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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) par Auguste Wiesse de Marmont, duc de Raguse</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(7/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9)
+
+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont
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+Release Date: October 17, 2010 [EBook #33869]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<h3>DE 1792 À 1841</h3>
+
+<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>AVEC</h5>
+
+<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4>
+
+<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br>
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<hr class="short">
+<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4>
+<hr class="short">
+
+<h4>TOME SEPTIÈME</h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p>
+
+<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5>
+
+<h4>1857</h4>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+
+
+<p><a href="#l1">LIVRE VINGT ET UNIÈME.--1814-1815.</a></p>
+
+<p>Le gouvernement provisoire qui précéda la Restauration.--Le prince de
+Talleyrand.--L'abbé Louis.--Beurnonville.--Dupont.--Dessole.--L'abbé de
+Montesquiou.--Jaucourt.--On veut détruire les restes de
+l'armée.--Démarches avec Ney et Macdonald.--On m'introduit au
+conseil.--Débats violents.--Excuses de l'abbé Louis.</p>
+
+<p>Cocarde tricolore.--Fausseté de Talleyrand.--Conversation avec
+l'empereur Alexandre.--Intrigues de Talleyrand.--Fautes du
+Sénat.--Entrée de Monsieur.--Enthousiasme populaire.--Ce qu'il
+signifiait.--Napoléon part de Fontainebleau.--Il est obligé de se
+déguiser.</p>
+
+<p>Situation des Bourbons.--Traité monstrueux signé par Monsieur.--Arrivée
+de Louis XVIII à Calais.--Délégués pour le recevoir.--Réponse étrange
+qu'on nous fit.--Impression personnelle que me firent les
+Bourbons.--Louis XVIII.--Madame la duchesse d'Angoulême.--Les émigrés
+s'emparent de toutes les charges.</p>
+
+<p>M. de Blacas.--Son portrait.--Le roi à Compiègne.--Paroles de
+Bernadotte.--Sa conversation avec Monsieur.--Cause précipitée du départ
+de Bernadotte.--Anecdote.--Ma franchise avec le roi.--Anecdote sur Louis
+XVIII.--Déclaration de Saint-Ouen.--Dissertation sur l'opportunité de la
+Charte.</p>
+
+<p>Beugnot.--Anecdote.--Entrée du roi à Paris.--Maladresse vis-à-vis la
+vieille garde.--Idées fausses du roi.--Maison-Rouge.--Organisation des
+gardes du corps.--Triste mécontentement des officiers de
+l'armée.--Avancement donné aux émigrés.</p>
+
+<p>Louis XVIII.--Son portrait.--Anecdote sur son orgueil bourbonien.--Ses
+habitudes intimes.--Sa vie de famille.--Sa vie aux Tuileries.--Anecdote
+sur ce prince.--Séance royale du 4 juin.--Faute à l'égard de Masséna.</p>
+
+<p>Les ducs d'Angoulême et de Berry.--Commencement de mes
+chagrins.--Malheurs domestiques.--Châtillon.--Séjour qu'y fit
+Monsieur.--Anecdote.--Gouverneurs militaires.--Conduite de Soult dans
+l'Ouest.--Anecdote dur lui.--Mauvaises mesures à l'égard de la garde
+impériale.--J'en exprime mon opinion.--Mesure impolitique sur le
+changement des numéros des régiments.--Mécontentement général.</p>
+
+<p>Conspiration contre le roi.--Soult remplace Dupont.--Insurrection des
+frères Lallemand.--Commencement du parti d'Orléans.--Le prétendu complot
+de l'île d'Elbe.--L'Empereur débarque le 1er mars.--Sa marche.--Mon
+opinion.--Ma conversation avec le roi.</p>
+
+<p>Ney envoyé pour combattre Napoléon.--Séance royale.--Conduite de
+Soult.--Arrivée de l'Empereur à Auxerre.--Louis XVIII ordonne son départ
+de Paris.--Faute exorbitante.--Départ du roi.--Opinion des provinces que
+nous traversions.--Conduite des généraux.</p>
+
+<p>Arrivée à Gand.--Conseils de M. de Blacas.--Le roi nomme un conseil des
+ministres.--Décision du congrès de Vienne.--Dissertation sur la conduite
+de Napoléon à cette époque.--Anecdote sur Napoléon et Decrès.--Séjour à
+Gand auprès du roi Louis XVIII.--Anecdote sur M. de Blacas.</p>
+
+<p>Échec du duc d'Angoulême dans le Midi.--Conduite de Grouchy.--Je quitte
+le roi, et je vais aux eaux d'Aix-la-Chapelle.--Je visite une batterie
+d'artillerie anglaise.--Singulière rencontre.--Anecdote.--Commencement
+de la guerre.--Batailles de Fleurus et de Ligny.--Déroute des
+Prussiens.--Mes sensations d'alors.--Je rejoins le roi.</p>
+
+<p>Discussion sur la campagne de Waterloo.--Blücher arrive devant
+Paris.--Il passe la Seine sous les yeux de Davoust.--Capitulation de
+Paris.--Rapprochement.--Le roi arrive à Saint-Denis.--Fouché entre au
+ministère sous la protection de Monsieur.--Anecdote sur le
+roi.--Dernières illusions de Napoléon.--Anecdotes diverses sur lui.</p>
+
+
+<p><a href="#c1">CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT ET UNIÈME.</a></p>
+
+<p>Extrait du journal du comte Walbourg-Truchsess, officier prussien, l'un
+des commissaires qui ont accompagné Napoléon depuis son départ de
+Fontainebleau jusqu'à son embarquement pour l'île d'Elbe.</p>
+
+<p>Proclamation de S. M. l'Empereur au peuple français, au golfe de Juan.
+</p>
+
+<p>Réponse du duc de Raguse à la proclamation datée du golfe de Juan, le
+1er mars 1815.</p>
+
+<p>Pièces relatives aux opérations du collége électoral de la Côte-d'Or,
+dont le duc de Raguse était président.</p>
+
+<p>Lettre circulaire du duc de Raguse aux électeurs.</p>
+
+<p>Discours du duc de Raguse, adressé au collége électoral de la Côte-d'Or
+le 22 août 1815.</p>
+
+
+<p><a href="#l2">LIVRE VINGT-DEUXIÈME--1815-1824.</a></p>
+
+<p>Nouveau ministère.--Nouvelles fautes.--Proscriptions.--Licenciement de
+l'armée de la Loire.--Exigences des étrangers.--Réduction du
+territoire.--Comparaison entre les deux Restaurations.--Nouvelles
+élections.--Promotion de pairs.--Restitution de ma dotation.</p>
+
+<p>Création du parc de Châtillon et des industries qui y ont
+prospéré.--Chambre de 1815.--Appui que lui donne Monsieur.--Arrestation
+de la Bédoyère et du maréchal Ney.--Opinion du roi à cet
+égard.--Condamnation.--Paroles du roi.</p>
+
+<p>Lavalette.--Dureté du roi.--Ses paroles.--Mes démarches.--Anecdote.--Je
+mène madame de Lavalette aux pieds du roi.--Peinture de la cour
+d'alors.--La duchesse d'Escars.--Sa famille, son salon.--La duchesse de
+Duras.--Son esprit, son salon.--Son amour pour M. de
+Chateaubriand.--Madame de la Rochejaquelein.--La duchesse de
+Rozan.--Madame de Staël, son salon.--Madame de Montcalm.</p>
+
+<p>Formation de la garde royale.--Critique de son organisation.--Changement
+de ministère.--M. de Richelieu remplace M. de
+Talleyrand.--Portraits.--M. de Richelieu.--M. de Vaublanc.--M. de
+Marbois.--Jugement de l'Empereur sur lui.--M. Corvetto.--Le duc de
+Feltre.--M. Dubouchage.--M. Decazes.--Agitation passionnée du
+Midi.--1816.--Modification du ministère.--Conspiration Didier.--Le
+général Donadieu.--Le général Canuel.--M. de Chabrol.</p>
+
+<p>Troubles de Lyon.--Ma mission.--Ma conduite.--Faiblesse du
+ministère.--Le ministère est changé.--La Chambre est dissoute.--Mauvaise
+réception de Monsieur.--Ses étranges paroles.--Bienveillance du
+roi.--Procès qui suit les affaires de Lyon.--Ma lettre au duc de
+Richelieu.--Violente humeur du conseil.--Decazes me défend.--Le roi me
+traite avec justice.--Je reçois l'ordre de m'éloigner de la cour.--J'y
+suis rappelé par mon service.--Bonté et affabilité du roi.--Chambre des
+pairs.</p>
+
+<p>Je vais à Vienne.--Bontés de l'empereur d'Autriche.--Grâce du prince de
+Metternich.--Société de Vienne.--Assassinat du duc de Berry.--Chute de
+M. Decazes.--Anecdote.--Grossesse de madame la duchesse de
+Berry.--Conspiration du 19 août 1820.--Accouchement de madame la
+duchesse de Berry.--Mot prophétique du duc de Wellington.--Présence
+d'esprit et de courage de madame la duchesse de Berry.--Promotion dans
+l'ordre du Saint-Esprit.--Fêtes.</p>
+
+<p>Établissement des forges anglaises à Châtillon.--Révolution
+d'Espagne.--La France intervient.--Dissidence dans le ministère
+français.--Critique du caractère politique de M. de
+Chateaubriand.--Tentatives sur la Bidassoa.--Critique de la conduite de
+Fabvier.--Critique de l'organisation de l'armée.--Marchés d'urgence avec
+Ouvrard.--Intrigues autour du duc d'Angoulême.--Le noble caractère qu'il
+y déploie.--Appréciation de cette campagne d'Espagne.</p>
+
+<p>Affaiblissement de la santé de Louis XVIII.--Explications qu'il exige de
+son médecin Portal.--Affaiblissement graduel.--Derniers jours du
+roi.--Dernière visite de madame de Cayla.--Remarquable philosophie du
+roi.--Histoire des derniers jours.--Sa mort.</p>
+
+<p>Monsieur est salué roi.--Étiquette.--Anecdote.--Grâce et à-propos du roi
+Charles X.--Obsèques du roi Loui XVIII.--Singuliers débats du
+clergé.--Inhumation du roi à Saint-Denis.--Entrée du roi à Paris.</p>
+
+
+<p><a href="#c2">PIÈCES JUSTIFICATIVES DU LIVRE VINGT-DEUXIÈME.</a></p>
+
+<p>Lyon en 1817, par le colonel Fabvier, ayant fait les fonctions de chef
+d'état-major du lieutenant du roi dans les septième et dix-neuvième
+divisions militaires.</p>
+
+<p>Lettre du duc de Raguse à M. le duc de Richelieu, président du conseil
+des ministres (1er juillet 1818).</p>
+
+<p>Note du duc de Raguse sur les événements de Lyon, adressée aux membres
+de la Chambre des députés.</p>
+
+<p>Pièces relatives à l'affaire de Lyon.--Notice des arrêts de la cour
+prévôtale du département du Rhône, à l'occasion des événements du mois
+de juin 1817; et motifs de lettres de grâce ou de commutation de peines
+pour la plupart des accusés qu'elle a condamnés.</p>
+
+<p>Suite à la note relative aux opérations de la cour prévôtale du Rhône,
+par suite des événements du mois de juin 1817.</p>
+
+<p>Lettre du duc de Raguse au duc de Richelieu (30 juillet 1818).</p>
+
+<p>Note rectificative à joindre à la notice sur le prince de Metternich.
+</p>
+
+<br><hr><br>
+
+<p>ERRATA DU SIXIÈME VOLUME</p>
+
+<p>Page 384, au lieu de Tdouel, <i>lisez</i>: O'Donnel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DU MARÉCHAL</h5>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+<br>
+<hr class="full">
+<a name="l1" id="l1"></a>
+
+<h3>LIVRE VINGT ET UNIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1814-1815</p>
+
+<p>On a vu par quel enchaînement de circonstances je me suis trouvé lié
+d'une manière toute particulière à la Restauration. Je cherchai d'abord
+à rendre utile pour le pays l'influence que les circonstances et ma
+position pouvaient me donner; mais je ne découvris pas, dans les
+premiers dépositaires du pouvoir, un seul sentiment conforme à mes
+espérances. Le malheur de la Restauration a été d'être faite par des
+gens uniquement animés par des intérêts personnels et dépourvus de
+sentiments généreux et patriotiques. Si elle eût été dirigée par des
+hommes de quelque vertu, elle pouvait et devait faire le bonheur de la
+France. En jetant les yeux sur ceux qui se trouvèrent à la tête des
+affaires, à l'exception de trois individus, MM. Dessole, Jaucourt et
+l'abbé de Montesquiou, on ne voit que corruption.</p>
+
+<p>Donner des détails sur M. de Talleyrand serait superflu: tout le monde
+le connaît. Il n'est ni un méchant homme ni un homme aussi capable qu'on
+s'est plu à le représenter. Réunissant en lui tout ce que les temps
+anciens et nouveaux peuvent offrir d'exemples de corruption, il a
+dépassé à cet égard les limites connues avant lui. Homme habile sur un
+terrain donné, et pour une chose déterminée, par exemple pour une
+négociation, sa capacité ne va pas au delà. Possédant tout juste la
+nature d'esprit et de caractère qui rend propre à ce genre d'affaires,
+il est dénué, comme chef de gouvernement, des premiers éléments
+indispensables à ces hautes fonctions. On ne peut se passer d'un certain
+degré de force pour suivre un système, et il n'a pas même celle de le
+concevoir. Il n'a ni fixité dans les principes ni constance dans la
+volonté. Instrument utile dans les mains d'un gouvernement établi, il ne
+sera jamais un principe d'action.--Que dire de l'abbé Louis, ce brutal
+personnage, ce financier philosophe? Que dire encore de Dalberg, homme
+avide, infidèle au pays qui lui a donné naissance, comme à celui qui
+l'a adopté, qui ne répugnait à aucune espèce de combinaisons du moment
+où elle pouvait l'enrichir. L'amour de l'argent était La seule passion
+de son coeur. Parlerai-je de Beurnonville, ce militaire de parade,
+hâbleur de profession, et dépourvu de toute capacité? Quant à Dupont,
+c'était un homme d'esprit. Pendant quelque temps, il fut un objet
+d'espérance pour l'armée; mais il était flétri par une capitulation dont
+l'objet, disait-on, avait été de sauver les fruits de son pillage et de
+ses dévastations.</p>
+
+<p>J'arrive maintenant aux trois personnages que j'ai nommés d'abord, et
+que je regarde comme estimables. Le plus capable des trois était
+Dessole, un des généraux de l'armée, homme d'esprit, très-fin, mais
+malheureusement d'un caractère faible, sans élévation, trop préoccupé de
+ce qui concernait sa personne, et, par suite, hors d'état d'exercer une
+grande influence. L'abbé de Montesquiou était un homme d'un esprit
+piquant, mais bizarre, capricieux, irritable comme un enfant. Il était
+livré à la fois à des principes tout opposés; car il y avait en même
+temps chez lui du grand seigneur féodal et du doctrinaire. Enfin,
+Jaucourt, également doctrinaire, était plus remarquable par ses bonnes
+intentions que par son esprit et son caractère. Ce gouvernement
+provisoire, s'il eut eu tant soit peu le sentiment de ses devoirs envers
+la France, aurait dû s'occuper à conserver les troupes qui l'avaient
+reconnu. C'était le noyau d'une armée nationale qui aurait donné le
+moyen de combattre les étrangers, s'ils avaient voulu abuser de leurs
+avantages. J'avais compris ainsi sa position et sa marche; mais, quant à
+lui, il l'entendit tout autrement. Ses agents intervinrent pour achever
+la destruction de ces faibles débris de troupes dont j'ai fait le
+tableau. La désertion prit bientôt le développement le plus rapide, j'en
+fus alarmé, et j'en parlai à mes camarades, les maréchaux Ney et
+Macdonald. Nous étions d'accord de conserver et d'augmenter ce qui
+existait, au lieu de le laisser disperser. Je demandai, en mon nom et en
+celui des deux maréchaux que je viens de citer, à M. de Talleyrand, une
+conférence avec le gouvernement provisoire, pour parler de cette
+question. M. de Talleyrand ne s'en souciait nullement. Ses vues étaient
+tout autres qui les nôtres. Une sorte de pudeur seule l'y fit consentir.
+On nous assigna un jour et une heure. Nous fûmes exacts. On nous fit
+d'abord attendre sous divers prétextes. Le temps s'écoulait, et, la
+patience échappant à mes collègues, ils s'en furent. Plus tenace qu'eux,
+et y mettant plus d'intérêt, je restai. Enfin, de guerre lasse, à onze
+heures du soir, on se réunit, et on forma une espèce de conseil, où se
+trouvaient plusieurs individus dont je voyais les figures pour la
+première fois.</p>
+
+<p>Je fis l'exposé de l'état des choses, et je cherchai à faire sentir la
+nécessité de prendre des mesures pour conserver le peu de forces
+françaises existantes encore. Un homme habillé de noir, de mauvaise
+figure, que je ne connaissais pas, me dit: «Monsieur le maréchal, nous
+manquons d'argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de
+soldats qu'il ne nous en faut.--Monsieur, lui répondis-je, ce qui prouve
+qu'au lieu d'en avoir trop nous n'en avons pas assez, c'est que l'ennemi
+est entré dans la capitale. Je conçois qu'en temps de paix on règle la
+force des troupes sur les revenus; mais, en ce moment, il n'est pas
+question de système; il s'agit de conserver les débris que nous avons
+encore.»</p>
+
+<p>Mon interlocuteur m'interrompit avec humeur et me dit: «Je vous répète,
+monsieur le maréchal, que nous avons trop de troupes, puisque nous
+n'avons pas d'argent, et d'ailleurs qu'elles nous sont fort inutiles; au
+surplus, M. le ministre de la guerre nous rendra compte de l'état des
+choses et nous proposera ce qu'il convient de faire.»</p>
+
+<p>Tout homme, à ma place, aurait été irrité d'une réponse si impolie et si
+inconvenante; mais on jugera l'impression qu'elle me fit quand je vis
+percer l'idée de se mettre, sans garantie, à la disposition des
+étrangers.</p>
+
+<p>Quand on réfléchira que, venant de passer tant d'années au milieu des
+troupes, avec cette autorité du quartier général que rien ne balance et
+ne contrarie, accoutumé à des expressions de respect, je devais au moins
+en obtenir de déférence. Je m'indignai, et je lui dis: «Qui êtes-vous
+donc, monsieur, pour me tenir un tel langage? Vous voulez détruire le
+peu de forces qui nous restent! Vous avez apparemment le goût de
+recevoir des coups de knout des Russes; mais, ni moi ni aucun de mes
+amis, nous ne partageons ce singulier caprice. Vous parlez du ministre
+de la guerre: eh mais, depuis six ans il est éloigné de l'armée; il
+ignore entièrement en quoi elle consiste et ce qui s'y passe. Au
+surplus, les sentiments que vous montrez sont ceux d'un mauvais
+Français. La manière dont vous les exprimez me blesse et m'offense; et,
+si vous continuez sur le même ton, je vous ferai sauter par la fenêtre:
+c'est toute la réponse que vous méritez.»</p>
+
+<p>On juge l'impression que fit sur les auditeurs présents cette sortie,
+trop vive sans doute, mais en vérité bien justifiée, et dont je n'ai
+jamais eu la force de me repentir. Cet homme noir, si grossier, était
+l'abbé Louis, dont j'ai déjà dit un mot. Il se mit à trembler de
+colère. Sa mâchoire inférieure était si violemment agitée, qu'il ne
+pouvait parler et qu'on ne pouvait l'entendre. Le prince de Talleyrand
+s'approcha de lui, et lui dit: «Monsieur Louis, il faut parler
+d'affaires d'une manière plus calme.»</p>
+
+<p>Après une pareille scène, on discuta peu et on se sépara sans résultat,
+mauvais début de toutes les manières et de bien mauvais augure.</p>
+
+<p>Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, M. Louis m'aborda à
+Saint-Ouen pour me faire des excuses et m'exprimer ses regrets de
+m'avoir parlé d'une manière inconvenante. On suppose sans peine qu'il
+n'a jamais existé depuis entre nous que quelques relations obligées.</p>
+
+<p>Il y eut sur-le-champ à agiter une immense question: celle de savoir si
+l'on garderait la cocarde tricolore, ou si l'on reprendrait la cocarde
+blanche, autrefois celle de la France, et depuis devenue celle de
+l'émigration. La première fois, ce fut un soir, chez M. de Talleyrand.
+Je soutins, comme on peut le croire, avec ardeur, les couleurs sous
+lesquelles nous avions combattu pendant vingt ans. Je dis que leur
+conservation était juste et politique; que la Restauration n'était pas
+la contre-révolution, mais le complément du dernier acte de la
+Révolution; qu'il fallait quelque chose qui constatât l'existence des
+intérêts nouveaux, et empêchât de confondre les intérêts de la France
+avec ceux d'un parti. Cette disposition, ajoutai-je, était encore
+politique. Elle empêcherait les émigrés de se supposer vainqueurs; et en
+effet, ils n'étaient pas vainqueurs, car ils n'avaient pas combattu. Les
+Bourbons revenaient en conséquence d'une révolution intérieure faite
+avec un sentiment universel. (On a beau le nier aujourd'hui, ce
+mouvement d'opinion n'en a pas moins existé alors.) Cette conservation
+des couleurs nationales était juste; car il était dur pour une armée,
+après de si longs et de si glorieux travaux, de changer le drapeau sous
+lequel elle avait combattu. Il était prudent d'enlever aux gens disposés
+à la révolte un signe de réunion toujours puissant sur les imaginations.
+Enfin la cocarde tricolore me paraissait alors, pour cette époque, le
+gage d'une restauration raisonnable, et le temps ne m'a pas fait changer
+d'avis. À part les idées religieuses, et seulement sous le rapport
+politique, qu'était-ce autre chose que la messe de Henri IV?</p>
+
+<p>On reconnut qu'il y avait dans tout cela beaucoup de choses vraies; mais
+on n'en tint compte. M. de Talleyrand, dont l'opinion était d'un grand
+poids et aurait peut-être entraîné tout le monde, M. de Talleyrand avait
+déjà repris les moeurs de Versailles et ne s'occupait que de ses
+intérêts particuliers. Pas une pensée généreuse et politique n'était
+entrée dans son esprit. Il crut flatter les passions des Bourbons et de
+leur entourage, il crut faire acte de bon courtisan en leur sacrifiant
+les trois couleurs.</p>
+
+<p>À travers ses discours, je crus apercevoir son opinion. Je lui en parlai
+avec franchise et chaleur. Alors il me répondit qu'il me conseillait, en
+ami, de ne pas me mêler de cette question. Au lieu de suivre ce conseil,
+je courus chez l'empereur Alexandre pour l'éclairer. Ce monarque eut
+l'air de me comprendre. Il me fit les promesses les plus formelles à cet
+égard, et m'annonça qu'il allait en écrire à Monsieur pour qu'il eût à
+faire son entrée à Paris avec la cocarde tricolore. M. de Talleyrand s'y
+opposa sous main, et la lettre ne partit pas. Je retournai chez
+l'empereur, qui me dit que la lettre était faite et qu'elle partirait
+sans retard.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand eut l'air de céder, et il fut convenu qu'un article
+paraîtrait dans le <i>Moniteur</i> pour indiquer que la cocarde blanche avait
+été arborée comme signe de ralliement momentané, mais qu'aujourd'hui,
+tout le monde étant d'accord sur le retour des Bourbons, elle devait
+faire place aux couleurs sous lesquelles tant de grandes choses avaient
+été faites, et qui devaient rester définitivement celles de la nation.
+Tout cela avait seulement pour but de gagner du temps et tachait un
+piége. Le gouvernement provisoire fit écrire au maréchal Jourdan,
+commandant à Rouen, que mon corps d'armée avait pris la cocarde blanche,
+ce qui n'était pas vrai, et lui, au même instant, la fit adopter par ses
+troupes en leur faisant un ordre du jour. Quand je revins sur cette
+question, on me répondit que j'étais bien difficile, puisque le doyen
+des années de la République venait de donner l'exemple. Le maréchal
+Jourdan ne se doutait guère du rôle qu'on lui faisait jouer. Il n'avait
+pas prévu qu'il deviendrait l'instrument de l'émigration. Ce grand
+changement, dont les conséquences ont été si graves, a donc été obtenu
+par une espèce d'escamotage. Fidèle à ma conviction, je conservai encore
+cette cocarde, et c'est avec elle que j'ai été à la rencontre de
+Monsieur à la barrière, le 12 avril. Le lendemain, personne, absolument
+personne, ne l'ayant plus, je la quittai.</p>
+
+<p>C'est une chose remarquable que ces délicatesses de conscience si
+singulièrement placées. Monsieur ne pouvait pas entrer à Paris avec la
+cocarde tricolore à son chapeau, et il portait l'habit national aux
+trois couleurs.</p>
+
+<p>Le Sénat, constamment servile sous l'Empire, avait cru se réhabiliter,
+aux yeux de la nation, par l'acte de vigueur qu'il venait de faire; mais
+il montra bientôt quel était le véritable mobile de ses actions.
+L'espèce de constitution qu'il se hâta de rédiger, et surtout la
+disposition par laquelle il garantissait aux familles des sénateurs la
+propriété des biens, dont les titulaires avaient seulement la jouissance
+viagère, trahirent promptement ses intentions.</p>
+
+<p>Enfin arriva le 12 avril, jour fixé pour l'entrée solennelle de
+Monsieur. Une députation des corps constitués alla le complimenter et le
+recevoir à la barrière. Presque tous les maréchaux s'y trouvaient.
+Monsieur nous reçut avec grâce et bienveillance, et le charme de ses
+manières eut un succès universel, la population entière de Paris et des
+environs était dans les rues, sur les boulevards, aux fenêtres des
+maisons. Jamais transports de joie ne furent plus énergiques et plus
+unanimes. Il y avait une sorte d'ivresse dans les esprits. Ces faits ne
+seront contredits par aucune personne de bonne foi ayant été présente à
+ce spectacle.</p>
+
+<p>Je l'ai déjà dit, et je te répète, ces acclamations, cette joie folle,
+n'étaient pas et ne pouvaient pas être de l'amour pour les Bourbons. À
+peine si la génération d'alors en avait entendu parler. Elles
+exprimaient seulement la fatigue extrême que l'on avait du pouvoir
+déchu, dont l'oppression des dernières années avait été insupportable.
+La présence des Bourbons semblait alors offrir un refuge et garantir
+pour l'avenir une sorte d'affranchissement. Les cris de <i>Vive le roi!</i>
+de <i>Vive Monsieur!</i> devaient être traduits de cette manière: Plus de
+guerre éternelle; un régime doux et du bien-être pour le peuple. Telles
+étaient les pensées dominantes dans tous les esprits. Telles étaient les
+espérances qui remplissaient tous les coeurs.</p>
+
+<p>Pendant ces événements, Napoléon était encore à Fontainebleau. Les
+dispositions relatives à son établissement à l'île d'Elbe, à son départ
+et à ses intérêts privés étant arrêtées, le 20 avril il se mit en route,
+accompagné des commissaires des divers souverains de l'Europe. Son
+voyage ne fut pas sans danger. Les populations du Midi, portant toujours
+à l'excès l'expression de leurs sentiments, étaient exaspérées contre
+lui. Il fut obligé, pour traverser la Provence, de se déguiser en
+officier autrichien. Si, à son passage aux environs d'Orange, il eut été
+reconnu, il aurait péri misérablement victime des fureurs populaires.</p>
+
+<p>Le début des Bourbons était difficile, et cependant leur position aurait
+pu se définir avec une grande simplicité.--La société en France avait
+été reconstituée pendant leur absence. Chacun était classé, et le rang
+qu'il occupait dans l'ordre social, l'importance dont il jouissait,
+fruits de longs travaux et de mille chances courues, en avaient rendu la
+possession légitime. Les Bourbons devaient de bonne foi la conserver
+dans sa réalité, en appelant toutefois à partager ces biens ceux de
+leurs amis qui avaient des titres personnels à faire valoir; car il
+n'est pas du siècle où nous vivons de posséder tout, uniquement par
+droit de naissance. Le mérite individuel doit venir justifier en partie
+la faveur dont on peut être l'objet. Enfin les Bourbons devaient se
+dire: Un ouragan a enlevé celui qui tenait ici la première place. Elle
+est devenue vacante, et personne n'a eu la pensée de l'occuper. Tous les
+intérêts se sont trouvés d'accord pour nous la rendre; mais chacun veut
+garder ce qu'il a acquis, et ne le céder à personne. S'ils eussent agi
+ainsi, s'ils eussent pris pour règle de conduite ces réflexions, si fort
+à la portée des esprits les moins éclairés, leur puissance aurait été à
+l'abri de toute attaque; au lieu de cela, à leur suite sont venus des
+gens de peu de valeur, qui prétendaient à tout. Les intérêts nouveaux se
+sont alarmés avec raison.</p>
+
+<p>Changer l'ordre social était tout à la fois une injustice et une
+entreprise supérieure à la force des Bourbons, à leur esprit, à la
+puissance de leurs bras; le modifier avec circonspection était possible
+et raisonnable. Mais, indépendamment des intérêts privés qu'il fallait
+bien se garder de menacer et de heurter, des intérêts d'une tout autre
+nature auraient dû être sacrés. Il fallait épouser la gloire du pays,
+et attacher du prix à son éclat et à son influence extérieure. Ainsi,
+quand, le 23 avril, Monsieur, d'un trait de plume, par un traité
+monstrueux, céda, contre rien, cinquante-quatre places garnies de dix
+mille pièces de canon, que nous possédions encore en Allemagne, en
+Pologne, en Italie, en Belgique, il a heurté l'opinion en ce qu'elle a
+de plus honorable et de plus légitime. Une nation n'a pas combattu
+pendant vingt ans pour être insensible à la gloire acquise. Elle peut
+être blasée sur ses succès et n'en pas désirer d'autres, mais elle ne
+souffre pas que, traitant sans considération ce qu'elle a fait, on
+montre du mépris ou du dédain pour des actions payées au prix du plus
+pur de son sang.</p>
+
+<p>La réduction du royaume au territoire de l'ancienne France devait être
+pénible pour tout le monde. Il eût été habile de garder comme gage,
+pendant la négociation, ce qu'on tenait à l'étranger. C'était un moyen
+d'obtenir peut-être de meilleures conditions. Les Bourbons, n'étant pas
+la cause de nos désastres, ne pouvaient pas être responsables de leurs
+conséquences; mais il eût été politique de ne rien négliger pour en
+diminuer la gravité et pour restreindre l'étendue des sacrifices. Leurs
+efforts à cet égard auraient dû être ostensibles et patents. Au lieu de
+cela, ils ont paru aller au-devant des désirs des souverains de
+l'Europe. Il semblait que le surplus de ce qu'ils regardaient comme leur
+patrimoine leur était à charge. On aurait dit qu'ils considéraient comme
+au-dessous d'eux d'être les successeurs de Napoléon, au lien d'être les
+héritiers de Louis XVI. Et cependant ce patrimoine, qui le leur a rendu?</p>
+
+<p>Napoléon, par ses grandes qualités, pouvait seul maîtriser la Révolution
+et relever le trône. Il est vrai sans doute que son intention n'était
+pas de le leur transmettre, et qu'il n'en fût jamais descendu s'il eût
+su résister aux entraînements de son ambition.</p>
+
+<p>Les Bourbons n'ont donc rien senti de ce que leur propre intérêt, de ce
+que l'intérêt de leur conservation, leur prescrivait, ni relativement à
+l'État en masse, ni à l'égard du sentiment de dignité du pays, ni par
+rapport à l'existence propre des familles nouvelles que l'Empire avait
+élevées et dont il avait fondé l'avenir. Ils furent les dupes de leur
+entourage. Ils entrèrent, sans s'en douter, dans des voies impraticables
+et sans issue possible. Leurs passions personnelles, il est vrai,
+n'étaient que trop d'accord avec cette marche, et leurs souvenirs que
+trop en harmonie avec l'esprit, les calculs et les vues de ceux qui,
+sans le vouloir, les conduisaient à leur perte.</p>
+
+<p>L'époque de l'arrivée du roi était heureusement prochaine. Sa présence
+devenait nécessaire, car les fautes s'accumulaient. Après avoir traversé
+une partie de l'Angleterre en triomphe, il débarqua à Calais le 24
+avril. Là, il apprit la signature de cet étrange traité qui remettait au
+pouvoir des étrangers les seuls gages encore entre nos mains. La
+précipitation avec laquelle il a été fait et le nom de ses auteurs
+autorisent à penser que la corruption n'y a pas été étrangère.</p>
+
+<p>Le maréchal Moncey, doyen des maréchaux et premier inspecteur général de
+la gendarmerie, fut envoyé à Calais pour y recevoir le roi,
+l'accompagner et veiller à la sûreté de sa marche. Le général Maison,
+qui commandait dans le Nord, s'y rendit aussi. Le roi et madame la
+duchesse d'Angoulême prirent la route de Compiègne. Partout ils furent
+reçus avec des transports de joie. Tous les maréchaux se réunirent à
+Compiègne, et deux d'entre eux, le maréchal Ney et moi, furent désignés
+pour aller au-devant du roi et le complimenter. Nous rencontrâmes le roi
+en deçà de la dernière poste. Sa voiture s'arrêta; nous mimes pied à
+terre; le maréchal Ney, comme le plus ancien, porta la parole. Le roi
+répondit d'une manière gracieuse et bienveillante, mais termina sa
+réponse par une phrase qui me parut une espèce de niaiserie. Il parla
+avec raison de son aïeul Henri IV. C'était le cas sans doute; mais
+voici ce qu'il dit en montrant son chapeau, auquel était attaché un
+petit plumet blanc de héron: «Voilà le panache de Henri IV! Il sera
+toujours à mon chapeau.»</p>
+
+<p>Je me demandai le sens de ces paroles et s'il y avait quelque relique de
+ce genre gardée par la famille royale.</p>
+
+<p>Je dois dire ici l'impression personnelle que la vue des Bourbons, à
+leur retour, me fit éprouver.</p>
+
+<p>Les sentiments de mon enfance et de ma première jeunesse se réveillèrent
+dans toute leur force et parlèrent puissamment à mon imagination. Une
+sorte de prestige accompagnait cette race illustre. De l'antiquité la
+plus reculée, l'origine de sa grandeur est inconnue. La transmission de
+son sang marque de génération en génération les époques de notre
+histoire et sert à les reconnaître. Son nom est lié à tout ce qui s'est
+fait de grand dans notre pays. Cette descendance d'un saint, déjà il y a
+six cents ans homme supérieur et grand roi, lui donne une auréole
+particulière. Toutes ces considérations agirent puissamment sur mon
+esprit.</p>
+
+<p>J'avais approché et vécu dans la familiarité d'un souverain puissant;
+mais son élévation était notre ouvrage. Il avait été notre égal à tous;
+c'était un chef. Je lui portais les sentiments que comporte ce titre,
+ceux dérivant de la nature de mes relations anciennes et en rapport avec
+l'admiration que j'avais éprouvée pour ses hautes qualités; mais ce chef
+était un homme comme moi avant qu'il fût devenu mon supérieur, tandis
+que celui qui apparaissait en ce moment devant moi semblait appartenir
+aux temps et à la destinée. Ces deux sentiments, qui tiennent à une
+sorte d'instinct, se devinent plus facilement qu'ils ne s'expriment. En
+outre, cette race si infortunée revenait, comme le dit si bien Bossuet
+«avec cet éclat, ce quelque chose de fini et d'achevé que donne une
+grande adversité soutenue avec dignité et courage.» Et cet éclat était
+encore rehaussé par le retour de la prospérité et de la puissance.
+Enfin, à tous ces moyens d'action, ces princes ajoutaient, pour les deux
+principaux au moins, la séduction d'une politesse exquise et d'une
+bienveillance de tous les moments. Il résulta de tout cet ensemble une
+action sur moi dont je n'ai pu me défendre et que je ne saurais oublier.</p>
+
+<p>Je parlerai souvent de Louis XVIII et avec détail; j'aurai l'occasion de
+le faire connaître et de faire son portrait. Je dirai seulement en ce
+moment que sa belle figure, son air imposant, son regard d'autorité, la
+facilité de son élocution, répondaient aux idées les plus favorables
+établies d'avance sur sa personne. L'attitude digne, noble et grave de
+madame la duchesse d'Angoulême, son grand air et sa tristesse
+touchaient tous les coeurs. Ses yeux rouges semblaient fatigués par les
+larmes, et on ne pouvait regarder cette princesse sans penser qu'elle
+était l'être du monde sur lequel les plus grandes infortunes s'étaient
+accumulées. Ces observations étaient les mêmes chez tout le monde.
+Combien il lui eût été facile de féconder les sentiments qu'elle
+inspirait alors et de se les assurer pour toujours!</p>
+
+<p>Cette cour, au milieu de laquelle je me trouvai tout à coup placé,
+renfermait un monde entièrement nouveau pour moi. Une foule d'anciens
+émigrés, rentrés depuis un grand nombre d'années, se pressa autour des
+Bourbons. Ceux qui avaient possédé des charges autrefois en virent le
+rétablissement par le retour de la famille royale, et les choses se
+passèrent à cet égard sans discussions, sans commentaires et comme étant
+la conséquence d'un principe ressuscité. La maison civile du roi se
+reconstitua donc d'elle-même; chacun vint y remplir ses fonctions et se
+mettre en quête de nouveaux moyens de fortune pour réparer le temps
+perdu et satisfaire un appétit que vingt ans avaient laissé en
+souffrance.</p>
+
+<p>Je parlerai brièvement des personnes qui entouraient le roi. Que dire de
+tant de physionomies effacées, jetées dans le même moule, de gens
+habitués aux usages du monde, polis dans leurs manières, bienveillants
+dans leurs discours; mais avides, égoïstes, souvent dépourvus d'esprit
+et d'élévation, d'une ignorance complète des affaires, des choses et des
+hommes, meubles de toutes les cours, entièrement inhabiles aux moindres
+fonctions, mais non pas dépourvus d'une sorte d'importance par leur
+présence continuelle et leur habileté à découvrir les passions du maître
+qu'ils s'occupent à flatter.</p>
+
+<p>Cet entourage a servi puissamment à égarer les Bourbons et à les
+maintenir dans la fausse route qu'ils ont prise. Si Louis XVIII et
+Charles X l'eussent écarté et se fussent préservés de son influence, il
+est probable qu'ils n'auraient pas succombé. L'esprit d'émigration et
+les intrigues politiques du clergé ont été les premières causes de leur
+malheur. Un seul homme parmi les courtisans revenant d'Angleterre, M. de
+Blacas, mérite d'être nommé ici et d'être dépeint à cause du rôle
+important qu'il a joué, et plus encore de celui qu'on lui a attribué. Je
+vais essayer de faire son portrait.</p>
+
+<p>M. de Blacas est né en 1772, d'une très-ancienne maison de Provence,
+mais sans aucune espèce de fortune. Grand et bien fait, pourvu des
+avantages extérieurs, bien venu des femmes âgées, de moeurs légères, il
+débuta dans la vie par exercer la profession d'homme aimable: ses succès
+le dispensèrent de chercher une carrière. La Révolution l'ayant fait
+émigrer très-jeune, il a vécu d'abord d'industrie. Son goût décidé pour
+les beaux-arts l'avait fixé en Italie. Il était à Florence, quand M.
+d'Avaray, tout-puissant sur l'esprit de Louis XVIII, y fit un voyage.
+Celui-ci avait besoin d'un cicerone, et M. de Blacas s'offrit à lui.
+Satisfait de son intelligence et touché de sa position, M. d'Avaray
+l'emmena avec lui comme secrétaire. Dès ce moment il vécut près du roi,
+qu'il ne quitta pendant l'émigration que momentanément et pour des
+missions déterminées. M. d'Avaray étant parti pour Madère dans
+l'espérance d'y retrouver la santé, M. de Blacas le remplaça
+provisoirement auprès de Louis XVIII, et ensuite définitivement après la
+mort de M. d'Avaray. Il se trouva ainsi chargé de l'administration de la
+modeste fortune de Louis XVIII et de la direction du peu d'affaires
+politiques que sa position d'alors comportait. Jamais le roi n'éprouva
+d'attrait pour lui. Sa pédanterie dans les petites choses le lui rendait
+désagréable, et l'infériorité de son esprit ainsi que de son instruction
+nuisait singulièrement à sa considération.</p>
+
+<p>Voilà ce qu'était M. de Blacas en 1814, à l'époque de la rentrée du roi.
+Cette position d'habitude lui donna cependant de l'importance, et
+l'esprit de courtisanerie, malheureusement si commun et si actif en
+France, y ajouta beaucoup. M. de Blacas, d'un esprit fort borné, mais
+assez juste en tout ce qui ne touche pas à ses préjugés, d'un orgueil
+extrême, était le type des émigrés de Coblentz. Il avait leur suffisance
+et leur mépris pour tout ce qui n'était pas eux. L'Empire et son éclat
+avaient passé sans avoir frappé ses yeux. Il n'en tenait pas compte. La
+France, pour lui, n'avait pas cessé d'être à Hartwel. Cette suffisance
+naturelle s'augmenta beaucoup par l'action des flatteurs. Il eut entrée
+au conseil comme ministre de la maison du roi. Ses collègues firent de
+lui une espèce de premier ministre et s'assemblèrent souvent chez lui;
+mais il n'y eut dans ce ministère ni union, ni talent, ni vues, ni
+connaissance du pays et des affaires, et sa marche fausse, erronée et
+incertaine amena rapidement le changement de l'opinion et la catastrophe
+du 20 mars.</p>
+
+<p>Après avoir esquissé les torts et les défauts de M. de Blacas,
+j'ajouterai que le fond de son caractère ne manque pas de vérité ni
+d'une certaine dignité: sa parole mérite de la confiance. M. de Blacas,
+souvent accusé à tort des fautes du gouvernement, torts appartenant, aux
+yeux de tout homme bien instruit, à Louis XVIII, n'a jamais cherché à
+s'en justifier. Constamment il a accepté pour lui-même tout ce qui
+pouvait nuire au roi. Mais son orgueil et son insolence sans exemple
+gâtent les qualités qu'il peut avoir. C'est à son occasion qu'un homme
+d'esprit a dit qu'il ne connaissait rien de pire que les parvenus à
+parchemins.</p>
+
+<p>Il trouva bientôt le moyen d'accumuler une immense fortune. En 1814, un
+fort pot-de-vin sur la ferme des jeux en fut le principe, et, en 1815,
+au moment du retour de Gand, le roi, obligé de se séparer de lui à Mons,
+laissa entre ses mains sept ou huit millions qu'il rapportait, et dont
+il n'avait plus besoin. M. de Blacas les a fait valoir, prospérer et
+augmenter d'autant plus facilement, que de grands traitements étaient
+attachés à l'ambassade de Rome qu'il occupait, et aux dignités dont il
+était revêtu. Lors de la puissance de M. Decazes, en 1819, étant arrivé
+inopinément à Paris, sous prétexte des affaires du concordat, il se fit
+donner, à ce qu'on assure, par un acte régulier, la propriété des fonds
+qu'il avait en dépôt. Ce ne fut qu'à ce prix qu'il consentit à retourner
+sans retard à son poste. Cette version est la seule qui puisse expliquer
+la fortune qu'il a laissée, et qui, entièrement nulle à son arrivée en
+France, s'est trouvée, à sa mort, s'élever à plus de quinze
+millions<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Je m'arrête maintenant sur son sujet. Les récits que j'ai
+à faire le mettront souvent en scène, et le feront connaître par ses
+opinions mêmes et ses actions.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a>
+<a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> M. Véron, dans le troisième volume des <i>Mémoires d'un
+bourgeois de Paris</i>, raconte qu'après la Révolution de 1830 M. le duc de
+Blacas offrit au roi Charles X, proscrit, la fortune qu'il tenait des
+bontés de cette illustre famille. (<i>Note de l'Éditeur</i>)</blockquote>
+
+<p>Le roi eut un grand succès à Compiègne. Il reçut tous les maréchaux et
+ceux qui vinrent lui faire leur cour avec grâce et dignité. Il trouva un
+mot aimable à adresser à chacun. Il me dit, en regardant mon bras, que
+je portais en écharpe et encore sans mouvement, qu'il espérait lui voir
+retrouver bientôt toute sa force pour le servir. Bernadotte, prince
+royal de Suède, vint lui faire sa cour. Je l'avais vu à Paris quelques
+jours auparavant. Se rappelant nos bons rapports anciens, il était venu
+me voir le premier, et me dit alors, avec l'accent gascon si marqué
+qu'il a conservé, les paroles suivantes dont l'ai gardé le souvenir:
+«Mon cher Marmont, quand on a commandé dans dix batailles, on est de la
+famille des rois.»</p>
+
+<p>Je rapporterai aussi ce qu'il répondit alors à Monsieur qui
+l'entretenait des difficultés du gouvernement dans les circonstances
+d'alors et avec le caractère français. Bernadotte, qui est un homme de
+beaucoup d'esprit, lui parla par image, et lui donna un conseil dont la
+sagesse me paraît démontrée; il lui dit: «Monseigneur, pour gouverner
+les Français, il faut une main d'acier, mais avec un gant de velours.»
+C'est-à-dire, il faut savoir ce que l'on veut, le vouloir tous les
+jours, et ménager la vanité irritable et naturelle à notre caractère.
+J'ajouterai, qu'il faut dire nettement ce que l'on veut. La franchise
+est un signe de force; la duplicité, au contraire, un symptôme de
+faiblesse. Elle ne sert à rien auprès d'un peuple spirituel, éveillé sur
+ses intérêts. Elle inspire toujours le mépris. Le caractère courtisan
+des Français leur fait promptement adopter les opinions et les projets
+du souverain, quand ses opinions et ses projets n'ont rien que de
+raisonnable. Il faut planter hardiment son pavillon, et assez haut pour
+être vu de tout le monde. Si le vent souffle d'une manière décidée et
+constamment du même côté, chacun oriente bientôt ses voiles en
+conséquence.</p>
+
+<p>Bernadotte ne passa que peu de jours à Paris et retourna promptement à
+son armée. On a ignoré alors la cause d'un si prompt départ; mais,
+depuis, elle est venue à ma connaissance. Ce fait se rattache à des
+événements d'une si grande importance, que rien ne doit en être perdu
+pour l'histoire.</p>
+
+<p>Pendant la campagne de 1814, le général Maison, depuis fait maréchal
+par Charles X, commandait un corps d'armée en Flandre, opposé à l'armée
+du prince royal de Suède. Maison avait été longtemps l'aide de camp de
+confiance de Bernadotte. Il entra par intermédiaire en rapport secret
+avec lui, et chercha à l'émouvoir sur les malheurs auxquels la France
+était en proie. Bernadotte y fut sensible. Il entra dans les idées de
+Maison, et finit par déclarer par écrit à Maison qu'il était prêt à
+embrasser les intérêts des Français avec son armée. Il désarmerait le
+corps prussien sous ses ordres et passerait dans nos rangs avec ses
+Suédois. Pour toute condition il ne demandait qu'un mot d'écrit, signé
+par Napoléon, mot par lequel l'Empereur prendrait l'engagement de lui
+procurer une souveraineté, dans le cas où sa démarche lui enlèverait ses
+droits au trône de Suède. Napoléon, informé de ces propositions, y donna
+les mains, mais avec la restriction que l'engagement serait signé par
+son frère Joseph, et non par lui. C'était déclarer d'une manière assez
+positive l'intention de s'affranchir personnellement de l'obligation. On
+comprend qu'une pareille condition mit fin à la négociation. Napoléon,
+possesseur de l'écrit de Bernadotte, le fit tomber entre les mains de
+l'empereur Alexandre. Quand Bernadotte vint chez ce dernier, à Paris, il
+fut reçu d'une manière glaciale. Puis Alexandre lui remit le papier
+accusateur, en ajoutant que, ne voulant jamais oublier sa conduite en
+1812, il chasserait de sa mémoire le tort récent dont il s'était rendu
+coupable et ne lui en parlerait jamais, mais qu'il l'engageait à ne pas
+prolonger son séjour à Paris et à quitter la France sans retard.</p>
+
+<p>Je ne tiens pas ces détails du maréchal Maison même, mais du colonel de
+la Rue qui, pendant dix-sept ans, m'a été attaché comme aide de camp, et
+dont j'honore particulièrement le caractère vrai et loyal. Devenu aide
+de camp du maréchal Maison depuis la Révolution de juillet, et chargé de
+missions importantes qu'il a remplies toutes avec succès, c'est de la
+bouche même du maréchal Maison qu'il a entendu ce récit. Son
+authenticité m'est donc aussi prouvée que si c'était à moi que Maison
+eût parlé. De la Rue ajoutait que le maréchal n'en faisait pas mystère
+et n'hésiterait pas à me raconter cet événement quand je le
+rencontrerais, si je lui en parlais<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a>
+<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> J'ai su depuis, par M. de Bodenhausen, ministre de Hanovre
+à Vienne, et qui, pendant la campagne de 1814, servait dans l'état-major
+de Bernadotte, qu'il avait été chargé deux fois de conduire
+mystérieusement, d'une armée à l'autre, l'agent du général Maison, qui
+fut reçu en secret. Cet agent était colonel et aide de camp de Maison.
+Il fut accompagné une fois par Benjamin Constant, qui se trouvait
+habituellement au quartier général du prince royal de Suède, et y resta
+toute la campagne. (<i>Note du duc de Raguse</i>.)</blockquote>
+
+<p>On peut supposer que Napoléon a vu dans Bernadotte un rival dangereux
+pour l'avenir, et que Bernadotte se croyait appelé, après un coup aussi
+hardi, qui aurait sauvé et délivré la France, à remplacer Napoléon.</p>
+
+<p>Le roi eut bientôt une occasion de reconnaître la franchise de mon
+caractère et les sentiments qui m'animaient.</p>
+
+<p>Une femme de beaucoup d'esprit, avec laquelle j'étais lié depuis ma
+première jeunesse, et qui a passé sa vie dans des intrigues de toute
+espèce, m'avait raconté que M. de Talleyrand avait proposé à Ouvrard un
+marché pour nourrir et entretenir trente mille Russes, destinés à rester
+à Paris pendant plusieurs années. Les circonstances étaient de nature à
+m'empêcher de pouvoir douter de la vérité du fait. J'en éprouvai un
+sentiment d'indignation profonde. Plus je me trouvais lié à cette
+Restauration, plus je désirais lui voir un caractère national; si elle
+l'eût perdu, elle eût été à jamais déshonorée à mes yeux.</p>
+
+<p>L'expression des sentiments publics avait autorisé alors toute espèce de
+confiance; l'espérance était dans tous les coeurs, et j'ai vu des gens,
+devenus depuis ses ennemis les plus ardents, qui étaient à cette époque
+ses plus chauds partisans. Madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély,
+excessivement bonapartiste pendant tout le temps de la Restauration,
+était dans des transports de joie au moment au je la rencontrai la
+première fois. Elle voyait tout en beau. Je la cite, non pour elle-même,
+son opinion est d'un poids léger, mais comme symptôme de celle de son
+mari, homme influent parmi les bonapartistes, et très-marquant par son
+instruction, sa facilité et ses lumières. Toutefois cette idée de nous
+voir mettre en tutelle sous trente mille Russes, cette flétrissure,
+prête à nous être infligée, eussent été des moyens infaillibles pour
+empêcher les Bourbons de prendre jamais racine chez nous. Elle me
+révolta, et je crus de mon devoir d'informer le roi du complot, afin de
+le mettre en garde et de lui faire voir d'avance les conséquences
+infaillibles d'une mesure semblable. Je lui demandai un entretien. Il
+fut accordé sur-le-champ. Je lui exprimai mes craintes de l'aborder si
+promptement et si brusquement sur une question générale, sans être
+provoqué par lui; mais mon amour pour mon pays et l'urgence des
+circonstances me serviraient d'excuse. Quelles que fussent ses lumières,
+dont l'opinion consacrait l'étendue, il avait à se délier de caractères
+peu honorables et de beaucoup d'intérêts particuliers, opposés à
+l'intérêt public. Je lui dis donc que j'avais la certitude du projet
+formé par M. de Talleyrand de conserver à Paris, pendant plusieurs
+années, une armée étrangère. À ce récit, je dois le dire à la louange de
+Louis XVIII, il eut un soubresaut sur son fauteuil et s'écria: «Ah! mon
+Dieu! quelle infamie!» J'éprouvai de ce mouvement un sentiment de joie,
+car je vis qu'il revenait roi de France, et non roi des émigrés. Il
+sentait la dignité de la couronne et le légitime orgueil de la nation.
+Je développai avec rapidité les conséquences qui résulteraient
+immédiatement du seul soupçon d'un pareil projet. Le roi me fit des
+questions sur les hommes placés en évidence, et je lui répondis en
+conscience et sans passion. Il me remercia de mon zèle et m'engagea à
+venir le trouver pour lui dire tout ce que je croirais pouvoir lui être
+utile. Il se servit d'une expression vulgaire et triviale en me disant:
+«Vous sentez que celui qui tient la queue de la poêle est souvent bien
+embarrassé et a bien des considérations à envisager avant de se décider
+sur les partis à prendre; mais les opinions d'un homme de bien sont
+toujours bonnes à connaître.»</p>
+
+<p>De Compiègne le roi se rendit à Saint-Ouen. Il data de ce château la
+déclaration qui servit de base à l'ordre politique nouveau, et qui fut
+peu après consacrée par la charte.--Ici une grande question s'élève. Le
+roi devait-il donner la Charte? Je vais discuter cette question dans
+toute son étendue et développer l'opinion seulement pressentie alors,
+mais dont le temps et les événements m'ont démontré chaque jour
+davantage la justesse.</p>
+
+<p>Un État comme la France ne peut marcher sans des bases convenues, un
+ordre politique régulier et l'existence de pouvoirs dont les rapports et
+le jeu soient consacrés. On ne pouvait pas revenir à ce qui existait
+autrefois; jamais une tête sensée n'a conçu la possibilité de
+reconstruire un édifice dont tous les matériaux avaient été dispersés et
+détruits. Il fallait donc autre chose.</p>
+
+<p>On pouvait choisir entre l'ordre politique fondé par Napoléon, en le
+modifiant dans une certaine mesure, ou créer de nouvelles institutions.
+La raison, la prudence, une sage circonspection, commandaient de s'en
+tenir au premier parti. Cet établissement avait déjà quatorze ans de
+vie, et on était certain d'obtenir par lui, dans la composition des
+assemblées, des choix conformes aux intérêts de l'ordre et de la
+tranquillité. Toutes les existences créées par la Révolution et l'Empire
+en ces temps pleins de virilité se trouvaient conservées intactes. On
+continuait un ordre régulier. On ne provoquait aucun mécontentement. Au
+contraire, on ajoutait au Sénat les anciennes illustrations, on lui
+donnait un certain éclat; car rien ne sert plus à la considération des
+institutions nouvelles que de les confondre avec l'ouvrage des siècles.
+Alors tous les intérêts étaient représentés. Pour se rapprocher un peu
+des idées nouvelles, il fallait démuseler le Corps législatif, dont le
+mutisme complet avait porté atteinte à sa considération; il fallait
+donner à la presse la dose de liberté réclamée par les progrès des
+lumières et les besoins des sociétés actuelles. Or ces besoins ne
+dépassent pas la publicité des ouvrages, sous la responsabilité des
+auteurs. Aussi fallait-il bien se garder d'affranchir la presse
+périodique d'une censure. La censure peut seule mettre obstacle à la
+dissolution qu'une prédication constante et sans contrôle doit
+infailliblement opérer dans la société. Il fallait enfin rendre à
+l'ancienne noblesse ses titres. Ces trois choses-là exécutées, l'union
+était faite entre les Bourbons, les intérêts anciens et la France
+nouvelle. Aucune révolution n'était à craindre, et rien ne donnait prise
+aux mécontents, ni de prétexte aux projets coupables.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, Louis XVIII se livra d'une part aux intrigants, de
+l'autre aux doctrinaires, à ces hommes orgueilleux, de principes
+absolus, à ces hommes vains qui se croient destinés par la Providence à
+l'enseignement du monde, qui sont convaincus qu'avant eux tout était
+ténèbres ou obscurité, et qu'eux seuls comprennent les mystères de la
+société, et sont capables d'apprendre aux hommes pourquoi et comment ils
+existent. Esprits téméraires et aveugles, dont la pensée est de rendre
+tout uniforme, ils ne conçoivent pas que rien ne peut être absolu. Dans
+chaque ordre social, tout doit être relatif aux temps et aux
+circonstances particulières dans lesquelles chaque peuple se trouve
+placé. Êtres dangereux, qui ne savent créer que des ruines et pour
+lesquels l'expérience est toujours superflue, ces hommes, dans leurs
+abstractions, ne font jamais entrer les obstacles qui naissent de la
+nature des choses et du froissement des intérêts. Ils oublient toujours
+quel rôle jouent tant de passions diverses qui se développent si
+facilement et d'une manière si capricieuse. Aussi deviennent-ils la
+perte des nations qui leur confient leurs destinées. Je n'attaque pas
+leur caractère. En général, leurs intentions sont pures; mais, si on
+peut et doit lire leurs ouvrages pour profiter de ce qu'ils peuvent
+renfermer d'utile, il faut se défier de leur orgueil, de leur folle
+confiance, et se garder de leur donner du pouvoir, car il périra dans
+leurs mains.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, homme léger, dont les conceptions n'ont jamais eu rien
+de complet, était un mauvais guide pour le roi dans de semblables
+circonstances et en pareille matière, Louis XVIII fut peut-être, d'un
+côté, frappé de l'idée qu'il était au-dessous de la dignité d'un Bourbon
+d'hériter de l'établissement politique fondé par Napoléon, et, de
+l'autre, séduit par celle d'être un législateur. Cependant l'esprit
+d'ordre, d'obéissance, les sentiments monarchiques qu'avait ressuscités
+et mis en honneur Napoléon, faisaient sa force et sa puissance. Il
+pouvait se servir également des lois qui avaient contribué à
+rétablissement des nouvelles moeurs. Quant à l'idée d'être législateur,
+chez un homme incapable de rien créer, mais dont le rôle était
+d'accepter de confiance ce qui lui serait donné, c'était une vanité
+puérile; et un esprit circonspect, comme le sien, devait trembler à
+l'idée d'un remaniement complet de la société. Combien d'épreuves à
+faire et d'obstacles à surmonter, pour un homme nouveau dans le
+gouvernement! car, jusqu'alors, Louis XVIII n'avait rien fait, et il en
+était aux simples théories. Ajoutez que ses infirmités devaient
+paralyser en partie ses actions. Ce prince a été entraîné, sans s'en
+douter, dans d'immenses difficultés. Il les aurait évitées s'il se fût
+contenté de l'ordre établi en le modifiant.</p>
+
+<p>Il était donc infiniment préférable de s'en tenir à ce dernier parti.
+Louis XVIII, voulant absolument faire du nouveau et devenir roi
+législateur, s'y est pris étrangement. Il aurait dû se borner, pour le
+moment, à pourvoir aux nécessités de l'époque, reconnaître le principe
+qui règle la matière, et, après s'être rendu compte de ce qui constitue
+une charte, en jeter seulement les bases.</p>
+
+<p>Une charte est tout entière dans la division des pouvoirs et dans la
+fixation de leurs attributions. Quand ces dispositions sont clairement
+établies, la charte est faite. La plus courte est la meilleure; car ce
+qui est inutile devient nuisible. L'introduction de dispositions
+réglementaires est funeste, en mettant obstacle aux changements rendus
+nécessaires par les nouvelles circonstances. Les lois ne peuvent être
+éternelles. Destinées à exprimer les besoins de la société, elles
+doivent changer avec eus et se modifier lorsque le temps en développe de
+nouveaux. On pourrait les comparer aux vêtements dont ni les dimensions
+ni même la forme ne peuvent également convenir à l'enfance, à l'âge mûr
+et à la vieillesse. Mais le mode de faire les lois doit être fixé, et
+c'est là ce qui constitue la charte d'un peuple.</p>
+
+<p>Quand le législateur a dit: le trône sera occupé par telle famille et on
+y succédera de telle manière, il y a une Chambre de pairs héréditaires à
+laquelle le roi nomme; il y a une Chambre de députés qui a telles
+attributions et où on est admis par telle élection; quand enfin on a
+déterminé ce qui est du ressort de la loi et ce qui est du domaine des
+ordonnances, dès ce moment une constitution est faite.</p>
+
+<p>Il fallait en outre concilier les anciens intérêts avec les nouveaux, en
+faisant un traité de paix entre eux, et consacrer tout à la fois la
+vente des biens des émigrés et une indemnité pour les anciens
+propriétaires. Cet ouvrage ainsi terminé, toutes les questions
+importantes étaient résolues et le nouvel ordre politique fondé.</p>
+
+<p>La chose la plus grave était sans doute le mode de nomination à la
+Chambre des députés; et c'est précisément celle qu'on a évité de
+décider. Au lieu de prononcer d'une manière définitive sur cette
+importante question, on s'est jeté dans une multitude de dispositions
+réglementaires, on a créé à plaisir des difficultés superflues. En
+Angleterre, un axiome dit: <i>Le Parlement peut tout faire, excepté de
+changer un homme en femme</i>, et cela est raisonnable. Les pouvoirs qui
+représentent la société ne peuvent avoir de limites dans leur action. La
+société ne peut pas périr par respect pour une phrase écrite. Ce qui est
+contraire au bien de l'État doit pouvoir être changé, mais, bien
+entendu, par ceux qui, appelés à être juges de ses besoins, sont
+investis par la loi du droit et du devoir d'intervenir suivant les
+formes consacrées. Ces vérités n'ont pas été senties à cette époque
+mémorable, et aussi on a fait une oeuvre mauvaise. Au surplus, on avait
+choisi un étrange rédacteur. Beugnot, homme d'esprit, mais sans
+opinion, sans aucun principe, prétendant se concilier tout le monde et
+se plaisant dans une sorte de courtisanerie, fut chargé de ce travail
+important.</p>
+
+<p>Tel est l'homme dont M. de Talleyrand fit choix pour être notre Solon et
+notre Lycurgue.</p>
+
+<p>Malgré cela, la Charte, toute vicieuse qu'elle était, donnait au roi un
+immense pouvoir et des moyens de gouvernement si étendus, qu'avec le
+moindre talent il était facile de fonder son autorité d'une manière
+durable; mais les divers ministères se sont plu, par amour d'une fausse
+popularité, à l'amoindrir. Ils sont arrivés ainsi jusqu'au moment où le
+dernier de tous a fait crouler le trône par une ineptie sans exemple.
+Chose étrange à dire, mais d'une exacte vérité, c'est le ministère le
+plus royaliste, celui de M. de Villèle, c'est celui-là même qui a le
+plus dépouillé le roi de ses prérogatives, tant le besoin de popularité
+était la maladie universelle alors!</p>
+
+<p>Le roi fit son entrée le 3 mai. Un temps magnifique, la présence d'une
+population immense et la plus vive allégresse donnèrent à cette
+solennité le plus grand éclat. Il y avait dans les esprits une joie
+impossible à exprimer, la même que le 12 avril, mais avec plus de calme.
+Ce n'était plus l'agitation que donne l'espérance, c'était la
+satisfaction que donne la possession.</p>
+
+<p>Le roi se rendit d'abord à Notre-Dame, où un <i>Te Deum</i> fut chanté. Il
+alla ensuite s'établir au palais des Tuileries.</p>
+
+<p>Une circonstance inaperçue montra, dès les premiers jours, la maladresse
+et l'ignorance des choses et des hommes dont les Bourbons, dans leurs
+différents actes, devaient sans cesse offrir la preuve. Une partie de la
+vieille garde était casernée à Paris; d'elle-même elle alla se placer
+aux postes qu'elle était dans l'usage d'occuper au château; mais on la
+fit évacuer pour l'y faire remplacer par un détachement de la garde
+nationale à cheval, composé de jeunes gentilshommes qui venaient offrir
+leurs services et demander des emplois.</p>
+
+<p>Pour des gens du moindre jugement, il était de bon augure et d'une
+importance capitale de voir ces vieux soldats, ces vétérans, s'empresser
+de venir d'eux-mêmes se rallier autour du nouveau souverain. Cette
+troupe, l'élite de l'armée, non-seulement par sa bravoure, mais encore
+par sa bonne conduite, était composée des meilleurs sujets des régiments
+qui les avaient fournis. Leur prétention et leur ambition étaient
+d'environner le trône. Les priver d'un droit dont ils étaient en
+possession et acquis au prix de leur sang était une injustice, et les
+mécontenter, une grande faute. En les comblant et en les traitant avec
+considération et confiance, on les attachait pour toujours au nouvel
+ordre de choses. La vieille garde étant dévouée, l'armée suivait. Tout
+est exemple et imitation chez les hommes, et particulièrement dans les
+troupes. Quand la tête de l'armée est satisfaite, le reste est facile à
+contenter.</p>
+
+<p>Il en était de même pour les généraux. En traitant bien les principaux,
+et satisfaisant l'ambition des trente les plus renommés, les autres ne
+devaient plus inquiéter. Ils auraient été dociles, empressés et
+nullement à craindre; mais loin de là, sauf quelques belles paroles,
+tous les actes ne cessèrent de menacer l'existence de tous et de chacun.</p>
+
+<p>Louis XVIII se pénétra de l'idée fausse que le rétablissement complet de
+la maison du roi, telle qu'elle était avant la réforme opérée par M. de
+Saint-Germain, était une action prudente et politique. Aussi s'en
+occupa-t-il sur-le-champ. On l'augmenta même de deux compagnies de
+gardes du corps, données à deux maréchaux, au prince de Neufchâtel et à
+moi.--Un corps d'officiers faisant fonction de soldats n'est plus de
+notre temps. En le formant d'individus qui, n'ayant jamais servi, ne
+pouvaient mériter les grades qu'on leur prodiguait, on proclamait, en
+présence d'une armée dans laquelle des grades pareils avaient été le
+prix des plus grands travaux et des plus grands dangers, on proclamait,
+dis-je, l'intention de donner bientôt aux nouveaux venus une préférence
+décidée sur les anciens, et de rendre les premiers l'objet de toutes les
+faveurs.</p>
+
+<p>Cette création d'une multitude d'emplois d'officiers supérieurs semblait
+avoir pour objet de préparer le remplacement de tous les colonels et
+lieutenants-colonels de l'armée. Aussi ceux-ci avaient une grande
+inquiétude et une sorte d'effroi. Si on avait fait cette création avec
+plus de réserve et plus de discrétion, si on avait exigé des services
+antérieurs pour être admis dans la maison du roi, comme on l'a fait
+depuis pour les gardes du corps, le mal eût été moindre. C'eût été un
+moyen de donner une espèce d'activité à quelques-uns des officiers que
+la réduction sur le pied de paix devait mettre sans emploi, et lier la
+maison du roi à l'armée. Je m'imposai cette règle dans l'organisation de
+ma compagnie. Sur trois cent quarante gardes qui la composaient, je
+plaçai comme simples gardes vingt-sept capitaines de l'armée,
+soixante-cinq lieutenants et sous-lieutenants, et cent quatre-vingts
+ayant servi comme sous-officiers ou soldats. Aussi ma compagnie fut-elle
+très-promptement organisée, et présenta-t-elle en peu de mois
+instruction et discipline. Mes camarades agirent autrement. Une belle,
+bonne et estimable jeunesse, mais sans instruction et sans esprit
+militaire, entra dans leurs compagnies. Les anciens gardes du corps
+étant vieux, usés et ignorants, et les capitaines des gardes incapables,
+ces compagnies n'avaient encore aucune consistance, quand la révolution
+du 20 mars 1815 nous surprit.</p>
+
+<p>Convaincu qu'en toute chose une vérité fondamentale doit servir de base
+et de règle, et que si on ne la découvre pas on marche au hasard, je me
+demandai ce qui devait distinguer une maison du roi de toute autre
+troupe, et quel était le but particulier à remplir en la formant.</p>
+
+<p>Une maison militaire, composée uniquement d'officiers, a pour objet
+principal de mettre la vie du roi à l'abri des dangers qu'elle peut
+courir. Ceux qui y sont admis doivent donc offrir des garanties
+particulières de fidélité. Or ces garanties se trouvent non-seulement
+dans la moralité et la bravoure de chaque individu, mais encore dans les
+sentiments de sa famille dont il est comme le représentant, et qui lui
+sert de caution. D'après cela, il faut qu'il appartienne à une classe
+élevée de la société.</p>
+
+<p>Un autre motif démontre aussi la nécessité d'une semblable composition;
+c'est celui de donner à ce corps la considération qui lui est
+nécessaire. En effet, un officier sans commandement, faisant fonction
+de soldat, n'a pas droit à une considération supérieure à celle qui lui
+appartient comme individu. Un capitaine de grenadiers de la moindre
+extraction aura toujours de l'importance par son commandement; mais un
+garde du corps, homme du peuple, ne serait pas respecté, et son grade,
+que rien ne motive (car les grades ont été uniquement imaginés et
+institués pour établir les commandements et assurer l'obéissance), le
+rend presque ridicule. Ainsi, dans l'armée, la considération résulte
+pour les officiers de leur autorité, tandis que, dans ces corps
+d'officiers, elle dépend de la nature des individus. Il faut donc
+observer avec soin la règle de choisir les gardes du corps dans la
+classe aisée, noble ou vivant noblement, c'est-à-dire parmi cette
+bourgeoisie estimable et nombreuse en France, dont l'existence est, à
+peu de chose près, celle de la noblesse. Sans cette condition, les corps
+d'exception sont plus nuisibles qu'utiles.</p>
+
+<p>Un dernier but doit être de satisfaire les désirs de service que cette
+classe moyenne éprouve, sans donner à l'armée un développement dans ses
+cadres, que les finances de l'État ne supporteraient pas, en lui
+procurant une position convenable et en rapport avec une bonne éducation
+et une origine honorable. Mais, pour ne pas l'éloigner des principes
+militaires, il faut que ce soit parmi les sous-officiers des différentes
+armes, et après un service d'un temps déterminé. Alors il en résulte un
+avantage pour l'armée, puisque l'avancement des sous-officiers est plus
+rapide, ayant à pourvoir aux besoins des cadres extérieurs.</p>
+
+<p>J'ai suivi ces régies ponctuellement, et j'ai eu toujours égard à
+l'origine et aux services; aussi ma compagnie fut-elle à l'instant même
+aussi belle et aussi bonne qu'on pouvait le désirer. Les individus que
+je choisis ayant des droits antérieurs, je pus les faire valoir,
+solliciter et obtenir pour eux des récompenses. Ma position étant
+très-favorable, ils furent comblés. Il en résulta de leur part un grand
+attachement pour moi, et par suite de cela j'acquis l'affection de toute
+la maison du roi. Aussi, quand plus tard ma compagnie fut réformée, à
+chaque nouvelle de la retraite d'un capitaine des gardes, le bruit
+courait-il que j'étais destiné à le remplacer.</p>
+
+<p>On forma donc six compagnies de gardes du corps, fortes, avec les
+surnuméraires, de quatre cents hommes chacune, et quatre compagnies,
+dites compagnies rouges, une des gendarmes de la garde, une de
+chevau-légers et deux de mousquetaires. Cette formation donna lieu à la
+création de cinq mille officiers subalternes, supérieurs ou officiers
+généraux. On peut juger d'un coup d'oeil de l'effet produit sur
+l'armée, au moment même où les réformes les plus grandes et les plus mal
+entendues venaient frapper une multitude de braves officiers, couverts
+de gloire et dans la force de l'âge. En même temps, comme on voyait dans
+les nominations intempestives des dispositions préparatoires pour
+remplacer les officiers actuellement en possession des emplois dans les
+troupes, l'avenir ne promettait pas de dédommagements aux malheurs
+présents. L'abbé Louis, par un calcul dur et sordide, fit mettre à la
+réforme un grand nombre de ces officiers, dans le moment même où il
+était si important de s'attacher l'armée, de lui donner de la sécurité
+et d'adoucir ce que les changements présents pouvaient avoir de pénible
+pour elle; et tout cela pour une économie de deux millions, quand la
+maison du roi en devait coûter plus de trois. On aura peine à comprendre
+une conduite si injuste et si impolitique.</p>
+
+<p>Pendant l'émigration, les Bourbons n'avaient accordé aucun grade, aucun
+avancement. Mesure très-sage et donnant la preuve de leur considération
+pour les grades militaires. Cette mesure avait été observée si
+religieusement, qu'en 1814, quand tous les anciens officiers généraux
+reparurent, il n'existait que quatre lieutenants généraux, MM. de
+Viomenil, de Vaubecourt, de Coigny et de Béthisi. Tous les autres
+étaient maréchaux de camp. Mais Dupont, voulant plaire à tout le monde,
+prodigua les grades de la manière la plus coupable et la plus insensée.
