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diff --git a/33869-h/33869-h.htm b/33869-h/33869-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f4b28e1 --- /dev/null +++ b/33869-h/33869-h.htm @@ -0,0 +1,9995 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) par Auguste Wiesse de Marmont, duc de Raguse</title> + + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse +(7/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont + +Release Date: October 17, 2010 [EBook #33869] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<h3>DE 1792 À 1841</h3> + +<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>AVEC</h5> + +<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4> + +<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br> +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<hr class="short"> +<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4> +<hr class="short"> + +<h4>TOME SEPTIÈME</h4> + +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> + +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p> + +<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5> + +<h4>1857</h4> + +<br><br> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + + +<p><a href="#l1">LIVRE VINGT ET UNIÈME.--1814-1815.</a></p> + +<p>Le gouvernement provisoire qui précéda la Restauration.--Le prince de +Talleyrand.--L'abbé Louis.--Beurnonville.--Dupont.--Dessole.--L'abbé de +Montesquiou.--Jaucourt.--On veut détruire les restes de +l'armée.--Démarches avec Ney et Macdonald.--On m'introduit au +conseil.--Débats violents.--Excuses de l'abbé Louis.</p> + +<p>Cocarde tricolore.--Fausseté de Talleyrand.--Conversation avec +l'empereur Alexandre.--Intrigues de Talleyrand.--Fautes du +Sénat.--Entrée de Monsieur.--Enthousiasme populaire.--Ce qu'il +signifiait.--Napoléon part de Fontainebleau.--Il est obligé de se +déguiser.</p> + +<p>Situation des Bourbons.--Traité monstrueux signé par Monsieur.--Arrivée +de Louis XVIII à Calais.--Délégués pour le recevoir.--Réponse étrange +qu'on nous fit.--Impression personnelle que me firent les +Bourbons.--Louis XVIII.--Madame la duchesse d'Angoulême.--Les émigrés +s'emparent de toutes les charges.</p> + +<p>M. de Blacas.--Son portrait.--Le roi à Compiègne.--Paroles de +Bernadotte.--Sa conversation avec Monsieur.--Cause précipitée du départ +de Bernadotte.--Anecdote.--Ma franchise avec le roi.--Anecdote sur Louis +XVIII.--Déclaration de Saint-Ouen.--Dissertation sur l'opportunité de la +Charte.</p> + +<p>Beugnot.--Anecdote.--Entrée du roi à Paris.--Maladresse vis-à-vis la +vieille garde.--Idées fausses du roi.--Maison-Rouge.--Organisation des +gardes du corps.--Triste mécontentement des officiers de +l'armée.--Avancement donné aux émigrés.</p> + +<p>Louis XVIII.--Son portrait.--Anecdote sur son orgueil bourbonien.--Ses +habitudes intimes.--Sa vie de famille.--Sa vie aux Tuileries.--Anecdote +sur ce prince.--Séance royale du 4 juin.--Faute à l'égard de Masséna.</p> + +<p>Les ducs d'Angoulême et de Berry.--Commencement de mes +chagrins.--Malheurs domestiques.--Châtillon.--Séjour qu'y fit +Monsieur.--Anecdote.--Gouverneurs militaires.--Conduite de Soult dans +l'Ouest.--Anecdote dur lui.--Mauvaises mesures à l'égard de la garde +impériale.--J'en exprime mon opinion.--Mesure impolitique sur le +changement des numéros des régiments.--Mécontentement général.</p> + +<p>Conspiration contre le roi.--Soult remplace Dupont.--Insurrection des +frères Lallemand.--Commencement du parti d'Orléans.--Le prétendu complot +de l'île d'Elbe.--L'Empereur débarque le 1er mars.--Sa marche.--Mon +opinion.--Ma conversation avec le roi.</p> + +<p>Ney envoyé pour combattre Napoléon.--Séance royale.--Conduite de +Soult.--Arrivée de l'Empereur à Auxerre.--Louis XVIII ordonne son départ +de Paris.--Faute exorbitante.--Départ du roi.--Opinion des provinces que +nous traversions.--Conduite des généraux.</p> + +<p>Arrivée à Gand.--Conseils de M. de Blacas.--Le roi nomme un conseil des +ministres.--Décision du congrès de Vienne.--Dissertation sur la conduite +de Napoléon à cette époque.--Anecdote sur Napoléon et Decrès.--Séjour à +Gand auprès du roi Louis XVIII.--Anecdote sur M. de Blacas.</p> + +<p>Échec du duc d'Angoulême dans le Midi.--Conduite de Grouchy.--Je quitte +le roi, et je vais aux eaux d'Aix-la-Chapelle.--Je visite une batterie +d'artillerie anglaise.--Singulière rencontre.--Anecdote.--Commencement +de la guerre.--Batailles de Fleurus et de Ligny.--Déroute des +Prussiens.--Mes sensations d'alors.--Je rejoins le roi.</p> + +<p>Discussion sur la campagne de Waterloo.--Blücher arrive devant +Paris.--Il passe la Seine sous les yeux de Davoust.--Capitulation de +Paris.--Rapprochement.--Le roi arrive à Saint-Denis.--Fouché entre au +ministère sous la protection de Monsieur.--Anecdote sur le +roi.--Dernières illusions de Napoléon.--Anecdotes diverses sur lui.</p> + + +<p><a href="#c1">CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT ET UNIÈME.</a></p> + +<p>Extrait du journal du comte Walbourg-Truchsess, officier prussien, l'un +des commissaires qui ont accompagné Napoléon depuis son départ de +Fontainebleau jusqu'à son embarquement pour l'île d'Elbe.</p> + +<p>Proclamation de S. M. l'Empereur au peuple français, au golfe de Juan. +</p> + +<p>Réponse du duc de Raguse à la proclamation datée du golfe de Juan, le +1er mars 1815.</p> + +<p>Pièces relatives aux opérations du collége électoral de la Côte-d'Or, +dont le duc de Raguse était président.</p> + +<p>Lettre circulaire du duc de Raguse aux électeurs.</p> + +<p>Discours du duc de Raguse, adressé au collége électoral de la Côte-d'Or +le 22 août 1815.</p> + + +<p><a href="#l2">LIVRE VINGT-DEUXIÈME--1815-1824.</a></p> + +<p>Nouveau ministère.--Nouvelles fautes.--Proscriptions.--Licenciement de +l'armée de la Loire.--Exigences des étrangers.--Réduction du +territoire.--Comparaison entre les deux Restaurations.--Nouvelles +élections.--Promotion de pairs.--Restitution de ma dotation.</p> + +<p>Création du parc de Châtillon et des industries qui y ont +prospéré.--Chambre de 1815.--Appui que lui donne Monsieur.--Arrestation +de la Bédoyère et du maréchal Ney.--Opinion du roi à cet +égard.--Condamnation.--Paroles du roi.</p> + +<p>Lavalette.--Dureté du roi.--Ses paroles.--Mes démarches.--Anecdote.--Je +mène madame de Lavalette aux pieds du roi.--Peinture de la cour +d'alors.--La duchesse d'Escars.--Sa famille, son salon.--La duchesse de +Duras.--Son esprit, son salon.--Son amour pour M. de +Chateaubriand.--Madame de la Rochejaquelein.--La duchesse de +Rozan.--Madame de Staël, son salon.--Madame de Montcalm.</p> + +<p>Formation de la garde royale.--Critique de son organisation.--Changement +de ministère.--M. de Richelieu remplace M. de +Talleyrand.--Portraits.--M. de Richelieu.--M. de Vaublanc.--M. de +Marbois.--Jugement de l'Empereur sur lui.--M. Corvetto.--Le duc de +Feltre.--M. Dubouchage.--M. Decazes.--Agitation passionnée du +Midi.--1816.--Modification du ministère.--Conspiration Didier.--Le +général Donadieu.--Le général Canuel.--M. de Chabrol.</p> + +<p>Troubles de Lyon.--Ma mission.--Ma conduite.--Faiblesse du +ministère.--Le ministère est changé.--La Chambre est dissoute.--Mauvaise +réception de Monsieur.--Ses étranges paroles.--Bienveillance du +roi.--Procès qui suit les affaires de Lyon.--Ma lettre au duc de +Richelieu.--Violente humeur du conseil.--Decazes me défend.--Le roi me +traite avec justice.--Je reçois l'ordre de m'éloigner de la cour.--J'y +suis rappelé par mon service.--Bonté et affabilité du roi.--Chambre des +pairs.</p> + +<p>Je vais à Vienne.--Bontés de l'empereur d'Autriche.--Grâce du prince de +Metternich.--Société de Vienne.--Assassinat du duc de Berry.--Chute de +M. Decazes.--Anecdote.--Grossesse de madame la duchesse de +Berry.--Conspiration du 19 août 1820.--Accouchement de madame la +duchesse de Berry.--Mot prophétique du duc de Wellington.--Présence +d'esprit et de courage de madame la duchesse de Berry.--Promotion dans +l'ordre du Saint-Esprit.--Fêtes.</p> + +<p>Établissement des forges anglaises à Châtillon.--Révolution +d'Espagne.--La France intervient.--Dissidence dans le ministère +français.--Critique du caractère politique de M. de +Chateaubriand.--Tentatives sur la Bidassoa.--Critique de la conduite de +Fabvier.--Critique de l'organisation de l'armée.--Marchés d'urgence avec +Ouvrard.--Intrigues autour du duc d'Angoulême.--Le noble caractère qu'il +y déploie.--Appréciation de cette campagne d'Espagne.</p> + +<p>Affaiblissement de la santé de Louis XVIII.--Explications qu'il exige de +son médecin Portal.--Affaiblissement graduel.--Derniers jours du +roi.--Dernière visite de madame de Cayla.--Remarquable philosophie du +roi.--Histoire des derniers jours.--Sa mort.</p> + +<p>Monsieur est salué roi.--Étiquette.--Anecdote.--Grâce et à-propos du roi +Charles X.--Obsèques du roi Loui XVIII.--Singuliers débats du +clergé.--Inhumation du roi à Saint-Denis.--Entrée du roi à Paris.</p> + + +<p><a href="#c2">PIÈCES JUSTIFICATIVES DU LIVRE VINGT-DEUXIÈME.</a></p> + +<p>Lyon en 1817, par le colonel Fabvier, ayant fait les fonctions de chef +d'état-major du lieutenant du roi dans les septième et dix-neuvième +divisions militaires.</p> + +<p>Lettre du duc de Raguse à M. le duc de Richelieu, président du conseil +des ministres (1er juillet 1818).</p> + +<p>Note du duc de Raguse sur les événements de Lyon, adressée aux membres +de la Chambre des députés.</p> + +<p>Pièces relatives à l'affaire de Lyon.--Notice des arrêts de la cour +prévôtale du département du Rhône, à l'occasion des événements du mois +de juin 1817; et motifs de lettres de grâce ou de commutation de peines +pour la plupart des accusés qu'elle a condamnés.</p> + +<p>Suite à la note relative aux opérations de la cour prévôtale du Rhône, +par suite des événements du mois de juin 1817.</p> + +<p>Lettre du duc de Raguse au duc de Richelieu (30 juillet 1818).</p> + +<p>Note rectificative à joindre à la notice sur le prince de Metternich. +</p> + +<br><hr><br> + +<p>ERRATA DU SIXIÈME VOLUME</p> + +<p>Page 384, au lieu de Tdouel, <i>lisez</i>: O'Donnel.</p> +<br><br><br> + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DU MARÉCHAL</h5> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> +<br> +<hr class="full"> +<a name="l1" id="l1"></a> + +<h3>LIVRE VINGT ET UNIÈME</h3> + +<p class="mid">1814-1815</p> + +<p>On a vu par quel enchaînement de circonstances je me suis trouvé lié +d'une manière toute particulière à la Restauration. Je cherchai d'abord +à rendre utile pour le pays l'influence que les circonstances et ma +position pouvaient me donner; mais je ne découvris pas, dans les +premiers dépositaires du pouvoir, un seul sentiment conforme à mes +espérances. Le malheur de la Restauration a été d'être faite par des +gens uniquement animés par des intérêts personnels et dépourvus de +sentiments généreux et patriotiques. Si elle eût été dirigée par des +hommes de quelque vertu, elle pouvait et devait faire le bonheur de la +France. En jetant les yeux sur ceux qui se trouvèrent à la tête des +affaires, à l'exception de trois individus, MM. Dessole, Jaucourt et +l'abbé de Montesquiou, on ne voit que corruption.</p> + +<p>Donner des détails sur M. de Talleyrand serait superflu: tout le monde +le connaît. Il n'est ni un méchant homme ni un homme aussi capable qu'on +s'est plu à le représenter. Réunissant en lui tout ce que les temps +anciens et nouveaux peuvent offrir d'exemples de corruption, il a +dépassé à cet égard les limites connues avant lui. Homme habile sur un +terrain donné, et pour une chose déterminée, par exemple pour une +négociation, sa capacité ne va pas au delà. Possédant tout juste la +nature d'esprit et de caractère qui rend propre à ce genre d'affaires, +il est dénué, comme chef de gouvernement, des premiers éléments +indispensables à ces hautes fonctions. On ne peut se passer d'un certain +degré de force pour suivre un système, et il n'a pas même celle de le +concevoir. Il n'a ni fixité dans les principes ni constance dans la +volonté. Instrument utile dans les mains d'un gouvernement établi, il ne +sera jamais un principe d'action.--Que dire de l'abbé Louis, ce brutal +personnage, ce financier philosophe? Que dire encore de Dalberg, homme +avide, infidèle au pays qui lui a donné naissance, comme à celui qui +l'a adopté, qui ne répugnait à aucune espèce de combinaisons du moment +où elle pouvait l'enrichir. L'amour de l'argent était La seule passion +de son coeur. Parlerai-je de Beurnonville, ce militaire de parade, +hâbleur de profession, et dépourvu de toute capacité? Quant à Dupont, +c'était un homme d'esprit. Pendant quelque temps, il fut un objet +d'espérance pour l'armée; mais il était flétri par une capitulation dont +l'objet, disait-on, avait été de sauver les fruits de son pillage et de +ses dévastations.</p> + +<p>J'arrive maintenant aux trois personnages que j'ai nommés d'abord, et +que je regarde comme estimables. Le plus capable des trois était +Dessole, un des généraux de l'armée, homme d'esprit, très-fin, mais +malheureusement d'un caractère faible, sans élévation, trop préoccupé de +ce qui concernait sa personne, et, par suite, hors d'état d'exercer une +grande influence. L'abbé de Montesquiou était un homme d'un esprit +piquant, mais bizarre, capricieux, irritable comme un enfant. Il était +livré à la fois à des principes tout opposés; car il y avait en même +temps chez lui du grand seigneur féodal et du doctrinaire. Enfin, +Jaucourt, également doctrinaire, était plus remarquable par ses bonnes +intentions que par son esprit et son caractère. Ce gouvernement +provisoire, s'il eut eu tant soit peu le sentiment de ses devoirs envers +la France, aurait dû s'occuper à conserver les troupes qui l'avaient +reconnu. C'était le noyau d'une armée nationale qui aurait donné le +moyen de combattre les étrangers, s'ils avaient voulu abuser de leurs +avantages. J'avais compris ainsi sa position et sa marche; mais, quant à +lui, il l'entendit tout autrement. Ses agents intervinrent pour achever +la destruction de ces faibles débris de troupes dont j'ai fait le +tableau. La désertion prit bientôt le développement le plus rapide, j'en +fus alarmé, et j'en parlai à mes camarades, les maréchaux Ney et +Macdonald. Nous étions d'accord de conserver et d'augmenter ce qui +existait, au lieu de le laisser disperser. Je demandai, en mon nom et en +celui des deux maréchaux que je viens de citer, à M. de Talleyrand, une +conférence avec le gouvernement provisoire, pour parler de cette +question. M. de Talleyrand ne s'en souciait nullement. Ses vues étaient +tout autres qui les nôtres. Une sorte de pudeur seule l'y fit consentir. +On nous assigna un jour et une heure. Nous fûmes exacts. On nous fit +d'abord attendre sous divers prétextes. Le temps s'écoulait, et, la +patience échappant à mes collègues, ils s'en furent. Plus tenace qu'eux, +et y mettant plus d'intérêt, je restai. Enfin, de guerre lasse, à onze +heures du soir, on se réunit, et on forma une espèce de conseil, où se +trouvaient plusieurs individus dont je voyais les figures pour la +première fois.</p> + +<p>Je fis l'exposé de l'état des choses, et je cherchai à faire sentir la +nécessité de prendre des mesures pour conserver le peu de forces +françaises existantes encore. Un homme habillé de noir, de mauvaise +figure, que je ne connaissais pas, me dit: «Monsieur le maréchal, nous +manquons d'argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de +soldats qu'il ne nous en faut.--Monsieur, lui répondis-je, ce qui prouve +qu'au lieu d'en avoir trop nous n'en avons pas assez, c'est que l'ennemi +est entré dans la capitale. Je conçois qu'en temps de paix on règle la +force des troupes sur les revenus; mais, en ce moment, il n'est pas +question de système; il s'agit de conserver les débris que nous avons +encore.»</p> + +<p>Mon interlocuteur m'interrompit avec humeur et me dit: «Je vous répète, +monsieur le maréchal, que nous avons trop de troupes, puisque nous +n'avons pas d'argent, et d'ailleurs qu'elles nous sont fort inutiles; au +surplus, M. le ministre de la guerre nous rendra compte de l'état des +choses et nous proposera ce qu'il convient de faire.»</p> + +<p>Tout homme, à ma place, aurait été irrité d'une réponse si impolie et si +inconvenante; mais on jugera l'impression qu'elle me fit quand je vis +percer l'idée de se mettre, sans garantie, à la disposition des +étrangers.</p> + +<p>Quand on réfléchira que, venant de passer tant d'années au milieu des +troupes, avec cette autorité du quartier général que rien ne balance et +ne contrarie, accoutumé à des expressions de respect, je devais au moins +en obtenir de déférence. Je m'indignai, et je lui dis: «Qui êtes-vous +donc, monsieur, pour me tenir un tel langage? Vous voulez détruire le +peu de forces qui nous restent! Vous avez apparemment le goût de +recevoir des coups de knout des Russes; mais, ni moi ni aucun de mes +amis, nous ne partageons ce singulier caprice. Vous parlez du ministre +de la guerre: eh mais, depuis six ans il est éloigné de l'armée; il +ignore entièrement en quoi elle consiste et ce qui s'y passe. Au +surplus, les sentiments que vous montrez sont ceux d'un mauvais +Français. La manière dont vous les exprimez me blesse et m'offense; et, +si vous continuez sur le même ton, je vous ferai sauter par la fenêtre: +c'est toute la réponse que vous méritez.»</p> + +<p>On juge l'impression que fit sur les auditeurs présents cette sortie, +trop vive sans doute, mais en vérité bien justifiée, et dont je n'ai +jamais eu la force de me repentir. Cet homme noir, si grossier, était +l'abbé Louis, dont j'ai déjà dit un mot. Il se mit à trembler de +colère. Sa mâchoire inférieure était si violemment agitée, qu'il ne +pouvait parler et qu'on ne pouvait l'entendre. Le prince de Talleyrand +s'approcha de lui, et lui dit: «Monsieur Louis, il faut parler +d'affaires d'une manière plus calme.»</p> + +<p>Après une pareille scène, on discuta peu et on se sépara sans résultat, +mauvais début de toutes les manières et de bien mauvais augure.</p> + +<p>Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, M. Louis m'aborda à +Saint-Ouen pour me faire des excuses et m'exprimer ses regrets de +m'avoir parlé d'une manière inconvenante. On suppose sans peine qu'il +n'a jamais existé depuis entre nous que quelques relations obligées.</p> + +<p>Il y eut sur-le-champ à agiter une immense question: celle de savoir si +l'on garderait la cocarde tricolore, ou si l'on reprendrait la cocarde +blanche, autrefois celle de la France, et depuis devenue celle de +l'émigration. La première fois, ce fut un soir, chez M. de Talleyrand. +Je soutins, comme on peut le croire, avec ardeur, les couleurs sous +lesquelles nous avions combattu pendant vingt ans. Je dis que leur +conservation était juste et politique; que la Restauration n'était pas +la contre-révolution, mais le complément du dernier acte de la +Révolution; qu'il fallait quelque chose qui constatât l'existence des +intérêts nouveaux, et empêchât de confondre les intérêts de la France +avec ceux d'un parti. Cette disposition, ajoutai-je, était encore +politique. Elle empêcherait les émigrés de se supposer vainqueurs; et en +effet, ils n'étaient pas vainqueurs, car ils n'avaient pas combattu. Les +Bourbons revenaient en conséquence d'une révolution intérieure faite +avec un sentiment universel. (On a beau le nier aujourd'hui, ce +mouvement d'opinion n'en a pas moins existé alors.) Cette conservation +des couleurs nationales était juste; car il était dur pour une armée, +après de si longs et de si glorieux travaux, de changer le drapeau sous +lequel elle avait combattu. Il était prudent d'enlever aux gens disposés +à la révolte un signe de réunion toujours puissant sur les imaginations. +Enfin la cocarde tricolore me paraissait alors, pour cette époque, le +gage d'une restauration raisonnable, et le temps ne m'a pas fait changer +d'avis. À part les idées religieuses, et seulement sous le rapport +politique, qu'était-ce autre chose que la messe de Henri IV?</p> + +<p>On reconnut qu'il y avait dans tout cela beaucoup de choses vraies; mais +on n'en tint compte. M. de Talleyrand, dont l'opinion était d'un grand +poids et aurait peut-être entraîné tout le monde, M. de Talleyrand avait +déjà repris les moeurs de Versailles et ne s'occupait que de ses +intérêts particuliers. Pas une pensée généreuse et politique n'était +entrée dans son esprit. Il crut flatter les passions des Bourbons et de +leur entourage, il crut faire acte de bon courtisan en leur sacrifiant +les trois couleurs.</p> + +<p>À travers ses discours, je crus apercevoir son opinion. Je lui en parlai +avec franchise et chaleur. Alors il me répondit qu'il me conseillait, en +ami, de ne pas me mêler de cette question. Au lieu de suivre ce conseil, +je courus chez l'empereur Alexandre pour l'éclairer. Ce monarque eut +l'air de me comprendre. Il me fit les promesses les plus formelles à cet +égard, et m'annonça qu'il allait en écrire à Monsieur pour qu'il eût à +faire son entrée à Paris avec la cocarde tricolore. M. de Talleyrand s'y +opposa sous main, et la lettre ne partit pas. Je retournai chez +l'empereur, qui me dit que la lettre était faite et qu'elle partirait +sans retard.</p> + +<p>M. de Talleyrand eut l'air de céder, et il fut convenu qu'un article +paraîtrait dans le <i>Moniteur</i> pour indiquer que la cocarde blanche avait +été arborée comme signe de ralliement momentané, mais qu'aujourd'hui, +tout le monde étant d'accord sur le retour des Bourbons, elle devait +faire place aux couleurs sous lesquelles tant de grandes choses avaient +été faites, et qui devaient rester définitivement celles de la nation. +Tout cela avait seulement pour but de gagner du temps et tachait un +piége. Le gouvernement provisoire fit écrire au maréchal Jourdan, +commandant à Rouen, que mon corps d'armée avait pris la cocarde blanche, +ce qui n'était pas vrai, et lui, au même instant, la fit adopter par ses +troupes en leur faisant un ordre du jour. Quand je revins sur cette +question, on me répondit que j'étais bien difficile, puisque le doyen +des années de la République venait de donner l'exemple. Le maréchal +Jourdan ne se doutait guère du rôle qu'on lui faisait jouer. Il n'avait +pas prévu qu'il deviendrait l'instrument de l'émigration. Ce grand +changement, dont les conséquences ont été si graves, a donc été obtenu +par une espèce d'escamotage. Fidèle à ma conviction, je conservai encore +cette cocarde, et c'est avec elle que j'ai été à la rencontre de +Monsieur à la barrière, le 12 avril. Le lendemain, personne, absolument +personne, ne l'ayant plus, je la quittai.</p> + +<p>C'est une chose remarquable que ces délicatesses de conscience si +singulièrement placées. Monsieur ne pouvait pas entrer à Paris avec la +cocarde tricolore à son chapeau, et il portait l'habit national aux +trois couleurs.</p> + +<p>Le Sénat, constamment servile sous l'Empire, avait cru se réhabiliter, +aux yeux de la nation, par l'acte de vigueur qu'il venait de faire; mais +il montra bientôt quel était le véritable mobile de ses actions. +L'espèce de constitution qu'il se hâta de rédiger, et surtout la +disposition par laquelle il garantissait aux familles des sénateurs la +propriété des biens, dont les titulaires avaient seulement la jouissance +viagère, trahirent promptement ses intentions.</p> + +<p>Enfin arriva le 12 avril, jour fixé pour l'entrée solennelle de +Monsieur. Une députation des corps constitués alla le complimenter et le +recevoir à la barrière. Presque tous les maréchaux s'y trouvaient. +Monsieur nous reçut avec grâce et bienveillance, et le charme de ses +manières eut un succès universel, la population entière de Paris et des +environs était dans les rues, sur les boulevards, aux fenêtres des +maisons. Jamais transports de joie ne furent plus énergiques et plus +unanimes. Il y avait une sorte d'ivresse dans les esprits. Ces faits ne +seront contredits par aucune personne de bonne foi ayant été présente à +ce spectacle.</p> + +<p>Je l'ai déjà dit, et je te répète, ces acclamations, cette joie folle, +n'étaient pas et ne pouvaient pas être de l'amour pour les Bourbons. À +peine si la génération d'alors en avait entendu parler. Elles +exprimaient seulement la fatigue extrême que l'on avait du pouvoir +déchu, dont l'oppression des dernières années avait été insupportable. +La présence des Bourbons semblait alors offrir un refuge et garantir +pour l'avenir une sorte d'affranchissement. Les cris de <i>Vive le roi!</i> +de <i>Vive Monsieur!</i> devaient être traduits de cette manière: Plus de +guerre éternelle; un régime doux et du bien-être pour le peuple. Telles +étaient les pensées dominantes dans tous les esprits. Telles étaient les +espérances qui remplissaient tous les coeurs.</p> + +<p>Pendant ces événements, Napoléon était encore à Fontainebleau. Les +dispositions relatives à son établissement à l'île d'Elbe, à son départ +et à ses intérêts privés étant arrêtées, le 20 avril il se mit en route, +accompagné des commissaires des divers souverains de l'Europe. Son +voyage ne fut pas sans danger. Les populations du Midi, portant toujours +à l'excès l'expression de leurs sentiments, étaient exaspérées contre +lui. Il fut obligé, pour traverser la Provence, de se déguiser en +officier autrichien. Si, à son passage aux environs d'Orange, il eut été +reconnu, il aurait péri misérablement victime des fureurs populaires.</p> + +<p>Le début des Bourbons était difficile, et cependant leur position aurait +pu se définir avec une grande simplicité.--La société en France avait +été reconstituée pendant leur absence. Chacun était classé, et le rang +qu'il occupait dans l'ordre social, l'importance dont il jouissait, +fruits de longs travaux et de mille chances courues, en avaient rendu la +possession légitime. Les Bourbons devaient de bonne foi la conserver +dans sa réalité, en appelant toutefois à partager ces biens ceux de +leurs amis qui avaient des titres personnels à faire valoir; car il +n'est pas du siècle où nous vivons de posséder tout, uniquement par +droit de naissance. Le mérite individuel doit venir justifier en partie +la faveur dont on peut être l'objet. Enfin les Bourbons devaient se +dire: Un ouragan a enlevé celui qui tenait ici la première place. Elle +est devenue vacante, et personne n'a eu la pensée de l'occuper. Tous les +intérêts se sont trouvés d'accord pour nous la rendre; mais chacun veut +garder ce qu'il a acquis, et ne le céder à personne. S'ils eussent agi +ainsi, s'ils eussent pris pour règle de conduite ces réflexions, si fort +à la portée des esprits les moins éclairés, leur puissance aurait été à +l'abri de toute attaque; au lieu de cela, à leur suite sont venus des +gens de peu de valeur, qui prétendaient à tout. Les intérêts nouveaux se +sont alarmés avec raison.</p> + +<p>Changer l'ordre social était tout à la fois une injustice et une +entreprise supérieure à la force des Bourbons, à leur esprit, à la +puissance de leurs bras; le modifier avec circonspection était possible +et raisonnable. Mais, indépendamment des intérêts privés qu'il fallait +bien se garder de menacer et de heurter, des intérêts d'une tout autre +nature auraient dû être sacrés. Il fallait épouser la gloire du pays, +et attacher du prix à son éclat et à son influence extérieure. Ainsi, +quand, le 23 avril, Monsieur, d'un trait de plume, par un traité +monstrueux, céda, contre rien, cinquante-quatre places garnies de dix +mille pièces de canon, que nous possédions encore en Allemagne, en +Pologne, en Italie, en Belgique, il a heurté l'opinion en ce qu'elle a +de plus honorable et de plus légitime. Une nation n'a pas combattu +pendant vingt ans pour être insensible à la gloire acquise. Elle peut +être blasée sur ses succès et n'en pas désirer d'autres, mais elle ne +souffre pas que, traitant sans considération ce qu'elle a fait, on +montre du mépris ou du dédain pour des actions payées au prix du plus +pur de son sang.</p> + +<p>La réduction du royaume au territoire de l'ancienne France devait être +pénible pour tout le monde. Il eût été habile de garder comme gage, +pendant la négociation, ce qu'on tenait à l'étranger. C'était un moyen +d'obtenir peut-être de meilleures conditions. Les Bourbons, n'étant pas +la cause de nos désastres, ne pouvaient pas être responsables de leurs +conséquences; mais il eût été politique de ne rien négliger pour en +diminuer la gravité et pour restreindre l'étendue des sacrifices. Leurs +efforts à cet égard auraient dû être ostensibles et patents. Au lieu de +cela, ils ont paru aller au-devant des désirs des souverains de +l'Europe. Il semblait que le surplus de ce qu'ils regardaient comme leur +patrimoine leur était à charge. On aurait dit qu'ils considéraient comme +au-dessous d'eux d'être les successeurs de Napoléon, au lien d'être les +héritiers de Louis XVI. Et cependant ce patrimoine, qui le leur a rendu?</p> + +<p>Napoléon, par ses grandes qualités, pouvait seul maîtriser la Révolution +et relever le trône. Il est vrai sans doute que son intention n'était +pas de le leur transmettre, et qu'il n'en fût jamais descendu s'il eût +su résister aux entraînements de son ambition.</p> + +<p>Les Bourbons n'ont donc rien senti de ce que leur propre intérêt, de ce +que l'intérêt de leur conservation, leur prescrivait, ni relativement à +l'État en masse, ni à l'égard du sentiment de dignité du pays, ni par +rapport à l'existence propre des familles nouvelles que l'Empire avait +élevées et dont il avait fondé l'avenir. Ils furent les dupes de leur +entourage. Ils entrèrent, sans s'en douter, dans des voies impraticables +et sans issue possible. Leurs passions personnelles, il est vrai, +n'étaient que trop d'accord avec cette marche, et leurs souvenirs que +trop en harmonie avec l'esprit, les calculs et les vues de ceux qui, +sans le vouloir, les conduisaient à leur perte.</p> + +<p>L'époque de l'arrivée du roi était heureusement prochaine. Sa présence +devenait nécessaire, car les fautes s'accumulaient. Après avoir traversé +une partie de l'Angleterre en triomphe, il débarqua à Calais le 24 +avril. Là, il apprit la signature de cet étrange traité qui remettait au +pouvoir des étrangers les seuls gages encore entre nos mains. La +précipitation avec laquelle il a été fait et le nom de ses auteurs +autorisent à penser que la corruption n'y a pas été étrangère.</p> + +<p>Le maréchal Moncey, doyen des maréchaux et premier inspecteur général de +la gendarmerie, fut envoyé à Calais pour y recevoir le roi, +l'accompagner et veiller à la sûreté de sa marche. Le général Maison, +qui commandait dans le Nord, s'y rendit aussi. Le roi et madame la +duchesse d'Angoulême prirent la route de Compiègne. Partout ils furent +reçus avec des transports de joie. Tous les maréchaux se réunirent à +Compiègne, et deux d'entre eux, le maréchal Ney et moi, furent désignés +pour aller au-devant du roi et le complimenter. Nous rencontrâmes le roi +en deçà de la dernière poste. Sa voiture s'arrêta; nous mimes pied à +terre; le maréchal Ney, comme le plus ancien, porta la parole. Le roi +répondit d'une manière gracieuse et bienveillante, mais termina sa +réponse par une phrase qui me parut une espèce de niaiserie. Il parla +avec raison de son aïeul Henri IV. C'était le cas sans doute; mais +voici ce qu'il dit en montrant son chapeau, auquel était attaché un +petit plumet blanc de héron: «Voilà le panache de Henri IV! Il sera +toujours à mon chapeau.»</p> + +<p>Je me demandai le sens de ces paroles et s'il y avait quelque relique de +ce genre gardée par la famille royale.</p> + +<p>Je dois dire ici l'impression personnelle que la vue des Bourbons, à +leur retour, me fit éprouver.</p> + +<p>Les sentiments de mon enfance et de ma première jeunesse se réveillèrent +dans toute leur force et parlèrent puissamment à mon imagination. Une +sorte de prestige accompagnait cette race illustre. De l'antiquité la +plus reculée, l'origine de sa grandeur est inconnue. La transmission de +son sang marque de génération en génération les époques de notre +histoire et sert à les reconnaître. Son nom est lié à tout ce qui s'est +fait de grand dans notre pays. Cette descendance d'un saint, déjà il y a +six cents ans homme supérieur et grand roi, lui donne une auréole +particulière. Toutes ces considérations agirent puissamment sur mon +esprit.