé et solide court perpendiculairement à la longueur du fleuve et le +barre dans son cours. Une passe, large et profonde, lui succède; ensuite +le banc se reproduit et vient aboutir à Cronstadt. Le général Bazaine +pense qu'en employant de gros morceaux de granit, faciles à tirer de +Finlande, et en construisant une digue sur le banc existant, à peine +couvert par l'eau dans les temps ordinaires, et en réduisant l'ouverture +de la Néva à la partie où elle est profonde, on élèverait les eaux de +trois pieds environ, ce qui donnerait les mêmes moyens d'écoulement qu'à +présent. Les eaux trouvant en hauteur l'équivalent de ce qu'elles +perdraient en largeur, quand les eaux de la mer s'élèveraient, elles +trouveraient la digue, qui les empêcherait de pénétrer. En outre, comme +dans ces circonstances l'élévation des eaux dans le lit de la rivière, +si menaçante pour la ville, n'est pas seulement le résultat de la +suspension du cours de la Néva, mais encore et surtout tient à +l'invasion des eaux de la mer, agissant avec une grande pression, le +rétrécissement de l'embouchure aurait pour effet, en diminuant la masse +des eaux introduites et leur pression, de diminuer les accidents, si +redoutables aujourd'hui. Il faudrait aussi barrer de même le bras de la +Néva qui sépare l'île de Cronstadt de la terre ferme. Ces travaux +rappelleraient parfaitement les <i>murazzi</i> de Venise; ils seraient d'une +exécution plus facile, à cause du voisinage des matériaux, de leur +nature et des moyens qu'on emploie en Russie. Indépendamment de la +conservation de Saint-Pétersbourg, qui serait assurée, ce système aurait +encore d'autres avantages. Presque tous les bâtiments de commerce qui +naviguent sur la Baltique pourraient franchir la barre et arriver à +Saint-Pétersbourg tout chargés. Aujourd'hui, les marchandises se +débarquent à Cronstadt, et des alléges les apportent à la capitale. +Ensuite, le niveau de la rivière étant changé, la résistance des eaux de +la mer se trouverait plus bas dans son cours, et, par conséquent, les +dépôts dont la barre est augmentée chaque jour se feraient ailleurs et +ne contribueraient pas à l'accroître. En effet, la barre, à l'entrée de +tous les fleuves, est toujours le résultat du dépôt des terres charriées +et précipitées au moment où le repos est produit par le choc du courant +contre la mer. Ainsi la barre actuelle ne serait jamais augmentée. On +pourrait même y ouvrir un passage de quelques pieds, et, avant d'avoir à +redouter les effets de la nouvelle barre, on aurait la marge de quelques +milliers d'années.</p> + +<p>Quand on pense aux immenses résultats d'un pareil travail, estimé par +les calculs du général Bazaine à neuf millions de francs et à trois ans +de temps pour être achevé, on se demande comment un souverain aussi +éclairé que Nicolas ne l'a pas encore ordonné. Il est vrai qu'en Russie, +comme ailleurs, les choses les plus simples et les meilleures +rencontrent des difficultés qui tiennent aux personnes, et le général +Bazaine me parlait avec douleur du triste sort d'un homme de métier dont +les projets sont soumis à l'opinion et à la volonté d'un prince amateur. +C'est ainsi qu'il désignait le prince Alexandre de Wurtemberg.</p> + +<p>Je trouvai à Pétersbourg, comme ambassadeur de France, M. le comte de la +Ferronays, homme aimable et spirituel, qui occupait ce poste depuis +plusieurs années. Comme il est devenu ministre, j'entrerai dans quelques +détails sur son compte.</p> + +<p>M. de la Ferronays est un gentilhomme breton. Après avoir émigré +très-jeune avec ses parents, il s'attacha au duc de Berry, le suivit +partout, devint son compagnon de plaisirs et son ami. Plus tard et +pendant la Restauration, madame de la Ferronays, étant dame d'atours de +madame la duchesse de Berry, eut une querelle pour la possession de la +layette d'un enfant de madame la duchesse de Berry, mort en naissant. +Cette querelle devint vive. Des mots offensants furent prononcés. Cela +décida M. le duc de Berry à se séparer de M. et madame de la Ferronays. +Cette circonstance a ouvert à ce dernier la carrière politique. Envoyé +d'abord en Danemark, il eut peu après la mission de Saint-Pétersbourg, +qu'il remplit d'une manière satisfaisante.</p> + +<p>M. de la Ferronays est peut-être le seul émigré qui n'ait conservé +aucun vernis de l'émigration. Il a poussé même quelquefois trop loin les +opinions libérales, par besoin de popularité. Il est raisonnable et +désintéressé, mais rempli d'amour-propre et de vanité. Sa vie tout +entière a été consacrée à la séduction des femmes. C'est un métier qu'il +entend et qu'il a fait avec succès. Il aurait dû vivre à l'époque du +Louis XV. Il se fût alors trouvé dans l'atmosphère qui lui convient. Je +l'ai entendu professer la théorie de la séduction avec une grande +supériorité, et il m'a même, à cette occasion, raconté des histoires +fort curieuses et fort plaisantes. D'un physique agréable, son commerce +est facile et doux. Il a un talent prodigieux pour occuper les autres de +lui et pour se faire valoir. On conçoit qu'avec son habitude de tromper +les femmes son caractère a dû en recevoir quelque atteinte. Aussi +n'est-ce pas un de ses moindres succès que d'avoir obtenu cette +réputation de chevalier, qu'il possède peut-être à bon marché. Une tête +haute, un air confiant, ont fait naître cette illusion chez beaucoup de +gens. Je sais par expérience, et à mes dépens, que M. de la Ferronays +n'est pas toujours sincère. Quand il arriva au ministère, qu'au surplus +il n'avait pas désiré, il a été l'espérance de beaucoup de gens. +J'ignore si la tâche n'était pas au-dessus des forces humaines; mais au +moins il est certain que, malgré de très-bonnes intentions, il l'a +faiblement remplie.</p> + +<p>Je vis avec détail tout ce que Saint-Pétersbourg présente de curieux; +mais ce qui, sans nulle comparaison, m'intéressa le plus était de voir, +d'étudier et de connaître l'empereur Nicolas. Cette haute raison à l'âge +où les passions ont tant de force et d'énergie, sa modération avec une +nature violente et emportée, cette domination qu'il exerce sur lui-même, +qui est si méritoire quand on peut impunément s'abandonner à ses +passions, doivent inspirer une sincère admiration. Il sait qu'il a des +devoirs à remplir, et que tout n'est pas jouissance et plaisir dans la +région élevée où il est placé. Je l'ai vu exercer ses troupes à +Pétersbourg, au camp de Zarskoïe-Sélo, et plus tard à Moscou. Je n'ai +jamais vu personne manier avec plus de facilite, d'aisance et un coup +d'oeil plus juste des masses de troupes considérables. Il entend +admirablement bien le mécanisme qui les fait mouvoir, et il en dirige +l'action avec une rare perfection. À son âge, avec ses goûts et ses +armées, on aurait dû croire qu'il chercherait les occasions de faire la +guerre; mais le temps a prouvé le contraire. Sa modération d'un côté, et +une philanthropie poussée à l'excès, de l'autre, sont des obstacles à ce +qu'il soit belliqueux. L'épreuve d'une campagne l'a éclairé, et il a eu +la haute vertu de s'abstenir d'un métier qu'il faisait volontiers, et +de laisser un de ses généraux, qu'il reconnaissait plus savant que lui, +acquérir une gloire qui aurait pu être sa propriété. Il lui a laissé le +champ libre, il lui a donné avec profusion les moyens de bien faire et +l'a récompensé sans jalousie avec magnificence, après le succès. Cette +conduite suppose une si haute vertu, qu'elle paraît au-dessus de +l'humanité.</p> + +<p>Nicolas a été instruit avec soin. Il est modeste; il fait peu d'étalage +de ses connaissances; il parle avec simplicité et réserve de ses +actions. Il était peu aimé à l'époque ou j'étais en Russie, et j'en +éprouvais de l'indignation; mais on en trouve l'explication par le fait +suivant. Quoique destiné au trône par Alexandre, il n'avait été en rien +associé au gouvernement: chose étrange, et qui tenait peut-être au +mystère qui environnait le testament, dont on ne voulait pas divulguer +les dispositions. Mais, enfin, telle était sa condition. Sa seule +occupation était de commander une brigade de la garde, et alors, +apportant dans ces fonctions l'activité de son âge et l'énergie de son +caractère, il tourmentait beaucoup soldats et officiers. Il voulait +arriver à une perfection que l'on ne peut atteindre et qu'on doit se +dispenser de chercher. De là est résultée pour lui une réputation de +sévérité et de dureté qui avait donné de fâcheuses préventions sur son +caractère. Or les préventions motivées sur les premières actions d'un +homme qui commence sa carrière sont difficiles à détruire. Il avait en +outre devant lui un autre obstacle: c'était le souvenir de son +prédécesseur.</p> + +<p>L'empereur Alexandre peut être l'objet de diverses critiques; mais une +qualité sur laquelle personne n'est en dissidence, c'est une bonté de +coeur sans limites. Son active bienveillance, son besoin de +bienfaisance, se montraient chaque jour et dans chaque occasion. Elle +tenait peut-être à une conscience timorée et au désir d'une âme tendre +de trouver des moyens de bénédiction. Des habitudes généreuses en +résultaient, et quelquefois elles approchaient de la prodigalité. +Nicolas, au contraire, mû par des sentiments de justice et d'économie, +véritables règles des souverains, a souvent été calomnié par les +courtisans avides.</p> + +<p>Une chose admirable est l'éducation donnée par Nicolas à son fils, +prince charmant, d'une rare beauté, et dont le temps n'aura sans doute +fait que développer les qualités. Je demandai à l'empereur à lui être +présenté, et il me répondit: «Vous voulez donc lui tourner la tête. Ce +serait un beau motif d'orgueil pour ce petit bonhomme que de recevoir +les hommages d'un général qui a commandé les armées. Je suis fort +touché de votre désir de le voir, et vous pourrez le satisfaire quand +vous irez à Zarskoïe-Sélo. On vous fera rencontrer mes enfants. Vous les +examinerez et vous causerez avec eux; mais une présentation d'étiquette +serait une chose inconvenante. Je veux faire de mon fils un homme, avant +d'en faire un prince.» Tout l'état-major attaché à cet héritier d'un +grand empire consistait en un lieutenant-colonel, son gouverneur, et en +des maîtres chargés de l'instruire. Plus d'une fois l'empereur, en +apprenant les détails de l'éducation de M. le duc de Bordeaux, a gémi +avec moi de la pompe ridicule qui entourait ce prince dans sa plus +grande enfance.</p> + +<p>Le grand-duc héritier est propriétaire de deux régiments de la garde, un +d'infanterie et celui des hussards; mais il y occupait alors un emploi +de sous-lieutenant et y paraissait en cette qualité dans les revues. Je +l'ai vu commander son peloton, composé de grenadiers dont la taille +était double de la sienne. Ses manières avaient de la gravité et de +l'autorité. Je l'ai vu défiler, à la tête de son peloton de hussards, et +se démener à merveille, sur son très-petit cheval, au milieu d'une +réunion de plusieurs milliers de chevaux. L'empereur me disait, en +regardant son fils avec l'expression de la sollicitude la plus tendre: +«Vous imaginez que j'éprouve de l'agitation et de l'inquiétude en +voyant cet enfant, qui m'est si cher, dans un pareil mouvement; mais +j'aime mieux m'y soumettre pour lui former le caractère et l'accoutumer +de bonne heure à être quelque chose par lui-même.»</p> + +<p>Voilà ce qu'on peut appeler de bons principes d'éducation; et, quand ils +sont appliqués à l'éducation d'un homme destiné à être chef d'un grand +empire, on doit en prévoir les meilleurs résultats.</p> + +<p>Les libéraux ont beaucoup accusé l'empereur Nicolas d'un excès de +sévérité à l'occasion de la conspiration qui a éclaté au moment où il +est monté sur le trône, et ils ont, en cette circonstance comme en mille +autres, été injustes et de mauvaise foi. Jamais conception plus +affreuse, plus odieuse que cette conspiration, n'est entrée dans la tête +des hommes. Jamais plus d'ingratitude ne s'est montrée à découvert. +Jamais entreprise plus folle n'a été commencée. Si quelque chose peut +surpasser la déraison des projets, c'est l'extravagance de la conduite +tenue dans l'exécution. Ourdie d'abord contre Alexandre, contre le +souverain le plus philanthrope, le plus doux, le plus rempli de +bienfaisance, contre un souverain qui avait dignement porté la couronne +et élevé si haut le nom russe, elle fut continuée ensuite contre +Nicolas, encore inconnu, et sur lequel on pouvait fonder des espérances +de bonheur public. Et quels sont les chefs de cette horrible +entreprise, dont la première conséquence, en cas de succès, était la +mort de tous les membres de la famille impériale? Ce sont des gens +comblés hors de mesure des bienfaits de cette auguste famille. Un d'eux, +nommé Pestel, avait été élevé dans l'intérieur du palais et d'une +manière privilégiée. Blessé à la Moskowa, il avait été soigné dans le +palais de l'impératrice-mère et traité comme aurait pu l'être son fils; +et cet homme fut un des plus atroces! Les uns voulaient la division de +l'empire; d'autres une république. Aucune idée raisonnable n'était +entrée dans les esprits; tout était confusion et frénésie. Le nombre des +coupables était grand, et l'empereur a réduit celui des condamnés tant +qu'il l'a pu. Le petit-fils de Souwarow était fortement compromis. Il +voulut l'interroger lui-même. Son but était de lui donner le moyen de se +justifier. Aussi, dès les premières réponses, il lui dit: «J'étais bien +certain qu'un Souwarow ne pouvait être complice d'une pareille infamie!» +Et à chaque réponse ce fut la même réplique. L'empereur a avancé cet +officier; il l'a envoyé faire la guerre dans le Caucase; il a ainsi +conservé un grand nom dans sa pureté et acquis un serviteur qui lui doit +plus que la vie.</p> + +<p>J'étais à Saint-Pétersbourg pendant ce procès. Jamais instruction ne +s'est faite avec plus de soin, et jamais marche ne fut plus régulière, +au moins comme le comporte l'organisation politique et judiciaire en +Russie. Jamais condamnations ne furent plus justes et mieux méritées. +L'empereur a commué beaucoup de peines. Cinq individus, condamnés à être +pendus, furent seuls exécutés, et l'on a crié à la barbarie! A-t-on donc +oublié que l'empire avait été ébranlé et la famille impériale menacée +d'être massacré? Si Nicolas avait, par une exagération de douceur, fait +grâce à tous les coupables, il aurait donné une idée fausse de son +caractère: on aurait cru à une clémence motivée par la peur. Il fallait +une satisfaction publique, une réparation envers la société outragée, +menacée, compromise; il fallait une punition exemplaire; mais il fallait +aussi mettre des limites à la sévérité en ne faisant tomber la punition +que sur les vrais coupables. Tout homme de bonne foi conviendra qu'il en +a été ainsi. Les souverains doivent savoir punir. Institués pour +maintenir la paix entre les citoyens et conserver l'ordre public, ils ne +peuvent y parvenir s'ils n'effrayent les méchants et n'assurent le règne +des lois.</p> + +<p>Quand la justice, premier besoin des peuples, leur est garantie, ils +chérissent le pouvoir qui la leur donne, et, si ensuite les souverains +s'occupent du bien-être des citoyens, ils sont considérés comme des +divinités sur la terre.</p> + +<p>Pendant mon séjour en Russie, et malgré des souffrances très-vives de +rhumatismes opiniâtres, je ne manquai pas une seule fols d'aller à la +parade et aux manoeuvres où se trouvait l'empereur. Mon devoir était de +lui faire ma cour, de chercher à lui plaire et de consolider les bons +rapports existant entre lui et le roi de France. Je trouvais d'ailleurs +du plaisir et du charme à l'approcher. J'ai rencontré constamment chez +lui une bienveillance particulière pour moi, et une disposition pour la +France telle que je pouvais la désirer. Sa politique comme ses +sentiments le rapprochaient de nous. Et on conçoit cette politique: +jamais d'intérêts opposés entre les deux pays, aucune source de débats +et de discussions.</p> + +<p>Si l'ambition venait s'emparer de son esprit, quelle meilleure alliance, +pour tenir ses ennemis en échec, que celle d'une puissance compacte, +placée aux confins opposés de l'Europe, et possédant une marine capable +de présenter un contre-poids à l'Angleterre? Si ses vues sont +pacifiques, modérées, quel gage de paix dans ces rapports favorables et +cette unité des vues! En pais et en guerre, hors le cas de révolution, +la France est l'alliée désirable pour la Russie; mais je ne conclurai +pas que la Russie doit être au même degré l'alliée naturelle de la +France.</p> + +<p>Il a fallu les étranges écarts et les fautes inouïes du ministère la +Ferronays pour suivre la politique tenue en 1828. Le caractère modéré de +Nicolas s'est trouvé, au surplus, le correctif de cette politique si +fausse; car il est exact de dire que la modération comme la loyauté sont +la base du caractère de ce souverain. Je ne sais ce que l'avenir lui +destine. Il a passé déjà par bien des épreuves; son règne jusqu'ici n'a +pas été sans difficulté et sans de grands embarras; mais son début a été +une double bonne fortune. Il a dû se sentir, se juger, et il a appris +aux autres à le connaître. La droiture de ses intentions, l'énergie de +son caractère, sa modération et sa modestie sont d'utiles auxiliaires +pour surmonter les obstacles qu'il peut trouver sur sa route et vaincre +les difficultés qu'il aura encore à combattre. Il a justifié mon opinion +sur sa sagesse par la manière dont il a envisagé les projets +déraisonnables de M. de Polignac au moment où il les a connus, et le +blâme qu'il leur a donné démontre suffisamment à quel point il aurait +été loin de son esprit de les conseiller.</p> + +<p>Tout porte à croire que Nicolas s'est imposé la tâche particulière de +régénérer l'intérieur en Russie et d'épurer l'administration. Cette +tâche est immense; il faut sa force, sa jeunesse et sa volonté pour +l'entreprendre avec espérance de réussir.</p> + +<p>Tout le monde sait quelle corruption existait en Russie dans la haute +classe. Je m'abstiendrai d'en rien dire; mais je ferai observer +seulement, quant aux femmes, qu'il s'est fait, depuis vingt ans, une +grande révolution en faveur des moeurs: car les désordres qui avaient +lieu du temps de Catherine II ont à peine laissé des souvenirs. +L'exemple des souverains a toujours sur leur cour une grande influence, +et nulle part plus qu'en Russie cette influence ne se fait sentir. Aussi +l'impératrice-mère, dont la vie est au-dessus de tout soupçon, a-t-elle +exercé l'action la plus salutaire. Depuis, les vertus domestiques de +Nicolas et de l'impératrice ont corroboré des principes respectés par +tout le monde aujourd'hui. La société de Saint-Pétersbourg est +remarquable par une grande régularité. Quant aux hommes, la délicatesse +de moeurs, habituelle à l'occident de l'Europe, leur est encore +inconnue, et peut-être en trouverai-je une explication naturelle.</p> + +<p>Les institutions et les circonstances dans lesquelles se trouvent les +sociétés sont dans des conditions déterminées. Les hommes en reçoivent +plus particulièrement l'empreinte. Or trois choses, à mon avis, ont +donné aux Allemands, aux Français et aux Anglais cette noblesse de coeur +qui les distingue.</p> + +<p>Je place en première ligne la chevalerie et son esprit, cet effort des +temps barbares pour arriver à un état meilleur: association des bons +contre les mauvais, élan généreux vers la vertu la plus sublime, le +sacrifice de soi-même au profit des autres. Elle a dû avoir une grande +influence sur les moeurs; et, quand son but a été rempli, quand la +marche de la civilisation l'a rendue moins nécessaire, il en est resté +une galanterie, un respect de soi-même, une dignité personnelle qui, en +général, ont été et sont encore l'apanage des classes élevées.</p> + +<p>Je place ensuite l'influence salutaire du clergé. Un clergé riche, +instruit et puissant, dont l'instruction supérieure a servi puissamment +au développement des lumières, a été, aux yeux des peuples, un exemple +vivant de dignité et d'indépendance morale. Ses hautes vertus et ses +enseignements ont épuré les moeurs; ses écarts mêmes ont semblé produire +le même résultat, car, si, à une époque déjà loin de nous, la corruption +s'y est montrée, la réforme en a été la suite, et alors le rigorisme a +remplacé le relâchement.</p> + +<p>Enfin je mentionnerai une troisième puissance de la société, l'ordre +judiciaire. La magistrature, de bonne heure, s'est rendue respectable +par ses lumières et par son intégrité. La justice, on le sait, est le +premier besoin des hommes. Là où l'autorité l'assure, les individus se +dispensent de chercher à se la faire eux-mêmes; et il en résulte le +maintien du bon ordre et de la paix intérieure. Quand il en est +autrement, la confusion et les désordres en sont les conséquences; car, +sous prétexte de se faire justice, chaque individu, juge dans sa propre +cause, s'abandonne bientôt à ses passions, et alors il n'y a aucun frein +aux crimes, aux vengeances, à la corruption.</p> + +<p>En Russie, ces trois éléments de bon ordre et d'éducation pour le peuple +ont manqué à la fois. La chevalerie n'y a jamais existé; le clergé est +ignorant et pauvre; la justice civile et criminelle avait un tarif pour +ses décisions. L'état de confusion, il est vrai, où se trouve la +législation, qui n'est qu'une collection des ukases rendus, en diverses +circonstances, pour des faits particuliers, véritable dédale où l'on ne +sait comment se retrouver; cet état de confusion, dis-je, se prête +merveilleusement à l'arbitraire, au caprice et à la corruption. Ce sera +un des plus grands bienfaits de l'empereur actuel envers ses peuples que +le code dont il a ordonné la rédaction. Il établira, dans peu d'années, +un mode régulier de jugement, et, en simplifiant les questions, il +garantira la surveillance du gouvernement, l'équité et la régularité des +décisions.</p> + +<p>Les causes que je viens d'indiquer ont exercé une influence fâcheuse +sur les moeurs de la haute classe de la société. Si l'on ajoute à cela +la puissance immense du maître, qui, d'un mot, peut anéantir ce qu'il y +a de plus grand ou élever ce qu'il y a de plus petit, sa présence +partout, son action sur tout, on comprendra à quel point les caractères +ont pu se dégrader. On croira donc sans peine tout ce qui a été dit sur +la haute classe en Russie et répété trop souvent ailleurs, pour que j'en +parle davantage ici; mais je dirai que l'administration proprement dite, +les agents du gouvernement, dépositaires de deniers et de matières, +passent en général pour être dilapidateurs. On prétend qu'il n'y a pas +un régiment sur lequel le colonel ne spécule; pas un magasin dont le +gardien ne vende une partie à son profit; pas un administrateur qui +n'ait des intérêts personnels opposés à ceux du souverain. Tel capitaine +de vaisseau vendit, dans ses voyages, ses approvisionnements, ses agrès +et jusqu'à ses canons. Comme il n'y avait pas, lorsque j'étais en +Russie, au moins, de mode régulier et journalier de comptabilité, rien +ne garantissait la conservation des approvisionnements maritimes. Aussi, +au moment où l'empereur est monté sur le trône, il y avait trente ans +qu'aucune comptabilité n'avait été arrêtée. Nicolas, dont la pensée et +la volonté est de rétablir l'ordre, y parviendra s'il est dans la +puissance d'un homme de le faire. Actif, ferme, laborieux, ayant devant +lui un grand nombre d'années à y consacrer, il a entrepris un travail à +l'imitation de ceux d'Hercule.</p> + +<p>Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, il envoya dans le port +d'Arkhangel un de ses aides de camp pour prendre une connaissance +détaillée des faits et de la situation des choses, et préparer des +poursuites. Ayant eu avis de graves dilapidations commises dans le port +de Cronstadt, il envoya, afin de les constater et de connaître les +coupables, un officier de confiance pour faire mettre devant lui les +scellés sur les magasins. Cette démarche annonçait une suite +d'opérations; mais tous ces calculs furent déjoués. Un incendie consuma +les magasins, et les comptables eurent ainsi bientôt rendu les comptes +de leur gestion pendant un grand nombre d'années. Les sages mesures de +l'empereur se trouvèrent dès lors sans effet.</p> + +<p>Divers voyageurs ont rendu un compte détaillé des choses curieuses et +dignes de remarque que renferment Saint-Pétersbourg et les environs. +J'en dirai cependant un mot ici, et j'exprimerai succinctement les +réflexions que leur vue m'a inspirées.</p> + +<p>La manufacture d'Alexandrowsky, premier établissement que je visitai, +est une filature de coton d'une grande beauté. Le nombre des ouvriers +s'élève à six mille. Il y règne un grand ordre. Les machines à vapeur +sont belles. En général cette manufacture offre un coup d'oeil +satisfaisant et présente l'idée d'une bonne direction. Un Anglais est +placé à sa tête. Les produits sont beaux; cependant les fils sont loin +d'atteindre la finesse obtenue en France et en Angleterre, et on a +renoncé à produire divers numéros.</p> + +<p>Cette fabrique, appartenant à l'empereur, était sous la protection +particulière de l'impératrice-mère, et le personnel des ouvriers, +composé uniquement d'enfants trouvés. À vingt ans, ils sont libres et +s'engagent volontairement à la fabrique, ou la quittent, s'ils le +préfèrent. L'administration a pourvu, non-seulement à leur instruction +pour leur assurer les moyens de gagner leur vie par leur propre +industrie, mais encore elle tend à leur former, par des retenues sur le +prix de leurs travaux, un petit capital suffisant pour leur fournir une +première ressource. Par suite il se trouve que les enfants trouvés sont +véritablement une classe privilégiée. Un enfant légitime, fils d'un +paysan, ne peut être affranchi que par la volonté de son seigneur. Il +est tel paysan, livré au commerce et ayant acquis des millions, qui ne +peut, à aucun prix, obtenir sa liberté, tandis que l'enfant trouvé, +n'appartenant à personne, mais protégé par le gouvernement, entre dans +la société avec tous les droits d'un citoyen. D'après cela, avec le +temps, cette classe aura beaucoup contribué à la formation d'une espèce +de bourgeoisie enrichie par le commerce et l'industrie.</p> + +<p>Malgré la belle apparence de cette fabrique, je la crois d'un faible +produit pour le gouvernement. Elle doit être plus à sa charge qu'à son +profit. En la considérant comme école pour les ouvriers, elle devrait +favoriser par tous les moyens les établissements particuliers et ne pas +leur présenter souvent une rivalité funeste.</p> + +<p>En général, quand un gouvernement veut naturaliser chez lui une +industrie, il doit faire les premiers frais, parce qu'il est assez riche +pour supporter les pertes qui accompagnent toujours les débuts; mais, +quand l'éducation est faite, quand l'industrie, naturalisée, peut être +exploitée avec succès par les particuliers, il doit se retirer de la +concurrence et leur céder ses établissements. Tout le monde s'en trouve +bien; le gouvernement ne dépense plus, et les particuliers n'ont plus à +craindre un rival pourvu de trop d'avantages et trop favorisé. C'est +d'après ce principe qu'il y a bien des années, étant premier inspecteur +général de l'artillerie, j'ai décidé le gouvernement à renoncer à la +possession d'une manufacture d'armes de luxe, établie à Versailles, +fort dispendieuse, mais qui n'en a pas moins prospéré quand elle est +devenue propriété particulière.</p> + +<p>La fabrique de glaces, que je vis ensuite, est remarquable par la +dimension des ouvrages qui en sortent; cette manufacture est productive +pour le gouvernement. On y polit les glaces à la machine; mais ce +polissage est moins parfait qu'en France, où il se fait à la main.</p> + +<p>Là manufacture de porcelaine, située dans le voisinage, ne mérite aucune +mention et ne devrait pas être montrée aux étrangers.</p> + +<p>La Monnaie, placée dans la forteresse, est très-belle et très-curieuse à +voir. Cet établissement a atteint un degré de perfection très-supérieur +à ce qui existe en France, ou au moins y existait il y a peu d'années. +Une machine à vapeur de la force de soixante chevaux, construite à +Saint-Pétersbourg, est une des plus belles et des meilleures que j'aie +jamais vues fonctionner. Les Anglais ne font pas mieux, et nous, nous +faisons beaucoup moins bien. Toutes les pièces de monnaie sont frappées +au moyen d'un moteur commun, et l'on en frappe jusqu'à six et sept à la +fois. Le travail relatif à l'épurement de l'or des mines de Sibérie +s'exécute au moyen de l'acide nitrique. Cette méthode est plus +économique que l'emploi du mercure, dont on fait usage dans d'autres +pays. Les pièces de monnaie sont assez belles. Elles présentent une +singularité remarquable. Elles ne sont pas à l'effigie du souverain. +Depuis Paul, les empereurs de Russie ont fait cet acte de modestie. Du +temps de Catherine II, elles portaient son image.</p> + +<p>Une chose digne d'une grande admiration est l'école des mines. La +manière dont elle est tenue et organisée, ne laisse rien à désirer. +L'instruction donnée est complète et la place déjà à la hauteur de tout +ce qu'il y a de mieux en Europe en ce genre. Des galeries, construites à +l'imitation de celles d'exploitation, où les différents minéraux sont +placés dans leurs gangues habituelles, et avec leur physionomie +naturelle, complètent l'instruction des élèves et leur donnent, pour +ainsi dire, des connaissances pratiques.</p> + +<p>Rien, au surplus, n'est d'un plus grand intérêt pour l'empire russe que +la formation de bons ingénieurs des mines. Les richesses immenses, +renfermées dans les monts Ourals, mises chaque jour davantage à +découvert, semblent destinées à compléter ses moyens de puissance. +Quand, aux avantages d'avoir à la fois des armées braves, nombreuses et +instruites, des peuples animés de ce dévouement sans bornes, apanage du +premier âge des nations sous une direction éclairée, il joindra encore +la possession de grands trésors, on se demande comment on pourra lui +résister.</p> + +<p>Les résultats obtenus dans l'exploitation des mines d'or, en peu +d'années, et avant d'avoir un grand nombre d'ingénieurs suffisamment +instruits, sont à peine croyables. À l'exploitation des mines de fer a +été ajoutée celle des mines de cuivre, et maintenant voilà des mines +d'or tellement riches, qu'on était parvenu, à l'époque dont je parle, et +au moment où l'exploitation était encore dans l'enfance, à récolter par +an pour douze millions de francs d'or, quand les mines d'Amérique, +celles du Brésil, du Mexique et du Pérou, n'ont jamais donné, d'après M. +de Humboldt, que soixante millions par année. Au moment où j'écris, les +produits sont presque doubles.</p> + +<p>Il y a deux natures d'exploitation, celle des mines en filon, et celle +des sables aurifères. Depuis le commencement de l'exploitation des mines +d'Amérique, le plus gros morceau d'or natif qu'on ait recueilli pèse +trente-six livres. Il est déposé au cabinet d'histoire naturelle de +Séville. À peine quelques coups de marteau avaient été donnés dans les +galeries des monts Ourals, qu'un morceau d'or de vingt-quatre livres a +été trouvé. Il est exposé à l'école des mines de Saint-Pétersbourg. +L'espace occupé par les sables aurifères présente une surface de deux +mille verstes carrées. L'exploitation de ces sables n'a rien de +dispendieux. Ils sont à la superficie. Ils rendent peu par le lavage; +mais, en traitant le minerai par le feu, avec le plomb ou au moyen du +mélange avec le mercure, les produits, d'abord tiercés, ont fini par +être décuplés.</p> + +<p>Pour donner une idée de la progression des recherches utiles faites dans +les exploitations, je citerai, comme exemple, ce qui s'est passé sur les +terres d'un particulier russe, le comte Demidoff, dont le nom est assez +connu. Il y a trente ans, ses forges en Sibérie lui rapportaient quinze +cent mille francs. Les mines de cuivre, trouvées près de ses mines de +fer, ont doublé sa fortune; et celles d'or, reconnues ensuite, l'ont +augmentée encore d'une somme pareille.</p> + +<p>L'école des mines, si utile, si complète, ne coûte presque rien à +l'État, et cette observation s'applique à bien d'autres établissements, +dont je rendrai compte; car leur bas prix est à peine croyable. Pour +celui-ci, l'empereur débourse seulement cent trente mille francs par an. +Avec cette somme, soixante-dix élèves, nommés par lui, sont entretenus. +L'établissement reçoit en outre trois cents étrangers payant huit cents +francs, qui y acquièrent l'instruction la plus étendue.</p> + +<p>Un autre établissement, dont j'ai approfondi les détails avec un vif +intérêt, est celui des voies de communication, autrement dit, dans le +langage français, ponts et chaussées. Fondé par l'empereur Alexandre, au +moyen d'ingénieurs des ponts et chaussées français, mis à sa disposition +par Napoléon, il est sous les ordres de l'un d'eux, le général Bazaine, +son chef aujourd'hui. Homme d'un mérite supérieur, le général Bazaine +jouit avec raison d'une célébrité méritée. Cet établissement était alors +sous une sorte de surintendance du duc Alexandre de Wurtemberg, oncle de +l'empereur, homme d'esprit, mais dont l'intervention était plus nuisible +qu'utile. Instruit seulement d'une manière superficielle, il commettait +souvent de grandes erreurs qu'il soutenait par son esprit et sa +position.</p> + +<p>Ce corps nombreux fait le service de tout l'empire. Il a été augmenté +depuis peu, et porté jusqu'à six cents ingénieurs. Les connaissances +exigées sont très-étendues, et peut-être trop étendues; car on y +comprend les connaissances propres aux ingénieurs militaires, afin de +les mettre à même de remplacer ceux-ci au besoin.</p> + +<p>L'école se compose de cent élèves, dont quatre-vingt-dix sont entretenus +aux frais de l'empereur, et les dix autres à leurs propres dépens ou à +ceux de l'impératrice ou des princes de la famille impériale. Elle ne +coûte que cent trente mille francs par an. Les sommes consacrées aux +travaux publics sont fixées chaque année à six millions, dont moitié +pour entretien et moitié pour constructions nouvelles.</p> + +<p>Une remarque faite par le général Bazaine, et dont il m'a fait part, est +digne d'être consignée ici. Les Russes sont par leur nature éminemment +gens d'imitation. Ils arrivent vite à un degré de connaissances assez +élevé, mais s'arrêtent à une limite qu'ils ne peuvent presque jamais +dépasser. La direction de cette école lui a donné l'occasion de faire +constamment cette observation.</p> + +<p>La Russie est très-avancée pour sa navigation intérieure. Ses belles et +grandes rivières ayant peu de pente, l'absence des montagnes sur cette +immense surface, entre les monts Karpathes et les monts Ourals, a rendu +facile la construction des canaux qui lient la navigation des fleuves et +la complètent. On y ajoute encore chaque jour; mais dès à présent ou +d'ici à très-peu de temps on pourra aller, par les eaux intérieures, de +la Baltique à la mer Glaciale, des mers Baltique et Glaciale aux mers +Noire et Caspienne. Tous les travaux s'exécutent à si bas prix en +Russie, les moyens d'exécution sont si abondants, qu'il n'y a pas +d'entreprise qu'il ne soit facile de mener à bien. La nature même semble +s'y prêter par le peu d'obstacles que les localités présentent. On doit +donc trouver tout simple qu'ils soient déjà très-avancés.</p> + +<p>Les principales communications, indépendamment de la navigation propre +de beaucoup d'autres rivières, sont les suivantes:</p> + +<p>1º Communication de Saint-Pétersbourg avec le Volga et la mer Caspienne +par le canal de Ladoga.</p> + +<p>2º Communication du Volga avec la mer Blanche et Arkhangel par la Dwina +du nord. Ainsi, dès à présent, un bateau partant de Saint-Pétersbourg +peut aller à Arkhangel et de là à Astracan.</p> + +<p>3º On établit en ce moment une communication entre le Volga et la Dwina +du midi par la Moskowa.</p> + +<p>4º On exécute une communication, entre la Vistule, le Niémen et la mer, +qui détournera ainsi tout le commerce dont Dantzig est l'entrepôt.</p> + +<p>5º Enfin on lie le Don et le Volga de manière à établir une navigation +directe entre la mer Noire et la mer Caspienne.</p> + +<p>De pareilles lignes de communication sont de puissants éléments de +richesse et de prospérité!</p> + +<p>L'école du génie militaire est établie dans le palais Michel, dans ce +palais qu'occupait Paul, où il s'était fortifié et où il a péri. J'ai vu +cette école en détail, et je n'ai trouvé que des éloges à lui donner. +L'instruction des élèves m'a paru complète et à peu près la même que +celle des élèves de l'école de Metz. Le général Opperman, sous les +ordres duquel elle est placée, est un homme distingué. Des plans en +relief des places principales de l'empire, à l'instar de ce qui existe +aux Invalides, sont exécutés. On y voit la place de Swenborg en +Finlande, sans doute aussi forte que Gibraltar. On a représenté dans +cette collection de reliefs le champ de bataille de la Moskova. Des +reliefs de cette étendue ne satisfont pas l'esprit et ne donnent pas le +sentiment des localités. J'ai vu à cette école des planches en cuivre, +revêtues d'un enduit particulier, possédant les propriétés des pierres à +lithographier, et formant un appareil portatif et propre au service de +la guerre.</p> + +<p>On me montra en détail l'établissement de l'état-major, dont les +attributions se composaient alors du personnel de l'armée, du mouvement, +des opérations et de la partie qui tient à l'art. Il rappelait assez +notre organisation sous l'Empire, où presque tout aboutissait au prince +de Neufchâtel, major général. Une chose passagère et accidentelle chez +nous, et qui tenait à ce que Napoléon était son véritable ministre et +s'occupait des moindres détails de son armée, avait été rendue +systématique et permanente en Russie. Le véritable ministre de la guerre +y était le major général, rendant ses comptes journaliers à l'empereur, +prenant ses ordres et les transmettant. Le ministre de la guerre était +chargé du matériel; mais l'empereur Nicolas a depuis détruit cette +organisation insolite. Le ministère de la guerre aujourd'hui renferme +dans ses attributions tout ce qui concerne l'armée. Comme l'armée est +constamment organisée en corps d'armée de deux ou trois divisions, avec +leur cavalerie, leur artillerie, leur administration, leurs ambulances, +etc., la correspondance avec les corps se fait par l'intermédiaire des +généraux qui commandent.</p> + +<p>Le dépôt des cartes et des plans est extrêmement soigné. Tout ce qui +tient à la topographie ne laisse rien à désirer. Le général Diebitsch, +alors à la tête de l'état-major, avait des connaissances étendues et +donnait aux travaux une direction éclairée. Cent quatre-vingts commis +suffisaient à toute la correspondance. Toutes les branches des arts et +des sciences, qui ont rapport au service militaire, sont réunies dans +cet établissement. Il y a jusqu'à des ateliers pour la fabrication des +instruments de mathématiques et d'astronomie. Une imprimerie y est +attachée; mais, comme le service particulier pour lequel elle est créée +ne suffit pas à l'employer constamment, elle sert au public.</p> + +<p>On a attaché à l'état-major un comité de perfectionnement, pour juger +toutes les inventions nouvelles. Je regarde cette dernière institution +comme une des meilleures et des plus utiles; nous en aurions grand +besoin en France; car autant il est sage de se préserver des innovations +qui ne sont pas suffisamment motivées, autant il est funeste de négliger +d'adopter les inventions dont les effets peuvent être salutaires. C'est +une vérité incontestable pour la société en général, mais dont +l'application est plus vraie encore pour l'art de la guerre à l'époque +où nous sommes, si féconde en découvertes et en applications utiles. +Comme un premier succès a souvent des conséquences graves pour l'avenir +et influe quelquefois puissamment sur la destinée des États, rien ne +doit être négligé pour l'obtenir.</p> + +<p>Nous avons, en France, une beaucoup trop grande idée de notre +supériorité, et en général de tout ce que nous possédons. Par suite de +ce sot et ridicule orgueil, nous sommes habituellement en arrière de +toutes les autres puissances pour l'emploi des choses utiles. En Russie, +c'est le contraire. On est avide de connaître et on cherche avec +empressement le meilleur emploi de ses moyens. L'établissement de ce +comité de perfectionnement (idée heureuse), composé d'hommes capables, à +même de choisir, d'adopter, d'approuver ou de rejeter, offre +certainement de grands avantages. J'ai passé ma jeunesse à entendre +vanter notre artillerie, et nous avions certainement alors le plus +mauvais matériel de l'Europe. Si on s'est occupé d'une manière un peu +efficace des fusées à la Congrève, c'est à mes instances, à mon retour +de Russie, que la France en est redevable; c'est à une espèce +d'obsession et de violence que j'ai exercée auprès du ministre de la +guerre.</p> + +<p>Parmi les choses les plus dignes d'éloges que renferment +Saint-Pétersbourg et les principales villes de Russie, je placerai les +hôpitaux militaires. On a adopté l'usage des hôpitaux régimentaires. Les +malades ont, pour garantie des soins dont ils sont l'objet, l'esprit de +famille propre aux corps militaires et la sollicitude de leurs chefs. +Chaque régiment a un établissement pour trois cents hommes qu'il +entretient au moyen d'un abonnement. Une journée de malade lui est payée +par l'État soixante-quinze centimes. Quand le régiment se met en marche, +il emporte avec lui une partie de son matériel, de manière à pouvoir +soigner quatre-vingts hommes. S'il ne doit pas revenir, il remet le +surplus à l'administration, qui lui en tient compte. Pour assurer la +bonne qualité des médicaments, l'État se charge de les lui fournir +d'après un tarif. Les hôpitaux, en général spacieux et aérés, présentent +l'aspect de soins satisfaisants et minutieux.</p> + +<p>À Saint-Pétersbourg, il y a, indépendamment des hôpitaux régimentaires, +un grand hôpital pour douze cents hommes, destiné à recevoir, en cas de +mouvement, les malades que les corps seraient obligés de laisser en +arrière. Ce système régimentaire, bon partout, est indispensable dans un +aussi grand pays, où les villes sont rares et éloignées les unes des +autres. Aussi donne-t-il les plus admirables résultats. Les guérissons +sont promptes, les convalescences sont courtes, et l'armée russe, qui +est si nombreuse, ne compte pas en totalité, en y comprenant les troupes +sédentaires de police et tout ce qui reçoit ration par jour, plus de +vingt ou vingt-cinq mille malades.</p> + +<p>J'ai en beaucoup moins de motifs d'admiration en visitant l'arsenal. Il +y a de grands magasins et de beaux ateliers, mais fort inférieurs à ce +que l'on voit dans nos grands établissements en France. La salle d'armes +cependant contient cent cinquante mille fusils. Ces fusils sont bons et +leur modèle se rapproche de celui des nôtres. Le prix en diffère +beaucoup. Ils coûtent de seize à dix-huit roubles, environ moitié du +prix de France. La forgerie est belle. Les pièces sont forées et tournées +en même temps. La fonderie est misérable. Elle est encore dans l'enfance +de l'art. Il est singulier que les diverses branches du même service +présentent de pareils disparates. Les chefs de l'artillerie m'ont paru +avoir une instruction théorique fort bornée, et je suis autorisé à +croire que les troupes de l'artillerie, très-fortes dans l'exécution +des manoeuvres, sont commandées par un grand nombre d'officiers dont +l'instruction théorique laisse beaucoup à désirer.</p> + +<p>Une école d'artillerie assez bonne fournit une partie des officiers, et +ceux-là sont les plus instruits. On peut comparer leurs connaissances à +celles que l'on exigeait en France, pour le même service, à l'époque où +je suis entré dans l'artillerie. Le nombre des officiers admis par cette +voie est le plus petit de beaucoup. Ils reçoivent divers avantages, et, +entre autres, ils ont en entrant un grade supérieur à celui des +officiers qui sortent du corps des cadets ou des sous-officiers. Ceux +qui sortent du corps des cadets sont les plus nombreux, et leurs +connaissances théoriques sont à peu près nulles. Enfin, une troisième +classe tire son origine du corps des sous-officiers. On exige de ceux-ci +un examen à peu près semblable à celui que subissent les cadets. Ainsi +ce ne sont pas des savants; mais ces connaissances, ajoutées à celles +qui résultent de l'expérience et de l'habitude du service, leur donnent +une valeur réelle, et peut-être serait-il dans l'intérêt bien entendu du +service d'augmenter le nombre des emplois qui leur sont donnés, en +diminuant celui qui est dévolu aux cadets. Le corps des sous-officiers, +si important, en recevrait des encouragements et de la considération.</p> + +<p>Il y a un autre établissement, où des fils de soldats d'artillerie sont +réunis. Ils reçoivent quelque instruction théorique, une plus grande +instruction pratique, et sortent de là pour entrer dans le corps comme +sous-officiers.</p> + +<p>Mais j'arrive maintenant à ce qui m'a paru au-dessus de tout éloge: +c'est le système adopté, avec autant d'intelligence que d'économie, pour +venir au secours des serviteurs de l'État et donner une éducation +convenable à leurs enfants. Le premier besoin d'une société dont la +civilisation est encore reculée consiste dans l'instruction. Aussi la +première sollicitude du gouvernement, en Russie, est-elle de la +répandre. Jamais conceptions plus vastes n'ont eu lieu en ce genre, et +jamais résultats n'ont mieux répondu aux calculs et aux espérances. Ces +établissements, commencés sous Catherine II, continués sous Paul, +développés sous Alexandre, ne péricliteront pas sous leur successeur +Nicolas, dont les sentiments sont paternels et l'esprit juste, qui a du +positif dans tout ce qu'il entreprend, en sent toute l'importance, et +j'ai la conviction qu'il trouve une grande douceur à répandre un genre +de bienfait dont la distribution est si facile et dont les fruits sont +si assurés. Quel encouragement pour celui dont la vie est consacrée à la +défense de son pays, à la gloire de son souverain, que de voir le sort +de ses enfants assuré d'avance par l'empereur, chef de la grande +famille qui les adopte et se charge de leur avenir! Je ne connais rien +de plus touchant, de plus moral et de plus politique. Voici un aperçu de +ces établissements.</p> + +<p>Le premier corps des cadets reçoit jusqu'à douze cents enfants. Admis +dès l'âge de huit ans, ils sont divisés en cinq compagnies. Au-dessus de +dix ans, on les place dans un local séparé; les autres sont soignés par +des femmes. Les plus âgés, c'est-à-dire de dix ans et au-dessus, divisés +en quatre compagnies, apprennent successivement le russe, le français et +l'allemand, la géométrie, la fortification, les éléments de chimie, de +physique et tout ce qui est relatif au service militaire. Quand ces +jeunes gens ont justifié qu'ils possèdent les connaissances exigées, ils +sont envoyés dans l'armée ou dans l'artillerie, où ils occupent des +emplois d'enseignes. Un musée, rempli de modèles de tous les genres, est +à leur disposition. Des reliefs de fortifications indiquent les divers +systèmes, comme aussi les travaux d'attaque et de défense de place, et +facilitent merveilleusement l'étude de cette partie de l'art de la +guerre. Cette manière d'étudier ne suffirait pas pour faire des +ingénieurs, mais elle satisfait à tous les besoins du service de la +ligne.</p> + +<p>Trois autres établissements du même genre existent: le deuxième corps +des cadets, le régiment des nobles, les cadets de la marine, ainsi que +les pages, qui sont au nombre de cent quatre-vingts. L'empereur +entretient ainsi et pourvoit à l'éducation et au placement de quatre +mille enfants nobles ou fils d'officiers. Il y a d'autres établissements +semblables à Moscou et dans d'autres gouvernements. Ainsi un officier, +homme de coeur, peut faire le sacrifice de sa vie à l'État et mourir +pour l'empereur sans que des inquiétudes sur sa famille viennent le +détourner de ses devoirs et troubler ses derniers moments. Je le répète, +je ne connais rien de plus admirable, rien de plus utile au monde. Six +cents francs par individu sont les frais supportés par l'État.</p> + +<p>Le complément de ces établissements de bienfaisance se trouve dans les +établissements destinés aux fils des soldats. Chaque régiment de la +garde a une école, et chaque chef-lieu de gouvernement a un +établissement semblable. Moscou possède l'établissement principal, il +renferme six mille enfants de tout âge, réunis dans la même maison. Le +nombre total des enfants des soldats entretenus et élevés aux frais de +l'empereur, était, à l'époque dont je parle, de soixante-cinq à +soixante-dix mille. Jamais bienfaisance n'a été plus éclairée et établie +sur une aussi grande échelle.</p> + +<p>La première condition dans toutes ces écoles, c'est-à-dire la salubrité, +est remplie par de vastes salles bien tenues, une grande propreté, un +habillement convenable et une nourriture qui est saine et abondante sans +être recherchée. L'instruction se compose de l'étude de la langue russe, +du dessin, de la géométrie, de la musique, de l'arpentage et de quelques +autres arts. Une discipline sévère y est maintenue, et les soins les +plus minutieux se rencontrent constamment et partout. Des officiers de +l'armée et des élèves sortant de ces maisons d'éducation en sont les +chefs et les instituteurs.</p> + +<p>L'économie est si bien observée dans ces établissements, que, quoiqu'ils +soient pourvus convenablement de toutes choses, la dépense totale, dans +un des lieux les plus chers, à Moscou, ne s'élève, en y comprenant tous +les frais quelconques, les appointements des chefs et l'entretien des +bâtiments, qu'à soixante francs par an et par individu. C'est une chose +à peine croyable, mais constatée. Quand on calcule les effets qui +doivent en résulter pour la prospérité intérieure, on ne saurait trop +admirer l'ingénieuse pensée, mère de cette création.</p> + +<p>Les élèves, une fois formés, satisfont aux divers besoins de la société. +Une partie est envoyée dans les régiments pour y remplir les fonctions +de sous-officiers; d'autres sont placés comme arpenteurs-géomètres dans +les gouvernements; d'autres deviennent des musiciens dans les chapelles, +dans les théâtres, et enfin chaque propriétaire riche qui, pour ses +exploitations ou ses manufactures, à besoin d'individus intelligents et +instruits en demande et en obtient. Dans un certain nombre d'années, ils +auront contribué puissamment à la création d'une classe intermédiaire +dont la Russie est presque totalement privée.</p> + +<p>Mais ces établissements ne sont pas les seuls sur lesquels la +bienfaisance de l'empereur s'est étendue. Elle embrasse aussi les +enfants de l'autre sexe. Le plus important est connu sous le nom de +couvent. Il renferme sept cents jeunes filles. Il est divisé en deux +parties distinctes: l'une, pour la noblesse, se composait de quatre cent +soixante individus; l'autre, pour la bourgeoisie et les filles de +sous-officiers faits officiers. Cette maison d'éducation était placée +sous la protection de l'impératrice-mère. Les enfants y sont reçus de +huit à dix ans. L'instruction qu'on y donne porte sur une multitude +d'objets; mais elle est très-superficielle et traite de choses fort +abstraites; elle-ne peut pas porter des fruits durables. De là sortent +les gouvernantes destinées à élever les enfants dans les grandes maisons +et dans les instituts particuliers et de province.</p> + +<p>Les filles de beaucoup de généraux et de gens très considérables y sont +élevées. Elles y trouvent l'avantage d'être connues et distinguées par +l'impératrice et la famille impériale, qui portent un vif intérêt à cet +établissement. En général, les sujets qui en sortent répondent aux soins +dont ils ont été l'objet, principalement sous le rapport des moeurs et +de la religion. On leur apprend le russe, le français, l'allemand, la +littérature de ces langues, la géographie, l'arithmétique et la +géométrie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, le dessin, la +musique et les ouvrages de main. Elles chantent ensemble et en parties +sans instrument, jusqu'au nombre de deux cents, avant leur repas. Ces +belles voix fraîches et virginales, ces concerts, exécutés avec une rare +perfection, donnent un avant-goût de la musique des anges.</p> + +<p>Les professeurs des sciences m'ont paru d'une instruction fort médiocre. +Madame Adelsberg, placée à la tête depuis vingt-cinq ans, est une femme +considérée et fort respectable. Elle a élevé dans leur premier âge +l'empereur actuel et le grand-duc Michel.</p> + +<p>Une grande émulation se montre parmi toute cette jeunesse. Les punitions +sont très-rares, et les moyens d'encouragement fondés sur des +distinctions. Les fonds annuels formant la dotation du couvent montent +à cent mille francs. L'empereur y ajoute chaque année cent quatre-vingt +mille francs de sa cassette. Il nomme à cent places de demoiselles +nobles, et à autant de filles de bourgeois. Les autres places sont +remplies par des enfants élevés aux frais de leurs familles. Dans la +section des filles nobles, elles payent onze cent quatre-vingt-dix +francs par an, et dans celle des filles de bourgeois, six cents francs +seulement. Il y a aussi quelque différence dans l'étendue de +l'instruction de ces deux classes.</p> + +<p>J'ai rendu un compte succinct des établissements de bienfaisance que +j'ai visités; mais je ne saurais trop faire l'éloge de tous les soins +éclairés et minutieux qui ont présidé à leur création, et qui sont +observés dans leur direction. Tout y est plus beau et mieux qu'ailleurs. +La cause en est facile à découvrir. On les a faits d'un seul jet et +assez récemment. On a pu tailler en plein drap. Avant de commencer, on a +pris pour modèles les meilleurs établissement de l'Europe, et l'on a +souvent apporté à ceux-ci des perfectionnements reconnus utiles. En +France, par exemple, et dans les vieux pays, la charité a fondé, il y a +plusieurs siècles, des hôpitaux; mais alors mille soins, dont +aujourd'hui on connaît l'importance, étaient inconnus. Ce sont d'anciens +bâtiments, dans de vieux quartiers, qui présentent peu de salubrité. On +les a améliorés sans doute, mais sans pouvoir détruire complétement les +vices primitifs. En Russie, c'est tout autre chose: on a trouvé table +rase, et tout a été fait sur un plan arrêté d'avance, après avoir tout +prévu.</p> + +<p>Avant de rendre compte de ce que j'ai vu dans les environs de +Saint-Pétersbourg, je dirai encore un mot sur cette ville et sur le +caractère particulier de son matériel. Je consignerai ici les +observations qui me sont venues à l'esprit. Elle est sans contredit la +ville la plus régulière de l'Europe, ayant été construite comme on +ferait bâtir un château, après en avoir adopté le plan. Son architecture +est prétentieuse, et les colonnes, bel ornement des palais et des +établissements publics, ont été prodiguées partout. Chaque maison +particulière un peu importante a sa colonnade et son péristyle. Ces +péristyles ouverts, ces cotonnades entourant autrefois les temples des +anciens, étaient appropriés au climat et offraient un supplément de +logement et d'abri pour les subalternes et pour le peuple. Dans les +climats du Nord, elles présentent un contre-sens, et ici l'abus est +poussé à un excès dont on ne peut pas se faire idée. La grande largeur +des rues, le peu d'élévation des maisons, répandent la population sur +une surface immense. Cette ville, qui est au moins aussi grande que +Paris, n'a pas quatre cent mille habitants: on juge de l'effet. En +général, une ville est vivante par l'accumulation de sa population +réunie sur une petite surface. Pour cela les maisons doivent être +élevées et les rues étroites. Ici c'est tout juste l'opposé. On peut +bien avoir, comme à Paris, des quartiers à places et à rues de larges +dimensions, mais il faut d'autres quartiers où la population soit +entassée. Pendant le jour elle se déverse et circule dans les quartiers +moins populeux; elle leur donne ainsi la vie qui leur manque. Ensuite, +cette direction droite des rues, permettant d'embrasser un espace +immense d'un seul coup d'oeil, ajoute à la tristesse et à la monotonie +de cette ville, malgré son élégance et sa beauté.</p> + +<p>Le palais, en le considérant dans son ensemble, c'est-à-dire avec +l'Ermitage, est très-vaste, beaucoup moins grand cependant que +l'ensemble des Tuileries et du Louvre. L'architecture du palais d'hiver +est lourde et de mauvais goût. Bâti à une mauvaise époque pour les +beaux-arts, vers le premier tiers du siècle dernier, plus grand dans ses +dimensions, il rappelle le palais de Berlin. On croirait ces deux palais +construits par le même architecte, curieux de répéter son premier +ouvrage. Des statues fort médiocres en décorent le faîte. +Saint-Pétersbourg, comme toutes les villes russes, renferme une +multitude d'églises, mais elles sont très-petites. Elles passeraient +chez nous pour des chapelles. La plus grande, d'une construction +récente, bâtie ou finie sous Alexandre, l'église de Kasan, est cependant +d'une certaine grandeur. Elle est obstruée par une multitude de colonnes +de granit qui occupent une grande partie de l'intérieur, dont la +dimension n'est en rapport ni avec l'élévation ni avec sa surface. On +s'occupe de la construction de l'église d'Isaac. Ici tout sera d'un +grand style et de la plus vaste dimension. Cette église, assure-t-on, +sera, après Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres, la plus +grande de la chrétienté. Elle est construite toute en granit rouge de +Finlande. Quarante-huit colonnes de la même matière, de cinquante pieds +de hauteur, et chacune d'un seul morceau, la décoreront à l'extérieur. +Ces colonnes, du poids de deux cent cinquante mille livres, sont +transportées sur des bâtiments faits exprès, du port de cinq cents +tonneaux. Chaque bâtiment en reçoit deux à la fois. M. de Montgeraud, +architecte français, dirige tous les travaux. Il a imaginé les appareils +nécessaires pour mouvoir ces masses. Quarante-huit poêles doivent être +placés dans l'intérieur pour la chauffer; mais une partie sera placée à +la région supérieure, afin de rendre la température uniforme et +d'empêcher les vapeurs condensées de retomber en pluie, comme il arrive +quelquefois dans l'église de Kasan. On estimait alors la dépense totale +à vingt-cinq millions de francs, et le temps nécessaire à son +achèvement, à vingt-quatre ans. Ce sera un grand et beau monument, digne +de la capitale d'un grand souverain.</p> + +<p>Beaucoup de choses encore sont à remarquer à Saint-Pétersbourg: le +palais de marbre, situé sur le quai, plus haut que l'Ermitage, +l'habitation du grand-duc Constantin, quand il venait à +Saint-Pétersbourg; le palais d'Anitchkov, situé sur la Perspective, +demeure du grand-duc Nicolas, avant son arrivée au trône; le palais de +la Tauride, construit par Potemkin pour donner une fête à l'impératrice +Catherine; le palais du grand-duc Michel, construction toute nouvelle, +délicieuse habitation, où le bon goût le dispute à la magnificence; le +musée, dont le vaste bâtiment désert attend les tableaux et les statues, +destinés sans doute un jour à l'orner; enfin de très-grandes et +très-magnifiques casernes, où quarante mille hommes peuvent être +sainement et commodément établis.</p> + +<p>Il y a encore à Saint-Pétersbourg deux choses qu'on ne saurait trop +admirer. La première, la statue équestre de Pierre le Grand, ouvrage +immortel du fondeur français Falconet, la plus belle de cette espèce +existante au monde. Son attitude est sublime et correspond à la pensée. +Pierre, après avoir gravi le rocher qui sert de base, étendant la main, +semble dire: «C'est là que je bâtirai ma ville!» Et la seconde, le +superbe quai de la Néva, de près d'une lieue de longueur, d'une grande +largeur, revêtu du côté de la rivière par des constructions en granit, +dont chaque pierre est de quatre-vingts à cent pieds cubes, et bordé du +côté opposé par des palais ou de beaux hôtels. Cette immense rivière, +avec l'île Basile, équivalant elle seule à une ville, la forteresse et +les constructions de la rive droite forment un ensemble dont il est +impossible de se faire une idée quand on ne l'a pas vu. Mais une pensée +triste vient diminuer l'impression ressentie. Cette belle ville, +résultat de plusieurs milliards employés à sa construction, ne peut être +conservée qu'au pris de continuelles dépenses et de réparations +constantes à cause de la rigueur de son climat destructeur. Le jour où +l'éloignement du souverain, où l'abaissement de sa prospérité, +diminueraient les moyens consacrés à son entretien, sa perte serait +assurée. Ainsi on peut dire, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que +cette ville est condamnée à une éternelle jeunesse ou à périr.</p> + +<p>Une circonstance embellit Saint-Pétersbourg et y ajoute un charme qu'on +ne trouve que dans cette capitale. L'éloignement où Saint-Pétersbourg +est du centre de l'empire, les devoirs ou les intérêts qui fixent une +grande quantité de noblesse à la cour, empêchent beaucoup de grands +seigneurs d'habiter leurs terres, situées à de grandes distances. Il en +est résulté le besoin de créer une multitude de jolies maisons de +campagne dans les environs, et particulièrement dans les iles de la +Néva. Dans les autres capitales, dans la belle saison, ou un peu plus +tôt ou un peu plus tard, chacun s'éloigne. Ici on se contente de changer +de logement pour s'établir à une ou deux lieues au plus, et ce qui +compose la haute classe se trouve toujours réuni. On pourrait appeler +cette réunion de jolies campagnes dans les îles de Caminostro, de +Yelagin, etc, la <i>Ville d'Été</i>. L'empereur Alexandre avait une maison +charmante à Caminostro, et en a fait construire une autre à Yelagin. +Cette dernière est la plus délicieuse résidence que l'imagination puisse +créer. Il en fit hommage à sa mère, l'impératrice Marie. Elle est +meublée uniquement avec des produits des manufactures du pays. Tout y +est simple et magnifique à la fois. C'est la petite maison d'un +très-grand souverain.</p> + +<p>Je commençai mes excursions autour de Saint-Pétersbourg par Cronstadt. +Ce point, par sa grande importance, méritait la préférence. Je me rendis +à Cronstadt sur un bateau à vapeur; ce fut la première fois que je fis +usage de ce moyen de navigation. C'est une admirable application de +cette nouvelle force, devenue, pour ainsi dire, intelligente, qui se +charge de produire tous les grands effets demandés, puissance nouvelle +qui change l'état des sociétés et dont l'hommage a été fait à Napoléon. +Il n'a tenu qu'à lui de s'en servir le premier pour l'exécution de ses +desseins contre l'Angleterre, et, sans doute alors, il aurait réussi; +mais son esprit routinier, si je puis m'exprimer ainsi sur un génie +aussi extraordinaire, l'emporta alors sur ses autres facultés: <i>sic +voluere fata</i>.</p> + +<p>L'adoption de la navigation à vapeur diminue, en beaucoup de +circonstances, l'importance de la science de la marine, mais cependant +ne pourra jamais la détruire tout à fait. La sensation éprouvée sur un +bateau à vapeur est qu'aucune combinaison n'est nécessaire à sa +direction, tandis qu'elles sont si vastes, si variées et si multipliées +dans la conduite des bâtiments à voile. Un bâtiment est dirigé par son +timonier, comme un gros animal dompté obéit aux ordres et aux +indications de son conducteur.</p> + +<p>Les effets produits par l'inondation de 1824 étaient encore visibles. +Deux forts, construits en bois, et destinés à la défense de la rade, +avaient été rasés et détruits de fond en comble par les eaux: un seul +était reconstruit. Un vaisseau de cent vingt canons, ayant été porté à +terre, n'avait pu être remis à flot, et on s'occupait à le démolir. Les +conditions naturelles de cet important établissement sont peu +favorables. Le projet du général Bazaine, dont j'ai rendu compte, y +remédierait en partie; car les vaisseaux pourraient mouiller dans la +passe en arrière de la digue, et, par conséquent, être garantis contre +une partie des grands efforts de la mer. En bâtissant des forts en +pierre pour protéger la rade dans le lieu même où sont les forts en +bois, on aurait d'autres abris d'un usage facile.</p> + +<p>L'établissement de Cronstadt est grand et vaste, les casernes sont +considérables, les magasins en rapport avec les besoins; mais tout est +moins beau et beaucoup moins complet que dans nos grands ports: tout +semble avoir encore un caractère de provisoire. Il est vrai que presque +tout date de Pierre Ier. Une chose seulement est remarquable et digne +d'envie: c'est l'immense bassin divisé en huit formes, pouvant servir à +construire ou à radouber sept vaisseaux et une frégate à la fois. +Chacune de ces formes peut se vider séparément au moyen d'une machine à +vapeur.</p> + +<p>L'armement de Cronstadt est très-considérable; mais les batteries du +côté de la mer sont trop basses et auraient de la peine à résister au +feu des vaisseaux. Il n'y a point de fourneaux à réverbère pour rougir +les boulets, et une grande partie des parapets est en bois. La rade est +défendue par divers forts, les uns en bois, les autres en pierre, qui +croisent leurs feux entre eux et avec ceux du corps de la place. Malgré +les mauvaises dispositions de détail, l'immense artillerie accumulée +rendrait toujours l'attaque de Cronstadt une affaire difficile et +chanceuse. Et puis, combien le grand éloignement des puissances qui +pourraient avoir intérêt et moyen de l'entreprendre, la nature de la mer +et de la côte, ajouteraient aux obstacles et aux dangers de cette +opération!</p> + +<p>Il existe à Cronstadt une école de pilotage et de bas officiers. Elle +est bien tenue et établie sur un bon pied. L'instruction théorique qui y +est donnée est suffisante sans être poussée trop loin. Cet +établissement, comme tous les autres d'une nature analogue, est mené +d'une manière paternelle et avec une grande économie. Il est de la plus +grande utilité, et voici pourquoi: La navigation russe est encore peu +étendue; le commerce forme peu de matelots. Il ne peut donc pas, comme +en France et en Angleterre, offrir des ressources à la marine militaire +ni lui fournir des hommes propres aux fonctions de contre-maîtres et de +chefs d'équipage. Dès lors la prévoyance du gouvernement doit y +pourvoir.</p> + +<p>En général, je le dis de nouveau, on ne saurait trop admirer les soins +pris en Russie pour l'éducation des enfants des serviteurs de l'État. +Fils de matelots, fils d'employés, fils de soldats, tous sont adoptés +par le souverain, qui se charge de les rendre utiles à son service et de +leur ouvrir la carrière de la fortune s'ils sont dignes de la parcourir. +Les soins pris par Alexandre pour l'éducation de la jeunesse peuvent à +peine se concevoir, monument durable et glorieux pour son coeur et son +esprit, conforme aujourd'hui aux plus grands intérêts de la Russie.</p> + +<p>Peu de jours après ma visite à Cronstadt, l'empereur s'y rendit pour +inspecter la flotte, qui était au moment de sortir pour évoluer dans la +Baltique. Il me fit dire de me rendre dans la rade, sur le bateau à +vapeur, d'où je viendrais le trouver à bord de son yacht. L'escadre se +composait de trois vaisseaux de ligne et de neuf frégates. Je me rendis +près de l'empereur, et je l'accompagnai à bord des principaux bâtiments +dont il fit la visite. Ces bâtiments étaient assez bien tenus, mais on +pouvait reconnaître sans peine que les équipages étaient peu instruits. +J'en fus surtout frappé sur le yacht de l'empereur, alors à la voile et +monté par des marins de la garde. Les moindres manoeuvres semblaient +les embarrasser, et je fus au moment de donner mon avis sur la manière +d'orienter les voiles pour virer de bord, après que ce bâtiment eût +manqué à virer une première fois par la maladresse de l'équipage. +L'impératrice était à bord du yacht. Rien ne peut rendre son amabilité, +sa grâce et les agréments qui la distinguent. Combien ce couple, si +tendrement uni, est beau à voir, et qu'il est naturel de faire des voeux +pour son bonheur et sa prospérité!