+Sur sa proposition, des avancements furent donnés, et les effets
+rapportés à des époques passées et très-éloignées. Il en résulta une
+confusion extrême, et l'alarme la mieux fondée dans l'état-major général
+de l'armée.</p>
+
+<p>Une circonstance en apparence futile eut une influence fâcheuse sur
+cette prodigalité de grades et sembla y ajouter encore. Le roi crut
+plaire à l'armée, en adoptant, en opposition aux usages de la cour de
+France, l'habit militaire pour son costume habituel, au lieu de
+reprendre l'habit habillé que les rois de France avaient constamment
+porté depuis cent ans. À son exemple, tous les courtisans, tous les
+individus investis de charges à la cour, en firent autant. C'était
+d'ailleurs une manière économique de se faire une garde-robe. Mais,
+aucun d'eux n'ayant servi depuis vingt ans, ils se trouvèrent en
+possession seulement des grades qu'ils avaient eus dans leur jeunesse,
+et chacun se trouva avoir une épaulette qui ne donnait pas un rang en
+harmonie avec la dignité dont il était investi. Par exemple, M. de
+Brézé, grand maître de cérémonies, était capitaine. Cette mesquine
+distinction faisait souffrir son amour-propre. Beaucoup d'autres étaient
+dans un cas semblable. Chacun donc voulut de grosses épaulettes ou des
+broderies. Si Louis XVIII eût repris l'habit habillé, tout le monde eût
+fait de même. Je dois dire qu'en cette circonstance M. de Blacas montra
+du jugement et un bon esprit. Il s'opposa, tant qu'il le put, à cette
+espèce de dévergondage dans la distribution des grades et refusa à
+plusieurs reprises l'avancement dont Dupont voulait le gratifier.</p>
+
+<p>Avant d'aller plus avant, je chercherai à faire connaître Louis XVIII,
+tel que j'ai cru le voir. Louis XVIII était un composé de qualités et de
+défauts fort opposés. Il présentait les plus grands disparates dans ses
+habitudes et dans son caractère. Ayant adopté quelques idées nouvelles,
+il tenait du doctrinaire; mais ses habitudes et ses moeurs étaient
+toutes de Versailles et rappelaient ses premières années. Ainsi en lui
+se livrait un combat perpétuel entre les nécessités dans lesquelles il
+était placé, ses opinions et ses goûts. Ces combats ont plus d'une fois
+rendu la marche de son gouvernement incertaine et vacillante. Son esprit
+beaucoup trop vanté, et en réalité d'assez peu d'étendue, était souvent
+faux. Sa mémoire prodigieuse et son instruction très-grande en
+littérature lui donnaient le moyen de faire les tours de force les plus
+extraordinaires et d'éblouir ses auditeurs; mais il était au-dessous de
+la plus mince discussion. Son cerveau, propre à tout retenir, ne
+produisait rien. Jamais il n'alla jusqu'à un troisième raisonnement
+pour défendre une opinion adoptée d'avance. Son caractère avait de la
+modération, peu de franchise et assez de bonté. On trouvait en lui de la
+séduction dans les manières, de la grâce dans le langage, de la
+coquetterie dans les paroles, et une puissance et une autorité dans le
+regard que je n'ai vu à personne au même degré. On le savait faible, et
+malgré cela il imposait, il était assez généreux, et même grand et
+délicat dans ses largesses. Son orgueil bourbonien était tellement
+exagéré et absurde, que lui, si redevable aux souverains de l'Europe,
+imagina dans deux circonstances de prendre le pas sur eux et chez lui.
+Donnant à dîner à l'empereur d'Autriche, à l'empereur Alexandre et au
+roi de Prusse, il passa le premier pour se mettre à table. Dans une
+autre occasion, étant placé sur un balcon pour voir défiler les troupes,
+il avait fait placer un fauteuil pour lui et des chaises pour eux. Les
+souverains restèrent debout, et il fut supposé que le roi était placé
+dans un fauteuil à cause de ses infirmités.</p>
+
+<p>Solennel dans les petites choses, Louis XVIII croyait se faire admirer
+par des phrases dites avec prétention, souvent très-ridicules. Son
+organisation était incomplète et bizarre: avec une bonne tête et un bon
+estomac, le reste du corps était si mal conformé, qu'à un âge peu avancé
+encore il pouvait à peine marcher. On sait, sous d'autres rapports,
+avec quelle parcimonie et quelle rigueur la nature l'avait traité; et,
+malgré cela, il avait beaucoup de prétention à des facultés qu'il
+n'avait jamais possédées. Il racontait les succès de sa jeunesse, et
+faisait, à cette occasion, des contes dépourvus de toute vérité. Il
+aimait les histoires licencieuses. On connaît ses amours trop célèbres
+dans ses dernières années, où une femme bien née s'est prostituée aux
+caprices d'un vieillard infirme et impuissant. Ayant beaucoup vu, il
+savait une multitude d'anecdotes, qu'il contait agréablement. Mais ceux
+qui, comme moi, l'ont approché d'une manière habituelle pendant beaucoup
+de temps, les savaient toutes par coeur; et, quoiqu'il ne pût l'ignorer,
+il n'en faisait jamais grâce dans l'occasion. Il était éminemment poli
+et maître de maison rempli d'attentions.</p>
+
+<p>L'uniformité de l'emploi de son temps était incroyable. Dans les temps
+ordinaires, jamais il ne faisait chaque jour autre chose que ce qu'il
+avait fait la veille. Il se levait à sept heures; il recevait le premier
+gentilhomme de la chambre ou M. de Blacas à huit heures; à neuf heures,
+il avait quelque rendez-vous d'affaire; à dix heures, il déjeunait avec
+le service et les personnes autorisées, une fois pour toutes, à y venir
+tous les jours, les titulaires des grandes charges et les capitaines
+des compagnies de la maison du roi. Après le déjeuner, qui dura d'abord
+vingt-cinq minutes, et qui, avec le temps, devint beaucoup plus long, on
+passait dans son cabinet, où une conversation s'entamait. Madame la
+duchesse d'Angoulême et une ou deux de ses dames déjeunaient toujours
+avec lui. À onze heures moins cinq minutes, elle se retirait, et alors
+quelque histoire graveleuse, tenue en réserve, était racontée par le roi
+pour égayer ses auditeurs. À onze heures, il congédiait son monde. Alors
+commençaient pour lui les audiences accordées aux particuliers, et cela
+jusqu'à midi. À midi, il se rendait à la messe avec son cortége,
+toujours composé au moins de vingt personnes. Au retour de la messe, il
+recevait ses ministres quand ils avaient à lui parler, ou son conseil,
+qu'il tenait une fois par semaine. Ce conseil ne durait jamais une
+heure. Lorsque, quelques années plus tard, madame du Cayla fut dans les
+bonnes grâces du roi, c'était toujours le mercredi, après le conseil,
+qu'elle arrivait. Elle restait deux ou trois heures avec lui sans que
+personne pût entrer. Les autres jours, il passait une heure ou deux à
+écrire ou à lire et à faire des plans de maison, qu'il jetait ensuite au
+feu. Arrivé à deux, trois ou quatre heures, suivant la saison, il allait
+à la promenade, et faisait quatre, cinq, jusqu'à dix lieues, dans une
+grosse berline, sur le pavé, les chevaux courant ventre à terre,
+accompagné d'une nombreuse escorte. Louis XVIII avait cinq promenades
+fixes, tracées d'avance et toujours les mêmes. Des relais d'attelage et
+des détachements de troupes, placés de distance en distance, employaient
+jusqu'à trois cents chevaux. Il dînait à six heures en famille, mangeait
+beaucoup, et avait des prétentions légitimes à la gourmandise. Le dîner
+durait jusqu'à sept heures environ. La famille royale restait réunie
+jusqu'à huit heures, et puis se retirait. À huit heures, tout ce qui
+avait le droit d'entrer chez le roi, sans audience préalable, et qui
+voulait lui parler en particulier, pouvait demander à être admis, et
+était reçu à son tour. Un ou deux ministres y venaient presque chaque
+jour. À neuf heures, il sortait dans la salle du conseil, et donnait
+l'ordre, c'est-à-dire le mot d'ordre du château. Un certain nombre
+d'individus avait le privilége d'y venir, et ils en profitaient pour lui
+faire leur cour. L'ordre durait ordinairement vingt minutes, et, après
+avoir dit un mot à chacun, il se retirait. Alors arrivait M. Decazes,
+pendant le temps de son ministère. Le roi, après être resté seul avec
+lui jusqu'à onze heures, se couchait.</p>
+
+<p>Louis XVIII avait quelquefois des mots heureux; plusieurs ont été
+conservés. Il était d'une exactitude extrême. Un jour qu'on le
+remarquait, il dit cette phrase connue: «L'exactitude est la politesse
+des rois.»--Souvent aussi ses paroles avaient une sorte de niaiserie
+prétentieuse. J'en pourrais citer beaucoup, mais en voici deux que ma
+mémoire me rappelle en ce moment.</p>
+
+<p>Nous étions à déjeuner, et j'envoyai demander de la poularde à M. de
+Luxembourg, placé presque en face du roi. Au lieu de m'envoyer, comme il
+est d'usage, une aile ou une cuisse, il se mit à lever des aiguillettes,
+comme on fait au canard. Le roi, s'en apercevant, lui dit: «Monsieur de
+Luxembourg, mais comment servez-vous donc cette volaille?» Et celui-ci,
+avec un ton niais qui lui était particulier, lui répondit: «Mais, Sire,
+c'est à l'anglaise.» Le roi lui répondit d'une voix de tonnerre: «À
+l'anglaise! à l'anglaise! soyons Français avant tout.» Il crut avoir dit
+un mot à la Louis XIV et la plus belle chose du monde.</p>
+
+<p>Dans les dernières années de sa vie, à l'époque de l'expédition
+d'Espagne par M. le duc d'Angoulême, on parlait un soir à l'ordre avec
+éloge de ses opérations; et lui, prenant la parole, dit: «Il y a
+longtemps que les Espagnols connaissent mon neveu. En 1815, à sa voix,
+ils se sont arrêtés et ont rebroussé chemin. (Effectivement, M. le duc
+d'Angoulême vint interposer ses bons offices pour empêcher l'entrée des
+Espagnols, alors superflue, puisque le roi était à Paris et que les
+provinces du Midi s'étaient prononcées en sa faveur.) Sa voix les a
+frappés de crainte. Cet événement m'a rappelé ce beau passage d'Homère
+où, racontant la fuite des Grecs devant les Troyens, ceux-ci furent
+frappés de terreur et abandonnèrent leur poursuite à la voix d'Achille
+qu'ils avaient reconnue.» On imagine qu'un sourire moqueur de
+l'auditoire accueillit cette citation.</p>
+
+<p>Louis XVIII avait de la pédanterie et tenait du rhéteur dans sa manière
+de s'exprimer, et cependant il ne savait pas parfaitement le français.
+Je le lui ai entendu dire à lui-même; et, quoique assurément il parlât
+très-bien, il avait cependant raison, car j'ai remarqué quelquefois des
+fautes dans son langage. Son caractère était faible, et il avait besoin
+d'être dominé; mais il avait le premier degré de force, qui rend fidèle
+et obéissant à celui que l'on a pris pour maître. Le comble de la
+faiblesse, c'est d'appartenir au dernier qui nous parle. Il avait
+horreur de prendre un parti. Se décider était pour lui un supplice.
+Aussi un ministre habile ne pouvait mieux faire que de toujours lui
+présenter des solutions toutes faites. Je l'ai entendu dire à M. de
+Bonnet, homme de beaucoup d'esprit, qui a passé de longues années près
+de lui et dans son intimité. Quand on lui présentait des doutes, il
+entrait dans une incertitude qui ajournait souvent un résultat désiré et
+pressant. Sans doute on finissait par l'obtenir, mais d'une manière
+moins avantageuse. Il fallait lui dire: «Sire, il faut faire telle
+chose; il n'y a pas à hésiter; c'est une chose évidente.» Et tout était
+aussitôt terminé.</p>
+
+<p>En résultat, Louis XVIII était plutôt un homme de sens qu'un homme
+d'esprit. Il avait de la générosité dans le coeur et de la bonté quand
+les passions de son entourage ne l'empêchaient pas de se montrer tel
+qu'il était. Sa paresse naturelle, comme ses infirmités, était d'accord
+avec la modération de son caractère. Il n'avait aucune superstition, et
+ses pratiques religieuses étaient plutôt d'étiquette que de foi et de
+conviction. Il ne manquait pas de courage, mais possédait le courage
+passif, propre aux Bourbons. Sa mort a été digne d'admiration. Ce prince
+a été grand et fort dans cette circonstance où tant d'hommes sont
+faibles; il a vu arriver sa fin avec un calme, une résignation qui
+m'inspirèrent dans le temps une profonde admiration. Il s'est montré
+avec la physionomie d'un sage de l'antiquité au moment de cette grande
+épreuve.</p>
+
+<p>Le 4 juin, la Charte fut proclamée et le nouvel ordre de choses
+constitué. Une séance royale le consacra, et les Chambres, réunies pour
+la première fois, prêtèrent serment en présence du roi. On établit de
+la manière la plus explicite le droit divin, tandis qu'il eût été sage,
+la question étant résolue par le fait, de laisser tout dans le vague.
+Les mots de charte octroyée et d'ordonnance de réformation déplurent,
+donnèrent sur-le-champ des arguments spécieux aux mécontents, et agirent
+puissamment auprès des esprits inquiets et défiants. Combien tout eût
+été facile si l'on eût adopté et continué l'ordre ancien, le régime
+impérial, amélioré et modifié! Tout eût coulé de source, et aucune
+question ardue n'aurait été élevée. La Chambre des députés fut formée de
+l'ancien Corps législatif, en attendant une autre Chambre qui serait
+choisie d'après un nouveau mode d'élection. La Chambre des pairs fut
+composée d'une manière systématique et raisonnable. On prit, pour en
+faire la base, la plus grande partie de l'ancien Sénat. On y joignit les
+anciens ducs et pairs, un certain nombre d'individus appartenant à de
+grandes familles anciennes, et presque tous les maréchaux et les
+illustrations nouvelles. Une chose fâcheuse, maladroite et injuste, fut
+de n'y pas comprendre Masséna, dont le nom glorieux marque d'une manière
+si éclatante dans notre époque. On en vint jusqu'à disputer à cet homme
+illustre la qualité de Français, comme si tant de services rendus, tant
+de batailles gagnées pour la France, ne l'avaient pas naturalisé de
+fait! Le traiter avec faveur était une démarche habile et politique. Il
+était monstrueux et absurde de manquer ainsi à la plus rigoureuse
+justice envers un de ceux qui avaient le plus contribué à illustrer le
+nom français, la conduite tenue alors fut le résultat d'une de ces
+inspirations funestes qui devaient se renouveler si souvent dans la
+suite.</p>
+
+<p>Le roi avait été précédé ou rejoint par ses deux neveux, les ducs
+d'Angoulême et de Berry. J'aurai tant d'occasions de parler du premier
+que j'en dirai peu de chose ici. Seulement il parut dépourvu de grâce et
+d'esprit. M. le duc de Berry semblait lui être fort supérieur. On
+remarqua en lui du mouvement, de la gaieté, le goût des beaux-arts et
+des plaisirs. Les jeunes officiers généraux attachés à l'état-major de
+l'Empereur, ces courtisans qui avaient porté à l'armée l'esprit des
+cours, esprit mille fois plus funeste et plus révoltant sur le terrain
+de la guerre où la vérité, la franchise, le dévouement, devraient seuls
+régner; ces militaires, dis-je, après avoir dévoré autrefois bien des
+faveurs sans partager les dangers, crurent qu'il y avait encore pour eux
+bonne curée à faire avec le nouvel ordre de choses. Aussi se
+précipitèrent-ils sur les pas et autour de M. le duc de Berry, qui
+d'abord en fut flatté. Mais bientôt après la brusquerie habituelle de
+ce prince, cette manie de singer Napoléon dans ses écarts et ses
+défauts, que rien chez lui ne pouvait ni justifier ni excuser, et les
+symptômes qui semblèrent bientôt annoncer le peu de solidité de la
+Restauration, les refroidirent pour le nouveau maître de leur choix.
+Enfin, la catastrophe du 20 mars 1815 les ayant jetés dans le parti de
+la trahison et de la révolte, ils devinrent décidément et restèrent plus
+tard les ennemis des Bourbons. Dès ce moment, ils ne négligèrent aucun
+des moyens en leur pouvoir pour leur nuire.</p>
+
+<p>Ici commence pour moi une série de chagrins et de tribulations que la
+force de ma conscience, la pureté de mes intentions et le sentiment de
+ce que j'ai fait pour mon pays m'ont donné la force de supporter.</p>
+
+<p>Les calomnies les plus horribles s'attachèrent à mon nom. On se rappelle
+mes efforts inouïs, incessants pendant la campagne de 1814. Je crois
+pouvoir le dire, sans être injuste envers aucun de mes camarades: dans
+cette campagne j'ai fait plus que les autres, et, si la chute du
+gouvernement n'eût pas été le résultat définitif, l'opinion m'aurait
+fait une assez grande part dans la gloire de cette époque.</p>
+
+<p>Ce combat de Paris, où certes j'ai rempli largement mon devoir de
+général et de soldat, fut l'objet des plus injustes et des plus
+odieuses accusations. On dit et on répéta que la capitulation avait été
+un crime et une trahison, lorsque je m'étais, pour ainsi dire, dévoué
+seul à là défense de cette ville<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Ces bruits, répandus dans les lieux
+les plus bas, colportés par la haine et les intérêts froissés, prirent
+du crédit. Plein du sentiment de ma propre dignité, des souvenirs de ce
+que j'avais fait, je me crus au-dessus de la calomnie. Je m'imaginai
+qu'il était indigne de moi de répondre, et j'eus tort. J'ai porté la
+peine de mon orgueil; mais une circonstance particulière influa
+puissamment sur ma destinée. En donnant du crédit à mes accusateurs, de
+l'union à mes ennemis, elle a modifié mon existence d'une manière
+funeste. Aussi elle doit entrer dans mes récits. Je parlerai donc une
+fois avec détail de mes chagrins domestiques, afin de ne plus revenir
+dans la suite sur ces pénibles souvenirs.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a>
+<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Ces infâmes accusations furent corroborées plus tard par
+l'odieuse proclamation de l'Empereur, datée du golfe de Juan, le 1er
+mars 1815. Voici comment, peu d'années après, ces calomnies furent
+réfutées par lui-même dans ses Mémoires.
+
+<p>En critiquant l'ouvrage du général Roguat, intitulé <i>Considérations sur
+l'art de la guerre</i>, l'Empereur dit:</p>
+
+<p>«Le maréchal Marmont n'a point trahi en défendant Paris. L'armée, les
+gardes nationales parisiennes, cette jeunesse si brillante des écoles,
+se sont couvertes de gloire sur les hauteurs de Montmartre; mais
+l'histoire dira que, sans la défection du sixième corps, après l'entrée
+des alliés à Paris, ils eussent été forcés d'évacuer cette grande
+capitale; car ils n'eussent jamais livré bataille sur la rive gauche de
+la Seine, en ayant derrière eux Paris, qu'ils n'occupaient que depuis
+trois jours; ils n'eussent pas violé, certes, toutes les règles de la
+guerre. Les malheurs de cette époque sont dus aux défections des chefs
+du sixième corps et de l'armée de Lyon, et aux intrigues qui se
+trouvèrent dans le Sénat.»</p>
+
+<p>Ainsi l'Empereur rend justice à ce que la défense de Paris a eu de
+brillant et d'héroïque.</p>
+
+<p>Il est assez connu que la bataille s'est livrée sur les hauteurs de
+Belleville et de Romainville, occupées par le sixième corps seul; c'est
+donc aux troupes qui le composaient et à leurs chefs que le mérite en
+appartient.</p>
+
+<p>La garde nationale n'a figuré en rien dans l'action; au delà du canal de
+Saint-Denis et à Montmartre, à peine quelques coups de fusil ont-ils été
+tirés, et c'est là seulement qu'il y avait quelques bataillons de garde
+nationale; quant aux écoles, elles sont restées éloignées du combat, et
+n'ont pas même pris les armes, à l'exception d'un détachement de l'École
+polytechnique qui servit aux batteries, en avant de la barrière du
+Trône, batteries qui, placées ainsi contre tout calcul raisonnable,
+furent prises par les chevau-légers wurtembourgeois, après avoir
+seulement tiré quelques coups de canon.</p>
+
+<p>Les malheurs de l'époque ne sont pas venus de la défection dont parle
+Napoléon; ils ont été la conséquence forcée des maux dont Napoléon avait
+accablé la France et l'Europe, et qui ont soulevé le monde entier contre
+lui, tous ses alliés, même ceux de sa famille, et la presque
+universalité des Français.</p>
+
+<p>Ils ont été la conséquence de la perte de un million cinq cent mille
+hommes en moins de dix-huit mois, sacrifiés d'une manière qui rappelle
+les folies de l'antiquité, et, sous le rapport militaire, en 1814, de la
+désobéissance formelle du vice-roi d'Italie, qui, rappelé avec son armée
+pour défendre la France, est resté en Italie, malgré la défense de son
+père adoptif, et s'est occupé de négociations dont le but était de le
+faire monter sur le trône, en le séparant de la cause française au
+moment où celle-ci succombait.</p>
+
+<p>Napoléon oubliait-il donc, quand il parle de livrer bataille aux deux
+cent mille hommes qui occupaient Paris, qu'ils avaient été reçus avec
+des transports frénétiques de joie; oubliait-il que, lorsque le sixième
+corps a fait son mouvement sur Versailles, mouvement <i>exécuté contre mes
+ordres formels, qui par conséquent ne m'appartient pas</i>, et que j'ai
+déploré plus que personne; oubliait-il, dis-je, <span class="sc">QUE DÉJÀ DEPUIS QUINZE
+HEURES IL AVAIT ABDIQUÉ PAR SUITE DE LA PRESSION DE SES LIEUTENANTS
+CONTRE LUI À FONTAINEBLEAU</span>?</p>
+
+<p>Était-ce sous de pareils auspices, et avec de misérables débris, qu'il
+pouvait être question de tenter encore la fortune?</p>
+
+<p>Au moment où je relis ces <i>Mémoires</i>, un écrit publié à l'occasion de la
+mort de Joseph Bonaparte me tombe sous la main. Sa lecture peint d'une
+manière si vraie et si vive la situation dans laquelle Napoléon avait
+mis la France et s'était mis lui-même en 1814, que je ne puis me refuser
+à le consigner en grande partie à la fin de ce volume; se composant
+uniquement de pièces officielles écrites à l'époque des événements, on
+ne peut révoquer en doute l'exactitude des faits qu'il rappelle<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a>
+<a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a>.</p>
+
+<p>On se demande avec étonnement quelle avait été la chute de la volonté et
+de l'activité de Napoléon, pour avoir laissé tomber la France dans un
+pareil excès de misère, dans un manque absolu d'armes, au point d'être
+obligé de distribuer des piques aux nouvelles recrues.</p>
+
+<p>Sans doute, un million cinq cent mille hommes détruits avaient dû
+épuiser les arsenaux; mais, quand après les désastres de Leipzig, il
+était évident qu'à moins d'une paix faite subitement sur la frontière
+l'ennemi n'hésiterait pas à la franchir, ne fallait-il pas mettre en
+usage les moyens puissants qui, vingt ans auparavant, avaient servi à
+satisfaire nos besoins, à assurer notre salut?</p>
+
+<p>On sait qu'en se bornant à un modèle grossier, mais capable d'un bon
+service, Paris peut fournir plusieurs centaines de mille fusils par
+mois.</p>
+
+<p>Comment! le trésor impérial est vide: quelques rares mille francs
+peuvent à peine en sortir chaque jour, et, faute d'argent, on ne peut ni
+acheter des chevaux ni confectionner des habits, des harnais etc., etc.,
+et des demandes réitérées, adressées à Napoléon par son frère, ne
+peuvent parvenir à faire ouvrir le coffre-fort du domaine
+extraordinaire; c'est quand tout s'écroule que les illusions mensongères
+entraînent une si singulière parcimonie!</p>
+
+<p>Le passage du Rhin avec deux cent cinquante mille hommes, auxquels on
+n'a pas même quarante mille hommes de débris à leur opposer, annonce
+suffisamment que le champ de bataille s'étendra jusqu'à Paris; et
+cependant on n'exécute pas de travaux défensifs. Bien plus, le 17 mars,
+Napoléon n'a pas même approuvé et arrêté le projet des travaux dont la
+proposition lui avait été faite dès le commencement de l'année.</p>
+
+<p>Comment expliquer une semblable conduite, si ce n'est que, placé
+constamment dans l'idéal, il se berçait de folles illusions, et qu'il
+préférait s'exposer à une perte certaine plutôt que de reconnaître
+d'avance un péril éminent dont les esprits les moins clairvoyants
+étaient frappés. Il n'a donc rien voulu prévoir ni rien préparer, et
+cependant avec une autre détermination il avait des chances de salut.
+Car, s'il se fût abandonné à un mouvement généreux sous les yeux des
+Parisiens, appuyé à des ouvrages faits avec soin, avec le secours de
+tous les moyens matériels et moraux des habitants, dont les esprits
+eussent été électrisés, Napoléon eût obtenu une fin magnanime et
+glorieuse ou un triomphe immortel.</p>
+
+<p>(<i>Note du duc de Raguse</i>.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a>
+<a href="#footnotetagA">
+(retour) </a> Les pièces dont il est question ici font partie de la
+correspondance du roi Joseph, publiées dans l'ouvrage ayant pour titre:
+<i>Mémoires et correspondance politique et militaire du roi Joseph,
+publiés, annotés et mis en ordre par A. Du Casse Perrotin</i>, éditteur,
+Paris, 1854. Voyez tome X, de la page 35 à la page 218. On a jugé
+inutile de reproduire ici ces lettres, quoiqu'elles semblent réunies
+comme tout exprès pour dire ce que dit le duc de Raguse lui-même dans le
+volume précédent de ses <i>Mémoires</i>. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Mes longues absences, et l'existence indépendante et brillante dont
+jouissait madame de Raguse, avaient porté leur fruit. Des chagrins de
+toute espèce avaient été mon partage. Revenu dans mes foyers, j'y
+trouvai des habitudes que je ne pouvais supporter, habitudes tellement
+prises, qu'il était impossible de les combattre avec succès. Je me
+bornai à vouloir, de la part de madame de Raguse, de la réserve. Je
+calculai une existence toute de convenance; mais son caractère était peu
+propre à la conciliation, et elle trouva moyen de me rendre la vie
+insupportable. Tout en elle était passion et déraison. Alors je résolus
+de me séparer d'elle à l'amiable et sans éclat. Je poussai la
+délicatesse de ma conduite jusqu'à renoncer volontairement aux avantages
+de fortune qui résultaient légitimement de mon union avec elle.</p>
+
+<p>Quand je l'avais épousée, elle m'avait apporté en dot quinze mille
+francs de rentes. À l'époque de mon mariage, j'étais riche, ou au moins
+je le devins peu après. De grands traitements, qui augmentaient sans
+cesse, des dotations considérables et tous les avantages d'une position
+brillante qui, certes, avaient de beaucoup dépassé les espérances
+qu'elle avait pu concevoir en m'épousant, furent partagés avec elle.</p>
+
+<p>En ce moment, c'est-à-dire à l'époque de la rentrée des Bourbons, elle
+était, par la mort de son père, en possession d'une grande fortune,
+tandis que mon existence avait déchu. Mes revenus étant diminués par le
+fait de la Restauration, il eût été juste, comme il était de droit,
+qu'après avoir pris sa bonne part de mes prospérités, je pusse jouir des
+siennes; mais je déclarai qu'étant déterminé à ne plus vivre avec elle
+je ne voulais pas de sa fortune. Dès ce moment nos intérêts furent
+distincts. J'allai me loger loin d'elle, et il fut convenu seulement
+que, ne jouissant pas de sa fortune et renonçant à son administration,
+je n'en serais pas responsable.</p>
+
+<p>Ma séparation la contrariait beaucoup. Elle craignait les effets qui en
+résulteraient pour elle dans l'opinion. Elle aurait trouvé commode
+d'avoir auprès du monde la protection de son mari, que la position
+qu'elle avait prise lui rendait si nécessaire, et cependant elle
+répugnait à l'aider dans ses succès sociaux. Un jour, quand je croyais
+encore possible de vivre avec elle, et lui ayant dit: «Nous allons tenir
+une bonne maison; il en résultera de grands avantages pour ma position à
+la cour,» elle me répondit: «Ah! vous croyez que je vais vous servir de
+marchepied!» Réponse où la haine se montre à découvert, puisqu'elle
+l'aveuglait même sur ses propres intérêts. Effrayée cependant du
+jugement du public et dans le but de l'égarer sur les véritables causes
+de notre séparation, elle n'hésita pas à réunir autour d'elle mes
+ennemis politiques, afin d'avoir des amis et des prôneurs. Des amis,
+hélas! le seul moyen, pour elle, d'avoir des gens qui en tinssent le
+langage était de servir leurs passions et de donner de bons diners.
+Aujourd'hui, moins riche, elle est fort délaissée, son caractère étant
+tout à fait incompatible avec l'amitié. Ce sentiment divin exige un
+coeur tendre, généreux, de la justice, de la raison, de l'indulgence, et
+une sorte d'égalité au moins dans les rapports, si elle n'est pas dans
+la nature des choses. Elle, au contraire, égoïste, passionnée,
+déraisonnable, enfant gâté, exigeante, impérieuse, voulait des esclaves,
+et non des égaux. Du moment où la femme portant mon nom, qui, de près ou
+de loin, devait toujours partager mes succès et mon existence,
+s'unissait intimement à mes ennemis, elle donnait le plus grand crédit
+aux calomnies débitées contre moi.</p>
+
+<p>Voilà ce que madame de Raguse a été envers moi; voilà mon principal
+grief contre elle, celui que je ne saurais jamais lui pardonner. Elle a
+tenté de flétrir ma vie; mais, si elle n'y a pas réussi, elle est
+parvenue au moins à la déchirer. Pour finir enfin ce qui la concerne, je
+dirai qu'au 20 mars (1815) son affection parut se réveiller; mais, comme
+avant tout elle s'occupait toujours de ses intérêts, et que nos affaires
+d'argent n'avaient pas pu encore été définitivement réglées, elle me
+demanda, en raison des chances que j'avais de périr dans la lutte, de
+faire une disposition testamentaire qui lui donnât la jouissance des
+bénéfices de la communauté, afin de ne pas avoir de discussion avec mes
+héritiers. J'eus la bonté d'y consentir. Elle a dit et a répété qu'elle
+m'avait envoyé des sommes considérables à Gand. Elle m'aurait peut-être
+donné quelque argent si je lui en avais demandé; mais je n'en ai pas eu
+besoin, et elle ne m'en a pas offert.</p>
+
+<p>Les événements qui m'ont fait quitter la France ont semblé rappeler en
+elle quelques bons sentiments pour moi. J'ai tant de peine à haïr, je
+trouve tant de douceur dans les sentiments opposés à la haine, que je me
+suis montré sensible à son intérêt. Voilà une tâche pénible achevée. À
+présent, je ne m'occuperai plus d'elle.</p>
+
+<p>Je disposai des premiers moments de liberté pour faire un voyage à
+Châtillon et aller voir ma mère. Elle eut un grand bonheur à me
+retrouver sain et sauf, après une vie si longtemps livrée aux périls. Sa
+santé était chancelante, et je devais bientôt la perdre. Heureusement
+pour elle, elle échappa aux douleurs que lui auraient données les
+Cent-Jours et ma proscription. Je m'occupai de mettre à exécution les
+embellissements projetés depuis longtemps au manoir paternel. Le château
+de Sainte-Colombe, qui touche Châtillon, placé dans une situation
+charmante, était susceptible de devenir un très-beau lieu, une
+magnifique habitation. Je suis parvenu à le rendre tel. Ce ne sont pas
+ces embellissements qui ont causé la perte de ma fortune. Un homme
+raisonnable ne se ruinera jamais par de semblables travaux. Il doit en
+savoir d'avance le prix à peu près; dans tous les cas, s'arrêter quand
+la somme qu'il lui faut dépasse ses moyens. C'est en faisant des
+entreprises d'industrie que l'on se ruine facilement, parce que,
+l'argent dépensé devant produire, on se fait illusion sur les résultats
+et on exagère les espérances. On n'est pas arrêté par une dépense
+momentanée, parce qu'on la regarde en quelque sorte comme un prêt fait à
+l'industrie qu'on exploite; mais le moment n'est pas venu de rendre
+compte de cette partie des soucis et des tourments de ma vie.</p>
+
+<p>Pendant mon premier séjour à Châtillon, Monsieur, depuis Charles X, en
+route pour visiter le Midi, s'arrêta vingt-quatre heures chez moi. Il y
+reçut tout ce que le voisinage avait de distingué. Il semait partout des
+encouragements et des récompenses. Il prodiguait les croix de la Légion
+d'honneur. Il en fit, ainsi que les princes ses fils dans leurs divers
+voyages, une telle distribution, que je soupçonnai le gouvernement de
+vouloir déconsidérer cet ordre; mais j'étais dans l'erreur. Peu après,
+on fut tout aussi peu mesuré dans la distribution de la croix de
+Saint-Louis. On devait supposer que les Bourbons auraient dû en être
+avares; mais ces princes n'ont jamais mis aucune mesure dans la
+distribution de leurs grâces. Quelquefois, sans motif, ils en sont
+parcimonieux, et dans d'autres occasions leur bonté allant jusqu'à la
+faiblesse, leur en fait faire un tel emploi, qu'il en diminue le prix.
+Ce qui passe par leurs mains est bientôt démonétisé. On l'a vu, pour les
+distinctions de tout genre, pendant les seize ans qu'ils ont régné. Je
+revins à Paris pour siéger à la Chambre et m'occuper de l'établissement
+de ma compagnie de gardes du corps.</p>
+
+<p>Les travaux de la Chambre furent peu de chose, et je n'y pris cette
+année aucune part. Le ministère présenta une loi sur la presse, assez
+mal faite et dont la discussion donna beaucoup de ridicule à l'abbé de
+Montesquiou. Benjamin Constant, le premier faiseur de pamphlets du
+monde, réfuta tous ses arguments avec une supériorité remarquable, sans
+sortir des bornes de la politesse et d'une bonne plaisanterie.</p>
+
+<p>Ma compagnie, établie à Melun, se livra à l'instruction avec ardeur.
+J'avais placé, parmi les lieutenants et sous-lieutenants, des officiers
+généraux et supérieurs de cavalerie très-distingués. Aussi fut-elle
+promptement tout ce qu'un corps semblable peut devenir. Je m'attachai à
+cette belle jeunesse, qui là, et partout ailleurs depuis, a justifié mon
+estime et ma confiance.</p>
+
+<p>Il y eut, vers le mois d'août, un événement de peu d'importance, mais
+qui sert à peindre le caractère calme et indifférent de Louis XVIII. Au
+retour d'une chasse et d'une fête qu'avait donnée le duc de Berry au
+bois de Boulogne, M. de Blacas se rendit chez moi et me dit avoir
+l'ordre du roi de me conduire chez lui sur-le-champ. Je m'y rendis; le
+roi me dit: «Je viens de recevoir l'avis que le prince de Wagram est en
+correspondance avec l'île d'Elbe, et qu'il en a reçu une lettre il y a
+peu de jours. Comme il m'en a fait mystère, cette correspondance est
+coupable. Rendez-vous chez lui avec M. de Blacas, et demandez-lui
+l'explication de ce fait. S'il en est ainsi, vous l'arrêterez et le
+conduirez à Vincennes. J'ai pensé qu'en vous choisissant, vous qui êtes
+doublement son camarade, cette mesure de rigueur lui serait moins
+pénible.» Si la chose eût existé, dans l'esprit que supposait le roi, et
+cette supposition pouvait seule motiver un acte aussi sévère et aussi
+éclatant, la chose était très grave. Napoléon, en rapport avec son
+ancien major général, pouvait faire craindre une conspiration et une
+révolte prochaine. Assurément, il y avait pour Louis XVIII sujet à
+réflexion. Eh bien, je le trouvai dans son cabinet occupé à lire
+<i>Andromaque</i>!</p>
+
+<p>Je me rendis chez Berthier et lui demandai l'explication de cette
+prétendue correspondance. Il me dit qu'effectivement il avait reçu une
+lettre du général Bertrand pour avoir des livres. Il en avait parlé au
+roi, et celui-ci se le rappela.</p>
+
+<p>Le gouvernement nomma un gouverneur dans chaque division militaire.
+Presque tous les maréchaux furent investis de cette dignité et eurent
+des lettres de service pour aller y exercer leur autorité. Cette mesure
+était bonne. C'était tout à la fois un moyen de satisfaire l'ambition
+des chefs de l'armée, de créer de grandes existences indépendantes des
+rouages habituels, nécessaires à l'administration, et de pourvoir ainsi
+à notre manque d'aristocratie. On aurait pu leur donner des attributions
+plus étendues sans contrarier l'ordre constitutionnel. Elles auraient
+servi à augmenter la force du gouvernement, à ajouter à son action et à
+préparer des influences utiles pour les élections; mais tout cela ne fut
+qu'ébauché. Bientôt même, le gouvernement revint sur ces dispositions
+salutaires en retirant tout pouvoir aux gouverneurs. Il cédait en cela à
+la tendance que les ministres n'ont cessé d'avoir, pendant toute la
+Restauration, de rabaisser le pouvoir du roi, l'éclat de la couronne et
+la considération due aux militaires, de se mettre en tutelle sous les
+avocats et de rehausser l'ordre civil, si habituellement en France
+composé de gens sans antécédents et sans autres droits que ceux
+résultant du caprice de ceux qui les nomment, tandis que l'ordre
+militaire existe par lui-même, exige de longues épreuves de la part de
+ceux qui parviennent à devenir ses chefs, et ne les admet qu'après avoir
+montré leur capacité dans la conduite des hommes.</p>
+
+<p>Le maréchal Soult eut en partage, comme gouverneur, les départements de
+l'Ouest. Il y tint une conduite étrange, indigne d'un homme qui se
+respecte, en feignant des sentiments qu'il n'avait pas et ne pouvait pas
+avoir. Mais il arriva à son but, tant les Bourbons, naturellement
+défiants avec les gens loyaux et francs, sont facilement trompés par
+ceux qui flattent leurs passions.</p>
+
+<p>Soult vit en détail les officiers qui avaient soutenu la cause royale
+dans nos guerres civiles. Son devoir était sans doute de réclamer des
+actes de justice et de bienfaisance du roi, en faveur de gens qui
+avaient défendu ses intérêts, été victimes de leur dévouement, et
+possédaient des droits incontestables au moment où la chance, funeste
+depuis tant d'années, leur était devenue favorable. Mais il ne devait
+pas oublier ses antécédents. Il dit à ces vieux officiers royalistes
+rassemblés: «Messieurs, c'est nous qui nous sommes trompés; vous ne
+devez pas venir dans nos rangs, c'est nous qui devons passer dans les
+vôtres.»--Ainsi il abjurait les actions de toute sa vie et tout ce qui
+l'avait élevé au-dessus de la foule. Il oubliait la gloire de nos champs
+de bataille, le dévouement de notre jeunesse, et les temps héroïques qui
+nous donneront une place distinguée aux yeux de la postérité. Il reniait
+ses dieux pour se faire courtisan. N'imagina-t-il pas d'élever un
+monument aux victimes de Quiberon, non de faire poser modestement une
+pierre sépulcrale où on aurait gravé une phrase d'une piété et d'une
+philosophie chrétiennes sur les malheurs des temps où nous avons vécu;
+mais il proposa une souscription pour faire un monument destiné plutôt à
+rallumer des haines qu'à calmer les passions.</p>
+
+<p>Ce projet étant adopté avec empressement par la cour, le maréchal Soult
+fut porté aux nues. Je gémissais intérieurement de tant de fausseté d'un
+côté, de tant de crédulité de l'autre, quand un jour, aux Tuileries,
+Soult m'aborda pour me proposer de souscrire. Je lui répondis
+qu'assurément on me couperait le poing avant d'y poser ma signature. Il
+me répliqua, en prenant un ton solennel et pathétique: «Les ossements
+sont encore à découvert.»--Je lui répondis: «Je ne vous connaissais ni
+si religieux ni si sensible;» et je lui tournai le dos. Bientôt, à la
+cour, on ne jura que par lui.</p>
+
+<p>On avait imaginé de conserver la garde impériale, sans la satisfaire. De
+trois partis on avait pris le plus mauvais. La vieille garde étant
+composée de l'élite de l'armée, se l'attacher et la combler, c'était
+conquérir toute l'armée. Puisque les Bourbons voulaient des gardes du
+corps, elle se serait contentée d'un service extérieur, ainsi que l'a
+fait depuis la garde royale. Il fallait se prononcer nettement et
+promptement sur cette question capitale, et moi qui connaissais bien
+l'état des choses, je déplorais l'erreur dans laquelle on était tombé.
+On lui laissa sa solde et on lui donna le titre de grenadiers de France,
+en lui assignant Metz pour garnison. Il était louable de ne pas toucher
+à son bien-être; mais c'était bien peu connaître les gens de guerre en
+général et surtout en France, que de mettre ses intérêts pécuniaires
+avant ce qui est honneur et considération. Il y a de l'un à l'autre une
+distance incommensurable.</p>
+
+<p>Notre métier a l'amour-propre et une noble fierté pour base. Tout ce qui
+choque ces sentiments aliène les esprits et blesse profondément le
+coeur. Je cherchai à éclairer le général Dupont à cet égard; mais il ne
+sut ou ne voulut rien comprendre. J'en parlai à M. de Blacas à plusieurs
+reprises; mais, quoiqu'il m'écoutât, mes phrases glissaient sur lui. Un
+matin cependant, avant le déjeuner, nous renouvelâmes cette
+conversation, et il me demanda ce que ferait cette vieille garde si
+Napoléon venait à tomber comme du ciel au milieu du royaume. Je lui
+répondis: «Si alors la garde est attachée à la maison du roi, honorée et
+satisfaite, elle sera fidèle; mais, si elle est surprise dans l'état où
+elle est aujourd'hui, elle ira, quoi qu'on puisse faire, joindre
+Napoléon et entraînera toute l'armée.» Et c'est ce qui est arrivé! le
+roi devait s'emparer de cette troupe, adopter ses intérêts, s'entourer
+de ce monument vivant de nos temps de puissance et d'éclat. Il fallait,
+petit à petit et au moyen d'avancements et de récompenses, changer les
+officiers, et il n'y avait plus alors une seule chance pour que ce corps
+d'élite fût infidèle; car les braves gens se gagnent par la confiance.
+La compagnie de grenadiers à cheval de la Rochejaquelein, sortant de la
+garde impériale, n'a pas hésité un instant à remplir ses devoirs
+jusqu'au moment où, le roi ayant quitté la France, elle a été licenciée.
+Plus tard, les soldats revenus de l'île d'Elbe, placés dans la garde
+royale, ont donné constamment l'exemple de la fidélité et du dévouement.</p>
+
+<p>On prit envers l'armée une mesure dont je gémis comme de tant d'autres
+choses: elle montrait une grande ignorance de l'esprit militaire. Le
+ministre de la guerre imagina de faire signer au roi une ordonnancé qui
+changeait les numéros de presque tous les régiments, et voici à quelle
+occasion. Deux ou trois numéros étaient vacants par suite de réformes
+anciennes. Il était assurément fort peu important que ces numéros
+fussent remplis ou non. On imagina, par un esprit d'ordre et de symétrie
+poussé jusqu'au ridicule, de faire disparaître cette lacune. Puisqu'on
+était décidé à satisfaire ce caprice, on pouvait prendre les derniers
+régiments pour leur donner les numéros vacants. Au lieu de cela, on
+arrêta de faire les changements de proche en proche. Ainsi le 30e
+régiment, par exemple, devint le 29e, le 31e le 30e, etc., de manière
+que tous les numéros au-dessous des vacants furent changés. Cependant,
+après de longues guerres, les numéros des régiments sont devenus des
+noms propres, auxquels les souvenirs de la gloire acquise attachent, et
+c'est blesser gratuitement des sentiments nobles et légitimes que de les
+en dépouiller. Le premier acte de Napoléon après son retour, pendant les
+Cent-Jours, fut de rendre à chaque corps le numéro ancien qu'il avait
+perdu.</p>
+
+<p>Nous étions six capitaines des gardes du corps. Chacun de nous avait
+ainsi deux mois de service par an. En 1814, quatre mois étant déjà
+écoulés à l'époque de rentrée du roi, il fut décidé que chaque capitaine
+des gardes, pour cette fois, ne ferait que six semaines de service. Ma
+compagnie étant la sixième, mon service commença le 16 novembre.</p>
+
+<p>On pouvait déjà remarquer bien du mécontentement, de l'inquiétude, et
+soupçonner des intentions coupables. Les rênes du gouvernement
+flottaient. On avait le sentiment de n'être pas gouverné, et les actes
+du pouvoir, souvent en contradiction avec l'opinion publique, semblaient
+menaçants pour l'avenir. On redoutait tout des influences qui
+entouraient la famille royale; mais, quand à la tribune un ministre du
+roi vint flétrir le passé par son langage, l'alarme fut à son comble. En
+effet, M. Ferrand, je ne sais plus à quel propos, parla de ceux qui
+avaient suivi la ligne droite pendant la Révolution, et l'on devine que
+cette ligne <i>droite</i> était celle de l'émigration. Dès ce moment, chacun
+se crut frappé dans son honneur. À mes yeux, les hommes qui ont le plus
+influé sur la catastrophe de 1815, et contribué le plus puissamment à
+amener le 20 mars, sont MM. Dupont et Ferrand. L'un a compromis et
+sacrifié les intérêts matériels de l'armée; l'autre, les intérêts moraux
+de tout ce qui avait servi, de tout ce qui avait eu du pouvoir ou marqué
+pendant la Révolution et l'Empire.</p>
+
+<p>Le mécontentement se montrait de diverses manières, et mille symptômes
+le faisaient reconnaître. Des réunions eurent lieu parmi les factieux,
+et des projets criminels furent conçus. Le roi avait cru convenable de
+se montrer en public aux différents spectacles. Ses infirmités lui
+rendaient difficile de se mouvoir. On disposa dans chaque salle de
+spectacle, pour la circonstance, une grande loge d'un accès facile, où
+il pût arriver commodément. Cet appareil et l'éclat des préparatifs
+firent de ces représentations de véritables fêtes. L'affluence était
+extrême. La loge du roi, placée au centre des premières, ornée avec
+soin, très-vaste, contenait toute la famille royale. Le roi, madame la
+duchesse d'Angoulême et les princes arrivaient ordinairement dans une
+seule voiture à glaces, où cinq personnes pouvaient tenir à l'aise.</p>
+
+<p>Le tour de la représentation de l'Odéon vint au moment où j'étais de
+service, vers la fin de novembre ou dans les premiers jours de décembre.
+Tout était commandé et prêt pour partir à sept heures, quand, vers cinq
+heures, un homme affidé et dévoué, accourut près de moi et me prévint
+qu'un complot était formé coutre la vie du roi et de sa famille.
+L'exécution devait avoir lieu le soir même. Cet homme, dont j'ai oublié
+le nom, sortait d'une réunion de mécontents où l'on avait arrêté de
+s'embusquer au nombre de cent cinquante hommes, armés de pistolets et de
+poignards, dans les environs du pont Neuf. On devait arrêter la voiture
+du roi, s'emparer de la famille royale et la jeter tout entière à l'eau.
+L'escorte ordinaire du roi, dans ces occasions, ne se composait alors
+que de douze gardes du corps.</p>
+
+<p>Aussitôt après avoir reçu ce rapport, je montai chez le roi pour lui en
+rendre compte. Il me dit, sans la moindre émotion, qu'il ne changerait
+rien à ses projets, et me chargeait de pourvoir à sa sûreté. J'envoyai
+chercher le général Maison, commandant la division, et le général
+Dessole, commandant la garde nationale, et nous convînmes des mesures à
+prendre. Je fis monter à cheval cent gardes du corps; des détachements
+de la garnison furent répartis sur la route que devait parcourir le roi,
+et, au lieu de l'accompagner en voiture, je l'accompagnai à cheval. Ces
+mesures déconcertèrent les conspirateurs, et rien ne fut tenté. Le roi
+et sa famille furent parfaitement calmes en allant et en revenant, et
+cependant un véritable et grand danger avait été couru. On chercha à
+tourner en ridicule les mesures de sûreté prises; mais le fait était
+certain, le projet formé et au moment d'être exécuté. Dans les
+Cent-Jours, un officier-général médiocre, et jouissant de fort peu de
+considération dans l'armée, qui était à la tête du complot, s'en vanta
+publiquement.</p>
+
+<p>L'hiver se passa en agitations sourdes. Chacun avait le sentiment des
+dangers dont la société était menacée. Mille symptômes de révolution
+s'annonçaient, et les dépositaires de l'autorité étaient seuls dans une
+sécurité funeste. Un voile épais couvrait leurs yeux. Les sottises de
+Dupont s'accumulaient sans cesse, la voix publique s'élevait toujours
+davantage contre lui. L'on se décida enfin à le remplacer. Il avait cru
+fonder la durée de sa puissance sur la protection des courtisans;
+protection achetée au prix de mille abus. Il faisait un calcul indigne
+d'un homme d'esprit, et surtout d'un honnête homme. Le devoir d'un
+ministre est de tout sacrifier au bien de son pays et du service de son
+souverain; mais son intérêt bien entendu lui commande la même conduite;
+car le désir le plus ardent des souverains devant être avec raison, de
+vivre tranquilles, puissants et honorés, il ne leur viendra jamais dans
+la pensée de renvoyer un ministre qui leur procure ces biens. C'est
+toujours à l'occasion d'un embarras, d'une difficulté dans la marche du
+gouvernement, que les mécontentements publics se développent, et ces
+mécontentements amènent les changements de ministres. Que les ministres
+et les souverains gouvernent bien; les premiers sont assurés de
+conserver leurs portefeuilles, et les seconds de vivre tranquilles sur
+leur trône. Voilà le secret pour empêcher les révolutions.</p>
+
+<p>Dupont fut renvoyé; mais par qui fut-il remplacé? Par Soult. Et cela
+devait être. Homme de talents contestables, d'un esprit médiocre, ses
+qualités militaires se bornent à savoir bien organiser; mais jamais il
+n'a su mener ses troupes au combat. Il est seulement remarquable par une
+ambition sans bornes. Son instinct le rend propre à jouer tous les
+rôles. On a vu comment il avait préparé et établi son crédit. On le
+crut pénétré des sentiments d'un émigré de Coblentz, et on le choisit.
+S'il en avait été ainsi, cette circonstance eût dû être un motif
+d'exclusion. Le jour où un homme, changeant d'opinion, devient infidèle
+à ses principes, à ses antécédents, il perd son crédit. Or le crédit,
+force morale, puissance d'opinion, ajoutée à une puissance réelle et
+positive, est nécessaire dans toutes les carrières et dans toutes les
+situations de la vie. Le crédit, c'est la confiance qui change de nom et
+d'objet, suivant l'application qui en est faite. Le crédit, chez le
+négociant, est fondé sur l'idée de sa fortune et de sa probité; chez
+l'homme de guerre, c'est la croyance en son talent et son courage; chez
+l'homme d'État, c'est la foi en son expérience et son génie. Quand
+l'homme public est, à tort ou avec raison, dépouillé de son crédit, il
+ne peut plus rien, il est tout seul avec ses cinq sens et n'a plus que
+la misérable et chétive puissance d'un seul homme.</p>
+
+<p>Soult entra donc au ministère, au grand étonnement de tout ce qu'il y
+avait de sensé. L'abbé de Montesquiou me questionna sur ce choix; je lui
+dis: «Le changement de Dupont était indispensable, car on aurait péri
+par suite des fautes qu'il commettait chaque jour par ignorance: mais il
+y a les mêmes dangers avec celui-ci, et, de plus, à craindre celles
+qu'il commettra peut-être volontairement. En résultat, si Soult est de
+bonne foi, il est possible, mais encore incertain, qu'il fasse des
+choses utiles; s'il est de mauvaise foi, nous sommes perdus, car les
+hommes comme lui ont plus d'habileté pour faire le mal que pour faire le
+bien.»</p>
+
+<p>Les propos les plus hostiles, les plus scandaleux, étaient tenus
+publiquement contre le nouvel ordre de choses. Un officier brave, actif
+et spirituel, Charles de la Bédoyère, était particulièrement renommé par
+l'audace de ses discours. Ayant épousé mademoiselle de Chatelux, et, à
+ce titre, se trouvant l'allié des Damas, il était protégé par eux. Or,
+chez les gens de la cour, les intérêts de famille passent avant ceux de
+parti et d'opinion. Les Damas donc sollicitèrent le commandement d'un
+régiment pour lui et l'obtinrent. Employer de cette manière un homme
+connu par les sentiments hostiles était fort blâmable; mais le comble de
+l'imprudence fut de lui donner un régiment situé à la frontière, et de
+plus à la frontière d'Italie, point suspect et par lequel des troubles
+pouvaient pénétrer chez nous. Aussitôt informé, j'en prévins M. de
+Blacas, sans produire, comme toujours, aucune impression sur lui. Son
+infatuation le rendait toujours sourd à tous les discours et à tous les
+avis.</p>
+
+<p>Cependant les partis s'agitaient dans divers sens. Celui de M. le duc
+d'Orléans semblait devoir être le plus formidable. Une insurrection
+éclata, fut réprimée, et les frères Lallemand échouèrent dans leur
+tentative sur la ville de la Fère, dont un brave officier, le général
+d'Aboville, ferma les portes et prit le commandement. La garnison de
+Lille s'insurgea sous les ordres du comte d'Erlon. Tous ces
+mouvements-là avaient lieu au profit de M. le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Napoléon avait eu une correspondance très-active avec la France. Ses
+principaux agents étaient la duchesse de Saint-Leu, le duc de Bassano,
+Lavalette, etc. Des agents subalternes agissaient auprès des troupes et
+du peuple. Sans ourdir de trame positive, ils s'occupaient à semer
+partout la désaffection, puissamment secondés par le maréchal Soult, qui
+ne négligeait de prendre aucune des mesures capables de mécontenter. Des
+fautes si multipliées, et dont les effets étaient si certains, devaient
+sans doute être commises à dessein.</p>
+
+<p>Napoléon connut le mécontentement universel et l'agitation des partis
+dans tous les sens. Dès lors il se décida à se présenter et à entrer en
+lice. En se montrant subitement et d'une manière inopinée, il était bien
+certain de rallier tous les ennemis de l'ordre de choses établi. Sa
+présence devenait un si grand événement, qu'elle ferait oublier tous
+les projets formés sans lui. Il héritait ainsi, de droit, de tous les
+préparatifs faits contre les Bourbons dans d'autres intérêts que les
+siens. Je pense donc encore aujourd'hui qu'il n'y a pas eu un complot
+positif et immédiat dans le but de son retour, et que, si diverses
+personnes espéraient son arrivée, aucune n'en avait la certitude.</p>
+
+<p>On a tout fait pour détruire les Bourbons, pour favoriser l'exécution
+des combinaisons auxquelles Napoléon pouvait se livrer; mais il n'y a
+pas eu de ces conspirations proprement dites, éclatant à jour nommé, et
+dont toutes les circonstances sont prévues.</p>
+
+<p>Napoléon avait jugé les fautes multipliées du gouvernement des Bourbons,
+apprécié sa marche imprudente; il connaissait le mécontentement public,
+et savait bien, relativement à lui, qu'en France le mécontentement de la
+veille est effacé par le mécontentement du jour. Enfin il était informé
+que les Bourbons avaient confié le pouvoir à des hommes sans prévoyance,
+sans talents et sans énergie. Le ministère de la marine, l'un des plus
+importants à cause de la surveillance à exercer sur l'île d'Elbe, était
+entre les mains de M. Beugnot, l'homme le plus léger, le plus frivole.
+La direction générale de la police avait été remise à un honnête homme,
+fort dévoué sans doute, mais dépourvu des facultés nécessaires pour
+remplir convenablement ce poste, et privé de cette espèce de malice qui
+donne le moyen de découvrir les intentions coupables. Enfin,
+l'obstination de M. de Talleyrand au congrès de Vienne à dépouiller
+Murat du royaume de Naples ayant amené celui-ci à mettre son armée en
+mouvement, des bruits de guerre en étaient résultés. Le gouvernement
+français s'en était inquiété, et, en conséquence, il dirigeait vers
+notre frontière des Alpes cinquante mille hommes de troupes pour en
+former un corps d'observation. C'est dans ces circonstances et sous ces
+auspices que Napoléon se décida, avec mille hommes dévoués, à venir
+tenter la fortune. Il masqua avec habileté son départ de l'île d'Elbe;
+il échappa aux croisières françaises et anglaises chargées de le
+surveiller, et débarqua enfin au golfe de Juan le 1er mars.</p>
+
+<p>J'étais allé fermer les yeux de ma mère qui mourut le 27 février et je
+comptais rester quelques jours à Châtillon, quand un courrier, expédié
+de Paris, me fit revenir promptement dans la capitale. J'y étais de
+retour le 7 au soir. Je trouvai les esprits dans une grande agitation,
+et tout le monde dans un grand émoi. On connaissait déjà le refus
+d'Antibes d'ouvrir ses portes; mais en même temps le commencement du
+mouvement de Napoléon par les montagnes pour se rendre en Dauphiné. Les
+ennemis des Bourbons étaient ivres de joie à Paris. Leurs partisans
+affectaient une inepte sécurité, et cependant il était difficile qu'elle
+partît du coeur. L'aveuglement de quelques-uns était tel, qu'ils se
+réjouissaient de voir Bonaparte venir se livrer lui-même, comme un
+papillon, disaient-ils, qui vient se brûler à la chandelle.</p>
+
+<p>La maison du roi était composée de douze compagnies. Ce corps ayant
+besoin d'un chef unique pour présenter un peu d'ensemble, le
+commandement général m'en fut donné. Je ne dirai rien de la marche de
+Napoléon et de la manière brillante dont il se tira des dangers qu'il
+avait à courir. La grande crise pour lui était l'effet que produirait sa
+rencontre avec les premières troupes. La moindre résistance devait
+occasionner sa perte, comme aussi la première défection en amener
+beaucoup d'autres. On sait comment il présenta sa poitrine aux premiers
+soldats qui avaient refusé d'abord de parlementer, et l'effet produit
+par ce mouvement généreux. La résolution de défendre Grenoble, prise par
+le général Marchand, fut déconcertée par la démarche de la Bédoyère, qui
+vint avec son régiment rejoindre Napoléon. Depuis ce moment la contagion
+gagna rapidement. Un obstacle matériel, qui aurait forcément arrêté
+l'Empereur, favorisé un engagement à distance et empêché un contact
+immédiat avec ses troupes, pouvait seul suspendre ses progrès.</p>
+
+<p>Cette entreprise audacieuse, la manière dont elle fut exécutée, la
+supériorité avec laquelle Napoléon avait jugé l'état véritable de
+l'opinion, rappellent son plus beau temps et l'éclat des prodiges de sa
+jeunesse. C'était le dernier éclair de son génie, la dernière action
+digne de sa grande renommée.</p>
+
+<p>Monsieur partit pour Lyon, accompagné de M. le duc d'Orléans et du
+maréchal duc de Tarente. On pressait l'arrivée des corps précédemment
+mis en mouvement pour se porter à la frontière. Des troupes nombreuses
+étaient déjà à Lyon. La garde nationale semblait animée d'un bon esprit,
+et Napoléon approchait. Rien ne semblait plus urgent que de couper les
+ponts du Rhône, et de ramener sur la rive droite tous les bateaux. Alors
+il n'eût pas été impossible de parvenir à faire tirer quelques coups de
+canon. Dix suffisaient peut-être pour changer l'état de la question. Des
+dispositions furent prises pour faire sauter le pont de la Guillotière;
+mais M. de Farges, maire de Lyon, vint pleurer auprès de Monsieur sur ce
+dégât fait à un monument de la ville, et Monsieur, avec cette bonté
+tenant de la faiblesse, si souvent l'apanage des Bourbons, donna l'ordre
+de cesser les travaux. On fit un barrage. Les soldats de Napoléon le
+franchirent, après avoir parlementé un moment avec ceux qui étaient
+chargés de le défendre. Tout le monde cria: «<i>Vive l'Empereur!</i>» et
+Monsieur, le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald n'eurent d'autre
+parti à prendre que celui d'une retraite précipitée.</p>
+
+<p>À mon arrivée à Paris, j'avais parlé au roi de la grandeur des
+circonstances, et il me parut les apprécier, quoique montrant beaucoup
+de confiance dans la fidélité des troupes; mais chaque jour rendait plus
+vaines ses espérances. Les événements de Grenoble et de Lyon me parurent
+décisifs, et je redoublai mes instances auprès du roi pour qu'il
+arrêtât, sur-le-champ, le parti à prendre quand Napoléon serait près de
+Paris, car son arrivée était inévitable et prochaine.</p>
+
+<p>Chaque soir j'allais trouver le roi. Je cherchais à réveiller son esprit
+et à provoquer une résolution. Je lui disais et lui répétais sans cesse:
+«Sire, le courage ne consiste pas à se déguiser le danger. Le talent le
+fait reconnaître de bonne heure. Le courage, avec le secours du temps,
+donne le moyen de le vaincre; mais le temps, élément indispensable, doit
+être employé utilement. Voulez-vous quitter Paris à l'approche de
+Napoléon? Alors où irez-vous? Il est indispensable de vous décider
+d'avance, car il faut préparer votre route, et s'assurer que des mains
+fidèles vous conserveront la retraite choisie. Si vous vous décidez à
+rester à Paris, il faut pourvoir à votre sûreté, et pour cela mettre en
+état de défense les Tuileries. Il serait fou d'adopter ce parti, sans
+prendre des précautions de sûreté dans votre propre palais, et de croire
+que la majesté du trône imposerait à Bonaparte. Une insurrection
+populaire, fomentée par lui, vous aurait bientôt fait disparaître, sans
+avoir mis son autorité ostensiblement en jeu. Si vous restez à Paris, et
+je crois que c'est le parti le meilleur, il faut disposer le palais de
+manière à exiger qu'une batterie de pièces de gros calibre soit
+nécessaire pour le démolir. Je suis du métier, et je prends
+l'engagement, si on me donne tout pouvoir, et avec les ressources que
+présente Paris, de mettre, en cinq jours, les Tuileries et le Louvre
+dans un état de défense convenable, tel, en un mot, qu'il exige
+l'établissement d'une batterie de brèche. Il faut placer dans le château
+des vivres pour deux mois, et s'y enfermer avec trois mille hommes. La
+maison du roi, sans instruction pour le service de campagne, sera
+excellente pour cet objet. Elle est composée de gens de coeur, de gens
+dévoués, et chacun briguera l'honneur d'être associé à cette défense;
+muni de vivres, on ne serait pas obligé, au bout de huit jours, de se
+rendre à discrétion. Il faut que le roi s'enferme dans cette espèce de
+forteresse, avec tout ce qui constitue la majesté du gouvernement, avec
+ses ministres, avec les Chambres, mais qu'il y soit seul de sa famille.
+Monsieur et ses fils doivent sortir de Paris; non pas furtivement, mais
+à midi, après une proclamation, et chacun doit prendre une direction
+différente. Cette proclamation annoncera qu'ils vont chercher des
+défenseurs, ou au moins des vengeurs. Alors que fera Napoléon?
+Osera-t-il attaquer le roi dans son palais par les moyens d'un siège
+régulier? Le monde verra-t-il, sans émotion et sans intérêt, un vieux
+souverain restant sur le trône, et résolu à s'ensevelir sous les débris
+de sa maison! Non, assurément, l'opinion serait révoltée, même parmi les
+amis de Napoléon; et les femmes de Paris, dont le royalisme est si
+prononcé, auraient bientôt séduit les soldats restés fidèles à Napoléon,
+devenus les instruments de ses rigueurs. Le scandale d'une semblable
+lutte, si éloignée de nos moeurs, en empêcherait le succès. Une
+résolution si magnanime réagirait sur les troupes de la manière la plus
+puissante. Il faut le dire à la honte de l'humanité: on va volontiers au
+secours du vainqueur; un pouvoir qui surgit et dont on prévoit le
+triomphe réunit promptement tout le monde; mais, si la question reste
+quelque temps indécise, beaucoup de gens, qui étaient d'abord accourus,
+s'éloignent presque aussitôt. Dans ce cas, le noble dévouement du roi à
+ses devoirs de souverain rappellera chacun à l'accomplissement des
+siens, et peut-être que les forces de Napoléon s'éparpilleront
+d'elles-mêmes. Ensuite voyez quel est l'état de l'opinion dans les trois
+quarts de la France, c'est-à-dire dans la France entière. Les
+départements de l'Est exceptés, et sauf quelques mécontents épars,
+partout elle vous est favorable. Les masses dans l'Ouest, en Normandie,
+en Picardie, en Flandre, vous sont toutes dévouées. Les gardes
+nationales sont à vous. Donnez-leur le temps de se lever, et il ne leur
+faudra pas deux mots pour venir vous délivrer; mais ayez, jusqu'à ce
+moment-là, des vivres pour pouvoir les attendre. Enfin, pensez à
+l'Europe contemplant le spectacle auguste que vous lui donnerez, et qui
+s'ébranle pour venir à votre secours. Le succès de toutes les manières
+me paraît certain. Si assuré que je sois que ma position particulière,
+après les décrets de Lyon, est très grave si je venais à tomber entre
+les mains de Napoléon, je réclame l'honneur de m'enfermer avec vous,
+soit comme chef, soit comme soldat. Remarquez bien, Sire, que vous,
+votre personne même ne risque rien. Si toute la famille royale était au
+pouvoir de votre ennemi, peut-être la ferait-il périr pour détruire des
+droits opposés aux siens; mais quel avantage tirerait-il de votre mort
+quand Monsieur, vos neveux, vos cousins sont dehors? Vous mort, vos
+droits et vos titres passent à un autre. Ainsi, autant par inutilité que
+par le respect que vous devez inspirer, et la nature du coeur de
+Napoléon, qui n'a rien de cruel et de sanguinaire, vos dangers
+personnels sont nuls; mais, Sire, il faut se décider, car quelque temps
+est nécessaire pour préparer l'exécution du projet que je viens de vous
+soumettre. Rester à Paris, sans ces précautions, est tout à fait hors de
+prudence et de raison.»</p>
+
+<p>Le roi me répondit qu'il me remerciait, qu'il y penserait. Chaque jour
+je recommençai mes démarches auprès de lui, mais sans plus de résultat.
+Une réponse vague, évasive, une résolution de rester sans en préparer
+les moyens, misérable comédie, était toujours la solution qu'il me
+présentait, et à laquelle je ne pouvais croire. Je cherchai à échauffer
+le pauvre duc d'Havré, homme de peu d'esprit, mais ayant de l'âme, et
+l'un de ceux qui, dans l'entourage du roi, avaient de l'élévation dans
+le coeur. Il essaya de convaincre le roi; mais celui-ci, plus franc avec
+lui qu'avec moi, lui répondît ces propres paroles que le duc d'Havré me
+rapporta à l'instant: «Vous voulez donc que je me mette sur une chaise
+curule? Je ne suis pas de cet avis et de cette humeur.»</p>
+
+<p>Le maréchal Ney avait été envoyé dans son gouvernement pour y rassembler
+tes troupes et les opposer à la marche de Napoléon. À son départ, il
+avait, en présence de nombreux témoins, baisé la main du roi et promis
+de ramener Napoléon dans une cage de fer. Cette expression était hideuse
+de la part d'un de ses anciens lieutenants. On sait ce qui arriva.
+Malgré l'opinion adoptée par beaucoup de gens sur sa résolution de
+trahir en partant de Paris, je suis convaincu qu'il n'en était rien. Le
+caractère mobile et emporté du maréchal Ney l'empêchait d'être longtemps
+d'accord avec lui-même. Quelques circonstances semblent déposer contre
+ses intentions; mais je suis convaincu qu'en partant il était de bonne
+foi et qu'il comptait servir fidèlement le roi. L'opinion de ses
+troupes, cette magie qui accompagne toujours le nom et la personne d'un
+chef sous lequel on a longtemps servi, et enfin les conseils de ceux qui
+étaient près de lui, et au nombre desquels était M. de Bourmont, l'ont
+entraîné et décidé. Tous ses généraux, y compris celui que je viens de
+nommer, ont arboré ce jour-là la cocarde tricolore et assisté au repas
+qui eut lieu pour célébrer le retour de l'Empereur et porter sa santé.</p>
+
+<p>La nouvelle des événements de Lons-le-Saulnier sembla développer
+l'énergie du roi. Il se rendit aux Chambres réunies, où une séance
+royale eut lieu, et il leur annonça, dans un discours touchant, la
+résolution prise de mourir pour son peuple. L'effet en fut prodigieux.
+Jamais rien de plus pathétique n'agit plus puissamment sur des hommes
+rassemblés; jamais je n'ai éprouvé des sensations plus profondes. On
+peut juger d'après cela des résultats qu'on aurait obtenus par la mise
+en action de ces mémorables paroles. Je crus le roi décidé à exécuter ce
+que je lui avais proposé. Le colonel Fabvier, d'après mes ordres, avait
+dressé tous les projets de détail; mais le roi ne changea pas de langage
+avec moi. Il me parla du camp de Villejuif, où les troupes se
+rassemblaient, et de la bataille qu'il allait y livrer. Parler de
+combattre, avec des troupes dont les dispositions étaient si connues, si
+patentes et si évidemment hostiles contre lui, était chose pitoyable.
+Une revue de la garde nationale avait montré un bon esprit dans la
+population, mais cependant personne ne se présenta pour marcher à
+l'ennemi. Dès lors, n'ayant rien préparé pour se défendre, on ne pouvait
+plus se faire illusion sur l'avenir.</p>
+
+<p>Les nouvelles se succédaient avec rapidité. Les troupes à portée de la
+route allaient rejoindre l'Empereur et n'attendaient pas même de
+recevoir ses ordres. Cette vieille garde tant dédaignée, on la faisait
+partir de Metz, et on crut se l'attacher en promettant le grade de
+sous-lieutenant à chacun des soldats qui la composaient. On demanda
+l'avis des chefs par le télégraphe; mais la réponse fut que de
+semblables faveurs, dans des circonstances pareilles et avec des
+antécédents si récents, ne produiraient que le mépris. Bientôt cette
+troupe reprit les anciennes couleurs et se sépara de ceux de ses chefs
+qui voulurent rester fidèles.</p>
+
+<p>Soult avait eu précédemment l'étrange idée de rassembler tous les
+officiers à demi-solde présents à Paris et dans la division, et d'en
+faire un corps armé de fusils pour l'opposer à Napoléon, mesure si
+étrange, qu'elle motiva, de ma part, auprès du roi, l'accusation de
+trahison contre son ministre. En effet, le foyer du mécontentement était
+placé parmi les officiers, et particulièrement parmi les officiers non
+employés. Leur donner des fusils et en faire des soldats aurait pu à
+peine réussir, en supposant chez eux l'affection la plus vive et le
+dévouement le plus absolu: mais, dans la circonstance, et avec leurs
+mauvaises dispositions bien connues, l'absurdité de cette mesure était
+évidente. Quand une révolte a lieu, la première disposition à prendre
+est d'ordonner la dispersion des individus qui se sont réunis dans un
+but coupable, parce que chacun, placé à côté d'autres mécontents, sent
+sa force, tandis qu'isolé il devient faible; et, dans ce cas-ci, réunir
+ceux qui doivent y participer, n'est-ce donc pas organiser la révolte?
+L'effet fut conforme à ces prévisions. L'insurrection immédiate de ce
+corps d'officiers, réuni à Melun, força à le dissoudre. Des cris
+universels s'élevèrent contre Soult, et le roi lui retira son
+portefeuille.</p>
+
+<p>Je ne sais si Soult avait été dans le secret du retour de l'Empereur:
+j'en doute; mais, ce dont je suis bien convaincu, c'est qu'il a employé
+son intelligence à augmenter le nombre des ennemis des Bourbons, au lieu
+de chercher à leur faire des partisans, et qu'il voulut évidemment leur
+perte, mais au profit de qui?</p>
+
+<p>Les défections se succédaient rapidement; elles précédaient l'arrivée de
+Napoléon. Aucun rapport ne faisant connaître sa marche avec certitude,
+je pris le parti d'envoyer deux détachements de la maison du roi, l'un à
+Provins et l'autre à Sens, à la tête desquels étaient deux officiers
+intelligents. De quatre heures en quatre heures, un officier m'était
+expédié en poste avec la nouvelle des événements dont on avait
+connaissance.</p>
+
+<p>Le 19 mars, à neuf heures du matin, je reçus le rapport que Napoléon
+était entré le 17 à Auxerre et continuait sa marche sur Paris. Je me
+rendis immédiatement chez M. de Blacas, et nous fûmes ensuite ensemble
+chez le roi. Aussitôt après lui avoir rendu compte de ce que je venais
+d'apprendre, le roi me dit, sans aucune émotion et comme une chose
+arrêtée d'avance dans son esprit: «Je partirai à midi. Donnez les ordres
+en conséquence à ma maison militaire.»--Et toujours auparavant il
+m'avait répété jusqu'à satiété qu'il voulait rester. Je lui répondis que
+la chose était impossible. L'appel étant fait depuis huit heures, tout
+le monde était dispersé. Il insista, et je lui démontrai qu'avec la
+meilleure volonté on ne pouvait pas prévenir chacun avant l'appel du
+soir à six heures; mais il ne voulut entendre à rien. Alors je lui
+demandai de me donner au moins jusqu'à deux heures, afin que j'eusse le
+temps de faire courir partout pour rassembler mon monde. Il m'exprima
+son indécision sur le lieu où il se retirerait; mais il pensait sortir
+du côté de la barrière de l'Étoile, de là se rendre au Champ de Mars,
+sous prétexte de passer la revue de sa maison, et, arrivé à la hauteur
+des Champs-Élysées, continuer sa route. Je devrais alors suivre la même
+direction que lui.</p>
+
+<p>Je le quittai pour exécuter ses ordres. On parvint à prévenir les gardes
+du corps, chevau-légers, gendarmes, mousquetaires, etc., etc., et, à
+deux heures, toute la troupe dorée était à cheval, au Champ de Mars,
+attendant la nouvelle du départ du roi pour se mettre en mouvement et
+marcher à sa suite.</p>
+
+<p>Trois heures étaient passées, et le roi n'arrivait pas. Des
+rassemblements étaient formés sur la place Louis XV et aux environs du
+château. Je crus à propos de porter la tête de ma colonne dans l'allée
+des Veuves, prête à déboucher sur la route ou à se porter sur les
+Tuileries, si les circonstances le rendaient nécessaires. J'envoyai
+plusieurs aides de camp aux renseignements.</p>
+
+<p>Nous étions dans cette situation quand le roi arriva au Champ de Mars en
+voiture; il continua jusqu'à l'allée des Veuves, où il s'arrêta. Je
+m'approchai de la portière, et il me dit: «J'ai changé d'avis, et je ne
+partirai que cette nuit. Faites rentrer les troupes, et à sept heures
+venez chez moi.»</p>
+
+<p>Cette disposition avait été prise dans un conseil tenu par le roi depuis
+que je l'avais quitté. On y avait décidé de conduire le roi à Lille, et
+on va voir la sagesse des mesures prises pour l'exécution de cette
+disposition. Napoléon, en débarquant, avait mille hommes avec lui, et
+nous pouvions en réunir quatre-vingt mille. Les forces respectives ne
+comportaient donc pas une guerre. Il ne pouvait être question d'aucun
+combat. C'était une affaire d'opinion. Si les troupes étaient fidèles au
+roi, la troupe de Napoléon disparaissait comme un nuage; si les troupes
+prenaient parti pour lui, comme cela arriva, c'était lui alors qui avait
+quatre-vingt mille hommes, et nous qui n'avions rien. Le jour même où
+plus de quarante mille avaient rejoint l'Empereur, il était hors de
+doute que toute l'armée en ferait autant. Cependant on imagina
+d'ordonner la formation d'un camp à Villejuif, et, mieux encore, on
+ordonna d'en former un autre avec les garnisons du Nord à Amiens. Si les
+troupes de Villejuif suivaient l'exemple de celles de Lons-le-Saulnier
+et des autres réunies à Napoléon, il était absurde de croire que celles
+d'Amiens agiraient différemment. Dans cette situation, le roi étant
+décidé à ne pas se retrancher dans son palais, et se retirant dans le
+nord du royaume, le camp formé sur nos derrières, au lieu de nous être
+utile, pouvait nous être contraire, mettre obstacle à notre retraite et
+empêcher la liberté de nos mouvements.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: Lille choisi comme point de retraite, on avait pu
+avoir pour objet de se servir du prétexte de la formation d'un camp pour
+en faire sortir des troupes peu sûres et confier la garde de cette
+forteresse aux habitants, aux gardes nationales, dont le dévouement
+était constaté et absolu. Alors la disposition aurait été raisonnable;
+mais on se garda bien de penser à une semblable combinaison. On avait
+formé le camp d'Amiens sans motif d'une utilité possible et avec de
+grands inconvénients; puis, quand il devenait important de le
+conserver, quand le destin de la cause royale semblait dépendre de
+l'éloignement des troupes de Lille, on le licencia; en sorte que, les
+troupes revenant dans leurs garnisons, le roi n'y fut plus maître.</p>
+
+<p>À sept heures, m'étant rendu chez le roi, il remit entre mes mains un
+ordre écrit par lui pour me mettre en marche à minuit avec sa maison
+pour Saint-Denis, et en même temps un second ordre également de lui,
+censé reçu à Saint-Denis pour me diriger sur Lille. Je lui demandai si
+ce point de retraite était invariablement arrêté. Un autre, le Havre, me
+paraissait beaucoup meilleur. Je lui dis: «Vous seriez à trois marches
+de Paris et toujours à portée de cette ville. Quoique cette place ne
+soit pas forte, elle est capable d'une défense suffisante pour la
+circonstance. Vous êtes au milieu d'une population toute dévouée, la
+Normandie, à portée d'autres qui vous sont également attachées, les
+Flamands, les Picards, les Bretons. Vous pouvez recevoir des secours de
+ces provinces par mer, et en recevoir même des Anglais s'il est
+nécessaire. On ne peut ni vous bloquer ni gêner votre retraite
+personnelle. La maison du roi, moins que rien pour combattre en rase
+campagne, est suffisante pour la défense d'une petite place. Si Napoléon
+va à la frontière et que Paris remue, vous pouvez y revenir. Dans tous
+les cas, votre présence à portée de la capitale vous fera opérer une
+puissante diversion. Au défaut du Havre, je choisirais Dunkerque, une
+place maritime enfin.»</p>
+
+<p>Mes raisonnements étaient évidents, et cependant le roi ne put les
+comprendre. Il persista dans les dispositions faites. Le départ eut lieu
+vers minuit avec son cortége ordinaire, et cinq capitaines des gardes.