</p> + +<p>J'avais approché et vécu dans la familiarité d'un souverain puissant; +mais son élévation était notre ouvrage. Il avait été notre égal à tous; +c'était un chef. Je lui portais les sentiments que comporte ce titre, +ceux dérivant de la nature de mes relations anciennes et en rapport avec +l'admiration que j'avais éprouvée pour ses hautes qualités; mais ce chef +était un homme comme moi avant qu'il fût devenu mon supérieur, tandis +que celui qui apparaissait en ce moment devant moi semblait appartenir +aux temps et à la destinée. Ces deux sentiments, qui tiennent à une +sorte d'instinct, se devinent plus facilement qu'ils ne s'expriment. En +outre, cette race si infortunée revenait, comme le dit si bien Bossuet +«avec cet éclat, ce quelque chose de fini et d'achevé que donne une +grande adversité soutenue avec dignité et courage.» Et cet éclat était +encore rehaussé par le retour de la prospérité et de la puissance. +Enfin, à tous ces moyens d'action, ces princes ajoutaient, pour les deux +principaux au moins, la séduction d'une politesse exquise et d'une +bienveillance de tous les moments. Il résulta de tout cet ensemble une +action sur moi dont je n'ai pu me défendre et que je ne saurais oublier.</p> + +<p>Je parlerai souvent de Louis XVIII et avec détail; j'aurai l'occasion de +le faire connaître et de faire son portrait. Je dirai seulement en ce +moment que sa belle figure, son air imposant, son regard d'autorité, la +facilité de son élocution, répondaient aux idées les plus favorables +établies d'avance sur sa personne. L'attitude digne, noble et grave de +madame la duchesse d'Angoulême, son grand air et sa tristesse +touchaient tous les coeurs. Ses yeux rouges semblaient fatigués par les +larmes, et on ne pouvait regarder cette princesse sans penser qu'elle +était l'être du monde sur lequel les plus grandes infortunes s'étaient +accumulées. Ces observations étaient les mêmes chez tout le monde. +Combien il lui eût été facile de féconder les sentiments qu'elle +inspirait alors et de se les assurer pour toujours!</p> + +<p>Cette cour, au milieu de laquelle je me trouvai tout à coup placé, +renfermait un monde entièrement nouveau pour moi. Une foule d'anciens +émigrés, rentrés depuis un grand nombre d'années, se pressa autour des +Bourbons. Ceux qui avaient possédé des charges autrefois en virent le +rétablissement par le retour de la famille royale, et les choses se +passèrent à cet égard sans discussions, sans commentaires et comme étant +la conséquence d'un principe ressuscité. La maison civile du roi se +reconstitua donc d'elle-même; chacun vint y remplir ses fonctions et se +mettre en quête de nouveaux moyens de fortune pour réparer le temps +perdu et satisfaire un appétit que vingt ans avaient laissé en +souffrance.</p> + +<p>Je parlerai brièvement des personnes qui entouraient le roi. Que dire de +tant de physionomies effacées, jetées dans le même moule, de gens +habitués aux usages du monde, polis dans leurs manières, bienveillants +dans leurs discours; mais avides, égoïstes, souvent dépourvus d'esprit +et d'élévation, d'une ignorance complète des affaires, des choses et des +hommes, meubles de toutes les cours, entièrement inhabiles aux moindres +fonctions, mais non pas dépourvus d'une sorte d'importance par leur +présence continuelle et leur habileté à découvrir les passions du maître +qu'ils s'occupent à flatter.</p> + +<p>Cet entourage a servi puissamment à égarer les Bourbons et à les +maintenir dans la fausse route qu'ils ont prise. Si Louis XVIII et +Charles X l'eussent écarté et se fussent préservés de son influence, il +est probable qu'ils n'auraient pas succombé. L'esprit d'émigration et +les intrigues politiques du clergé ont été les premières causes de leur +malheur. Un seul homme parmi les courtisans revenant d'Angleterre, M. de +Blacas, mérite d'être nommé ici et d'être dépeint à cause du rôle +important qu'il a joué, et plus encore de celui qu'on lui a attribué. Je +vais essayer de faire son portrait.</p> + +<p>M. de Blacas est né en 1772, d'une très-ancienne maison de Provence, +mais sans aucune espèce de fortune. Grand et bien fait, pourvu des +avantages extérieurs, bien venu des femmes âgées, de moeurs légères, il +débuta dans la vie par exercer la profession d'homme aimable: ses succès +le dispensèrent de chercher une carrière. La Révolution l'ayant fait +émigrer très-jeune, il a vécu d'abord d'industrie. Son goût décidé pour +les beaux-arts l'avait fixé en Italie. Il était à Florence, quand M. +d'Avaray, tout-puissant sur l'esprit de Louis XVIII, y fit un voyage. +Celui-ci avait besoin d'un cicerone, et M. de Blacas s'offrit à lui. +Satisfait de son intelligence et touché de sa position, M. d'Avaray +l'emmena avec lui comme secrétaire. Dès ce moment il vécut près du roi, +qu'il ne quitta pendant l'émigration que momentanément et pour des +missions déterminées. M. d'Avaray étant parti pour Madère dans +l'espérance d'y retrouver la santé, M. de Blacas le remplaça +provisoirement auprès de Louis XVIII, et ensuite définitivement après la +mort de M. d'Avaray. Il se trouva ainsi chargé de l'administration de la +modeste fortune de Louis XVIII et de la direction du peu d'affaires +politiques que sa position d'alors comportait. Jamais le roi n'éprouva +d'attrait pour lui. Sa pédanterie dans les petites choses le lui rendait +désagréable, et l'infériorité de son esprit ainsi que de son instruction +nuisait singulièrement à sa considération.</p> + +<p>Voilà ce qu'était M. de Blacas en 1814, à l'époque de la rentrée du roi. +Cette position d'habitude lui donna cependant de l'importance, et +l'esprit de courtisanerie, malheureusement si commun et si actif en +France, y ajouta beaucoup. M. de Blacas, d'un esprit fort borné, mais +assez juste en tout ce qui ne touche pas à ses préjugés, d'un orgueil +extrême, était le type des émigrés de Coblentz. Il avait leur suffisance +et leur mépris pour tout ce qui n'était pas eux. L'Empire et son éclat +avaient passé sans avoir frappé ses yeux. Il n'en tenait pas compte. La +France, pour lui, n'avait pas cessé d'être à Hartwel. Cette suffisance +naturelle s'augmenta beaucoup par l'action des flatteurs. Il eut entrée +au conseil comme ministre de la maison du roi. Ses collègues firent de +lui une espèce de premier ministre et s'assemblèrent souvent chez lui; +mais il n'y eut dans ce ministère ni union, ni talent, ni vues, ni +connaissance du pays et des affaires, et sa marche fausse, erronée et +incertaine amena rapidement le changement de l'opinion et la catastrophe +du 20 mars.</p> + +<p>Après avoir esquissé les torts et les défauts de M. de Blacas, +j'ajouterai que le fond de son caractère ne manque pas de vérité ni +d'une certaine dignité: sa parole mérite de la confiance. M. de Blacas, +souvent accusé à tort des fautes du gouvernement, torts appartenant, aux +yeux de tout homme bien instruit, à Louis XVIII, n'a jamais cherché à +s'en justifier. Constamment il a accepté pour lui-même tout ce qui +pouvait nuire au roi. Mais son orgueil et son insolence sans exemple +gâtent les qualités qu'il peut avoir. C'est à son occasion qu'un homme +d'esprit a dit qu'il ne connaissait rien de pire que les parvenus à +parchemins.</p> + +<p>Il trouva bientôt le moyen d'accumuler une immense fortune. En 1814, un +fort pot-de-vin sur la ferme des jeux en fut le principe, et, en 1815, +au moment du retour de Gand, le roi, obligé de se séparer de lui à Mons, +laissa entre ses mains sept ou huit millions qu'il rapportait, et dont +il n'avait plus besoin. M. de Blacas les a fait valoir, prospérer et +augmenter d'autant plus facilement, que de grands traitements étaient +attachés à l'ambassade de Rome qu'il occupait, et aux dignités dont il +était revêtu. Lors de la puissance de M. Decazes, en 1819, étant arrivé +inopinément à Paris, sous prétexte des affaires du concordat, il se fit +donner, à ce qu'on assure, par un acte régulier, la propriété des fonds +qu'il avait en dépôt. Ce ne fut qu'à ce prix qu'il consentit à retourner +sans retard à son poste. Cette version est la seule qui puisse expliquer +la fortune qu'il a laissée, et qui, entièrement nulle à son arrivée en +France, s'est trouvée, à sa mort, s'élever à plus de quinze +millions<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Je m'arrête maintenant sur son sujet. Les récits que j'ai +à faire le mettront souvent en scène, et le feront connaître par ses +opinions mêmes et ses actions.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a> +<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> M. Véron, dans le troisième volume des <i>Mémoires d'un +bourgeois de Paris</i>, raconte qu'après la Révolution de 1830 M. le duc de +Blacas offrit au roi Charles X, proscrit, la fortune qu'il tenait des +bontés de cette illustre famille. (<i>Note de l'Éditeur</i>)</blockquote> + +<p>Le roi eut un grand succès à Compiègne. Il reçut tous les maréchaux et +ceux qui vinrent lui faire leur cour avec grâce et dignité. Il trouva un +mot aimable à adresser à chacun. Il me dit, en regardant mon bras, que +je portais en écharpe et encore sans mouvement, qu'il espérait lui voir +retrouver bientôt toute sa force pour le servir. Bernadotte, prince +royal de Suède, vint lui faire sa cour. Je l'avais vu à Paris quelques +jours auparavant. Se rappelant nos bons rapports anciens, il était venu +me voir le premier, et me dit alors, avec l'accent gascon si marqué +qu'il a conservé, les paroles suivantes dont l'ai gardé le souvenir: +«Mon cher Marmont, quand on a commandé dans dix batailles, on est de la +famille des rois.»</p> + +<p>Je rapporterai aussi ce qu'il répondit alors à Monsieur qui +l'entretenait des difficultés du gouvernement dans les circonstances +d'alors et avec le caractère français. Bernadotte, qui est un homme de +beaucoup d'esprit, lui parla par image, et lui donna un conseil dont la +sagesse me paraît démontrée; il lui dit: «Monseigneur, pour gouverner +les Français, il faut une main d'acier, mais avec un gant de velours.» +C'est-à-dire, il faut savoir ce que l'on veut, le vouloir tous les +jours, et ménager la vanité irritable et naturelle à notre caractère. +J'ajouterai, qu'il faut dire nettement ce que l'on veut. La franchise +est un signe de force; la duplicité, au contraire, un symptôme de +faiblesse. Elle ne sert à rien auprès d'un peuple spirituel, éveillé sur +ses intérêts. Elle inspire toujours le mépris. Le caractère courtisan +des Français leur fait promptement adopter les opinions et les projets +du souverain, quand ses opinions et ses projets n'ont rien que de +raisonnable. Il faut planter hardiment son pavillon, et assez haut pour +être vu de tout le monde. Si le vent souffle d'une manière décidée et +constamment du même côté, chacun oriente bientôt ses voiles en +conséquence.</p> + +<p>Bernadotte ne passa que peu de jours à Paris et retourna promptement à +son armée. On a ignoré alors la cause d'un si prompt départ; mais, +depuis, elle est venue à ma connaissance. Ce fait se rattache à des +événements d'une si grande importance, que rien ne doit en être perdu +pour l'histoire.</p> + +<p>Pendant la campagne de 1814, le général Maison, depuis fait maréchal +par Charles X, commandait un corps d'armée en Flandre, opposé à l'armée +du prince royal de Suède. Maison avait été longtemps l'aide de camp de +confiance de Bernadotte. Il entra par intermédiaire en rapport secret +avec lui, et chercha à l'émouvoir sur les malheurs auxquels la France +était en proie. Bernadotte y fut sensible. Il entra dans les idées de +Maison, et finit par déclarer par écrit à Maison qu'il était prêt à +embrasser les intérêts des Français avec son armée. Il désarmerait le +corps prussien sous ses ordres et passerait dans nos rangs avec ses +Suédois. Pour toute condition il ne demandait qu'un mot d'écrit, signé +par Napoléon, mot par lequel l'Empereur prendrait l'engagement de lui +procurer une souveraineté, dans le cas où sa démarche lui enlèverait ses +droits au trône de Suède. Napoléon, informé de ces propositions, y donna +les mains, mais avec la restriction que l'engagement serait signé par +son frère Joseph, et non par lui. C'était déclarer d'une manière assez +positive l'intention de s'affranchir personnellement de l'obligation. On +comprend qu'une pareille condition mit fin à la négociation. Napoléon, +possesseur de l'écrit de Bernadotte, le fit tomber entre les mains de +l'empereur Alexandre. Quand Bernadotte vint chez ce dernier, à Paris, il +fut reçu d'une manière glaciale. Puis Alexandre lui remit le papier +accusateur, en ajoutant que, ne voulant jamais oublier sa conduite en +1812, il chasserait de sa mémoire le tort récent dont il s'était rendu +coupable et ne lui en parlerait jamais, mais qu'il l'engageait à ne pas +prolonger son séjour à Paris et à quitter la France sans retard.</p> + +<p>Je ne tiens pas ces détails du maréchal Maison même, mais du colonel de +la Rue qui, pendant dix-sept ans, m'a été attaché comme aide de camp, et +dont j'honore particulièrement le caractère vrai et loyal. Devenu aide +de camp du maréchal Maison depuis la Révolution de juillet, et chargé de +missions importantes qu'il a remplies toutes avec succès, c'est de la +bouche même du maréchal Maison qu'il a entendu ce récit. Son +authenticité m'est donc aussi prouvée que si c'était à moi que Maison +eût parlé. De la Rue ajoutait que le maréchal n'en faisait pas mystère +et n'hésiterait pas à me raconter cet événement quand je le +rencontrerais, si je lui en parlais<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a> +<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> J'ai su depuis, par M. de Bodenhausen, ministre de Hanovre +à Vienne, et qui, pendant la campagne de 1814, servait dans l'état-major +de Bernadotte, qu'il avait été chargé deux fois de conduire +mystérieusement, d'une armée à l'autre, l'agent du général Maison, qui +fut reçu en secret. Cet agent était colonel et aide de camp de Maison. +Il fut accompagné une fois par Benjamin Constant, qui se trouvait +habituellement au quartier général du prince royal de Suède, et y resta +toute la campagne. (<i>Note du duc de Raguse</i>.)</blockquote> + +<p>On peut supposer que Napoléon a vu dans Bernadotte un rival dangereux +pour l'avenir, et que Bernadotte se croyait appelé, après un coup aussi +hardi, qui aurait sauvé et délivré la France, à remplacer Napoléon.</p> + +<p>Le roi eut bientôt une occasion de reconnaître la franchise de mon +caractère et les sentiments qui m'animaient.</p> + +<p>Une femme de beaucoup d'esprit, avec laquelle j'étais lié depuis ma +première jeunesse, et qui a passé sa vie dans des intrigues de toute +espèce, m'avait raconté que M. de Talleyrand avait proposé à Ouvrard un +marché pour nourrir et entretenir trente mille Russes, destinés à rester +à Paris pendant plusieurs années. Les circonstances étaient de nature à +m'empêcher de pouvoir douter de la vérité du fait. J'en éprouvai un +sentiment d'indignation profonde. Plus je me trouvais lié à cette +Restauration, plus je désirais lui voir un caractère national; si elle +l'eût perdu, elle eût été à jamais déshonorée à mes yeux.</p> + +<p>L'expression des sentiments publics avait autorisé alors toute espèce de +confiance; l'espérance était dans tous les coeurs, et j'ai vu des gens, +devenus depuis ses ennemis les plus ardents, qui étaient à cette époque +ses plus chauds partisans. Madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, +excessivement bonapartiste pendant tout le temps de la Restauration, +était dans des transports de joie au moment au je la rencontrai la +première fois. Elle voyait tout en beau. Je la cite, non pour elle-même, +son opinion est d'un poids léger, mais comme symptôme de celle de son +mari, homme influent parmi les bonapartistes, et très-marquant par son +instruction, sa facilité et ses lumières. Toutefois cette idée de nous +voir mettre en tutelle sous trente mille Russes, cette flétrissure, +prête à nous être infligée, eussent été des moyens infaillibles pour +empêcher les Bourbons de prendre jamais racine chez nous. Elle me +révolta, et je crus de mon devoir d'informer le roi du complot, afin de +le mettre en garde et de lui faire voir d'avance les conséquences +infaillibles d'une mesure semblable. Je lui demandai un entretien. Il +fut accordé sur-le-champ. Je lui exprimai mes craintes de l'aborder si +promptement et si brusquement sur une question générale, sans être +provoqué par lui; mais mon amour pour mon pays et l'urgence des +circonstances me serviraient d'excuse. Quelles que fussent ses lumières, +dont l'opinion consacrait l'étendue, il avait à se délier de caractères +peu honorables et de beaucoup d'intérêts particuliers, opposés à +l'intérêt public. Je lui dis donc que j'avais la certitude du projet +formé par M. de Talleyrand de conserver à Paris, pendant plusieurs +années, une armée étrangère. À ce récit, je dois le dire à la louange de +Louis XVIII, il eut un soubresaut sur son fauteuil et s'écria: «Ah! mon +Dieu! quelle infamie!» J'éprouvai de ce mouvement un sentiment de joie, +car je vis qu'il revenait roi de France, et non roi des émigrés. Il +sentait la dignité de la couronne et le légitime orgueil de la nation. +Je développai avec rapidité les conséquences qui résulteraient +immédiatement du seul soupçon d'un pareil projet. Le roi me fit des +questions sur les hommes placés en évidence, et je lui répondis en +conscience et sans passion. Il me remercia de mon zèle et m'engagea à +venir le trouver pour lui dire tout ce que je croirais pouvoir lui être +utile. Il se servit d'une expression vulgaire et triviale en me disant: +«Vous sentez que celui qui tient la queue de la poêle est souvent bien +embarrassé et a bien des considérations à envisager avant de se décider +sur les partis à prendre; mais les opinions d'un homme de bien sont +toujours bonnes à connaître.»</p> + +<p>De Compiègne le roi se rendit à Saint-Ouen. Il data de ce château la +déclaration qui servit de base à l'ordre politique nouveau, et qui fut +peu après consacrée par la charte.--Ici une grande question s'élève. Le +roi devait-il donner la Charte? Je vais discuter cette question dans +toute son étendue et développer l'opinion seulement pressentie alors, +mais dont le temps et les événements m'ont démontré chaque jour +davantage la justesse.</p> + +<p>Un État comme la France ne peut marcher sans des bases convenues, un +ordre politique régulier et l'existence de pouvoirs dont les rapports et +le jeu soient consacrés. On ne pouvait pas revenir à ce qui existait +autrefois; jamais une tête sensée n'a conçu la possibilité de +reconstruire un édifice dont tous les matériaux avaient été dispersés et +détruits. Il fallait donc autre chose.</p> + +<p>On pouvait choisir entre l'ordre politique fondé par Napoléon, en le +modifiant dans une certaine mesure, ou créer de nouvelles institutions. +La raison, la prudence, une sage circonspection, commandaient de s'en +tenir au premier parti. Cet établissement avait déjà quatorze ans de +vie, et on était certain d'obtenir par lui, dans la composition des +assemblées, des choix conformes aux intérêts de l'ordre et de la +tranquillité. Toutes les existences créées par la Révolution et l'Empire +en ces temps pleins de virilité se trouvaient conservées intactes. On +continuait un ordre régulier. On ne provoquait aucun mécontentement. Au +contraire, on ajoutait au Sénat les anciennes illustrations, on lui +donnait un certain éclat; car rien ne sert plus à la considération des +institutions nouvelles que de les confondre avec l'ouvrage des siècles. +Alors tous les intérêts étaient représentés. Pour se rapprocher un peu +des idées nouvelles, il fallait démuseler le Corps législatif, dont le +mutisme complet avait porté atteinte à sa considération; il fallait +donner à la presse la dose de liberté réclamée par les progrès des +lumières et les besoins des sociétés actuelles. Or ces besoins ne +dépassent pas la publicité des ouvrages, sous la responsabilité des +auteurs. Aussi fallait-il bien se garder d'affranchir la presse +périodique d'une censure. La censure peut seule mettre obstacle à la +dissolution qu'une prédication constante et sans contrôle doit +infailliblement opérer dans la société. Il fallait enfin rendre à +l'ancienne noblesse ses titres. Ces trois choses-là exécutées, l'union +était faite entre les Bourbons, les intérêts anciens et la France +nouvelle. Aucune révolution n'était à craindre, et rien ne donnait prise +aux mécontents, ni de prétexte aux projets coupables.</p> + +<p>Au lieu de cela, Louis XVIII se livra d'une part aux intrigants, de +l'autre aux doctrinaires, à ces hommes orgueilleux, de principes +absolus, à ces hommes vains qui se croient destinés par la Providence à +l'enseignement du monde, qui sont convaincus qu'avant eux tout était +ténèbres ou obscurité, et qu'eux seuls comprennent les mystères de la +société, et sont capables d'apprendre aux hommes pourquoi et comment ils +existent. Esprits téméraires et aveugles, dont la pensée est de rendre +tout uniforme, ils ne conçoivent pas que rien ne peut être absolu. Dans +chaque ordre social, tout doit être relatif aux temps et aux +circonstances particulières dans lesquelles chaque peuple se trouve +placé. Êtres dangereux, qui ne savent créer que des ruines et pour +lesquels l'expérience est toujours superflue, ces hommes, dans leurs +abstractions, ne font jamais entrer les obstacles qui naissent de la +nature des choses et du froissement des intérêts. Ils oublient toujours +quel rôle jouent tant de passions diverses qui se développent si +facilement et d'une manière si capricieuse. Aussi deviennent-ils la +perte des nations qui leur confient leurs destinées. Je n'attaque pas +leur caractère. En général, leurs intentions sont pures; mais, si on +peut et doit lire leurs ouvrages pour profiter de ce qu'ils peuvent +renfermer d'utile, il faut se défier de leur orgueil, de leur folle +confiance, et se garder de leur donner du pouvoir, car il périra dans +leurs mains.</p> + +<p>M. de Talleyrand, homme léger, dont les conceptions n'ont jamais eu rien +de complet, était un mauvais guide pour le roi dans de semblables +circonstances et en pareille matière, Louis XVIII fut peut-être, d'un +côté, frappé de l'idée qu'il était au-dessous de la dignité d'un Bourbon +d'hériter de l'établissement politique fondé par Napoléon, et, de +l'autre, séduit par celle d'être un législateur. Cependant l'esprit +d'ordre, d'obéissance, les sentiments monarchiques qu'avait ressuscités +et mis en honneur Napoléon, faisaient sa force et sa puissance. Il +pouvait se servir également des lois qui avaient contribué à +rétablissement des nouvelles moeurs. Quant à l'idée d'être législateur, +chez un homme incapable de rien créer, mais dont le rôle était +d'accepter de confiance ce qui lui serait donné, c'était une vanité +puérile; et un esprit circonspect, comme le sien, devait trembler à +l'idée d'un remaniement complet de la société. Combien d'épreuves à +faire et d'obstacles à surmonter, pour un homme nouveau dans le +gouvernement! car, jusqu'alors, Louis XVIII n'avait rien fait, et il en +était aux simples théories. Ajoutez que ses infirmités devaient +paralyser en partie ses actions. Ce prince a été entraîné, sans s'en +douter, dans d'immenses difficultés. Il les aurait évitées s'il se fût +contenté de l'ordre établi en le modifiant.</p> + +<p>Il était donc infiniment préférable de s'en tenir à ce dernier parti. +Louis XVIII, voulant absolument faire du nouveau et devenir roi +législateur, s'y est pris étrangement. Il aurait dû se borner, pour le +moment, à pourvoir aux nécessités de l'époque, reconnaître le principe +qui règle la matière, et, après s'être rendu compte de ce qui constitue +une charte, en jeter seulement les bases.</p> + +<p>Une charte est tout entière dans la division des pouvoirs et dans la +fixation de leurs attributions. Quand ces dispositions sont clairement +établies, la charte est faite. La plus courte est la meilleure; car ce +qui est inutile devient nuisible. L'introduction de dispositions +réglementaires est funeste, en mettant obstacle aux changements rendus +nécessaires par les nouvelles circonstances. Les lois ne peuvent être +éternelles. Destinées à exprimer les besoins de la société, elles +doivent changer avec eus et se modifier lorsque le temps en développe de +nouveaux. On pourrait les comparer aux vêtements dont ni les dimensions +ni même la forme ne peuvent également convenir à l'enfance, à l'âge mûr +et à la vieillesse. Mais le mode de faire les lois doit être fixé, et +c'est là ce qui constitue la charte d'un peuple.</p> + +<p>Quand le législateur a dit: le trône sera occupé par telle famille et on +y succédera de telle manière, il y a une Chambre de pairs héréditaires à +laquelle le roi nomme; il y a une Chambre de députés qui a telles +attributions et où on est admis par telle élection; quand enfin on a +déterminé ce qui est du ressort de la loi et ce qui est du domaine des +ordonnances, dès ce moment une constitution est faite.</p> + +<p>Il fallait en outre concilier les anciens intérêts avec les nouveaux, en +faisant un traité de paix entre eux, et consacrer tout à la fois la +vente des biens des émigrés et une indemnité pour les anciens +propriétaires. Cet ouvrage ainsi terminé, toutes les questions +importantes étaient résolues et le nouvel ordre politique fondé.</p> + +<p>La chose la plus grave était sans doute le mode de nomination à la +Chambre des députés; et c'est précisément celle qu'on a évité de +décider. Au lieu de prononcer d'une manière définitive sur cette +importante question, on s'est jeté dans une multitude de dispositions +réglementaires, on a créé à plaisir des difficultés superflues. En +Angleterre, un axiome dit: <i>Le Parlement peut tout faire, excepté de +changer un homme en femme</i>, et cela est raisonnable. Les pouvoirs qui +représentent la société ne peuvent avoir de limites dans leur action. La +société ne peut pas périr par respect pour une phrase écrite. Ce qui est +contraire au bien de l'État doit pouvoir être changé, mais, bien +entendu, par ceux qui, appelés à être juges de ses besoins, sont +investis par la loi du droit et du devoir d'intervenir suivant les +formes consacrées. Ces vérités n'ont pas été senties à cette époque +mémorable, et aussi on a fait une oeuvre mauvaise. Au surplus, on avait +choisi un étrange rédacteur. Beugnot, homme d'esprit, mais sans +opinion, sans aucun principe, prétendant se concilier tout le monde et +se plaisant dans une sorte de courtisanerie, fut chargé de ce travail +important.</p> + +<p>Tel est l'homme dont M. de Talleyrand fit choix pour être notre Solon et +notre Lycurgue.</p> + +<p>Malgré cela, la Charte, toute vicieuse qu'elle était, donnait au roi un +immense pouvoir et des moyens de gouvernement si étendus, qu'avec le +moindre talent il était facile de fonder son autorité d'une manière +durable; mais les divers ministères se sont plu, par amour d'une fausse +popularité, à l'amoindrir. Ils sont arrivés ainsi jusqu'au moment où le +dernier de tous a fait crouler le trône par une ineptie sans exemple. +Chose étrange à dire, mais d'une exacte vérité, c'est le ministère le +plus royaliste, celui de M. de Villèle, c'est celui-là même qui a le +plus dépouillé le roi de ses prérogatives, tant le besoin de popularité +était la maladie universelle alors!</p> + +<p>Le roi fit son entrée le 3 mai. Un temps magnifique, la présence d'une +population immense et la plus vive allégresse donnèrent à cette +solennité le plus grand éclat. Il y avait dans les esprits une joie +impossible à exprimer, la même que le 12 avril, mais avec plus de calme. +Ce n'était plus l'agitation que donne l'espérance, c'était la +satisfaction que donne la possession.</p> + +<p>Le roi se rendit d'abord à Notre-Dame, où un <i>Te Deum</i> fut chanté. Il +alla ensuite s'établir au palais des Tuileries.</p> + +<p>Une circonstance inaperçue montra, dès les premiers jours, la maladresse +et l'ignorance des choses et des hommes dont les Bourbons, dans leurs +différents actes, devaient sans cesse offrir la preuve. Une partie de la +vieille garde était casernée à Paris; d'elle-même elle alla se placer +aux postes qu'elle était dans l'usage d'occuper au château; mais on la +fit évacuer pour l'y faire remplacer par un détachement de la garde +nationale à cheval, composé de jeunes gentilshommes qui venaient offrir +leurs services et demander des emplois.</p> + +<p>Pour des gens du moindre jugement, il était de bon augure et d'une +importance capitale de voir ces vieux soldats, ces vétérans, s'empresser +de venir d'eux-mêmes se rallier autour du nouveau souverain. Cette +troupe, l'élite de l'armée, non-seulement par sa bravoure, mais encore +par sa bonne conduite, était composée des meilleurs sujets des régiments +qui les avaient fournis. Leur prétention et leur ambition étaient +d'environner le trône. Les priver d'un droit dont ils étaient en +possession et acquis au prix de leur sang était une injustice, et les +mécontenter, une grande faute. En les comblant et en les traitant avec +considération et confiance, on les attachait pour toujours au nouvel +ordre de choses. La vieille garde étant dévouée, l'armée suivait. Tout +est exemple et imitation chez les hommes, et particulièrement dans les +troupes. Quand la tête de l'armée est satisfaite, le reste est facile à +contenter.</p> + +<p>Il en était de même pour les généraux. En traitant bien les principaux, +et satisfaisant l'ambition des trente les plus renommés, les autres ne +devaient plus inquiéter. Ils auraient été dociles, empressés et +nullement à craindre; mais loin de là, sauf quelques belles paroles, +tous les actes ne cessèrent de menacer l'existence de tous et de chacun.</p> + +<p>Louis XVIII se pénétra de l'idée fausse que le rétablissement complet de +la maison du roi, telle qu'elle était avant la réforme opérée par M. de +Saint-Germain, était une action prudente et politique. Aussi s'en +occupa-t-il sur-le-champ. On l'augmenta même de deux compagnies de +gardes du corps, données à deux maréchaux, au prince de Neufchâtel et à +moi.--Un corps d'officiers faisant fonction de soldats n'est plus de +notre temps. En le formant d'individus qui, n'ayant jamais servi, ne +pouvaient mériter les grades qu'on leur prodiguait, on proclamait, en +présence d'une armée dans laquelle des grades pareils avaient été le +prix des plus grands travaux et des plus grands dangers, on proclamait, +dis-je, l'intention de donner bientôt aux nouveaux venus une préférence +décidée sur les anciens, et de rendre les premiers l'objet de toutes les +faveurs.</p> + +<p>Cette création d'une multitude d'emplois d'officiers supérieurs semblait +avoir pour objet de préparer le remplacement de tous les colonels et +lieutenants-colonels de l'armée. Aussi ceux-ci avaient une grande +inquiétude et une sorte d'effroi. Si on avait fait cette création avec +plus de réserve et plus de discrétion, si on avait exigé des services +antérieurs pour être admis dans la maison du roi, comme on l'a fait +depuis pour les gardes du corps, le mal eût été moindre. C'eût été un +moyen de donner une espèce d'activité à quelques-uns des officiers que +la réduction sur le pied de paix devait mettre sans emploi, et lier la +maison du roi à l'armée. Je m'imposai cette règle dans l'organisation de +ma compagnie. Sur trois cent quarante gardes qui la composaient, je +plaçai comme simples gardes vingt-sept capitaines de l'armée, +soixante-cinq lieutenants et sous-lieutenants, et cent quatre-vingts +ayant servi comme sous-officiers ou soldats. Aussi ma compagnie fut-elle +très-promptement organisée, et présenta-t-elle en peu de mois +instruction et discipline. Mes camarades agirent autrement. Une belle, +bonne et estimable jeunesse, mais sans instruction et sans esprit +militaire, entra dans leurs compagnies. Les anciens gardes du corps +étant vieux, usés et ignorants, et les capitaines des gardes incapables, +ces compagnies n'avaient encore aucune consistance, quand la révolution +du 20 mars 1815 nous surprit.</p> + +<p>Convaincu qu'en toute chose une vérité fondamentale doit servir de base +et de règle, et que si on ne la découvre pas on marche au hasard, je me +demandai ce qui devait distinguer une maison du roi de toute autre +troupe, et quel était le but particulier à remplir en la formant.</p> + +<p>Une maison militaire, composée uniquement d'officiers, a pour objet +principal de mettre la vie du roi à l'abri des dangers qu'elle peut +courir. Ceux qui y sont admis doivent donc offrir des garanties +particulières de fidélité. Or ces garanties se trouvent non-seulement +dans la moralité et la bravoure de chaque individu, mais encore dans les +sentiments de sa famille dont il est comme le représentant, et qui lui +sert de caution. D'après cela, il faut qu'il appartienne à une classe +élevée de la société.