</p> + +<p>L'empereur me fit remarquer que l'équipage du yacht était composé du +soldats mitraillés au mois de décembre. Je lui répondis: «Ah! Sire, on +fait des hommes ce que l'on veut, et vous avez pris le moyen de vous +assurer de leur fidélité par vos généreuses inspirations et votre +confiance noble et magnanime. Quand on les ressent et qu'on sait y céder +à propos, on a le génie du gouvernement!»</p> + +<p>Au surplus, ces soldats révoltés de Saint-Pétersbourg ne doivent pas +être confondus avec les misérables qui les commandaient et les ont +entraînés dans la rébellion. Autant ceux-ci étaient infâmes et +criminels, autant les autres étaient dignes d'indulgence. De leur part +c'était un acte de vertu, et ils ont cru être des héros de fidélité et +se sacrifier à leur devoir. En effet, huit jours avant la révolte, ils +avaient prêté serment de fidélité à Constantin. On leur demande un +nouveau serment en vers un prince présent, et Constantin est absent. Ne +sont-ils pas autorisés à douter de la validité des droits, à craindre +une usurpation? Ils ne sont pas au fait de ce qui s'est passé. La +publicité est peu habituelle en Russie, et elle arrivé difficilement +jusqu'aux classes inférieures. Les événements qui venaient de se +succéder, presque incroyables pour les gens bien informés, étaient tout +à fait incompréhensibles pour ces soldats. Dès lors la défiance est +expliquée, même légitimée, et de là à la révolte il n'y a qu'un pas. +Induits en erreur par leurs propres officiers, ils persistent dans le +serment déjà prêté et sont victimes d'un sentiment louable de fidélité +et de constance á leur devoir, tandis qu'on les accuse du crime opposé. +Ces malheureux doivent inspirer une grande pitié, car ils ont été punis +pour une action dont le principe mérite une récompense. Ainsi, autant +les officiers conspirateurs doivent inspirer d'horreur, autant les +soldats sont dignes d'intérêt, et c'est ce que Nicolas a senti. Aussi +n'avait-il aucune inquiétude, aucune crainte, en se confiant de nouveau +à la garde de ceux-ci.</p> + +<p>En revenant de Cronstadt, je visitai deux châteaux impériaux. Celui de +Oranienbaum, qui est fort peu de chose et très-délabré, rappelle +cependant deux événements importants. Catherine II, encore +grande-duchesse, faillit y périr en descendant une montagne russe. Le +char qui ta portait, étant sorti de sa rainure, allait être précipité, +quand Orloff, dont la force était prodigieuse, saisit le char en +mouvement et l'arrêta. Probablement cette circonstance a eu de +l'influence sur la puissance qu'il exerça sur elle et sur le rôle +politique qu'il a joué. Dans ce château Pierre III fut arrêté, précipité +du trône et confiné ensuite dans une prison, où peu après il trouva la +mort.</p> + +<p>Peterhof, que je visitai ensuite, est à une assez faible distance +d'Oranienbaum, sur la même rive de la Néva. Le château est beau et +vaste, mais son architecture est mesquine. Le bâtiment est peu élevé; il +manque de grandeur et de dignité. Une rivière, riche en belles eaux, a +donné le moyen de faire des cascades magnifiques, des jets d'eau et +d'autres choses de cette nature, dont l'intention est de rappeler les +eaux de Versailles, sans cependant en approcher. Des jardins, situés +au-dessous du coteau où le château est bâti, sont grands, bien tenus et +dans le style des jardins de le Nôtre. Une petite maison en briques, +habitée par Pierre le Grand, y est conservée avec un respect religieux, +comme tout ce qui rappelle cet homme extraordinaire.</p> + +<p>En général, les Russes, dont l'origine comme puissance est si nouvelle, +et qui sont admis à peine depuis un siècle dans la famille européenne, +attachent beaucoup de prix à se créer des souvenirs et à en préparer +pour leur postérité. Les peuples, comme les hommes privés, éprouvent le +besoin de reconnaître la source dont ils descendent et de se livrer aux +souvenirs qui s'y rattachent. On trouve un charme mystérieux à se livrer +à ces pensées et à conserver tout ce qui les réveille. Dans notre +vieille Europe, anciennement civilisée, dont l'histoire est présente à +notre esprit, nous trouvons à chaque pas des monuments qui en rappellent +les grandes époques, et les époques remontent jusqu'à celle de la +puissance romaine. En Russie, où tout est d'hier, tout, excepté le +Kremlin de Moscou, dont l'existence se lie avec l'invasion des Tartares +et la lutte des grands-ducs de Moscovie contre eux, tout date de Pierre +le Grand. Aussi on a recueilli avec soin ce qui lui a appartenu, ainsi +qu'à ses successeurs.</p> + +<p>Dans tous les châteaux, et à Peterhof particulièrement, il y a une +grande quantité d'habits et de cannes de Pierre Ier; des robes de +Catherine Ire, d'Élisabeth; l'habit de cheval en taffetas vert que +portait Catherine Ire le jour où elle s'empara du pouvoir. Le trésor de +Moscou, plus riche en objets de souvenirs, remonte un peu plus haut; +maison dirait ici que l'on cherche à suppléer par le nombre des objets +au nombre de siècles qui manquent.</p> + +<p>Peterhof est le lieu, chaque année, d'une fête populaire +très-remarquable. Elle est célébrée à une époque déterminée. Quand la +cour occupe le château, quarante ou cinquante mille individus viennent +se réjouir dans les jardins en toute liberté; ils s'y établissent, y +couchent, y restent pendant plusieurs jours et sont nourris aux frais de +l'empereur, avec son argenterie et par sa maison. L'empereur et sa +famille se promènent au milieu de cette foule sans garde et sans +appareil, et n'en sont que plus respectés. Une fête analogue a lieu à +Saint-Pétersbourg au 1er janvier de chaque année. Il y a un bal où tout +le peuple, sans exception, est admis dans le palais; il y vient un grand +nombre de milliers de personnes. Là, l'empereur est accessible au +dernier de ses sujets. Des repas servis en argenterie sont également +donnés, et jamais ni désordre, ni tumulte, ni vol, ne s'y commettent. +Ces fêtes populaires, instituées dans presque tous les pays soumis à des +gouvernements absolus et arbitraires, consacrent momentanément une +liberté sans limites pour le peuple, espèce d'indemnité donnée de la +perte de ses droits, et hommage rendu à la pensée qui représente le +souverain comme chef de la famille. C'est enfin un moyen de flatter, de +caresser l'opinion des masses et de conquérir leur affection, affection +précieuse et nécessaire; car cette espèce de souverain n'a d'autre appui +que la multitude et les soldats. Si cet appui, si cette affection, +venaient à leur manquer, si la haine succédait à l'amour, la révolte +serait immédiate et ferait crouler le trône. Quand, au contraire, les +gouvernements cherchent la base de leur puissance et la garantie de leur +durée dans un ordre régulier, dans le règne des lois et le respect pour +toutes les existences que la succession des siècles et les services +rendus à l'État ont grandies, ils ont des appuis moins variables, plus +solides, et ils conservent plus de dignité et de véritable indépendance.</p> + +<p>J'allai passer une journée à Zarskoïe-Sélo, belle habitation, mais que +les Russes, comme toujours, pour ce qui les concerne, placent trop haut. +La comparaison de ce palais avec Versailles est une impertinence. Il est +fort vaste. Il présente un bel aspect, mais il n'a rien de ce grandiose +qui caractérise l'oeuvre de Louis XIV. Les jardins sont beaux, bien +dessinés et tenus dans une rare perfection. Il s'y trouve, comme +ornement et pour donner de la vie, des établissements d'agriculture. On +pourrait comparer ces jardins à ceux de Laxembourg, jardin impérial de +Vienne; ils les rappellent par leur nature et par la manière dont ils +sont soignés; mais il y a quelques mouvements de terrain naturels dans +ceux de Zarskoïe-Sélo, et des eaux rares et factices, tandis qu'à +Laxembourg tout est parfaitement plat, et les eaux abondantes et +magnifiques.</p> + +<p>J'ai visité l'intérieur du palais et vu l'appartement qu'occupait +Alexandre. Tout y est resté intact, comme il l'a laissé en partant de +Zarskoïe-Sélo pour commencer le voyage où il a trouvé la mort. Il avait +le pressentiment d'une fin prochaine. Il parcourut, avant de partir, +toutes les allées de son jardin; puis, s'étant mis en route, il s'arrêta +à la distance dont on voit encore Zarskoïe-Sélo pour lui jeter un coup +d'oeil et lui faire un dernier adieu, inspiration inouïe, car il ne +devait plus revoir ce lieu qu'il chérissait. La chambre d'Alexandre à +Zarskoïe-Sélo renferme une très-petite bibliothèque, où les ouvrages de +Fénelon ont la place d'honneur. Les ouvrages de cet homme célèbre +devaient être dans le goût d'un souverain d'un coeur tendre, rempli de +douceur et de bienfaisance.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de revenir encore sur les souvenirs qu'il a +laissés en Russie. Il n'y a pas une famille à Saint-Pétersbourg qui ne +soit son obligée. Faire du bien était son premier besoin. Une mère de +famille lui demandait-elle une audience pour l'entretenir de ses +intérêts privés, il arrivait inopinément chez elle et s'occupait ensuite +à remplir le but de ses désirs. Il y avait chez lui quelque chose +d'angélique.</p> + +<p>L'appartement occupé par Catherine II est délicieux: tout y respire la +volupté, et elle s'y entendait. La colonnade de marbre et la terrasse +donnant sur le lac devaient être, pour une cour gaie, spirituelle et +occupée de plaisirs, des lieux de réunion charmants à la fin d'une belle +journée.</p> + +<p>J'ai vu, pour la première fois, dans le jardin de Zarskoïe-Sélo, les +enfants de l'empereur, et, en particulier, le grand-duc héritier. J'ai +déjà parlé de lui, et je dirai cependant combien sa vue m'intéressa, et +à quel point son air résolu me séduisit. Il maniait une petite barque +sur la rivière anglaise, et, un des officiers qui m'accompagnaient lui +ayant demandé de traverser cette rivière sur cette barque, la barque +fit, au moment où il s'embarqua brusquement, un mouvement si marqué, que +l'eau y entra. Un autre enfant de son âge aurait jeté un cri. Lui ne +montra pas la moindre émotion, saisit son crochet pour la pousser au +large, et ensuite ses rames pour la conduire. Il eut un aplomb et un +calme admirables. Que Dieu le conserve, et que ce jeune prince donne à +son père tout le bonheur qu'il a droit d'en attendre!</p> + +<p>Après avoir vu en détail Zarskoïe-Sélo, j'allai visiter Paolowsky, situé +à peu de distance. C'était la résidence de prédilection de +l'impératrice Marie, le lieu qu'elle a habité avec Paul, du temps de +Catherine II. C'est aussi le lieu où Paul apprit son avènement au trône. +Bonne habitation, commode, agréable, un peu sauvage, parce qu'elle est +environnée de bois, mais donnant l'idée seulement d'appartenir à un +riche particulier. Les mouvements de terrain y sont plus prononcés qu'à +Zarskoïe-Sélo, où la nature se montre beaucoup moins que l'art. Ici les +bois sont venus d'eux-mêmes; à Zarskoïe-Sélo, c'est la main de l'homme +qui les a plantés.</p> + +<p>Un des établissements les plus curieux situés dans les environs de +Saint-Pétersbourg, la manufacture de Colpina, est une des plus belles +fabriques que l'on puisse voir. Ses produits sont tous relatifs au +service de la marine. On y forge des ancres pour les vaisseaux; on y +construit des machines à vapeur, des affûts pour les canons, des +cuisines de vaisseau; on y lamine des cuivres pour le doublage des +bâtiments; on y fait des clous et des boulons en cuivre, des instruments +d'astronomie, etc. Enfin on s'occupe de tout ce qui tient à l'armement +et l'aménagement des vaisseaux.</p> + +<p>Elle forme un immense fer à cheval, au milieu duquel est un grand bassin +servant de port, et d'où les bateaux se rendent sur la Néva, au moyen +d'une rivière navigable. Un Anglais, nommé Wilson, est chargé de diriger +cette fabrique. Un calculait alors qu'avec un travail de quatre années +et une dépense de quinze cent mille francs elle serait portée à sa +perfection.</p> + +<p>Après avoir visité Colpina, j'allai voir Schlusselbourg, point ou le +canal de Ladoga débouche dans la Néva. De magnifiques écluses venaient +d'être achevées. L'activité de la navigation a obligé d'en réunir deux +ensemble pour le même objet. Dans quelques circonstances de l'année, on +doit ménager l'eau du canal, et en diminuer autant que possible la +consommation. À cet effet, on a imaginé un moyen fort ingénieux. Deux +écluses jumelles sont accolées l'une à l'autre. Quand les bateaux +descendants sont dans un des sas, au lieu de verser l'eau dans le canal +inférieur, avant d'ouvrir l'écluse, on la fait écouler dans l'écluse +voisine. Les eaux des deux sas se mettent de niveau alternativement, et +ce mouvement conserve une partie de l'eau, qui sans cela serait versée +dans le canal inférieur et serait perdue. Il y a plusieurs canaux en +France où ce moyen d'économiser l'eau devrait être employé. En portant +le nombre des écluses ainsi accolées à trois ou plus, on diminuerait +encore davantage la consommation de l'eau, dont la dépense serait ainsi +réduite a fort peu de chose.</p> + +<p>Les exportations faites par ces débouchés sont si considérables et la +navigation si active, qu'année commune il passe par les écluses de +Schlusselbourg de vingt-six à vingt-huit mille bâtiments, du port de +cent vingt à deux cents tonneaux, ou des trains de bois qui les +représentent. Pour donner un terme de comparaison, je dirai que, dans +les meilleures années, la navigation du canal de Languedoc ne consiste +que dans le passage de quinze cents bateaux d'une moindre grandeur.</p> + +<p>Élisabeth fit enfermer, depuis sa plus tendre enfance, dans le château +de Schlusselbourg, Ivan, petit-neveu de Pierre 1er, qui avait été +déclaré héritier du trône par l'impératrice Anne. Ce malheureux prince y +périt, par l'ordre de Catherine II, à l'occasion d'une entreprise faite +en sa faveur.</p> + +<p>J'assistais habituellement aux manoeuvres de la garde quand elle +s'exerçait par brigade. Je vis successivement les régiments de +Préobragensky et de Moscou, les chasseurs de Finlande et les chasseurs +de la garde, les régiments d'Ismailowsky et Pawlowsky, enfin ceux +d'Alemanowsky, et les grenadiers du corps; infanterie superbe et fort +instruite; un peu lourde, un peu pesante, mais dont la composition, pour +la taille et la tournure des hommes, est admirable. Elle est, il est +vrai, l'objet d'un choix tout particulier, et recrutée dans les +grenadiers, qui sont eux-mêmes choisis dans l'armée, où les conditions +imposées sont remplies et au delà.</p> + +<p>J'accompagnai l'empereur au camp de Zarskoïe-Sélo, où une grande partie +de la garde fut réunie. J'y passai trois jours à voir manoeuvrer les +troupes, que l'empereur commandait en personne. On y fit aussi la petite +guerre. J'eus l'occasion d'admirer l'aplomb et la facilité avec laquelle +l'empereur dirigeait les mouvements et son coup d'oeil pour remuer des +masses considérables; mais j'aurai l'occasion de traiter plus en détail +cet objet en parlant des manoeuvres de Moscou, et de donner des +renseignements circonstanciés sur l'armée russe.</p> + +<p>Je fus frappé, en ce moment, de la promptitude et de la facilité avec +laquelle l'infanterie russe se fatigue. Après une marche de quatre +heures, les soldats semblaient aussi épuisés que les nôtres après une +journée entière. L'instruction remarquable des régiments, pris +séparément, est supérieure à celle des chefs. Les généraux ne m'ont pas +satisfait. L'empereur est le meilleur manoeuvrier de tous ceux que j'ai +vus à ces réunions.</p> + +<p>Il y avait aussi de la cavalerie de la garde au camp de Zarskoïe-Sélo; +cavalerie superbe. Les cuirassiers, chevaliers-gardes et gardes à cheval +sont montés sur des chevaux immenses, qui cependant sont très-maniables +et ont une grande souplesse, la cavalerie légère, hussards, chasseurs, +lanciers et dragons, est montée plus haut que dans l'armée française; +mais ces différentes troupes doivent être considérées comme destinées à +combattre en ligne, attendu que les Cosaques suffisent à tous les +services des avant-postes et des reconnaissances. Aussi les hussards, +chasseurs, etc., n'ont ni l'habitude ni l'expérience de ce genre de +service.</p> + +<p>L'arrivée du corps de l'impératrice Élisabeth fut suivie de ses +funérailles. Son entrée à Saint-Pétersbourg eut lieu avec la plus grande +solennité. L'empereur, l'impératrice, le reçurent à la barrière et +l'accompagnèrent à pied jusqu'à l'église de la forteresse, lieu de +sépulture des souverains russes depuis Pierre 1er. Le cortège était +immense et occupait plus d'une lieue de longueur. En faire la +description me serait impossible. Dans aucun autre pays, une cérémonie +semblable n'offre quelque chose d'aussi imposant, ni d'une aussi grande +pompe, ni d'un caractère plus religieux.</p> + +<p>Le corps diplomatique y fut invité, et nous nous rendîmes tous à +l'église pour assister au service et à l'inhumation, église petite et +mesquine, dont la construction est récente comme celle de la ville. Le +terrain sur lequel elle est construite est si bas et si +rapproché des eaux, qu'il semble soumis à mille chances de destruction. +Les souvenirs des âges anciens n'y figurent pas, et cependant ces +impressions conviennent beaucoup aux solennités qui rappellent +l'éternité. Les restes mortels des souverains de ce grand empire, +déposés dans un lieu aussi moderne, sont un témoignage du peu +d'ancienneté politique de ce peuple. Il en résulte, pour ainsi dire, un +manque de dignité pour ce grand pays. Combien Moscou est préférable pour +recevoir les dépouilles des empereurs: vieille ville et véritable +capitale, dont l'action se fait sentir tout à la fois sur l'Asie et sur +l'Europe; vieux Kremlin et accumulation de tombes, dans l'église la plus +ancienne de cette ancienne résidence!</p> + +<p>Quand l'empereur, le jour de son sacre, va faire, comme chose de +cérémonie, une station et une prière dans l'église de ses ancêtres, +remplie de leurs cercueils, on éprouve, malgré soi, un pieux +recueillement et une sainte émotion. Cette cérémonie parle tout à la +fois au coeur et à l'esprit.</p> + +<p>Après les funérailles de l'impératrice Élisabeth, tout le monde se +disposa à partir pour Moscou. L'empereur se mit en route immédiatement +après le jugement définitif du procès de la conspiration et après avoir +fait tous les actes de clémence compatibles avec la justice et une bonne +politique. Je quittai Saint-Pétersbourg la veille du jour où les cinq +individus, condamnés à être pendus, devaient être exécutés; je pris ma +route par les colonies militaires, situées sur le Volcoff, que +l'empereur m'avait autorisé à visiter, et dont je vais rendre compte.</p> + +<p>L'empereur Alexandre avait été frappé des avantages de toute nature que +l'empereur d'Autriche tire des régiments frontières, établis sur les +confins de ses États du côté de la Turquie. Le but de cette +organisation, indépendamment de la garde de la frontière, est +d'entretenir en temps de paix, et de former pour la guerre, un grand +nombre de soldats avec une faible dépense; de tirer d'une population +assez faible des soldats dans une proportion très-forte, mais à la +condition de les laisser habituellement dans leurs familles, et occupés +de leurs travaux, quand la guerre ne les appelle pas ailleurs. Dans les +provinces civiles d'Autriche, un régiment d'infanterie est entretenu par +une population de quatre cent mille âmes, et dans les provinces +militaires par une population de cinquante ou soixante mille âmes. +Celles-ci donnent donc huit fois autant de soldats que les premières. Le +succès de cette organisation en Autriche, dans l'intérêt du souverain, +dans l'intérêt de la population, de son bien-être et des progrès de la +civilisation, justifie la proportion adoptée, et prouve combien le +système est bon et salutaire.</p> + +<p>Les faiseurs en Russie imaginèrent de coloniser des régiments sans les +placer au milieu d'une population correspondante par sa force aux +besoins qu'exige leur entretien. Chose inouïe! on prit pour base d'un +régiment une population de trois, quatre ou cinq mille âmes, soumise +violemment à ce régime; et cette population, d'ailleurs peu propre au +métier qu'on voulait lui faire faire, se composait en grande partie de +bateliers du Volcoff, riches de leur industrie; ainsi la nature et le +défaut de population, tout était contraire.</p> + +<p>Ou avait donc renversé la question, et, au lieu de faire des soldats +avec des paysans, on faisait des paysans avec des soldats. Un régiment +étant placé dans un canton, la population lui fut donnée. Les filles +devinrent les femmes des soldats, et le soldat, institué chef de +famille, commanda dans la maison. Beau-père, belle-mère et belle-soeur, +tout lui fut soumis. On bâtit des villages en forme de camps baraqués, +et on donna aux familles des terres à défricher. De belles constructions +pour les officiers, pour les hôpitaux, pour les exercices à couvert, +furent exécutées avec magnificence, et de la manière la plus large et la +plus intelligente; mais tout, en définitif, n'était qu'une manière de +casernement. Ce système isolé ne pouvait se soutenir par lui-même. Ces +régiments, n'étant pas formés et entretenus par la population du +territoire, ne pouvaient rester au complet qu'au moyen de recrues +fournies par les provinces de l'empire. Les soldats enrôles, +indépendamment de leurs services militaires, étant tenus de consacrer la +plus grande partie de leur temps à cultiver la terre, formèrent ainsi +des colonies agricoles, organisées militairement, et non des colonies +militaires; corps de laboureurs recruté par l'armée, et non réunion de +soldats faite avec des laboureurs. Le troisième bataillon, attaché au +sol, ne devait jamais sortir, et cependant ceux qui le composaient +étaient assujettis aux mêmes exercices militaires: véritable +contre-sens. Il y a une grande différence à être soumis à l'autorité +militaire, comme en Autriche, à porter le nom de soldat afin d'en +prendre plus ou moins l'esprit, ou bien d'être obligé de remplir sa vie +des détails qui constituent ce métier, indépendamment des devoirs +imposés comme cultivateurs et comme colons. Il y avait donc autant +d'erreur dans l'application des principes et dans le régime que dans les +bases dont on était parti. Aussi a-t-on abandonné cette institution, et, +si elle n'est pas détruite formellement par un ukase, le respect porté +au nom de l'empereur Alexandre en est le seul motif. Les immenses +constructions exécutées n'ont d'autre destination aujourd'hui que de +loger des troupes de la garde ou de l'armée.</p> + +<p>Les colonies militaires de cavalerie, situées en Ukraine, sont tout +autre chose. Établies sur des bases raisonnables, conduites par un homme +d'esprit, actif et éminemment propre à la direction de semblables +établissements, le général de Witt, elles ont obtenu le succès le plus +complet. J'aurai ailleurs l'occasion d'entrer dans quelques détails sur +ce sujet.</p> + +<p>Des colonies militaires, je me rendis à Novogorod, qui fut une ville +riche et prospère aux temps du moyen âge, avec laquelle les souverains +étaient obligé de compter, mais qui présente aujourd'hui le spectacle le +plus misérable, la grande enceinte qui la contenait à peine autrefois +existe encore; mais la plus grande partie de la surface qu'elle enferme +est un désert aujourd'hui, et la partie habitée elle-même ne présente +que quelques chétives cabanes; triste spectacle offert aux yeux du +voyageur par cette cité célèbre, qui fut autrefois république puissante.</p> + +<p>Les villes de Russie que je visitai alors ne m'offrirent rien de +séduisant. Un peuple a besoin de la succession d'un grand nombre +d'années pour se policer et s'enrichir. Une aisance générale, un +bien-être universel, une grande sécurité, et la conscience d'une +protection efficace de la part du pouvoir, peuvent seuls donner le goût +d'embellir sa demeure. Des révolutions ayant autrefois détruit +Novogorod, des ruines l'ont remplacée, et, jusqu'à présent, aucune +circonstance n'en a favorisé lu renaissance.</p> + +<p>Chose singulière et digne de remarque: la marche politique de la société +a été, en Russie, en sens inverse de celle du reste de l'Europe. Tandis +que l'Occident était soumis à la plus dure féodalité, tout le Nord était +libre. Les circonstances qui ont fondé chez nous la féodalité +l'expliquent: effet de la conquête, elle devint la base de l'ordre +social. Dans le Nord, berceau des conquérants, la liberté s'était +conservée; mais l'ordre de choses changea successivement en Occident, et +particulièrement en France et en Angleterre. La formation des communes +et leur affranchissement, l'alliance des souverains avec les peuples +modifia, diminua l'existence et les droits des seigneurs; et, tandis que +la marche progressive des temps protégeait ces peuples, un acte isolé +attacha les paysans russes à la glèbe. Sous le règne de Boris Godunow, +usurpateur qui s'empara du trône des czars en 1598 et ne régna que cinq +ans, un ukase changea le sort de toute la population. Sur la +représentation des seigneurs, pour empêcher les paysans de quitter leurs +villages et de laisser les terres sans culture, il fut ordonné que les +paysans ne pourraient s'éloigner à l'avenir et appartiendraient au sol +qui les avait vus naître. Le seigneur, maître du sol, devint ainsi +propriétaire de leurs personnes. Cet ukase, reçu sans contradiction, +devint et forme encore le fondement de la société en Russie.</p> + +<p>De Novogorod, je continuai ma route pour Moscou, où j'arrivai en quatre +jours. Le passage des monts Valdaï coupe un peu la monotonie du voyage. +Ces monts, placés au point de partage des eaux qui se rendent dans la +Baltique et dans la mer Caspienne, présentent à peine à l'oeil une +élévation supérieure de deux ou trois fois à celle de Montmartre. Au +pied du versant méridional se trouvent de beaux et vastes lacs, dont la +navigation se lie à celle des rivières et des canaux qui traversent +l'empire.</p> + +<p>Le pays que j'ai parcouru est souvent marécageux, d'autres fois riche et +bien cultivé. La plaine de Tarjock en présente un remarquable exemple. +On exécute une grande chaussée de Saint-Pétersbourg à Moscou, chose de +luxe, car les grands transports se font ou par les canaux et les +rivières, ou par le traînage en hiver. Cette route servira donc +seulement aux voyageurs. Au reste, l'importance de la communication +entre les deux capitales en justifie suffisamment la construction. +Toutefois, dans un but aussi restreint, elle m'a paru trop large; mais +tout, en Russie, se conçoit et s'exécute dans des dimensions +gigantesques. L'immense étendue de l'empire a sans doute accoutumé les +esprits à des nombres et des proportions supérieurs à tout ce que l'on +conçoit ailleurs. Ce bel ouvrage, qui était, à cette époque, au tiers de +son exécution, est terminé complétement aujourd'hui; mais alors on +parcourait encore deux cent quarante verstes de route sur des rondins, +espèce de route odieuse, produisant des secousses insupportables, et +cependant c'était le seul moyen d'arriver.</p> + +<p>Ce genre de construction exige une énorme consommation de bois, car à +peine la durée des arbres employés est-elle de quatre ans. On rend les +chemins moins rudes en équarrissant les bois, mais ceux-ci alors +deviennent plus chers, soit à cause de la quantité de bois perdu, soit à +cause de l'accroissement de la main-d'oeuvre. Je m'arrêtai à Tiver, +l'une des villes les plus importantes de la Russie. Elle est grande, +mais dépeuplée: aussi offre-t-elle le spectacle le plus triste. Elle ne +porte le caractère ni d'une ville nouvellement bâtie, par la beauté des +édifices, ni celui d'une ancienne ville, par les vestiges d'une ancienne +population. Elle est située sur le Volga, fleuve qui traverse presque +toute la Russie en y portant l'abondance et la richesse. Ce fleuve est +la grande artère de cet immense corps.</p> + +<p>Le 29 juillet, j'arrivai à Moscou, ville qui ne ressemble à aucune +autre, et dont la vue étonnerait même celui dont l'esprit serait le plus +prévenu. Son étendue immense, le caractère de ses édifices, les mille ou +onze cents dômes dorés ou peints qui s'élèvent dans les airs, les +intervalles cultivés, les vallons qui séparent les différents quartiers +et font de chacun une ville à part, trois boulevards circulaires +concentriques, plantés d'arbres, formant la plus magnifique promenade du +monde, enfin le Kremlin avec ses tours, ses créneaux et ses +fortifications du moyen âge, composent un ensemble dont il est +impossible de donner une juste idée. On dirait une agrégation de villes; +et cette ville est comme une image de l'empire lui-même, qui est une +agrégation de royaumes.</p> + +<p>Le Kremlin, situé sur une élévation, domine un peu la ville. Tout y +porte le cachet du moyen âge. Ancien fort, ancienne résidence des +grands-ducs de Moscovie, il renferme encore aujourd'hui le palais +qu'habite l'empereur. Sa surface, assez peu étendue, contient cependant +huit églises, le palais et une place suffisante pour les parades +journalières. Diverses architectures, orientales et chinoises, ont été +suivies dans la construction de ces églises. Une d'elles renferme les +tombeaux des czars, dont elle est entièrement remplie.</p> + +<p>Du haut des remparts, cette immense ville parle puissamment à +l'imagination. Mais quelle impression sa vue ne devait-elle pas faire +sur un Français! Comment ne pas se rappeler que cette ville avait été +entre nos mains, et que la puissance de nos armes s'était étendue +jusqu'au centre de l'empire russe, à l'extrémité de l'Europe, aux +confins de l'Asie, et cela, il y avait à peine quinze ans! Alors tout +pliait devant nous; alors tout se prosternait sur nos pas. Mais ce +triomphe d'un moment fut acheté au prix de quatre cent mille hommes +laissés dans les déserts, au prix de l'invasion de la France et de +l'entrée dans Paris des armées de toute l'Europe! Il me semblait voir +apparaître, avec un éclat extraordinaire, notre grandeur passée et +l'immense chute qui l'a suivie, dans ce lieu même où tant de souvenirs +sont encore récents. Grand exemple des vicissitudes humaines et de la +justice divine! L'abus de la force appelle une résistance légitime; la +résistance amène la victoire, et, bientôt après, la vengeance. Les +cendres de Moscou devinrent comme l'élément régénérateur de la monarchie +russe. Notre destinée avait été de parcourir toutes les périodes de la +fortune pour arriver aux plus grands malheurs. La compensation des maux +qui nous avaient frappés s'était trouvée dans la possession d'un +gouvernement doux et paternel, dans ta jouissance d'une liberté +véritable, d'un état tranquille et d'une prospérité sans exemple. Mais, +ces biens, mal apprécies au bout de seize ans, devaient nous être +enlevés pour faire place au chaos; et, tandis que les principaux auteurs +des grandes scènes passées disparaissaient du monde, Moscou, théâtre de +tant de désolation et de tant de calamités, plus belle et plus imposante +que jamais, était devenue le séjour paisible et brillant d'un empereur +éclatant de jeunesse et de beauté, au moral comme au physique.</p> + +<p>L'impératrice-mère était restée à Moscou depuis la mort de l'impératrice +Élisabeth. Je fus présenté, immédiatement après mon arrivée, avec toute +mon ambassade, à cette princesse. Je fus frappé de son air imposant, +mais théâtral. Elle avait une sorte de grandeur dans les manières, un +air grave et digne. Elle cherchait évidemment à faire effet par ses +discours et quelques mots marquants. Sa grande gloire est d'avoir élevé +Nicolas: tâche qui, par la manière dont elle l'a remplie, honore sa +haute intelligence. Son esprit actif la rendait ambitieuse et avide de +pouvoir. Pour donner quelque aliment à ses facultés, elle s'était +chargée de la direction supérieure et de l'inspection de divers +établissements d'éducation, de bienfaisance et d'industrie. Au moment où +son jeune fils monta sur le trône, elle se crut destinée à régner sous +son nom; mais lui, malgré son respect religieux pour elle, sut bientôt +s'affranchir d'une dépendance que son droit, comme son devoir, lui +défendait de supporter.</p> + +<p>La plus tendre union n'a jamais cessé d'exister parmi les membres de la +famille impériale. On l'attribue avec raison à l'autorité et à +l'influence constante de l'impératrice-mère sur ses enfants. On +l'accusait de manquer de franchise; j'ignore si cette accusation était +fondée. Son regard incertain ne contredirait pas cette assertion. Elle a +renouvelé, pour ainsi dire, la race de Romanow. Son mari, l'empereur +Paul, était horriblement laid, et aujourd'hui la maison impériale de +Russie est une des plus belles de l'Europe. Certes, cet avantage, +dédaigné habituellement dans notre Occident, est précieux et donne de +grands moyens d'action sur l'esprit des peuples. Elle l'a relevée aussi +au moral. La pureté de ses moeurs, la régularité de sa conduite, ont +effacé, pour ainsi dire, les souvenirs des désordres de Catherine.</p> + +<p>Je vis ensuite la grande-duchesse Hélène, princesse charmante, remplie +de beauté et d'esprit; comme l'impératrice Marie, de la maison de +Wurtemberg, et tout à la fois sa petite-nièce et sa belle-fille, +princesse également remarquable par son amabilité, les grâces de son +esprit et ses avantages extérieurs.</p> + +<p>L'empereur arriva enfin à Moscou, et y fit son entrée. Le cortège et les +équipages étaient médiocres. Les Russes, sentant le besoin de se +vieillir, portent jusqu'au ridicule l'emploi de choses qui chez nous +seraient mises au rebut. Ainsi, par exemple, de vilaines voitures, comme +on en avait il y a soixante ans, sont précieusement conservées à la cour +pour les cérémonies. On en ferait au besoin faire de cette forme, pour +être gâtées ensuite, plutôt que de faire usage de voitures élégantes et +commodes comme celles d'aujourd'hui. L'empereur, à cheval, avec son +état-major, par sa bonne grâce et son grand air, faisait tout l'éclat de +cette fête. De belles troupes en grand nombre bordaient la haie depuis +la barrière jusqu'au Kremlin.</p> + +<p>L'empereur donna, peu de jours après son arrivée, la mesure de son +caractère, de sa volonté et de son jugement sain. Sa mère, éloignée de +lui depuis deux mois, et étrangère aux affaires, crut qu'à l'arrivée de +son fils tout lui serait communiqué et que tout serait soumis à sa +décision. Il en fut autrement, et les soins d'une tendresse active ne +furent entremêlés d'aucune confidence. L'impératrice s'en formalisa. +Elle s'en plaignit, et son fils, en lui montrant un tendre respect, +résista à ses volontés. Il lui dit: «Ma mère, des hommages, des soins, +de la tendresse, il sera toujours doux à mon coeur de vous les +témoigner, et ce sera même un de ses premiers besoins. Concourir à vos +désirs, vous donner les moyens de faire prospérer vos établissements de +bienfaisance, vos fabriques, etc., tout cela est sacré pour moi, et le +trésor de l'empire vous sera toujours ouvert pour cet objet; mais les +affaires de l'État me regardent, souffrez que je les fasse seul.» Et, +deux jours après, une revue de soixante mille hommes avait lieu. C'était +un hommage rendu à l'impératrice-mère. L'empereur défilait à la tête de +ses troupes et saluait sa mère: jamais il ne s'est écarté de cette +conduite.</p> + +<p>Cette revue fut suivie de beaucoup d'autres, de manoeuvres et de petites +guerres. Le camp établi près de Moscou se composait de huit bataillons +de la garde, du corps de grenadiers de vingt-quatre bataillons, du +cinquième corps de dix-huit bataillons. Il y avait trente-trois +escadrons, dont dix-sept de la garde, et cent soixante-huit bouches à +feu attelées. Tous ces corps étaient au grand complet et présentaient un +effectif présent sous les armes de cinquante-trois mille sept cents +hommes. Je n'ai rien vu de plus beau en ma vie. Les troupes de ligne +pouvaient supporter sans inconvénient la comparaison avec la garde, et, +sous certains rapports, elles m'ont paru lui être préférables. +L'instruction y était meilleure et leurs officiers valaient évidemment +mieux. Ils étaient jeunes, comme ceux de la garde, matis savaient mieux +leur métier. Dans la garde, à cette époque, les soldats étaient +supérieurs aux officiers, aimables de salon, beaucoup plus occupés à +plaire aux femmes qu'à remplir les fonctions de leurs grades. L'empereur +Nicolas, dont la sollicitude est si grande pour tout ce qui est utile, +aura, j'en suis convaincu, modifié cet ordre de choses. Quand les +officiers de la garde vaudront leurs soldats, ce corps ne laissera +absolument rien à désirer.</p> + +<p>Le goût de l'empereur et les usages de la Russie rendent les exercices +militaires l'objet de plaisirs journaliers. Tantôt c'était la cavalerie, +toute réunie et seule, qui manoeuvrait dans les grandes plaines +environnant Moscou; tantôt c'étaient vingt ou trente bataillons +d'infanterie; une autre fois, toute l'artillerie. On fit la petite +guerre à plusieurs reprises: une fois elle dura deux jours.</p> + +<p>L'empereur commandait constamment lui-même. Je n'ai pas cessé d'admirer +son aplomb, son calme, son coup d'oeil, à lui qui n'avait jusque-là +commandé qu'une brigade. Il est né avec un instinct particulier pour +manier les troupes; mais il attache peut-être à des minuties plus +d'importance qu'il ne convient à un général d'armée et encore bien plus +à un souverain. La force de son caractère et son courage étaient déjà +prouvés. L'amour de la gloire, dans une âme comme la sienne, ne pouvait +pas être mis en doute. La bonté et la force de son armée lui donnaient +le moyen de se livrer à tous les calculs de l'ambition. Ainsi tout +devait le faire supposer amoureux de la guerre et avide de gloire +militaire. Une véritable et grande philanthropie semble être un +contre-poids à ces qualités, et détruire un instinct belliqueux, sans +lequel on ne fait rien de grand. Cette modification de son caractère est +sans doute un bienfait de la Providence pour assurer le repos du monde, +car personne plus que lui n'aurait pu le troubler. Sans doute il en +résultera aussi un grand bien pour ses peuples. Tout entier à ses +devoirs de souverain, éclairé par un esprit juste et par la voix de sa +conscience, soutenu par un zèle infatigable et la force de la jeunesse, +il régénérera son peuple et formera un ordre de choses meilleur que +celui qu'il a trouvé. Alors il aura rempli la tâche dont le succès +intéresse le plus la Russie. Les éléments qui composent ce pays, les +circonstances naturelles qui lui sont propres, garantissent suffisamment +la puissance que la Providence lui réserve dans l'avenir.</p> + +<p>À l'occasion de ces exercices, j'ai beaucoup vécu avec les officiers +généraux russes, et je les ai souvent reçus chez moi. Il y eut +promptement entre nous une grande cordialité, resserrée par les +souvenirs du champ de bataille. Le métier des armes comporte et amène +une fraternité qui établit des rapporte faciles entre les gens de guerre +de tous les pays, et particulièrement entre ceux qui se sont vus en face +les uns des autres, noble mouvement du coeur humain, dont l'application +se trouve dans l'estime qui résulte en soi-même et aux yeux des autres +de l'accomplissement de ses devoirs; car les meilleurs juges en cette +circonstance sont ceux qui en ont été les victimes. On fait un triste +accueil à un général qui s'est laissé facilement battre, et lui-même ne +se rappelle une époque honteuse qu'avec embarras. On éprouve des +sentiments d'une tout autre nature pour celui qui nous a battu ou pour +celui qui, quoique battu, n'a cédé qu'à la puissance du nombre et a fait +une longue et vigoureuse résistance. Il est dans la nature de l'homme de +respecter ce qui a le caractère de la force. On redoute celle qui nous +menace; on chérit celle qui nous protège, et l'idée de la force porte +avec elle un caractère toujours imposant. Or rien ne la constate, rien +ne la caractérise davantage et ne l'embellit plus que le courage dans +les revers et dans le malheur. En rapportant ces observations à ce qui +me concerne, je dirai qu'en 1813 et 1814 j'ai presque constamment +combattu les Russes et les Prussiens, et que, quand je ne les ai pas +battus, je leur ai fait payer cher leur victoire. C'est à ces souvenirs +que j'attribue l'accueil personnel si favorable et si bienveillant que +j'ai reçu en Russie.</p> + +<p>Je parlerai de l'état-major russe avec une grande réserve. Beaucoup +d'officiers généraux n'étaient ni à Pétersbourg ni à Moscou, et les +absents pouvaient être les plus distingués. Toutefois, après avoir cité +le comte Michel Woronzoff, exprimé la haute estime que je porte à son +caractère et à sa capacité, ainsi que l'étonnement qu'un homme de cette +distinction soit aussi peu employé, je dirai qu'en masse les généraux +que j'ai vus m'ont paru assez faibles. Je parle ici non de l'instruction +proprement dite, que j'ai été peu à même de juger à fond, mais de cette +physionomie à laquelle nous autres gens de guerre nous reconnaissons +assez vite les bons officiers. Toutefois j'ai remarqué un général +Vassiltchicoff qui a toute l'apparence d'un militaire distingué; le +général Benkendorf qui commandait une division de cuirassiers de la +garde; le général Tolstoï, homme de jugement et d'expérience. Il est +indubitable qu'il y a un grand nombre de généraux à la hauteur de ceux +que je viens de nommer.</p> + +<p>Dans les grandes armées, après de longues guerres, il se forme +nécessairement beaucoup de généraux capables de conduire et de bien +commander huit à dix mille hommes; car, pour cet emploi, il ne faut que +trois choses: du courage, du bon sens et de l'expérience; mais, pour les +fonctions d'un ordre supérieur, il faut bien d'autres qualités. Aussi, +dans tous les pays et dans tous les temps, les gens capables de les +remplir sont rares.</p> + +<p>Je dois parler ici du général Diebitsch dont la vie, quoique courte, a +été marquée par des succès brillants et des revers qui ont empoisonné +les derniers moments de sa carrière. Le général Diebitsch était un homme +très-distingué, très-instruit, ayant des idées saines et toutes les +bonnes doctrines sur la guerre. J'ai eu de très-longues conversations +avec lui, et je l'ai vu pénétré de ces principes simples qu'une +expérience plus longue que la sienne m'a montrés être l'essence du +métier. Son activité était extrême, sa bravoure brillante, sa volonté +forte. Il avait donc toutes les qualités nécessaires pour commander. La +mauvaise campagne de 1828, contre les Turcs, n'est pas son ouvrage. +Celle de 1829 lui appartient et lui fait honneur. Quant à sa campagne de +Pologne, la première partie, quoique malheureuse, a dépendu de +circonstances qui étaient en dehors des calculs qui devaient le diriger. +On ne peut, avec justice, le rendre responsable du mauvais succès; car +il a été le jouet des caprices de la fortune, auxquels tous les +événements de la guerre sont plus ou moins soumis. La seconde partie de +cette campagne peut seule être l'objet d'un blâme mérité. Il s'est +abandonné à une sécurité coupable. Le général Diebitsch avait la +confiance absolue de l'empereur Nicolas, et il m'a semblé la mériter. +Parmi les généraux que j'ai vus en Russie il n'en est pas un seul qui +pût lui être comparé, excepté le comte Woronzoff et le comte Paskewitz. +Et Nicolas n'avait pas pu faire un meilleur choix. Au reste, ce choix +avait été d'abord celui d'Alexandre.</p> + +<p>À l'occasion des petites guerres aux environs de Moscou, je dois +raconter un fait qui peint le caractère russe. Le mot <i>impossible</i> n'est +pas compris par les Russes; on est même en droit de supposer qu'il +n'existe pas dans leur dictionnaire. En conséquence, un ordre n'est +jamais commenté par les subalternes. On ne s'occupe que de son +exécution. Il est vrai que pour arriver au but, quel qu'il soit, on +prodigue les moyens. L'empereur avait déterminé, en arrêtant le plan +d'une opération, que le rassemblement d'un des corps se ferait sur un +point déterminé. Pour y arriver, il fallait traverser un vallon +marécageux d'une longueur de cent toises environ et un ruisseau. On y +accumula les travailleurs, qui se relevaient de deux en deux heures. On +passa la nuit à ce travail. Le lendemain, la digue et le pont étaient +achevés. En France, un pareil travail aurait duré quinze jours. Je fus +stupéfait du résultat, dont le souvenir ne s'est pas effacé de ma +mémoire. La volonté russe est une chose à part, et on ne saurait trop +l'admirer.</p> + +<p>Le temps s'écoulait; le moment fixé pour le couronnement et le sacre +approchait. Il devait avoir lieu le dimanche 27 août. Quelques +circonstances particulières le firent remettre au dimanche suivant. Il +survint, sur ces entrefaites, un événement imprévu d'une grande +importance, l'arrivée inopinée du grand-duc Constantin. Pour en faire +bien comprendre toutes les conséquences, je vais reprendre les choses de +plus haut.</p> + +<p>On se rappelle les circonstances de la révolte éclatée au moment où +Nicolas était monté sur le trône. Constantin s'était conduit loyalement +envers son frère et avait refusé une couronne qui lui était décernée, +mais à laquelle il avait déjà renoncé dans des temps antérieurs. En +faisant cet acte louable, il avait éprouvé un combat intérieur et un +regret secret de perdre un semblable héritage. Ces sentiments se +montrèrent dans mille occasions, et l'aigreur de sa correspondance avec +Nicolas en était un indice suffisant. Nicolas avait désiré voir +Constantin à Pétersbourg. La présence de son frère lui paraissait devoir +être une approbation solennelle de sa conduite, et une confirmation de +la reconnaissance de ses droits; mais celui-ci, sous différents +prétextes, s'y était constamment refusé. Il craignait, en paraissant, +disait-il, de causer des troubles. Il terminait habituellement ses +réponses en disant: «Cependant, si Votre Majesté me l'ordonne, je me +rendrai près d'elle,» mais de ce ton équivalant à un refus quand celui +auquel on écrit est résolu aux égards.</p> + +<p>Nicolas avait renoncé à l'espérance de voir son frère céder à ses +désirs. Il en avait pris son parti. Après sa conduite envers lui à la +mort d'Alexandre, après la déférence que depuis il lui avait montrée, il +ne pouvait rien se reprocher; aussi se dit-il probablement: Mon frère +n'a pas voulu de la couronne, il faut que quelqu'un règne: je suis +chargé, malgré moi, du fardeau, mais je saurai le porter et me mettre +au-dessus de ses caprices.</p> + +<p>Les choses en étaient là quand la réflexion, et peut-être plus encore +les sages conseils de la princesse de Lovitz<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> vinrent éclairer +Constantin. Il dut penser que l'indulgence de Nicolas aurait des bornes, +qu'après avoir respecté des caprices le maître pourrait parler, et +qu'alors sa position serait insupportable. La marche sage et prudente de +Nicolas assurait la durée de son pouvoir. Chaque jour le consolidait +davantage, Constantin résolut donc, par une démarche inopinée, de +réparer ses torts passés et de rentrer dans les bonnes grâces de son +frère. Il se mit en marche, sans être annoncé, pour Moscou, voyagea +rapidement, empêcha tous les courriers de le devancer, tomba comme une +bombe à Moscou, et se présenta inopinément au Kremlin et au palais de +l'empereur. Nicolas était occupé d'un travail avec le prince Galitzin, +gouverneur de Moscou, lorsqu'on lui annonça le grand-duc. L'empereur +répondit qu'il le recevrait après le travail qu'il faisait, croyant +parler du grand-duc Michel. Mais, comme on lui répliqua que c'était +Constantin, il se leva subitement en disant: «Constantin!» Et il courut +dans la pièce voisine et se précipita dans ses bras. Dans une heure, +cette ville immense de Moscou, et en deux heures tous les environs, +furent informés de son arrivée, tant cette nouvelle paraissait grande à +tous les esprits.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a> +<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Épouse morganatique du grand-duc Constantin.<br> +<span class="rig">(<i>Note de l'éditeur</i>.)</span><br></blockquote> + +<p>Constantin, en partant de Varsovie, avait cru remplir un devoir; mais, +comme il le faisait à contre-coeur, il voulait en restreindre autant que +possible les conséquences. Il avait calculé sa marche pour arriver la +veille du couronnement, et il comptait repartir le lendemain. +Heureusement, le couronnement avait été retardé de huit jours et +renvoyé au dimanche suivant. Constantin fut ainsi forcé de passer une +semaine entière à Moscou. Un symptôme de la violence qu'il s'était faite +se montrait dans sa physionomie et son humeur. On le voyait soumis aux +impressions les plus contraires, et on reconnaissait que les passions +les plus fortes et les plus opposées se combattaient dans son coeur.</p> + +<p>Jamais événement de cette nature ne fit une impression plus vive et plus +universelle. Le peuple russe est fidèle par sa nature. La question des +droits de Nicolas n'était pas complètement claire aux yeux des masses. +Il y avait encore dans les esprits un fond d'inquiétude et de défiance. +L'arrivée volontaire de Constantin, sa présence au sacre, expliquaient +tout, confirmaient tout; aussi, dès ce moment, l'opinion la plus +favorable se prononça-t-elle en faveur du jeune empereur, et, le +lendemain, vingt mille individus étaient, rassemblés au Kremlin pour +assister à la parade et constater par leurs yeux un fait qui les +remplissait de joie et de bonheur.</p> + +<p>Je me rendis à la parade suivant mon usage, et je revis le grand-duc +Constantin, que j'avais beaucoup connu à Paris en 1814 et 1815, et dans +plusieurs voyages faits depuis dans cette ville. Sa figure, +habituellement laide, animée par de mauvais sentiments, était devenue +atroce et indiquait évidemment des combats intérieurs. On voyait avec +quel regret il était venu à Moscou, dont le séjour lui était +insupportable. Après la parade, il me reçut chez lui. Il me fut facile +de reconnaître, à ses discours, ses véritables sentiments et la +confirmation de mes soupçons. Ses paroles étaient incohérentes. Il me +raconta ce qui s'était passé d'une manière confuse, me dit avoir été +blessé du doute qu'on avait sur la persévérance de ses résolutions. Au +surplus, ajoutait-il, il n'était pas fait pour régner et se sentait tout +à fait impropre aux soins du gouvernement. Il me fit, à cette occasion, +une comparaison triviale avec un domestique à lui, qui, ayant été quinze +ans cuirassier, avait refusé d'être fait brigadier, parce qu'il ne se +trouvait pas capable. Je le quittai, le laissant visiblement dévoré de +regrets et en proie à mille sentiments contraires.</p> + +<p>L'empereur ne cessa d'être admirable pour le grand-duc Constantin, il +lui montra constamment la plus grande déférence; mais ce caractère +farouche recevait les soins dont il était l'objet sans en paraître +touché. Il y eut des grandes manoeuvres et des petites guerres. Il +prenait à tâche de tout critiquer d'une manière amère et à haute voix. +Son langage avait quelque chose de si inconvenant, que plusieurs fois je +m'éloignai pour ne pas l'entendre, et j'évitai habituellement d'être +auprès de lui. Mais, à la fin, les attentions délicates de Nicolas +parvinrent à le toucher. La satisfaction de l'impératrice-mère, qui lui +savait un gré infini de ce voyage, gage de la bonne harmonie qui +régnerait à l'avenir dans sa famille, la joie publique exprimée chaque +jour avec plus d'énergie, le sentiment universel que le principe des +troubles dont l'empire pouvait être menacé avait disparu pour jamais, +tout cela finit par l'émouvoir. Il se sut gré de ce qu'il avait fait; il +en reconnut l'utilité, non-seulement pour lui, mais encore pour le pays. +Il éprouva ce bonheur intérieur que produit une bonne conscience, et, +dès ce moment, ses impressions, devenues douces, se peignirent sur sa +figure. Cette figure prit une expression de contentement et de joie +extraordinaires; d'horrible qu'elle était, elle devint presque belle. Je +n'ai jamais vu une métamorphose pareille. Arriva le dimanche, 4, jour du +couronnement. Constantin y remplit les fonctions de premier aide de camp +de l'empereur. Sa bonne grâce, sa joie et sa satisfaction frappaient +tous les yeux, et la vue de sa personne dans de pareilles dispositions +donna un caractère particulier à cette cérémonie.</p> + +<p>Lu petitesse de l'église où se fait la cérémonie, local peu favorable, +réduit nécessairement à peu d'individus le nombre des témoins de ce +spectacle auguste. Les autorités d'un ordre élevé y furent seules +placées. Cette église ne peut être comparée qu'à une chapelle. Pour +donner à la cérémonie plus d'éclat et y faire participer le peuple, on +eut soin de réunir, par un amphithéâtre en plein air, trois églises, que +l'empereur et sa famille vont visiter processionnellement. Six mille +spectateurs pouvaient y être placés. Les détails du couronnement et du +sacre ressemblent assez à ce qui se passe à Reims; mais la différence du +local y apporte des changements. Une chose digne de remarque consiste +dans ce que le couronnement du prince précède le sacre, tandis qu'en +France la couronne n'est placée sur sa tête et l'intronisation n'a lieu +qu'après le sacre. On conçoit les idées qui se rattachent à cette +différence et la motivent.</p> + +<p>La partie morale de la cérémonie fut une des plus belles choses que +l'imagination puisse concevoir. L'empereur, placé sur son trône, reçut +les hommages de tous les membres de su famille. L'impératrice-mère la +première vint s'agenouiller devant lui. Alors l'empereur déposa le +sceptre et la main de justice, descendit du trône avec précipitation, et +baisa la main de sa mère qui l'embrassa et le serra dans ses bras. +Constantin vint à son tour pour baiser la main de son frère. Celui-ci +lui ouvrit les bras, l'embrassa et le serra dans de douces étreintes. +Plus tard, au moment où l'empereur descend du trône pour se rendre au +sanctuaire et aller à la communion, il remet son épée nue à l'aide de +camp de service. Constantin, remplissant ces fonctions, reçut cette épée +avec grâce. On eût cru, en la voyant entre ses mains, qu'elle était bien +gardée! Après les détails minutieux des cérémonies grecques, l'empereur +sortit avec son cortège, marcha au pied de l'amphithéâtre, se rendit à +l'église des ancêtres, où il fit une station et des prières. Lorsqu'il +parut ainsi en public, les plus vives acclamations, les transports de +joie les plus unanimes et les plus sincères, l'accueillirent. L'union de +la famille impériale complétait le bonheur général. Le temps était +magnifique. Jamais fête ne put avoir un plus grand éclat ni paraître +plus auguste.</p> + +<p>Un repas d'étiquette eut lieu en public pour la famille impériale dans +les vieux appartements du Kremlin. Le soir une illumination, dont il est +difficile de donner une juste idée, vint terminer cette belle journée.</p> + +<p>Le Kremlin, bâti sur un plateau, domine un peu la ville. Du côté de la +rivière, il est à pic. Ces fortifications du moyen âge ne manquent pas +d'élégance, et les vieux édifices qu'elles renferment leur servant +d'ornement. La tour d'Ivan, qui est fort élevée, domine le tout. Les +illuminations indiquaient l'architecture dans tous ses détails, et des +masses de feu, élevées au milieu des airs sur la tour d'Ivan, +couronnaient dignement ce spectacle et semblaient associer le ciel à la +parure de la terre. Le lieu le plus avantageux pour voir l'illumination +était le bord de la Moskowa, au point où la rivière fait un coude, et +d'où l'on voyait également la magnifique illumination de la promenade +au-dessous du Kremlin, au bout de laquelle se trouve l'immense salle +d'exercice.</p> + +<p>Les fêtes d'usage eurent lieu après le couronnement, et voici dans quel +ordre:</p> + +<p>La première fut donnée au Kremlin, et les premières classes seules y +furent admises. Cette réunion de toute la cour, qui fut fort belle et +très-nombreuse, fut aussi de peu de durée. À peine eut-on le temps de se +reconnaître. La famille impériale, après une courte apparition de moins +d'une heure, se retira.</p> + +<p>La seconde fête, dédiée par l'empereur à la bourgeoisie, eut pour local +la salle du spectacle. Les femmes portaient, presque toutes, des +costumes de quelques provinces russes, costumes très-riches et fort +élégants. Les hommes étaient en uniforme, sans épée ou en domino. Rien +de plus beau que cette variété, en quelque sorte infinie, que la +richesse des costumes et la profusion de perles et de diamants dont les +femmes étaient couvertes.</p> + +<p>Une table était dressée sur le théâtre pour la famille impériale. Les +ambassadeurs, les ambassadrices, les dames à portrait et le maréchal +Sacken y furent seuls admis.</p> + +<p>La troisième fête fut donnée à l'empereur par les marchands. On choisit +l'immense salle d'exercice. Elle se composa d'un dîner, où huit cents +officiers furent invités. Le milieu de la salle, divisée en trois +parties, servait au banquet, et les deux extrémités étaient disposées en +jardin.</p> + +<p>La quatrième fut celle de la noblesse. Elle eut lieu dans le bâtiment du +club de la noblesse, local magnifique, un des plus vastes et des mieux +disposés pour cet objet qui puissent exister. Elle se composa d'un bal +brillant et d'un souper avec l'étiquette d'usage. La réunion était +immense. Rien de plus splendide que cette fête.</p> + +<p>Je donnai la cinquième. J'occupais le palais Kourakin, un des plus +grands de Moscou, un de ceux que le hasard a fait échapper à l'incendie +de 1812. Quoique vaste, il se trouva trop petit pour le nombre des +invités. Je fis construire une magnifique salle à manger, décorée en +tente, avec des trophées, et des ornements convenables à la +circonstance. Une cantate avait été faite exprès et préparée pour cette +fête; mais l'empereur me fit défendre de la donner. Toutes les femmes +recevaient des bouquets. Un ordre remarquable régna partout. Le service +se fit, pendant toute cette soirée, avec autant de facilité et de +précision que s'il eût été question d'une petite réunion.</p> + +<p>L'empereur fut charmant et causa pendant plus d'une heure avec moi. Il +resta au bal jusqu'à deux heures, ce qui, pour lui, était sans exemple. +Il me combla de témoignages de bonté. Lors du souper, les femmes, qui +furent seules d'abord introduites aux diverses tables, présentaient un +coup d'oeil éblouissant à cause de la richesse de leurs parures et de +leurs bijoux. Dix-sept cents bougies éclairaient la salle et donnaient à +la lumière un éclat qui rappelait celui du soleil. Je ne quittai pas de +vue l'empereur, sans cependant le fatiguer de ma présence; mais je fus +toujours à portée de lui pour remplir ses moindres désirs. Enfin, je pus +croire qu'aucune fête n'avait mieux réussi et travail eu un plus grand +succès.</p> + +<p>Les dernières furent celles du duc de Devonshire, ambassadeur +extraordinaire d'Angleterre. Celles-ci étaient médiocres et mal +dirigées: il y eut aussi peu de monde. Vinrent ensuite les fêtes des +grands personnages russes, celle du prince de Yousoupoff et celle de la +comtesse Orloff, où la plus grande magnificence fut déployée.</p> + +<p>Tout fut enfin terminé par une fête populaire hors de la ville. Des +constructions considérables avaient été élevées exprès. Au milieu était +un beau pavillon pour l'empereur, sa famille et toute la cour; autour et +à distance se trouvaient des amphithéâtres, les uns garnis de musique, +d'autres remplis de comestibles dont la distribution se faisait au +peuple. On avait, en outre, réuni tout ce qui, en pareille circonstance, +doit amuser la multitude. La fin de la fête rappela ce qu'il y a encore +de sauvage dans les moeurs russes. Tout fut livré au pillage; chacun +emporta ce qu'il voulut des débris de toute espèce qui tombèrent sous sa +main.</p> + +<p>Avant de quitter Moscou, je fis quelques excursions dans les environs +pour voir les principaux châteaux et les maisons de campagne du +voisinage. En général, elles sont assez peu nombreuses: il y en a +beaucoup moins qu'on ne devrait le supposer, à cause du nombre +considérable de grands seigneurs qui habitent Moscou, et dont les +fortunes passent pour immenses. Celle du comte Cheremetoff, située à +Staulies, à peu de distance de la ville, où il y a eu des fêtes +magnifiques autrefois, était dans un état de délabrement extraordinaire +L'intérieur est rempli d'objets d'art du plus grand prix, entassés avec +profusion, mais la maison menace ruine; et cependant le comte +Cheremetoff a un revenu de trois millions. Sa fortune, pendant sa +minorité, a été liquidée, et ses dettes ont été payées. On ne comprend +rien à ces fortunes russes; elles effrayent, pour ainsi dire, +l'imagination par leur chiffre; puis elles disparaissent et sont +remplacées par des dettes et la gêne.</p> + +<p>La plus belle campagne des environs de Moscou, à mon goût, appartient à +un prince Galitzin. Elle est située à Kaulminik, sur un affluent de la +Moskowa. C'est un lieu délicieux; tout y est arrangé et entretenu avec +le plus grand soin. Cette campagne aurait une réputation, même dans les +environs de Paris et dans les environs de Londres. Le pays environnant +Moscou est ondulé; le plateau est creusé par les courants d'eau qui le +sillonnent. Des bois et des champs le divisent, et cependant il est +triste et monotone. Il y manque une population suffisante pour lui +donner la vie.</p> + +<p>Le moment du départ approchait. L'empereur me donna l'ordre de +Saint-André pour témoignage de sa satisfaction et de son estime. Cet +ordre, le plus ancien<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> et le plus considéré en Russie, donne ceux de +Saint-Alexandre et de Sainte-Anne. Les Russes lui ont conservé une +grande valeur par la réserve avec laquelle il est distribué. À l'époque +où je l'ai reçu, il y avait seulement trente-cinq chevaliers de +Saint-André, y compris les étrangers. L'empereur y ajouta d'autres dons, +des objets de malachite et une pelisse de martre.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a> +<a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Fondé par Pierre Ier in 1689. +(<i>Note du duc de Raguse.</i>) +</blockquote> + +<p>L'empereur, qui m'avait donné à dîner comme ambassadeur et en +représentation, voulut me recevoir comme particulier. Je dînai chez lui, +moi cinquième, avec lui, l'impératrice, le prince Charles de Prusse, son +beau-frère, et le prince Philippe de Hesse, son parent. Rien ne peut +exprimer la simplicité de cet intérieur, le bon goût qui y préside et la +politesse qui y règne. L'empereur me dit en riant quand j'entrai: «Je +vous ai fait inviter à dîner sans façon; c'est chez madame de Nicolas +que vous venez dîner.» Il se montra maître de maison aimable et +bienveillant pour ses convives, plein de soins, de gaieté et +d'attention. Le grand-duc héritier vint, pendant le repas, voir ses +parents. Le dîner fini, il se retira; puis, peu après, il reparut avec +son habit de soldat et son fusil, et fit l'exercice devant nous.</p> + +<p>Toutes les fêtes devaient être terminées par le feu d'artifice préparé +par l'artillerie de la garde. Ce spectacle fut sans contredit le plus +magnifique que j'aie jamais vu. J'en dirai deux mots. On vit d'abord, +comme partout, des pièces d'artifice de diverse nature, un temple, le +tout exécuté avec des feux de couleur d'une grande perfection; ensuite +on vit apparaître un cirque d'une vaste étendue avec des portiques +ouverts; trois chars de forme antique, couverts d'artifice, traînés par +des chevaux, conduits par des hommes aussi vêtus à l'antique, également +couverts d'artifice, étaient places dans l'intérieur, et s'y disputèrent +le prix de la course. Ils firent deux fois le tour du cirque. Le feu +d'artifice fut terminé par un bouquet dont l'imagination peut à peine +comprendre la dimension. Il y avait cinquante-quatre mille fusées et +cent mille serpenteaux; et toutes ces pièces, partant à la fois, +représentèrent l'éruption d'un volcan. Pendant que le feu d'artifice +parlait aux yeux, quarante pièces de canon, tirant continuellement, +parlaient aux oreilles.</p> + +<p>Après ce beau spectacle, je pris un dernier congé de l'empereur. Il +m'embrassa avec une expression d'amitié et d'intérêt dont le souvenir ne +s'effacera jamais de ma mémoire. Il m'engagea, avec une bienveillance +toute particulière, à ne pas oublier la promesse que je lui avais faite +de venir le voir dans quelques années, promesse que j'ai été au moment +de tenir, mais sous des auspices bien différents de ceux sous lesquels +je l'avais faite. S'il plaît à Dieu, je la remplirai un jour. Le +lendemain je me mis en route pour Varsovie. Mes premiers pas sur cette +route me conduisirent sur le terrain de la bataille de la Moskowa.</p> + +<p>Mon intention étant de visiter avec détail le champ de bataille de la +Moskowa, appelé par les Russes Borodino, et d'apprécier sur les lieux +les circonstances qui ont accompagné ce grand événement, j'emportai les +trois relations publiées sur cette bataille, celle de Chambrai, celle de +Ségur et celle de Boutourlin. J'avais, parmi les gentilshommes +d'ambassade, des officiers qui s'y étaient trouvés; j'emmenai plusieurs +officiers russes qui y avaient combattu: ainsi j'eus tous les moyens +possibles pour recueillir, sur le terrain même, les renseignements +désirables. Le champ de bataille est d'ailleurs assez petit; en peu de +moments on peut le traverser dons toute son étendue.</p> + +<p>Des trois relations que j'ai citées, celle de Ségur est la meilleure, la +plus intelligible et doit être la plus vraie. Tout a dû se passer comme +il le dit. On voit le lieu où Napoléon s'est tenu pendant la bataille, +et l'on conçoit qu'il n'a rien pu voir, rien pu juger, rien pu ordonner +à propos. Les dispositions premières ont été faites évidemment avec +l'idée que la garde entrerait en ligne s'il était nécessaire, et +appuierait les corps de Davoust et de Ney. Avec cette condition, les +dispositions étaient bonnes. Quand on la demanda, elle fut refusée, ce +qui changea toute l'économie de la bataille. Si elle n'avait pas dû +marcher, la disposition était fautive; il y avait trop de troupes au +centre, où était une fausse attaque, pas assez à la droite, où devaient +se porter les grands coups et se faire le grand effort. Après +l'enlèvement des flèches qui couvraient le village de Semanovsky et la +prise de ce village, les corps de Davoust et de Ney étaient hors d'état +de combattre. Les pertes effectuées et la dispersion des hommes ôtaient +toute consistance à ces corps. Il fallait nécessairement des troupes +fraîches pour les soutenir et même pour les remplacer. La cavalerie, +faute de mieux, s'en chargea. Elle perdit beaucoup de monde par le feu +de l'ennemi. Elle culbuta cependant ce qu'elle avait devant elle; elle +tourna la redoute située au centre, s'en empara et la livra au vice-roi, +qui, dès ce moment, put déboucher.