+Je me mis ensuite en marche avec Monsieur, M. le duc de Berry et la
+maison du roi.</p>
+
+<p>Nous allâmes le premier jour coucher à Noailles. Cette troupe, dont
+j'avais le commandement, était conduite par les officiers les plus
+étrangers au service. Une jeunesse très-recommandable n'offrait de
+ressources que pour défendre un poste fermé, où on pourrait l'organiser
+et l'instruire. Les gardes du corps, non montés, furent armés de fusils;
+mais, peu accoutumée à la fatigue des marches, cette partie de nos
+forces se désorganisa promptement. Nous couchâmes le second jour à Poix,
+en avant de Beauvais. Mon intention étant de passer par Amiens, je
+voulus savoir, avant de me porter sur cette ville, s'il ne s'y trouvait
+pas de troupes insurgées. J'envoyai en conséquence un garde du corps
+pour avoir des nouvelles; mais, ce garde du corps n'étant pas revenu à
+temps, nous prîmes la direction d'Abbeville.</p>
+
+<p>Partout nous trouvâmes la population dans les meilleures dispositions
+pour nous. L'expression des bons sentiments était universelle. Le
+désespoir de voir tomber un gouvernement doux et paternel était exprimé
+sur toutes les figures et dans toutes les paroles. Jamais souverain
+renversé de son trône n'a reçu un pareil accueil, et des témoignages
+plus vrais, plus évidemment sincères que Louis XVIII en cette
+circonstance. L'espoir d'un prompt retour était hautement exprimé, et
+l'opinion était alors si prononcée en faveur de l'ordre de choses qui
+croulait, la haine pour ce qui l'avait précédé si énergique, que le
+concours des étrangers dans l'arrangement de nos affaires ne présentait
+rien d'odieux, aux yeux du peuple. La fierté nationale, qui réclame avec
+raison une indépendance absolue dans la discussion de nos intérêts
+propres, s'était alors soumise à l'empire des circonstances, et l'on ne
+regardait plus les étrangers comme ennemis. Les ennemis, aux yeux des
+trois quarts des habitants de ces départements, étaient ceux qui
+renversaient le roi de son trône et allaient ramener la guerre.</p>
+
+<p>Nous allâmes, le 23, à Saint-Pol. Le 24, nous prîmes la petite route
+conduisant directement à Lille; mais, à l'approche de cette ville, nous
+apprîmes le départ du roi, forcé d'en sortir par l'insurrection des
+troupes, qui avaient fermé les portes de la citadelle et arboré les
+trois couleurs. On nous annonça en même temps que le roi avait passé la
+frontière et pris la route de Bruges. N'ayant aucune possibilité
+d'entrer à Lille, nous nous dirigeâmes sur Béthune, avec l'intention de
+continuer plus tard notre route pour la Belgique.</p>
+
+<p>Nous étions suivis, dans notre mouvement, depuis Paris, par un corps de
+cavalerie commandé par le général Excelmans. S'il nous eût atteint et
+eût voulu presser notre retraite, il aurait pu causer beaucoup de
+désordre et nous faire éprouver d'assez grandes pertes; mais il était
+parti tard et n'avait pas l'ordre d'agir avec vigueur. Aussi tout
+s'était passé jusque-là d'une manière très-pacifique. Cependant, réunis
+devant Béthune, pour une halte, pêle-mêle, avec le peu d'ordre qui
+accompagne ordinairement des troupes semblables et d'aussi nouvelle
+formation, il y eut une grande alerte. La cavalerie d'Excelmans
+n'entreprit cependant rien de sérieux, et nous continuâmes notre
+mouvement pour la frontière au milieu de boues épouvantables.</p>
+
+<p>Arrivé à Estaire, Monsieur renvoya la maison du roi et chargea le
+général Lauriston, qui restait en France et commandait une compagnie de
+mousquetaires, d'opérer ce licenciement d'une manière régulière. Peu de
+monde eût obéi si l'on avait prescrit de passer la frontière; seulement
+ceux qui voulurent suivre la fortune de la famille royale reçurent
+l'assurance de ne pas être abandonnés.</p>
+
+<p>Environ trois cents gardes du corps et autres nous suivirent, et nous
+partîmes pour nous rendre à Ypres. La caisse de ma compagnie était bien
+garnie, j'avais en outre quelques fonds à ma disposition comme
+commandant la maison du roi; je les distribuai aux officiers et aux
+gardes de ma compagnie, de manière à les mettre pour le premier moment
+au-dessus du besoin, et de les empêcher de prendre du service trop tôt
+après s'être séparés du roi.</p>
+
+<p>Telles sont les circonstances de cette catastrophe du 20 mars, où tout
+ce que le coeur humain a de plus perfide et de plus bas s'est montré à
+découvert. Jamais on ne s'est joué avec plus d'audace et d'impudence de
+ce que les hommes doivent avoir de plus sacré, leur serment. On répétait
+avec éclat et à chaque instant des assurances de fidélité, quand on
+était résolu à trahir le lendemain, ou dès le jour même. Les chefs de
+l'armée, les généraux, portèrent cet oubli de leurs devoirs jusqu'au
+cynisme. On acceptait des faveurs, car c'était toujours cela d'acquis,
+et l'on ne faisait rien, absolument rien pour les justifier.</p>
+
+<p>Une semblable conduite dut imprimer dans l'esprit des Bourbons une
+grande haine et une profonde défiance. Ces souvenirs peuvent expliquer
+la conduite qu'ils tinrent plus tard envers eux, mais non la justifier;
+car ce qu'ils firent était opposé à leurs intérêts bien entendus. Des
+hommes supérieurs se seraient élevés si haut, qu'ils auraient écrasé par
+leur magnanimité leurs adversaires, et conquis pour toujours tout ce qui
+portait un coeur généreux. Mais n'anticipons pas sur cette grande
+question de la conduite tenue à la seconde Restauration. Ce sera bientôt
+l'objet de mes récits et d'une triste critique.</p>
+
+<p>Malgré ce que je viens de dire de sévère sur la conduite des généraux,
+il n'est pas démontré qu'un bon nombre n'eût servi fidèlement, s'il y
+eût eu un temps d'arrêt, une lutte engagée sur un point quelconque dans
+un poste fermé, sous les yeux du roi. Par un motif ou par un autre,
+beaucoup de ceux qui l'avaient quitté lui seraient revenus. L'opinion
+publique, et le désir de préserver la France de nouveaux malheurs,
+eussent singulièrement favorisé ce retour et servi de prétexte. Un
+souverain a droit d'exiger l'obéissance de ses peuples; mais ses peuples
+ont le droit d'exiger de lui protection et direction. Quand l'une et
+l'autre manquent, les liens sont rompus entre eux; il n'y a plus de
+rapport qui les unisse. Je me suis souvent demandé ce qu'aurait fait
+Napoléon, s'il eût trouvé louis XVIII dans son château fortifié, avec
+des défenseurs dévoués et des vivres? Il aurait fait usage de toutes
+sortes de séductions; mais certes il n'aurait pas essayé d'employer la
+violence.</p>
+
+<p>Le roi s'était, comme je l'ai dit, rendu d'abord à Bruges. Il vint
+ensuite à Gand, où nous l'avions précédé, après avoir passé deux jours à
+Ypres. On assure qu'arrivé à Bruges M. de Blacas voulait le décider à
+passer en Angleterre. La fortune qu'il avait acquise pendant les dix
+mois de son administration suffisait alors à l'ambition de ce
+personnage. Accoutumé à la pauvreté, quelques millions réunis lui
+paraissaient le <i>nec plus ultra</i> de la fortune, et il voulait mettre en
+sûreté des richesses de beaucoup supérieures à tous les rêves qu'il
+avait jamais faits; mais le roi résista. S'il eût passé la Manche, il
+est probable que la couronne de France lui échappait ainsi qu'à son
+frère. Le roi s'établit donc à Gand, y réunit tout ce qui était sorti de
+France, et nomma des ministres <i>in partibus</i>, qui tinrent une espèce de
+conseil et crurent gouverner. M. de Chateaubriand, dévoré de la manie
+ministérielle, quelque impuissant qu'il soit à exercer le pouvoir, se
+crut réellement ministre, fit divers rapports au roi, dont les colonnes
+du <i>Moniteur de Gand</i> furent remplies. Une vanité enfantine, poussée
+jusqu'à l'excès, lui a fait depuis rappeler à tout propos ce prétendu
+ministère.</p>
+
+<p>À notre arrivée à Gand, nous fûmes informés de la déclaration du congrès
+de Vienne, en date du 13 mars. Elle décidait la question de l'avenir.
+Napoléon avait commis une immense faute en précipitant son entreprise.
+S'il eût attendu, pour quitter l'île d'Elbe, le départ de Vienne des
+souverains (et ils étaient au moment de se séparer), il doublait ses
+moyens de résistance, en gagnant le temps nécessaire à ses ennemis pour
+s'entendre et concerter leurs efforts contre lui. Mais voyons maintenant
+si, une fois le masque jeté, et dans la position où Napoléon s'était
+placé, il a pris le meilleur parti et tenu la conduite la plus conforme
+à ses intérêts.</p>
+
+<p>Le débarquement de Napoléon avec une poignée de soldats, sa marche
+hardie, sa manière de se présenter devant les premières troupes qu'il
+rencontra, rappellent ces inspirations sublimes dont sa vie est remplie
+et cette supériorité de génie qui le caractérisait. Mais, arrivé à
+Paris, il ne fut plus le même homme. En contact avec de grandes
+difficultés, il les aurait vaincues dans sa jeunesse, mais alors elles
+furent plus fortes que lui. Cette grande énergie de volonté qui
+anciennement lui était propre avait disparu. Ces hommes à phrases, si
+funestes au succès des affaires dont ils se mêlent, s'emparèrent de lui
+et lui imposèrent. Il voulut les tromper, et pour cela il masqua son
+caractère, tandis qu'en le conservant dans sa vérité il pouvait réussir
+et mettre plus de chances en sa faveur.</p>
+
+<p>Le pays n'a pas rappelé Napoléon, c'est l'armée. L'armée seule faisait
+sa force<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Une fraction de la nation s'est réjouie de son retour, mais
+la masse en a été au désespoir; et la preuve s'en trouve dans le peu
+d'efforts faits pour continuer la lutte après les premiers revers,
+malgré tant de moyens employés pour les développer. La déclaration du 13
+mars, rendant la guerre certaine, et son appui véritable étant l'armée,
+il devait baser sur elle presque tous ses calculs et réduire son thème à
+une question toute militaire. L'armée qu'il retrouvait n'était pas cette
+armée composée de misérables débris comme en 1814, mais une armée
+reposée, refaite, remplie de vieux soldats revenus de Russie, d'Autriche
+et d'Angleterre, ayant des injures à venger. Nous avions organisé
+quatre-vingt mille hommes et cent pièces de canon attelées contre lui.
+Ces quatre-vingt mille hommes ayant fait demi-tour, il était en état
+d'opposer immédiatement aux étrangers quatre-vingt mille hommes, qu'il
+aurait pu facilement porter à cent ou cent vingt mille, avec une
+artillerie nombreuse, bien attelée et en état d'entrer en campagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a>
+<a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Le 21 mars, M. Mollien, ancien ministre du Trésor, vint
+féliciter Napoléon sur son retour et sur les transports de joie que les
+populations lui avaient témoignés, disait-il, sur son passage. Napoléon
+lui répondit: «Est-ce que vous croyez cela aussi? Ce sont des contes;
+elles m'ont laissé passer comme elles ont laissé partir l'autre.» (<i>Note
+du duc de Raguse.</i>)</blockquote>
+
+<p>Son débarquement à Cannes et son arrivée à Paris m'avaient rappelé le
+Bonaparte d'Italie et d'Égypte. Je le crus revenu tout entier et j'étais
+convaincu qu'après avoir reconquis le pouvoir il se hâterait d'employer
+le seul moyen de le consolider. Napoléon, en ce moment, devait continuer
+à frapper l'opinion, à étonner le monde par quelque chose de surnaturel.
+Puisqu'il avait parlé de trahison, quelque absurde que fût cette
+assertion, il devait rejeter tous les malheurs passés sur elle. Des
+succès éclatants eussent remué encore les coeurs, même des gens les
+moins dévoués, tant la gloire a de prix aux yeux des Français!</p>
+
+<p>Si Napoléon eût donc conçu son rôle ainsi, s'il fût entré tout de suite
+en campagne pour ressaisir ce que l'on est accoutumé à appeler les
+frontières naturelles, il les aurait reprises en un moment et sans la
+moindre difficulté. Persuadé qu'il agirait ainsi, je calculais le
+commencement de ses mouvements pour le 4 avril.</p>
+
+<p>Six mille Anglais seulement, se trouvant en Belgique, se seraient
+immédiatement réfugiés dans Anvers. L'armée belge, depuis si peu de
+temps séparée de l'armée française, animée précisément du même esprit,
+n'aurait pas hésité à se réunir à elle et l'aurait augmentée de trente
+mille hommes. Les troupes prussiennes dans le grand-duché, étant peu
+nombreuses et toutes éparpillées, se seraient jetées dans Juliers ou
+auraient repassé le Rhin.</p>
+
+<p>Ainsi, sans coup férir, sans combattre et par de simples marches,
+Napoléon aurait eu, en peu de jours, ses avant-postes sur l'Escaut et
+sur le Rhin. Après avoir rallié trente mille soldats et acquis Bruxelles
+et des pays riches, pleins de ressources de toute espèce, calcule-t-on
+le retentissement d'un pareil résultat dans toute la France, et le
+mouvement qui en serait résulté en faveur du gouvernement? De tous côtés
+les conscrits se seraient levés et l'auraient rejoint avec empressement.
+Les discussions intempestives auraient été ajournées et la France était
+débourbonisée. Au lieu de cela, Napoléon se laissa imposer par les vieux
+révolutionnaires et les jeunes libéraux, sortant de l'école créée par la
+Restauration; et, tandis que la guerre l'aurait peut-être sauvé, il fit
+de la politique et de la révolution, ce qui devait infailliblement le
+perdre; car il en résultait pour les étrangers un répit et du temps pour
+s'organiser, s'entendre et agir avec ensemble. D'ailleurs une
+révolution, celle même qui un jour doit donner des produits utiles,
+s'affaiblit immédiatement en divisant les moyens. Elle commence toujours
+par le désordre, et le désordre est une cause de mort pour tout pays
+comme pour tout gouvernement qui y est en proie.</p>
+
+<p>Il est assez bizarre de reprocher à Napoléon de n'avoir pas fait la
+guerre, mais dans la circonstance il eut tort. Elle était dans ses
+intérêts et devait résulter de sa position. Il eut l'air d'ouvrir les
+yeux à la lumière, et les doctrinaires, si vains de leur nature, furent
+enchantés de sa conversion, comme si un homme semblable pouvait jamais
+changer. Il voulut paraître avoir modifié ses idées et son caractère. Il
+ne trompa que peu de gens et perdit la faculté d'agir dans le moment le
+plus opportun. Il resta donc et se mit à discuter avec Benjamin Constant
+et consors. Il annonça le retour prochain de Marie-Louise, et l'on sut
+promptement qu'il n'aurait pas lieu. L'Autriche restant sourde à sa voix
+et à ses efforts pour la détacher de l'alliance, il vit chaque jour
+s'évanouir ses espérances et s'amonceler de nouveaux obstacles devant
+lui. Au moment d'entrer en campagne, il avait les plus tristes
+pressentiments. Il s'en expliqua plusieurs fois dans l'intimité, et
+Decrès, la veille de son départ pour l'armée, surprit un jour sa pensée
+intime. Entré dans son cabinet, il le vit enfoncé dans un fauteuil,
+ayant l'air assoupi. Decrès resta silencieux et immobile pour attendre
+le moment du réveil. Peu après Napoléon se leva brusquement en
+prononçant tout haut ces paroles: «<i>Et puis cela ira comme cela
+pourra!</i>»</p>
+
+<p>Je le répète, Napoléon manqua à sa fortune en devenant infidèle à son
+caractère. Il aurait donné un mouvement immense aux esprits, enflammé
+les imaginations, s'il avait conquis la Belgique et les bords du Rhin.
+En éloignant à vingt ou trente marches les premiers champs de bataille,
+il donnait à la guerre un tout autre caractère. Mais sa volonté n'était
+plus la même, l'homme était usé, et les deux dernières campagnes ne
+l'avaient que trop montré. Relevé avec éclat pour un moment, bientôt il
+était retombé. La manière dont il fit personnellement la campagne de
+Waterloo le prouve. Decrès, que je citerai encore, homme d'esprit, bon
+observateur et bien placé pour voir, me dit de lui, au retour de Gand,
+ces propres paroles: «Il y a toujours en lui un esprit prodigieux. Sous
+ce rapport, il est tel que vous l'avez connu; mais plus de résolution,
+plus de volonté, plus de caractère. Cette qualité, si remarquable
+autrefois chez lui, a disparu. Il ne lui reste que son esprit.»</p>
+
+<p>On connaît les proclamations du golfe de Juan, où j'étais accusé de
+trahison, ainsi que le duc de Castiglione. Mon devoir m'ordonnant d'y
+répondre, je publiai une défense peu après à Gand. Cette réponse,
+envoyée en France, imprimée, y produisit l'effet désiré auprès de ceux
+qui en eurent connaissance. Le caractère de vérité qu'elle porte donna
+du crédit à mes paroles; mais le gouvernement, mécontent de l'accueil
+qui lui était fait, mit obstacle à sa circulation, et elle ne fut pas
+alors suffisamment répandue<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Je fis la faute de ne pas la faire
+réimprimer à notre retour en France, et insérer dans le <i>Moniteur</i>.
+Quand on a la conscience pure et un noble et légitime orgueil, l'idée
+d'être réduit à se justifier d'une infamie offense et blesse le coeur.
+Cette justification se trouve jointe aux pièces justificatives de ces
+<i>Mémoires</i>. Écrite à Gand, au quartier général de l'émigration, elle a
+le ton de modération et la nuance d'opinion qui convenaient à mes
+antécédents.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a>
+<a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Voir pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Je ne parlerai pas des affaires politiques qui se traitèrent à Gand,
+n'ayant pas été mis dans leur secret. Je restai un mois environ dans
+cette ville, vivant dans la familiarité du roi et le voyant beaucoup.
+Pendant ces longues journées et les soirées, j'ai pu juger plus
+particulièrement de la nature de l'esprit de Louis XVIII, et me
+convaincre qu'il y avait chez lui peu de ce que l'on appelle
+vulgairement esprit, c'est-à-dire la faculté de combiner ses idées avec
+promptitude. Il contait volontiers, ne se refusait pas à la discussion,
+et l'autorisait sans jamais l'approfondir; mais il savait admirablement
+bien, avec son incroyable mémoire, appliquer son érudition, faculté qui
+te rendait quelquefois éblouissant auprès de ses nouveaux auditeurs.</p>
+
+<p>J'ai à citer un trait qui peint merveilleusement l'imprévoyance de M. de
+Blacas et sa coupable insouciance dans la conduite des affaires. Le
+<i>Moniteur</i> avait annoncé que Napoléon avait trouvé dans le cabinet de
+Louis XVIII une très-grande quantité de papiers importants; il donnait
+l'indication de leur nature et parlait de la correspondance du roi avec
+ses partisans en France pendant tout le temps de l'émigration. Je crus
+le fait faux et justifié seulement par la trouvaille de quelques lettres
+égarées et insignifiantes. On en parla à dîner. J'étais auprès de M. de
+Blacas, et je lui dis: «Sans doute ce que dit le <i>Moniteur</i> est de pure
+invention, car il serait incroyable que l'on eût agi ainsi?</p>
+
+<p>--Je vous demande pardon, me dit M. de Blacas avec cet air de
+satisfaction qui accompagne toujours ses paroles; tous les papiers
+existent en effet en totalité, et classés par année et par lettre
+alphabétique.</p>
+
+<p>--Comment! lui dis-je, et vous n'avez pas craint de compromettre et de
+perdre tant de gens et de familles qui se sont attachés au roi! Mais
+comment n'avez-vous pas emporté les papiers? Si vous ne pouviez les
+emporter, vous pouviez les faire jeter dans des malles, des sacs, en les
+confiant en dépôt à des personnes sûres. Enfin le pis aller était de les
+brûler.»</p>
+
+<p>Il persista dans son opinion et me dit encore que cela eût été
+impossible. En vérité, il paraissait jouir de l'idée du bon ordre et du
+classement dans lequel il les avait laissés. Et puis, faites des
+affaires dans des temps extraordinaires, avec de pareilles gens, aussi
+peu prévoyants, aussi dépourvus de ressources dans l'esprit!</p>
+
+<p>Nous étions à Gand depuis plusieurs jours quand nous apprîmes, par le
+<i>Moniteur</i>, l'issue fâcheuse de l'entreprise de M. le duc d'Angoulême et
+le rôle joué, dans cette circonstance, par le général Grouchy. Je n'ai
+jamais vu Monsieur dans une fureur pareille: elle était assurément bien
+légitime, car il voyait la vie de son fils très-compromise. Il jura de
+se venger de Grouchy si la fortune lui en fournissait l'occasion; mais,
+quand elle s'est offerte, en bon chrétien, il l'a dédaignée.</p>
+
+<p>Je ne veux pas caractériser la conduite de Grouchy dans cette
+circonstance; je ne veux que raconter les faits<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Grouchy avait reçu,
+quatre jours avant la catastrophe, le cordon rouge et renouvelé les
+assurances de sa fidélité; mais à peine M. le duc d'Angoulême eut-il
+remué dans le Midi et marché sur la Drôme, que le zèle exprimé par
+Grouchy à Napoléon détermina celui-ci à l'envoyer pour s'opposer à ses
+progrès et mettre de l'ensemble dans le mouvement des troupes employées
+contre lui. Avec ses antécédents, Grouchy devait, ou ne pas se charger
+de cette mission, ou n'y consentir qu'à la condition expresse de sauver
+la personne du prince. À son arrivée, il trouva la besogne faite et une
+capitulation assurant à M. le duc d'Angoulême une libre retraite en
+Espagne, véritable fortune pour Grouchy de voir un arrangement déjà
+fait, signé et en pleine exécution. Des engagements semblables sont
+toujours respectés, et cette circonstance sortait Grouchy d'embarras
+sans compromettre sa responsabilité; mais, loin de profiter d'une
+occasion si favorable, il déchira la capitulation. Le malheureux prince
+perdait ainsi sa sauvegarde et tombait entre ses mains. Si Napoléon, en
+domptant son caractère, ne fût pas revenu sur un premier mouvement,
+tout de vengeance et de sévérité; si les hommes qui l'entouraient
+n'eussent pas cherché à agir sur lui pour adoucir ses résolutions, M. le
+duc d'Angoulême, selon toutes les apparences, devait périr.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a>
+<a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 11 avril 1815. Dépêche télégraphique de
+Montélimar du 9.
+
+<p><i>Moniteur</i> du 12 avril. Réponse et ordre de l'Empereur au général
+Grouchy.</p>
+
+<p><i>Moniteur</i> du 16 avril. Détails sur la capitulation du duc d'Angoulême
+avec le général Gilli.</p></blockquote>
+
+<p>Le général Grouchy était dévoré du désir d'être maréchal. Il fut élevé à
+cette dignité après cette singulière campagne. Le scandale de ce choix
+fut bientôt expié par la conduite qu'il tint à Waterloo. Les tristes
+souvenirs des causes de sa promotion ne l'ont pas empêché de crier à
+l'injustice quand les Bourbons n'ont pas voulu le reconnaître comme
+maréchal. Il a fallu une nouvelle révolution, celle de 1830, pour le
+faire jouir enfin de ce titre, tant ambitionné.</p>
+
+<p>Tout se disposait à la guerre; les troupes arrivaient de toutes parts en
+Belgique. J'étais bien résolu à ne jouer aucun rôle actif dans une
+guerre contre mon pays. En conséquence, je crus convenable de m'éloigner
+du théâtre des opérations laissant à l'avenir de décider de mon sort. Si
+les événements eussent fait triompher Napoléon, j'étais bien décidé, à
+moins d'une réparation solennelle de sa part, à ne jamais rentrer en
+France; et j'avais envisagé mon exil avec le même courage que quinze ans
+plus tard, j'ai retrouvé dans une circonstance analogue et pire; car
+alors il ne fallait que le retour à la justice et à la vérité d'un seul
+coeur, celui de Napoléon. J'ai eu depuis l'assurance qu'il était
+non-seulement disposé, mais encore tout résolu; tandis qu'aujourd'hui
+j'ai contre moi les passions populaires, cette hydre à cent têtes, si
+dangereuse à combattre et si difficile à vaincre. Je me décidai donc à
+me rendre à Aix-la-Chapelle pour y prendre les eaux, que mes blessures
+reçues en Espagne me rendaient nécessaires. Le roi, auquel je parlai
+avec franchise de mes opinions et de ma résolution, l'approuva
+complétement.</p>
+
+<p>Avant de partir de Gand, j'eus le désir de voir une compagnie
+d'artillerie à cheval anglaise, qui s'y trouvait. Le matériel anglais
+est si différent de celui dont nous nous servions autrefois, que la
+comparaison était curieuse à faire. Je l'examinai donc en détail, et
+j'admirai la simplicité de ces constructions, adoptées depuis en France.
+Cette visite donna lieu à une circonstance singulière. On me présenta le
+maréchal des logis, qui, le 22 juillet 1812, avait pointé la pièce dont
+la décharge m'avait fracassé le bras, une heure avant la bataille de
+Salamanque. On ne pouvait s'y tromper, cette blessure fatale avait été
+causée par un coup de canon unique, tiré à une heure connue, sur un
+point déterminé. Je fis bon accueil à ce sous-officier. Depuis j'ai revu
+ce même homme à Woolich, où il est garde-magasin, quand j'ai été, en
+1830, visiter ce magnifique arsenal; mais alors il n'avait qu'un bras,
+ayant perdu l'autre à Waterloo; et, lui faisant mon compliment de
+condoléance, je lui dis: «Mon cher, à chacun son tour.»</p>
+
+<p>Je me rendis à Aix-la-Chapelle, où je me soignai avec un tel succès, que
+je retrouvai, à une diminution de forces près, l'usage complet de mon
+bras. J'attendis les événements dans cette ville, et le commencement de
+la guerre. Napoléon débuta par des succès sur l'armée prussienne: le
+combat de Fleurus, où les Prussiens furent surpris, et la bataille de
+Ligny, gagnée par les Français. Indépendamment des pertes éprouvées sur
+le champ de bataille, les Prussiens eurent un si grand nombre de
+fuyards, que plus de trois mille hommes arrivèrent jusqu'à
+Aix-la-Chapelle, avec une promptitude extraordinaire. J'eus ce spectacle
+sous mes yeux. Rappelant mes souvenirs, je dois exprimer mes sensations
+d'alors. Elles étaient toutes de joie intérieure et de satisfaction; et
+cependant un second succès m'aurait fait quitter ma retraite pour me
+porter plus loin. Mais, après avoir passé sa vie au milieu d'une armée,
+dont on a partagé la gloire et les malheurs, on ne peut être insensible
+à ses succès, quoique devenu étranger à sa destinée, et lors même que
+ses succès doivent nous être personnellement funestes. Ces affections
+profondes dépassent de beaucoup les limites des intérêts. Ceux-ci
+gouvernent les masses; celles-là nourrissent les coeurs élevés.
+Toutefois, je le répète, j'éprouvai une satisfaction véritable en voyant
+fuir les Prussiens; mais je restai chez moi, afin de ne pas montrer des
+impressions qui m'auraient rendu suspect à l'autorité, deux jours après,
+la nouvelle de la bataille de Waterloo arriva, et successivement celle
+de la dispersion de l'armée française et de la marche des étrangers sur
+Paris; enfin, celle du départ du roi pour Cambrai. Je me mis en route
+peu après, pour aller le rejoindre.</p>
+
+<p>Je me garderai bien de discuter à fond les circonstances militaires de
+cette courte campagne. Cependant j'en dirai deux mots. Le début en fut
+habile et brillant. L'offensive fut préparée avec mystère. L'ennemi fut
+surpris dans ses cantonnements. La faute du 16 est d'avoir trop affaibli
+le maréchal Ney, ce qui l'empêcha d'emporter la position des
+Quatre-Bras, et d'écraser l'avant-garde ennemie, chose qui aurait été
+d'un effet immense, en mettant obstacle au rassemblement de l'armée
+anglaise. Le corps du comte d'Erlon passa, comme le troisième corps à
+Leipzig, la journée en marches et en contre-marches, et ne fut utile ni
+contre les Prussiens, où il était inutile, ni contre les Anglais, où il
+aurait été nécessaire, conséquence naturelle des indécisions de
+Napoléon. La bataille de Ligny paraît devoir être aussi un objet de
+critique par la manière dont l'armée prussienne fut attaquée, et
+cependant des succès couronnèrent les efforts de cette journée; mais ce
+qui ne peut se comprendre, c'est la manière d'opérer de Napoléon, le 18,
+jour décisif de la bataille de Waterloo.</p>
+
+<p>Après la bataille de Ligny, gagnée, le 16, sur les Prussiens, ceux-ci
+s'étaient retirés sur Wavres. Napoléon mit à leur poursuite Grouchy avec
+un corps de quarante mille hommes, et lui, avec tout le reste de
+l'armée, se porta dans la direction de Bruxelles, par la grande route.
+Les Anglais, qui occupaient la position des Quatre-Bras, l'évacuèrent et
+prirent position en avant de la forêt de Soignies. Là, s'étant arrêtés,
+ils se décidèrent à livrer bataille. Les Prussiens, après s'être ralliés
+et réorganisés, rejoints par des troupes fraîches, devaient déboucher
+sur le flanc de l'armée française. Ce mouvement ordonné et convenu,
+naturel à penser, fut connu par Napoléon, au moyen d'une lettre
+interceptée du général Blücher, annonçant qu'il ne pourrait pas
+déboucher avant les quatre heures de l'après-midi. Napoléon avait donc
+un motif puissant de commencer la bataille de très-bonne heure. Il était
+en mesure de combattre successivement, et non ensemble, les deux armées
+ennemies. Une attaque matinale lui donnait des chances de succès, et,
+s'il était vaincu dans le premier combat, il avait le temps de
+s'éloigner du champ de bataille, avant l'arrivée des nouvelles forces de
+l'ennemi. Une sorte de négligence, le mauvais temps, des calculs de
+munitions (et il est incroyable que, si peu de temps après l'ouverture
+de cette campagne et si peu éloignés des dépôts de la frontière, on fût
+déjà à court de munitions); enfin, le concours de ces divers motifs fit
+que l'action ne commença qu'à onze heures. Elle fut menée sans ensemble.
+On attaqua les différents points isolément. Une grosse ferme retranchée,
+la Belle-Alliance, fut assaillie sans avoir été auparavant écrasée par
+un bon feu d'artillerie. Enfin, on ne suivit aucune des règles indiquées
+en pareils cas.</p>
+
+<p>Tout à coup un grand mouvement s'opère dans la cavalerie française; elle
+se réunit à la droite de l'armée et attaque la gauche des Anglais. La
+cavalerie anglaise est mise en poussière; elle se réfugie sous l'appui
+de son infanterie. Celle-ci est chargée avec vigueur; mais elle repousse
+pendant une demi-heure les diverses attaques qui sont dirigées contre
+elle, et la cavalerie française, après avoir fait des efforts de valeur
+surnaturels, n'étant pas soutenue, dut renoncer au combat. Si un corps
+d'infanterie d'une force suffisante eût concouru en ce moment et appuyé
+l'attaque de la cavalerie française, il est probable que l'infanterie
+anglaise aurait été culbutée. Dans le terrain étroit où était placée
+cette armée, avec les embarras et le matériel qui couvraient les défiles
+par lesquels elle pouvait seulement se retirer, elle eût probablement
+été détruite. Après les efforts infructueux de la cavalerie, et à
+l'instant où commençait le désordre, la garde s'ébranla pour attaquer
+l'armée anglaise; mais elle fut écrasée sans même avoir montré une
+valeur conforme à son ancienne réputation. Prise en flanc et menacée sur
+ses derrières par l'armée prussienne, elle se mit en déroute. Alors
+toute l'armée prit la fuite, et les corps et les différentes armes
+confondus prirent la direction de Charleroi.</p>
+
+<p>Pendant le cours de la journée, Napoléon s'était trouvé si éloigné du
+champ de bataille, qu'il n'avait pas pu modifier l'exécution de ses
+projets, et particulièrement faire soutenir, à temps, ce mouvement de
+cavalerie qui aurait pu produire un effet si utile et si décisif.
+Prématuré et exécuté d'une manière isolée, il devint inutile; et
+cependant, si, quand il commença, on eût fait donner la garde, on aurait
+remédié au mal.</p>
+
+<p>Au moment du désordre, la terreur s'empara de l'esprit de Napoléon. Il
+se retira au galop à plusieurs lieues, et, à chaque instant (il était
+nuit), il croyait voir sur sa route ou sur son flanc de la cavalerie
+ennemie et l'envoyait reconnaître.</p>
+
+<p>Je tiens ces détails d'officiers attachés à l'Empereur et en ce moment
+près de lui, et entre autres du général Bernard, officier du génie, son
+aide de camp de confiance, officier distingué et homme très-véridique.
+Grouchy, détaché à la poursuite de l'armée prussienne, avait eu l'ordre
+de la presser et de ne pas la perdre de vue. Il agit mollement, suivant
+son habitude, se complaisant dans l'importance du commandement qui lui
+avait été confié.</p>
+
+<p>L'ennemi se retira sur Wavres, y passa la Dyle, et, le 18, marcha dans
+la direction du Mont-Saint-Jean. Il fit ce mouvement, chose incroyable,
+sans avoir rompu les ponts de la Dyle, de Sainte-Marie, Montion,
+Ottignies, et sans avoir placé des troupes sur ces points pour les
+défendre ou au moins pour les observer. Une avant-garde française
+s'était portée sur Wavres, tandis que les coureurs avaient passé la Dyle
+aux points que je viens d'indiquer. Ceux-ci virent le mouvement rapide
+de l'armée prussienne, qui, avant de tomber sur le flanc de l'armée
+française, avait encore les défilés de Lasnes à passer. La masse des
+forces de Grouchy, étant à portée, pouvait l'attaquer sur ses derrières
+et sur son flanc gauche. Le mouvement de l'ennemi, se faisant d'une
+manière décousue et sans aucune formation régulière, si une tête de
+colonne seulement eût paru, l'armée prussienne s'arrêtait; et, si
+Grouchy eût marché avec abandon, il est probable que cette armée,
+atteinte ainsi, sans être préparée à combattre sur ce point, divisée par
+les défilés de Lasnes, aurait été détruite presque sans résistance. Au
+lieu de cela, Grouchy hésita et resta dans cette irrésolution, fond de
+son caractère, dont j'ai donné de si étranges preuves dans le récit de
+la campagne de 1814. Il raisonna beaucoup et resta en place. La journée
+s'écoula, et les Prussiens vinrent compléter les malheurs de l'armée
+française et donner d'immenses fruits à la victoire défensive que
+l'armée anglaise avait déjà remportés; car on peut dire que la bataille
+a été gagnée par l'armée anglaise seule, mais les résultats ont été
+obtenus par l'armée prussienne.</p>
+
+<p>Cette question relative à Grouchy a été l'objet d'une grande controverse
+entre lui et le général Gérard, commandant un corps sous ses ordres.
+J'ai cru pouvoir accuser le général Gérard de juger après l'événement et
+de se targuer de conseils donnés après coup. Une fois la guerre finie,
+il n'y a pas de petit officier qui ne blâme, à tort et à travers, les
+opérations de son général. Beau mérite que de juger des coups quand les
+cartes sont sur la table! C'est lorsque tout est incertitude et soumis
+aux calculs des probabilités que le métier est difficile; mais, dans la
+circonstance, la polémique élevée a amené des publications, des récits
+et l'établissement de faits qui décident la question sans réplique pour
+tout homme raisonnable.</p>
+
+<p>Grouchy entendait le canon de Waterloo. Il connut par ses avant-gardes
+le mouvement de l'ennemi sur la rive gauche de la Dyle. Il était à
+portée de marcher sur lui et de l'atteindre. Il occupait les ponts de la
+Dyle, et avait des postes en avant; ainsi sa conduite est impardonnable.</p>
+
+<p>Cependant, sans le défendre sur des fautes aussi graves, sans vouloir le
+justifier d'avoir manqué au premier principe du métier en pareille
+circonstance, celui de prendre pour point de direction le bruit du
+canon, direction qui lui était de plus indiquée par la vue du mouvement
+des colonnes ennemies, il est certain que, le soir du 17, Grouchy
+écrivit à l'Empereur pour lui rendre compte de sa position et de ce
+qu'il avait appris. Sa lettre arriva à huit heures du soir, et était
+apportée par un officier du 15e régiment de dragons. Le général Bernard,
+aide de camp de service, la remit à Napoléon et lui demanda une réponse.
+À minuit, cet officier la réclama de nouveau, et Bernard vint la
+demander. Il lui fut dit d'attendre. À quatre heures, mêmes instances de
+la part de l'officier, qui déclara avoir l'ordre de ne pas revenir sans
+en apporter une, et il fut congédié sans en recevoir. Un homme comme
+Grouchy avait besoin d'être corroboré dans ses instructions, et il eût
+fallu lui recommander de nouveau de presser le corps prussien et de
+l'attaquer sans relâche. On ne courait pas le risque de lui voir faire
+des imprudences, et on se mettait en garde contre sa lenteur et sa
+timidité. Abandonné à lui-même, il ne sut ni juger l'importance de sa
+position, ni le prix du temps, ni le devoir qu'il avait à remplir. Il
+fut à Waterloo ce qu'il avait été, en 1814, à Montmirail; mais, en ce
+dernier moment, les circonstances et son influence sur les destinées de
+l'armée étaient d'une tout autre importance.</p>
+
+<p>La perte de la bataille de Waterloo a été causée d'un côté par la
+direction incertaine, le décousu des attaques et l'éloignement du champ
+de bataille de Napoléon, tandis que de l'autre l'armée anglaise était
+ensemble, et Wellington, placé dans les lieux les plus exposés, a su
+maintenir la confiance par sa présence et la bravoure extraordinaire
+qu'il a déployée. Enfin le résultat funeste de la bataille a été
+l'ouvrage de l'impéritie de Grouchy.</p>
+
+<p>La dispersion de l'armée, la marche des étrangers sur Paris,
+déterminèrent Louis XVIII à se rapprocher de sa capitale. Au moment de
+passer la frontière, il voulut se laver des fautes dont on accusait son
+gouvernement pendant les dix mois qu'il avait eu le pouvoir en France.
+Une opinion, favorable au roi, les rejetait sur. M. de Blacas, dont on
+supposait le crédit plus grand qu'il n'était effectivement. Pour donner
+une espèce de satisfaction à l'opinion publique, M. de Blacas quitta le
+roi. Il se résigna sans murmurer. Le roi lui donna l'ambassade de Rome
+et lui laissa l'administration de six ou sept millions qui lui restaient
+et dont plus tard il lui fit don.</p>
+
+<p>L'armée française se rallia en partie à Laon, d'où elle se retira sur
+Paris. Le corps nombreux dont Grouchy avait fait un si pauvre usage s'y
+rendit également. Des bataillons de fédérés, campés à Montmartre, à
+Belleville et dans la plaine de Saint-Denis, portaient toutes ces forces
+à cent mille hommes. On pouvait opérer avec au moins quatre-vingt mille
+hommes. L'ennemi parut bientôt. Blücher, avec l'ardeur qui le
+caractérisait, avec la passion dont il était animé, arriva le premier.
+Quoique se trouvant à plus de deux marches en avant des Anglais, il
+entreprit, avec une imprudence inouïe, d'exécuter le passage de la Seine
+en présence de forces aussi considérables, et il réussit. Il choisit
+Argenteuil, et défila en vue de Paris et pour ainsi dire à la portée des
+canons de Montmartre.</p>
+
+<p>Le maréchal Davoust, qui commandait, l'aurait détruit cent fois pour
+une s'il avait eu la moindre résolution; mais il fit de la politique là
+où un succès ne pouvait qu'améliorer singulièrement la position des
+choses. L'armée prussienne n'avait pas alors plus de soixante mille
+hommes réunis, loin des Anglais, et divisée par la Seine au moment de
+son passage, elle était à sa discrétion. Il envoya des troupes sur la
+rive gauche de la Seine, et il y eut à Versailles un combat de cavalerie
+très-brillant, très-glorieux pour les troupes françaises, mais qui fut
+le dernier de la guerre.</p>
+
+<p>Une fois les Anglais arrivés, le maréchal Davoust signa une capitulation
+pour l'évacuation et la remise de la ville. Curieux rapprochement à
+faire avec ce qui s'était passé l'année précédente! En 1814, huit ou dix
+mille hommes de troupes composées de débris s'éloignèrent après avoir
+soutenu un combat opiniâtre et montré une valeur presque sans exemple
+contre toutes les forces alliées, montant à cent quatre-vingt mille
+hommes, et cela, quand la population de Paris semblait leur être
+hostile. En 1815, quatre-vingt-dix mille hommes de belles troupes,
+soutenues par une partie de la population en armes, évacuèrent la
+capitale en présence de cent et quelques mille hommes. Je demande à tout
+homme impartial quelle est celle des deux armées dans laquelle
+l'énergie, le courage et le dévouement ont été le plus remarquables?</p>
+
+<p>Le roi arriva bientôt à Saint-Denis. Je l'avais rejoint à Roye deux
+jours auparavant. Là, les intrigues se développèrent. L'opinion de
+Paris, sauf les fédérés et une faction, était en faveur du roi; mais on
+chercha et l'on parvint à créer une espèce de fantasmagorie. On présenta
+la disposition des esprits, et en particulier de la garde nationale,
+comme hostile, et à cet effet des postes d'hommes choisis dans cette
+disposition d'esprit furent placés aux barrières; mais une multitude
+d'individus franchit les murailles pour venir au-devant du roi et fit
+connaître bientôt le véritable état des choses. On chercha à démontrer
+la nécessité de composer le ministère de manière à rallier les intérêts
+révolutionnaires. Cette opinion, professée par le duc de Wellington,
+soutenue par Monsieur, concluait à admettre Fouché comme ministre. Il
+faut rendre justice à Louis XVIII, il s'y refusa longtemps. Il voyait
+toute la flétrissure imprimée à son règne par cette lâche
+condescendance. Monsieur, échauffé par ses amis de Paris, qui, protégés
+par Fouché pendant les Cent-Jours, étaient devenus ses partisans,
+insista, et Fouché fut nommé. On demanda l'adoption de la cocarde
+tricolore, chose monstrueuse alors. Je me gardai bien d'adopter une
+pareille opinion. J'avais défendu cette cocarde avec ardeur l'année
+précédente, et, si on l'eût conservée alors, peut-être aurait-on été
+préservé de cette déplorable révolution. À cette époque, la victoire et
+le temps l'avaient consacrée; aujourd'hui, elle était devenue l'emblème
+de la perfidie et de la révolte. On ne pouvait la prendre sans se
+déshonorer. On le sentit, et ces exigences furent rejetées.</p>
+
+<p>Fouché voulait empêcher le roi d'entrer avec ses gardes du corps et le
+forcer à s'en séparer pour ne pas émouvoir et irriter, disait-il, la
+population. Il traçait l'itinéraire du roi pour son entrée par la
+barrière de Clichy, afin d'éviter les quartiers populeux. Louis XVIII
+montra du jugement, du courage, de l'élévation en cette circonstance. Il
+ne crut à aucun de ces contes sans cesse répétés à ses oreilles. Il prit
+son escorte ordinaire, entra par le faubourg Saint-Denis, et suivit le
+boulevard pour se rendre aux Tuileries. Partout un peuple nombreux était
+rassemblé, et partout il reçut des témoignages de respect et fut l'objet
+d'acclamations plus ou moins vives; mais l'effet de toutes ces menées
+était en partie produit: Fouché était ministre. On proposa au roi de le
+comprendre dans la promotion des pairs, faite peu après. Mais le roi s'y
+refusa; il répondit: «On peut bien, quand on est forcé par les
+circonstances, prendre un tel homme pour ministre, sauf à s'en
+débarrasser bientôt; mais on n'assoit pas d'une manière durable sa
+position en l'admettant à la Chambre des pairs.»</p>
+
+<p>Je reviens en arrière, pour parler encore une dernière fois de Napoléon.
+Il avait quitté l'armée immédiatement après la perte de la bataille de
+Waterloo, et était arrivé à Paris avec la nouvelle de sa défaite. Il
+manda Davoust, alors ministre de la guerre, et, après lui avoir raconté
+les événements à sa manière, il lui dit qu'il lui fallait une levée de
+quatre cent mille hommes. Davoust lui répondit brutalement: «Vous n'en
+aurez point, et vous ne pouvez plus régner!»</p>
+
+<p>La plus vive effervescence se montra dans les Chambres, et une nouvelle
+abdication de Napoléon fut exigée. Il la donna sans se faire trop prier
+et resta à l'Élysée comme simple particulier. Mais il ne tarda pas à se
+repentir d'avoir ainsi renoncé à la partie. Quelques groupes d'ouvriers
+ou de gens du peuple venaient quelquefois près du jardin de l'Élysée
+crier: <i>Vive l'Empereur!</i> Napoléon cherchait à en tirer des conséquences
+favorables et à s'abandonner à l'illusion qu'il pouvait reprendre le
+pouvoir; mais les gens sensés, placés près de lui, le ramenaient à des
+idées plus raisonnables. Le général Bernard, envoyé plusieurs fois pour
+vérifier la valeur de ces cris auxquels il attachait encore tant
+d'importance, revenait en les lui montrant sous leur véritable jour.
+Depuis, Napoléon se rendit à la Malmaison, et là il eut une velléité
+prononcée de reprendre le commandement. Les dispositions des troupes
+semblaient s'y prêter. Il envoya demander des chevaux sous un vain
+prétexte et dut s'adresser au duc de Vicence, tout à la fois grand
+écuyer et membre du gouvernement provisoire. Celui-ci, jugeant de
+l'intention, refusa les chevaux. Napoléon dut recevoir une rude et une
+cruelle humiliation d'une semblable dépendance de la part d'un de ses
+serviteurs, d'un officier de sa propre maison. J'ai reçu ces détails de
+ceux mêmes qui étaient dans la confiance de Napoléon, et qui furent les
+intermédiaires de cette démarche. Napoléon prit la route de Rochefort;
+son voyage et les événements qui suivirent sont écrits partout, et je ne
+pourrais que répéter ce qui a déjà été dit à cet égard.</p>
+
+<p>Je citerai, avant de finir sur Napoléon, quelques-unes de ses réponses,
+dont plusieurs me sont relatives. Quelque temps après le 20 mars, le
+colonel Fabvier, resté en France, compatriote du général Drouot et lié
+avec lui, se plaignait de l'oubli de l'Empereur envers quelques
+officiers qui n'étaient pas employés, et de l'injustice des accusations
+qu'il avait portées contre moi dans sa proclamation. Drouot en parla à
+l'Empereur, qui lui répondit: «Je sais mieux qu'un autre tout ce qui
+s'est passé. Les circonstances m'ont fait une loi du langage que j'ai
+tenu; mais que les choses s'arrangent, et tout sera bientôt réparé.»</p>
+
+<p>Une autre fois le générai Clausel lui parla avec intérêt de ce qui me
+concernait. Il lui répondit: «Vous savez quelles sont les exigences de
+la politique. Ce que j'ai fait m'était commandé; mais que tout
+s'arrange, il nous reviendra et j'aurai grand plaisir à l'embrasser.»</p>
+
+<p>Lorsque, deux jours avant la bataille de Waterloo, Bourmont passa à
+l'ennemi, Napoléon, en apprenant cette nouvelle, dit ces paroles au
+général Bernard: «Mon cher, entre les bleus et les blancs c'est une
+guerre à mort. Si les choses vont bien, tous les nôtres nous
+reviendront.» Il voulait parler du duc de Bellune et de moi.</p>
+
+<p>Napoléon avait eu la plus grande répugnance à employer Bourmont. Ce ne
+fut qu'après les demandes multipliée du général Gérard, qui s'était fait
+son patron, qu'il y consentit, et, celui-ci ayant dit: «Sire, je réponds
+de lui sur ma tête,» Napoléon lui répondit: «Je vous l'accorde; mais je
+vous préviens d'avance que votre tête m'appartient.»</p>
+
+<p>Un jour avant l'ouverture de la campagne, un rapport de police annonçait
+que je devais prendre le commandement d'un corps d'armée ennemi.
+Napoléon lut le rapport attentivement, regarda Bernard, et, en jetant le
+papier avec dédain, il lui dit ces paroles remarquables: «C'est une
+infamie, il en est incapable!»</p>
+
+<p>Enfin, quand Montrond revint de la mission qu'il avait eue à Vienne
+pendant les Cent-Jours, il s'informa auprès de lui de ce qui me
+concernait et de ce que je devenais. Il demanda, avec une sorte
+d'inquiétude, si je n'entrais pas pour quelque chose dans la direction
+des opérations contre lui; et, comme Montrond paraissait étonné que,
+dans cette supposition, il s'en alarmât, il lui répondit: «Ne vous y
+trompez pas: Marmont est un homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de
+talent, mais de beaucoup de talent!»</p>
+
+<p>Enfin le duc de Vicence m'a plusieurs fois rapporté que Napoléon lui
+avait dit que j'étais le seul de ses maréchaux qui le comprît et avec
+lequel il aimât à parler de guerre.</p>
+
+<p>Quelque peu de modestie qu'il y ait à rappeler ainsi moi-même des éloges
+aussi directs, on en trouvera peut-être l'excuse dans le prix que je
+mets à transmettre à la postérité l'opinion de Napoléon sur mon compte.</p>
+
+<p>Enfin un dernier mot de cet homme extraordinaire, dont je n'aurai plus
+jamais l'occasion de prononcer le nom, et qui peint ce caractère si peu
+en harmonie avec les autres hommes. Avant l'entrée en campagne de 1815,
+il demanda au général Bernard, chargé de son bureau topographique, la
+carte de France, ainsi que les cartes de la frontière du Nord. Il
+poussait la manie des grandes cartes jusqu'à l'exagération; il ajouta:
+«Est-ce que vous n'avez rien de plus grand que cela?</p>
+
+<p>--Non, Sire, c'est la seule carte que l'on puisse consulter, parce
+qu'elle est sur la même échelle que celle des Pays-Bas.</p>
+
+<p>--Et c'est toute la France?</p>
+
+<p>--Oui, Sire.»</p>
+
+<p>Il resta en contemplation pendant quelque temps, les bras croisés, et
+dit: «Pauvre France! ce n'est pas l'affaire d'un déjeuner!»</p>
+<br>
+
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3>
+<h5>RELATIFS AU LIVRE VINGT ET UNIÈME</h5>
+<br>
+
+<h4>EXTRAIT DU JOURNAL DU COMTE WALDBOURG-TRUCHSESS</h4>
+
+<h5>OFFICIER PRUSSIEN, L'UN DES COMMISSAIRES QUI ONT ACCOMPAGNÉ NAPOLÉON
+DEPUIS SON DÉPART DE FONTAINEBLEAU JUSQU'À SON EMBARQUEMENT POUR L'ÎLE
+D'ELBE.</h5>
+
+<p>«... À un quart de lieue en deçà d'Orgon, Napoléon crut indispensable la
+précaution de se déguiser: il mit une mauvaise redingote bleue, un
+chapeau rond sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval de
+poste pour galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un
+courrier. Comme nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes à
+Saint-Canat, bien après lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour
+se soustraire au peuple, nous le croyions dans le plus grand danger, car
+nous voyions sa voiture entourée de gens furieux qui cherchaient à
+ouvrir les portières: elles étaient heureusement bien fermées, ce qui
+sauva le général Bertrand. La ténacité des femmes nous étonna le plus;
+elles nous suppliaient de le leur livrer, disant: «Il l'a si bien
+mérité, que nous ne demandons qu'une chose juste!»</p>
+
+<p>«À une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignîmes la voiture de
+l'Empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge située
+sur la grande route, et appelée la <i>Calade</i>. Nous l'y suivîmes; et ce
+n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes le travestissement dont il
+s'était servi, et son arrivée à cette auberge à la faveur de ce bizarre
+accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul courrier; sa
+suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée de la cocarde
+blanche dont ils paraissaient s'être approvisionnés à l'avance. Son
+valet de chambre, qui vint au-devant de nous, nous pria de faire passer
+l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'était
+fait passer pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de nous conformer à ce
+désir, et j'entrai le premier dans une espèce de chambre, où je fus
+frappé de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de
+profondes réflexions, la tête appuyée dans ses mains.</p>
+
+<p>«Je ne le reconnus pas d'abord et je m'approchai de lui. Il se leva en
+sursaut en entendant quelqu'un marcher. Il me fit signe de ne rien dire,
+me fit asseoir près de lui, et, tout le temps que l'hôtesse fut dans la
+chambre, il ne me parla que de choses indifférentes. Mais, lorsqu'elle
+sortit, il reprit sa première position. Je jugeai convenable de le
+laisser seul; il nous fit cependant prier de passer de temps en temps
+dans sa chambre pour ne pas faire soupçonner sa présence.</p>
+
+<p>«Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell
+avait passé la veille justement par cet endroit pour se rendre à Toulon.
+Il résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghersh.</p>
+
+<p>«On se mit à table; mais, comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui
+avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune
+nourriture, dans la crainte d'être empoisonné. Cependant, nous voyant
+manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui
+l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y
+goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher. Son dîner fut composé
+d'un peu de pain et d'un flacon de vin, qu'il fit retirer de sa voiture
+et qu'il partagea même avec nous.</p>
+
+<p>«Il parla beaucoup et fut d'une amabilité très-remarquable. Lorsque nous
+fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie, il nous fit
+connaître combien il croyait sa vie en danger; il était persuadé que le
+gouvernement français avait pris des mesures pour le faire enlever ou
+assassiner dans cet endroit.</p>
+
+<p>«Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il
+pourrait se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple
+d'Aix, car on l'avait prévenu qu'une très-grande foule l'attendait à la
+poste. Il nous déclara donc que ce qui lui semblait le plus convenable,
+c'était de retourner jusqu'à Lyon et de prendre de là une autre route
+pour s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir à
+ce projet, et nous cherchâmes à le persuader de se rendre directement à
+Toulon, ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous tâchâmes de le convaincre
+qu'il était impossible que le gouvernement français pût avoir des
+intentions si perfides à son égard, sans que nous en fussions instruits,
+et que la populace, malgré les indécences auxquelles elle se portait, ne
+se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.</p>
+
+<p>«Pour nous mieux persuader, et pour nous persuader jusqu'à quel point
+ses craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui s'était
+passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu. «Eh bien, lui
+avait-elle dit, avez-vous rencontré Bonaparte?--Non, avait-il
+répondu.--Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se
+sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il
+convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là! Dites-moi donc, on va
+l'embarquer pour son île?--Mais, oui.--On le noiera, n'est-ce pas?--Je
+l'espère bien!» lui répliqua Napoléon. «Vous voyez donc, ajouta-t-il, à
+quel danger je suis exposé!»</p>
+
+<p>«Alors il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses
+irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas une porte
+cachée par laquelle il pourrait s'échapper, ou si la fenêtre, dont il
+avait fait fermer les volets en arrivant, n'était pas trop élevée pour
+pouvoir sauter et s'évader ainsi.</p>
+
+<p>«La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras
+extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il
+tressaillait et changeait de couleur.</p>
+
+<p>«Après dîner, nous le laissâmes à ses réflexions, et de temps en temps
+nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en avait témoigné.</p>
+
+<p>«Il s'était rassemblé dans cette auberge beaucoup de personnes: la
+plupart étaient venues d'Aix, soupçonnant que notre long séjour était
+occasionné par la présence de l'empereur Napoléon. Nous tâchions de leur
+faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas
+ajouter foi à nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient
+pas lui faire du mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet
+produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de
+vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vérité, qu'il
+avait si rarement entendue.</p>
+
+<p>«Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour les détourner de ce dessein, et
+nous parvînmes à les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de
+marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillité à Aix, si
+nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le
+général Koller communiqua cette proposition à l'Empereur, qui
+l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoyée avec une
+lettre au magistrat. Elle revint avec l'assurance que les bonnes
+dispositions du maire empêcheraient tout tumulte d'avoir lieu.</p>
+
+<p>«L'aide de camp du général Schuwaloff vint dire que le peuple qui était
+ameuté dans la rue était presque entièrement retiré. L'Empereur résolut
+de partir à minuit.</p>
+
+<p>«Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens pour
+n'être pas reconnu.</p>
+
+<p>«Il contraignit, par ses instances, l'aide de camp du général Schuwaloff
+de se vêtir de la redingote bleue et du chapeau rond avec lesquels il
+était arrivé dans l'auberge, afin sans doute qu'en cas de nécessité il
+passât pour lui.</p>
+
+<p>«Bonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien,
+mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de
+Sainte-Thérèse, que portait le général, mit ma casquette de voyage sur
+sa tête, et se couvrit du manteau du général Schuwaloff.</p>
+
+<p>«Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi
+équipé, les voitures avancèrent; mais, avant de descendre, nous fîmes
+une répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions
+marcher. Le général Drouot ouvrit le cortége; venait ensuite le
+soi-disant empereur, l'aide de camp du général Schuwaloff; ensuite le
+général Koller, l'Empereur, le général Schuwaloff, et moi, qui avais
+l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit la
+suite de l'Empereur.</p>
+
+<p>«Nous traversâmes ainsi la foule ébahie, qui se donnait une peine
+extrême pour tâcher de découvrir, parmi nous, celui qu'elle appelait
+<i>son tyran</i>.</p>
+
+<p>«L'aide de camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de
+Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit, avec le général Koller,
+dans sa calèche.</p>
+
+<p>«Quelques gendarmes dépêchés à Aix, par ordre du maire, dissipèrent le
+peuple, qui cherchait à nous entourer, et notre voyage se continua fort
+paisiblement.»</p><br>
+
+<h4>PROCLAMATION DE S. M. L'EMPEREUR AU PEUPLE FRANÇAIS<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</h4>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a>
+<a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 24 mars 1815.</blockquote>
+
+<p class="rig">«Au golfe de Juan, le 1er mars 1815.</p><br><br>
+
+<p>«Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'État, Empereur
+des Français, etc., etc.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Français</span>!</p>
+
+<p>«La défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos
+ennemis; l'armée dont je lui avais confié le commandement était, par le
+nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui
+la composaient, à même de battre le corps d'armée autrichien qui lui
+était opposé, et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée
+ennemie qui menaçait Paris.</p>
+
+<p>«Les victoires de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de
+Vauchamps, de Mormans, de Montereau, de Craonne, de Reims,
+d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier; l'insurrection des braves paysans
+de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté et de
+la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrières de
+l'armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de
+réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée dans
+une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point
+d'être plus puissants, et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans
+ressource; elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle
+avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de
+Raguse<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> livra la capitale et désorganisa l'armée. La conduite
+inattendue de ces deux généraux, qui trahirent à la fois leur patrie,
+leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La
+situation désastreuse de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire
+qui eut lieu devant Paris il était sans munitions, par la séparation de
+ses parcs de réserve.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a>
+<a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> L'accusation de trahison contre Marmont était, de la part
+de Napoléon, un moyen politique. Rien ne le prouve davantage que
+l'accusation faite au duc de Raguse d'avoir livré Paris. Que
+n'accusait-il aussi son frère Joseph, qui avait envoyé l'ordre ou
+l'autorisation de capituler? Que n'accusait-il aussi le duc de Trévise,
+qui a pris part à la capitulation? (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>«Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut déchiré,
+mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la
+patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous était
+et devait encore vous être utile. Je ne permis pas que le grand nombre
+de citoyens qui voulaient m'accompagner partageassent mon sort; je crus
+leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée
+de braves, nécessaires à ma garde.</p>
+
+<p>«Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est
+illégitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux intérêts, de
+nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne peuvent être
+garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans
+ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, qui
+serait assis sur mon trône par la force des mêmes armées qui ont ravagé
+notre territoire, chercherait en vain à s'étayer des principes du droit
+féodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit
+nombre d'individus, ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cinq ans, les a
+condamnés dans nos assemblées nationales: votre tranquillité intérieure
+et votre considération extérieures seraient perdues à jamais.</p>
+
+<p>«Français! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; vous
+réclamiez ce gouvernement de votre choix qui seul est légitime; vous
+accusiez mon long sommeil: vous me reprochiez de sacrifier à mon repos
+les grands intérêts de la patrie.</p>
+
+<p>«J'ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce; j'arrive
+parmi vous reprendre mes droits, qui sont les vôtres. Tout ce que des
+individus ont fait, écrit, ou dit depuis la prise de Paris, je
+l'ignorerai toujours; cela n'influera en rien sur le souvenir que je
+conserve des services importants qu'ils ont rendus: car il est des
+événements d'une telle nature, qu'ils sont au-dessus de l'organisation
+humaine.</p>
+
+<p>«Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui
+n'ait eu le droit et ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un
+prince imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles
+VII rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri VI, il
+reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non du prince
+régent d'Angleterre.</p>
+
+<p>«C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée que je fais et ferai
+toujours gloire de tout devoir.</p>
+
+<p class="rig">«<span class="sc">Napoléon</span>.</p><br><br>
+
+<p class="rig">«Par l'Empereur,</p><br><br>
+
+<p class="mid">«Le grand maréchal, faisant fonctions<br>de major général de la grande
+armée,</p>
+
+<p class="rig">«Comte <span class="sc">Bertrand</span>.»</p><br><br>
+
+<h4>RÉPONSE DU DUC DE RAGUSE</h4>
+<h5>À LA PROCLAMATION DATÉE DU GOLFE DE JUAN, LE
+1er MARS 1815.</h5>
+
+<p>«Une accusation odieuse est portée contre moi à la face de l'Europe
+entière, et, quel que soit le caractère de passion et d'invraisemblance
+qu'elle porte avec elle, mon honneur me force à y répondre. Ce n'est
+point une justification que je présente ici, je n'en ai pas besoin:
+c'est un exposé fidèle des faits qui mettra chacun à même de connaître
+la conduite que j'ai tenue.</p>
+
+<p>«Je suis accusé d'avoir livré Paris aux étrangers lorsque la défense de
+cette ville a été l'objet de l'étonnement général. C'est avec des débris
+misérables que j'avais à combattre contre toutes les forces réunies des
+armées alliées; c'est dans des positions prises à la hâte, où aucune
+défense n'avait été préparée, et avec huit mille hommes, que j'ai
+résisté pendant huit heures à quarante-cinq mille, qui furent
+successivement engagés contre moi; et c'est un fait d'armes semblable,
+si honorable pour ceux qui y ont pris part, que l'on ose traiter de
+trahison!</p>
+
+<p>«Après l'affaire de Reims, l'empereur Napoléon opérait avec presque
+toutes ses forces sur la Marne, et s'abandonnait à l'illusion que, ses
+mouvements menaçant les communications de l'ennemi, celui-ci
+effectuerait sa retraite, lorsqu'au contraire l'ennemi avait résolu,
+après avoir opéré la jonction de l'armée de Silésie avec la grande
+armée, de marcher sur Paris. Mon faible corps d'armée, composé de trois
+mille cinq cents hommes d'infanterie et de quinze cents chevaux, et
+celui du duc de Trévise, fort d'environ six à sept mille hommes, furent
+laissés sur l'Aisne pour contenir l'armée de Silésie, qui n'en était
+séparée que par cette rivière et qui, depuis la jonction du corps de
+Bulow, et de divers renforts, était forte de plus de quatre-vingt mille
+hommes. L'armée ennemie passa l'Aisne et nous força à nous replier. Mes
+instructions étant de couvrir Paris, nous nous retirâmes sur Fismes, et
+nous adoptâmes, le duc de Trévise et moi, un système d'opérations qui,
+sans nous compromettre, devait retarder la marche de l'ennemi: c'était
+de prendre successivement de fortes positions que l'ennemi ne pût
+attaquer sans les avoir reconnues ou sans avoir manoeuvré pour les
+tourner, ce qui nous préparait aussi les moyens de battre quelques-uns
+des détachements qu'il aurait faits. Des ordres vinrent de nous diriger
+à marches forcées sur Châlons. Nous les exécutâmes; mais, arrivés à
+Vertus, nous fûmes informés que la plus grande partie de l'armée ennemie
+occupait Châlons, tandis qu'un autre débouchait sur Épernay, et que le
+corps de Kleist, qui nous avait suivis, passait la Marne à
+Château-Thierry; et, apprenant en même temps que Napoléon était encore
+devant Vitry et avait une arrière-garde à Sommepuis, nous marchâmes,
+sans perdre un moment, pour le rejoindre, et, le 24 mars, je pris
+position à Soudé. Je croyais encore l'armée française à portée, car qui
+eût pu croire, en effet, au passage de la Marne sans avoir un pont, et
+que l'empereur Napoléon eût laissé entre Paris et lui des forces huit
+fois plus considérables que celles qu'il pouvait rassembler? Le 25 au
+matin, à peine avais-je acquis la certitude de ce mouvement, que toute
+l'armée ennemie déboucha sur moi. Je me retirai en canonnant l'ennemi,
+et toute la retraite se fût faite avec le même ordre si quelques
+troupes, malheureusement restées à Bussy-l'Estrée et à Vatrv, ne
+s'étaient trouvées ainsi en arrière de nous: il fallut les attendre
+pendant une heure à Sommesous, et nous soutenir contre des forces
+colossales, dont le nombre croissait toujours; le passage des défilés
+nous fit éprouver quelques pertes, et nous terminâmes la journée en
+prenant position sur les hauteurs d'Allement, près de Sézanne. Je ne
+parle pas de la division du général Pacthod, qui, d'après des ordres
+directs de l'Empereur, manoeuvrait pour son compte, donna dans l'armée
+ennemie et fut prise sans que j'eusse connaissance de son existence.</p>
+
+<p>«Le lendemain, nous prîmes position de bonne heure au défilé de
+Tourneloup. L'ennemi arrivant, nous continuâmes notre retraite, et je
+fis l'arrière-garde. Arrivés le soir devant la Ferté-Gaucher, nous
+trouvâmes le corps de Kleist occupant cette ville, et à cheval sur la
+grande route de Coulommiers, tandis qu'un gros corps de cavalerie
+dépassait la gauche de l'armée ennemie. Notre position était critique,
+elle était presque désespérée. Nous nous en tirâmes par un bonheur
+inouï. Quelques troupes du duc de Trévise couvrirent notre mouvement
+contre le corps de Kleist; une défense héroïque de mes troupes dans le
+village de Moutis arrêta l'avant-garde ennemie; la nuit arriva, et nous
+effectuâmes notre mouvement sans faire aucune perte. Comme nous ne
+pouvions plus reprendre la route de Meaux, nous suivîmes celle de
+Charenton, et, le 29 au soir, nous occupâmes Charenton, Saint-Mandé et
+Charonne.</p>
+
+<p>«Le duc de Trévise fut chargé de la défense de Paris, depuis le canal
+jusqu'à la Seine, et moi depuis le canal jusqu'à la Marne. Mes troupes
+étaient réduites à deux mille quatre cents hommes d'infanterie et huit
+cents chevaux. C'était le peu d'hommes qui avait échappé à une multitude
+de glorieux combats. On mit sous mes ordres les troupes que commandait
+le général Compans: c'étaient des détachements de divers dépôts, de
+vétérans et de troupes de toute espèce qui avaient été réunis plutôt
+pour faire nombre que pour combattre; ainsi toutes mes forces
+consistaient en sept mille quatre cents hommes d'infanterie, de
+soixante-dix bataillons différents, et environ mille chevaux. Je me
+portai au jour sur les hauteurs de Belleville; de là je me hâtai
+d'arriver à celles de Romainville, qui étaient la clef de la position,
+et que le général Compans, en se retirant de Claye, avait omis
+d'occuper; mais l'ennemi y était déjà, et ce fut dans le bois de
+Romainville que l'affaire s'engagea. L'ennemi s'étendit par sa droite et
+par sa gauche; il fut partout contenu et repoussé, mais son nombre
+allait toujours croissant. Plusieurs mêlées d'infanterie avaient eu
+lieu, et plusieurs soldats avaient été tués à côté de moi à coups de
+baïonnettes à l'entrée du village de Belleville, lorsque Joseph
+m'envoya, par écrit, l'autorisation, que j'ai entre les mains, de
+capituler. Il était dix heures; à onze, Joseph était déjà bien loin de
+Paris, et à trois heures je combattais encore; mais à cette heure, ayant
+depuis longtemps la totalité de mon monde engagé, et voyant encore vingt
+mille hommes qui allaient entrer de nouveau en ligne, j'envoyai divers
+officiers au prince de Schwarzenberg pour lui faire connaître que
+j'étais prêt à entrer en arrangement. Un seul de mes officiers put
+parvenir, et certes je ne l'avais pas envoyé trop tôt, car, lorsqu'il
+revint, le général Compans ayant évacué les hauteurs de Pantin, l'ennemi
+s'était porté dans la rue de Belleville, mon seul point de retraite; je
+l'en avais chassé en chargeant moi-même à la tête de quarante hommes sa
+tête de colonne, et assurant ainsi le retour de mes troupes; mais je me
+trouvais presque acculé aux murs de Paris, les hostilités furent
+suspendues, et les troupes rentrèrent dans les barrières. L'arrangement
+écrit, qui a été publié dans le temps, ne fut signé qu'à minuit.</p>
+
+<p>«Le lendemain matin les troupes évacuèrent Paris, et je me portai à
+Essonne, où je pris position. J'allai voir l'empereur Napoléon à
+Fontainebleau. Il me parut juger enfin sa position et disposé à terminer
+une lutte qu'il ne pouvait plus soutenir. Il s'arrêta au projet de se
+retrancher, de réunir le peu de forces qui lui restait, de chercher à
+les augmenter et de négocier. C'était la seule chose raisonnable qu'il
+eût à faire, et j'abondai dans son sens. Je repartis aussitôt pour faire
+commencer les travaux de défense que l'exécution de ce projet rendait
+nécessaires. Ce même jour, 1er avril, il vint visiter la position, et là
+il apprit, par le retour des officiers que j'avais laissés pour la
+remise des barrières, la prodigieuse exaltation de Paris, la déclaration
+de l'empereur Alexandre et la révolution qui s'opérait. En ce moment la
+résolution de sacrifier à sa vengeance le reste de l'armée fut prise; il
+ne connut plus rien qu'une attaque désespérée, quoiqu'il n'y eût plus
+une seule chance de succès en sa faveur, avec les moyens qui lui
+restaient; c'étaient seulement de nouvelles victimes offertes à ses
+passions. Dès lors tous les ordres, toutes les instructions, tous les
+discours, furent d'accord avec ce projet, dont l'exécution était fixée
+au 5 avril.</p>
+
+<p>«Les nouvelles de Paris se succédaient fréquemment. Le décret sur la
+déchéance me parvint. La situation de Paris et celle de la France
+étaient déplorables, et l'avenir offrait les résultats les plus tristes,
+si la chute de l'Empereur ne changeait pas ses destinées en faisant sa
+paix morale avec toute l'Europe et n'amortissait pas les haines qu'il
+avait fait naître. Les alliés, soutenus par l'insurrection de toutes les
+grandes villes du royaume, maîtres de la capitale, n'ayant plus en tête
+qu'une poignée de braves qui avaient survécu à tant de désastres,
+proclamaient partout que c'était à Napoléon seul qu'ils faisaient la
+guerre. Il fallait les mettre subitement à l'épreuve, les sommer de
+tenir leur parole et les forcer à renoncer à la vengeance dont ils
+voulaient rendre victime la France; il fallait que l'armée redevînt
+nationale en adoptant les intérêts de la presque totalité des habitants
+qui se déclaraient contre l'Empereur et appelaient à grands cris une
+révolution salutaire qui occasionnerait leur délivrance. Tout bon
+Français, de quelque manière qu'il fût placé, ne devait-il pas concourir
+à un changement qui sauvait la patrie et la délivrait d'une croisade de
+l'Europe entière armée contre elle, de la partie de l'Europe même
+possédée par la famille de Napoléon? S'il eût été possible de compter
+sur l'union de tous les chefs de l'armée; s'il n'eût pas été probable
+que les intérêts particuliers de quelques-uns croiseraient les mesures
+les plus généreuses et les plus patriotiques; si le moment n'eût pas été
+si pressant, puisque nous étions au 4 avril et que c'était le 5 que
+devait avoir lieu cette action désespérée, dont l'objet était la
+destruction du dernier soldat et de la capitale, c'était au concert des
+chefs de l'armée qu'il fallait recourir; mais, dans l'état actuel des
+choses, il fallait se borner à assurer la libre sortie de différents
+corps de l'armée pour les détacher de l'Empereur et neutraliser ses
+projets, et les réunir aux autres troupes françaises qui étaient
+éloignées de lui. Tel fut donc l'objet des pourparlers qui eurent lieu
+avec le prince de Schwarzenberg. En même temps que je me disposais à
+informer mes camarades de la situation des choses et du parti que je
+croyais devoir prendre, le duc de Tarente, le prince de la Moskowa, le
+duc de Vicence et le duc de Trévise arrivèrent chez moi à Essonne. Les
+trois premiers m'apprirent que l'Empereur venait d'être forcé à signer
+la promesse de son abdication, et qu'ils allaient à ce titre négocier la
+suspension des hostilités. Je leur fis connaître les arrangements pris
+avec le prince de Schwarzenberg, mais qui n'étaient pas complets,
+puisque je n'avais pas encore reçu la garantie écrite que j'avais
+demandée, et je leur déclarai alors que, puisqu'ils étaient d'accord
+pour un changement que le salut de l'État demandait, et qui était le
+seul objet de mes démarches, je ne me séparerais jamais d'eux. Le duc de
+Vicence exprima le désir de me voir les accompagner à Paris, pensant que
+mon union avec eux, après ce qui venait de se passer, serait d'un grand
+poids. Je me rendis à ses désirs, laissant le commandement de mon corps
+d'armée au plus ancien général de division, lui donnant l'ordre de ne
+faire aucun mouvement et lui annonçant mon prochain retour. J'expliquai
+les motifs de mon changement au prince de Schwarzenberg, qui, plein de
+loyauté, les trouva légitimes et sans réplique; et je remplis la
+promesse que j'avais faite à mes camarades dans l'entretien que nous
+eûmes avec l'empereur Alexandre. À huit heures du matin, un de mes aides
+de camp arriva et m'annonça que, contre mes ordres formels, et malgré
+ses plus instantes représentations, les généraux avaient mis les troupes
+en mouvement pour Versailles à quatre heures du matin, effrayés qu'ils
+étaient des dangers personnels dont ils croyaient être menacés et dont
+ils avaient eu l'idée par l'arrivée et le départ de plusieurs officiers
+d'état-major venus de Fontainebleau. La démarche était faite, et la
+chose irréparable.</p>
+
+<p>«Tel est le récit fidèle et vrai de cet événement, qui a eu et aura une
+si grande influence sur toute ma vie.</p>
+
+<p>«L'Empereur, en m'accusant, a voulu sauver sa gloire, l'opinion de ses
+talents et l'honneur des soldats. Pour l'honneur des soldats, il n'en
+était pas besoin: il n'a jamais paru avec plus d'éclat que dans cette
+campagne; mais, pour ce qui le concerne, il ne trompera aucun homme sans
+passion, car il serait impossible de justifier cette série d'opérations
+qui ont marqué les dernières années de son règne.</p>
+
+<p>«Il m'accuse de trahison! Je demande où en est le prix? J'ai rejeté avec
+mépris toute espèce d'avantages particuliers qui m'étaient offerts pour
+me placer volontairement dans la catégorie de toute l'armée. Avais-je
+des affections particulières pour la maison de Bourbon? D'où me
+seraient-elles venues, moi qui ne suis entré dans le monde que peu de
+temps avant le moment où elle a cessé de gouverner la France? Quelle que
+fût l'opinion que j'eusse pu me faire de l'esprit supérieur du roi, de
+sa bonté et de celle des princes, elle était bien loin de la réalité; ce
+charme que l'on trouve près d'eux m'était inconnu et n'avait pas fait
+naître les engagements sacrés qui me lient à eux aujourd'hui, et que
+les malheurs actuels, si peu mérités, resserrent davantage encore;
+engagements sacrés, car, pour les gens de coeur, les égards et les
+témoignages d'estime valent mille fois mieux que les bienfaits et les
+dons. Où donc est le principe de mes actions? Dans un ardent amour de la
+patrie, qui a toute la vie maîtrisé mon coeur et absorbé toutes mes
+idées. J'ai voulu sauver la France de la destruction; j'ai voulu la
+préserver des combinaisons qui devaient entraîner sa ruine; de ces
+combinaisons si funestes, fruit des plus étranges illusions de
+l'orgueil, et si souvent renouvelées en Espagne, en Russie et en
+Allemagne, et qui promettaient une épouvantable catastrophe, qu'il
+fallait s'empresser de prévenir.</p>
+
+<p>«Une étrange et douloureuse fatalité a empêché de tirer du retour de la
+maison de Bourbon tous les avantages qu'il était permis d'en espérer
+pour la France; mais cependant on leur a dû la fin prompte d'une guerre
+funeste, la délivrance de la capitale et du royaume, une administration
+douce et paternelle et un calme et une liberté qui nous étaient
+inconnus. Quelques jours encore, et cette liberté si chère, si
+nécessaire à tous les Français, était consolidée pour toujours.</p>
+
+<p>«Les étrangers étaient perdus sans ressource, dit-on, et c'est moi
+qu'on accuse de les avoir sauvés. Je suis leur libérateur, moi qui les
+ai toujours combattus avec autant d'énergie que de constance, dont le
+zèle ne s'est jamais ralenti un moment; moi qui, après avoir attaché mon
+nom aux succès les plus marquants de la campagne, avais déjà une fois
+préservé Paris par les combats de Meaux et de Lizy! Disons-le, celui qui
+a si fort aidé les étrangers dans leurs opérations et rendu inutile le
+dévouement de tant de bons soldats et d'officiers instruits, c'est celui
+qui, avec trois cent mille hommes, a voulu garder et occuper l'Europe
+depuis la Vistule jusqu'à Cattaro et à l'Èbre, tandis que la France
+avait à peine pour la défendre quarante mille soldats réunis à la hâte;
+et les libérateurs de la France, ce sont ceux qui, comme par
+enchantement, l'ont délivrée de la croisade dirigée contre elle et
+assuré le retour de deux cent cinquante mille hommes éparpillés dans
+toute l'Europe et de cent cinquante mille prisonniers, qui font
+aujourd'hui sa force et sa puissance.</p>
+
+<p>«J'ai servi l'empereur Napoléon avec zèle, constance et dévouement
+pendant toute ma carrière, et je ne me suis éloigné de lui que pour
+sauver la France, et lorsqu'un pas de plus allait la précipiter dans
+l'abîme qu'il avait ouvert. Aucun sacrifice ne m'a coûté lorsqu'il a été
+question de la gloire ou du salut de mon pays; et cependant que de
+circonstances les ont rendus quelquefois pénibles et douloureux! Qui
+jamais fit plus que moi abnégation de ses intérêts personnels et fut
+plus maîtrisé par l'intérêt général? Qui jamais paya plus d'exemple dans
+les souffrances, dans les dangers, dans les privations? Qui montra dans
+toute sa vie plus de désintéressement que moi? Ma vie est pure, elle est
+celle d'un bon citoyen, et on voudrait l'entacher d'infamie! Non, tant
+de faits honorables dans une si longue suite d'années démentent
+tellement cette accusation, que ceux dont l'opinion est de quelque prix
+refuseront toujours d'y croire.</p>
+
+<p>«Quelle que soit la destinée qui m'est réservée, que ma vie entière se
+passe dans la proscription ou qu'il me soit encore permis de servir la
+patrie, que j'y sois rappelé ou que je sois repoussé de son sein, mes
+voeux pour sa gloire et pour son bonheur ne varieront jamais, car
+l'amour de la patrie a été et sera toujours la passion de mon coeur. Et
+le roi a bien connu mes sentiments et rendu justice à la droiture de mes
+intentions lorsqu'il a daigné ajouter à mes armes la devise: <i>Patriæ
+totus et ubique</i>, qui fait en peu de mots l'histoire de toute ma vie.</p>
+
+<p>«Gand, le 1er avril 1815.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Le maréchal, duc de Raguse</span>.»</span></p><br><br>
+
+<h4>PIÈCES RELATIVES AUX OPÉRATIONS DU COLLÉGE ÉLECTORAL DE LA CÔTE-D'OR<br>
+dont le Duc de Raguse était Président en 1815<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</h4>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a>
+<a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> En insérant ces pièces, on a pour but de démontrer que la
+conduite politique du duc de Raguse, sous la Restauration, a été
+complétement conforme aux sentiments de modération qu'il manifeste dans
+ses <i>Mémoires</i>. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p class="rig">«Paris, le 29 juillet 1815.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, je m'empresse de vous informer que Sa Majesté, par
+ordonnance du 26 juillet courant, a daigné vous choisir pour présider le
+collége électoral du département de la Côte-d'Or, dans la prochaine
+session qui ouvrira le 22 août.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous transmettre,</p>
+
+<p>«1º Votre brevet de nomination;</p>
+
+<p>«2º La lettre que Sa Majesté vous a écrite à ce sujet;</p>
+
+<p>«3º Un exemplaire des instructions que j'ai cru propres à faciliter les
+opérations que MM. les présidents auront à diriger.</p>
+
+<p>«Je vous engage à vous rendre le plus tôt possible à Dijon, et à envoyer
+préalablement à M. le préfet du département un nombre suffisant
+d'exemplaires de la lettre que vous jugerez convenable d'adresser à MM.