</p> + +<p>Un autre motif démontre aussi la nécessité d'une semblable composition; +c'est celui de donner à ce corps la considération qui lui est +nécessaire. En effet, un officier sans commandement, faisant fonction +de soldat, n'a pas droit à une considération supérieure à celle qui lui +appartient comme individu. Un capitaine de grenadiers de la moindre +extraction aura toujours de l'importance par son commandement; mais un +garde du corps, homme du peuple, ne serait pas respecté, et son grade, +que rien ne motive (car les grades ont été uniquement imaginés et +institués pour établir les commandements et assurer l'obéissance), le +rend presque ridicule. Ainsi, dans l'armée, la considération résulte +pour les officiers de leur autorité, tandis que, dans ces corps +d'officiers, elle dépend de la nature des individus. Il faut donc +observer avec soin la règle de choisir les gardes du corps dans la +classe aisée, noble ou vivant noblement, c'est-à-dire parmi cette +bourgeoisie estimable et nombreuse en France, dont l'existence est, à +peu de chose près, celle de la noblesse. Sans cette condition, les corps +d'exception sont plus nuisibles qu'utiles.</p> + +<p>Un dernier but doit être de satisfaire les désirs de service que cette +classe moyenne éprouve, sans donner à l'armée un développement dans ses +cadres, que les finances de l'État ne supporteraient pas, en lui +procurant une position convenable et en rapport avec une bonne éducation +et une origine honorable. Mais, pour ne pas l'éloigner des principes +militaires, il faut que ce soit parmi les sous-officiers des différentes +armes, et après un service d'un temps déterminé. Alors il en résulte un +avantage pour l'armée, puisque l'avancement des sous-officiers est plus +rapide, ayant à pourvoir aux besoins des cadres extérieurs.</p> + +<p>J'ai suivi ces régies ponctuellement, et j'ai eu toujours égard à +l'origine et aux services; aussi ma compagnie fut-elle à l'instant même +aussi belle et aussi bonne qu'on pouvait le désirer. Les individus que +je choisis ayant des droits antérieurs, je pus les faire valoir, +solliciter et obtenir pour eux des récompenses. Ma position étant +très-favorable, ils furent comblés. Il en résulta de leur part un grand +attachement pour moi, et par suite de cela j'acquis l'affection de toute +la maison du roi. Aussi, quand plus tard ma compagnie fut réformée, à +chaque nouvelle de la retraite d'un capitaine des gardes, le bruit +courait-il que j'étais destiné à le remplacer.</p> + +<p>On forma donc six compagnies de gardes du corps, fortes, avec les +surnuméraires, de quatre cents hommes chacune, et quatre compagnies, +dites compagnies rouges, une des gendarmes de la garde, une de +chevau-légers et deux de mousquetaires. Cette formation donna lieu à la +création de cinq mille officiers subalternes, supérieurs ou officiers +généraux. On peut juger d'un coup d'oeil de l'effet produit sur +l'armée, au moment même où les réformes les plus grandes et les plus mal +entendues venaient frapper une multitude de braves officiers, couverts +de gloire et dans la force de l'âge. En même temps, comme on voyait dans +les nominations intempestives des dispositions préparatoires pour +remplacer les officiers actuellement en possession des emplois dans les +troupes, l'avenir ne promettait pas de dédommagements aux malheurs +présents. L'abbé Louis, par un calcul dur et sordide, fit mettre à la +réforme un grand nombre de ces officiers, dans le moment même où il +était si important de s'attacher l'armée, de lui donner de la sécurité +et d'adoucir ce que les changements présents pouvaient avoir de pénible +pour elle; et tout cela pour une économie de deux millions, quand la +maison du roi en devait coûter plus de trois. On aura peine à comprendre +une conduite si injuste et si impolitique.</p> + +<p>Pendant l'émigration, les Bourbons n'avaient accordé aucun grade, aucun +avancement. Mesure très-sage et donnant la preuve de leur considération +pour les grades militaires. Cette mesure avait été observée si +religieusement, qu'en 1814, quand tous les anciens officiers généraux +reparurent, il n'existait que quatre lieutenants généraux, MM. de +Viomenil, de Vaubecourt, de Coigny et de Béthisi. Tous les autres +étaient maréchaux de camp. Mais Dupont, voulant plaire à tout le monde, +prodigua les grades de la manière la plus coupable et la plus insensée. +Sur sa proposition, des avancements furent donnés, et les effets +rapportés à des époques passées et très-éloignées. Il en résulta une +confusion extrême, et l'alarme la mieux fondée dans l'état-major général +de l'armée.</p> + +<p>Une circonstance en apparence futile eut une influence fâcheuse sur +cette prodigalité de grades et sembla y ajouter encore. Le roi crut +plaire à l'armée, en adoptant, en opposition aux usages de la cour de +France, l'habit militaire pour son costume habituel, au lieu de +reprendre l'habit habillé que les rois de France avaient constamment +porté depuis cent ans. À son exemple, tous les courtisans, tous les +individus investis de charges à la cour, en firent autant. C'était +d'ailleurs une manière économique de se faire une garde-robe. Mais, +aucun d'eux n'ayant servi depuis vingt ans, ils se trouvèrent en +possession seulement des grades qu'ils avaient eus dans leur jeunesse, +et chacun se trouva avoir une épaulette qui ne donnait pas un rang en +harmonie avec la dignité dont il était investi. Par exemple, M. de +Brézé, grand maître de cérémonies, était capitaine. Cette mesquine +distinction faisait souffrir son amour-propre. Beaucoup d'autres étaient +dans un cas semblable. Chacun donc voulut de grosses épaulettes ou des +broderies. Si Louis XVIII eût repris l'habit habillé, tout le monde eût +fait de même. Je dois dire qu'en cette circonstance M. de Blacas montra +du jugement et un bon esprit. Il s'opposa, tant qu'il le put, à cette +espèce de dévergondage dans la distribution des grades et refusa à +plusieurs reprises l'avancement dont Dupont voulait le gratifier.</p> + +<p>Avant d'aller plus avant, je chercherai à faire connaître Louis XVIII, +tel que j'ai cru le voir. Louis XVIII était un composé de qualités et de +défauts fort opposés. Il présentait les plus grands disparates dans ses +habitudes et dans son caractère. Ayant adopté quelques idées nouvelles, +il tenait du doctrinaire; mais ses habitudes et ses moeurs étaient +toutes de Versailles et rappelaient ses premières années. Ainsi en lui +se livrait un combat perpétuel entre les nécessités dans lesquelles il +était placé, ses opinions et ses goûts. Ces combats ont plus d'une fois +rendu la marche de son gouvernement incertaine et vacillante. Son esprit +beaucoup trop vanté, et en réalité d'assez peu d'étendue, était souvent +faux. Sa mémoire prodigieuse et son instruction très-grande en +littérature lui donnaient le moyen de faire les tours de force les plus +extraordinaires et d'éblouir ses auditeurs; mais il était au-dessous de +la plus mince discussion. Son cerveau, propre à tout retenir, ne +produisait rien. Jamais il n'alla jusqu'à un troisième raisonnement +pour défendre une opinion adoptée d'avance. Son caractère avait de la +modération, peu de franchise et assez de bonté. On trouvait en lui de la +séduction dans les manières, de la grâce dans le langage, de la +coquetterie dans les paroles, et une puissance et une autorité dans le +regard que je n'ai vu à personne au même degré. On le savait faible, et +malgré cela il imposait, il était assez généreux, et même grand et +délicat dans ses largesses. Son orgueil bourbonien était tellement +exagéré et absurde, que lui, si redevable aux souverains de l'Europe, +imagina dans deux circonstances de prendre le pas sur eux et chez lui. +Donnant à dîner à l'empereur d'Autriche, à l'empereur Alexandre et au +roi de Prusse, il passa le premier pour se mettre à table. Dans une +autre occasion, étant placé sur un balcon pour voir défiler les troupes, +il avait fait placer un fauteuil pour lui et des chaises pour eux. Les +souverains restèrent debout, et il fut supposé que le roi était placé +dans un fauteuil à cause de ses infirmités.</p> + +<p>Solennel dans les petites choses, Louis XVIII croyait se faire admirer +par des phrases dites avec prétention, souvent très-ridicules. Son +organisation était incomplète et bizarre: avec une bonne tête et un bon +estomac, le reste du corps était si mal conformé, qu'à un âge peu avancé +encore il pouvait à peine marcher. On sait, sous d'autres rapports, +avec quelle parcimonie et quelle rigueur la nature l'avait traité; et, +malgré cela, il avait beaucoup de prétention à des facultés qu'il +n'avait jamais possédées. Il racontait les succès de sa jeunesse, et +faisait, à cette occasion, des contes dépourvus de toute vérité. Il +aimait les histoires licencieuses. On connaît ses amours trop célèbres +dans ses dernières années, où une femme bien née s'est prostituée aux +caprices d'un vieillard infirme et impuissant. Ayant beaucoup vu, il +savait une multitude d'anecdotes, qu'il contait agréablement. Mais ceux +qui, comme moi, l'ont approché d'une manière habituelle pendant beaucoup +de temps, les savaient toutes par coeur; et, quoiqu'il ne pût l'ignorer, +il n'en faisait jamais grâce dans l'occasion. Il était éminemment poli +et maître de maison rempli d'attentions.</p> + +<p>L'uniformité de l'emploi de son temps était incroyable. Dans les temps +ordinaires, jamais il ne faisait chaque jour autre chose que ce qu'il +avait fait la veille. Il se levait à sept heures; il recevait le premier +gentilhomme de la chambre ou M. de Blacas à huit heures; à neuf heures, +il avait quelque rendez-vous d'affaire; à dix heures, il déjeunait avec +le service et les personnes autorisées, une fois pour toutes, à y venir +tous les jours, les titulaires des grandes charges et les capitaines +des compagnies de la maison du roi. Après le déjeuner, qui dura d'abord +vingt-cinq minutes, et qui, avec le temps, devint beaucoup plus long, on +passait dans son cabinet, où une conversation s'entamait. Madame la +duchesse d'Angoulême et une ou deux de ses dames déjeunaient toujours +avec lui. À onze heures moins cinq minutes, elle se retirait, et alors +quelque histoire graveleuse, tenue en réserve, était racontée par le roi +pour égayer ses auditeurs. À onze heures, il congédiait son monde. Alors +commençaient pour lui les audiences accordées aux particuliers, et cela +jusqu'à midi. À midi, il se rendait à la messe avec son cortége, +toujours composé au moins de vingt personnes. Au retour de la messe, il +recevait ses ministres quand ils avaient à lui parler, ou son conseil, +qu'il tenait une fois par semaine. Ce conseil ne durait jamais une +heure. Lorsque, quelques années plus tard, madame du Cayla fut dans les +bonnes grâces du roi, c'était toujours le mercredi, après le conseil, +qu'elle arrivait. Elle restait deux ou trois heures avec lui sans que +personne pût entrer. Les autres jours, il passait une heure ou deux à +écrire ou à lire et à faire des plans de maison, qu'il jetait ensuite au +feu. Arrivé à deux, trois ou quatre heures, suivant la saison, il allait +à la promenade, et faisait quatre, cinq, jusqu'à dix lieues, dans une +grosse berline, sur le pavé, les chevaux courant ventre à terre, +accompagné d'une nombreuse escorte. Louis XVIII avait cinq promenades +fixes, tracées d'avance et toujours les mêmes. Des relais d'attelage et +des détachements de troupes, placés de distance en distance, employaient +jusqu'à trois cents chevaux. Il dînait à six heures en famille, mangeait +beaucoup, et avait des prétentions légitimes à la gourmandise. Le dîner +durait jusqu'à sept heures environ. La famille royale restait réunie +jusqu'à huit heures, et puis se retirait. À huit heures, tout ce qui +avait le droit d'entrer chez le roi, sans audience préalable, et qui +voulait lui parler en particulier, pouvait demander à être admis, et +était reçu à son tour. Un ou deux ministres y venaient presque chaque +jour. À neuf heures, il sortait dans la salle du conseil, et donnait +l'ordre, c'est-à-dire le mot d'ordre du château. Un certain nombre +d'individus avait le privilége d'y venir, et ils en profitaient pour lui +faire leur cour. L'ordre durait ordinairement vingt minutes, et, après +avoir dit un mot à chacun, il se retirait. Alors arrivait M. Decazes, +pendant le temps de son ministère. Le roi, après être resté seul avec +lui jusqu'à onze heures, se couchait.</p> + +<p>Louis XVIII avait quelquefois des mots heureux; plusieurs ont été +conservés. Il était d'une exactitude extrême. Un jour qu'on le +remarquait, il dit cette phrase connue: «L'exactitude est la politesse +des rois.»--Souvent aussi ses paroles avaient une sorte de niaiserie +prétentieuse. J'en pourrais citer beaucoup, mais en voici deux que ma +mémoire me rappelle en ce moment.</p> + +<p>Nous étions à déjeuner, et j'envoyai demander de la poularde à M. de +Luxembourg, placé presque en face du roi. Au lieu de m'envoyer, comme il +est d'usage, une aile ou une cuisse, il se mit à lever des aiguillettes, +comme on fait au canard. Le roi, s'en apercevant, lui dit: «Monsieur de +Luxembourg, mais comment servez-vous donc cette volaille?» Et celui-ci, +avec un ton niais qui lui était particulier, lui répondit: «Mais, Sire, +c'est à l'anglaise.» Le roi lui répondit d'une voix de tonnerre: «À +l'anglaise! à l'anglaise! soyons Français avant tout.» Il crut avoir dit +un mot à la Louis XIV et la plus belle chose du monde.</p> + +<p>Dans les dernières années de sa vie, à l'époque de l'expédition +d'Espagne par M. le duc d'Angoulême, on parlait un soir à l'ordre avec +éloge de ses opérations; et lui, prenant la parole, dit: «Il y a +longtemps que les Espagnols connaissent mon neveu. En 1815, à sa voix, +ils se sont arrêtés et ont rebroussé chemin. (Effectivement, M. le duc +d'Angoulême vint interposer ses bons offices pour empêcher l'entrée des +Espagnols, alors superflue, puisque le roi était à Paris et que les +provinces du Midi s'étaient prononcées en sa faveur.) Sa voix les a +frappés de crainte. Cet événement m'a rappelé ce beau passage d'Homère +où, racontant la fuite des Grecs devant les Troyens, ceux-ci furent +frappés de terreur et abandonnèrent leur poursuite à la voix d'Achille +qu'ils avaient reconnue.» On imagine qu'un sourire moqueur de +l'auditoire accueillit cette citation.</p> + +<p>Louis XVIII avait de la pédanterie et tenait du rhéteur dans sa manière +de s'exprimer, et cependant il ne savait pas parfaitement le français. +Je le lui ai entendu dire à lui-même; et, quoique assurément il parlât +très-bien, il avait cependant raison, car j'ai remarqué quelquefois des +fautes dans son langage. Son caractère était faible, et il avait besoin +d'être dominé; mais il avait le premier degré de force, qui rend fidèle +et obéissant à celui que l'on a pris pour maître. Le comble de la +faiblesse, c'est d'appartenir au dernier qui nous parle. Il avait +horreur de prendre un parti. Se décider était pour lui un supplice. +Aussi un ministre habile ne pouvait mieux faire que de toujours lui +présenter des solutions toutes faites. Je l'ai entendu dire à M. de +Bonnet, homme de beaucoup d'esprit, qui a passé de longues années près +de lui et dans son intimité. Quand on lui présentait des doutes, il +entrait dans une incertitude qui ajournait souvent un résultat désiré et +pressant. Sans doute on finissait par l'obtenir, mais d'une manière +moins avantageuse. Il fallait lui dire: «Sire, il faut faire telle +chose; il n'y a pas à hésiter; c'est une chose évidente.» Et tout était +aussitôt terminé.</p> + +<p>En résultat, Louis XVIII était plutôt un homme de sens qu'un homme +d'esprit. Il avait de la générosité dans le coeur et de la bonté quand +les passions de son entourage ne l'empêchaient pas de se montrer tel +qu'il était. Sa paresse naturelle, comme ses infirmités, était d'accord +avec la modération de son caractère. Il n'avait aucune superstition, et +ses pratiques religieuses étaient plutôt d'étiquette que de foi et de +conviction. Il ne manquait pas de courage, mais possédait le courage +passif, propre aux Bourbons. Sa mort a été digne d'admiration. Ce prince +a été grand et fort dans cette circonstance où tant d'hommes sont +faibles; il a vu arriver sa fin avec un calme, une résignation qui +m'inspirèrent dans le temps une profonde admiration. Il s'est montré +avec la physionomie d'un sage de l'antiquité au moment de cette grande +épreuve.</p> + +<p>Le 4 juin, la Charte fut proclamée et le nouvel ordre de choses +constitué. Une séance royale le consacra, et les Chambres, réunies pour +la première fois, prêtèrent serment en présence du roi. On établit de +la manière la plus explicite le droit divin, tandis qu'il eût été sage, +la question étant résolue par le fait, de laisser tout dans le vague. +Les mots de charte octroyée et d'ordonnance de réformation déplurent, +donnèrent sur-le-champ des arguments spécieux aux mécontents, et agirent +puissamment auprès des esprits inquiets et défiants. Combien tout eût +été facile si l'on eût adopté et continué l'ordre ancien, le régime +impérial, amélioré et modifié! Tout eût coulé de source, et aucune +question ardue n'aurait été élevée. La Chambre des députés fut formée de +l'ancien Corps législatif, en attendant une autre Chambre qui serait +choisie d'après un nouveau mode d'élection. La Chambre des pairs fut +composée d'une manière systématique et raisonnable. On prit, pour en +faire la base, la plus grande partie de l'ancien Sénat. On y joignit les +anciens ducs et pairs, un certain nombre d'individus appartenant à de +grandes familles anciennes, et presque tous les maréchaux et les +illustrations nouvelles. Une chose fâcheuse, maladroite et injuste, fut +de n'y pas comprendre Masséna, dont le nom glorieux marque d'une manière +si éclatante dans notre époque. On en vint jusqu'à disputer à cet homme +illustre la qualité de Français, comme si tant de services rendus, tant +de batailles gagnées pour la France, ne l'avaient pas naturalisé de +fait! Le traiter avec faveur était une démarche habile et politique. Il +était monstrueux et absurde de manquer ainsi à la plus rigoureuse +justice envers un de ceux qui avaient le plus contribué à illustrer le +nom français, la conduite tenue alors fut le résultat d'une de ces +inspirations funestes qui devaient se renouveler si souvent dans la +suite.</p> + +<p>Le roi avait été précédé ou rejoint par ses deux neveux, les ducs +d'Angoulême et de Berry. J'aurai tant d'occasions de parler du premier +que j'en dirai peu de chose ici. Seulement il parut dépourvu de grâce et +d'esprit. M. le duc de Berry semblait lui être fort supérieur. On +remarqua en lui du mouvement, de la gaieté, le goût des beaux-arts et +des plaisirs. Les jeunes officiers généraux attachés à l'état-major de +l'Empereur, ces courtisans qui avaient porté à l'armée l'esprit des +cours, esprit mille fois plus funeste et plus révoltant sur le terrain +de la guerre où la vérité, la franchise, le dévouement, devraient seuls +régner; ces militaires, dis-je, après avoir dévoré autrefois bien des +faveurs sans partager les dangers, crurent qu'il y avait encore pour eux +bonne curée à faire avec le nouvel ordre de choses. Aussi se +précipitèrent-ils sur les pas et autour de M. le duc de Berry, qui +d'abord en fut flatté. Mais bientôt après la brusquerie habituelle de +ce prince, cette manie de singer Napoléon dans ses écarts et ses +défauts, que rien chez lui ne pouvait ni justifier ni excuser, et les +symptômes qui semblèrent bientôt annoncer le peu de solidité de la +Restauration, les refroidirent pour le nouveau maître de leur choix. +Enfin, la catastrophe du 20 mars 1815 les ayant jetés dans le parti de +la trahison et de la révolte, ils devinrent décidément et restèrent plus +tard les ennemis des Bourbons. Dès ce moment, ils ne négligèrent aucun +des moyens en leur pouvoir pour leur nuire.</p> + +<p>Ici commence pour moi une série de chagrins et de tribulations que la +force de ma conscience, la pureté de mes intentions et le sentiment de +ce que j'ai fait pour mon pays m'ont donné la force de supporter.</p> + +<p>Les calomnies les plus horribles s'attachèrent à mon nom. On se rappelle +mes efforts inouïs, incessants pendant la campagne de 1814. Je crois +pouvoir le dire, sans être injuste envers aucun de mes camarades: dans +cette campagne j'ai fait plus que les autres, et, si la chute du +gouvernement n'eût pas été le résultat définitif, l'opinion m'aurait +fait une assez grande part dans la gloire de cette époque.</p> + +<p>Ce combat de Paris, où certes j'ai rempli largement mon devoir de +général et de soldat, fut l'objet des plus injustes et des plus +odieuses accusations. On dit et on répéta que la capitulation avait été +un crime et une trahison, lorsque je m'étais, pour ainsi dire, dévoué +seul à là défense de cette ville<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Ces bruits, répandus dans les lieux +les plus bas, colportés par la haine et les intérêts froissés, prirent +du crédit. Plein du sentiment de ma propre dignité, des souvenirs de ce +que j'avais fait, je me crus au-dessus de la calomnie. Je m'imaginai +qu'il était indigne de moi de répondre, et j'eus tort. J'ai porté la +peine de mon orgueil; mais une circonstance particulière influa +puissamment sur ma destinée. En donnant du crédit à mes accusateurs, de +l'union à mes ennemis, elle a modifié mon existence d'une manière +funeste. Aussi elle doit entrer dans mes récits. Je parlerai donc une +fois avec détail de mes chagrins domestiques, afin de ne plus revenir +dans la suite sur ces pénibles souvenirs.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a> +<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Ces infâmes accusations furent corroborées plus tard par +l'odieuse proclamation de l'Empereur, datée du golfe de Juan, le 1er +mars 1815. Voici comment, peu d'années après, ces calomnies furent +réfutées par lui-même dans ses Mémoires. + +<p>En critiquant l'ouvrage du général Roguat, intitulé <i>Considérations sur +l'art de la guerre</i>, l'Empereur dit:</p> + +<p>«Le maréchal Marmont n'a point trahi en défendant Paris. L'armée, les +gardes nationales parisiennes, cette jeunesse si brillante des écoles, +se sont couvertes de gloire sur les hauteurs de Montmartre; mais +l'histoire dira que, sans la défection du sixième corps, après l'entrée +des alliés à Paris, ils eussent été forcés d'évacuer cette grande +capitale; car ils n'eussent jamais livré bataille sur la rive gauche de +la Seine, en ayant derrière eux Paris, qu'ils n'occupaient que depuis +trois jours; ils n'eussent pas violé, certes, toutes les règles de la +guerre. Les malheurs de cette époque sont dus aux défections des chefs +du sixième corps et de l'armée de Lyon, et aux intrigues qui se +trouvèrent dans le Sénat.»</p> + +<p>Ainsi l'Empereur rend justice à ce que la défense de Paris a eu de +brillant et d'héroïque.</p> + +<p>Il est assez connu que la bataille s'est livrée sur les hauteurs de +Belleville et de Romainville, occupées par le sixième corps seul; c'est +donc aux troupes qui le composaient et à leurs chefs que le mérite en +appartient.</p> + +<p>La garde nationale n'a figuré en rien dans l'action; au delà du canal de +Saint-Denis et à Montmartre, à peine quelques coups de fusil ont-ils été +tirés, et c'est là seulement qu'il y avait quelques bataillons de garde +nationale; quant aux écoles, elles sont restées éloignées du combat, et +n'ont pas même pris les armes, à l'exception d'un détachement de l'École +polytechnique qui servit aux batteries, en avant de la barrière du +Trône, batteries qui, placées ainsi contre tout calcul raisonnable, +furent prises par les chevau-légers wurtembourgeois, après avoir +seulement tiré quelques coups de canon.</p> + +<p>Les malheurs de l'époque ne sont pas venus de la défection dont parle +Napoléon; ils ont été la conséquence forcée des maux dont Napoléon avait +accablé la France et l'Europe, et qui ont soulevé le monde entier contre +lui, tous ses alliés, même ceux de sa famille, et la presque +universalité des Français.</p> + +<p>Ils ont été la conséquence de la perte de un million cinq cent mille +hommes en moins de dix-huit mois, sacrifiés d'une manière qui rappelle +les folies de l'antiquité, et, sous le rapport militaire, en 1814, de la +désobéissance formelle du vice-roi d'Italie, qui, rappelé avec son armée +pour défendre la France, est resté en Italie, malgré la défense de son +père adoptif, et s'est occupé de négociations dont le but était de le +faire monter sur le trône, en le séparant de la cause française au +moment où celle-ci succombait.</p> + +<p>Napoléon oubliait-il donc, quand il parle de livrer bataille aux deux +cent mille hommes qui occupaient Paris, qu'ils avaient été reçus avec +des transports frénétiques de joie; oubliait-il que, lorsque le sixième +corps a fait son mouvement sur Versailles, mouvement <i>exécuté contre mes +ordres formels, qui par conséquent ne m'appartient pas</i>, et que j'ai +déploré plus que personne; oubliait-il, dis-je, <span class="sc">QUE DÉJÀ DEPUIS QUINZE +HEURES IL AVAIT ABDIQUÉ PAR SUITE DE LA PRESSION DE SES LIEUTENANTS +CONTRE LUI À FONTAINEBLEAU</span>?</p> + +<p>Était-ce sous de pareils auspices, et avec de misérables débris, qu'il +pouvait être question de tenter encore la fortune?</p> + +<p>Au moment où je relis ces <i>Mémoires</i>, un écrit publié à l'occasion de la +mort de Joseph Bonaparte me tombe sous la main. Sa lecture peint d'une +manière si vraie et si vive la situation dans laquelle Napoléon avait +mis la France et s'était mis lui-même en 1814, que je ne puis me refuser +à le consigner en grande partie à la fin de ce volume; se composant +uniquement de pièces officielles écrites à l'époque des événements, on +ne peut révoquer en doute l'exactitude des faits qu'il rappelle<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a> +<a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a>.</p> + +<p>On se demande avec étonnement quelle avait été la chute de la volonté et +de l'activité de Napoléon, pour avoir laissé tomber la France dans un +pareil excès de misère, dans un manque absolu d'armes, au point d'être +obligé de distribuer des piques aux nouvelles recrues.</p> + +<p>Sans doute, un million cinq cent mille hommes détruits avaient dû +épuiser les arsenaux; mais, quand après les désastres de Leipzig, il +était évident qu'à moins d'une paix faite subitement sur la frontière +l'ennemi n'hésiterait pas à la franchir, ne fallait-il pas mettre en +usage les moyens puissants qui, vingt ans auparavant, avaient servi à +satisfaire nos besoins, à assurer notre salut?</p> + +<p>On sait qu'en se bornant à un modèle grossier, mais capable d'un bon +service, Paris peut fournir plusieurs centaines de mille fusils par +mois.</p> + +<p>Comment! le trésor impérial est vide: quelques rares mille francs +peuvent à peine en sortir chaque jour, et, faute d'argent, on ne peut ni +acheter des chevaux ni confectionner des habits, des harnais etc., etc., +et des demandes réitérées, adressées à Napoléon par son frère, ne +peuvent parvenir à faire ouvrir le coffre-fort du domaine +extraordinaire; c'est quand tout s'écroule que les illusions mensongères +entraînent une si singulière parcimonie!</p> + +<p>Le passage du Rhin avec deux cent cinquante mille hommes, auxquels on +n'a pas même quarante mille hommes de débris à leur opposer, annonce +suffisamment que le champ de bataille s'étendra jusqu'à Paris; et +cependant on n'exécute pas de travaux défensifs. Bien plus, le 17 mars, +Napoléon n'a pas même approuvé et arrêté le projet des travaux dont la +proposition lui avait été faite dès le commencement de l'année.</p> + +<p>Comment expliquer une semblable conduite, si ce n'est que, placé +constamment dans l'idéal, il se berçait de folles illusions, et qu'il +préférait s'exposer à une perte certaine plutôt que de reconnaître +d'avance un péril éminent dont les esprits les moins clairvoyants +étaient frappés. Il n'a donc rien voulu prévoir ni rien préparer, et +cependant avec une autre détermination il avait des chances de salut. +Car, s'il se fût abandonné à un mouvement généreux sous les yeux des +Parisiens, appuyé à des ouvrages faits avec soin, avec le secours de +tous les moyens matériels et moraux des habitants, dont les esprits +eussent été électrisés, Napoléon eût obtenu une fin magnanime et +glorieuse ou un triomphe immortel.</p> + +<p>(<i>Note du duc de Raguse</i>.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a> +<a href="#footnotetagA"> +(retour) </a> Les pièces dont il est question ici font partie de la +correspondance du roi Joseph, publiées dans l'ouvrage ayant pour titre: +<i>Mémoires et correspondance politique et militaire du roi Joseph, +publiés, annotés et mis en ordre par A. Du Casse Perrotin</i>, éditteur, +Paris, 1854. Voyez tome X, de la page 35 à la page 218. On a jugé +inutile de reproduire ici ces lettres, quoiqu'elles semblent réunies +comme tout exprès pour dire ce que dit le duc de Raguse lui-même dans le +volume précédent de ses <i>Mémoires</i>. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>Mes longues absences, et l'existence indépendante et brillante dont +jouissait madame de Raguse, avaient porté leur fruit. Des chagrins de +toute espèce avaient été mon partage. Revenu dans mes foyers, j'y +trouvai des habitudes que je ne pouvais supporter, habitudes tellement +prises, qu'il était impossible de les combattre avec succès. Je me +bornai à vouloir, de la part de madame de Raguse, de la réserve. Je +calculai une existence toute de convenance; mais son caractère était peu +propre à la conciliation, et elle trouva moyen de me rendre la vie +insupportable. Tout en elle était passion et déraison. Alors je résolus +de me séparer d'elle à l'amiable et sans éclat. Je poussai la +délicatesse de ma conduite jusqu'à renoncer volontairement aux avantages +de fortune qui résultaient légitimement de mon union avec elle.</p> + +<p>Quand je l'avais épousée, elle m'avait apporté en dot quinze mille +francs de rentes. À l'époque de mon mariage, j'étais riche, ou au moins +je le devins peu après. De grands traitements, qui augmentaient sans +cesse, des dotations considérables et tous les avantages d'une position +brillante qui, certes, avaient de beaucoup dépassé les espérances +qu'elle avait pu concevoir en m'épousant, furent partagés avec elle.</p> + +<p>En ce moment, c'est-à-dire à l'époque de la rentrée des Bourbons, elle +était, par la mort de son père, en possession d'une grande fortune, +tandis que mon existence avait déchu. Mes revenus étant diminués par le +fait de la Restauration, il eût été juste, comme il était de droit, +qu'après avoir pris sa bonne part de mes prospérités, je pusse jouir des +siennes; mais je déclarai qu'étant déterminé à ne plus vivre avec elle +je ne voulais pas de sa fortune. Dès ce moment nos intérêts furent +distincts. J'allai me loger loin d'elle, et il fut convenu seulement +que, ne jouissant pas de sa fortune et renonçant à son administration, +je n'en serais pas responsable.</p> + +<p>Ma séparation la contrariait beaucoup. Elle craignait les effets qui en +résulteraient pour elle dans l'opinion. Elle aurait trouvé commode +d'avoir auprès du monde la protection de son mari, que la position +qu'elle avait prise lui rendait si nécessaire, et cependant elle +répugnait à l'aider dans ses succès sociaux. Un jour, quand je croyais +encore possible de vivre avec elle, et lui ayant dit: «Nous allons tenir +une bonne maison; il en résultera de grands avantages pour ma position à +la cour,» elle me répondit: «Ah! vous croyez que je vais vous servir de +marchepied!» Réponse où la haine se montre à découvert, puisqu'elle +l'aveuglait même sur ses propres intérêts. Effrayée cependant du +jugement du public et dans le but de l'égarer sur les véritables causes +de notre séparation, elle n'hésita pas à réunir autour d'elle mes +ennemis politiques, afin d'avoir des amis et des prôneurs. Des amis, +hélas! le seul moyen, pour elle, d'avoir des gens qui en tinssent le +langage était de servir leurs passions et de donner de bons diners. +Aujourd'hui, moins riche, elle est fort délaissée, son caractère étant +tout à fait incompatible avec l'amitié. Ce sentiment divin exige un +coeur tendre, généreux, de la justice, de la raison, de l'indulgence, et +une sorte d'égalité au moins dans les rapports, si elle n'est pas dans +la nature des choses. Elle, au contraire, égoïste, passionnée, +déraisonnable, enfant gâté, exigeante, impérieuse, voulait des esclaves, +et non des égaux. Du moment où la femme portant mon nom, qui, de près ou +de loin, devait toujours partager mes succès et mon existence, +s'unissait intimement à mes ennemis, elle donnait le plus grand crédit +aux calomnies débitées contre moi.