</p> + +<p>Alors la bataille était gagnée; mais, pour avoir des résultats, il +fallait marcher franchement, avec des moyens compactes et réunis sur le +chemin de Moscou. Aucune résistance n'aurait été opposée aux troupes +françaises qui se seraient montrées sur ce point, parce que l'armée +russe, en cet instant, était dans le désordre et la confusion. C'est en +ce moment que le général Belliard vint trouver l'Empereur et lui +demander sa garde pour soutenir la cavalerie. Il la refusa, et l'on +perdit tout le fruit des succès obtenus. Aucun engagement sérieux +n'aurait eu lieu, et l'armée russe, hors d'état de se reformer et de +combattre, aurait été détruite ou prise en grande partie.</p> + +<p>Assurément un général habile doit éviter de faire donner trop tôt ses +réserves. Il doit refuser le premier secours qu'on lui demande; car ceux +qui sont aux prises sont toujours empressés à en réclamer. Il faut tirer +de chaque individu tout le parti possible, forcer chacun à employer +toute l'énergie et toutes les facultés qu'il possède; mais il y a un +moment (et le talent est de le juger) où il est aussi important de faire +accourir le secours qu'auparavant il était utile d'en suspendre l'envoi, +et c'est en cela que Napoléon a failli à la Moskowa. Il a été +d'ailleurs, ce jour-là, infidèle à un principe que je lui ai entendu +établir et soutenir toute sa vie: c'est que les généraux qui conservent +les troupes pour le lendemain de la bataille sont toujours battus. Quand +le succès est complet, quand le jour est décisif, les réserves sont +superflues le lendemain. C'est donc au jour de la bataille, jour +véritable de la crise, qu'il faut tout sacrifier, sans s'occuper de +l'avenir. Alors Napoléon n'a pas agi ainsi quand il pouvait suivre et +appliquer son principe sans danger; car, je le répète, sa garde n'aurait +eu aucun engagement sérieux.</p> + +<p>Napoléon, pendant toute cette campagne de Russie, n'était plus le même +homme, son génie militaire avait pâli, son activité avait disparu; une +grande insouciance, une grande apathie, avait remplacé sa sollicitude +d'autrefois; une irrésolution habituelle était devenue le fond de son +caractère; et M. de Ségur, tout en gémissant d'un si grand changement, +l'a peint avec vérité. Il est représenté en 1812 tel que je l'avais +trouvé en 1815. Le grand capitaine s'était survécu à lui-même.</p> + +<p>Après avoir passé une journée entière sur le champ de bataille de la +Moskowa, je continuai ma route et je m'arrêtai à Smolensk. Mêmes +observations pour le combat malheureusement trop célèbre qui y fut +livré. On ne peut concevoir quel génie infernal a pu inspirer l'idée de +se ruer contre des murailles hautes de trente pieds, dans lesquelles il +n'y avait aucune brèche, et de les escalader sans échelles? Comment +a-t-on pu concevoir la pensée de les ouvrir avec des pièces de campagne? +Ces murailles sont très-épaisses et construites en briques. Aussi huit à +dix mille hommes restèrent sur la place et furent sacrifiés sans aucune +espèce d'utilité. Un homme raisonnable ne pouvait pas se faire illusion +à cet égard. Ceux qui virent Napoléon ce jour-là m'ont tous parlé de son +indifférence à tout ce qui se passait sous ses yeux, et de l'insouciance +dont chacune de ses paroles était empreinte.</p> + +<p>Après Smolensk, j'allai voir la Bérézina, lieu tristement célèbre, où +tous les débris de l'armée semblaient devoir périr. La poursuite des +armées de Koutousoff et Wittgenstein fut molle et timide. L'armée +française, si peu en état de combattre, eût été facilement précipitée +dans la rivière si elle eût été attaquée avec un peu de vigueur; mais +une chose inexplicable, c'est la conduite tenue par l'amiral Tischakoff, +qui, avec une belle armée intacte, était placé sur la rive droite de la +rivière. Au moment même où il voyait l'armée française occupée de +préparer son passage et des travaux préliminaires, il donna ordre à la +division Chaplitz, placée en face, de s'éloigner, et en partant il ne +fit pas brûler les ponts établis sur les marais de la route de Wilna. +Leur destruction eût suffi pour mettre un obstacle insurmontable à la +marche de l'armée, après son passage de la Bérézina. Elle eût été alors +détruite sans combat; car, une fois établie sur la rive droite, elle +était dans l'impossibilité aussi bien d'avancer que de reculer. Un +enchaînement de circonstances si extraordinaires autorisa Napoléon à +croire, malgré tant de maux ressentis, que son étoile n'avait pas +renoncé à le protéger.</p> + +<p>J'arrivai à Varsovie. Le lendemain j'allai voir le grand-duc Constantin, +qui me conduisit à la parade. Après la parade, nous allâmes voir le +corps polonais, tout entier sous les armes dans la plaine de Vola. +Pendant trois heures, cette armée exécuta de grandes manoeuvres avec une +rare perfection. Je n'ai vu des troupes aussi belles, aussi instruites, +que chez nous, dans notre beau temps et par exception. Elles ne +laissaient rien, absolument rien à désirer. Le lendemain et le jour +suivant, j'accompagnai de même le prince à la parade. Nous vîmes ensuite +la cavalerie réunie, et le jour d'après l'artillerie. Ces différentes +armes étaient à la hauteur de l'infanterie.</p> + +<p>Si le grand-duc Constantin, comme on l'assure, n'était pas un grand +général (et à cet égard il lui manquait, dit-on, une des qualités les +plus essentielles), c'était certainement le meilleur inspecteur qui fût +jamais et l'homme le plus capable de former des troupes. Après avoir +rendu justice à son mérite personnel sous ce rapport, je ferai remarquer +que jamais général n'a eu, autant que lui, de moyens à sa disposition +pour créer de bonnes et belles troupes. La matière sur laquelle il +opérait est excellente; car les Polonais sont essentiellement +belliqueux et naissent gens de guerre. Bon nombre d'officiers de ces +troupes avaient servi et fait la guerre avec nous.</p> + +<p>L'armée polonaise était campée, par divisions, dans la belle saison, aux +portes de Varsovie. Ces magnifiques camps baraqués m'ont rappelé le +camp de Zeist de ma jeunesse. On sait combien les réunions permanentes +contribuent à former l'esprit militaire et à compléter l'instruction. +L'armée polonaise, payée en argent, avait la solde française, et, eu +égard au prix des denrées, ces soldats étaient les plus riches de +l'Europe.</p> + +<p>Le grand-duc Constantin nommait directement à tous les emplois, jusqu'au +grade de lieutenant-colonel inclusivement. Ce droit de promotion, donné +à un homme qui connaissait tous les officiers de cette armée, qui vivait +avec eux et était, plus que qui que ce soit, capable de les juger, +garantissait la justice et le discernement des choix. Enfin, pour donner +une idée de l'instruction exigée, je vais dire ce qui précédait la +nomination des sous-officiers au grade de sous-lieutenant. Le grand-duc +me présenta une trentaine de sous-lieutenants qui étaient nouvellement +promus après avoir satisfait aux conditions imposées et qui attendaient +des emplois vacants. Un sous-officier, avant d'être reçu officier, +devait d'abord commander un peloton, puis un bataillon, puis une +brigade. Quel que soit le prix mis à l'instruction, ici il y a +exagération. Aussi m'écriai-je, en répondant au grand-duc, que cette +troupe de généraux, si subalternes dans leurs véritables fondions, +serait bien difficile à contenter, à conduire, et deviendrait une +source d'embarras pour ses chefs naturels.</p> + +<p>L'armée polonaise, dont le grand-duc avait l'entière disposition, se +composait de douze régiments d'infanterie à trois bataillons, de huit +régiments de cavalerie de quatre escadrons, et en outre de deux +régiments de troupes à cheval des gardes; enfin de six compagnies +d'artillerie.</p> + +<p>L'armée polonaise était si bien instruite, qu'on aurait pu, en cas de +guerre, la dédoubler pour y placer un nombre de recrues égal à celui des +soldats. Au bout de trois mois, cette nouvelle composition aurait fourni +des troupes excellentes pour combattre.</p> + +<p>J'eus occasion de juger, pour la première fois, du grand parti que l'on +peut tirer des fusées à la Congrève. Le tir en fut si juste et la +manoeuvre, avec des chevalets à main, si facile, que je fus frappé des +applications qu'on peut en faire. Cette nouvelle arme peut jouer, à la +première guerre, un rôle très-important.</p> + +<p>J'en rendis compte à mon retour en France. Je pressai le gouvernement de +s'en occuper. Il l'a fait, et aujourd'hui la France est en mesure. Le +général d'armée qui s'en servira le plus habilement à la première +campagne aura une suite de succès non interrompus. La tactique moderne +recevra probablement des changements, et, par suite, l'organisation des +armes et les proportions existantes entre elles. Ces fusées feront +époque dans la science militaire. Je vais indiquer les causes et déduire +les principales conséquences de cette invention.</p> + +<p>On connaît l'influence de l'artillerie aux jours de bataille, et le rôle +qu'elle joue à la guerre. Ce rôle est devenu de plus en plus important, +non-seulement en raison de son augmentation dans les armées, mais encore +à cause de son extrême mobilité qui donne le moyen de combiner ses +mouvements à l'infini: cependant cette mobilité a encore des limites, et +le nombre des canons à conduire à la guerre est borné, non-seulement par +la dépense, mais encore par l'embarras qu'un excès de matériel +apporterait avec lui; embarras pouvant être tel, qu'il dépasserait de +beaucoup en inconvénients dans les marches les avantages qu'il +promettrait pour le moment de l'action.</p> + +<p>L'expérience a démontré que les limites à observer ne doivent pas +dépasser quatre pièces par mille hommes, et encore, ce principe suivi, +cette proportion se trouve-t-elle toujours franchie, après quelques mois +de campagne, la diminution du matériel n'étant pas soumise aux mêmes +causes que celle de l'infanterie et de la cavalerie. Les fusées à la +Congrève ont reçu successivement un grand perfectionnement. Dirigées +maintenant avec une assez grande justesse, elles forment aujourd'hui +une artillerie auxiliaire destinée à devenir bientôt une arme principale +par le développement qu'on peut lui donner dans son action.</p> + +<p>En effet, quand l'arme se compose seulement du projectile employé, quand +aucune machine n'est nécessaire pour le lancer, et ne présente pas au +feu de l'ennemi de surface sur laquelle il puisse diriger ses coups; +quand enfin on peut, par des dispositions très-simples, donner +momentanément à ce feu un développement tel, que le front d'un seul +régiment soit couvert par une pluie de boulets qui représentent le feu +d'une batterie de cent pièces de canon; alors les moyens de destruction +sont tels, qu'il n'est plus possible de lutter contre eux, en suivant +les règles et les principes que l'état actuel de l'art de la guerre a +consacrés.</p> + +<p>Voici comment je concevrais l'emploi des fusées à la Congrève. Je ferais +former dans chaque régiment six cents hommes au service de cette arme +nouvelle. Deux chariots suffisent pour porter cent chevalets tels que +les Autrichiens les ont adoptés, et, à l'ordre donné, ces cent +chevalets, servis chacun par trois ou quatre hommes, déploieraient un +feu dont l'imagination peut à peine concevoir l'idée. À un feu pareil +peut-on opposer et exposer des masses? même des troupes en bataille et +plusieurs lignes parallèles? Non assurément. Mais, le gain de la +bataille consistant à faire reculer l'ennemi, il faut marcher à lui et +traverser l'espace qui nous sépare de lui. Or, pour le faire avec le +moins de danger possible, on doit employer l'arme qui parcourt les +distances le plus rapidement. Dès lors la cavalerie doit être employée +de préférence, et cette cavalerie devra être soumise à une nouvelle +manière de manoeuvrer, afin de se présenter au feu de l'ennemi avec +moins de chances de destruction, c'est-à-dire éparpillée en tirailleurs, +et cependant prête à se réunir à un signal donné pour se préparer au +choc qui doit suivre la charge exécutée. Dans ce système de guerre et +dans cette nouvelle manière de combattre, l'infanterie, changeant de +rôle, devient l'auxiliaire dés fusées à la Congrève, ou plutôt ces +fusées sont sa véritable arme, et les fusils de simples accessoires pour +repousser ceux qui viennent l'aborder.</p> + +<p>L'infanterie devra donc avoir une instruction toute différente. Elle +devra se diviser en deux parties: la première, chargée de tirer des +fusées; la seconde, destinée à appuyer la première et à lui servir de +point de ralliement au moment où elle sera en contact immédiat avec +l'ennemi. Alors la proportion des armes doit changer. Il faut plus de +cavalerie et moins d'infanterie. Il faut une cavalerie exercée d'une +manière toute différente de ce qu'elle l'est aujourd'hui. Il faut une +infanterie-artillerie, si je puis m'exprimer ainsi, et dont l'emploi +soit borné au service des fusées, à les soutenir et à les appuyer, à +occuper les postes retranchés, à défendre les places, à faire la guerre +de montagne.</p> + +<p>Mais cette nouvelle artillerie prend une grande importance en mille +circonstances où l'artillerie à canon ne joue aucun rôle. Dans les +montagnes ou transporte aujourd'hui à grand'peine un petit nombre de +pièces qui y fait peu d'effet. Avec des fusées, on a une arme à longue +portée, facile à établir partout et à profusion sur la cime des rochers, +comme sur les plateaux inférieurs. Dans les plaines rases, chaque +édifice est transformé en forteresse, et la tour ou la terrasse d'une +église de village devient à volonté la plate-forme d'une batterie +formidable. Enfin cette invention, telle qu'elle est aujourd'hui, et +avec les perfectionnements qu'elle comporte, se prête à tout, se plie à +mille circonstances diverses, à toutes les combinaisons possibles et +doit prendre un ascendant immense sur le destin des armées.</p> + +<p>Si les fusées sont servies par un corps spécial, si elles sont traitées +comme l'artillerie, étant nécessairement rares et leur direction +toujours un peu incertaine, elles ne produiront que peu d'effet. Un +développement immense leur donnera seul le moyen d'étonner et +d'épouvanter, de foudroyer; c'est ainsi seulement qu'elles peuvent être +employées avec utilité, et pour cela elles doivent devenir l'arme de +l'armée proprement dite.</p> + +<p>Les hommes réfléchissent peu sur la nature des choses. On admet +volontiers et de confiance ce que d'autres ont déterminé. On agit +souvent par routine, sans avoir employé son intelligence à modifier et à +améliorer ce qui en est susceptible. Aussi ce ne sera qu'à la longue que +la puissance des fusées à la Congrève sera appréciée et sentie; mais, si +à la première guerre un général habile et calculateur entrevoit la +question dans tous ses développements, s'il embrasse toutes les +conséquences qu'il est permis d'en tirer, s'il prépare ses moyens dans +le silence pour les déployer sur le premier champ de bataille, il +obtiendra des succès tels, que, jusqu'à ce que l'ennemi ait employé les +mêmes moyens, rien ne pourra lui résister. Au moment de cette grande +expérience, le génie personnel du chef aura un grand ascendant, une +immense action sur le sort de la guerre.</p> + +<p>Cependant, quoique tous les calculs de la raison, toutes les prévisions +puissent annoncer les résultats que je prédis, l'expérience seule +établira d'une manière incontestable le mérite de cette nouvelle +invention. Il y a tant de circonstances imprévues qui modifient les +prévisions les plus fondées, les apparences les plus séduisantes, que +l'homme sage et prudent ne sera convaincu dune manière absolue que +lorsque les faits seront venus réaliser ces espérances; mais les +apparences sont telles, les probabilités se montrent d'une manière si +concluante, qu'un général calculateur doit, à la première guerre, +préparer d'avance ses moyens, comme je l'ai dit, et étonner son ennemi +par leur emploi. S'il est seul à en faire usage, il est probable qu'il +sera maître de la campagne. Si son adversaire a été aussi prévoyant et +aussi vigilant que lui, il se garantira au moins d'être sa victime, et, +si les résultats ne correspondent pas complètement à ses espérances, il +en sera pour quelques travaux inutiles et pour quelques dépenses. Mais +la prévoyance doit embrasser, non-seulement l'emploi immédiat de cette +arme nouvelle, mais encore toutes les conséquences qui en résultent +relativement aux autres armes, à leurs proportions et à leurs +manoeuvres.</p> + +<p>L'accueil du grand-duc avait été rempli d'amabilité pour moi; et, si je +pus me rassasier de jouissances militaires, il me donna aussi des +plaisirs d'un autre genre qui n'eurent pas moins de charmes à mes yeux. +Il me présenta à la princesse de Lovitz, sa femme. Chaque jour je dînais +avec elle et le grand-duc. Je passais trois ou quatre heures ensuite +dans leur intimité. Rien n'était comparable à la douceur, à la bonté et +à l'amabilité de cette femme charmante. La vivacité de son esprit n'en +était pas le principe, mais une douceur, une raison, une bonté, un +laisser aller simple et bienveillant que l'on ne saurait exprimer.</p> + +<p>La princesse de Lovitz, sans être belle, sans être même très-jolie, +avait tout ce qui peut séduire. Sa douce influence avait calmé l'humeur +farouche de Constantin, adouci son caractère violent. Elle exerçait +d'une manière salutaire pour tout le monde son empire sur lui. Véritable +ange descendu sur la terre, la manière dont elle a fini confirme les +éloges que je donne à sa mémoire et que j'aurais voulu pouvoir offrir à +sa personne. Dans ces causeries familières, le grand-duc fut d'une +amabilité et d'une gaieté constantes. Il y aurait de quoi remplir un +volume des histoires qu'il m'a racontées, toutes plus ou moins remplies +d'intérêt pour moi, en raison des personnes et des lieux qui en étaient +l'objet. Enfin, après trois jours de manoeuvres et de cette société +intime, je continuai mon voyage pour Paris, en passant par Vienne.</p> + +<p>Le royaume de Pologne jouissait déjà des fruits d'une administration +éclairée. De belles routes se traçaient de toutes parts. J'étais venu de +Breizt à Varsovie sur une magnifique chaussée. Il en existait une +pareille pour aller à Kalisch. Dans la direction que je suivis, elle +était moins avancée; mais déjà des parties considérables de route +étaient terminées, et, au moment où la révolution a éclaté, tout était +achevé. J'avais retrouvé plusieurs officiers polonais fort distingués +qui avaient anciennement servi avec moi, entre autres le général +Zimersky, et un capitaine ou major nommé Zemanovsky. J'eus grand plaisir +à les revoir. Je me rendis à Cracovie, où je passai la Vistule pour +entrer dans les États autrichiens.</p> + +<p>Avant de poursuivre mes récits, je vais donner un aperçu sur l'armée +russe, telle qu'elle était à cette époque, qui pourra donner des idées +sur son organisation d'alors, son administration, ses moeurs et les +circonstances particulières dans lesquelles elle est placée. Depuis, +cette organisation a éprouvé de grands changements, et un autre ouvrage +renferme des documents complets à cet égard. Ces doubles renseignements +ne seront pas sans intérêt pour les militaires.</p> + +<p class="mid">ARMÉE RUSSE.</p> + +<p>La situation particulière de l'empire russe, son immense étendue, la +population répandue sur sa surface, qui, à quelques provinces exceptées, +est peu agglomérée, rendent le recrutement difficile et lent, et +forcent l'empereur de Russie, pour peu qu'il veuille jouer en Europe un +rôle en rapport avec sa puissance, à entretenir son armée toujours au +complet, et à avoir, en temps de paix, sous les armes tout ce qu'il faut +pour la guerre.</p> + +<p>S'il agissait autrement (les événements arrivant d'une manière inopinée, +les prévisions de la politique étant facilement en défaut, et dans tous +les cas les moyens fort bornés), s'il devait les préparer seulement à +l'instant où il calcule leur emploi, il ne serait alors jamais prêt à +temps pour agir d'une manière efficace, et souvent les résultats +définitifs seraient obtenus au moment où il serait à peine en état de +les favoriser ou de les contrarier. J'ai vu tel soldat qui avait marché +pendant onze mois, en parlant de son village, pour rejoindre le corps +auquel il avait été destiné. Comme ces longues routes se font avec des +recrues fort jeunes, avec des hommes nouveaux et nullement accoutumés à +se tirer d'affaire au milieu de semblables difficultés, comme les +secours qui leur seraient nécessaires sont souvent incomplets, il en +résulte une perte d'hommes considérable, qui réduit souvent à moitié le +produit du recrutement ordonné. Ainsi cent mille hommes levés se +trouvent donner, dans les cadres, un effectif de cinquante mille hommes. +Ces cinquante mille hommes n'arrivent, terme moyen, que six mois après +avoir été levés, et encore il leur faut au moins, pour être dressés et +instruits convenablement, le double de temps nécessaire aux autres +soldats de l'Europe, et particulièrement aux Français, c'est-à-dire un +an pour l'infanterie, et deux ans pour la cavalerie.</p> + +<p>Ainsi trois causes rendent les effets du recrutement lent et les levées +inapplicables aux besoins immédiats. Il faut donc, lorsque les +circonstances paraissent les plus simples, les besoins les plus faibles, +et quand la politique n'entrevoit aucun événement probable qui réclame +le concours des armes; il faut, dis-je, dans ces hypothèses, que l'armée +russe soit cependant au complet, prête à marcher effectivement, afin +que, le cas arrivant, elle puisse le faire. Or, comme la population de +la Russie est à présent de plus de cinquante millions d'habitants, elle +a ainsi la faculté de recruter de très-nombreuses armées. La +considération de cette puissance en Europe dépendant des forces qu'elle +déploie; de plus, quand elle agit au loin, ses armées devant être +d'autant plus fortes pour fournir les échelons dont elle ne peut se +passer et réparer les pertes que les longues marches occasionnent, il +lui faut avoir constamment de nombreux cadres au complet.</p> + +<p>Il n'en est pas de même des puissances d'Occident, où la population +agglomérée permet de lever et de rassembler en peu de temps les recrues +dont on a besoin. En Autriche, où chaque régiment a son territoire, où +le cadre d'un bataillon reste toujours sur place, surveille les hommes +en congé qui sont envoyés dans leurs familles, et où on les réunit quand +il le faut pour les exercices prescrits, on a tout à la fois une armée +nombreuse pour la guerre et un nombre plus ou moins grand de soldats +dans la paix, suivant la volonté du souverain. Ainsi tous les avantages +se trouvent réunis, toutes les conditions sont remplies. En France, où +l'on n'a pas cette organisation élastique qui se prête à toutes les +circonstances, deux choses y suppléent: la grande population sur une +étendue de pays fort bornée, et la facilité avec laquelle les paysans +français deviennent soldats. Avec de bons cadres, on peut, en trois +mois, dresser des soldats pour la guerre et au bout de ce temps les +présenter à l'ennemi. J'en ai fait l'expérience plusieurs fois.</p> + +<p>Pour appuyer par un exemple mes observations sur les lenteurs +indispensables du recrutement de l'armée russe, je citerai un fait +récent qui est sans réplique. À l'époque où je quittai la Russie, +l'armée russe était d'une force telle, qu'après avoir défalqué les +troupes d'Asie, de Finlande, et les garnisons de l'intérieur +indispensables, il y avait trois cent mille hommes de troupes de ligne +disponibles pour être portés partout, non compris l'armée polonaise et +les Cosaques. Les deux campagnes de Turquie ont consommé par les +maladies, la peste, etc., et le feu de l'ennemi deux cent mille hommes. +Cette évaluation paraîtra peut-être bien considérable; mais elle a été +faite par un des généraux les plus distingués de la Russie, un homme +vrai, capable de bien juger, et dont l'assertion est une autorité pour +moi, le général Woronzoff. L'état de l'Europe n'étant pas alarmant, on +ne se pressa pas de les remplacer. Arriva la révolte de Pologne en 1830, +et l'on ne put jamais parvenir à réunir plus de cent vingt mille hommes. +Dans le cours de cette guerre, qui a duré neuf mois, on n'eut pas la +faculté de mettre en action au delà de cent cinquante mille hommes, ce +qui prolongea la lutte. Ce grand complet de l'armée russe, en 1826, +était encore le résultat des levées extraordinaires de 1812 et de 1813, +disponibles seulement en 1815, et qui se sont conservées, la paix ayant +duré depuis cette époque.</p> + +<p>Après être entré dans ces détails pour expliquer les principes sur +lesquels l'armée russe est fondée, je vais entrer dans ceux de son +organisation. L'infanterie de l'armée russe se composait alors de cent +quatre-vingt-trois régiments à trois bataillons, savoir:</p> + +<p>Garde impériale, dix régiments;</p> + +<p>Grenadiers, seize;<br> + +Carabiniers, sept;<br> + +Infanterie de ligne, cent;<br> + +Chasseurs, cinquante.</p> + +<p>Total, cent quatre-vingt-trois.</p> + +<p>Il y avait en outre vingt-quatre bataillons de garnisons détachés, qui +formaient deux divisions en Sibérie.</p> + +<p>La cavalerie se composait de soixante-seize régiments, savoir:</p> + +<p>Garde impériale, dix régiments;</p> + +<p>Cuirassiers, huit;<br> +Dragons, dix-sept;<br> +Lanciers, vingt;<br> +Chasseurs, huit;<br> +Hussards, douze;<br> +Cosaques de la garde, un.</p> + +<p>Total, soixante-seize.<br> + +<p>L'artillerie était formée, savoir:</p> + +<p>L'artillerie à pied, de trente-deux brigades à cinq compagnies chacune;<br> +L'artillerie à cheval, de trente-sept compagnies;<br> +Les pionniers, de huit bataillons;<br> +Le train, de quarante bataillons.</p> + +<p>Enfin, il existait hors ligne cinquante-deux régiments de Cosaques à +pied ou à cheval.</p> + +<p>En outre l'armée polonaise était formée de:</p> + +<p>Régiments d'infanterie, huit;<br> +Régiments de chasseurs à pied, quatre;<br> +--de chasseurs à cheval, quatre;<br> +--de lanciers, quatre;<br> +Brigades d'artillerie, deux.<br> +Dans lesquelles sont quatre compagnies à cheval.</p> + +<p>Indépendamment de l'armée proprement dite, telle qu'on vient de la +dépeindre, il existe des troupes hors de ligne:</p> + +<p>Soixante-seize bataillons de garnison;<br> +Cinq cent quatre compagnies à district;<br> +Douze <i>idem</i> d'ambulance;<br> +Quarante-deux <i>idem</i>.</p> + +<p>L'armée était organisée en vingt-neuf divisions d'infanterie, qui, +ajoutées aux deux divisions des gardes et aux deux divisions polonaises, +formaient un total de trente-trois divisions. Chaque division était +formée de six régiments: quatre de ligne, deux de chasseurs, et se +composait de trois brigades. Beaucoup de ces régiments n'avaient que +deux bataillons dans la formation de ces brigades, quatre-vingt-seize +troisièmes bataillons étant organisés en divisions de réserve, et +employés à des travaux du gouvernement.</p> + +<p>La cavalerie formait dix-huit divisions de quatre régiments chacune, et +chaque régiment à quatre escadrons. Toutes ces divisions étaient +organisées en divers corps d'armée, de deux ou trois divisions +d'infanterie, et d'une ou de deux de cavalerie. Ces corps d'armée +étaient celui de la garde, celui des grenadiers, et sept corps +distingués par leur taille et le choix des hommes. Ensuite existaient: +le corps de Lithuanie, celui de Finlande, celui du Caucase, celui de +Sibérie, et le corps d'Orembourg (ces deux derniers composés seulement +d'une division d'infanterie chacun, et de cavalerie irrégulière). À ces +corps il fallait ajouter l'armée polonaise. Tous ces corps, ceux de +Finlande, de Sibérie, d'Orembourg à part, formaient trois commandements.</p> + +<p>Le premier, sous le nom de première armée, se composait de la garde, du +corps de grenadiers et des cinq premiers corps;</p> + +<p>Le second, sous le nom de seconde armée, des sixième et septième corps;</p> + +<p>Enfin le troisième, sous le nom d'armée polonaise, des troupes +polonaises et du corps de Lithuanie.</p> + +<p>D'après des bases qui m'ont paru assez exactes et dont il serait trop +long de donner le détail ici, l'effectif approximatif des sept corps +d'armée et du corps de Lithuanie s'élevait à trois cent dix-huit mille +hommes d'infanterie et soixante-trois mille sept cents chevaux. Ainsi, +en ôtant les malades et non-valeurs de toute espèce, on est encore dans +la vérité en disant que l'empereur de Russie pouvait, à cette époque, +après avoir pourvu à tous les besoins de l'intérieur et des lignes du +Midi, agir hors de chez lui avec trois cent mille hommes, sans y +comprendre l'armée polonaise et les Cosaques.</p> + +<p>L'artillerie attelée était, sur le pied de paix, alors de mille +quatre-vingt-douze bouches à feu, et devait être augmentée de moitié au +moment d'une entrée en campagne, en portant les batteries de huit à +douze bouches à feu.</p> + +<p>Les bataillons étaient composés de quatre compagnies, chaque compagnie +forte par organisation de deux cent cinquante-huit hommes; cinq +officiers par compagnie, et deux officiers supérieurs par bataillon. +Chaque régiment de cavalerie était composé de six escadrons de campagne, +de cent quarante chevaux, sept officiers, et d'un septième escadron de +dépôt.</p> + +<p>Excepté à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et un fort petit nombre de villes +où il y a garnison et où les troupes sont casernées, l'armée russe est +placée dans des cantonnements. Ces cantonnements étant fort étendus, il +en résulte une grande dispersion qui nuit à l'instruction. Voici comment +on y supplée et ce qui se passe, chaque année, dans toutes les diverses +divisions de l'armée.</p> + +<p><span class="sc">Infanterie</span>.--Au 1er avril, les compagnies sont réunies au chef-lieu de +bataillon et exercées pendant un mois au détail. Les bataillons de +chaque régiment se réunissent au 1er mai, et l'on manoeuvre pendant +vingt jours par régiment.</p> + +<p>Les manoeuvres par brigade ont lieu pendant les dix premiers jours de +juin, et les divisions sont campées et manoeuvrent en division du 10 +juin au 10 juillet, et, après le 10 juillet, la dislocation a lieu; les +troupes retournent dans les cantonnements où elles ont passé l'hiver. +Les capitaines sont responsables de l'instruction de leur compagnie. On +calcule qu'il faut un an pour former un soldat d'infanterie.</p> + +<p><span class="sc">Cavalerie</span>.--Au printemps on resserre les cantonnements pendant un mois, +et on fait manoeuvrer pendant ce temps les escadrons du même régiment. +En automne, les régiments se rapprochent, manoeuvrent par brigade +pendant quinze jours, ensuite par division pendant dix jours. Les +commandants d'escadron sont responsables de l'instruction de leurs +escadrons. Les principes d'équitation sont les mêmes qu'en Prusse. La +tenue est roide, et les chevaux sont assis sur leurs jarrets. Les +mouvements se font par trois, ce qui exige une grande précision pour les +demi-tours. Les officiers, à ce que l'on assure, étaient alors peu +instruits. Les corps d'armée, infanterie et cavalerie, doivent être +réunis tous les deux ans, et manoeuvrer pendant un temps plus ou moins +long.</p> + +<p>Les ordonnances des manoeuvres d'infanterie et de cavalerie sont, à peu +de chose près, les mêmes qu'en France; mais l'ordonnance pour le +campement des troupes est entièrement différente de la nôtre et me +paraît préférable. Chez nous, les troupes campent en front de bandière, +et, en sortant du camp, elles sont naturellement formées en bataille. Il +en résulte que nos camps occupent un espace énorme et sont très-minces; +que les troupes ainsi étendues, si elles sont surprises par de la +cavalerie, peuvent être détruites. En Russie, le campement se fait en +colonne par bataillon; les rues du camp sont perpendiculaires au front +de bandière, et leur largeur permet aux soldats qui sortent de leur +tente de composer, par un à droite et à gauche, les deux sections du +peloton que leur réunion doit former. Ainsi, en un moment, toute l'armée +est formée en colonne par bataillon, prête à déboucher, et la profondeur +du camp en fait comme une forteresse contre la cavalerie. L'habitude de +faire la guerre contre les Turcs, les nécessités qui en sont la suite, +ont fait naître chez les Russes l'idée de cette manière de camper, qui +devrait être suivie constamment et partout; car, en sortant du camp, des +troupes doivent être formées, non pour combattre, mais pour marcher.</p> + +<p>Il existe à Saint-Pétersbourg une école de cavalerie, où les régiments +envoient des élèves, qui retournent à leurs corps comme écuyers.</p> + +<p>Un régiment d'infanterie, connu sous le nom de régiment d'instruction, +est attaché à la garde. Il est composé de détachements de tous les corps +d'infanterie de l'armée. Ces détachements sont relevés et rapportent +ainsi dans leurs régiments respectifs une instruction uniforme.</p> + +<p><span class="sc">Avancement</span>.--L'avancement se fait, en temps de paix, à l'ancienneté, +jusqu'au grade de colonel: dans chaque régiment, jusqu'au grade de +capitaine inclusivement; jusqu'à celui de major dans la division, et +même quelquefois dans le corps d'armée. Les lieutenants-colonels et les +colonels roulent sur toute l'armée et peuvent changer d'armes. Les +avancements sont mis à l'ordre par le lieutenant général, en conséquence +des tableaux existants. Si un officier est absolument incapable, mais +n'a pas démérité au point d'être renvoyé du service, on prend celui qui +le suit sur le tableau, et le motif de cette disposition est mis à +l'ordre du jour. Cette obligation rend cette disposition très-rare.</p> + +<p>Personne, sans exception, à quelque famille qu'il appartienne, ne peut +être officier sans avoir été soldat et sous-officier. Une école de +sous-officiers de la garde sert à donner aux jeunes gens protégés le +moyen de remplir la disposition de la loi sans compromettre leurs +moeurs. Après douze ans de service sans reproche et sans punition, un +sous-officier est de droit officier. Il reçoit un emploi de ce grade ou +une destination civile de ce rang. La qualité d'officier subalterne +donne les droits de la noblesse, mais non transmissibles. Huit cents +officiers à peu près sont nommés ainsi chaque année. L'officier de la +vieille garde (il y a cinq régiments d'infanterie vieille garde et six +de troupes à cheval) a deux grades au-dessus de son emploi. Ainsi le +capitaine est lieutenant-colonel, et passe souvent colonel dans l'armée; +le lieutenant est major et passe souvent lieutenant-colonel dans +l'armée; le sous-lieutenant est capitaine et passe major. Dans la jeune +garde, il n'y a qu'un grade au-dessus de l'emploi. L'avancement de la +garde est si rapide, qu'un jeune homme est, au bout de dix ans de +service, ordinairement colonel. Il prend alors son rang d'ancienneté +avec les colonels de l'armée.</p> + +<p><span class="sc">Armement</span>.--Les troupes sont munies de bonnes armes faites dans les +manufactures, sous la direction de l'artillerie. Les principales +manufactures sont à Toula. L'infanterie est armée avec un fusil du +modèle français, dit de 1777 corrigé. Les chasseurs ont des fusils de +deux pouces plus courts, mais garnis de baïonnettes de deux pouces de +plus de longueur. Les cuirassiers ont la double cuirasse comme en +France.</p> + +<p><span class="sc">Administration</span>.--L'administration de chaque régiment est entre les mains +du colonel. Il en rend compte au lieutenant général, qui remplit en même +temps les fonctions d'inspecteur général et d'intendant. Aucun autre +contrôle ne vient éclairer le gouvernement.</p> + +<p>Les règles de l'administration n'ont rien de fixe. Les abus sont grands; +dans la cavalerie, ils sont pires que dans l'infanterie à cause des +fourrages, remontes, etc. Le prix des fourrages est basé sur les +mercuriales; mais les mercuriales sont fixées par les chefs de +l'état-major des corps d'armée, qui les augmentent d'après les besoins +des régiments. On voit quelle confusion doit exister dans les dépenses +et dans la comptabilité.</p> + +<p>Les non-complets sont grands; ils favorisent les intérêts privés et +fournissent aussi aux besoins du corps. Ainsi, par exemple, le prix des +fourrages du septième escadron, qui ordinairement n'a pas de chevaux, +sert à compléter le prix des chevaux des remontes, pour lequel +l'empereur ne donne que cent vingt roubles. Les régiments de cavalerie +colonisés ont leurs remontes assurées au moyen des haras que ces +établissements renferment. Dans la garde, on prend un autre moyen pour +avoir des chevaux de grand prix. On accorde à un officier riche un congé +de six mois ou d'un an, qu'il demande, à condition de faire une remonte +de dix, quinze, vingt et trente chevaux pour le régiment, suivant sa +fortune. Les chevaux de remonte pour le régiment de la garde sont amenés +à la parade et vus par l'empereur, qui sait quel officier les a fournis. +Une grande émulation en résulte parmi les officiers, et souvent leur +congé leur coûte ainsi quinze à vingt mille francs.</p> + +<p>Excepté à Saint-Pétersbourg, Moscou et un petit nombre de villes, les +troupes sont cantonnées. Les paysans nourrissent les soldats placés chez +eux, et doivent recevoir en indemnité les trois livres de farine de +seigle fournies par l'État. Mais habituellement le régiment ne donne +rien au paysan et vend la farine. On exige de l'administration des +seigneurs un certificat de la délivrance; mais ordinairement le +certificat est donné sans que la délivrance ait eu lieu.</p> + +<p>Les rations de la caserne sont augmentées de quatre onces de gruau. Les +soldats achètent des choux aigres avec le prix d'une portion de la +farine. Ils boivent du <i>koas</i>, liqueur fermentée faite avec de la +farine. Les soldats casernés reçoivent la permission de travailler, ce +qui améliore un peu leur condition. La garde a, indépendamment des +distributions d'une livre et demie de viande et d'une demi-livre de +poisson par semaine, des légumes à discrétion au moyen de jardins qui +lui sont donnés, et qui sont cultivés par les soldats. Dans d'autres +localités, les régiments sont l'objet d'une semblable faveur, et ont des +terrains à leur disposition. Souvent les produits sont assez abondants +pour qu'une partie puisse être vendue au profit de l'ordinaire.</p> + +<p>Une chose singulière est la dureté du régime journalier du soldat russe. +Les casernes n'ont aucunes fournitures, et les soldats couchent sur des +lits de camp en bois, comme en France les soldats dans les corps de +garde. Au surplus cette manière d'être se trouve conforme au goût de la +nation; car, dans les classes élevées, on se sert de matelas dont la +dureté est à peu près égale à celle du bois, et j'ai remarqué chez +l'empereur le même usage.</p> + +<p>L'habillement des troupes russes est beau, de bonne qualité, et la forme +est élégante. La durée de l'habit n'est que de deux ans et de la capote +de trois. Dans la garde, les soldats ont un habit neuf tous les ans. La +solde des officiers subalternes est très-faible; celle des officiers +supérieurs, au moyen de diverses allocations, s'élève au même taux +qu'en France. Ainsi ces officiers sont plus riches que les nôtres. +Celle des soldats n'est que de dix roubles en papier par an; celle d'un +soldat de la garde, douze; celle du cavalier, douze. Les choses de +première nécessité et les objets de consommation des troupes sont à si +bas prix en Russie, que la dépense totale, faite par l'empereur pour +l'entretien d'un soldat d'infanterie, en y comprenant tous les éléments +qui le composent, ne s'élève, en mettant en ligne de compte l'armement à +remplacer tous les vingt ans; ne s'élève, dis-je, qu'à cent vingt +roubles en papier par an; la cavalerie avec l'entretien, la nourriture +et le remplacement qu'à.... Enfin la dépense approximative d'un +régiment d'infanterie, à trois bataillons sur le pied de paix, est de +deux cent trente-six mille huit cent quarante roubles, et celle d'un +régiment de cavalerie de six escadrons, composé de treize cents chevaux, +est de trois cent quatre-vingt mille. Si la situation de l'empire russe, +et les circonstances particulières dans lesquelles il est placé, exigent +indispensablement qu'il entretienne, en temps de paix, de très-grandes +forces sous les armes, le correctif se trouve dans le bas prix de +l'entretien des troupes. La puissance des États se compose d'éléments +variables. L'argent et la population, dans certaines proportions, se +tiennent comme en équilibre. Dans cette combinaison de forces, la +France est un des États les mieux partagés. Possédant une grande +population, agglomérée et belliqueuse, on peut réunir avec facilité la +portion réclamée par les besoins de l'armée, et elle possède des +ressources financières suffisantes pour faire face à toutes les dépenses +utiles.</p> + +<p>J'ai déjà parlé ailleurs de l'artillerie; mais j'en dirai encore un mot. +L'artillerie est organisée en brigades de cinq compagnies. Une brigade +est attachée à chaque division de l'armée. Quatre compagnies doivent +servir chacune douze bouches à feu; la cinquième est au parc. Ainsi +chaque division doit avoir quarante-huit bouches à feu, ce qui fait au +delà de quatre bouches à feu par mille hommes, proportion la plus forte +qui jamais ait été admise, et qui n'est pas évidemment sans de grands +inconvénients. La répartition de toute l'artillerie dans les divisions +est d'ailleurs mauvaise; elle doit les rendre très-peu mobiles. Quand on +a besoin de grands effets d'artillerie, on en retire momentanément des +divisions; mais cette mesure doit amener toujours de la confusion. +L'organisation de cette arme doit consacrer deux espèces d'artillerie: +celle des divisions, qui doit être suffisante, mais sans excès, et celle +de réserve, qui doit être en dehors des divisions. Celle-ci doit +appartenir à toute l'armée. Elle est placée sous la main du chef +suprême, qui la met, par sa prévoyance, toujours à portée du lieu où +elle peut être la plus utile, sans en embarrasser la marche des +divisions dans leurs mouvements respectifs. Le mouvement d'une armée en +général est toujours lent. Aussi est-il indispensable pour un général +habile et manoeuvrier que les fractions de l'armée, c'est-à-dire les +divisions, puissent se combiner de diverses manières entre elles avec +rapidité.</p> + +<p>La compagnie d'artillerie a avec elle ses attelages, qui en font partie +intégrante. Le nombre des canonniers servants, canonniers conducteurs, +etc., et des chevaux, se compose, par batteries de douze et de grosses +licornes, de trois cent vingt et un hommes et cent quatre-vingts +chevaux. Dans l'artillerie à cheval, la compagnie est de deux cent +soixante-six hommes et quatre cent un chevaux. Chaque batterie est +commandée par un colonel ou lieutenant-colonel, et il y a par compagnie +six officiers, savoir: un capitaine (en premier ou en second), deux +lieutenants en second et deux enseignes, un sergent-major et vingt-trois +sous-officiers. En général l'instruction théorique est faible; mais +l'exercice du canon, l'exécution des manoeuvres et la promptitude des +mouvements sont dignes des plus grands éloges.</p> + +<p>L'avancement de l'artillerie a lieu, sur tous les corps, à l'ancienneté, +jusqu'au grade de général, qui est réservé au choix. Le grand maître de +l'artillerie fait le travail de ce corps avec le major général de +l'empereur. Il a sous sa direction supérieure l'instruction, les +arsenaux, les fonderies. Le service de tout l'empire est assuré par +quatre grands arsenaux, savoir: l'arsenal de Saint-Pétersbourg, celui de +Kazan, ceux de Kiew et de Biansk. Là se trouvent aussi les fabriques de +poudre. Des dépôts d'artillerie sont établis dans un grand nombre de +villes en raison de leur position géographique. Les parcs à la suite des +troupes sont placés au centre des cantonnements des corps d'armée; enfin +il existe aussi des compagnies d'artillerie de garnison sédentaires. Les +places fortes de l'empire se trouvent former onze arrondissements, +savoir: Saint-Pétersbourg, la vieille Finlande, la nouvelle Finlande, la +Livonie, Kiew, le Danube, le Sud, le Caucase, la Géorgie, Orembourg et +la Sibérie.</p> + +<p>Je terminerai cet aperçu succinct sur l'armée russe en parlant de son +esprit. Parmi les soldats on trouve un grand patriotisme, un grand amour +du pays, un grand dévouement pour sa gloire et pour le souverain. Ce +sentiment appartient à la nation. Le paysan russe, serf et esclave, a +des sentiments pour la patrie qui l'honorent et qui surpassent souvent +ceux des peuples qui font de ce mot sacré la base de leur langage. Chose +bizarre! là où la nation n'a aucun droit personnel, les individus sont +dévoués, et ailleurs, quand il semble que la cause du souverain est la +sienne propre, on est moins sensible à ce qui la concerne. Tout est +contradiction dans le coeur humain; mais, en approfondissant ce +phénomène, on en trouve l'explication dans le fait suivant:</p> + +<p>Dans l'état de barbarie, les hommes ne connaissent que les jouissances +naturelles, dont l'origine est placée dans la famille. Tout le charme +des souvenirs se trouve concentré dans le lieu qui les rappelle. En se +civilisant, le cercle des jouissances s'agrandit, et on se trouve +bientôt en communauté de sensations et de plaisirs avec des gens qu'on +n'a jamais vus. En faisant intervenir les passions et l'amour-propre +avec une vie qui matériellement est la même, il arrive un moment où il y +a plus d'analogie, des rapports plus naturels, et plus de sympathie +entre les mêmes classes des divers pays qu'entre les individus de +différentes classes appartenant à la même nation.</p> + +<p>Au surplus, l'esclavage, chez les Russes, est moins dur que le nom ne +l'indique. En général, les paysans russes sont heureux matériellement. +La protection de leurs seigneurs leur est, non-seulement utile, mais +quelquefois si nécessaire, qu'il y a des exemples de serfs qui ont +refusé leur affranchissement. Une seule circonstance le rend dur, c'est +que le serf ne puisse pas s'affranchir ni se racheter quand il en a +réuni les moyens et lorsqu'il en a la volonté. Il y a des exemples de +paysans russes qui, autorisés par leurs seigneurs à s'établir à Moscou, +y ont fait fortune et sont devenus millionnaires. Le seigneur est fier +d'avoir un serf aussi riche, dont les biens pourraient lui appartenir, +mais dont cependant il ne le dépouille pas. Sans le mettre à +contribution, il lui refuse une liberté qui serait la garantie de son +avenir et le complément de son bien-être.</p> + +<p>L'esprit de religion est général dans le peuple et dans l'armée. Pour +favoriser cet esprit et le satisfaire, on a établi dans chaque régiment +une chapelle sous l'invocation d'un saint. Les soldats célèbrent la fête +du patron de leur régiment, comme les paysans celui de leur paroisse. +Dans la garde on y met une grande solennité, et cette fête devient fort +touchante par la présence du souverain. L'empereur va au régiment, +assiste au service divin et prend place à un repas de corps donné par +les officiers, auquel sont invités un nombre déterminé de soldats, pris +parmi les plus anciens, les plus recommandables, et l'empereur les +embrasse. En général, rien n'est omis en Russie de ce qui peut honorer +ce métier, tout à la fois si beau et si dur, dont le prix et la +récompense ne peuvent se trouver que dans l'opinion et la considération +publique.</p> + +<p>Une autre chose remarquable en Russie, qui n'existe nulle part ailleurs, +ce sont d'immenses salles d'exercice, établies à Saint-Pétersbourg, à +Moscou et dans quelques autres villes, qui permettent d'exercer les +troupes dans la mauvaise saison. Leur dimension donne la faculté à un +fort bataillon, joint à un détachement de cavalerie et d'artillerie, de +s'y former en bataille. Il peut y rompre et y défiler. La rigueur du +climat explique ces constructions, qui auraient peu d'utilité ailleurs. +Les charpentes de ces édifices, ordinairement faits d'après le système +de Philibert Delorme, sont des modèles de légèreté et de grâce. Paul Ier +fit établir les premières salles d'exercice.</p> + +<p>Encore un mot sur le régime d'hiver. Pendant les grands froids, la +cavalerie n'exerce pas; les chevaux restent à l'écurie. On est parvenu à +les entretenir dans le meilleur état avec une ration extrêmement faible. +Au commencement de leur retraite, on les nourrit très-fortement en grain +pendant huit jours; ensuite on peut diminuer la ration à un point +extraordinaire, sans inconvénient. Les chevaux ne souffrent pas et se +conservent en bonne santé et dans un embonpoint suffisant.</p> + +<p>Après avoir terminé cette digression sur l'armée russe, je reviens à mon +voyage.</p> + +<p>Je pris congé du grand-duc Constantin et continuai ma route pour Vienne, +fort satisfait de ce que j'avais vu en Russie et en Pologne. Après avoir +traversé Cracovie, petite république dont la création a été l'objet d'un +singulier caprice de l'empereur Alexandre, je visitai les salines de +Wieliczka, les plus belles mines de ce genre existant au monde. Je +traversai la Silésie autrichienne, pays charmant, riche, peuplé et +prospère. Une grande industrie s'y trouve établie. Le pays est +pittoresque et les villes se touchent. Dès ce moment, on jouit d'un +spectacle qui ne cesse de s'offrir aux yeux des voyageurs dans les États +autrichiens, hors la Hongrie et la Galicie. On voit un peuple heureux, +riche, jouissant d'une véritable liberté, conduit avec douceur et +justice, soumis à l'ordre légal le plus régulier, pénétré de l'idée de +la protection spéciale dont il est l'objet, et profondément attaché à +son souverain.</p> + +<p>J'eus un véritable bonheur à revoir Vienne. Le voyage que j'y avais +fait, il y avait sept ans, était encore bien présent à ma pensée. Je +renouvelai les expressions de ma reconnaissance à l'empereur pour les +bontés dont j'avais été l'objet. Je passai trois jours avec le prince +de Metternich, et je continuai ma route pour Paris, bien éloigné de +penser que, la première fois que je reviendrais à Vienne, ce serait sous +les auspices de mes malheurs personnels et des désastres de mon pays. Je +pressai ma marche pour être à Paris avant le jour de la Saint-Charles, +fête du roi, et j'y arrivai le 2 novembre.</p> + +<p>Le roi me reçut avec une grâce parfaite, et me témoigna son entière +satisfaction de la manière dont je l'avais représenté et dont j'avais +rempli la mission qu'il m'avait donnée. Le dernier épisode brillant de +ma vie venait de finir.</p> + +<p>Après avoir raconté à Paris ce que mon voyage avait eu d'agréable et +joui quelque temps des souvenirs encore vivants qu'il m'avait laissés, +j'eus bientôt des motifs de vifs chagrins. Pendant mon absence de cinq +mois, le désordre s'était mis dans mes affaires. Je les trouvai dans un +état déplorable. Après de nouveaux et incroyables efforts pour sortir +d'embarras, je dus me résoudre à voir tout l'édifice s'écrouler, à +prendre des arrangements avec mes créanciers, et à vendre le patrimoine +de mes pères, le lieu où j'étais né, que j'avais embelli et dans lequel +je croyais devoir passer les dernières années de ma vie avec +tranquillité et considération. J'espérais, pour prix d'une vie si +agitée, si laborieuse, jouir de ce qu'Horace vante avec raison, et +désigne ainsi: <i>Otium cum dignitate</i>. Mais il devait en être tout +autrement, et une horrible tempête devait encore troubler mon existence. +Après avoir arrêté la vente de tous mes établissements, de toutes mes +propriétés, j'affectai tous mes autres revenus à mes créanciers et ne +conservai que le nécessaire le plus strict pour vivre: douze mille +francs par an. Enfin le roi me prêta cinq cent mille francs pour +faciliter ces arrangements: j'omets à cet égard des détails inutiles +dont les souvenirs seraient pénibles. L'ordre établi fut suivi. Il en +était résulté une amélioration considérable dans ma position, quand la +Révolution de juillet vint tout détruire de nouveau. J'avais la +certitude, après avoir tout payé, de rentrer en possession du château et +du parc, seuls objets de mon ambition. Des conventions particulières, +faites avec le nouveau propriétaire, m'en avaient conservé le droit +pendant cinq ans; mais, la Révolution m'ayant privé des moyens de +liquidation, je n'ai pu jouir de cette faculté, qui alors formait la +plus chère espérance de ma vie.</p> + +<p>Au commencement de 1827, un événement privé occupa tout Paris. M. de +Talleyrand étant allé, le 21 janvier, au service de Louis XVI, à +Saint-Denis, y reçut une insulte publique et trouva le prix d'un projet +criminel auquel sans doute il n'avait pas été étranger en 1814. Un +comte ou marquis de Maubreuil, gentilhomme d'une province de l'Ouest et +servant dans nos armées, avait montré une espèce de frénésie légitimiste +au moment de la Restauration. C'était un homme d'une moralité plus que +douteuse. Les entours de M. de Talleyrand, d'accord probablement avec +lui, MM. de Vitrolle et Roux-Laborie, lui proposèrent d'aller assassiner +Napoléon pendant son voyage à l'île d'Elbe. Sous divers prétextes, on +lui fit donner des ordres pour requérir les troupes alliées, et il se +mit en campagne.</p> + +<p>Au lieu de courir après Napoléon, Maubreuil alla arrêter la reine de +Westphalie, et lui enleva ses diamants. Poursuivi pour ce méfait, il fut +mis en prison. Les diamants se retrouvèrent dans la Seine. Depuis, +Maubreuil rechercha en vain la protection de M. de Talleyrand. Fatigué +de démarches inutiles, il jura à celui-ci une haine éternelle, et +répandit partout le récit de la commission dont il avait été chargé, +mais qu'il n'avait acceptée, disait-il, que dans l'intention de sauver +Napoléon. Ne trouvant pas sa vengeance suffisante, il attendit son +ennemi dans une occasion solennelle pour le frapper. Après cet acte, il +n'essaya pas même de fuir. Il fut mis en jugement. Il raconta devant la +justice ses griefs et sa vengeance avec un grand calme. M. de Talleyrand +attachait beaucoup de prix à persuader qu'on avait voulu attenter à sa +vie; il insistait surtout pour établir qu'un horrible coup de poing lui +avait été asséné sur le front. Maubreuil répondit: «J'ai donné à M. de +Talleyrand un soufflet sur la joue gauche. Il a crié parce qu'il a eu +peur, et il est tombé parce qu'il a de mauvaises jambes.» Maubreuil fut +condamné à une détention, par voie de police correctionnelle, et chacun +rit de la mésaventure du grand personnage.</p> + +<p>Quelque temps après cette aventure, des discussions s'élevèrent entre le +roi et la régence d'Alger. La guerre s'ensuivit. On parla d'une +expédition devenue nécessaire pour faire disparaître enfin la piraterie +à jamais, en détruisant les puissances barbaresques et en établissant +des colonies à leur place. Je me mis de bonne heure sur les rangs, pour +avoir le commandement, si l'expédition était jamais entreprise. J'étais, +il me semblait, indiqué par mes antécédents, par les divers +commandements que j'avais exercés et les expéditions auxquelles j'avais +pris part. On traita, à la fin de 1827, la question de savoir si cette +expédition était opportune: en ce moment, on conclut pour la négative; +mais je reçus l'assurance du roi et du ministère d'alors, dont M. de +Villèle était le président, que, si jamais elle était entreprise, ce +serait moi qui en serais chargé. J'attendais donc. Je fis divers +projets pour la préparer, et je m'occupai sans relâche à établir +l'opinion de sa nécessité. En même temps, j'eus la pensée, pour me créer +un intérêt permanent, de commencer la rédaction de mes Mémoires, et de +vivre ainsi de mes souvenirs.</p> + +<p>L'année 1827 se montrait fertile en événements précurseurs et symptômes +de révolutions prochaines. L'influence de la Congrégation augmentait +chaque jour. Les jésuites, dont les établissements se multipliaient +rapidement, semblaient acquérir un pouvoir capable de tout envahir. +Aussi chaque circonstance était saisie avec empressement par les +mécontents pour manifester les sentiments dont ils étaient animés.</p> + +<p>Le duc de Liancourt vint à mourir. C'était un homme de bien, un +philanthrope. Son nom était populaire et donnait à son insu de +l'autorité aux factieux, dont il encourageait sans le vouloir les +intentions coupables. Les honnêtes gens sont ainsi presque toujours +complices des révolutions. Eux seuls leur donnent le moyen d'éclore. +Leur critique fondée de la marche du gouvernement sert d'appui aux +ennemis de la société pour attaquer le pouvoir et en affaiblir l'action. +Quand, par la suite des événements, l'existence de celui-ci est +compromise, les honnêtes gens, effrayés de l'avenir, veulent le +soutenir; mais alors leurs efforts sont impuissants, et ils sont les +premiers qu'écrase l'édifice en venant à crouler. Le duc de Liancourt +avait déjà joué ce rôle d'opposant, et le recommençait au moment où il +termina sa carrière. De choquantes maladresses de la police +occasionnèrent une collision entre les jeunes gens des écoles et +l'autorité. Le refus de leur laisser porter le cercueil causa un +désordre momentané et une espèce de scandale. Avec la disposition des +esprits qui existait alors, le moindre événement prenait un caractère de +gravité extraordinaire. Mais, quelque temps plus tard, un événement +d'une bien autre importance eut lieu. Celui-ci prépara d'une manière +directe et puissante l'écroulement du trône et de la dynastie.</p> + +<p>En commémoration de l'expression énergique des sentiments des habitants +de Paris au moment de la Restauration, Louis XVIII avait décidé que, le +3 mai de chaque année, anniversaire du jour de son entrée à Paris, le +service serait fait au château uniquement par la garde nationale. La +garde royale et les gardes du corps lui cédaient leurs postes, et le roi +livrait entièrement les soins de sa sûreté aux citoyens: prérogative qui +flattait leur amour-propre. Cet usage fut conservé par Charles X, et +l'exercice en fut fixé au 12 avril, jour anniversaire de son entrée en +1814. Ordinairement, une grande revue de la garde nationale avait lieu à +cette occasion. Effrayé des symptômes d'une opinion hostile, le roi +hésita à l'ordonner; mais, sur la représentation du maréchal duc de +Reggio, commandant en chef de la garde nationale, qui tenait à voir ce +corps conserver son importance, elle fut fixée au dimanche 27 avril. On +disposa tout pour en faire une fête publique.</p> + +<p>En même temps, la Congrégation, toujours livrée à l'intrigue, ne cessait +d'afficher des craintes d'un danger alors purement imaginaire, et +voulait, à toute force, séparer le roi de son peuple pour l'empêcher de +céder à l'opinion. Un instinct funeste lui faisait désirer des troubles. +On disait que la vie du roi serait compromise à cette revue. On consigna +les troupes dans leurs casernes et on en mit dans des emplacements +retirés à portée du Champ de Mars, lieu de la réunion, après leur avoir +distribué des cartouches et choisi, pour le jour de la revue, le moment +où les régiments de la garde se relevaient et doublaient la force des +troupes présentes à Paris. Désirant juger par moi-même de l'état des +choses, quoique je ne fusse pas de service, je me décidai à accompagner +le roi et à rester très-près de lui pendant toute la revue.</p> + +<p>Une affluence extraordinaire de peuple garnissait les amphithéâtres du +Champ de Mars. Jamais la garde nationale n'avait été si nombreuse. +Cinquante mille hommes d'une tenue superbe se trouvèrent réunis sous +les armes. Les choses se passèrent tout autrement qu'on l'avait supposé. +Des cris de <i>Vive le roi!</i> se firent entendre avec la plus grande +unanimité. Dans trois légions seulement, on y joignit ceux de <i>À bas les +ministres! à bas Villèle!</i> et quelques-uns: <i>À bas les jésuites!</i> Dans +deux de ces légions ces cris étaient isolés; dans une seule ils furent +fort nombreux, et dans l'immense population située sur les tertres on ne +fit entendre que <i>Vive le roi!</i> Ces faits sont de la plus exacte vérité. +Je déclare les avoir constatés moi-même.</p> + +<p>La même chose arriva au moment du défilé. Neuf légions crièrent +uniquement <i>Vive le roi!</i> et les trois autres exprimèrent les sentiments +qu'elles avaient montrés au moment où le roi avait passé devant leur +front. Le roi n'en reçut pas une trop mauvaise impression. Après le +défilé, le maréchal duc de Reggio s'approcha du roi pour prendre ses +ordres. Charles X lui répondit en ma présence: «Monsieur le maréchal, +vous ferez un ordre du jour où vous exprimerez à la garde nationale ma +satisfaction sur le nombre et la belle tenue de ceux qui l'ont composée +à la revue, ainsi que sur les sentiments qui m'ont été témoignés, en +exprimant mes regrets que quelques cris, pénibles à entendre, y aient +été mêlés.»</p> + +<p>Le roi se mit en route pour tes Tuileries. Arrivé au château et ayant +mis pied à terre, il nous congédia au bas de l'escalier, connu sous le +nom d'escalier du roi. Il s'approcha de moi et me dit avec un air de +bonhomie qui lui était familier: «Enfin il y en a plus de bons que de +mauvais.--Comment! lui répondis-je, les trois quarts et demi sont bons.» +Telle était la disposition du roi, quand il rentra chez lui; mais la +légion de la Chaussée-d'Antin, celle dont les cris avaient été hostiles, +ayant passé sous les fenêtres du ministère des finances, cria avec +acharnement, tout en marchant: <i>À bas Villèle!</i> Le ministre dînait chez +M. Appony, ambassadeur d'Autriche; il fut aussitôt informé de cette +insulte. Hors de lui, exaspéré par la colère, il sort de table, se rend +aux Tuileries et entraîne le roi à ordonner le licenciement de la garde +nationale. L'ordonnance est signée et remise au duc de Reggio, au moment +où il venait soumettre la rédaction de l'ordre du jour qui devait +exprimer la satisfaction du roi. Les hommes de service de la garde +nationale sont renvoyés brusquement et honteusement chez eux, au milieu +de la nuit, sans avoir même été relevés dans les postes qu'ils occupent.</p> + +<p>Cet incroyable événement a eu une immense influence sur nos destinées. +Il a préparé et facilité la Révolution de juillet. On voit en cette +circonstance à quel point la colère conseille mal. On casse, on flétrit, +on chasse ignominieusement un corps de cinquante mille hommes, composé +de toute la bourgeoisie de Paris, quand quarante-cinq mille ont montré +les meilleurs sentiments, et cinq mille seulement se sont écartés du +respect dû au souverain. Singulière justice! on renvoie chez eux, sans +les désarmer, des individus vaniteux, après les avoir mécontentés et +offensés; singulière prudence! Enfin on oublie la politique la plus +vulgaire. Dans les époques de division, il est d'usage, quand on parle +de ses amis, d'en exagérer le nombre, et au contraire de réduire presque +à rien celui de ses ennemis, et ce manége a souvent un effet utile sur +l'opinion; ici c'est tout le contraire: on établit aux yeux de tout +Paris, à ceux du royaume, à ceux des étrangers, que le roi de France est +brouillé avec sa capitale! On ne sait quel nom donner à une pareille +mesure. La raison eût permis, commandé même, de casser deux légions pour +les réorganiser ensuite. On aurait fait ainsi, dans une mesure +convenable, un acte utile de sévérité.</p> + +<p>Les deux légions coupables avaient pour colonels, toutes les deux, des +hommes de la cour, M. le comte de Boisgelin et Sosthène de la +Rochefoucauld. Par cette seule raison, elles devaient avoir un moins +bon esprit. Ces choix avaient été absurdes; mais alors on semblait +prendre à tache de tout faire en raison inverse du sens commun. Une +garde nationale, par sa nature même, ne peut être conduite ni par des +punitions ni par des récompenses; elle peut être soumise seulement à des +influences. Or on n'a d'influence qu'au moyen des rapports personnels +naturellement établis, et par conséquent entre gens de la même classe. +Un grand fabricant, qui emploie beaucoup d'ouvriers, un banquier qui +peut ouvrir des crédits, voilà les hommes appelés par la nature des +choses à ces commandements dans leurs propres quartiers; mais un grand +seigneur, qui traite les gardes nationaux avec hauteur, qui a des +exigences envers eux, comme avec des troupes de ligne, sera bientôt en +horreur, et on prendra à tâche de lui déplaire ou de le contrarier. +Enfin, pour achever ce triste chapitre de la garde nationale, +j'ajouterai encore un mot. Si l'on eût voulu seulement s'en débarrasser, +un moyen tout simple était de supprimer son service, en lui adressant +des remercîments et des compliments. Tout le monde eût été content, car +chacun était fatigué et désirait le repos. Mais il fallait toujours +maintenir l'organisation et conserver les contrôles; car dans tous les +cas il y a toujours un avantage immense pour l'ordre public et pour le +gouvernement à ce que cinquante mille hommes armés soient encadrés et +sous les ordres de chefs reconnus par eux et choisis par l'autorité. On +pouvait difficilement parvenir à leur retirer leurs armes, et, en cas de +trouble, on a action sur eux. Si la totalité n'est pas fidèle, une +grande partie reste au moins, et celle-ci est la force légitime, +régulière et légale.</p> + +<p>Les événements dont je viens de rendre compte furent le principe et la +cause des sentiments constamment hostiles des Parisiens contre le roi. +Les électeurs, toujours contraires aux desseins de la cour, les +exprimèrent suffisamment, et, depuis, ces sentiments amenèrent +l'explosion du mois de juillet, explosion qui, faute d'une garde +nationale, ne put être combattue que par l'action directe de la force, +et qui, par suite de l'absence de moyens coercitifs suffisants réunis +d'avance, amena le renversement du trône.</p> + +<p>Dans la session, le gouvernement avait présenté à la Chambre des pairs +un code de lois militaires. Deux commissions se divisèrent le travail, +et je fus nommé président de la commission principale, chargée de fixer +les peines, l'organisation des tribunaux et leur compétence. Un travail +consciencieux, auquel je pris une part active, et où je fus puissamment +secondé par un homme très-capable, de beaucoup de lumières et du +caractère le plus honorable, le général d'Ambrugac, membre de la +Chambre des pairs, fut le résultat de nos soins. Soumis à la Chambre des +députés, il n'eut pas le temps d'être voté avant la fin de la session et +resta imparfait. Jamais meilleur travail n'a été fait et ne sera fait +sur cette matière. Il est désirable qu'il soit consacré un jour par le +vote législatif.</p> + +<p>Immédiatement après la fin de la session, une ordonnance royale rétablit +la censure. On ne peut pas disconvenir que le besoin de cette mesure ne +se fît sentir; mais aussi on doit regretter que le mouvement d'une +opinion opposée n'eût agi précédemment et détruit, deux ans auparavant, +une disposition que le temps aurait fini par consacrer.</p> + +<p>Le roi se rendit ensuite au camp de Saint-Omer, où douze à quinze mille +hommes étaient rassemblés, et visita les principales villes de la +Picardie, de la Flandre et de l'Artois. Cette réunion de troupes, utile +à l'instruction de l'armée, avait été l'objet de mille discours. En +France on fait souvent de peu de chose beaucoup de bruit. On avait +prétendu que le roi, placé au milieu de ces troupes, devait réformer la +législation et modifier la Charte, bruits répandus à dessein pour agiter +l'opinion, mais sans aucun fondement.</p> + +<p>Le roi fut bien reçu par les troupes et très-content de leur esprit. Un +léger mouvement de jouissance absolutiste s'empara de lui, et il dit, à +la fin d'un jour de manoeuvre, au duc de Mortemart: «Avec ces braves +gens, on pourrait se faire obéir et beaucoup simplifier la marche du +gouvernement.--Oui, lui répondit Mortemart; mais le roi ne devrait plus +descendre de cheval, et déjà il est fatigué.--Cela est vrai,» dit le +roi.