+les électeurs pour les prévenir de la convocation.</p>
+
+<p>«Veuillez, je vous prie, m'accuser la réception de la présente lettre et
+des pièces qui y sont jointes.</p>
+
+<p>«Le ministre secrétaire d'État de la justice, chargé provisoirement du
+portefeuille de l'intérieur,<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Pasquier</span>.»</span></p><br><br>
+
+<h4>LETTRE CIRCULAIRE DU DUC DE RAGUSE AUX ÉLECTEURS.</h4>
+
+<p>«Monsieur, j'ai l'honneur de vous prévenir que, par ordonnance du, Sa
+Majesté a ordonné la convocation du collége électoral du département de
+la Côte-d'Or. La gravité des circonstances, le vif désir que le roi
+éprouve d'être entouré des véritables représentants de la nation, vous
+feront concevoir, monsieur, de quelle importance il est que tous les
+individus appelés à voter soient exacts à se rendre à la convocation
+dont ils sont l'objet. C'est donc au titre du bien de la patrie et du
+service du roi, et en particulier au nom de l'intérêt du pays qui nous a
+vus naître, que je vous engage à vous trouver à Dijon assez à temps pour
+assister à l'ouverture du collége, qui aura lieu le 22 de ce mois. Je me
+trouve heureux, monsieur, que la confiance du roi m'ait appelé à
+concourir avec vous à des choix qui auront, j'espère, une heureuse
+influence sur notre avenir.</p>
+<br>
+
+<h4>DISCOURS DU DUC DE RAGUSE ADRESSÉ AU COLLÉGE ÉLECTORAL<br> DE LA CÔTE-D'OR
+LE 22 AOUT 1815.</h4>
+
+<p>«Messieurs, la gravité des circonstances qui motivent notre réunion est
+d'une telle nature, qu'aucune époque de notre histoire ne peut lui être
+comparée. Une catastrophe sans exemple a causé des maux intérieurs et
+extérieurs qu'à peine on ose approfondir. Le patriotisme le plus
+désintéressé est le seul remède à tant de maux; ainsi de la bonne
+composition de l'Assemblée, à la formation de laquelle nous sommes
+appelés à concourir, dépend le sort de la France. C'est donc un esprit
+de concorde et d'union qui doit présider à nos choix. Nous chasserons
+loin de nous le souvenir de nos divisions, car dans ces divisions se
+trouvent le principe et la source des maux dont nous gémissons. Un
+peuple perd sa puissance, sa considération et sa physionomie lorsqu'il
+est divisé; dans quelque situation au contraire que l'empire des
+circonstances l'ait placé, il est toujours redoutable et sa position est
+toujours noble, lorsqu'il est uni. Que la cruelle épreuve que nous
+venons de faire nous serve au moins et ne soit pas perdue pour notre
+avenir; rallions-nous sincèrement autour de ce trône qui doit nous
+protéger, et de la Charte qui a consacré nos droits.</p>
+
+<p>«Le roi, messieurs, dont la sagesse avait prévu, il y a cinq mois, tous
+les malheurs dont nous sommes accablés aujourd'hui, chercha vainement à
+les prévenir; sa voix ne fut point entendue. Depuis il est accouru pour
+se placer entre son peuple et les étrangers, auxquels d'anciennes haines
+venaient de faire reprendre les armes, et plus que personne au monde il
+gémit de notre situation. Le roi enfin, pour qui le trône serait sans
+charmes si le bonheur public n'était le prix de ses soins, consacre tous
+ses efforts à l'assurer. Il veut être environné des véritables
+représentants de son peuple, élus par la masse des électeurs, et non de
+ceux d'une faction, à l'exemple du gouvernement éphémère qui vient de
+finir après avoir appelé tant de calamités sur la France. Ses lumières
+lui ont assez fait connaître que la France ne saurait être heureuse sans
+une liberté sage, et il met sa gloire à la fonder; lui seul peut
+satisfaire ce voeu constamment exprimé, ce voeu qu'il partage, parce
+qu'il sait bien que ce noble sentiment élève l'âme, et que la force des
+souverains est dans l'opinion de leurs peuples. Enfin ses lumières et
+son coeur garantissent à la France qu'il confond et confondra toujours
+ses intérêts avec les siens.</p>
+
+<p>«Tels sont, messieurs, les sentiments bien connus du souverain qui nous
+gouverne, et dont j'ai pu mieux juger qu'un autre par le bonheur que
+j'ai eu de l'approcher. Vous les apprécierez ces sentiments, messieurs,
+et vous l'environnerez d'hommes dépositaires de votre estime et de votre
+confiance, d'hommes au-dessus de leurs passions, d'hommes modérés, car
+avec la modération seule se trouvent la raison, la force et la vertu.
+Enfin, messieurs, vous l'environnerez d'hommes dignes de lui et de la
+France, qui, aimant leur pays avant tout, mettront ses intérêts avant
+les leurs propres, et qui, sous l'égide du roi et lui prêtant leurs
+forces, sauveront à la fois le roi et la patrie.»</p>
+<br>
+<a name="l2" id="l2"></a>
+<h2>LIVRE VINGT-DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h4>1815-1824</h4>
+
+<p>Je reviens à l'époque qui suivit le 8 juillet, jour de la deuxième
+rentrée du roi à Paris.</p>
+
+<p>Le ministère fut composé de Talleyrand, Fouché, Gouvion-Saint-Cyr,
+Louis, Jaucourt, Pasquier, et le ministère de l'intérieur resta vacant.
+Il était destiné à Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, désireux de
+devenir Français en recevant en même temps la pairie. La leçon des
+Cent-Jours, si grande, aurait dû profiter si on avait eu le talent de
+bien reconnaître les fautes commises. On aurait pu modifier la Charte;
+mais on prétendit la respecter, et cependant on sortait de diverses
+manières de l'ordre régulier qu'elle avait consacré.</p>
+
+<p>Au lieu de se livrer, par des ordonnances de proscription, à la
+poursuite misérable de quelques gens, plus ou moins coupables, dont un
+grand nombre était tout à fait inconnu, n'aurait-on pas dû prendre de
+grandes mesures pour assurer l'avenir? Ainsi, par exemple, rien n'eût
+paru plus simple, plus juste, que de rendre inhabiles aux fonctions
+politiques les individus qui avaient siégé dans les deux Chambres créées
+par Napoléon. On faisait disparaître de la scène politique, sans
+répandre de sang, sans bannissement, les athlètes les plus redoutables
+et les plus factieux, et on pouvait relever de cette interdiction tous
+les individus qui, avec le temps, en seraient jugés dignes. La manière
+dont les listes de proscription furent faites mit le comble à
+l'absurdité de cette mesure. Ce travail si important fut arrêté sans
+réflexion, sans discussion et avec cette légèreté incroyable dont notre
+pays présente seul l'exemple. On porta ensuite une loi de bannissement
+contre ce qu'on appela les régicides relaps, et en cette circonstance on
+blessa à la fois la justice, le bon sens et la langue.</p>
+
+<p>On appela régicides relaps ceux qui avaient, pendant les Cent-Jours,
+accepté des fonctions quelconques. Or, en bon français, si l'on peut
+appliquer le mot de <i>relaps</i> à autre chose qu'à la religion, le régicide
+relaps est un homme qui serait une seconde fois régicide après avoir eu
+sa grâce une première. On aurait pu, on aurait dû peut-être, en 1814,
+chasser tous les régicides; mais, en 1815, il fallait n'en frapper
+aucun; car la mesure prise contre eux alors présenta ce scandaleux et
+singulier spectacle: le meurtrier du roi resta tranquille, et ce fut
+l'ambitieux qui avait exercé des fonctions de simple maire de village
+qui fut proscrit. Le crime resta impuni, et une légère faute fut traitée
+comme un crime. Dans la forme et dans le fond, tout, dès le début, fut
+mal calculé, gauche et misérable. On menaça beaucoup sans faire grand
+mal. On injuria sans cesse, chose partout nuisible, mais toujours
+funeste en France, et qu'aucune circonstance ne justifie, même quand on
+est décidé aux actes de la plus sévère rigueur. On jeta ainsi les germes
+d'une redoutable réaction.</p>
+
+<p>L'armée avait été coupable; mais toute l'armée avait participé à la
+faute. Quand une faute a été universelle, il faut trouver un moyen
+d'absoudre et chercher à se placer sur de meilleures bases pour
+l'avenir. On voulut faire des catégories, établir mille nuances entre
+ceux qui avaient servi plus ou moins Napoléon, et on ne vit pas les
+conséquences injustes, funestes et absurdes qui devaient en résulter.
+Beaucoup de ceux qui avaient les honneurs de la fidélité, sur lesquels
+on allait appeler les faveurs et faire reposer la confiance, étaient, à
+un très-petit nombre près, le rebut de l'armée. Ces officiers n'avaient
+pas servi, parce que Napoléon n'avait pas voulu les employer. Parmi les
+généraux, et au premier rang, je citerai d'abord Canuel et Donadieu, qui
+furent portés aux nues. Les préférences dont ils furent l'objet
+offensèrent plus les généraux honorables de l'armée que diverses mesures
+de rigueur dirigées contre eux-mêmes. Chacun dit: «S'il faut ressembler
+à ces individus pour être distingué par les Bourbons, je ne veux pas de
+leur faveur.» Il arriva que l'honneur, aux yeux de la multitude, fut
+dans la disgrâce, et cela dans le pays du monde où les hommes sont les
+plus courtisans et les plus solliciteurs. Triste début pour fonder le
+pouvoir! Il faut reconnaître les services rendus n'importe par qui; mais
+certes il vaut mieux placer sa confiance dans un caractère honorable et
+une vie entachée par une seule faute que dans l'individu qui a prouvé
+une seule fois son dévouement, mais dont la vie est remplie d'une suite
+de mauvaises actions; car l'une est l'exception, et l'autre l'habitude.
+Ainsi il fallait tenir compte aux généraux Canuel et Donadieu de leur
+bonne conduite pendant les Cent-Jours, mais ne pas les placer au-dessus
+d'hommes qui, de tout temps, avaient été entourés de l'estime générale.
+Il fallait, tout en reconnaissant la faute, la remettre généreusement et
+n'en plus garder le souvenir. Les braves gens sont plus sensibles à un
+traitement pareil, et la reconnaissance est plus sincère pour un
+témoignage de confiance reçu, quand ils savent qu'il pourrait leur être
+refusé, que pour des bienfaits. Quand le pouvoir s'élève à une grande
+hauteur et montre de la magnanimité, il double son éclat et ses moyens
+d'action sur l'esprit des hommes.</p>
+
+<p>L'armée, s'étant retirée sur la Loire, présentait une masse compacte.
+Après avoir arboré le drapeau blanc, elle pouvait devenir menaçante si
+les circonstances l'eussent amenée à défendre les intérêts de la France,
+et non plus ceux d'une faction, contre les exigences des étrangers. La
+menace seule, de la part du roi, de se réfugier avec sa famille au
+milieu de cette armée, les eût effrayés. Mais cette menace prétendue,
+faite par Louis XVIII, ne l'a jamais été sérieusement. Les étrangers
+exigèrent, au contraire, le licenciement de l'armée, et le maréchal
+Gouvion-Saint-Cyr se chargea de rédiger l'ordonnance qui le prescrivait,
+tandis que le maréchal Macdonald reçut la douloureuse mission de
+l'exécuter. On adopta, en remplacement, le système des légions composées
+d'hommes de la même province; système économique et bien entendu, qui
+charge les mêmes hommes du soin de conserver la gloire des corps dans
+lesquels ils servent et des provinces où ils sont nés, moyen d'ajouter à
+l'énergie de leurs facultés en prolongeant, dans leur vieillesse et au
+milieu de leurs villages, les souvenirs communs des événements des camps
+et de leur jeunesse.</p>
+
+<p>On donna le titre de légion à ces corps d'infanterie, parce qu'on voulut
+ajouter à chacun d'eux un détachement de cavalerie et d'artillerie, idée
+bizarre; car, s'il est vrai qu'à la guerre les armes doivent être
+mélangées, il est de principe et d'expérience qu'en temps de paix et
+pour l'instruction les armes doivent être séparées. Mais toute cette
+organisation ne fut qu'ébauchée et ne reçut jamais le développement
+qu'avait conçu son auteur. Avant de procéder à cette nouvelle
+organisation, chaque soldat licencié reçut l'ordre de rentrer dans ses
+foyers, et l'on vit cent cinquante mille vieux soldats répandus sur le
+sol du royaume, un bâton à la main, allant retrouver paisiblement leurs
+villages sans causer nulle part aucun désordre. On peut reconnaître, en
+cette circonstance, ce qu'opérèrent la soumission aux lois, le respect
+pour l'autorité et le sentiment des devoirs du citoyen. Il y avait loin
+de ces moeurs à celles des grandes compagnies conduites par du Guesclin.</p>
+
+<p>Une fois les étrangers débarrassés de toute crainte à l'égard de
+l'armée, les exigences de leur part n'eurent plus de bornes. Rappeler
+l'enlèvement des objets d'art et des trophées que nos victoires avaient
+réunis dans notre capitale, les contributions de toute espèce imposées,
+et qui s'élevaient à de si épouvantables sommes, serait superflu. Enfin,
+pour mettre le comble à notre humiliation et blesser au coeur une
+nation glorieuse, on diminua encore l'étendue de notre territoire, déjà
+si fort restreint.</p>
+
+<p>Il est impossible de se refuser à faire ici la comparaison des deux
+Restaurations. À la première, une grande partie du pays conquis nous est
+enlevée; mais cependant quelques fractions de nos conquêtes nous
+restent. À la seconde, le vieux territoire de l'ancienne France est même
+entamé, et on prend à tâche d'ouvrir la frontière pour nous mettre à la
+discrétion de ceux qui voudront nous attaquer. En 1814, pas un objet
+d'art n'est enlevé, pas un trophée ne nous est ravi, et la victoire
+respecte les propriétés que la victoire seule nous avait données. En
+1815, tout est enlevé, et l'on va jusqu'à tout disposer pour détruire
+des monuments d'utilité publique, à cause des noms qu'ils portent<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>,
+comme si on pouvait faire rétrograder les temps et effacer les souvenirs
+de l'histoire! En 1814, les propriétés sont respectées, et aucune
+contribution n'est imposée en représailles des sommes immenses que nous
+avions, pendant dix ans, enlevées à l'Europe, et des ravages qui partout
+ont marqué notre passage. En 1815, près de deux milliards sortent de nos
+coffres pour entrer dans ceux de l'étranger. Les Bourbons sont reçus
+avec joie, avec espérance d'abord; à la seconde fois comme une
+nécessité. Ces circonstances de la première Restauration sont dues à la
+manière prompte dont le pays se sépara des intérêts de Napoléon, juste
+représaille, puisque lui-même avait depuis longtemps séparé les siens de
+ceux du pays; alors cette séparation fut toute patriotique, et, s'il y
+eut corruption et intérêt privé dans quelques chefs, tout fut généreux
+dans les masses. Dans la seconde, une faction puissante s'étant
+substituée à la nation, la nécessité de l'abattre servit de prétexte à
+la vengeance et à la cupidité. Cette faction, qui s'est souvent
+présentée comme animée des sentiments les plus nationaux, n'a jamais
+pensé qu'à elle.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a>
+<a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Les ponts d'Austerlitz et d'Iéna. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Cette révolution des Cent-Jours, si funeste au pays, à son honneur, à
+l'ordre public, à l'établissement d'une sage liberté, une fois réprimée,
+se trouva servir merveilleusement les intérêts et les passions de
+l'émigration; aussi combien de plaintes contre tous les individus
+occupant des places, quels que fussent leurs titres! Combien
+d'accusations, de calomnies! Avec quelle violence tout fut bouleversé,
+et avec quelle avidité tout fut envahi! L'ambition n'avait aucune règle,
+aucune limite, et demander tout et demander toujours était devenu
+l'habitude universelle.</p>
+
+<p>Un homme se disant bien pensant, c'était l'expression du temps, était
+propre à tout. Le même individu (j'ai vu de ces sortes de pétitions)
+sollicitait à la fois ou le commandement d'un régiment, ou une
+sous-préfecture, ou une place de juge. Jamais confusion n'exista nulle
+part au même degré. Un ordre de choses pareil porta ses fruits.
+L'administration fut confiée aux hommes les plus inhabiles. On choisit
+presque tous les colonels de l'armée parmi des hommes qui n'avaient
+jamais servi; et les tribunaux, après une prétendue épuration, furent
+remplis d'hommes de parti et de passion. La société prit une nouvelle
+physionomie, eut une nouvelle constitution, et les pouvoirs de toute
+espèce arrivèrent aux mains des hommes les moins dignes ou les plus
+incapables de les exercer.</p>
+
+<p>On s'occupa de former une nouvelle Chambre, en se servant des colléges
+électoraux en usage sous l'Empire, avec un certain nombre d'adjonctions
+pris dans les ordres royaux. Ces colléges étaient de nature à
+représenter l'opinion du pays, et cependant, malgré la conduite peu
+éclairée du gouvernement, malgré l'humiliation causée par les
+traitements des alliés, les élections se tirent toutes dans un sens
+royaliste: nouvelle preuve que la première Restauration avait été dans
+l'opinion nationale et reçue avec satisfaction, tandis que le retour de
+l'île d'Elbe, vu avec répugnance, avec effroi, avait rendu odieux ceux
+que l'on accusait d'en avoir été les auteurs. L'opinion publique devait
+être bien profondément pénétrée de ces sentiments, pour résister à tout
+ce qui aurait dû la changer.</p>
+
+<p>Le gouvernement m'envoya à Dijon pour présider le collége électoral de
+la Côte-d'Or. Douze ans auparavant, dans des circonstances bien
+différentes, j'avais été chargé d'une semblable mission. Je fus reçu
+avec empressement et affection par mes compatriotes, jouissance à
+laquelle je n'ai jamais été insensible. Quoique les départements de
+l'Est en général, et particulièrement ceux de l'ancienne Bourgogne,
+aient toujours été les moins favorables aux Bourbons, les députés,
+choisis loyalement et sans fraude, furent des individus qui leur étaient
+attachés et dévoués de tout temps. L'opinion royaliste, alors celle de
+la France entière, était professée et sentie partout avec ardeur, avec
+exagération, comme il arrive si souvent chez nous, tandis que les partis
+opposés, objets de la haine publique, se tenaient silencieux dans
+l'observation.</p>
+
+<p>Une énorme promotion de pairs fut faite alors, mais sans discernement,
+sans système et sans choix. En 1814, on avait suivi des principes
+raisonnables, en prenant pour le fond de la Chambre le Sénat. Ce corps
+avait rappelé le roi et se trouvait former le lien entre le passé et
+l'avenir. Il devait, sauf quelques exceptions, devenir la base de
+l'ordre politique nouveau. On y avait placé les anciens ducs et pairs,
+presque tous les anciens ducs, et, d'un autre côté, toutes les
+illustrations de l'Empire. Ces trois éléments étaient naturels, dans la
+formation du nouvel ordre de choses; mais, cette fois, on prit au
+hasard, choisissant suivant les caprices et les fantaisies de chacun.
+Les ministres présentèrent et firent admettre leurs protégés. Le roi se
+borna à choisir un seul individu, M. de Frondeville, recommandé par sa
+nièce. Chose indubitable, il fallait donner plus de consistance à la
+Chambre des pairs, mais atteindre ce résultat en y appelant les grandes
+notabilités provinciales; dans ce but, établir un mode régulier de
+recherche, de présentation et de choix. La marche suivie cette fois
+servit d'exemple à d'autres promotions qui ont été funestes.</p>
+
+<p>C'est ici le moment de raconter un événement heureux pour moi. J'étais
+bien loin alors de deviner toute son importance pour mon avenir. La
+promesse de la restitution de mes dotations en Illyrie me fut faite, à
+cette époque, par l'empereur d'Autriche, de la manière la plus flatteuse
+et la plus aimable.</p>
+
+<p>En 1814, un traité conclu à Fontainebleau, fixait le sort des dotations
+et en assurait la conservation aux titulaires. Je ne crus pas devoir
+faire alors la plus petite démarche pour assurer mes intérêts d'une
+manière particulière. Partager le sort commun était mon seul désir et ma
+seule prétention. Mais, en 1815, tout était naturellement remis en
+question. Les circonstances qui avaient accompagné la révolution du 20
+mars semblaient devoir annuler les droits. N'ayant pas participé à cette
+félonie, je croyais avoir des titres à être excepté des mesures de
+rigueur projetées; mais les gouvernements sont si empressés de s'emparer
+de toutes les richesses à un titre quelconque, que je comptais
+faiblement sur cette justice. Les dotations de Hanovre, de Westphalie et
+de Poméranie ne me laissaient aucune espérance. Je ne pouvais en
+conserver que pour celles d'Illyrie, me fondant sur l'esprit d'équité de
+l'empereur d'Autriche et le souvenir du bien que j'avais fait dans ces
+provinces, quand j'en avais le gouvernement. Me trouvant dans le devoir
+d'aller lui faire ma cour, avant de me rendre chez lui, quelques amis
+m'engagèrent à profiter de la circonstance pour lui faire une demande en
+forme de la restitution de mes biens. En passant la porte de son
+cabinet, je n'avais aucune résolution prise. Je comptais en parler ou me
+taire, suivant l'accueil qui me serait fait, et suivant les dispositions
+plus ou moins bienveillantes que je remarquerais sur la figure de ce
+souverain. L'empereur me reçut à merveille, et me parla avec la plus
+grande complaisance du bien que j'avais fait à ses sujets d'Illyrie, aux
+Croates en particulier, dont j'avais conservé la précieuse organisation,
+malgré les faiseurs de Paris, dont le désir était de tout changer chez
+eux. Il me demanda mon avis sur l'organisation la meilleure à donner à
+la Dalmatie, et je lui dis qu'il me paraissait utile de former dans les
+montagnes deux ou trois régiments frontières, et de laisser le littoral
+sous l'autorité civile. Après une conversation assez longue, un silence
+absolu ayant succédé, je crus pouvoir hasarder ma demande, et je dis à
+l'empereur que la bonté avec laquelle il daignait me traiter me décidait
+à l'entretenir d'intérêts qui m'étaient personnels. L'empereur
+m'interrompit et, sans me laisser achever, il dit: «C'est de vos
+dotations en Illyrie que vous voulez parler?--Oui, Sire.</p>
+
+<p>--Je vous les rends, ajouta-t-il. Quand l'empereur Napoléon était
+souverain des provinces illyriennes, par suite de la cession que je lui
+en avais faite, il était légitime propriétaire des domaines de la
+couronne qui y étaient renfermés, il y a donc pu en faire tel usage
+qu'il a voulu; et il m'est fort agréable de faire un acte de justice à
+votre profit, en vous rendant ceux qui vous étaient échus en partage.»</p>
+
+<p>On juge de ma reconnaissance et de ma joie. Je me hâtai d'aller voir le
+prince de Metternich, qui me reçut avec la grâce qui le caractérise, et
+me promit son appui et son concours. Il a bien tenu parole; car,
+lorsque, fatigué de la lenteur des affaires qui se traitent à Vienne, je
+vins solliciter moi-même l'exécution des promesses faites si
+généreusement et si gracieusement par l'empereur, grâce à l'active
+amitié du prince de Metternich, en moins d'un mois, j'étais en
+possession d'une rente égale aux revenus des terres que je possédais, et
+en même temps j'avais reçu, sur le même taux, tout l'arriéré de ces
+revenus. Cette décision de l'empereur, qui me fut d'abord personnelle,
+ayant établi le principe, plusieurs dotés furent mis en possession de
+rentes égales à leurs anciens revenus, et les autres continuent à
+solliciter et conservent encore l'espoir d'obtenir.</p>
+
+<p>La Restauration me rendit le repos et la liberté; mais elle me plaçait
+dans une position d'isolement pénible. Séparé de ma femme, et sans
+enfants, sans frère, ni soeur, ni neveux, aucun intérêt de famille ne
+remplissait mon coeur et ne pouvait servir d'aliment à ma vie. Pour la
+gloire militaire, tout était dit: il était probable qu'il n'y aurait
+plus de guerre. Restaient la politique et les affaires. On peut faire
+beaucoup de bien quand on arrive au pouvoir naturellement, quand on y
+est appelé; mais, quand la porte ne s'ouvre que par l'obsession et
+l'intrigue, on y entre désarmé, et les efforts longtemps impuissants qui
+ont précédé le succès ont fait acheter le pouvoir par bien des angoisses
+et des tourments. Il me parut digne et sage de dédaigner cette route
+pour l'emploi de mon temps.</p>
+
+<p>Que faire cependant pour créer un intérêt nécessaire au bien-être de
+l'existence? Se livrer aux sciences était de mon goût, mais ne suffisait
+pas à l'activité de mon esprit. Cette carrière ne pouvait pas me
+satisfaire; car, sans manquer d'aptitude pour la suivre, j'étais trop
+âgé pour y jouer un rôle principal et pour y marquer par des
+découvertes. Rester à la hauteur des connaissances du moment était ce à
+quoi je pouvais prétendre. Des rapports habituels et une sorte
+d'intimité avec les savants du premier ordre suffisent pour atteindre ce
+but.</p>
+
+<p>Il fallait quelque chose qui satisfît le besoin d'une âme brûlante, d'un
+esprit actif et d'un corps de quarante ans, plein de force et de santé.
+Je pensai qu'en embellissant l'habitation de mes pères, chose que
+j'avais rêvée pendant toute ma vie, je me créerais une belle et noble
+retraite. En me livrant à l'agriculture, j'apporterais dans ma province
+les bonnes méthodes, et fournirais d'utiles exemples. En peu d'années
+tout serait changé autour de moi. J'ai voulu joindre l'industrie
+manufacturière et l'industrie agricole, et montrer qu'en coordonnant les
+deux branches elles se servent merveilleusement d'appui, se portent
+réciproquement du secours et doublent les bénéfices. Avec ces idées
+premières et les ressources d'un esprit vif, d'une instruction
+suffisante, d'une grande activité et d'une grande force de volonté, on
+embrasse beaucoup et souvent trop pour bien faire. Cependant tout ce que
+j'ai fait dans ce système m'a réussi. Ce qui a été la cause de ma ruine,
+c'est l'industrie des fers, dans laquelle je me suis laissé entraîner et
+que j'ai créée au profit du pays, mais à mes dépens.</p>
+
+<p>Comme création d'habitation et embellissement, voici ce que j'ai fait.
+Le château était assez beau, mais cependant incomplet et mal distribué.
+Je l'ai augmenté de deux pavillons, et il est en rapport aujourd'hui
+avec toutes les positions sociales. Placé sur un rocher escarpé,
+au-dessus de la Seine, son accès était difficile. J'ai fait tailler dans
+le roc une avenue qui aboutit à la grande route, auprès de la porte de
+la ville. Cette avenue de trois cent douze mètres de longueur en pente
+douce, de quarante pieds de largeur, plantée de quatre rangées d'arbres,
+serait digne de mener à une habitation royale. Un jardin de seize
+arpents a disparu; il a été remplacé par un parc de cinq cents arpents,
+clos de murs et où passe la Seine. Ce parc, composé de la vallée de la
+Seine, comprend les deux coteaux opposés et présente une admirable
+variété de sites. La rivière dont les eaux, vives et abondantes, sont
+toujours à plein bord, à cause des usines qui se succèdent dans son
+cours, coule au milieu du parc pendant près d'une lieue, et dans les
+propriétés de cette terre pendant une autre lieue encore. Un million
+deux cent mille pieds d'arbres, plantés avec intelligence, furent
+ajoutés à ce qui existait déjà, et au nombre se trouvaient quatre-vingt
+mille arbres de haute tige, dont dix-sept mille arbres exotiques; cent
+vingt arpents de prés arrosés, restant toujours verts, ornés de bouquets
+de bois, forment le fond de ce tableau, et une culture variée embellit
+les coteaux. Voilà ce qu'est devenue entre mes mains cette habitation,
+embellie encore par d'autres choses utiles, entre autres par des usines
+productives, dont je vais faire l'énumération et présenter le tableau.</p>
+
+<p>Hors du parc, en amont, est un superbe moulin, le meilleur de la
+contrée, et formant un beau point de vue. Vient ensuite, également en
+vue du château, comme toutes les autres usines, une brasserie, dont les
+résidus servaient à mon bétail. Près d'elle une vinaigrerie qui avait
+le même emploi et fournissait par an deux mille pièces de vinaigre: près
+de là une tuilerie et une poterie servant à satisfaire aux besoins d'une
+sucrerie ayant entrée dans le parc d'un côté, et sur la grande route de
+l'autre; puis une superbe ferme renfermant des établissements complets,
+et entre autres une bergerie à deux étages pour deux mille bêtes à
+laine; enfin, sur le bord de la Seine, une magnifique sucrerie.</p>
+
+<p>Cette sucrerie, qui avait un double moteur, l'eau et une machine à
+vapeur, a fabriqué jusqu'à trois cent cinquante mille livres de sucre de
+betterave dans une seule année. Les bénéfices de cette industrie sont
+grands quand elle est bien conduite. Aussi chaque jour elle se
+naturalise davantage en France. On ne saurait trop l'encourager,
+non-seulement parce que ses produits dispensent d'exporter beaucoup
+d'argent à l'étranger, mais encore parce que sa prospérité se lie à la
+perfection de l'agriculture. Les champs, après avoir été cultivés en
+betteraves, rapportent un cinquième de blé de plus que ceux qui n'en ont
+pas produit l'année précédente. Cette culture, loin de fatiguer la
+terre, lui profite pour l'avenir de tous les soins qui lui sont donnés.
+La première et la plus grande partie du travail de toutes les plantes se
+fait d'abord aux dépens de l'atmosphère. Ce n'est qu'au moment où la
+semence se forme que la terre est mise puissamment à contribution, et,
+comme la betterave ne rapporte sa graine que la deuxième année et qu'on
+récolte la betterave pour faire le sucre vers le cinquième mois de sa
+culture, la terre n'en est nullement fatiguée. Quand une manufacture de
+sucre est bien conduite et alimentée avec des betteraves de sa propre
+culture et au prix de la main d'oeuvre et du combustible de la
+Bourgogne, on a le résultat suivant: En représentant le bénéfice cumulé
+de la culture et de la fabrication par la surface des terres cultivées,
+un arpent de treize cent quarante-quatre toises rend mille francs de
+bénéfice. Ainsi notre terre avec notre climat est si favorable à la
+production du sucre, qu'une même quantité de terre de première qualité
+rend en France, en cinq mois, plus de sucre que la même surface aux
+colonies en seize mois.</p>
+
+<p>À côté de la sucrerie se trouve une autre usine mue aussi par l'eau, et
+servant à battre le blé, machine suédoise, jointe à un tarare et placée
+sur deux étages. Le blé est battu et vanné en même temps. Deux hommes
+seulement suffisent pour la conduire; ils font ainsi l'ouvrage de
+vingt-deux ouvriers ordinaires. Plus bas est un autre moulin et une
+fabrique de pâte d'Italie, ce qui m'a donné l'occasion de cultiver des
+blés d'une nature particulière et préférables aux nôtres. Ce sont ceux
+connus sous le nom de blé de Taganrog. Une scierie était jointe à ce
+groupe de bâtiments; elle servait à débiter les planches et les bois de
+construction. Plus bas étaient deux forges anciennes et trois hauts
+fourneaux, puis enfin l'immense forge anglaise que j'ai construite et
+qui m'a ruiné, mais qui aujourd'hui est une source de richesses pour le
+pays. Je reviendrai sur ce dernier établissement quand j'arriverai à
+l'époque où il fut construit.</p>
+
+<p>Le parc, indépendamment de ses immenses plantations, représentant une
+superficie de cent cinquante arpents et de cent vingt arpents de prés
+arrosés, offre une culture riche et variée. Le plateau sur lequel le
+château est bâti finit à la ville. D'abord fort étroit, il va en
+s'élargissant. Dans la partie du midi, opposée au château, il commande
+de vastes prairies, traversées par la Seine avant son entrée dans la
+ville. La plus grande partie de cet amphithéâtre est plantée en vignes
+d'une qualité supérieure, et la dernière forme un magnifique potager en
+terrasse. Telle est la description de l'habitation que j'avais pris
+plaisir à embellir, dans laquelle je croyais devoir finir mes jours, et
+que probablement je suis destiné à ne revoir jamais. Des bois et des
+fermes, à plus ou moins grande distance, composent le reste de cette
+belle propriété.</p>
+
+<p>Si j'eusse réussi, j'aurais acquis la plus grande existence sociale
+possible dans les temps présents en France; car j'aurais réuni en ma
+personne, à l'influence d'une famille considérée dans le pays, celle qui
+résulte toujours d'une grande propriété et d'importantes manufactures,
+qui font vivre toute une population, et enfin celle qui accompagne la
+possession des premières dignités de l'État.</p>
+
+<p>J'ai entrepris tous ces travaux et j'ai fait les acquisitions
+indispensables avec des capitaux insuffisants. J'ai pu y appliquer
+environ sept cent mille francs. Cette somme était bien inférieure aux
+besoins. J'ai donc dû emprunter, et les emprunts ne sortent souvent d'un
+embarras que pour jeter plus tard dans un autre pire. Cependant tout se
+serait liquidé avec le temps et par suite de l'économie que je mettais
+dans mes dépenses personnelles; mais, quand j'exploitai l'industrie des
+fers, des millions devinrent nécessaires, et je tombai dans un dédale
+dont je n'ai pu me tirer. Je tiens à finir ce tableau quand je serai
+arrivé à l'époque de ces pénibles souvenirs. Ces établissements
+d'industrie, ces entreprises si patriotiques, si belles et si admirables
+dans leur ensemble, ont eu une si grande influence sur ma destinée, et
+m'ont occupé pendant tant d'années, que j'ai dû en parler et que j'y
+reviendrai encore.</p>
+
+<p>Tous les établissements que je viens d'énumérer furent formés dans
+l'espace de cinq années. J'en ai montré tout d'une fois le but et
+l'ensemble, ne pouvant en donner la progression par chaque année, et
+maintenant je reviens en arrière. Je parlerai à présent des événements
+politiques qui se succédèrent, et particulièrement de ceux auxquels j'ai
+été appelé à prendre part.</p>
+
+<p>Cette Chambre de 1815, nommée sous l'influence de l'indignation inspirée
+par la félonie des Cent-Jours, était animée des meilleurs sentiments
+pour la dynastie. Elle reste dans les souvenirs un monument
+indestructible de l'opinion d'alors. Notre pays présente de fréquentes
+anomalies. On oublie vite ce que l'on dit, ce que l'on fait et ce que
+l'on a voulu. Les contrastes les plus singuliers, les plus frappants, se
+présentent sans cesse dans l'histoire de nos révolutions. Tous les
+députés de 1815 étaient donc des gens remplis d'amour pour la maison de
+Bourbon, des ennemis déclarés des révolutionnaires et des bonapartistes.
+Ces députés, en général pleins d'honneur, bien intentionnés, mais
+ignorants et passionnés, arrivèrent avec tous les préjugés, toutes ces
+petites vues de gens nouveaux dans les affaires. Ils apportèrent en
+outre cette importance, cet amour-propre si général en France, et cette
+vanité de hobereau qui donna à la chambre une physionomie factieuse.</p>
+
+<p>Cette Chambre voulut être plus royaliste que le roi. Elle voulut
+gouverner et tout maîtriser; enfin, elle enfanta des projets de
+persécution qui ne pouvaient et ne devaient avoir qu'une influence
+funeste sur les destinées du pays. Elle devint exigeante, tracassière,
+et contraria la marche du gouvernement, d'autant plus que l'héritier du
+trône, Monsieur, lui donnait toute l'autorité de son nom, relevée encore
+par l'influence qui résultait du commandement de toutes les gardes
+nationales de France dont il s'était fait investir. La hiérarchie, qui
+en était la conséquence, établit en sa faveur et mit entre ses mains une
+sorte de gouvernement royal, constitué sur les principes de l'obéissance
+militaire, et en opposition habituelle avec la marche de
+l'administration. Enfin, la Chambre de 1815, qui, par les sentiments
+dont elle était animée, aurait dû faire tous ses efforts pour créer et
+fonder le pouvoir du roi, chose si nécessaire et si difficile, présenta
+des obstacles multipliés et invincibles à son développement. Elle ne
+négligea, en quelque sorte, rien pour affaiblir l'autorité royale, tout
+en déclarant son intention de la soutenir et de l'augmenter.</p>
+
+<p>Parmi les trahisons signalées par la révolution du 20 mars, il y en
+avait de si patentes, et dont l'influence avait été si grande sur les
+événements, qu'on ne pouvait s'empêcher de les poursuivre. De ce nombre
+étaient celles de Charles de la Bédoyère et du maréchal Ney. Louis XVIII
+avait une sensibilité plus feinte que réelle; mais il était loin d'être
+sanguinaire. Son instinct était la douceur et la bonté; mais, comme tous
+les hommes faibles, ses opinions et ses résolutions variaient suivant
+les influences qui agissaient sur lui. Il fut affligé de la prise de ces
+deux grands coupables. La Bédoyère fut arrêté pendant mon absence de
+Paris. Je ne connais pas par moi-même les impressions que le roi reçut;
+mais j'étais près de lui quand Ney fut découvert par sa faute et livré à
+l'autorité. Louis XVIII en gémit avec moi et me dit: «On avait tout fait
+pour favoriser son évasion; l'imprudence et la folie de sa conduite
+l'ont perdu.»</p>
+
+<p>La Bédoyère, condamné, fut exécuté malgré de nombreuses interventions.
+Le roi, pour faire une espèce de réparation à sa famille et lui donner
+une sorte de compensation, nomma son frère, Henri de la Bédoyère,
+officier dans les gardes du corps, quoiqu'il ne remplît aucune des
+conditions exigées par les ordonnances, et n'eût jamais servi. On peut
+difficilement comprendre comment cet officier accepta. C'était le prix
+du sang de son frère; car il est évident que, si Charles n'eût pas été
+fusillé, Henri n'aurait pas été l'objet de cette faveur.</p>
+
+<p>Bientôt arriva le tour du maréchal Ney. On avait soif de son sang; et,
+comme on voulait faire des exemples, il devait en servir. Aucun coupable
+ne pouvait être puni avec plus de justice, car le crime était patent, et
+il n'y a pas de gouvernement possible avec la pensée que l'action du
+maréchal Ney mérite de l'indulgence.</p>
+
+<p>La maréchale vint implorer le roi et s'adressa à moi pour obtenir une
+audience du roi. Je l'y conduisis. Le roi me répondit: «Mon devoir est
+de la recevoir. Elle peut venir, mais ce sera en vain. Il faut que
+justice soit faite.»</p>
+
+<p>Effectivement, le roi l'accueillit avec bonté, mais ne lui donna aucune
+espérance de détourner le coup dont son mari était menacé. Le moment du
+jugement arriva. Le ministère, par la bouche de M. de Richelieu, parut
+vouloir agir sur la Chambre des pairs et presser la condamnation: chose
+superflue, tant l'évidence du crime était démontrée. Celui qui voulut
+remplir consciencieusement les devoirs de juge ne put hésiter à le
+condamner. L'exécution eut lieu immédiatement. L'esprit de parti a fait
+depuis du maréchal Ney un martyr. Une sage politique aurait dû peut-être
+sauver un homme couvert de gloire et échappé pendant tant d'années à
+d'innombrables dangers. Si sa grâce eût suivi sa condamnation, les
+Bourbons seraient mieux restés dans leur caractère et n'en auraient été
+que plus forts; mais le parti dominant fut inexorable: il voulait du
+sang. C'est ainsi qu'un sang, coupable, il est vrai, mais bien glorieux,
+fut répandu.</p>
+
+<p>On réclamait une autre victime; mais celle-ci était l'objet d'un intérêt
+universel. Lavalette, ancien directeur général des postes sous l'Empire
+et allié au vice-roi d'Italie et à la reine Hortense, dont il avait
+épousé la cousine germaine, avait repris la direction de son
+administration dès le 20 mars, après le départ du roi. Assurément, cette
+action était sans importance, puisque Napoléon devait entrer à Paris peu
+d'heures après; mais on lui appliqua le principe de la loi; et, comme il
+avait usurpé le pouvoir tandis que le roi était encore en France, il
+était passible de la peine de mort. Arrêté longtemps après le retour du
+roi, il fut envoyé aux assises comme n'étant plus militaire. J'avais été
+fort lié avec Lavalette: notre amitié ne l'avait pas empêché de se
+ranger parmi mes ennemis à la première Restauration, et je ne le voyais
+plus. La peine ne me paraissait pas devoir dépasser quelque temps de
+prison. J'en étais peu occupé, quand tout à coup le jugement rendu me
+fit connaître l'état des choses. Il m'est difficile d'exprimer ce que
+je ressentis à cet instant et à quel point mon amitié pour lui se
+réveilla. Je me hâtai de m'offrir à lui pour faire toutes les démarches
+dans le but de le sauver. Il m'écrivit une longue lettre pour me
+remercier, et je me mis en mesure de le servir. J'allai chez le roi et
+lui parlai avec instance et chaleur de ce malheureux, beaucoup plutôt
+victime des passions du temps que de ses erreurs et de ses fautes; mais
+le roi fut inexorable. Je lui apportai et lui fis lire une lettre où la
+conclusion de sa demande était d'être fusillé, et non guillotiné<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Le
+roi lut la lettre en entier et me répondit avec sécheresse: «Non; il
+faut qu'il soit guillotiné!»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a>
+<a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> <p class="mid">LETTRE DU COMTE DE LAVALETTE AU DUC DE RAGUSE.</p>
+
+<p>«La Conciergerie, mercredi.</p>
+
+<p>«Je viens d'apprendre au fond de ma prison que vous avez bien voulu vous
+rappeler mon nom, et que vous avez mêlé à des expressions de compassion
+des souvenirs touchants d'une ancienne amitié. Je suis embarrassé pour
+vous en remercier, mon général, si mon affreux malheur n'avait pas dû
+effacer de votre coeur des sentiments et des procédés qu'il faut bien
+que je me reproche, puisqu'une prévoyance plus saine et plus élevée les
+a condamnés. Cependant nous nous trouvons l'un et l'autre placés dans
+des positions si différentes, que j'ai besoin de franchir l'espace de
+beaucoup d'années pour pouvoir retrouver mon ancien compagnon d'armes et
+de lui présenter l'homme qu'il estimait sur le bord d'un abîme dont il
+ne peut être écarté que par une main amie. Ma tête est dévouée. J'ai pu
+entendre, sans trouble, l'arrêt fatal qui l'a proscrite; mais, je vous
+l'avoue, ce n'est pas sans horreur que je me vois entouré de bourreaux
+et marchant à l'échafaud. Mourir, pour nous, vieux soldats, est peu de
+chose, nous avons bravé la mort sur de nobles champs de bataille; mais
+la Grève!... Oh! cela est horrible! Si j'avais méconnu mes devoirs; si,
+lié par un serment ou engagé par de simples obligation de position,
+j'avais cru les oublier, je serais coupable. Mon malheur est de ne pas
+avoir distingué la nuance délicate qui séparait l'intervalle de
+l'autorité légitime qui s'éloignait de la violence qui la poursuivait.
+Hélas! notre éducation de sujets a été si mauvaise et si mal dirigée!
+J'ai consulté le mouvement de mon coeur, ainsi que j'ai toujours fait,
+et la différence de quelques heures a suffi pour me jeter dans l'abîme.</p>
+
+<p>«La gravité de la cause, plus que l'intérêt que vous m'auriez conservé,
+vous a, sans doute, bien instruit des fautes qu'on me reproche, et des
+crimes qu'on m'impute. Je suis étranger aux malheurs de la France. Je
+suis étranger à l'infortune de notre souverain. Je me suis cru libre
+d'agir quand je n'ai plus aperçu les traces de l'autorité légitime et
+sacrée. Hélas! mon général, aujourd'hui, ma malheureuse compagne est
+tombée aux pieds de Louis XVIII, dans cette même salle où, il y a vingt
+trois ans, au 10 août, que, confondu avec les gardes suisses, je venais
+prodiguer ma vie pour Louis XVI et son auguste famille. Vous m'avez
+connu à l'armée peu d'années après; nous avons sans cesse été unis;
+ai-je jamais contribué aux malheurs de la France, ai-je jamais propagé
+ou partagé les principes empoisonnés qui ont corrompu l'esprit public et
+les moeurs nationales? Ai-je été travaillé de cette ambition inquiète
+qui troublait ma patrie et l'Europe? Non, non! occupé de devoirs
+obscurs, trouvant mon bonheur dans ma famille et dans la société de mes
+amis, j'ai laissé passer tranquillement devant moi tous les ambitieux.
+Ainsi, étranger à la Révolution, à ses principes et à ses désastres, je
+croyais avoir acquis le droit de ne plus craindre aucun danger. Je
+croyais même pouvoir défier l'envie d'approcher de moi, lorsqu'un
+affreux bouleversement de terre bouleversa tout, lorsqu'un épouvantable
+volcan s'éleva et envahit tout. Il fallait fuir ou se cacher. Les plus
+braves et les plus sensés l'ont fait. J'ai attendu le volcan, je l'ai vu
+arriver, je l'ai reconnu, et je m'y suis mêlé comme tant d'autres. Mais
+l'échafaud pour une étourderie, tout ce que l'ignominie a de plus
+exécrable pour une erreur, oh! mon Dieu! la proportion n'y est plus. Mon
+général, mon ancien compagnon de dangers, dites au roi que je suis un
+homme d'honneur, un homme de coeur, un homme de sens, et que, dans ces
+temps déplorables, il faut distinguer la volonté malveillante de
+l'erreur précipitée. S'il faut livrer ma tête aux bourreaux, je suis
+tout préparé. Mais qu'y gagnera l'autorité? quel avantage pour le
+souverain auguste qui s'honore du titre de petit-fils du grand Henri!
+Henri IV punit une fois avec éclat, mais c'était un traître. Il pardonna
+toujours, et ses fidèles serviteurs furent innombrables. L'histoire a
+fait de sa clémence le plus noble et le plus brillant fleuron de sa
+couronne. C'est celle qui ceint la tête de notre monarque révéré.</p>
+
+<p>«Hélas! cette vie traversée de malheurs, cette vie si courte, il faudra
+la perdre; mais, au nom de notre ancienne amitié, au nom de nos anciens
+périls, ne souffrez pas qu'un de vos anciens compagnons d'armes monte à
+l'échafaud! Qu'un piquet de braves grenadiers la termine: en mourant, du
+moins, je pourrai me faire une illusion dernière: c'est au champ
+d'honneur que je vais tomber.</p>
+
+<p>«Adieu, monsieur le maréchal, recevez avec bonté l'expression bien
+sincère de mon ancienne amitié et de mon profond respect. «<span class="sc">Lavalette</span>.»</p></blockquote>
+
+<p>On remua ciel et terre pour intéresser en sa faveur la famille royale.
+M. de Richelieu voulut essayer de l'intervention de madame la duchesse
+d'Angoulême pour lui obtenir sa grâce, en lui représentant que cette
+action lui serait utile dans l'opinion. Elle avait d'abord consenti;
+mais cette coterie ultra-affamée de vengeance dont elle était entourée
+eut bientôt fait changer ses résolutions, et la perte d'un homme
+inoffensif, de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, fut
+résolue plus que jamais.</p>
+
+<p>Je vis madame de Lavalette pour concerter avec elle les démarches à
+faire dans l'intérêt de son mari. Elle me parla alors du projet de son
+évasion, qu'elle croyait pouvoir effectuer. Je lui dis de bien se garder
+d'en faire usage en ce moment; car, si elle échouait, son mari était
+alors perdu sans ressource. Il fallait auparavant essayer de tous les
+moyens de salut fondés sur la clémence; implorer elle-même sa grâce
+auprès du roi, en se jetant en public à ses pieds. Je me chargerais de
+lui donner le bras dans cette pénible circonstance. Ce projet arrêté,
+nous prîmes jour pour son exécution.</p>
+
+<p>On eut connaissance à la cour de la tentative projetée, et l'ordre fut
+donné aux gardes du corps d'empêcher madame de Lavalette d'entrer au
+château. Cette pauvre femme, infirme et souffrante, ne pouvant marcher
+qu'avec peine, il lui fallait une chaise à porteurs pour le moindre
+trajet, et cela donnait une sorte d'éclat à ses démarches. Il y avait
+donc bien des difficultés à vaincre; mais je ne désespérai pas d'y
+parvenir. D'abord je décidai que nous nous rendrions dans la salle des
+gardes pendant le temps où le roi serait à la messe. Si nous nous y
+fussions établis auparavant, le roi, instruit de sa présence, aurait
+plutôt renoncé à entendre la messe ce jour-là que de s'exposer à
+recevoir la requête préparée. Le roi étant passé et arrivé dans la
+chapelle, nous nous présentâmes. Par un bonheur très-grand, le suisse du
+bas du grand escalier n'avait pas de consigne, et nous montâmes sans
+obstacle; mais, arrivés à la salle des gardes, là était la difficulté.
+La porte étant ouverte, j'attendis, pour entrer, le moment où le garde
+du corps en faction, se promenant dans le sens opposé à l'entrée, s'en
+éloignerait. Une fois introduit de dix pas environ, le factionnaire se
+retourne, me voit, et s'approche respectueusement, mais avec une
+contenance ferme, et me dit que je ne pouvais pas entrer avec la dame à
+laquelle je donnais le bras. Je discutai avec lui; mais lui, toujours
+avec le même calme et la même persistance, se place devant moi et
+m'empêche d'avancer, en réclamant l'exécution de sa consigne. Ne pouvant
+obtenir rien de favorable, je lui demandai d'appeler l'officier de
+garde, dont j'espérais avoir meilleure composition. Heureux d'être
+débarrassé de la responsabilité, ce garde du corps ne se le fit pas dire
+deux fois, et me voilà aux prises avec le sous-lieutenant des gardes, le
+marquis de Bartillac, mari d'une demoiselle de Béthune, et, par là,
+neveu du duc d'Havré, officier de cour, du reste bon homme. Il arrive
+près de moi en sautillant et me dit: «Monsieur le maréchal, je me rends
+à vos ordres,» et se place à mon côté. Tout en marchant pour arriver au
+fond de la salle, je lui dis qu'on avait voulu m'empêcher d'entrer. Il
+s'approche de mon oreille et me dit: «C'est madame de Lavalette que vous
+accompagnez; elle est consignée ici.</p>
+
+<p>--On vient de me le dire; cependant répondez nettement; vous avez eu
+l'ordre de l'empêcher d'entrer, mais avez-vous eu celui de la faire
+sortir?</p>
+
+<p>--Non, me dit-il.</p>
+
+<p>--Eh bien, ajoutai-je, laissez-la en paix. Elle vient demander la grâce
+de son mari, et j'espère qu'elle l'obtiendra. Que risquez-vous? Est-ce
+au neveu du duc d'Havré à avoir rien à craindre? Le pis aller pour vous
+est de subir quelques jours d'arrêt, et, en vous soumettant à ce danger,
+vous courez la chance de sauver la vie d'un homme. On n'a pas souvent
+une occasion aussi favorable de faire une bonne action. C'est une bonne
+fortune, ne la laissez pas échapper!» Cette phrase alla droit au bon
+coeur et à la vanité de M. de Bartillac. Il me répondit qu'il s'en
+rapportait à moi et que madame de Lavalette pouvait rester. Je l'établis
+près de la porte d'entrée des appartements, et nous attendîmes la fin de
+la messe.</p>
+
+<p>Aussitôt la tribune de la chapelle ouverte, M. le baron de Glandevès,
+major des gardes du corps, vint à moi pour me répéter que madame de
+Lavalette était consignée. «Oui, lui dis-je; mais apportez-vous l'ordre
+du roi de la faire sortir?--Non, répondit-il.--Eh bien, répliquai-je,
+elle restera.» Le roi arriva. Madame de Lavalette se jeta à ses pieds,
+et, en lui remettant son placet, elle cria: «Grâce, Sire, grâce!»</p>
+
+<p>Le roi, avec beaucoup de noblesse, mais avec fermeté, lui répondit ces
+propres paroles: «Madame, je prends part à votre juste douleur, mais
+j'ai des devoirs qui me sont imposés, et je ne puis me dispenser de les
+remplir.» Et il passa. Un symptôme de l'esprit passionné du temps, c'est
+qu'après ces paroles les gardes du corps s'abandonnèrent à
+l'inconvenance de proférer en cette circonstance des cris de «Vive le
+roi!» qui avaient quelque chose de féroce et sentaient le cannibale.</p>
+
+<p>Madame de Lavalette avait une autre pétition pour madame la duchesse
+d'Angoulême, qui suivait le roi: elle voulut la lui remettre. Celle-ci
+l'évita par un mouvement violent et un écart, et en lui lançant un
+regard furieux, impossible à peindre.</p>
+
+<p>Le roi étant rentré, je ramenai madame de Lavalette à sa chaise à
+porteurs, et de là chez elle. C'était le 18 décembre. Cette pauvre femme
+s'abusait sur les intentions du roi; mais moi j'y voyais clair; car
+l'occasion était trop belle, la circonstance trop dramatique, pour n'en
+pas profiter et être clément si on n'avait pas eu des intentions
+contraires. Cependant je résolus une nouvelle tentative pour le
+lendemain, jour de naissance de madame la duchesse d'Angoulême et
+anniversaire de sa sortie du Temple.</p>
+
+<p>Je fis transporter madame de Lavalette dans l'antichambre du capitaine
+des gardes de service, dont le suisse m'était dévoué; de là, elle devait
+se jeter aux pieds de Madame au moment où elle monterait l'escalier dit
+l'escalier du Roi. Mais des postes des gardes du corps, mis partout et
+jusqu'aux combles, les factionnaires multipliés, des portes condamnées
+pour être à l'abri des surprises, donnèrent à madame la duchesse
+d'Angoulême le moyen de circuler en liberté. Ce jour aurait dû lui
+rappeler qu'elle n'était pas étrangère à l'humanité par les hautes
+infortunes qui avaient été aussi son partage.</p>
+
+<p>Dès ce moment, les esprits les plus prévenus ne pouvaient s'y tromper:
+on voulait à toute force la mort de Lavalette, et sa pauvre femme
+s'abandonnait encore à l'idée que le seul but était de l'effrayer. Ses
+meilleurs amis, madame la princesse de Vaudemont, le duc Charles de
+Plaisance, l'entretenaient dans cette illusion. Madame de Lavalette me
+disait: «Monsieur le maréchal, ils veulent n'accorder la grâce à mon
+mari que sur l'échafaud.</p>
+
+<p>--Gardez-vous de vous y fier, lui répondis-je; s'il y monte, il est
+mort. Vous m'avez dit avoir moyen d'assurer son évasion. Voilà l'instant
+d'en faire usage, et je vous engage à ne pas différer: le moment est
+pressant.»</p>
+
+<p>Le lendemain, on dressait l'échafaud pour s'en servir le jour d'après.
+Ce fut au moment où on était occupé à ces horribles préparatifs qu'elle
+exécuta la généreuse résolution dont le succès a été si complet, les
+circonstances si singulières et si dramatiques. Sa raison n'a pu
+résister aux émotions qu'elle éprouva. Son esprit s'est dérangé, et,
+après une démence de quelques années, elle est tombée dans un état
+d'inertie dont elle n'est pas sortie<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a>
+<a href="#footnotetag12">
+(retour) </a>
+
+<p class="mid"> LETTRE DE MADAME DE LAVALETTE AU DUC DE RAGUSE.</p>
+
+<p>«Il y a bien longtemps que j'aurais voulu vous remercier, monsieur, de
+tout l'intérêt si bon et si aimable que vous avez bien voulu me
+témoigner. Je désirais seulement que vous sussiez que je ne pouvais
+point oublier ce que vous aviez fait. J'avais chargé quelqu'un, à
+plusieurs reprises, de vous l'exprimer. J'espère qu'on aura fait ma
+commission. Depuis mon retour chez moi, je sentais le besoin de vous
+écrire moi-même toute ma reconnaissance. Mais quel porteur fidèle
+employer, non pour moi, mais pour vous? Enfin, je suis sûre cette fois,
+et malgré que je sois malade horriblement d'un catarrhe, je ne veux pas
+remettre encore à vous offrir les expressions de mes voeux et la
+nouvelle expression de toute ma sensibilité. Veuillez l'agréer et me
+conserver votre souvenir.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Isaur de Lavalette</span>.»</p>
+
+<p>Nous devons à l'obligeance de M. Chambry, ancien maire du quatrième
+arrondissement, la communication de cette lettre, ainsi que de celle de
+M. de Lavalette.</p>
+
+<p>(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Madame de Lavalette, pendant bien des années, reportant ses souvenirs
+sur ce grand événement de sa vie, répétait mon nom avec reconnaissance;
+elle disait: «Il a été bien bon pour moi, et seul il m'a dit la vérité.»
+Mes intentions et mes démarches pour obtenir la grâce de son mari
+avaient été actives, mais infructueuses; et, si j'ai contribué
+efficacement à sauver la vie de cette malheureuse victime de nos
+discordes et de nos passions, c'est en faisant connaître à sa femme,
+dans le dernier moment, le véritable état des choses.</p>
+
+<p>Madame de Lavalette fut d'autant plus admirable dans sa conduite, que,
+loin d'être heureuse dans son intérieur, quoique jeune, bien née et
+belle, elle était délaissée par son mari, qui, laid, petit et de peu de
+naissance, entretenait des maîtresses.</p>
+
+<p>Si l'on se reporte à ces temps, on devinera les clameurs dont je fus
+l'objet. La société retentissait de plaintes. Les petites femmes de la
+cour, qui auraient perdu connaissance à la vue d'un supplice,
+paraissaient inexorables. Il était de mode d'être sans pitié. C'était à
+qui serait le plus atroce dans son langage. On ne parlait de rien moins
+que de me fusiller. Comment, disait-on, avoir une armée si un maréchal
+de France est le premier à oublier les lois de la discipline et à violer
+une consigne? Tout cela n'eut d'autre résultat que de donner une sorte
+de mérite à une action fort simple. Le roi fut à merveille pour moi en
+cette circonstance, et je ne saurais trop répéter que je l'ai toujours
+vu, de son propre mouvement, juste et bon. Il me fit appeler dans son
+cabinet et m'exprima son mécontentement d'avoir méconnu ses ordres; mais
+il ajouta que le sentiment, cause de ma démarche, excusait mes torts à
+ses yeux et les lui faisait pardonner.</p>
+
+<p>Jamais donc, à aucune époque, la société de Paris ne montra des passions
+si violentes qu'alors. Les femmes surtout, avec l'activité qui les
+caractérise, se mirent en scène et voulurent jouer un rôle politique. Il
+n'est pas sans intérêt de parler de celles qui occupèrent le premier
+plan. Entré dans un monde tout nouveau pour moi, j'y contractai diverses
+liaisons, malgré les différences marquées qui existaient entre les
+sentiments dominants et les miens; mais des qualités d'esprit et de
+coeur d'un ordre élevé l'emportèrent sur les inconvénients d'idées
+politiques peu raisonnables.</p>
+
+<p>La comtesse d'Escars fut celle qui d'abord se mit le plus en évidence.
+Un esprit très-remarquable, une instruction étendue et un dévouement
+historique pour les Bourbons l'y plaçaient naturellement. Napoléon
+l'avait lui-même mise sur un piédestal en la persécutant. Voici son
+histoire.</p>
+
+<p>Mademoiselle de la Ferrière, petite-fille du maréchal de Balaincourt,
+avait épousé avant la Révolution le marquis de Nadaillac, homme de
+qualité. D'une figure jolie plutôt que belle, elle avait déjà une assez
+grande célébrité à l'époque de nos premiers troubles. Elle émigra.