</p> + +<p>Voilà ce que madame de Raguse a été envers moi; voilà mon principal +grief contre elle, celui que je ne saurais jamais lui pardonner. Elle a +tenté de flétrir ma vie; mais, si elle n'y a pas réussi, elle est +parvenue au moins à la déchirer. Pour finir enfin ce qui la concerne, je +dirai qu'au 20 mars (1815) son affection parut se réveiller; mais, comme +avant tout elle s'occupait toujours de ses intérêts, et que nos affaires +d'argent n'avaient pas pu encore été définitivement réglées, elle me +demanda, en raison des chances que j'avais de périr dans la lutte, de +faire une disposition testamentaire qui lui donnât la jouissance des +bénéfices de la communauté, afin de ne pas avoir de discussion avec mes +héritiers. J'eus la bonté d'y consentir. Elle a dit et a répété qu'elle +m'avait envoyé des sommes considérables à Gand. Elle m'aurait peut-être +donné quelque argent si je lui en avais demandé; mais je n'en ai pas eu +besoin, et elle ne m'en a pas offert.</p> + +<p>Les événements qui m'ont fait quitter la France ont semblé rappeler en +elle quelques bons sentiments pour moi. J'ai tant de peine à haïr, je +trouve tant de douceur dans les sentiments opposés à la haine, que je me +suis montré sensible à son intérêt. Voilà une tâche pénible achevée. À +présent, je ne m'occuperai plus d'elle.</p> + +<p>Je disposai des premiers moments de liberté pour faire un voyage à +Châtillon et aller voir ma mère. Elle eut un grand bonheur à me +retrouver sain et sauf, après une vie si longtemps livrée aux périls. Sa +santé était chancelante, et je devais bientôt la perdre. Heureusement +pour elle, elle échappa aux douleurs que lui auraient données les +Cent-Jours et ma proscription. Je m'occupai de mettre à exécution les +embellissements projetés depuis longtemps au manoir paternel. Le château +de Sainte-Colombe, qui touche Châtillon, placé dans une situation +charmante, était susceptible de devenir un très-beau lieu, une +magnifique habitation. Je suis parvenu à le rendre tel. Ce ne sont pas +ces embellissements qui ont causé la perte de ma fortune. Un homme +raisonnable ne se ruinera jamais par de semblables travaux. Il doit en +savoir d'avance le prix à peu près; dans tous les cas, s'arrêter quand +la somme qu'il lui faut dépasse ses moyens. C'est en faisant des +entreprises d'industrie que l'on se ruine facilement, parce que, +l'argent dépensé devant produire, on se fait illusion sur les résultats +et on exagère les espérances. On n'est pas arrêté par une dépense +momentanée, parce qu'on la regarde en quelque sorte comme un prêt fait à +l'industrie qu'on exploite; mais le moment n'est pas venu de rendre +compte de cette partie des soucis et des tourments de ma vie.</p> + +<p>Pendant mon premier séjour à Châtillon, Monsieur, depuis Charles X, en +route pour visiter le Midi, s'arrêta vingt-quatre heures chez moi. Il y +reçut tout ce que le voisinage avait de distingué. Il semait partout des +encouragements et des récompenses. Il prodiguait les croix de la Légion +d'honneur. Il en fit, ainsi que les princes ses fils dans leurs divers +voyages, une telle distribution, que je soupçonnai le gouvernement de +vouloir déconsidérer cet ordre; mais j'étais dans l'erreur. Peu après, +on fut tout aussi peu mesuré dans la distribution de la croix de +Saint-Louis. On devait supposer que les Bourbons auraient dû en être +avares; mais ces princes n'ont jamais mis aucune mesure dans la +distribution de leurs grâces. Quelquefois, sans motif, ils en sont +parcimonieux, et dans d'autres occasions leur bonté allant jusqu'à la +faiblesse, leur en fait faire un tel emploi, qu'il en diminue le prix. +Ce qui passe par leurs mains est bientôt démonétisé. On l'a vu, pour les +distinctions de tout genre, pendant les seize ans qu'ils ont régné. Je +revins à Paris pour siéger à la Chambre et m'occuper de l'établissement +de ma compagnie de gardes du corps.</p> + +<p>Les travaux de la Chambre furent peu de chose, et je n'y pris cette +année aucune part. Le ministère présenta une loi sur la presse, assez +mal faite et dont la discussion donna beaucoup de ridicule à l'abbé de +Montesquiou. Benjamin Constant, le premier faiseur de pamphlets du +monde, réfuta tous ses arguments avec une supériorité remarquable, sans +sortir des bornes de la politesse et d'une bonne plaisanterie.</p> + +<p>Ma compagnie, établie à Melun, se livra à l'instruction avec ardeur. +J'avais placé, parmi les lieutenants et sous-lieutenants, des officiers +généraux et supérieurs de cavalerie très-distingués. Aussi fut-elle +promptement tout ce qu'un corps semblable peut devenir. Je m'attachai à +cette belle jeunesse, qui là, et partout ailleurs depuis, a justifié mon +estime et ma confiance.</p> + +<p>Il y eut, vers le mois d'août, un événement de peu d'importance, mais +qui sert à peindre le caractère calme et indifférent de Louis XVIII. Au +retour d'une chasse et d'une fête qu'avait donnée le duc de Berry au +bois de Boulogne, M. de Blacas se rendit chez moi et me dit avoir +l'ordre du roi de me conduire chez lui sur-le-champ. Je m'y rendis; le +roi me dit: «Je viens de recevoir l'avis que le prince de Wagram est en +correspondance avec l'île d'Elbe, et qu'il en a reçu une lettre il y a +peu de jours. Comme il m'en a fait mystère, cette correspondance est +coupable. Rendez-vous chez lui avec M. de Blacas, et demandez-lui +l'explication de ce fait. S'il en est ainsi, vous l'arrêterez et le +conduirez à Vincennes. J'ai pensé qu'en vous choisissant, vous qui êtes +doublement son camarade, cette mesure de rigueur lui serait moins +pénible.» Si la chose eût existé, dans l'esprit que supposait le roi, et +cette supposition pouvait seule motiver un acte aussi sévère et aussi +éclatant, la chose était très grave. Napoléon, en rapport avec son +ancien major général, pouvait faire craindre une conspiration et une +révolte prochaine. Assurément, il y avait pour Louis XVIII sujet à +réflexion. Eh bien, je le trouvai dans son cabinet occupé à lire +<i>Andromaque</i>!</p> + +<p>Je me rendis chez Berthier et lui demandai l'explication de cette +prétendue correspondance. Il me dit qu'effectivement il avait reçu une +lettre du général Bertrand pour avoir des livres. Il en avait parlé au +roi, et celui-ci se le rappela.</p> + +<p>Le gouvernement nomma un gouverneur dans chaque division militaire. +Presque tous les maréchaux furent investis de cette dignité et eurent +des lettres de service pour aller y exercer leur autorité. Cette mesure +était bonne. C'était tout à la fois un moyen de satisfaire l'ambition +des chefs de l'armée, de créer de grandes existences indépendantes des +rouages habituels, nécessaires à l'administration, et de pourvoir ainsi +à notre manque d'aristocratie. On aurait pu leur donner des attributions +plus étendues sans contrarier l'ordre constitutionnel. Elles auraient +servi à augmenter la force du gouvernement, à ajouter à son action et à +préparer des influences utiles pour les élections; mais tout cela ne fut +qu'ébauché. Bientôt même, le gouvernement revint sur ces dispositions +salutaires en retirant tout pouvoir aux gouverneurs. Il cédait en cela à +la tendance que les ministres n'ont cessé d'avoir, pendant toute la +Restauration, de rabaisser le pouvoir du roi, l'éclat de la couronne et +la considération due aux militaires, de se mettre en tutelle sous les +avocats et de rehausser l'ordre civil, si habituellement en France +composé de gens sans antécédents et sans autres droits que ceux +résultant du caprice de ceux qui les nomment, tandis que l'ordre +militaire existe par lui-même, exige de longues épreuves de la part de +ceux qui parviennent à devenir ses chefs, et ne les admet qu'après avoir +montré leur capacité dans la conduite des hommes.</p> + +<p>Le maréchal Soult eut en partage, comme gouverneur, les départements de +l'Ouest. Il y tint une conduite étrange, indigne d'un homme qui se +respecte, en feignant des sentiments qu'il n'avait pas et ne pouvait pas +avoir. Mais il arriva à son but, tant les Bourbons, naturellement +défiants avec les gens loyaux et francs, sont facilement trompés par +ceux qui flattent leurs passions.</p> + +<p>Soult vit en détail les officiers qui avaient soutenu la cause royale +dans nos guerres civiles. Son devoir était sans doute de réclamer des +actes de justice et de bienfaisance du roi, en faveur de gens qui +avaient défendu ses intérêts, été victimes de leur dévouement, et +possédaient des droits incontestables au moment où la chance, funeste +depuis tant d'années, leur était devenue favorable. Mais il ne devait +pas oublier ses antécédents. Il dit à ces vieux officiers royalistes +rassemblés: «Messieurs, c'est nous qui nous sommes trompés; vous ne +devez pas venir dans nos rangs, c'est nous qui devons passer dans les +vôtres.»--Ainsi il abjurait les actions de toute sa vie et tout ce qui +l'avait élevé au-dessus de la foule. Il oubliait la gloire de nos champs +de bataille, le dévouement de notre jeunesse, et les temps héroïques qui +nous donneront une place distinguée aux yeux de la postérité. Il reniait +ses dieux pour se faire courtisan. N'imagina-t-il pas d'élever un +monument aux victimes de Quiberon, non de faire poser modestement une +pierre sépulcrale où on aurait gravé une phrase d'une piété et d'une +philosophie chrétiennes sur les malheurs des temps où nous avons vécu; +mais il proposa une souscription pour faire un monument destiné plutôt à +rallumer des haines qu'à calmer les passions.</p> + +<p>Ce projet étant adopté avec empressement par la cour, le maréchal Soult +fut porté aux nues. Je gémissais intérieurement de tant de fausseté d'un +côté, de tant de crédulité de l'autre, quand un jour, aux Tuileries, +Soult m'aborda pour me proposer de souscrire. Je lui répondis +qu'assurément on me couperait le poing avant d'y poser ma signature. Il +me répliqua, en prenant un ton solennel et pathétique: «Les ossements +sont encore à découvert.»--Je lui répondis: «Je ne vous connaissais ni +si religieux ni si sensible;» et je lui tournai le dos. Bientôt, à la +cour, on ne jura que par lui.</p> + +<p>On avait imaginé de conserver la garde impériale, sans la satisfaire. De +trois partis on avait pris le plus mauvais. La vieille garde étant +composée de l'élite de l'armée, se l'attacher et la combler, c'était +conquérir toute l'armée. Puisque les Bourbons voulaient des gardes du +corps, elle se serait contentée d'un service extérieur, ainsi que l'a +fait depuis la garde royale. Il fallait se prononcer nettement et +promptement sur cette question capitale, et moi qui connaissais bien +l'état des choses, je déplorais l'erreur dans laquelle on était tombé. +On lui laissa sa solde et on lui donna le titre de grenadiers de France, +en lui assignant Metz pour garnison. Il était louable de ne pas toucher +à son bien-être; mais c'était bien peu connaître les gens de guerre en +général et surtout en France, que de mettre ses intérêts pécuniaires +avant ce qui est honneur et considération. Il y a de l'un à l'autre une +distance incommensurable.</p> + +<p>Notre métier a l'amour-propre et une noble fierté pour base. Tout ce qui +choque ces sentiments aliène les esprits et blesse profondément le +coeur. Je cherchai à éclairer le général Dupont à cet égard; mais il ne +sut ou ne voulut rien comprendre. J'en parlai à M. de Blacas à plusieurs +reprises; mais, quoiqu'il m'écoutât, mes phrases glissaient sur lui. Un +matin cependant, avant le déjeuner, nous renouvelâmes cette +conversation, et il me demanda ce que ferait cette vieille garde si +Napoléon venait à tomber comme du ciel au milieu du royaume. Je lui +répondis: «Si alors la garde est attachée à la maison du roi, honorée et +satisfaite, elle sera fidèle; mais, si elle est surprise dans l'état où +elle est aujourd'hui, elle ira, quoi qu'on puisse faire, joindre +Napoléon et entraînera toute l'armée.» Et c'est ce qui est arrivé! le +roi devait s'emparer de cette troupe, adopter ses intérêts, s'entourer +de ce monument vivant de nos temps de puissance et d'éclat. Il fallait, +petit à petit et au moyen d'avancements et de récompenses, changer les +officiers, et il n'y avait plus alors une seule chance pour que ce corps +d'élite fût infidèle; car les braves gens se gagnent par la confiance. +La compagnie de grenadiers à cheval de la Rochejaquelein, sortant de la +garde impériale, n'a pas hésité un instant à remplir ses devoirs +jusqu'au moment où, le roi ayant quitté la France, elle a été licenciée. +Plus tard, les soldats revenus de l'île d'Elbe, placés dans la garde +royale, ont donné constamment l'exemple de la fidélité et du dévouement.</p> + +<p>On prit envers l'armée une mesure dont je gémis comme de tant d'autres +choses: elle montrait une grande ignorance de l'esprit militaire. Le +ministre de la guerre imagina de faire signer au roi une ordonnancé qui +changeait les numéros de presque tous les régiments, et voici à quelle +occasion. Deux ou trois numéros étaient vacants par suite de réformes +anciennes. Il était assurément fort peu important que ces numéros +fussent remplis ou non. On imagina, par un esprit d'ordre et de symétrie +poussé jusqu'au ridicule, de faire disparaître cette lacune. Puisqu'on +était décidé à satisfaire ce caprice, on pouvait prendre les derniers +régiments pour leur donner les numéros vacants. Au lieu de cela, on +arrêta de faire les changements de proche en proche. Ainsi le 30e +régiment, par exemple, devint le 29e, le 31e le 30e, etc., de manière +que tous les numéros au-dessous des vacants furent changés. Cependant, +après de longues guerres, les numéros des régiments sont devenus des +noms propres, auxquels les souvenirs de la gloire acquise attachent, et +c'est blesser gratuitement des sentiments nobles et légitimes que de les +en dépouiller. Le premier acte de Napoléon après son retour, pendant les +Cent-Jours, fut de rendre à chaque corps le numéro ancien qu'il avait +perdu.</p> + +<p>Nous étions six capitaines des gardes du corps. Chacun de nous avait +ainsi deux mois de service par an. En 1814, quatre mois étant déjà +écoulés à l'époque de rentrée du roi, il fut décidé que chaque capitaine +des gardes, pour cette fois, ne ferait que six semaines de service. Ma +compagnie étant la sixième, mon service commença le 16 novembre.</p> + +<p>On pouvait déjà remarquer bien du mécontentement, de l'inquiétude, et +soupçonner des intentions coupables. Les rênes du gouvernement +flottaient. On avait le sentiment de n'être pas gouverné, et les actes +du pouvoir, souvent en contradiction avec l'opinion publique, semblaient +menaçants pour l'avenir. On redoutait tout des influences qui +entouraient la famille royale; mais, quand à la tribune un ministre du +roi vint flétrir le passé par son langage, l'alarme fut à son comble. En +effet, M. Ferrand, je ne sais plus à quel propos, parla de ceux qui +avaient suivi la ligne droite pendant la Révolution, et l'on devine que +cette ligne <i>droite</i> était celle de l'émigration. Dès ce moment, chacun +se crut frappé dans son honneur. À mes yeux, les hommes qui ont le plus +influé sur la catastrophe de 1815, et contribué le plus puissamment à +amener le 20 mars, sont MM. Dupont et Ferrand. L'un a compromis et +sacrifié les intérêts matériels de l'armée; l'autre, les intérêts moraux +de tout ce qui avait servi, de tout ce qui avait eu du pouvoir ou marqué +pendant la Révolution et l'Empire.</p> + +<p>Le mécontentement se montrait de diverses manières, et mille symptômes +le faisaient reconnaître. Des réunions eurent lieu parmi les factieux, +et des projets criminels furent conçus. Le roi avait cru convenable de +se montrer en public aux différents spectacles. Ses infirmités lui +rendaient difficile de se mouvoir. On disposa dans chaque salle de +spectacle, pour la circonstance, une grande loge d'un accès facile, où +il pût arriver commodément. Cet appareil et l'éclat des préparatifs +firent de ces représentations de véritables fêtes. L'affluence était +extrême. La loge du roi, placée au centre des premières, ornée avec +soin, très-vaste, contenait toute la famille royale. Le roi, madame la +duchesse d'Angoulême et les princes arrivaient ordinairement dans une +seule voiture à glaces, où cinq personnes pouvaient tenir à l'aise.</p> + +<p>Le tour de la représentation de l'Odéon vint au moment où j'étais de +service, vers la fin de novembre ou dans les premiers jours de décembre. +Tout était commandé et prêt pour partir à sept heures, quand, vers cinq +heures, un homme affidé et dévoué, accourut près de moi et me prévint +qu'un complot était formé coutre la vie du roi et de sa famille. +L'exécution devait avoir lieu le soir même. Cet homme, dont j'ai oublié +le nom, sortait d'une réunion de mécontents où l'on avait arrêté de +s'embusquer au nombre de cent cinquante hommes, armés de pistolets et de +poignards, dans les environs du pont Neuf. On devait arrêter la voiture +du roi, s'emparer de la famille royale et la jeter tout entière à l'eau. +L'escorte ordinaire du roi, dans ces occasions, ne se composait alors +que de douze gardes du corps.</p> + +<p>Aussitôt après avoir reçu ce rapport, je montai chez le roi pour lui en +rendre compte. Il me dit, sans la moindre émotion, qu'il ne changerait +rien à ses projets, et me chargeait de pourvoir à sa sûreté. J'envoyai +chercher le général Maison, commandant la division, et le général +Dessole, commandant la garde nationale, et nous convînmes des mesures à +prendre. Je fis monter à cheval cent gardes du corps; des détachements +de la garnison furent répartis sur la route que devait parcourir le roi, +et, au lieu de l'accompagner en voiture, je l'accompagnai à cheval. Ces +mesures déconcertèrent les conspirateurs, et rien ne fut tenté. Le roi +et sa famille furent parfaitement calmes en allant et en revenant, et +cependant un véritable et grand danger avait été couru. On chercha à +tourner en ridicule les mesures de sûreté prises; mais le fait était +certain, le projet formé et au moment d'être exécuté. Dans les +Cent-Jours, un officier-général médiocre, et jouissant de fort peu de +considération dans l'armée, qui était à la tête du complot, s'en vanta +publiquement.</p> + +<p>L'hiver se passa en agitations sourdes. Chacun avait le sentiment des +dangers dont la société était menacée. Mille symptômes de révolution +s'annonçaient, et les dépositaires de l'autorité étaient seuls dans une +sécurité funeste. Un voile épais couvrait leurs yeux. Les sottises de +Dupont s'accumulaient sans cesse, la voix publique s'élevait toujours +davantage contre lui. L'on se décida enfin à le remplacer. Il avait cru +fonder la durée de sa puissance sur la protection des courtisans; +protection achetée au prix de mille abus. Il faisait un calcul indigne +d'un homme d'esprit, et surtout d'un honnête homme. Le devoir d'un +ministre est de tout sacrifier au bien de son pays et du service de son +souverain; mais son intérêt bien entendu lui commande la même conduite; +car le désir le plus ardent des souverains devant être avec raison, de +vivre tranquilles, puissants et honorés, il ne leur viendra jamais dans +la pensée de renvoyer un ministre qui leur procure ces biens. C'est +toujours à l'occasion d'un embarras, d'une difficulté dans la marche du +gouvernement, que les mécontentements publics se développent, et ces +mécontentements amènent les changements de ministres. Que les ministres +et les souverains gouvernent bien; les premiers sont assurés de +conserver leurs portefeuilles, et les seconds de vivre tranquilles sur +leur trône. Voilà le secret pour empêcher les révolutions.</p> + +<p>Dupont fut renvoyé; mais par qui fut-il remplacé? Par Soult. Et cela +devait être. Homme de talents contestables, d'un esprit médiocre, ses +qualités militaires se bornent à savoir bien organiser; mais jamais il +n'a su mener ses troupes au combat. Il est seulement remarquable par une +ambition sans bornes. Son instinct le rend propre à jouer tous les +rôles. On a vu comment il avait préparé et établi son crédit. On le +crut pénétré des sentiments d'un émigré de Coblentz, et on le choisit. +S'il en avait été ainsi, cette circonstance eût dû être un motif +d'exclusion. Le jour où un homme, changeant d'opinion, devient infidèle +à ses principes, à ses antécédents, il perd son crédit. Or le crédit, +force morale, puissance d'opinion, ajoutée à une puissance réelle et +positive, est nécessaire dans toutes les carrières et dans toutes les +situations de la vie. Le crédit, c'est la confiance qui change de nom et +d'objet, suivant l'application qui en est faite. Le crédit, chez le +négociant, est fondé sur l'idée de sa fortune et de sa probité; chez +l'homme de guerre, c'est la croyance en son talent et son courage; chez +l'homme d'État, c'est la foi en son expérience et son génie. Quand +l'homme public est, à tort ou avec raison, dépouillé de son crédit, il +ne peut plus rien, il est tout seul avec ses cinq sens et n'a plus que +la misérable et chétive puissance d'un seul homme.</p> + +<p>Soult entra donc au ministère, au grand étonnement de tout ce qu'il y +avait de sensé. L'abbé de Montesquiou me questionna sur ce choix; je lui +dis: «Le changement de Dupont était indispensable, car on aurait péri +par suite des fautes qu'il commettait chaque jour par ignorance: mais il +y a les mêmes dangers avec celui-ci, et, de plus, à craindre celles +qu'il commettra peut-être volontairement. En résultat, si Soult est de +bonne foi, il est possible, mais encore incertain, qu'il fasse des +choses utiles; s'il est de mauvaise foi, nous sommes perdus, car les +hommes comme lui ont plus d'habileté pour faire le mal que pour faire le +bien.»</p> + +<p>Les propos les plus hostiles, les plus scandaleux, étaient tenus +publiquement contre le nouvel ordre de choses. Un officier brave, actif +et spirituel, Charles de la Bédoyère, était particulièrement renommé par +l'audace de ses discours. Ayant épousé mademoiselle de Chatelux, et, à +ce titre, se trouvant l'allié des Damas, il était protégé par eux. Or, +chez les gens de la cour, les intérêts de famille passent avant ceux de +parti et d'opinion. Les Damas donc sollicitèrent le commandement d'un +régiment pour lui et l'obtinrent. Employer de cette manière un homme +connu par les sentiments hostiles était fort blâmable; mais le comble de +l'imprudence fut de lui donner un régiment situé à la frontière, et de +plus à la frontière d'Italie, point suspect et par lequel des troubles +pouvaient pénétrer chez nous. Aussitôt informé, j'en prévins M. de +Blacas, sans produire, comme toujours, aucune impression sur lui. Son +infatuation le rendait toujours sourd à tous les discours et à tous les +avis.</p> + +<p>Cependant les partis s'agitaient dans divers sens. Celui de M. le duc +d'Orléans semblait devoir être le plus formidable. Une insurrection +éclata, fut réprimée, et les frères Lallemand échouèrent dans leur +tentative sur la ville de la Fère, dont un brave officier, le général +d'Aboville, ferma les portes et prit le commandement. La garnison de +Lille s'insurgea sous les ordres du comte d'Erlon. Tous ces +mouvements-là avaient lieu au profit de M. le duc d'Orléans.</p> + +<p>Napoléon avait eu une correspondance très-active avec la France. Ses +principaux agents étaient la duchesse de Saint-Leu, le duc de Bassano, +Lavalette, etc. Des agents subalternes agissaient auprès des troupes et +du peuple. Sans ourdir de trame positive, ils s'occupaient à semer +partout la désaffection, puissamment secondés par le maréchal Soult, qui +ne négligeait de prendre aucune des mesures capables de mécontenter. Des +fautes si multipliées, et dont les effets étaient si certains, devaient +sans doute être commises à dessein.</p> + +<p>Napoléon connut le mécontentement universel et l'agitation des partis +dans tous les sens. Dès lors il se décida à se présenter et à entrer en +lice. En se montrant subitement et d'une manière inopinée, il était bien +certain de rallier tous les ennemis de l'ordre de choses établi. Sa +présence devenait un si grand événement, qu'elle ferait oublier tous +les projets formés sans lui. Il héritait ainsi, de droit, de tous les +préparatifs faits contre les Bourbons dans d'autres intérêts que les +siens. Je pense donc encore aujourd'hui qu'il n'y a pas eu un complot +positif et immédiat dans le but de son retour, et que, si diverses +personnes espéraient son arrivée, aucune n'en avait la certitude.</p> + +<p>On a tout fait pour détruire les Bourbons, pour favoriser l'exécution +des combinaisons auxquelles Napoléon pouvait se livrer; mais il n'y a +pas eu de ces conspirations proprement dites, éclatant à jour nommé, et +dont toutes les circonstances sont prévues.</p> + +<p>Napoléon avait jugé les fautes multipliées du gouvernement des Bourbons, +apprécié sa marche imprudente; il connaissait le mécontentement public, +et savait bien, relativement à lui, qu'en France le mécontentement de la +veille est effacé par le mécontentement du jour. Enfin il était informé +que les Bourbons avaient confié le pouvoir à des hommes sans prévoyance, +sans talents et sans énergie. Le ministère de la marine, l'un des plus +importants à cause de la surveillance à exercer sur l'île d'Elbe, était +entre les mains de M. Beugnot, l'homme le plus léger, le plus frivole. +La direction générale de la police avait été remise à un honnête homme, +fort dévoué sans doute, mais dépourvu des facultés nécessaires pour +remplir convenablement ce poste, et privé de cette espèce de malice qui +donne le moyen de découvrir les intentions coupables. Enfin, +l'obstination de M. de Talleyrand au congrès de Vienne à dépouiller +Murat du royaume de Naples ayant amené celui-ci à mettre son armée en +mouvement, des bruits de guerre en étaient résultés. Le gouvernement +français s'en était inquiété, et, en conséquence, il dirigeait vers +notre frontière des Alpes cinquante mille hommes de troupes pour en +former un corps d'observation. C'est dans ces circonstances et sous ces +auspices que Napoléon se décida, avec mille hommes dévoués, à venir +tenter la fortune. Il masqua avec habileté son départ de l'île d'Elbe; +il échappa aux croisières françaises et anglaises chargées de le +surveiller, et débarqua enfin au golfe de Juan le 1er mars.</p> + +<p>J'étais allé fermer les yeux de ma mère qui mourut le 27 février et je +comptais rester quelques jours à Châtillon, quand un courrier, expédié +de Paris, me fit revenir promptement dans la capitale. J'y étais de +retour le 7 au soir. Je trouvai les esprits dans une grande agitation, +et tout le monde dans un grand émoi. On connaissait déjà le refus +d'Antibes d'ouvrir ses portes; mais en même temps le commencement du +mouvement de Napoléon par les montagnes pour se rendre en Dauphiné. Les +ennemis des Bourbons étaient ivres de joie à Paris. Leurs partisans +affectaient une inepte sécurité, et cependant il était difficile qu'elle +partît du coeur. L'aveuglement de quelques-uns était tel, qu'ils se +réjouissaient de voir Bonaparte venir se livrer lui-même, comme un +papillon, disaient-ils, qui vient se brûler à la chandelle.</p> + +<p>La maison du roi était composée de douze compagnies. Ce corps ayant +besoin d'un chef unique pour présenter un peu d'ensemble, le +commandement général m'en fut donné. Je ne dirai rien de la marche de +Napoléon et de la manière brillante dont il se tira des dangers qu'il +avait à courir. La grande crise pour lui était l'effet que produirait sa +rencontre avec les premières troupes. La moindre résistance devait +occasionner sa perte, comme aussi la première défection en amener +beaucoup d'autres. On sait comment il présenta sa poitrine aux premiers +soldats qui avaient refusé d'abord de parlementer, et l'effet produit +par ce mouvement généreux. La résolution de défendre Grenoble, prise par +le général Marchand, fut déconcertée par la démarche de la Bédoyère, qui +vint avec son régiment rejoindre Napoléon. Depuis ce moment la contagion +gagna rapidement. Un obstacle matériel, qui aurait forcément arrêté +l'Empereur, favorisé un engagement à distance et empêché un contact +immédiat avec ses troupes, pouvait seul suspendre ses progrès.</p> + +<p>Cette entreprise audacieuse, la manière dont elle fut exécutée, la +supériorité avec laquelle Napoléon avait jugé l'état véritable de +l'opinion, rappellent son plus beau temps et l'éclat des prodiges de sa +jeunesse. C'était le dernier éclair de son génie, la dernière action +digne de sa grande renommée.</p> + +<p>Monsieur partit pour Lyon, accompagné de M. le duc d'Orléans et du +maréchal duc de Tarente. On pressait l'arrivée des corps précédemment +mis en mouvement pour se porter à la frontière. Des troupes nombreuses +étaient déjà à Lyon. La garde nationale semblait animée d'un bon esprit, +et Napoléon approchait. Rien ne semblait plus urgent que de couper les +ponts du Rhône, et de ramener sur la rive droite tous les bateaux. Alors +il n'eût pas été impossible de parvenir à faire tirer quelques coups de +canon. Dix suffisaient peut-être pour changer l'état de la question. Des +dispositions furent prises pour faire sauter le pont de la Guillotière; +mais M. de Farges, maire de Lyon, vint pleurer auprès de Monsieur sur ce +dégât fait à un monument de la ville, et Monsieur, avec cette bonté +tenant de la faiblesse, si souvent l'apanage des Bourbons, donna l'ordre +de cesser les travaux. On fit un barrage. Les soldats de Napoléon le +franchirent, après avoir parlementé un moment avec ceux qui étaient +chargés de le défendre. Tout le monde cria: «<i>Vive l'Empereur!</i>» et +Monsieur, le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald n'eurent d'autre +parti à prendre que celui d'une retraite précipitée.</p> + +<p>À mon arrivée à Paris, j'avais parlé au roi de la grandeur des +circonstances, et il me parut les apprécier, quoique montrant beaucoup +de confiance dans la fidélité des troupes; mais chaque jour rendait plus +vaines ses espérances. Les événements de Grenoble et de Lyon me parurent +décisifs, et je redoublai mes instances auprès du roi pour qu'il +arrêtât, sur-le-champ, le parti à prendre quand Napoléon serait près de +Paris, car son arrivée était inévitable et prochaine.