</p> + +<p>Le ministère Villèle, dans sa marche incertaine, avait déplu à tous les +partis. Si on pouvait contester au chef du cabinet de hautes vues +politiques, on ne pouvait cependant se dispenser de lui reconnaître une +grande capacité administrative et de la prudence. M. de Villèle, doué de +beaucoup de courage, d'un esprit fin et délié, louvoyait au milieu des +factions contraires et courait après la popularité, tout en cherchant à +conserver les faveurs de la cour, chose toujours difficile en temps de +partis, mais impossible à l'époque où il se trouvait. Une Chambre +servile, produit d'élections scandaleusement frauduleuses, l'avait +soutenu et servi avec un dévouement absolu. On peut reprocher au +ministère de n'avoir pas mis plus à profit sa docilité pour fonder des +institutions monarchiques et réformer les torts dont l'ordre de choses +existant était rempli; mais telle n'était pas la portée de son esprit. +Il se renfermait avec une sorte de passion dans les limites +administratives, et croyait avoir beaucoup fait pour le pays en +établissant, dans le budget voté, la spécialité, mesure funeste qui a +placé le gouvernement dans les Chambres; car, si l'ordre dans les +finances est un élément de stabilité pour le gouvernement, l'esclavage +des finances est un obstacle immense à la marche du pouvoir, dont il +entrave tous les mouvements. Dans un gouvernement semblable au nôtre, la +loi doit se borner à déterminer les grandes masses de dépenses. Ses +divisions doivent être fixées par le gouvernement; et autant une +spécialité minutieuse, consacrée par ordonnance, pouvant être au besoin +modifiée par une autre ordonnance, est utile, autant il est contraire au +bien public de la voir établir par une loi. Cette erreur funeste, une +des causes de la marche incertaine du gouvernement et de nos malheurs, +est l'ouvrage de M. de Villèle.</p> + +<p>Cependant, malgré ses efforts, M. de Villèle était devenu impopulaire, +et l'opinion publique se retirait de lui. Il se soumit volontairement au +danger de nouvelles élections. Il fit ainsi un appel à l'opinion du +pays, mesure imprudente et que rien ne commandait, car la Chambre avait +encore deux années d'existence légale. Cette mesure était même hors de +son caractère circonspect. En même temps il nomma soixante-seize pairs +pour asseoir son pouvoir dans la Chambre haute. Cette nomination, que +rien ne justifiait, blessa l'opinion publique. Les élections lui furent +en partie contraires; elles rendirent la durée de son pouvoir +incertaine, tandis que des mouvements populaires hostiles, que je fis +réprimer avec assez de facilité, se succédaient dans la rue Saint-Denis. +Cependant le courage de M. de Villèle ne s'ébranlait pas; les nouveaux +obstacles qui se présentaient semblaient au contraire le développer, et +il comptait lutter avec succès contre ses ennemis; mais ceux qui +devaient le renverser étaient au milieu des rangs qui auraient dû le +soutenir.</p> + +<p>Les ultra-royalistes, mécontents de sa modération, le parti dévot, les +intrigants ambitieux, dépourvus de talents et de lumières, mais infatués +de leur prétendu génie, à la tête desquels se trouvaient le prince de +Polignac et le duc de Rivière, n'eurent ni contentement ni repos qu'ils +ne l'eussent perdu dans l'esprit du roi, dans l'espérance de le +remplacer. Et c'étaient ces mêmes hommes envers lesquels M. de Villèle +venait de consacrer ce grand acte de justice, de l'indemnité des +émigrés, et d'exécuter avec une habileté et un succès inouïs cette +opération colossale! Ils croyaient bien hériter de son pouvoir; mais, +pour cette fois, ils se trompèrent.</p> + +<p>Le roi, après avoir renvoyé M. de Villèle au commencement de 1828, +frappé de la physionomie de la Chambre, prit ses successeurs dans la +nuance de l'opinion libérale. MM. de la Ferronays, de Caux, Portalis, +Roi, Martignac, Saint-Cricq, Feutrier, Hyde de Neuville et Vatismenil +composèrent cette administration. Les deux derniers appartenaient à la +coterie connue sous le nom de la <i>défection</i>, et dont M. de +Chateaubriand était le chef. Cette administration, débile par le défaut +de talent, plus débile encore par la faiblesse des caractères, par la +jalousie d'amours-propres misérables, qui empêchèrent de nommer un +président, et par une rivalité bourgeoise, perdit toute espèce de +dignité au moment où une attaque de paralysie força M. de la Ferronays à +se retirer des affaires. Cependant, comme la modération était le +caractère dominant de ce ministère, il calma les esprits; et le roi, +ayant fait un voyage dans la Lorraine et l'Alsace, fut reçu en triomphe. +Partout on lui donna des preuves d'amour et d'une grande popularité. +Quelques concessions que le ministère avait faites avaient été blâmées +par la cour, mais aucune d'elles n'avait de graves conséquences. Le mal +véritable qui minait l'édifice nouvellement élevé était le peu d'appui +que lui prêtait le roi. On savait que les hommes de son affection et de +sa confiance intime restaient dans une opposition déclarée. Aussi ce +gouvernement, faible de sa nature, avait encore à combattre l'influence +du roi, employée à contrarier sa marche au lieu de la favoriser. Un +ordre de choses semblable ne pouvait pas avoir de durée, et cependant +une sorte de calme qui régnait dans les esprits aurait pu servir à +fonder quelque chose de stable.</p> + +<p>Un des premiers actes de ce nouveau ministère fut de former un conseil +supérieur de la guerre, dans lequel je fus appelé. Trois maréchaux de +France s'y trouvaient. M. le Dauphin le présidait, et, sous lui, chacun +des maréchaux présidait une fraction du conseil, formée en commission. +Chargé particulièrement de la commission de cavalerie, je présidais +souvent le conseil dans ses travaux préparatoires. Nous nous livrâmes +avec ardeur aux recherches et aux discussions les plus approfondies. Il +n'est aucune question d'organisation que nous n'ayons abordée; mais +l'incapacité de M. le Dauphin neutralisa tout. Le seul et unique travail +qui obtint la sanction de l'autorité royale et son exécution fut +l'organisation de l'artillerie, telle qu'elle est aujourd'hui, véritable +chef-d'oeuvre, organisation qui satisfait à tous les besoins du service. +L'artillerie n'est plus divisée en personnel, en matériel et en +attelage. L'unité est la batterie, c'est-à-dire des pièces avec ce qu'il +faut pour les servir et pour tes traîner. Tout est placé sous les +ordres des mêmes officiers. Le matériel reçut aussi une simplification +impossible à porter plus loin, et je ne conçois aucun désir à former +dans l'intérêt d'un meilleur emploi de cette arme importante.</p> + +<p>Nous avions voulu établir pour l'infanterie un système mixte qui se +rapprochât un peu de ce qui existe en Autriche. Nous avions divisé la +France on cinq grands arrondissements; les régiments qui s'y seraient +recrutés n'en seraient pas sortis habituellement. Ainsi ces régiments +auraient toujours été à portée de leurs moyens de recrutement et de +leurs bataillons de réserve. Ces derniers bataillons eussent été +composés uniquement des hommes ayant encore trois ans à servir, qui +devaient être envoyés en congé après avoir passé cinq ans sous les +drapeaux. Ces bataillons de réserve n'auraient dû comprendre que des +hommes du même arrondissement que ceux des corps dans lesquels ils +avaient été incorporés. Ainsi un régiment de trois mille hommes, par +exemple, aurait été composé de quinze cents hommes, ayant moins de cinq +ans de service, et présents au corps, venant de dix ou douze +départements différents, et de quinze cents hommes ayant plus de cinq +ans de service, absents du corps, appartenant à un seul et même +département. Ce système aurait eu presque tous les avantages du système +autrichien, sans avoir aucun des inconvénients qu'on peut lui reprocher: +mais tout resta indécis, et M. le Dauphin ne sut se résoudre à rien.</p> + +<p>L'administration nouvelle avait consenti au démembrement du ministère de +la guerre, et M. le Dauphin avait voulu se charger du personnel. À cet +effet, M. de Champagny, un de ses aides de camp, avait été nommé +directeur et travaillait avec lui. Les promotions ainsi faites, les +nominations officielles étaient signées par le ministre qui acceptait +ainsi la responsabilité des choix du prince. Cette mesure impolitique +donna à M. le Dauphin l'odieux des refus, tandis que le ministre +semblait distribuer les faveurs. On ne peut blâmer les actes de M. le +Dauphin, qui étaient en général réguliers et légaux; mais les rapports +forcés, résultant de ses nouvelles fonctions, avec les officiers de +l'armée, lui firent, eu égard à ses manières naturelles, une foule +d'ennemis. Cette division de l'autorité affaiblit encore cette +administration déjà si débile.</p> + +<p>Les affaires de la Grèce occupaient les esprits depuis plusieurs années. +La cause de la religion et de la liberté de ce peuple barbare semblait +la pensée intime de chacun. Singulière disposition de la nation +française, qui lui inspira subitement un engouement que rien ne +justifiait. Les libéraux exploitèrent cette mine et se mirent à la tête +de l'opinion. On s'associa au sort des Grecs; on fit des quêtes pour +eux; un comité se forma pour diriger les secours à leur donner, et il +semblait, à tes entendre, que les destinées du monde dépendaient de +quelques milliers de bandits qu'on aurait dû apprécier à leur juste +valeur. Je fus sollicité pour entrer dans ce comité grec; mais j'ai +toute ma vie répugné à faire partie des associations politiques +extra-légales, les croyant toujours composées de niais, de dupes et de +fripons, et ne voulant figurer ni parmi les uns ni parmi les autres. +Sans doute, les désordres de la Turquie et le sort des Grecs opprimés +devaient éveiller l'attention et inspirer de l'intérêt; mais la +politique devait suivre une autre marche.</p> + +<p>Les puissances de l'Europe avaient à choisir entre deux partis: ou +intervenir dans le but simple de l'humanité, ou préparer le remplacement +de la puissance turque par une puissance nouvelle, forte et redoutable. +Dans le premier cas, il fallait obtenir du Grand Seigneur, en lui +conservant la souveraineté de la Morée, de donner à ce pays une +organisation se rapprochant de celle de la Valachie et de la Moldavie, +et les Grecs, affranchis d'une tyrannie journalière, auraient respiré en +paix. Dans le second, il fallait embrasser, dans ce nouvel ordre de +choses, une grande étendue de pays et former un corps d'État assez +puissant pour jouer un rôle politique et occuper un jour Constantinople +quand le destin aura amené le dernier jour de l'existence de ce trône en +débris. Au lieu de cela, on a rêvé un royaume là où il y avait à peine +des éléments pour une organisation provinciale; on a mis une couronne +royale sur la tête du chef d'une population de huit cent mille +malheureux mourant de faim; on a appelé à un régime constitutionnel une +masse d'individus qu'on ne peut conduire autrement que par la force. Une +organisation militaire, dont le but spécial eût été d'assurer +l'obéissance, était seule en rapport avec les besoins de cette +population. C'est le genre de gouvernement qui convient le mieux aux +barbares; il suffit que les chefs soient éclairés. Un tel système +économique, facile dans son jeu, prompt et puissant dans son action, +garantit l'ordre et prépare la civilisation. Ce petit pays, dans son +régime actuel, est et sera longtemps un embarras pour l'Europe.</p> + +<p>Le système adopté s'est trouvé dans l'intérêt de la Russie, dont le but +devait être l'affaiblissement de l'empire ottoman. Il a été dans les +vues de l'Angleterre, qui, possédant les iles Ioniennes, a cru pouvoir +facilement y dicter des lois et en faire comme une annexe, chose dans +laquelle elle s'est trompée. Les vues seules de la Russie étaient saines +et selon les intérêts d'une politique personnelle éclairée. La France +et l'Angleterre ont joué, en cette circonstance, le rôle de dupes; mais +l'Angleterre a été trompée par ses calculs, et la France par l'illusion +de sentiments généreux, la puissance d'une opinion passagère, d'une mode +capricieuse et fugitive.</p> + +<p>Dès le 20 octobre, les escadres française, anglaise et russe avaient +attaqué l'armée navale du Grand Seigneur et l'avaient réduite en cendres +à Navarin. Ainsi les deux États les plus intéressés à la conservation de +sa puissance navale avaient inconsidérément aidé une troisième, qui +était intéressée à la détruire. Mais la victoire navale n'empêchait pas +la Morée d'être occupée par l'armée égyptienne, alors fidèle au Grand +Seigneur. Pour terminer enfin cette affaire longue et pénible, une +expédition fut jugée nécessaire. Le commandement en fut donné au général +Maison. Son opposition directe aux Bourbons aurait dû l'empêcher +d'obtenir cette marque de confiance; mais ce faible ministère crut +obtenir, en choisissant ce général, le concours et l'appui de l'opinion +libérale. Maison, homme de nulle activité, général de peu d'ancienneté +et ne jouissant d'aucune action sur l'armée, ne lui apporta de secours +d'aucune espèce. Ce choix déconsidéra le pouvoir; mais le gouvernement +se déconsidéra bien davantage encore quand, plus tard, sans un seul +fait de guerre, le roi nomma maréchal un des généraux de l'armée qui y +avait le moins de droits. Je m'en expliquai avec abandon et franchise +avec Charles X, et lui demandai ce qu'il ferait pour un général qui +aurait sauvé le royaume, puisqu'il accordait une pareille récompense à +celui qui n'avait ni droits anciens ni droits récents à faire valoir.</p> + +<p>Je m'étais fixé à la campagne, et j'y demeurais autant que mes +occupations du conseil de la guerre et mes devoirs de cour me le +permettaient. C'est dans le noble et vieux château Dépoisse, en +Bourgogne, chez de bons amis et à côté d'aimables voisins, M. et madame +de Guitaut, que je commençai, cette année, le travail que j'achève en ce +moment, et que les circonstances ont rendu d'un si grand prix pour moi. +Je m'établis aussi à Saint-Germain et au château de Grandchamp, situé +dans le voisinage, chez une famille que j'aime tendrement. Le mari, le +général de Damrémont, est mon parent; pendant plusieurs années il a été +mon premier aide de camp, et s'est formé à son métier près de moi. C'est +un officier distingué que j'honore et estime. Sa femme, personne remplie +de talents, fille du général Baraguey-d'Hilliers, est ma pupille, sa +famille m'ayant nommé son tuteur à la mort de son père en 1813, au +retour de la Russie. Le temps s'écoulait doucement, et j'attendais de +l'avenir une amélioration de ma position. Mes dettes se liquidaient; en +huit ans j'avais la certitude de les payer et de rentrer dans la +possession du manoir paternel, principale ambition dont mon esprit était +encore rempli, et but de mes efforts. Cependant la fortune sembla +vouloir m'accorder un sourire, m'offrir une occasion de sortir une +dernière fois du repos et de rentrer encore dans les enivrantes scènes +de la guerre. On parlait de nouveau de l'expédition d'Alger.</p> + +<p>Au commencement de cette année, la guerre avait éclaté entre la Russie +et la Porte. Le 4 juin, l'armée russe avait passé le Danube et pris +Isastcha. Les portes de cette forteresse s'étaient ouvertes à la vue de +l'ennemi. Le passage d'un aussi grand fleuve, exécuté avec succès, avait +jeté la terreur et l'effroi parmi les Turcs. Aucun moyen de résistance +n'était préparé et les Russes n'avaient qu'à marcher; mais, chose +inouïe! les forces russes n'avaient pas été rassemblées d'avance, les +troupes disponibles ne parurent pas suffisantes pour s'avancer dans le +pays, et l'empereur resta avec une quinzaine de mille hommes, pendant +dix-huit jours, dans les lignes de Trajan. Le retard de l'arrivée des +troupes avant l'opération est impardonnable, et la suspension de +l'offensive, même avec des troupes peu nombreuses, l'est également. +Quinze mille hommes suffisent pour battre une grande armée turque, et +les Russes n'avaient alors personne devant eux. Dans une guerre +semblable, l'arrivée successive des troupes est fort avantageuse. On a +peu de moyens pour vivre, les communications sont naturellement +couvertes, et les pertes, constamment réparées, maintiennent les corps +dans un complet suffisant. On mit le comble aux fautes alors, en +s'occupant sans retard du siège de Brahilow, et en consacrant à cette +opération immédiate des moyens qui ailleurs auraient été employés plus +avantageusement. On suspendit donc une offensive qu'on n'aurait pu trop +hâter. Schumla, qui, au début de la campagne, était sans défense, eut le +temps de recevoir une garnison, et la campagne, manquée dès les +premières marches, ne se composa plus que d'une série de fautes.</p> + +<p>En marchant vite, on aurait pris Schumla sans combat et on se serait +emparé des défilés du Balkan. La difficulté de cette guerre était +principalement dans le défaut de vivres: en ne s'arrêtant pas, on la +diminuait de beaucoup: en stationnant, comme on l'a fait, on éprouva de +grandes privations et de grandes souffrances. On eut la malheureuse idée +du siège de Varna, opération sans utilité et sans objet. Varna est un +mauvais port marchand; il ne peut être le lieu de rassemblement d'une +armée pour les Turcs, et n'était utile à rien aux Russes une fois entre +leurs mains. Se donner la peine d'en faire le siège était donc superflu; +autre chose eût été de s'emparer de la rade de Bourgas et du fort de +Sisopoli, qui en défend l'entrée. Mouillage excellent, propre à contenir +les plus grandes escadres au delà du Balkan, ce lieu était indiqué aux +Russes pour y faire un établissement de dépôt pour les vivres, les +blessés, les malades.</p> + +<p>L'armée russe, maîtresse de ce point, avait, après le passage du Balkan, +une double ligne de communication et des magasins de toute espèce à +portée. Huit jours de travaux et six mille hommes de débarquement, +soutenus par une flotte, leur donnaient le moyen de s'y défendre contre +toutes les forces de la Turquie. Il fallait donc s'emparer d'abord de ce +point, puis passer le Balkan, et on dictait la paix ou on entrait à +Constantinople. On tint cette conduite en 1829. Les Turcs cependant, à +cette époque, avaient réuni quelques moyens, et ce qui alors fut exécuté +sans peine eût été fait encore d'une manière plus facile en 1828.</p> + +<p>Le gouvernement français, disposé favorablement et avec raison, envers +la Russie, se laissa entraîner à concourir à ses vues, d'une manière +opposée à une saine politique. L'intervention de la France aurait dû +avoir lieu sous d'autres auspices.</p> + +<p>La France a toujours le choix de deux alliances en Europe: elle peut +s'unir à la Russie, ou à l'Autriche. Cette dernière alliance lui donne +la garantie de la paix en Europe, car l'Autriche, puissance centrale, +modératrice, ne pouvant avoir l'ambition d'acquérir parce qu'elle +possède tout ce qu'elle peut raisonnablement désirer, est intéressée au +repos. À l'Autriche et la France se joint naturellement l'Angleterre, et +cette alliance contient la Russie, dont la puissance colossale, les +moyens immenses et l'ambition ne cessent de menacer l'Europe! Dans la +position particulière où était la maison de Bourbon, une alliance russe +promettait d'autres avantages, en favorisant un agrandissement dont la +France a besoin et qui eut popularisé sa dynastie. Le gouvernement +français pouvait hésiter entre le parti à prendre; mais, une fois décidé +à favoriser les Russes, il fallait faire valoir cette amitié, en tirer +parti et entamer une opération qui, en nous donnant les bords du Rhin et +le grand-duché, satisfit les intérêts moraux et matériels de la France. +Cette alliance seule peut un jour donner les moyens d'atteindre ce but.</p> + +<p>L'Autriche est trop jalouse de la France, pour consentir volontiers à +augmenter ses forces. Elle a encore des souvenirs trop récents de son +humiliation, pour être disposée à la bienveillance. La Russie, au +contraire, éloignée et ayant devant elle un champ immense à exploiter, +ne saura jamais payer trop cher l'alliance et l'amitié de la France.</p> + +<p>Un moyen terme était à prendre, et une politique circonspecte eût été +encore à la portée du gouvernement français. Il fallait, avant le +commencement des hostilités, effrayer la Turquie par une menace directe. +Il fallait envoyer une escadre dans le Levant avec quelques troupes, +s'interposer comme médiateur, et forcer le Grand Seigneur à faire +justice aux Russes, dont les réclamations étaient pour la plupart +fondées et motivées par la nécessité. Il fallait enfin traiter les Turcs +comme des enfants qu'on empêche de s'exposer à un danger qui doit les +faire périr. Mais on ne sut ni prendre un parti hardi, qui nous eût +remis au premier rang en Europe et nous eût préparé de grandes +destinées, ni s'établir en pacificateur prévoyant et prudent. On exprima +des voeux pour les succès des Russes; on s'y associa d'intention et +d'action même jusqu'à un certain point, en menaçant l'Autriche +d'intervenir contre elle si elle agissait dans l'intérêt des Turcs. On +contribua enfin puissamment à l'annihilation de la puissance turque, +sans spécifier pour la France ni garantir à cette puissance aucun +avantage; conduite inepte et sans aucune portée.</p> + +<p>Pendant ce temps, le ministère se traînait péniblement. M. de Chabrol, +qui d'abord était entré dans sa composition, après là chute de celui de +M. de Villèle, auquel il appartenait, avait bientôt senti la nécessité +de se séparer d'une administration dont la nuance politique n'était pas +la sienne. Il avait, en conséquence, donné sa démission, et avait été +remplacé par Hyde de Neuville; mais, en quittant les affaires, M. de +Chabrol avait conservé la confiance du roi et restait en rapports +fréquents avec lui. Dix-huit mois d'une administration douce et calme, +mais faible et décolorée, s'étaient écoulés, et les ministres pleins de +sécurité, se confiant dans les expressions bienveillantes que le roi +leur adressait chaque jour, se virent tout à coup dépossédés, éloignés +des affaires et privés de leurs portefeuilles.</p> + +<p>M. de Chabrol, dont l'ambition insatiable n'avait pu s'accoutumer au +repos, dont l'esprit et l'instinct le portaient à l'intrigue, quoique +son caractère ne manquât pas d'honnêteté, profitait de ses relations +avec le roi pour recevoir la confidence de son mécontentement, qu'il +aggravait par une approbation habituelle et par une critique journalière +des opérations du ministère. Il fut chargé de former un nouveau +ministère, dont M. de Polignac serait le chef; idée funeste, presque +folle, dont les conséquences devaient être la perte de la monarchie. M. +de Chabrol, en s'y prêtant, devint ainsi l'artisan de nos malheurs. +Entré lui-même dans ce ministère, il y associa quelques hommes +raisonnables, mais faibles, incapables d'arrêter le torrent auquel on +allait s'exposer. Les ministres nommés eurent peine à s'entendre, et le +ministère fut remanié et composé définitivement de MM. de Polignac, de +Chabrol, Courvoisier, Bourmont, d'Haussez, Montbel et Guernon de +Banville, jusqu'au moment, en 1830, où, l'époque des mesures violentes +approchant, M. de Chabrol et M. Courvoisier, voyant le précipice ouvert +devant eux et ne voulant pas s'y jeter avec le trône qu'il allait +engloutir, abandonnèrent leurs postes, lis furent remplacés par MM. de +Peyronnet, Chantelauze et Capelle. J'étais en Normandie, dans le château +de Dangu, chez une femme distinguée de mes amies, la comtesse de la +Grange, mariée à un général longtemps mon compagnon d'armes, quand parut +l'ordonnance funeste du 7 juillet. J'en fus atterré, et je n'en croyais +pas mes yeux. Dès ce moment, je ne prévis plus que malheurs et désastres +pour mon pays.</p> + +<a name="c2" id="c2"></a> + + +<br> + +<h3>LIVRE VINGT-QUATRIÈME</h3> + +<p class="mid">1830-1831</p> + +<p>Sommaire.--Mes efforts pour faire entreprendre l'expédition +d'Alger.--Mes relations avec le général Bourmont et avec les autres +membres du ministère.--Déloyauté de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais +goût du Dauphin.--Déceptions diverses.--Caractère du +Dauphin.--Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre à +Paris.--Occupation militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets +le commandement à M. le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.--Discussion +sur les opérations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin sur le +retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir les +troupes sous les drapeaux.--Scène violente du Dauphin.--Retraite du +roi.--Il arrive à Rambouillet.--Événement de Trappes--Je conseille au +roi l'abdication en faveur du duc de Bordeaux.--Arrivée des commissaire +auprès du roi.--Ils retournent à Paris.--Arrivée des colonnes +parisiennes.--Les commissaires sont introduits près du roi.--Départ de +Rambouillet.--Changement de résolution du roi.--Retraite sur +Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement à Cherbourg.--Appréciation +du ministère Villèle.--Des fautes qui ont amené la révolution de +1830.--Londres.--Je passe en Hollande, puis à Vienne.--Le prince de +Metternich.--Anecdote sur le duc d'Orléans.--Anecdote sur Eugène +Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et sa famille.--La Société de +Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos travaux.--Je rencontre le duc +de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes avec ce prince.--Son +intelligence.--Son opinion sur sa position.--Mes récits des campagnes de +son père.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa mort.--Portrait du duc de +Reichstadt.--Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg. Travaux de +la route entre la vallée du Rhin et celle du Pô.--La Suisse en +1833.--Îles Borromées.--Côme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de +bataille de 1796.--Monument élevé par +Eugène.--Vérone.--Venise.--Question d'Orient.--Solution possible, où la +France aurait sa légitime part.</p> +<br> + +<p>Huit mois d'un doux loisir s'étaient écoulés à la campagne. J'avais +retrouvé dans la délicieuse habitation du général de Damrémont une vie +d'intérieur, une vie de famille qui m'était inconnue depuis longtemps, +un bien-être et un calme tout nouveaux pour moi. Livré à la rédaction de +ces <i>Mémoires</i>, nourrissant mon esprit des plus beaux souvenirs, le +passé se présentait à moi sous des couleurs brillantes. Le moment de +quitter cette douce existence était venu, et, vers le 15 janvier, à mon +grand regret, je rentrai à Paris.</p> + +<p>On se rappelle que, depuis le commencement des hostilités avec Alger, le +rêve de ma vie avait été de commander l'expédition qui, tôt ou tard, +serait dirigée contre cette ville. Les diverses administrations avaient +semblé consacrer en principe que moi seul je pouvais être chargé de +cette opération. Aussi je m'étais regardé constamment comme ayant des +droits acquis et comme le général désigné de cette expédition future. +Effectivement, je paraissais remplir mieux qu'un autre les conditions +exigées. Le grade de maréchal était jugé nécessaire pour un commandement +de cette nature, se composant de trente mille hommes de troupes de +terre, se compliquant de marine et devant s'exercer au loin. Les grades +n'ont pas été imaginés pour le plaisir de ceux qui en sont revêtus, mais +faits pour établir les commandements et assurer l'obéissance. En temps +de paix, dans les circonstances ordinaires, rien n'est plus facile à un +général que de se faire obéir; mais, au milieu des obstacles et des +complications de la guerre, rien n'est si difficile. Quand les dangers, +les passions, les souffrances, agissent sur les hommes, tout les arrête, +tout devient cause ou prétexte de résistance. Le chef doit être le plus +grand possible pour avoir plus de chances de tout surmonter. Il lui faut +l'autorité du grade, qui lui donne d'une manière constante une +supériorité sociale; il doit y ajouter l'autorité du caractère, celle de +l'opinion de sa capacité, fondée sur ses actions antérieures, et celle +de son crédit. Alors, s'il ne rencontre pas des obstacles réellement +supérieurs aux forces humaines, il réussira là où eût échoué un autre +général auquel aurait manqué quelques-uns de ces moyens d'action. C'est +ce qui fait que, à égalité de talents, de bravoure et de caractère, une +naissance illustre est encore un avantage, et qu'un général d'un sang +royal doit être préféré à tout autre.</p> + +<p>Ce raisonnement, pris dans la nature même des choses, dans la +connaissance du coeur humain et dans l'expérience des conditions et des +nécessités de la guerre, suffisait pour démontrer que, pour le +commandement de l'expédition d'Alger, un maréchal devait être préféré à +un simple lieutenant général, qui n'apporterait ni l'autorité du grade +ni celle de la réputation, et dont le devoir, au milieu des difficultés +d'une guerre d'une nature nouvelle, serait de prononcer souverainement, +et au delà des mers, sur ses égaux.</p> + +<p>Plusieurs circonstances militaient encore en ma faveur et me désignaient +particulièrement parmi les maréchaux: j'étais le seul qui eût fait la +guerre d'Égypte. Or la guerre qu'on méditait était de même nature. +J'avais été en outre longtemps en rapport avec les musulmans, et je +connaissais leurs moeurs. Il était question d'un siége, et j'avais +parcouru la première partie de ma carrière dans le service de +l'artillerie. Enfin ma position politique devait inspirer toute +confiance. Tout semblait donc me promettre qu'aucun changement ne serait +apporté aux résolutions antérieurement prises, et tout semblait me +garantir la réalisation de mes espérances.</p> + +<p>À l'époque funeste où M. de Bourmont fut nommé ministre de la guerre, +j'abordai cette question avec lui. Je lui fis part des promesses faites +par le roi, de mes désirs et de ce que je croyais pouvoir appeler mes +droits. Je réclamai son concours et son appui. Il me promit l'un et +l'autre. Je lui parlai franchement de ce qui lui était personnel. Il me +déclara formellement, m'en déduisant les raisons, qu'il ne pensait pas +et ne pouvait penser pour lui à ce commandement. Il ne voyait que moi, +disait-il, qui pût en être chargé.</p> + +<p>Je le remerciai, mais je lui répondis que je prenais cette déclaration +pour une politesse, et j'ajoutai qu'il me paraissait tout simple qu'un +ministre lieutenant général profitât de son crédit pour arriver à un +commandement dont le bâton de maréchal de France paraissait devoir être +la conséquence. Il persista dans ses dénégations, il renouvela ses +assurances, et avec des expressions telles, que je ne pouvais pas +raisonnablement douter de sa sincérité. Cette persuasion redoubla mon +zèle pour faire entreprendre l'expédition.</p> + +<p>De temps à autre M. de Bourmont m'entretenait de ses projets relatifs à +l'expédition. Il demanda à me communiquer le mémoire qu'il avait fait +pour démontrer la nécessité de son exécution et en développer les +moyens. Je me rendis chez lui suivant ses désirs. Nous consacrâmes trois +heures à discuter son travail. En général, il me parut bon et mériter +d'être adopté, sauf quelques légères modifications. Mais les choses +n'avançaient pas, et cela par une première raison: c'est que M. de +Bourmont est par sa nature d'une lenteur inouïe; le temps s'écoule avec +lui sans emploi utile; il semble n'en pas connaître le prix. Aussi les +jours se succédaient sans qu'il fît aucune proposition sérieuse, et +cependant on avait toujours reconnu deux choses sur lesquelles tout le +monde était d'accord: que quatre mois au moins étaient nécessaires pour +les préparatifs, et que l'époque la plus favorable pour entreprendre +l'expédition était le commencement du mois de mai.</p> + +<p>La fin de l'année approchait, mais je pressais fréquemment le ministre +de la guerre pour le décider à entrer en matière avec ses collègues, et +toujours inutilement. Il hésitait à élever sérieusement cette question +d'Alger, à laquelle il savait M. le Dauphin contraire.</p> + +<p>Un jour, vers la fin de décembre, ayant été chez lui, il me prit à part +et me dit: «Notre affaire va mal; la marine ne veut pas de l'expédition +et présente obstacles sur obstacles. Elle prétend qu'il est trop tard +pour y penser cette année.--Mais l'amiral Mackau y est favorable, +faites-le venir, endoctrinez-le et mettez-le en avant.--Lui-même, +répondit-il, adopte l'opinion manifestée par son ministre.--Je le +verrai, répliquai-je, je ne conçois rien à ce changement de langage, +car, il n'y a pas longtemps, il m'a parlé tout autrement.»</p> + +<p>Là-dessus je quittai le ministre. J'écrivis un petit mot à M. de Mackau, +et il vint chez moi. Il me dit ces propres paroles: «Jamais M. de +Bourmont ne nous a parlé de l'expédition d'une manière ni sérieuse ni +officielle. Étant à dîner avec lui chez le ministre de Suède, au moment +du café, il nous réunit, le ministre de la marine et moi, dans un coin +du salon et nous parla vaguement de l'expédition. Nous lui répondîmes +qu'il semblait rester peu de temps d'ici au printemps pour les +préparatifs; qu'aucune disposition première n'ayant été prise, avant que +tout ne fût en train, si on s'y résolvait, il s'écoulerait un temps bien +précieux.--Après dix minutes de conversation sur ce ton, ajouta-t-il, +nous nous séparâmes sans que rien n'annonçât l'intention de traiter cet +objet de nouveau.»</p> + +<p>Je fus étonné, comme on le suppose, de cette explication, et la +conclusion entre M. de Mackau et moi fut que M. de Bourmont, ni +personne, hors moi, ne voulait de l'expédition. C'était un leurre, un +aliment pour l'opinion publique, mais il n'y avait aucun projet réel.</p> + +<p>M. de Polignac avait eu l'étrange pensée de faire vider notre querelle +avec le dey d'Alger par le pacha d'Égypte, et de charger celui-ci de le +mettre à la raison au moyen d'un subside. L'idée était folle. Jamais le +pacha d'Égypte, placé à une si grande distance d'Alger, dépourvu alors +de moyens en matériel régulièrement construits, et d'un personnel +instruit, en rapport avec les besoins d'un siége, n'aurait pu réussir +dans une pareille entreprise. C'était M. Drovetti, consul de France, +lié d'intérêt avec le pacha, auquel il aurait fait gagner de l'argent +qu'il aurait partagé sans doute avec lui, qui avait suggéré cette idée +bizarre. M. de Polignac l'adopta. Un aide de camp du général +Guilleminot, nommé Huder, fut chargé de la négociation et envoyé à cet +effet à Alexandrie.</p> + +<p>Bourmont m'en avait prévenu dans le temps, et, comme moi, il trouvait la +chose extravagante. Huder était venu prendre ses ordres. Il lui avait +parlé longuement et l'avait convaincu, me dit-il, des inconvénients de +ce projet. Il lui avait recommandé spécialement de faire sentir au pacha +les immenses difficultés de son exécution. Pour encourager cet envoyé +dans cette marche, opposée au but apparent de sa mission, il lui avait +donné d'avance la décoration de la Légion d'honneur.</p> + +<p>Mais Méhémet-Ali, qui avait vu de bons millions à prendre et à garder, +car il en aurait été quitte pour une petite démonstration, endoctriné +d'ailleurs par Drovetti, avait accepté toutes les propositions, et +renvoyé M. Huder avec une réponse favorable.</p> + +<p>Celui-ci étant arrivé au lazaret, Drovetti partit pour Toulon, afin de +conférer avec lui et de hâter l'accomplissement de ses désirs. On était +au 15 janvier, époque où, de retour de la campagne, j'étais établi pour +le reste de l'hiver à Paris. À mon arrivée, étant allé, suivant +l'usage, voir les divers ministres au jour de leur réception, celui de +la marine me parla vaguement d'Alger, ensuite me prit à part, et me dit: +«Monsieur le maréchal, vous avez beaucoup réfléchi sur cette opération, +je voudrais avoir l'occasion d'en causer avec vous d'une manière un peu +suivie et connaître votre opinion sur les moyens de son exécution.» Je +lui dis que j'étais à ses ordres, et lui offris de venir dès le +lendemain chez lui. Le rendez-vous pris, nous décidâmes d'y appeler M. +de Mackau.</p> + +<p>Dans cette conférence, où tous les projets faits par diverses +commissions mixtes de terre et de mer furent lus, je démontrai à M. +d'Haussez qu'il y avait beaucoup d'exagération dans les demandes, en +prenant pour point de comparaison l'expédition d'Égypte, et en profitant +des diverses circonstances aujourd'hui en notre faveur. Je prouvai qu'il +ne fallait ni le nombre de bâtiments demandé, ni le nombre de chevaux, +ni, par conséquent, le temps indiqué comme nécessaire pour les +préparatifs. Cette conférence fit impression sur M. d'Haussez; mais, +tout à fait nouveau dans l'administration de la marine, et forcé pour +ainsi dire de s'en rapporter à ses bureaux et aux amiraux qui, en +général, étaient contraires à l'expédition, il hésitait encore dans +l'opinion qu'il devait adopter.</p> + +<p>Je prévins M. de Bourmont de cette conférence, en l'engageant à chercher +à en tirer parti. Il me le promit, quoiqu'il me parût sans aucun espoir. +Les choses restèrent quelques jours dans cet état. Nous étions arrivés à +la fin de janvier. Encore quinze jours, et il n'y avait aucune +possibilité de rien entreprendre cette année. La conclusion de ce traité +ridicule avec le pacha d'Égypte paraissait devoir être immédiate, et +j'en gémissais à tous les titres.</p> + +<p>J'avais souvent entretenu M. de Chabrol de mes désirs et de mes +espérances personnelles, lorsque, faisant partie du ministère Villèle +comme ministre de la marine, il avait participé à la résolution prise à +cette époque de me confier le commandement quand l'expédition aurait +lieu. Continuant à m'être favorable, je lui en reparlai de nouveau aux +Tuileries, le dimanche 31 janvier, et l'informai de la conférence que +j'avais eue avec M. d'Haussez. Il me dit:</p> + +<p>«En avez-vous parlé à M. de Polignac?</p> + +<p>--Non, lui dis-je.</p> + +<p>--Je vous engage, répliqua-t-il, à le faire; cela est indispensable pour +le succès.»</p> + +<p>À l'instant même je m'adressai à M. de Polignac, qui, étant souffrant ce +jour-là, venait seulement d'entrer dans le cabinet du conseil, et je lui +fis la demande d'un rendez-vous. C'était la première fois de ma vie que +j'allais l'entretenir d'une affaire importante et me rendre chez lui +pour autre chose que pour lui faire une simple politesse. Il fixa notre +entretien au lendemain lundi, 1er février, à midi.</p> + +<p>J'entrai immédiatement en matière, en lui demandant pardon d'aborder de +moi-même des questions de politique et d'État que je n'étais pas appelé +à traiter; mais j'ajoutai: «Les circonstances de ma vie, les +connaissances qui en résultent, seront mon excuse.» Je lui dis ensuite: +«Le bruit public, prince, est généralement répandu que le gouvernement +est dans l'intention de charger, au moyen d'un traité et de subsides, le +pacha d'Égypte de venger notre querelle avec Alger, et d'obtenir pour +nous satisfaction. Je suis autorisé à penser, si ces bruits sont fondés, +que votre but ne sera pas atteint. Le pacha d'Égypte peut vous faire +telles promesses qu'il voudra, mais il est hors de sa puissance de les +tenir. Où est l'artillerie de siége qui lui est nécessaire? où sont ses +canonniers, ses sapeurs, ses officiers du génie, etc.? Une opération de +cette nature, aussi compliquée, est au-dessus des facultés des Turcs, +par les difficultés naturelles qu'elle présente et l'ensemble qu'elle +exige.</p> + +<p>--Mais, répondit-il, son armée viendra par terre et son matériel par +mer.</p> + +<p>--Mais, prince, il y a cinq cents lieues de distance d'Alexandrie à +Alger; il y a des déserts à traverser, il y a des régences à vaincre, +des tribus d'Arabes à subjuguer ou à séduire. La conquête de l'Asie par +Alexandre était plus facile à exécuter que celle de la côte d'Afrique +par Méhémet-Ali. Je suppose même non la conquête, mais une révolution en +sa faveur, ce que tant d'intérêts opposés rendent impossible, aurait-il +des myriades d'Arabes à ses ordres, les sept ou huit mille Turcs qui +sont dans Alger s'y défendraient avec succès.</p> + +<p>--Mais la place d'Alger n'est pas forte par terre.</p> + +<p>--Elle est imprenable pour des gens qui n'ont pas de canons ou qui n'ont +qu'une mauvaise artillerie mal servie. À la guerre, comme presque +partout ailleurs, rien n'est absolu, tout est relatif. Là où les moyens +d'attaque sont nuls, les moyens de défense sont faciles. Contre une +armée munie d'une mauvaise artillerie, de simples murailles sont +imprenables, tandis que Metz et Lille doivent succomber au bout d'un +temps donné devant les moyens que l'art de la guerre et le développement +des connaissances actuelles permettent de consacrer aujourd'hui au siége +des places.</p> + +<p>--Mais la France pourrait fournir sa marine, les canonniers, les +officiers du génie, etc., etc.</p> + +<p>--Oubliez-vous, prince, que l'armée protectrice qui tient la campagne +est toujours le principal, que l'artillerie, malgré sa haute importance +dans cette circonstance, n'est qu'accessoire? Ses opérations, quoique +spéciales, sont cependant subordonnées. Eh bien, la mettrez-vous sous +les ordres du pacha, et les troupes du roi de France seront-elles +réduites à être les auxiliaires d'un barbare ignorant? Leur sûreté +dépendra-t-elle de ses dispositions? Cela présenterait un scandale +capable de révolter l'armée entière. Il n'y a qu'une manière raisonnable +d'envisager la question: c'est de faire faire l'expédition par une armée +française, munie de tous ses moyens; et, si l'on veut y faire participer +le pacha d'Égypte, employer un corps de ses troupes comme auxiliaires. +Il faut retourner la question: agir avec une armée française sous le +commandement d'un Français, et y réunir un détachement d'Égyptiens. +Comme cela je comprends l'opération; comme cela je vois dans le concours +des Turcs une certaine utilité. Les opérations véritables sont faites +par l'armée. Les obstacles réels, c'est elle qui les surmonte, tandis +que le corps turc prouve, par sa présence, aux habitants de l'intérieur, +que nous ne faisons pas une guerre de religion. Des turbans aux +avant-postes doivent désarmer tous les Maures, laisser la milice turque +isolée et ainsi abandonnée à la haine dont partout elle est l'objet. +Tout autre système, croyez-moi, est pure illusion et n'aurait pas +d'autre résultat que d'enrichir le pacha et de nous rendre la fable de +l'Europe.»</p> + +<p>M. de Polignac se rabattit sur l'impossibilité de rien entreprendre +cette année, eu égard à l'époque à laquelle on était arrivé et les +moyens immenses nécessaires à rassembler. Alors je lui fis voir qu'en ne +perdant pas un moment il était encore temps. On pourrait réduire sans +inconvénient les demandes qu'on avait faites, et qui étaient +véritablement exagérées; je choisis pour exemple les dispositions prises +lors de l'expédition d'Égypte. Je traitai à fond la question des moyens +d'exécution. Après quelques moments de réflexion, le prince me dit: +«Monsieur le maréchal, vous venez de changer toutes mes idées, et la +manière dont vous avez envisagé les choses est toute nouvelle pour moi. +Je vous demande d'y réfléchir et de vous en reparler.»</p> + +<p>Le premier résultat de cet entretien fut l'abandon immédiat du projet de +Drovetti. On y substitua quelque chose d'analogue à ce que j'avais +indiqué à M. de Polignac. M. de Langsdorf, attaché d'ambassade, qui se +trouvait alors à Paris, fut envoyé sur-le-champ à Alexandrie pour rompre +à tout prix la négociation entamée avec Méhémet-Ali. Il devait proposer +au pacha un autre projet, dont la base était une expédition simultanée +par terre contre les régences de Tripoli et de Tunis. M. de Langsdorf, +malgré ses efforts auprès d'Ibrahim et de Méhémet-Ali, ne put réussir à +leur faire accepter ces nouvelles propositions. Le vice-roi craignait de +compromettre par cette alliance sa popularité parmi les populations +musulmanes. Cette négociation, qui avait vivement inquiété les agents +anglais, se perdit au milieu du fracas de l'expédition et de la prise +d'Alger.</p> + +<p>Le mercredi suivant, 3 février, je reçus un billet de M. de Polignac qui +m'engageait à passer sur-le-champ chez lui. Il sortait du conseil et me +dit: «Vos raisonnements m'ont complétement convaincu. Cette conviction +est partagée par le roi et par mes collègues, et l'expédition est +résolue. Une commission de généraux de terre et de mer va se réunir pour +discuter, la plume à la main, quels sont les moyens d'exécution +indispensablement nécessaires. Si tous les calculs confirment votre +opinion, comme je n'en doute pas, on se mettra à l'oeuvre à l'instant +même. Je vous engage à voir le ministre de la guerre sans retard, pour +vous concerter avec lui, afin de fournir à cette commission, qui, dès +demain, commencera son travail, tous les renseignements dont elle a +besoin.»</p> + +<p>Je lui parlai de mes intérêts propres et du commandement. Il me +répondit: «Je ne pense pas qu'il puisse être remis en de meilleures +mains, et c'est toute ma pensée; c'est aussi celle de mes collègues; +et, n'en doutez pas, vous ne trouverez aucune opposition du côté du roi; +il m'en a déjà parlé. Le seul conseil que j'aie à vous donner, c'est de +voir M. le Dauphin, et de lui faire parler.»</p> + +<p>Je me rendis chez le ministre de la guerre, qui me confirma cette bonne +disposition, et me fit hommage d'un succès sur lequel il n'avait pas +compté. Je lui parlai de la réunion du lendemain. Il en désigna devant +moi tous les membres; mais il me dit qu'il croyait convenable à mes +intérêts de ne pas m'y mettre, pour ne pas irriter M. le Dauphin, +mécontent de la résolution prise, et qu'il m'attribuait. «En effet, +ajouta-t-il, M. de Polignac a dit au roi et au conseil que vous l'aviez +convaincu, et, comme il y est opposé, il vaut mieux ne pas mettre votre +nom constamment en avant.»</p> + +<p>Cette précaution me parut de la bienveillance, et je l'en remerciai. +C'était, au contraire, un commencement de trahison envers moi.</p> + +<p>Je sus, quelques jours après, que M. le Dauphin, dans son emportement, +avait dit: «Et de quoi se mêle le duc de Raguse? il n'est pas membre du +gouvernement; il n'est pas appelé à délibérer sur ces projets. +D'ailleurs, si cette expédition se fait, il ne la commandera pas.»</p> + +<p>On travailla avec une grande activité à la discussion des projets. +J'entraînai plusieurs membres de la commission, et elle reconnut la +possibilité de l'expédition pour cette année. Le 7 février, les ordres +définitifs furent donnés aux ministres de la guerre et de la marine.</p> + +<p>Il était assez naturel de faire d'abord le choix du commandant. Il +devait influer sur celui des principaux agents; mais le roi, me dit le +ministre de la guerre, avait ajourné cette nomination pour le moment. Il +ajouta: «Cela nous donnera le temps de tout arranger pour faire tomber +le choix sur vous. Ne faites aucune démarche. Laissez-moi les commencer, +en entretenir le roi et surtout M. le Dauphin.»</p> + +<p>Je croyais encore à sa loyauté, et je gardai le silence. Cependant mes +réflexions et quelques avis firent naître des inquiétudes dans mon +esprit. J'eus une nouvelle explication avec Bourmont, qui n'hésita pas à +me renouveler les mêmes assurances.</p> + +<p>M. de Polignac était ou paraissait être toujours dans la même conviction +pour ce qui me concernait.</p> + +<p>Fatigué d'attendre en vain que Bourmont eût parlé, j'allai trouver M. le +Dauphin. Je lui rappelai ses promesses anciennes; je lui présentai et +lui fis valoir mes titres. Il m'accueillit bien, sembla m'écouter +volontiers, et me dit que, comme ma démarche avait été prévue, il avait +demandé au roi ce qu'il devait me répondre. Le roi lui avait dit de ne +prendre aucun engagement, et il se conformait à ses ordres, ne voulant +ni détruire des espérances qui peut-être étaient fondées, ni les +encourager, car peut-être aussi ne se réaliseraient-elles pas. Il ajouta +qu'il m'écoutait avec plaisir. Je terminai cette conversation par un +résumé de mes titres, et je lui dis en riant: «Monseigneur, si le +commandement de cette expédition m'est enlevé, j'en éprouverai, je +crois, un tel chagrin et un tel dégoût, qu'il ne me restera plus qu'à me +faire capucin.»</p> + +<p>M. le Dauphin rit beaucoup de cette plaisanterie, et mon audience se +termina.</p> + +<p>L'impression que j'avais reçue était assez favorable. Je n'ai jamais été +gâté par M. le Dauphin. Ce prince m'a même toujours montré peu de +bienveillance; mais ses manières brusques et habituellement déplaisantes +avaient disparu en ce moment, et je le crus favorable à mes désirs. +J'allai voir le roi le soir.</p> + +<p>Le roi a toujours eu, pour tout le monde et pour moi en particulier, des +manières aimables et gracieuses. Je lui exposai ce qui m'amenait auprès +de lui. Il commença à répondre par des choses vagues sur l'incertitude +de l'expédition et sur son importance, qu'il cherchait à diminuer. Mes +réponses étaient faciles: j'établis mes droits. Quand je vins à ceux +que je fondai sur ma fidélité, il m'interrompit et me dit: «Oh! pour +ceux-là, je les reconnais!</p> + +<p>--Et les autres, Sire! Est-ce donc rien d'avoir commandé en chef des +armées pendant dix ans, d'avoir été en Égypte, en Turquie, et d'être, de +plus, officier d'artillerie, quand il est question d'un siége?»</p> + +<p>Le roi convint de tout cela et me fit une réponse obligeante, mais +vague. Je sortis de chez lui moins satisfait que de chez M. le Dauphin. +Cependant je ne pouvais pas mettre en comparaison le sentiment de l'un +et de l'autre pour moi. Les jours s'écoulaient, et cette nomination, qui +aurait dû précéder les autres, ne se faisait pas. Tout le travail +s'expédiait, et, la nomination des agents principaux, dont le contact +avec le général en chef est habituel, étant terminée, je crus y voir +l'indication positive d'un choix arrêté en secret et se portant sur le +général Bourmont. Je m'en ouvris à M. de Polignac, qui parut surpris et +ne pas le croire. Rien, me dit-il, ne le lui avait indiqué. J'ignore +s'il me trompait: mais je serais disposé à en douter; car le lendemain +il me dit, après avoir parlé au roi, qu'effectivement il y avait des +chances pour Bourmont, mais aussi pour moi, qu'il fallait attendre en +balançant les craintes par les espérances. Mais je m'aperçus enfin à +quel point j'étais dupe de ma crédulité et de ma bonne foi. Bourmont +n'avait pas voulu se mettre en avant pour faire décider l'expédition, de +peur de déplaire à M. le Dauphin. Il m'avait fait promesses sur +promesses pour m'engager à faire les démarches nécessaires à son +exécution. Ce but rempli, tous ses efforts tendaient à m'écarter afin de +se réserver à lui-même le commandement.</p> + +<p>Après six semaines d'angoisses de ma part, il fut nommé.</p> + +<p>J'ai rarement éprouvé en ma vie une peine aussi vive; je voyais +renversée l'espérance d'entendre encore prononcer mon nom avec louange, +et de rappeler les services passés par des services nouveaux, d' être le +vengeur de la civilisation sur la barbarie, d'effacer la honte séculaire +de la chrétienté; enfin de faire une guerre qui pouvait peut-être +contrarier la politique de quelque gouvernement, mais dont le succès +aurait les applaudissements du monde civilisé. Je m'étais bercé de +l'idée d'être l'agent d'un pareil bienfait pour l'humanité. Toutes ces +espérances disparurent comme un songe.</p> + +<p>M. le Dauphin, dont le naturel l'a toujours porté à se livrer à des +sentiments hostiles aux autres, parut jouir dans cette circonstance de +ma déconvenue. Il eut bien soin de se rappeler la plaisanterie que je +lui avais faite six semaines auparavant. Comme j'étais absent, le soir +même, d'un grand cercle de la cour, madame la duchesse de Berry ayant +demandé où j'étais, M. le Dauphin prit la parole et répondit tout haut: +«Le maréchal! il s'est retiré dans un couvent et se fait moine.»</p> + +<p>La plaisanterie ne fut pas comprise d'abord; mais, lorsqu'elle fut +expliquée, on la trouva de mauvais goût. Les gens qui n'avaient pas +d'amitié pour moi en portèrent le même jugement.</p> + +<p>La peine que je ressentis de la nomination de Bourmont aurait été bien +plus vive encore si j'avais pu en deviner toutes les conséquences. Je ne +voyais et ne pouvais voir alors que la perte de grands avantages; mais +comment deviner la masse de maux dont une absence de Paris m'aurait +garanti!</p> + +<p>Je fus un moment tenté de donner ma démission de la place de major +général. Un motif de délicatesse m'en empêcha. J'avais consacré presque +tous mes appointements à payer mes dettes. En les diminuant j'en privais +mes créanciers. Toutefois je m'absentai de la cour et n'y revins qu'au +1er mai, pour prendre mon service. Les ministres, et particulièrement M. +de Polignac, avaient senti combien ma situation était pénible, et à quel +point on avait été injuste envers moi; car mes droits au commandement +étaient incontestables, d'abord à raison de promesses anciennes, +ensuite, et c'était mon premier titre, parce que moi seul j'avais +démontré la possibilité de l'expédition et l'avais fait décider par mes +démarches. Elle était pour ainsi dire mon ouvrage. J'avais empêché la +plus fausse et la plus mauvaise des combinaisons, celle d'avoir recours +au pacha d'Égypte. Par là j'avais préservé le gouvernement d'un ridicule +ineffaçable et le ministère d'une responsabilité d'argent terrible; car, +à coup sur, les millions donnés à Méhémet-Ali n'auraient rien produit, +et leur emploi n'aurait jamais pu être justifié ni approuvé. Le +gouvernement, se sentant mon obligé, avait une dette à acquitter. Il le +reconnut, et l'assurance m'en fut donnée de toutes parts et à plusieurs +reprises. D'abord il fut arrangé qu'aussitôt la ville d'Alger conquise +le ministre de la guerre reviendrait, et qu'alors j'aurais la mission +d'achever la conquête de ce pays. Le gouvernement m'en serait donné, et +je serais chargé de fonder une colonie.</p> + +<p>Mon amour-propre pouvait souffrir de cette combinaison; mais je me mis +au-dessus de considérations vulgaires. J'envisageai la beauté, +l'importance et les difficultés de la mission, sans me rappeler ce que +la conquête de la ville aurait ajouté à son éclat. Je fis ce +raisonnement. Dans un temps régulier et loin du moment de la conquête, +un semblable commandement, avec les pouvoirs qu'il comporte, serait +recherché par les individus de la plus haute position. Au moment où il +fallait fonder, établir, créer, il était plus beau, plus important, plus +difficile, par conséquent plus désirable, et, parce que l'éclat de la +première conquête en était séparé, ce n'était pas un motif pour le +dédaigner. Je me croyais éminemment propre à cette mission. La nature de +mon caractère, l'esprit de suite qui m'est propre, ma grande activité, +des connaissances dont je trouverais l'application à chaque instant, mon +aptitude à gouverner des peuples de divers degrés de civilisation, +prouvée par les succès obtenus dans les provinces illyriennes, où mon +nom est encore vivant et prononcé avec respect et bienveillance, +m'avaient décidé à accepter éventuellement cette mission. Je crus +pouvoir la regarder comme assurée après la reddition d'Alger, reddition +opérée après une canonnade de quatre heures contre le fort impérial, et +sans siége régulier.</p> + +<p>J'attendais les ouvertures officielles de mon envoi prochain dans ce +pays, mais en vain. Tout avait été changé par l'influence de la +politique extérieure, qui empêchait d'y fonder une colonie.</p> + +<p>Je fis exprimer le désir d'avoir l'ambassade de Russie, que la retraite +du duc de Mortemart devait laisser vacante, et à laquelle j'avais +l'espérance que l'empereur Nicolas me verrait arriver avec plaisir. Je +sus qu'elle serait donnée à un autre. Ainsi, cette dette reconnue envers +moi, on ne s'occupait pas de l'acquitter, et cependant on ne la niait +pas. Était-il donc déjà arrêté dans la pensée du gouvernement que ses +dons perfides envers moi se composeraient de la plus cruelle mission, +d'une mission qui aurait pour résultat de me mettre dans la position la +plus difficile, la plus déchirante dans laquelle un homme puisse jamais +être placé: position pire pour moi que pour tout autre, parce que mes +opinions bien connues, mes doctrines politiques, proclamées et +incontestables, étaient en tous points et en toutes choses opposées à la +marche du gouvernement. Le fond qu'on faisait sur moi était uniquement +basé sur mes sentiments d'honneur et ma religion à remplir mes devoirs, +mais non sur mes intérêts et ma conviction; chose honorable sans doute +et qui témoigne de l'idée qu'on s'était faite de ma loyauté, et qu'en +effet j'ai justifiée au prix de tout mon avenir.</p> + +<p>La marche du gouvernement augmentait mes inquiétudes. L'extravagant +renvoi de la Chambre pour l'expression des sentiments quelle éprouvait, +droit qu'elle possédait et dont elle fit usage dans des formes +respectueuses; les doctrines, plus extravagantes encore, soutenues par +les journaux défenseurs du ministère, cette assertion insensée que le +renvoi à la Chambre nouvelle de deux cent vingt et un députés qui +avaient signé l'Adresse était une insulte faite au roi, prouvèrent +jusqu'à quel point d'aberration étaient tombés les dépositaires du +pouvoir. Aussi le sentiment de leur inconcevable incapacité était dans +la conscience publique. Un des traits les plus remarquables de cette +incapacité était leur confiance absolue au milieu des immenses +difficultés qui les entouraient. En effet, une grande confiance ne +résulte jamais que de deux choses: ou du sentiment de ses forces, qu'un +génie d'un ordre supérieur a presque toujours en lui-même, et de la +puissance qu'il exerce sur la multitude par les souvenirs qu'il lui +rappelle; ou de la stupidité qui ne voit rien, n'entend rien, ne +comprend rien, et se jette, sans s'en douter, dans l'abîme ouvert sous +ses pas. Dans la circonstance, l'incertitude entre ces deux explications +ne pouvait pas exister un moment.</p> + +<p>Le spectacle présenté par la famille royale n'était pas plus rassurant. +On connaît la portée d'esprit de M. le Dauphin. Elle ne va pas jusqu'à +combiner deux idées; mais, en revanche, il y a, dans son absurdité, une +résolution, une volonté inimaginables, et cependant cette décision +absolue, qu'aucun raisonnement ne parvient à changer, c'est presque +toujours le hasard qui l'a fait naître. Aussi est-il impossible de mener +à bien avec lui la moindre affaire. Son concours au pouvoir était donc +funeste. Il empêchait d'apporter aucun remède efficace aux immenses +difficultés du moment. Le roi Charles X a de la douceur, de la +bienveillance; il sait que la nature, en lui donnant des avantages qui +le font aimer, ne l'a pas pourvu de ces qualités éminentes capables de +subjuguer et de tout maîtriser. Il est facile de remuer son coeur. On +agit même momentanément sur son esprit. L'action est fugitive, mais on +peut la renouveler. Il est d'ailleurs resté soumis à l'empire des +opinions de sa jeunesse. Je pourrais raconter mille traits qui +rappellent le prince de Coblentz dans toute sa pureté: mais enfin il y a +chez lui de la bonté et du mouvement. Eh bien, toutes ces qualités-là, +mises en oeuvre à propos, pouvaient le sauver et nous sauver; mais elles +étaient anéanties par la rudesse et par l'orgueil sauvage de son fils.</p> + +<p>Mécontent pour ce qui me concernait personnellement, effrayé de +l'avenir, je ne rêvais qu'une chose, c'était mon éloignement. Aussi +attendais-je, avec la plus vive impatience, la fin de mon service. Le +1er septembre, je devais être libre.</p> + +<p>J'avais tout disposé pour une longue absence, et j'avais résolu de +partir dès le mois d'octobre pour l'Italie. Je comptais y passer +l'hiver et le printemps. Mon intention était de revoir les immortels +champs de bataille de ma jeunesse. Là je trouverais des souvenirs qui me +dédommageraient des misères présentes, me rajeuniraient en me rappelant +les vives sensations que m'avait causées une gloire éclatante, en me +rappelant le premier âge dans le plus beau pays du monde. Si le +bouleversement de cette pauvre France fût arrivé pendant mon absence, +des devoirs impérieux n'auraient pas uni mon nom à la catastrophe.</p> + +<p>C'est dans cette disposition d'esprit et au milieu de ces projets que +m'ont surpris les ordonnances tristement célèbres du 25 juillet.</p> + +<p>Le plus profond secret fut gardé le dimanche, 25, et personne ne sut que +le roi venait de signer l'arrêt de mort de la monarchie. Le lundi, 26, +au matin, le <i>Moniteur</i>, à son arrivée, apprit la résolution de la +veille. Le roi venait de partir pour Rambouillet, et personne ne le vit +dans la journée.</p> + +<p>Je me rendis à Paris. N'ayant pas encore vu le <i>Moniteur</i>, je le fis +demander chez le baron de Faguel, ministre des Pays-Bas, logé dans +l'hôtel qui touchait le mien. Ma surprise fut d'autant plus grande en +lisant ces ordonnances, que M. de Polignac avait donné sa parole à +l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans la nuit du samedi au +dimanche, qu'il n'y aurait point de coup d'État. Témoin de l'agitation +générale dont tous les esprits étaient saisis, je rentrai à Saint-Cloud, +où le roi n'arriva qu'à dix heures trois quarts. En descendant de +voiture, il me demanda si j'avais été à Paris et ce qu'il y avait de +nouveau.</p> + +<p>--Un grand effroi, un grand abattement, Sire, et une chute de fonds +extraordinaire.</p> + +<p>M. le Dauphin suivait le roi, et me dit:</p> + +<p>--De combien les fonds sont-ils tombés?</p> + +<p>--Monseigneur, de quatre pour cent.</p> + +<p>--Ils remonteront, me dit le prince.</p> + +<p>Nous arrivâmes dans le cabinet; le roi me donna le mot d'ordre, et +sur-le-champ fut se coucher.</p> + +<p>J'étais dans l'usage d'aller passer la journée du mardi dans les +environs de Saint-Germain, et je me disposais à m'y rendre quand un +message du roi m'apporta l'ordre de me rendre chez lui après la messe, à +onze heures et demie. Lorsque je fus entré dans son cabinet, le roi me +dit: «Il paraît que l'on a quelques inquiétudes pour la tranquillité de +Paris. Rendez-vous-y, prenez le commandement, et passez d'abord chez le +prince de Polignac. Si tout est en ordre le soir, vous pouvez rentrer à +Saint-Cloud.»</p> + +<p>Cet ordre était la conséquence naturelle de mes fonctions. Il ne me +restait qu'à obéir. Je demandai mes chevaux et partis. Le prince de +Polignac me donna connaissance de l'ordonnance qui m'investissait du +commandement<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, et j'allai m'établir au logement du major général de +service.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a> +<a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et + de Navarre, salut Sur le rapport du président du conseil des + ministres, Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: + +<p class="mid"> ARTICLE PREMIER.</p> + +<p> «Notre cousin le maréchal duc de Raguse est chargé du + commandement supérieur des troupes de la première division + militaire.</p> + +<p class="mid"> ARTICLE II.</p> + +<p> «Notre président du conseil, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre, est chargé de l'exécution de la + présente ordonnance.</p> + +<p> «Donné en notre château de Saint-Cloud, le 27 juillet de l'an + de grâce 1830, et de notre règne le sixième.<span +class="rig"> «<i>Signé</i>: <span class="sc">Charles</span>.</span></p> + +<p class="mid"> Par le roi:</p> + +<p> «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre,<span class="rig"> «Le prince <span class="sc">de Polignac</span>.</span></p><br> + +<p class="mid"> «Pour ampliation:</p> + +<p> «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre,<span class="rig"> «Le prince <span class="sc">de Polignac</span>.»</span><br></blockquote><br> + +<p>Une grande agitation régnait dans les esprits. Du mouvement, des +groupes, se faisaient remarquer; mais d'abord aucunes dispositions +n'annonçaient des intentions éminemment hostiles. Cependant les +rassemblements de la rue Saint Honoré commencèrent à grossir; ils se +portèrent ensuite sur la place du Palais-Royal. Là, on jeta des pierres +aux gendarmes qui s'y trouvaient; on les assaillit; enfin on les mit +dans le cas de faire usage de leurs armes. Une trentaine de coups de +fusil furent tirés en cette circonstance. Ces événements pouvaient faire +craindre des choses plus graves pour la soirée.</p> + +<p>Je donnai l'ordre à toutes les troupes de sortir des casernes et de +venir occuper les positions suivantes:</p> + +<p>Le 1er régiment de la garde vint occuper le boulevard des Capucines, +avec deux pièces de canon et cinquante lanciers;</p> + +<p>Le 3e, le Carrousel, avec quatre pièces de canon et cent cinquante +lanciers;</p> + +<p>Les Suisses, la place Louis XV, avec six pièces de canon;</p> + +<p>Le 15e occupa le pont Neuf;</p> + +<p>Le 5e, la place Vendôme;</p> + +<p>Le 50e, les boulevards Poissonnière et Saint-Denis;</p> + +<p>Le 53e avec les cuirassiers, la place de la Bastille.</p> + +<p>Toutes ces troupes étaient en position à cinq heures; elles se mirent en +communication entre elles par des patrouilles dans toutes les +directions, et ne rencontrèrent nulle part de résistance. Vers les sept +heures, des attroupements se portèrent encore dans la rue Saint-Honoré, +en arrivant par les rues transversales. Deux barricades, commencées +près des rues du Duc-de-Bordeaux et de l'Échelle furent détruites par +mon ordre. Les troupes s'étant retirées, on les recommença. Il fallut y +retourner. Des matériaux de construction, qui se trouvèrent là, +servirent d'armes contre les troupes. Quelques soldats furent blessés +par des pierres, et à deux reprises ils furent obligés de faire feu. Ces +hostilités de la part des Parisiens ne pouvaient pas être sérieuses, et +ces espèces de retranchements, construits si près des lieux où des +forces considérables étaient réunies, semblaient n'avoir d'autre but que +de provoquer et de juger les dispositions des troupes.</p> + +<p>Des patrouilles ont pu avoir quelque rencontre ailleurs, et cela est +probable, puisqu'un homme a été tué vers la rue Feydeau; mais cependant +rien de plus important ne se passa dans cette journée.</p> + +<p>À neuf heures, les groupes se dissipèrent d'eux-mêmes. Chacun rentra à +son logis, et, à dix heures et demie, toutes les rues devinrent libres. +La tranquillité étant parfaitement rétablie, rien absolument n'annonçant +des projets de désordre pour la nuit, les troupes reçurent l'ordre de +rentrer dans les casernes.</p> + +<p>Le mercredi, 28, de grand matin, les groupes se reformèrent, et une +extrême agitation se manifesta dans la population. Les choses pouvant +devenir graves, j'expédiai des officiers à Versailles et à Saint-Denis +pour en faire venir les garnisons, et des courriers à Melun, Provins, +Fontainebleau, Beauvais, Compiègne et Orléans. J'envoyai un officier +au-devant du 4e régiment de la garde, venant de Caen et devant arriver +seulement le 3 août, afin de hâter sa marche.</p> + +<p>L'agitation se changea bientôt en tumulte. Dès sept heures, les +désordres prirent le caractère le plus hostile. On brisait partout les +armes de France; on coupait les cordes des réverbères; on traînait les +drapeaux blancs des mairies dans le ruisseau, et on criait: <i>À bas les +Bourbons!</i></p> + +<p>J'écrivis immédiatement au roi pour l'informer de ce qui se passait.</p> + +<p>J'envoyai partout l'ordre aux troupes de sortir des casernes aussitôt +après avoir mangé la soupe, et de s'établir de la manière suivante:</p> + +<p>Le 1er régiment de la garde, boulevard des Capucines, avec deux pièces +de canon et cent lanciers;</p> + +<p>Le 6e à son arrivée de Saint-Denis, devait se placer en réserve à la +Madeleine;</p> + +<p>Le 3e de la garde et deux cents lanciers sur le Carrousel, aussitôt +après avoir été remplacé par le 2e régiment venant de Versailles, avec +le 2e de grenadiers à cheval;</p> + +<p>Le 15e régiment fut placé sur le pont Neuf;</p> + +<p>Le 5e et le 50e sur la place Vendôme;</p> + +<p>Le 53e et les cuirassiers sur la place de la Bastille.