+Devenue veuve peu après, elle se réfugia à Berlin. Accueillie par le roi
+Frédéric-Guillaume II, père du roi actuel, elle eut une existence
+remarquable par les hommages et les soins dont elle fut l'objet. Un
+émigré veuf, qui était au service de Prusse, homme de grande maison, le
+baron d'Escars, lui fit la cour et l'épousa. Revenue en France sous
+l'Empire, elle proclama tout haut ses sentiments pour les Bourbons et de
+manière à déplaire beaucoup à Napoléon, qui était fort irritable de sa
+nature. Un exil rigoureux la confina d'abord à l'île Sainte-Marguerite
+en Provence avec sa fille, personne charmante, dont le dévouement pour
+sa mère a toujours été sans bornes. Cet exil donna à madame d'Escars une
+sorte de célébrité. Plus tard, on fut un peu moins rigoureux à son
+égard; elle eut la permission de vivre à la Ferrière, terre échappée au
+naufrage universel et située en Touraine.</p>
+
+<p>Napoléon, voulant dompter ses sentiments bourboniens, lui fit demander
+en mariage sa fille pour le duc Decrès, ministre de la marine; mais
+madame d'Escars, afin d'échapper à cette nouvelle persécution, trouva un
+gendre en peu de jours, et fit épouser à sa fille un homme bien né, d'un
+caractère honorable, mais peu agréable, le marquis de Podenas. C'est
+dans cette situation que la Restauration trouva madame d'Escars. Le
+comte d'Escars, frère aîné du baron, premier maître d'hôtel de la maison
+du roi, étant mort au même moment, la charge de premier maître d'hôtel
+du roi revint au baron, devenu comte et bientôt duc, et madame
+d'Escars, chargée de faire les honneurs de la cour, vint s'établir aux
+Tuileries.</p>
+
+<p>Dans des temps calmes, personne n'eût mieux convenu à ces fonctions;
+mais alors elle eut une influence fâcheuse en tenant constamment au
+château, dans un salon ou la meilleure compagnie et le corps
+diplomatique étaient constamment rassemblés, des discours absolument
+opposés à ceux du roi et à la marche du gouvernement. Sa position
+élevée, les faveurs dont elle était l'objet, la considération dont elle
+jouissait à juste titre, donnaient du poids à ses paroles et faisaient
+quelquefois douter de l'union du roi avec son gouvernement. Elle
+ralliait à ses principes tous les énergumènes, tous les intrigants; et
+cependant la droiture est le fond de son caractère; mais, comme beaucoup
+de gens, elle rassemble sans cesse les contraires, et présente à chaque
+moment les disparates les plus étranges. Admirable dans la manière dont
+elle pose les principes généraux, rien n'est plus opposé que la façon
+dont elle en fait l'application. Son esprit me plut, son amitié me
+toucha, et un dévouement soutenu m'attacha à sa fille, femme d'autant
+d'esprit et d'autant d'instruction que sa mère, avec beaucoup plus de
+raison. Jamais dans ma vie je n'ai rencontré de femme d'une amabilité
+aussi constante et aussi usuelle. Elle sait causer avec tout le monde
+et tirer parti de chacun; elle sait discourir avec un savant, un
+artiste, un poëte, un homme d'esprit, un ignorant et même un sot. Sans
+être belle, la régularité de ses traits, l'ensemble de sa figure est
+rempli d'agrément, et son animation donne un prix inestimable à sa
+personne et à ses paroles. Une intime amitié a existé entre nous pendant
+de nombreuses années; elle a résisté à de grandes épreuves et survécu à
+nos bouleversements.</p>
+
+<p>Le salon de madame d'Escars était funeste à la marche d'un gouvernement
+raisonnable et modéré. Il y avait aberration de la part du roi à le
+laisser subsister, en adoptant pour son gouvernement une marche tout
+opposée aux principes qui y étaient professés. Plus d'une fois j'ai
+rompu des lances avec madame d'Escars sur l'extravagance de ses paroles,
+mais constamment sans fruit. Retenu par des liens qui m'étaient doux, je
+la voyais sans cesse; mais, voulant vivre en paix, je m'étais imposé
+l'obligation de garder le silence et de ne répondre jamais aux folies
+que je lui entendais débiter; car, en lui répondant, une querelle
+sérieuse était toujours imminente. Mais, pour lui bien faire connaître,
+une fois pour toutes, mon opinion, je lui déclarai, avant de prendre le
+parti d'un silence absolu, que, si jamais le roi m'appelait à faire
+partie d'un ministère, je mettrais pour condition à mon acceptation, en
+réclamant pour elle d'autres témoignages d'intérêt et de bonté, sa
+sortie immédiate du palais, où ses paroles battaient en brèche la
+monarchie et sapaient l'édifice politique dans ses fondements en égarant
+les esprits et altérant la confiance publique. Mais cette critique amère
+de la conduite politique de madame d'Escars n'empêchait pas une
+affection sincère et véritable; car je ne sais comment on peut résister
+à la puissance du coeur et de l'esprit, réunis dans la même personne.</p>
+
+<p>On jugera de mes sentiments pour elle par une plaisanterie délicate que
+je lui fis sous le voile de l'anonyme au premier de l'an. On suppose
+qu'avec le caractère de madame d'Escars les récits relatifs à son séjour
+à Sainte-Marguerite sortaient souvent de sa bouche. J'imaginai de faire
+faire en relief, et avec un grand soin, l'île, le fort, les bois, d'y
+placer, indépendamment des soldats, deux femmes à la promenade et avec
+les vêtements que portaient habituellement madame d'Escars et sa fille,
+et on mit avec mystère cet ouvrage dans son appartement. Sa joie et sa
+reconnaissance furent grandes.</p>
+
+<p>Une autre femme politique de l'époque, la duchesse de Duras, essaya de
+jouer un rôle. Elle était fille de M. de Kersaint, capitaine de vaisseau
+dans la marine royale, ardent novateur et membre de la Convention
+nationale. M. le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi,
+l'avait épousée à cause de sa grande fortune.</p>
+
+<p>L'entraînement révolutionnaire de M. de Kersaint rendit plus remarquable
+son courage à défendre Louis XVI. Atteint d'une maladie grave, M. de
+Kersaint se fit porter à la Convention pour déposer son vote en faveur
+du malheureux roi. Après la catastrophe, il donna sa démission. Peu de
+temps après, il fut condamné par le tribunal révolutionnaire, et sa tête
+tomba sur l'échafaud. Sa fille, personne d'un esprit supérieur, animée
+des sentiments les meilleurs, présentait un contraste habituel entre les
+idées nouvelles, les intérêts et les nécessités de sa position. Le duc
+de Duras, très-honnête homme, était l'orgueil personnifié. Une rudesse
+habituelle lui paraissait la conséquence obligée de sa haute naissance.
+Deux êtres pareils pouvaient difficilement bien vivre ensemble; mais
+cependant la considération que donne un esprit supérieur uni à une
+conduite régulière et à une fortune considérable avait fait une position
+sociale élevée à madame de Duras, et son salon devint le siége de mille
+intrigues. Madame de Duras voulut créer des ministres et gouverner; mais
+son influence ne put se développer assez pour la satisfaire; et, quand
+les mouvements continuels qu'elle se donna eurent amené au ministère
+l'homme de sa prédilection, l'objet de son culte, M. de Chateaubriand,
+elle eut la pénible mortification d'être repoussée et de devenir
+étrangère aux affaires. Sans être laide, elle était dépourvue
+d'agréments physiques et ne put jamais inspirer de passion; ainsi sa vie
+se composa d'impossibilités. Elle a peint ses souffrances dans trois
+ouvrages charmants, qui tous, par divers exemples, donnent l'idée de ce
+supplice.</p>
+
+<p>Dans le premier, <i>Ourika</i>, une négresse, élevée dans le monde avec tous
+les agréments et les avantages moraux désirables, ne peut, à cause de sa
+couleur, prendre dans la société la place qu'elle ambitionne, et que
+l'illusion de son éducation lui avait fait croire pouvoir occuper.</p>
+
+<p>Dans le second, <i>Édouard</i>, un bourgeois, devient amoureux d'une grande
+dame, et, malgré ses hautes qualités, il ne peut l'épouser.</p>
+
+<p>Enfin dans le troisième, <i>Olivier</i> (qui ne fut pas imprimé, mais dont la
+lecture fut réservée à quelques amis), sujet singulier choisi par une
+femme vertueuse, un homme privé des facultés de son sexe, ayant éprouvé
+et inspiré de l'amour, et enveloppant dans le mystère ses motifs pour ne
+pas accepter la main de la personne qu'il aime, se tue au moment où
+cette femme, ne pouvant expliquer une conduite si extraordinaire, au
+désespoir de le voir souffrir, s'offre à lui et lui propose de lui
+consacrer sa vie sans être dans les liens du mariage.</p>
+
+<p>Madame de Duras me distingua, et bientôt des liens d'une sincère amitié
+nous réunirent. Son adoration pour M. de Chateaubriand fut payée d'une
+grande ingratitude; il s'éloigna d'elle au moment où une santé
+chancelante rendait plus nécessaires les soins de l'affection. Cette
+pauvre femme mourut blessée au coeur par une conduite dont elle lui fit
+connaître la cruauté dans une lettre destinée à lui être remise après sa
+mort. Au surplus, le sort de M. de Chateaubriand était d'inspirer, par
+la beauté de son talent, des sentiments exaltés à plusieurs femmes d'un
+esprit distingué, sans compromettre cependant leur réputation; car,
+autre Olivier, mais Olivier philosophe, on assure qu'il est peu capable
+de tirer parti de leurs faiblesses. Madame de Duras a eu deux filles:
+l'une, dont le nom a été mêlé aux tentatives politiques de madame la
+duchesse de Berry, auxquelles elle a pris part, madame de la
+Rochejaquelein, a fait, malgré de grands avantages personnels, le
+tourment de sa mère, tandis que l'autre, la duchesse de Rauzan, pleine
+de qualités et de vertus, a fait sa consolation.</p>
+
+<p>Madame de Staël vivait encore et réunissait toujours du monde; mais
+tout annonçait en elle une fin prochaine. Elle est si connue par son
+esprit, ses écrits et tout ce qu'on a publié sur son compte, qu'il est
+presque superflu d'en parler. Napoléon l'a grandie en la persécutant. Il
+est remarquable à quel point il redoutait son influence. Elle possédait,
+il est vrai, une puissance de parole et d'esprit extraordinaire, et sa
+conversation produisait presque toujours un entraînement universel.</p>
+
+<p>Je la voyais avant son exil, et, m'ayant pris en grande amitié, j'étais
+devenu un de ses habitués les plus assidus, chose qui peut-être avait
+dans ma position le mérite du courage.--Ses principes politiques étaient
+absolus et certainement fort dangereux. Elle a contribué, en 1814, à
+nous jeter dans les voies doctrinaires, où tout était spéculation,
+idéologie, théorie, incertitude. Malgré son esprit, on pouvait la
+combattre avec succès par une suite de raisonnements, sa logique peu
+sévère offrant à son adversaire des points d'attaque faciles à saisir.
+Il fallait seulement l'empêcher de dénaturer la question, de changer le
+point de départ, moyen puissant quelle savait employer avec succès,
+quand elle était embarrassée. En la réduisant à des raisonnements
+réguliers et en se mettant en garde contre l'action de son imagination
+vive, brillante et féconde, on pouvait lui résister et même la vaincre.
+D'une timidité poussée jusqu'à la poltronnerie, il était aisé de
+l'effrayer. Bonne femme au fond et fidèle à ses affections, elle a su
+inspirer à ses enfants une affection et une admiration profonde, et un
+respect pour sa mémoire tel, que des intérêts d'argent puissants n'ont
+pas pu les porter à méconnaître ses intentions. Elle m'avait pris en
+goût, et mes relations avec elle, rétablies en 1814, ont duré jusqu'à sa
+mort.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres maisons également ouvertes avaient leur nuance
+d'opinion, dont il serait trop long de donner le détail. C'étaient
+autant d'arènes où on venait débattre les plus hautes questions
+politiques. Il n'y avait pas une seule femme qui ne se crût appelée à
+établir son opinion et à la défendre avec ardeur et souvent avec fureur.
+Chez madame de Montcalm, soeur de M. de Richelieu, femme infirme et
+contrefaite, d'un esprit fin et délié et d'un goût délicat, les réunions
+moins nombreuses étaient moins agitées, plus attrayantes et plus
+agréables; mais on payait chèrement le plaisir de s'y trouver en y
+rencontrant habituellement Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie,
+Français renégat, qui y dominait avec insolence.</p>
+
+<p>Peu après le retour du roi, la maison militaire, rétablie sur de
+nouvelles bases, fut beaucoup diminuée. On supprima ce qu'on appelait la
+maison rouge, et les cinquième et sixième compagnies des gardes du
+corps. Les quatre qui furent conservées eurent une force moindre. Je me
+consolai facilement de la perte de ma compagnie, quelque agréable que
+fût un pareil commandement, consistant plutôt en un service de cour
+qu'en un service militaire. On s'occupa de l'organisation d'une garde
+royale, et je fus destiné à y avoir un des grands commandements.</p>
+
+<p>Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, chargé de cette organisation, était
+opposé à cette création. Il fit tout au monde pour la faire échouer, et,
+quand il ne put plus reculer, il y introduisit des dispositions
+monstrueuses. On ne se rendit pas compte de leurs conséquences, et on se
+refusa à reconnaître les principes qui doivent servir de base à une
+garde. On agit par caprice et d'une manière incohérente.</p>
+
+<p>La garde d'un souverain a plusieurs objets à remplir. D'abord elle doit
+défendre le trône contre les factieux. Ensuite elle doit être un objet
+de récompense et d'émulation pour l'armée. Enfin elle doit former une
+réserve d'une grande valeur pour la guerre.</p>
+
+<p>Pour remplir le premier objet, il faut établir l'obéissance par tous les
+moyens possibles. La défense du trône devant avoir lieu en agissant
+contre ses compatriotes, mille considérations diverses concourent à
+relâcher les liens de la discipline. Il faut donc les multiplier et
+entourer les chefs de tous les moyens d'influence et d'action possibles.
+Or deux genres de pouvoir agissent sur les soldats et parlent à leur
+esprit, le premier tient à l'élévation du rang de celui qui commande, à
+l'éclat qui l'environne, et qui appartient aux généraux et aux chefs de
+l'armée; le second se trouve dans la puissance du chef de corps, du père
+de famille, dont l'action est constante, journalière, et porte sur tous
+les détails de la vie. Eh bien, pour rendre le commandement plus
+efficace, pour rendre l'obéissance plus assurée, on a réuni sur la même
+tête, dans beaucoup de pays, la puissance du chef de famille à l'éclat
+résultant des plus hauts grades. Ainsi en France autrefois, le colonel
+des gardes françaises était habituellement maréchal de France, et un
+régiment de gardes anglaises a pour colonel le duc de Wellington.</p>
+
+<p>Pour remplir le second objet, une garde ne doit jamais être composée de
+recrues. Sa paye doit être forte, et les officiers de l'armée appelés à
+y entrer doivent y trouver des avantages de fortune et d'avancement.
+Enfin, cette garde, assez nombreuse pour ne pas être constamment de
+service, doit venir seulement par fractions dans la capitale. Le séjour
+d'une très-grande ville relâchera toujours la discipline et tendra à
+corrompre les troupes. Il est utile, après quelques mois de séjour, et
+quand ses effets pourraient s'en faire sentir, de pouvoir employer un
+temps suffisant dans de petites garnisons à remettre tout dans l'ordre
+accoutumé.</p>
+
+<p>D'après ces considérations, j'avais proposé de former la garde de quatre
+légions de quatre à cinq mille hommes chacune, composée de troupes de
+différentes armes, et dont chacune d'elles serait commandée par un
+maréchal de France qui en serait le colonel. Les quatre légions auraient
+eu des quartiers à vingt lieues de Paris, et auraient fourni chacune
+quinze cents hommes pour le service. Ainsi le roi aurait eu six mille
+hommes de troupes, se relevant d'époque en époque, et composées de
+différentes légions.</p>
+
+<p>On devine le motif de cette division pour le service journalier. Dans le
+cas du rassemblement de la garde, chaque légion aurait été réunie sous
+son chef propre. Enfin j'avais proposé de donner à chaque officier de la
+garde un grade supérieur à son emploi, mais sans lui en faire porter les
+distinctions. Au lieu de cela, on fit une espèce d'armée sans
+dispositions spéciales.</p>
+
+<p>On créa huit régiments d'infanterie, six français et deux suisses, de
+trois bataillons chacun. Ces vingt-quatre bataillons furent organisés en
+deux divisions. Quatre régiments de cavalerie légère et quatre de
+grosse cavalerie, formant également deux divisions. Enfin, l'artillerie
+se composait de soixante bouches à feu.</p>
+
+<p>Quatre maréchaux de France furent choisis pour avoir à tour de rôle le
+commandement de cette garde; mais, comme leur autorité était passagère
+et n'avait aucune influence sur le choix et les récompenses, aucun d'eux
+n'avait la plus légère action sur l'esprit des officiers et des soldats.
+Leurs fonctions ne s'élevaient guère au-dessus de celles des commandants
+d'armes qui, dans les garnisons, reçoivent les rapports, ordonnent le
+service et font défiler la parade.</p>
+
+<p>À la guerre, la communauté des dangers, le souvenir des actions
+glorieuses, établissent entre les généraux et les soldats une espèce de
+fraternité dont les effets sont incalculables. En temps de paix, un
+général qui ne récompense pas n'est rien pour les troupes. Les soldats
+ne le connaissent que par des devoirs, des exercices, des fatigues et
+des punitions, et sa présence est moins une occasion de joie qu'un motif
+d'ennui et de tristesse.</p>
+
+<p>On recruta la garde dans la population et par enrôlement volontaire, et
+jamais les enrôlements volontaires n'ont donné nulle part une
+composition d'armée comparable à celle des levées faites régulièrement
+par la loi. On y plaça beaucoup de Parisiens, et cette funeste habitude
+s'est conservée constamment. Enfin on donna aux officiers un rang
+supérieur et les distinctions d'un grade qu'ils n'exerçaient pas. Cette
+profusion de torsades en diminua la considération. On en reconnut plus
+tard l'inconvénient. On entreprit de faire une nouvelle législation pour
+la garde. Il en résulta une foule de prétentions et une cause de
+confusion et d'embarras pour l'administration.</p>
+
+<p>Malgré les vices de son organisation, malgré l'influence fâcheuse de M.
+le duc d'Angoulême, malgré le peu d'action laissée aux majors généraux
+sur ce corps, il a répondu en grande partie à l'espérance qu'on avait pu
+en concevoir. Cependant, s'il eût été établi sur les bases indiquées
+plus haut, il se serait désorganisé moins rapidement lors des funestes
+événements de Juillet; mais, en somme, la garde a montré courage et
+fidélité. Elle commença son service auprès du roi le 1er janvier 1816,
+et les maréchaux prirent rang entre eux par trimestre dans l'ordre
+suivant: le duc de Bellune, le duc de Tarente, le duc de Reggio, et moi.</p>
+
+<p>Je reviens maintenant à la politique. Le ministère de M. de Talleyrand
+perdit promptement tout crédit et toute considération. Louis XVIII
+sentait le besoin de s'appuyer sur la Russie, seule puissance sans
+intérêts directs opposés aux siens. Pour atteindre ce but il fallait
+composer un ministère sous son influence, et mettre à sa tête quelqu'un
+qui lui fût agréable. M. de Richelieu, homme d'un caractère honorable,
+d'un esprit modéré et de nobles sentiments, était très-propre à occuper
+cette place. Une intrigue, conduite avec succès, amena M. de Talleyrand
+à donner sa démission. Comme la cruelle négociation des charges imposées
+à la France et des frais de la guerre n'était pas terminée, ce fardeau
+fut laissé à M. de Richelieu. M. de Talleyrand prétendit n'avoir quitté
+le ministère que pour se dispenser de signer un traité aussi funeste,
+mais c'est une imposture. M. de Talleyrand était tout résigné. Le roi
+lui tendit le piége dans lequel il tomba.</p>
+
+<p>Le ministère nouveau fut composé de M. de Richelieu, ministre des
+affaires étrangères et président du conseil; de MM. de Vaublanc,
+ministre de l'intérieur; duc de Feltre, ministre de la guerre; Corvetto,
+ministre des finances; Marbois, garde des sceaux; Dubouchage, ministre
+de la marine; et Decazes, ministre de la police. Cette administration,
+prenant la direction des affaires sous les auspices les plus difficiles,
+était peu homogène et en partie composée d'hommes de talents
+contestables.</p>
+
+<p>M. de Richelieu avait quitté la France avant la Révolution, pour aller
+chercher les aventures et faire la guerre contre les Turcs dans l'armée
+russe. À la prise d'Ismaïlow, il monta à l'assaut d'une manière
+brillante. Resté en Russie, quand la Révolution se fut développée en
+France, il y prit du service. Il eut le commandement d'Odessa, qu'il
+administra avec sagesse et dont il est comme le créateur. Jamais M. de
+Richelieu n'adopta les principes, les idées et les préjugés de
+l'émigration, son penchant et ses opinions le portaient plutôt du côté
+des idées nouvelles et libérales. Revenu en France à la Restauration, il
+resta en 1814 sans emploi, s'en tenant à sa charge de cour de premier
+gentilhomme de la chambre, dont l'année de service n'était pas arrivée.
+Il suivit le roi à Gand et revint à Paris, où on jeta les yeux sur lui
+pour occuper la place de premier ministre. D'abord compris dans le
+ministère Talleyrand, comme ministre de la maison du roi, il avait
+refusé pour ne pas se trouver dans une position inférieure et pour
+éviter d'avoir Fouché pour collègue.</p>
+
+<p>M. de Richelieu, connaissant peu la France, avait le sentiment de son
+ignorance des choses et des hommes. D'un esprit assez peu étendu, mais
+d'une conception facile, il réunissait à une grande défiance de lui-même
+un amour-propre très-irritable. Les meilleures intentions l'animaient;
+son amour du bien public, sa délicatesse et sa probité ne sauraient
+être placées trop haut; mais, irrésolu, indécis dans le choix de ses
+moyens, son incertitude sur la marche à suivre était augmentée par celle
+plus grande encore d'un homme fort vertueux, qui exerçait sur lui un
+grand empire, M. Lainé, depuis entré dans son ministère.</p>
+
+<p>M. de Richelieu m'a donné l'idée d'un homme auquel on imposerait la
+tâche de parcourir dans l'obscurité une longue suite d'appartements dont
+il ne connaîtrait la distribution que d'une manière imparfaite. Cet
+homme marcherait à droite, à gauche, reviendrait sur ses pas,
+franchirait une porte, puis s'arrêterait pour essayer de s'orienter. Tel
+était M. de Richelieu en politique. Son caractère honorable et modéré
+inspirait l'estime et la confiance, sa mort a été un malheur. Un homme
+comme lui ne sauve pas un pays, mais il l'empêche de périr tel jour et à
+telle heure. Il est un point d'arrêt, et donne du répit en appelant la
+confiance des honnêtes gens. S'il eût vécu, peut-être fût-il rentré aux
+affaires à l'époque du ministère Martignac. Alors ce ministère aurait eu
+un centre, un point d'appui, et cette administration, misérable par le
+peu de force des gens qui la composaient, aurait peut-être pris quelque
+consistance et quelque dignité.</p>
+
+<p>M. de Vaublanc avait été préfet de la Moselle sous l'Empire, et avait
+suivi le roi à Gand. En ce moment il était préfet des Bouches-du-Rhône.
+Homme vain, médiocre et ridicule, il s'était jeté avec une violence sans
+égale dans l'exagération. Ses prétentions se portaient sur tout; son
+éloquence était une réunion de mots sonores, mais vides de sens; ses
+opinions celles des plus violents de son parti. Il se croyait le premier
+écuyer du monde, et engagea le sculpteur Lemot à venir le voir pour
+modeler, d'après lui, la statue équestre de Henri IV. Il avait, sur
+l'emploi de son temps, des idées si singulières, que, montant à cheval
+dans son jardin pour sa santé, il y donnait en même temps ses audiences.
+La naïveté de son amour-propre passe toute croyance. Je lui ai entendu
+dire, tout haut et de bonne foi, que la Chambre de 1813 n'avait fait
+qu'une faute, une grande faute, c'est de ne pas l'apprécier à sa juste
+valeur. «Il fallait, disait-il, qu'elle m'élevât des statues.» Cet homme
+ne pouvait marcher avec M. de Richelieu, dont le caractère modéré et
+raisonnable était l'opposé du sien. Au surplus, il a proclamé une grande
+vérité à la tribune, démontrée de plus en plus par le temps, en disant
+que le gouvernement représentatif n'a pas été inventé pour le repos des
+ministres.</p>
+
+<p>M. de Marbois, ancien magistrat, a occupé, dans sa jeunesse,
+l'intendance de la Dominique, où il a laissé des souvenirs honorables.
+D'un esprit étroit et essentiellement maladroit, il n'a jamais pris la
+parole à la Chambre des pairs sans nuire à la cause qu'il défendait.
+Ministre du trésor sous Napoléon, une crise financière fut au moment
+d'arriver par son incapacité. Napoléon, me parlant de lui un jour à
+cette époque, me dit: «C'est un honnête homme, un bon garde de trésors,
+mais un imbécile; il imagine qu'on ne peut pas mentir.» De moeurs
+rigides, d'un caractère austère, sa faiblesse est extrême, quoique sa
+figure triste, son âge avancé et sa contenance sérieuse lui donnent
+l'apparence de la sévérité. Aussi l'a-t-on comparé à un roseau peint en
+fer. Il s'est prêté, dans l'épuration des tribunaux, à toutes les
+exigences du parti, sans pouvoir jamais désarmer sa haine. Un petit
+ouvrage écrit par lui, la <i>Conjuration d'Arnold</i>, aux États-Unis, est
+rempli d'intérêt et un modèle de style.</p>
+
+<p>M. Corvetto était un célèbre avocat de Gênes. C'était un homme d'un
+esprit fin et piquant. Il a établi de bonnes doctrines d'administration
+et fondé le crédit dans le budget de 1816; mais, le premier, il a placé
+l'administration dans les Chambres, en faisant voter les dépenses et
+l'emploi des fonds, au lieu de s'en tenir au vote de l'impôt, comme le
+prescrit seulement la Charte. Il eût rempli la double condition de
+l'ordre et de la prérogative royale en se bornant à présenter le budget
+des dépenses seulement pour mémoire et comme renseignement,
+l'affranchissant ainsi du vote législatif. D'une grande dévotion, il
+passait pour honnête homme, mais avait près de lui un gendre nommé
+Schiaffino, d'une réputation vénale et réputé un grand fripon. Du reste,
+je l'ai trop peu connu pour donner des détails plus étendus sur lui.</p>
+
+<p>Le duc de Feltre avait été ministre de la guerre sous Napoléon, et, à ce
+titre, les gens qui réfléchissent peu, et c'est le plus grand nombre, le
+croyaient un homme supérieur. La manière dont le ministère de la guerre
+était organisé alors prouve, au contraire, qu'il n'y avait rien à
+conclure de semblable, ou plutôt que c'était un homme d'une grande
+médiocrité.</p>
+
+<p>Le ministère de la guerre se compose du personnel et du matériel. Or,
+sous l'Empire, les deux branches étaient séparées, et chacune avait un
+ministre spécial pour la diriger. Le personnel se compose des plans de
+campagne, de l'avancement, des récompenses, de l'organisation, de la
+solde et de la justice militaire. Sans doute, personne n'imagine que les
+plans de campagne de Napoléon étaient faits par le duc de Feltre. Le
+travail de l'avancement et des récompenses était présenté par les
+maréchaux commandant les corps d'armée au major général, qui, après les
+avoir soumis à l'Empereur, expédiait les lettres d'avis, et ensuite
+envoyait le travail arrêté au ministre de la guerre pour l'expédition
+des brevets. Les organisations accidentelles des régiments provisoires,
+des régiments de marche, étaient faites par le major général,
+quelquefois par l'Empereur lui-même, et renvoyées ensuite au bureau de
+la guerre pour l'expéditoire des ordres. Il restait donc la solde et la
+justice militaire; et encore la solde, sauf les garnisons de
+l'intérieur, ne se payait jamais que sur les ordres spéciaux de
+Napoléon. Le ministre de la guerre n'était donc rien du tout à cette
+époque, ou seulement une griffe et un garde des archives.</p>
+
+<p>Le duc de Feltre avait parcouru la plus grande partie de sa carrière
+dans des emplois d'administration. Attaché, en 1793, au bureau
+topographique militaire de la Convention, il n'avait servi activement
+que jusqu'au grade de chef d'escadron, et, s'il avait paru à l'armée,
+c'était pour occuper des emplois de gouverneur de territoire. On ne
+pouvait donc plus le ranger parmi les militaires, et, sous Napoléon, il
+n'avait pas une seule chance pour arriver à la dignité de maréchal. Il
+se jeta à corps perdu dans les idées de réaction et de vengeance, et
+avec d'autant plus de plaisir et d'attrait, que, n'étant pas militaire
+et en portant l'habit, il était l'ennemi des gens de guerre véritables,
+dont il jalousait la gloire, l'éclat et la considération. Il professa
+donc des opinions d'une grande sévérité contre les fauteurs de la
+rébellion, et fit cette ordonnance de catégories si célèbre, qui devait
+aligner à jamais les esprits; car, chose inouïe! dans les dernières
+classifications, dans celles qui renfermaient les dispositions les plus
+rigoureuses, se trouvait tout ce qui avait quelque valeur et faisait la
+gloire et la force de l'armée.</p>
+
+<p>Le duc de Feltre, nommé ministre peu de jours avant le 20 mars, en
+remplacement du maréchal Soult, avait suivi le roi à Gand, et cette
+marque de dévouement, jointe à l'exagération de ses opinions, lui avait
+donné beaucoup de crédit parmi les royalistes. Il serait allé à Gand,
+même sans y être appelé par ses fonctions, à cause du sentiment de ses
+torts en 1814 et de la conduite misérable qu'il avait tenue à l'époque
+du 30 mars. Il redoutait beaucoup de se retrouver en présence de
+Napoléon, et prit à Gand, lui, ancienne création du régicide Carnot, des
+sentiments qui l'auraient rendu digne de la première émigration. Renvoyé
+du ministère au retour et éloigné par Talleyrand des affaires, il resta
+le point de mire des royalistes, et fut destiné à entrer dans la
+première combinaison ministérielle faite dans un autre esprit: aussi le
+donna-t-on à M. de Richelieu pour collaborateur. Une vanité de naissance
+incroyable, dont rien ne peut donner l'idée, était caractéristique chez
+le duc de Feltre. Simple gentilhomme, il s'est ruiné à acheter des
+titres et à se faire faire une généalogie. Il en est venu au point de
+trouver, pour souche de sa famille, une maison souveraine. Comme les
+libéraux de notre temps ont souvent été courtisans à d'autres époques,
+il a obtenu de M. de Las-Cases de l'indiquer dans son ouvrage comme
+descendant des Plantagenets. Cette manie du duc de Feltre a dû servir,
+dans de pareilles circonstances, à l'égarer dans sa conduite politique.
+Du reste, homme probe et délicat, il est mort sans fortune après avoir
+occupé d'assez grandes places, et pendant assez de temps pour pouvoir
+s'enrichir.</p>
+
+<p>M. Dubouchage, nommé ministre de la marine, sans manquer de finesse,
+était de la plus grande médiocrité. Officier dans le corps de
+l'artillerie, étant entré avant la révolution dans le 8e régiment,
+chargé du service des colonies, il avait passé au département de la
+marine. Après avoir fait sa carrière dans ce service obscur, à la
+Restauration il marqua par ses opinions exagérées. Appartenant à une des
+meilleures familles du Dauphiné, il se trouva en évidence, et M. de
+Vitrolles, son compatriote, servit à le grandir dans l'espérance d'en
+tirer parti pour son propre compte. On peut avoir une idée des lumières
+de M. Dubouchage et de son esprit de courtisanerie par le fait suivant.
+Il imagina d'établir l'école des aspirants de la marine dans la ville
+d'Angoulême, uniquement à cause du nom que portait M. le duc
+d'Angoulême, grand amiral. Les hommes les moins éclairés savent que l'on
+ne saurait trop tôt accoutumer à la mer les jeunes gens destinés à ce
+service. L'habitude des choses ne saurait être donnée de trop bonne
+heure; et, en vérité, il serait plus convenable de faire accoucher les
+mères des marins à bord des vaisseaux, que de voir les jeunes gens y
+monter pour la première fois à dix-huit ans. Mais M. Dubouchage aimait
+mieux recevoir une expression de faveur de cour que d'avoir la
+conscience d'une action utile.</p>
+
+<p>Je finirai d'esquisser ce tableau en essayant de faire le portrait de M.
+Decazes, appelé, peu après la formation de ce ministère, à en faire
+partie.</p>
+
+<p>M. Decazes appartient par sa naissance à la classe bourgeoise; sa
+carrière a été la magistrature. Né avec de l'esprit, de l'activité et de
+l'ambition, trop jeune pour avoir joué un rôle pendant la Révolution, il
+a commencé à être quelque chose seulement sous l'Empire, en s'approchant
+de la famille impériale. Il occupa le poste modeste de secrétaire des
+commandements de Madame-Mère. Né dans le Midi, où les opinions
+bourboniennes s'étaient déclarées avec force, il fut favorable à la
+Restauration. Sans être entré dans les intrigues qui l'ont appelée, il
+servit fidèlement les Bourbons en 1814. À l'époque du 20 mars et pendant
+les Cent-Jours, il leur montra un grand dévouement. Au retour du roi,
+fort vanté pour son activité et les sentiments qui l'animaient, il fut
+fait préfet de police. La méfiance inspirée par Fouché, son chef, ajouta
+à son importance, et bientôt des rapports immédiats s'établirent entre
+lui et le roi. M. Decazes plut au roi; son esprit vif, son adresse, les
+efforts qu'il fit pour satisfaire sa curiosité et l'amuser devaient le
+faire réussir. Il affichait pour la capacité supérieure de Louis XVIII
+une admiration sans bornes, et eut grand soin, pendant toute sa faveur,
+de faire comprendre au roi que, n'étant et ne pouvant être, en affaires
+politiques, que son élève, ses succès étaient entièrement son ouvrage.
+Ce genre de flatterie réussit toujours auprès des souverains. Moins la
+force de leur caractère et l'étendue de leurs facultés leur donnent les
+moyens de gouverner, plus ils tiennent à paraître les posséder. Aussi,
+quand ceux qui portent le fardeau leur rapportent tout, ils sont bientôt
+l'objet de leur affection la plus tendre. Le prince les identifie avec
+lui-même.</p>
+
+<p>M. Decazes, comme homme privé, est doué de beaucoup de qualités. Son
+coeur est chaud, fidèle à l'amitié et serviable; son caractère est
+loyal. Son esprit, un peu léger, l'empêche souvent de réfléchir assez
+mûrement avant d'agir. Ses opinions sont modérées, et il comprend le
+pays en homme sensé. Peut-être n'a-t-il pas vu d'assez haut la nécessité
+de créer de grandes existences politiques et de donner plus de
+consistance aux provinces pour suppléer à l'insuffisance de
+l'aristocratie. Arrivé très-jeune et trop vite aux affaires, s'il fût
+venu au pouvoir avec plus d'expérience, il aurait beaucoup mieux fait.
+Il eut tort de se brouiller avec l'héritier du trône. Cette faute
+impardonnable lui a suscité des obstacles et des embarras de toute
+espèce dont il est impossible de se figurer l'étendue. S'il se fût
+appliqué à lui plaire, il eût réussi; mais il rompit en visière quand
+des négociations l'auraient sauvé, et, après avoir rompu, il ménagea un
+parti qui voulait le perdre et qu'il eût dû alors écraser. On en jugera
+à l'occasion des affaires de Lyon. Sa marche fut incertaine quand il eût
+fallu tout briser; et elle fut trop tranchée et trop décidée au moment
+où il eût été sage de louvoyer pour éviter de se faire des ennemis. Une
+immense fortune aurait pu être son partage, et, l'ayant dédaignée, il
+est sorti des affaires avec des dettes. Il a une tournure élégante, une
+fort belle figure, une élocution facile. Ses amis lui sont restés
+fidèles dans toutes ses différentes fortunes. Je n'ai jamais cessé
+d'être du nombre, parce que je lui ai trouvé des qualités de coeur
+toujours rares à rencontrer. Il chercha à se créer un appui dans M. le
+duc d'Angoulême, et fit de grands efforts pour lui plaire; mais il en
+obtint peu de secours au moment où arriva la crise qui l'a renversé.</p>
+
+<p>Voilà quels étaient les collaborateurs de M. de Richelieu dans son
+premier ministère. Les travaux politiques du reste de l'année se
+bornèrent à la formation des listes destinées à être annexées aux
+ordonnances de proscription, à l'établissement des catégories pour
+l'armée, et à deux lois rendues, une sur la liberté individuelle, et
+l'autre sur les cris séditieux. La première fut l'objet de vifs débats,
+et j'y pris part à la Chambre des pairs. On sentait le besoin d'investir
+le gouvernement de pouvoirs plus étendus; mais le développement qui leur
+fut donné devait faire frémir. La faculté de faire arrêter, transmise à
+tout ce qui était officier de police judiciaire, descendait si bas, que
+c'était renverser l'ordre de la société. Je croyais nécessaire de donner
+le droit d'arrestations arbitraires aux ministres sur leur
+responsabilité, et c'est l'opinion que je soutins de toutes mes forces.
+On applaudit à mes paroles, mais le résultat ne fut pas conforme à mes
+espérances. Vinrent ensuite les condamnations de la Bédoyère, Ney et
+Lavalette, dont j'ai parlé.</p>
+
+<p>On se rappelle avec quelle ardeur et quel enthousiasme la Restauration
+avait été reçue dans le Midi, en 1814; on se rappelle aussi ce symptôme
+si remarquable de l'opinion d'alors, que l'Empereur détrôné, marchant
+sous la sauvegarde des puissances, fut obligé de se déguiser en officier
+autrichien pour pouvoir traverser le pays en sûreté. Ces sentiments
+avaient reçu une nouvelle énergie par les événements des Cent-Jours. On
+avait couru aux armes à Marseille pour s'opposer à la marche de
+Napoléon. On accusa même dans le temps le maréchal Masséna d'avoir
+paralysé le zèle des gardes nationales. Un calcul de temps et de
+distance a démontré la fausseté de cette accusation. Les gardes
+nationales, rassemblées à Marseille par suite de la nouvelle du
+débarquement à Cannes, ne pouvaient pas arriver à temps pour disputer le
+passage de la Durance à Napoléon. Ainsi on ne pouvait pas accuser le
+prince d'Essling d'avoir favorisé la marche de l'Empereur. Sans doute,
+la révolution qui s'opérait ne lui était pas désagréable; mais il ne fut
+pas dans le secret du retour de Napoléon, et il n'y a aucun reproche à
+lui faire avec justice. On connaît la violence des passions des
+Méridionaux et avec quelle facilité ils portent tout à l'excès. Si l'on
+pense à la désorganisation que deux révolutions successives avaient
+produite, à cette nuée d'ambitieux, d'intrigants qui surgit de toute
+part, à chaque occasion, on se fera le tableau de l'agitation d'alors.
+Des assassinats, des emprisonnements, eurent lieu dans le Midi, et, les
+idées religieuses donnant un nouveau développement aux haines, bientôt
+la nécessité de la résistance se fit sentir. On arriva à la pensée de
+renverser un parti qui opprimait, le gouvernement qui le soutenait, et
+ces idées coupables se transformèrent promptement en projets et en
+espérances criminelles.</p>
+
+<p>À cette époque, c'est-à-dire au mois d'avril 1816, le ministère se
+modifia. Les fautes sans cesse renouvelées de Vaublanc, le ridicule dont
+il était couvert et son incapacité démontrée décidèrent M. de Richelieu
+à proposer au roi son renvoi. Son remplaçant fut M. Lainé, homme
+austère, d'un caractère modéré, mais faible, grand orateur et homme de
+bien. On renvoya aussi M. de Marbois, qui était tout à fait au-dessous
+des circonstances, et, de plus, très-impopulaire à la Chambre, et on le
+remplaça par M. le chancelier Dambray, qui reprit les sceaux.</p>
+
+<p>Le Dauphiné devint le théâtre des premières agitations. La révolte, dont
+Didier était le chef, éclata et fut réprimée immédiatement par le
+général Donadieu, commandant à Grenoble. La folie de cette entreprise
+était démontrée par la faiblesse des moyens des conspirateurs et
+l'époque choisie pour son exécution, car le succès était impossible. En
+supposant d'abord un résultat favorable, il ne pouvait être qu'éphémère,
+la présence des étrangers, établis sur la frontière avec une armée
+d'observation formidable, dans le but avoué de maintenir l'ordre en
+France, était un obstacle insurmontable au succès des mécontents. Mais
+le concours de l'armée d'occupation ne fut pas nécessaire: les troupes
+placées à Grenoble, suffisantes pour réprimer le mouvement, dispersèrent
+quelques révoltés en armes. Il y eut quelques hommes tués, d'autres
+arrêtés et jugés; vingt et un condamnés à mort, et dix-sept exécutés,
+mesure qui parut dans le temps d'une grande rigueur. Aucune révélation
+importante ne fut faite; on connut seulement le nom du chef, Didier,
+homme courageux, entreprenant, mais inconsidéré. Il échappa aux
+premières poursuites, se réfugia en Savoie; mais, son arrestation ayant
+été mise à prix, il fut livré. Il monta sur l'échafaud et mourut avec
+courage. Le général Donadieu avait montré de la vigilance; mais il
+exagéra la gravité des événements et l'importance des faits pour faire
+valoir davantage ses services. On le combla de récompenses, et il devint
+un grand homme dans le parti. Ayant fait son devoir, il méritait des
+témoignages de satisfaction; mais on outre-passa la mesure dans les
+faveurs dont il fut l'objet, et ces faveurs devinrent la cause
+principale des troubles qui eurent lieu à Lyon l'année suivante.</p>
+
+<p>La tentative de Didier a certes été réelle; mais les circonstances qui
+l'ont amenée et son but ont toujours été enveloppés d'un mystère
+impénétrable. La seule explication raisonnable à lui donner, c'est
+qu'elle devait être au profit de M. le duc d'Orléans. Les mécontents
+espéraient sans doute un succès prompt et avaient la pensée que
+l'opinion, se prononçant en faveur du résultat, les étrangers, les
+voyant accomplis, en accepteraient les conséquences; mais cette
+explication même ne lui ôte pas le caractère d'une entreprise insensée.</p>
+
+<p>Cependant des mécontents se montraient dans diverses provinces et à
+Paris. Des sentiments hostiles à la dynastie étaient exprimés partout,
+avec publicité et indiscrétion. Cette indiscrétion même était la preuve
+de leur peu de danger. Les gens du plus bas étage professaient cette
+hostilité. Des propos recueillis dans les cabarets donnèrent l'éveil à
+la police; des révélations firent connaître des associations formées, et
+fournirent la possibilité d'y pénétrer au moyen de cartes de
+reconnaissance distribuées. Bientôt MM. de la Fayette et Manuel se
+mirent à la tête de tous les mécontents. On eut la preuve de leur
+concours, et, par une faiblesse coupable, on n'entreprit pas de les
+poursuivre. Seulement un nommé Plaignier, chef apparent du complot, et
+quatre de ses complices, furent condamnés à mort et furent exécutes.</p>
+
+<p>Dans une grande ville comme Lyon, il y avait quelques individus de
+l'espèce de ceux que je viens d'indiquer, exhalant dans les cabarets
+leur haine et leur mécontentement. Le général Canuel, qui commandait à
+Lyon, se piqua d'honneur. Son ambition étant stimulée par les
+récompenses données à Donadieu, il se détermina à mettre en oeuvre ce
+qui était sous sa main, et à donner du corps et une espèce de
+consistance à quelques hommes isolés qui n'avaient ni formé ni pu former
+aucun projet sérieux. Il leur choisit un chef, et ce chef, qui recevait
+ses ordres et ses instructions, prit toute la direction de la prétendue
+conspiration.</p>
+
+<p>Lyon était le chef-lieu d'une association catholique dont l'origine
+remontait au temps de la persécution dirigée contre le pape par
+Napoléon. Depuis la Restauration, elle avait pris beaucoup de force.
+Elle était devenue le point d'appui de cette puissance occulte qui a
+fait tant de mal et contribué si puissamment à la perte des Bourbons par
+les ennemis qu'elle leur a créés et les fautes dans lesquelles elle les
+a entraînés. Ce parti voulait briser la Charte; il ne rêvait que
+gouvernement absolu; il ne désirait que troubles et que conspirations.
+Il savait que ces conspirations seraient impuissantes à cause de la
+présence des armées étrangères; mais il comptait qu'elles serviraient à
+motiver la prolongation de leur séjour, et qu'elles mèneraient à des
+mesures violentes, et à modifier l'ordre établi. Ce parti raisonnait
+comme si l'emploi de la force, qui est utile parfois en des
+circonstances passagères, pouvait jamais être une base permanente de
+gouvernement. L'emploi de la force, quand on est obligé d'y avoir
+recours, ne doit jamais être qu'accidentel, car le moyen s'use de
+lui-même, et le temps le détruit toujours. Un gouvernement ne peut avoir
+de solidité que fondé sur la conviction, la confiance et les intérêts;
+mais les partis, en général, et surtout le parti dont je parle en ce
+moment, à qui le ciel semble avoir refusé toute intelligence, ne sont
+pas capables de comprendre de semblables vérités; ce parti, par ses
+opinions et ses cris, servit puissamment les projets criminels du
+général Canuel.</p>
+
+<p>Avant de faire le récit des événements qui se passèrent à Lyon à cette
+époque, je vais tâcher de faire connaître les deux individus marquants
+qui y exerçaient l'autorité.</p>
+
+<p>Le général Canuel est un des plus anciens généraux de la République.
+Malgré cette ancienneté, il n'a jamais figuré dans nos campagnes
+mémorables à notre grande époque. Employé constamment dans l'intérieur
+ou sur les derrières de l'armée, à commander les territoires, jamais il
+ne s'est trouvé à une bataille. La seule guerre qu'il ait faite est
+celle de la première Vendée. Alors aide de camp d'un homme dont le nom
+rappelle tout ce qu'il y a de plus abject, le général Rossignol, il se
+distingua par sa férocité. Une demande de récompense, faite par le
+général Rossignol pour Canuel, consacrée par l'implacable <i>Moniteur</i>,
+est motivée sur la manière dont il avait, non pas combattu, mais puni
+les brigands, et cet acte héroïque était le massacre des Vendéens dans
+l'hôpital de Fougères, auquel Canuel avait prêté son bras. Pendant
+l'Empire, sa vie fut obscure. À la Restauration, il se mit en avant et
+protesta de son zèle. En 1815, placé dans la Vendée, il prétendit avoir
+fait de grandes prouesses et fit imprimer un récit de sa campagne. Le
+général Lamarque lui répondit dans une brochure, chef-d'oeuvre de
+plaisanterie et de bon goût. Il y tourne en ridicule, avec un succès
+complet, une campagne où lui, vainqueur, n'a jamais eu l'occasion de
+combattre. Le général Canuel, voulant faire étalage de sa fidélité, tint
+un jour cet horrible propos: «J'ai marché, disait-il, dans le sang
+jusqu'à la cheville pour la République; pour les Bourbons, ce sera
+jusqu'aux genoux!» Homme crapuleux, dépourvu d'esprit et d'instruction,
+il fut adopté par le parti moral et religieux. La faveur dont on
+l'investit devint un malheur public, en contribuant beaucoup à aliéner
+les coeurs généreux de l'armée.</p>
+
+<p>M. de Chabrol, alors préfet de Lyon, est né en Auvergne. Son père,
+avocat ou procureur instruit et distingué, ayant fait fortune, acheta
+une charge qui l'anoblit. M. de Chabrol parcourut d'abord la carrière
+judiciaire, puis celle de l'administration. Il devint, sous l'Empire,
+intendant général des finances des provinces illyriennes, qu'il a
+administrées avec sagesse et probité. À la Restauration, il montra
+beaucoup de zèle pour les Bourbons et fit remarquer ses sentiments.
+Investi des pouvoirs de Louis XVIII pendant les Cent-Jours, et croyant
+devoir être ministre, il fut déconcerté d'être envoyé, comme simple
+préfet, dans le département du Rhône. Il s'y conduisit d'abord avec
+sagesse, et semblait peu d'accord avec le général Canuel. Son caractère
+de magistrat et d'honnête homme contrastait chaque jour avec les idées
+et les mesures révolutionnaires du général Canuel; car, sous un nom ou
+sous un autre, le général Canuel n'était qu'un infâme révolutionnaire.
+Ses propres observations et les rapports qu'il recevait contrariaient
+constamment le dire du général Canuel; mais, royaliste de bonne foi et
+sincèrement attaché à la dynastie, aussitôt qu'une révolte eut éclaté,
+il se repentit de la divergence de ses opinions avec le général Canuel,
+homme peu digne de lui être comparé. Timide et ambitieux, il chercha à
+réparer des torts imaginaires en abondant alors dans le sens de
+celui-ci. Il proclama qu'il s'était trompé, lorsqu'il avait eu raison.
+La préoccupation de son esprit fut telle, qu'elle l'empêcha de voir que,
+si le général Canuel avait prédit des révoltes, il l'avait fait à coup
+sûr, puisqu'il n'annonçait rien de plus que l'exécution de mouvements
+préparés par ses ordres. Une fois les premiers désordres éclatés, M. de
+Chabrol, vaincu, se livra à Canuel. Canuel se sentit bien fort quand il
+se trouva exercer un pareil ascendant sur un honnête homme.</p>
+
+<p>M. de Chabrol a un esprit droit, mais peu étendu. Sa probité l'empêcha
+de soupçonner une conduite coupable. Une vanité excessive fit qu'il tint
+depuis aux idées qu'il s'était faites des choses et des hommes. Enfin la
+faiblesse de son caractère, corroborée par son ambition, le place
+habituellement dans une sorte de dépendance des autres. Cette ambition
+dévorante de M. de Chabrol a été satisfaite. Il a été ministre plusieurs
+fois; mais, pour un homme comme lui, dont les intentions sont pures, il
+aura le regret éternel d'avoir contribué, à la fin de sa carrière, à la
+formation d'un ministère dont les oeuvres devaient être, pour tout
+homme de sens, la perte de la monarchie.</p>
+
+<p>On était donc, à Lyon, pendant la première partie de l'année 1817, dans
+une agitation et une inquiétude extrêmes. La cause en est encore cachée
+aux esprits sages et non prévenus. Tout à coup le bruit se répand qu'un
+complot va éclater, et trois ou quatre jours après, le 8 juin, jour de
+la fête du Saint Sacrement, une tentative de trouble a lieu. Personne ne
+bouge dans la ville. Un individu portant des cartouches est arrêté à la
+barrière, et pendant la nuit le capitaine Ledoux est poursuivi par des
+gens armés et tué de deux coups de pistolet; mais, si Lyon est
+tranquille, le tocsin sonne dans plusieurs villages de la banlieue,
+entre autres dans ceux de Saint-Genis-Laval, de Brignais, de Millery et
+d'Irigny. Plus tard il sonne à Saint-Andéol, et un capitaine à
+demi-solde, nommé Oudin, proclame Napoléon II, envoie des commissaires
+dans les environs et s'installe dans la municipalité. Lors de ces
+mouvements, qui eurent lieu presque simultanément, on ne parvint pas à
+réunir plus de quatre cents mécontents. Des détachements de troupes,
+accompagnés de gendarmerie, suffirent pour tout faire rentrer dans
+l'ordre. À peine fut-il tiré quelques coups de fusil. Mais, aussitôt le
+calme rétabli, on fit marcher la cour prévôtale, et partout on publia
+que le royaume avait couru les plus imminents dangers. On grossit
+beaucoup les événements dans les comptes rendus. Des actes de rigueur
+multipliés servirent les vengeances particulières et les intentions
+criminelles de ceux qui aspiraient à voir naître des troubles. Une sorte
+de terreur se répandit dans tout le pays. Les ouvriers des fabriques de
+Lyon, et les fabricants eux-mêmes, désertèrent la ville par crainte
+d'être compris dans quelques machinations infâmes, et, en peu de mois,
+il s'opéra un tel changement dans cette ville, dont la prospérité
+s'évalue par le nombre des métiers en activité, qu'au lieu de dix-huit
+mille métiers le nombre tomba rapidement et était réduit à sept mille au
+moment où je fus envoyé dans ce pays avec des pouvoirs extraordinaires.</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai déjà dit, M. de Chabrol avait combattu jusque-là les
+idées du général Canuel, et blâmé les actes irréguliers dont il s'était
+rendu coupable. Homme légal, il était opposé à tout ce qui sentait
+l'arbitraire. Mais, une fois le mouvement éclaté, la peur s'étant
+emparée de son esprit, il ne jugea plus rien d'après lui-même et n'eut
+plus de direction. Non-seulement la peur des révolutionnaires le faisait
+trembler, mais il redoutait davantage encore le jugement des hommes de
+son parti. La crainte d'être accusé de manquer de zèle ou d'avoir une
+indulgence coupable, le glaçait d'effroi. C'est un sentiment de cette
+nature qui a donné tant d'extension aux crimes de 1793.</p>
+
+<p>M. de Chabrol porta aux nues le général Canuel, proclama ses services,
+et celui-ci, débarrassé ainsi d'un censeur importun, et libre d'agir à
+sa guise, se mit à son aise. L'arbitraire le plus révoltant, les mesures
+les plus coupables et les plus vexatoires envers les citoyens, furent à
+l'ordre du jour. On feignit de croire à un danger imminent. Les troupes,
+munies de cartouches, reçurent l'ordre de se tenir sur leurs gardes. À
+force de proclamer le danger, on le fit naître, et des précautions,
+d'abord superflues, devinrent nécessaires, par suite de l'indignation
+publique et du mécontentement universel. Ces rapports alarmants, se
+succédant, donnaient de vives inquiétudes au gouvernement. Les efforts
+patents avaient été si peu de chose de la part des mécontents, et les
+cris d'alarme si vifs de la part des autorités et des chefs du parti,
+qu'il parut y avoir de l'obscurité dans les causes aux yeux des hommes
+de bonne foi. Le roi eut la pensée d'approfondir ce mystère et de
+m'envoyer sur les lieux pour vérifier les faits et porter le remède que
+les circonstances commandaient.</p>
+
+<p>J'étais à Châtillon, et un courrier extraordinaire vint, le 20 août, m'y
+chercher pour m'appeler à Paris<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Les pouvoirs les plus étendus me
+furent délégués, et un titre nouveau, celui de lieutenant du roi,
+destiné à les rappeler, me fut donné: seule fois que, dans la
+Restauration, semblable mesure ait été prise. Le 25 août au matin (jour
+de la fête de saint Louis), étant chez M. Decazes, ministre de la
+police, et causant avec lui, on lui apporta une dépêche télégraphique,
+datée de Lyon, à dix heures du matin. On lui mandait que, malgré les
+mouvements annoncés, tout était encore tranquille. Il me dit, à
+plusieurs reprises, combien serait éminent le service rendu au roi et à
+la France si je parvenais à rétablir la paix et le calme dans ce pays.
+Il avait bon espoir dans ma prudence et ma fermeté. Mes pouvoirs civils
+et militaires s'étendaient sur les deux divisions voisines, celles de
+Lyon et de Grenoble. J'avais la faculté de faire mouvoir les troupes
+dans un rayon de quarante lieues, et de rassembler toutes les forces
+existantes dans le centre du royaume; enfin on voulait un résultat
+favorable, et on ne négligea aucun des moyens convenables pour m'aider à
+l'obtenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a>
+<a href="#footnotetag13">
+(retour) </a>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Je m'empresse de vous annoncer que le roi m'a chargé de vous engager à
+revenir le plus tôt possible à Paris. L'intention de Sa Majesté est de
+vous confier une commission très-importante, et qui intéresse le bien de
+son service et de l'État. Le roi, qui connaît tout votre zèle, et qui
+désire le mettre à profit, ainsi que vos talents et votre expérience,
+espère que vous lui donnerez encore, à cette occasion, une nouvelle
+preuve de votre dévouement. Je suis heureux, monsieur le maréchal,
+d'être l'interprète de la confiance du roi à votre égard, et de vous
+assurer en même temps de l'inviolable attachement et de la haute
+considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Richelieu</span>.</p>
+
+<p>«Paris, le 20 août 1817.»</p></blockquote>
+
+<p>Je me mis en route à la fin d'août, et j'arrivai à Lyon le 3 septembre
+au matin. Reçu avec les honneurs dus à ma dignité de maréchal commandant
+en chef, je fis mon entrée à Lyon. Je ne perdis pas un moment pour
+entretenir les autorités, et je déclarai à tout le monde qu'investi de
+la confiance du roi, muni de ses pouvoirs, et chargé par lui de rendre
+la paix à ces provinces agitées, j'allais écouter, entendre et
+rechercher les causes des troubles qui avaient existé et qui menaçaient
+l'avenir. Je réclamai de chacun tous les renseignements propres à
+m'éclairer et la connaissance des faits.</p>
+
+<p>M. de Chabrol, étant conseiller d'État, avait le premier rang. Je le vis
+d'abord, et le plus habituellement. Nous nous connaissions de
+réputation, à l'occasion des fonctions remplies par tous deux en
+Illyrie, quoique en des temps différents. Il me portait une
+considération particulière, ayant été témoin des souvenirs que j'y avais
+laissés. De mon côté, je le savais un homme estimable, et ce fut avec
+confiance que je le consultai; mais lui-même, tout en me présentant les
+troubles comme sérieux et redoutables, m'éclaira beaucoup, en me faisant
+l'historique des temps qui avaient précédé le mouvement du 8 juin. Son
+incrédulité d'alors, son opposition au général Canuel, la censure qu'il
+avait d'abord faite de ses actes, et sa soumission crédule ensuite, me
+firent naître l'idée qu'en ce moment M. de Chabrol était la dupe d'un
+misérable coquin.</p>
+
+<p>Un M. de Senneville, commissaire général de police, compromis par une
+absence momentanée de Lyon à l'époque des troubles, était l'objet de la
+haine du parti. Il rassembla une multitude de faits qui contribuèrent
+puissamment à me confirmer dans ma pensée. J'eus d'abord une grande
+défiance de ses rapports et de ses opinions; mais la vérité n'a qu'un
+langage. Il me fut bientôt démontré que tous les troubles étaient
+factices. Le général Canuel et ses agents avaient voulu les faire naître
+et les propager pour avoir la gloire de les réprimer et recevoir des
+récompenses. Enfin les chefs du parti ultra-royaliste entraient
+ardemment dans ces combinaisons machiavéliques, dans des vues politiques
+de l'intérêt le plus élevé. Ce crime, de la part des dépositaires du
+pouvoir, si odieux, devait trouver beaucoup d'incrédules; car il n'en
+est aucun qui lui soit comparable. Employer les armes mises dans nos
+mains pour le maintien de la paix à la troubler; faire usage du pouvoir
+protecteur dont on est revêtu dans l'intérêt de la société pour la
+déchirer; un pareil crime est au-dessus de tous les autres: aucune
+punition ne peut lui être proportionnée.</p>
+
+<p>Indépendamment des actes criminels dont je viens de rendre compte, il se
+passait chaque jour des faits capables d'irriter au plus haut degré tout
+ce qui avait des sentiments honnêtes ou élevés. Les officiers en
+non-activité, assez malheureux par la misère à laquelle ils étaient
+réduits, par le renversement de leur carrière, étaient abreuvés de
+dégoûts et d'humiliations. Un misérable général Maringoné, homme vil et
+méprisable, sortant de nos rangs et ayant servi dans la garde impériale,
+était commandant de la place. Pour plaire au parti, il traitait ces
+officiers de la manière la plus infâme, les insultait et en passait la
+revue dans son écurie. On peut juger à quel point de désordre on en
+était venu par l'événement arrivé sous mes yeux, et quand ma présence
+semblait tenir en bride les factieux; mais l'oppression était passée
+dans les moeurs.</p>
+
+<p>Une multitude d'individus avaient été arrêtés, et les prisons étaient
+encombrées. Un de ces détenus, de fort mauvaise humeur, et à juste
+titre, adressa quelques injures à un factionnaire; celui-ci lui répondit
+par un coup de fusil et le tua. La garde sortit et tira aussi contre
+les prisonniers qui se montraient à la fenêtre et que cet acte atroce
+avait révoltés. Le concierge, étant entré dans la prison pour y mettre
+l'ordre, faillit périr par le feu des soldats; et ce n'était pas la
+première fois qu'un pareil mode de discipline était en usage dans les
+prisons!</p>
+
+<p>Après quelques jours d'observation et de mûres réflexions, le remède le
+plus simple et le plus efficace me parut consister à tenir la main à
+l'exécution des lois et à sévir contre les individus qui se rendaient
+coupables d'abus de pouvoirs, de voies de fait, et insultaient les
+citoyens. Les troupes avaient partout leurs armes chargées; j'ordonnai,
+en laissant un petit nombre de cartouches à chaque soldat de garde, de
+défendre de charger les armes, autrement que sur un ordre spécial du
+chef de poste, si quelque chose d'extraordinaire lui en faisait
+pressentir la nécessité. Je déclarai ensuite à tout le monde être venu
+pour donner de la force aux lois, et non pour m'en écarter. Je renvoyai
+de Lyon six officiers de l'état-major du général Canuel, ses infâmes
+agents dans l'exécution de ses intrigues criminelles. Il me parut
+nécessaire de destituer quelques maires de village, coupables d'avoir
+concouru au même but avec ardeur, la plupart habitants de Lyon et ne
+résidant pas, revêtus d'un pouvoir dont ils faisaient le plus funeste
+usage. Enfin je regardai comme indispensable le rappel du général
+Canuel lui-même, et comme utile de le mettre en jugement, si je
+parvenais à réunir assez de preuves de son crime pour le faire
+condamner.</p>
+
+<p>Les preuves arrivaient de toutes parts, et, si le gouvernement eût senti
+comme moi la nécessité d'éclaircir complétement cette question et de
+faire cet exemple, on les aurait réunies en foule. Tout ce qui était de
+bonne foi reconnut que le capitaine Ledoux, de la légion de l'Yonne,
+assassiné dans la nuit du 8 au 9 juin, était le chef donné par le
+général Canuel aux conspirateurs. Cet officier avait été à Saint-Genis,
+lieu d'où le principal mouvement devait partir. Quelques démarches
+incertaines et équivoques donnèrent des soupçons aux conspirateurs.
+Craignant une trahison, ils épièrent la conduite du capitaine Ledoux, et
+l'assassinèrent au moment où il se rendait chez son général. Il avait
+été prouvé par la procédure que plusieurs des accusés avaient agi en
+vertu d'ordres donnés, et ils furent acquittés. Le principal coupable,
+Oudin, ne fut jamais saisi; cet homme aurait pu faire d'importantes
+révélations; mais on repoussa, au lieu de les accueillir, les
+insinuations qui vinrent de sa part. Enfin tout porta le caractère de la
+plus infâme combinaison et des entreprises les plus criminelles.
+Cependant un grand nombre de condamnations avaient eu lieu.</p>
+
+<p>Je suis loin d'accuser M. de Chabrol d'avoir participé d'une manière
+directe à ces crimes; mais son amour-propre était engagé dans la
+question, et, quoique au fond de sa conscience il dût s'apercevoir à
+quel point il avait été trompé et dupe, jamais il ne voulut en convenir.
+Au contraire, il s'obstina à légitimer ce qui avait été fait. Dès ce
+moment, son séjour à Lyon devait être funeste, et je provoquai son
+remplacement, qui eut lieu immédiatement. M. de Lesai-Marnesia vint
+occuper le poste de préfet du Rhône. Homme d'esprit, de caractère et
+animé des intentions les plus droites; homme de naissance et n'ayant
+jamais occupé d'emplois pendant l'Empire ni la République, il offrait
+aux royalistes de bonne foi toutes les garanties désirables. Le général
+Canuel fut remplacé par le général Maurice Matthieu, homme rempli de
+droiture, d'honneur et de vérité. Ces deux individus, revêtus de
+pouvoirs civils et militaires, animés des mêmes intentions,
+s'entendirent parfaitement et n'eurent besoin d'aucun moyen
+extraordinaire pour maintenir l'ordre public et assurer l'exécution des
+lois.</p>
+
+<p>Le parti jeta les hauts cris; il n'y eut sorte d'infamie qui ne fut
+débitée sur moi. J'étais complice des jacobins et un jacobin moi-même.
+Je voulais le renversement de la monarchie. Les plus odieuses
+déclamations furent le prix de la pacification sincère et réelle qui
+était mon ouvrage. Le ministère me soutint, mais me soutint faiblement.
+Il accepta une partie de mes propositions, sans s'engager dans une lutte
+corps à corps avec le parti. Il aurait triomphé, et son triomphe lui
+aurait servi à fonder la puissance royale sur les intérêts nationaux, la
+justice, la raison et la vérité. Ce fut une grande faute dont il devint
+plus tard la victime.</p>
+
+<p>La question de Lyon, dénaturée par les passions, a été embrouillée à
+dessein. Elle est facile cependant à éclaircir et à juger en observant
+les faits et surtout les résultats.</p>
+
+<p>Un pays est en fermentation et en révolte; tout est alarme et danger aux
+yeux de tous. La population industrielle, frappée de terreur et de
+l'idée des dangers qu'elle court, se disperse; le chaos semble prochain,
+et tout menace la société. Un homme, revêtu de grands pouvoirs, arrive;
+il ne dit pas autre chose que ces paroles: «Je viens donner de la force
+aux lois et assurer leur empire. Que les lois règnent donc, et le
+premier qui les enfreindra sera l'objet de ma sévérité.» Il renvoie le
+général et le préfet, et avec eux douze individus civils et militaires
+occupant des emplois subalternes.</p>
+
+<p>Dès ce moment, le pays reste tranquille; pas un signe de mécontentement
+ne se montre; la population est docile et disciplinée, et, pendant
+treize ans, la paix la plus profonde règne dans cette cité. L'industrie
+renaît, et, en moins d'un an, elle se développe au point de dépasser ce
+qu'elle avait été dans les temps les plus prospères. Au lieu de sept
+mille métiers en activité, et dont le nombre diminuait constamment, plus
+de vingt mille sont en mouvement, et, plus tard, il y en a vingt-sept
+mille.</p>
+
+<p>Quand de pareils résultats sont obtenus, sans doute l'autorité a pris
+les meilleurs moyens pour assurer la paix, et, quand les mesures
+employées se réduisent à celles indiquées, on doit croire que les
+individus éloignés étaient les seuls obstacles à la prospérité publique,
+et qu'ils faisaient usage de leur pouvoir d'une manière opposée à leurs
+devoirs et aux intérêts du souverain. Mais il fallait donner
+satisfaction à l'opinion, et aux individus blessés dans leurs droits, et
+menacés dans leur existence. Le gouvernement devait punir d'une manière
+sévère un général coupable d'un si exécrable forfait. J'en étais si
+convaincu, que, dans une lettre à M. de Richelieu, je lui disais: «En
+faisant tomber la tête du général Canuel, supplice qu'il a mérité mille
+fois pour les victimes qu'il a immolées et l'ébranlement qu'il a fait
+subir à l'ordre social, le roi acquerrait un pouvoir plus grand, une
+autorité plus forte que celle que lui donneraient cent mille soldats
+dévoués; car sa puissance serait fondée sur la reconnaissance et la
+confiance de ses sujets.» Mais on ne me comprit pas. On prit un terme
+moyen: en ajournant les dangers, on en créa d'autres. Au lieu de mettre
+en jugement le général Canuel, après l'avoir retiré de Lyon, on le fit
+inspecteur, et, s'il perdit la faculté de remuer et d'irriter les
+populations, il eut un poste honoré et recherché. Les discours les plus
+violents furent dirigés contre moi à la Chambre. M. Decazes osa à peine
+me défendre. Sans désarmer ses ennemis, il donna beaucoup de force aux
+miens et rendit ma position pénible et difficile.</p>
+
+<p>À mon retour à Paris, je me trouvai au milieu du choc des partis,
+blessé, froissé, meurtri. On me fit ministre d'État pour faire un acte
+public d'approbation de ma conduite; mais on ne s'était pas prononcé
+nettement et avec énergie sur mes actes particuliers, chose bien plus
+nécessaire à l'intérêt public qu'une récompense dont je n'avais pas
+besoin.</p>
+
+<p>Qu'arriva-t-il de cet état de choses? le peuple de Lyon, délivré par mes
+soins, après avoir été victime et avoir souffert, attendait, de la part
+du gouvernement, des garanties contre le retour d'un pareil ordre de
+choses. Voyant ces garanties lui échapper, il les chercha en lui-même,
+c'est-à-dire dans les élections. Qu'augurer de l'avenir quand le
+libérateur, auteur du rétablissement de la paix, est pour ainsi dire,
+abandonné par le gouvernement? Ne doit-on pas redouter, pour d'autres
+temps, l'essai de nouvelles persécutions? Le même remède se
+trouvera-t-il une seconde fois? Alors que reste-t-il à faire? Nommer des
+députés pour être les sentinelles vigilantes de leurs concitoyens. Il en
+arriva ainsi. Mais bientôt les passions font dépasser les limites et
+tomber dans un excès contraire. De détestables élections eurent lieu,
+tandis qu'elles auraient été toutes dans le sens du gouvernement si on
+eût fait justice du général prévaricateur.</p>
+
+<p>Quant à M. Decazes, quel fut, pour lui-même, le fruit de sa politique?
+Le parti, acharné à sa perte, se soutint; il acquit une force
+proportionnée au ménagement qu'on avait pour lui, et il finit, quand
+l'occasion lui fut favorable, par le renverser. Si M. Decazes eût adopté
+hautement tous mes actes, eût tenu mon langage, épousé mes intérêts sans
+inquiétude et eût fait condamner Canuel, il aurait soumis tous ses
+ennemis d'un seul coup et serait resté toujours au pouvoir. Soutenu par
+de bonnes élections et par l'opinion, il eût été invulnérable. Cette
+époque présente une crise où le trône aurait pu facilement se
+consolider; mais, au contraire, il a commencé à être ébranlé. Dès ce
+moment une guerre à mort fut déclarée entre les hommes exaltés et les
+hommes raisonnables.</p>
+
+<p>M. Decazes avait obtenu le consentement du roi pour la dissolution de la
+Chambre et faire faire de nouvelles élections. Il fallait nécessairement
+une autre assemblée d'une composition plus raisonnable, moins passionnée
+et plus maniable, qui pût servir de base à un meilleur système de
+gouvernement; mais, pour arriver à l'ordonnance qui prescrivait cette
+grande mesure, il fallait obtenir de la majorité du ministère une
+opinion conforme à la sienne. Il y avait sept ministres: MM. de
+Richelieu, Lainé, Decazes, Dubouchage, Corvetto, le duc de Feltre et
+Dambray. Les trois premiers étaient favorables à cette mesure; les
+quatre autres lui étaient opposés. On promit au duc de Feltre de le
+faire maréchal s'il voulait passer à la minorité du ministère et lui
+donner ainsi la majorité. Dévoré d'ambition et sans aucun titre à faire
+valoir pour la satisfaire, un événement extraordinaire pouvait seul lui
+faire obtenir cette dignité; aussi, saisissant cette occasion avec
+empressement, il fit le marché. L'ordonnance célèbre du 5 septembre
+signée, Dambray, Dubouchage et Corvetto se retirèrent du ministère, et
+furent remplacés par MM. Louis, Pasquier et maréchal Gouvion-Saint-Cyr
+à la marine, d'où bientôt il passa à la guerre.</p>
+
+<p>Après avoir tout mis en ordre à Lyon, je partis pour faire une tournée
+dans la septième division. Il n'y avait aucune trace des désordres de
+l'année précédente; seulement le général Donadieu était en guerre avec
+les autorités. On se plaignait de son ton absolu, de ses formes et de
+quelques actes arbitraires. Je l'engageai à modifier sa conduite; mais
+je ne portai aucune plainte contre lui; je le soutins même contre ses
+ennemis, parce qu'il avait rendu des services véritables dans des
+troubles réels et dont les conséquences eussent pu devenir graves, s'ils
+n'avaient pas été réprimés sur-le-champ. Je fis aussi une excursion dans
+le département de la Loire, à Saint-Étienne, ce centre si
+prodigieusement actif de l'industrie française, qui, par l'abondance des
+combustibles, leur bas prix, et l'esprit de la population, est appelé à
+une prospérité à peine possible à concevoir. Je revins à Lyon, où je
+restai jusqu'à ce que les travaux de la cour prévôtale fussent terminés.
+Je me méfiais des vengeances auxquelles on ne manquerait pas de se
+livrer après mon départ, si je laissais quelques affaires en arrière.
+Tout étant clos et fini, et les nouveaux pouvoirs en fonction, je revins
+à Paris.</p>
+
+<p>Jamais mission n'avait eu un succès plus complet. La paix la plus
+profonde avait été rétablie d'une manière tellement durable, que la
+tranquillité n'a plus été troublée depuis. Eh bien, les accusations les
+plus étranges, les moins vraisemblables, les plus absurdes furent
+dirigées contre moi. Ce parti qui se tient ordinairement dans l'ombre,
+et dont l'arme habituelle est la calomnie; ce parti qui disparaît
+toujours dans le danger, et qui, après avoir opéré les plus grandes
+catastrophes par son imprudence et sa lâcheté, accuse ses victimes des
+malheurs qu'il éprouve, ce parti se déchaîna contre moi. Un journal
+intitulé le <i>Moniteur royaliste</i>, porté à domicile furtivement, était
+rempli des plus grandes horreurs. Il inspira cependant du dégoût aux
+honnêtes gens, et sa vie ne dépassa pas son cinquième numéro.</p>
+
+<p>Monsieur, chef et confident du parti, me reçut fort mal à mon retour. Je
+me défendis en citant les faits, et, montrant que la paix régnait à la
+place des troubles et du chaos. Il me fit cette étrange réponse: «Je le
+crois bien: ils ont tout ce qu'ils veulent.» Et ce qu'ils voulaient, et
+ce qui les avait contentés, c'était une protection égale pour tout le
+monde et le règne des lois. Je méprisai les clameurs, et je me réfugiai
+dans l'idée consolante du bien réel que j'avais fait à mon pays. Le roi
+m'accueillit aussi bien que je pouvais le désirer, et m'exprima se
+satisfaction de ma conduite.</p>
+
+<p>Pendant le cours de l'hiver, des plaintes et des récriminations sur
+l'affaire de Lyon se renouvelèrent à plusieurs reprises. Il sembla
+nécessaire de réprimer tant d'impudence par un exposé officiel et
+positif des faits, et d'empêcher ainsi l'opinion d'être égarée. Le
+colonel Fabvier, officier de la plus grande distinction, qui m'était
+fort attaché et avait fait les dernières campagnes près de moi et
+rempli, pendant ma mission, les fonctions de chef d'état-major, se
+trouvait naturellement, par cette circonstance, appelé à se charger de
+la rédaction et de la publication de cet exposé. Homme d'un esprit
+remarquable, d'un caractère fort élevé et du plus grand courage, mais
+d'une nature ardente et emportée, il avait vu, avec plus d'indignation
+encore qu'un autre, ce qui s'était fait. Il mettait du prix à confondre
+de lâches calomniateurs. Il publia, au printemps, un écrit ayant pour
+titre: <i>Lyon en</i> 1817, qui fit grand bruit. On y répondit avec violence;
+il répliqua, les réponses furent publiées au nom du général Canuel, de
+M. de Chabrol, de M. de Fargues, maire de Lyon. Ce dernier, si fier de
+sa fidélité, avait cependant si bien accueilli Napoléon dans les
+Cent-Jours et lui avait montré tant de dévouement, qu'à son passage en
+1815 il en avait reçu la décoration de la Légion d'honneur. La réplique
+de Fabvier était vive; les individus accusés par lui se décidèrent à
+l'attaquer en calomnie. Un procès eut lieu, et ce procès mit en jeu
+toutes les passions.</p>
+
+<p>J'étais à Châtillon, occupé de mes affaires, approuvant complétement les
+assertions de Fabvier, toutes entièrement vraies; mais j'étais bien
+tourmenté par l'idée de le voir se mettre en avant pour défendre mes
+actes et se battre pour moi, tandis que je restais à l'écart. Demander à
+être mis en cause aurait eu l'inconvénient d'amener l'affaire à la
+Chambre des pairs, et de donner un éclat, une importance fâcheuse à une
+chose qu'il eût mieux valu pouvoir étouffer. Après y avoir réfléchi, je
+me décidai à un acte public, destiné à corroborer les assertions de
+Fabvier, et à me faire partager, au moins moralement, sa responsabilité.