</p> + +<p>Chaque soir j'allais trouver le roi. Je cherchais à réveiller son esprit +et à provoquer une résolution. Je lui disais et lui répétais sans cesse: +«Sire, le courage ne consiste pas à se déguiser le danger. Le talent le +fait reconnaître de bonne heure. Le courage, avec le secours du temps, +donne le moyen de le vaincre; mais le temps, élément indispensable, doit +être employé utilement. Voulez-vous quitter Paris à l'approche de +Napoléon? Alors où irez-vous? Il est indispensable de vous décider +d'avance, car il faut préparer votre route, et s'assurer que des mains +fidèles vous conserveront la retraite choisie. Si vous vous décidez à +rester à Paris, il faut pourvoir à votre sûreté, et pour cela mettre en +état de défense les Tuileries. Il serait fou d'adopter ce parti, sans +prendre des précautions de sûreté dans votre propre palais, et de croire +que la majesté du trône imposerait à Bonaparte. Une insurrection +populaire, fomentée par lui, vous aurait bientôt fait disparaître, sans +avoir mis son autorité ostensiblement en jeu. Si vous restez à Paris, et +je crois que c'est le parti le meilleur, il faut disposer le palais de +manière à exiger qu'une batterie de pièces de gros calibre soit +nécessaire pour le démolir. Je suis du métier, et je prends +l'engagement, si on me donne tout pouvoir, et avec les ressources que +présente Paris, de mettre, en cinq jours, les Tuileries et le Louvre +dans un état de défense convenable, tel, en un mot, qu'il exige +l'établissement d'une batterie de brèche. Il faut placer dans le château +des vivres pour deux mois, et s'y enfermer avec trois mille hommes. La +maison du roi, sans instruction pour le service de campagne, sera +excellente pour cet objet. Elle est composée de gens de coeur, de gens +dévoués, et chacun briguera l'honneur d'être associé à cette défense; +muni de vivres, on ne serait pas obligé, au bout de huit jours, de se +rendre à discrétion. Il faut que le roi s'enferme dans cette espèce de +forteresse, avec tout ce qui constitue la majesté du gouvernement, avec +ses ministres, avec les Chambres, mais qu'il y soit seul de sa famille. +Monsieur et ses fils doivent sortir de Paris; non pas furtivement, mais +à midi, après une proclamation, et chacun doit prendre une direction +différente. Cette proclamation annoncera qu'ils vont chercher des +défenseurs, ou au moins des vengeurs. Alors que fera Napoléon? +Osera-t-il attaquer le roi dans son palais par les moyens d'un siège +régulier? Le monde verra-t-il, sans émotion et sans intérêt, un vieux +souverain restant sur le trône, et résolu à s'ensevelir sous les débris +de sa maison! Non, assurément, l'opinion serait révoltée, même parmi les +amis de Napoléon; et les femmes de Paris, dont le royalisme est si +prononcé, auraient bientôt séduit les soldats restés fidèles à Napoléon, +devenus les instruments de ses rigueurs. Le scandale d'une semblable +lutte, si éloignée de nos moeurs, en empêcherait le succès. Une +résolution si magnanime réagirait sur les troupes de la manière la plus +puissante. Il faut le dire à la honte de l'humanité: on va volontiers au +secours du vainqueur; un pouvoir qui surgit et dont on prévoit le +triomphe réunit promptement tout le monde; mais, si la question reste +quelque temps indécise, beaucoup de gens, qui étaient d'abord accourus, +s'éloignent presque aussitôt. Dans ce cas, le noble dévouement du roi à +ses devoirs de souverain rappellera chacun à l'accomplissement des +siens, et peut-être que les forces de Napoléon s'éparpilleront +d'elles-mêmes. Ensuite voyez quel est l'état de l'opinion dans les trois +quarts de la France, c'est-à-dire dans la France entière. Les +départements de l'Est exceptés, et sauf quelques mécontents épars, +partout elle vous est favorable. Les masses dans l'Ouest, en Normandie, +en Picardie, en Flandre, vous sont toutes dévouées. Les gardes +nationales sont à vous. Donnez-leur le temps de se lever, et il ne leur +faudra pas deux mots pour venir vous délivrer; mais ayez, jusqu'à ce +moment-là, des vivres pour pouvoir les attendre. Enfin, pensez à +l'Europe contemplant le spectacle auguste que vous lui donnerez, et qui +s'ébranle pour venir à votre secours. Le succès de toutes les manières +me paraît certain. Si assuré que je sois que ma position particulière, +après les décrets de Lyon, est très grave si je venais à tomber entre +les mains de Napoléon, je réclame l'honneur de m'enfermer avec vous, +soit comme chef, soit comme soldat. Remarquez bien, Sire, que vous, +votre personne même ne risque rien. Si toute la famille royale était au +pouvoir de votre ennemi, peut-être la ferait-il périr pour détruire des +droits opposés aux siens; mais quel avantage tirerait-il de votre mort +quand Monsieur, vos neveux, vos cousins sont dehors? Vous mort, vos +droits et vos titres passent à un autre. Ainsi, autant par inutilité que +par le respect que vous devez inspirer, et la nature du coeur de +Napoléon, qui n'a rien de cruel et de sanguinaire, vos dangers +personnels sont nuls; mais, Sire, il faut se décider, car quelque temps +est nécessaire pour préparer l'exécution du projet que je viens de vous +soumettre. Rester à Paris, sans ces précautions, est tout à fait hors de +prudence et de raison.»</p> + +<p>Le roi me répondit qu'il me remerciait, qu'il y penserait. Chaque jour +je recommençai mes démarches auprès de lui, mais sans plus de résultat. +Une réponse vague, évasive, une résolution de rester sans en préparer +les moyens, misérable comédie, était toujours la solution qu'il me +présentait, et à laquelle je ne pouvais croire. Je cherchai à échauffer +le pauvre duc d'Havré, homme de peu d'esprit, mais ayant de l'âme, et +l'un de ceux qui, dans l'entourage du roi, avaient de l'élévation dans +le coeur. Il essaya de convaincre le roi; mais celui-ci, plus franc avec +lui qu'avec moi, lui répondît ces propres paroles que le duc d'Havré me +rapporta à l'instant: «Vous voulez donc que je me mette sur une chaise +curule? Je ne suis pas de cet avis et de cette humeur.»</p> + +<p>Le maréchal Ney avait été envoyé dans son gouvernement pour y rassembler +tes troupes et les opposer à la marche de Napoléon. À son départ, il +avait, en présence de nombreux témoins, baisé la main du roi et promis +de ramener Napoléon dans une cage de fer. Cette expression était hideuse +de la part d'un de ses anciens lieutenants. On sait ce qui arriva. +Malgré l'opinion adoptée par beaucoup de gens sur sa résolution de +trahir en partant de Paris, je suis convaincu qu'il n'en était rien. Le +caractère mobile et emporté du maréchal Ney l'empêchait d'être longtemps +d'accord avec lui-même. Quelques circonstances semblent déposer contre +ses intentions; mais je suis convaincu qu'en partant il était de bonne +foi et qu'il comptait servir fidèlement le roi. L'opinion de ses +troupes, cette magie qui accompagne toujours le nom et la personne d'un +chef sous lequel on a longtemps servi, et enfin les conseils de ceux qui +étaient près de lui, et au nombre desquels était M. de Bourmont, l'ont +entraîné et décidé. Tous ses généraux, y compris celui que je viens de +nommer, ont arboré ce jour-là la cocarde tricolore et assisté au repas +qui eut lieu pour célébrer le retour de l'Empereur et porter sa santé.</p> + +<p>La nouvelle des événements de Lons-le-Saulnier sembla développer +l'énergie du roi. Il se rendit aux Chambres réunies, où une séance +royale eut lieu, et il leur annonça, dans un discours touchant, la +résolution prise de mourir pour son peuple. L'effet en fut prodigieux. +Jamais rien de plus pathétique n'agit plus puissamment sur des hommes +rassemblés; jamais je n'ai éprouvé des sensations plus profondes. On +peut juger d'après cela des résultats qu'on aurait obtenus par la mise +en action de ces mémorables paroles. Je crus le roi décidé à exécuter ce +que je lui avais proposé. Le colonel Fabvier, d'après mes ordres, avait +dressé tous les projets de détail; mais le roi ne changea pas de langage +avec moi. Il me parla du camp de Villejuif, où les troupes se +rassemblaient, et de la bataille qu'il allait y livrer. Parler de +combattre, avec des troupes dont les dispositions étaient si connues, si +patentes et si évidemment hostiles contre lui, était chose pitoyable. +Une revue de la garde nationale avait montré un bon esprit dans la +population, mais cependant personne ne se présenta pour marcher à +l'ennemi. Dès lors, n'ayant rien préparé pour se défendre, on ne pouvait +plus se faire illusion sur l'avenir.</p> + +<p>Les nouvelles se succédaient avec rapidité. Les troupes à portée de la +route allaient rejoindre l'Empereur et n'attendaient pas même de +recevoir ses ordres. Cette vieille garde tant dédaignée, on la faisait +partir de Metz, et on crut se l'attacher en promettant le grade de +sous-lieutenant à chacun des soldats qui la composaient. On demanda +l'avis des chefs par le télégraphe; mais la réponse fut que de +semblables faveurs, dans des circonstances pareilles et avec des +antécédents si récents, ne produiraient que le mépris. Bientôt cette +troupe reprit les anciennes couleurs et se sépara de ceux de ses chefs +qui voulurent rester fidèles.</p> + +<p>Soult avait eu précédemment l'étrange idée de rassembler tous les +officiers à demi-solde présents à Paris et dans la division, et d'en +faire un corps armé de fusils pour l'opposer à Napoléon, mesure si +étrange, qu'elle motiva, de ma part, auprès du roi, l'accusation de +trahison contre son ministre. En effet, le foyer du mécontentement était +placé parmi les officiers, et particulièrement parmi les officiers non +employés. Leur donner des fusils et en faire des soldats aurait pu à +peine réussir, en supposant chez eux l'affection la plus vive et le +dévouement le plus absolu: mais, dans la circonstance, et avec leurs +mauvaises dispositions bien connues, l'absurdité de cette mesure était +évidente. Quand une révolte a lieu, la première disposition à prendre +est d'ordonner la dispersion des individus qui se sont réunis dans un +but coupable, parce que chacun, placé à côté d'autres mécontents, sent +sa force, tandis qu'isolé il devient faible; et, dans ce cas-ci, réunir +ceux qui doivent y participer, n'est-ce donc pas organiser la révolte? +L'effet fut conforme à ces prévisions. L'insurrection immédiate de ce +corps d'officiers, réuni à Melun, força à le dissoudre. Des cris +universels s'élevèrent contre Soult, et le roi lui retira son +portefeuille.</p> + +<p>Je ne sais si Soult avait été dans le secret du retour de l'Empereur: +j'en doute; mais, ce dont je suis bien convaincu, c'est qu'il a employé +son intelligence à augmenter le nombre des ennemis des Bourbons, au lieu +de chercher à leur faire des partisans, et qu'il voulut évidemment leur +perte, mais au profit de qui?</p> + +<p>Les défections se succédaient rapidement; elles précédaient l'arrivée de +Napoléon. Aucun rapport ne faisant connaître sa marche avec certitude, +je pris le parti d'envoyer deux détachements de la maison du roi, l'un à +Provins et l'autre à Sens, à la tête desquels étaient deux officiers +intelligents. De quatre heures en quatre heures, un officier m'était +expédié en poste avec la nouvelle des événements dont on avait +connaissance.</p> + +<p>Le 19 mars, à neuf heures du matin, je reçus le rapport que Napoléon +était entré le 17 à Auxerre et continuait sa marche sur Paris. Je me +rendis immédiatement chez M. de Blacas, et nous fûmes ensuite ensemble +chez le roi. Aussitôt après lui avoir rendu compte de ce que je venais +d'apprendre, le roi me dit, sans aucune émotion et comme une chose +arrêtée d'avance dans son esprit: «Je partirai à midi. Donnez les ordres +en conséquence à ma maison militaire.»--Et toujours auparavant il +m'avait répété jusqu'à satiété qu'il voulait rester. Je lui répondis que +la chose était impossible. L'appel étant fait depuis huit heures, tout +le monde était dispersé. Il insista, et je lui démontrai qu'avec la +meilleure volonté on ne pouvait pas prévenir chacun avant l'appel du +soir à six heures; mais il ne voulut entendre à rien. Alors je lui +demandai de me donner au moins jusqu'à deux heures, afin que j'eusse le +temps de faire courir partout pour rassembler mon monde. Il m'exprima +son indécision sur le lieu où il se retirerait; mais il pensait sortir +du côté de la barrière de l'Étoile, de là se rendre au Champ de Mars, +sous prétexte de passer la revue de sa maison, et, arrivé à la hauteur +des Champs-Élysées, continuer sa route. Je devrais alors suivre la même +direction que lui.</p> + +<p>Je le quittai pour exécuter ses ordres. On parvint à prévenir les gardes +du corps, chevau-légers, gendarmes, mousquetaires, etc., etc., et, à +deux heures, toute la troupe dorée était à cheval, au Champ de Mars, +attendant la nouvelle du départ du roi pour se mettre en mouvement et +marcher à sa suite.</p> + +<p>Trois heures étaient passées, et le roi n'arrivait pas. Des +rassemblements étaient formés sur la place Louis XV et aux environs du +château. Je crus à propos de porter la tête de ma colonne dans l'allée +des Veuves, prête à déboucher sur la route ou à se porter sur les +Tuileries, si les circonstances le rendaient nécessaires. J'envoyai +plusieurs aides de camp aux renseignements.</p> + +<p>Nous étions dans cette situation quand le roi arriva au Champ de Mars en +voiture; il continua jusqu'à l'allée des Veuves, où il s'arrêta. Je +m'approchai de la portière, et il me dit: «J'ai changé d'avis, et je ne +partirai que cette nuit. Faites rentrer les troupes, et à sept heures +venez chez moi.»</p> + +<p>Cette disposition avait été prise dans un conseil tenu par le roi depuis +que je l'avais quitté. On y avait décidé de conduire le roi à Lille, et +on va voir la sagesse des mesures prises pour l'exécution de cette +disposition. Napoléon, en débarquant, avait mille hommes avec lui, et +nous pouvions en réunir quatre-vingt mille. Les forces respectives ne +comportaient donc pas une guerre. Il ne pouvait être question d'aucun +combat. C'était une affaire d'opinion. Si les troupes étaient fidèles au +roi, la troupe de Napoléon disparaissait comme un nuage; si les troupes +prenaient parti pour lui, comme cela arriva, c'était lui alors qui avait +quatre-vingt mille hommes, et nous qui n'avions rien. Le jour même où +plus de quarante mille avaient rejoint l'Empereur, il était hors de +doute que toute l'armée en ferait autant. Cependant on imagina +d'ordonner la formation d'un camp à Villejuif, et, mieux encore, on +ordonna d'en former un autre avec les garnisons du Nord à Amiens. Si les +troupes de Villejuif suivaient l'exemple de celles de Lons-le-Saulnier +et des autres réunies à Napoléon, il était absurde de croire que celles +d'Amiens agiraient différemment. Dans cette situation, le roi étant +décidé à ne pas se retrancher dans son palais, et se retirant dans le +nord du royaume, le camp formé sur nos derrières, au lieu de nous être +utile, pouvait nous être contraire, mettre obstacle à notre retraite et +empêcher la liberté de nos mouvements.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: Lille choisi comme point de retraite, on avait pu +avoir pour objet de se servir du prétexte de la formation d'un camp pour +en faire sortir des troupes peu sûres et confier la garde de cette +forteresse aux habitants, aux gardes nationales, dont le dévouement +était constaté et absolu. Alors la disposition aurait été raisonnable; +mais on se garda bien de penser à une semblable combinaison. On avait +formé le camp d'Amiens sans motif d'une utilité possible et avec de +grands inconvénients; puis, quand il devenait important de le +conserver, quand le destin de la cause royale semblait dépendre de +l'éloignement des troupes de Lille, on le licencia; en sorte que, les +troupes revenant dans leurs garnisons, le roi n'y fut plus maître.</p> + +<p>À sept heures, m'étant rendu chez le roi, il remit entre mes mains un +ordre écrit par lui pour me mettre en marche à minuit avec sa maison +pour Saint-Denis, et en même temps un second ordre également de lui, +censé reçu à Saint-Denis pour me diriger sur Lille. Je lui demandai si +ce point de retraite était invariablement arrêté. Un autre, le Havre, me +paraissait beaucoup meilleur. Je lui dis: «Vous seriez à trois marches +de Paris et toujours à portée de cette ville. Quoique cette place ne +soit pas forte, elle est capable d'une défense suffisante pour la +circonstance. Vous êtes au milieu d'une population toute dévouée, la +Normandie, à portée d'autres qui vous sont également attachées, les +Flamands, les Picards, les Bretons. Vous pouvez recevoir des secours de +ces provinces par mer, et en recevoir même des Anglais s'il est +nécessaire. On ne peut ni vous bloquer ni gêner votre retraite +personnelle. La maison du roi, moins que rien pour combattre en rase +campagne, est suffisante pour la défense d'une petite place. Si Napoléon +va à la frontière et que Paris remue, vous pouvez y revenir. Dans tous +les cas, votre présence à portée de la capitale vous fera opérer une +puissante diversion. Au défaut du Havre, je choisirais Dunkerque, une +place maritime enfin.»</p> + +<p>Mes raisonnements étaient évidents, et cependant le roi ne put les +comprendre. Il persista dans les dispositions faites. Le départ eut lieu +vers minuit avec son cortége ordinaire, et cinq capitaines des gardes. +Je me mis ensuite en marche avec Monsieur, M. le duc de Berry et la +maison du roi.</p> + +<p>Nous allâmes le premier jour coucher à Noailles. Cette troupe, dont +j'avais le commandement, était conduite par les officiers les plus +étrangers au service. Une jeunesse très-recommandable n'offrait de +ressources que pour défendre un poste fermé, où on pourrait l'organiser +et l'instruire. Les gardes du corps, non montés, furent armés de fusils; +mais, peu accoutumée à la fatigue des marches, cette partie de nos +forces se désorganisa promptement. Nous couchâmes le second jour à Poix, +en avant de Beauvais. Mon intention étant de passer par Amiens, je +voulus savoir, avant de me porter sur cette ville, s'il ne s'y trouvait +pas de troupes insurgées. J'envoyai en conséquence un garde du corps +pour avoir des nouvelles; mais, ce garde du corps n'étant pas revenu à +temps, nous prîmes la direction d'Abbeville.</p> + +<p>Partout nous trouvâmes la population dans les meilleures dispositions +pour nous. L'expression des bons sentiments était universelle. Le +désespoir de voir tomber un gouvernement doux et paternel était exprimé +sur toutes les figures et dans toutes les paroles. Jamais souverain +renversé de son trône n'a reçu un pareil accueil, et des témoignages +plus vrais, plus évidemment sincères que Louis XVIII en cette +circonstance. L'espoir d'un prompt retour était hautement exprimé, et +l'opinion était alors si prononcée en faveur de l'ordre de choses qui +croulait, la haine pour ce qui l'avait précédé si énergique, que le +concours des étrangers dans l'arrangement de nos affaires ne présentait +rien d'odieux, aux yeux du peuple. La fierté nationale, qui réclame avec +raison une indépendance absolue dans la discussion de nos intérêts +propres, s'était alors soumise à l'empire des circonstances, et l'on ne +regardait plus les étrangers comme ennemis. Les ennemis, aux yeux des +trois quarts des habitants de ces départements, étaient ceux qui +renversaient le roi de son trône et allaient ramener la guerre.</p> + +<p>Nous allâmes, le 23, à Saint-Pol. Le 24, nous prîmes la petite route +conduisant directement à Lille; mais, à l'approche de cette ville, nous +apprîmes le départ du roi, forcé d'en sortir par l'insurrection des +troupes, qui avaient fermé les portes de la citadelle et arboré les +trois couleurs. On nous annonça en même temps que le roi avait passé la +frontière et pris la route de Bruges. N'ayant aucune possibilité +d'entrer à Lille, nous nous dirigeâmes sur Béthune, avec l'intention de +continuer plus tard notre route pour la Belgique.</p> + +<p>Nous étions suivis, dans notre mouvement, depuis Paris, par un corps de +cavalerie commandé par le général Excelmans. S'il nous eût atteint et +eût voulu presser notre retraite, il aurait pu causer beaucoup de +désordre et nous faire éprouver d'assez grandes pertes; mais il était +parti tard et n'avait pas l'ordre d'agir avec vigueur. Aussi tout +s'était passé jusque-là d'une manière très-pacifique. Cependant, réunis +devant Béthune, pour une halte, pêle-mêle, avec le peu d'ordre qui +accompagne ordinairement des troupes semblables et d'aussi nouvelle +formation, il y eut une grande alerte. La cavalerie d'Excelmans +n'entreprit cependant rien de sérieux, et nous continuâmes notre +mouvement pour la frontière au milieu de boues épouvantables.</p> + +<p>Arrivé à Estaire, Monsieur renvoya la maison du roi et chargea le +général Lauriston, qui restait en France et commandait une compagnie de +mousquetaires, d'opérer ce licenciement d'une manière régulière. Peu de +monde eût obéi si l'on avait prescrit de passer la frontière; seulement +ceux qui voulurent suivre la fortune de la famille royale reçurent +l'assurance de ne pas être abandonnés.</p> + +<p>Environ trois cents gardes du corps et autres nous suivirent, et nous +partîmes pour nous rendre à Ypres. La caisse de ma compagnie était bien +garnie, j'avais en outre quelques fonds à ma disposition comme +commandant la maison du roi; je les distribuai aux officiers et aux +gardes de ma compagnie, de manière à les mettre pour le premier moment +au-dessus du besoin, et de les empêcher de prendre du service trop tôt +après s'être séparés du roi.</p> + +<p>Telles sont les circonstances de cette catastrophe du 20 mars, où tout +ce que le coeur humain a de plus perfide et de plus bas s'est montré à +découvert. Jamais on ne s'est joué avec plus d'audace et d'impudence de +ce que les hommes doivent avoir de plus sacré, leur serment. On répétait +avec éclat et à chaque instant des assurances de fidélité, quand on +était résolu à trahir le lendemain, ou dès le jour même. Les chefs de +l'armée, les généraux, portèrent cet oubli de leurs devoirs jusqu'au +cynisme. On acceptait des faveurs, car c'était toujours cela d'acquis, +et l'on ne faisait rien, absolument rien pour les justifier.</p> + +<p>Une semblable conduite dut imprimer dans l'esprit des Bourbons une +grande haine et une profonde défiance. Ces souvenirs peuvent expliquer +la conduite qu'ils tinrent plus tard envers eux, mais non la justifier; +car ce qu'ils firent était opposé à leurs intérêts bien entendus. Des +hommes supérieurs se seraient élevés si haut, qu'ils auraient écrasé par +leur magnanimité leurs adversaires, et conquis pour toujours tout ce qui +portait un coeur généreux. Mais n'anticipons pas sur cette grande +question de la conduite tenue à la seconde Restauration. Ce sera bientôt +l'objet de mes récits et d'une triste critique.</p> + +<p>Malgré ce que je viens de dire de sévère sur la conduite des généraux, +il n'est pas démontré qu'un bon nombre n'eût servi fidèlement, s'il y +eût eu un temps d'arrêt, une lutte engagée sur un point quelconque dans +un poste fermé, sous les yeux du roi. Par un motif ou par un autre, +beaucoup de ceux qui l'avaient quitté lui seraient revenus. L'opinion +publique, et le désir de préserver la France de nouveaux malheurs, +eussent singulièrement favorisé ce retour et servi de prétexte. Un +souverain a droit d'exiger l'obéissance de ses peuples; mais ses peuples +ont le droit d'exiger de lui protection et direction. Quand l'une et +l'autre manquent, les liens sont rompus entre eux; il n'y a plus de +rapport qui les unisse. Je me suis souvent demandé ce qu'aurait fait +Napoléon, s'il eût trouvé louis XVIII dans son château fortifié, avec +des défenseurs dévoués et des vivres? Il aurait fait usage de toutes +sortes de séductions; mais certes il n'aurait pas essayé d'employer la +violence.</p> + +<p>Le roi s'était, comme je l'ai dit, rendu d'abord à Bruges. Il vint +ensuite à Gand, où nous l'avions précédé, après avoir passé deux jours à +Ypres. On assure qu'arrivé à Bruges M. de Blacas voulait le décider à +passer en Angleterre. La fortune qu'il avait acquise pendant les dix +mois de son administration suffisait alors à l'ambition de ce +personnage. Accoutumé à la pauvreté, quelques millions réunis lui +paraissaient le <i>nec plus ultra</i> de la fortune, et il voulait mettre en +sûreté des richesses de beaucoup supérieures à tous les rêves qu'il +avait jamais faits; mais le roi résista. S'il eût passé la Manche, il +est probable que la couronne de France lui échappait ainsi qu'à son +frère. Le roi s'établit donc à Gand, y réunit tout ce qui était sorti de +France, et nomma des ministres <i>in partibus</i>, qui tinrent une espèce de +conseil et crurent gouverner. M. de Chateaubriand, dévoré de la manie +ministérielle, quelque impuissant qu'il soit à exercer le pouvoir, se +crut réellement ministre, fit divers rapports au roi, dont les colonnes +du <i>Moniteur de Gand</i> furent remplies. Une vanité enfantine, poussée +jusqu'à l'excès, lui a fait depuis rappeler à tout propos ce prétendu +ministère.</p> + +<p>À notre arrivée à Gand, nous fûmes informés de la déclaration du congrès +de Vienne, en date du 13 mars. Elle décidait la question de l'avenir. +Napoléon avait commis une immense faute en précipitant son entreprise. +S'il eût attendu, pour quitter l'île d'Elbe, le départ de Vienne des +souverains (et ils étaient au moment de se séparer), il doublait ses +moyens de résistance, en gagnant le temps nécessaire à ses ennemis pour +s'entendre et concerter leurs efforts contre lui. Mais voyons maintenant +si, une fois le masque jeté, et dans la position où Napoléon s'était +placé, il a pris le meilleur parti et tenu la conduite la plus conforme +à ses intérêts.</p> + +<p>Le débarquement de Napoléon avec une poignée de soldats, sa marche +hardie, sa manière de se présenter devant les premières troupes qu'il +rencontra, rappellent ces inspirations sublimes dont sa vie est remplie +et cette supériorité de génie qui le caractérisait. Mais, arrivé à +Paris, il ne fut plus le même homme. En contact avec de grandes +difficultés, il les aurait vaincues dans sa jeunesse, mais alors elles +furent plus fortes que lui. Cette grande énergie de volonté qui +anciennement lui était propre avait disparu. Ces hommes à phrases, si +funestes au succès des affaires dont ils se mêlent, s'emparèrent de lui +et lui imposèrent. Il voulut les tromper, et pour cela il masqua son +caractère, tandis qu'en le conservant dans sa vérité il pouvait réussir +et mettre plus de chances en sa faveur.</p> + +<p>Le pays n'a pas rappelé Napoléon, c'est l'armée. L'armée seule faisait +sa force<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Une fraction de la nation s'est réjouie de son retour, mais +la masse en a été au désespoir; et la preuve s'en trouve dans le peu +d'efforts faits pour continuer la lutte après les premiers revers, +malgré tant de moyens employés pour les développer. La déclaration du 13 +mars, rendant la guerre certaine, et son appui véritable étant l'armée, +il devait baser sur elle presque tous ses calculs et réduire son thème à +une question toute militaire. L'armée qu'il retrouvait n'était pas cette +armée composée de misérables débris comme en 1814, mais une armée +reposée, refaite, remplie de vieux soldats revenus de Russie, d'Autriche +et d'Angleterre, ayant des injures à venger. Nous avions organisé +quatre-vingt mille hommes et cent pièces de canon attelées contre lui. +Ces quatre-vingt mille hommes ayant fait demi-tour, il était en état +d'opposer immédiatement aux étrangers quatre-vingt mille hommes, qu'il +aurait pu facilement porter à cent ou cent vingt mille, avec une +artillerie nombreuse, bien attelée et en état d'entrer en campagne.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a> +<a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Le 21 mars, M. Mollien, ancien ministre du Trésor, vint +féliciter Napoléon sur son retour et sur les transports de joie que les +populations lui avaient témoignés, disait-il, sur son passage. Napoléon +lui répondit: «Est-ce que vous croyez cela aussi? Ce sont des contes; +elles m'ont laissé passer comme elles ont laissé partir l'autre.» (<i>Note +du duc de Raguse.</i>)</blockquote> + +<p>Son débarquement à Cannes et son arrivée à Paris m'avaient rappelé le +Bonaparte d'Italie et d'Égypte. Je le crus revenu tout entier et j'étais +convaincu qu'après avoir reconquis le pouvoir il se hâterait d'employer +le seul moyen de le consolider. Napoléon, en ce moment, devait continuer +à frapper l'opinion, à étonner le monde par quelque chose de surnaturel. +Puisqu'il avait parlé de trahison, quelque absurde que fût cette +assertion, il devait rejeter tous les malheurs passés sur elle. Des +succès éclatants eussent remué encore les coeurs, même des gens les +moins dévoués, tant la gloire a de prix aux yeux des Français!</p> + +<p>Si Napoléon eût donc conçu son rôle ainsi, s'il fût entré tout de suite +en campagne pour ressaisir ce que l'on est accoutumé à appeler les +frontières naturelles, il les aurait reprises en un moment et sans la +moindre difficulté. Persuadé qu'il agirait ainsi, je calculais le +commencement de ses mouvements pour le 4 avril.</p> + +<p>Six mille Anglais seulement, se trouvant en Belgique, se seraient +immédiatement réfugiés dans Anvers. L'armée belge, depuis si peu de +temps séparée de l'armée française, animée précisément du même esprit, +n'aurait pas hésité à se réunir à elle et l'aurait augmentée de trente +mille hommes. Les troupes prussiennes dans le grand-duché, étant peu +nombreuses et toutes éparpillées, se seraient jetées dans Juliers ou +auraient repassé le Rhin.</p> + +<p>Ainsi, sans coup férir, sans combattre et par de simples marches, +Napoléon aurait eu, en peu de jours, ses avant-postes sur l'Escaut et +sur le Rhin. Après avoir rallié trente mille soldats et acquis Bruxelles +et des pays riches, pleins de ressources de toute espèce, calcule-t-on +le retentissement d'un pareil résultat dans toute la France, et le +mouvement qui en serait résulté en faveur du gouvernement? De tous côtés +les conscrits se seraient levés et l'auraient rejoint avec empressement. +Les discussions intempestives auraient été ajournées et la France était +débourbonisée. Au lieu de cela, Napoléon se laissa imposer par les vieux +révolutionnaires et les jeunes libéraux, sortant de l'école créée par la +Restauration; et, tandis que la guerre l'aurait peut-être sauvé, il fit +de la politique et de la révolution, ce qui devait infailliblement le +perdre; car il en résultait pour les étrangers un répit et du temps pour +s'organiser, s'entendre et agir avec ensemble. D'ailleurs une +révolution, celle même qui un jour doit donner des produits utiles, +s'affaiblit immédiatement en divisant les moyens. Elle commence toujours +par le désordre, et le désordre est une cause de mort pour tout pays +comme pour tout gouvernement qui y est en proie.</p> + +<p>Il est assez bizarre de reprocher à Napoléon de n'avoir pas fait la +guerre, mais dans la circonstance il eut tort. Elle était dans ses +intérêts et devait résulter de sa position. Il eut l'air d'ouvrir les +yeux à la lumière, et les doctrinaires, si vains de leur nature, furent +enchantés de sa conversion, comme si un homme semblable pouvait jamais +changer. Il voulut paraître avoir modifié ses idées et son caractère. Il +ne trompa que peu de gens et perdit la faculté d'agir dans le moment le +plus opportun. Il resta donc et se mit à discuter avec Benjamin Constant +et consors. Il annonça le retour prochain de Marie-Louise, et l'on sut +promptement qu'il n'aurait pas lieu. L'Autriche restant sourde à sa voix +et à ses efforts pour la détacher de l'alliance, il vit chaque jour +s'évanouir ses espérances et s'amonceler de nouveaux obstacles devant +lui. Au moment d'entrer en campagne, il avait les plus tristes +pressentiments. Il s'en expliqua plusieurs fois dans l'intimité, et +Decrès, la veille de son départ pour l'armée, surprit un jour sa pensée +intime. Entré dans son cabinet, il le vit enfoncé dans un fauteuil, +ayant l'air assoupi. Decrès resta silencieux et immobile pour attendre +le moment du réveil. Peu après Napoléon se leva brusquement en +prononçant tout haut ces paroles: «<i>Et puis cela ira comme cela +pourra!</i>»</p> + +<p>Je le répète, Napoléon manqua à sa fortune en devenant infidèle à son +caractère. Il aurait donné un mouvement immense aux esprits, enflammé +les imaginations, s'il avait conquis la Belgique et les bords du Rhin. +En éloignant à vingt ou trente marches les premiers champs de bataille, +il donnait à la guerre un tout autre caractère. Mais sa volonté n'était +plus la même, l'homme était usé, et les deux dernières campagnes ne +l'avaient que trop montré. Relevé avec éclat pour un moment, bientôt il +était retombé. La manière dont il fit personnellement la campagne de +Waterloo le prouve. Decrès, que je citerai encore, homme d'esprit, bon +observateur et bien placé pour voir, me dit de lui, au retour de Gand, +ces propres paroles: «Il y a toujours en lui un esprit prodigieux. Sous +ce rapport, il est tel que vous l'avez connu; mais plus de résolution, +plus de volonté, plus de caractère. Cette qualité, si remarquable +autrefois chez lui, a disparu. Il ne lui reste que son esprit.»</p> + +<p>On connaît les proclamations du golfe de Juan, où j'étais accusé de +trahison, ainsi que le duc de Castiglione. Mon devoir m'ordonnant d'y +répondre, je publiai une défense peu après à Gand. Cette réponse, +envoyée en France, imprimée, y produisit l'effet désiré auprès de ceux +qui en eurent connaissance. Le caractère de vérité qu'elle porte donna +du crédit à mes paroles; mais le gouvernement, mécontent de l'accueil +qui lui était fait, mit obstacle à sa circulation, et elle ne fut pas +alors suffisamment répandue<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Je fis la faute de ne pas la faire +réimprimer à notre retour en France, et insérer dans le <i>Moniteur</i>. +Quand on a la conscience pure et un noble et légitime orgueil, l'idée +d'être réduit à se justifier d'une infamie offense et blesse le coeur. +Cette justification se trouve jointe aux pièces justificatives de ces +<i>Mémoires</i>. Écrite à Gand, au quartier général de l'émigration, elle a +le ton de modération et la nuance d'opinion qui convenaient à mes +antécédents.