</p> + +<p>À huit heures, je fus informé que, par la plus étrange fatalité, deux +gendarmes d'élite, chargés de porter ma lettre au roi, l'avaient perdue. +Le mal était fait, il fallait se hâter de le réparer. J'écrivis une +autre lettre qui lui parvint sans retard<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a> +<a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> «Sire, j'ai déjà eu l'honneur de rendre compte à + Votre Majesté de la dispersion des groupes qui ont troublé la + tranquillité de Paris.--Ce matin, ils se reforment plus + nombreux et plus menaçants.--Ce n'est plus une émeute, c'est + une révolution. Il est urgent que Votre Majesté prenne des + moyens de pacification. L'honneur de la couronne peut encore + être sauvé.--Demain, peut-être, il ne serait plus temps. + +<p> «Je prends mes mesures pour combattre la révolte. Les troupes + seront prêtes à midi; mais j'attends avec impatience les + ordres de Votre Majesté.»</p> + +<p> L'officier d'ordonnance, porteur de cette lettre, me dit, au + retour, que, remise au moment où le roi allait à le messe, + elle resta déposée sur un tabouret de la galerie, et ne fut + ouverte par le roi qu'au retour de la chapelle. Il n'y fut + pas fait de réponse.</p></blockquote> + +<p>À neuf heures, un jeune homme, envoyé par le préfet de police pour +demander un renfort de troupes, s'informa près de mes officiers s'il +était vrai que la ville fût mise en état de siége. Prévenu de cette +question, j'envoyai chez M. de Polignac pour savoir ce que cela voulait +dire.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, et vers dix heures, je fus mandé chez le président +du conseil ou je trouvai les ministres réunis.</p> + +<p>Ils me remirent l'ordonnance du roi, qui déclarait la ville de Paris en +état de siége<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Et, comme je ne connaissais pas au juste l'étendue des +pouvoirs que cette ordonnance me conférait, un des ministres me lut +l'article du Code, et ils me prévinrent que, pour faciliter leurs +rapports avec moi, ils allaient venir s'établir aux Tuileries, et me +demandaient de leur faire préparer des logements.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a> +<a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> +<p> «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et + de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut;</p> + +<p> «Vu les articles 53, 101, 102 et 103 du décret du 24 décembre + 1811;</p> + +<p> «Considérant qu'une sédition intérieure a troublé, dans la + journée du 27 de ce mois, la tranquillité de Paris;</p> + +<p> «Notre conseil entendu,</p> + +<p> «Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:</p> + +<p class="mid"> ARTICLE PREMIER.</p> + +<p> «La ville de Paris est mise en état de siége.</p> + +<p class="mid"> ARTICLE II.</p> + +<p> «Cette disposition sera publiée et exécutée immédiatement.</p> + +<p class="mid"> ARTICLE III.</p> + +<p> «Notre ministre secrétaire d'État de la guerre est chargé de + l'exécution de la présente ordonnance.</p> + +<p> «Donné en notre château de Saint-Cloud, le vingt-septième + jour de juillet de l'an de grâce 1830, et de notre règne le + sixième.<span class="rig"> «<i>Signé</i>: <span class="sc">Charles</span>.</span></p> + +<p class="mid"> «Par le roi:</p> + +<p> «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre.<span class="rig"> «Le prince <span class="sc">de Polignac</span>.</span></p><br> + +<p class="mid"> «Pour ampliation:</p> + +<p> «Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du + portefeuille de la guerre,<span class="rig"> «Le prince <span class="sc">de Polignac</span>.»</span></p><br><br></blockquote> + +<p>À midi, ne recevant aucune instruction de Saint-Cloud, et le désordre +croissant toujours, je crus urgent de mettre à profit la disposition +favorable des troupes, dont le bon esprit pouvait changer. J'étais +d'autant plus autorisé à le craindre, que soixante hommes du 50e +avaient, dès les huit heures du matin, abandonné leurs drapeaux, et +s'étaient réunis au peuple. Ce funeste exemple avait déjà été offert, +dès la veille, par quelques hommes du 5e régiment de ligne; je donnai +donc l'ordre de marcher sur les rassemblements et de les disperser.</p> + +<p>Le général Saint-Chamans, chargé du commandement de la colonne de +gauche, devait suivre le boulevard jusqu'à la place de la Bastille, +disperser les rassemblements qui s'opposeraient à sa marche, rallier le +53e et les cuirassiers, prendre le commandement de ces corps, observer +le faubourg Saint-Antoine, et se mettre en communication avec la place +de Grève. Le général Talon devait aller, avec un bataillon du 3e de la +garde, un bataillon suisse, cinquante lanciers et deux pièces de canon, +occuper la place de Grève, en passant par l'île et débouchant par le +pont au Change. Il devait être soutenu au besoin par le 15e régiment, +placé au pont Neuf, et se mettre en communication avec les troupes qui +occupaient la place de la Bastille.</p> + +<p>Le général Quinsonnas devait partir du Carrousel avec deux bataillons du +3e régiment, deux pièces de canon et des gendarmes, pour nettoyer la rue +Saint-Honoré, et occuper le marché des Innocents. Enfin, le général +Wall, avec un régiment de la ligne et des gendarmes, avait ordre +d'occuper la place des Victoires.</p> + +<p>Tous ces chefs eurent pour instruction de disperser par leur marche tous +les rassemblements qui se trouveraient devant eux, de détruire les +barricades qui s'opposeraient à leur marche, et de ne faire usage de +leurs armes que s'ils étaient attaqués. J'ajoutai: «Vous entendez bien: +vous ne devez tirer que si on engage sur vous une fusillade; et +j'entends par fusillade, non pas quelques coups de fusil isolés, mais +cinquante coups de fusil tirés d'ensemble sur les troupes.»</p> + +<p>Les colonnes s'ébranlèrent. À peine mises en mouvement, les groupes +placés devant elles se dispersèrent; mais une horrible fusillade sortit +des fenêtres de presque toutes les maisons. Les troupes ripostèrent et +exécutèrent les mouvements avec vigueur et résolution. Elles montrèrent +en cette circonstance un courage admirable.</p> + +<p>J'appelai à moi le 6e régiment, et le 2e fut chargé d'occuper tout à la +fois la place Louis XV et la Madeleine. Je fis renforcer les troupes du +pont Neuf par un bataillon suisse, afin de mettre à l'abri de tout +danger ma communication avec la place de Grève. Cette marche des troupes +ne fut partout qu'un long combat. Cependant elles parvinrent à occuper +les postes qui leur avaient été assignés, et à s'y maintenir tout le +reste de la journée. La colonne du général Wall, n'ayant pas reçu de +coups de fusil dans la rue des Petits-Champs, n'en rendit pas, et, dans +sa marche, tout se passa d'une manière assez pacifique. Il n'y eut, de +ce côté, des hostilités qu'à la place des Victoires.</p> + +<p>L'engagement du général Talon fut extrêmement vif à la place de Grève, +et l'Hôtel de Ville fut occupé. Le général Quinsonnas, qui avait ordre +de s'établir sur la place du marché des Innocents, et d'éclairer ensuite +la rue Saint-Denis, jeta imprudemment trop en avant un bataillon du 3e, +à la tête duquel se trouvait le colonel Plaineselves. Ce bataillon, +n'étant pas soutenu, se trouva séparé du reste de la colonne. Assailli +par un feu meurtrier, son colonel a la cuisse cassée. Ce brave bataillon +fait un brancard avec des fusils et emporte son chef toujours en +combattant. Obligé d'éviter le boulevard, où les barricades se sont +multipliées après le passage du général Saint-Chamans, il arrive +heureusement à l'hôpital de la garde au Gros-Caillou, après avoir passé +par la rue de Clichy. D'un autre côté, le général Quinsonnas était +bloqué. Il me fait informer de sa détresse par son aide de camp, le +capitaine Courtigis. Cet officier ne peut parvenir au quartier général +que déguisé, et après avoir couru les plus grands dangers.</p> + +<p>J'envoie le bataillon suisse, placé sur le pont Neuf, pour le dégager. +Il y parvient, et le général Quinsonnas prend position sur le quai de +l'École.</p> + +<p>À trois heures, l'affaire avait un caractère très-grave, et je dus en +informer le roi. Tous les calculs avaient été faits contré une émeute, +une insurrection partielle; mais, dès le moment où la population entière +prenait part à la révolution, il n'y avait d'autre ressource pour +rétablir l'ordre que des négociations; car, pour la soumettre, il eût +fallu d'autres moyens, et les moyens n'étaient pas à ma disposition. +L'insuffisance du nombre de troupes était évidente. Il eût donc été +nécessaire d'évacuer momentanément Paris, en convoquant la garde +nationale et lui confiant la police de la ville; d'établir ailleurs le +siége du gouvernement, etc, etc. Mais ce sont là des mesures de +gouvernement qui sont au-dessus des pouvoirs d'un général chargé du +commandement d'une ville; au surplus, je discuterai plus tard ce qui est +relatif aux opérations et à la direction qu'a reçue l'affaire militaire. +Toutefois le résultat n'était plus équivoque en ce moment. Il fallait +négocier et faire des concessions, en profitant, pour en diminuer +l'étendue, de l'effet moral produit sur les esprits par un combat +vaillamment soutenu, et la crainte que cet état de choses ne se +prolongeât.</p> + +<p>J'étais occupé à écrire au roi quand on m'annonça cinq notables de +Paris. C'étaient MM. Casimir Périer, Laffitte, Gérard, Lobau et Mauguin. +Je les reçus immédiatement. Laffitte porta la parole; il me dit: +«Monsieur le maréchal, nous venons, au milieu des angoisses que nous +cause l'état des choses, vous demander de faire arrêter l'effusion du +sang.--Et nous adresser, ajouta le général Gérard, à un général qui a le +coeur français.</p> + +<p>--Messieurs, leur répondis-je, je vous fais la même demande. Des +troubles graves se sont manifestés ce matin et ont présenté tous les +signes d'une rébellion. J'ai ordonné de disperser les rassemblements et +de rétablir le bon ordre. Les troupes, en se rendant sur les points qui +leur avaient été indiqués, ont été assaillies par une fusillade +meurtrière. Elles ont répondu à ce feu, et elles ont dû y répondre. Que +les Parisiens suspendent leurs hostilités, et les nôtres cesseront à +l'instant même. Ceux qui ont commencé doivent finir les premiers; cela +est de justice et de droit; on ne peut se laisser tuer sans se +défendre.»</p> + +<p>Pour l'obtenir, me dirent-ils, il faudrait pouvoir annoncer le retrait +des ordonnances, et, dans ce cas, ils s'engageaient à employer leur +influence pour rétablir la paix. Je leur répliquai que, n'ayant pas de +pouvoirs politiques, je ne pouvais prendre aucun engagement à cet égard; +mais je leur proposai, s'ils faisaient cesser le feu des citoyens, de me +rendre à leur tête à Saint-Cloud pour donner plus de poids à leurs +réclamations. MM. Mauguin et Laffitte ayant voulu développer leurs +griefs contre la marche du gouvernement, je leur dis: «Messieurs, +n'entrons pas dans une discussion superflue et sans objet. Ce serait +perdre notre temps, car vous blâmeriez des choses que je suis loin +d'approuver; mais il y a une question militaire. En ce moment elle prime +toutes les autres à mes yeux, et je ne peux l'abandonner.»</p> + +<p>J'interpellai mes camarades présents, les généraux Gérard et Lobau, et +ils ne purent s'empêcher de le reconnaître.</p> + +<p>«Voyez, messieurs, quelle puissance j'aurais pour soutenir vos voeux si +le calme était rétabli! Au surplus la fatalité m'a chargé de ce cruel +commandement. C'était le plus grand chagrin qui pût accabler ma vie. +Mais je ne puis transiger avec mes devoirs, dussent la proscription et +la mort être le prix de leur accomplissement. Aidez-moi à tout concilier +en faisant cesser, de la part des habitants, des hostilités qui ont +prévenu et motivé celles des troupes.»</p> + +<p>Là-dessus ces messieurs réclamèrent de moi d'envoyer au roi sur-le-champ +l'expression de leurs demandes, et je le fis immédiatement. Je leur +proposai de voir M. de Polignac, qui était dans la pièce voisine avec +tous les ministres. Ils l'acceptèrent; mais M. de Polignac s'y refusa. +Cette lettre importante, qui faisait connaître au roi le véritable état +des choses et la gravité des circonstances, fut confiée à mon premier +aide de camp, le colonel Komiérowski, avec ordre d'aller vite, de la +remettre lui-même au roi, et de donner des explications verbales sur la +situation de la capitale. Il partit avec une escorte de vingt-cinq +lanciers, et arriva à Saint-Cloud avant quatre heures. Il fut introduit +près du roi par M. le duc de Duras. Le roi lut la dépêche et lui dit +d'aller attendre sa réponse.</p> + +<p>En sortant du cabinet, il fut entouré par les personnes de service à +Saint-Cloud. On y conservait une sécurité parfaite et on y était +incrédule sur le véritable état des choses.</p> + +<p>Enfin, après vingt minutes d'attente, Komiérowski, qui savait la gravité +de la position, insista auprès du duc de Duras pour avoir une réponse du +roi. Le premier gentilhomme de la chambre allégua les règles de +l'étiquette qui ne lui permettaient pas de rentrer si promptement chez +le roi. Enfin Sa Majesté fit entrer Komiérowski. Le Dauphin et madame la +duchesse de Berry étaient dans le cabinet. Le roi dit au colonel pour +toute réponse: «Dites au maréchal qu'il réunisse ses troupes, qu'il +tienne bon et qu'il opère par masses.»</p> + +<p>Ce sont les seuls ordres qui me furent rapportés et que le roi me +confirma par écrit, quelques heures après, dans la soirée<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a> +<a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> + +<h5> LE ROI CHARLES X AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.</h5> + +<p> «Mon cher maréchal, j'apprends avec grand plaisir la bonne et + honorable conduite des troupes sous vos ordres.</p> + +<p> «Remerciez-les de ma part, et accordez-leur un mois et demi + de solde.</p> + +<p> «Réunissez vos troupes, en tenant bon, et attendez mes ordres + de demain.</p> + +<p> «Bonsoir, mon cher maréchal.<br> + +<span class="rig"> «<span class="sc">Charles</span>.»</span></p><br><br> + +<h5> ORDRE POUR LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT SUPÉRIEUR<br>DE + LA PREMIÈRE DIVISION MILITAIRE.</h5> + +<p> «1º Rassembler toutes les forces entre la place des + Victoires, la place Vendôme et les Tuileries;</p> + +<p> «2º Assurer le ministère des affaires étrangères, celui des + finances et celui de la marine;</p> + +<p> «3º Assurer le voyage des ministres de Paris à Saint-Cloud, + demain, 29, entre dix et onze heures;</p> + +<p> «4º Dans cette position, attendre les ordres que je serai + dans le cas de donner dans la journée de demain;</p> + +<p> «5º Repousser les assaillants s'il s'en présente, mais ne + point faire de nouvelles attaques contre les révoltés.</p> + +<p> «Fait à Saint-Cloud, le 28 juillet 1830.<br> + +<span class="rig"> «<span class="sc">Charles</span>.»</span></p><br><br> + +<h5> AU PRINCE DE POLIGNAC, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES.</h5> + +<p> «D'après les ordres que j'envoie au maréchal duc de Raguse, + le prince de Polignac et tous les ministres ses collègues se + rendront demain, à onze heures et demie, à Saint-Cloud, + escortés de manière à assurer leur voyage.</p> + +<p> «Le prince de Polignac et le ministre des finances auront + soin de tout ce qui concerne le Trésor royal, ainsi que des + moyens de pouvoir transporter les sommes en argent qui + peuvent se trouver dans ce trésor. + + <p> «Fait à Saint-Cloud, le 28 juillet 1830.<br> + +<span class="rig"> «<span class="sc">Charles</span>.»</span></p><br><br> + + </blockquote> + +<p>Il serait impossible d'expliquer cette conduite si je ne me rappelais +que M. de Polignac, après avoir refusé de recevoir les députés, me dit +qu'il allait écrire au roi.</p> + +<p>En effet, j'appris plus tard que, pendant que j'écrivais au roi, un +homme d'écurie, un fouet à la main, entra dans le billard où se tenaient +les officiers de service, et demanda la dépêche qu'il devait porter. À +ce moment M. de Polignac sortit du cabinet et remit une dépêche à cet +homme.</p> + +<p>Cette estafette dut nécessairement précéder la lettre que j'écrivais au +roi, puisqu'elle était portée par un courrier, et que mon aide de camp +avait l'entrave d'une escorte. Il me paraît très-probable que cette +lettre engageait le roi à persévérer dans la lutte et à ne point céder +aux conseils que je pouvais donner.</p> + +<p>M. le duc de Guiche était en bourgeois chez M. de Polignac quand les +députés entrèrent chez moi. Il n'attendit pas la fin de ma conférence +avec eux, et partit de là à cheval pour Saint-Cloud. Lui aussi devait y +apporter les appréciations personnelles de M. de Polignac et y précéder +mon aide de camp.</p> + +<p>Les ministres m'avaient présenté une liste de douze personnes à faire +arrêter, les considérant comme les chefs du mouvement. Elle avait été +ensuite réduite à six et se composait de MM. Laffitte, la Fayette, +Gérard, Marchais, Salverte et Puyraveau. Les ordres étaient déjà donnés. +Deux des personnes désignées faisaient partie de la députation. Quand +elle fut sortie, je déclarai à M. de Polignac que je ne ferais point +arrêter ces deux individus. Il y aurait eu une sorte de déloyauté à +faire mettre la main sur des gens qui venaient d'eux-mêmes se présenter. +Il y aurait eu un tort grave à les poursuivre, au moment où ils se +présentaient comme conciliateurs, et j'ajoutai: «Quand une population +entière est en armes, quand les maisons sont transformées en +forteresses, et les fenêtres en créneaux, qu'est-ce que des chefs? Il +n'en manquera jamais.»</p> + +<p>Je dois à la vérité et à la justice de dire que M. de Polignac ne me +fit aucune observation. Voilà la vérité de cette affaire des +arrestations, qui a été racontée de diverses manières. Au surplus, toute +arrestation était déjà devenue impossible en ce moment dans Paris, +excepté celle des deux personnes désignées faisant partie de la +députation.</p> + +<p>J'avais tenté la fortune d'après des calculs positifs, dont je donnerai +plus tard l'explication; mais tout annonçait une résistance telle, qu'il +n'était pas possible d'espérer de la vaincre. Puisque le développement +de mes forces et leur action la plus vigoureuse n'avaient rien produit, +je n'avais plus d'autre parti à prendre que de les concentrer à la nuit, +de les établir dans une bonne position défensive et d'attendre. Mais la +nuit arrivait lentement au gré de mes désirs. La marche du général +Saint-Chamans avait été suivie d'incroyables efforts, de la part des +Parisiens, pour le séparer complètement de moi. Les arbres du boulevard +coupés, des barricades multipliées, les boulevards dépavés, enfin une +défensive imposante, créée comme par enchantement, mettaient entre lui +et moi des obstacles insurmontables. D'un autre côté, toutes les +tentatives qu'il fit pour se mettre en communication avec le général +Talon, occupant l'Hôtel de Ville, furent impuissantes. La rue +Saint-Antoine, dépavée, barrée par un grand nombre de barricades, était +défendue par le feu des maisons. Tout mouvement de troupes était donc +devenu impossible dans cette direction. Cependant le général Talon avait +reçu l'ordre d'attendre le général Saint-Chamans pour se retirer. De +nouveaux ordres furent envoyée par des officiers déguisés, et la +retraite de ces deux principales colonnes s'opéra, celle du général +Saint-Chamans par le pont d'Austerlitz, les boulevards extérieurs, et +celle du général Talon par l'île et le pont Neuf.</p> + +<p>Ces deux officiers distingués ramenèrent tous leurs blessés. Toutes les +troupes se trouvèrent ainsi réunies et concentrées, après un des plus +rudes combats qui se soient jamais livrés. Nous avions consommé la plus +grande partie de nos munitions. J'avais beaucoup d'artillerie à +Vincennes. La difficulté de traverser Paris m'avait empêché d'en +disposer. Je fis partir, mercredi au soir, le 2e régiment de grenadiers +à cheval, dont je n'avais pas cru devoir me priver jusqu'à ce moment +pour Vincennes, en le dirigeant par l'extérieur. Il était chargé d'y +prendre l'artillerie et des munitions et de les escorter; mais il ne put +nous rejoindre qu'après l'évacuation de Paris.</p> + +<p>Dans ma longue carrière militaire, et au milieu d'événements de tout +genre dans lesquels j'ai été acteur, je n'ai rien éprouvé de comparable +aux tourments et aux anxiétés de cette journée. Mon quartier général +était établi sur la place du Carrousel. Je recevais à chaque moment une +multitude de rapports alarmants. À force de calme et de soins, j'étais +parvenu à pourvoir à tout, et la journée s'était terminée aussi bien que +possible, c'est-à-dire sans graves accidents; mais toute illusion devait +cesser pour un homme raisonnable, et, à moins que les réflexions de la +nuit, les pertes éprouvées, ne changeassent complètement l'esprit des +Parisiens, il n'y avait plus d'espérance possible que dans une +transaction très-prompte.</p> + +<p>Les troupes, à la pointe du jour, prirent une position entièrement +défensive et concentrée. Je plaçai deux bataillons suisses dans le +Louvre. C'était la tête de ma ligne, et je considérais ce poste comme +une forteresse imprenable. Le 3e bataillon suisse, le 3e régiment de la +garde et le 6e étaient sur le Carrousel avec six pièces de canon. Le 1er +et le 2e régiment de la garde occupaient la place Louis XV et le +boulevard de la Madeleine avec deux pièces d'artillerie. Le 15e régiment +et le 50e étaient placés dans le jardin des Tuileries, et deux pièces de +canon étaient à la grille, en face de la rue de Castiglione. Le 5e et le +53e étaient sur la place Vendôme. Enfin j'établis des postes dans les +maisons à l'entrée des rues aboutissantes au Carrousel et à la place qui +sépare le Louvre des Tuileries.</p> + +<p>Je plaçai une batterie dans la rue de Rohan. Elle enfilait la rue de +Richelieu et empêchait tout mouvement offensif de ce côté. Je mis un +détachement du 6e régiment de la garde dans les maisons de la rue de +Rohan, en face de la rue de Rivoli, pour empêcher les habitants de ces +maisons de fusiller les troupes qui se trouvaient dans cette dernière +rue.</p> + +<p>J'en fis autant dans les maisons de la place du Carrousel, placées en +face du château des Tuileries. Une proclamation engagea les habitants à +se tranquilliser. Je convoquai les maires et les adjoints, en costume et +en écharpe, pour les envoyer parcourir les environs des Tuileries et +parler au peuple. Mais il est pénible de n'avoir à citer que MM. +Hutteaux d'Origny, maire du dixième arrondissement, Olivier, adjoint au +dixième, Petit, maire du deuxième, de la Garde, adjoint au onzième: ce +furent les seuls qui se rendirent à ma convocation.</p> + +<p>Je défendis, de la manière la plus formelle, aux troupes de tirer +autrement que pour se défendre contre une attaque. Je provoquai la +réunion des ministres et leur déclarai que, dans l'état des choses, je +n'entrevoyais d'autres ressources, pour sauver la monarchie, que de +traiter et de rapporter les ordonnances. Ils me répondirent qu'ils n'en +avaient pas le pouvoir. Je les déterminai alors à se rendre sur-le-champ +à Saint-Cloud, et leur fournis une escorte. J'envoyai le général +Girardin au roi avec un mot qui lui donnait créance, et il avait pour +mission de représenter au roi l'urgence des circonstances. Enfin, MM. de +Sémonville et d'Argout étant venus me trouver, je les engageai à se +rendre également à Saint-Cloud, pour chercher à éclairer et à convaincre +le roi.</p> + +<p>J'attendais à chaque moment des nouvelles et des pouvoirs. Si encore à +onze heures j'eusse été autorisé à promettre le retrait des ordonnances, +la dynastie était sauvée.</p> + +<p>Dans une circonstance aussi critique, il était de la plus grande +importance de traiter quand on occupait encore Paris, quand le château +des Tuileries, véritable chef-lieu de la capitale, était encore en notre +possession; aussi étais-je décidé à tout risquer plutôt qu'à me retirer +volontairement. Cependant les circonstances devenaient toujours plus +pressantes. Quelques tiraillements insignifiants avaient eu lieu sur +plusieurs points; mais tout à coup un parlementage s'établit sur le +boulevard, et bientôt jusque sur la place Vendôme. M. Casimir Périer, +dont le nom a une grande autorité, s'avança, s'adressa aux régiments qui +l'occupaient. Après une courte, mais vive allocution, il les entraîna. +Cette défection était le destin de cette importante journée; car, si les +troupes fussent restées fidèles, ma défense pouvait encore durer +vingt-quatre heures.</p> + +<p>Informé par le général Wall de ce funeste événement, je fis sortir du +jardin des Tuileries le 15e régiment et le 50e, qui auraient pu être +entraînés par cet exemple, et les renvoyai aux Champs-Élysées. Je ne +pouvais les faire remplacer par un bataillon du 2e régiment, déjà bien +faible pour garder les débouchés de la rue Royale et contenir les forces +venant du boulevard et du faubourg Saint-Honoré, tandis que les +insurgés, occupant le palais Bourbon et les avenues des ponts, +menaçaient les Invalides et semblaient se disposer à passer la rivière. +En conséquence j'envoyai le bataillon suisse, stationné sur la place du +Carrousel, à la grille de Castiglione pour la défendre, et un des deux +bataillons placés au Louvre en fut retiré pour occuper le Carrousel. +Tous les calculs militaires auraient été en ce moment pour l'évacuation +immédiate. Il n'y avait pas un moment à perdre; mais les calculs +politiques ordonnaient impérieusement de rester, et j'étais résolu d'y +demeurer jusqu'à l'extrémité. Je rendis compte au roi de ce nouvel +événement, et je renouvelai mes efforts pour faire cesser les hostilités +de la part des Parisiens.</p> + +<p>Un groupe nombreux s'avançait dans la rue de Richelieu, faisant un feu +assez vif, et déjà était arrivé à la hauteur du passage Saint-Guillaume. +Le capitaine d'artillerie, commandant la pièce de canon placée dans +cette direction, me fit demander l'autorisation de tirer sur le +rassemblement.</p> + +<p>Je me rendis moi-même près de la pièce et j'examinai avec attention ce +rassemblement, dont le feu redoubla à ma vue. Ayant remarqué des femmes +dans le groupe, je défendis de tirer. Voulant cependant arrêter les +hostilités sur ce point, je donnai l'ordre au chef de bataillon de la +Rue, mon aide de camp, d'aller parlementer et d'annoncer à ces individus +qu'on était en négociation, mais que s'ils avançaient davantage on +tirerait sur eux. Cet officier parvint à faire cesser le feu. Les +Parisiens crièrent: <i>Vive le roi! vive la Charte!</i> et firent le même +accueil à M. Hutteaux d'Origny, l'un des maires, qui, l'ayant suivi +revêtu de son écharpe, bravait avec un grand sang-froid les balles qui +sifflaient et ricochaient le long des maisons.</p> + +<p>Il était déjà une heure, tout paraissait enfin tranquille, lorsqu'une +vive fusillade se fit tout à coup entendre. J'étais encore en ce moment +dans la rue de Rohan. Peu après le feu cesse, un bruit confus frappe mes +oreilles et j'aperçois le bataillon suisse en désordre. Il avait évacué +précipitamment le Louvre, où de braves gens, comme les soldats qui le +composaient, auraient pu se défendre éternellement contre des ennemis +sans canons. La cause de cet événement inattendu fut d'abord un mystère +pour moi; mais l'ensemble des explications qui m'ont été données depuis +m'a fait connaître la manière dont les choses se sont passées. Le +bataillon auquel j'avais donné l'ordre de sortir du Louvre pour occuper +la place du Carrousel avait laissé en arrière une compagnie, placée à +l'angle de gauche du Louvre, du côté de la rue du Coq, où se trouvaient +des constructions qui favorisaient les approches. L'adjudant-major de ce +bataillon, étant allé chercher cette compagnie, la retira +inconsidérément, sans prévenir le colonel Salis qui l'eût fait +remplacer. Les Parisiens, ayant vu le poste dégarni, pénétrèrent et se +montrèrent à l'entrée des appartements, où ils tirèrent quelques coups +de fusil. Les Suisses, surpris, se retirèrent précipitamment. Le colonel +perdit la tête: au lieu de refouler et de faire prisonniers cette +poignée d'ennemis qu'il avait devant lui, frappé de l'idée du danger +d'être bloqué dans le Louvre, il en sortit en toute hâte et en désordre. +Une fois dehors, il voulut essayer de résister et de combattre, mais +vainement, et le désordre dégénéra bientôt en une véritable fuite. À la +vue de cette retraite précipitée des Suisses et de l'arrivée des +Parisiens qui les suivent; à la vue des coups de fusil partant des +maisons de la place du Carrousel, les troupes placées sur le Carrousel +se précipitent, infanterie, cavalerie et artillerie sous l'arc de +triomphe. La plus grande confusion en est la suite. Je monte à cheval et +passe le défilé un des derniers. Des hommes et des chevaux sont tués à +mes côtés, et j'arrive dans la cour du château. Là je rallie soixante +Suisses. Avec cette faible troupe je fais tête à ceux qui nous pressent, +afin de donner à la foule le temps de s'écouler par la porte de +l'Horloge. Les Parisiens pénètrent dans la cour même, et l'un d'eux +tombe percé d'une balle, au moment où, arrivé à dix pas, il venait de +tirer sur moi. Je les fais charger par quatre officiers qui +m'accompagnaient, et ils sont chassés. Je fais fermer la grille sous les +coups de fusil. Mes soixante Suisses restent maîtres du champ de +bataille.</p> + +<p>J'envoie courir après les troupes, dont la retraite a été trop prompte. +Je fais revenir un bataillon déjà arrivé au Pont-Tournant. Je le place à +ta tête du quinconce pour protéger la retraite et faire l'arrière-garde, +et nous gagnons la place en bon ordre. J'y fais halte pendant le temps +nécessaire pour assurer la retraite des troupes venant du boulevard de +la Madeleine, et contenir les masses qui s'étaient rassemblées dans le +faubourg Saint-Honoré, et dont la tête occupait tous les débouchés. Une +fois qu'elles sont passées, nous continuons notre mouvement. Arrivés à +l'avenue Marigny, nous trouvons une barricade établie, d'où partent de +nombreux coups de fusil. On nous fusille aussi des jardins. Nous +continuons notre mouvement lentement, tandis que j'envoie l'ordre aux +troupes marchant en tête de s'arrêter à la barrière. D'un autre coté, la +cavalerie aux ordres du général Saint-Chamans avait dû se porter jusqu'à +la hauteur de la porte Maillot pour chasser les bandes de Neuilly, +Courbevoie, etc., rassemblées sur nos derrières. Enfin la masse des +troupes prend position à la barrière, et j'y arrive moi-même. J'occupe +la tête du faubourg du Roule, assuré que dans cette position personne ne +se présentera devant nous. En vue du château, ayant de l'artillerie dans +un lieu découvert, nous étions encore menaçants. C'était quelque chose +pour la négociation. Tant que nous étions en présence, nos paroles +avaient du poids.</p> + +<p>Si la cour alors eût évacué Saint-Cloud et fût venue s'établir à +Saint-Denis, libres des soins de sa sûreté, nous aurions pu, une fois +rejoints par l'artillerie de Vincennes, dont l'arrivée devait avoir lieu +dans la journée; nous aurions pu, dis-je, aller prendre position à +Montmartre et de là foudroyer la ville, ou au moins la menacer. Au lieu +de cela, on en avait jugé autrement à Saint-Cloud, et je reçus en ce +moment la nouvelle que le roi avait donné le commandement de son armée à +M. le Dauphin. Celui-ci me prescrivait d'évacuer Paris, et de ramener +les troupes à Saint-Cloud. En conséquence, après quelques moments de +repos, elles continuèrent leur mouvement, et allèrent prendre les +nouvelles positions qui leur étaient assignées<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a> +<a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> + +<h5> LE DAUPHIN AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.</h5> + +<p> «Mon cousin, le roi m'ayant donné le commandement en chef de + ses troupes, je vous donne l'ordre de vous retirer + sur-le-champ, avec toutes les troupes, sur Saint-Cloud. Vous + y servirez sous mes ordres. Je vous charge, en même temps, de + prendre les mesures nécessaires pour faire transporter à<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a> +<a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a> + Paris toutes les valeurs du Trésor royal, suivant l'arrêté + que vient d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez + bien prévenir immédiatement les troupes qu'elles ont passé + sous mon commandement. + +<p> «De mon quartier général, à Saint-Cloud, le 29 juillet 1830.<br> +<span class="rig">«<span class="sc">Louis-Antoine</span>.»</span></p><br><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a> +<a href="#footnotetagA"> +(retour) </a> Faute que nous conservons, parce qu'elle est + dans l'original; car sans doute le prince a cru écrire <span class="sc">de</span> + Paris.</blockquote> + +<p>En évacuant le Carrousel et les Tuileries d'une manière si brusque et si +inopinée, je ne pus faire retirer de toutes les maisons les postes +placés pour défendre l'entrée des petites rues. Plusieurs détachements, +voyant cette retraite forcée, eurent le temps de sortir et de rejoindre +leurs corps en mouvement. D'autres restèrent et se défendirent jusqu'à +extinction. Enfin il y en eut un du 6e régiment, commandé par le +lieutenant Ferrier, qui, resté ainsi en arrière, déboucha et traversa, +toujours en combattant, les masses qui occupaient déjà le Carrousel et +l'entrée de la rue de Rivoli. Il nous rejoignit aux Champs-Élysées, +amenant avec lui seulement vingt-deux hommes d'un détachement de +cinquante, le reste ayant péri. Cette action vigoureuse mérite de grands +éloges. Je pourrais encore citer beaucoup d'autres officiers pour le +courage qu'ils montrèrent dans ces deux journées difficiles.</p> + +<p>Voilà l'exposé le plus exact des événements dans les journées des 27, 28 +et 29 juillet, et des ordres qui furent donnés. Peut-être, dans leur +exécution, y a-t-il eu des fautes commises et des modifications +apportées par les circonstances; mais, les bouleversements politiques +m'ayant empêché de recevoir des rapports détaillés, je ne puis ni les +raconter ni en prendre sur moi la responsabilité. Dans une guerre de +cette nature, dans de pareils combats, comme dans les guerres dont les +pays coupés sont le théâtre, le chef qui, par la force des choses, perd +sur-le-champ ses colonnes de vue, n'a que deux choses à faire: ordonner +les dispositions générales, et parer aux grands accidents. C'est à ce +double devoir que j'ai dû me borner.</p> + +<p>Je rencontrai M. le Dauphin entre Saint-Cloud et Boulogne. Il me reçut +froidement. Je lui expliquai succinctement ce qui s'était passé, il +continua sa marche au-devant des troupes, et moi, je me rendis près du +roi qui était en ce moment avec le prince de Polignac. Depuis quelques +heures il avait perdu beaucoup de terrain; ses intérêts étaient bien +compromis; eh bien, il n'était pas encore décidé à une transaction, ni à +renoncer à ce ministère qui perdait la monarchie, ni à ses funestes +ordonnances.</p> + +<p>Je trouvai le roi triste, mais bon pour moi. Il me questionna. Je le +pressai vivement de ne pas perdre une minute. Je lui exprimai mon vif +regret de ce que la réponse aux propositions n'eût pas pu être faite, au +moins de la position de l'Étoile. C'eût été encore tout autre chose, et +on aurait été d'accord avant la nuit; mais au moins il fallait se hâter. +À cinq heures la résolution fut prise, et cependant ce fut à sept heures +du lendemain seulement que le duc de Mortemart partit pour Paris avec +des pouvoirs.</p> + +<p>Les événements, après mon arrivée à Saint-Cloud, tenant à un tout autre +ordre de choses, je reviens à ce qui s'est passé à Paris. Les +conséquences en ont été si grandes, si immenses, ayant changé l'état de +la société, qu'elles ont dû être et devront être encore longtemps le +sujet d'une controverse.</p> + +<p>Je vais démontrer que, malgré les résultats, je ne pouvais agir +autrement. Tout autre parti présentait des inconvénients plus graves en +apparence, sans offrir aucun des avantages que celui-ci promettait.</p> + +<p>J'aborderai franchement toutes les questions, et je chercherai à +n'oublier aucun des arguments qui ont été faits contre la conduite +tenue, ni aucune des opinions manifestées sur ce que j'aurais dû et pu +faire.</p> + +<p>Je commence par rappeler ce qui est établi plus haut et d'une manière +incontestable. Je n'étais dans le secret de rien. Je n'avais été +consulté sur rien. Par conséquent je n'avais rien pu préparer. Voici +maintenant l'état des forces dont je pouvais disposer:</p> + +<pre> + RÉGIMENTS DE LA GARDE. + +1er régiment de la garde. 800 + (Ce régiment fournissait le service de Saint-Cloud.) + +2e régiment de la garde. 1,200 + +3e <i>idem</i>. 1,200 + +6e <i>idem</i>. 800 + (Ce régiment fournissait la garnison de Vincennes.) + +7e régiment suisse. 1,500 + ----- +Infanterie de la garde. 5,500 + (Seule infanterie parfaitement sûre.) + + INFANTERIE DE LA LIGNE. + +5e | +50e | régiment. 4,000 +53e | +15e (léger). | + +Total de l'infanterie. 9,500 + + CAVALERIE. + +Lanciers. 400 +Cuirassiers. 350 + --- +Total de la cavalerie. 750 + + ARTILLERIE + +Douze pièces de canon. +</pre> + +<p>J'ajouterai que le service de Paris s'élevait à quinze cent vingt-six +hommes. Tant que Paris restait tranquille, on ne pouvait pas faire +rentrer les postes nécessaires au maintien du bon ordre et à la police +des rues. Aussi, lorsque la révolution éclata, comme elle se montra +partout à la fois, presque tous les postes furent désarmés, de manière +que ce fut au moins une diminution de douze cents hommes dans les forces +de la garnison.</p> + +<p>Les libéraux ont prétendu que, revêtu d'un grand pouvoir, il fallait en +user dans l'intérêt du pays, et non dans l'intérêt de ceux qui m'en +avaient investi. Je devais déclarer au roi qu'il fallait céder à +l'opinion publique, rapporter les ordonnances, et, pour l'y contraindre, +faire arrêter les ministres et m'unir aux mécontents.</p> + +<p>Ce projet m'a été apporté par des gens qui m'ont vivement sollicité de +l'exécuter le mardi et le mercredi; mais aucune illusion n'a masqué un +moment, à mes yeux, l'extravagant et l'odieux de ce projet.</p> + +<p>Je répondis à ceux qui me parlaient ainsi: «Vous voulez que j'aille +trahir un vieillard qui a mis en moi sa confiance et sa foi. Infidèle à +mon mandat, je tournerais mes armes contre celui qui les a mises entre +mes mains! Y pensez-vous? Je serais l'artisan immédiat et volontaire de +la ruine de la monarchie. Quel nom aurais-je mérité, et quel nom +recevrais-je dans l'histoire? Je serais considéré comme le sauveur de la +monarchie, en prenant ce parti, dites-vous? Vous vous faites illusion. +Je sais mieux qu'un autre, et par expérience, ce qu'il en coûte pour +s'élever à des considérations de cette hauteur. Je sais quelle est la +récompense accordée aux actions les plus généreuses, les plus +désintéressées, les plus patriotiques, quand elles sont hors de la règle +des devoirs positifs. Les intérêts froissés sont sans miséricorde. +D'ailleurs, on n'est rien que par le droit; c'est à titre d'obéissance +que je commande; si je désobéis, je n'ai plus de droit à commander. Au +surplus, et vous le savez bien, mes opinions particulières sont opposées +aux coups d'État. Mes principes, non plus que mes affections, ne me +commandent pas en ce moment un dévouement aveugle. Ainsi il n'y a aucun +entraînement dans ma conduite, mais le sentiment d'un devoir pénible, +cruel, auquel je dois tout sacrifier. Ces raisons sont de nature à vous +fermer la bouche, à vous faire voir en moi une résolution inébranlable; +mais cette pensée criminelle, si elle pouvait me séduire un moment, ne +produirait pas l'effet que vous en attendez. Serais-je obéi, le +croyez-vous? Non, tout serait désorganisé, chacun irait de son côté. Le +roi serait livré sans défense, et je n'aurais aucun moyen d'arrêter un +mouvement qui emporterait tout. La ruine complète, qui serait le +résultat infaillible de cette conduite, serait donc attribuée à moi seul +et avec raison. Au lieu d'être un dictateur, comme vous le prétendez, je +serais un malheureux sans action, sans pouvoir, et couvert de mépris, +même aux yeux de ceux dont j'aurais servi les intérêts. Je serais, +dites-vous, porté en triomphe. Dieu me préserve d'un éclat ainsi +justifié, et d'un triomphe au prix de la malédiction et du mépris de la +postérité!»</p> + +<p>Aujourd'hui que toutes les circonstances ont tourné contre moi, ma +conviction est encore plus vive, s'il est possible. Après avoir répondu +à cette étrange accusation de n'avoir pas parlé en maître, en imposant +ma propre volonté au roi, j'attaque la question des dispositions +militaires.</p> + +<p>Le mardi, on ne peut élever de doute sur ce qu'il y avait à faire, +puisque tout rentra dans l'ordre, et, pour ainsi dire, sans effusion de +sang.</p> + +<p>Le mercredi matin, c'était tout autre chose. Une grande insurrection se +manifestait. Des actes hostiles à la royauté étaient commis. Les cris +factieux proférés donnaient aux événements un caractère qui prescrivait +de grandes mesures.</p> + +<p>Trois partis étaient à prendre dans ces circonstances difficiles: ou +employer la force pour comprimer l'insurrection;--ou prendre position et +négocier;--ou évacuer Paris, et traîner la guerre en longueur.</p> + +<p>Ne pas attaquer une insurrection au moment où elle éclate, c'est en +assurer le succès. Le retard dans l'emploi des moyens de répression, +quand on n'a aucun secours important à recevoir immédiatement, double la +confiance des révoltés, et, par conséquent, leurs moyens de résistance, +et, en même temps, les mêmes retards agissent en sens inverse sur +l'esprit des troupes. Si les troupes, après avoir pris une position +défensive, fussent restées l'arme au bras pendant la journée, et témoins +tranquilles des outrages faits aux insignes de la royauté, elles eussent +été, dés le lendemain, moins disposées à agir. On n'aurait pas manqué +d'employer la séduction envers elles, et, au bout de trois jours, leur +fidélité et leur dévouement auraient été plus qu'ébranlés.</p> + +<p>Dans des événements de cette nature, des troupes bien disciplinées sont +redoutables le premier jour; le second, elles sont moins bonnes, et +après leur valeur diminue à chaque moment. Si ensuite des fatigues, des +privations et des intrigues surviennent, elles vous abandonnent. Il est +donc dans la nature des choses et dans tous les calculs de la raison de +les faire agir le plus tôt possible, afin de s'en servir quand elles +sont au moment de toute leur valeur. Enfin, si j'avais ajourné l'action, +on n'aurait pas manqué de dire, et avec une grande apparence de vérité, +que ma lenteur, mon incertitude et ma faiblesse avaient fait triompher +la révolte, en lui donnant une confiance funeste et le temps de +s'organiser. Cette accusation m'aurait paru fort juste à moi; car, il +n'y a pas longtemps, lisant l'histoire de Lacretelle et discutant avec +quelques amis les événements du 14 juillet 1789, j'accusais M. de +Besenval de s'être retiré, le 11 juillet, dans les Champs-Élysées avec +des troupes fidèles, au lieu de les employer à attaquer et à combattre.</p> + +<p>Entreprendre de négocier: on a déjà vu qu'à Saint-Cloud on ne le voulait +pas. Attendre: je n'aurais pas manqué de le faire si le roi avait été +aux Tuileries.</p> + +<p>Alors on aurait pu supposer et croire que les insurgés, se portant sur +le château, viendraient en masse pour l'attaquer.</p> + +<p>Dans ce cas, il eût été sage de les attendre pendant quelques heures +dans une position forte et concentrée, et, comme au 13 vendémiaire, +après les avoir reçus par un bon feu, de les poursuivre. Mais il n'y +avait pas de chances pour qu'il en fût ainsi. Le roi dehors, il n'y +avait nul but d'attaque pour les Parisiens. Leur objet était rempli, +quand la ville entière, sauf le quartier occupé par les troupes, avait +renoncé à l'obéissance envers le gouvernement, et que les nouvelles +couleurs étaient partout arborées.</p> + +<p>On a dit qu'il ne fallait pas opérer par les petites rues. Les +boulevards, les places et les quais sont les champs de bataille les plus +favorables; les troupes ne peuvent pas en choisir de meilleur dans cette +ville. L'occupation des places est la première condition pour être +maître d'une ville; et, comme presque toutes les communications y +aboutissent, elle est indispensable.</p> + +<p>Il fallait, a-t-on dit aussi, dès le mardi, juger l'importance de +l'insurrection, attaquer ce jour-là, et, n'ayant pu réussir à tout +soumettre, évacuer Paris le lendemain, prendre ensuite position à +Montmartre, canonner la ville, la brûler, etc.</p> + +<p>Les désordres du mardi ont été peu de chose. Il eût été absurde et +atroce de tirer le canon dans les rues: on doit proportionner les moyens +à l'objet et au but. Tout a été pacifié en quatre heures, et, pour +ainsi dire, sans répandre de sang. Le but était donc rempli et l'emploi +de la force superflu. Évacuer Paris le mercredi à la vue de +l'insurrection eût été une opération impossible à justifier: c'était +donner gain de cause à la révolution; c'était faciliter l'organisation +de tous ses moyens et les rendre compactes. Le drapeau tricolore une +fois placé sur les Tuileries, la révolte en possession du château, de la +trésorerie, des ministères, etc., la révolution était faite. Les +troupes, retirées hors des barrières par ordre, se seraient crues +trahies et auraient été peu disposées à combattre plus tard. D'ailleurs, +j'avais été envoyé à Paris pour y maintenir l'ordre, pour le rétablir +s'il était troublé, et non pour évacuer cette ville. Le roi était à deux +lieues, et, s'il l'avait cru nécessaire, il me l'aurait fait connaître.</p> + +<p>Occuper Montmartre le mercredi par de l'artillerie et canonner Paris +n'était ni praticable ni raisonnable. D'abord je n'avais pas eu le temps +de faire venir l'artillerie de Vincennes; elle ne pouvait arriver sans +escorte, et, le mercredi au soir seulement, j'ai pu disposer d'un +régiment pour cet objet. Ensuite, l'artillerie eût-elle été sous ma +main, je n'aurais pas pu, avec aussi peu de forces, occuper à la fois +Montmartre, le château et ses avenues, avoir des réserves aux +Champs-Élysées, assurer une communication avec Saint-Cloud et agir +immédiatement sur les insurgés. La tentative de les disperser et de les +soumettre en les attaquant corps à corps devait d'ailleurs toujours +précéder un parti aussi violent. Je ne pouvais pas raisonnablement +commencer les hostilités en m'en prenant tout d'abord à la ville en +masse, et il était indispensablement nécessaire d'avoir acquis +auparavant la certitude que la ville entière était ennemie. Le jeudi, +après avoir évacué, c'eût été différent, et ma station à la barrière où +j'avais pris position, où je voulais rester, était le commencement de +cette opération; mais, comme mes troupes étaient extrêmement réduites +par les pertes éprouvées et par l'abandon des régiments de ligne, il +aurait fallu, pour pouvoir occuper Montmartre, que la cour évacuât +Saint-Cloud et vînt s'établir à Saint-Denis. Alors l'artillerie étant +arrivée, et elle nous rejoignit vers les quatre heures du soir, on eût +pu prendre cette altitude menaçante. Mais, arrivé à la barrière, je +reçus tout à la fois l'avis officiel que M. le dauphin avait le +commandement général, et l'ordre de celui-ci de me rendre à Saint-Cloud +avec les troupes. Il ne me restait plus qu'à obéir; et, si ce mouvement +rétrograde peut être l'objet de la critique, elle ne doit pas tomber sur +moi.</p> + +<p>Éviter de combattre dès le commencement, pour ensuite traîner la guerre +en longueur, n'était pas faisable davantage. Certaines gens, dont le +rêve était depuis longtemps la guerre civile, n'ont jamais voulu +comprendre qu'ils n'en avaient pas les éléments. Je ne conçois la guerre +civile, je ne la crois possible qu'avec des passions personnelles des +deux côtés. Le soldat doit être dans la cause tout aussi bien que le +chef suprême, et souvent plus que lui.</p> + +<p>Aussi les guerres civiles les plus habituelles ont-elles été causées par +la religion. Des troupes recrutées dans la masse du peuple, d'après un +système régulier, et dont les individus ont été désignés par le sort, ne +peuvent avoir aucune propension à se battre contre la population même +qui les a fournies. On peut obtenir par l'empire de la discipline, par +l'esprit de corps, par les sentiments d'honneur, par de bons traitements +et des récompenses, etc., on peut, dis-je, arriver, par tous ces moyens +réunis, à pouvoir se servir des troupes contre les citoyens; mais cette +action doit être de courte durée. La réflexion relâchera promptement les +ressorts tendus avec peine, et en peu de jours il ne restera plus rien +des sentiments qu'on avait cru établis d'une manière durable. Ainsi +donc, quand les circonstances politiques exigent l'emploi de ces moyens, +on doit différer le moins possible à en faire usage, et tout retard +doit être funeste à celui qui les emploie. Une action semblable doit +être de la plus courte durée. Si un choc immédiat ne couronne pas les +efforts, il faut renoncer à en obtenir du temps; car, au milieu de ces +crises, les sensations se multiplient dans le coeur humain. Je vais +chercher à en dévoiler le mystère.</p> + +<p>Chaque homme a une dose déterminée de force morale, qu'il dépense plus +ou moins vite, suivant la nature des événements. Quand des troupes, dans +une guerre ordinaire, ont éprouvé de grandes pertes, de grandes +fatigues, de grandes privations, elles se battent beaucoup moins bien +que lorsqu'elles n'ont pas souffert. Cependant le devoir est toujours +simple; il ne peut y avoir de discussions sur la conduite à tenir. Les +gens braves se soutiennent, mais c'est toujours le petit nombre; les +autres sont abattus, et ils conviennent tacitement par leur +découragement de l'effet produit sur eux, quoiqu'il n'ait rien +d'honorable. Mais, quand il s'agit d'une guerre de la nature de +celle-ci, où aucune passion n'entraîne, quand c'est contre des Français, +contre des compatriotes, des parents qu'on est appelé à combattre, c'est +tout autre chose. La peur, la fatigue, agissent de même, mais leur effet +est masqué par des sentiments honorables. Tel homme qui, la veille, +n'avait pas hésité à répandre du sang français en a tout à coup l'esprit +frappé et y répugne. Ces sentiments sont bons en eux-mêmes; je suis loin +de vouloir les condamner; mais, très-probablement, il se passe au fond +du coeur quelque chose de honteux. Quand les mots d'humanité, de +concitoyens viennent à être prononcés dans ces circonstances, quelle +puissance ils apportent avec eux! quelle éloquence les accompagne!</p> + +<p>Dans la guerre ordinaire, l'éloignement de ses devoirs dégrade et +avilit; ici on se fait illusion sur le véritable motif qui nous dirige; +on se trompe soi-même en s'abandonnant à une action réprouvée par un +devoir positif, et dont cependant une espèce d'ovation est la +récompense. Certes on rougirait si on se rendait bien compte de ses +véritables impressions, et au contraire on prétend s'honorer.</p> + +<p>Je crois avoir démontré, 1º que, le 27, il n'y avait pas d'autre +conduite à tenir que celle qui fut suivie, c'est-à-dire pacifier sans +combattre, puisque la force n'a pas été nécessaire; 2º qu'on ne pouvait +pas laisser, le 28, les troupes en présence de la révolte, sous peine de +les voir se pervertir, et la révolte se constituer et s'organiser; 3º +qu'on ne pouvait pas évacuer Paris, car c'était renoncer à tout, et +qu'il fallait agir tout en reconnaissant l'empire des circonstances et +les immenses difficultés à surmonter. On pouvait supposer, et c'était +mon opinion, que vingt à trente mille mécontents prendraient les armes, +se présenteraient aux troupes sur le boulevard et sur les places. Les +troupes, marchant avec des moyens organisés, devaient, si l'on +commettait contre elles des hostilités, tout renverser, tout pulvériser. +C'était la foudre qui sillonnait dans les principales directions, et +alors chacun rentrait chez lui pour y chercher un asile. Une crainte +salutaire rétablissait la tranquillité et tout était fini; mais, du +moment où les groupes se sont dispersés sans combattre et où les +hostilités sont parties des maisons, du moment où il est devenu évident +que la population entière prenait part à l'action, la question était +résolue et les armes n'avaient plus rien à faire.</p> + +<p>Mais les troupes, une fois arrivées, ne pouvaient plus rétrograder avant +la nuit et suspendre leur feu, qu'au moment où les Parisiens auraient +cessé le leur. De là il est résulté un long combat.</p> + +<p>Les troupes étaient insuffisantes pour remplir la tâche immense qu'on +leur avait préparée, et cependant elles ont pu exécuter tout ce que je +leur avais prescrit. Malgré le changement survenu dans les +circonstances, aucun danger ne les a arrêtées, et elles ont répondu à +tout ce qu'on pouvait attendre de braves et valeureux soldats. Il +fallait, pour rendre possible le succès de l'opération, n'avoir devant +soi, comme je l'ai dit plus haut, qu'une partie de la population de +Paris et non la population presque entière. On pouvait, et on devait le +croire, je l'ai cru et en cela je me suis trompé, mais il en était +encore bien autrement: c'était pour ainsi dire à toute la France qu'on +avait affaire. Partout et simultanément dans toutes les villes, la +révolte éclata. Versailles, Saint-Germain même, si près de Saint-Cloud, +fermèrent leurs portes aussitôt après la sortie des troupes qui les +occupaient et commirent des hostilités. L'insurrection, comme un +incendie, gagna les campagnes autour de Paris, et en un moment les +troupes ne possédaient plus que le terrain sur lequel elles étaient +campées.</p> + +<p>Si l'on eût eu la certitude des dispositions hostiles de la population +entière et de sa résolution de combattre dans ses maisons, il fallait +sans doute ne pas attaquer et s'empresser de négocier; mais d'abord +comment le reconnaître avant d'avoir eu un engagement sérieux, et +ensuite, quand, après un combat aussi chaud, au moment où cette vérité +était bien démontrée, je n'ai pas pu l'obtenir, aurais-je pu avoir cette +autorisation avant le combat et quand on pouvait encore élever des +doutes sur le nombre des combattants à soumettre? Je le répète, de deux +choses l'une: ou l'on réussissait, et on ne pouvait pas espérer de +mettre plus de chance en sa faveur, puisque c'était l'instant où les +troupes étaient le plus ardentes et les moyens de leur résister le plus +incomplets; ou l'on ne réussirait pas, et il fallait négocier sans +perdre un moment, car on tombait nécessairement dans une défensive +impossible à faire durer longtemps, plus difficile encore à convertir en +siége, à cause de l'exiguïté et de la faiblesse extrême de nos moyens et +des effets de l'opinion. Il fallait négocier franchement le mercredi +soir, et tout était sauvé.</p> + +<p>D'après ce qui précède, ma règle de conduite pour le jeudi, 29, fut et +devait être de prendre une bonne position concentrée, de ne point +commettre d'hostilités inutiles, de conserver le Louvre, le château et +les postes qui en sont les conséquences, et d'attendre les ordres du +roi, si souvent demandés. Malgré les souffrances des troupes, malgré les +pertes de la veille, j'aurais, j'en ai la certitude, gardé pendant +vingt-quatre heures encore la position prise si les troupes de ligne +fussent restées fidèles. Mes proclamations et les paroles de paix des +magistrats et des officiers envoyés auprès du peuple commençaient à +produire un effet utile. Enfin j'étais autorisé à avoir quelque sécurité +pour le moment, quand les 5e et 53e régiments, stationnés sur la place +Vendôme, nous abandonnèrent et fraternisèrent avec les Parisiens.</p> + +<p>La fatigue et la lassitude des troupes les avaient mal disposées, mais +la voix de celui qui leur parla fit plus encore. M. Casimir Périer avait +de l'autorité, de la puissance dans l'opinion. L'effet de ses paroles +fut sans remède. Toutes les raisons militaires m'ordonnaient de quitter +et d'évacuer; mais je ne pouvais pas supposer qu'un ordre de traiter +n'arrivât pas enfin, tant était évident l'avantage de traiter encore en +possession du château, et non hors de Paris. Aussi sacrifiai-je tout à +cette pensée. L'événement a prouvé que le sacrifice devait être inutile +dans tous les cas. Notre défense, se fût-elle prolongée, n'eût servi à +rien, puisque je rencontrai à l'Étoile l'officier envoyé pour m'apporter +l'ordre d'évacuer Paris et de venir prendre position à Saint-Cloud. +Ainsi donc, si nous n'avions pas été forcés de quitter par les +circonstances de la guerre, nous l'aurions fait une demi-heure plus +tard, par suite des ordres de M. le Dauphin, et, sauf les inconvénients +d'une retraite forcée, c'eut été la même chose pour les intérêts +généraux. Ainsi, à Saint-Cloud, personne ne devait comprendre l'état de +la question, et le seul remède possible alors à tous nos maux.</p> + +<p>Les souffrances des troupes avaient été extrêmes, et effectivement il +est difficile de s'en faire une juste idée. Le jeudi, elles étaient +depuis trente heures sous les armes, elles avaient eu à soutenir les +combats les plus opiniâtres et les plus sanglants. Une chaleur +épouvantable les avait exténuées. Le manque de subsistances avait +complété leurs souffrances, et je ne sais ce qui leur serait arrivé sans +quelques secours en vivres envoyés par l'hôtel des Invalides.</p> + +<p>Je vais expliquer la cause de cette disette, et l'on verra s'il avait +été en mon pouvoir de l'empêcher.</p> + +<p>Avec de l'activité et des ressources dans l'esprit, on fait beaucoup en +peu de temps; mais, comme le temps est un des éléments de tout, quand il +manque absolument, on ne peut rien.</p> + +<p>On se le rappelle, c'est seulement le mardi, dans l'après-midi, que j'ai +pris le commandement. Les troupes étaient à jour pour les vivres, et il +n'y avait aucune réserve ni à l'École-Militaire ni à la manutention. Les +circonstances du mercredi matin empêchèrent de distribuer les vivres +fabriqués pendant la nuit. La manutention, quoique gardée, fut forcée +pendant la journée, et, ne l'eut-elle pas été, on n'aurait pu aller y +chercher des vivres sans livrer un combat. D'ailleurs, comment aurait-on +pu les transporter? Nous étions sans aucun moyen de transport. L'on ne +pouvait, dans une semblable circonstance et à une pareille distance, +envoyer des hommes de corvée. Il en était de même pour la viande.</p> + +<p>Depuis plusieurs années, toutes nos institutions avaient perdu leur +caractère militaire. Sous le prétexte d'économie de combustibles, on +avait supprimé les marmites d'escouades portatives, pour les remplacer +par des marmites de compagnie, maçonnées dans les casernes. Ainsi c'est +dans les casernes seules que les troupes pouvaient manger la soupe. Dans +la circonstance, les casernes étaient ou trop éloignées ou enlevées, et +il fut impossible d'avoir recours aux ressources qu'elles présentaient. +Enfin, pour le fourrage, on avait imaginé, je ne sais par quel caprice, +d'établir le magasin de Bercy au-dessus de Paris, au lieu de le mettre +au-dessous, du côté de Grenelle, lieu de la plus grande consommation et +du rassemblement présumé des troupes. Il en résulta que les fourrages, +devant traverser tout Paris ou faire un long détour, on manqua de +nourriture pour les chevaux au moment même où, des divers points, la +cavalerie de la garde se réunissait aux Champs-Elysées. D'un autre côté, +les villages de la banlieue étaient insurgés et se refusaient à toute +espèce de fournitures. La force seule aurait pu les y contraindre. +Ainsi, dans ce moment si pressant, les troupes, hommes et chevaux, +furent privées de toutes ressources en vivres. Pour compléter le +tableau des difficultés sans nombre, accumulées dans ces misérables +circonstances, je dirai un mot de l'espèce de désorganisation introduite +comme à plaisir dans les troupes.</p> + +<p>On connaît l'influence qu'exerce sur de bons résultats dans l'action des +troupes une organisation fixe et l'autorité des mêmes chefs. Eh bien! +d'abord les quatre lieutenants généraux commandant les quatre divisions +de la garde étaient absents à la fois. M. de Bourmont, en entrant au +ministère, n'avait pas voulu renoncer à sa division. Il l'avait encore +conservée quand il avait eu le commandement de l'armée d'Afrique, et +cette division, alors de service, était sans chef.</p> + +<p>Le général Ricard, commandant la première division d'infanterie, était +également absent. Dix jours avant il avait obtenu un congé pour aller +aux eaux. Le lieutenant général Foissac-Latour, commandant la division +de cavalerie légère, avait été envoyé en mission en Normandie à +l'occasion des incendies, et avec deux régiments de la garde (4e +d'infanterie et 1er de grenadiers à cheval), en outre du 5e régiment, en +garnison à Rouen et dont il disposait. Enfin le général Bordesoulle, +commandant la grosse cavalerie, faisait son service de menin auprès de +M. le Dauphin.</p> + +<p>Les divisions de la garde étaient donc commandées par des maréchaux de +camp, dont plusieurs, fort médiocres, avaient peu d'autorité sur +l'esprit des troupes. Le lieutenant général Coutard, commandant depuis +dix ans la garnison de Paris, était aux eaux. Pendant son absence, son +autorité avait été confiée à un vieil émigré, très-brave homme, mais +assez peu capable. Pour mettre le comble à tant d'ineptie, tous les +officiers de la garde qui étaient électeurs, et ils étaient en grand +nombre, avaient reçu des congés pour se rendre aux élections; et, mieux +que cela encore, ils avaient l'autorisation, pour éviter les frais de +voyage, d'attendre chez eux les congés de semestre. Ainsi plus de la +moitié des officiers supérieurs étaient absents. Dans beaucoup de +compagnies, il n'y avait qu'un seul officier. Malgré cela, la garde a +fait son devoir; mais on comprend que les moyens d'action, si +nécessaires dans des circonstances aussi difficiles pour lui conserver +son esprit, étaient bien diminues. C'est avec de tels instruments et +cette imprévoyance que M. de Polignac a osé tenter le coup le plus +hardi, le plus audacieux, un coup d'État dont le succès aurait été même +douteux après de puissants préparatifs.</p> + +<p>Tel est le récit fidèle des événements pendant les trois jours de +Juillet. Tel est le tableau des souffrances inouïes auxquelles les +troupes ont été en proie. La garde s'est montrée digne de sa réputation +par son courage. Elle eût tout comprimé si elle n'eût eu affairé qu'à +une révolte partielle; mais elle avait l'universalité des citoyens à +combattre, et l'opinion l'a vaincue, beaucoup plus encore que le courage +de ses ennemis.</p> + +<p>Une transaction, quand le véritable état des choses, à défaut des moyens +qu'on n'avait pas songé à préparer pour soutenir une pareille lutte, a +été connu, pouvait seule sauver la dynastie. Elle n'a été ni acceptée ni +proposée à temps, et tout a été perdu.</p> + +<p>Je ne sais si je m'abuse; mais je crois n'avoir rien négligé pour +présenter la critique des opérations avec toute la force dont elle est +susceptible, et je crois y avoir répondu d'une manière victorieuse. Il +m'est donc permis de conclure que j'ai fait tout ce que le dévouement et +les calculs de la raison commandaient, au moment même où il le fallait, +et de manière à mettre quelques chances en notre faveur; et, s'il +demeure constaté que le seul remède à tant de maux n'était pas en ma +puissance, les résultats malheureux ne peuvent pas m'être attribués; il +faut d'abord s'en prendre à d'autres, et ensuite à la fatalité.</p> + +<p>Après l'arrivée des troupes à Saint-Cloud, M. le Dauphin les répartit +depuis Sèvres jusqu'à Puteaux. Il ne fit pas occuper Neuilly ni couper +le pont que les habitants avaient barricadé.</p> + +<p>Je fus voir les troupes de la garde le lendemain pour leur donner de la +confiance. Leur attitude n'était pas trop mauvaise pour la circonstance. +Je pourvus, autant que possible, à leurs besoins en vivres; mais une +chose me contraria beaucoup. Déjà la solde se trouvait en arrière, et +une gratification, ordonnée par le roi, n'avait été payée qu'en partie.</p> + +<p>Dans la journée, quelques désertions eurent lieu. Vingt grenadiers du +1er régiment sur quarante, d'un poste en avant du pont de Boulogne, +laissèrent leurs armes aux faisceaux, et partirent pour Paris.</p> + +<p>Ce commencement était de nature à inquiéter. Le bruit courait que +presque tous les soldats du 3e régiment en feraient autant pendant la +nuit suivante. Je m'occupai particulièrement de ce régiment, et je +rentrai à Saint-Cloud, assez content de l'effet que je croyais avoir +produit.</p> + +<p>J'eus en ce moment une conversation avec M. le Dauphin. Il blâma le roi +d'avoir promis de retirer les ordonnances et de faire un nouveau +ministère.</p> + +<p>«Mais quels sont vos moyens dans cette hypothèse? dis-je à M. le +Dauphin.</p> + +<p>--N'importe, me répondit-il, il vaut mieux périr que de reculer!</p> + +<p>--Mais périr, c'est la fin de tout; c'est quand on ne peut pas faire +autre chose, et il y a des ressources, si on veut en faire usage.</p> + +<p>--Les électeurs ont fait une impertinence au roi, en renvoyant les +députés qui avaient voté l'adresse.</p> + +<p>--Peut-être n'est-ce ni poli ni aimable pour le roi; mais, quand on est +occupé de la défense de ses droits, on n'en est pas aux politesses, et +le pays s'est défendu dans cette circonstance avec les armes que la +Charte lui a données.</p> + +<p>--Enfin le roi est le maître, dit-il; mais je suis loin d'approuver ce +qu'il a fait.»--Et là-dessus il me congédia.</p> + +<p>Ce court exposé ne justifie-t-il pas la réputation de sa faible +intelligence? On connaîtra bientôt sa justice et sa bonté.</p> + +<p>Le reste du jour fut employé à des soins d'administration. Vers le soir, +je vis le roi. Je l'engageai à partir sans retard, avec tout ce qu'il y +avait de troupes réunies, pour s'éloigner de Paris, dont l'atmosphère +lui serait funeste, et à se rendre, sans s'arrêter, sur la Loire, à +Blois, par exemple. Il me parla de Tours, que je trouvai également +favorable; mais il me dit: «Il faut attendre les effets du voyage de +Mortemart.»</p> + +<p>Je lui répondis que son silence depuis le matin devait faire concevoir +peu d'espoir de sa démarche. En s'éloignant promptement, on conserverait +les troupes. En rapportant officiellement les ordonnances, et convoquant +les Chambres sans retard dans un lieu quelconque, en appelant le corps +diplomatique près de lui, son gouvernement prendrait de l'aplomb, de la +dignité, et frapperait d'illégalité tout ce qui se ferait à Paris. Notre +conversation en resta là.--Je me retirai.</p> + +<p>Il était six heures lorsque, entouré de plusieurs personnes du service +du roi, MM. le duc de Maillé, comte de Pradel, etc., etc., on +introduisit près de moi le général Tromelin, arrivant à pied de Paris, +et me prévenant qu'une attaque sur Saint-Cloud se préparait au moment de +son départ, et que, sur la route, il s'était croisé avec un certain +nombre de soldats de la garde rentrant à Paris sans armes.