+Mécontent, d'ailleurs, de la conduite faible et incertaine du ministère
+dans cette circonstance, je résolus de le prendre à témoignage des
+faits, en lui rappelant mes divers rapports et les convictions que je
+lui avais, en grande partie, fait partager<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a>
+<a href="#footnotetag14">
+(retour) </a>
+<p class="mid">LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI LOUIS XVIII.</p>
+
+<p>«Sire,</p>
+
+<p>«Il y a quelques mois que, tourmenté par les accusations les plus
+injustes sur ma mission de Lyon, je formai le projet de publier un écrit
+qui devait rétablir les faits, et fixer l'opinion.</p>
+
+<p>«Votre Majesté me fit connaître par son ministre qu'elle trouvait plus
+convenable que je m'abstinsse d'entrer moi-même en lice, et il fut
+convenu que des officiers employés près de moi se chargeraient de cette
+publication. C'est à ce titre, et par suite de cette disposition, que le
+colonel Fabvier prit la plume. Respectueux observateur des désirs de
+Votre Majesté, j'ai constamment gardé le silence depuis, quelque grave
+que soit devenue la discussion.</p>
+
+<p>«J'aurais persévéré dans cette résolution si de nouvelles circonstances
+n'étaient venues me forcer d'y renoncer; mais, aujourd'hui, la question
+a changé de nature. Le colonel Fabvier est appelé devant les tribunaux,
+et je suis pour beaucoup dans les causes qui l'y conduisent, puisqu'il a
+combattu pour me défendre; je dois appeler sur moi les coups qui sont
+dirigés vers lui.</p>
+
+<p>«J'ose donc croire que Votre Majesté, qui est si juste appréciatrice des
+sentiments élevés, ne désavouera pas le parti que je prends de publier
+une très-courte lettre qui fixe ma place dans la question qui s'entame,
+à laquelle je ne saurais honorablement rester étranger. La forme que
+j'ai prise d'écrire au président du conseil m'a paru la plus digne et la
+plus convenable, eu égard aux hautes fonctions que j'ai exercées, à la
+place élevée que je dois aux bontés de Votre Majesté et que je remplis
+près d'elle. J'ai dû m'expliquer avec force et netteté; mais j'ose
+croire n'avoir pas dépassé les bornes que je devais respecter.</p>
+
+<p>«Mon désir le plus ardent, Sire, est, en cette circonstance, comme il le
+sera dans toute ma vie, d'obtenir l'approbation de Votre Majesté.»</p></blockquote>
+
+<p>J'écrivis une lettre à M. de Richelieu, président du conseil des
+ministres; et cette lettre, imprimée, fut répandue dans tout Paris au
+moment même où elle lui était remise. Il en résulta un effet honorable
+pour moi et utile pour Fabvier, dont les assertions reçurent un grand
+appui; mais le gouvernement fut blessé d'une démarche qui le
+compromettait et le mettait ainsi à nu. On délibéra pour savoir quelle
+punition on m'infligerait. Gouvion-Saint-Cyr, alors ministre de la
+guerre, en bon camarade, proposa de me destituer de ma place de major
+général, et conclut aux plus grandes rigueurs. M. de Richelieu, se
+croyant personnellement insulté, demandait à chacun s'il ne devait pas
+se battre avec moi. Decazes, dont l'amitié pour moi est réelle, et
+pénétré d'ailleurs de la pensée de la justice de la cause que je
+défendais, tout en blâmant la forme, me soutint et démontra qu'on ne
+devait pas traiter ainsi un homme honorable, dans ma position; et le roi
+lui-même, que je n'ai jamais trouvé en défaut comme homme juste et bon,
+et dont, personnellement, j'ai toujours eu à me louer, fut de l'avis de
+l'indulgence. Il se déclara contre toute rigueur. Le ministre de la
+guerre fut chargé de me faire connaître le mécontentement du roi pour la
+publicité donnée à ma lettre à M. de Richelieu, et de m'ordonner de
+m'abstenir de paraître à la cour jusqu'à nouvel ordre<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Je reçus avec
+respect ce témoignage de blâme, mais j'écrivis cependant au roi<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.
+J'eus soin de ne point aller à Paris pour ne pas mettre en évidence la
+disgrâce momentanée dont j'étais l'objet, et je gardai le silence. Il
+n'était ni dans mon caractère ni dans mes goûts de chercher à inspirer
+l'intérêt public en me présentant comme une victime, et je ne voulais
+certes pas m'appuyer sur l'opposition. Ce que j'avais fait avait été
+dicté uniquement par un sentiment d'honneur et de délicatesse. J'avais,
+à mes yeux, rempli un devoir. Maintenant un autre devoir me commandait
+de me taire et d'attendre en silence le moment où je rentrerais dans les
+bonnes grâces du roi.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a>
+<a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> «Monsieur le maréchal, M. le duc de Richelieu vous a
+prévenu que le roi avait appris avec autant de surprise que de
+mécontentement l'intention où vous paraissiez être de publier la lettre
+que vous aviez cru devoir adresser au président du conseil des
+ministres.
+
+<p>«Sa Majesté, qui a été informée de la publicité que vous avez donnée à
+cette lettre, me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal,
+qu'elle désire que vous vous absteniez de paraître en sa présence
+jusqu'à nouvel ordre, et qu'en conséquence elle vous dispense de prendre
+votre service, comme major général de sa garde, à l'époque accoutumée du
+1er octobre prochain.</p>
+
+<p>«Recevez, monsieur le maréchal, etc.</p>
+
+<p>Le maréchal <span class="sc">Gouvion-Saint-Cyr</span>.</p>
+
+<p>«Paris, le 14 juillet 1818.»</p>
+
+<p><i>À Son Excellence M. le maréchal duc de Raguse</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a>
+<a href="#footnotetag16">
+(retour) </a><p>«Sire,</p>
+
+<p>«Il y a quatre ans que les malheurs de la France me décidèrent à me
+déclarer l'un des premiers pour Votre Majesté. Cette détermination
+motiva contre moi les calomnies les plus atroces, et a eu sur mon
+existence personnelle les conséquences les plus graves.</p>
+
+<p>«Sire, il y a trois ans<a id="footnotetagB" name="footnotetagB"></a>
+<a href="#footnoteB"><sup class="sml">B</sup></a>, j'ai été proscrit pour les intérêts de Votre
+Majesté, et pour elle j'abandonnai patrie et fortune.</p>
+
+<p>«Il y a un an que vous jugeâtes, Sire, qu'un serviteur ferme et dévoué
+était nécessaire pour remédier aux maux auxquels était en proie une
+grande partie de votre royaume; vous me désignâtes, et le résultat de
+mes efforts a justifié votre choix et votre confiance.</p>
+
+<p>«La haine immodérée d'un parti qui n'est ni français ni royaliste, et
+dont les espérances criminelles étaient détruites par mes opérations,
+m'a poursuivi sans relâche. Réduit à me justifier moi-même, réduit par
+un sentiment d'honneur à prendre la défense de ceux qui m'ont défendu,
+je suis frappé d'un témoignage de mécontentement de Votre Majesté.</p>
+
+<p>«Sire, la fatalité qui me poursuit a dépassé les bornes que je croyais
+pouvoir lui assigner, car aucune des actions qui ont eu pour moi des
+résultats si fâcheux n'ont eu pour cause que les sentiments les plus
+désintéressés et les intentions les plus pures.</p>
+
+<p>«J'étais loin de croire avoir mérité votre disgrâce.</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est autrement, je le regrette vivement, et, en supportant
+mon sort avec résignation, je placerai ma consolation du malheur de
+vivre éloigné de Votre Majesté dans l'espoir que, quelque jour encore,
+elle me mettra à même de la servir utilement et de lui prouver, par mon
+dévouement, que je n'ai jamais cessé d'être digne de ses bontés.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Le maréchal duc de Raguse</span>.»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnoteB" name="footnoteB"><b>Note B: </b></a>
+<a href="#footnotetagB">
+(retour) </a>
+En 1815, au retour de Napoléon.</blockquote>
+
+<p>Mon service devait commencer le 1er octobre. La défense de venir au
+château n'étant pas levée à cette époque, je restai à la campagne; mais,
+le 15 octobre, le ministre de la guerre m'annonça que je pouvais venir
+remplir mes fonctions. La manière dont le roi me reçut doit être
+racontée; elle est de bon goût et me toucha. Je ne me rendis point dans
+le cabinet du roi, pour avoir une conversation particulière avec lui,
+avant de me montrer en public. Je n'avais rien à lui dire qu'il ne sût
+comme moi. J'attendis son entrée dans le grand cabinet du conseil, pour
+se rendre à la messe, afin de l'accompagner. Aussitôt qu'il me vit, il
+me dit ces propres paroles: «Monsieur le maréchal, j'ai dû vous exprimer
+mon mécontentement d'une démarche qui blessait mon autorité. Aujourd'hui
+j'en ai perdu le souvenir, et je désire que nos rapports soient tels
+qu'ils étaient il y a quelques mois. J'ai voulu vous donner cette
+explication franche sur-le-champ, afin qu'aucun embarras n'existe
+désormais entre nous.»</p>
+
+<p>Et, dès ce moment, il reprit avec moi ses manières affables et
+gracieuses, qu'il n'a jamais quittées depuis. Quelques jours après, je
+rencontrai au château M. de Richelieu, revenu d'Aix-la-Chapelle, où il
+avait négocié le départ de l'armée d'occupation. Un mot d'explication
+suffit pour nous réconcilier. Les travaux des Chambres recommencèrent
+bientôt, et j'y pris part de nouveau. J'avais été nommé secrétaire dans
+deux sessions, témoignage de la considération de la Chambre. Je tins à
+l'être une troisième fois à cause de la circonstance, et ma nomination
+eut lieu presque à l'unanimité.</p>
+
+<p>Pendant les diverses sessions, la Chambre avait montré de la sagesse, et
+une majorité tout à la fois monarchique et constitutionnelle s'était
+trouvée toute formée à chaque question. Nous nous étions réunis en
+secret un petit nombre d'individus, partageant alors les mêmes opinions,
+et nous fîmes l'épreuve du pouvoir que l'on peut exercer quand plusieurs
+individus s'entendent et agissent avec un accord secret. Nous étions
+sept et nous dînions fréquemment les uns chez les autres, et sans
+qu'aucun étranger y fût admis. Nous discutions les projets soumis à la
+Chambre et décidions dans quel sens nous devions voter. Nous arrêtions
+aussi la composition des commissions. Une fois nos opinions fixées, nous
+les proposions chacun à nos amis, et une majorité se trouvait ainsi
+formée sans qu'elle se doutât du mécanisme qui l'avait créée. Ces sept
+individus étaient: MM. Pastoret, Garnier, Molé, Castellane, Dessole, duc
+de Choiseul, et moi. Notre puissance a duré deux ans. Notre succès a été
+complet tant que cette organisation a été inconnue. M. de Castellane
+l'ayant divulguée, elle perdit tout son pouvoir.</p>
+
+<p>Je repris mes travaux d'agriculture et d'industrie; mais mes fonds
+s'épuisaient. Un abus de confiance, une friponnerie me fit perdre cent
+mille francs, ce qui ajouta à mes embarras. Le roi vint à mon secours et
+me prêta deux cent mille francs. J'avais dû compter sur la promesse de
+l'empereur d'Autriche pour la restitution de mes domaines. J'attendais
+cette ressource avec impatience, et cependant elle n'arrivait pas. J'eus
+la pensée d'aller solliciter moi-même à Vienne, et de presser par ma
+présence la conclusion d'une affaire si importante pour moi; entreprise
+hardie de me mettre ainsi en évidence pour une chose dont le résultat,
+il est vrai, paraissait certain, mais qui pouvait être fort éloigné, vu
+la marche lente de tout ce qui se fait à Vienne. J'aurais éprouvé
+beaucoup de crainte si alors j'eusse connu, comme je l'ai fait depuis,
+les moeurs de l'administration de ce pays; mais je me décidai, et, muni
+d'une lettre du roi pour l'empereur, des lettres de MM. de Richelieu et
+Decazes pour le prince de Metternich, je me mis en route. J'arrivai dans
+les premiers jours de septembre. J'avais calculé ma marche pour arriver
+à l'époque où le prince de Metternich serait de retour de ses terres de
+Bohême. Je fus accueilli avec amitié par lui et avec cette grâce qu'il
+possède au plus haut degré. Il devint, en cette circonstance, une
+seconde providence pour moi.</p>
+
+<p>L'empereur m'accueillit avec une bonté remarquable, me parla encore des
+souvenirs laissés par moi en Illyrie et du bien que j'y avais opéré,
+enfin du plaisir qu'il aurait à tenir ses promesses, et j'attendis avec
+confiance. Je cherchai à être agréable, et je fis tous mes efforts pour
+plaire à la bonne compagnie de Vienne Je fus comblé partout et
+particulièrement par la famille du prince Esterhazy, qui me reçut à
+Eisenstadt, et me fit connaître de quoi se compose l'existence d'un
+grand seigneur hongrois. Tout en m'amusant beaucoup, mes affaires se
+terminaient. Chose incroyable! en vingt-sept jours, les décisions de
+l'empereur furent prises et exécutées. Je me trouvai en possession du
+titre d'une rente de cinquante mille francs sur le trésor, en
+remplacement des domaines d'un pareil revenu, et l'arriéré de six ans me
+fut payé. Je me mis en route immédiatement pour retourner à Paris, où
+j'arrivai triomphant et où je repris mon service.</p>
+
+<p>Le souvenir du mois que je passai alors à Vienne ne s'effacera jamais de
+ma mémoire. Jamais je n'éprouvai plus de satisfaction que ne m'en
+occasionnèrent les succès obtenus, et aussi le charme de la société dans
+laquelle je vécus.</p>
+
+<p>Le mois de septembre 1819 s'écoula ainsi dans l'intimité du prince de
+Metternich. Son salon, le soir, était fréquenté par quelques hommes
+d'une amabilité très-remarquable, et qui payaient bien leur écot dans la
+conversation; le prince de Ruffo, ambassadeur de Naples; les comtes de
+Stadion et de Lebzeltern, ministres autrichiens, Schoulembourg, ministre
+de Saxe. J'y pris mon rôle, et cherchai à le bien remplir. Le prince de
+Metternich, dont la mémoire était encore remplie des temps de l'Empire
+et de Napoléon, ne pouvait tarir sur son compte. Nous racontâmes, chacun
+à notre tour, des choses concernant cet homme extraordinaire. Les
+soirées étaient si intéressantes, le temps s'écoulait si rapidement, que
+la princesse Laure, première femme du prince de Metternich, femme
+maladive et accoutumée à se retirer de bonne heure, s'est souvent laissé
+entraîner, par le charme de la conversation, à veiller jusqu'à deux ou
+trois heures avec nous.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich revenait à cette époque de Carlsbad. Là, il
+avait réuni les ministres de toutes les puissances de l'Allemagne, pour
+y concerter les mesures à prendre pour préserver ce grand pays des
+révolutions qui le menaçaient. On était alors autorisé à redouter des
+troubles; mais, grâce à ces mesures, tout se calma, et les dangers
+disparurent comme les craintes qu'ils avaient inspirées. Depuis il a eu
+beaucoup à se louer de sa prévoyance à cette époque. Il m'entretint
+souvent de ce qu'il avait fait, de ce qu'il ferait si des troubles
+survenaient, et me disait: «La position est bien prise, et nous devons
+gagner la bataille.» La position était si bonne, qu'il n'y a pas eu de
+bataille à livrer. C'est ainsi que doivent agir toujours les
+gouvernements. Après avoir prévu les obstacles, s'ils se placent bien,
+tout leur est facile. Dans le cas contraire, peu de chose les ébranle,
+et quelquefois les renverse.</p>
+
+<p>Je retournai à Paris, où mes succès à Vienne retentirent. Madame la
+duchesse d'Angoulême, qui avait habité cette ville et connaissait la
+marche du gouvernement et des affaires, me félicita beaucoup d'avoir pu
+les faire sortir de la routine ordinaire.</p>
+
+<p>Malgré des inquiétudes universellement répandues, l'hiver s'était écoulé
+avec assez de gaieté, quand arriva l'horrible attentat du 13 février.
+L'assassinat du duc de Berry consterna la France. On a écrit partout la
+relation de la belle mort de ce prince, qui montra tant de courage, de
+force d'âme et de générosité. On a beaucoup discuté la question de
+savoir si ce crime fut l'effet d'un complot: je suis pour la négative.
+Ce crime abominable fut isolé, et l'infâme Louvel n'avait pas de
+complices. Il y avait une agitation universelle, une multitude de
+projets coupables déjà formés; mais Louvel était un fanatique
+atrabilaire, excité par le mécontentement général, et son caractère fut
+exalté par la méditation et une disposition mélancolique profonde. Cet
+événement donnant une grande puissance aux ennemis de M. Decazes, il
+quitta les affaires, et M. de Richelieu y rentra, sur les vives
+instances et les prières de toute la famille royale.</p>
+
+<p>Les royalistes accusaient M. Decazes d'être complice de la mort du duc
+de Berry, calomnie dont l'absurdité égale l'infamie. <i>Monsieur</i>, madame
+la duchesse d'Angoulême et Madame la duchesse de Berry, réunirent leurs
+efforts, et cette ligue ne négligea aucune démarche pour éveiller les
+passions. Aussi, une majorité, à la Chambre des députés, composée d'une
+réunion momentanée de la droite et de la gauche, se prononçant contre M.
+Decazes, le roi l'abandonna. Ce sacrifice lui fut extrêmement pénible,
+car sa confiance en lui égalait l'affection qu'il lui portait. Jamais,
+dans ses lettres, il ne l'appelait autrement que <i>mon fils</i>. Pendant
+longtemps il ne prononça pas son nom sans répandre des larmes; et, comme
+il fallait toujours que ses sentiments s'exprimassent avec une sorte de
+manière et d'apprêt, il consigna sa douleur en donnant, le jour du
+départ de M. Decazes de Paris, deux mots d'ordre qui rappelaient son nom
+de baptême et le lieu où il devait coucher, <i>Élie</i> et <i>Chartres</i>.</p>
+
+<p>Plus tard, madame du Cayla s'étant emparée de toutes ses pensées, les
+jours fixes de la semaine où il la voyait, le nom de <i>Zoé</i> ou celui de
+<i>Victoire</i>, et chacun d'eux à leur tour, étaient donnés pour mot d'ordre
+du château.</p>
+
+<p>Au moment où M. le duc de Berry fut frappé, il recommanda à sa femme de
+se conserver pour le dépôt qu'elle portait dans son sein. Bientôt sa
+grossesse fut constatée et déclarée. Cet événement irrita la fureur de
+ces conspirateurs de cabaret, de ces factieux du ruisseau, qui ne
+cessaient de s'agiter. On conçut l'horrible pensée d'effrayer madame la
+duchesse de Berry, pour lui faire faire ainsi une fausse couche, et un
+pétard fut tiré sous l'un des passages qui communiquent de la place du
+Carrousel dans la rue de Rivoli. Le coupable, arrêté en flagrant délit,
+fut jugé et condamné à je ne sais quelle peine. Ce malheureux, bossu,
+être abject, donna, au moment où il fut arrêté, les signes de peur les
+plus honteux et les moins équivoques.</p>
+
+<p>Peu après, et quand j'étais de service, un autre pétard, mis dans le
+château, fit explosion dans une petite antichambre voisine d'un escalier
+dérobé qui aboutit d'un côté à la gâterie de pierre et de l'autre près
+du cabinet du roi. Mais celui-ci, après avoir mis tout le château en
+émoi, fut reconnu pour oeuvre royaliste, dans le but d'effrayer le roi
+et de le décider à multiplier ses mesures de rigueur. Cette
+circonstance, bien constatée, ayant fait grand tort à ses auteurs, il
+n'en fut plus parlé; mais bientôt des projets dune extrême gravité
+furent au moment d'être exécutés. Une conspiration véritable éclata.
+Découverte à temps, des mesures convenables en empêchèrent le succès.
+Cet événement remua toutes les passions et amena les coupables devant la
+Chambre des pairs.</p>
+
+<h4><span class="sc">Conspiration du</span> 19 <span class="sc">août</span> 1820.</h4>
+
+<p>Le 13 août, deux sous-officiers du 2e régiment d'infanterie de la garde
+se rendirent chez moi et demandèrent à me parler. Ces deux
+sous-officiers se nommaient Petit et Vidal. Ils me firent connaître
+qu'un grand complot existait contre la personne du roi et contre la
+sûreté de l'État. Des manoeuvres criminelles étaient employées dans les
+troupes de la garnison et dans la garde pour se procurer des complices.
+On s'était adressé à eux pour les séduire. Je me rendis immédiatement
+chez M. de Richelieu pour l'informer de cette révélation, premier avis
+que le gouvernement recevait des projets hostiles formés contre lui. Ni
+la police civile ni la police militaire n'avaient aucun soupçon, et
+cependant on était sur le bord d'un abîme, à la veille d'y tomber. Ces
+sous-officiers, gens de coeur et de devoir, furent encouragés. Je leur
+ordonnai de paraître accepter les propositions qui leur étaient faites
+et de m'en donner successivement avis, de me faire connaître la nature
+des projets et les dispositions préparées pour leur exécution. Ils
+remplirent fidèlement ce devoir et me mirent à même de prévenir
+l'explosion d'un complot qui, bien que tramé avec une légèreté et une
+confiance particulière aux Français, était cependant de nature, par son
+étendue et son importance, à compromettre gravement l'ordre public.</p>
+
+<p>La conspiration avait dû éclater d'abord le 10. Ensuite on choisit le
+19, afin d'avoir le temps nécessaire pour compléter les préparatifs;
+mais, à l'instant de l'exécution, l'arrestation de quelques-uns des
+principaux coupables et la fuite des autres mirent fin à l'entreprise et
+donnèrent naissance à un procès criminel qui offrit au public un
+scandale sans exemple. Le premier corps politique de l'État se refusait
+à l'évidence des faits. Des hommes honorables et influents, par l'appui
+qu'ils donnèrent aux conspirateurs, se rendirent en quelque sorte leurs
+complices et devinrent les défenseurs des ennemis de la société, au lieu
+d'en être les juges équitables, mais sévères.</p>
+
+<p>Les renseignements d'alors, l'instruction du procès et les révélations
+faites depuis mirent fort au jour ces événements. Un mécontentement
+assez général existait dans diverses classes et surtout dans l'armée.
+Les choix plus que médiocres des colonels commandant les régiments en
+étaient en partie la cause. On connaît l'influence d'un bon chef sur
+l'esprit de son corps, sur sa conduite, sur sa discipline. De vieux
+émigrés, qui n'avaient été militaires que de nom, ou des jeunes gens
+sans antécédents militaires, avaient été portés à la tête des corps. Ils
+étaient peu faits pour inspirer de la confiance aux officiers et aux
+soldats. Souvent même ils prêtaient à rire par leurs manières, leur
+ignorance ou leur tenue. Sans autorité véritable sur leurs subordonnés,
+il s'établit dans beaucoup de ces corps un pouvoir de fait en faveur
+d'un officier considéré et expérimenté qui l'emportait de beaucoup sur
+l'autorité du colonel, et quelquefois même cet officier, seulement
+connu du corps, n'en faisait pas partie.</p>
+
+<p>L'organisation, faite par province, favorisait singulièrement cet état
+de choses. Un officier général ou supérieur marquant était naturellement
+connu des officiers de son pays, soit pour avoir servi avec lui, soit
+comme compatriote. Cette influence ne paraissait pas dans la vie
+journalière. Tout semblait être dans un ordre régulier, aux yeux de
+colonels crédules et inexpérimentés, quand chaque matin ils recevaient
+les rapports et donnaient les ordres de service; mais on voit ce qui
+devait arriver à la moindre secousse politique et au moment où des
+intérêts et des passions opposés aux devoirs viendraient à parler.
+Quatre régiments de ligne, les légions de la Meurthe, du Nord, du
+Bas-Rhin et des Côtes-du-Nord, formant la garnison de Paris, étaient
+tous les quatre commandés par des hommes d'une incapacité sans mesure.</p>
+
+<p>Divers officiers de l'ancienne armée, surtout de la garde impériale,
+habitaient Paris et s'étaient associés dans une spéculation dite le
+Bazar français. Cet établissement formait un point de réunion naturel et
+une occasion de se voir habituellement. La politique, les regrets, les
+intérêts et les passions y prirent bientôt leur place.</p>
+
+<p>Les ennemis de l'ordre de choses, dans une classe plus élevée,
+voulurent profiter de cette disposition des esprits. À leur tête était
+M. de la Fayette, dont les sentiments haineux contre la dynastie
+prenaient chaque jour une nouvelle force. Divers individus, animés par
+des sentiments républicains, se réunirent à lui, et un comité
+s'organisa. Parmi les républicains étaient MM. d'Argenson, Dupont (de
+l'Eure), Manuel, Corcelles, Koechlin, Tarrayre, Mérilhou, Fabvier, et un
+assez grand nombre de jeunes gens ardents et exaltés. Des bonapartistes
+y furent affiliés, mais n'entrèrent ni dans le secret ni dans la
+direction supérieure des opérations. Parmi ces derniers, on comptait les
+généraux Merlin, Pajol, Bachelu. On les tint à peu près au courant de ce
+qui se projetait, parce qu'on avait besoin de gens d'exécution et de
+réputation pour le moment d'opérer; mais, comme ce mouvement était
+essentiellement républicain, on ne voulait ni se mettre dans leurs mains
+ni leur donner une importance trop grande. Au surplus, les chefs de la
+famille Bonaparte se mirent peu en avant dans toutes ces circonstances,
+et il n'y eut aucune relation directe avec eux ni avec le prince Eugène
+de la part des conspirateurs.</p>
+
+<p>On s'occupa à travailler l'esprit des troupes et à s'y créer des
+intelligences. Le colonel Fabvier, chargé de ce soin important, y était
+éminemment propre pour diverses raisons. Les fonctions qu'il avait
+exercées près de moi l'avaient mis en rapport avec un grand nombre
+d'officiers. Son activité prodigieuse, la force de sa volonté, son
+esprit, et par-dessus tout cela la haine ardente qui l'animait contre
+les Bourbons, et dont la source était dans les injustices dont il avait
+été l'objet et la victime à l'occasion des affaires de Lyon, devaient le
+soutenir dans ses efforts et lui donner le moyen d'atteindre son but. Il
+se trouvait d'ailleurs, par une circonstance particulière, avoir à sa
+disposition de nombreux instruments dont il pouvait se servir. Fabvier
+étant né à Pont-à-Mousson, en Lorraine, et la légion de la Meurthe se
+trouvant de son pays, il en connaissait presque tous les officiers, et
+son influence sur ce corps lui donnait une autorité bien plus respectée
+que celle du colonel. Il recevait régulièrement les rapports de tout ce
+qui s'y passait, et l'on s'adressait à lui pour avoir une règle de
+conduite dans toutes les circonstances les plus importantes. Un certain
+capitaine Nantil, ancien élève de l'École polytechnique, bon officier,
+mais embarrassé par beaucoup de dettes, et irrité de la destitution d'un
+emploi que son père avait occupé, ardent et entreprenant par caractère,
+fut le bras droit de Fabvier, et l'individu qu'il mit en avant. Chargé
+des missions extérieures et étrangères à son corps, Nantil entra en
+rapport avec les officiers à demi-solde qui se réunissaient au Bazar
+français, et dont les principaux étaient le colonel Sausset et le chef
+d'escadron Masiau, de l'ancienne garde.</p>
+
+<p>Quelques hommes de l'ordre civil furent associés à ces conciliabules,
+entre autres un nommé Paubelle et un autre individu nommé Dumoulin,
+Dauphinois, qui servait dans la garde nationale de Grenoble en 1815.
+Napoléon, l'ayant distingué à cause de l'ardeur de ses sentiments,
+l'avait attaché à sa personne, à son retour de l'île d'Elbe, en qualité
+d'officier d'ordonnance. Ce Dumoulin, homme d'une conception assez
+vaste, grand joueur à la Bourse, ayant gagné plusieurs millions qu'il
+avait ensuite perdus, apporta dans cette conspiration la finesse et
+l'audace de son caractère. Nantil se mit en rapport avec un chef de
+bataillon des Côtes-du-Nord, nommé Bérard, et celui-ci crut pouvoir
+disposer de son régiment. Nantil étendit ses relations dans la garde, et
+deux régiments eurent quelques hommes séduits. Dans le 2e d'infanterie,
+deux lieutenants, nommés Laverderie et Hutteau, l'adjudant-major
+Trogoff, Valentin, adjudant sous-officier, entrèrent dans le complot; un
+nommé Henri, sous-officier dans le 5e, et quelques autres. Dans chacun
+des corps en garnison à Paris, il y eut des hommes entraînés. Dans les
+écoles il y avait beaucoup d'individus dévoués aux conspirateurs, et un
+grand nombre étaient armés.</p>
+
+<p>La séduction s'étendit aussi dans les provinces. À Cambrai, où la
+première légion de la Seine était en garnison, les capitaines Varlot et
+Lamotte furent acquis à la conspiration. Le capitaine Parquin, dans le
+régiment des chasseurs du Cantal, et Carron, officier en retraite, et
+résidant en Alsace, se mirent en devoir de sonder les dispositions des
+troupes et de faire des amis et des partisans à l'entreprise qui se
+projetait. Enfin un réseau, assez faible il est vrai, mais fort vaste,
+s'étendait dans le Nord et l'Est, et les conspirateurs comptaient pour
+le succès sur l'état de l'opinion et les nombreux mécontents qui
+viendraient sans doute se joindre à eux après la levée de boucliers et à
+l'apparition du drapeau tricolore.</p>
+
+<p>Des sommes d'argent plus ou moins considérables étaient données ou
+offertes. Le moment de l'exécution approchant, il fallait nécessairement
+un chef marquant et actif qui se déclarât. Les ouvertures faites aux
+généraux Bachelu, Pajol, Merlin ne furent pas accueillies avec
+empressement, les moyens leur paraissant d'autant moins suffisants,
+qu'on ne les avait pas mis dans le secret complet de l'association. Ils
+se déclaraient hommes du lendemain, promettant leur concours après
+l'explosion, mais non auparavant. D'autres généraux semblaient, par
+leurs propos hostiles, devoir se rallier à la révolution qui se
+préparait. Leurs noms étaient souvent prononcés, et, parmi eux, on
+distinguait celui du général Maison. La place de gouverneur de la
+première division militaire, quoiqu'il n'eût plus de lettres de service,
+lui donnait quelque importance. On parlait aussi de la même manière du
+général Defrance, commandant de la première division, et ses absences
+fréquentes à la campagne semblaient autoriser les bruits répandus sur
+son compte.</p>
+
+<p>Les conspirateurs n'avaient aucun projet convenu et arrêté autre que
+celui de détruire l'ordre de choses existant: s'emparer des Tuileries et
+de la famille royale, proclamer un gouvernement provisoire, voilà quel
+devait être le résultat de la première entreprise. Plus tard on verrait
+à quel système de gouvernement il conviendrait de se fixer. C'est dans
+ces dispositions, et avec ces moyens, que l'on arriva au 19 août. La
+révolte devait avoir lieu dans la nuit du 19 au 20, la légion de la
+Meurthe se porter sur Vincennes, s'en rendre maîtresse par surprise et
+au moyen des intelligences qui y étaient tramées. La légion des
+Côtes-du-Nord, avec les autres corps, devait prendre les armes, marcher
+rapidement sur les Tuileries, et s'en emparer pendant que beaucoup de
+jeunes gens des écoles, répandus par troupes de dix ou douze dans
+diverses maisons, et bien armés, se joindraient aux troupes au moment
+de l'explosion. D'un autre côté, des insurrections devaient éclater à
+Cambrai, à Vitry-le-Français et à Colmar. Dans tous ces points éloignés
+on devait arborer les trois couleurs aux cris de <i>Vive Napoléon II!</i></p>
+
+<p>Mais les révélations de Petit et Vidal avaient été suivies de rapports
+successifs sur ce qui se préparait, et je me mis en mesure d'y résister.
+À l'entrée de la nuit, des dispositions spéciales, prises pour
+Vincennes, mirent à l'abri cette forteresse. La masse des troupes des
+environs de Paris reçut l'ordre de se mettre en marche pour la capitale,
+et en même temps tous les individus de la garde compromis furent arrêtés
+et conduits à Paris. Aucun d'eux n'échappa. La garde se concentra à
+minuit autour du château. Si les troupes de la garnison eussent pris les
+armes contre le roi, je les aurais fait attaquer dès le premier quart
+d'heure de leur rébellion, en mettant à la tête des troupes tous les
+chefs et généraux qui avaient de l'influence sur elles, de manière à
+prévenir la moindre hésitation. Avec ces précautions, il ne pouvait pas
+y avoir de lutte sérieuse. Mais, dans l'après-midi du 19, Nantil, le
+bras droit de Fabvier, l'élément actif du complot, informé de la
+découverte de la conspiration, ne pensa plus qu'à se sauver. Il coupa
+ses favoris, se déguisa et disparut. Les chefs, voyant l'impossibilité
+de réussir pour le moment, ajournèrent à une autre époque leur
+entreprise.</p>
+
+<p>Le gouvernement résolut alors de changer la garnison de Paris, et de
+remplacer les quatre légions compromises par d'autres corps. Ce
+mouvement prochain donna aux conspirateurs l'idée de renouer la partie.
+La légion des Côtes-du-Nord, destinée pour Châlons et Verdun, devait,
+une fois arrivée à Châlons, quitter cette route pour se rendre à Vitry,
+où il y avait une réunion de mécontents et de complices. Elle serait
+précédée dans cette ville par Sausset. Mais le chef de bataillon Bérard,
+qui était chargé d'exécuter ce mouvement et avait été de très-bonne foi
+jusque-là, effrayé des conséquences qui pouvaient en résulter pour lui,
+se décida à dénoncer ce nouveau complot. Compatriote du général
+Montélégier, il alla le trouver et lui fit des révélations. Montélégier
+m'en rendit compte. Je lui ordonnai de continuer à recevoir ses
+déclarations. Plus tard, je me rendis chez lui, pour entendre moi-même
+Bérard et le questionner. Tout fut clair et précis, et les chefs de la
+conspiration, qui ne se doutaient pas de la trahison de Bérard,
+continuant leurs rapports avec lui, se compromettaient chaque jour
+davantage, quand un mandat d'arrêt de la Chambre des pairs vint enlever
+Bérard à sa liberté, l'empêcher de recueillir de nouvelles preuves et
+de faire de nouvelles découvertes. Dès ce moment il n'y avait plus rien
+à faire, pour les conspirateurs, qu'à s'occuper à se garantir de la
+vengeance des lois. Ils furent singulièrement favorisés par l'esprit
+d'alors. La Chambre des pairs, ce tribunal auguste, intéressé à la
+punition d'une entreprise aussi criminelle, manqua complétement à ses
+devoirs et au but de son institution, et, ainsi que je l'ai déjà dit, on
+vit des hommes marquants, d'un caractère honorable, se rendre les
+défenseurs des accusés. On minait ainsi le trône jusque dans ses
+fondements. On semblait vouloir absoudre d'avance ceux qui
+parviendraient à le renverser.</p>
+
+<p>Enfin on en vint jusqu'à établir et soutenir que Nantil était un agent
+provocateur et toute cette conspiration prétendue une intrigue de la
+police, tandis que Nantil était brûlant de haine et d'activité contre la
+dynastie. Il fut de bon ton de tourner en ridicule un légitime effroi et
+de blâmer la punition des coupables. Cependant, en raison de l'évidence,
+on ne put s'empêcher de condamner à quelques peines un certain nombre
+d'individus. Mais les grands coupables échappèrent. M. de la Fayette, le
+drapeau de la conspiration, et M. d'Argenson, son complice, qui avait
+prodigué l'argent, ne furent pas mis en jugement, tandis que Fabvier,
+qui en était l'épée, fut acquitté. Le général Defrance, dont la
+conduite avait été fort équivoque, fut remplacé par le général Coutard.
+Le général Maison, devenu chef d'opposition, perdit son gouvernement,
+qui me fut donné, et les deux sous-officiers Petit et Vidal, qui avaient
+rendu un si grand service, furent faits officiers.</p>
+
+<p>Telle est en résumé l'histoire de cette conspiration du 19 août 1820, où
+la dynastie a couru quelques dangers. Ce qu'il y eut de plus effrayant
+pour elle fut de voir le peu d'ardeur à la défendre, et de remarquer un
+grand nombre de ses ennemis au milieu de ceux qui, par leur intérêt
+propre, n'auraient jamais dû séparer leur cause de la sienne.</p>
+
+<p>Les conspirateurs reprirent l'exécution de leur premier projet, mais sur
+une base plus large. Alors commença l'organisation des sociétés secrètes
+et du carbonarisme, qui, depuis, a joué un rôle si important.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry approchait du terme de sa grossesse, et les
+esprits étaient en suspens. Si elle fût accouchée d'une fille, la maison
+d'Orléans n'avait plus de motif pour pousser à une révolution. La
+couronne lui revenait par la force des choses. D'un autre côté, si les
+fautes de la famille royale avaient amené à désirer un changement,
+peut-être aurait-il été accéléré par la pensée de chacun de hâter un
+événement certain, définitif, et l'arrivée au trône d'une branche de la
+maison royale, destinée à régner, dont les opinions, étant plus
+sympathiques avec celles de la nation, promettaient un gouvernement plus
+conforme à ses voeux. Il est certain aussi que, la branche aînée étant
+menacée de s'éteindre prochainement, et se trouvant ainsi sans avenir,
+elle eût gouverné au jour le jour et n'aurait pas rêvé de coup d'État.
+M. le duc d'Orléans, qui n'aurait plus été un motif d'épouvante, aurait
+pu alors exercer une utile influence. Il est difficile de décider ce qui
+serait arrivé; mais probablement il y aurait eu, d'un côté, plus de
+sagesse, et, de l'autre, moins d'ambition.</p>
+
+<p>La Providence semblait alors vouloir fonder la stabilité; mais les
+effets, jusqu'à présent, ont été opposés à ce résultat. Toutefois, le 20
+septembre, après l'accouchement de madame la duchesse de Berry, une joie
+universelle se répandit partout. La famille royale fut au comble de la
+satisfaction, et la France entière y prit part. Tous ceux qui n'avaient
+pas des désirs de changement devaient être contents, car la naissance du
+duc de Bordeaux paraissait un gage de repos. Le premier besoin des
+peuples est protection et repos. Rien n'est plus contraire à ces biens
+que les changements qui portent sur l'occupation du trône. La jouissance
+du bien présent doit être garantie par l'avenir afin d'être complète,
+car le mal prévu gâte, dénature et détruit souvent le bien-être actuel.</p>
+
+<p>On regardait la naissance de M. le duc de Bordeaux comme destinée à
+préserver de nouveaux orages et à protéger la génération nouvelle. En
+général, son apparition au monde fut considérée comme un grand bienfait
+et une garantie de paix intérieure. J'ignore ce que les temps lui
+réservent, mais il semble aujourd'hui que sa destinée est bien
+différente. Des individus marquants portèrent un jugement opposé, et on
+assure que le duc de Wellington, entendant le canon qui annonçait la
+naissance d'un prince, s'écria: «Voilà le glas de la légitimité!»</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry, dont le courage sublime et la présence
+d'esprit peu commune s'étaient montrés d'une manière si éclatante lors
+de l'événement funeste qui la rendit veuve, ne démentit pas, en cette
+circonstance, sa réputation. On avait pris les précautions d'usage pour
+constater la naissance de l'enfant qu'elle portait. On les avait, pour
+ainsi dire, redoublées par le choix des individus appelés à être
+témoins. Si on eût choisi seulement pour remplir ces fonctions de vieux
+seigneurs de la cour attachés aux Bourbons, on aurait pu suspecter leurs
+témoignages; mais l'un d'eux fut le maréchal Suchet, duc d'Albufera,
+qui, par son origine et son alliance avec les Bonaparte, ne pouvait être
+suspect. Établi d'avance aux Tuileries, il devait être placé dans la
+chambre de madame la duchesse de Berry au moment où naîtrait le royal
+enfant.</p>
+
+<p>L'accouchement de madame la duchesse de Berry fut extraordinaire par sa
+promptitude. Son fils vint au monde en quelques minutes. Suchet et les
+autres témoins furent appelés immédiatement; mais le temps nécessaire
+pour se mettre en mesure de paraître convenablement, à trois heures du
+matin, les empêcha d'arriver aussi promptement qu'on le désirait. Madame
+la duchesse de Berry y suppléa d'abord en faisant entrer dans sa chambre
+le poste de gardes nationaux de service au pavillon Marsan. Ainsi des
+individus de la bourgeoisie ou du peuple, pris au hasard, furent les
+premiers appelés à témoigner de la vérité de l'accouchement et du sexe
+de l'enfant. Mais, comme elle sentait l'importance de ne rien négliger
+pour éviter les plus légères objections, fondées sur un changement dans
+les formes, elle demanda à l'accoucheur si le retard de sa délivrance
+compromettait la vie de son fils. Celui-ci ayant répondu que les dangers
+étaient pour elle seule, elle s'opposa à ce que le cordon fût coupé
+avant l'arrivée des témoins officiels: acte de courage, de présence
+d'esprit, qui mérite l'admiration universelle. Des femmelettes de Paris
+ont critiqué cette conduite par des motifs de pudeur. Objection
+misérable! Devant les intérêts d'une dynastie et du repos d'une nation,
+de pareilles considérations doivent disparaître, et madame la duchesse
+de Berry s'éleva au niveau des circonstances. Elle fut sublime. En
+général, elle a beaucoup d'âme, beaucoup de force morale; elle a un
+grand instinct de gouvernement. Si la fortune l'avait placée dans des
+circonstances possibles, il est probable qu'elle aurait réussi dans ses
+entreprises, qu'elle serait parvenue à se faire un grand nom; et ses
+succès alors eussent été assurés si elle avait eu auprès d'elle des gens
+capables.</p>
+
+<p>Le roi, voulant signaler par des grâces la naissance d'un neveu qui
+continuait sa dynastie, fit la première promotion dans l'ordre du
+Saint-Esprit. J'y fus compris le quinzième. On autorisa, par exception,
+tous les chevaliers qui furent nommés à en porter immédiatement les
+marques distinctives. Le baptême eut lieu au printemps, avec une grande
+magnificence, et on le célébra par les réjouissances d'usage. La garde
+me parut aussi devoir fêter ce grand événement. En cette circonstance,
+ce n'était pas simplement la naissance d'un prince qu'il s'agissait de
+solenniser, mais la continuation d'une branche de la maison royale
+prête à s'éteindre, le rejeton posthume du seul membre de cette branche
+dont on avait pu espérer des héritiers. Il était de bon goût à la garde,
+comblée de bienfaits par le roi, de célébrer cet immense bonheur de la
+famille royale avec éclat et splendeur. Étant de service, je mis en
+avant cette opinion. Elle prit difficilement parmi les généraux et les
+officiers. Une indigne parcimonie y mettait obstacle. Je passai
+par-dessus ces considérations, et j'ordonnai la fête à leurs dépens.
+Mais j'avais calculé que la somme ne dépasserait pas leurs facultés. Le
+roi me promit de payer la moitié de la dépense en sa qualité de colonel
+général de la garde.</p>
+
+<p>La maison du roi se réunit à nous, et un jour de solde suffit pour
+pourvoir à tout. La salle de l'Odéon fut choisie. Quatre mille personnes
+s'y réunirent. Un spectacle de circonstance d'abord, une admirable
+cantate ensuite: <i>Dieu l'a donné!</i> et un magnifique bal, suivi d'un beau
+souper servi avec abondance, composèrent cette fête qui réussit à
+souhait.</p>
+
+<p>J'avais tout disposé pour y ajouter une chose tout à fait nouvelle. Mais
+je ne sais quelle misérable intrigue survint et l'empêcha, sous prétexte
+de danger. Des troupes placées sur les deux quais de la rive droite et
+de la rive gauche, depuis le pont des Arts jusqu'au pont Neuf, devaient
+tirer des cartouches à étoile et former ainsi un immense berceau de feu
+sur la rivière, tandis que la statue de Henri IV, d'abord dans
+l'obscurité, serait illuminée subitement au passage de la famille
+royale. Cette partie de la fête fut contremandée. On éclaira seulement
+la statue, et un transparent fit lire des vers que j'avais fait
+composer, où le grand roi parlait à son descendant et lui donnait des
+préceptes de conduite. Le roi, ayant une attaque de goutte, ne put
+quitter les Tuileries.</p>
+
+<p>À cette époque je commençai à m'occuper de l'établissement de mes
+forges; superbe entreprise, qui aujourd'hui fait la richesse du pays,
+après avoir causé ma ruine.</p>
+
+<p>La manière de fabriquer des Anglais commençait à être connue. Les
+avantages qui en résultent m'ayant frappé, je résolus d'en faire jouir
+ma province. Des Anglais fabricants de machines, établis à Charenton, me
+persuadèrent qu'au moyen d'avances assez faibles je pouvais
+l'entreprendre, tandis que des bénéfices prompts et considérables m'en
+couvriraient promptement. La fabrication avec les cylindres et les fours
+à puddler emploie du charbon de terre. Un ingénieur anglais, nommé
+Holkroff, homme de beaucoup de talent, mais léger dans ses assertions,
+prétendit que le bois pouvait être employé à cet usage avec succès, en
+ayant fait lui-même l'expérience dans l'Amérique septentrionale. Je me
+décidai à me livrer à cette entreprise, après m'être assuré cependant
+qu'au pis aller il y avait possibilité de fabriquer encore avec
+bénéfice, si j'étais dans la nécessité d'employer le charbon de terre.</p>
+
+<p>Le magnifique cours d'eau existant dans mon parc fut disposé en
+conséquence. De grandes difficultés étaient à vaincre. Elles furent
+surmontées, et j'obtins une chute de quinze pieds. Une roue en fer de
+vingt pieds de diamètre et d'un poids de quarante milliers, de la force
+de cent chevaux, fut établie comme moteur unique. Un grand étang factice
+donna à la forge une réserve d'eau, destinée à assurer un travail
+régulier dans les temps de sécheresse. Enfin une machine à vapeur de
+trente-six chevaux ajoutée comme supplément, et des cylindres propres à
+la fabrication des fers de tous les échantillons étant réunis, cet
+établissement, le plus grand qui existe en France, fut mis en activité
+en moins d'une année, et on put y fabriquer soixante mille livres de fer
+par vingt-quatre heures. D'anciennes petites forges furent supprimées et
+remplacées par de hauts fourneaux. J'en possédais un déjà, j'en achetai
+encore deux autres, en sorte que j'eus tous les moyens nécessaires pour
+alimenter la grande forge de ma fabrication.</p>
+
+<p>Malgré tous mes soins et tous mes calculs, mille obstacles devaient
+contrarier le succès de cette grande entreprise. Les fers étant d'abord
+de mauvaise qualité, mes concurrents n'eurent point de peine à les
+discréditer. Quarante ouvriers anglais, appelés à grands frais, me
+coûtèrent des sommes énormes. Les maîtres des forges du pays se
+réunirent pour me faire payer à un prix exorbitant les bois vendus
+annuellement par l'État et dont l'emploi était nécessaire pour alimenter
+mes fourneaux.</p>
+
+<p>Dans cette industrie nouvelle, il fallait faire l'éducation de tout le
+monde, à commencer par la mienne propre. Mes agents firent souvent des
+fautes qui tombèrent à ma charge. Je m'étais consacré au métier le plus
+pénible. Je passais dix-huit heures sur vingt-quatre à remplir les
+fonctions de commis de forge, et cependant des devoirs politiques, des
+devoirs de cour, me forçaient quelquefois à aller à Paris. D'un autre
+côté, le prix élevé des fers baissa et aggrava ma position. La
+fabrication avec du bois démontrée mauvaise, sinon impossible, avec la
+qualité et l'espèce des bois dont je pouvais disposer et leur prix, il
+fallut recourir à l'emploi du charbon de terre. Alors le canal de
+Bourgogne, qui sert aujourd'hui à le faire arriver, n'étant pas terminé,
+il revenait à un prix fort élevé.</p>
+
+<p>La beauté de l'établissement, la lutte établie entre moi et les
+fabricants de fers de l'arrondissement, leur firent désirer la réunion
+de nos intérêts. Je souhaitais moi-même ardemment cette association.
+Aussi fut-elle conclue, mais à des conditions onéreuses pour moi.
+Cependant, si les prix des fers se fussent soutenus, tout aurait été
+surmonté; mais ils baissèrent constamment. Enfin, l'ambassade dont je
+fus chargé en Russie m'ayant rendu pendant cinq mois étranger à mes
+affaires, ma ruine fut complète.</p>
+
+<p>Je luttai contre mon infortune avec un courage et une persévérance
+dignes d'un meilleur sort. Une forte volonté, jointe à un esprit actif
+et industrieux, peut beaucoup. J'avais commencé presque sans capitaux,
+et cependant mes affaires m'ont forcé souvent à faire des payements de
+trois cent mille francs dans un seul mois. J'ai pu pendant plusieurs
+années faire face à de pareilles obligations. Il a fallu de grands
+efforts pour y parvenir. Avec moins de ressources dans l'esprit et moins
+de ténacité dans le caractère, j'aurais été arrêté dès les premiers pas
+et je n'aurais pas été ruiné; mais souvent il arrive aussi, dans
+l'industrie, que la ruine vient de n'avoir pas voulu persévérer. Quand
+on est dans une bonne route, un caractère opiniâtre garantit le succès;
+mais, quand le point de départ est mauvais, et ici le vice se trouvait
+dans le manque de capitaux suffisants et l'obligation de recourir
+souvent à des emprunts usuraires, cette force de volonté est la cause
+infaillible d'une ruine complète; car chaque jour les obstacles
+augmentent. Plus on fait d'efforts pour les surmonter, plus en quelque
+sorte on les accroît; on les accumule et on les masse en quelque sorte
+devant soi, et il arrive un jour où on est écrasé: telle fut ma
+destinée.</p>
+
+<p>Une révolution avait éclaté en Espagne le 1er janvier 1820. Des troupes
+accumulées sans solde à l'île de Léon, avec destination pour l'Amérique,
+destination qui les mécontentait, s'étaient insurgées et avaient donné
+le mouvement. Une mauvaise administration dans tout le royaume et une
+absence totale de pouvoir avaient merveilleusement préparé cette
+révolution. Le colonel Riégo sortit de l'île de Léon avec cinq cents
+hommes, parcourut toute l'Andalousie, et propagea partout
+l'insurrection. Cette révolution avait cependant si peu de racines dans
+la nation, qu'avec un peu de fermeté tout aurait pu être facilement
+comprimé. La faiblesse et les hésitations du roi Ferdinand lui donnèrent
+de la consistance. L'insurrection gagna du terrain et s'approcha de
+Madrid. Le roi envoya au-devant des révoltés le général O'Donnel, connu
+sous le nom du comte de l'Abisbal. Il devait les combattre; mais il se
+laissa entraîner et se réunit à eux avec ses troupes. Dès ce moment,
+Ferdinand se soumit, et la révolution prit une forme régulière. Les
+Cortès furent rassemblées, et le gouvernement réglé d'après les
+dispositions de la constitution de Cadix.</p>
+
+<p>Cet événement, qui était funeste pour l'Espagne, n'était cas moins
+fâcheux pour nous. Un foyer de révolution, si près d'un pays rempli,
+comme le nôtre, de grands éléments de troubles, était quelque chose de
+menaçant. On fit un rassemblement de troupes sur la frontière, et l'on
+établit un cordon, sous le prétexte d'une maladie contagieuse qui venait
+de se déclarer en Espagne. Les dangers que présentait la nouvelle
+situation de la Péninsule furent complétés par une révolution du même
+genre opérée en Portugal.</p>
+
+<p>Les diverses cours de l'Europe ne pouvaient rester indifférentes à des
+événements aussi graves. De là la réunion à Vérone des souverains et des
+chefs de leurs cabinets. On y résolut de porter assistance au roi
+Ferdinand, et la France, admise dans l'union de la sainte-alliance, fut
+chargée d'agir en son nom. Cette politique ne convenait pas à M. de
+Villèle. La France, à son avis, ne devait pas se mêler de ce qui se
+passait chez ses voisins. M. de Chateaubriand, en entrant au ministère,
+avait adopté les idées opposées, qui étaient aussi celles de l'empereur
+Alexandre. Il contribua puissamment à les faire exécuter. Aussi, après
+qu'un succès complet eut couronné cette entreprise, Alexandre voulut
+récompenser M. de Chateaubriand. Il lui envoya l'ordre de Saint-André,
+chose choquante; car, en agissant ainsi envers un ministre du roi de
+France, qui n'était pas le chef du cabinet, et dont la dissidence avec
+le président du conseil était connue, il faisait acte de gouvernement et
+allait sur les droits de Louis XVIII. Mais celui-ci n'osa pas s'y
+opposer. M. de Villèle, contre qui cet acte était dirigé, en fut
+furieux. Louis XVIII, pour le dédommager, lui donna l'ordre du
+Saint-Esprit. Dès ce moment, il y eut guerre entre ces deux ministres,
+guerre qui amena le renvoi brusque de M. de Chateaubriand, qui fut opéré
+d'une manière injurieuse. Ce fut là le principe et la cause de cette
+opposition ardente dans laquelle M. de Chateaubriand s'est jeté, et qui
+a été si hostile et si funeste à la monarchie. M. de Chateaubriand n'a
+que des intérêts et un amour-propre sans bornes. N'ayant point de
+principes fixes, point de doctrine ni de règle de conduite, il a
+concouru avec imprévoyance, mais avec ardeur, à la destruction d'un
+ordre de choses que ses mains débiles seront impuissantes à
+rétablir<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a>
+<a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> J'ai connu plus tard les circonstances qui ont servi de
+prétexte au renvoi si brusque de M. de Chateaubriand et qui l'ont
+justifié. Les voici: M. de Chateaubriand était lié d'une manière intime
+avec une personne de la cour, qui est assez connue pour que je ne donne
+aucun détail sur elle. La fortune de cette dame étant dérangée, le désir
+de la rétablir lui donna l'idée d'une grande opération de bourse sur les
+fonds espagnols qui étaient tombés au plus vil prix. M. de
+Chateaubriand, sur sa demande, écrivit d'une manière impérative à M. le
+marquis de Talarue, ambassadeur de France à Madrid, pour qu'il eût à
+obtenir du roi la reconnaissance immédiate des anciens emprunts faits
+par les Cortès. Ferdinand, qui était d'un caractère naturellement
+opiniâtre, malgré l'injonction et les menaces qui accompagnaient cette
+demande, refusa de se soumettre, et, dans l'indignation que lui
+inspirait cet acte oppressif, s'adressa au roi Louis XVIII pour se
+plaindre. La démarche n'avait été ni décidée en conseil ni ordonnée par
+le roi, et celui-ci comprit la nécessité d'un désaveu formel et de la
+destitution de son ministre. Cette mesure, qui servait merveilleusement
+les passions et les intérêts de M. de Villèle, dont l'autorité ne
+rencontrerait plus alors d'opposition dans l'avenir, fut prise sans le
+moindre retard, sans aucune explication, et tellement, que M. de
+Chateaubriand l'apprit de la manière la plus inopinée, un jour de
+réception aux Tuileries, où il s'était rendu pour faire sa cour au roi.
+(<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote>
+
+<p>La guerre d'Espagne était une chose politique et raisonnable dans les
+circonstances où on était placé. Faire disparaître une révolution sur la
+frontière, mettre fin aux intrigues et aux déclamations qui
+l'accompagnaient, étaient choses prudentes. L'exécution devait en être
+facile, car cette révolution n'était soutenue que par une très-petite
+fraction du peuple. Sans aucune racine dans les masses, elle était
+combattue par toutes les hautes influences. La maison de Bourbon avait
+une bonne occasion de faire un essai de l'armée. Le baptême de sang est
+nécessaire à de nouveaux drapeaux, à de nouvelles couleurs; jusque-là
+des troupes n'offrent que peu de garantie. On avait senti la nécessité
+de s'attacher les chefs de l'armée; mais des faveurs gratuites
+produisent des effets tout autres que des faveurs méritées. Celle-ci
+apportent avec elles le sentiment des droits. On y a la conviction de la
+justice rendue et confiance dans les sentiments de bienveillance
+témoignés. L'armée désirait sincèrement mériter, et lui en offrir le
+moyen était d'une sage politique. Elle reçut en effet l'annonce de la
+guerre avec une grande joie.</p>
+
+<p>Les mécontents avaient rêvé une défection parmi les troupes, et quelques
+centaines de réfugiés et de gens exaltés qui avaient passé la frontière
+vinrent planter le drapeau tricolore sur la rive espagnole de la
+Bidassoa. J'eus la douleur d'apprendre que Fabvier était avec eux.
+Exaspéré par le débordement de haine dont il avait été l'objet à
+l'occasion des affaires de Lyon, époque où il était encore animé de bons
+sentiments et avait de bonnes intentions, il avait fini par se jeter à
+corps perdu dans tout ce qu'il y avait de plus hostile au gouvernement.
+Il avait été l'un des principaux conspirateurs en août 1820, et, quoique
+acquitté par la Chambre des pairs, il avait vu avec joie une occasion de
+nuire. Il se réunit donc à cette poignée de Français qui se déclaraient
+les ennemis de leur pays et recommençaient, sans avoir un noble
+sentiment à présenter pour excuse ni un motif louable à faire valoir, la
+conduite des émigrés, trouvée autrefois par eux si criminelle. Fabvier,
+plus qu'un autre, était coupable; car il ne cessait jamais et à tout
+propos de professer sa haine contre les étrangers et la doctrine qu'il
+est criminel de combattre son pays. Il agissait en opposition avec ses
+principes au moment même où ses passions et ses intérêts l'y invitaient.
+Pauvre humanité!</p>
+
+<p>Une armée de cent mille hommes, commandée par le duc d'Angoulême, fut
+organisée. Le duc de Bellune, alors ministre de la guerre, très-brave
+homme, bon et excellent soldat, du caractère le plus honorable, mais
+mauvais administrateur, donna des ordres assez confus, nullement
+appropriés aux besoins. Leur mauvaise exécution en fit ressortir
+particulièrement l'insuffisance. Les idées les plus bizarres se
+présentaient aux ministres et aux généraux. À les entendre, il semblait,
+en vérité, que la France n'eût jamais eu d'armée, et que personne ne
+connût l'art d'administrer.</p>
+
+<p>On partait d'emporter des munitions de guerre à raison de huit cents
+cartouches par homme, tandis que le plus grand approvisionnement ne
+s'élève pas ordinairement au delà de cent, dont les deux tiers sont
+transportés par des attelages réguliers. On voulait transporter avec
+soi des fourrages pour la cavalerie, et que sais-je? on montrait une
+ignorance incroyable, et on faisait des projets et des raisonnements qui
+tenaient de la stupidité. Je dis au duc de Bellune et au général
+Bordesoulle qui m'en parlèrent: «Si l'on parvient à faire transporter à
+la suite de l'armée soixante cartouches par homme et du pain pour huit
+jours, on doit remercier le ciel, et je doute, ajoutai-je, que vos
+moyens puissent arriver jusque-là.»</p>
+
+<p>Des approvisionnements se formaient; mais, au lieu d'avoir de la farine,
+on eut du blé, et les moyens de mouture des environs de Bayonne
+n'étaient pas en rapport avec les consommations. On plaça des magasins
+de fourrages sur un point, et on avait soin de diriger la cavalerie sur
+un autre. On omit de passer de bonne heure des marchés pour les
+transports, et de s'assurer ainsi des voitures et des mulets de la
+frontière. Enfin, au lieu de réunir l'armée d'abord sur les bords de la
+Garonne, dans des cantonnements larges, pour organiser les divisions et
+les en faire partir pour passer à jour fixe la frontière, on les
+accumula à Bayonne, où il y eut encombrement.</p>
+
+<p>Les mesures de l'administration avaient été mal prises; elles avaient
+été surtout incomplètes. Cela parut au grand jour, mais ces torts furent
+singulièrement augmentés par les généraux placés près de M. le duc
+d'Angoulême et particulièrement le général Guilleminot, son major
+général, et le général Bordesoulle, investi de sa confiance. Ces
+généraux, qui auraient dû se considérer comme les sauvegardes de
+l'honneur de l'ancienne armée et prouver aux Bourbons, de toutes les
+manières, la confiance que méritaient ses chefs, spéculèrent sur
+l'ignorance de M. le duc d'Angoulême. On exagéra les besoins, et en même
+temps on présenta, pour sortir d'embarras, un spéculateur attentif, un
+homme habile, qui ne manque jamais aux grandes circonstances, et dont la
+prévoyance et l'esprit ne sont jamais en défaut. Ouvrard s'était emparé
+de tous les moyens de transport du pays, par des marchés passés
+d'avance, chose que l'administration militaire aurait pu faire comme
+lui, et il vint les offrir. C'était un secours pour l'expédition, mais
+non pas une nécessité.</p>
+
+<p>Une armée en offensive ne peut vivre avec des magasins et des transports
+à sa suite que pendant peu de jours. Arrivée à quatre marches de
+distance, des réquisitions dans le pays traversé peuvent seules la faire
+subsister. On établit le contraire et l'on fit des marchés d'urgence
+avec Ouvrard. On le mit en possession de tous les magasins formés par le
+ministère, dont la valeur dépassait douze millions, et dont l'emploi ne
+pouvait être fait au profit de l'armée qui entrait en campagne et allait
+s'en éloigner immédiatement.</p>
+
+<p>L'opinion publique en Espagne était favorable à l'expédition. Aussi, au
+moment où les troupes parurent, des vivres furent apportés de toutes
+parts. Ouvrard les fit d'abord payer comptant à un prix élevé.
+L'abondance fit baisser les prix et bientôt on ne paya plus qu'avec des
+bons. Cette opération, si simple en elle-même, aurait pu être faite par
+l'administration, car le trésor de l'armée regorgeait d'argent. En
+attachant à chaque division un agent de la trésorerie, en payant chaque
+jour les bons délivrés la veille, l'armée était assurée de ne manquer de
+rien, et le pays était content et satisfait.</p>
+
+<p>Je le répète, la moindre réflexion démontre qu'une armée stationnée, ou
+en retraite, peut seule vivre par des magasins. Dans l'offensive, des
+ressources locales doivent satisfaire à ses besoins. Dans un pays
+ennemi, ces réquisitions sont faites comme impôt; en pays ami à titre
+d'avances. Dans la circonstance et ayant de l'argent, il fallait payer
+directement, et non au moyen d'un intermédiaire qui payait à vil prix ou
+ne payait pas, tandis que lui-même était payé à des prix exorbitants.
+Mais les entourages de M. le duc d'Angoulême n'y auraient pas trouvé
+leur compte. À la solde d'Ouvrard, et payés par lui pour fasciner les
+yeux de leur chef, ils ne négligèrent rien pour remplir cette tâche
+facile. Le prince fut donc trompé et dupe. On ne doit pas s'en étonner
+ni trop l'en blâmer; mais on peut lui reprocher d'avoir pris fait et
+cause pour les fripons qui l'entouraient avec une obstination
+incroyable, quand, la voix publique les avant accusés, le roi nomma une
+commission pour faire une enquête. Cette commission, composée des hommes
+les plus honorables et les plus capables de la Chambre des pairs, amena
+un résultat concluant. Les torts d'une administration prodigue et
+corrompue furent démontrés, et le duc d'Angoulême ne pardonna jamais au
+maréchal Macdonald, président de la commission, d'avoir fait connaître
+la vérité.</p>
+
+<p>Les généraux Guilleminot et Bordesoulle furent poursuivis par l'opinion.
+On leur conseilla de demander à la Chambre des pairs d'être mis en
+jugement. Ils hésitèrent longtemps, craignant d'être pris au mot. Enfin,
+cette démarche ayant été faite, tout fut bientôt assoupi.</p>
+
+<p>M. le duc d'Angoulême acquit de la popularité pendant cette campagne et
+montra un caractère qui l'honora. Le général Guilleminot ayant été
+choisi pour être son major général, le parti ultra-royaliste murmura. On
+voulut effrayer le prince par les opinions supposées à ce général, qu'on
+essaya même de compromettre. On fit partir par la diligence une malle
+remplie de cocardes tricolores, à l'adresse d'un de ses aides de camp.
+Cet envoi, qui fut dénoncé en même temps, et sans doute par ceux qui
+l'avaient fait, fut arrêté à la barrière. Grand éclat, grand scandale,
+grands cris; courrier expédié par le duc de Bellune pour faire arrêter
+cet officier; proposition de remplacer le général Guilleminot, et voyage
+du duc de Bellune à Bayonne dans l'intention d'être son successeur. M.
+le duc d'Angoulême vit le piége, et, il faut en convenir, le piége était
+grossier. Il dit que, puisque, quinze jours auparavant, on avait cru le
+général Guilleminot capable et digne de sa confiance, il devait en être
+de même encore en ce moment, et il avança l'officier contre lequel on
+avait dirigé cette misérable intrigue. Cette conduite sage et ferme
+éleva dans l'opinion M. le duc d'Angoulême et fit penser qu'on pouvait
+s'attacher à lui.</p>
+
+<p>L'armée une fois en mouvement, ce prince se plaça au milieu des troupes,
+marcha à la tête des colonnes et se fit garder par les troupes de ligne,
+de préférence aux gardes du corps et à la garde royale. Enfin il fit à
+propos et noblement tout ce qui convenait pour se populariser.</p>
+
+<p>On connaît cette campagne. Nulle part l'armée ne trouva la moindre
+résistance. On célébra beaucoup le premier coup de canon, tiré à la
+frontière contre un petit nombre de Français rassemblés autour du
+drapeau tricolore. L'on parla avec trop d'éloges d'une fidélité qui ne
+pouvait être mise en doute, en pareille circonstance. On eut l'air de
+mettre en parallèle cette dispersion de quelques centaines de pauvres
+diables sur un territoire étranger avec les événements de 1815 et la
+rencontre de Napoléon après son débarquement à Cannes, quand il se
+présentait lui-même à des troupes qui étaient peu de temps auparavant
+sous son autorité et qui étaient pleines de ses souvenirs. Le général
+Valin, commandant l'avant-garde, acquit en cette occasion une sorte de
+gloire. Les troupes constitutionnelles se retirèrent partout sans
+combattre. L'opération, au reste, fut bien conduite. On prit possession
+de Madrid. Maître de la capitale, M. le duc d'Angoulême organisa un
+gouvernement provisoire, une sorte de régence, qui, à peine établie, le
+contraria et rendit ses opérations difficiles. Il eût été sage de se
+déclarer lui-même régent, jusqu'au moment de la liberté du roi. Sa
+qualité de Bourbon lui donnait des droits particuliers à cette dignité.
+Il aurait ainsi évité des chocs scandaleux entre les troupes et ceux
+qu'elles avaient délivrés. Le parti persécuteur et avide qui faisait
+arrêter sous le plus frivole prétexte, et souvent dans le but unique
+d'avoir une rançon, n'aurait pas eu d'appui.</p>
+
+<p>Les Cortès se réfugièrent à Cadix. On les y poursuivit. Les généraux
+Bordesoulle et Bourmont furent chargés du commandement des troupes
+dirigées sur ce point. À leur arrivée il était facile de s'emparer du
+fort du Trocadero, dont la possession donne le moyen d'approcher assez
+près de Cadix pour bombarder la ville; mais les Espagnols, revenus de
+leur première surprise, y mirent des troupes et l'armèrent. M. le duc
+d'Angoulême arriva avec des renforts, et on disposa tout pour attaquer
+ce poste, d'abord avec du canon et ensuite pour l'enlever de vive force.
+Cette entreprise réussit. Les troupes montrèrent de la valeur et
+entrèrent dans l'eau jusqu'aux épaules, sous le feu de l'ennemi. Quelque
+mauvaises que fussent les troupes espagnoles, l'entreprise était hardie,
+et le succès honore les soldats qui l'exécutèrent.</p>
+
+<p>Une circonstance particulière marqua ce fait d'armes. Le prince de
+Carignan, déclaré héritier du trône de Sardaigne, le même qui, en 1821,
+avait été entraîné dans un mouvement politique coupable par des
+intrigues révolutionnaires, s'était décidé, pour expier ses torts, à
+venir en personne combattre la révolution d'Espagne. Il servait dans
+l'armée française comme volontaire. Il se plaça, lors du coup de main
+du Trocadero, avec les grenadiers de la colonne d'attaque, traversa le
+bras de mer au gué, soutenant, au moyen de sa haute taille et de sa main
+puissante, plusieurs officiers, qui, moins grands que lui, perdirent
+pied et étaient au moment de se noyer. Il parvint un des premiers sur
+les retranchements ennemis. Cette conduite énergique, qui honore celui
+qui en est l'auteur, éclaira sur-le-champ d'une auréole brillante les
+marches du trône sur lequel il devait s'asseoir un jour.</p>
+
+<p>La prise du Trocadero fit combler de louanges M. le duc d'Angoulême. Il
+méritait certainement quelques éloges; mais les flatteurs le placèrent à
+la tête des grands capitaines. Ils dirent et répétèrent qu'il avait
+réussi là où Napoléon avait échoué, sottise dont la moindre réflexion
+fait voir l'absurdité. Il y eut une émulation incroyable parmi les
+flatteurs. Et M. de Chateaubriand fut un des premiers qui contribuèrent
+puissamment à enivrer M. le duc d'Angoulême, qui finit par se croire
+réellement un grand général. Il finit par s'imaginer qu'il avait fait la
+guerre, lorsqu'il n'avait fait que marcher contre des troupes qui se
+retiraient toujours à la seule vue de la poussière de sa cavalerie. Cela
+ressemblait plus à une chasse qu'à toute autre chose. Les récompenses
+furent prodiguées. Il était bon d'en donner quelques-unes; mais on ne
+mit aucune réserve dans leur distribution. Les intrigants furent
+encouragés. On faisait des récits solennels des moindres rencontres.
+L'on en vint jusqu'à rendre compte de prétendus combats, où pas un seul
+homme ne s'était trouvé, pour demander des grâces qui furent accordées.</p>
+
+<p>Une fois le roi Ferdinand en liberté et replacé sur son trône, M. le duc
+d'Angoulême rentra en France, ramenant avec lui la plus grande partie de
+l'armée et ne laissant à Madrid qu'un corps d'occupation.</p>
+
+<p>Je le répète, cette expédition fut bien conduite et elle mérite des
+éloges; mais aussi les difficultés étaient nulles. Elle fut un grand
+événement par l'esprit qu'elle donna aux troupes. Dès ce moment, les
+Bourbons eurent une armée. Pour peu qu'ils eussent gouverné avec
+sagesse, rien n'aurait pu les renverser. Leurs ennemis les plus ardents
+n'en concevaient alors ni la possibilité ni l'espérance.</p>
+
+<p>Je ne veux pas quitter cet article de la guerre d'Espagne, en 1823, sans
+entrer dans quelques détails sur les intrigues de toute nature qui se
+sont liées à cet événement. L'expédition fut résolue, ainsi que je l'ai
+déjà dit, au congrès de Vérone, et la France fut chargée de l'exécuter
+au nom de toute l'Europe. Mais, l'opération à peine commencée, les
+fautes politiques d'un côté, et le mauvais vouloir de plusieurs de ceux
+qui l'avaient conseillée et demandée, semblaient créer à plaisir des
+obstacles à ses succès.</p>
+
+<p>M. le duc d'Angoulême avait trois partis à prendre. Il pouvait traiter
+l'Espagne en pays conquis, ne fonder ses actes que sur les droits de la
+conquête, au titre de général de l'armée française, jusqu'au moment où
+Ferdinand, mis en liberté, serait remonté sur son trône et aurait repris
+les rênes du gouvernement.</p>
+
+<p>Il pouvait aussi, en sa qualité de Bourbon, se déclarer régent pendant
+l'interrègne, et il pouvait enfin établir une régence composée de
+nationaux.</p>
+
+<p>C'est à ce dernier parti qu'il s'est arrêté, et il était le plus
+mauvais; car c'était appeler, dans la mission sainte qui lui était
+donnée de rétablir l'ordre dans le pays, le concours des passions
+espagnoles, qui, aveugles et ardentes de leur nature, accompagnées
+toujours d'un fol orgueil, faisaient naître mille complications plus
+funestes les unes que les autres. Il arriva, ce qu'il aurait dû prévoir,
+que les mêmes Espagnols, que la Révolution avait matés et soumis, ne
+voulurent plus compter pour rien ceux qui venaient de leur rendre la
+liberté et sous l'appui desquels ils respiraient. Non-seulement ils ne
+montrèrent aucune déférence pour l'autorité française, mais encore ils
+devinrent une puissance rivale qui lutta contre elle avec la prétention
+de l'égalité. Ainsi les actes qu'une politique sage avait commandés, les
+traités sous l'empire desquels la pacification s'était opérée, et que le
+généralissime avait revêtus de son approbation, furent foulés aux pieds
+par les régents insensés.</p>
+
+<p>Une nation, révoltée et en armes, capitule quand elle se soumet. Elle ne
+se rend pas à discrétion. Les armées qu'elle a levées ne peuvent pas
+être proscrites en masse. Si on veut la destruction de tout ce qui s'est
+soulevé, on éternise la guerre, dont les alliés libérateurs soutiennent
+seuls le poids. Enfin les questions capitales doivent être décidées par
+une politique sage et généreuse, et non par des passions populaires.</p>
+
+<p>Il arriva cependant que la régence donna des ordres absolument opposés à
+ceux du duc d'Angoulême, et que ceux qui avaient mis bas les armes à la
+suite d'un traité et d'une amnistie régulière, comme les troupes de
+Ballesteros, furent poursuivies, incarcérées, dépouillées et fusillées.