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a> +<a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Voir pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Je ne parlerai pas des affaires politiques qui se traitèrent à Gand, +n'ayant pas été mis dans leur secret. Je restai un mois environ dans +cette ville, vivant dans la familiarité du roi et le voyant beaucoup. +Pendant ces longues journées et les soirées, j'ai pu juger plus +particulièrement de la nature de l'esprit de Louis XVIII, et me +convaincre qu'il y avait chez lui peu de ce que l'on appelle +vulgairement esprit, c'est-à-dire la faculté de combiner ses idées avec +promptitude. Il contait volontiers, ne se refusait pas à la discussion, +et l'autorisait sans jamais l'approfondir; mais il savait admirablement +bien, avec son incroyable mémoire, appliquer son érudition, faculté qui +te rendait quelquefois éblouissant auprès de ses nouveaux auditeurs.</p> + +<p>J'ai à citer un trait qui peint merveilleusement l'imprévoyance de M. de +Blacas et sa coupable insouciance dans la conduite des affaires. Le +<i>Moniteur</i> avait annoncé que Napoléon avait trouvé dans le cabinet de +Louis XVIII une très-grande quantité de papiers importants; il donnait +l'indication de leur nature et parlait de la correspondance du roi avec +ses partisans en France pendant tout le temps de l'émigration. Je crus +le fait faux et justifié seulement par la trouvaille de quelques lettres +égarées et insignifiantes. On en parla à dîner. J'étais auprès de M. de +Blacas, et je lui dis: «Sans doute ce que dit le <i>Moniteur</i> est de pure +invention, car il serait incroyable que l'on eût agi ainsi?</p> + +<p>--Je vous demande pardon, me dit M. de Blacas avec cet air de +satisfaction qui accompagne toujours ses paroles; tous les papiers +existent en effet en totalité, et classés par année et par lettre +alphabétique.</p> + +<p>--Comment! lui dis-je, et vous n'avez pas craint de compromettre et de +perdre tant de gens et de familles qui se sont attachés au roi! Mais +comment n'avez-vous pas emporté les papiers? Si vous ne pouviez les +emporter, vous pouviez les faire jeter dans des malles, des sacs, en les +confiant en dépôt à des personnes sûres. Enfin le pis aller était de les +brûler.»</p> + +<p>Il persista dans son opinion et me dit encore que cela eût été +impossible. En vérité, il paraissait jouir de l'idée du bon ordre et du +classement dans lequel il les avait laissés. Et puis, faites des +affaires dans des temps extraordinaires, avec de pareilles gens, aussi +peu prévoyants, aussi dépourvus de ressources dans l'esprit!</p> + +<p>Nous étions à Gand depuis plusieurs jours quand nous apprîmes, par le +<i>Moniteur</i>, l'issue fâcheuse de l'entreprise de M. le duc d'Angoulême et +le rôle joué, dans cette circonstance, par le général Grouchy. Je n'ai +jamais vu Monsieur dans une fureur pareille: elle était assurément bien +légitime, car il voyait la vie de son fils très-compromise. Il jura de +se venger de Grouchy si la fortune lui en fournissait l'occasion; mais, +quand elle s'est offerte, en bon chrétien, il l'a dédaignée.</p> + +<p>Je ne veux pas caractériser la conduite de Grouchy dans cette +circonstance; je ne veux que raconter les faits<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Grouchy avait reçu, +quatre jours avant la catastrophe, le cordon rouge et renouvelé les +assurances de sa fidélité; mais à peine M. le duc d'Angoulême eut-il +remué dans le Midi et marché sur la Drôme, que le zèle exprimé par +Grouchy à Napoléon détermina celui-ci à l'envoyer pour s'opposer à ses +progrès et mettre de l'ensemble dans le mouvement des troupes employées +contre lui. Avec ses antécédents, Grouchy devait, ou ne pas se charger +de cette mission, ou n'y consentir qu'à la condition expresse de sauver +la personne du prince. À son arrivée, il trouva la besogne faite et une +capitulation assurant à M. le duc d'Angoulême une libre retraite en +Espagne, véritable fortune pour Grouchy de voir un arrangement déjà +fait, signé et en pleine exécution. Des engagements semblables sont +toujours respectés, et cette circonstance sortait Grouchy d'embarras +sans compromettre sa responsabilité; mais, loin de profiter d'une +occasion si favorable, il déchira la capitulation. Le malheureux prince +perdait ainsi sa sauvegarde et tombait entre ses mains. Si Napoléon, en +domptant son caractère, ne fût pas revenu sur un premier mouvement, +tout de vengeance et de sévérité; si les hommes qui l'entouraient +n'eussent pas cherché à agir sur lui pour adoucir ses résolutions, M. le +duc d'Angoulême, selon toutes les apparences, devait périr.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a> +<a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 11 avril 1815. Dépêche télégraphique de +Montélimar du 9. + +<p><i>Moniteur</i> du 12 avril. Réponse et ordre de l'Empereur au général +Grouchy.</p> + +<p><i>Moniteur</i> du 16 avril. Détails sur la capitulation du duc d'Angoulême +avec le général Gilli.</p></blockquote> + +<p>Le général Grouchy était dévoré du désir d'être maréchal. Il fut élevé à +cette dignité après cette singulière campagne. Le scandale de ce choix +fut bientôt expié par la conduite qu'il tint à Waterloo. Les tristes +souvenirs des causes de sa promotion ne l'ont pas empêché de crier à +l'injustice quand les Bourbons n'ont pas voulu le reconnaître comme +maréchal. Il a fallu une nouvelle révolution, celle de 1830, pour le +faire jouir enfin de ce titre, tant ambitionné.</p> + +<p>Tout se disposait à la guerre; les troupes arrivaient de toutes parts en +Belgique. J'étais bien résolu à ne jouer aucun rôle actif dans une +guerre contre mon pays. En conséquence, je crus convenable de m'éloigner +du théâtre des opérations laissant à l'avenir de décider de mon sort. Si +les événements eussent fait triompher Napoléon, j'étais bien décidé, à +moins d'une réparation solennelle de sa part, à ne jamais rentrer en +France; et j'avais envisagé mon exil avec le même courage que quinze ans +plus tard, j'ai retrouvé dans une circonstance analogue et pire; car +alors il ne fallait que le retour à la justice et à la vérité d'un seul +coeur, celui de Napoléon. J'ai eu depuis l'assurance qu'il était +non-seulement disposé, mais encore tout résolu; tandis qu'aujourd'hui +j'ai contre moi les passions populaires, cette hydre à cent têtes, si +dangereuse à combattre et si difficile à vaincre. Je me décidai donc à +me rendre à Aix-la-Chapelle pour y prendre les eaux, que mes blessures +reçues en Espagne me rendaient nécessaires. Le roi, auquel je parlai +avec franchise de mes opinions et de ma résolution, l'approuva +complétement.</p> + +<p>Avant de partir de Gand, j'eus le désir de voir une compagnie +d'artillerie à cheval anglaise, qui s'y trouvait. Le matériel anglais +est si différent de celui dont nous nous servions autrefois, que la +comparaison était curieuse à faire. Je l'examinai donc en détail, et +j'admirai la simplicité de ces constructions, adoptées depuis en France. +Cette visite donna lieu à une circonstance singulière. On me présenta le +maréchal des logis, qui, le 22 juillet 1812, avait pointé la pièce dont +la décharge m'avait fracassé le bras, une heure avant la bataille de +Salamanque. On ne pouvait s'y tromper, cette blessure fatale avait été +causée par un coup de canon unique, tiré à une heure connue, sur un +point déterminé. Je fis bon accueil à ce sous-officier. Depuis j'ai revu +ce même homme à Woolich, où il est garde-magasin, quand j'ai été, en +1830, visiter ce magnifique arsenal; mais alors il n'avait qu'un bras, +ayant perdu l'autre à Waterloo; et, lui faisant mon compliment de +condoléance, je lui dis: «Mon cher, à chacun son tour.»</p> + +<p>Je me rendis à Aix-la-Chapelle, où je me soignai avec un tel succès, que +je retrouvai, à une diminution de forces près, l'usage complet de mon +bras. J'attendis les événements dans cette ville, et le commencement de +la guerre. Napoléon débuta par des succès sur l'armée prussienne: le +combat de Fleurus, où les Prussiens furent surpris, et la bataille de +Ligny, gagnée par les Français. Indépendamment des pertes éprouvées sur +le champ de bataille, les Prussiens eurent un si grand nombre de +fuyards, que plus de trois mille hommes arrivèrent jusqu'à +Aix-la-Chapelle, avec une promptitude extraordinaire. J'eus ce spectacle +sous mes yeux. Rappelant mes souvenirs, je dois exprimer mes sensations +d'alors. Elles étaient toutes de joie intérieure et de satisfaction; et +cependant un second succès m'aurait fait quitter ma retraite pour me +porter plus loin. Mais, après avoir passé sa vie au milieu d'une armée, +dont on a partagé la gloire et les malheurs, on ne peut être insensible +à ses succès, quoique devenu étranger à sa destinée, et lors même que +ses succès doivent nous être personnellement funestes. Ces affections +profondes dépassent de beaucoup les limites des intérêts. Ceux-ci +gouvernent les masses; celles-là nourrissent les coeurs élevés. +Toutefois, je le répète, j'éprouvai une satisfaction véritable en voyant +fuir les Prussiens; mais je restai chez moi, afin de ne pas montrer des +impressions qui m'auraient rendu suspect à l'autorité, deux jours après, +la nouvelle de la bataille de Waterloo arriva, et successivement celle +de la dispersion de l'armée française et de la marche des étrangers sur +Paris; enfin, celle du départ du roi pour Cambrai. Je me mis en route +peu après, pour aller le rejoindre.</p> + +<p>Je me garderai bien de discuter à fond les circonstances militaires de +cette courte campagne. Cependant j'en dirai deux mots. Le début en fut +habile et brillant. L'offensive fut préparée avec mystère. L'ennemi fut +surpris dans ses cantonnements. La faute du 16 est d'avoir trop affaibli +le maréchal Ney, ce qui l'empêcha d'emporter la position des +Quatre-Bras, et d'écraser l'avant-garde ennemie, chose qui aurait été +d'un effet immense, en mettant obstacle au rassemblement de l'armée +anglaise. Le corps du comte d'Erlon passa, comme le troisième corps à +Leipzig, la journée en marches et en contre-marches, et ne fut utile ni +contre les Prussiens, où il était inutile, ni contre les Anglais, où il +aurait été nécessaire, conséquence naturelle des indécisions de +Napoléon. La bataille de Ligny paraît devoir être aussi un objet de +critique par la manière dont l'armée prussienne fut attaquée, et +cependant des succès couronnèrent les efforts de cette journée; mais ce +qui ne peut se comprendre, c'est la manière d'opérer de Napoléon, le 18, +jour décisif de la bataille de Waterloo.</p> + +<p>Après la bataille de Ligny, gagnée, le 16, sur les Prussiens, ceux-ci +s'étaient retirés sur Wavres. Napoléon mit à leur poursuite Grouchy avec +un corps de quarante mille hommes, et lui, avec tout le reste de +l'armée, se porta dans la direction de Bruxelles, par la grande route. +Les Anglais, qui occupaient la position des Quatre-Bras, l'évacuèrent et +prirent position en avant de la forêt de Soignies. Là, s'étant arrêtés, +ils se décidèrent à livrer bataille. Les Prussiens, après s'être ralliés +et réorganisés, rejoints par des troupes fraîches, devaient déboucher +sur le flanc de l'armée française. Ce mouvement ordonné et convenu, +naturel à penser, fut connu par Napoléon, au moyen d'une lettre +interceptée du général Blücher, annonçant qu'il ne pourrait pas +déboucher avant les quatre heures de l'après-midi. Napoléon avait donc +un motif puissant de commencer la bataille de très-bonne heure. Il était +en mesure de combattre successivement, et non ensemble, les deux armées +ennemies. Une attaque matinale lui donnait des chances de succès, et, +s'il était vaincu dans le premier combat, il avait le temps de +s'éloigner du champ de bataille, avant l'arrivée des nouvelles forces de +l'ennemi. Une sorte de négligence, le mauvais temps, des calculs de +munitions (et il est incroyable que, si peu de temps après l'ouverture +de cette campagne et si peu éloignés des dépôts de la frontière, on fût +déjà à court de munitions); enfin, le concours de ces divers motifs fit +que l'action ne commença qu'à onze heures. Elle fut menée sans ensemble. +On attaqua les différents points isolément. Une grosse ferme retranchée, +la Belle-Alliance, fut assaillie sans avoir été auparavant écrasée par +un bon feu d'artillerie. Enfin, on ne suivit aucune des règles indiquées +en pareils cas.</p> + +<p>Tout à coup un grand mouvement s'opère dans la cavalerie française; elle +se réunit à la droite de l'armée et attaque la gauche des Anglais. La +cavalerie anglaise est mise en poussière; elle se réfugie sous l'appui +de son infanterie. Celle-ci est chargée avec vigueur; mais elle repousse +pendant une demi-heure les diverses attaques qui sont dirigées contre +elle, et la cavalerie française, après avoir fait des efforts de valeur +surnaturels, n'étant pas soutenue, dut renoncer au combat. Si un corps +d'infanterie d'une force suffisante eût concouru en ce moment et appuyé +l'attaque de la cavalerie française, il est probable que l'infanterie +anglaise aurait été culbutée. Dans le terrain étroit où était placée +cette armée, avec les embarras et le matériel qui couvraient les défiles +par lesquels elle pouvait seulement se retirer, elle eût probablement +été détruite. Après les efforts infructueux de la cavalerie, et à +l'instant où commençait le désordre, la garde s'ébranla pour attaquer +l'armée anglaise; mais elle fut écrasée sans même avoir montré une +valeur conforme à son ancienne réputation. Prise en flanc et menacée sur +ses derrières par l'armée prussienne, elle se mit en déroute. Alors +toute l'armée prit la fuite, et les corps et les différentes armes +confondus prirent la direction de Charleroi.</p> + +<p>Pendant le cours de la journée, Napoléon s'était trouvé si éloigné du +champ de bataille, qu'il n'avait pas pu modifier l'exécution de ses +projets, et particulièrement faire soutenir, à temps, ce mouvement de +cavalerie qui aurait pu produire un effet si utile et si décisif. +Prématuré et exécuté d'une manière isolée, il devint inutile; et +cependant, si, quand il commença, on eût fait donner la garde, on aurait +remédié au mal.</p> + +<p>Au moment du désordre, la terreur s'empara de l'esprit de Napoléon. Il +se retira au galop à plusieurs lieues, et, à chaque instant (il était +nuit), il croyait voir sur sa route ou sur son flanc de la cavalerie +ennemie et l'envoyait reconnaître.</p> + +<p>Je tiens ces détails d'officiers attachés à l'Empereur et en ce moment +près de lui, et entre autres du général Bernard, officier du génie, son +aide de camp de confiance, officier distingué et homme très-véridique. +Grouchy, détaché à la poursuite de l'armée prussienne, avait eu l'ordre +de la presser et de ne pas la perdre de vue. Il agit mollement, suivant +son habitude, se complaisant dans l'importance du commandement qui lui +avait été confié.</p> + +<p>L'ennemi se retira sur Wavres, y passa la Dyle, et, le 18, marcha dans +la direction du Mont-Saint-Jean. Il fit ce mouvement, chose incroyable, +sans avoir rompu les ponts de la Dyle, de Sainte-Marie, Montion, +Ottignies, et sans avoir placé des troupes sur ces points pour les +défendre ou au moins pour les observer. Une avant-garde française +s'était portée sur Wavres, tandis que les coureurs avaient passé la Dyle +aux points que je viens d'indiquer. Ceux-ci virent le mouvement rapide +de l'armée prussienne, qui, avant de tomber sur le flanc de l'armée +française, avait encore les défilés de Lasnes à passer. La masse des +forces de Grouchy, étant à portée, pouvait l'attaquer sur ses derrières +et sur son flanc gauche. Le mouvement de l'ennemi, se faisant d'une +manière décousue et sans aucune formation régulière, si une tête de +colonne seulement eût paru, l'armée prussienne s'arrêtait; et, si +Grouchy eût marché avec abandon, il est probable que cette armée, +atteinte ainsi, sans être préparée à combattre sur ce point, divisée par +les défilés de Lasnes, aurait été détruite presque sans résistance. Au +lieu de cela, Grouchy hésita et resta dans cette irrésolution, fond de +son caractère, dont j'ai donné de si étranges preuves dans le récit de +la campagne de 1814. Il raisonna beaucoup et resta en place. La journée +s'écoula, et les Prussiens vinrent compléter les malheurs de l'armée +française et donner d'immenses fruits à la victoire défensive que +l'armée anglaise avait déjà remportés; car on peut dire que la bataille +a été gagnée par l'armée anglaise seule, mais les résultats ont été +obtenus par l'armée prussienne.</p> + +<p>Cette question relative à Grouchy a été l'objet d'une grande controverse +entre lui et le général Gérard, commandant un corps sous ses ordres. +J'ai cru pouvoir accuser le général Gérard de juger après l'événement et +de se targuer de conseils donnés après coup. Une fois la guerre finie, +il n'y a pas de petit officier qui ne blâme, à tort et à travers, les +opérations de son général. Beau mérite que de juger des coups quand les +cartes sont sur la table! C'est lorsque tout est incertitude et soumis +aux calculs des probabilités que le métier est difficile; mais, dans la +circonstance, la polémique élevée a amené des publications, des récits +et l'établissement de faits qui décident la question sans réplique pour +tout homme raisonnable.</p> + +<p>Grouchy entendait le canon de Waterloo. Il connut par ses avant-gardes +le mouvement de l'ennemi sur la rive gauche de la Dyle. Il était à +portée de marcher sur lui et de l'atteindre. Il occupait les ponts de la +Dyle, et avait des postes en avant; ainsi sa conduite est impardonnable.</p> + +<p>Cependant, sans le défendre sur des fautes aussi graves, sans vouloir le +justifier d'avoir manqué au premier principe du métier en pareille +circonstance, celui de prendre pour point de direction le bruit du +canon, direction qui lui était de plus indiquée par la vue du mouvement +des colonnes ennemies, il est certain que, le soir du 17, Grouchy +écrivit à l'Empereur pour lui rendre compte de sa position et de ce +qu'il avait appris. Sa lettre arriva à huit heures du soir, et était +apportée par un officier du 15e régiment de dragons. Le général Bernard, +aide de camp de service, la remit à Napoléon et lui demanda une réponse. +À minuit, cet officier la réclama de nouveau, et Bernard vint la +demander. Il lui fut dit d'attendre. À quatre heures, mêmes instances de +la part de l'officier, qui déclara avoir l'ordre de ne pas revenir sans +en apporter une, et il fut congédié sans en recevoir. Un homme comme +Grouchy avait besoin d'être corroboré dans ses instructions, et il eût +fallu lui recommander de nouveau de presser le corps prussien et de +l'attaquer sans relâche. On ne courait pas le risque de lui voir faire +des imprudences, et on se mettait en garde contre sa lenteur et sa +timidité. Abandonné à lui-même, il ne sut ni juger l'importance de sa +position, ni le prix du temps, ni le devoir qu'il avait à remplir. Il +fut à Waterloo ce qu'il avait été, en 1814, à Montmirail; mais, en ce +dernier moment, les circonstances et son influence sur les destinées de +l'armée étaient d'une tout autre importance.</p> + +<p>La perte de la bataille de Waterloo a été causée d'un côté par la +direction incertaine, le décousu des attaques et l'éloignement du champ +de bataille de Napoléon, tandis que de l'autre l'armée anglaise était +ensemble, et Wellington, placé dans les lieux les plus exposés, a su +maintenir la confiance par sa présence et la bravoure extraordinaire +qu'il a déployée. Enfin le résultat funeste de la bataille a été +l'ouvrage de l'impéritie de Grouchy.</p> + +<p>La dispersion de l'armée, la marche des étrangers sur Paris, +déterminèrent Louis XVIII à se rapprocher de sa capitale. Au moment de +passer la frontière, il voulut se laver des fautes dont on accusait son +gouvernement pendant les dix mois qu'il avait eu le pouvoir en France. +Une opinion, favorable au roi, les rejetait sur. M. de Blacas, dont on +supposait le crédit plus grand qu'il n'était effectivement. Pour donner +une espèce de satisfaction à l'opinion publique, M. de Blacas quitta le +roi. Il se résigna sans murmurer. Le roi lui donna l'ambassade de Rome +et lui laissa l'administration de six ou sept millions qui lui restaient +et dont plus tard il lui fit don.</p> + +<p>L'armée française se rallia en partie à Laon, d'où elle se retira sur +Paris. Le corps nombreux dont Grouchy avait fait un si pauvre usage s'y +rendit également. Des bataillons de fédérés, campés à Montmartre, à +Belleville et dans la plaine de Saint-Denis, portaient toutes ces forces +à cent mille hommes. On pouvait opérer avec au moins quatre-vingt mille +hommes. L'ennemi parut bientôt. Blücher, avec l'ardeur qui le +caractérisait, avec la passion dont il était animé, arriva le premier. +Quoique se trouvant à plus de deux marches en avant des Anglais, il +entreprit, avec une imprudence inouïe, d'exécuter le passage de la Seine +en présence de forces aussi considérables, et il réussit. Il choisit +Argenteuil, et défila en vue de Paris et pour ainsi dire à la portée des +canons de Montmartre.</p> + +<p>Le maréchal Davoust, qui commandait, l'aurait détruit cent fois pour +une s'il avait eu la moindre résolution; mais il fit de la politique là +où un succès ne pouvait qu'améliorer singulièrement la position des +choses. L'armée prussienne n'avait pas alors plus de soixante mille +hommes réunis, loin des Anglais, et divisée par la Seine au moment de +son passage, elle était à sa discrétion. Il envoya des troupes sur la +rive gauche de la Seine, et il y eut à Versailles un combat de cavalerie +très-brillant, très-glorieux pour les troupes françaises, mais qui fut +le dernier de la guerre.</p> + +<p>Une fois les Anglais arrivés, le maréchal Davoust signa une capitulation +pour l'évacuation et la remise de la ville. Curieux rapprochement à +faire avec ce qui s'était passé l'année précédente! En 1814, huit ou dix +mille hommes de troupes composées de débris s'éloignèrent après avoir +soutenu un combat opiniâtre et montré une valeur presque sans exemple +contre toutes les forces alliées, montant à cent quatre-vingt mille +hommes, et cela, quand la population de Paris semblait leur être +hostile. En 1815, quatre-vingt-dix mille hommes de belles troupes, +soutenues par une partie de la population en armes, évacuèrent la +capitale en présence de cent et quelques mille hommes. Je demande à tout +homme impartial quelle est celle des deux armées dans laquelle +l'énergie, le courage et le dévouement ont été le plus remarquables?</p> + +<p>Le roi arriva bientôt à Saint-Denis. Je l'avais rejoint à Roye deux +jours auparavant. Là, les intrigues se développèrent. L'opinion de +Paris, sauf les fédérés et une faction, était en faveur du roi; mais on +chercha et l'on parvint à créer une espèce de fantasmagorie. On présenta +la disposition des esprits, et en particulier de la garde nationale, +comme hostile, et à cet effet des postes d'hommes choisis dans cette +disposition d'esprit furent placés aux barrières; mais une multitude +d'individus franchit les murailles pour venir au-devant du roi et fit +connaître bientôt le véritable état des choses. On chercha à démontrer +la nécessité de composer le ministère de manière à rallier les intérêts +révolutionnaires. Cette opinion, professée par le duc de Wellington, +soutenue par Monsieur, concluait à admettre Fouché comme ministre. Il +faut rendre justice à Louis XVIII, il s'y refusa longtemps. Il voyait +toute la flétrissure imprimée à son règne par cette lâche +condescendance. Monsieur, échauffé par ses amis de Paris, qui, protégés +par Fouché pendant les Cent-Jours, étaient devenus ses partisans, +insista, et Fouché fut nommé. On demanda l'adoption de la cocarde +tricolore, chose monstrueuse alors. Je me gardai bien d'adopter une +pareille opinion. J'avais défendu cette cocarde avec ardeur l'année +précédente, et, si on l'eût conservée alors, peut-être aurait-on été +préservé de cette déplorable révolution. À cette époque, la victoire et +le temps l'avaient consacrée; aujourd'hui, elle était devenue l'emblème +de la perfidie et de la révolte. On ne pouvait la prendre sans se +déshonorer. On le sentit, et ces exigences furent rejetées.</p> + +<p>Fouché voulait empêcher le roi d'entrer avec ses gardes du corps et le +forcer à s'en séparer pour ne pas émouvoir et irriter, disait-il, la +population. Il traçait l'itinéraire du roi pour son entrée par la +barrière de Clichy, afin d'éviter les quartiers populeux. Louis XVIII +montra du jugement, du courage, de l'élévation en cette circonstance. Il +ne crut à aucun de ces contes sans cesse répétés à ses oreilles. Il prit +son escorte ordinaire, entra par le faubourg Saint-Denis, et suivit le +boulevard pour se rendre aux Tuileries. Partout un peuple nombreux était +rassemblé, et partout il reçut des témoignages de respect et fut l'objet +d'acclamations plus ou moins vives; mais l'effet de toutes ces menées +était en partie produit: Fouché était ministre. On proposa au roi de le +comprendre dans la promotion des pairs, faite peu après. Mais le roi s'y +refusa; il répondit: «On peut bien, quand on est forcé par les +circonstances, prendre un tel homme pour ministre, sauf à s'en +débarrasser bientôt; mais on n'assoit pas d'une manière durable sa +position en l'admettant à la Chambre des pairs.»</p> + +<p>Je reviens en arrière, pour parler encore une dernière fois de Napoléon. +Il avait quitté l'armée immédiatement après la perte de la bataille de +Waterloo, et était arrivé à Paris avec la nouvelle de sa défaite. Il +manda Davoust, alors ministre de la guerre, et, après lui avoir raconté +les événements à sa manière, il lui dit qu'il lui fallait une levée de +quatre cent mille hommes. Davoust lui répondit brutalement: «Vous n'en +aurez point, et vous ne pouvez plus régner!»</p> + +<p>La plus vive effervescence se montra dans les Chambres, et une nouvelle +abdication de Napoléon fut exigée. Il la donna sans se faire trop prier +et resta à l'Élysée comme simple particulier. Mais il ne tarda pas à se +repentir d'avoir ainsi renoncé à la partie. Quelques groupes d'ouvriers +ou de gens du peuple venaient quelquefois près du jardin de l'Élysée +crier: <i>Vive l'Empereur!</i> Napoléon cherchait à en tirer des conséquences +favorables et à s'abandonner à l'illusion qu'il pouvait reprendre le +pouvoir; mais les gens sensés, placés près de lui, le ramenaient à des +idées plus raisonnables. Le général Bernard, envoyé plusieurs fois pour +vérifier la valeur de ces cris auxquels il attachait encore tant +d'importance, revenait en les lui montrant sous leur véritable jour. +Depuis, Napoléon se rendit à la Malmaison, et là il eut une velléité +prononcée de reprendre le commandement. Les dispositions des troupes +semblaient s'y prêter. Il envoya demander des chevaux sous un vain +prétexte et dut s'adresser au duc de Vicence, tout à la fois grand +écuyer et membre du gouvernement provisoire. Celui-ci, jugeant de +l'intention, refusa les chevaux. Napoléon dut recevoir une rude et une +cruelle humiliation d'une semblable dépendance de la part d'un de ses +serviteurs, d'un officier de sa propre maison. J'ai reçu ces détails de +ceux mêmes qui étaient dans la confiance de Napoléon, et qui furent les +intermédiaires de cette démarche. Napoléon prit la route de Rochefort; +son voyage et les événements qui suivirent sont écrits partout, et je ne +pourrais que répéter ce qui a déjà été dit à cet égard.</p> + +<p>Je citerai, avant de finir sur Napoléon, quelques-unes de ses réponses, +dont plusieurs me sont relatives. Quelque temps après le 20 mars, le +colonel Fabvier, resté en France, compatriote du général Drouot et lié +avec lui, se plaignait de l'oubli de l'Empereur envers quelques +officiers qui n'étaient pas employés, et de l'injustice des accusations +qu'il avait portées contre moi dans sa proclamation. Drouot en parla à +l'Empereur, qui lui répondit: «Je sais mieux qu'un autre tout ce qui +s'est passé. Les circonstances m'ont fait une loi du langage que j'ai +tenu; mais que les choses s'arrangent, et tout sera bientôt réparé.»</p> + +<p>Une autre fois le générai Clausel lui parla avec intérêt de ce qui me +concernait. Il lui répondit: «Vous savez quelles sont les exigences de +la politique. Ce que j'ai fait m'était commandé; mais que tout +s'arrange, il nous reviendra et j'aurai grand plaisir à l'embrasser.»</p> + +<p>Lorsque, deux jours avant la bataille de Waterloo, Bourmont passa à +l'ennemi, Napoléon, en apprenant cette nouvelle, dit ces paroles au +général Bernard: «Mon cher, entre les bleus et les blancs c'est une +guerre à mort. Si les choses vont bien, tous les nôtres nous +reviendront.» Il voulait parler du duc de Bellune et de moi.</p> + +<p>Napoléon avait eu la plus grande répugnance à employer Bourmont. Ce ne +fut qu'après les demandes multipliée du général Gérard, qui s'était fait +son patron, qu'il y consentit, et, celui-ci ayant dit: «Sire, je réponds +de lui sur ma tête,» Napoléon lui répondit: «Je vous l'accorde; mais je +vous préviens d'avance que votre tête m'appartient.»</p> + +<p>Un jour avant l'ouverture de la campagne, un rapport de police annonçait +que je devais prendre le commandement d'un corps d'armée ennemi. +Napoléon lut le rapport attentivement, regarda Bernard, et, en jetant le +papier avec dédain, il lui dit ces paroles remarquables: «C'est une +infamie, il en est incapable!»</p> + +<p>Enfin, quand Montrond revint de la mission qu'il avait eue à Vienne +pendant les Cent-Jours, il s'informa auprès de lui de ce qui me +concernait et de ce que je devenais. Il demanda, avec une sorte +d'inquiétude, si je n'entrais pas pour quelque chose dans la direction +des opérations contre lui; et, comme Montrond paraissait étonné que, +dans cette supposition, il s'en alarmât, il lui répondit: «Ne vous y +trompez pas: Marmont est un homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de +talent, mais de beaucoup de talent!»</p> + +<p>Enfin le duc de Vicence m'a plusieurs fois rapporté que Napoléon lui +avait dit que j'étais le seul de ses maréchaux qui le comprît et avec +lequel il aimât à parler de guerre.</p> + +<p>Quelque peu de modestie qu'il y ait à rappeler ainsi moi-même des éloges +aussi directs, on en trouvera peut-être l'excuse dans le prix que je +mets à transmettre à la postérité l'opinion de Napoléon sur mon compte.</p> + +<p>Enfin un dernier mot de cet homme extraordinaire, dont je n'aurai plus +jamais l'occasion de prononcer le nom, et qui peint ce caractère si peu +en harmonie avec les autres hommes. Avant l'entrée en campagne de 1815, +il demanda au général Bernard, chargé de son bureau topographique, la +carte de France, ainsi que les cartes de la frontière du Nord. Il +poussait la manie des grandes cartes jusqu'à l'exagération; il ajouta: +«Est-ce que vous n'avez rien de plus grand que cela?</p> + +<p>--Non, Sire, c'est la seule carte que l'on puisse consulter, parce +qu'elle est sur la même échelle que celle des Pays-Bas.</p> + +<p>--Et c'est toute la France?</p> + +<p>--Oui, Sire.»</p> + +<p>Il resta en contemplation pendant quelque temps, les bras croisés, et +dit: «Pauvre France! ce n'est pas l'affaire d'un déjeuner!»</p> +<br> + +<a name="c1" id="c1"></a> +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3> +<h5>RELATIFS AU LIVRE VINGT ET UNIÈME</h5> +<br> + +<h4>EXTRAIT DU JOURNAL DU COMTE WALDBOURG-TRUCHSESS</h4> + +<h5>OFFICIER PRUSSIEN, L'UN DES COMMISSAIRES QUI ONT ACCOMPAGNÉ NAPOLÉON +DEPUIS SON DÉPART DE FONTAINEBLEAU JUSQU'À SON EMBARQUEMENT POUR L'ÎLE +D'ELBE.</h5> + +<p>«... À un quart de lieue en deçà d'Orgon, Napoléon crut indispensable la +précaution de se déguiser: il mit une mauvaise redingote bleue, un +chapeau rond sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval de +poste pour galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un +courrier. Comme nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes à +Saint-Canat, bien après lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour +se soustraire au peuple, nous le croyions dans le plus grand danger, car +nous voyions sa voiture entourée de gens furieux qui cherchaient à +ouvrir les portières: elles étaient heureusement bien fermées, ce qui +sauva le général Bertrand. La ténacité des femmes nous étonna le plus; +elles nous suppliaient de le leur livrer, disant: «Il l'a si bien +mérité, que nous ne demandons qu'une chose juste!»