</p> + +<p>Ces bruits, et surtout la désertion, étant de nature à causer les plus +grandes inquiétudes pour la sûreté du roi, je me décidai, pour remédier +au silence que M. le Dauphin avait gardé, à mon grand regret, vis-à-vis +de la troupe, à adresser un ordre du jour à la garde, sur laquelle se +bornait alors mon commandement. J'y faisais sentir aux troupes +qu'approchant du terme de leurs souffrances ce n'était pas le moment de +renoncer, en quittant leurs drapeaux, aux récompenses méritées. J'y +annonçais enfin que le duc de Mortemart, nommé premier ministre, s'était +rendu à Paris pour tout finir. Cet ordre du jour ne renfermait pas autre +chose.</p> + +<p>J'avais d'abord eu la pensée d'aller le soumettre à M. le Dauphin; mais, +pour ne pas perdre une minute et afin que cet ordre fût lu dans les +bivacs avant l'appel du soir, je descendis à l'état-major et je le +dictai aux officiers présents, les capitaines Puibusque et de +Berteux<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a> +<a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> + +<h5>ORDRE DU JOUR.</h5> + +<p> «Soldats! vous venez, dans ces jours de combats, de donner + des preuves de courage et de dévouement. Le roi est content + de vous. Des récompenses vont être accordées.--Les + ordonnances sont rapportées.--M. le duc de Mortemart, nommé + premier ministre, va assurer la pacification.--C'est le + moment de serrer vos rangs autour du trône que vous avez si + vaillamment défendu, et de rester près de vos drapeaux.</p> + +<p> «Le maréchal major général de la garde,</p> + +<p> «<span class="sc">Duc de Raguse</span>.</p> + +<p> «Saint-Cloud, 29 juillet 1830.»</p></blockquote> + +<p>Si l'on se rappelle le récit des événements passés depuis trois jours, +et si on lit attentivement ce qui suit, on verra s'il n'a pas été dans +ma destinée de connaître l'excès des misères humaines. M'étant rendu +chez le roi, vers neuf heures, pour prendre ses ordres pour le +lendemain, je lui rendis compte de ce que je venais de faire. Il me dit: +«Vous avez tort; il ne faut jamais parler politique aux troupes.</p> + +<p>--Cela est vrai, répondis-je, quand tout est en ordre; mais, quand tout +se découd, il faut bien chercher à maintenir. La politique est forcément +dans l'esprit des soldats. Ce ne sont pas des automates; il faut parler +à leur intelligence, à leur honneur, à leurs intérêts.</p> + +<p>--L'avez-vous dit à mon fils?</p> + +<p>--Non, Sire; le temps pressait; je ne me suis adressé qu'à la garde, et +je me réservais d'en donner connaissance à monseigneur en venant à +l'ordre chez Votre Majesté.</p> + +<p>Vous avez eu tort! Courez chez lui pour le lui apprendre.»</p> + +<p>Je quittai le roi, et je fus chez M. le Dauphin.</p> + +<p>M. le Dauphin était entré chez le roi au moment où j'en sortais, mais +par une autre porte. Je ne le rencontrai donc pas, mais je ne l'attendis +pas long-temps. Deux minutes à peine étaient écoulées, et il arriva avec +un air égaré. En passant devant moi, il me dit avec un air furieux: +«Entrez!»</p> + +<p>À peine dans son salon, il me prend à la gorge en s'écriant:</p> + +<p>«Traître! misérable traître! vous vous avisez de faire un ordre du jour +sans ma permission!»</p> + +<p>À cette attaque subite, je le saisis par les épaules et le repousse loin +de moi; lui, redoublant ses cris et recommençant ses insultes:</p> + +<p>«Rendez-moi votre épée!</p> + +<p>--On peut me l'arracher, mais je ne la rendrai jamais!»</p> + +<p>Il se jette sur moi, la tire; il semble vouloir m'en frapper, et +s'écrie:</p> + +<p>«Gardes du corps, à moi! Saisissez ce traître; emmenez-le!»</p> + +<p>Dire la sensation que j'éprouvai dans cet horrible moment est chose +impossible. Un sentiment d'horreur, d'indignation, de mépris, me domina.... +Mais je m'arrête; car j'aurai cessé d'exister quand ces <i>Mémoires</i> +paraîtront. Le récit des faits sera, pour la postérité, ma seule +vengeance.</p> + +<p>Je fus enveloppé par six gardes du corps et conduit ainsi dans mon +logement. Les six gardes du corps restèrent dans ma chambre, où je fus +retenu prisonnier.</p> + +<p>Je cherchais la cause d'une semblable folie. Une susceptibilité +exagérée, surexcitée par les malheurs du moment, et la faiblesse +naturelle de ses organes, sont les motifs auxquels il faut s'arrêter +pour chasser le soupçon d'un calcul odieux par lequel il m'eût signalé à +l'opinion publique comme la cause véritable de la catastrophe. Cette +idée me vint cependant à l'esprit, et je crus fermement à ma fin +prochaine; mais, je puis le dire avec orgueil, je n'en fus pas agité, +tant les autres sentiments dont j'étais animé avaient envahi toutes mes +facultés.</p> + +<p>Une demi-heure s'écoula dans cet état de choses. M. de Luxembourg, +capitaine des gardes de service, arriva, accompagné de tous les +officiers supérieurs des gardes du corps, me rapportant mon épée et +m'annonçant que le roi me demandait. Je me rendis chez lui sur-le-champ.</p> + +<p>Le roi me dit: «Vous avez mal fait de publier un ordre du jour sans le +soumettre à mon fils; mais je conviens qu'il a été trop vif. Allez chez +lui. Convenez de votre tort; il reconnaîtra le sien.</p> + +<p>--Trop vif, Sire! Est-ce ainsi que l'on traite un homme d'honneur? Voir +M. le Dauphin? Jamais! Un mur d'airain est désormais entre lui et moi. +Voilà donc le prix de tant de sacrifices, la récompense de tant de +dévouement! Sire, mes sentiments pour vous ne sont pas équivoques; mais +votre fils me fait horreur!</p> + +<p>--Allons, mon cher maréchal, calmez-vous; n'ajoutez pas à tous nos +malheurs celui de vous séparer de nous,» me dit le roi avec une douceur +admirable, moi lui répondant avec l'indignation du dévouement outragé et +du désespoir. Alors, m'attirant par les deux mains, m'entourant de ses +bras, il me conduisit jusqu'au seuil de son cabinet, dont la porte avait +été laissée ouverte, sans doute avec intention, pour que tous les +officiers de service chez le roi fussent témoins de la réparation. Il +chargea le duc de Guiche de me conduire près du Dauphin.</p> + +<p>Une fois seul avec le duc de Guiche, ma fureur me reprit, et j'ajoutai +avec une énergie dont je ne pourrais jamais donner la mesure: «Fasse le +ciel que la France ne tombe jamais dans les mains d'un pareil homme!» +Après un quart d'heure de débats et dans la triste circonstance où nous +étions, je vis bien la nécessité de me résoudre à obéir. J'allai chez M. +le Dauphin. Je lui dis avec hauteur et de la manière la plus solennelle: +«Monseigneur, c'est par l'ordre exprès au roi que je viens près de vous +et que je reconnais avoir eu tort en publiant un ordre du jour sans +votre assentiment.»</p> + +<p>Il attendit un moment, et me répondit: «Puisque vous reconnaissez votre +tort, je conviens que j'ai été un peu vif.» Je ne répondis rien, et il +ajouta: «Au surplus, j'en ai été puni, car je me suis blessé avec votre +épée.» Et il me montra la coupure qu'il s'était faite à la main. Je lui +repartis vivement: «Elle n'avait pas été destinée à faire couler votre +sang, mais à le défendre.</p> + +<p>--Allons, me dit-il, n'y pensons plus et embrassons-nous.» Il m'embrassa +avec difficulté, car assurément je ne pliai pas les reins pour me +rapprocher de sa taille. Il me prit la main, que je ne serrai pas. Je +fis une profonde révérence sans le regarder, et je m'en fus chez moi.</p> + +<p>Tous les habitants du château vinrent dans mon appartement pour +m'exprimer la part que chacun prenait à cet événement et l'indignation +éprouvée par tout le monde. M. le baron de Damas, homme droit et loyal, +me toucha vivement par ses expressions. On vint me demander mes ordres; +je déclarai ne plus commander, ne voulant avoir aucun rapport quelconque +avec M. le Dauphin, mais ajoutant que je n'abandonnerais pas le roi, +tant que durerait cette crise. Cet horrible événement a eu peut-être sur +la destinée du roi et de sa famille une grande influence. Il m'a rendu +étranger à tout ce qui se passa le lendemain, et dont les effets ne +sauraient être calculés.</p> + +<p>Le roi se décidant à partir à trois heures du matin pour Trianon, il +exigea que je prisse le commandement des quatre compagnies des gardes du +corps. M. le Dauphin resta avec les troupes; mais, au lieu de suivre le +roi à une heure d'intervalle, il eut la fantaisie de prolonger son +séjour jusqu'à onze heures. C'était une mesure impolitique et peu +militaire. Provoquer une espèce d'action au moment où il fallait éviter +jusqu'à la plus légère apparence d'un combat, c'était donner un prétexte +à la désorganisation, au désordre, et en quelque sorte vouloir les +faire naître.</p> + +<p>J'ai déjà parlé de l'opinion dans les troupes au milieu des crises de la +guerre, il serait superflu d'y revenir. Seulement je dirai que les +trente-six heures écoulées depuis l'évacuation de Paris avaient donné le +temps aux esprits de fermenter, aux influences d'agir, aux exemples de +séduire. Aussi fallait-il, à tout pris, éviter l'apparence d'un combat +qui pouvait tout compromettre et tout détruire. Il fallait se retirer à +petites journées en pourvoyant à tous les besoins des troupes, et, une +fois arrivé assez loin pour être hors de l'influence de Paris, s'occuper +à changer leur esprit et à retremper leur moral; mais la pensée de cette +nécessité ne vint pas à M. le Dauphin. Si je fusse resté près de lui, +peut-être la lui aurais-je fait sentir, et, alors à quatre heures du +matin, nous aurions commencé notre mouvement. Au lieu de cela il voulut +se retirer en se battant, ce qui est toujours, même à la guerre, un pis +aller, et il eut le triste sort de se faire battre par les seuls +habitants de Sèvres.</p> + +<p>Effectivement, quelques hommes armés de ce village, de Meudon et de +Boulogne, se présentèrent et tirèrent quelques coups de fusil. Un +bataillon du 3e régiment de la garde fut envoyé contre eux et refusa de +faire feu. Six compagnies du Ier régiment suisse, ayant reçu le même +ordre, mirent bas les armes. Deux pièces de canon, chargées de tirer sur +eux, passèrent le pont et se dirigèrent sur Paris.</p> + +<p>Tel fut le résultat de ce séjour intempestif à Saint-Cloud, M. le +Dauphin mit en mouvement ses troupes et se dirigea sur Versailles. Dans +cette échauffourée, le duc d'Esclignac, excellent officier, reçut une +blessure qui entraîna la perte d'une jambe. Versailles, dont la basse +population a toujours eu de mauvais sentiments pour la famille royale, +était occupée par le général Bordesoulle, avec trois régiments de sa +division, savoir, les deux régiments de cuirassiers et le 2e de +grenadiers à cheval, le 1er étant en route pour revenir de la +Basse-Normandie. Les troupes avaient été travaillées par la population +d'une manière fâcheuse, et, au lieu de les enlever le plus promptement +possible à cette funeste influence, on les y avait soumises en y +prolongeant leur séjour.</p> + +<p>Le roi quitta cette ville, et, sans s'arrêter, gagna Rambouillet. Il y +arriva après minuit avec ses gardes du corps. M. le Dauphin resta à +Trappes, où les troupes n'eurent ni vivres ni secours. Le lendemain, +dimanche, il amena l'infanterie et la cavalerie légère près de +Rambouillet. Il les plaça au hasard dans cet entonnoir, qui n'offre +absolument rien de défensif. Il laissa le 2e régiment suisse, arrivant +d'Orléans au village du Perey, et la division de grosse cavalerie à +Cognières. Cette division, dont le moral avait si fort souffert pendant +son séjour à Versailles, continuant à rester en communication avec cette +ville, fut bientôt entièrement séduite, et, chose remarquable, mais +déplorable, les colonels de ces trois régiments partirent à la tête de +leurs corps pour Paris, le lundi au matin, étendards déployés. Le +général Bordesoulle se rendit de sa personne à Rambouillet, en passant +au Perey. Il donna l'ordre au 2e régiment suisse, placé dans ce village, +de le suivre. Par cette disposition, Rambouillet se trouvait tout à fait +à découvert, à la merci de la première alerte et de la première terreur +panique qui pourrait s'emparer des esprits.</p> + +<p>La défection si prompte et si criminelle des trois régiments de grosse +cavalerie de la garde s'explique par un fait qui est aujourd'hui +démontré, mais qui est venu seulement longtemps après à ma connaissance. +Le général Bordesoulle avait fait, dès le vendredi au matin, et quand le +roi était encore à Saint-Cloud, à la municipalité de Versailles, sa +déclaration de soumission au gouvernement établi à Paris.</p> + +<p>Enfin, pour compléter le tableau de cette déplorable époque et faire +connaître l'esprit des troupes, je dois raconter ce qui se passa à +Trappes dès le dimanche au matin.</p> + +<p>Ce jour-là donc les colonels des divers corps de la garde qui se +trouvaient à Trappes, et entre autres celui du 2e, Chérésies; celui du +4e, Farincourt; celui du 6e, Rével; Salis, colonel du 7e suisse; +Besenval, du 8e suisse; Fontenille, du 1er grenadier à cheval; Dandrié, +de la gendarmerie d'élite, et plusieurs autres se réunirent en conseil. +Rével, colonel du 6e exposa l'état de désorganisation des régiments, la +désertion allant toujours croissant, et le danger prochain où se +trouvaient les chefs en restant avec quelques officiers et les drapeaux +exposés aux insultes et aux attaques des paysans. Il proposa d'envoyer à +Paris pour conclure, avec le gouvernement provisoire, une convention par +suite de laquelle les régiments se rallieraient et retourneraient dans +leurs garnisons. Un autre, le colonel Farincourt, dit qu'aux motifs +exposés on devait ajouter la position particulière aux régiments +suisses. Lorsque les régiments français se seraient débandés, ces corps +se trouveraient seuls en butte à la haine populaire. Il s'offrit pour +être le négociateur et fut accepté. Deux ou trois colonels prirent peu +de part à la délibération, et, sans exprimer une opposition formelle, +eurent l'air de ne pas l'approuver. M. de Farincourt se mit en route +immédiatement pour les avant-postes. Cependant les observations du +général Bordesoulle, qu'il rencontra, et une sorte de pudeur, +l'empêchèrent de donner suite à ce projet pour le moment; mais les +colonels suisses s'y déterminèrent pour leur compte, ainsi qu'on le +verra plus tard. Cependant le désordre allait toujours croissant. Les +soldats désertaient par bandes. Les chefs, découragés, n'y mettaient +plus aucun obstacle.</p> + +<p>Je restai tout à fait étranger à ce qui se faisait. Simple spectateur du +plus triste tableau, j'attendais avec anxiété la fin de cet horrible +drame. Une femme de mes amies m'écrivit de Paris pour me prévenir de +l'exaspération existante contre moi, et m'engagea à m'éloigner de ma +personne. Elle m'envoyait un homme sûr pour me conduire; elle m'offrait +de l'argent, tous les secours et toutes les garanties de sûreté +personnelle dont je pouvais avoir besoin. Je refusai ses offres, tout en +appréciant les sentiments qui les avaient dictées. L'honneur me +prescrivait de rester, quelles qu'en pussent être les conséquences.</p> + +<p>Le duc de Mortemart n'avait pas pu donner de ses nouvelles. La +combinaison qui se rattachait à sa personne était évidemment manquée: il +ne fallait plus y penser. Girardin, revenu de Paris, avait annoncé que +M. le duc d'Orléans, auquel on offrait la couronne, déclarait n'en pas +vouloir; il avait dit et répété qu'il ne serait jamais un usurpateur. +Il fallait appeler au trône M. le duc de Bordeaux. Il est vrai, +ajoutait-il, qu'il ne voyait pas comment on pourrait obtenir +l'abdication de M. le Dauphin.</p> + +<p>On était, le lundi matin, dans des angoisses, agité tout à la fois par +les nouvelles de Paris, par la vue de la défection des troupes et de +tout le désordre résultant d'une complète anarchie; car le commandement +nominal de M. le Dauphin n'avait eu rien d'effectif.</p> + +<p>S'il y avait une planche de salut pour la dynastie, elle était +uniquement dans l'abdication en faveur de M. le duc de Bordeaux. Je +parlai avec chaleur à ce sujet dans le salon de Rambouillet. Le roi en +fut informé; il me fit appeler, et j'entrai dans son cabinet. J'abordai +la question sans mystère et sans détour; je lui dis que, pour essayer de +conserver la couronne dans sa maison, une abdication prompte en faveur +de son petit-fils me paraissait indispensable. «Avec le mouvement +imprimé, avec ce qui se passe, Sire, vous dire que vous pouvez encore +régner serait vous tromper. Chaque jour votre situation deviendra plus +fâcheuse, et j'ose dire plus misérable. Il y a encore de la grandeur à +s'élever volontairement et de soi-même au-dessus d'une grande infortune. +Que Votre Majesté ne se laisse pas arracher sa couronne qui tombe; +qu'elle sache s'en dépouiller elle-même, la prendre et la mettre sur la +tête de son petit-fils. Cette action peut rallier beaucoup de monde pour +lui; elle consacre le principe de la légitimité et ôte le droit à +l'Europe de se mêler de nos tristes affaires; elle conserve nos +institutions, seuls éléments de gouvernement et d'opinion qui nous +restent et peuvent nous préserver de l'anarchie. Cette résolution est un +grand acte de patriotisme, puisqu'elle peut sauver la France; elle est +un grand acte de prudence, puisqu'elle coupe court à d'immenses +difficultés, dont les conséquences sont au-dessus des prévisions +humaines.»</p> + +<p>Le roi m'écouta avec calme et sang-froid. Il me remercia de la franchise +avec laquelle je venais de lui parler, et il entra en matière.</p> + +<p>«J'ai déjà pensé à ce parti, me dit-il; mais il y a bien des +inconvénients: il faut d'abord que mon fils y consente, car ses droits +sont les mêmes que les miens; ensuite, ce pauvre enfant, il faudra le +confier aux soins de M. le duc d'Orléans.</p> + +<p>--Sur la première question, répliquai-je, je ne puis supposer que M. le +Dauphin se sépare du roi dans une résolution jugée nécessaire au salut +de ses peuples. Quant à la seconde, c'est une mesure d'exécution; et, +certes, il n'y aura rien à négliger pour assurer sa vie et sa +conservation.»</p> + +<p>Après avoir retourné cette question sous toutes les faces, donné de +nouveaux développements à cette idée, le roi me congédia en me +remerciant encore et me disant que peut-être il prendrait ce parti.</p> + +<p>Une demi-heure après, sa résolution était arrêtée. Le général +Latour-Foissac nous avait rejoints la veille au matin, arrivant de +Normandie. Homme aussi bon dans le conseil qu'à la guerre et excellent +dans les rapports de l'amitié, il fut chargé de porter l'abdication du +roi et de M. le Dauphin à Paris. Le roi lui remit ses instructions à cet +effet, et M. le Dauphin lui donna les siennes pour défendre les intérêts +des troupes qui n'avaient point abandonné la famille royale. À trois +heures il était en route. Une fois cette grande résolution prise, le roi +me fit appeler pour m'en informer. Il me demanda de reprendre le +commandement. Il m'en coûtait beaucoup, mais, en ce moment, je n'avais +rien à lui refuser.</p> + +<p>Étant descendu dans la cour du château pour y donner des ordres, +j'aperçus M. le Dauphin à l'une des fenêtres, regardant les préparatifs +de départ. Il me fit signe de monter près de lui. En l'abordant, il me +dit:</p> + +<p>«Monsieur le maréchal, vous savez les résolutions prises par le roi, et +auxquelles je me suis associé; je suis donc destiné à ne jouer désormais +aucun rôle politique dans ce pays. Je vous demande maintenant, comme +chrétien et comme homme, d'oublier ce qui s'est passé entre nous.»</p> + +<p>Le Dauphin me tendit alors la main; et, touché d'une aussi grande +infortune, je la serrai avec une émotion douloureuse.</p> + +<p>M. le Dauphin eut le caprice de ne me remettre le commandement qu'à six +heures du soir. Ainsi je ne pus employer le reste de la journée à voir +les troupes et à les échauffer dans le sens de leur devoir. Cependant je +m'occupai tout de suite de pourvoir à leurs besoins, car elles +manquaient de tout. À six heures, l'acte d'abdication du roi étant +imprimé, je me rendis auprès de chaque régiment. J'en fis faire la +lecture. Je parlai aux officiers, sous-officiers et soldats réunis en +masse autour de moi. Je leur fis sentir quelle importance il y avait +pour la sûreté du roi, comme pour sa dignité, qu'il restât entouré du +plus grand nombre d'individus possible. C'était une tâche d'honneur et +de conscience pour chacun de nous. La résolution du roi était magnanime, +et il fallait lui en faire trouver le prix dans un redoublement de soins +et de respect de notre part. Je dis enfin tout ce qui me vint à l'esprit +et me semblait réclamé par la circonstance. Je recommençai mes discours +cinq ou six fois en faisant partout reconnaître Henri V.</p> + +<p>À l'instant où je me trouvais sur la grande route, je vis arriver le 2e +régiment suisse, venant du Perey, d'après l'ordre du général +Bordesoulle, pour s'établir comme le reste des troupes à Rambouillet. +Cette disposition nous enlevait notre avant-garde, et les mécontents +pouvaient venir à cinq cents pas de Rambouillet tirer des coups de fusil +et y jeter l'alarme. Pareille chose eût fait naître un grand désordre +parmi des troupes campées d'une manière aussi confuse, avec l'immensité +de bagages et de voitures de toute espèce qui se trouvent toujours à une +cour comme celle de France. Je donnai l'ordre au colonel Besenval de +retourner sur ses pas avec son régiment, d'aller prendre position à +trois quarts de lieue dans un emplacement reconnu au sommet de la côte, +à la tête du parc, au lieu où le mur coupe à angle droite la grande +route; la droite était couverte par un étang. La position était bonne +pour le but qu'il fallait atteindre et pour la force du corps employé à +l'occuper. Jamais on ne vit un homme plus déconcerté et plus mécontent. +Il me donna diverses raisons pour ne pas exécuter mon ordre toutes plus +mauvaises les unes que les autres. C'était un homme terrifié, et +cependant ce régiment, arrivant d'Orléans et n'ayant pas combattu, +aurait dû être dans la fraîcheur de son zèle.</p> + +<p>Il se trouvait qu'immédiatement après l'évacuation du Perey, le nommé +Poques (se disant aide de camp de M. de la Fayette, ancien garde du +corps de la compagnie de Raguse, dont il avait été renvoyé pour un acte +d'insubordination) était entré dans ce village avec cent à cent +cinquante paysans pris dans les campagnes voisines. Cette force +redoutable avait inspiré à M. de Besenval la terreur dont son esprit +était rempli. Je lui fis des raisonnements calmes d'abord. Enfin, ne +pouvant pas lui faire comprendre l'extravagance de sa conduite, +j'ordonnai impérativement et je le traitai avec plus de dureté qu' il +n'est dans mes habitudes d'en mettre avec un officier; mais, dans la +circonstance, il ne méritait aucun ménagement. J'établis le régiment +moi-même et je chargeai le général Vincent, homme de coeur, auquel +j'avais donné le commandement de toute l'infanterie réunie à +Rambouillet, des détails de la position.</p> + +<p>Ce malheureux M. de Besenval se croyait perdu. Il dit au général Vincent +que, si trois coups de fusil étaient tirés, son régiment entier +partirait. Il se trompait, j'en suis sur; ce régiment était calomnié; +mais, avec un pareil chef dans des dispositions semblables, il ne +donnait pas une grande sécurité. Aussi envoyai-je chercher cent gardes +du corps pour les établir en avant du régiment, quoique assurément, au +milieu des bois, ce ne fut pas un poste de cavalerie; mais au moins +j'étais sûr qu'avec ces braves gens on attendrait l'attaque avant de +s'en aller, et qu'on ne se retirerait que si l'ennemi se présentait +réellement, et non sur le simple rêve d'une imagination malade.</p> + +<p>Je venais de rentrer. J'avais rendu compte au roi de la tournée faite +dans les camps, quand arrivèrent à Rambouillet cinq commissaires envoyés +par le lieutenant général du royaume auprès de Charles X. C'étaient le +maréchal Maison, le duc de Coigny, MM. de Schonen, Odilon Barrot et le +colonel Jacqueminot. Le duc de Coigny vit le roi. L'objet de leur +mission était de veiller à sa sûreté. On avait annoncé à M. le duc +d'Orléans que tout le monde l'avait abandonné; et ils accouraient, +disaient-ils, pour suppléer par leur présence aux troupes qui lui +manquaient. Le roi répondit qu'il n'avait pas besoin d'eux, et ne +voulait pas les voir. Ces messieurs furent assez piqués de cette réponse +et demandèrent au duc de Coigny à me parler.</p> + +<p>Celui-ci vint chez moi en exprimant leur désir, et je me rendis à leur +auberge pour éviter leur entrée dans le château. Ces messieurs me firent +part de l'objet de leur mission, je leur répondis que le roi n'était +point abandonné. Si quelques individus l'avaient quitté, il lui restait +plus de monde qu'il ne lui eu fallait pour sa sûreté. Il avait envoyé +dans la journée l'acte de son abdication. Infailliblement cette grande +résolution allait terminer tous nos embarras, et il fallait en attendre +les effets.</p> + +<p>M. Odilon Barrot prit la parole et me dit que je me trompais et ne +connaissais pas l'état de l'opinion. Cette démarche ne produirait rien. +Les esprits étaient tellement prévenus contre te retour de la maison de +Bourbon, qu'on éprouvait la crainte, en déférant la couronne à M. le duc +d'Orléans, de le voir ta considérer comme un dépôt entre ses mains, pour +la rendre un jour au duc de Bordeaux, et qu'avant de la lui remettre on +exigerait de lui des assurances, des déclarations explicites et +formelles, pour être à l'abri de ce danger.</p> + +<p>Là-dessus une discussion s'établit sur les intérêts de la France, par +rapport aux étrangers, de ne pas sortir de l'ordre naturel et légitime. +M. de Schonen prit part à la discussion, et pendant plus d'une heure je +soutins mon opinion contre tous mes interlocuteurs. En résumé, je leur +déclarai que le roi, n'ayant pas besoin d'eux, les remerciait et +remerciait M. le duc d'Orléans de sa sollicitude; qu'ils pouvaient à +leur choix rester ou se retirer.</p> + +<p>Ils se décidèrent à partir en motivant leur départ sur une sorte de +délicatesse, ne voulant pas être accusés, dirent-ils, d'employer leur +influence à accélérer la dispersion des troupes. Le fait est et la +chose est devenue évidente pour moi, que la présence de Charles X à +Rambouillet gênait à Paris. On ne croyait pas qu'il eût autant de monde +avec lui, et on supposait que le témoignage d'intérêt qui lui était +donné hâterait son départ.--Les commissaires, se voyant trompés dans +leurs calculs, crurent de leur devoir de rentrer à Paris pour informer +le pouvoir et aviser à d'autres moyens.</p> + +<p>À une heure du matin, les commissaires reprirent la route de Paris.</p> + +<p>La désertion continua pendant la nuit, mais elle fut faible. Je parvins +par de grands efforts, à faire délivrer des vivres aux troupes pendant +la journée du 3, et, comme on manquait d'argent, je fis engager +l'argenterie du roi et abattre les bestiaux de la ferme royale de +Rambouillet.</p> + +<p>On attendait avec impatience des nouvelles de l'effet produit par +l'abdication. Les nouvelles arrivèrent, mais ne répondirent pas aux +espérances. L'abdication était venue trop tard: deux jours plus tôt, +elle aurait été accueillie avec empressement. Alors elle ne fut qu'un +embarras de plus. Cependant la Chambre des pairs était au moment de +s'assembler, et cet acte allait y être mis en discussion. Il fallait +attendre.</p> + +<p>La vue de ce château, où tant de grandeur se montrait encore dans tout +son éclat, il y avait à peine huit jours, cette tristesse profonde, cet +avenir incertain, cette perspective de dangers pire que la mort, ce +chaos succédant si promptement à l'ordre, tout cela fit sur moi une +impression profonde qui jamais ne s'effacera de mon esprit. Au milieu de +ces circonstances, l'attitude de Charles X était digne; elle avait +quelque chose de touchant. Sa résignation pieuse et calme, sa figure +noble, triste et bienveillante, complétaient un tableau qu'aucun peintre +ne saurait représenter. M. le Dauphin, par sa gaieté et une insouciance +qui tenait de la stupidité, présentait une disparate révoltante. +N'imagina-t-il pas de dire à Girardin: «Qu'est-ce que je ferai de mes +chiens?</p> + +<p>--Monseigneur, vous avez d'autres intérêts qui passent avant ceux-là.</p> + +<p>--Eh bien! je ne veux m'occuper que de mes chiens.</p> + +<p>--Libre à vous, monseigneur; mais moi, je ne veux pas parler de chiens.»</p> + +<p>Au surplus, M, le Dauphin est un homme indéfinissable, tranchant, +despote, susceptible et rempli d'amour-propre quand il avait du pouvoir. +Il a dit et répété depuis la catastrophe, et, je crois, avec sincérité, +que de tout cela il ne regrettait que ses chiens et ses chevaux.</p> + +<p>La journée s'écoula paisiblement. À sept heures, je reçus un mot des +commissaires, daté de Cognières. Ils annonçaient leur retour et +réclamaient des ordres prompts pour empêcher leur marche d'éprouver +aucun retard, ayant une mission aussi importante qu'urgente à remplir +auprès du roi. Je prévins le roi et j'envoyai un aide de camp à leur +rencontre. Ils annoncèrent qu'un mouvement violent s'était déclaré à +Paris vers onze heures. Tout le monde s'était armé et avait crié: À +Rambouillet! pour y attaquer Charles X. La population entière s'était +ébranlée. Toutes les voilures de place avaient été prises pour la +transporter. Elle se recrutait de celle des villes et des villages +voisins, et ils avaient voyagé pendant quatre heures au milieu de cette +foule immense, dont la tête atteignait Cognières quand ils en étaient +partis.</p> + +<p>Les commissaires, qui peut-être n'étaient pas tous étrangers à ce +mouvement, arrivaient maintenant pour le faire valoir et en tirer parti. +Ils en attendaient le départ du roi. Cela était clair; mais il était +clair aussi que le mouvement, quoique exagéré, était réel. Quelque peu +redoutables que fussent militairement les bandes tumultueuses qui +s'avançaient contre nous, nous n'étions pas en mesure, avec l'esprit +actuel des troupes, de les arrêter ni de les combattre. Il eut été tout +simple de marcher, avec mille chevaux et six pièces de canon, contre +cette masse sans organisation. Il eût été facile de la mettre en fuite, +sans même lui faire grand mal; mais, dans toute la cavalerie, nous +n'avions de troupes sûres que les gardes du corps, et leur destination +ne pouvait être changée. Ils ne pouvaient quitter la personne du roi. +D'un autre côté, pour pouvoir agir avec de la cavalerie, il fallait +aller à près de trois lieues, puisque les bois de Rambouillet s'étendent +jusqu'à cette distance du côté de Paris. Déjà la tête des Parisiens +était arrivée au Perey, c'est-à dire à l'entrée du bois: ils s'y +seraient trouvés en plus grand nombre au jour. La moindre troupe qui +aurait fusillé dans le bois aurait pu arrêter cette cavalerie. Il eût +donc fallu emmener avec soi un peu d'infanterie, et l'on vient de voir +que nous n'en avions plus. Rien donc de ce genre n'était possible. +L'offensive n'était pas praticable. D'un autre côté, comme défensive, +Rambouillet n'offre aucune espèce de position. C'est un entonnoir au +milieu des bois. On ne peut pas même y former régulièrement des troupes. +Que faire alors? La disposition des troupes était telle, qu'elle ne +promettait rien de bon. On ne pouvait que s'éloigner. Une échauffourée +aurait été quelque chose d'horrible à Rambouillet, et elle était assurée +à l'arrivée de la plus misérable tête de colonne, d'après l'esprit du 2e +régiment suisse, qui formait notre avant-garde et sur lequel reposait +notre sécurité.</p> + +<p>Comme il est d'une grande importance historique de bien constater +l'esprit de découragement sans exemple qui s'était alors emparé des +troupes, je vais résumer les faits qui en sont la preuve.</p> + +<p>1º Les troupes de ligne nous avaient abandonnés, moitié à Paris, le +jeudi, et le reste en masse le lendemain, à Saint-Cloud, en se +débandant;</p> + +<p>2º À l'arrivée à Saint-Cloud, la désertion se mit dans la garde. Elle +commença dès le lendemain par le départ de vingt hommes faisant partie +d'un poste de quarante grenadiers du 1er régiment, situé en avant du +pont de Saint-Cloud, et depuis elle ne cessa pas;</p> + +<p>3º Le samedi, 31, M. le Dauphin ayant ordonné à un bataillon du 3e de la +garde, à six compagnies du 1er régiment suisse (7e) et à deux pièces de +canon de repousser quelques habitants de Sèvres et de Meudon, qui +commettaient des hostilités, le bataillon du 3e refusa de tirer, les six +compagnies suisses mirent bas les armes et les deux pièces de canon +passèrent le pont et se rendirent à Paris pour rejoindre l'insurrection;</p> + +<p>4º Le dimanche au matin, les colonels de la garde, présents à Trappes, +se réunirent en conseil, résolurent d'envoyer faire leur soumission à +Paris et demander des ordres. Cette résolution n'eut cependant pas de +suites immédiates, excepté de la part des colonels commandant les deux +régiments suisses;</p> + +<p>5º Le lundi, 2, les trois régiments de grosse cavalerie de la garde, +restés à Cognières, passèrent aux insurgés, et dès ce moment les +avant-postes de ceux-ci furent composés en partie de la grosse cavalerie +de la garde.</p> + +<p>6º On se rappelle l'esprit qui animait le 26e régiment suisse arrivant +d'Orléans. Il était tel, d'après la déclaration de son colonel, que je +crus nécessaire de faire couvrir par cent gardes du corps ce régiment en +position dans les bois.</p> + +<p>7º Les colonels suisses avaient obtenu une sauvegarde écrite, réclamée +par eux, et, de plus, une feuille de route du gouvernement de Paris, +pour se retirer en Bourgogne. Ils étaient tellement pressés d'en +profiter, que, cette feuille de route et le sauf-conduit étant tombés +dans mes mains, ils osèrent les réclamer.</p> + +<p>8º Enfin, la désertion avait fait de tels progrès, que les cinq +régiments d'infanterie française de la garde étaient réduits à rien. Le +6e, par exemple, n'avait pas plus de cent vingt hommes. Ces cinq +régiments, parmi lesquels étaient le 4e arrivant de Normandie et te 2e +qui n'avait eu aucun engagement sérieux, ne formaient plus qu'un total +de treize cent cinquante hommes.</p> + +<p>Le seul parti à prendre était donc de se retirer, d'aller prendre +d'abord immédiatement position sur l'Eure, à Maintenon, et plus tard sur +la Loire. Je conduisis les commissaires chez le roi. Ils lui parlèrent +avec chaleur de ses dangers, et de la nécessité où il était de quitter +Rambouillet sans retard. M. Odilon Barrot fit un discours pathétique, et +le départ fut résolu. Je n'avais pas prévu une retraite aussi +précipitée, et rien disposé pour l'exécuter. Cependant, le moment devenu +pressant, il fallut pourvoir à tout. Les dispositions furent faites et +exécutées avec un ordre parfait, et tout se débrouilla avec rapidité. Je +fis partir le roi avec les gardes du corps pour Maintenon; les immenses +bagages, avec une escorte convenable, suivirent, et les troupes des +différentes armes ensuite, dans un ordre déterminé. Chacun marcha à son +tour et à son rang, sans confusion, et nous suivîmes le roi à Maintenon +où nous arrivâmes à quatre heures du matin. En une heure, tout avait +quitté Rambouillet, même l'arrière-garde. Les commissaires nous +précédèrent à Maintenon.</p> + +<p>Le départ de Rambouillet était indispensable, et je l'avais conseillé. +J'avais pensé qu'arrive à Maintenon, et après un repos convenable, on +continuerait la retraite sur Chartres, pour aller gagner la Loire, et +qu'enfin on tenterait un essai de gouvernement de Henri V. Aussi +avais-je envoyé une avant-garde, commandée par le général Talon, sur +Chartres, et, dans cette ville, des officiers pour y faire préparer des +vivres; mais il devait en être autrement. Les commissaires, dans leur +allocution du soir, avaient parlé de la nécessité où le roi était de +quitter la France, annoncé des dispositions faites à Cherbourg pour le +recevoir. Des paquebots américains devaient s'y rendre pour le +transporter avec sa famille, dans le pays qu'il aurait choisi. Toutes +les précautions étaient prises pour la route. Enfin, si le nouveau +pouvoir désirait le départ de Charles X, c'était surtout en vue de la +sûreté personnelle de ce prince, qui était l'objet de ses plus vives +sollicitudes. Ces observations avaient germé dans l'esprit du roi. À mon +arrivée à Maintenon, étant allé lui demander ses ordres pour continuer +le mouvement, il m'annonça qu'il avait pris le parti de renoncer à +prolonger la lutte, qu'il n'irait pas sur la Loire, mais se rendrait à +Cherbourg pour s'embarquer; que le jour même il en prendrait la route, +et irait coucher à Dreux. Alors toute la question politique était +terminée.</p> + +<p>Dans la marche de nuit de Rambouillet à Maintenon, un courrier, expédié +de Paris, apporta aux deux régiments suisses de la garde le +sauf-conduit du lieutenant général du royaume, pour se rendre à Châlons +et à Mâcon. Il y était dit qu'il était accordé, sur la demande faite par +le lieutenant-colonel de Maillardoz, au nom de ces régiments. Ce +sauf-conduit tomba entre les mains du général Vincent qui me l'envoya. +J'éprouvai un profond sentiment d'indignation, en voyant ces deux +régiments, comblés des bienfaits du roi, s'empresser de l'abandonner au +moment même où leur présence semblait lui être la plus utile et la plus +nécessaire.</p> + +<p>On peut difficilement qualifier une démarche pareille; elle était bien +opposée à la prétention des Suisses d'être l'exemple de la fidélité. Je +le demande: quel avantage résultait-il pour les Bourbons d'avoir eu, à +prix d'or et en blessant l'opinion publique, des troupes bonnes, sans +doute, mais qui ne pouvaient assurément avoir la prétention d'être +supérieures aux troupes françaises? À quoi bon ces troupes privilégiées +qui étaient exemptes, dans divers cas, de service? À quoi tout cela +servait-il, si ces troupes ne se dévouaient pas au moins à la défense +personnelle du roi? En les prenant avec tant d'inconvénients, on avait +eu la pensée qu'elles seraient étrangères à la politique, et +échapperaient à l'influence des factions. Cela est clair, et voilà qu'au +premier cas échéant des circonstances prévues elles se retirent. Ce ne +sont pas des troupes qui se désorganisent, des soldats qui désertent, +ce sont des corps entiers, conduits par leurs colonels, qui abandonnent +le roi quand il réclame leur appui, et lorsque entouré d'eux il peut +trouver son salut! Et, pour avoir eu sitôt ce sauf-conduit, il fallait +l'avoir sollicité au moment même du départ de Saint-Cloud, ou au moins +pendant la marche de Saint-Cloud à Rambouillet, c'est-à-dire au milieu +même de la crise.</p> + +<p>Le parti, pris par le roi, de renoncer à toute lutte et de se rendre à +Cherbourg pour s'embarquer rendant inutile de conserver les troupes +encore rassemblées, il décida leur renvoi, et je leur fis les adieux du +roi dans un ordre du jour.</p> + +<p>Je dirigeai d'abord l'infanterie sur Chartres, où elle devait trouver +des vivres, et de là être envoyée dans ses garnisons pour y recevoir les +ordres du nouveau gouvernement. Elle était réduite: l'infanterie +française à douze cents hommes. La cavalerie légère, la seule qui +existât, se trouvait divisée. Les lanciers, les hussards et +l'artillerie, qui étaient près de Chartres, reçurent l'ordre de s'y +rendre et de rentrer ensuite dans leurs garnisons respectives, comme +l'infanterie. Restaient les chasseurs, les dragons, les gendarmes +d'élite et les gardes du corps.</p> + +<p>Les chasseurs étaient désorganisés, et Alfred de Chabannes, en emmenant +avec lui son escadron à Paris, avait commencé la dislocation de ce +régiment. Les dragons, commandés par le lieutenant-colonel Cannuet, +officier très-distingué de l'ancienne armée, suivirent le roi, sans +qu'il restât un seul homme en arrière. Arrivé à Dreux, le roi renvoya +également ce brave régiment, exemple de bonne discipline et de fidélité, +et lui adressa des éloges qu'il venait de mériter. L'escorte du roi ne +se composa plus que des gardes du corps, de la gendarmerie d'élite et de +deux pièces de canon.</p> + +<p>Arrivé à Dreux, le roi régla son itinéraire; mais il le composa de +journées si courtes et de tant de séjours, que son voyage eût été +éternel. Je fus chargé de communiquer cet itinéraire aux commissaires. +Ceux-ci demandèrent quelques changements qui furent l'objet +d'arrangements postérieurs. On commença par le suivre tel que le roi +l'avait donné, et le lendemain, jeudi, on alla coucher à Verneuil.</p> + +<p>Nous trouvâmes, sur la route, au haut des clochers de tous les villages +et dans toutes les villes, le drapeau tricolore établi et les gardes +nationales parées des trois couleurs. Ce spectacle était extrêmement +désagréable au roi. Du reste, la population se montrait calme et +silencieuse, résultat de sa disposition personnelle, de son instinct et +aussi des recommandations des commissaires qui, nous précédant, avaient +soin de les renouveler constamment.</p> + +<p>J'étais l'unique intermédiaire entre le roi et les commissaires. Je +cherchais à concilier des dispositions souvent opposées, surtout à +diminuer les angoisses d'un pareil voyage. Les commissaires m'avaient +fait connaître leurs pouvoirs pour faire payer aux troupes tout ce qui +leur était dû. On s'occupa d'abord de celles qui avaient été dirigées +sur Chartres et devaient retourner dans leurs garnisons. À Verneuil on +donna des à-comptes aux gardes du corps et aux officiers d'état-major, +réduits à un pressant besoin.</p> + +<p>Les commissaires me chargèrent de faire l'offre au roi de tout l'argent +qu'il voudrait, en annonçant à Cherbourg un million à sa disposition. +J'en rendis compte au roi, qui m'ordonna de leur faire connaître son +refus. Il exigeait, au contraire, que l'on tint une note exacte des +dépenses de son voyage, pour qu'il pût en opérer plus tard le +remboursement.</p> + +<p>Nous arrivâmes le vendredi, 6, à Laigle; le samedi, 7, à Merlerault; et +le 8 à Argentan. Notre manière de voyager était celle-ci: une heure ou +deux avant le moment fixé pour le départ du roi, je faisais partir les +bagages et les gens de la suite avec un détachement de gendarmes; le roi +entendait la messe, et jamais il ne s'en est dispensé, même quand il +partait à quatre heures du matin. Deux compagnies de gardes du corps +ouvraient la marche. Après elles, les voitures des enfants, des +princesses, de M. le Dauphin et celles du roi, où étaient avec lui le +duc de Polignac, premier écuyer, et le duc de Luxembourg, capitaine des +gardes de service. Venaient ensuite les deux autres compagnies des +gardes du corps et les gendarmes.</p> + +<p>Je marchais à cheval à peu de distance de la voiture du roi.</p> + +<p>On fit séjour à Argentan.</p> + +<p>Chaque jour les commissaires venaient chez moi pour se lamenter sur la +lenteur de la marche, sur les inconvénients et les inquiétudes que l'on +en avait à Paris. Ils me montraient les lettres vives et presque dures +qui leur étaient adressées, enfin les accusations dont ils devenaient +l'objet.</p> + +<p>Mille contes étaient faits à Paris sur ce voyage, et une circonstance +bizarre y avait donné lieu. Un rapport des commissaires, envoyé de +Verneuil, avait été mis à la poste sans adresse, et par conséquent +n'était pas parvenu au ministère de l'intérieur. Un autre rapport, porté +par un courrier, avait été retardé de trente-six heures. Pendant deux +jours, on avait été sans nouvelles aucune, ce qui avait fort alarmé. On +avait répandu le bruit que Charles X avait avec lui des forces +considérables, que les commissaires étaient arrêtés et détenus comme +otages, que l'intention du roi était de gagner le pays des Chouans et de +commencer la guerre civile. Quand ces bruits-là nous revinrent, je ne +pus m'empêcher d'en rire. Quels Chouans nous aurions été, avec cette +file de carrosses, cette nuée d'équipages et cette multitude de +cuisiniers et de marmitons!</p> + +<p>Ensuite, on accusa les commissaires de tiédeur, et on annonça l'envoi +d'un quatrième commissaire pour stimuler leur zèle, M. de la Pommeraye, +député de Caen. Les commissaires demandèrent le renvoi des deux pièces +de canon. Ils insistèrent, et il fallut y consentir. Cette résolution +coûta beaucoup au roi. Je ne sais pas pourquoi ils l'exigèrent; c'était +plutôt une affaire de parade qu'une chose d'une utilité réelle. +Cependant, dans telle circonstance donnée, ces pièces eussent pu nous +sauver, quoique la véritable garantie du succès de notre voyage fût dans +la présence des commissaires, et non dans nos forces. Nous allions +entrer au milieu d'une population mal disposée, exaspérée par le +souvenir récent des incendies dont son territoire avait été le théâtre, +et dont les prêtres et les jésuites étaient accusés par la multitude +d'être les auteurs. Tout le pays est rempli de fabriques, et ces +populations sont les plus mutines et les plus difficiles à conduire en +temps de révolution.</p> + +<p>Les commissaires étaient dans une position véritablement difficile. Ils +se conduisaient cependant avec respect et déférence pour le roi, en +cherchant à concilier ce qui pouvait lui convenir avec leurs +instructions. Ayant voulu faire valoir ces circonstances auprès de +Charles X, qui n'en était pas assez frappé, il me répondit en riant, à +Argentan, ces paroles: «Au fait et au prendre, ce sont deux coquins et +un renégat.»</p> + +<p>Cette lenteur dans la marche avait pour prétexte de conserver les +chevaux, et d'arriver à Cherbourg avec tous les équipages. +Indépendamment de ces motifs en partie réels, il y en avait un autre +secret. On n'avait pas perdu l'espérance qu'une révolution rappellerait +M. le duc de Bordeaux: chimère véritable! mais elle existait et on +trouvait quelque charme à s'y abandonner. Elle fut fortifiée par +l'arrivée à Merlerault du colonel Cradock, attaché à l'ambassade +d'Angleterre, envoyé par lord Stuard, pour dire au roi que, M. le duc de +Bordeaux ayant encore des chances pour monter sur le trône, il fallait +plutôt ralentir la marche que l'accélérer.</p> + +<p>Les rapports sur la disposition de la population sur cette route avaient +inquiété les commissaires, et ils proposèrent au roi, à Falaise, de +prendre une autre direction et de passer par Caen. M. de la Pommeraye, +qui arrivait de cette ville, assurait que tout y était tranquille, et +que le roi y serait bien reçu. Après un moment de délibération, on se +décida à ne pas changer de route et l'on fut coucher à Condé.</p> + +<p>Les inquiétudes éprouvées à Paris, et dont la cause était dans le +silence accidentel des commissaires, avaient motivé quelques mesures qui +faillirent mettre tout en feu. On avait ordonné des mouvements de gardes +nationales pour flanquer la marche du roi, la suivre et s'interposer +entre la route qu'il tenait et les pays où on lui croyait des partisans. +Tous ces corps, dont une partie avait été mise en mouvement par ordre, +se recrutèrent, se multiplièrent, et il n'y eut pas une seule petite +ville qui ne voulût mettre son armée en campagne et fournir son +contingent.</p> + +<p>Pendant ce temps-là le générai Hulot, voulant se faire valoir, se mit, +de son propre mouvement, en marche pour venir à notre rencontre avec +toutes les gardes nationales de la presqu'île et occuper Carentan. Ces +colonnes n'étaient pas composées de gens bien disposés pour les +Bourbons, et les chefs n'avaient pas été choisis parmi les meilleures +têtes du pays. C'était une espèce de chasse qui était au moment de +commencer. Les résultats en étaient fort à craindre. Mon nom fut mêlé à +toutes ces dispositions d'une manière toute particulière, et mon +arrestation ou ma vie paraissaient devoir être spécialement le prix de +la victoire. Ces nouvelles se répandirent à Condé, et effectivement +depuis cette ville commencèrent les dangers très-grands que je n'ai +cessé de courir pendant le reste de cette pénible route.</p> + +<p>Nous arrivâmes le mercredi, 11, à Vire. De tout ce pays, c'est le lieu +où la population est la plus mobile, la plus difficile à manier et la +plus dangereuse. Cette population est très-considérable.</p> + +<p>Des officiers supérieurs des gardes du corps, envoyés en avant pour le +logement, revinrent à ma rencontre et me dirent qu'ils avaient la +certitude d'un complot formé pour m'enlever. Des gens bien intentionnés +de la ville étaient venus les avertir que, si je traversais la ville +seul ou faiblement accompagné, je serais assassiné ou bien saisi et jeté +dans quelque repaire. Je fis mon profit de cet avis, et je ne marchai +qu'entouré d'un bon nombre d'officiers.</p> + +<p>Le lendemain, nous allâmes à Saint-Lô. Cette population est plus douce +que celle de Vire. Nous vîmes distinctement à Saint-Lô des hommes de +Condé et de Vire attachés à nos pas, les mêmes qu'on m'avait désignés +comme lancés contre moi. Ainsi leur projet subsistait toujours. Enfin le +vendredi nous arrivâmes à Valognes. Il fut décidé de prolonger notre +séjour dans cette ville, jusqu'au moment où tout serait prêt à Cherbourg +pour notre embarquement.</p> + +<p>Nous trouvâmes à la frontière du département de la Manche son préfet, le +comte Joseph d'Estourmel, qui était venu, comme dans des temps +ordinaires, prendre les ordres du roi, en habit de gentilhomme de la +chambre et avec la cocarde blanche, quand partout sur notre route nous +avions trouvé la révolution faite. Il s'était prononcé contre les +ordonnances, et fit preuve de courage et de loyauté jusqu'au bout. Nous +logeâmes dans sa préfecture à Saint-Lô, et il accompagna le roi jusque +sur le vaisseau.</p> + +<p>Il était sage d'éviter de s'arrêter à Cherbourg, ville populeuse, animée +de sentiments hostiles très-exaltés. Aussi passâmes-nous deux jours à +Valognes, pour donner le temps de préparer l'embarquement du roi sur les +deux paquebots américains, la <i>Grande-Bretagne</i> et le <i>Charles-Caroll</i>. +On dit qu'ils appartiennent à Joseph Bonaparte: quel singulier +rapprochement!</p> + +<p>Je pris les ordres du roi, relativement à la maison militaire. Il fit un +ordre du jour, dont un exemplaire certifié fut remis à chaque individu +présent. Il est touchant, et devient par la circonstance un titre de +famille. Jamais corps n'a montré un plus admirable esprit. L'ordre, le +respect et le dévouement ont régné jusqu'au bout. Aucune exigence ne +s'est fait sentir. Quand, au commencement de cette triste campagne, les +moyens de subsistance et l'argent étaient insuffisants, les gardes du +corps refusaient d'être servis avant les troupes, dont les besoins, +disaient-ils, étaient plus pressants encore que les leurs. Je voudrais +pouvoir exprimer à chacun des gardes du corps des quatre compagnies +toute mon admiration pour leur noble conduite.</p> + +<p>Les commissaires ne négligèrent rien pour adoucir à chacun les derniers +instants. Je leur fis à Valognes la déclaration qu'après avoir rempli ma +tâche auprès du roi je me croyais libre de mes actions. Je quittais +cependant la France par suite de l'exaltation populaire contre moi; mais +mon absence serait momentanée et uniquement motivée par les +circonstances. J'ajoutai qu'aussitôt qu'elles auraient cessé je +rentrerais dans ma patrie, dont je ne me séparais en ce moment qu'à +regret.</p> + +<p>Le roi me demanda quels étaient mes projets. Je lui répondis qu'après +m'être embarqué avec lui, et lorsqu'il serait arrivé à la côte où il +voulait aborder, je prendrais congé, j'irais chercher quelque part un +asile jusqu'au moment où je pourrais rentrer en France. Il approuva +entièrement mes projets, mais ne s'informa pas de mes ressources pour +vivre. Je me gardai bien, par mille motifs de délicatesse et +d'indépendance, de lui faire aucune demande et d'exprimer aucun besoin.</p> + +<p>Parmi les bruits sur les complots dirigés contre moi, on avait beaucoup +dit que, si j'échappais pendant la route, ce serait à Cherbourg que je +succomberais.</p> + +<p>Ces bruits prirent beaucoup de force à Valognes. Je serais, dit-on, le +prix de la liberté du roi, et on ne le laisserait embarquer qu'après +m'avoir livré. Je ne pouvais supposer aucune arrière-pensée dans les +dépositaires du pouvoir; mais je pouvais craindre un mouvement +populaire. Un ancien garde du corps, propriétaire dans les environs, me +fit des offres pour ma sûreté. Je le remerciai. On me proposait, et les +commissaires eux-mêmes, comme ils l'avaient déjà fait précédemment, +m'engagèrent à quitter mon uniforme et à ne pas me montrer. Je m'y +refusai de même, et, quoique tout ce qui entourait le roi eût pris cette +précaution, je déclarai que, puisque je commandais, je voulais rester à +mon poste avec les gardes, et ne mettre bas mon uniforme que lorsque je +serais sur le bâtiment.</p> + +<p>Les commissaires avaient demandé que les gardes du corps n'entrassent +pas à Cherbourg. Une simple escorte aurait accompagné le roi au port. Le +roi y avait consenti. Je représentai, vivement et à plusieurs reprises, +que le roi devait à sa maison de ne se séparer d'elle qu'au moment où la +terre manquerait sous ses pas. Après la conduite de tous les gardes du +corps, c'était un témoignage d'estime et d'affection qu'il leur devait; +c'était une question d'honneur pour eux. J'eus beaucoup de peine à +l'obtenir, mais j'y parvins enfin. J'avais encore un autre motif. En +traversant la ville de Cherbourg avec une simple escorte, rien ne +garantissait d'une insulte et de quelque entreprise, tandis que six +cents hommes déterminés, bien armés et marchant serrés, imposeraient une +crainte salutaire à la population.</p> + +<p>Enfin, le lundi, 16, le départ eut lieu. L'heure fut calculée sur celle +de la marée. À neuf heures du matin nous nous mîmes en route et nous +arrivâmes, à midi et demi, à l'entrée de Cherbourg. J'avais grand soin +de faire marcher tout bien ensemble et dans le meilleur ordre. Tout à +coup la colonne s'arrête. Le prince de Solre fait dire de l'avant-garde +que toute la population est agglomérée sur la route. Une députation de +la garde nationale venait de se présenter, en assurant que, si l'on ne +prenait pas, pour entrer, la cocarde tricolore, elle ne répondait de +rien. Le sort était jeté. La seule chose à faire était d'avancer, et +nous continuâmes notre marche. Je crus à une catastrophe, et que cette +démarche devait en être le prélude et le prétexte; mais la belle +contenance des gardes du corps imposa. On vit le peu de sûreté à se +jouer à de pareils hommes. Notre entrée se fit tranquillement; mais, +près du port, les ouvriers de la marine vociférèrent et jetèrent les +cris les plus scandaleux au passage du roi. Je me sus bon gré d'avoir +insisté pour amener toute la maison du roi jusqu'au lieu même de +rembarquement. À cette précaution seule, nous devons d'avoir +heureusement fini notre voyage. Le roi monta immédiatement à bord de la +<i>Grande-Bretagne</i>. J'en fis autant, après de pénibles et touchants +adieux à ceux qui restaient. On mit à la voile et l'on se dirigea sur la +rade de Spithead. La couronne de Louis XIV venait de se briser pour la +troisième fois en moins de quarante ans.</p> + +<p>Nous nous trouvâmes le mardi en face de Portsmouth. La marée et le veut +nous forcèrent à mouiller. Le lendemain matin nous arrivâmes en face de +Coves, dans l'île de Wight. Je pris congé du roi, de la famille royale, +et je partis pour Londres. Mon affection pour la personne du roi était +encore devenue plus vive pendant le voyage par la vue de son malheur et +de sa résignation touchante. Jamais souverain détrôné n'a eu, dans des +circonstances semblables, une attitude plus digne. Tout en gémissant sur +mes malheurs personnels, je sentais vivement les siens. Je le quittai +avec émotion. En me séparant de lui, il m'embrassa et me remit, comme +souvenir, l'épée qu'il portait, et, comme témoignage de sa satisfaction +et de ses sentiments, une lettre qui me sera toujours précieuse par les +expressions qu'elle renferme.</p> + +<p>J'allai coucher le mercredi, 8, à Portsmouth, et dès ce moment je +commençai une nouvelle vie<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a> +<a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Cette partie de mes <i>Mémoires</i> a été rédigée à + Amsterdam pendant le mois de septembre 1830.<br> +<span class="rig">(<i>Note du duc de Raguse</i>.)</span><br><br> +</blockquote> + +<br> +<h4>COPIE DE LA LETTRE AUTOGRAPHE QUI M'A ÉTÉ ÉCRITE<br>PAR LE ROI CHARLES X.</h4> + +<p class="rig">«Rade de Spithead, 18 août 1830.</p><br><br> + +<p>«Je ne veux pas me séparer de vous, mon cher maréchal, sans vous répéter +ici, comme je le pense, que je n'oublierai jamais les bons, fidèles et +constants services que vous n'avez jamais cessé de rendre à la monarchie +depuis la Restauration. Je vous prie, en même temps, d'accepter l'épée +que je portais toujours lorsque j'étais avec les troupes françaises.</p> + +<p>«Comptez pour la vie, mon cher maréchal, sur tous les sentiments qui +m'attachent à vous.<br> + +<span class="rig">«Signé: Charles.»</span></p><br><br> + +<h4>RÉFLEXIONS SUR LE RÈGNE DE CHARLES X ET SUR LES FAUTES<br>QUI ONT AMENÉ LA +CATASTROPHE.</h4> + +<p>Jamais règne ne commença sous des auspices plus favorables que celui de +Charles X. L'état de maladie où Louis XVIII se trouvait depuis longtemps +avait donné à la fin de son règne un grand caractère de faiblesse et +avait occasionné un assez grand mécontentement. On attendait beaucoup de +son successeur. Les manières ouvertes et aimables qui l'avaient toujours +distingué appelaient la confiance. On espérait trouver en lui un pouvoir +réparateur. Le peuple a si grand besoin d'espérer, il a tant de +dispositions à croire, à aimer! Il y a eu toujours en France une si +grande bienveillance pour le pouvoir, que ceux qui le possèdent sont +bien coupables ou bien maladroits quand ils ne se l'assurent pas d'une +manière durable. Les premiers moments de Charles X furent donc +brillants. Ses premières actions eurent de la popularité; mais à peine +en avait-il éprouvé les effets bienfaisants, qu'un mauvais génie sembla +s'être emparé de lui pour le faire travailler à les détruire. L'entrée +du foi à Paris fut accompagnée des plus vives acclamations. Il pleuvait, +et, nonobstant cette circonstance, la population entière était allée à +sa rencontre ou était dans les rues; mais à peine deux mots étaient +écoulés, et déjà l'opinion commença à changer.</p> + +<p>Les officiers généraux de l'ancienne armée avaient beaucoup souffert à +la fin du dernier règne. Le gouvernement en employait le moins possible. +Un travail avait été préparé pour en mettre un grand nombre à la +retraite. Le baron de Damas, dont la carrière s'était faite hors de la +France, mais dans une bonne armée, et qui connaissait la valeur des +grades obtenus à la guerre, n'avait jamais pu se résoudre, quand il +était ministre de la guerre, à faire signer au roi et à signer lui-même +ce travail dur et injuste. Après lui, il en fut autrement. Son +successeur, M. de Clermont-Tonnerre, qui a vécu dans le temps de notre +gloire et de notre grandeur, mais dont l'existence a passé inaperçue +dans les derniers grades de la milice ou dans de misérables troupes +auxiliaires sans valeur et sans considération, M. de Clermont-Tonnerre +n'hésita pas. D'un trait de plume, il raya de l'activité cent cinquante +officiers généraux dont les deux tiers étaient pleins de force et de +santé, et dont les noms rappelaient les plus belles circonstances de nos +temps héroïques. Une sorte de pudeur et une sage politique eussent +commandé d'honorer leurs dernières années.</p> + +<p>L'effet fut terrible dans l'opinion, et senti d'autant plus vivement, +que le roi avait autorisé toutes les espérances contraires. En effet, le +jour de son entrée, il avait fait inviter les généraux à l'accompagner. +Il les avait accueillis avec sa grâce accoutumée, et, rappelant le +pénible devoir qu'ils avaient rempli en suivant le cortége funèbre de +Louis XVIII à Saint-Denis, il leur avait dit ces paroles: «Vous avez +suivi à pied le roi mon frère; ce sera à cheval dorénavant que vous +m'accompagnerez!» Ce mot avait fait fortune. Chacun l'interprétait à sa +manière. Il y cul bien quelques personnes qui crurent n'y rien voir; +mais un plus grand nombre chercha une interprétation favorable à ses +intérêts, et l'on imagina que le roi avait voulu dire: Vous avez été +maltraités sous le dernier règne; il n'en sera pas de même sous le mien. +J'ai confiance en vous, et je vous emploierai. Effectivement, c'était la +seule explication raisonnable de cette expression figurée. Que l'on juge +donc de l'impression reçue par chacun des intéressés et par le public +même, lorsque, au lieu de voir réaliser ces espérances, parut une +ordonnance que l'on n'avait pas osé rendre sous le règne précédent. Cet +événement me sembla si extraordinaire et si condamnable, que j'accusai +M. de Villèle d'avoir été jaloux de la popularité du roi et d'avoir +voulu démontrer que ses promesses personnelles ne signifiaient rien; +enfin, qu'en lui seul résidait la puissance.</p> + +<p>Si l'on se rappelle la marche tenue par ce ministère, la maladresse +qu'il avait eue de se heurter contre les opinions, en proposant les lois +les plus impopulaires; si l'on a présent à l'esprit quel mépris du bon +sens les dépositaires du pouvoir semblaient prendre à tâche de +manifester, on concevra les changements survenus promptement dans les +dispositions du peuple envers le nouveau roi. Cet insolent mépris de la +raison, cette tyrannie dans les petites choses, qui souvent est celle +qui irrite et blesse le plus, sans produire ni pouvoir produire aucun +résultat favorable, était éminemment du goût de M. de Corbières, +ministre de l'intérieur. Ainsi, par exemple, la chaire d'astronomie au +Collége de France, remplie par M. Delambre, devint vacante par sa mort. +L'état de sa santé avait forcé à nommer depuis cinq ans un membre du +bureau des longitudes<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a> pour le suppléer. Eh bien, malgré les droits +incontestables de celui-ci, malgré les efforts de tout le monde pour le +faire choisir, M. de Corbières préféra, pour remplir cette place, un +individu qui, peut-être, ne connaissait pas le nom et l'usage des +instruments d'astronomie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>; mais c'était un protégé de la +Congrégation.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a> +<a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> M. Matthieu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a> +<a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> M. Nicolette.</blockquote> + +<p>Une place à l'Académie des sciences devint vacante. M. de Corbières +voulut y faire nommer un de ses protégés, indigne, bien entendu, d'être +l'objet d'un tel choix. L'Académie ne tint compte de sa recommandation, +et il dépouilla un savant illustre, un vieillard, l'honneur de ce corps, +M. Legendre, d'une pension sur laquelle était fondée l'aisance de ses +dernières années, parce qu'il l'accusa d'avoir eu quelque influence sur +la résolution prise par l'Académie.</p> + +<p>Lorsque l'on privait l'armée des services des généraux distingués qui +l'avaient illustrée, on faisait occuper leurs places par des courtisans +tout à fait étrangers au service. On créait des sinécures et des emplois +dont le titre était ridicule. On donnait six aides de camp à M. le duc +de Bordeaux, enfant en bas âge. On peut former une maison civile à un +prince un peu plus tôt, un peu plus tard; mais l'entourer de grades +militaires qui lui sont subordonnés, lui donner des aides de camp quand +il ne commande rien et ne peut rien commander, ce sont des choses qui +choquent, révoltent et annoncent le parti pris par le prince de ne +suivre que ses caprices. Cependant le plus grand événement de cette +époque, cause de l'aliénation des sentiments des Parisiens pour le roi, +fut le fatal renvoi de la garde nationale. De ce moment data la guerre +entre cette ville et le roi, et c'est M. de Villèle qui doit en +supporter toute la responsabilité; car ce licenciement, si brusque, si +humiliant, et, j'ose le dire, si insensé, est particulièrement son +ouvrage.</p> + +<p>Quand le ministère Martignac arriva au pouvoir, il y avait beaucoup de +moyens de salut; mais il manquait à cette administration de l'union et +de la force. Il lui fallait un chef qui imprimât une marche plus +uniforme, plus régulière et plus décidée; mais, certes, il ne fallait +pas en changer la couleur. Il fallait surtout que Charles X fût d'accord +avec son ministère et n'intriguât pas contre lui. Il aurait fallu aussi +que ceux des libéraux de la Chambre qui étaient bien intentionnés, et +qui auraient dû apprécier les difficultés dont ce ministère était +entouré, le soutinssent au lieu de le combattre; mais personne, à cette +époque, n'a eu le véritable sentiment de ses devoirs envers le pays, ni +même le sentiment de son propre intérêt. Quand le ministère du 8 août a +surgi, le péril est devenu immense, imminent, à cause de l'incapacité +inouïe de ceux qui le composaient, à cause de leur ignorance et de leurs +passions, à cause des noms qu'ils portaient, et qui étaient comme +l'emblème vivant des intentions, des projets et des espérances d'un +parti en horreur à presque toute la France. Le mal a toujours été en +augmentant, parce que les doctrines qui étaient professées +solennellement promettaient déjà tout ce qui est arrivé. Une ligue s'est +formée; les intérêts les plus opposés se sont entendus, se sont ralliés, +pour résister et combattre. Tout a été mis en oeuvre de tous les côtés +pour augmenter la tension de l'opinion. Le gouvernement a donné le +signal, et une explosion sans exemple a tout renversé.</p> + +<p>La maison de Bourbon, et en particulier Charles X, s'était fait illusion +sur les sentiments qu'elle inspirait dans les derniers temps. Les moeurs +publiques, les besoins de la société, étaient d'accord avec les +institutions. On voulait les conserver; et, partant, cette famille était +nécessaire comme une des pièces de la machine constitutionnelle.</p> + +<p>Charles X a brisé la machine; et cette pièce, qui en faisait partie, +n'étant plus soutenue par le mouvement, a dû tomber. En résumé, Charles +X n'a jamais connu la France actuelle. Il n'a jamais pu comprendre que +l'on pouvait lui être fidèle et aimer la liberté. Il est resté dans une +pureté de sentiments d'émigration au-dessus de toute croyance. Il ne +prenait pas la peine de la déguiser. Vivant familièrement avec lui, il +m'est souvent arrivé de lui faire remarquer les anniversaires de nos +victoires. Son impression était toujours pénible. On voyait se +renouveler, chez lui, celle qu'il avait ressentie la première fois. Son +frère en éprouva peut-être autant, mais il avait l'habileté de le +cacher, et même il avait l'air de s'associer à nos souvenirs.</p> + +<p>Cette malheureuse dynastie a été perdue d'abord par le défaut absolu de +talent et le goût décidé chez elle pour la médiocrité; ensuite par son +éloignement invincible pour tout ce qui avait de la noblesse, de la +force et de l'élévation; par son ignorance des choses de ce monde; par +son mépris profond pour ce qui n'était pas elle; par cette faiblesse +innée envers tout ce qui composait son misérable entourage; par +l'influence du clergé, trop évidente, et dont l'action dans les affaires +est si en opposition avec l'opinion publique; par sa mauvaise foi dans +toutes ses démarches et le rêve continuel de pouvoir absolu qui aurait +mis entre les mains de pygmées, sous des auspices bien différents et +dans de bien autres circonstances, l'épée de Napoléon, dont le poids +seul les aurait écrasés; enfin, en dernier lieu, par cette ignorance du +prix du temps, qui a empêché de rien faire à propos, quoique cependant +on se soit toujours résolu à tout, mais toujours trop tard.</p> + +<p>Au moment de la crise, le complément des causes de la chute a été dans +la stupidité, l'imprévoyance et l'infatuation des dépositaires du +pouvoir. Jamais M. de Polignac n'avait prévu la moindre chance de +résistance. Les prières, demandées à de saints archevêques pour le +succès de ses entreprises, lui avaient paru un moyen suffisant pour +l'assurer. Quoique d'une ignorance sans exemple, il avait pris sous sa +direction la présidence du conseil, le portefeuille des affaires +étrangères et celui de la guerre; et le malheureux était si étranger au +service militaire, qu'il ne savait pas lire dans un état de situation et +ne connaissait pas la différence de l'effectif au présent sous les +armes. Jamais imprévoyance semblable à la sienne ne présida à une +entreprise aussi sérieuse.