+Bien plus, les passions politiques servirent souvent de masque à une
+cupidité honteuse; et tel individu ne fut arrêté que pour être mis à
+contribution quand on lui ouvrait les portes de sa prison.</p>
+
+<p>Mais c'était une grande insulte faite à l'armée française, et ces fautes
+allaient ressusciter des troubles qu'il était important d'empêcher de
+naître. M. le duc d'Angoulême le sentit et se décida à rendre
+l'ordonnance d'Anduxar, devenue fort célèbre, contre laquelle quelques
+personnes ont beaucoup crié, mais qui était impérieusement commandée par
+la nécessité, la raison, la justice et la dignité de l'armée française.</p>
+
+<p>Un de ceux qui l'ont le plus ouvertement critiquée est le prince de
+Metternich. En cela on peut supposer, avec quelque fondement, qu'il
+regrettait seulement de voir cesser une partie des embarras de l'armée
+française, et que, jaloux de ses succès, il voulait rendre sa tâche
+presque impossible. On en sera convaincu quand on saura qu'au
+commencement de l'expédition il avait décidé le roi de Naples à demander
+la régence pendant l'interrègne, et qu'il avait soutenu cette prétention
+de tout son pouvoir. Ainsi ce n'était pas assez, à leurs yeux, pour
+l'armée française, de rencontrer les obstacles de toute nature que le
+pays, l'esprit du peuple espagnol, ses passions, son ignorance et son
+orgueil insensé devaient lui créer à chaque pas, il fallait encore y
+ajouter ceux qui naîtraient de l'autorité et du concours d'un régent
+étranger à l'armée, ignorant les affaires du pays, et dont le pouvoir
+aurait été exercé par l'ambassadeur de Naples à Paris, le prince de
+Castelcicala, l'homme le plus intrigant et le plus brouillon qui fût
+jamais.</p>
+
+<p>M. le duc d'Angoulême revint à Paris; il y fit une entrée solennelle.
+Toutes les troupes étaient sous les armes. Il vint trouver le roi, qui
+l'attendait aux Tuileries sur le balcon de l'horloge, du côté du jardin.
+Les troupes défilèrent. Étant de service à cette époque, c'est moi qui
+lui fis les honneurs de cette journée.</p>
+
+<p>La santé de Louis XVIII allait, depuis une année, en décroissant d'une
+manière rapide. Tout faisait présager sa fin prochaine.
+L'affaiblissement de ses facultés et l'influence de madame du Cayla
+avaient contribué à mettre Monsieur dans les affaires. Ce prince finit
+par gouverner tout à fait, de manière qu'au moment où il monta sur le
+trône rien ne fut changé; et cependant il se manifestait des espérances
+vagues qu'une nouvelle direction allait être donnée à la marche du
+gouvernement.</p>
+
+<p>La mort de Louis XVIII est un des spectacles les plus admirables dont
+j'aie jamais été témoin. Son courage, sa résignation, son calme, furent
+extraordinaires. Il envisagea sa fin sans inquiétude et sans terreur. Il
+la vit arriver sans montrer la moindre faiblesse. Je ne puis exprimer
+l'impression que je ressentis dans ce temps. Louis XVIII n'avait pas
+pour soutien les idées religieuses, si consolantes à l'heure suprême; il
+n'éprouvait pas cette foi vive qui créé des espérances au moment où tout
+est prêt à nous échapper. Il pratiquait régulièrement les devoirs de la
+religion, plus comme chose d'exemple et d'étiquette que comme un voeu de
+son coeur et une conviction de son esprit. Son affaiblissement
+progressif lui annonça, longtemps d'avance, l'approche du terme de sa
+vie. Cette vue si prodigieuse s'éteignait et lui faisait pressentir les
+ténèbres prêtes à succéder à la lumière. Il voulut être mis dans le
+secret de sa fin, et questionna Portal, son premier médecin. Il lui
+demanda si ses derniers moments seraient accompagnés de beaucoup de
+souffrances et d'un long séjour dans son lit. Portal refusa de répondre
+et rejeta bien loin l'idée de sa fin. Le roi insista et lui commanda de
+répondre, en ajoutant qu'il savait bien sa mort prochaine. Portal lui
+obéit et lui dit: «Sire, vous souffrirez peu et vous mourrez dans votre
+fauteuil si vous le voulez, et, dans tous les cas, vous resterez peu de
+temps dans votre lit.--Tant mieux, répondit le roi; je serai préservé
+des surplis de mon frère.» Réponse remarquable et qui indique les
+limites de sa croyance.</p>
+
+<p>Ce pauvre roi s'affaissa graduellement, et au point d'avoir le corps
+courbé en cercle et le menton proche des genoux. Sa vie était presque
+éteinte. Malgré cet état de souffrance, il remplissait toujours les
+devoirs apparents de la royauté. Il reçut, le jour de la Saint-Louis,
+les visites d'usage. Ce spectacle faisait mal à voir. Quelle triste
+disposition pour célébrer sa fête! Le samedi, 11 septembre, il déjeuna
+encore avec nous, ou plutôt il vint à table occuper sa place accoutumée.
+On fit de grands efforts pour le relever assez pour lui faire avaler un
+verre de vin de liqueur. Ce jour-là fut le premier où il eut des moments
+d'absence. Je ne sais ce qu'il fit de désagréable à madame la duchesse
+d'Angoulême. Il revint à lui et, s'en étant aperçu, il lui dit, avec un
+calme admirable et une douceur angélique: «Ma nièce, quand on meurt, on
+ne sait pas bien ce qu'on fait.» Le même jour, madame du Cayla le vit
+pour la dernière fois, et elle ne sortit pas de son cabinet les mains
+vides. Elle lui présenta à signer un ordre d'acheter pour elle l'hôtel
+de Montmorency, situé sur le quai; et lui, aveugle et mourant, apposa au
+bas un trait informe, qui fut pris pour une signature régulière par M.
+le duc de Doudeauville, ministre de la maison du roi. Cet hôtel,
+immédiatement acheté et payé comptant au maréchal Mortier la somme de
+sept cent mille francs, devint la propriété de madame du Cayla.</p>
+
+<p>Le roi répugnait à se mettre au lit. On l'y engagea fortement, et il
+répondit: «Ce sera l'avis officiel de ma fin prochaine; alors, jusqu'à
+ma mort, les spectacles seront fermés et la Bourse en férie. Tout sera
+suspendu: c'est une grande chose que la mort d'un roi de France. Il faut
+faire en sorte que le fardeau pèse le moins longtemps possible sur le
+peuple.» Il avait dit: «Je prévois aller jusqu'à jeudi; je pourrai
+encore tenir mon conseil le mercredi, et puis ensuite je partirai.» Le
+dimanche au soir cependant, il se coucha pour ne plus se relever. Le
+mardi, vers les deux heures après midi, on crut l'agonie arrivée, et
+tout le monde courut au château. Les prêtres, remplissant leur office,
+se mirent à réciter les prières des agonisants. Il reprit ses sens, et,
+ayant entendu l'un d'eux lui dire: «Sire, unissez-vous d'intention à nos
+prières,» il lui répondit: «Je ne croyais pas en être déjà là; mais, peu
+importe, continuez!» Sa vie se soutint encore pendant la journée et la
+nuit du mercredi. Le jeudi, à trois heures du matin, il expira. Il est
+impossible de ne pas admirer une fin si courageuse, si calme et si
+ferme. Il y a près de neuf ans, au moment où j'écris, que ce spectacle
+s'est offert à mes yeux, et j'en éprouve encore de l'émotion. Il n'est
+pas de grand homme dont la vie ne serait honorée par une semblable mort.</p>
+
+<p>Tous les courtisans étaient rassemblés dans la galerie de Diane. La
+famille royale, les prêtres, les médecins et le service de chambre
+étaient seuls auprès du roi. Au moment où le médecin, qui tenait le bras
+de louis XVIII, eut déclaré qu'il avait cessé de vivre, madame la
+duchesse d'Angoulême se tourna vers Monsieur et le salua roi. Un moment
+après, le duc Charles de Damas vint, et, les larmes aux yeux, nous dit:
+«Messieurs, le roi est mort!» Peu de minutes après, le duc de Blacas
+sortit et dit: «Messieurs, le roi!» et Charles X parut. Sensation
+difficile à peindre que celle produite par cette double annonce en si
+peu de moments. Le nouveau roi fut entouré des charges, et tout, sauf la
+personne du roi, se trouva dans l'ordre accoutumé. Belle et grande
+pensée que celle de cette vie non interrompue du dépositaire de la
+souveraine puissance! Par cette fiction, il n'y a pas de lacune dans
+l'existence de ce pouvoir protecteur de la société, si nécessaire à sa
+conservation.</p>
+
+<p>Le gouvernement était, par le fait, depuis plus d'une année, dans les
+mains de Monsieur. Ainsi le même ordre de choses devait continuer, et
+cependant il y avait du mouvement dans les figures; on voyait des
+espérances naître et des existences pâlir. Tout le monde accompagna le
+nouveau roi dans son appartement, au pavillon Marsan. Il fit connaître
+aux ministres qu'il les confirmait dans leurs fonctions. Chacun se
+retira et tout rentra dans l'ordre accoutumé.</p>
+
+<p>Le roi alla s'établir à Saint-Cloud; là, il reçut les félicitations de
+tous les corps de l'État. Beaucoup de harangues lui furent adressées.
+Toutes renfermaient l'expression de l'amour public, et je crois qu'elles
+étaient sincères; mais l'amour du peuple est, de tous les amours, le
+plus fragile et le plus sujet à s'évanouir. Le roi répondit d'une
+manière admirable, avec à-propos, avec esprit et avec chaleur. Ses
+réponses, peut-être moins correctes que celles de Louis XVIII, avaient
+du mouvement et de l'âme; et il est si précieux d'entendre, chez ceux
+qui sont investis de la souveraine puissance, des choses qui partent du
+coeur, que Charles X eut un grand succès. Je l'écoutai avec soin, et
+j'admirai sincèrement cette facilité de varier son langage en parlant
+des mêmes sujets, et de modifier ses expressions suivant le degré
+d'éminence de l'autorité qui l'avait complimenté. Ainsi, au tribunal de
+première instance, à la cour royale et à la cour de cassation, on ne
+peut leur parler que de justice, et cependant la réponse adressée à l'un
+de ces tribunaux n'aurait pas convenu aux deux autres, tant la mesure
+était observée.</p>
+
+<p>Les obsèques du roi eurent lieu suivant les formes de l'étiquette et les
+usages consacrés. Elles furent célébrées avec magnificence. Toutes les
+troupes qui étaient à portée furent réunies. M. le Dauphin fut chargé de
+mener le deuil. Chose remarquable! une discussion de prérogative et de
+droit s'étant élevée entre le grand aumônier et l'ordinaire,
+c'est-à-dire l'archevêque, il ne se trouva pas de prêtres dans le
+cortége funèbre du roi très-chrétien, dans le trajet du château des
+Tuileries à l'église de Saint-Denis.</p>
+
+<p>Les restes du roi défunt forent déposés à Saint-Denis, dans une chapelle
+ardente. Pendant quinze jours chacun put s'y rendre pour prier. Enfin
+l'inhumation eut lieu. Cette cérémonie, dont les circonstances ont
+quelque chose de poétique et conservent encore l'empreinte du moyen âge,
+mérite d'être racontée avec détail.</p>
+
+<p>Tout rappelle, dans cette occasion, l'origine des souverains, autrefois
+chefs militaires, menant les nations à la guerre et combattant à leur
+tête. Tout ce qui composait l'armure ou l'ornement de bataille d'un
+chevalier se trouvait réuni et était censé avoir été à l'usage personnel
+du roi. On y avait joint les symboles de la puissance publique. Ainsi,
+depuis les éperons jusqu'au heaume du roi, depuis sa lance jusqu'à
+l'épée de France et le drapeau de France, tout était porté par des
+individus de la cour, désignés à cet effet. Ces objets divers furent
+portés processionnellement dans le cortége. À une certaine époque de la
+cérémonie, le chef des hérauts d'armes appela successivement chaque
+individu en ces termes: «Monsieur le..., apportez les brassards (ou tout
+autre objet) du roi.» Celui qui en était chargé sortait de sa place,
+faisait huit révérences, et jetait dans le caveau ce dont il était
+porteur. Le drapeau du 1er régiment de la garde royale était placé entre
+mes mains.</p>
+
+<p>Comme le pays ne meurt pas, deux insignes, destinés à représenter sa
+puissance, le drapeau et l'épée de France, sont appelés les derniers,
+s'inclinent sur la tombe sans y être précipités, et se relèvent après
+que le nouveau souverain a été proclamé aux cris de <i>Vive le roi!</i></p>
+
+<p>M. de Talleyrand portait le drapeau de France. J'ignore si sa charge de
+grand chambellan lui donnait cette prérogative. S'il en était autrement
+et s'il a été désigné par un choix spécial, on aurait pu le confier à
+quelqu'un qui aurait semblé mieux garantir sa conservation.</p>
+
+<p>Cette cérémonie des funérailles d'un roi de France, dont peu de
+personnes vivantes avaient été témoins, eut un grand effet; car,
+quoiqu'elle soit éloignée de nos moeurs, elle a quelque chose de
+symbolique qui peint la société et indique les bases sur lesquelles elle
+est fondée. Un magnifique catafalque était placé dans l'élise; mais sa
+forme élégante et la nature de ses ornements ne rappelaient pas assez
+une cérémonie funèbre. Tels furent les derniers soins dont Louis XVIII
+fut l'objet.</p>
+<br>
+ <a name="c2" id="c2"></a>
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3>
+<h5>RELATIFS AU LIVRE VINGT-DEUXIÈME.</h5>
+<br>
+
+<h4>LYON EN 1817, PAR LE COLONEL FABVIER.</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Ayant fait les fonctions de Chef d'État-Major du Lieutenant du Roi dans<br>
+les septième et dix-neuvième divisions militaires</span><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a>
+<a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Les événements de Lyon, quelque peu éloignés de nous par
+la date, sont tellement oubliés, que nos lecteurs seront sans doute bien
+aises d'en trouver une relation un peu plus étendue dans l'extrait que
+nous insérons ici. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>«... Les événements qui s'étaient passés à Lyon et dans quelques
+communes voisines, le 8 juin, avaient été présentés au gouvernement
+comme le résultat d'une conspiration aussi vaste dans son plan que grave
+dans son objet et atroce dans ses moyens.</p>
+
+<p>«Il ne s'agissait de rien moins que de renverser le gouvernement après
+avoir immolé les autorités et livré au meurtre et au pillage la demeure
+de tous les vrais royalistes. Des bandes nombreuses, disait-on, étaient
+partout organisées; des armes leur avaient été distribuées; des sommes
+considérables consacrées à leur solde; elles avaient des chefs audacieux
+et entreprenants, et ce n'était là qu'une des ramifications d'un plan
+immense qui n'embrassait pas seulement les départements environnants,
+mais la France entière, qui se liait avec les mouvements de Lisbonne,
+avec la révolution de Fernambouc.</p>
+
+<p>Cependant on apprenait, par les rapports mêmes, que ces bandes
+nombreuses n'avaient paru nulle part. Vingt gendarmes et quelques
+chasseurs des Pyrénées avaient suffi pour maintenir le calme ou pour le
+rétablir partout où il avait été un instant troublé; la ville de Lyon
+n'avait été témoin d'aucun mouvement, aucun membre du prétendu comité
+directeur n'avait été arrêté; quelques malheureux paysans avaient été
+seuls surpris dans leurs villages, s'agitant sans chef et sans but
+déterminé.</p>
+
+<p>«Le gouvernement dut s'étonner en comparant de pareils résultats avec
+les suppositions qu'on vient de lire sur l'importance, la réalité et les
+causes du mouvement. Ses doutes s'augmentèrent à l'arrivée des documents
+officiels envoyés par un fonctionnaire dont le dévouement à la cause
+royale avait été prouvé d'une manière éclatante dans des circonstances
+difficiles.</p>
+
+<p>«Mais ce témoignage isolé ne pouvait effacer les assertions unanimes des
+autres autorités. Celles-ci donnaient d'ailleurs, chaque jour, un
+nouveau poids à leurs accusations en dénonçant de nouveaux complots, en
+se disant sur la trace d'autres conspirateurs, en multipliant les
+arrestations. La cour prévôtale venait encore jeter dans la balance le
+poids de ses arrêts sanguinaires; le fatal tombereau parcourait
+lentement les communes qui entourent Lyon; au moment même où la hache
+faisait tomber les têtes de quelques malheureux, elle menaçait les jours
+d'un plus grand nombre; des horreurs sans cesse renaissantes semblaient
+ainsi destinées à couvrir les traces des premières horreurs, et la
+vérité devenait à chaque instant plus difficile à découvrir.</p>
+
+<p>«Toutefois, au milieu des incertitudes où le jetaient des avis
+discordants, le gouvernement apprenait que le département du Rhône était
+livré à la plus grande terreur; que des soldats égarés traitaient les
+paisibles citoyens des campagnes comme les habitants d'une ville prise
+d'assaut; que les agents des autorités leur livraient une guerre plus
+terrible encore, et qu'il était à craindre que bientôt, lasse de sa
+résignation, la population, réellement révoltée, ne se fît elle-même
+justice de tous les excès dont elle était victime.</p>
+
+<p>«C'est au milieu de ces graves circonstances que le maréchal duc de
+Raguse a été envoyé dans les septième et dix-neuvième divisions, avec
+les titres et les pouvoirs de lieutenant du roi. Il arriva le 3
+septembre à Lyon.</p>
+
+<p>«Il éprouva d'abord, pour connaître la vérité, les mêmes embarras qui
+avaient arrêté le gouvernement. Les principales autorités fournissaient
+des relations si uniformes, elles paraissaient encore si alarmées des
+dangers terribles qu'elles avaient conjurés, disaient-elles; elles
+citaient un si grand nombre de faits, se prévalaient de tant de
+révélations, se louaient si vivement de leur dévouement et de leur
+énergie, attaquaient enfin le témoignage et l'opinion du fonctionnaire
+qui s'élevait contre elles par des imputations si graves en apparence,
+qu'il fallut croire un moment que la conspiration n'était que trop
+réelle, que la France leur devait des actions de grâce, et que tout le
+mal qu'elles avaient fait avait été un mal nécessaire.</p>
+
+<p>«Mais, à mesure qu'il lui fut permis de sortir du cercle étroit dans
+lequel il avait été renfermé pendant les premiers jours; lorsqu'il eut
+donné accès auprès de lui à tout ce que Lyon offrait de citoyens
+respectables par leur fortune, leurs lumières, leur industrie, leur
+caractère ou leur conduite, la situation terrible de cette ville et les
+événements qui l'y avaient plongée s'offrirait à lui sous un jour bien
+différent. Il s'imposa alors l'obligation de tout voir par lui-même: les
+nombreuses procédures de la cour prévôtale furent déroulées et examinées
+avec soin; tous ceux qui pouvaient donner des renseignements utiles
+furent interrogés. Il ne tarda pas ainsi à se mettre au courant de ce
+qui se passait encore, à apprendre ce qui s'était fait avant son
+arrivée, et bientôt le rapprochement du présent et du passé présenta
+d'abord la pénible conviction que des ennemis du repos de la France,
+abusant sans doute de la faiblesse et de l'erreur des principaux chefs
+de l'autorité, s'étaient emparés du pouvoir et qu'ils s'en servaient
+pour livrer à la plus étrange persécution tout ce qui ne partageait ni
+leurs principes ni leurs intérêts.</p>
+
+<p>«La ville de Lyon et les communes qui l'entourent avaient vu renaître
+pour elles le régime de 1793. Comme alors, les hommes qui avaient le
+pouvoir proclamaient que la terreur seule pouvait le faire respecter, et
+n'agissaient que trop bien en conséquence de ce principe; comme alors,
+la haine avait pris la place de la justice, et tous les moyens
+paraissaient légitimes pour écraser ceux qu'on regardait comme des
+ennemis. Dans ces derniers temps, on ne frappait les victimes qu'après
+les avoir trompées, et la violence n'était que le dernier terme des
+combinaisons les plus révoltantes.</p>
+
+<p>«Une foule d'agents parcouraient la ville et les campagnes,
+s'introduisaient dans les cabarets et jusque dans les maisons
+particulières, y prenaient le rôle d'un mécontent, exhalaient les
+plaintes les plus vives contre l'autorité, annonçaient des changements,
+des révolutions, et, s'ils arrachaient un signe d'approbation à de
+malheureux citoyens pressés par la misère ou tourmentés par mille
+vexations, ils s'empressaient d'aller les dénoncer et recueillir te prix
+de leurs infâmes stratagèmes.</p>
+
+<p>«Les procédures de la cour prévôtale ont attesté l'emploi de ces moyens
+odieux; mais l'excès même avec lequel on s'y livrait les a bientôt
+rendus publics. Chacune des autorités ayant ses moyens de police à part,
+à chaque instant ces vils instruments se rencontraient sans se
+connaître, s'attaquaient avec une égale ardeur, et bientôt le moins
+diligent, dénoncé par l'autre, expiait un moment sous les verrous son
+infamie. Il fallait alors décliner sa mission: l'autorité intervenait
+pour réclamer son agent; le prisonnier disparaissait et allait ailleurs
+chercher une nouvelle proie ou préparer un nouveau scandale.</p>
+
+<p>«À l'aide de ces nombreux délateurs, les prisons regorgeaient de
+victimes entassées avec un tel désordre, que la lecture seule des
+registres d'écrou prouvait à quel point était porté le mépris des lois
+et de l'humanité. Indépendamment de celles que la procédure ordinaire
+plaçait sous la main de la cour prévôtale, on voyait encore dans les
+caves de l'hôtel de ville des centaines de malheureux, victimes de
+vaines terreurs ou de funestes conseils; et là, ces malheureux, privés
+de tous soins comme de tout secours, attendaient des mois entiers la
+faveur d'être interrogés; et tel, qui ne l'a été qu'au bout de
+quatre-vingt-deux jours, a fini par être acquitté. L'arbitraire était
+porté dans toutes les parties de l'administration. Les autorités
+municipales prenaient des arrêtés contraires aux lois et condamnaient à
+l'emprisonnement pour des faits qu'aucune loi ne considère comme des
+délits.</p>
+
+<p>«Un aussi funeste exemple ne pouvait manquer d'être suivi par les maires
+des communes rurales: aussi voyait-on plusieurs de ces fonctionnaires,
+oubliant leurs devoirs et méprisant toutes les lois, administrer leurs
+communes d'après leurs passions, imposer des amendes, des corvées, et
+tel d'entre eux, pour satisfaire sa haine, disposer des propriétés
+particulières sur le plus vain prétexte, et, par les insultes les plus
+graves, exciter le mécontentement de ses administrés.</p>
+
+<p>«Lorsque les magistrats s'abandonnaient ainsi à leurs passions sans
+réserve et sans pudeur, il est facile de pressentir à quels excès se
+livreraient ceux qui étaient appelés à exécuter leurs ordres.</p>
+
+<p>«Des colonnes mobiles parcouraient les campagnes, imposaient
+arbitrairement telle commune à leur fournir, non pas seulement des
+vivres qui ne leur étaient pas dus, mais des effets d'habillement.</p>
+
+<p>«Des détachements chargés de protéger de cruelles exécutions ont ajouté
+à l'horreur de ce spectacle, en insultant, en maltraitant les femmes et
+les enfants que la terreur n'avait pas fait fuir de leur domicile,
+l'épouse qu'on venait de rendre veuve, la mère dont on venait de frapper
+l'enfant.</p>
+
+<p>«Et, lorsqu'un cri d'indignation générale a forcé de livrer les
+coupables à la sévérité des lois, elles n'ont pu les atteindre, et c'est
+la terreur qu'ils avaient répandue qui assurait leur impunité<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a>
+<a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Le capitaine Darillon, qui commandait à Saint-Genis-Laval
+le détachement dont je viens de rappeler la conduite, acquitté par le
+conseil de guerre, était resté dans les rangs de son régiment, malgré
+les instantes demandes du corps d'officiers, et ce n'est que quelques
+jours après l'arrivée de M. le maréchal de Raguse qu'on a obtenu son
+renvoi.
+
+<p>Condamné en l'an XI comme parricide, le sieur Darillon s'était réfugié
+en Espagne, d'où il est rentré en France, à la suite de l'armée
+anglaise, en 1814.</p></blockquote>
+
+<p>«Ce n'était pas seulement au milieu des campagnes que les lois et
+l'humanité, plus respectable encore, étaient foulées aux pieds par des
+hommes indignes de porter l'habit de soldat; au milieu même de la ville
+de Lyon, sous les yeux de leurs chefs, ils prodiguaient l'insulte et
+l'outrage.</p>
+
+<p>«Pendant notre séjour dans cette ville, un soldat, placé en sentinelle
+près d'une prison, lâche son coup de fusil à bout portant sur un
+malheureux qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, leur reprochait
+les attentats de Saint-Genis-Laval. Au bruit de l'explosion la garde
+accourt, et, sans attendre l'ordre de son chef, fait feu sur les
+infortunés qui s'empressaient autour de leur camarade mourant. Deux sont
+blessés à ses côtés; l'officier du poste, traduit devant un conseil de
+guerre avec les soldats, a invoqué pour leur défense l'usage suivi
+jusqu'alors. Jusqu'à présent, disait-il, on a tiré dans les prisons
+presque journellement. Et cette horrible justification, qui n'eût dû
+servir qu'à livrer à la justice d'autres coupables, a suffi pour sauver
+ceux-ci<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. En vain les nombreuses irrégularités de ce jugement ont été
+dénoncées au conseil de révision; on n'en a retiré que la triste
+certitude que, dans l'état où se trouvaient les choses à Lyon, ce
+n'était plus la justice impartiale, mais l'aveugle et féroce esprit de
+parti qui départissait les peines et les absolutions, et nous verrons
+bientôt si les arrêts de la cour prévôtale étaient faits pour affaiblir
+cette conviction.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a>
+<a href="#footnotetag20">
+(retour) </a>
+ En effet, on a appris que, depuis six semaines, la même
+chose était arrivée quatre fois, et qu'un détenu avait été tué roide à
+la prison de Roanne, sans qu'on eût fait aucune recherche.
+
+<p>Le jugement repose sur une prétendue consigne verbale que le lieutenant
+général commandant la division disait avoir retirée, et que plusieurs
+chefs de ce poste déclarent cependant avoir reçue.</p></blockquote>
+
+<p>«Ici je néglige une foule de détails qui ajouteraient à l'horreur de la
+situation de cette malheureuse contrée à l'époque de l'arrivée du
+maréchal. Je ne parle pas des patrouilles commandées et volontaires
+parcourant la ville à chaque instant du jour et de la nuit, après avoir
+chargé publiquement leurs armes. Je ne dis pas que chaque jour, depuis
+un an, des visites domiciliaires, exécutées avec plus de brutalité qu'on
+ne peut en supposer, allaient répandre l'effroi dans les asiles les plus
+respectables, dans les familles les plus honorées. Je ne rends pas
+compte des circonstances du désarmement opéré; je ne dis pas que tel
+habitant, après avoir abandonné les armes qu'il avait réellement, était
+obligé d'en aller acheter un plus grand nombre pour les livrer encore,
+parce qu'il avait plu aux agents de l'autorité de fixer la quantité
+qu'il était présumé posséder. Je ne dis pas que la persécution contre
+les officiers à demi-solde avait été poussée à l'excès le plus
+inconcevable; que, dans certaines communes, ils avaient reçu l'ordre de
+déposer jusqu'à leurs épées; que nulle part ils ne pouvaient se
+présenter en uniforme, ni paraître au spectacle et au café plus de deux
+ensemble sans s'exposer à être insultés et dénoncés.</p>
+
+<p>«Il serait trop long aussi de raconter les destitutions pour cause
+d'opinion, de parler des femmes et des enfants jetés dans les cachots
+pour les forcer à indiquer l'asile de leur époux et de leur père.</p>
+
+<p>«Le tableau révoltant dont je viens de tracer une légère ébauche devait
+bien faciliter l'explication des véritables causes de l'événement qui
+avait servi de prétexte à d'aussi terribles représailles. En voyant des
+magistrats se livrer tout entiers à l'esprit de persécution dans un
+moment où le besoin de concilier et de ramener les coeurs se faisait si
+vivement sentir, n'était-il pas naturel de soupçonner ou leur témoignage
+ou leur jugement à propos des faits sur lesquels la persécution était
+fondée.</p>
+
+<p>«L'examen de ces faits eux-mêmes vint bientôt renforcer ces soupçons. Je
+crois qu'il est difficile de les connaître et de douter encore.</p>
+
+<p>«Il est à remarquer qu'antérieurement au 8 juin, toutes les fois que des
+bruits de conspiration ont circulé, que des agitations sont devenues
+probables, des agents des autorités ont été arrêtés comme fauteurs de
+ces bruits ou de ces mouvements.</p>
+
+<p>«Cette observation est justifiée par ce qui s'est passé à l'époque de la
+prétendue conspiration du 22 octobre 1816. Il fut alors constaté que le
+révélateur n'était autre chose qu'un agent de la police militaire, et
+qu'il avait lui-même organisé le complot par lui dénoncé.</p>
+
+<p>«Aux mois de novembre et de décembre c'étaient encore des instruments de
+la même autorité qui fomentaient des troubles.</p>
+
+<p>«Au mois de février, l'agitation devînt plus sensible, parce que la
+misère sans cesse croissante de la classe ouvrière les rendait plus
+susceptibles de recevoir les impressions funestes qu'on cherchait à leur
+faire prendre. C'est dès cette époque qu'on entendit parler
+d'enrôlements secrets.</p>
+
+<p>«Le lieutenant de police fit alors arrêter plusieurs individus qui lui
+étaient signalés comme coupables de ces menées. Parmi eux se trouva le
+nommé Brunet, ancien facteur de la poste. Il ne nia pas la part qu'il
+avait prise aux enrôlements; mais il fut réclamé comme agent de police
+militaire, et à ce titre mis en liberté.</p>
+
+<p>«Au mois de mai, ce fut le sieur Cormeau, capitaine de l'ex-garde, qui
+fut pris en flagrant délit. Mais, comme le sieur Brunet, il déclara
+qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres de l'autorité supérieure.</p>
+
+<p>«Ce qui est remarquable, c'est qu'à chacune de ces époques l'arrestation
+de ces divers agents ne manquait jamais d'être suivie d'un calme
+profond, comme pour mieux attester que l'agitation était leur ouvrage.</p>
+
+<p>«Nous voici arrivés au 8 juin. Je supprime une foule de détails pour
+n'offrir ici que les faits les plus importants.</p>
+
+<p>«Voyons d'abord par quels effets s'est manifesté ce complot immense qui
+devait, ce jour-là, éclater à la fois dans Lyon et dans toutes les
+communes environnantes; entraîner sur cette ville la population presque
+entière des campagnes, armée et enrégimentée, pour s'y réunir avec des
+bandes non moins nombreuses, qui s'étaient déjà réparti les divers
+postes qu'il s'agissait d'enlever en plein jour en bravant une garnison
+nombreuse et dévouée aux ordres de ses chefs.</p>
+
+<p>«Il est constant que Lyon n'a pas été témoin, le 8 juin, de la plus
+légère tentative. Pas un seul homme n'a été arrêté les armes à la main.
+Un ouvrier a été saisi à la barrière, se dirigeant hors de la ville et
+portant des cartouches; mais cet homme a affirmé sur-le-champ que le sac
+qui les contenait, à son insu, venait de lui être confié, une minute
+auparavant, par un individu qui devait le reprendre une minute après;
+mais la barrière par laquelle il sortait ne conduisait à aucune des
+communes en révolte, et enfin, dans aucun cas, cette circonstance
+n'empêcherait de conclure que la ville est restée étrangère au mouvement
+dans lequel elle devait jouer un si grand rôle.</p>
+
+<p>«Qu'est-il arrivé dans les campagnes? Des communes qui entourent Lyon,
+onze seulement ont entendu sonner le tocsin, et, sur ces onze, quatre
+sont placées précisément à l'opposé des autres, et, par conséquent, à
+une distance qui ne leur permettrait ni de se réunir ni de se secourir
+mutuellement.</p>
+
+<p>«Et combien d'hommes croit-on que le tocsin ait rassemblés dans ces onze
+communes? Deux cent cinquante en tout, parmi lesquels soixante seulement
+étaient bien ou mal armés, mais sans munitions, et dont un grand nombre
+est accouru avec des seaux, croyant être appelé pour éteindre un
+incendie<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a>
+<a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Ceux de Millery.</blockquote>
+
+<p>«Cette faible troupe a-t-elle du moins cherché à se réunir et s'est-elle
+dirigée sur Lyon? Deux communes seulement ont vu quelques-uns de leurs
+habitants sortir du territoire; partout ailleurs on s'est
+tumultueusement assemblé dans l'intérieur des villages pour se disperser
+après quelques cris séditieux et quelques voies de fait qui n'ont coûté
+la vie à personne.</p>
+
+<p>«Tous ces faits sont constatés par les procédures dirigées contre ces
+malheureux par la cour prévôtale.</p>
+
+<p>«Ce simple aperçu suffirait peut-être pour nous montrer cette prétendue
+conspiration comme la suite des combinaisons perfides, heureusement
+déjouées au mois d'octobre, au mois de novembre, au mois de février, au
+mois de mai précédents. Ne semblerait-il pas, en effet, que tout avait
+été disposé de manière à fournir un prétexte à la haine, un levier à
+l'ambition, sans faire cependant courir de danger réel aux spéculateurs?</p>
+
+<p>«Mais ces considérations déjà si puissantes ne prennent-elles pas plus
+de poids encore lorsqu'on rapproche de ces faits quelques circonstances
+non moins remarquables; lorsque l'on considère que, d'après leur propre
+aveu, les autorités étaient instruites depuis plusieurs jours, et
+surtout dès le 7 juin, que le complot devait éclater le lendemain au
+soir; et cependant, ni le 7 juin ni le 8 au matin, il n'a été pris de
+leur part aucune mesure pour prévenir le mouvement des campagnes.</p>
+
+<p>«Lorsqu'on trouve encore, parmi les plus ardents moteurs de l'émeute,
+des agents de l'autorité;</p>
+
+<p>«Lorsqu'on voit que le nommé Brunet, le même homme qui, arrêté au mois
+de février comme coupable d'enrôlement séditieux, avait été mis en
+liberté en qualité d'agent de police militaire, à été saisi de nouveau
+comme l'un des hommes qui avait prêché l'insurrection avec le plus
+d'audace; lorsqu'on sait que ce misérable, relâché bientôt après par un
+ordre du prévôt, arrêté de nouveau par celui du lieutenant de police, a
+été définitivement élargi d'après une déclaration écrite d'un adjudant
+de place, portant que Brunet n'a rien fait que par ses ordres;</p>
+
+<p>«Lorsqu'il est constant que presque tous ceux qui avaient affecté de se
+mettre à la tête du mouvement ont disparu sans qu'on ait fait aucune
+démarche pour faire tomber sur eux les rigueurs dont on a accablé les
+malheureux paysans qu'ils avaient égarés ou trompés;</p>
+
+<p>«Lorsqu'on voit les événements qui ont suivi le 8 juin empreints du même
+caractère que ceux qui l'ont précédé.</p>
+
+<p>«Le gouvernement, on s'en souvient, averti par les rapports du
+lieutenant de police, avait manifesté quelques doutes sur les causes et
+l'importance du complot. Si, dès lors, le calme eût subitement succédé
+au court orage qui venait de gronder pendant quelques heures dans
+quelques communes rurales, il eût été difficile d'échapper à la
+manifestation de la vérité. On sentit le besoin de le faire gronder
+encore pour convaincre de sa réalité, et il faut convenir qu'il y a
+lieu de s'étonner qu'une semblable conduite n'ait pas rendu ce
+département le théâtre d'une épouvantable catastrophe.</p>
+
+<p>«Si l'on se rappelle, en effet, les horreurs commises, les actes
+arbitraires, les vexations, les insultes dont on a accablé une
+population généreuse; si l'on fait attention que ces persécutions
+frappaient des hommes que la stagnation du commerce, que la misère,
+qu'une administration malfaisante, excitaient au mécontentement; si l'on
+considère qu'avant l'arrivée du maréchal ces hommes semblaient
+abandonnés par le gouvernement lui-même, mal instruit des faits, à la
+haine de leurs ennemis et ne pouvaient attendre leur délivrance que de
+leur désespoir, pourrait-on assez admirer leur longanimité, assez louer
+le sacrifice généreux qu'ils ont fait pendant si longtemps de leurs trop
+justes ressentiments?</p>
+
+<p>«Eh bien, pour se faire une idée de cette admirable conduite, il faut
+connaître les piéges affreux qu'on a semés partout sous les pas de ceux
+dont on avait exaspéré les esprits.</p>
+
+<p>«Le moyen le plus fréquemment employé, et le plus dangereux sans doute,
+était d'indiquer des points de ralliement, de répandre le bruit d'une
+conspiration générale, de placer à sa tête des généraux renommés par
+leur bravoure et par la haine qu'on leur suppose contre le gouvernement
+actuel.</p>
+
+<p>«Dès la fin du mois de juin, on entendit répéter partout que les
+mécontents, désespérés de n'avoir pu se réunir le 8 juin, allaient
+tenter une nouvelle attaque. On annonçait surtout, pour un jour fixe, un
+mouvement à Tarare et dans les communes environnantes; les forêts
+voisines recélaient, disait-on, un grand nombre de révoltés: un agent du
+gouvernement, qui a visité cette forêt dans le plus grand détail, n'y a
+trouvé que deux mendiants et un vagabond.</p>
+
+<p>«Un nommé Fiévée, dit Champagne, est arrêté comme l'un des provocateurs
+de ces troubles; il avoue qu'il a reçu une mission d'un particulier
+connu.</p>
+
+<p>«À l'instant les bruits cessent, et Tarare est tranquille.</p>
+
+<p>«Quelques jours après, des bruits plus intenses circulent dans la ville
+et dans les campagnes; c'est décidément le 25 août que les
+révolutionnaires ont assigné pour se livrer au massacre et au pillage,
+et renverser le gouvernement. Le nommé Blanc, arrêté au moment où il se
+rendait à Villefranche, pour y suivre des opérations, se déclare agent
+de l'autorité. Sur son carnet étaient inscrits comme conspirateurs
+dix-huit habitants des plus respectables de Villefranche, avec lesquels
+il prétendait avoir assisté à une réunion séditieuse; interrogé et
+confronté, il avoue qu'il n'en a vu aucun, et que ces noms lui ont été
+fournis chez un fonctionnaire public de cette ville.</p>
+
+<p>«Le bruit de cette prétendue insurrection était tellement répandu, que,
+la veille du jour fixé, plus de six mille habitants sortirent de Lyon,
+pour fuir les dangers dont cette ville leur paraissait menacée.</p>
+
+<p>«Toutefois tout fut tranquille le 25 août, comme les jours précédents.
+C'est peu de jours après que le maréchal duc de Raguse arriva à Lyon: il
+y a paru sans troupes, n'y a fait aucune menace, aucune démonstration
+militaire; et depuis lors, non-seulement il n'y a pas eu le plus léger
+mouvement, mais aucun bruit alarmant n'a désormais circulé. Cette
+circonstance ne semble-t-elle pas faite pour achever de démontrer que le
+repos de cette contrée n'eût jamais été troublé, si l'autorité y avait
+été constamment entre les mains d'hommes capables de résister à toutes
+les tentations, à toutes les passions, pour veiller courageusement à
+l'exécution des lois, premier intérêt et première volonté du roi.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas parlé encore de tous les moyens employés pour essayer de
+tromper le gouvernement et la France sur l'intensité du mal que l'on
+prétendait avoir arrêté, sur la gravité des dangers dont on se vantait
+d'avoir sauvé le royaume.</p>
+
+<p>«Il me reste à jeter un coup d'oeil sur le plus déplorable, sur le plus
+odieux de tous ces moyens, parce qu'il a entraîné des malheurs
+irréparables, parce que la justice elle-même en est devenue complice, et
+que des malheureux ont succombé dans le sanctuaire même où
+l'indépendance et les lumières des magistrats semblaient leur promettre
+et protection et justice.</p>
+
+<p>«Il devenait essentiel, pour ceux qui avaient proclamé l'existence d'un
+atroce et immense complot, que les malheureux, de l'ignorance et de la
+misère desquels on avait abusé, fussent jugés avec la plus grande
+rigueur. La gravité des peines et le nombre des condamnés parurent un
+moyen puissant de faire croire à la gravité du crime et au grand nombre
+des coupables. Par une fatalité que je ne cherche point à expliquer, la
+cour prévôtale n'a que trop bien servi cette odieuse combinaison.</p>
+
+<p>«On remarque d'abord le soin qu'elle a mis à diviser en onze procédures
+différentes ce qui ne devait évidemment faire l'objet que d'une seule,
+d'après le propre système de l'accusation. En effet, bien que les
+mouvements eussent eu lieu dans diverses communes, ils avaient éclaté le
+même jour et à la même heure, et dépendait, disait-on, d'un seul et
+même complot.</p>
+
+<p>«Or cette division insolite et illégale n'a pas seulement eu l'effet de
+prolonger pendant quatre mois la terreur que devaient répandre
+l'instruction, les arrêts et les exécutions qui en étaient la suite;
+elle a encore fourni, pour augmenter le nombre des victimes, un prétexte
+qu'une seule et même procédure eût sans doute fait disparaître.</p>
+
+<p>«Vainement les auteurs du Code pénal, cédant à un sentiment d'humanité
+et de justice et aux leçons de la prudence, avaient prescrit de ne
+frapper, et même de ne poursuivre que les auteurs et les chefs, soit
+qu'il s'agisse d'une association de malfaiteurs, soit qu'il s'agisse de
+punir un attroupement séditieux. (Articles 100, 267 et 292.)</p>
+
+<p>«Vainement ici les procédures elles-mêmes attestaient-elles que les
+auteurs ou directeurs vrais ou apparents du complot étaient contumaces;
+que les infortunés qui gémissaient aux pieds de la cour prévôtale
+n'étaient presque tous que de misérables paysans, qui s'étaient
+assemblés en tumulte au bruit du tocsin et s'étaient dissipés, peu
+d'heures après s'être réunis, sans avoir reçu les armes qui leur avaient
+été promises, sans avoir vu les chefs qui devaient se mettre à leur
+tête, et enfin sans avoir fait la plus légère tentative pour exécuter
+le plan qu'on leur supposait.</p>
+
+<p>«La cour prévôtale, cédant sans doute à l'erreur, mais à l'erreur la
+plus cruelle et la plus déplorable, a fait passer sur la fatale
+sellette, à l'aide de ses onze procédures, cent cinquante-cinq accusés,
+dont cent vingt-deux présents; et, dans ce nombre, le plus considérable
+peut-être qu'aucune procédure criminelle ait jamais traîné devant les
+tribunaux, chose horrible à dire! presque aucun n'a échappé à une peine
+plus ou moins grave. Vingt-huit ont été condamnés à la mort; six aux
+travaux forcés; trente-quatre à la déportation; quarante-deux à un
+emprisonnement plus ou moins long, et les autres soumis à une longue
+surveillance et à un cautionnement qu'ils sont hors d'état de fournir.</p>
+
+<p>«Ainsi, sur un attroupement qui n'a pas excédé deux cent cinquante
+hommes, et dont soixante seulement étaient armés, plus de cent dix
+auront été condamnés comme auteurs ou comme chefs de la sédition<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a>
+<a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Dans une seule commune, Amberieux, dix-neuf sont désignés
+comme ayant rempli des emplois.</blockquote>
+
+<p>«Et, de tous ces malheureux, un seul a fait résistance à la force
+publique en blessant un gendarme qui allait le frapper. Tous les autres
+ont fui désarmés avant que quelques cavaliers, envoyés à leur
+poursuite, eussent eu le temps de les atteindre; et ceux qui, dans un
+premier moment de terreur, avaient cherché un refuge dans les bois
+étaient sortis de cet asile, se fiant aux proclamations et aux
+promesses, qui étaient faites par leurs maires et par leurs curés, d'un
+pardon généreux.</p>
+
+<p>«C'est dans ces circonstances, c'est au mépris de la double garantie
+qu'offraient à ces hommes égarés et l'indulgence de la loi et la parole
+de leurs magistrats et de leurs pasteurs, que cent cinquante familles
+sont plongées dans le deuil, dans la misère et dans la désolation.</p>
+
+<p>«Cet aperçu est révoltant sans doute; il serait facile de le rendre plus
+révoltant encore, en offrant ici le tableau des irrégularités graves et
+nombreuses qui ont signalé et l'instruction et les arrêts. On eût dit
+que la justice et la loi, indignées, avaient refusé, dans cette
+circonstance, et leurs formes et leur langage. L'accusation, vaguement
+conçue, était toujours suivie d'une non moins vague condamnation.
+Souvent même la condamnation supposait un attentat dont l'accusation
+n'avait pas parlé. En un mot, les arrêts ne ressemblaient que trop
+souvent à ces jugements en masse qui nous rappellent une si terrible
+époque, et dans lesquels le seul point important était qu'ils
+continssent le nom des victimes.</p>
+
+<p>«La douzième procédure n'était pas encore terminée lors de l'arrivée du
+maréchal dans la dix-neuvième division. Celle-ci était destinée à faire
+justice des coupables qui pouvaient appartenir à la ville de Lyon.</p>
+
+<p>«L'instruction durait depuis quatre mois, et rien n'annonçait encore le
+jour du jugement. Le maréchal demanda les causes de ce retard
+extraordinaire et fâcheux; on ne put en donner de satisfaisantes. Il
+insista pour qu'il fût mis un terme à l'horrible agonie des malheureux
+que la hache menaçait encore et à l'épouvante que la contrée entière
+éprouvait. Il l'obtint avec peine.</p>
+
+<p>«Le résultat a prouvé que la cour prévôtale n'avait pas épuisé ses
+rigueurs. Mais la procédure est venue confirmer, ce qui était devenu
+déjà si évident, que l'insurrection qui avait eu lieu ne tenait
+nullement à ce plan vaste et combiné qu'on avait supposé; qu'il n'y
+avait parmi les insurgés aucun but arrêté; les uns croyant s'armer pour
+rétablir Napoléon, d'autres pour le prince d'Orange, ceux-ci pour la
+république, ceux-là contre les étrangers; qu'il n'existait ni bandes
+organisées, ni dépôt d'armes, ni chefs connus, ni sommes
+distribuées<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>; que les séditieux n'ont su qu'entreprendre, et n'ont
+rien entrepris; elle a prouvé enfin que l'insurrection était l'ouvrage
+de quelques misérables, ardents à compromettre par les bruits
+mensongers, par de fausses espérances et par des menées criminelles,
+tous ceux que leur faiblesse, leur mécontentement et leurs besoins
+rendaient plus susceptibles d'être leurs dupes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a>
+<a href="#footnotetag23">
+(retour) </a>Si ce n'est environ mille francs, sur lesquels le sieur
+Barbier, révélateur, a réservé pour lui huit cent vingt et un francs.</blockquote>
+
+<p>«Mais ce qui en résulte de plus remarquable encore, c'est l'indice des
+étrange moyens employés pour parvenir à ajouter au témoignage des
+espions le témoignage de quelques-unes de leurs malheureuses victimes.</p>
+
+<p>«Cinq accusés, Vernay, Coindre, Caffe, Gaudet et Geibel, avaient, dans
+leurs interrogatoires écrits, compromis diverses personnes; dans les
+débats ils ont désavoué, comme d'horribles mensonges, les déclarations
+qui les mettaient à l'abri de la justice et de la vengeance, et protesté
+qu'elles leur avaient été arrachées par des menaces atroces, par
+l'espérance que ces révélations les feraient acquitter; plusieurs même
+ont protesté qu'on avait écrit ce qu'ils n'avaient pas dit dans leurs
+interrogatoires, subis à la mairie. L'un d'eux surtout, le nommé Vernay,
+qui, condamné à la peine de mort par contumace, avait été surpris dans
+son asile, et se trouvait réduit à lutter contre une première
+condamnation, épouvanté par sa position, par le sort de tant de
+malheureux, avait perdu la raison et adopté aveuglément toutes les
+fables dont on avait cru avoir besoin pour donner quelque crédit au
+système d'accusation.</p>
+
+<p>«Arrivé devant la cour prévôtale, en présence d'un nombreux auditoire,
+ce malheureux balbutia d'abord quelques mots dans le sens de ses
+prétendues révélations; mais bientôt, cédant à ses remords et au cri de
+sa conscience, il ne veut plus d'un salut qui lui coûte un parjure, et,
+subissant l'entraînement que fait naître presque toujours une
+inspiration généreuse, il s'écrie, avec cet accent que le mensonge
+n'imite pas: «J'atteste ce Christ, qui est devant mes yeux, que ce que
+j'ai dit n'est pas la vérité; on m'y a forcé par les plus terribles
+menaces. Je vous eusse accusé vous-même, monsieur le président, si on
+l'eût exigé. Me voilà à votre disposition; vous pouvez me faire mourir,
+je le sais; mais j'aime mieux mourir sans honte et sans remords que de
+vivre déshonoré par le mensonge et la calomnie: quand vous voudrez, je
+suis prêt.»</p>
+
+<p>«Nous autres spectateurs de ce débat, nous nous souviendrons longtemps
+de la profonde émotion que fit naître ce désaveu noble et touchant. Il
+ne désarma pas les juges de Vernay: ils condamnèrent ce malheureux au
+dernier supplice, pour n'avoir pas persisté dans sa prétendue
+révélation. À côté de lui, Barbier, Volozan et Bitternay, qui
+s'avouaient chef du complot, furent acquittés comme révélateurs.</p>
+
+<p>«Je me hâte d'ajouter que la cour prévôtale, sans doute subjuguée
+elle-même par cette scène touchante, crut devoir surseoir à l'exécution
+de son arrêt et que Vernay a sur-le-champ obtenu sa grâce.</p>
+
+<p>«Ici se terminent enfin les opérations de la cour prévôtale, relatives
+aux événements du 8 juin. En parcourant cette esquisse rapide, le
+lecteur ne verra que trop bien que les actes de l'autorité judiciaire ne
+sont pas faits pour changer ou affaiblir l'opinion qu'on a recueillie de
+l'examen des faits; il peut connaître maintenant la nature des
+événements dont la France a été un instant la dupe, et le département du
+Rhône la déplorable victime.</p>
+
+<p>«Après avoir essayé de donner une idée des malheurs qui ont accablé
+cette contrée, de l'état de trouble et d'angoisse dans lequel elle était
+plongée, il me reste à dire ce qui a été fait pour arrêter le mal et
+prévenir celui qui était encore à craindre.</p>
+
+<p>«Les premiers soins du maréchal ont été de faire cesser l'arbitraire et
+de rendre aux lois la force qu'elles avaient perdue; de faire tous ses
+efforts pour rapprocher ce qu'on avait affecté d'isoler, calmer les
+esprits qu'on avait exaspérés, former des réunions faites pour
+représenter la ville, et non une faction, rendre à tous une justice
+égale, tendre aux malheureux une main secourable.</p>
+
+<p>«Il a fallu ensuite inspirer aux persécuteurs une crainte utile, donner
+quelque satisfaction aux persécutés; pour cela, huit maires ont été
+suspendus de leurs fonctions<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, et six officiers ont été renvoyés. Le
+gouvernement a sanctionné ces mesures. Les maires ont été définitivement
+révoqués<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, et les six officiers renvoyés dans leurs foyers.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a>
+<a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Deux de ceux qui ont signé la pétition adressée à la
+Chambre des députés avaient chacun deux mairies à la fois. On leur a
+laissé celle des communes où ils avaient leur résidence; le troisième
+réside à Lyon, où son état de médecin le fixe toute l'année.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a>
+<a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> On a feint de craindre une réaction dangereuse pour ces
+maires révoqués. Deux rapports officiels ont été demandés sur cet objet;
+tous deux ont prouvé que les craintes étaient mal fondées: les lois
+protégent ces messieurs comme elles auraient dû protéger leurs
+administrés.</blockquote>
+
+<p>«Il n'en a pas coûté davantage pour rétablir le calme; de nouvelles
+autorités le maintiennent, et se feront bénir par une population
+paisible.</p>
+
+<p>«Tous les condamnés à moins de cinq ans ont eu leur grâce entière; ceux
+à plus de cinq ans ont été remis à un an; ceux à la déportation à trois
+ans, ainsi que ceux condamnés aux travaux forcés; la peine de Vernay a
+été commuée en dix ans de prison.</p>
+
+<p>«Toutes les amendes ont été remises, et c'est un bienfait qui touche
+plus de cinq cents habitants.»</p>
+<br>
+
+<h4>À SON EXCELLENCE, MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU</h4>
+
+<h5><span class="sc">président du conseil des ministres</span>.</h5>
+
+<p>«Monsieur le duc,</p>
+
+<p>«Vous vous rappellerez sans doute les sentiments pénibles que j'éprouvai
+il a quelques mois, lorsqu'au retour d'une mission toute pacifique les
+passions se déchaînèrent contre moi, quoique les résultats les plus
+évidents et les plus salutaires attestassent à la France entière et les
+intentions paternelles de Sa Majesté en me chargeant de cette mission,
+et le but de mes efforts. Je pus mépriser les écrits obscurs qui furent
+répandus contre moi; je dédaignai même de répondre aux sorties violentes
+qui retentirent dans la Chambre des députés; j'avais pour moi
+l'approbation publique et solennelle du roi, le sentiment d'avoir bien
+fait, et l'ardeur de mes amis à me défendre et à fixer l'opinion sur les
+circonstances qui caractérisent les événements qui ont momentanément
+troublé la paix de la seconde ville du royaume. Aujourd'hui que la
+résolution généreuse que prit dans le temps le colonel Fabvier est un
+motif d'accusation contre lui; aujourd'hui que l'on veut mettre en
+question la véracité de ses récits, lorsque ses récits lui ont été
+inspirés par son amour du bien public et son attachement pour moi, je
+dois prendre la parole, et par mon assertion y ajouter tout le poids que
+je puis leur donner.</p>
+
+<p>«Les rapports que vous avez reçus de moi, monsieur le duc, lorsque toute
+la vérité m'a été connue, établissent tous les faits dont le colonel
+Fabvier a publié le tableau. Tout ce qu'il a écrit peut être justifié,
+et, si jamais une enquête faite avec courage et impartialité constate
+aux yeux de la France ce qui s'est passé dans ce malheureux pays, on
+verra que de choses il aurait pu dire encore; et vous savez, monsieur le
+duc, que ce n'est pas la première fois que j'exprime le voeu de cette
+enquête. Beaucoup de gens ont paru blâmer les révélations faites par le
+colonel Fabvier, et ceux-là mêmes n'avaient pas trouvé mauvais des
+attaques injustes. Singulier privilége que celui qui autoriserait
+l'attaque et proscrirait la défense!</p>
+
+<p>«On s'est récrié contre la censure qui a été faite des actes d'un
+tribunal malheureusement trop célèbre. Je sais le respect que l'on doit
+à la chose jugée; mais, lorsque les lois sont impuissantes pour réparer
+les iniquités, il faut que l'opinion en fasse justice, qu'elles lui
+soient signalées afin d'en prévenir le retour: ainsi, loin qu'il soit
+contraire aux intérêts de la société de montrer au grand jour ce triste
+monument des passions des hommes, cette manifestation est conforme aux
+devoirs d'un bon citoyen, et certes ce serait assumer la durée de leurs
+déplorables effets que de les enfouir au centre de la terre, comme
+certaines gens en ont exprimé le désir avec tant de candeur.</p>
+
+<p>«On a prétendu que c'était attenter à la dignité du gouvernement, que de
+signaler la coupable conduite de ses agents. L'honneur du gouvernement
+n'est pas dans l'impunité de ceux qu'il emploie. L'homme qui, revêtu
+d'un pouvoir, en use dans un but différent de celui pour lequel il lui a
+été confié, l'homme qui en tolère un emploi condamnable, l'un et l'autre
+sont coupables. Dépositaires d'une portion de l'autorité royale, de
+cette autorité protectrice et salutaire à l'ombre de laquelle reposent
+les citoyens, ils sont responsables du mal qu'ils ont fait comme du mal
+qu'ils n'ont pas empêché; le dépôt qu'ils ont entre les mains est un
+trésor dont le bon emploi intéresse autant et plus encore le souverain
+que les citoyens; car, si la victime d'une injustice est blessée dans
+ses droits, le souverain est menacé dans le premier de ses biens, dans
+l'affection de ses peuples... Et quelle épouvantable conséquence ne
+résulte-t-il pas de la conduite d'agents faibles ou passionnés, de
+représenter aux yeux du peuple entier celui qui est dépositaire de la
+toute-puissance comme incapable de protéger, et de représenter au
+prince le peuple que des souffrances ont blessé, comme son ennemi, quand
+au fond dur coeur ce peuple ne demandait pour prix de sa fidélité et de
+son dévouement que la protection qu'il était en droit d'exiger,
+protection qu'il était également dans l'intérêt, dans les devoirs et
+dans les sentiments du monarque de lui accorder?</p>
+
+<p>«Pour combattre les assertions du colonel Fabvier, le général Canuel se
+prévaut du dédommagement très-léger que je demandais en sa faveur, en
+même temps que j'insistais sur la nécessité de son changement; il ne
+devait voir dans ma conduite que mon impartialité et les incertitudes
+que j'éprouvais encore. La vérité ne se montre qu'avec lenteur au grand
+jour, et celui qui la cherche de bonne foi la contemple souvent pendant
+longtemps avant de la reconnaître. Ce n'est que plus tard que j'ai
+acquis les lumières qui ont fixé d'une manière absolue mon opinion sur
+les événements de Lyon. Le général Canuel attaque en calomnie le colonel
+Fabvier; il doit me comprendre dans son accusation, car je déclare ici
+solennellement que l'écrit qu'il attaque ne renferme que la vérité. Au
+surplus, si le général Canuel appelle devant les tribunaux tous ceux qui
+professent hautement la même opinion, il y fera comparaître la France
+presque entière.</p>
+
+<p>«Je vous demande pardon, monsieur le duc, de la publicité que je donne
+à cette lettre; vous rendrez justice au motif qui me décide, et vous
+êtes trop familier avec les sentiments d'honneur et de délicatesse pour
+ne pas l'approuver.</p>
+
+<p>«Je prie Votre Excellence de recevoir l'assurance de ma haute
+considération.</p>
+
+<p class="rig">«<span class="sc">LE MARÉCHAL, DUC DE RAGUSE</span>.</p><br><br>
+
+<p>«Châtillon-sur-Seine, le 1er juillet 1818.»</p>
+<br>
+
+<h4>NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LES ÉVÉNEMENTS DE LYON<br>
+<span class="sc">adressée aux membres de la chambre des députés.</span></h4>
+
+<p>«On vient de rendre compte à la Chambre des députés d'une pétition
+signée par trois maires du département du Rhône qui réclament contre les
+dispositions qui les révoquent. Les conclusions de la commission,
+adoptées par la Chambre, en ont fait justice et pourraient me dispenser
+de donner des explications à cet égard. Cependant, comme il est étrange
+que des individus placés dans leur position osent appeler l'attention
+publique sur eux, et comme le profond silence qui a été gardé sur les
+événements de Lyon pourrait donner de la consistance à ces libelles
+répandus chaque jour pour égarer les esprits, je sens qu'il est de mon
+devoir de donner, sinon un détail complet de ce qui s'est passé, ce
+serait dépasser les bornes que je me suis prescrites, et d'autres s'en
+chargeront bientôt; mais au moins je veux soulever assez le voile pour
+que l'opinion publique puisse enfin se fixer.</p>
+
+<p>«Je commencerai d'abord par répondre à la pétition des maires;
+j'entrerai ensuite en matière.</p>
+
+<p>«La pétition est signée par MM. Henri Destournelles, Durand et Figurey.</p>
+
+<p>«M. Destournelles était tout à la fois maire du faubourg de la
+Guillotière et de la commune de Saint-Didier au Mont-d'Or. Il lui était
+impossible de remplir cette double fonction; je lui ai ôté la mairie qui
+était loin de sa résidence.</p>
+
+<p>«M. Durand était également maire de deux communes, celle de Neuville et
+celle de Fleurieux. Il ne pouvait pas occuper deux mairies ensemble; je
+lui ai ôté celle de Neuville, et cet acte a paru un grand bienfait aux
+habitants, qui en ont témoigné hautement toute leur joie.</p>
+
+<p>«M. Figurey est un médecin qui passe sa vie à Lyon, et qui cependant
+avait été nommé maire de Brignais. Les occupations de son état
+l'empêchaient de remplir ses fonctions municipales, et notamment le 8
+juin il s'est bien gardé de se rendre à son poste pour y faire respecter
+l'autorité du roi.</p>
+
+<p>«Tels sont les individus et les circonstances qui servent de prétexte à
+une pétition présentée contre un prétendu abus de pouvoir. Voyons
+maintenant ce qui s'est passé à Lyon.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas le projet de repousser des injures; mais je sens le besoin
+de prendre la défense de Français que l'on signale à la haine de leurs
+concitoyens sans qu'ils l'aient méritée. L'exposé de quelques faits
+préparera les esprits à la connaissance de tristes vérités, et il sera
+prouvé un jour que cette ville qu'on se plaît présenter comme un foyer
+de troubles et de révoltes a éprouvé tous les maux que les malheurs de
+notre époque et l'esprit de persécution de quelques individus pouvaient
+réunir sur elle, sans que la masse de sa population ait cessé d'être
+résignée, fidèle, amie de l'ordre et de la paix.</p>
+
+<p>«J'arrivai à Lyon le 3 septembre, muni des pouvoirs les plus étendus
+pour les circonstances les plus extraordinaires. Je ne vis d'abord que
+les autorités. Toutes s'accordaient dans leurs récits. À les entendre,
+le danger avait été immense; on devait le salut de la ville et de la
+France à leur énergie; le peuple était comprimé par la terreur
+militaire, malgré le nombre et la fureur des factieux; leurs
+combinaisons embrassaient, disait-on, le monde entier, et les
+révolutions de Lisbonne et de Fernambouc, d'accord avec celle de Lyon,
+en étaient la conséquence. Depuis le 8 juin, on n'avait cessé de
+prédire des mouvements pour les jours fixes: le 25 août avait été
+désigné pour une insurrection générale; la tranquillité ne fut pas
+troublée, mais la terreur avait été si vive, que, suivant le rapport de
+M. le maire de Lyon, six mille personnes en étaient sorties
+l'avant-veille.</p>
+
+<p>«Par suite de ces inquiétudes, fondées ou imaginaires, les autorités
+prenaient, sans s'inquiéter des lois, les précautions que leur
+inspiraient leurs craintes ou tout autre motif. Ainsi les troupes
+faisaient le service le plus actif et les patrouilles les plus
+rigoureuses, auxquelles se joignaient encore des hommes de bonne
+volonté, choisis particulièrement pour ce service. Les espions des
+différentes polices organisées dans Lyon se croisaient dans les ateliers
+et les cabarets; les prisons étaient remplies sans qu'on songeât à
+exécuter les articles peu nombreux des lois qui veillent aux droits et à
+la santé des détenus. Les rapports des diverses autorités au
+gouvernement s'accordaient dans leurs éloges réciproques et dans les
+plans de conspiration qu'ils prétendaient découvrir. Les agents
+subalternes imitaient ce zèle. Ainsi chaque citoyen était exposé à
+l'action illégale d'une foule d'agents plus ou moins insolents; des
+visites domiciliaires se faisaient arbitrairement depuis un an par des
+officiers, des commissaires, etc., sans qu'on observât aucune des
+formalités voulues par les lois; des espions, qui ne trouvaient pas
+matière à montrer leur zèle et à gagner leur argent, cherchaient à
+organiser des troubles; lorsqu'un d'eux était tombé dans les filets de
+quelque autre, il était réclamé par une autorité qui l'avouait, et il
+sortait de prison pour aller opérer ailleurs. Le spectacle, les lieux
+publics, avaient été abandonnés par les citoyens opprimés. Les officiers
+en non-activité étaient principalement l'objet de toutes les
+persécutions, de toutes les embûches, de toutes les humiliations; dans
+quelques communes, on voulut même, lors du désarmement, les forcer à
+déposer leurs épées à la mairie!</p>
+
+<p>«Le maire de Lyon avait fait jeter dans les cachots et entasser dans les
+caves de l'hôtel de ville plus de deux cents personnes, et tel individu,
+ainsi qu'il a été prouvé par les débats devant la cour prévôtale, est
+resté quatre-vingt-deux jours au secret sans être interrogé, et
+cependant a fini par être acquitté. Plus de vingt personnes, qui
+n'étaient accusées d'aucun délit, avaient été également arrêtées d'après
+ses ordres, et dans l'objet seul de les forcer à dire où étaient leurs
+parents ou leurs amis, leurs pères mêmes!</p>
+
+<p>«Le même magistrat présidait un tribunal que la loi ne connaît pas et
+condamnait à des amendes et à la prison.</p>
+
+<p>«Les campagnes éprouvaient aussi des vexations sans nombre et presque
+incroyables. Des rapports officiels que j'ai entre les mains, font
+connaître que tel ou tel maire a imposé les corvées les plus pénibles
+aux habitants de sa commune, sans autres règles que son caprice ou sa
+haine, dégradé, sous de vains prétextes, les propriétés de ceux de ses
+administrés qui avaient encouru sa disgrâce, imposé des amendes et levé
+des contributions sans y être autorisé et sans en rendre compte; que
+tels ou tels autres, qui se prétendent royalistes, ont défendu de fêter
+la Saint-Louis, et ont requis la gendarmerie pour dissiper, ce jour-là,
+des danses paisibles, par opposition, sans doute, à l'esprit de sagesse,
+de modération et d'équité qui anime le roi.</p>
+
+<p>«Partout enfin la terreur et la tristesse étaient peintes sur tous les
+visages, et les gens sages voyaient qu'une semblable conduite amènerait
+une insurrection réelle et une catastrophe.</p>
+
+<p>«Telle était la situation de Lyon à l'époque de mon arrivée.</p>
+
+<p>«Après quelques visites et des revues, je réunis chez moi toutes les
+sociétés, rompues depuis longtemps. J'invitai toutes les
+administrations, des officiers de chaque régiment, quelques officiers en
+non-activité, et les principaux négociants et fabricants sur la liste
+qui me fut fournie par le maire.</p>
+
+<p>«Pendant la première soirée, un de mes aides de camp remarqua un
+factionnaire qui, placé sur le quai, repoussait au loin les habitants
+qui passaient sous la croisée. L'officier, interrogé sur cette consigne,
+que personne n'avait donnée, répondit: «Oh! les habitants sont si
+méchants, que, si on les laissait approcher, ils jetteraient des pierres
+dans les croisées.» On fit retirer cet homme, et bientôt le quai fut
+couvert de curieux, sans qu'on entendît d'autre bruit que quelques cris
+de <i>Vive le roi!</i> en signe d'un commencement d'espérance.</p>
+
+<p>«Un dernier trait, ajouté à ceux que j'ai déjà cités plus haut, achèvera
+de faire connaître jusqu'à quel point était porté le système de terreur
+militaire adopté par les autorités.</p>
+
+<p>«Peu de jours après mon arrivée à Lyon, quelques prisonniers, détenus à
+la maison de Saint-Joseph, se prennent de dispute avec le factionnaire
+placé à l'extérieur. La querelle s'échauffe; le soldat se prétend
+insulté: il fait feu; la garde sort; on tire encore deux coups de fusil:
+trois prisonniers sont grièvement blessés, et le concierge manque être
+tué lui-même. Et c'est sur l'<i>usage</i> que l'officier prétend s'excuser!
+«Jusque-là, dit-il dans son rapport, on a tiré presque journellement.»
+Effectivement, l'enquête qui fut faite prouva que, antérieurement, dans
+trois circonstances différentes, on avait tiré, et qu'une fois un
+prisonnier avait été tué roide sur la place.</p>
+
+<p>«Je fis mettre au conseil de guerre l'officier et les soldats qui
+avaient fait feu. Ils furent acquittés. Le procureur du roi appela de ce
+jugement au conseil de révision, et, quoique la procédure offrît de
+nombreuses omissions dans les formalités exigées par la loi, quoique le
+jugement lui-même fût entaché d'une cause de nullité, il fut confirmé
+par le conseil de révision. J'avais fait ce que j'avais pu pour qu'un
+pareil attentat ne demeurât pas impuni. On peut voir le jugement à la
+suite de cette note; on y lira qu'il suppose qu'une consigne existait
+qui ordonnait de tirer sur les prisonniers qui se montreraient à travers
+les barreaux de leurs croisées.</p>
+
+<p>«Je pourrais ajouter d'étranges choses à ce tableau; mais cela me paraît
+superflu. Je ne puis cependant m'empêcher de parler des travaux de la
+cour prévôtale; ses travaux expirent, et je me restreindrai autant que
+possible.</p>
+
+<p>«Un mouvement insurrectionnel éclate le 8 juin, mouvement prévu et
+annoncé. Le tocsin sonne dans onze communes. À ce signal, calcul fait
+sur les lieux, deux cent cinquante à trois cents individus se
+réunissent, chacun dans leur commune. Un certain nombre accourt avec des
+seaux, ainsi qu'il a été prouvé par les débats, croyant arriver à un
+incendie. Sur les deux cent cinquante, à peine soixante étaient armés;
+aucun d'eux n'avait de munitions. De ces deux cent cinquante individus,
+cent cinquante-cinq ont été mis en jugement, presque tous condamnés,
+dont vingt-huit à mort, parmi lesquels onze ont été exécutés. Un enfant
+de seize ans perd la vie pour avoir fait une menace que cependant il n'a
+pas exécutée. Les dispositions du Code qui sont favorables aux accusés
+sont violées ouvertement, et la procédure est conduite de telle manière,
+que les individus qui sont condamnés le plus justement le sont cependant
+d'une manière illégale. Cette malheureuse procédure dure cinq mois, et
+pendant cinq mois la terreur règne partout.</p>
+
+<p>«Telle est, en peu de mots, l'histoire de la cour prévôtale de Lyon;
+mais le roi, dont la justice est toujours là pour tout réparer, dont la
+bonté est inépuisable pour pardonner, vient de rendre un grand nombre de
+ces malheureux à la société et d'adoucir beaucoup le sort de ceux
+auxquels il ne pouvait pas entièrement faire grâce.</p>
+
+<p>«Tel est, je le répète, le tableau fidèle de ce qui s'est passé à Lyon.
+J'ai trouvé ce pays dans un état d'agitation extrême, chacun croyant
+marcher sur un volcan. Je n'ai point amené de troupes avec moi, je n'ai
+point fait de dispositions qui pussent en imposer, et, du jour de
+l'arrivée de l'envoyé du roi, la tranquillité a été rétablie et n'a pas
+cessé un instant de régner; et, quoique les dispositions qui, dans mon
+opinion, doivent en assurer la durée n'aient pas été complétement
+prises, il est probable qu'elle ne sera plus troublée. Ce qui s'est
+passé avant et depuis mon arrivée suffit pour expliquer à tout esprit
+clairvoyant la cause des troubles et le moyen de maintenir le calme et
+la paix chez une population qui ne demande que repos et protection.</p>
+
+<p>«Les actes que j'ai faits dans ma mission se bornent à la révocation de
+quelques maires, devenue indispensable; au renvoi de six officiers, dont
+la conduite avait provoqué cet acte de sévérité, et à la mise en
+jugement, et, par suite, la condamnation de deux gendarmes qui avaient
+laissé échapper un prisonnier. J'ai réclamé partout l'exécution des
+lois, fermé le tribunal arbitraire présidé par le maire de Lyon, envoyé
+les détenus devant leurs juges naturels, et, pénétré de l'esprit qui
+anime le roi et de l'importance des devoirs qui m'étaient imposé, j'ai
+mis toute l'énergie dont j'étais capable à assurer le règne de la
+justice. Pas un seul individu n'a été arbitrairement arrêté par mes
+ordres, mais j'ai fait élargir ceux qui étaient détenus illégalement.