</p> + +<p>«À une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignîmes la voiture de +l'Empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge située +sur la grande route, et appelée la <i>Calade</i>. Nous l'y suivîmes; et ce +n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes le travestissement dont il +s'était servi, et son arrivée à cette auberge à la faveur de ce bizarre +accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul courrier; sa +suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée de la cocarde +blanche dont ils paraissaient s'être approvisionnés à l'avance. Son +valet de chambre, qui vint au-devant de nous, nous pria de faire passer +l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'était +fait passer pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de nous conformer à ce +désir, et j'entrai le premier dans une espèce de chambre, où je fus +frappé de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de +profondes réflexions, la tête appuyée dans ses mains.</p> + +<p>«Je ne le reconnus pas d'abord et je m'approchai de lui. Il se leva en +sursaut en entendant quelqu'un marcher. Il me fit signe de ne rien dire, +me fit asseoir près de lui, et, tout le temps que l'hôtesse fut dans la +chambre, il ne me parla que de choses indifférentes. Mais, lorsqu'elle +sortit, il reprit sa première position. Je jugeai convenable de le +laisser seul; il nous fit cependant prier de passer de temps en temps +dans sa chambre pour ne pas faire soupçonner sa présence.</p> + +<p>«Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell +avait passé la veille justement par cet endroit pour se rendre à Toulon. +Il résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghersh.</p> + +<p>«On se mit à table; mais, comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui +avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune +nourriture, dans la crainte d'être empoisonné. Cependant, nous voyant +manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui +l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y +goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher. Son dîner fut composé +d'un peu de pain et d'un flacon de vin, qu'il fit retirer de sa voiture +et qu'il partagea même avec nous.</p> + +<p>«Il parla beaucoup et fut d'une amabilité très-remarquable. Lorsque nous +fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie, il nous fit +connaître combien il croyait sa vie en danger; il était persuadé que le +gouvernement français avait pris des mesures pour le faire enlever ou +assassiner dans cet endroit.</p> + +<p>«Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il +pourrait se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple +d'Aix, car on l'avait prévenu qu'une très-grande foule l'attendait à la +poste. Il nous déclara donc que ce qui lui semblait le plus convenable, +c'était de retourner jusqu'à Lyon et de prendre de là une autre route +pour s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir à +ce projet, et nous cherchâmes à le persuader de se rendre directement à +Toulon, ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous tâchâmes de le convaincre +qu'il était impossible que le gouvernement français pût avoir des +intentions si perfides à son égard, sans que nous en fussions instruits, +et que la populace, malgré les indécences auxquelles elle se portait, ne +se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.</p> + +<p>«Pour nous mieux persuader, et pour nous persuader jusqu'à quel point +ses craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui s'était +passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu. «Eh bien, lui +avait-elle dit, avez-vous rencontré Bonaparte?--Non, avait-il +répondu.--Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se +sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il +convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là! Dites-moi donc, on va +l'embarquer pour son île?--Mais, oui.--On le noiera, n'est-ce pas?--Je +l'espère bien!» lui répliqua Napoléon. «Vous voyez donc, ajouta-t-il, à +quel danger je suis exposé!»</p> + +<p>«Alors il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses +irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas une porte +cachée par laquelle il pourrait s'échapper, ou si la fenêtre, dont il +avait fait fermer les volets en arrivant, n'était pas trop élevée pour +pouvoir sauter et s'évader ainsi.</p> + +<p>«La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras +extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il +tressaillait et changeait de couleur.</p> + +<p>«Après dîner, nous le laissâmes à ses réflexions, et de temps en temps +nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en avait témoigné.</p> + +<p>«Il s'était rassemblé dans cette auberge beaucoup de personnes: la +plupart étaient venues d'Aix, soupçonnant que notre long séjour était +occasionné par la présence de l'empereur Napoléon. Nous tâchions de leur +faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas +ajouter foi à nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient +pas lui faire du mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet +produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de +vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vérité, qu'il +avait si rarement entendue.</p> + +<p>«Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour les détourner de ce dessein, et +nous parvînmes à les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de +marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillité à Aix, si +nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le +général Koller communiqua cette proposition à l'Empereur, qui +l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoyée avec une +lettre au magistrat. Elle revint avec l'assurance que les bonnes +dispositions du maire empêcheraient tout tumulte d'avoir lieu.</p> + +<p>«L'aide de camp du général Schuwaloff vint dire que le peuple qui était +ameuté dans la rue était presque entièrement retiré. L'Empereur résolut +de partir à minuit.</p> + +<p>«Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens pour +n'être pas reconnu.</p> + +<p>«Il contraignit, par ses instances, l'aide de camp du général Schuwaloff +de se vêtir de la redingote bleue et du chapeau rond avec lesquels il +était arrivé dans l'auberge, afin sans doute qu'en cas de nécessité il +passât pour lui.</p> + +<p>«Bonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien, +mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de +Sainte-Thérèse, que portait le général, mit ma casquette de voyage sur +sa tête, et se couvrit du manteau du général Schuwaloff.</p> + +<p>«Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi +équipé, les voitures avancèrent; mais, avant de descendre, nous fîmes +une répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions +marcher. Le général Drouot ouvrit le cortége; venait ensuite le +soi-disant empereur, l'aide de camp du général Schuwaloff; ensuite le +général Koller, l'Empereur, le général Schuwaloff, et moi, qui avais +l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit la +suite de l'Empereur.</p> + +<p>«Nous traversâmes ainsi la foule ébahie, qui se donnait une peine +extrême pour tâcher de découvrir, parmi nous, celui qu'elle appelait +<i>son tyran</i>.</p> + +<p>«L'aide de camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de +Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit, avec le général Koller, +dans sa calèche.</p> + +<p>«Quelques gendarmes dépêchés à Aix, par ordre du maire, dissipèrent le +peuple, qui cherchait à nous entourer, et notre voyage se continua fort +paisiblement.»</p><br> + +<h4>PROCLAMATION DE S. M. L'EMPEREUR AU PEUPLE FRANÇAIS<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</h4> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a> +<a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> <i>Moniteur</i> du 24 mars 1815.</blockquote> + +<p class="rig">«Au golfe de Juan, le 1er mars 1815.</p><br><br> + +<p>«Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'État, Empereur +des Français, etc., etc.</p> + +<p>«<span class="sc">Français</span>!</p> + +<p>«La défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos +ennemis; l'armée dont je lui avais confié le commandement était, par le +nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui +la composaient, à même de battre le corps d'armée autrichien qui lui +était opposé, et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée +ennemie qui menaçait Paris.</p> + +<p>«Les victoires de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de +Vauchamps, de Mormans, de Montereau, de Craonne, de Reims, +d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier; l'insurrection des braves paysans +de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté et de +la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrières de +l'armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de +réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée dans +une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point +d'être plus puissants, et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans +ressource; elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle +avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de +Raguse<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> livra la capitale et désorganisa l'armée. La conduite +inattendue de ces deux généraux, qui trahirent à la fois leur patrie, +leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La +situation désastreuse de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire +qui eut lieu devant Paris il était sans munitions, par la séparation de +ses parcs de réserve.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a> +<a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> L'accusation de trahison contre Marmont était, de la part +de Napoléon, un moyen politique. Rien ne le prouve davantage que +l'accusation faite au duc de Raguse d'avoir livré Paris. Que +n'accusait-il aussi son frère Joseph, qui avait envoyé l'ordre ou +l'autorisation de capituler? Que n'accusait-il aussi le duc de Trévise, +qui a pris part à la capitulation? (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>«Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut déchiré, +mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la +patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous était +et devait encore vous être utile. Je ne permis pas que le grand nombre +de citoyens qui voulaient m'accompagner partageassent mon sort; je crus +leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée +de braves, nécessaires à ma garde.</p> + +<p>«Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est +illégitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux intérêts, de +nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne peuvent être +garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans +ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, qui +serait assis sur mon trône par la force des mêmes armées qui ont ravagé +notre territoire, chercherait en vain à s'étayer des principes du droit +féodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit +nombre d'individus, ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cinq ans, les a +condamnés dans nos assemblées nationales: votre tranquillité intérieure +et votre considération extérieures seraient perdues à jamais.</p> + +<p>«Français! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; vous +réclamiez ce gouvernement de votre choix qui seul est légitime; vous +accusiez mon long sommeil: vous me reprochiez de sacrifier à mon repos +les grands intérêts de la patrie.</p> + +<p>«J'ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce; j'arrive +parmi vous reprendre mes droits, qui sont les vôtres. Tout ce que des +individus ont fait, écrit, ou dit depuis la prise de Paris, je +l'ignorerai toujours; cela n'influera en rien sur le souvenir que je +conserve des services importants qu'ils ont rendus: car il est des +événements d'une telle nature, qu'ils sont au-dessus de l'organisation +humaine.</p> + +<p>«Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui +n'ait eu le droit et ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un +prince imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles +VII rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri VI, il +reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non du prince +régent d'Angleterre.</p> + +<p>«C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée que je fais et ferai +toujours gloire de tout devoir.</p> + +<p class="rig">«<span class="sc">Napoléon</span>.</p><br><br> + +<p class="rig">«Par l'Empereur,</p><br><br> + +<p class="mid">«Le grand maréchal, faisant fonctions<br>de major général de la grande +armée,</p> + +<p class="rig">«Comte <span class="sc">Bertrand</span>.»</p><br><br> + +<h4>RÉPONSE DU DUC DE RAGUSE</h4> +<h5>À LA PROCLAMATION DATÉE DU GOLFE DE JUAN, LE +1er MARS 1815.</h5> + +<p>«Une accusation odieuse est portée contre moi à la face de l'Europe +entière, et, quel que soit le caractère de passion et d'invraisemblance +qu'elle porte avec elle, mon honneur me force à y répondre. Ce n'est +point une justification que je présente ici, je n'en ai pas besoin: +c'est un exposé fidèle des faits qui mettra chacun à même de connaître +la conduite que j'ai tenue.</p> + +<p>«Je suis accusé d'avoir livré Paris aux étrangers lorsque la défense de +cette ville a été l'objet de l'étonnement général. C'est avec des débris +misérables que j'avais à combattre contre toutes les forces réunies des +armées alliées; c'est dans des positions prises à la hâte, où aucune +défense n'avait été préparée, et avec huit mille hommes, que j'ai +résisté pendant huit heures à quarante-cinq mille, qui furent +successivement engagés contre moi; et c'est un fait d'armes semblable, +si honorable pour ceux qui y ont pris part, que l'on ose traiter de +trahison!</p> + +<p>«Après l'affaire de Reims, l'empereur Napoléon opérait avec presque +toutes ses forces sur la Marne, et s'abandonnait à l'illusion que, ses +mouvements menaçant les communications de l'ennemi, celui-ci +effectuerait sa retraite, lorsqu'au contraire l'ennemi avait résolu, +après avoir opéré la jonction de l'armée de Silésie avec la grande +armée, de marcher sur Paris. Mon faible corps d'armée, composé de trois +mille cinq cents hommes d'infanterie et de quinze cents chevaux, et +celui du duc de Trévise, fort d'environ six à sept mille hommes, furent +laissés sur l'Aisne pour contenir l'armée de Silésie, qui n'en était +séparée que par cette rivière et qui, depuis la jonction du corps de +Bulow, et de divers renforts, était forte de plus de quatre-vingt mille +hommes. L'armée ennemie passa l'Aisne et nous força à nous replier. Mes +instructions étant de couvrir Paris, nous nous retirâmes sur Fismes, et +nous adoptâmes, le duc de Trévise et moi, un système d'opérations qui, +sans nous compromettre, devait retarder la marche de l'ennemi: c'était +de prendre successivement de fortes positions que l'ennemi ne pût +attaquer sans les avoir reconnues ou sans avoir manoeuvré pour les +tourner, ce qui nous préparait aussi les moyens de battre quelques-uns +des détachements qu'il aurait faits. Des ordres vinrent de nous diriger +à marches forcées sur Châlons. Nous les exécutâmes; mais, arrivés à +Vertus, nous fûmes informés que la plus grande partie de l'armée ennemie +occupait Châlons, tandis qu'un autre débouchait sur Épernay, et que le +corps de Kleist, qui nous avait suivis, passait la Marne à +Château-Thierry; et, apprenant en même temps que Napoléon était encore +devant Vitry et avait une arrière-garde à Sommepuis, nous marchâmes, +sans perdre un moment, pour le rejoindre, et, le 24 mars, je pris +position à Soudé. Je croyais encore l'armée française à portée, car qui +eût pu croire, en effet, au passage de la Marne sans avoir un pont, et +que l'empereur Napoléon eût laissé entre Paris et lui des forces huit +fois plus considérables que celles qu'il pouvait rassembler? Le 25 au +matin, à peine avais-je acquis la certitude de ce mouvement, que toute +l'armée ennemie déboucha sur moi. Je me retirai en canonnant l'ennemi, +et toute la retraite se fût faite avec le même ordre si quelques +troupes, malheureusement restées à Bussy-l'Estrée et à Vatrv, ne +s'étaient trouvées ainsi en arrière de nous: il fallut les attendre +pendant une heure à Sommesous, et nous soutenir contre des forces +colossales, dont le nombre croissait toujours; le passage des défilés +nous fit éprouver quelques pertes, et nous terminâmes la journée en +prenant position sur les hauteurs d'Allement, près de Sézanne. Je ne +parle pas de la division du général Pacthod, qui, d'après des ordres +directs de l'Empereur, manoeuvrait pour son compte, donna dans l'armée +ennemie et fut prise sans que j'eusse connaissance de son existence.</p> + +<p>«Le lendemain, nous prîmes position de bonne heure au défilé de +Tourneloup. L'ennemi arrivant, nous continuâmes notre retraite, et je +fis l'arrière-garde. Arrivés le soir devant la Ferté-Gaucher, nous +trouvâmes le corps de Kleist occupant cette ville, et à cheval sur la +grande route de Coulommiers, tandis qu'un gros corps de cavalerie +dépassait la gauche de l'armée ennemie. Notre position était critique, +elle était presque désespérée. Nous nous en tirâmes par un bonheur +inouï. Quelques troupes du duc de Trévise couvrirent notre mouvement +contre le corps de Kleist; une défense héroïque de mes troupes dans le +village de Moutis arrêta l'avant-garde ennemie; la nuit arriva, et nous +effectuâmes notre mouvement sans faire aucune perte. Comme nous ne +pouvions plus reprendre la route de Meaux, nous suivîmes celle de +Charenton, et, le 29 au soir, nous occupâmes Charenton, Saint-Mandé et +Charonne.</p> + +<p>«Le duc de Trévise fut chargé de la défense de Paris, depuis le canal +jusqu'à la Seine, et moi depuis le canal jusqu'à la Marne. Mes troupes +étaient réduites à deux mille quatre cents hommes d'infanterie et huit +cents chevaux. C'était le peu d'hommes qui avait échappé à une multitude +de glorieux combats. On mit sous mes ordres les troupes que commandait +le général Compans: c'étaient des détachements de divers dépôts, de +vétérans et de troupes de toute espèce qui avaient été réunis plutôt +pour faire nombre que pour combattre; ainsi toutes mes forces +consistaient en sept mille quatre cents hommes d'infanterie, de +soixante-dix bataillons différents, et environ mille chevaux. Je me +portai au jour sur les hauteurs de Belleville; de là je me hâtai +d'arriver à celles de Romainville, qui étaient la clef de la position, +et que le général Compans, en se retirant de Claye, avait omis +d'occuper; mais l'ennemi y était déjà, et ce fut dans le bois de +Romainville que l'affaire s'engagea. L'ennemi s'étendit par sa droite et +par sa gauche; il fut partout contenu et repoussé, mais son nombre +allait toujours croissant. Plusieurs mêlées d'infanterie avaient eu +lieu, et plusieurs soldats avaient été tués à côté de moi à coups de +baïonnettes à l'entrée du village de Belleville, lorsque Joseph +m'envoya, par écrit, l'autorisation, que j'ai entre les mains, de +capituler. Il était dix heures; à onze, Joseph était déjà bien loin de +Paris, et à trois heures je combattais encore; mais à cette heure, ayant +depuis longtemps la totalité de mon monde engagé, et voyant encore vingt +mille hommes qui allaient entrer de nouveau en ligne, j'envoyai divers +officiers au prince de Schwarzenberg pour lui faire connaître que +j'étais prêt à entrer en arrangement. Un seul de mes officiers put +parvenir, et certes je ne l'avais pas envoyé trop tôt, car, lorsqu'il +revint, le général Compans ayant évacué les hauteurs de Pantin, l'ennemi +s'était porté dans la rue de Belleville, mon seul point de retraite; je +l'en avais chassé en chargeant moi-même à la tête de quarante hommes sa +tête de colonne, et assurant ainsi le retour de mes troupes; mais je me +trouvais presque acculé aux murs de Paris, les hostilités furent +suspendues, et les troupes rentrèrent dans les barrières. L'arrangement +écrit, qui a été publié dans le temps, ne fut signé qu'à minuit.</p> + +<p>«Le lendemain matin les troupes évacuèrent Paris, et je me portai à +Essonne, où je pris position. J'allai voir l'empereur Napoléon à +Fontainebleau. Il me parut juger enfin sa position et disposé à terminer +une lutte qu'il ne pouvait plus soutenir. Il s'arrêta au projet de se +retrancher, de réunir le peu de forces qui lui restait, de chercher à +les augmenter et de négocier. C'était la seule chose raisonnable qu'il +eût à faire, et j'abondai dans son sens. Je repartis aussitôt pour faire +commencer les travaux de défense que l'exécution de ce projet rendait +nécessaires. Ce même jour, 1er avril, il vint visiter la position, et là +il apprit, par le retour des officiers que j'avais laissés pour la +remise des barrières, la prodigieuse exaltation de Paris, la déclaration +de l'empereur Alexandre et la révolution qui s'opérait. En ce moment la +résolution de sacrifier à sa vengeance le reste de l'armée fut prise; il +ne connut plus rien qu'une attaque désespérée, quoiqu'il n'y eût plus +une seule chance de succès en sa faveur, avec les moyens qui lui +restaient; c'étaient seulement de nouvelles victimes offertes à ses +passions. Dès lors tous les ordres, toutes les instructions, tous les +discours, furent d'accord avec ce projet, dont l'exécution était fixée +au 5 avril.</p> + +<p>«Les nouvelles de Paris se succédaient fréquemment. Le décret sur la +déchéance me parvint. La situation de Paris et celle de la France +étaient déplorables, et l'avenir offrait les résultats les plus tristes, +si la chute de l'Empereur ne changeait pas ses destinées en faisant sa +paix morale avec toute l'Europe et n'amortissait pas les haines qu'il +avait fait naître. Les alliés, soutenus par l'insurrection de toutes les +grandes villes du royaume, maîtres de la capitale, n'ayant plus en tête +qu'une poignée de braves qui avaient survécu à tant de désastres, +proclamaient partout que c'était à Napoléon seul qu'ils faisaient la +guerre. Il fallait les mettre subitement à l'épreuve, les sommer de +tenir leur parole et les forcer à renoncer à la vengeance dont ils +voulaient rendre victime la France; il fallait que l'armée redevînt +nationale en adoptant les intérêts de la presque totalité des habitants +qui se déclaraient contre l'Empereur et appelaient à grands cris une +révolution salutaire qui occasionnerait leur délivrance. Tout bon +Français, de quelque manière qu'il fût placé, ne devait-il pas concourir +à un changement qui sauvait la patrie et la délivrait d'une croisade de +l'Europe entière armée contre elle, de la partie de l'Europe même +possédée par la famille de Napoléon? S'il eût été possible de compter +sur l'union de tous les chefs de l'armée; s'il n'eût pas été probable +que les intérêts particuliers de quelques-uns croiseraient les mesures +les plus généreuses et les plus patriotiques; si le moment n'eût pas été +si pressant, puisque nous étions au 4 avril et que c'était le 5 que +devait avoir lieu cette action désespérée, dont l'objet était la +destruction du dernier soldat et de la capitale, c'était au concert des +chefs de l'armée qu'il fallait recourir; mais, dans l'état actuel des +choses, il fallait se borner à assurer la libre sortie de différents +corps de l'armée pour les détacher de l'Empereur et neutraliser ses +projets, et les réunir aux autres troupes françaises qui étaient +éloignées de lui. Tel fut donc l'objet des pourparlers qui eurent lieu +avec le prince de Schwarzenberg. En même temps que je me disposais à +informer mes camarades de la situation des choses et du parti que je +croyais devoir prendre, le duc de Tarente, le prince de la Moskowa, le +duc de Vicence et le duc de Trévise arrivèrent chez moi à Essonne. Les +trois premiers m'apprirent que l'Empereur venait d'être forcé à signer +la promesse de son abdication, et qu'ils allaient à ce titre négocier la +suspension des hostilités. Je leur fis connaître les arrangements pris +avec le prince de Schwarzenberg, mais qui n'étaient pas complets, +puisque je n'avais pas encore reçu la garantie écrite que j'avais +demandée, et je leur déclarai alors que, puisqu'ils étaient d'accord +pour un changement que le salut de l'État demandait, et qui était le +seul objet de mes démarches, je ne me séparerais jamais d'eux. Le duc de +Vicence exprima le désir de me voir les accompagner à Paris, pensant que +mon union avec eux, après ce qui venait de se passer, serait d'un grand +poids. Je me rendis à ses désirs, laissant le commandement de mon corps +d'armée au plus ancien général de division, lui donnant l'ordre de ne +faire aucun mouvement et lui annonçant mon prochain retour. J'expliquai +les motifs de mon changement au prince de Schwarzenberg, qui, plein de +loyauté, les trouva légitimes et sans réplique; et je remplis la +promesse que j'avais faite à mes camarades dans l'entretien que nous +eûmes avec l'empereur Alexandre. À huit heures du matin, un de mes aides +de camp arriva et m'annonça que, contre mes ordres formels, et malgré +ses plus instantes représentations, les généraux avaient mis les troupes +en mouvement pour Versailles à quatre heures du matin, effrayés qu'ils +étaient des dangers personnels dont ils croyaient être menacés et dont +ils avaient eu l'idée par l'arrivée et le départ de plusieurs officiers +d'état-major venus de Fontainebleau. La démarche était faite, et la +chose irréparable.</p> + +<p>«Tel est le récit fidèle et vrai de cet événement, qui a eu et aura une +si grande influence sur toute ma vie.</p> + +<p>«L'Empereur, en m'accusant, a voulu sauver sa gloire, l'opinion de ses +talents et l'honneur des soldats. Pour l'honneur des soldats, il n'en +était pas besoin: il n'a jamais paru avec plus d'éclat que dans cette +campagne; mais, pour ce qui le concerne, il ne trompera aucun homme sans +passion, car il serait impossible de justifier cette série d'opérations +qui ont marqué les dernières années de son règne.</p> + +<p>«Il m'accuse de trahison! Je demande où en est le prix? J'ai rejeté avec +mépris toute espèce d'avantages particuliers qui m'étaient offerts pour +me placer volontairement dans la catégorie de toute l'armée. Avais-je +des affections particulières pour la maison de Bourbon? D'où me +seraient-elles venues, moi qui ne suis entré dans le monde que peu de +temps avant le moment où elle a cessé de gouverner la France? Quelle que +fût l'opinion que j'eusse pu me faire de l'esprit supérieur du roi, de +sa bonté et de celle des princes, elle était bien loin de la réalité; ce +charme que l'on trouve près d'eux m'était inconnu et n'avait pas fait +naître les engagements sacrés qui me lient à eux aujourd'hui, et que +les malheurs actuels, si peu mérités, resserrent davantage encore; +engagements sacrés, car, pour les gens de coeur, les égards et les +témoignages d'estime valent mille fois mieux que les bienfaits et les +dons. Où donc est le principe de mes actions? Dans un ardent amour de la +patrie, qui a toute la vie maîtrisé mon coeur et absorbé toutes mes +idées. J'ai voulu sauver la France de la destruction; j'ai voulu la +préserver des combinaisons qui devaient entraîner sa ruine; de ces +combinaisons si funestes, fruit des plus étranges illusions de +l'orgueil, et si souvent renouvelées en Espagne, en Russie et en +Allemagne, et qui promettaient une épouvantable catastrophe, qu'il +fallait s'empresser de prévenir.</p> + +<p>«Une étrange et douloureuse fatalité a empêché de tirer du retour de la +maison de Bourbon tous les avantages qu'il était permis d'en espérer +pour la France; mais cependant on leur a dû la fin prompte d'une guerre +funeste, la délivrance de la capitale et du royaume, une administration +douce et paternelle et un calme et une liberté qui nous étaient +inconnus. Quelques jours encore, et cette liberté si chère, si +nécessaire à tous les Français, était consolidée pour toujours.</p> + +<p>«Les étrangers étaient perdus sans ressource, dit-on, et c'est moi +qu'on accuse de les avoir sauvés. Je suis leur libérateur, moi qui les +ai toujours combattus avec autant d'énergie que de constance, dont le +zèle ne s'est jamais ralenti un moment; moi qui, après avoir attaché mon +nom aux succès les plus marquants de la campagne, avais déjà une fois +préservé Paris par les combats de Meaux et de Lizy! Disons-le, celui qui +a si fort aidé les étrangers dans leurs opérations et rendu inutile le +dévouement de tant de bons soldats et d'officiers instruits, c'est celui +qui, avec trois cent mille hommes, a voulu garder et occuper l'Europe +depuis la Vistule jusqu'à Cattaro et à l'Èbre, tandis que la France +avait à peine pour la défendre quarante mille soldats réunis à la hâte; +et les libérateurs de la France, ce sont ceux qui, comme par +enchantement, l'ont délivrée de la croisade dirigée contre elle et +assuré le retour de deux cent cinquante mille hommes éparpillés dans +toute l'Europe et de cent cinquante mille prisonniers, qui font +aujourd'hui sa force et sa puissance.</p> + +<p>«J'ai servi l'empereur Napoléon avec zèle, constance et dévouement +pendant toute ma carrière, et je ne me suis éloigné de lui que pour +sauver la France, et lorsqu'un pas de plus allait la précipiter dans +l'abîme qu'il avait ouvert. Aucun sacrifice ne m'a coûté lorsqu'il a été +question de la gloire ou du salut de mon pays; et cependant que de +circonstances les ont rendus quelquefois pénibles et douloureux! Qui +jamais fit plus que moi abnégation de ses intérêts personnels et fut +plus maîtrisé par l'intérêt général? Qui jamais paya plus d'exemple dans +les souffrances, dans les dangers, dans les privations? Qui montra dans +toute sa vie plus de désintéressement que moi? Ma vie est pure, elle est +celle d'un bon citoyen, et on voudrait l'entacher d'infamie! Non, tant +de faits honorables dans une si longue suite d'années démentent +tellement cette accusation, que ceux dont l'opinion est de quelque prix +refuseront toujours d'y croire.</p> + +<p>«Quelle que soit la destinée qui m'est réservée, que ma vie entière se +passe dans la proscription ou qu'il me soit encore permis de servir la +patrie, que j'y sois rappelé ou que je sois repoussé de son sein, mes +voeux pour sa gloire et pour son bonheur ne varieront jamais, car +l'amour de la patrie a été et sera toujours la passion de mon coeur. Et +le roi a bien connu mes sentiments et rendu justice à la droiture de mes +intentions lorsqu'il a daigné ajouter à mes armes la devise: <i>Patriæ +totus et ubique</i>, qui fait en peu de mots l'histoire de toute ma vie.</p> + +<p>«Gand, le 1er avril 1815.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Le maréchal, duc de Raguse</span>.»</span></p><br><br> + +<h4>PIÈCES RELATIVES AUX OPÉRATIONS DU COLLÉGE ÉLECTORAL DE LA CÔTE-D'OR<br> +dont le Duc de Raguse était Président en 1815<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</h4> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a> +<a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> En insérant ces pièces, on a pour but de démontrer que la +conduite politique du duc de Raguse, sous la Restauration, a été +complétement conforme aux sentiments de modération qu'il manifeste dans +ses <i>Mémoires</i>. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p class="rig">«Paris, le 29 juillet 1815.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc, je m'empresse de vous informer que Sa Majesté, par +ordonnance du 26 juillet courant, a daigné vous choisir pour présider le +collége électoral du département de la Côte-d'Or, dans la prochaine +session qui ouvrira le 22 août.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous transmettre,</p> + +<p>«1º Votre brevet de nomination;</p> + +<p>«2º La lettre que Sa Majesté vous a écrite à ce sujet;</p> + +<p>«3º Un exemplaire des instructions que j'ai cru propres à faciliter les +opérations que MM. les présidents auront à diriger.</p> + +<p>«Je vous engage à vous rendre le plus tôt possible à Dijon, et à envoyer +préalablement à M. le préfet du département un nombre suffisant +d'exemplaires de la lettre que vous jugerez convenable d'adresser à MM. +les électeurs pour les prévenir de la convocation.</p> + +<p>«Veuillez, je vous prie, m'accuser la réception de la présente lettre et +des pièces qui y sont jointes.