</p> + +<p>Même après le premier acte de la catastrophe, quelques chances de salut +existaient encore. Si les représentants des grands souverains de +l'Europe à Paris eussent eu du courage, de la présence d'esprit et du +dévouement à la cause de la légitimité, le jour même de l'évacuation de +Paris par les troupes royales, les ambassadeurs auraient dû en sortir et +se grouper autour du roi à Saint-Cloud. Leur attitude eût fait éprouver +une salutaire crainte aux factions, et M. le duc d'Orléans, qui est +circonspect par caractère, eût été frappé d'une protestation aussi +formelle. Il eût hésité à se charger du fardeau d'une couronne acquise +avec de si grands dangers. Le corps diplomatique, auprès de Charles X, +eût pris sur la conduite, sur les résolutions de ce prince, un ascendant +salutaire, et contribué à soutenir son courage et sa persévérance. Mais +aucun des représentants des grandes puissances ne se trouvait à la +hauteur de ses devoirs.</p> + +<p>D'Appony, ambassadeur d'Autriche, honnête homme, mais dépourvu d'esprit +et de force, après avoir constamment caressé les illusions des +ultra-royalistes et des membres de la Congrégation, était peu propre à +prendre cette dictature. Stuart, ambassadeur d'Angleterre, dont +l'inimitié contre la France et les Bourbons ne s'est jamais démentie, ne +pouvait pas non plus exercer un grand pouvoir sur l'esprit de Charles X. +Restait donc Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie. Celui-là connaissait +bien les intentions positives et formelles de son souverain. Lui-même +voyait sa gloire intéressée à sauver une Restauration à laquelle il +avait puissamment contribué; mais, sans aucun courage personnel, il +perdit la tête dans le péril, et, occupé de ses richesses si récemment +acquises, il ne fut frappé que de la crainte de les perdre. On dit que, +pendant le combat du 27 au 28, il offrait le plus misérable spectacle +aux gens de sa maison. Il craignait la mort. Il craignait le pillage. +Aussi se tint-il caché pendant la crise, et, aussitôt qu'elle fut +passée, il courut au secours du vainqueur, dans l'espoir de contribuer +au crédit public, auquel sa fortune était fortement intéressée. Si Pozzo +eût été un homme de coeur, d'un caractère noble et élevé, qu'il eût +entraîné le corps diplomatique à sa suite à Saint-Cloud, il eût conservé +le trône à Charles X, ou au moins à son petit-fils. Il eût placé son nom +à une grande hauteur dans l'histoire. Mais qu'espérer d'un +révolutionnaire transfuge, toute sa vie ennemi de son pays, fauteur de +ses discordes et d'une avidité sans exemple et sans bornes?</p> + +<p>J'ai été placé, en peu d'années, deux fois dans des circonstances qui ne +se renouvellent ordinairement qu'après des siècles. J'ai été témoin +actif de la chute de deux dynasties. La première fois le sentiment le +plus patriotique, le plus désintéressé, m'a entraîné. J'ai sacrifié mes +affections et mes intérêts à ce que j'ai cru, à ce qui pouvait et devait +être le salut de mon pays. La seconde fois, je n'ai eu qu'une seule et +unique chose en vue, l'intérêt de ma réputation militaire; et je me suis +précipité dans un gouffre ouvert dont je connaissais toute la +profondeur.</p> + +<p>Peu de gens ont apprécié le mérite de ma première action. Elle a été au +contraire l'occasion de déchaînements, de blâmes et de calomnies qui ont +fait le malheur de ma vie. Aujourd'hui, je suis l'objet de la haine +populaire, et il est sage à moi de considérer ma carrière politique +comme terminée.</p> + +<p>Ainsi se sera accomplie une prédiction que j'ai souvent faite à mes +amis, en voyant la maison de Bourbon marcher constamment à sa perte. Je +leur avais dit souvent: «Par suite de la bizarrerie de ma destinée, +après avoir brisé mon coeur en sacrifiant l'amitié à mon pays, je serai +réduit à combattre pour des opinions opposées aux miennes, et à mourir +pour des princes qui ne peuvent parler d'une manière puissante ni à mon +esprit ni à mes affections.»</p> + +<p>En quittant la France, je m'étais séparé de ma famille militaire, +d'officiers dont plusieurs avaient été les compagnons de mes travaux +passés, et les autres, plus jeunes, partageaient seulement ma fortune +présente. J'en choisis un parmi les derniers, le baron de la Rue, chef +d'escadron, pour m'accompagner dans mon exil. En me suivant, il +regardait comme une faveur d'être admis à partager la vie décolorée que +j'allais mener, et que rien ne semblait devoir embellir. J'acceptai le +sacrifice qu'il me faisait et dont je sentais tout le prix. Il l'aurait +continué pendant toute ma vie si mon estime et mon affection pour lui ne +m'avaient déterminé à y mettre un terme. Un égoïsme condamnable eût pu +seul permettre qu'un officier aussi distingué, aussi intelligent, aussi +brave, et dans lequel il y a de si puissants éléments pour une carrière +brillante, se consacrât sans mesure à rendre des soins à un vieux chef +dont la vie politique et militaire était finie. Pendant dix-huit mois, +il a été mon compagnon d'infortune, et son amitié a été une grande +consolation pour moi. Mais, après ce temps, j'exigeai de lui qu'il allât +remplir la vocation d'un soldat, qui est de servir son pays, et qu'il +restât fidèle à la religion de la patrie. Il s'y est décidé, et, au +moment où je retouche ces <i>Mémoires</i>, je vois avec plaisir quels succès +constants ont signalé chacune de ses actions. Aucun étonnement n'en est +résulté pour moi, car je sais qu'il y a autant de hautes facultés dans +son intelligence que de nobles sentiments dans son coeur.</p> + +<br> + +<p>De la rade de Spithead je me rendis à Portsmouth, et de là à Londres. +L'opinion, à Portsmouth, était en harmonie avec celle qui avait fait la +révolution de France. Elle rendait toute la population hostile aux +Bourbons. Des écriteaux insultants étaient placés dans toutes les rues, +et les trois couleurs arborées dans beaucoup de lieux. Je passai +vingt-quatre heures dans cette ville pour prendre quelques arrangements +de voyage, sans y éprouver cependant aucun désagrément particulier.</p> + +<p>Portsmouth est du très-petit nombre des places fortes d'Angleterre. Le +pays, il est vrai, n'en a pas besoin. Défendu, comme il l'est, par une +multitude de citadelles flottantes et avec un peuple animé d'un si grand +patriotisme et de tant d'énergie, il n'a rien à craindre des étrangers. +Portsmouth se compose de diverses parties distinctes et séparées, mais +présentant un grand ensemble. La partie la moins complète m'a paru celle +qui défend la rive occidentale du port. Je n'ai pas vu cette ville assez +en détail pour pouvoir porter un jugement sur sa force; mais ce qui me +frappa, c'est la manière dont les fortifications sont entretenues; on y +trouve une recherche et des soins minutieux, cachet ordinaire de ce +qu'on voit en Angleterre.</p> + +<p>J'arrivai à Londres le 19 août, et, malgré la stérilité apparente du sol +couvert de bruyère que je trouvai sur ma route, je fus frappé de +l'aisance et du bien-être, dont les signes étaient évidents partout, de +la grande quantité de jolies maisons de campagne dont le pays était +semé, et de l'élégance des petites villes que je traversai. L'entrée de +Londres ne parla pas à mon imagination. On se trouve dans cette grande +ville, pour ainsi dire, sans s'en douter. On rencontre une agglomération +immense d'habitations qui change plusieurs fois de nom, et, tout à coup, +on est au milieu de Londres, d'une manière presque imprévue. Il en est +de même de tous les côtés, et on est bientôt porté à se demander +comment une semblable multitude peut subsister.</p> + +<p>Londres, sous divers noms, c'est l'immensité, c'est un grand pays tout +couvert d'habitations. Jusqu'à Greenwich, qui est à six milles de +Londres, on ne quitte ni les rues ni le voisinage des maisons. Il est +impossible de rendre la sensation d'un voyageur tout à la fois +susceptible d'impressions et de raisonnement. Assurément Paris est une +plus belle ville. Il y a chez nous plus de cette grandeur qui tient à la +dignité d'un grand peuple, à une ancienne puissance, au luxe, dont les +arts sont la parure. Nos habitations particulières ont quelque chose de +plus grandiose. Enfin Paris, l'ancienne capitale d'un grand royaume, +puissant depuis une succession de siècles, porte un caractère dont +Londres, d'une origine assez récente, est dépourvue. On reconnaît, en +cette ville, le produit d'un élément nouveau et variable dans sa nature, +le commerce et l'industrie.</p> + +<p>Je passai dix jours à Londres, et, comme j'employai bien mon temps, ces +dix jours me suffirent pour voir tout ce qu'il y a de curieux. Les +établissements les plus remarquables, sans contredit, sont les docks, +ports creusés destinés à recevoir les bâtiments de commerce du plus +grand tonnage. L'étendue de chacun d'eux est telle, qu'elle égale et +surpasse même celle de nos ports de commerce les plus beaux, celle du +port de Marseille, par exemple. Des bâtiments les environnent dans tout +leur pourtour et servent de magasins vastes et commodes. Les docks +appartiennent à de simples compagnies.</p> + +<p>J'admirai beaucoup le tunnel, ouvrage d'un ingénieur français, M. +Brunel, inventeur des plus belles machines employées dans les arsenaux, +et dont le génie a été consacré à la prospérité de l'Angleterre. Ce +tunnel, dont toute l'Europe s'est occupée, est exécuté à moitié. Il sera +besoin de grands efforts pour le terminer. Cet immense travail, s'il est +jamais fini, montrera ce que peuvent la volonté et l'intelligence de +l'homme. Les procédés ingénieux et hardis employés dans ces travaux sont +très-curieux et d'un vif intérêt; mais il serait trop long d'en faire le +récit et d'en raconter les détails.</p> + +<p>Les constructions publiques à Londres, le palais de Saint-James, +Westminster, etc., m'ont paru sans grandeur et sans dignité. Les parcs +sont de grandes prairies fort vastes, mais décorées par peu d'arbres. +L'absence presque constante du soleil les rend, il est vrai, peu +nécessaires. En général, excepté dans le nouveau quartier de +Regent-Park, les façades des maisons sont sans architecture et sans +aucune élégance. La rue de Regent-Street, qui présente une double +colonnade formant des galeries devant les boutiques, a été créée +récemment dans un vieux quartier démoli. C'est aujourd'hui la plus belle +rue de Londres. Là se trouvent réunies les richesses mercantiles et la +population la plus active.</p> + +<p>Je fus accueilli avec empressement et bienveillance par ce qu'il y a de +plus élevé en Angleterre, qui se trouvait alors à Londres. J'allai +chercher le duc de Wellington sans le trouver, mais il vint bientôt chez +moi et me fit une longue visite. Je lui racontai nos tristes événements, +dont il n'était encore informé que d'une manière assez confuse. Je lui +témoignai le désir de voir l'établissement de Woolwich, si célèbre, seul +établissement pour l'artillerie de terre, et où toute la magnificence +des Anglais dans les choses utiles se trouve déployée. Un officier fut +chargé de me conduire et de m'accompagner. J'avais cru faire cette +visite d'une manière obscure et modeste; mais, quand j'arrivai, je +trouvai toutes les troupes d'artillerie sous les armes, les +établissements ouverts, et tout me fut montré avec le plus grand détail. +Les troupes exercèrent pour me faire connaître leur méthode et me faire +juger leur pratique. Je partageai l'admiration de chacun, en voyant +toutes les richesses renfermées dans cet arsenal, le bon ordre qui y +règne, la bonne entente dans les arrangements, et je me convainquis que +cet établissement d'artillerie est le plus grand, le plus complet et le +mieux tenu de toute l'Europe.</p> + +<p>J'avais d'abord eu la pensée de me rendre sur-le-champ d'Angleterre en +Russie. Les anciennes bontés de l'empereur Nicolas me faisaient espérer +d'y trouver un refuge et un appui. Cependant je pensai devoir rester +quelque temps à portée de la France, afin de connaître plus facilement +la marche que prendraient la révolution et les événements qui me +concernaient. Demeurer en Angleterre eût été ruineux. Je résolus de me +rendre en Hollande. Je me faisais une sorte de consolation de revoir ce +pays où j'avais commandé autrefois, et où j'avais été si heureux! En m'y +rendant j'espérais reprendre mes souvenirs dans l'ordre des actions de +ma vie passée. Je devais d'ailleurs y trouver l'avantage de correspondre +facilement avec mes amis, afin de m'entendre avec eux pour adopter, dans +mes intérêts, la meilleure conduite à tenir à l'occasion du procès des +ministres de Charles X, qui était au moment de commencer. En +conséquence, je partis pour Amsterdam.</p> + +<p>Une fois arrivé et livré, dans le silence, à toutes les réflexions que +ma position présente, le passé et l'avenir pouvaient m'inspirer, je +scrutai profondément mon coeur, et je trouvai qu'il n'y avait pour moi +d'autre parti à prendre que de me vouer au repos, en renonçant d'une +manière absolue à tous les calculs de l'ambition. En supposant de la +part de quelque souverain étranger assez de bienveillance pour moi pour +m'offrir du service, il n'était ni dans les intérêts bien entendus de ma +réputation, ni dans la convenance de ma vie passée et de mes +antécédents, de recommencer ma carrière. La guerre ne pouvait plus +jamais avoir lieu qu'entre la France et le reste de l'Europe. Je ne +voulais pas, je ne pouvais pas porter les armes contre mon pays, ni me +battre contre l'armée où j'avais passé ma vie et à laquelle j'avais voué +toutes mes affections. Le service que je prendrais à l'étranger n'aurait +rien d'honorable pour moi, puisque aucune chance de gloire, comme aucune +charge, n'en serait la conséquence. Il y aurait en outre de l'injustice +à usurper, moi étranger, une dignité appartenant à ceux qui l'auraient +méritée sous leurs propres drapeaux. Enfin je cherchai à envisager les +choses sous leur vrai point de vue, à tirer nettement les conséquences +d'une position déterminée, et je conclus que la seule chose raisonnable +pour moi était de ne plus prétendre à rien, de vivre tranquille avec +quelques amis, au milieu de mes souvenirs, en faisant des voeux pour la +prospérité de mon pays, sans me séparer de lui, et de me placer en +esprit dans la postérité. Je serai sans doute fidèle à cette règle de +conduite pendant le temps qui me reste encore à vivre.</p> + +<p>J'envoyai à Paris mon adhésion dans les limites du temps que la loi +avait prescrit. Mon but, en faisant cet acte, était de déclarer que, +sans vouloir servir le nouvel ordre de choses, ce à quoi j'étais bien +résolu, je ne conspirerais jamais contre lui. Je voulais aussi, en +gardant ma position légale, me réserver le droit, si la patrie un jour +était menacée de grands dangers, de venir lui offrir mon épée, mon bras +et mon sang pour la défendre.</p> + +<p>Je me mis en route pour Vienne, où des affaires d'intérêt m'appelaient +d'abord. Mon seul moyen d'existence était ma rente sur le gouvernement +autrichien, et je devais m'en assurer la jouissance sans contestation. +De là, je comptais faire une course momentanée en Russie, motivée par +mon respect, mon attachement et ma reconnaissance pour l'empereur +Nicolas, et revenir m'établir à Vienne, ville destinée à devenir ainsi +ma seconde patrie, jusqu'à l'arrivée de temps plus heureux. Je partis +donc d'Amsterdam, et j'arrivai à Vienne le 18 novembre. Le voyage +d'hiver que je comptais faire à Saint-Pétersbourg, d'abord empêché par +la révolte de la Pologne, le fut ensuite par le choléra. Plus tard, il +ne me parut plus opportun, et je restai à Vienne.</p> + +<p>Je trouvai, à mon arrivée à Vienne, le prince de Metternich, et je le +vis immédiatement. Son accueil fut bienveillant et amical. Je le mis au +fait de ma position et de la manière dont j'envisageais mon avenir. Il +y donna une approbation qui me confirma dans mes résolutions. Je lui +racontai, dans plusieurs conversations et avec le plus grand détail, les +événements qui venaient de changer la face de l'Europe, et dans lesquels +j'avais pris une si malheureuse part. Il comprit tout avec une sagacité +rare, et tel fut dans son esprit l'effet de ces récits, que voici son +jugement d'alors sur les Bourbons: «Les Bourbons ont perdu la France et +le pouvoir pour avoir été conduits et dominés par l'esprit d'émigration, +par l'ambition du clergé, et le complément s'est trouvé dans le manque +absolu d'esprit et de calcul qui a caractérisé toutes leurs actions.»</p> + +<p>Ce jugement est le résumé le plus clair, le plus vrai du gouvernement de +la France depuis la Restauration jusqu'au 27 juillet 1830.</p> + +<p>La question s'établit de savoir si M. le duc d'Orléans avait conspiré +contre le trône. Je dis au prince que je ne le croyais pas. Il n'avait +pas conspiré directement, et la preuve s'en trouvait dans le peu de +forces dont il avait été investi au moment où il avait eu le pouvoir; +mais je pensais qu'il avait prévu la révolution et s'était préparé de +bonne heure à en profiter. À cet effet, il n'avait négligé aucun moyen +de se populariser et de flatter les chefs libéraux. Il avait +certainement causé un grand tort au roi en blâmant trop haut la marche +du gouvernement; mais, pour une action directe, pour une entreprise +déterminée et dans un but immédiat, il en était innocent. Le prince fut +de mon avis, et à cette occasion il me raconta deux anecdotes assez +curieuses et qui prouvent combien la pensée de monter sur le trône un +jour, au moyen d'une révolution amenée par un mauvais gouvernement, +était ancienne dans l'esprit de M. le duc d'Orléans.</p> + +<p>En 1815, et après le retour de Gand, M. le duc d'Orléans vint faire une +visite au prince de Metternich. Il lui dit qu'il devait connaître toute +l'impopularité des Bourbons de la branche aînée en France, et à quel +point ils étaient dépourvus de capacité; qu'une nouvelle chute se +préparait évidemment pour eux; et il lui demanda si les puissances +étrangères lui donneraient l'assistance de leur sanction, dans le cas où +lui-même serait appelé à les remplacer sur le trône.--Le prince lui +répondit négativement d'une manière formelle.</p> + +<p>Plus tard M. le duc d'Orléans fit faire au prince Eugène l'ouverture +suivante. Il lui fit dire qu'il était superflu de démontrer que les +Bourbons ne pouvaient pas régner; lui, duc d'Orléans, et Eugène avaient +chacun leurs partisans, et il lui proposait de les réunir pour (le cas +d'une révolution arrivant) donner la couronne à celui des deux qui +aurait le plus de suffrages. Eugène répondit que, si jamais la France +était de nouveau en révolution, son influence serait au profit du fils +de son bienfaiteur. Eugène fit connaître cette démarche et cette réponse +à l'empereur d'Autriche.</p> + +<p>En résultat, M. le duc d'Orléans a poussé de toutes ses forces à la +démolition de l'édifice, persuadé qu'il trouverait le moyen de se loger +dans ses décombres.</p> + +<p>Quand j'arrivai à Vienne, la cérémonie du couronnement du roi de Hongrie +venait d'avoir lieu à Presbourg. Je regrettai beaucoup de n'avoir pas +hâté mon voyage afin d'en être témoin; mais à cette époque j'avais peu +d'attrait pour me présenter dans des lieux de réunion, d'éclat et de +fêtes. Cette cérémonie, une des plus curieuses et des plus augustes que +l'on puisse voir, est unique par les circonstances qui l'accompagnent. +Elle se fait en plein air et rappelle le moyen âge. La beauté des +costumes et des chevaux, la présence de cette noblesse libre et +guerrière, les serments prêtés par le souverain d'exécuter les lois du +pays et de défendre la patrie, l'arrivée du roi sur un tertre élevé, +d'où il fend l'air avec son sabre dans la direction des quatre points +cardinaux, annonçant ainsi qu'il saura faire face à tous ses ennemis, +les évêques et les prélats avec leurs ornements pontificaux, montés sur +des chevaux richement caparaçonnés, tout cela place l'origine de cette +cérémonie à l'époque où la nation hongroise était nomade et composait +une grande tribu.--Après avoir vu les sacres de Reims et de Moscou, +celui-ci eût été curieux à leur comparer; mais je n'eus pas d'abord la +pensée d'aller le voir, et, quand le désir m'en vint, il était trop +tard.</p> + +<p>L'empereur vint à Vienne le 21. Deux jours après, il daigna me donner +audience. Ma position particulière, qui était si singulière, me fit +désirer de ne prendre aucun caractère et aucune couleur: car, si j'ai +reconnu le gouvernement actuel pour rester Français et conserver une +position sociale que quarante ans de travaux et beaucoup de sang versé +m'ont valu, mon intention n'est pas de le servir. L'empereur accueillit +cette demande avec bonté, et, chaque fois que je l'ai vu depuis, il en a +été de même. L'audience de l'empereur dura plus d'une heure. Il me fit +les questions les plus détaillées sur les événements de Juillet, sur la +retraite et le départ de la famille des Bourbons. Il blâma le manque de +foi montré par les ordonnances, l'imprévoyance et la faiblesse qui +avaient présidé à toutes les mesures, jugea d'une manière saine, mais +avec intérêt et pitié, la famille royale. De mon côté, j'établis les +faits avec vérité, mais avec mesure et réserve, et en indiquant plutôt +les fautes qu'en exprimant le blâme.</p> + +<p>J'entretins l'empereur de ma situation personnelle, telle que je l'avais +conçue. L'empereur me parla du duc de Reichstadt avec éloge. Il l'aimait +beaucoup et avec raison; car, indépendamment de beaucoup de qualités, ce +jeune prince était charmant pour lui. L'empereur me dit: «Il est bon, +instruit, spirituel et dévoré de la passion du service militaire.» Il +avait exprimé, ajouta-t-il, de l'intérêt pour les Bourbons lors de la +catastrophe, et lui avait dit qu'il serait heureux de contribuer à les +remettre sur le trône. L'empereur m'ayant dit ce propos, <i>sa vérité est +incontestable;</i> mais, depuis, j'ai demandé au comte Maurice +Dietrichstein si son élève lui avait montré ces sentiments. Celui-ci m'a +assuré que ceux qu'il éprouvait réellement étaient tout contraires. J'ai +conclu que le jeune homme, croyant et voulant être agréable à son +grand-père, avait exprimé, en cette circonstance, autre chose que sa +pensée. Au surplus, les sentiments du duc de Reichstadt étaient fort +différents en faveur de la branche aînée ou de la branche cadette. Il +reconnaissait à la première des droits; il avait été élevé avec le +respect qu'inspire la possession du pouvoir; mais, quant à la seconde, +c'était tout autre chose; et il a dit plus d'une fois: «Puisque ce ne +sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi pas moi? car moi +aussi j'ai ma légitimité.»</p> + +<p>Cette révolution de Juillet, en lui révélant des droits que les +circonstances pouvaient l'amener à faire valoir, l'a remué profondément. +Elle a exalté ses facultés, son esprit, et contribué à développer la +maladie dont il est mort.</p> + +<p>L'empereur me parla du projet adopté, dès cette époque, par Charles X et +sa famille de se retirer en Autriche, de l'accueil qu'il y recevrait et +de l'assentiment à cet égard de tous les souverains de l'Europe. Il +ajouta en riant: «Je lui ai offert la résidence de Brunn. S'il +l'accepte, je changerai de garnison mon petit-fils et je le placerai +ailleurs.» En ce moment Brunn servait d'habitation au duc de Reichstadt.</p> + +<p>L'empereur me congédia et me donna l'assurance de sa protection, de ses +bontés, et du plaisir qu'il avait à me voir choisir ses États pour +asile.</p> + +<p>J'allai voir l'archiduc Charles, dont j'ai l'honneur d'être connu depuis +longtemps. J'eus une conversation d'une heure avec lui sur les +événements de Paris, sur les campagnes auxquelles j'ai pris part, sur la +nouvelle organisation de l'artillerie en France, enfin sur les ouvrages +militaires dont l'archiduc est l'auteur, tous ouvrages classiques que +les gens de guerre ne sauraient trop lire et méditer.</p> + +<p>Pendant notre conversation, l'archiduc reçut la visite de sa fille +l'archiduchesse Thérèse, aujourd'hui reine de Naples, charmante +princesse, âgée alors de quatorze ans. Il eut la bonté de lui dire en me +présentant à elle: «Si vous saviez bien l'histoire, vous connaîtriez +déjà le maréchal.»</p> + +<p>J'ai pensé que dans ma position, et vu le peu d'exigences de la famille +impériale, je devais borner là mes visites aux princes qui la composent. +Je leur ai été seulement présenté dans le monde sans cérémonie. Plus +tard, je vis l'archiduc Jean chez lui; j'eus avec lui une longue +conversation que son esprit remarquable, ses connaissances et des +antécédents militaires qui nous étaient communs rendirent pleine +d'intérêt pour moi.</p> + +<p>Le prince de Metternich me présenta dans les meilleures maisons. Ce fut +sous ses auspices que j'entrai dans la société. Cette société de Vienne +étant chose à part, il y a quelque intérêt à la faire connaître. D'abord +elle se compose de la plus haute aristocratie de l'Europe. C'est un +reste de cet ancien empire où l'empereur avait pour sujets et pour +serviteurs des princes, qui eux-mêmes étaient souverains. On rencontre +sans cesse des grands noms, des gens qui ont des alliances plus ou moins +rapprochées avec des maisons souveraines et des têtes couronnées. Un +Français éprouve une sensation extraordinaire, en entendant des gens du +monde parler familièrement d'un oncle, d'un beau-frère où d'un cousin, +qui est roi ou empereur, quand il réfléchit à l'effet singulier et +presque ridicule que fait, dans la meilleure compagnie à Paris, +l'arrivée du plus petit prince étranger. Ici il y a une atmosphère +d'égalité qui fait disparaître toutes les distances, et ne laisse +subsister que celles résultant de la bonne éducation et du sentiment des +convenances. Le nombre des individus qui composent la société étant +assez borné, il résulte de ce que je viens de dire une grande aisance et +une grande facilité dans les rapports habituels. On se voit beaucoup, on +se voit sans étiquette et sans façon. On se traite avec politesse et +bienveillance. On a l'air même de s'adorer, et puis, au milieu de tout +cela, il n'y a aucune intimité réelle.</p> + +<p>La disposition du matériel de la ville de Vienne, et la manière dont +cette ville est habitée, contribuent aussi aux moeurs de la société. +Vienne, qui est la capitale d'un grand empire, et dont la population est +de trois cent cinquante mille âmes, se trouve cependant dans les +conditions d'une petite ville pour la haute classe, et elle en a les +moeurs. La ville, proprement dite, est enceinte d'un rempart à douze +bastions. Dans cette étendue ainsi fort restreinte, elle ne renferme +que cinquante-quatre mille habitants. Tous les grands seigneurs, tous +les gens riches, tous les magasins, en un mot, toutes les richesses, y +sont réunies. Les faubourgs sont habités par le peuple, et renferment +les ateliers et les ouvriers. Tous les membres de cette grande +aristocratie sont donc réunis forcément d'une manière intime, et se +rencontrent sans cesse. Chacun sait, à toute heure du jour, ce qui se +passe chez son voisin. Des nouvelles circulent sans cesse sur les +actions de tout le monde, sont colportées et répétées. Si l'empereur +Joseph eût fait démolir les remparts et concédé les glacis pour y bâtir, +les moeurs de Vienne seraient tout autres. Chaque grand seigneur eût +construit un palais dans le lieu de son choix. Libre et disposant d'un +grand emplacement, il eût donné à son habitation des dépendances en +rapport avec sa fortune, dépendances qui l'eussent isolé. Loin des +individus de sa caste, il aurait vécu pour lui-même, sans s'occuper des +autres. De riches bourgeois, établis dans son voisinage, seraient entrés +en rapport avec lui, et il se serait bientôt trouvé le centre d'une +société mixte, comme il en existe à Paris et à Londres. Alors la haute +classe n'eût plus été entièrement isolée. Une société plus nombreuse +aurait donné lieu à la composition de diverses coteries, dont les +éléments eussent été basés sur d'autres principes que la naissance. +Pour peu qu'on y réfléchisse, on est frappé des conséquences qui fussent +résultées de ce seul changement matériel pour l'ordre social.</p> + +<p>J'ai expliqué la cause et la facilité des relations et des liaisons +superficielles; je vais dire maintenant pourquoi ces amitiés ne sont pas +plus profondes. D'abord la société, quoique assez peu nombreuse, l'est +trop cependant pour l'intimité, tout en admettant la familiarité. +Ensuite les familles elles-mêmes, composées d'un grand nombre +d'individus, suffisent aux liaisons véritables, et encore l'amitié +portée à un certain degré est-elle assez rare, même entre les femmes de +la même famille. Ajoutez à cela que les jeunes femmes ont une tenue +très-sérieuse et même sévère, et on comprendra qu'il en résulte beaucoup +de froid dans la société. Les femmes âgées étaient, assure-t-on, tout +autres dans leur jeunesse; mais les femmes de trente-cinq à +quarante-cinq ans, que l'on doit compter certainement parmi les femmes +de l'Europe dont la conduite est la plus régulière, sont au contraire +d'une pruderie extrême. Elle va jusqu'à ne point comprendre la +possibilité d'une amitié vive et pure entre les individus de différents +sexes. Mais la génération qui suit semble revenir aux anciens errements, +et rentrer dans les habitudes de ses grand'mères. Enfin toute cette +société de Vienne est parfois soumise à l'influence de quelques femmes +âgées qui y ont usurpé le pouvoir et y font la loi.</p> + +<p>Un mot maintenant sur la manière d'être des hommes et des femmes sous +les rapports de l'esprit, de l'instruction et des qualités sociales. Une +si grande différence existe entre les deux sexes de la même classe, +qu'on a peine à la concevoir. Les hommes, à très-peu d'exceptions près, +ne sont pas distingués; leurs goûts sont vulgaires; ils aiment les +plaisirs faciles et mènent une vie dissipée. L'explication de ces +moeurs, pour ceux qui servent dans l'armée, se trouve dans la lenteur de +l'avancement et le séjour prolongé dans des villages de Hongrie, où les +jeunes officiers, privés de ressources, finissent par devenir étrangers +aux habitudes du monde. De retour à Vienne ils s'y trouvent gênés. Ils +prennent alors des goûts de mauvaise compagnie et ils vivent entre eux. +Les femmes ainsi abandonnées ne sont l'objet d'aucun hommage, d'aucun +soin, et cependant elles en méritent beaucoup. En général, celles-ci +sont belles et le sang de la haute classe est aussi remarquable que +celui de la classe inférieure. Les femmes reçoivent une éducation +extrêmement soignée. Leur instruction est étendue. Elles parlent le +français avec élégance et sans accent. Elles sont aimables dans +l'acception française la plus étendue. J'en ai compté jusqu'à vingt-huit +dans un cercle assez étroit, qui seraient avec raison très-remarquées à +Paris.</p> + +<p>Les grands noms qu'elles portent font encore ressortir cette amabilité, +si rare ailleurs. On doit placer au premier rang de la noblesse +autrichienne, la maison de Liechtenstein. Le nombre des individus qui la +composent, les très-grandes richesses qu'elle possède, lui donnent une +grande importance. Elle est fière et orgueilleuse avec ses égaux, mais +elle est populaire dans le peuple et la bourgeoisie. Cette popularité +vient, en grande partie, de ce que tous les hommes de cette famille ont +toujours servi dans l'armée et ont bien rempli leur tâche dans les +longues guerres qui viennent de finir. On accuse le prince Jean de +Liechtenstein, dont les services militaires sont sans douté honorables +par la bravoure brillante qu'il a toujours montrée, mais dont les +talents peuvent être contestés, d'avoir signé, en 1809, les +préliminaires de la paix, qu'il était seulement autorisé à négocier. +Napoléon donna un grand éclata ces préliminaires qui devaient rester +secrets, et le mouvement de l'opinion publique en faveur de la paix +était trop prononcé, pour que l'empereur d'Autriche pût se dispenser de +la ratifier. À cette occasion le comte de Stadion, alors premier +ministre, ayant le portefeuille des affaires étrangères, donna sa +démission, ne voulant pas attacher son nom à la ratification d'un traité +de paix qu'il regardait comme désastreux pour l'Autriche, la croyant en +mesure de continuer la guerre. Le comte de Stadion désigna alors à +l'empereur François le prince de Metternich comme étant l'homme le plus +propre à le remplacer dans les circonstances présentes.</p> + +<p>Les femmes de cette famille sont bien élevées, charmantes et fort +vertueuses. La princesse Jean de Liechtenstein, par sa taille et son +grand air, rappelle les matrones romaines, et sa nombreuse famille, +composée de onze enfants vivants, semble lui donner une sorte de +magistrature.</p> + +<p>Toutes les femmes nées princesses de Schwarzenberg sont remarquables par +un esprit fin, une grande instruction et des manières charmantes. La +comtesse de Mier, dont l'âge avancé ne diminue en rien l'amabilité, +réunit à une grande douceur un adorable caractère, une grande indulgence +pour la jeunesse, un esprit étendu et une activité peu commune, activité +digne, car elle ne porte que sur des devoirs ou des choses utiles. Fort +instruite, elle prend part avec ardeur à tout ce qui concerne le +développement des facultés de l'esprit, et son âme se montre tout +entière à chaque occasion. Sa nièce, la comtesse Valentin Esterhazy, +n'était pas une nouvelle connaissance pour moi, je l'avais vue +anciennement à Paris; elle et son mari, le comte Valentin Esterhazy, me +firent l'accueil le plus cordial. Je trouvai dans cette famille le +bienveillant intérêt qu'il est si doux de rencontrer loin de son pays; +et, dans les tristes circonstances qui m'éloignaient de la France, j'y +fus doublement sensible. Jeune encore, la comtesse joint à la plus haute +raison l'amabilité la plus remarquable; aussi est-elle chérie de tout ce +qui la connaît. Une bienveillance universelle lui est acquise, et, quand +elle entre dans un salon, une expression de plaisir et de joie se montre +sur toutes les figures. Aucun devoir ne lui coûte, et jamais elle n'a +manqué à aucun; et cependant elle a, plus d'une fois dans sa vie, eu +l'occasion d'en remplir de pénibles. Le dévouement est dans sa nature, +comme la séduction qu'elle exerce partout. Jamais être au monde ne +mérita plus l'affection qu'elle inspire et la considération publique qui +est son apanage.</p> + +<p>Enfin les femmes de Vienne présentent un ensemble qu'on ne rencontre +nulle part. Les étrangers distingués sont bien accueillis; mais, après +les premières politesses d'usage, il leur faut longtemps pour arriver à +obtenir d'entrer dans une certaine intimité. On croit y atteindre tout +d'abord, à cause de la politesse aisée qui règne partout; mais on est +dupe des apparences et d'une fausse bonhomie. Il leur faut longtemps +pour se faire adopter en réalité par une société qui semblait disposée +d'abord à les comprendre dans ses habitudes et ses affections. Ce n'est +qu'après un temps d'épreuve fort long qu'on atteint au but désiré, et +quelquefois on n'y arrive jamais.</p> + +<p>L'indépendance de la société de l'influence de la cour ne saurait +s'exprimer. Comme la cour se montre rarement, et que dans les habitudes +de la vie on peut même dire qu'il n'y a pas de cour, la société est fort +peu en contact avec la famille impériale, et celle-ci peut difficilement +exercer une grande action, par ses manières, sur ce qui se passe. Jamais +donc, dans aucun pays, le gouvernement ne s'est moins mêlé qu'à Vienne +des affaires des particuliers. Cela tient aussi au caractère personnel +de l'empereur et aux moeurs de la famille impériale. L'empereur gouverne +comme la Providence. On ne le voit nulle part, et partout on sent sa +main protectrice. Aussi ce pays jouit-il d'une liberté véritable, +effective, et il n'y a que les ennemis de la société qui aient raison de +redouter le pouvoir. La richesse des hautes classes et leur dignité de +caractère contribuent aussi à cet esprit d'indépendance. Comme la loi +est égale pour tous, il n'y a aucune faveur à espérer, aucune injustice +à redouter, et personne n'imagine de faire la cour aux ministres. Chacun +est classé; ses droits sont établis, et l'on vit sans s'occuper de +savoir qui commande, je citerai un exemple presque incroyable, mais qui +prouve ce que j'avance d'une manière sans réplique.</p> + +<p>J'avais dîné un jour chez la princesse Palffy avec dix ou douze +personnes, toutes de Vienne et appartenant à ce qu'il y a de plus +considérable. Une demi-heure après le dîner, entre un monsieur d'un +certain âge et de bonnes manières, que personne ne connaît. Tout le +monde s'interrogeait du regard, et un embarras général en était le +résultat, lorsqu'il se trouva parmi les convives un individu qui le fit +cesser, en prévenant le maître de la maison que l'inconnu était le comte +de Mittrowsky, grand chancelier de Bohême (ce qui répond à notre +ministre de l'intérieur), qui occupait cette place importante depuis +cinq ans. On n'accusera pas de se prosterner devant le pouvoir une +noblesse qui vit dans une pareille ignorance de ceux qui en sont les +dépositaires. En France, un homme qui a été ministre de l'intérieur +pendant quinze jours est connu de tout Paris et a reçu les hommages de +tout ce qui peut se présenter chez lui.</p> + +<p>Tel est, en résumé, le caractère et la physionomie de la société de +Vienne; mais j'ajouterai encore un mot. Les rapports fréquents, +journaliers qui existent entre tout le monde, et les habitudes de +commérage, dont j'ai expliqué la cause, sont rarement animés par la +bienveillance. Les gens qui semblent le plus liés disent assez +volontiers du mal les uns des autres, et trouvent toujours des auditeurs +pour les écouter et pour répandre les médisances et les calomnies qu'ils +débitent. L'amitié, dont le devoir est avant tout d'être juste, ensuite +indulgente et discrète, qui, en France, est quelquefois si courageuse, +se tait ici, quand elle ne s'associe pas aux accusations. Les absents +ont presque toujours tort à Vienne; car rarement les présents sont +occupés ù les défendre. Tout se dit, se répète, se commente, et souvent +se travestit. C'est par excellence un pays de formes, où l'on trouve, en +fait de sentiments, les apparences beaucoup plus souvent que les +réalités. On conçoit que je ne parle qu'en générai. Sans doute il y a de +grandes et d'honorables exceptions si cet état de choses, si blessant +pour le coeur et si peu conforme aux besoins et aux charmes de la +société; j'en connais plusieurs, mais elles sont rares.</p> + +<p>L'esprit du gouvernement est précisément l'opposé; tout y est réel et +positif; rien n'y est donné à l'apparence, tout marche d'une manière +régulière et systématique, mais aussi, il faut le dire, avec une +lenteur désespérante. Dans l'intérêt des masses, cela serait parfait si +la vie moyenne de l'homme durait cent cinquante ans.</p> + +<p>Le gouvernement autrichien a un grand dédain pour l'opinion qu'on a de +lui à l'étranger. Il ne s'inquiète guère que l'on se trompe complètement +sur l'ordre de choses qui règne chez lui; il dédaigne une popularité +européenne, que la connaissance des faits établirait infailliblement +dans les esprits raisonnables. Ainsi, par exemple, en Europe, on croit +en général que le paysan autrichien vit dans une grande ignorance et +sous une oppression horrible, et il est, au contraire, le plus instruit, +le plus riche et le plus protégé de l'Europe. Tous savent lire et +écrire, et jouissent d'un bien-être matériel dont aucun autre peuple ne +présente l'exemple. Leur liberté est entière, et cependant elle s'allie +avec les intérêts du bon ordre. La classe qui souffre par l'effet du +mode de l'administration est celle des seigneurs. En raison des charges +publiques et des devoirs qui leur sont imposés, ils payent au moins +moitié plus que les paysans. Tous les actes faits par un paysan avec son +seigneur doivent être confirmés par l'autorité, tant on redoute l'abus +de l'influence qu'il peut exercer sur lui. Si le paysan a un procès avec +son seigneur, un avocat payé par l'empereur dans chaque cercle plaide +pour lui. Par suite de la jurisprudence établie, pour peu qu'un cas +soit douteux, la décision est contre le seigneur, comme dans le cas d'un +procès entre un seigneur et l'empereur, l'empereur perd toujours, à +moins que le droit ne soit tellement évident, qu'on ne puisse le +méconnaître sans mauvaise foi manifeste.</p> + +<p>Les travaux publics, dont l'importance est si grande, ont pris chaque +jour, pendant ce long règne, un développement plus grand; et cependant +la plupart sont ignorés. Une route a établi une communication entre la +vallée de l'Adige et les sources de l'Adda par le Stelvio. Elle a exigé +des travaux immenses. C'est le passage le plus élevé de l'Europe rendu +praticable pour les voitures par la main des hommes, et ce magnifique +monument n'est connu que des voyageurs. Nous avions fatigué l'Europe par +le récit des travaux du Simplon, longtemps avant qu'ils fussent +terminés, et l'on n'a jamais parlé de ceux-ci, qui sont depuis plusieurs +années arrivés à leur perfection. Loin d'être charlatan comme nous le +sommes en France, et comme on l'est dans d'autres pays, le gouvernement +autrichien est trop modeste. Il suffirait qu'il fit connaître ses actes +pour qu'on l'admirât dans ses oeuvres.</p> + +<p>Enfui, souvent, on voit ici en pleine exécution, et depuis longtemps, +des choses proposées ailleurs comme de hautes et nouvelles pensées. +Quand on vient en Autriche, on est tout stupéfait de ce que l'on y +trouve.</p> + +<p>Lors de la réunion des savants d'Allemagne à Vienne, des géologues +français apportèrent un échantillon de cartes souterraines dont le but +était de faire connaître la composition des couches du globe, dans les +différente pays. On leur montra que, dans plusieurs provinces de +l'Autriche intérieure, cette carte existait depuis quelque temps et +s'exécutait dans les autres.</p> + +<p>Une opinion, assez généralement répandue, a consacré que l'Italie +autrichienne est accablée d'impôts dont le produit s'envoie à Vienne. +D'après un travail officiel, que j'ai vu et dont la vérité est +incontestable, il est démontré que, sous l'administration française, la +masse des impôts était de moitié plus forte qu'à présent; et en même +temps qu'une somme très-inférieure était consacrée aux travaux publics +dans le pays.</p> + +<p>Enfin, de quelque manière que l'on envisage la question, et sauf les +obstacles mis à la facilité du déplacement des individus, qui sont +portés trop loin, on ne voit que des choses utiles et raisonnables dans +les actes du gouvernement autrichien. Il agit en père vigilant au milieu +de ses enfants. Ennemi du bruit, il semble redouter la louange comme un +autre craindrait le blâme, et il cache ses bonnes actions comme il +serait dans la nature des choses de cacher les mauvaises. Il se contente +de faire le bien, et méprise une critique qui n'est fondée ni sur les +faits ni sur la raison. Le complément du bien-être dont jouit +l'Autriche, et sa garantie, étaient dans la popularité méritée de +l'empereur défunt auprès de ses sujets. Accessible à tout le monde, +livré sans réserve aux soins du gouvernement calme, persévérant, +raisonnable, il maintenait la règle et faisait tout ce qu'un souverain +pénétré de ses devoirs peut exécuter dans l'intérêt de ses peuples. +Grâce à cet esprit, son long règne a traversé de grands malheurs et +surmonté de grandes difficultés. Il se survit dans le règne actuel. Les +moeurs politiques maintiendront cet état de choses tant que le calme +durera; mais une secousse en Europe semblerait, de quelque côté qu'elle +vînt, devoir amener sur ce pays de grands malheurs.</p> + +<p>Après avoir pris poste à Vienne, un intérêt d'affection et de curiosité, +tenant au plus beau temps de ma vie, devait me faire vivement désirer de +voir le fils de Napoléon. Comme il était encore séquestré du monde, je +n'imaginais pas pouvoir l'approcher: mais je désirais au moins +l'apercevoir. Il allait quelquefois au spectacle de l'Opéra, et je me +mis en mesure de m'y trouver un jour à portée de le contempler. Je ne me +doutais guère alors qu'une espèce d'intimité allait bientôt exister +entre nous deux. On me dit qu'il avait appris mon arrivée à Vienne avec +plaisir et désirait vivement me rencontrer et me connaître. Sa prochaine +entrée dans le monde devait bientôt en être l'occasion.</p> + +<p>Le mercredi, 26 janvier, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, donna un +grand bal, où presque toute la famille impériale se rendit. Le duc de +Reichstadt y vint avec elle. Mes yeux se portèrent avec avidité sur lui. +Je le voyais pour la première fois de près et avec facilité. Je lui +trouvai le regard de son père, et c'est en cela qu'il lui ressemblait +davantage. Ses yeux, moins grands que ceux de Napoléon, plus enfoncés +dans leur orbite, avaient la même expression, le même feu, la même +énergie. Son front aussi rappelait celui de son père. Il y avait encore +de la ressemblance dans le bas de la figure et le menton. Enfin son +teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la même pâleur et la +même couleur de la peau; mais tout le reste de sa figure rappelait sa +mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon de +cinq pouces environ.</p> + +<p>Informé par le comte de Dietrichstein, son gouverneur, qu'il +m'aborderait pendant le bal et causerait avec moi, peu de moments +s'étaient écoulés, quand je le vis à mes côtés. Il m'adressa +immédiatement les paroles suivantes: «Monsieur le maréchal, vous êtes un +des plus anciens compagnons de mon père, et j'attache le plus grand prix +à faire votre connaissance.»</p> + +<p>Je lui répondis que j'étais vivement touché de ce sentiment, que je +trouvais beaucoup de bonheur à le voir et à être près de lui. Là-dessus, +nous entrâmes en matière. Il me demanda si, comme il le croyait, j'avais +fait les premières campagnes d'Italie. Je lui répondis que oui; que mes +rapports de service et d'amitié avec Napoléon étaient d'une époque +encore plus reculée; qu'ils remontaient au delà du siège de Toulon; que +ma connaissance de sa personne datait de 1790, époque où il était +lieutenant d'artillerie en garnison à Auxonne, et moi occupé à Dijon à +achever mon instruction pour entrer dans le corps où il servait, et où +était également un proche parent à moi, son ami intime.</p> + +<p>Il me fit quelques questions sur ces campagnes si célèbres, et je lui +répondis de manière à éveiller sa curiosité. Il me parla de l'Égypte, du +18 brumaire, de la campagne de 1814, etc., et je répondis succinctement +sur ces divers objets. J'eus bien soin de jeter promptement mes idées +générales sur le caractère et la carrière de Napoléon, qui présentent +des changements tellement complets dans sa personne, que l'on peut +considérer en lui deux hommes. Son élévation, due sans doute en grande +partie à ses talents, mais puissamment favorisée par le temps où il a +paru, fut l'expression, sentie par tout le monde, des besoins de la +société d'alors. À ce titre, chacun l'aida, le soutint et le favorisa; +tandis que sa chute fut son ouvrage et le résultat de ses efforts +constants. Enfin ce beau génie, si calculateur dans les premières années +de sa grandeur, fut obscurci par les illusions de l'orgueil, qui ont +faussé son jugement. À cette occasion, je lui citai tout de suite le mot +qu'il prononça le soir du combat de Champaubert, où il semblait prévoir +son retour prochain sur la Vistule, mot déjà rapporté dans mes récits, +en racontant les événements de la campagne de 1814.</p> + +<p>Le duc de Reichstadt me parla avec une grande ardeur de sa passion pour +son métier, du désir qu'il avait de faire la guerre, et ajouta combien +il serait heureux de l'apprendre sous moi. En général, il caressait +souvent cette idée. Plus d'une fois il me l'a exprimée; rêve d'un enfant +qui se berçait d'espérances chimériques. La France et l'Autriche, +disait-il, pouvaient un jour être alliées, et leurs armées combattre +l'une à côté de l'autre. «Car, disait-il, ce n'est pas contre la France +que je puis et dois faire la guerre. Un ordre de mon père me l'a +défendu, et jamais je ne l'enfreindrai. Mon coeur me le défend aussi, de +même qu'une sage et bonne politique.»</p> + +<p>Le vif intérêt qu'il montrait dans cette conversation, s'augmentant +toujours, l'amena à exprimer le désir de connaître avec détail par mes +récits les événements passés. Mais je crus prudent de ne pas prendre +d'engagements trop positifs à cet égard; car je ne pouvais savoir ce qui +conviendrait à l'empereur et au prince de Metternich. Autant par devoir +que par prudence, une grande circonspection dans ma conduite m'était +imposée, et je ne devais rien faire d'un peu important qu'avec +l'assentiment du pouvoir protecteur qui me donnait asile.</p> + +<p>Notre conversation finit après avoir duré une demi-heure et avoir été +l'objet des remarques de tous les spectateurs. Une fois libre, le prince +de Metternich étant au bal, je lui soumis immédiatement la question. Il +me répondit ces propres paroles: «Il n'y a aucun inconvénient à ce que +vous voyiez le duc de Reichstadt et que vous lui parliez de son père. On +ne peut le mettre en meilleures mains que les vôtres. Je regarderais +comme une mauvaise action de ne pas lui faire connaître Napoléon tel +qu'il était et avec la supériorité qui le caractérisait d'une manière +si éminente; mais aussi il est bon qu'il sache quels ont été ses +illusions, son orgueil et son ambition, passions qui l'ont perdu et +conduit à démolir lui-même sa puissance. Vous, plus que tout autre, êtes +capable de lui faire connaître et sentir la vérité.»</p> + +<p>Ce raisonnement si simple, si vrai, cette conduite si raisonnable, si +loyale envers ce jeune homme, est d'accord avec tout ce que j'ai pu voir +et répond victorieusement aux sottises débitées sur l'éducation du duc +de Reichstadt, éducation tout autre et l'opposé de ce qu'on a dit.</p> + +<p>Je prévins immédiatement le duc de Reichstadt que j'étais en mesure de +le satisfaire, et que, quand il le voudrait, je lui raconterais les +campagnes d'Italie de 1796 et 1797. On va voir combien la raison et la +prudence étaient précoces chez ce jeune homme; il me dit: «Monsieur le +maréchal, dans nos positions respectives, il me semble convenable d'en +parler d'avance au prince de Metternich et d'agir avec son assentiment.» +Je répliquai: «Monseigneur, mes démarches ont devancé vos justes +observations, et c'est avec son approbation que je viens prendre vos +ordres.»</p> + +<p>Nous primes jour pour le vendredi suivant 28, à onze heures du matin. +Depuis ce moment, et pendant trois mois environ, les lundis, vendredis +et quelquefois les mercredis, depuis onze heures jusqu'à une heure et +demie, étaient consacré; à mes récits, qui comprirent l'histoire de son +père et des guerres de notre temps. Quand les circonstances en faisaient +naître l'occasion, je faisais l'exposé des principes de l'art de la +guerre.</p> + +<p>Avant d'entrer en matière et de raconter les immortelles campagnes de +1796 et 1797 en Italie, je commençai par lui apprendre les détails qui +concernent la première partie de la vie de son père, et, pour ainsi +dire, de son enfance politique et militaire, et les circonstances qui +l'amenèrent, presque indépendamment de sa volonté, en présence +d'événements qui ont été la base de sa fortune et qui ont formé le point +de départ de sa grandeur; car, ajoutai-je, nous appartenons en beaucoup +de choses à la destinée; mais cependant nous sommes souvent aussi +enfants de nos oeuvres. Pour arriver à faire de grandes choses, il faut +que les circonstances ne manquent pas aux hommes capables et que les +hommes ne manquent pas aux grandes circonstances qui s'offrent à eux. +Napoléon les a rencontrées telles qu'il pouvait les désirer, et lui même +s'est trouvé à leur hauteur. Cet accord nécessaire est rare, et, quand +la fortune le fait naître, il en résulte des choses qui étonnent le +vulgaire. Beaucoup d'individus possèdent les qualités nécessaires pour +devenir de grands hommes et meurent ignorés, sans doute faute d'occasion +de se faire connaître. La société aurait été préservée de beaucoup de +calamités si, dans les grandes crises, le caprice de la fortune n'avait +pas fait déposer souvent le pouvoir en des mains incapables de +l'exercer.</p> + +<p>Toutes les idées du duc de Reichstadt étaient dirigées vers son père, +auquel il rendait une espèce de culte. Un coeur ardent et ce sentiment +primitif qui joue un si grand rôle dans les pays où la civilisation est +en retard, comme la Corse, lui était échu dans toute son énergie comme +un héritage.</p> + +<p>Il m'est impossible d'exprimer avec quelle avidité il entendait mes +récits. Je m'excusai auprès de lui de parler souvent de moi; mais, en +racontant ce qui concernait son père, je ne pouvais pas l'éviter; car, à +cette époque, le cadre était petit, le nombre de ceux qui y étaient +compris peu considérable, et j'en faisais partie. Je racontai donc au +duc de Reichstadt les premières années de son père, l'occasion de ma +première connaissance avec lui, ma rencontre au siège de-Toulon et le +rôle important qu'il y joua bientôt, quoique alors seulement pourvu d'un +grade subalterne; puis sa nomination au grade de général dans le corps +de l'artillerie employé à l'armée de Nice; son importance personnelle, +les opérations qu'il dirigea et qui furent comme une première esquisse +de la campagne faite une année plus tard, son besoin d'activité +l'amenant à proposer une expédition maritime qui ne sortit pas à cause +des revers éprouvés par l'escadre; son voyage dans la ville de Gènes, +qu'il conseillait d'enlever par surprise; son arrestation comme partisan +de Robespierre, sa mise en liberté, son changement de destination, qui +l'amena à Paris, où je l'accompagnai, après m'être arrêté avec lui dans +ma famille pendant quelques jours, séjour qui l'empêcha d'arriver à +Paris à temps pour être compris dans le travail de l'artillerie, et le +fit renoncer à une activité qui ne lui convenait pas hors de ce corps. +Je fis observer au duc de Reichstadt combien il est remarquable qu'à +cette époque Napoléon ait été aussi soumis aux préjugés du corps dans +lequel il servait, préjugés qui semblaient devoir l'enlever à une grande +destinée et l'empêcher de suivre une carrière seule capable de le +conduire à la gloire et à la puissance. Ce fait est une des plus grandes +preuves de l'influence des opinions du premier âge sur les opinions de +toute notre vie. Il a fallu des événements hors de tous les calculs pour +en détruire l'effet chez lui.</p> + +<p>Dans la seconde séance, je continuai à raconter au duc de Reichstadt ces +premiers temps de son père, si peu connus, et dont je suis aujourd'hui +le seul témoin vivant: son séjour à Paris, ses velléités de se faire +négociant, son espérance d'aller à Constantinople, qui ne se réalisa +pas, qui le fit ainsi trouver à Paris lors du 13 vendémiaire et l'amena +au commandement; enfin les circonstances qui lui firent avoir, au +printemps, le commandement de l'armée d'Italie, et son départ pour cette +destination.</p> + +<p>Les séances suivantes furent employées à lui raconter, dans le plus +grand détail, les campagnes de 1796 et 1797. J'eus soin de faire +ressortir les difficultés résultant de l'infériorité numérique de +l'armée, de la pénurie de toutes choses, et plus encore du peu +d'autorité dans l'opinion que devait avoir, à son arrivée, un jeune +général qui, n'ayant jamais commandé une division, une brigade, ni même +un régiment, se trouvait avoir sous ses ordres des généraux âgés et +expérimentés. Je lui fis remarquer avec quelle promptitude soit autorité +se trouva établie, l'obéissance obtenue et la confiance universelle +inspirée. Après avoir posé quelques principes généraux de la grande +guerre, je lui lis comprendre quelle série de fautes les généraux +ennemis avaient commises et avec quelle habileté Bonaparte en avait +profité.</p> + +<p>Pendant le cours de mes récits sur les campagnes d'Italie, et quand ils +furent terminés, je m'attachai à peindre Napoléon dans sa vie privée, et +tel que je l'ai connu: ayant de la bonté et une véritable bonté, +quoique ce soit loin de l'opinion consacrée, susceptible d'un +attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient dignes. +J'ajoutai que sa sensibilité s'était émoussée avec le temps, mais sans +changer son caractère; et, pour preuve de la bonté qui lui était +naturelle, je lui racontai plusieurs circonstances de sa vie, entre +autres ce qui a rapport à Dandolo de Venise, lors de la paix de +Campo-Formio, et à Blanc, lors du départ de l'Égypte. Enfin, je ne +négligeai rien pour représenter Napoléon à son fils, tel que je l'ai +connu et aimé. Ces récits l'attachèrent beaucoup et l'intéressèrent à un +point impossible à exprimer.</p> + +<p>Après le récit des guerres d'Italie, je commençai celui de la campagne +de 1814, les deux époques de la vie de son père, qu'il avait désiré +particulièrement connaître. Je lui présentai, en résumé, la situation +des choses, en novembre 1813; en quoi consistaient nos misérables débris +au moment de notre arrivée sur les bords du Rhin, débris qu'un horrible +typhus anéantissait. Je lui exposai alors les changements survenus dans +l'esprit de son père, et les illusions dont il était rempli, les rêves +qu'il nourrissait, et qui n'étaient fondés sur rien de réel; l'espoir +d'une offensive prochaine, quand il était évident que l'hiver entier +passé dans le repos lui donnerait à peine le moyen de créer les +éléments d'une défensive incomplète. Je lui rapportai l'unanimité des +opinions à cet égard, et lui citai le mot du général Drouot, rapporté +ailleurs, et qui peint si bien, et avec tant de mesure, notre situation +d'alors. Je lui fis remarquer le tort grave qu'eut Napoléon de ne pas +accepter immédiatement les propositions de paix apportées par M. de +Saint-Aignan, et les conséquences d'une obstination qui s'est renouvelée +plusieurs fois pendant la campagne et qui fut toujours aussi funeste. +Enfin, j'entrepris le récit des opérations militaires, à commencer par +le moment où l'ennemi passa le Rhin, à Bâle, le 19 décembre, et sur +toute la ligne du Rhin, le 1er janvier.</p> + +<p>Ces récits nous amenèrent, à la fin de la campagne, au combat de Paris, +combat si honorable pour le petit nombre de soldats qui a soutenu, +pendant si longtemps, une lutte si inégale. Je lui fis l'exposé de +l'esprit qui régnait en France alors, et particulièrement à Paris; de la +faiblesse montrée par Joseph; de la capitulation qui eut lieu, et des +événements d'Essonne, des motifs qui m'ont dirigé, et des intentions +patriotiques qui, seules, m'ont animé. En un mot, mes récits, relatifs +aux événements d'alors, furent à peu près semblables à ce que j'ai +raconté dans mes <i>Mémoires</i>. Le duc de Reichstadt écouta avec une +attention profonde et une grande émotion. Il comprit tout et porta sur +tous les événements le jugement le plus sain. Il remarqua de lui-même la +faute faite par Napoléon de laisser tant de troupes dans les places +d'Allemagne, troupes qui, rentrées en France, auraient suffi pour +défendre le territoire. Il a eu depuis occasion de parler de ce qui +m'est personnel, et il a défendu ma conduite avec chaleur, comme je +l'aurais fait moi-même. Il a fait ressortir aussi la grande faute +commise d'avoir éloigné sa mère, dont la présence aurait tout sauvé. +Elle aurait imposé aux conspirateurs, ranimé la tendresse de son père, +provoqué les hommages d'Alexandre, parlé à son esprit chevaleresque, et, +par ces divers motifs, elle aurait empêché son fils d'être dépouillé. +Enfin, il prononça ces propres paroles qui sont remarquables par leur +concision et par la justesse de la pensée: «Mon père et ma mère +n'auraient jamais dû s'éloigner de Paris, l'un pour la guerre, et +l'autre pour la paix.»</p> + +<p>Ces deux mots résument toute la conduite militaire et politique qu'il +eût été opportun de tenir. Le duc de Reichstadt ayant manifesté le désir +de voir mes récits embrasser la totalité de la vie de son père, je +revins en arrière, et je racontai la campagne d'Égypte. Je fis l'exposé +des circonstances personnelles au général Bonaparte. Je lui démontrai à +quel nombre de chances contraires il s'était abandonné; car il était peu +probable, au moment du départ, que cette traversée si longue, si +difficile, avec un convoi si nombreux, et de si mauvais bâtiments, pût +s'exécuter avec un succès qui tiendrait du miracle. Il comprit que la +prise de Malte fut un coup de fortune, hors de tous les calculs; qu'une +fois arrivé en Égypte, et le débarquement effectué, les difficultés +étaient vaincues, l'occupation et la conquête de ce pays devenaient +chose facile. Je lui expliquai en quoi consistaient les combats en +Égypte, combats auxquels on a donné à tort le nom fastueux de batailles, +et je lui racontai tout ce que mes <i>Mémoires</i> renferment de curieux sur +les choses et sur les personnes, en un mot sur ce pays alors si peu +connu.</p> + +<p>J'arrivai enfin au retour de l'expédition de Syrie, à la bataille +d'Aboukir, aux motifs qui firent prendre au général Bonaparte la +résolution de revenir sur-le-champ en France, et à tout ce que cette +traversée offrit de bizarre, d'obstacles apparents, obstacles qui +n'étaient qu'une combinaison favorable de la destinée, protégeant son +avenir et ses projets à son insu. Je lui fis un tableau vrai des +transports de joie causés par le retour en France de Bonaparte, de +l'accueil qu'il reçut en traversant les provinces et en se rendant à +Paris. Enfin, je lui fis connaître ce qui est relatif à la révolution du +18 brumaire, la chose la plus nationale, la plus populaire, que +l'opinion de la France entière avait appelée et qu'elle accepta avec +transport. Je mis un soin tout particulier à lui faire comprendre la +cause de l'arrivée si facile du général Bonaparte au pouvoir. Elle avait +été souhaitée universellement comme un moyen unique de salut, et, en +l'acceptant, il avait eu l'apparence de céder aux nécessités du pays, au +lieu d'agir seulement dans son intérêt propre. Tout avait été de +soi-même, tandis que tout aurait été obstacle pour lui si, avant +l'expédition d'Égypte, il s'était emparé de l'autorité.</p> + +<p>Les séances suivantes furent employées au récit de la campagne de +l'armée de réserve, du passage de l'artillerie au mont Saint-Bernard, +ensuite sous le fort de Bard, passages mémorables, qui furent +spécialement mon ouvrage, et enfin de la bataille de Marengo. Je lui fis +connaître les dispositions militaires que le premier consul ordonna pour +l'occupation et la défense de l'Italie; enfin la campagne que je fis en +1800, comme commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, tout ce +qui tient aux opérations de cette armée, au passage du Mincio et de +l'Adige, et à l'armistice qui suivit, dont la négociation m'avait été +confiée.</p> + +<p>Lui ayant parlé du poste de premier inspecteur général de l'artillerie, +dans lequel j'avais été placé à ma rentrée en France, je profitai de +cette occasion pour faire au duc de Reichstadt un exposé succinct des +principes du service de l'artillerie, service dont je fis l'application +dans les changements du matériel qui furent exécutés. J'arrivai ensuite +à la guerre avec l'Angleterre et aux projets formés par le premier +consul, projets dont l'exécution fut préparée avec une ardeur constante +peu commune et en harmonie avec la force de sa volonté.</p> + +<p>Je donnai au duc de Reichstadt des détails très-circonstanciés sur les +armements faits alors, sur leur nature, et sur tout ce qui concerne +cette expédition, que quelques individus qui se prétendent bien informés +disent n'avoir jamais dû être exécutée. Je lui donnai des preuves +palpables du contraire, de la possibilité de sa réussite, qui ne tint, +quand plus tard on fut au moment de la tenter, qu'à l'irrésolution de +l'amiral Villeneuve.</p> + +<p>Du récit de l'expédition d'Angleterre, je passai à celui de la campagne +de 1805, qui s'y lie immédiatement, et je fis le tableau des désastres +de l'armée autrichienne, détruite à Ulm par suite de la stupidité et de +la folie du général Mack, qui la commandait. Je racontai au duc de +Reichstadt à quelle occasion j'avais été envoyé en Dalmatie, les +événements militaires qui se passèrent dans ce pays, et j'entrai dans +le détail de tout ce que cette province renferme de curieux.</p> + +<p>La campagne de 1809 arriva ensuite. Je lui fis le récit de ce qui +concernait l'armée de Dalmatie en particulier, jusqu'au moment où elle +se trouva confondue dans la grande armée et en ligne avec les corps qui +la composaient.</p> + +<p>J'entrai dans de grands développements sur la bataille de Wagram. Je lui +fis comprendre les conséquences qui étaient résultées des incertitudes +et des changements divers survenus dans les projets de l'archiduc +Charles. Je lui parlai ensuite de ma mission dans les provinces +illyriennes, dont j'avais été gouverneur; cela me donna l'occasion de +l'instruire avec détail de ce qui concerne les régiments frontières, +dont l'organisation est si ingénieuse, si admirable, donne des résultats +si utiles au pays où ces régiments sont organisés et au souverain auquel +ils appartiennent. Je saisis cette occasion pour lui faire l'exposé du +système continental, système d'une conception grande et menaçante pour +l'Angleterre, d'une exécution difficile pour nous, mais devenue +impossible au moment où le seul intéressé à le maintenir y dérogea pour +le transformer en une série d'actes d'une tyrannie brutale qui ont rendu +la puissance française odieuse, insupportable, et qui ont ainsi +contribué puissamment, par les haines qu'elles ont développées, au +renversement de l'Empire.</p> + +<p>Je l'entretins de l'époque de sa naissance, dont j'avais été témoin, et +des joies que sa venue au monde avait fait naître. Il parla de cette +prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un philosophe et +d'un sage.</p> + +<p>J'entrai en matière sur les affaires d'Espagne, l'état de ce pays et la +série de circonstances qui avaient amené les malheurs dont il était +accablé. Je lui fis un précis des événements politiques et militaires +qui s'y étaient passés depuis vingt ans. Après lui avoir fait comprendre +ce que le système de guerre et de commandement adopté par Napoléon pour +ce pays avait ajouté de difficultés à celles déjà si grandes qui +existaient naturellement, il conclut lui-même que, devenues +insurmontables, le résultat ne pouvait manquer d'être funeste.</p> + +<p>J'entrepris le récit des deux campagnes que j'ai faites dans la +Péninsule en 1811 et 1812. En lui donnant, jour par jour, la marche des +événements et l'indication des ordres donnés, il put voir à quel point +Napoléon se refusa à comprendre la situation des choses en Espagne, et +reconnaître comment, en voulant conserver un pouvoir de détail, qu'il ne +pouvait exercer, Napoléon contribua, plus que tout autre, au triomphe +de la cause opposée et au succès de ses ennemis. Il vit aussi combien +funeste avait été l'influence de Soult dans plusieurs circonstances, +d'abord lorsqu'il renonça à détruire l'armée anglaise en Espagne, après +la bataille de Talavera; ensuite, lorsque après la bataille de +Salamanque, en 1812, ayant trouvé cette armée séparée en plusieurs +corps, éloignés les uns des autres, il ne pensa point à l'accabler avec +toutes ses forces, qui, en ce moment, se trouvaient réunies, et +formaient un effectif double de celui de l'ennemi; et enfin une +troisième fois devant Pampelune, en perdant la moitié de son armée sans +motif et sans raison.