+Enfin, je suis parvenu à rétablir l'empire des lois, premier besoin des
+hommes qui vivent en société, et garantie de leur repos et de leur
+bonheur. Plus les passions seront déchaînées contre moi, et mieux je
+sentirai le bonheur, je dirai presque le mérite d'avoir rendu la paix à
+une si nombreuse population, à la seconde ville du royaume, à ce foyer
+si admirable de notre industrie.»</p>
+<br>
+
+<h4>PIÈCES RELATIVES À L'AFFAIRE DE LYON.</h4>
+
+<p><span class="sc">notice des arrêts de la cour prévôtale du département du rhône, à
+l'occasion des événements du mois de juin 1817; et motifs de lettres de
+grâce et de contestation de peines pour la plupart des accusés qu'elle a
+condamnés.</span></p>
+
+<p>«La ville de Lyon et le département du Rhône ont prouvé leur amour pour
+les lois et leur disposition à la tranquillité, par la longue patience
+qu'ils ont montrée dans l'état d'oppression et de persécution où ils ont
+gémi pendant longtemps, et la richesse de ce pays garantit suffisamment
+l'éloignement qu'il doit avoir pour l'anarchie, et son attachement pour
+l'ordre.</p>
+
+<p>«Les mouvements qui se sont fait sentir au mois de juin dernier, sur
+deux points du département, dans dix ou douze communes, ne démentent
+point ce bon esprit: conçus sans aucun but fixe, sans plan déterminé,
+sans aucuns moyens d'exécution, par un petit nombre d'obscurs
+perturbateurs, ils ne furent, pour la plupart des habitants qui y ont
+pris part, paysans grossiers, pauvres et crédules, que le fruit d'une
+surprise.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas sans étonnement que les hommes non prévenus ont entendu
+répéter jusqu'à satiété, par une certaine faction, que ces passagères et
+vagues agitations avaient mis l'État et le trône en danger. La moindre
+attention aux moyens employés pour les produire, au peu de suites
+qu'elles eurent, à l'impuissance et au petit nombre des insensés qui
+avaient rêvé un mouvement, aurait suffi pour dissiper toutes ces
+illusions si elles avaient été de bonne foi.</p>
+
+<p>«Il est certain que, dans toutes les communes où il y a eu de
+l'agitation, on avait commencé par sonner inopinément la cloche
+d'alarme, signal accoutumé des incendies, bien certain qu'on était de
+voir accourir aussitôt, comme dans un piége, la foule des curieux et des
+oisifs, avec celle des bons habitants qui croiraient voler au secours de
+leurs voisins. À cet appel inattendu même des officiers municipaux,
+comme les débats l'ont constaté, on accourut en effet de toute part. À
+Millery surtout on vit beaucoup d'habitants se présenter sur la place
+avec des seaux; ceux d'Irigny accoururent à Saint-Genis où le tocsin se
+faisait aussi entendre, mais isolément ou par petits groupes et presque
+tous sans armes; la même cause produisit ailleurs de semblables effets.</p>
+
+<p>«Lorsque ces rassemblements furent formés, des chefs plus ou moins
+audacieux, comme l'a dit le procureur du roi, cherchèrent, soit par des
+menaces, soit par de fallacieuses illusions à égarer, à entraîner la
+multitude, ce qui prouve qu'elle n'était ni instruite ni complice des
+desseins des agitateurs.</p>
+
+<p>«Ces fourberies, ces menaces, ont été constatées par tous les débats et
+même par un grand nombre de déclarations écrites; elles étaient de
+nature à intimider une population ignorante et grossière, façonnée par
+état à l'obéissance et à la servitude; toutefois elles eurent peu de
+succès. M. le procureur du roi l'a dit lui-même: «on ne put faire en
+chaque endroit que de fort légères recrues<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> parmi les propriétaires;»
+il n'y eut qu'un petit nombre d'hommes appartenant aux dernières classes
+de la société, les vrais prolétaires, qui se laissèrent entraîner:
+circonstance qui diminue beaucoup encore l'importance qu'on a voulu
+donner au mouvement.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a>
+<a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Il est constant que deux cent cinquante personnes au plus
+ont pris part aux rassemblements, et que, dans ce nombre, il n'y eut pas
+soixante ou soixante-dix hommes de réellement armés, et la plupart sans
+munitions.</blockquote>
+
+<p>«Dans le fait, que se passa-t-il? la populace fit ce que fait toujours
+en pareil cas une populace déchaînée: elle commit çà et là quelques
+excès en pillant dans quatre ou cinq maisons des boissons, des
+comestibles, des effets mobiliers; elle insulta ou arrêta trois curés,
+trois ou quatre maires et autant de gardes champêtres; elle enleva dans
+quelques lieux le drapeau blanc; plusieurs reprirent la cocarde
+tricolore; d'autres firent entendre des cris de <i>Vive l'Empereur!</i> À
+Millery, la nuit se passa à combattre entre le maire des Cent-Jours et
+le nouveau maire, pour la conservation ou la conquête du fauteuil
+municipal; mais nulle part on ne vit aucun corps organisé, formé en
+bande proprement dite; nulle part il n'y eut un seul officier nommé;
+nulle part on ne forma aucune entreprise; ni l'on ne se mit en marche
+régulière contre Lyon; tout se passa en vaines agitations, sans but,
+sans plan et sans moyens, comme on l'a déjà dit.</p>
+
+<p>«Telle est l'histoire très-fidèle de tous les événements des 8 et 9
+juin: elle est constatée par les déclarations écrites des témoins, par
+les débats des audiences, par les arrêts mêmes de la cour prévôtale; un
+seul coup de pistolet fut tiré dans les douze communes; tout le bruit ne
+fut, comme l'a dit encore M. le procureur du roi, «qu'un court orage que
+nos campagnes entendirent gronder. Il ne fallut que diriger quelques
+brigades de gendarmerie, quelques détachements de chasseurs sur les
+divers points menacés... Et, à la fin du jour, la plupart de ces bandes
+étaient presque de toutes parts rompues, fugitives et dispersées.» Le
+lendemain, à six heures du matin, tout était rentré dans l'ordre.</p>
+
+<p>«Voilà ce qu'on a présenté à la France et à l'Europe comme un attentat
+qui avait compromis les destinées du royaume. Ce n'est pas seulement
+l'ambition de quelques hommes en place qui s'est livrée à ces
+exagérations pour surprendre les faveurs du prince, une faction trop
+connue, celle des ultra-royalistes, en a fait encore son point d'appui
+pour décrier le roi, son gouvernement et ses principes, pour diffamer le
+ministère et ses intentions, pour rejeter sur les débris épars de
+l'armée les fautes de quelques militaires en retraite. C'est cette
+faction qui, affectant de confondre tous les royalistes constitutionnels
+et soumis, c'est-à-dire la masse du peuple français, avec une poignée
+d'obscurs séditieux, se félicitait avec une joie barbare d'un événement
+qui lui semblait devoir ruiner à son profit le système politique adopté
+par le roi et ses ministres.</p>
+
+<p>«C'est dans ces circonstances que la cour prévôtale a tiré son glaive.</p>
+
+<p>«Appelée spécialement, par la loi de son institution, à poursuivre et
+punir toute réunion séditieuse, elle ne fit que son devoir en procédant
+contre les coupables.</p>
+
+<p>«Mais ce devoir avait sa mesure et ses bornes tracées par la politique
+et l'humanité non moins que par les lois, et c'est ce qu'elle ne comprit
+pas.</p>
+
+<p>«En général, lorsqu'il s'agit de crimes commis par la multitude, la
+raison d'État demande une grande circonspection. L'utilité publique, qui
+est la première mesure des peines, veut quelquefois qu'on fasse grâce à
+cause des conjonctures des temps et des lieux; il est des cas où le vrai
+magistrat, reculant, effrayé comme la loi elle-même, devant un trop
+grand nombre de coupables, renonce à punir comme il le pourrait, ou ne
+frappe qu'à demi, de peur qu'une justice trop sévère ne ressemblât à une
+vengeance, et les supplices à une réaction.</p>
+
+<p>«Cette modération est surtout nécessaire après une grande révolution:
+«Quand une république, suivant le langage de Montesquieu, et l'on sait
+que ce nom ici signifie toute espèce d'État; quand une république est
+parvenue à détruire ceux qui voulaient la renverser, il faut se hâter de
+mettre fin aux vengeances, aux peines, aux récompenses mêmes... Il vaut
+mieux, dans ce cas, pardonner beaucoup que punir beaucoup; exiler peu
+qu'exiler beaucoup... sous prétexte de la vengeance de la république, on
+établirait la tyrannie des vengeurs... Il faut rentrer le plus tôt que
+l'on peut dans ce train ordinaire du gouvernement où les lois protégent
+tout et ne s'arment contre personne.» Ce tableau semble avoir été fait
+pour le temps où nous sommes.</p>
+
+<p>«Au moins n'aurait-on dû rechercher que les excitateurs, les chefs
+attroupements.</p>
+
+<p>«Une cause, disent les criminalistes, qui doit faire diminuer la peine
+due au crime est la multitude et le grand nombre des délinquants, comme
+dans les séditions, émotions populaires, rébellions, etc.; car, dans ces
+cas, on ne doit punir que les principaux moteurs du crime.»</p>
+
+<p>«Les philosophes ont été du même sentiment que les criminalistes; ils
+ont écrit partout cette maxime déjà énoncée plus haut, «qu'en matière de
+crimes commis par une multitude la raison d'État et l'humanité demandent
+une grande clémence.»</p>
+
+<p>«Les législateurs ont mille fois consacré cette doctrine tutélaire.</p>
+
+<p>«Louis le Grand, dans sa célèbre ordonnance de 1670, ordonna que, dans
+le cas d'un crime commis par une communauté d'habitants, le procès fût
+fait particulièrement aux principaux auteurs du crime et à leurs
+complices.</p>
+
+<p>«Bonaparte et son gouvernement, qu'on n'accusera certainement ni de
+pusillanimité ni d'une excessive indulgence, a rempli son Code pénal, le
+même qui nous gouverne aujourd'hui, des distinctions à faire entre les
+chefs et leurs instruments.</p>
+
+<p>«S'agit-il par exemple d'une association de malfaiteurs? L'article 267
+prescrit de poursuivre les auteurs et directeurs de l'association, les
+commandants en chef ou en sous-ordre de ces bandes, et épargne le reste.</p>
+
+<p>«S'agit il de réunions illicites? L'article 292 ne prescrit encore de
+poursuivre que les chefs, directeurs ou administrateurs de
+l'association.</p>
+
+<p>«S'agit-il enfin d'attroupements séditieux, de bandes armées, quel qu'en
+soit l'objet? Les articles 100 et 213 ordonnent expressément «qu'il ne
+soit prononcé aucune peine contre ceux qui, ayant fait partie de ces
+bandes, sans y exercer aucun commandement, et sans y remplir aucun
+emploi ni fonction, se seront retirés au premier avertissement des
+autorités civiles ou militaires, ou même depuis, lorsqu'ils n'auront été
+saisis que hors des lieux de la réunion séditieuse, sans opposer de
+résistance et sans armes.</p>
+
+<p>«Ils ne seront punis dans ces cas (ajoute la loi), que des crimes
+particuliers qu'ils auraient personnellement commis, et néanmoins ils
+pourront être renvoyés pour cinq ans, ou au plus jusqu'à dix, sous la
+surveillance spéciale de la haute police.</p>
+
+<p>«La raison de cette indulgence est que, s'il importe de punir les
+séditieux, il importe encore plus de prévenir les séditions. Il fallait
+donc poursuivre les chefs et épargner leurs malheureux instruments, au
+lieu de frapper en détail et d'affaiblir, en la divisant, l'action de la
+justice. Une seule séance de deux ou trois jours eût suffi au plus
+terrible exemple, et ce coup unique, tombé avec l'éclat et la rapidité
+de la foudre sur ceux qui s'étaient mis à la tête des attroupements, eût
+été pour toutes les factions une leçon plus utile que cette profusion de
+supplices, qui n'a jamais rendu les hommes meilleurs, et qui, en se
+répétant de mois en mois, depuis le mois de juin, sans qu'on puisse
+encore en apercevoir le terme, n'a pu servir qu'à aigrir les esprits, à
+tourmenter l'opinion, et épouvanter toutes les imaginations.</p>
+
+<p>«Malheureusement la cour prévôtale, entourée de clameurs
+ultra-royalistes, et se faisant peut-être elle-même une fausse idée des
+dangers qu'on avait pu courir, s'est laissé dominer par un système
+aveugle de sévérité; réunissant ce qu'il fallait séparer, séparant ce
+qu'il fallait réunir, elle a confondu les chefs avec leurs instruments,
+et elle a divisé en onze procédures, qui ont duré quatre mois, la
+poursuite de ces divers attroupements, qui pourtant, ne formant à ses
+yeux qu'un seul et même crime, ne devaient être dans cette pensée que la
+matière d'une seule et même instruction.</p>
+
+<p>«C'est ainsi que cent vingt-deux individus présents ont été mis en
+jugement, et trente-trois par contumace, en tout cent cinquante-cinq,
+nombre effrayant, dont aucune conspiration, aucune sédition, aucun
+événement, n'avaient jamais donné l'exemple; de ces cent cinquante-cinq
+accusés, quarante-cinq seulement ont été acquittés, mais à la charge,
+pour la plupart, d'une surveillance et d'un cautionnement qu'ils ne
+sauraient fournir; vingt-huit ont été condamnés au dernier supplice, que
+onze ont subi; quarante-deux ont été condamnés à un emprisonnement plus
+ou moins long; six aux travaux forcés; trente-quatre à la déportation.</p>
+
+<p>«Cent cinquante familles ainsi retranchées en un instant de la société;
+deux ou trois cents enfants réduits à la misère et au désespoir, non
+moins perdus pour la société, par la mendicité, le vagabondage et les
+vices qui en sont la suite; une foule de parents, de vieillards privés
+de tout appui sur les bords de la tombe; un nombre si extraordinaire de
+victimes aurait droit d'intéresser la bonté et la sagesse du
+gouvernement, quand même les méprises déplorables qui ont déterminé
+leurs condamnations ne seraient pas un appel suffisant à sa justice.</p>
+
+<p>«D'abord on se plaint, non sans quelque apparence de raison, de l'espèce
+de déloyauté avec laquelle ont été arrêtés et livrés à la cour prévôtale
+la plupart des accusés qu'elle a atteints. Dispersés, comme on l'a dit,
+à la première apparition des gendarmes, et revenus bientôt du funeste
+égarement où les avaient entraînés leur crédulité et leur faiblesse, ils
+s'étaient retirés dans les bois, isolés et sans armes, poursuivis par le
+remords non moins que par la crainte. Des maires, des curés, même des
+militaires, prennent sur eux de publier, et ce fut sans doute de bonne
+foi, qu'un pardon généreux attend les fugitifs qui rentreront
+paisiblement dans leurs foyers, et que la justice ne s'arme que contre
+les chefs. Pleins de confiance en ces paroles, et incapables de mesurer
+la profondeur du précipice creusé par leur imprudence, les fugitifs
+regagnent paisiblement leurs habitations et se présentent volontairement
+aux autorités civiles et militaires. Deux jours s'écoulent, et ils sont
+tous arrêtés. Trois d'entre eux, dans la seule commune de Saint-Andéol,
+payent de leur tête leur fatale sécurité; sept, de la déportation; deux,
+des travaux forcés; ceux des autres communes ne sont pas plus heureux.</p>
+
+<p>«L'instruction et les débats s'ouvrent enfin, et ne répondent que trop
+aux préliminaires: les jugements semblent arrêtés d'avance d'après de
+secrètes notions indépendantes des débats. Tout le monde a remarqué que
+les accusés étaient toujours rangés, sur la fatale sellette, dans
+l'ordre où ils devaient être frappés. Ils étaient rangés en forme de
+demi-cercle ouvert du côté des juges; les premiers, en commençant par
+l'extrémité du côté gauche, étaient destinés à la mort; ceux qui les
+suivaient, à la déportation: les autres, aux travaux forcés; ensuite, à
+l'emprisonnement; les derniers, formant l'extrémité à droite,
+composaient le petit nombre qui devait être acquitté. Il est remarquable
+que, de dix arrêts rendus par la cour prévôtale, il n'en est pas un seul
+qui ait trahi ces prévoyantes dispositions: ni les efforts des avocats,
+ni les lumières produites par les débats, n'y ont jamais apporté le
+moindre changement. L'événement était tellement prévu d'après cet
+arrangement, que le peuple, toujours si avide de ce genre de spectacle,
+avait presque déserté les audiences dans les derniers temps.</p>
+
+<p>«Abordons maintenant chacun des arrêts de la cour prévôtale;
+apprécions-en les dispositions principales.</p>
+
+<p>«La première erreur où la cour prévôtale est tombée, c'est de se
+considérer comme juge du crime de complot ou attentat contre l'État ou
+le gouvernement, tandis quelle ne doit connaître que des réunions
+séditieuses, soit qu'elles aient rapport à des crimes d'État ou à tout
+autre crime ou délit.</p>
+
+<p>«En effet, ce qui constitue la juridiction prévôtale, c'est moins la
+nature du crime que la manière dont il est commis.</p>
+
+<p>«C'est ainsi, par exemple, que l'assassinat est cas prévôtal, s'il a été
+commis sur un grand chemin, et non s'il a été commis ailleurs.</p>
+
+<p>«C'est ainsi que les actes séditieux sont cas prévôtaux, s'ils ont été
+commis dans les lieux publics ou destinés aux réunions habituelles de
+citoyens, et non s'ils ont éclaté dans d'autres lieux.</p>
+
+<p>«C'est pour cela que, d'après l'article 9 de la loi prévôtale du 20
+décembre 1815, les réunions séditieuses sont toujours cas prévôtaux,
+quel qu'en soit l'objet, et, s'il est permis à ces tribunaux d'examiner
+les rapports qu'elles peuvent avoir avec la sûreté de l'État, ce n'est
+nullement comme juges des crimes d'État, c'est seulement comme juges de
+la peine qui doit être infligée aux séditieux, selon les circonstances.</p>
+
+<p>«La mission de la cour prévôtale était donc uniquement de poursuivre les
+réunions séditieuses reprochées à quelques habitants des campagnes, soit
+qu'elles eussent ou non des rapports avec des complots contre le
+gouvernement. Ses devoirs et son autorité, dans cette circonstance,
+étaient réglés par l'article 97 du Code pénal, qui a pour objet la
+sédition formée pour le renversement du gouvernement; par l'article 98
+qui se rapporte à d'autres crimes politiques; par les articles 209, 210,
+211, 212, qui ont en vue des crimes ou délits privés; elle pouvait punir
+de mort dans le cas de l'article 97; de la déportation dans le cas de
+l'article 98; de réclusion, de travaux forcés ou d'emprisonnement, dans
+le cas des articles 209, 210, 211 et 212; elle devait acquitter, d'après
+les articles 100 et 213, les accusés qui, n'ayant exercé aucun
+commandement ou emploi dans les réunions séditieuses, auraient été
+arrêtés hors du lieu des réunions séditieuses, sans résistance et sans
+armes. Mais, en aucun cas, elle ne devait appliquer les articles 87, 88
+et 91, qui n'ont pour objet que les attentats ou complots contre la
+sûreté de l'État, lesquels ne sont point dans ses attributions, et qui
+n'ont jamais cessé d'appartenir aux cours d'assises; témoin, à Paris, la
+conspiration de l'<i>Épingle noire</i>, quoiqu'elle parût avoir reçu un
+commencement d'exécution; témoin à Lyon la conspiration toute récente de
+Chambouret, et auparavant celle de Nossel, Lavalette et Montain,
+auxquelles on a prétendu rattacher celle qui nous occupe, et qui n'ont
+pas laissé d'être jugées par la cour d'assises, quoique postérieures à
+la loi institutive des cours prévôtales.</p>
+
+<p>«C'est ce que la cour prévôtale de Lyon n'a jamais voulu comprendre; de
+onze arrêts qu'elle a rendus, il en est huit où les condamnations ont
+été opiniâtrement fondées sur les crimes d'État définis aux articles 87,
+88 et 91 du Code pénal, sans que jamais elle ait voulu appliquer les
+articles 97 et 98, qui, réunis à l'article 9 de la loi prévôtale,
+étaient cependant la source principale de sa compétence; d'où il suit
+que des arrêts, même justes au fond, et qu'on pourrait justifier par les
+articles 97 et 98, n'en sont pas moins illégaux.</p>
+
+<p>«En vain le barreau, affligé d'une si cruelle méprise, après les deux
+premiers arrêts, se réunit pour charger Me Guerre, l'un des anciens du
+barreau, et l'un des défenseurs dans la cause des habitants de
+Saint-Andéol, de défendre, au nom de tous, la vraie doctrine; tous les
+efforts de cet orateur et de ses collègues furent inutiles: rien ne put
+retirer la cour prévôtale de la fausse voie où elle s'était engagée.</p>
+
+<p>«Il faut donc retenir, sous ce premier point de vue, que toutes les
+condamnations fondées sur les articles 87, 88 et 91 ont été
+très-illégales; s'il en est plusieurs qu'on puisse justifier par
+l'application qui eût dû être faite des articles 97 et 98, il en est un
+bien plus grand nombre qu'on peut blâmer, d'après le refus constant qui
+a été fait de l'application des articles 100 et 213.</p>
+
+<p>«Un autre genre de crime, dont la cour prévôtale s'est emparée, et qui
+n'était pas de sa compétence, c'est celui de non-révélation: elle a
+souvent puni ce crime; et cependant la loi du 20 décembre 1815 ne lui en
+attribue point le pouvoir. Il est aisé de comprendre, en effet, que la
+cour prévôtale, n'étant appelée à connaître que de crimes connus
+très-publiquement, ne pouvait être compétente pour juger le crime de
+non-révélation, qui est le crime du silence, et, par conséquent,
+l'opposé de ceux attribués aux cours prévôtales.</p>
+
+<p>«Ce qui n'est pas moins affligeant dans les arrêts de la cour prévôtale,
+c'est de voir que souvent les condamnations ne répondent pas même aux
+accusations qui y sont énoncées, c'est-à-dire que des prévenus ont été
+condamnés pour des crimes dont ils n'avaient pas été accusés, dont ils
+n'ont pu se défendre, et sur lesquels ne portaient pas les arrêts de
+compétence.</p>
+
+<p>«Enfin ce qui comble la mesure de ses irrégularités, c'est la manière
+vague dont les accusations et les condamnations se trouvent exprimées
+dans les arrêts: la plupart des accusations qui y sont rappelées
+consistent en imputations d'avoir «fait partie des bandes armées, et
+d'avoir ainsi pris part à l'attentat dont le but, y est-il dit, était de
+renverser le gouvernement, d'exciter les Français à s'armer contre
+l'autorité du roi, et de porter le pillage, le massacre ou la
+dévastation partout où l'insurrection éclaterait.»</p>
+
+<p>«Rien de plus vague assurément; ce n'est là qu'un vaste cadre où toutes
+sortes de crimes peuvent trouver place, mais qui n'exprime ni la part
+que chaque individu a pu prendre à la prétendue conspiration, ni les
+faits particuliers dont chacun a pu se rendre coupable.</p>
+
+<p>«Les condamnations n'ont rien de plus positif: plusieurs accusés sont
+déclarés convaincus de cris, de discours, de faits et d'actions
+très-caractérisés, y est-il dit, mais qu'on ne rapporte pas.</p>
+
+<p>«En sorte qu'il est impossible de reconnaître quels sont les crimes pour
+lesquels chaque prévenu est frappé! Tout est incertain et indéterminé;
+tout paraît arbitraire; et quand on songe qu'on rassemblait et frappait
+jusqu'à vingt individus dans une même séance par une si vague
+accusation, on se rappelle involontairement ces jugements en masse qui
+ont particulièrement souillé les plus terribles jours de notre
+Révolution, et qui conviennent si peu au temps où nous vivons, au prince
+juste et sage qui nous a été rendu pour nous ramener à de meilleurs
+principes.</p>
+
+<p>«Toutes ces observations vont être justifiées par une courte et rapide
+analyse de tous les arrêts qui en sont l'objet.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Premier arrêt</span>.--15 juin 1817.</p>
+
+<p>«Claude Raymond et Saint-Dubois, condamnés à mort.</p>
+
+<p>«Ces deux infortunés ayant subi leur supplice, ce n'est pas pour eux
+qu'on va apprécier l'arrêt de leur mort, mais ce sera pour se fixer sur
+l'ensemble des opérations de la cour, et pour faire servir, s'il est
+possible, le malheur de ces deux hommes, au salut des autres accusés.</p>
+
+<p>«Il résulte textuellement de l'arrêt que Raymond fut «accusé et ensuite
+déclaré convaincu d'avoir fait partie de la bande armée qui s'est réunie
+à Saint-Genis-Laval, le dimanche 8 juin, à six heures du soir, et
+d'avoir été arrêté les armes à la main.» Raymond pouvait être condamné à
+mort en vertu de l'article 97, qui punit de mort les réunions
+séditieuses formées pour renverser le gouvernement; on lui a appliqué
+l'article 87, qui punit le complot, l'article 88, qui punit l'attentat,
+l'article 91, qui punit les moyens employés pour exciter la guerre
+civile; trois crimes dont Raymond n'était pas accusé.</p>
+
+<p>«Quant à Saint-Dubois, c'est encore pis.</p>
+
+<p>«Le fait pour lequel il a été condamné, et qui a été constaté par les
+débats, est d'avoir été arrêté, le dimanche 8 juin, à Lyon, par les
+préposés de l'octroi, à la porte de Serin, chargé de seize paquets de
+cartouches à fusil, qu'il paraissait porter hors de la ville.</p>
+
+<p>«Aucune lumière n'a été acquise, dans les débats, sur la destination
+réelle de ces munitions.</p>
+
+<p>«L'accusé prétendit seulement qu'à quelque distance de la barrière un
+ouvrier l'avait prié, sous quelque prétexte, de porter ce paquet hors la
+barrière, où on le reprendrait de ses mains, mais qu'il ne vérifia pas
+ce qui le composait.</p>
+
+<p>«La suite des événements apprendra peut-être que le paquet fut remis à
+cet infortuné par un espion de la faction, qui, lui-même le fit ensuite
+arrêter à la barrière.</p>
+
+<p>«Quoi qu'il en soit, Saint-Dubois fut accusé «d'avoir fourni et procuré
+des munitions aux bandes armées, ou du moins d'avoir tenté de leur en
+fournir et procurer.»</p>
+
+<p>«Il fut déclaré convaincu «d'avoir agi pour procurer des munitions aux
+bandes armées qui s'étaient formées pour consommer l'attentat dont il
+s'agit.»</p>
+
+<p>«Il est bien constant que, dans le fait, aucunes munitions ne furent
+fournies par Saint-Dubois à des bandes armées; toutefois la simple
+tentative, dans cette matière, eût pu être punie comme le crime même.</p>
+
+<p>«Mais quelle était la loi à appliquer? C'était l'article 96 du Code
+pénal, qui se rapporte textuellement à cet objet. Qu'a-t-on fait
+cependant? On l'a condamné comme conspirateur, d'après les articles 87,
+88 et 91; en sorte qu'on l'a puni pour un crime dont il n'avait pas été
+accusé, et qu'il n'avait pas commis.</p>
+
+<p>«Était-il au moins coupable du crime d'avoir remis ou tenté de remettre
+des munitions à des rebelles? C'est ce qui n'a été nullement vérifié,
+quoi qu'en dise l'arrêt.</p>
+
+<p>«Saint-Dubois a été arrêté sortant par la porte de Serin; or il n'y a eu
+ni bandes ni attroupements de ce côté.</p>
+
+<p>«Les munitions que portait Sainte-Dubois n'étaient certainement pas
+destinées aux attroupements de Saint-Genis et des communes
+environnantes, car ces communes sont au midi, et il marchait au nord.</p>
+
+<p>«Elles n'étaient pas mieux destinées pour les insurgés de Charnay et des
+communes voisines, car la route qui y conduit est celle de Vaise, sur la
+rive droite de la Saône, et Saint-Dubois, qui s'en serait fort éloigné
+en suivant celle de Serin, qui est sur la rive gauche de la Saône, avait
+dépassé le dernier pont qui y conduit, lorsqu'il fut saisi.</p>
+
+<p>«Ces munitions n'étaient donc point destinées aux insurgés connus; la
+condamnation a donc été au moins hasardée.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">deuxième arrêt</span>.--19 juin 1817.</p>
+
+<p>«Jean Valençot fut accusé d'avoir levé et organisé la bande armée qui,
+le dimanche 1er juin, se réunit au pré de la Serrandière, dans la
+commune d'Amberieux, pour l'exécution d'un attentat dont le but était de
+détruire ou de changer le gouvernement, d'exciter les citoyens à s'armer
+contre l'autorité du roi, et de porter la dévastation, le meurtre et le
+pillage dans les communes où l'insurrection se manifesterait.»</p>
+
+<p>«Jean Valençot fut déclaré convaincu des mêmes faits; on eût pu le punir
+de mort, en vertu de l'article 97 du Code pénal; on lui appliqua les
+articles 87, 88 et 91 du code pénal, qui lui étaient étrangers.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">troisième arrêt</span>.--25 juin 1817.</p>
+
+<p>«Joseph Lourd, dit Dechamps, fut accusé, avec Jean Trouchon et Jacques
+Pélissier, «d'avoir fait partie de la bande armée qui a été levée et
+organisée à Brignais, le dimanche 8 juin, à six heures du soir, pour
+l'exécution d'un attentat dont le but était de détruire ou de changer le
+gouvernement, d'exciter les citoyens à s'armer contre l'autorité du roi,
+et de porter le pillage, le meurtre et la dévastation dans les lieux où
+l'insurrection se manifesterait.»</p>
+
+<p>«Trouchon et Pélissier furent acquittés; Lourd fut «déclaré coupable
+d'avoir fait partie de la bande armée de Brignais, et d'avoir par là
+participé à l'attentat et au crime dont il s'agit.»</p>
+
+<p>«En conséquence, il fut condamné à mort, en vertu des articles 87, 88 et
+91 du Code pénal.</p>
+
+<p>«Condamnation illégale, puisqu'il n'avait été ni convaincu ni même
+accusé du crime de complot ou d'attentat qui est l'objet de ces
+articles; condamnation injuste, puisque l'article 100 défend de
+prononcer aucune peine contre celui qui, ayant fait partie d'une bande
+armée sans y exercer aucun emploi ni commandement, a été saisi hors du
+lieu de la réunion séditieuse, et que Joseph Lourd, n'ayant été arrêté
+que le lendemain, 9 juin, à six heures du matin, dans son lit, sans
+résistance, ne pouvait subir aucune condamnation.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">quatrième arrêt.</span>--28 juin.</p>
+
+<p>«Vingt et un habitants de la commune de Saint-Andéol ont été accusés
+«d'avoir fait partie de la bande armée qui a été levée et organisée à
+Saint-Andéol le lundi 9 juin, à sept heures du matin, et d'avoir
+participé par là à l'attentat dont le but était de changer ou de
+détruire le gouvernement, etc...» (Même formulaire que dans le précédent
+arrêt.)</p>
+
+<p>«Voici quel fut le jugement:</p>
+
+<p>«1º Jean-Baptiste Fillion, Laurent Colomban et Andéol Desgranges furent
+déclarés coupables d'avoir concerté l'attentat dont il s'agit avec Aimé
+Barret (chef des mouvements de Saint-Andéol) dans la nuit du 8 au 9
+juin, et d'avoir concouru à son exécution.</p>
+
+<p>«En conséquence, et en vertu des articles 87, 88 et 91 du Code pénal,
+ces trois victimes ont été mises à mort.</p>
+
+<p>«Fillion, Colomban et Desgranges ont donc péri pour un crime de complot
+ou d'attentat dont ils n'avaient pas été accusés, et dont la cour
+prévôtale n'aurait pas été juge.</p>
+
+<p>«2º François Desgranges, <i>dit</i> Gros, Jean-Antoine Champin, Alexandre
+Guillot, Andéol Colomban, François Charvin et Claude Guillot père furent
+déclarés «coupables, non-seulement d'avoir, par leurs cris et leurs
+discours, mais encore par leurs actions, provoqué au renversement du
+gouvernement.»</p>
+
+<p>«Et, en vertu de l'article 1er de la loi du 9 novembre 1815, ils furent
+condamnés à la déportation.</p>
+
+<p>«Encore un crime très-indéterminé, et pour lequel il n'y avait point
+d'accusation.</p>
+
+<p>«3º Jean-François Champin fils et Étienne Targe fils ont été déclarés
+«coupables de rébellion envers les officiers et agents de la police
+administrative de la commune de Saint-Aodéol.»</p>
+
+<p>«D'après les articles 209 et 210 du Code pénal, ils ont été condamnés à
+cinq ans de travaux forcés.</p>
+
+<p>«Même observation: Champin et Targe ont été condamnés pour un crime dont
+ils n'avaient jamais été accusés, et sur lequel il n'y avait eu ni
+instruction, ni jugement de compétence, ni défense.</p>
+
+<p>«Autre observation non moins grave: Ce fait de rébellion ou de
+résistance avec violence et voies de fait à l'autorité n'a été mis, ni
+par la loi du 20 décembre 1815, ni par la loi sur les cours spéciales, à
+laquelle celle-là se réfère, au nombre des cas prévôtaux.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">cinquième arrêt.</span>--4 juillet 1817.</p>
+
+<p>«Neuf prévenus ont été accusés, suivant l'arrêt, d'avoir fait partie de
+la bande armée qui a été levée et organisée à Charnay, le dimanche 8
+juin, à quatre heures du soir, au son de la cloche, et qui est sortie de
+Charnay pour marcher sur Lyon; d'avoir participé par là à l'attentat,
+etc., etc.»</p>
+
+<p>«Les condamnations n'ont point répondu à cette accusation.</p>
+
+<p>«1º Jean-François Dechet a été condamné à mort pour avoir eu un emploi
+dans la bande armée. L'arrêt ne dit pas quel emploi. Et l'accusation,
+rapportée par l'arrêt même, n'en supposait aucun.</p>
+
+<p>«2º Jean-François Bocuse et Laurent Charbonnay ont été condamnés à la
+déportation, pour avoir, selon l'arrêt, «provoqué directement, par leurs
+cris et leurs discours, et par des faits et actions, très-caractérisés
+de leur part, au renversement du gouvernement.»</p>
+
+<p>«Condamnation vague et non motivée; condamnation prononcée sous un
+prétexte totalement étranger à l'accusation énoncée en l'arrêt.</p>
+
+<p>«3º Benoît Montaland, déclaré coupable du crime de rébellion envers un
+agent de l'autorité administrative dans l'exercice de ses fonctions, et
+condamné aux travaux forcés pour cinq ans.</p>
+
+<p>«Montaland n'avait point été accusé de ce crime suivant le titre de
+l'accusation consignée dans l'arrêt.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">sixième arrêt.</span>--18 juillet.</p>
+
+<p>«Vingt individus étaient accusés d'avoir «fait partie, ayant à leur
+tête, comme chef supérieur, le nommé François Oudin, du rassemblement
+armé, formé au son du tocsin et aux cris de: <i>Vive l'Empereur!</i> à
+Saint-Genis-Laval, dans le but de renverser le gouvernement; d'avoir
+rempli dans cette bande divers emplois, fonctions ou commandements;
+d'avoir cherché à entraîner dans leur révolte toute la population de
+Saint-Genis et des communes environnantes; de s'être réunis aux
+séditieux du village de Brignais, où ils ont commis divers excès;
+d'avoir marché contre la ville de Lyon, point central de la sédition,
+avec l'intention d'y porter le pillage et le massacre, etc.; de s'être
+rendus coupables et complices de l'assassinat commis sur un gendarme et
+d'une résistance avec armes et violence à la force armée.»</p>
+
+<p>«Cette accusation serait la plus complète et la plus positive de toutes,
+si on avait dit quels genres d'excès avaient été commis à Brignais et
+par quels accusés nommément ils l'avaient été; si on avait dit encore
+quelle espèce d'emplois, fonctions ou commandements avaient été remplis
+par chaque accusé dans la bande, ou quels étaient particulièrement les
+prévenus qui les auraient remplis.</p>
+
+<p>«On ne l'a pas fait; on a préféré de promener au hasard le glaive
+prévôtal sur la tête de tous, sur la tête des innocents comme sur celle
+des coupables; en un mot, on a, en quelque sorte, jugé en masse.</p>
+
+<p>«Voici quel a été l'arrêt:</p>
+
+<p>«1º Oudin, convaincu «d'être l'un des agents de l'attentat, et d'y avoir
+participé en levant et organisant une bande armée, à la tête de laquelle
+il a marché sur Lyon et Brignais,» a été condamné à la peine de mort, en
+vertu des articles 87, 88 et 91 du Code pénal. La cour prévôtale aurait
+pu et dû appliquer l'article 97, où était exclusivement le siége de la
+matière, et son arrêt eût été irréprochable; mais, en punissant François
+Oudin pour un crime d'attentat dont elle n'était pas juge, elle a
+imprimé un caractère évident d'illégalité à un jugement qui, d'ailleurs,
+était très-juste.</p>
+
+<p>«2º Pierre Dumont, convaincu de deux faits: l'un, d'avoir fait partie du
+rassemblement armé; l'autre, d'avoir commis une tentative d'assassinat
+sur le curé d'Irigny, a aussi été condamné à mort. Il était âgé de seize
+à dix-sept ans.</p>
+
+<p>«Il est impossible d'approuver cet arrêt. D'abord la première des deux
+imputations ne pouvait donner lieu à aucune peine, puisque Dumont avait
+été saisi sans résistance et sans armes hors du lieu de la réunion
+séditieuse, où il n'avait exercé aucun emploi. C'était, sous ce rapport,
+le cas de lui appliquer l'article 100.</p>
+
+<p>«La seconde imputation n'avait point été la matière de l'accusation;
+elle était outrée. L'enfant avait dit au curé: «Crie <i>Vive l'Empereur!</i>
+ou je te tue!» Et, en disant ces paroles criminelles, il avait, en
+effet, un pistolet à la main. Mais, d'une part, il n'a point été
+vérifié, et l'arrêt n'énonce pas même que le pistolet se trouvât chargé;
+d'autre part, il ne paraît pas que le curé ait voulu racheter sa vie en
+prononçant l'invocation qu'on exigeait de lui. L'arrêt enfin n'exprime
+pas que le coup ait été détourné par aucune circonstance fortuite,
+indépendante de la volonté de l'enfant. Ce ne fut donc point là une
+véritable tentative d'assassinat dans le sens de la loi.</p>
+
+<p>«D'un autre côté, en admettant ce fait, il n'aurait pas autorisé un
+arrêt de mort, car il n'y avait évidemment ni préméditation ni
+guet-apens dans le sens des articles 296 et 297 du Code pénal, l'enfant
+n'ayant pu prévoir l'arrivée fortuite du curé d'Irigny, dans ces
+circonstances, à Saint-Genis Laval. On n'eût pu prononcer, tout au
+plus, d'après l'article 304, que la peine des travaux forcés à
+perpétuité.</p>
+
+<p>«3º Gaspard Berger, Jean Foy, Denis Bauchet et François Guillermin,
+convaincus, dit l'arrêt, d'avoir, «non-seulement par leurs cris et leurs
+discours, mais encore par des faits et des actions très-caractérisés,
+provoqué au renversement du gouvernement,» ont été condamnés à la
+déportation.</p>
+
+<p>«Imputations vagues, comme on l'a déjà dit, et qui ne sauraient
+justifier une condamnation aussi terrible.</p>
+
+<p>«4º Étiennette Templardon, Jean Rapet, Benoît Rivoire, Michel Rivoire,
+Antoine Roman, <i>dit</i> Lavigne, et François Thiollin, déclarés coupables
+d'avoir commis des actes séditieux en invoquant le nom de l'usurpateur,
+ont été condamnés à deux ans, trois ans et cinq ans d'emprisonnement,
+sauf Étiennette Templardon, dont la condamnation n'est que de trois
+mois.</p>
+
+<p>«Au premier coup d'oeil, ces condamnations paraissent autorisées par
+l'article 17 de la loi prévôtale, et justifiées par l'article 10 de la
+loi du 9 novembre 1815; mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaît
+bientôt qu'elles n'auraient pas du être prononcées.</p>
+
+<p>«Ces actes séditieux faisaient partie de la sédition principale. Or,
+puisque l'article 100 du Code pénal accordait leur pardon à tous ceux
+qui, n'ayant point exercé d'emploi, avaient été saisis sans résistance
+et sans armes, comme tous ces accusés, hors de la réunion séditieuse, il
+n'était pas permis d'éluder cette disposition. Le plus grave des actes
+séditieux était la sédition même; l'attroupement ne pouvait donc pas
+être puni en partie quand la loi pardonne pour le tout.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">septième arrêt.</span>--25 juillet.</p>
+
+<p>«Dix-neuf individus mis en jugement.</p>
+
+<p>«Tous accusés, dit l'arrêt, d'avoir participé à l'attentat dont le but
+était de détruire ou de renverser le gouvernement, etc., etc...; d'avoir
+fait partie des bandes qui se sont formées, le 1er juin, à la
+Serrandière, et, le 8, dans la commune d'Amberieux; d'avoir levé et
+organisé les bandes; d'y avoir rempli divers emplois ou commandements;
+d'avoir accepté différentes missions relatives à l'insurrection.»</p>
+
+<p>«Accusation illégale quant au crime d'attentat, puisque la cour
+prévôtale n'était pas juge. Quant aux autres faits, ils sont déclarés
+communs à tous les accusés. Cependant il est bien aisé de voir que tous
+les accusés n'ont pas pu lever la même bande, c'est-à-dire se commander
+eux-mêmes; que tous n'ont pu y commander ou y remplir des emplois en
+même temps.</p>
+
+<p>«Voici, au reste, les condamnations qui ont été prononcées:</p>
+
+<p>«1º Louis Tavernier et Claude Nenne ont été condamnés à mort comme
+coupables d'avoir été «les agents de l'attentat, et d'avoir participé à
+l'exécution, en se réunissant aux bandes armées.»</p>
+
+<p>«Comme agents de l'attentat, ils n'étaient pas justiciables de la cour
+prévôtale;</p>
+
+<p>«Comme réunis aux bandes armées, sans le concours d'aucune autre
+circonstance, l'article 100 du Code pénal défendait de leur infliger
+aucune peine.</p>
+
+<p>«2º Jean Prieur, déclaré coupable de faits semblables, mais acquitté
+d'après l'article 108, pour cause de révélation, n'exige aucune
+observation.</p>
+
+<p>«3º Jean-Marie Soubry, condamné à la déportation, comme coupable d'avoir
+provoqué au renversement du gouvernement par des cris, des discours, des
+faits et des actions «très-caractérisés,» dit l'arrêt, mais non cités,
+peut être considéré comme condamné sans cause connue et arbitrairement.</p>
+
+<p>«4º Jean Rampon, convaincu, dit l'arrêt, d'avoir volontairement reçu
+chez lui une troupe d'insurgés, a été condamné aux travaux forcés.</p>
+
+<p>«Il n'avait pas été accusé de ce crime et n'avait pu s'en défendre. Il
+n'y avait pas même eu d'arrêt de compétence sur ce point, lequel n'est
+pas cas prévôtal.</p>
+
+<p>«5º Jean Tissut, Claude Joannard, Annet Bouvant, Pierre-Charles
+Latreille, Antoine Charnay fils, Jean Valeurot, Louis Magnin, Guillard,
+<i>dit</i> Casaud, ont été condamnés à un emprisonnement et à une amende,
+pour avoir répandu des nouvelles alarmantes et invoqué le nom de
+l'usurpateur.</p>
+
+<p>«Ils n'en avaient pas été accusés, et n'ont pas été entendus sur ces
+faits.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">huitième arrêt.</span>--7 août.</p>
+
+<p>«Cet arrêt a été rendu contre trente-trois contumaces. Il condamne à
+mort seize prévenus comme moteurs des réunions séditieuses, et tous les
+autres, deux seulement exceptés, à d'autres peines.</p>
+
+<p>«On n'a rien à dire sur cet arrêt, si ce n'est que, frappant de mort,
+quoique de loin, les chefs, la cour pouvait se dispenser d'atteindre les
+autres et de priver l'État d'un si grand nombre de familles, perdues
+pour la société.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">neuvième arrêt.</span>--12 août.</p>
+
+<p>«Douze prévenus.</p>
+
+<p>«Tous accusés, dit l'arrêt, d'avoir fait partie de la bande armée qui
+s'est formée à Millery, dans la nuit du 8 au 9 juin dernier, pour
+l'exécution d'un attentat dont le but était de renverser le
+gouvernement, etc.; laquelle bande a attaqué MM. les maire et adjoints
+de ladite commune, et a tiré des coups de fusil sur eux, etc.»</p>
+
+<p>«Les condamnations ne répondent point à cette accusation.</p>
+
+<p>«1º Jean-Pierre Gervais, Favier-Prince, Paul Decroze, Fleury Brottet,
+Jean Luquel, déclarés coupables d'avoir provoqué au renversement du
+gouvernement par des cris, des discours, des faits et des actions
+très-caractérisés, y est-il dit, mais qui n'y sont pas rapportés, sont
+condamnés à la déportation.</p>
+
+<p>«Condamnation non motivée et tout à fait arbitraire.</p>
+
+<p>«2º Odet Potin, Gervais Potin, Jean Champin, Étienne Guinand, Antoine
+Vaillard et Matthieu Jumeau, comme coupables d'actes séditieux en
+invoquant le nom de l'usurpateur et arborant la cocarde tricolore, ont
+été condamnés à un emprisonnement de plusieurs années et à l'amende.</p>
+
+<p>«Les prévenus n'avaient point été accusés de ces faits.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">dixième arrêt.</span>--20 août.</p>
+
+<p>«Treize prévenus.</p>
+
+<p>«Tous accusés, dit l'arrêt, de participation à l'attentat qui a été
+commis le 8 juin dernier, dont le but était de détruire le
+gouvernement...</p>
+
+<p>«1º Pierre Dautant, dit l'Escarpin, est condamné à la déportation, comme
+coupable de cris, discours, faits et actions tendants au renversement du
+gouvernement, mais que l'arrêt ne rapporte pas.</p>
+
+<p>«Condamnation extrêmement illégale, puisqu'elle ne constate point la
+cause précise de la condamnation, et que Dautant n'avait point été
+accusé de semblables faits.</p>
+
+<p>«2º Jean Damas, Pierre Guillot, Benoît Jaricot, Justinien Lhopital,
+Antoine Clamaron, Jean Antoine Hannequin, Joseph Poisat et Pierre Guy,
+déclarés coupables d'actes séditieux à l'occasion de l'attentat dont il
+s'agit, mais sans qu'on exprime en quoi ils consistent, condamnés à un
+emprisonnement et à l'amende.</p>
+
+<p>«Condamnation vague, arbitraire, et qui peut être réputée sans cause.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">onzième arrêt.</span>--8 septembre.</p>
+
+<p>«Vingt-deux prévenus.</p>
+
+<p>«Tous accusés, selon l'arrêt, «de participation à l'attentat qui a été
+commis dans le département du Rhône, dont le but était de renverser le
+gouvernement.»</p>
+
+<p>«Pierre Clemel, Henri Mattet, Berthaud, dit Cluvier, et Simon Trevenet,
+condamnés à la déportation, comme ayant participé aux mouvements
+insurrectionnels, et comme s'étant rendus coupables d'actes de
+provocation au renversement du gouvernement.</p>
+
+<p>«Comme ayant participé aux mouvements insurrectionnels dans lesquels ils
+n'avaient exercé aucune autorité, ils ne pouvaient être soumis à aucune
+peine suivant l'article 100 du Code pénal.</p>
+
+<p>«Comme coupables d'actes de provocation, ils pouvaient d'autant moins
+être punis, qu'il n'y avait pas même eu d'accusation sur ce point.</p>
+
+<p>«Hubert Mouchetand, François Delhorme, François Chapuy, Pierre Durdilly,
+Philippe Blanc, Pierre Rebut, Benoît Desgouttes, Jean Boulon, Jean
+Guigoud, Aimé Lestra et François Coupier, ont été condamnés à un
+emprisonnement et à une amende comme coupables d'actes séditieux.</p>
+
+<p>«Point d'accusation de ce genre.</p>
+
+<p>«Point de définition des faits.</p>
+
+<p>«Condamnation illégale et arbitraire.</p>
+
+<p>«Tels sont les arrêts rendus par la cour prévôtale du Rhône sur les
+événements du 8 juin.</p>
+
+<p>«L'analyse rapide qu'on vient d'en faire justifie ce qu'on a dit en
+commençant, qu'elle a fait beaucoup trop de victimes, que presque toutes
+ont été condamnées d'une manière illégale et le plus souvent injuste.</p>
+
+<p>«Ne dirait-on pas que tous ces arrêts ont été rendus sous la funeste
+influence d'une faction trop connue, qui voudrait établir ou conserver
+sa prépondérance par la terreur, et donner au gouvernement, par
+l'exagération des fautes et par la multitude des supplices, un démenti
+sur la direction qu'il suit?</p>
+
+<p>«Les opérations de la cour prévôtale ont été affranchies de la censure
+de la cour de cassation, mais non pas de la révision du roi, source et
+principe de toute justice, et encore moins de l'usage que Sa Majesté
+peut faire de la touchante et sublime prérogative de faire grâce ou de
+commuer les peines.</p>
+
+<p>«Que la justice prenne ici le nom de clémence, elle n'y perdra rien et
+personne ne s'en plaindra. La cour prévôtale elle-même, qu'on peut ne
+pas renouveler, du moins en ce moment, mais qu'il ne faut pas avilir,
+conservera sa terrible considération.</p>
+
+<p>«Que le salut de cette foule de condamnés et de leurs nombreuses
+familles, non moins condamnées qu'eux-mêmes, paraisse l'ouvrage du roi,
+et l'amour du peuple pour ce prince, déjà si cher à tous les vrais
+Français, s'en accroîtra encore, s'il est possible.</p>
+
+<p>«La mission de la cour prévôtale, on ne saurait trop le répéter, était
+principalement dans les articles 97, 98 et 100 du Code pénal, et dans
+l'article 9 de la loi prévôtale.</p>
+
+<p>«Elle avait donc à constater avant tout s'il y avait eu sédition, et
+quel était le caractère et le but de la sédition. Elle avait à
+reconnaître ensuite si les accusés avaient exercé ou non une autorité
+quelconque dans les attroupements, et s'ils avaient été saisis dans les
+réunions séditieuses ou au dehors.</p>
+
+<p>«Elle était autorisée à punir de mort dans le cas de l'article 97, à
+prononcer la déportation dans le cas de l'article 98; mais il fallait
+pardonner dans le cas de l'article 100, et ce cas était celui de la
+presque totalité des accusés.</p>
+
+<p>«Voilà ce qu'elle n'a point fait.</p>
+
+<p>«Jamais elle n'a appliqué les articles 97 et 98, qui constituaient
+essentiellement sa compétence, préférant de recourir aux articles 87, 88
+et 91 qui n'appartiennent qu'aux cours d'assises, mais qui ne pardonnent
+jamais.</p>
+
+<p>«Jamais surtout elle n'a appliqué l'article 100, qui convenait à la
+position de la plupart des accusés, et qui les épargnait.</p>
+
+<p>«Et ce qui comble la mesure de l'étonnement, c'est que le procureur
+général, saisi de chaque arrêt de compétence, d'après l'article 39 de la
+loi prévôtale, n'ait jamais élevé la voix en faveur des principes; c'est
+que la chambre d'accusation de la Cour royale, méconnaissant la noblesse
+et l'importance de ses fonctions, ait toujours accordé une prompte et
+aveugle approbation à des erreurs si extraordinaires. Que de maux on eût
+évités si l'on se fût sérieusement pénétré de ces premiers devoirs!</p>
+
+<p>«Tant de fautes n'ont pas peu contribué à tourmenter l'opinion publique,
+à alarmer une classe nombreuse de la société, à entretenir les
+divisions, à placer les partis extrêmes dans un état déplorable
+d'hostilité, à corrompre enfin dans ces derniers temps la conscience des
+électeurs, qui se sont si malheureusement égarés dans plusieurs de leurs
+suffrages.</p>
+
+<p>«Un acte éclatant de justice ou de clémence peut seul réparer le mal qui
+a été fait, et ramener dans les rangs des royalistes constitutionnels
+qui, à Lyon, comme ailleurs, se serrent de plus en plus autour du trône,
+et les ultra-royalistes, en leur montrant que le règne des exagérations
+est passé, et les ultra-libéraux en leur faisant connaître que le
+gouvernement ne fait acception de personne, et que sa justice est la
+même pour tous.</p>
+
+<p>«On pense qu'il convient, dans ces circonstances, de commuer la peine de
+tous ceux qui ont été condamnés à des peines afflictives ou infamantes,
+et de prendre en considération la longue détention déjà subie par les
+autres, pour leur faire grâce entière.</p>
+
+<p>«Et, pour appliquer cette distinction d'une manière positive aux
+infortunés qui en sont l'objet, on les divisera en quatre classes.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">PREMIÈRE CLASSE.--DÉPORTATION.</span></p>
+
+<p>«On propose de la commuer en un emprisonnement de deux ans, en leur
+tenant compte de la détention que les condamnés auront déjà subie
+lorsque cette mesure pourra être prise.</p>
+
+<p>«Une exacte justice exigerait peut-être grâce entière, puisque tous les
+déportés ont été condamnés illégalement. Mais, comme au fond ils
+n'étaient rien moins qu'irréprochables, et qu'il ne faut jamais avilir
+l'autorité, alors même qu'elle s'égare, on pense que toutes les
+considérations seront conciliées par la commutation proposée.</p>
+
+<p>«Les individus à qui cette mesure doit être appliquée sont les ci-après
+nommés:</p>
+
+<p>«Claude Guillot père, François Desgranges, Jean-Antoine Champin,
+Alexandre Guillot, Andéol Colomban, Andéol Millet, François Charvin,
+Joseph Bocuse, Laurent Charbonnay, Gaspard Berger, Jean Poy, Denis
+Bauchet, François Guillermin, Jean-Joseph-Marie Soubry, Jean-Pierre
+Gervais, dit Culat, Favier Prince, Paul Decroze, Fleuri Brottet, Jean
+Luquet, Pierre Dautant, dit l'Escarpin, Pierre Clunel, Henri Mattet,
+Berthaud, dit Cluvier, Simon Trevenet.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">DEUXIÈME CLASSE.--TRAVAUX FORCÉS.</span></p>
+
+<p>«On propose de commuer cette peine en un emprisonnement d'un an.</p>
+
+<p>«Ceux à qui cette grâce s'appliquera sont:</p>
+
+<p>«Jean-Pierre Champin fils, Jean-Étienne Targe, Benoît Montaland, Jean
+Rampon.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">TROISIÈME CLASSE.--EMPRISONNEMENT.</span></p>
+
+<p>«Le plus grand nombre des prévenus de cette classe a été condamné à cinq
+ans d'emprisonnement et à des amendes; d'autres, à trois ans; un petit
+nombre, à une année ou à quelques mois.</p>
+
+<p>«Ils auront subi près de six mois de détention lorsqu'il sera possible
+de s'occuper d'eux. On propose de leur faire grâce entière de
+l'emprisonnement et de l'amende.</p>
+
+<p>«Ceux à qui cette faveur s'appliquera sont:</p>
+
+<p>«Étiennette Templardon, femme Bertholat, Jean Rapet, Benoît Rivoire,
+Michel Rivoire, Antoine Roman, François Thiollier, Jean Tissut, Annet
+Bouvant, Pierre-Charles Latreille, Antoine Charnay fils, Jean Valençot,
+Louis Magnin, Guillard, dit Casaud, Odet Potin, Gervais Potin, Jean
+Champin, Étienne Guinand, Antoine Saillard, Michel Jumeau, Jean Damas le
+jeune, Pierre Guillot père, Benoît Jaricot, Justinien Lhopital, Antoine
+Clamaron, Jean-Antoine Hannequin, Joseph Poisat, Pierre Guy, Hubert
+Mouchetand, François Delhorme, François Chapuy, Pierre Durdilly,
+Philippe Blanc, Pierre Rebut, Benoît Desgouttes, Jean Bouton, Jean
+Guigoud, Aimé Lestra, François Coupier.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">QUATRIÈME CLASSE.--MISE EN LIBERTÉ.</span></p>
+
+<p>«La plupart des prévenus mis en liberté ont été soumis à deux, trois et
+cinq ans de surveillance. On propose de laisser subsister cette
+disposition, soit parce qu'en dernière analyse ces prévenus, quoique non
+convaincus, faute de témoins, ne paraissent pas avoir été beaucoup plus
+irréprochables que les condamnés, soit parce que cette mesure est bonne
+à maintenir partout où il y a eu de l'agitation.</p>
+
+<p>«On propose conséquemment de soumettre à cinq ans de surveillance les
+condamnés de la première classe, à trois ans ceux de la seconde, à un an
+ceux de la troisième, à compter du moment de leur mise en liberté; mais
+de réduire en même temps le cautionnement dont ils sont tenus à trois
+cents francs, deux cents francs et cents francs.</p>
+
+<p>«On propose enfin de faire grâce à tous des frais, ou tout au moins d'en
+retrancher la solidarité, pour ne pas ruiner plusieurs familles, qui
+seraient obligées de payer pour toutes.»</p>
+<br>
+
+<h4>SUITE À LA NOTE RELATIVE AUX OPÉRATIONS DE LA COUR PRÉVÔTALE DU RHÔNE<br>
+<span class="sc">par suite des événements du mois de juin 1817.</span></h4>
+
+<h4>CONSPIRATION DE LYON.</h4>
+
+<p>«Il y avait vingt-huit accusés présents.</p>
+
+<p>«Suivant les arrêts de compétence ils étaient prévenus «de participation
+à l'attentat commis dans le département du Rhône, etc., dont le but
+était de détruire ou changer le gouvernement.»</p>
+
+<p>«Madame de Lavalette en particulier était prévenue d'avoir secondé le
+complot par sa correspondance avec des chefs de comités insurrecteurs,
+ou tout au moins d'avoir eu connaissance de leurs desseins.</p>
+
+<p>«L'acte d'accusation était conforme à ces énonciations.</p>
+
+<p>«Il avait pour vice capital de n'être, comme les précédents, qu'un
+accusation en masse, et de ne point préciser les faits attribués à
+chaque prévenu individuellement.</p>
+
+<p>«La session s'est ouverte sous des formes aussi sinistres que les
+précédentes. On a semblé prendre à tâche de prolonger la discussion et
+d'éloigner autant qu'on l'a pu le jugement, en ne donnant chaque jour
+qu'une seule audience de quatre à cinq heures. Ce n'est que lorsqu'il a
+été question d'entendre la défense des accusés que la cour prévôtale a
+changé de système.</p>
+
+<p>«Rien d'irrégulier comme cette instruction.</p>
+
+<p>«1º Le premier jour on fit retirer les témoins pendant qu'on examinait
+les accusés; mais aux trois audiences suivantes les témoins demeurèrent
+librement dans la salle et purent régler sur ce qu'ils entendaient les
+dépositions qu'ils avaient à faire. On n'en fit point l'appel.</p>
+
+<p>«2º On donna publiquement lecture de plusieurs interrogatoires de
+prévenus non présents aux débats. En vain les avocats des prévenus s'y
+opposèrent; cette lecture fut ordonnée par arrêt.</p>
+
+<p>«3º On avait appelé pour témoin un nommé Leprieur, précédemment coaccusé
+et acquitté dans l'affaire des campagnes. Cet homme n'a pas paru. On a
+donné lecture des déclarations qu'il avait faites, quoique jamais on ne
+puisse lire les déclarations d'un témoin, s'il n'est pas mort depuis.</p>
+
+<p>«4º On a entremêlé l'examen de deux témoins, en présence même l'un de
+l'autre dans l'examen des accusés.</p>
+
+<p>«5º On a même lu à l'audience du 28 une déposition écrite du nommé
+Fiévée, dit Champagne, témoin désigné pour être entendu, et qu'en effet
+on a entendu à l'audience du 30, et qui était alors en accusation par
+ordre du ministre de la police générale, et qu'on a mis brusquement en
+liberté pour pouvoir le produire.</p>
+
+<p>«Voilà pour la forme.</p>
+
+<p>«Au fond les débats n'ont répondu ni à l'acte d'accusation ni à
+certaines passions.</p>
+
+<p>«D'abord on a vu cinq accusés, les nommés Vernay, Coindre, Caffre,
+Gaudet et Gribel, désavouer hautement les récits consignés dans leurs
+interrogatoires écrits, et les révélations faites en leur nom contre
+diverses personnes. Ils ont dit qu'ils n'avaient tenu ce langage que
+parce qu'ils étaient menacés de la guillotine par le maire, ou par le
+sieur Guichard, son secrétaire, et même qu'on avait écrit beaucoup plus
+qu'ils n'avaient dit.</p>
+
+<p>«Ensuite les accusés, dont plusieurs sont évidemment des agents
+d'intrigues, et particulièrement le nommé Barbier, n'ont plus osé
+reproduire en public une partie de leurs impostures. Barbier avait prêté
+son nom devant le prévôt, soit contre M. de Saineville, qu'une certaine
+faction calomnie depuis longtemps, soit contre madame de Lavalette que
+l'on voulait atteindre à tout prix. Il avait représenté M. de Saineville
+comme le principal complice de la conspiration; il n'a pas osé le
+répéter. Il disait avoir vu des lettres de madame de Lavalette,
+adressées aux chefs de la prétendue conspiration; il n'a pas osé le
+répéter face à face, et dans le fait il avait formellement déclaré, dans
+son interrogatoire du 22 juin, que jamais il n'avait vu de semblables
+pièces; ce que M. le prévôt et Barbier avaient apparemment oublié.</p>
+
+<p>«En dernière analyse, les débats ont prouvé:</p>
+
+<p>«1º Que des insinuations perfides avaient éveillé dans la tête de
+quelques individus des pensées très-coupables, et peut-être même des
+desseins criminels; mais qu'aucun mouvement séditieux n'avait éclaté
+dans Lyon; ce qui, sans justifier l'immoralité de plusieurs prévenus,
+écartait pourtant la compétence de la cour prévôtale, qui n'est juge,
+suivant l'article 9 de la loi du 20 décembre, que des séditions, quel
+qu'en soit l'objet.</p>
+
+<p>«2º Que ces hommes, qu'on avait égarés par de très-fausses espérances,
+par des annonces de mesures et d'apprêts chimériques, n'avaient ni
+argent, ni armes, ni aucuns moyens d'exécution, et se seraient seulement
+réunis dans des cabarets pour attendre l'événement.</p>
+
+<p>«3º Qu'on n'a rien fait pour constater ces prétendues réunions, n'ayant
+jamais voulu faire entendre ni les cabaretiers du faubourg de Serin, qui
+ne sont qu'au nombre de six, et chez qui l'on supposait cependant une
+réunion de huit cents hommes, ni les maîtres des autres lieux publics où
+se seraient faites ces réunions.</p>
+
+<p>«4º Que le but des mouvements suggérés par une faction trop connue à ses
+dupes n'avait rien de fixe, les uns croyant agir pour se défendre d'une
+nouvelle invasion de l'étranger, d'autres pour Napoléon et sa famille;
+ceux-là pour le prince d'Orange; ceux-ci pour une république; les autres
+pour un gouvernement provisoire, et le plus grand nombre pour faire
+baisser le prix du pain: divergence qui prouve qu'il n'y avait point de
+véritable complot.</p>
+
+<p>«5º Qu'il n'y a point eu d'argent distribué par des chefs de parti, car
+on n'a constaté qu'un mouvement de mille à onze cents francs; encore
+paraît-il que, sur cette somme, le nommé Barbier avait reçu pour lui
+huit cent vingt francs à titre de prêt, et a retenu cette somme entre
+ses mains sans en faire part à ses prétendus complices.</p>
+
+<p>«6º Que les prétendus conjurés n'ont rien entrepris ni voulu
+entreprendre.</p>
+
+<p>«Enfin la cour prévôtale a prononcé le 2 novembre.</p>
+
+<p>«Elle a fait grâce aux nommés Barbier, Volozan cadet et Bitternay, en
+vertu de l'article 108 du Code pénal, sous prétexte qu'ils avaient fait
+d'utiles révélations.</p>
+
+<p>«Elle a condamné à la peine de mort Jean-Marie Vernay, quoiqu'il n'eût
+pas moins fait de révélations.</p>
+
+<p>«Elle a condamné, comme coupables de non-révélation, huit accusés,
+savoir:</p>
+
+<p>«Les nommés Coindre, Gervais, Manquat, Perrot, à cinq ans
+d'emprisonnement et cinq cents francs d'amende chacun;</p>
+
+<p>«Le nommé Sériziat, à trois ans de prison et cinq cents francs d'amende;</p>
+
+<p>«Et les nommés Gagnère, Meyer et Granger, à deux ans d'emprisonnement et
+cinq cents francs d'amende.</p>
+
+<p>«Les autres accusés ont été acquittés.</p>
+
+<p>«On n'a rien à dire des trois premiers, si ce n'est qu'on a moins
+récompensé en eux d'utiles révélations que la lâche complaisance avec
+laquelle ils ont adopté toutes les fables qu'on leur a faites dans
+l'objet de donner de la consistance à la supposition d'un véritable
+complot, tandis que, dans le fait, tout s'est réduit à quelques vaines
+démarches sans accord et sans but, et que l'on ne voulait que surprendre
+les hommes qu'on avait égarés, dans quelques coupables démonstrations.
+Cette vérité, qui ne tardera peut-être pas beaucoup à éclater, est déjà
+constatée par l'instruction préliminaire de la procédure d'un nommé
+Cormeau, dont la prochaine cour d'assises est saisie, et où ce misérable
+a textuellement avoué qu'en excitant deux ou trois paysans du village de
+Saint-Rambert-l'Île-Barbe à s'armer contre le gouvernement, il avait agi
+comme commissaire de la police militaire et dans l'objet de les
+compromettre: ce sont ses propres termes.</p>
+
+<p>«La cour prévôtale n'avait pas plus de motifs de condamner Vernay à la
+peine de mort. Cet homme, déjà condamné à mort par contumace, lorsqu'il
+a été arrêté, et épouvanté par sa position non moins que par les
+promesses et les menaces du maire, perdit la raison, et à son tour
+adopta toutes les nouvelles fables dont on crut avoir besoin pour
+justifier le système de la faction. Mais, revenu à lui-même lorsque les
+débats se sont ouverts, il a rétracté tout ce qu'il y avait de faux dans
+ses interrogatoires écrits. «J'atteste, a-t-il dit, ce Christ qui est
+devant mes yeux que ce que j'ai dit n'est pas la vérité; on m'y a forcé
+par les plus terribles menaces: je vous aurais accusé vous-même,
+monsieur le président, si on l'eût exigé. Je suis à votre disposition.
+Vous pouvez me faire mourir; mais j'aime mieux mourir sans honte et sans
+remords que de vivre déshonoré par le mensonge et la calomnie.» C'est à
+peu près en ces termes que parla cet infortuné.</p>
+
+<p>«Ce langage parut ne pas plaire aux juges. Vernay a été condamné à la
+peine de mort, mais avec sursis et sans doute aussi avec recommandation
+à la clémence du roi.</p>
+
+<p>«La grâce de Vernay se recommande assez par la générosité de ses
+rétractations. Sa grâce lui était assurée par l'article 108 du Code
+pénal en persistant, tandis qu'il courait à la mort en changeant de
+langage. Qui a pu l'y porter? aucun autre intérêt que celui de la vérité
+et de l'honneur; et, en effet, son défenseur montra clairement aux juges
+la fausseté presque matérielle des déclarations qu'on lui avait
+arrachées.</p>
+
+<p>«Tant de courage mérite de fixer les regards du roi. Chaque jour sa
+bonté inépuisable récompense des actions mille fois moins difficiles et
+moins honorables: celle-là eut deux mille témoins qui admirèrent une si
+rare vertu et qui pleurèrent sur le malheur auquel il s'exposait. Une
+grâce entière honorera l'individu, le gouvernement du roi et le nom
+français.</p>
+
+<p>«La condamnation, d'ailleurs, fut illégale. Elle a été fondée encore sur
+la supposition d'un complot ou d'un attentat, tels qu'ils sont définis
+par les articles 87, 88, 91 du Code pénal, tandis qu'elle n'aurait pu
+l'être que dans le cas où il y aurait eu sédition pour l'exécution du
+complot suivant l'article 97. On n'a pas invoqué cet article parce qu'il
+n'y a pas eu sédition, et la cour prévôtale n'est cependant jamais juge
+du complot quand il n'y a pas sédition.</p>
+
+<p>«Le crime de non-révélation, imputé aux autres condamnés, n'était pas
+énoncé dans l'acte d'accusation: on ne l'a imaginé que pour dire qu'il y
+avait quelque chose à révéler, et voilà huit victimes de plus. Ces
+individus méritent aussi d'obtenir la remise entière de la peine à
+laquelle ils ont été condamnés, en les laissant tous néanmoins, ainsi
+que Vernay, pendant un certain temps sous la surveillance de la haute
+police.»</p>
+<br>
+
+<h4>LETTRE DU DUC DE RAGUSE AU DUC DE RICHELIEU.</h4>
+
+<p class="rig">«Châtillon-sur-Seine, le 30 juillet 1818.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, j'ai reçu, il y a peu de moments, la lettre que vous
+m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 juillet, et je ne perds pas un
+instant pour y répondre.</p>
+
+<p>«Je regrette que le mode de publication que j'ai choisi ait été blâmé
+par le roi. Il m'avait paru le plus simple et le plus naturel, et que je
+ne pouvais m'adresser qu'au ministre qui avait reçu mes rapports.
+Puisque Sa Majesté le désapprouve, j'expédie par estafette l'ordre de
+suspendre cette impression, s'il en est encore temps, et j'indique la
+nouvelle rédaction qui sera suivie. Je n'ai pu avoir l'intention de
+rappeler au roi ses devoirs et de lui tracer la conduite qu'il a à
+tenir; une pareille pensée ne pouvait venir à mon esprit, et, si dans la
+lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, je suis entré dans quelques
+développements, j'ai eu pour objet de répondre aux principaux arguments
+qui ont été faits contre l'écrit du colonel Fabvier et de le défendre
+dans ses principales parties.</p>
+
+<p>«Trouvez bon, monsieur le duc, que maintenant je revienne sur la
+nécessité de cette publication, et que je justifie de nouveau la
+résolution que j'ai prise de la faire.</p>
+
+<p>«Il n'a pas tenu à moi que toute cette longue affaire n'ait été étouffée
+dès son principe. J'ai montré une longue patience à supporter des
+injures et des accusations odieuses. Lorsqu'elles ont pris un caractère
+officiel, il était impossible de se taire. Il fallait que quelqu'un
+parlât. Le mode le plus simple était que le ministère publiât ce qu'il
+fallait pour fixer l'opinion. Vous pouvez vous rappeler que, dans une
+longue conversation que j'eus avec vous à la Chambre des pairs, je vous
+témoignai que je ne demandais pas mieux que de ne point entrer en lice
+pourvu que l'on employât ce mode de réparation, mais vous me le
+refusâtes formellement. J'avais reçu, il est vrai, un témoignage public
+de la satisfaction du roi; mais M. de Chabrol, qui s'était mis à la tête
+de mes accusateurs, et qui contribuait à égarer l'opinion, n'avait-il
+pas reçu lui-même un témoignage de sa bienveillance, et de plus
+n'était-il pas investi de sa confiance par la place qu'on lui avait
+donnée? N'était-ce pas alors au ministère à détruire, par une démarche,
+l'influence fâcheuse qu'exerçait M. de Chabrol, et pouvait-il hésiter à
+se prononcer entre celui qui avait arrêté les maux de Lyon et les avait
+réparés autant qu'il était en son pouvoir, et celui sous les auspices
+duquel cette ville avait été bouleversée?</p>
+
+<p>«Je voulais écrire alors. Ce fut par déférence pour les désirs du roi
+que je m'abstins de le faire moi-même. D'autres s'en chargèrent. Je suis
+resté impassible au milieu de toutes les discussions qui ont eu lieu;
+mais personne ne pouvait supposer que, lorsque mes amis s'exposaient
+pour moi, je les abandonnerais au moment du danger.</p>
+
+<p>«Lorsque les affaires de Lyon ont été agitées à la Chambre des députés,
+et que les ministres ont pris la parole, ils n'ont pas paru en général
+avoir l'intention de me défendre, et la rédaction de leurs discours a
+été telle, que beaucoup de gens en ont conclu le contraire.</p>
+
+<p>«Vous n'ignorez pas non plus, monsieur le duc, que primitivement
+quelques ministres, par leurs opinions personnelles, avaient donné des
+armes aux détracteurs de ma conduite à Lyon, et vous ne pouvez pas
+trouver extraordinaire que j'aie ressenti vivement ce que cette marche
+avait de blessant pour moi.</p>
+
+<p>«Au moment où le colonel Fabvier est attaqué en calomnie devant les
+tribunaux, devais-je garder le silence? Il y aurait eu de la lâcheté,
+et, grâce à Dieu, il n'est pas dans ma nature de pouvoir m'en rendre
+coupable. Devais-je garder le silence pour être appelé en témoignage et
+jouer un rôle ridicule et forcé? Devais-je garder le silence pour être
+obligé d'intervenir plus tard dans cette affaire, qui peut changer de
+nature par la discussion dont elle sera l'objet, par la manière dont
+elle sera traitée suivant les passions ou les caprices des avocats, et
+voir mon nom mêlé avec des manifestations de principes qui ne seraient
+pas les miens et qui me placeraient dans une attitude opposée aux
+devoirs que j'ai à remplir? Non, sans doute. Il fallait que je prisse un
+attitude convenable, et, pour cela, m'expliquer nettement aujourd'hui
+que la cause est simple, et c'est ce que j'ai eu l'intention de faire.</p>
+
+<p>«Enfin, monsieur le duc, dans toutes les circonstances, ma démarche en
+faveur du colonel Fabvier était conforme aux convenances et aux règles
+de la plus stricte équité; mais elle est devenue un devoir impérieux
+pour moi aujourd'hui que le colonel Fabvier éprouve une injustice qu'il
+n'avait nullement méritée, et qui lui fait perdre son emploi, et, par
+conséquent, tout son avenir. Il ne peut certainement y avoir que
+l'intention de le punir de la conduite qu'il a tenue, quoiqu'il n'ait
+été mû que par des sentiments louables et généreux, qui puisse expliquer
+l'éloignement du corps de l'état-major d'un des officiers les plus
+distingués de l'armée française, d'une haute capacité, couvert de
+blessures, et qui a aussi donné des preuves irréfragables de sa fidélité
+au roi, puisqu'il est du très-petit nombre de ceux qui, quels qu'aient
+été les moyens de pouvoir et de séduction employés auprès d'eux, ont
+refusé toute espèce de serment pendant les Cent-Jours.</p>
+
+<p>«Je vous demande, monsieur le duc, d'être assez bon pour mettre cette
+lettre sous les yeux du roi, afin qu'il connaisse bien tous les motifs
+qui m'ont dirigé dans cette circonstance.</p>
+
+<p>«Recevez, etc.»</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001-small.png"><br><a href="images/001-large.png">(Agrandissement)</a><br>
+(illustration tronquée.)</p>
+<br>
+
+<h4>NOTE RECTIFICATIVE À JOINDRE À LA NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH</h4>
+
+<p class="mid">(Tome VI, page 391)</p>
+
+<p>Le prince de Metternich, comme le lui reproche le duc de Raguse, a pu
+être, en général, d'une faiblesse excessive envers la Russie en ce qui
+concerne la Pologne. Mais telle ne fut pas son intention primitive. Un
+peu avant les Cent-Jours, la France, l'Angleterre et l'Autriche, ce qui
+veut dire MM. de Talleyrand, Castelreagh et Metternich, avaient signé un
+traité secret dirigé contre la Russie pour le cas où l'empereur
+Alexandre persisterait à mettre à exécution ses projets sur la Pologne.
+Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe, trouva l'original de ce traité
+aux Tuileries, parmi ces papiers si bien classés dont parle le duc de
+Raguse, et que M. de Blacas n'avait pas jugé à propos de déranger.
+Napoléon communiqua ce traité à l'empereur de Russie, qui jusqu'à ce
+moment, en avait complétement ignoré l'existence. Il n'est pas besoin de
+dire que cette circonstance et les événements de 1815 changèrent la
+politique de l'Autriche, de l'Angleterre et des Bourbons, et que ce
+projet fut mis à néant.</p>
+
+<p>(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DU TOME SEPTIÈME.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (7/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
+***** This file should be named 33869-h.htm or 33869-h.zip *****
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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diff --git a/33869-h/images/001-large.png b/33869-h/images/001-large.png
new file mode 100644
index 0000000..dc0a904
--- /dev/null
+++ b/33869-h/images/001-large.png
Binary files differ
diff --git a/33869-h/images/001-small.png b/33869-h/images/001-small.png
new file mode 100644
index 0000000..6e9517b
--- /dev/null
+++ b/33869-h/images/001-small.png
Binary files differ