</p> + +<p>Ces récits m'amenèrent à l'époque où, blessé et remplacé en Espagne, je +rentrai à Paris peu de jours avant l'arrivée de Napoléon lui-même, qui +venait d'échapper aux désastres de la campagne de Russie. Alors la +destinée de l'Empereur avait pâli; mais on pouvait encore espérer de la +grandeur dans l'avenir avec une conduite sage et mesurée. Je dis au +prince que je ne pouvais lui parler <i>ex professo</i> de la campagne de 1812 +en Russie, ne l'ayant pas faite, mais que le temps m'avait appris à +reconnaître, dans la relation écrite par Philippe de Ségur, l'ouvrage le +meilleur sur cette époque importante de notre histoire, l'ouvrage où il +y avait le plus de vérité dans les faits et dans la physionomie des +événements. J'ajoutai: «Ce n'est pas un critique sévère qui se livre à +des recherches, constate des faits et accuse, c'est un admirateur, un +ami, qui, trompé dans ses espérances et ses calculs, déplore des fautes +et cherche vainement à les excuser.»</p> + +<p>Il ne me restait plus, pour compléter mes récits, que d'effectuer ceux +de la campagne de 1813. Je le fis avec détail. Après avoir fait +ressortir ce qu'il y eut de beau et d'éclatant pour le pays et le +souverain dans cette espèce de résurrection de l'armée française et dans +les succès qui marquèrent la première partie de la campagne, je lui fis +comprendre combien la seconde partie fut loin de la première, et +Napoléon différent de ce qu'il avait été autrefois. Je le lui montrai +alors tel que M. de Ségur le peint en 1812, c'est-à-dire abandonné à des +illusions constantes, qui servirent à l'égarer sous les rapports +politiques comme sous les rapports militaires.</p> + +<p>Je terminai cette espèce de cours d'une durée de trois mois par la +lecture de ce que j'ai écrit sur les événements de 1830. Cette tâche +remplie, je dis au duc de Reichstadt que, n'ayant plus rien à lui +raconter qui pût l'intéresser, je prenais congé de lui. Il m'embrassa +tendrement en me remerciant. Il me déclara que je lui avais fait passer +les moments les plus doux qu'il eût encore goûtés depuis qu'il était au +monde, et me fit promettre de continuer à venir le voir de temps en +temps, devoir que je n'ai cessé de remplir.</p> + +<p>Il m'envoya peu après son portrait fait par Daffinger: il est d'une +assez grande ressemblance, quoique un peu trop jeune. Le buste de son +père est en face, et il a écrit de sa main les vers de Racine ci-après:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">«Arrivé près de moi par un zèle sincère,</p> +<p class="i14">Tu me contais alors l'histoire de mon père:</p> +<p class="i14">Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,</p> +<p class="i14">S'échauffait au récit de ses nobles exploits.»</p> +</div></div> + +<p>Ce gage de son souvenir et de son amitié est une des choses les plus +précieuses que je puisse posséder. Il avait, comme son père, l'instinct +de se rendre agréable aux gens auxquels il voulait plaire.</p> + +<p>Je continuai à le visiter environ tous les quinze jours, et chaque fois +j'étais reçu par lui avec l'expression du plaisir. Quand j'avais fait +une absence de Vienne, c'étaient de nouvelles étreintes. Dans mes +visites, la conversation roulait sur la politique, sur les nouvelles du +jour.</p> + +<p>Je n'ai pas omis une seule occasion de lui donner les conseils que je +croyais sages et conformes à sa position particulière. Dans une des +premières conversations, je lui dis: «Monseigneur, vous voilà livré au +monde, libre de vos actions: croyez à mon tendre attachement pour vous +et aux voeux que je fais pour votre gloire et votre bonheur. Mettez-vous +en défiance contre les intrigants français qui vont chercher à vous +entourer et à s'emparer de vous; notre pays abonde en cette sorte de +gens. Leur influence sur vous, s'ils en acquéraient jamais, vous +mènerait à votre perte. Ils vous engageraient dans des combinaisons +impuissantes qui vous compromettraient infailliblement. Vous n'avez +qu'une ligne à suivre, une conduite à tenir. Grandissez dans l'opinion +par votre instruction, par une conduite droite et ferme; montrez-vous +apte à tout, et faites voir que le fils de Napoléon est doué par la +nature de hautes facultés et d'un grand caractère. Faites-vous des amis; +vous y réussirez facilement, car l'opinion vous est très-favorable, et +il y a, en général, une grande bienveillance pour vous dans le public. +Ne faites, dans aucun cas, la guerre à la France, afin de n'avoir +jamais, aux yeux des Français, une physionomie hostile, et attendez ce +que la Providence décidera de vous. Si elle a des desseins sur vous, si +vous êtes appelé à jouer un rôle politique, il faut que vous soyez une +nécessité du temps, une solution du problème, et qu'on vienne vous +chercher. C'est ainsi que votre père est arrivé au faîte du pouvoir sans +éprouver de difficultés. Les choses sont plus fortes que les hommes. +Quand on marche dans leur sens, quand on est soutenu par elles, tout +est aisé, tout est facile; quand on les contrarie, quand on marche dans +un sens opposé, on s'épuise en vains efforts, et un succès éphémère +n'est que le prélude d'une catastrophe. La règle de conduite que je +prends la liberté de vous conseiller est le résultat d'une longue +expérience et de réflexions dictées par mon attachement pour vous; elle +est conforme aux intérêts bien entendus de votre ambition, à ceux de +votre considération et de votre bonheur.»</p> + +<p>Le prince me répondit sur-le-champ: «Ma position doit paraître +difficile. Eh bien, elle le serait pour une âme faible. Quand on a pris +une résolution, que l'on peut se rendre compte des conditions dans +lesquelles on est placé, tout devient facile. Je puis éprouver quelques +tourments par l'impatience de trouver une occasion d'acquérir de la +gloire, et, en conséquence, des embarras que ma position y apporte. +C'est un tribut que je paye à l'humanité, mais c'est un mal passager. +Jamais je ne sortirai de la ligne que vous m'indiquez, et qui est celle +que j'ai choisie; je ne ferai, dans aucune circonstance, la guerre à la +France: c'est une recommandation de mon père à laquelle je serai +toujours fidèle. Si la politique des souverains de l'Europe les +déterminait à me mettre en avant, je protesterais solennellement. Le +fils de Napoléon doit avoir trop de grandeur pour servir d'instrument, +et, dans des événements de cette nature, je ne veux pas être une +avant-garde, mais une réserve, c'est-à-dire arriver comme secours, en +rappelant de grands souvenirs. Voilà quels sont mes sentiments, quelle +est ma manière de voir et les règles de conduite que je me suis +invariablement tracées.»</p> + +<p>Je lui exprimai la joie que j'éprouvais de le voir pénétré de sentiments +aussi nobles et d'idées aussi raisonnables. Il s'est réjoui avec moi des +espérances de paix. «La guerre, m'a-t-il dit, dans les circonstances +présentes serait, pour vous et pour moi, une source de chagrins, puisque +d'aucune manière ni l'un ni l'autre nous ne pourrions y prendre part.»</p> + +<p>Nous discutâmes si, en principe, un chef suprême devait choisir ses +principaux instruments parmi les hommes capables, au lieu de les +chercher dans des gens du second ordre. On conçoit la pensée qui fait +choisir des hommes sans réputation, et il était assez incliné à adopter +de préférence cette opinion. Mais je lui fis sentir qu'écarter les +hommes supérieurs était une preuve de faiblesse et du sentiment de sa +propre infériorité; qu'avant tout il fallait ne rien négliger pour +assurer le succès de ses opérations, sauf à en partager la gloire avec +ses collaborateurs. Un devoir positif l'ordonne; mais d'ailleurs la +part du chef est toujours assez belle, quand il a attaché son nom au +triomphe. La conversation se termina par une réflexion spirituelle du +duc de Reichstadt. Je lui faisais remarquer combien le secret était +nécessaire dans les grandes affaires, car presque jamais on n'a regretté +le silence: qu'ainsi on devait se borner à confier ses projets au plus +petit nombre d'individus possible, et aux agents indispensables; il +ajouta: «Et quelquefois à ceux qui les ont devinés.»</p> + +<p>Dans une autre conversation, dont les sujets avaient été variés, le duc +de Reichstadt traita une question abstraite et compara l'homme d'honneur +à l'homme de conscience. Il donnait la préférence à ce dernier, «parce +que, disait-il, c'est toujours le mieux et le plus utile qu'il désire +atteindre, tandis que l'autre peut être l'agent aveugle d'un méchant ou +d'un insensé.»--On se rappelle que j'ai rendu compte dans le récit de la +campagne de 1813, d'une conversation à Düben avec Napoléon sur le même +sujet; mais la conclusion était opposée. Je fus confondu de voir ce +jeune homme occupé de questions si élevées, et je trouvais quelque chose +de surnaturel à ce qui se passait, car je n'avais pas dit un mot de +cette conversation au prince.</p> + +<p>Le duc de Reichstadt, ayant été nommé lieutenant-colonel du régiment de +Giulay, se livra avec ardeur au commandement du bataillon qui lui était +confié. À cinq heures du matin, il était à l'exercice. Cela n'empêchait +pas le travail du soir, qu'il continuait comme autrefois, et qu'il +poussait jusque bien avant dans la nuit. J'allai le voir exercer. Il +s'en acquittait bien. Cette activité, trop grande pour l'état de ses +forces, pour une poitrine faible, pour un tempérament en travail et +achevant de se développer, soumis à l'action maligne d'une humeur qu'il +avait reçue de son père, fit naître la maladie dont un an après il est +mort. Une extinction de voix, accompagnée de fièvre, survint. Le duc de +Reichstadt fut forcé, pendant quinze jours, de suspendre les manoeuvres +et de vivre dans la retraite; avertissement de la nature dont on aurait +dû profiter, en le faisant renoncer, pendant deux ans, à une vie qui lui +était funeste. On aurait dû aussi l'envoyer habiter des pays d'un climat +plus doux. Enfin, en ne négligeant rien, on aurait pu consolider une +santé chancelante et un tempérament faible.</p> + +<p>Il est probable qu'on serait parvenu à conserver cet aimable jeune +homme; mais, au lieu de cela, on traita légèrement une indisposition +d'un caractère grave. Des gens mal intentionnés, entre autres un nommé +Kutschera, aide de camp général de l'empereur, prétendirent que le duc +de Reichstadt était efféminé et manquait d'énergie, puisqu'il se +laissait abattre si facilement. Ces propos lui étant revenus le +blessèrent profondément. Dès ce moment il fit volontairement des +imprudences pour prouver son courage. Il aimait la chasse et s'y livra +d'une manière inconsidérée et par le plus mauvais temps. Les effets de +ce régime furent prompts et terribles. Les accidents se multiplièrent, +et bientôt on ne put plus avoir l'espoir fondé de lui conserver la vie. +Je le vis alors plus souvent. Ma présence lui était agréable et lui +causait des distractions utiles.</p> + +<p>C'était à Schoenbrunn, dans la chambre même où j'avais vu souvent +Napoléon, qu'il me recevait. Un jour il dormait et l'on me renvoya. On +le lui dit plus tard, et il répondit: «Pourquoi ne m'avez-vous pas +réveillé? C'est le seul homme dont la conversation m'amuse et +m'intéresse.»</p> + +<p>Une autre fois, au mois de juillet, peu de jours avant sa mort, je me +rendis chez lui et l'on m'annonça. Il était horriblement faible et +souffrant, il répondit: «Dites au maréchal que je dors; je ne veux pas +qu'il me voie dans ma misère.»</p> + +<p>Il mourut le 22 juillet, anniversaire de la bataille de Salamanque, jour +devenu ainsi doublement funeste pour moi.</p> + +<p>Je terminerai cet article en essayant de faire le portrait de ce jeune +prince, qui n'a fait qu'apparaître au monde.</p> + +<p>Le duc de Reichstadt est un des plus remarquables exemples des caprices +de la fortune. Né sur la marche du trône le plus élevé et le plus +puissant, destiné, selon les apparences, à régner sur une multitude de +peuples, son étoile, si brillante à son aurore, n'a jamais cessé de +pâlir. Chaque jour, durant sa vie, a vu obscurcir son avenir, et enfin +tout a fini pour lui à vingt et un ans, après avoir passé sa courte vie +dans une situation fausse, remplie d'oppositions, de contradictions et +de peines. Avec des apparences contraires, il reçut de la nature un +corps faible. Une crue extraordinaire, qui tenait à une espèce de +rachitisme, l'a beaucoup énervé. Plusieurs des organes les plus +importants ne se développèrent pas suffisamment, tandis que d'autres +semblèrent absorber toutes les puissances de sa vie. Son estomac était +extrêmement petit et son cerveau énorme. Un régime mal entendu, la +rareté de ses repas, d'abord faute d'appétit et ensuite résultat d'une +erreur de jugement, ont sans doute contribué à augmenter cet état de +souffrances.</p> + +<p>Son éducation fut soignée et dirigée par un homme honorable, le comte +Maurice de Dietrichstein, son gouverneur. Elle aurait pu être mieux +entendue et de manière à en obtenir plus de fruit. Le résultat de ses +études fut médiocre. Il savait bien les langues vivantes; mais il avait +peu d'aptitude pour les sciences exactes. Une bonne mémoire avait +favorisé l'étude de l'histoire, qu'il savait assez bien. Les études +militaires étaient celles pour lesquelles il avait le plus d'attrait. Sa +passion pour le service militaire était extrême. L'éclat de la gloire de +son père semblait avoir sur lui l'effet d'un foyer brûlant. Il ne +concevait aucun bonheur sur la terre comparable à celui d'être soldat et +de faire la guerre. Il trouvait peu de charme dans les plaisirs du +monde, où cependant il était bien vu et bien reçu. Plus tard, son +développement étant complet, il en aurait sans doute été autrement; mais +une prétention de stoïcisme et de haute raison l'aurait pendant +longtemps mis en garde contre l'ascendant des femmes.</p> + +<p>Le duc de Reichstadt était leste et adroit dans les exercices du corps. +Il montait bien à cheval, et avec beaucoup de grâce. Sa figure avait +quelque chose de doux, de sérieux, de mélancolique, et quelquefois un +regard perçant et dur qui rappelait celui de son père, quand il était +irrité. Son éducation, la position bizarre qu'il occupait, l'avaient +forcé de bonne heure à user de dissimulation. Aussi cette disposition de +son esprit était un trait marquant de son caractère. On l'a accusé +d'être faux et menteur. Cette accusation ne me paraît pas avoir été +fondée; mais son extrême réserve, une prudence au-dessus de son âge, +l'empêchèrent d'être jamais entraîné plus loin qu'il ne voulait. Enfin +ses manières, quelquefois caressantes, et la séduction qu'il exerçait +quand il voulait s'en donner la peine, ont pu autoriser, jusqu'à un +certain point, cette injuste accusation de la part de ses ennemis.</p> + +<p>Pour donner une idée de la réserve et de la prudence qui ne +l'abandonnaient jamais, je raconterai le fait suivant:--Un de mes aides +de camp, le baron de la Rue, qui m'avait accompagné à Vienne, était au +moment de retourner à Paris. Le duc de Reichstadt l'avait rencontré +souvent dans le monde et fort bien traité. Lorsque M. de la Rue lui +annonça son départ prochain, il lui adressa en même temps cette phrase +banale qui est dans la bouche de tous les voyageurs, que, s'il avait des +commissions pour Paris, il s'en chargerait. Je vois encore le duc de +Reichstadt lui répondant avec expression et vivacité: «Pour Paris? je +n'y connais personne. Je n'y connais que la colonne de la place +Vendôme.»</p> + +<p>Le surlendemain, au moment où M. de la Rue montait en voiture, le comte +de Dietrichstein, en venant lui-même renouveler, de la part de Son +Altesse Impériale, ses souhaits de bon voyage, lui remit un pli du +prince contenant ces mots:</p> + +<p>«Quand vous reverrez la colonne, présentez-lui mes respects.»</p> + +<p>Le duc de Reichstadt avait un esprit lucide et vif. Sa compréhension +était facile, ses aperçus prompts, ses applications justes. Il m'est +arrivé souvent de lui voir faire, lors de mes récits, des rapprochements +ingénieux de circonstances analogues, quoique à des espaces de temps +considérables, et des applications des principes posés qui avaient germé +dans son esprit. Il avait le défaut de viser trop à l'effet; et, +particulièrement dans le monde, ce défaut était sensible. Il hasardait +quelquefois légèrement des phrases ambitieuses et des paradoxes qu'il ne +pouvait pas soutenir avec succès; mais le temps l'aurait probablement +corrigé à cet égard. Ce jeune homme, malgré ses qualités et sa +séduction, n'était pas complet, et j'ignore si la nature l'avait doué +d'assez hautes facultés pour jouer un rôle de premier ordre au milieu +des complications de l'époque; mais il y avait des éléments précieux en +lui, et, en première ligne, le caractère, la grâce et la finesse, +qualités bien nécessaires dans la position difficile où il se trouvait.</p> + +<p>Il chérissait son grand-père et avait le talent de pouvoir tout lui dire +sans lui déplaire. De son côté, l'empereur l'aimait tendrement, comme +toute la famille impériale. Sans aucune espèce de doute, les événements +de Juillet 1830 ont fait une puissante impression sur le duc de +Reichstadt. Ils ont développé chez lui des idées d'ambition qui +dormaient. Alors il s'établit dans son coeur un combat continuel, ce +tourment, le pire de tous, qui naît de désirs paraissant justes et +fondés et qui ne sont pas satisfaits. Il n'aimait pas les Bourbons, mais +il concevait leurs droits et leur grandeur. Ceux-ci mis hors de cause, +il répétait que, lui aussi, avait des droits et des droits plus clairs, +plus en harmonie avec la doctrine du temps que ceux de Louis-Philippe. +Ainsi, sous le rapport politique, il était tourmenté; sous le rapport +militaire, il ne voyait dans sa carrière rien de réel; car la réflexion +l'amenait facilement à reconnaître que, puisqu'il ne pouvait pas faire +la guerre à la France ni pour la France, il lui était interdit de la +faire jamais, et toute sa vie se passerait ainsi en exercices et en +manoeuvres. Dans d'autres moments, il lui est arrivé de s'abandonner à +une sorte de désespoir en réfléchissant qu'il ne pouvait y avoir de +guerre en Europe qu'entre la France et le reste des puissances du +continent. Alors il lui échappait de dire: «Mais est-ce que la gloire +acquise, même aux dépens des Français, ne me grandirait pas à leurs +yeux, et, si j'étais appelé un jour à les gouverner, n'en serais-je pas +plus digne, si j'avais prouvé ma capacité par mes actions?»</p> + +<p>Et puis il revenait aux premières idées que le sang français devait être +sacré pour lui. Son père lui avait tracé la marche qu'il devait suivre +pendant toute sa carrière, durant toute sa vie, et il lui arrivait, +comme il arrive souvent dans le malheur, de s'abandonner à des +espérances vagues qui, n'étant basées sur aucune chose positive, ne sont +qu'une chimère envoyée par la Providence pour alléger les peines du +coeur et les souffrances de l'esprit. Sa mort, dans les circonstances où +elle a eu lieu, a été un grand événement politique. Le parti militaire, +en France, connu sous le nom de parti bonapartiste, n'a plus eu de lien +ni d'existence après la mort du duc de Reichstadt. Il n'avait de +consistance que par le fils de celui qui avait été l'étonnement du +monde; de manière que, pour le passé, il parlait aux imaginations, et, +pour le présent, il était présumé avoir l'appui d'un monarque puissant. +Sans l'Autriche, le parti bonapartiste n'était rien. Ce parti, réduit +aux autres membres de la famille de Bonaparte, n'a plus même une +existence nominale. Il a fini, et il n'en reste que des souvenirs.</p> + +<br> + +<p>Je cherchai à mêler le travail de la rédaction de mes <i>Mémoires</i> à des +distractions agréables et instructives, et je fis de temps en temps des +voyages dans les différentes provinces de la monarchie autrichienne.</p> + +<p>Le premier objet de ma curiosité fut de voir la Hongrie. Je parcourus la +partie in plus voisine de l'Autriche avec un vif intérêt. Je n'en dirai +rien aujourd'hui, ayant déjà publié ailleurs mes remarques sur ce pays.</p> + +<p>Quelques mois plus tard, j'allai voir la Haute-Autriche et le Tyrol +allemand. Je suivis la rive gauche du Danube jusqu'à Lintz, et partout +je ne pus trop admirer ce pays enchanteur, surtout depuis Mölk jusqu'à +Lintz.</p> + +<p>À Lintz, je vis le commencement de ces travaux de fortification, en ce +moment exécutés, qui sont l'objet d'une si grande controverse. Les +éléments qui les composent, les tours dont l'enceinte est formée, sont +bien connues et faites avec soin. Les soins de détail, minutieux et +ingénieux, qui ont présidé à leur construction et à leur armement, leur +donnent une assez grande perfection. Leur ensemble forme un camp +retranché, imprenable quand il est défendu par une armée; mais, si +jamais on croyait pouvoir abandonner cet ensemble à lui-même, avec de +simples garnisons dans les tours, il résisterait à peine un moment. En +appliquant cette création à la défense de la frontière de l'Autriche, +je l'approuve complétement. L'emplacement est bien choisi. À cheval sur +le Danube, appuyé à des montagnes difficiles et d'un développement de +plusieurs lieues, ce camp retranché est impossible à bloquer. Les routes +nombreuses qui y aboutissent, les unes suivant les deux rives du Danube, +les autres se rendant en Bohême et dans le Tyrol, offrent des moyens de +manoeuvres faciles. Dans tous les cas, elles assurent l'arrivée des +secours de toute espèce et des renforts qui pourraient donner à une +armée battue ou inférieure le moyen de reprendre l'offensive. Une armée +s'y trouvera toujours en sûreté et y pourra, sans danger, attendre les +événements.</p> + +<p>La création de ces moyens de défense et de manoeuvres est préférable à +la création d'une grande place. D'abord, elle aurait coûté quarante +millions et dix ans de travaux. Le camp retranché de Lintz est terminé +aujourd'hui et n'a pas coûté cinq millions. Je le crois donc bien conçu, +utile dans la circonstance; et, si en 1805 et en 1809 il eût existé, il +est probable et même certain que nous ne serions pas arrivés à Vienne, +ou au moins nous y serions arrivés beaucoup plus tard. Or un retard d'un +mois, dans les progrès d'une armée qui attaque une grande monarchie dont +les ressources ne demandent que du temps pour être mises en oeuvre, +change tout l'état de la question; et, dans la circonstance, à moins +d'avoir des forces quadruples de celles de l'ennemi, une armée venant de +la Bavière ne peut s'enfoncer dans la vallée du Danube et marcher sur +Vienne, quand le camp retranché de Lintz est occupé par des forces un +peu respectables.</p> + +<p>De Lintz je me rendis à Gmünden et à Ischl, pays délicieux, pittoresque +et rempli de lacs, où un grand nombre d'habitants de Vienne vont passer +la belle saison. De là je fus à Salzbourg, pays plus beau encore, plus +ouvert, d'une extrême fertilité, d'une grande richesse. Je n'ai rien vu +de plus beau en ma vie, au climat près. Ce pays, quoique ouvert, est +coupé par des collines ornées de cultures et d'habitations. La vue se +termine à de hautes montagnes qui donnent à l'horizon une grande +étendue, et encadrent le plus beau tableau possible, de la manière la +plus imposante.</p> + +<p>Indépendamment de la beauté de la nature, Salzbourg est un point du plus +haut intérêt sous les rapports militaires. Sous les rapports +stratégiques, il est merveilleusement placé. Intermédiaire entre Vienne +et le Tyrol, placé au noeud de plusieurs routes qui se rendent à +Inspruck, en Carinthie, en Styrie, il prend des revers sur la vallée du +Danube, et les troupes qui s'y trouvent sont libres dans le choix de +leurs mouvements. C'est un point naturel de réunion, dans une guerre +malheureuse, pour les troupes qui auraient défendu le Tyrol. En outre la +localité offre d'immenses avantages défensifs. Des rochers isolés, +susceptibles d'être occupé par des forts d'assez petites dimensions, +seraient imprenables, et formeraient l'enceinte. Ces rochers qui sont +tendres de leur nature, se coupent à pic avec facilité. De simples murs, +dans les rentrants, suffiraient pour établir la liaison entre eux. La +montagne, dite des Capucins, devrait être occupée de la même manière, et +fournirait des feux que l'on ne pourrait éteindre et qui défendraient le +front de la place du côté de la plaine. Enfin, on pourrait encore, mais +chose superflue, se procurer des inondations, et on aurait une place +vraiment imprenable, susceptible d'être occupée avec quinze cents +hommes, défendue avec six mille, capable de donner refuge à une armée de +soixante mille hommes, et cette place, qui remplit toutes ces +conditions, qui jouit d'immenses avantages, eu égard aux circonstances +naturelles des localités et en raison de tous les établissements +existant déjà, ne coûterait pas à construire cinq millions de francs. On +ne conçoit pas pourquoi le gouvernement autrichien ne l'a pas encore +fait construire.</p> + +<p>De Salzbourg, je continuai ma route pour le Tyrol. Je vis Inspruck, le +Vorarlberg et les Grisons. Décrire ces différents pays serait superflu. +Ils sont connus de tout le monde; mais un objet d'admiration, peu connu +en France, est la quantité de routes qui traversent les différentes +chaînes, et ont fait tomber ces barrières naturelles dans l'intérêt du +commerce et des richesses.</p> + +<p>La route du Splugen, ouvrant la communication entre la vallée du Rhin et +celle du Pô, est admirable à voir. De grandes difficultés ont été +surmontées. Rien n'est plus imposant que la partie de la route qui suit, +pendant plusieurs lieues, les bords du Rhin, roulant au-dessous avec +fracas, à une profondeur de plusieurs centaines de pieds, dans une gorge +étroite. Une double descente en Italie, sur Chiavenna et Bellinzona, +ouvre les portes de la Lombardie, tandis qu'une autre communication plus +belle encore, dans un pays plus difficile, et qui passe par le +Monte-Stelvio, passage le plus élevé de l'Europe, rendu praticable par +la main des hommes, établit une communication courte et directe entre le +coeur du Tyrol et Milan. Cette route lie les bords du haut Adige avec +ceux de l'Adda supérieure, côtoie cette rivière depuis sa source +jusqu'au lac de Côme, et les bords de ce lac jusqu'à l'Ecco.</p> + +<p>Cette route est un des plus beaux monuments de notre époque. Il est +supérieur en difficulté et en exécution au Simplon. Au surplus, cette +route est purement militaire, et le commerce, malgré l'augmentation des +distances, préférera toujours suivre la direction de Trente, Vérone et +Brescia. Ces villes, qui sont autant de points de consommation, lui +créent des intérêts et lui offrent plus d'avantages. En prenant celle de +la Valteline, les seuls points de départ et d'arrivée ont de +l'importance; mais, pour faire jouer à cette route, sous le rapport +militaire, le rôle qu'on en attend, il est urgent de construire un fort +qui bouche la vallée et rende l'armée autrichienne maîtresse exclusive +de ce passage. Sans cela cette route ne servira à personne à la première +guerre, ou servira seulement à l'armée française. En effet, son action +doit particulièrement se faire sentir quand l'armée autrichienne, +chassée du Milanais, se retire dans le Tyrol. Si cette route ouvre un +passage court et facile pour la retraite, elle fournit à l'armée +française un passage non moins facile pour pénétrer. Les Autrichiens, +avec leur économie instinctive et leur respect pour des considérations +de second ordre, ne se résoudront jamais à la faire sauter en la +quittant. Mais, quand, après s'être réfugiés dans le Tyrol, après avoir +reçu des renforts et reprenant l'offensive, ils s'imagineront s'en +servir pour déboucher et marcher vers Milan, les Français, en se +retirant, ne se feront pas scrupule de la détruire, et en vingt-quatre +heures on peut y parvenir sur un développement de cinq cents toises. Je +le répète, elle sera pour les opérations ou nulle ou d'un effet +contraire au but qu'on s'est proposé en la construisant. La seule chose +à faire est d'établir une place qui la couvre et en interdire l'usage à +l'armée française. Quand on ouvre un passage il faut y mettre une porte +dont on garde la clef, afin d'en conserver l'usage en l'ôtant à +l'ennemi. Mais où cette place doit-elle être bâtie? Le plus près +possible du Monte-Stelvio.</p> + +<p>J'ai entendu discuter cette question, et à mon avis elle ne peut être un +moment indécise. Placée dans le lieu où les difficultés d'en faire le +siége pour l'armée française sont augmentées par son éloignement de +Milan, elle se trouve plus à portée de recevoir des secours efficaces au +moindre mouvement offensif de l'armée autrichienne. Au contraire, si +elle était placée près de l'Ecco, comme on la proposé, on pourrait, en +réunissant beaucoup de moyens, la prendre avant qu'elle put être +secourue, parce que l'armée autrichienne ne peut venir du Tyrol à l'Ecco +qu'après une suite de succès décidés, tandis qu'il en est tout autrement +quand il s'agit d'arriver près de Bormio. En faisant entrer dans les +calculs le temps nécessaire pour transporter de si loin un matériel de +siége suffisant, on peut établir en fait qu'une place, moitié moins +forte, située ainsi en arrière, rendrait un service double d'une autre +beaucoup plus forte, placée plus en avant. En parcourant le pays, et +dans les idées que je viens d'exprimer, j'ai remarqué un défilé entre +Tirano et Bormio, où un fort pourrait être construit, et qui, défendu +par cinq cents hommes, remplirait le but indiqué.</p> + +<p>Chaque année je consacrais ainsi la belle saison à visiter quelques +parties de la monarchie autrichienne, et particulièrement les environs +de Vienne.</p> + +<p>En 1833, des devoirs d'amitié m'appelèrent en Suisse, et j'y passai près +d'un mois. À cette occasion, je visitai l'Oberland et j'admirai ce pays +enchanteur. Rien n'est au-dessus des bords du lac de Thun. Richesse, +élégance, calme, beautés pittoresques, tout s'y trouve réuni sous les +yeux. Le lac d'Interlachen, si renommé, me parut moins digne de sa +réputation. Après avoir traversé le lac de Brienz, remonté l'Aar, je me +rendis dans le Valais, en traversant le Grimsel. Je visitai les glaciers +d'où sort le Rhône, et j'entendis ces bruits remarquables, assez +fréquents, qui annoncent un travail continuel de la nature. Ils ont été +décrits trop de fois par les voyageurs et des physiciens pour que j'en +parle ici.</p> + +<p>Je sortis du Valais en traversant le Simplon, route que j'avais déjà +parcourue en me rendant, en 1809, à Laibach, pour prendre le +gouvernement des provinces illyriennes. Alors les frontières de la +France étaient sur la Drave et contiguës à la Styrie, et, peu d'années +après, elles étaient à l'ouest de la Savoie. Triste rapprochement qui, +en un mot, exprime notre éclat passager, ainsi que notre humiliation et +notre infortune actuelles; funeste résultat de l'abus de nos succès; +monument de la fragilité des grandeurs du monde, quand elles ne sont pas +fondées sur la raison, la justice, la modération et la sagesse.</p> + +<p>Je revis le sol de l'Italie avec transport. Que les impressions de la +jeunesse ont de durée et de puissance sur tout notre être! Que les +souvenirs de gloire sont puissants! Ils réchauffent le coeur; ils +raniment même des sens prêts à s'éteindre! Je croyais renaître à la vie +en respirant de nouveau l'air embaumé de l'Italie, en sentant l'action +des rayons de son soleil créateur, et en reposant mes yeux sur les +admirables paysages que son sol merveilleux offre sans cesse à la vue.</p> + +<p>J'allai revoir les îles Borromées. Le caprice d'un homme riche a donné +naissance à l'Isola-Bella, qui est un ouvrage des hommes, et non une +création de la nature. Un rocher a servi de fondations à un palais, et +des voûtes très-hautes, fort étendues, construites sur pilotis dans le +lac, ont servi de base à un jardin d'une assez grande étendue. Une +immense quantité de terre a été apportée et a donné le moyen de le +livrer à la culture. Aujourd'hui, il est couvert d'arbres de toute +grandeur. Des orangers en pleine terre garnissent les terrasses du côté +du midi, et ces terrasses, pendant chaque hiver, sont transformées en +serres pour mettre les orangers en sûreté contre l'action du froid. On +me montra un beau cyprès sur l'écorce duquel on me dit que Napoléon +avait gravé le mot <i>bataille</i> avec un couteau, avant la bataille de +Marengo. Des traits confus justifient l'opinion que quelque chose fut +écrit sur cet arbre; mais, si Napoléon s'en chargea, ce ne fut certes +pas à l'époque dite. Il n'alla pas et n'eut pas la pensée d'aller se +promener alors aux îles Borromées. D'autres soins absorbaient tous ses +moments.</p> + +<p>J'allai à Côme, et j'admirai les bords enchanteurs du lac. Je les avais +parcourus en 1797 avec le général Bonaparte, madame Bonaparte, le +marquis de Gallo et d'autres étrangers de distinction. De nouvelles +villas y sont placées et les embellissent encore davantage. La villa +Sommariva, dont le jardin renferme plusieurs centaines d'arpents, est +orné d'objets d'art, de statues, de tableaux du plus grand prix, et, +entre autres, d'un magnifique bas-relief de Thorwaldsen représentant le +triomphe d'Alexandre exécuté dans d'autres temps pour Napoléon. La +villa Melzy est située en face; c'est une délicieuse habitation, moins +riche que la première, mais digne demeure d'un philosophe ami des +beaux-arts. Je revis la Plimiana, fontaine intermittente qui y existe +depuis bien des siècles, et je me rappelai qu'en 1797 on se perdit en +raisonnements pour expliquer ce phénomène. Aujourd'hui, il me paraît +tout simple, en supposant un siphon naturel existant dans la terre.</p> + +<p>De Côme je fus à Milan, dont la vue, l'éclat et la prospérité me +frappèrent. J'y passai dix jours à voir tous les monuments, tous les +objets d'art qui y sont renfermés. Je n'en rendrai pas compte ici; je ne +pourrais faire mieux que le plus chétif itinéraire, mais je n'omis rien +de ce qui méritait la peine d'être vu. Je passai une journée entière à +examiner la magnifique cathédrale, objet le plus curieux de ce genre +après Saint-Pierre de Rome. Cette richesse de matériaux, ce peuple de +statues de toutes les dimensions, qui occupent toutes les parties du +temple (il y en a plus de cinq mille), ce fini extraordinaire dans le +détail des ornements, ces terrasses en marbre d'une étendue si grande, +couvrant tout l'édifice et permettant de circuler avec facilité, font de +cette église un des plus beaux monuments dont les hommes puissent se +glorifier.</p> + +<p>L'arc de triomphe, à l'entrée de Milan, sur la route venant du Simplon, +commencé par Napoléon et fini par l'empereur François, allait alors +recevoir ses derniers décors. On posait le bas-relief de la partie +supérieure. On coulait les chevaux de bronze destinés à occuper la +plate-forme.</p> + +<p>Ce monument présentera un fait curieux et honorable pour le souverain +qui l'a fini. Au lieu d'imiter Napoléon, qui faisait disparaître de tous +les monuments publics où il mettait la main les signes de ses devanciers +et y substituait les siens, pour faire naître chez la postérité +l'illusion qu'il les avait créés, l'empereur François a voulu que cet +arc de triomphe conservât le caractère et consacrât le souvenir des +temps où il avait été élevé. L'histoire ne peut périr. Au lieu de +changer les faits, elle doit les faire connaître dans l'ordre où ils se +sont passés. Ici on a suivi ce principe. L'arc de triomphe de Milan, +dans sa partie inférieure, représente Napoléon faisant son entrée à +Vienne; la partie supérieure montre l'empereur François entrant à Paris. +C'est toute l'histoire de nos temps en résumé! Heureux ceux qui ont +terminé l'édifice, les victorieux à la dernière heure de la bataille! +Cependant, tout en rendant justice aux intentions de l'empereur +François, on en a déguisé l'esprit dans l'exécution. Les bas-reliefs +faits par Napoléon sont bien restés en place, mais le livret qui +explique le monument applique à l'empereur François ce qui était relatif +à Napoléon. Or l'entrée de celui-ci à Vienne est censé représenter celle +de l'empereur d'Autriche à Milan. Cette manière d'interpréter le +bas-relief est la seule connue aujourd'hui et restera ainsi la seule +dans l'avenir.</p> + +<p>Après Milan, j'allai revoir les champs de bataille de 1796. Quelle +source de jouissances pour moi! Je ne croyais pas mon pauvre coeur, +affaissé sous le poids de tant de souffrances, susceptible encore des +jouissances qu'il a ressenties. Ma mémoire me rappela tous les lieux que +quelques circonstances avaient caractérisés, et les détails les plus +minutieux se représentèrent à mon esprit. À Lodi, je reconnus +l'emplacement où j'avais, à la tête d'un régiment de hussards, culbuté +l'avant-garde autrichienne et pris ses canons. Je revis le lieu où, +envoyé en reconnaissance près de l'Adda, j'échappai comme par miracle au +feu d'une grande partie de l'armée ennemie; à Crémone, la place de ma +première rencontre avec des hulans; à Castiglione, le lieu où j'avais +placé toute l'artillerie à cheval de l'armée, mise sous mes ordres, et +qui culbuta la gauche de l'armée autrichienne; à Rivoli, les points les +plus marquants de cette glorieuse bataille; à Arcole, le terrain étroit +où pendant trois jours nous avons lutté contre des forces triples, et +le lieu où, aidé par Louis Bonaparte, je retirai d'un fossé plein d'eau +le général en chef qui venait d'y tomber, par suite du désordre et de la +confusion causés par un moment de retraite précipité. Je vis les restes +du monument élevé par Eugène, en mémoire du fait d'armes inventé du +passage du pont d'Arcole, qui jamais n'eut lieu. Ce monument a été privé +de ses inscriptions par l'autorité autrichienne, non comme consacrant un +fait faux, mais comme consacrant une action glorieuse pour nous. Ainsi, +dans l'un et l'autre de ces buts qui semblent opposés, tout est +charlatanisme, il en est ainsi de beaucoup d'actions des hommes.</p> + +<p>En ce moment, Vérone était le théâtre de travaux importants. On a le +projet d'en faire une grande place, projet insensé, si on a la +prétention de faire une place véritable, destinée à se défendre +isolément et après avoir perdu ses communications; projet très-bien +conçu, si l'on se contente d'en faire une place de manoeuvre, un grand +camp retranché, d'où une armée puisse déboucher promptement et, sous son +appui, manoeuvrer à son aise. Dans le premier cas, elle exigerait une +très-grande garnison, à cause de son étendue. De plus, elle ne serait +jamais très-forte, à cause des localités qui lui sont contraires. +Mantoue, comme grande place de dépôt, suffit aux besoins de cette +frontière, et, en multipliant inutilement les grandes places, on +augmente les embarras d'une guerre malheureuse qui, en portant l'armée +en arrière, oblige de l'affaiblir encore par de grandes garnisons. +Considéré comme simple camp retranché, Vérone peut rendre inexpugnable +cette courte frontière, comprise entre le lac de Garda et le Pô, qui est +couverte par Peschiera, Mantoue et le Mincio. Alors une armée, appuyée à +l'Adige et débouchant de Vérone, a des moyens de mouvement si faciles et +si multipliés, qu'elle semble impossible à vaincre. Alors l'Italie de la +rive gauche de l'Adige me semble ne pouvoir être conquise que par une +armée débouchant par le Tyrol.</p> + +<p>Je me rendis à Venise, où je passai huit jours. Jamais je n'avais vu +cette ville avec autant de détail. Les richesses qu'elle possède en +tableaux sont si étendues, que leur étude finit par établir une sorte de +confusion dans mon esprit. La décadence de cette ville afflige le +voyageur; mais, les circonstances qui l'ont créée et maintenue pendant +tant de siècles n'existant plus et ne pouvant plus renaître, il est +difficile d'espérer de la voir prospérer jamais. Indépendamment de la +difficulté de l'entrée et de la sortie du port, qui donne toujours à la +navigation des chances périlleuses, l'obstacle particulier à sa +prospérité est placé dans l'esprit nonchalant de ses habitants. Quoique +les intérêts de Trieste et de Venise soient de nature à pouvoir se +concilier, la prodigieuse activité des habitants de Trieste sait envahir +le domaine où le Vénitien peut exercer son industrie. Au moment où le +dernier se lève, le Triestin a déjà fini ses spéculations et les +démarches de sa journée. Deux circonstances cependant peuvent ranimer +Venise: c'est, d'une part, le chemin de fer de Milan à cette ville, qui +en ferait comme le port de Milan, le débouché nécessaire des produits de +la Lombardie et le port d'entrée et de distribution des denrées +coloniales; d'une autre part, ce sera la chute de l'empire ottoman, qui, +amenant un partage, rendrait forcément l'empire autrichien une puissance +maritime.</p> + +<p>L'arsenal de Venise est suffisant pour servir à la création des plus +grandes escadres. Le port de Pola deviendrait le port d'armement et de +réparation des plus nombreuses flottes, tandis que les côtes de +l'Adriatique fourniraient tous les matelots nécessaires. Le jour où +l'Autriche mettra en mer des escadres, Venise, quoique déchue de sa +gloire de capitale, quoique privée des avantages de la présence du +gouvernement, retrouvera une nouvelle vie.</p> + +<p>Je vis en détail les travaux destinés à défendre les lagunes contre +l'action de la mer, et j'admirai les <i>murazzi</i>, beau travail que je +place à côté de ce que le Nord-Hollande présente de plus remarquable. Je +traversai l'Adriatique dans le bateau à vapeur. Je revis Trieste avec +plaisir et intérêt; j'admirai sa prospérité toujours croissante, et je +revins à Vienne par Laybach et Grätz, au milieu de mille souvenirs +divers qui m'accompagnaient et en recevant à chaque pas des témoignages +touchants de la manière dont les habitants de ces contrées ont conservé +la mémoire de mon nom.</p> + +<p>L'année 1833 était prête à finir. J'avais terminé les <i>Mémoires</i> de ma +vie; je ne voyais aucune occupation d'un suffisant intérêt pour moi +pendant l'année 1834, et une famille à laquelle je suis tendrement +attaché, qui habitait Vienne, se disposait à partir pour l'Italie. Son +absence allait rendre pour moi le séjour de cette ville triste et +monotone. Sentant le besoin de distraction, je conçus le projet du long +voyage que j'exécutai. En l'entreprenant, je devais me créer de grandes +jouissances; en réveillant en moi d'anciens souvenirs, je m'en +préparerais de nouveaux pour les dernières années de ma vie; enfin, en +le terminant, je comptais retrouver en Italie les amis qui m'allaient +quitter. Je n'hésitai donc plus un moment, et toutes mes pensées ne +cessèrent d'être dirigées vers l'exécution de ce projet, auquel je me +préparai pendant l'hiver par des études suivies.</p> + +<p>Je me mis en route le 22 avril. Je n'entrerai dans aucun détail à +l'égard de ce voyage; son récit, objet d'une publication particulière, +doit être considéré comme faisant partie de ces <i>Mémoires</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a> +<a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> <i>Voyages du duc de Raguse.</i>--Cinq volumes + in-8º, publiés en 1838.<br> +<span class="rig">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>Je dirai seulement encore un mot sur la question politique de l'Orient, +que j'ai abordée dans mon ouvrage, mais que je n'ai cependant pas +traitée complétement. J'ai fait voir les avantages géographiques et +matériels, ainsi que les circonstances naturelles et d'opinion dont +jouissent les Russes: j'ai montré avec quelle habileté ils les ont mises +en oeuvre; j'ai démontré, je crois, que, la chute de l'empire ottoman +arrivant, l'Europe choisirait un mauvais champ de bataille en leur +disputant Constantinople, où, dans les circonstances présentes, tout est +en leur faveur. On a pu supposer que je ne voyais aucune possibilité de +leur résister et qu'il fallait subir leur joug. Il n'en est pas ainsi, +mais il ne faut pas se tromper sur le choix des moyens. Ceux qui lisent +avec attention ont pu remarquer ces paroles dans mon ouvrage: «Il faudra +trouver dans les combinaisons de la politique le moyen de concilier les +intérêts de la sûreté de l'Europe avec ceux de la sécurité de la +navigation de la Russie. Les politiques habiles doivent d'avance +chercher la solution de ce problème.»</p> + +<p>Or voici mes idées à cet égard. La chute de l'empire ottoman arrivant, +l'empereur de Russie ne veut pas voir une puissance européenne s'emparer +de Constantinople. En conséquence, il s'établit dans cette ville, il se +l'approprie, et il veut la garder; mais on veut l'en chasser. Il me +paraît que les efforts de l'Europe y seront impuissants, car avec les +avantages de position, le passage du Bosphore et des Dardanelles est si +vital pour lui, qu'il ne doit répugner à aucun sacrifice, n'épargner +aucun effort pour s'en assurer la possession d'une manière durable. Mais +il n'a pas les mêmes titres à faire valoir ni des raisons aussi urgentes +pour s'emparer des provinces de la Turquie d'Europe, limitrophes de son +empire; car, si la convenance seule était un motif suffisant, il n'y +aurait aucune limite à mettre à ses prétentions; et d'ailleurs les +provinces qu'il peut convoiter ne sont pas tellement situées, que, seul, +il soit à portée de les envahir et en mesure de les défendre, le seul +enfin pour qui elles soient un champ de bataille avantageux. Les +provinces dont je parle sont celles qui sont voisines du Danube et de la +mer Noire.</p> + +<p>La sûreté de l'Europe, son repos, son équilibre, sa liberté, tiennent à +ce que jamais la Russie ne possède la Moldavie, la Valachie, la +Bulgarie. Si donc, au moment du cataclysme politique, et quand cette +riche proie de l'empire ottoman devra être partagée, les puissances de +l'Europe sont sages, elles laisseront Constantinople et ses dépendances +à la Russie, sous la double condition de renoncer à toutes les îles de +la Méditerranée et de donner à l'Autriche la Moldavie, la Valachie, la +Bulgarie, la Servie et la Bosnie, ou de faire de ces provinces un État +indépendant, sous la protection de l'Autriche et de l'alliance +occidentale, alliance qui est destinée à être un jour la seule politique +de l'Europe; car, dans toutes les affaires du monde, les intérêts +compliqués se réduisent toujours à deux, qui se combattent et se +balancent. Chaque individualité entre nécessairement dans le système de +l'un ou de l'autre; et peut-être, dans assez peu d'années, la Russie +seule sera en mesure de contre-balancer le reste du monde.</p> + +<p>L'Autriche, en possession de ce vaste territoire, ferait de Silistrie +une grande place, capable de la plus longue résistance. Un canal large +et profond, partant de ce point, irait à la mer Noire, près de la bouche +méridionale du Danube, où un port, creusé dans ce terrain facile, +recevrait les vaisseaux de commerce, des bâtiments de guerre de moyenne +grandeur. Ce port deviendrait l'entrepôt du commerce de l'Europe et de +l'Asie. Des forts intermédiaires entre le Danube et la mer Noire, +couvrant le canal et appuyés aux lacs placés sur les alluvions du +fleuve, élèveraient sur cette frontière un obstacle insurmontable, une +barrière impossible à franchir, et d'autant plus forte, que la frontière +de la Transylvanie prend sur elle des revers. La Russie, ainsi séparée +de Constantinople, ne tiendrait plus à cette ville que par des liens +maritimes ou de longues communications par l'Asie, autour de la mer +Noire. D'un autre côté, les îles de Lemnos et de Ténédos, qui seraient +données à la France ou à l'Angleterre, deviendraient des appuis +maritimes. Lemnos, fortifié avec soin, enfermerait, à l'instar de Malte, +de nombreuses escadres et des moyens de réparation, tandis que Ténédos +serait un point d'observation. La Macédoine, réunie à la Grèce antique, +à l'Albanie et à la plus grande partie des îles, formerait un état +susceptible d'acquérir une assez grande puissance. Les États actuels de +Méhémet-Ali, augmentés de Chypre et d'autres îles à portée, seraient +constitués eu royaume indépendant. Des dangers communs réunissant tant +d'intérêts divers dans un même but de résistance contre la Russie, +l'Europe pourrait vivre en repos et voir l'avenir avec sécurité.</p> + +<p>La Russie menace-t-elle la Méditerranée et semble-t-elle vouloir y +dicter des lois; devient-elle redoutable à l'Italie et au midi de la +France; l'Europe, pour conserver sa liberté, doit-elle se résoudre à +livrer un combat corps à corps à la Russie? Alors l'alliance, avec les +points d'appui qu'elle possède, peut faire la guerre en Orient avec de +grands avantages. Tout lui devient favorable. Les bouches du Danube +infranchissables, les montagnes de Transylvanie faciles à défendre, et +la Russie séparée de ses lignes d'opération, l'alliance peut porter les +armes à son choix sur le Bosphore ou sur les Dardanelles. Pour nuire à +son ennemi, pour détruire son action offensive dans la Méditerranée, il +ne faut pas prendre Constantinople ou tel ou tel point. Il faut +s'emparer seulement d'un point quelconque, sur le bord du canal, qui +empêche de le franchir avec des escadres et des flottes; et, sur une +étendue pareille, la chose devient facile. Une armée autrichienne, +débouchant en Bosnie, opère sur Andrinople, tandis qu'un corps français, +appuyé d'une escadre, débarque dans la Chersonèse et occupe toute cette +presqu'île de Gallipoli. Alors toute action offensive des Russes cesse. +Quoique maîtres de la mer Noire, ils ne peuvent en sortir. Toute leur +puissance extérieure s'évanouit donc, et l'Europe peut lui dicter des +lois.</p> + +<p>Voilà comment je conçois les ressources de l'avenir. Il faut concéder ce +qui est indispensable à l'un et ce que l'autre ne peut défendre, mais +prévoir l'abus qu'on peut faire des avantages concédés. Ainsi faut-il +laisser aux Russes une navigation sans laquelle ils ne peuvent vivre, en +se mettant à même de la leur enlever au moment où, au lieu de l'employer +seulement à leur prospérité, ils en feraient usage pour nous nuire.</p> + +<p>En accordant à l'Autriche et à la maison de Bavière d'aussi grands +avantages, il faudrait sans doute assurer à d'autres États de l'Europe +une augmentation de puissance. La France pourrait reprendre la +possession des bords du Rhin et du grand-duché; la Prusse avoir la Saxe; +le roi de Saxe être envoyé pour régner ailleurs. Un même système +politique unissant par un traité la France, l'Angleterre, l'Autriche, la +Grèce et l'Égypte, créerait une masse de résistance capable d'assurer le +repos du monde. Son équilibre serait mieux garanti par le système +ci-dessus que par rétablissement précaire d'un nouveau souverain à +Constantinople et l'abandon des bouches du Danube et des provinces +limitrophes à la Russie.</p> + +<a name="c3" id="c3"></a> + +<br> + +<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES</h3> +<h5>RELATIVES AU LIVRE VINGT-QUATRIÈME.</h5> + +<h4><span class="sc">Le maréchal duc de Raguse à M. le prince de Polignac.</span></h4> + +<p class="rig">«Vienne, 26 mars 1833.</p><br><br> + +<p>«Prince, il est des bornes aux égards que l'on doit au malheur; il faut +qu'il se respecte pour mériter d'être plaint. Je m'étais tu devant le +vôtre, plus longtemps même que ne le comportaient vos procédés à mon +égard, à l'époque de votre procès à la Chambre des pairs. Alors vous +défendiez votre vie. S'il n'est pas généreux à vous de chercher à +détourner sur une autre tête la foudre qui grondait sur la vôtre, j'ai +compris que l'imminence du danger avait pu vous entraîner, peut-être +vous paraître une excuse, et j'ai voulu que mon silence diminuât vos +périls. Depuis, les murs de votre prison m'avaient semblé une égide +contre laquelle devaient expirer les ressentiments les plus justes. +Aujourd'hui que vos publications en franchissent l'enceinte, aujourd'hui +que vous faites imprimer, que vous essayez d'étayer de votre signature +de calomnieuses suppositions contre moi, je rentre dans mes droits, et +je prends la parole.</p> + +<p>«Ma réponse sera brève. Je n'examinerai point votre système politique. +La raison l'avait jugé avant les événements, et l'histoire le jugera à +son tour. Je ne viens point non plus faire le récit de ce qui s'est +passé en 1830. C'est un soin que je me réserve pour l'avenir, et c'est +de vous seul que je m'occupe en ce moment. Ai-je rempli tout entières +les obligations que m'imposaient mon devoir militaire et une triste +fatalité? Telle est la question que vous avez si odieusement soulevée, +telle est la question dans laquelle je me renferme.</p> + +<p>«Vous dites qu'au mois de juillet la garnison de Paris était forte de +treize mille hommes. Elle ne présentait qu'un effectif, présent sous les +armes, de neuf mille trois cent vingt-quatre combattants, infanterie et +cavalerie. En y ajoutant les troupes de Saint-Denis, Versailles, Rueil +et Courbevoie, elle se montait à onze mille quarante hommes. Je n'y +comprends pas le service de Saint-Cloud, la garnison indispensable à +Vincennes, et les non-valeurs de chaque régiment. Mais je ne fais, au +surplus, que noter cette différence. Qu'était-ce que vos treize mille +hommes prétendus contre tout Paris en armes? Vous parlez de troupes que +vous aviez échelonnées aux environs de la capitale. Toutes celles que +vous citez étaient des troupes de la garde; les villes que vous nommez, +leurs garnisons habituelles, moins Sèvres, où il n'y avait et où il n'y +a jamais eu accidentellement qu'un escadron de cavalerie légère pour les +escortes, lorsque le roi habitait Saint-Cloud.</p> + +<p>«Votre prévoyance n'avait donc abouti qu'à ne rien changer à un ordre +établi de tous les temps, et pour les époques les plus tranquilles. +C'est moi qui, dès le 28 juillet, au matin, envoyai en toute hâte des +ordres pour faire venir ces troupes à Paris. Deux régiments d'infanterie +et deux de cavalerie purent seuls arriver. Le soulèvement presque +général du pays qu'ils avaient à traverser, joint à l'éloignement où ils +se trouvaient, ne permirent pas aux autres corps de rejoindre avant +Saint-Cloud, Versailles et Rambouillet. Un régiment d'infanterie et un +de cavalerie de la garde ne purent pas même rejoindre du tout. +L'artillerie de Vincennes ne fut mise, dites-vous, en marche, vous ne +savez pourquoi, que pour se réunir à la hauteur de Rambouillet. Vous +savez très-bien, au contraire, que je la mandai, le 28, au soir, que je +dirigeai sur Vincennes un régiment entier pour l'escorter, et que, si +j'ai attendu pour cette opération la fin de la journée, c'est que cette +artillerie ne pouvait pas venir sans escorte, et qu'au milieu du combat +je ne pouvais pas me dégarnir des troupes nécessaires pour assurer sa +marche. Vous savez encore que cette artillerie, obligée à de très-longs +détours, ne put entrer à temps dans Paris, et qu'elle est arrivée, dans +l'après-midi du 29 juillet, à Saint-Cloud, où, depuis le matin, étaient +déjà les canons de Saint-Cyr, avec les élèves de cette école appelés +pour y rester.</p> + +<p>«J'ai donc fait venir toutes les troupes qui étaient sous mon +commandement direct aussitôt que les développements de l'insurrection +nécessitèrent un déploiement de forces. Quelles troupes aviez-vous mises +en mouvement, vous, ministre de la guerre? Ce n'est que le 30 que +l'ordre est arrivé au camp de Saint-Omer de se mettre en marche sur +Paris.</p> + +<p>«Je ne cherche pas dans quel but vous me dites que, dès le 27 au matin, +vous m'aviez remis mes lettres de service. Mieux que personne vous savez +que ce n'est qu'à une heure après midi que je suis arrivé auprès de +vous, et que le premier avis de ma nomination au commandement de Paris +ne m'avait été donné que peu avant midi par le roi lui-même. Quels +renseignements utiles ai-je reçus de vous alors? Quels autres m'ont été +fournis, pendant la durée de la lutte, par l'autorité qui avait mission +et devoir de me les procurer? Aucuns. Ainsi, tandis que je cherchais +toutes les chances que je pouvais me donner, je n'ai trouvé ni concours +ni assistance là où je devais les espérer. Réduit aux seules ressources +que je pouvais me créer, je n'avais pas à les calculer, mais à les +employer, et je l'ai fait. Le mardi, c'était une émeute, elle a été +réprimée; le mercredi, c'était une insurrection. J'ai dit au roi la +vérité sur son importance, et j'ai marché au-devant d'elle, parce que, +pour la vaincre, il fallait la combattre.</p> + +<p>«Si, comme vous le voudriez aujourd'hui que vous avez résolu d'oublier +vos opinions et vos avis d'alors; si, dis-je, j'avais laissé les +insurgés, maîtres de tout Paris, s'y organiser et s'y établir librement; +si j'avais attendu que l'on vînt m'attaquer aux Tuileries, diriez-vous +qu'il fut fait ainsi au 13 vendémiaire? Vous me reprocheriez, et avec +raison, d'être resté spectateur bénévole de l'insurrection, et de +n'avoir pas tenté le moindre effort pour l'empêcher de s'accroître et de +s'affermir: vous me rappelleriez ce qui, deux ans auparavant, s'était +passé dans la rue Saint-Denis. Au 13 vendémiaire, la révolte organisée +marchait en colonne sur un seul point: c'était ce point unique que +Bonaparte avait à défendre. Ici, la révolution bouillonnait partout; il +fallait essayer de comprimer partout la menace avant qu'elle fût +devenue une réalité invincible. Quand j'ai vu nos efforts inutiles, je +me suis réduit à l'attitude défensive où vous prétendez que j'aurais dû +rester d'abord. Là, faisant abstraction de l'exaltation toujours +croissante de la population et de l'ébranlement croissant des troupes, +j'espérais tenir longtemps; et de cet espoir, que je vous avais exprimé, +vous concluez que vous aviez donc admirablement pourvu à tout, puisque +je pouvais garder ma position dans Paris. Le Louvre et les Tuileries, +attaqués et enveloppés par Paris tout entier, c'est ce que vous appelez +ma position! ce qui vous paraît la position du roi de France! C'était +pour arriver là que vous aviez fulminé les ordonnances fatales! Prince, +vous parliez avec moins d'assurance alors, et, en gardant le souvenir de +mes espérances du 28 au soir, aviez-vous perdu la mémoire du 29 au +matin, lorsque je vous conjurai de vous rendre à Saint-Cloud pour +éclairer le roi sur l'état de ses affaires, et lorsque je vous déclarai +qu'il était tel, que, sans un prompt rapport des ordonnances, le mal +deviendrait si grand, que rien ne pourrait plus le réparer?</p> + +<p>«Aujourd'hui, la retraite précipitée de Paris vous est un mystère, +dites-vous. Voici la réponse que je vous fais: J'étais rue de Rohan, à +la tête de mon état-major, observant ce point, par lequel le peuple +aurait pu couper le Louvre des Tuileries, quand je vis tout à coup le +premier de ces palais au pouvoir des insurgés. Resté presque seul, avec +une poignée d'officiers et de soldats, je défendais encore de ma +personne et de mon épée la cour du Carrousel, que déjà les troupes qui +avaient quitté le Louvre étaient près de la place Louis XV.... Huit +jours de plus cependant, assurez-vous, et la monarchie était sauvée par +les mesures que vous aviez prises. Alors, prince, à votre tour, +expliquez-moi, si le salut de la monarchie tenait absolument à ce que je +fusse aux Tuileries, comment il se fait que l'ordre d'évacuer Paris ait +été rédigé à Saint-Cloud plus d'une heure avant que je l'aie +quitté.--Vous n'avez pu l'ignorer, cet ordre, car il a dû être délibéré +dans le conseil, et vous en étiez encore le président. Quand on le +signait, on ne pouvait pas même avoir appris que le passage dans les +rangs du peuple de deux régiments de la ligne rendait à peu près +intenable ma position aux Tuileries; on ne savait pas l'abandon imprévu +du Louvre. Moi, témoin de tous les revers, j'avais moins désespéré que +le conseil, et j'essayais de tenir de position en position.--Malgré la +défection de la ligne, je restais aux Tuileries; forcé de les quitter +par l'abandon du Louvre, je prenais une nouvelle position à la barrière +de l'Étoile, et c'est là que j'ai reçu cet ordre de quitter, +non-seulement les Tuileries, mais Paris, et de me rendre à Saint-Cloud. +Ainsi cette évacuation si funeste, selon vous, elle a été voulue, elle a +été prescrite, et les événements n'ont fait que la hâter d'une heure +tout au plus. Et c'est vous, prince, vous qui élevez la voix, vous qui +m'accusez!</p> + +<p>«Ici je m'arrête. Innocent de l'entreprise qui a perdu la monarchie, je +n'aurais cependant pas soulevé volontairement ces souvenirs douloureux. +Douloureux, ils le sont pour moi; car, s'ils ne me retracent que de +cruels devoirs, honorablement remplis, ils me retracent par cela même ce +qu'il y a de plus pénible pour un soldat, le sang français versé par des +mains françaises.</p> + +<p>«Vous qui avez fait tous ces maux, vous avez plus de courage. Continuez. +Déjà une fois victime de votre impéritie, rendez-moi encore responsable +de vos fautes, et cherchez à m'immoler, si vous le pouvez, à l'opinion. +Je dédaignerai, à l'avenir, de répondre à vos accusations. Je les livre +d'avance au jugement des gens de bien, et je leur laisse le soin de les +qualifier.<br> + +<p class="rig">«<span class="sc">Le maréchal, duc de Raguse</span>.»</p><br><br><br> + +<p class="mid">FIN DU TOME HUITIÈME.</p> +<br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<p><a href="#c1">LIVRE VINGT-TROISIÈME.--1824-1829.</a></p> + +<p>Mesures sur la censure et sur les officiers généraux.--Sacre du roi à +Reims.--Anecdote sur Moncey.--Premiers symptômes du changement de +l'opinion publique.--Influence croissante du +clergé.--Anecdote.--Indemnité des émigrés.</p> + +<p>Mort de l'empereur Alexandre.--Circonstances qui accompagnèrent +l'arrivée de Nicolas au trône impérial.--Courage et inspiration heureuse +de Nicolas.--Paroles de l'impératrice mère.--Je suis envoyé ambassadeur +extraordinaire en Russie.</p> + +<p>La cour de Weimar.--La cour de Berlin.--L'armée +prussienne.--Charlottenbourg.--Berlin.--Environs de +Saint-Pétersbourg.--L'empereur +Nicolas.--L'impératrice.--Saint-Pétersbourg et Pierre le +Grand.--Inondations de Saint-Pétersbourg.--M. le comte de la Ferronays.</p> + +<p>Portrait de l'empereur Nicolas.--Ses idées sur l'éducation de ses +enfants.--Conspiration de Pestel.--Magnanimité de l'empereur.</p> + +<p>Manufactures d'Alexandrowski.--La Monnaie.--École des mines.--Ponts et +chaussées.--École du génie.--État-major.--Comité de +perfectionnement.--Hôpitaux militaires.--Arsenal.--Éducation +publique.--École des cadets.--Couvent des filles.--Palais, églises et +aspect de Saint-Pétersbourg.--Cronstadt.--Promenade dans la +rade.--Château d'Oranienbaum.--Anecdote sur +Orloff.--Peterhof.--Zarskoie-Selo.--Colpina.--Schlusselbourg.</p> + +<p>Funérailles de l'impératrice Élisabeth.--Colonies militaires de +Wolcoff.--Novogorod.--Route jusqu'à Moscou.--Moscou. +L'impératrice-mère.--La grande-duchesse Hélène.--Arrivée de l'empereur à +Moscou.--Rapports entre l'empereur et l'impératrice-mère.--Garde +impériale.--Manoeuvres sous Moscou.--Généraux russes.--Arrivée inopinée +de Constantin.--Caractère de ce prince.--Son attitude.--Réconciliation. +</p> + +<p>Sacre de l'empereur.--Cérémonies touchantes.--Illumination du +Kremlin.--Fête à la bourgeoisie.--Dîner intime chez l'empereur.--Adieux +de l'empereur.--Champ de bataille de la Moskowa.--Smolensk.--La +Bérézina.--Le grand-duc Constantin à Varsovie.--Son armée.--La princesse +de Lovitz.--Retour dans les États autrichiens.--Armée russe.</p> + +<p>Retour à Paris.--Ma ruine.--Bontés du roi.--Je vends +Châtillon.--Mésaventure de Talleyrand.--Inhumation du duc de +Liancourt.--Revue de la garde nationale du 27 avril 1827.--Expressions +du roi à cette occasion.--Anecdote.--Dissolution de la garde +nationale.--Camp de Saint-Omer.--Anecdote.</p> + +<p>Nouvelles élections.--M. de Villèle est renvoyé du ministère.--Nouvelle +administration.--Ministère Martignac.--Mouvement d'opinion en faveur des +Grecs.--Guerre des Russes et des Turcs.--Ministère Polignac.</p> + +<p><a href="#c2">LIVRE VINGT-QUATRIÈME.--1830-1834.</a></p> + +<p>Mes efforts pour faire entreprendre l'expédition d'Alger.--Mes relations +avec le général Bourmont et avec les autres membres du +ministère.--Déloyauté de Bourmont.--Plaisanterie de mauvais goût du +Dauphin.--Déceptions diverses.--Caractère du Dauphin.</p> + +<p>Ordonnances du 25 juillet 1830.--Ordre de me rendre à Paris.--Occupation +militaire de Paris.--27, 28, 29 juillet.--Je remets le commandement à M. +le Dauphin.--Situation d'esprit du roi.</p> + +<p>Discussion sur les opérations de Paris.--Discussion avec M. le Dauphin +sur le retrait des ordonnances.--Je fais un ordre du jour pour retenir +les troupes sous les drapeaux.8</p> + +<p>Scène violente du Dauphin.--Retraite du roi.--Il arrive à +Rambouillet.--Événement de Trappes.--Je conseille au roi l'abdication en +faveur du duc de Bordeaux.--Arrivée des commissaires auprès du roi.--Ils +retournent à Paris.--Arrivée des colonnes parisiennes.--Les commissaires +sont introduits près du roi.</p> + +<p>Départ de Rambouillet.--Changement de résolution du roi.--Retraite sur +Cherbourg.--Voyage du roi.--Son embarquement à Cherbourg.--Appréciation +du ministère Villèle.</p> + +<p>Des fautes qui ont amené la révolution de 1830.--Londres.--Je passe en +Hollande, puis à Vienne.--Le prince de Metternich.--Anecdote sur le duc +d'Orléans.--Anecdote sur Eugène Beauharnais.--L'empereur d'Autriche et +sa famille.--La Société de Vienne.--Le gouvernement autrichien.--Nos +travaux.</p> + +<p>Je rencontre le duc de Reichstadt.--Conversation.--Mes rapports intimes +avec ce prince.--Son intelligence.--Son opinion sur sa position.--Ses +récits des campagnes de son père.--Ses adieux.--Sa maladie.--Sa +mort.--Portrait du duc de Reichstadt.</p> + +<p>Voyage en Hongrie.--Lintz.--Ichll.--Salzbourg.--Travaux de la route +entre la vallée du Rhin et celle du Pô.--La Suisse en 1833.--Îles +Borromées.--Côme.--Milan.--Arc de triomphe.--Champ de bataille de +1796.--Monument élevé par Eugène.--Vérone.--Venise.--Question +d'Orient.--Solution possible, où la France aurait sa légitime part.</p> + + +<p><a href="#c3">PIÈCES JUSTIFICATIVES DU LIVRE VINGT-QUATRIÈME.</a></p> + +<p>Le maréchal duc de Raguse à M. le prince de Polignac (Vienne, 26 mars +1833).</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME HUITIÈME</p><br> + +<p>L'éditeur des <i>Mémoires du duc de Raguse</i>, après avoir annoncé que la +publication formerait dix volumes, avait espéré pouvoir condenser dans +huit volumes le texte des <i>Mémoires</i> et les pièces justificatives qui en +sont le complément indispensable. L'abondance des matières ne lui permet +pas de s'en tenir à cette dernière prévision, et l'oblige à ajouter aux +huit volumes déjà publiés un tome neuvième, qui contiendra, outre les +<i>fac-simile</i> du duc d'Angoulême et de l'empereur Nicolas, le portrait +authentique du duc de Reichstadt.</p> + +<p>Ce neuvième et dernier volume paraîtra le 6 avril.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><span class="overl">Paris.--Imp. Simon Raçon et Comp., Rue d'Erfurth. 1.</span></p> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (8/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 33875-h.htm or 33875-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/7/33875/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/33875-h/images/001.png b/33875-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..040cb8f --- /dev/null +++ b/33875-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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