</p> + +<p>«Le ministre secrétaire d'État de la justice, chargé provisoirement du +portefeuille de l'intérieur,<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Pasquier</span>.»</span></p><br><br> + +<h4>LETTRE CIRCULAIRE DU DUC DE RAGUSE AUX ÉLECTEURS.</h4> + +<p>«Monsieur, j'ai l'honneur de vous prévenir que, par ordonnance du, Sa +Majesté a ordonné la convocation du collége électoral du département de +la Côte-d'Or. La gravité des circonstances, le vif désir que le roi +éprouve d'être entouré des véritables représentants de la nation, vous +feront concevoir, monsieur, de quelle importance il est que tous les +individus appelés à voter soient exacts à se rendre à la convocation +dont ils sont l'objet. C'est donc au titre du bien de la patrie et du +service du roi, et en particulier au nom de l'intérêt du pays qui nous a +vus naître, que je vous engage à vous trouver à Dijon assez à temps pour +assister à l'ouverture du collége, qui aura lieu le 22 de ce mois. Je me +trouve heureux, monsieur, que la confiance du roi m'ait appelé à +concourir avec vous à des choix qui auront, j'espère, une heureuse +influence sur notre avenir.</p> +<br> + +<h4>DISCOURS DU DUC DE RAGUSE ADRESSÉ AU COLLÉGE ÉLECTORAL<br> DE LA CÔTE-D'OR +LE 22 AOUT 1815.</h4> + +<p>«Messieurs, la gravité des circonstances qui motivent notre réunion est +d'une telle nature, qu'aucune époque de notre histoire ne peut lui être +comparée. Une catastrophe sans exemple a causé des maux intérieurs et +extérieurs qu'à peine on ose approfondir. Le patriotisme le plus +désintéressé est le seul remède à tant de maux; ainsi de la bonne +composition de l'Assemblée, à la formation de laquelle nous sommes +appelés à concourir, dépend le sort de la France. C'est donc un esprit +de concorde et d'union qui doit présider à nos choix. Nous chasserons +loin de nous le souvenir de nos divisions, car dans ces divisions se +trouvent le principe et la source des maux dont nous gémissons. Un +peuple perd sa puissance, sa considération et sa physionomie lorsqu'il +est divisé; dans quelque situation au contraire que l'empire des +circonstances l'ait placé, il est toujours redoutable et sa position est +toujours noble, lorsqu'il est uni. Que la cruelle épreuve que nous +venons de faire nous serve au moins et ne soit pas perdue pour notre +avenir; rallions-nous sincèrement autour de ce trône qui doit nous +protéger, et de la Charte qui a consacré nos droits.</p> + +<p>«Le roi, messieurs, dont la sagesse avait prévu, il y a cinq mois, tous +les malheurs dont nous sommes accablés aujourd'hui, chercha vainement à +les prévenir; sa voix ne fut point entendue. Depuis il est accouru pour +se placer entre son peuple et les étrangers, auxquels d'anciennes haines +venaient de faire reprendre les armes, et plus que personne au monde il +gémit de notre situation. Le roi enfin, pour qui le trône serait sans +charmes si le bonheur public n'était le prix de ses soins, consacre tous +ses efforts à l'assurer. Il veut être environné des véritables +représentants de son peuple, élus par la masse des électeurs, et non de +ceux d'une faction, à l'exemple du gouvernement éphémère qui vient de +finir après avoir appelé tant de calamités sur la France. Ses lumières +lui ont assez fait connaître que la France ne saurait être heureuse sans +une liberté sage, et il met sa gloire à la fonder; lui seul peut +satisfaire ce voeu constamment exprimé, ce voeu qu'il partage, parce +qu'il sait bien que ce noble sentiment élève l'âme, et que la force des +souverains est dans l'opinion de leurs peuples. Enfin ses lumières et +son coeur garantissent à la France qu'il confond et confondra toujours +ses intérêts avec les siens.</p> + +<p>«Tels sont, messieurs, les sentiments bien connus du souverain qui nous +gouverne, et dont j'ai pu mieux juger qu'un autre par le bonheur que +j'ai eu de l'approcher. Vous les apprécierez ces sentiments, messieurs, +et vous l'environnerez d'hommes dépositaires de votre estime et de votre +confiance, d'hommes au-dessus de leurs passions, d'hommes modérés, car +avec la modération seule se trouvent la raison, la force et la vertu. +Enfin, messieurs, vous l'environnerez d'hommes dignes de lui et de la +France, qui, aimant leur pays avant tout, mettront ses intérêts avant +les leurs propres, et qui, sous l'égide du roi et lui prêtant leurs +forces, sauveront à la fois le roi et la patrie.»</p> +<br> +<a name="l2" id="l2"></a> +<h2>LIVRE VINGT-DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h4>1815-1824</h4> + +<p>Je reviens à l'époque qui suivit le 8 juillet, jour de la deuxième +rentrée du roi à Paris.</p> + +<p>Le ministère fut composé de Talleyrand, Fouché, Gouvion-Saint-Cyr, +Louis, Jaucourt, Pasquier, et le ministère de l'intérieur resta vacant. +Il était destiné à Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, désireux de +devenir Français en recevant en même temps la pairie. La leçon des +Cent-Jours, si grande, aurait dû profiter si on avait eu le talent de +bien reconnaître les fautes commises. On aurait pu modifier la Charte; +mais on prétendit la respecter, et cependant on sortait de diverses +manières de l'ordre régulier qu'elle avait consacré.</p> + +<p>Au lieu de se livrer, par des ordonnances de proscription, à la +poursuite misérable de quelques gens, plus ou moins coupables, dont un +grand nombre était tout à fait inconnu, n'aurait-on pas dû prendre de +grandes mesures pour assurer l'avenir? Ainsi, par exemple, rien n'eût +paru plus simple, plus juste, que de rendre inhabiles aux fonctions +politiques les individus qui avaient siégé dans les deux Chambres créées +par Napoléon. On faisait disparaître de la scène politique, sans +répandre de sang, sans bannissement, les athlètes les plus redoutables +et les plus factieux, et on pouvait relever de cette interdiction tous +les individus qui, avec le temps, en seraient jugés dignes. La manière +dont les listes de proscription furent faites mit le comble à +l'absurdité de cette mesure. Ce travail si important fut arrêté sans +réflexion, sans discussion et avec cette légèreté incroyable dont notre +pays présente seul l'exemple. On porta ensuite une loi de bannissement +contre ce qu'on appela les régicides relaps, et en cette circonstance on +blessa à la fois la justice, le bon sens et la langue.</p> + +<p>On appela régicides relaps ceux qui avaient, pendant les Cent-Jours, +accepté des fonctions quelconques. Or, en bon français, si l'on peut +appliquer le mot de <i>relaps</i> à autre chose qu'à la religion, le régicide +relaps est un homme qui serait une seconde fois régicide après avoir eu +sa grâce une première. On aurait pu, on aurait dû peut-être, en 1814, +chasser tous les régicides; mais, en 1815, il fallait n'en frapper +aucun; car la mesure prise contre eux alors présenta ce scandaleux et +singulier spectacle: le meurtrier du roi resta tranquille, et ce fut +l'ambitieux qui avait exercé des fonctions de simple maire de village +qui fut proscrit. Le crime resta impuni, et une légère faute fut traitée +comme un crime. Dans la forme et dans le fond, tout, dès le début, fut +mal calculé, gauche et misérable. On menaça beaucoup sans faire grand +mal. On injuria sans cesse, chose partout nuisible, mais toujours +funeste en France, et qu'aucune circonstance ne justifie, même quand on +est décidé aux actes de la plus sévère rigueur. On jeta ainsi les germes +d'une redoutable réaction.</p> + +<p>L'armée avait été coupable; mais toute l'armée avait participé à la +faute. Quand une faute a été universelle, il faut trouver un moyen +d'absoudre et chercher à se placer sur de meilleures bases pour +l'avenir. On voulut faire des catégories, établir mille nuances entre +ceux qui avaient servi plus ou moins Napoléon, et on ne vit pas les +conséquences injustes, funestes et absurdes qui devaient en résulter. +Beaucoup de ceux qui avaient les honneurs de la fidélité, sur lesquels +on allait appeler les faveurs et faire reposer la confiance, étaient, à +un très-petit nombre près, le rebut de l'armée. Ces officiers n'avaient +pas servi, parce que Napoléon n'avait pas voulu les employer. Parmi les +généraux, et au premier rang, je citerai d'abord Canuel et Donadieu, qui +furent portés aux nues. Les préférences dont ils furent l'objet +offensèrent plus les généraux honorables de l'armée que diverses mesures +de rigueur dirigées contre eux-mêmes. Chacun dit: «S'il faut ressembler +à ces individus pour être distingué par les Bourbons, je ne veux pas de +leur faveur.» Il arriva que l'honneur, aux yeux de la multitude, fut +dans la disgrâce, et cela dans le pays du monde où les hommes sont les +plus courtisans et les plus solliciteurs. Triste début pour fonder le +pouvoir! Il faut reconnaître les services rendus n'importe par qui; mais +certes il vaut mieux placer sa confiance dans un caractère honorable et +une vie entachée par une seule faute que dans l'individu qui a prouvé +une seule fois son dévouement, mais dont la vie est remplie d'une suite +de mauvaises actions; car l'une est l'exception, et l'autre l'habitude. +Ainsi il fallait tenir compte aux généraux Canuel et Donadieu de leur +bonne conduite pendant les Cent-Jours, mais ne pas les placer au-dessus +d'hommes qui, de tout temps, avaient été entourés de l'estime générale. +Il fallait, tout en reconnaissant la faute, la remettre généreusement et +n'en plus garder le souvenir. Les braves gens sont plus sensibles à un +traitement pareil, et la reconnaissance est plus sincère pour un +témoignage de confiance reçu, quand ils savent qu'il pourrait leur être +refusé, que pour des bienfaits. Quand le pouvoir s'élève à une grande +hauteur et montre de la magnanimité, il double son éclat et ses moyens +d'action sur l'esprit des hommes.</p> + +<p>L'armée, s'étant retirée sur la Loire, présentait une masse compacte. +Après avoir arboré le drapeau blanc, elle pouvait devenir menaçante si +les circonstances l'eussent amenée à défendre les intérêts de la France, +et non plus ceux d'une faction, contre les exigences des étrangers. La +menace seule, de la part du roi, de se réfugier avec sa famille au +milieu de cette armée, les eût effrayés. Mais cette menace prétendue, +faite par Louis XVIII, ne l'a jamais été sérieusement. Les étrangers +exigèrent, au contraire, le licenciement de l'armée, et le maréchal +Gouvion-Saint-Cyr se chargea de rédiger l'ordonnance qui le prescrivait, +tandis que le maréchal Macdonald reçut la douloureuse mission de +l'exécuter. On adopta, en remplacement, le système des légions composées +d'hommes de la même province; système économique et bien entendu, qui +charge les mêmes hommes du soin de conserver la gloire des corps dans +lesquels ils servent et des provinces où ils sont nés, moyen d'ajouter à +l'énergie de leurs facultés en prolongeant, dans leur vieillesse et au +milieu de leurs villages, les souvenirs communs des événements des camps +et de leur jeunesse.</p> + +<p>On donna le titre de légion à ces corps d'infanterie, parce qu'on voulut +ajouter à chacun d'eux un détachement de cavalerie et d'artillerie, idée +bizarre; car, s'il est vrai qu'à la guerre les armes doivent être +mélangées, il est de principe et d'expérience qu'en temps de paix et +pour l'instruction les armes doivent être séparées. Mais toute cette +organisation ne fut qu'ébauchée et ne reçut jamais le développement +qu'avait conçu son auteur. Avant de procéder à cette nouvelle +organisation, chaque soldat licencié reçut l'ordre de rentrer dans ses +foyers, et l'on vit cent cinquante mille vieux soldats répandus sur le +sol du royaume, un bâton à la main, allant retrouver paisiblement leurs +villages sans causer nulle part aucun désordre. On peut reconnaître, en +cette circonstance, ce qu'opérèrent la soumission aux lois, le respect +pour l'autorité et le sentiment des devoirs du citoyen. Il y avait loin +de ces moeurs à celles des grandes compagnies conduites par du Guesclin.</p> + +<p>Une fois les étrangers débarrassés de toute crainte à l'égard de +l'armée, les exigences de leur part n'eurent plus de bornes. Rappeler +l'enlèvement des objets d'art et des trophées que nos victoires avaient +réunis dans notre capitale, les contributions de toute espèce imposées, +et qui s'élevaient à de si épouvantables sommes, serait superflu. Enfin, +pour mettre le comble à notre humiliation et blesser au coeur une +nation glorieuse, on diminua encore l'étendue de notre territoire, déjà +si fort restreint.</p> + +<p>Il est impossible de se refuser à faire ici la comparaison des deux +Restaurations. À la première, une grande partie du pays conquis nous est +enlevée; mais cependant quelques fractions de nos conquêtes nous +restent. À la seconde, le vieux territoire de l'ancienne France est même +entamé, et on prend à tâche d'ouvrir la frontière pour nous mettre à la +discrétion de ceux qui voudront nous attaquer. En 1814, pas un objet +d'art n'est enlevé, pas un trophée ne nous est ravi, et la victoire +respecte les propriétés que la victoire seule nous avait données. En +1815, tout est enlevé, et l'on va jusqu'à tout disposer pour détruire +des monuments d'utilité publique, à cause des noms qu'ils portent<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, +comme si on pouvait faire rétrograder les temps et effacer les souvenirs +de l'histoire! En 1814, les propriétés sont respectées, et aucune +contribution n'est imposée en représailles des sommes immenses que nous +avions, pendant dix ans, enlevées à l'Europe, et des ravages qui partout +ont marqué notre passage. En 1815, près de deux milliards sortent de nos +coffres pour entrer dans ceux de l'étranger. Les Bourbons sont reçus +avec joie, avec espérance d'abord; à la seconde fois comme une +nécessité. Ces circonstances de la première Restauration sont dues à la +manière prompte dont le pays se sépara des intérêts de Napoléon, juste +représaille, puisque lui-même avait depuis longtemps séparé les siens de +ceux du pays; alors cette séparation fut toute patriotique, et, s'il y +eut corruption et intérêt privé dans quelques chefs, tout fut généreux +dans les masses. Dans la seconde, une faction puissante s'étant +substituée à la nation, la nécessité de l'abattre servit de prétexte à +la vengeance et à la cupidité. Cette faction, qui s'est souvent +présentée comme animée des sentiments les plus nationaux, n'a jamais +pensé qu'à elle.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a> +<a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Les ponts d'Austerlitz et d'Iéna. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>Cette révolution des Cent-Jours, si funeste au pays, à son honneur, à +l'ordre public, à l'établissement d'une sage liberté, une fois réprimée, +se trouva servir merveilleusement les intérêts et les passions de +l'émigration; aussi combien de plaintes contre tous les individus +occupant des places, quels que fussent leurs titres! Combien +d'accusations, de calomnies! Avec quelle violence tout fut bouleversé, +et avec quelle avidité tout fut envahi! L'ambition n'avait aucune règle, +aucune limite, et demander tout et demander toujours était devenu +l'habitude universelle.</p> + +<p>Un homme se disant bien pensant, c'était l'expression du temps, était +propre à tout. Le même individu (j'ai vu de ces sortes de pétitions) +sollicitait à la fois ou le commandement d'un régiment, ou une +sous-préfecture, ou une place de juge. Jamais confusion n'exista nulle +part au même degré. Un ordre de choses pareil porta ses fruits. +L'administration fut confiée aux hommes les plus inhabiles. On choisit +presque tous les colonels de l'armée parmi des hommes qui n'avaient +jamais servi; et les tribunaux, après une prétendue épuration, furent +remplis d'hommes de parti et de passion. La société prit une nouvelle +physionomie, eut une nouvelle constitution, et les pouvoirs de toute +espèce arrivèrent aux mains des hommes les moins dignes ou les plus +incapables de les exercer.</p> + +<p>On s'occupa de former une nouvelle Chambre, en se servant des colléges +électoraux en usage sous l'Empire, avec un certain nombre d'adjonctions +pris dans les ordres royaux. Ces colléges étaient de nature à +représenter l'opinion du pays, et cependant, malgré la conduite peu +éclairée du gouvernement, malgré l'humiliation causée par les +traitements des alliés, les élections se tirent toutes dans un sens +royaliste: nouvelle preuve que la première Restauration avait été dans +l'opinion nationale et reçue avec satisfaction, tandis que le retour de +l'île d'Elbe, vu avec répugnance, avec effroi, avait rendu odieux ceux +que l'on accusait d'en avoir été les auteurs. L'opinion publique devait +être bien profondément pénétrée de ces sentiments, pour résister à tout +ce qui aurait dû la changer.</p> + +<p>Le gouvernement m'envoya à Dijon pour présider le collége électoral de +la Côte-d'Or. Douze ans auparavant, dans des circonstances bien +différentes, j'avais été chargé d'une semblable mission. Je fus reçu +avec empressement et affection par mes compatriotes, jouissance à +laquelle je n'ai jamais été insensible. Quoique les départements de +l'Est en général, et particulièrement ceux de l'ancienne Bourgogne, +aient toujours été les moins favorables aux Bourbons, les députés, +choisis loyalement et sans fraude, furent des individus qui leur étaient +attachés et dévoués de tout temps. L'opinion royaliste, alors celle de +la France entière, était professée et sentie partout avec ardeur, avec +exagération, comme il arrive si souvent chez nous, tandis que les partis +opposés, objets de la haine publique, se tenaient silencieux dans +l'observation.</p> + +<p>Une énorme promotion de pairs fut faite alors, mais sans discernement, +sans système et sans choix. En 1814, on avait suivi des principes +raisonnables, en prenant pour le fond de la Chambre le Sénat. Ce corps +avait rappelé le roi et se trouvait former le lien entre le passé et +l'avenir. Il devait, sauf quelques exceptions, devenir la base de +l'ordre politique nouveau. On y avait placé les anciens ducs et pairs, +presque tous les anciens ducs, et, d'un autre côté, toutes les +illustrations de l'Empire. Ces trois éléments étaient naturels, dans la +formation du nouvel ordre de choses; mais, cette fois, on prit au +hasard, choisissant suivant les caprices et les fantaisies de chacun. +Les ministres présentèrent et firent admettre leurs protégés. Le roi se +borna à choisir un seul individu, M. de Frondeville, recommandé par sa +nièce. Chose indubitable, il fallait donner plus de consistance à la +Chambre des pairs, mais atteindre ce résultat en y appelant les grandes +notabilités provinciales; dans ce but, établir un mode régulier de +recherche, de présentation et de choix. La marche suivie cette fois +servit d'exemple à d'autres promotions qui ont été funestes.</p> + +<p>C'est ici le moment de raconter un événement heureux pour moi. J'étais +bien loin alors de deviner toute son importance pour mon avenir. La +promesse de la restitution de mes dotations en Illyrie me fut faite, à +cette époque, par l'empereur d'Autriche, de la manière la plus flatteuse +et la plus aimable.</p> + +<p>En 1814, un traité conclu à Fontainebleau, fixait le sort des dotations +et en assurait la conservation aux titulaires. Je ne crus pas devoir +faire alors la plus petite démarche pour assurer mes intérêts d'une +manière particulière. Partager le sort commun était mon seul désir et ma +seule prétention. Mais, en 1815, tout était naturellement remis en +question. Les circonstances qui avaient accompagné la révolution du 20 +mars semblaient devoir annuler les droits. N'ayant pas participé à cette +félonie, je croyais avoir des titres à être excepté des mesures de +rigueur projetées; mais les gouvernements sont si empressés de s'emparer +de toutes les richesses à un titre quelconque, que je comptais +faiblement sur cette justice. Les dotations de Hanovre, de Westphalie et +de Poméranie ne me laissaient aucune espérance. Je ne pouvais en +conserver que pour celles d'Illyrie, me fondant sur l'esprit d'équité de +l'empereur d'Autriche et le souvenir du bien que j'avais fait dans ces +provinces, quand j'en avais le gouvernement. Me trouvant dans le devoir +d'aller lui faire ma cour, avant de me rendre chez lui, quelques amis +m'engagèrent à profiter de la circonstance pour lui faire une demande en +forme de la restitution de mes biens. En passant la porte de son +cabinet, je n'avais aucune résolution prise. Je comptais en parler ou me +taire, suivant l'accueil qui me serait fait, et suivant les dispositions +plus ou moins bienveillantes que je remarquerais sur la figure de ce +souverain. L'empereur me reçut à merveille, et me parla avec la plus +grande complaisance du bien que j'avais fait à ses sujets d'Illyrie, aux +Croates en particulier, dont j'avais conservé la précieuse organisation, +malgré les faiseurs de Paris, dont le désir était de tout changer chez +eux. Il me demanda mon avis sur l'organisation la meilleure à donner à +la Dalmatie, et je lui dis qu'il me paraissait utile de former dans les +montagnes deux ou trois régiments frontières, et de laisser le littoral +sous l'autorité civile. Après une conversation assez longue, un silence +absolu ayant succédé, je crus pouvoir hasarder ma demande, et je dis à +l'empereur que la bonté avec laquelle il daignait me traiter me décidait +à l'entretenir d'intérêts qui m'étaient personnels. L'empereur +m'interrompit et, sans me laisser achever, il dit: «C'est de vos +dotations en Illyrie que vous voulez parler?--Oui, Sire.</p> + +<p>--Je vous les rends, ajouta-t-il. Quand l'empereur Napoléon était +souverain des provinces illyriennes, par suite de la cession que je lui +en avais faite, il était légitime propriétaire des domaines de la +couronne qui y étaient renfermés, il y a donc pu en faire tel usage +qu'il a voulu; et il m'est fort agréable de faire un acte de justice à +votre profit, en vous rendant ceux qui vous étaient échus en partage.»</p> + +<p>On juge de ma reconnaissance et de ma joie. Je me hâtai d'aller voir le +prince de Metternich, qui me reçut avec la grâce qui le caractérise, et +me promit son appui et son concours. Il a bien tenu parole; car, +lorsque, fatigué de la lenteur des affaires qui se traitent à Vienne, je +vins solliciter moi-même l'exécution des promesses faites si +généreusement et si gracieusement par l'empereur, grâce à l'active +amitié du prince de Metternich, en moins d'un mois, j'étais en +possession d'une rente égale aux revenus des terres que je possédais, et +en même temps j'avais reçu, sur le même taux, tout l'arriéré de ces +revenus. Cette décision de l'empereur, qui me fut d'abord personnelle, +ayant établi le principe, plusieurs dotés furent mis en possession de +rentes égales à leurs anciens revenus, et les autres continuent à +solliciter et conservent encore l'espoir d'obtenir.</p> + +<p>La Restauration me rendit le repos et la liberté; mais elle me plaçait +dans une position d'isolement pénible. Séparé de ma femme, et sans +enfants, sans frère, ni soeur, ni neveux, aucun intérêt de famille ne +remplissait mon coeur et ne pouvait servir d'aliment à ma vie. Pour la +gloire militaire, tout était dit: il était probable qu'il n'y aurait +plus de guerre. Restaient la politique et les affaires. On peut faire +beaucoup de bien quand on arrive au pouvoir naturellement, quand on y +est appelé; mais, quand la porte ne s'ouvre que par l'obsession et +l'intrigue, on y entre désarmé, et les efforts longtemps impuissants qui +ont précédé le succès ont fait acheter le pouvoir par bien des angoisses +et des tourments. Il me parut digne et sage de dédaigner cette route +pour l'emploi de mon temps.</p> + +<p>Que faire cependant pour créer un intérêt nécessaire au bien-être de +l'existence? Se livrer aux sciences était de mon goût, mais ne suffisait +pas à l'activité de mon esprit. Cette carrière ne pouvait pas me +satisfaire; car, sans manquer d'aptitude pour la suivre, j'étais trop +âgé pour y jouer un rôle principal et pour y marquer par des +découvertes. Rester à la hauteur des connaissances du moment était ce à +quoi je pouvais prétendre. Des rapports habituels et une sorte +d'intimité avec les savants du premier ordre suffisent pour atteindre ce +but.</p> + +<p>Il fallait quelque chose qui satisfît le besoin d'une âme brûlante, d'un +esprit actif et d'un corps de quarante ans, plein de force et de santé. +Je pensai qu'en embellissant l'habitation de mes pères, chose que +j'avais rêvée pendant toute ma vie, je me créerais une belle et noble +retraite. En me livrant à l'agriculture, j'apporterais dans ma province +les bonnes méthodes, et fournirais d'utiles exemples. En peu d'années +tout serait changé autour de moi. J'ai voulu joindre l'industrie +manufacturière et l'industrie agricole, et montrer qu'en coordonnant les +deux branches elles se servent merveilleusement d'appui, se portent +réciproquement du secours et doublent les bénéfices. Avec ces idées +premières et les ressources d'un esprit vif, d'une instruction +suffisante, d'une grande activité et d'une grande force de volonté, on +embrasse beaucoup et souvent trop pour bien faire. Cependant tout ce que +j'ai fait dans ce système m'a réussi. Ce qui a été la cause de ma ruine, +c'est l'industrie des fers, dans laquelle je me suis laissé entraîner et +que j'ai créée au profit du pays, mais à mes dépens.</p> + +<p>Comme création d'habitation et embellissement, voici ce que j'ai fait. +Le château était assez beau, mais cependant incomplet et mal distribué. +Je l'ai augmenté de deux pavillons, et il est en rapport aujourd'hui +avec toutes les positions sociales. Placé sur un rocher escarpé, +au-dessus de la Seine, son accès était difficile. J'ai fait tailler dans +le roc une avenue qui aboutit à la grande route, auprès de la porte de +la ville. Cette avenue de trois cent douze mètres de longueur en pente +douce, de quarante pieds de largeur, plantée de quatre rangées d'arbres, +serait digne de mener à une habitation royale. Un jardin de seize +arpents a disparu; il a été remplacé par un parc de cinq cents arpents, +clos de murs et où passe la Seine. Ce parc, composé de la vallée de la +Seine, comprend les deux coteaux opposés et présente une admirable +variété de sites. La rivière dont les eaux, vives et abondantes, sont +toujours à plein bord, à cause des usines qui se succèdent dans son +cours, coule au milieu du parc pendant près d'une lieue, et dans les +propriétés de cette terre pendant une autre lieue encore. Un million +deux cent mille pieds d'arbres, plantés avec intelligence, furent +ajoutés à ce qui existait déjà, et au nombre se trouvaient quatre-vingt +mille arbres de haute tige, dont dix-sept mille arbres exotiques; cent +vingt arpents de prés arrosés, restant toujours verts, ornés de bouquets +de bois, forment le fond de ce tableau, et une culture variée embellit +les coteaux. Voilà ce qu'est devenue entre mes mains cette habitation, +embellie encore par d'autres choses utiles, entre autres par des usines +productives, dont je vais faire l'énumération et présenter le tableau.</p> + +<p>Hors du parc, en amont, est un superbe moulin, le meilleur de la +contrée, et formant un beau point de vue. Vient ensuite, également en +vue du château, comme toutes les autres usines, une brasserie, dont les +résidus servaient à mon bétail. Près d'elle une vinaigrerie qui avait +le même emploi et fournissait par an deux mille pièces de vinaigre: près +de là une tuilerie et une poterie servant à satisfaire aux besoins d'une +sucrerie ayant entrée dans le parc d'un côté, et sur la grande route de +l'autre; puis une superbe ferme renfermant des établissements complets, +et entre autres une bergerie à deux étages pour deux mille bêtes à +laine; enfin, sur le bord de la Seine, une magnifique sucrerie.</p> + +<p>Cette sucrerie, qui avait un double moteur, l'eau et une machine à +vapeur, a fabriqué jusqu'à trois cent cinquante mille livres de sucre de +betterave dans une seule année. Les bénéfices de cette industrie sont +grands quand elle est bien conduite. Aussi chaque jour elle se +naturalise davantage en France. On ne saurait trop l'encourager, +non-seulement parce que ses produits dispensent d'exporter beaucoup +d'argent à l'étranger, mais encore parce que sa prospérité se lie à la +perfection de l'agriculture. Les champs, après avoir été cultivés en +betteraves, rapportent un cinquième de blé de plus que ceux qui n'en ont +pas produit l'année précédente. Cette culture, loin de fatiguer la +terre, lui profite pour l'avenir de tous les soins qui lui sont donnés. +La première et la plus grande partie du travail de toutes les plantes se +fait d'abord aux dépens de l'atmosphère. Ce n'est qu'au moment où la +semence se forme que la terre est mise puissamment à contribution, et, +comme la betterave ne rapporte sa graine que la deuxième année et qu'on +récolte la betterave pour faire le sucre vers le cinquième mois de sa +culture, la terre n'en est nullement fatiguée. Quand une manufacture de +sucre est bien conduite et alimentée avec des betteraves de sa propre +culture et au prix de la main d'oeuvre et du combustible de la +Bourgogne, on a le résultat suivant: En représentant le bénéfice cumulé +de la culture et de la fabrication par la surface des terres cultivées, +un arpent de treize cent quarante-quatre toises rend mille francs de +bénéfice. Ainsi notre terre avec notre climat est si favorable à la +production du sucre, qu'une même quantité de terre de première qualité +rend en France, en cinq mois, plus de sucre que la même surface aux +colonies en seize mois.</p> + +<p>À côté de la sucrerie se trouve une autre usine mue aussi par l'eau, et +servant à battre le blé, machine suédoise, jointe à un tarare et placée +sur deux étages. Le blé est battu et vanné en même temps. Deux hommes +seulement suffisent pour la conduire; ils font ainsi l'ouvrage de +vingt-deux ouvriers ordinaires. Plus bas est un autre moulin et une +fabrique de pâte d'Italie, ce qui m'a donné l'occasion de cultiver des +blés d'une nature particulière et préférables aux nôtres. Ce sont ceux +connus sous le nom de blé de Taganrog. Une scierie était jointe à ce +groupe de bâtiments; elle servait à débiter les planches et les bois de +construction. Plus bas étaient deux forges anciennes et trois hauts +fourneaux, puis enfin l'immense forge anglaise que j'ai construite et +qui m'a ruiné, mais qui aujourd'hui est une source de richesses pour le +pays. Je reviendrai sur ce dernier établissement quand j'arriverai à +l'époque où il fut construit.</p> + +<p>Le parc, indépendamment de ses immenses plantations, représentant une +superficie de cent cinquante arpents et de cent vingt arpents de prés +arrosés, offre une culture riche et variée. Le plateau sur lequel le +château est bâti finit à la ville. D'abord fort étroit, il va en +s'élargissant. Dans la partie du midi, opposée au château, il commande +de vastes prairies, traversées par la Seine avant son entrée dans la +ville. La plus grande partie de cet amphithéâtre est plantée en vignes +d'une qualité supérieure, et la dernière forme un magnifique potager en +terrasse. Telle est la description de l'habitation que j'avais pris +plaisir à embellir, dans laquelle je croyais devoir finir mes jours, et +que probablement je suis destiné à ne revoir jamais. Des bois et des +fermes, à plus ou moins grande distance, composent le reste de cette +belle propriété.</p> + +<p>Si j'eusse réussi, j'aurais acquis la plus grande existence sociale +possible dans les temps présents en France; car j'aurais réuni en ma +personne, à l'influence d'une famille considérée dans le pays, celle qui +résulte toujours d'une grande propriété et d'importantes manufactures, +qui font vivre toute une population, et enfin celle qui accompagne la +possession des premières dignités de l'État.</p> + +<p>J'ai entrepris tous ces travaux et j'ai fait les acquisitions +indispensables avec des capitaux insuffisants. J'ai pu y appliquer +environ sept cent mille francs. Cette somme était bien inférieure aux +besoins. J'ai donc dû emprunter, et les emprunts ne sortent souvent d'un +embarras que pour jeter plus tard dans un autre pire. Cependant tout se +serait liquidé avec le temps et par suite de l'économie que je mettais +dans mes dépenses personnelles; mais, quand j'exploitai l'industrie des +fers, des millions devinrent nécessaires, et je tombai dans un dédale +dont je n'ai pu me tirer. Je tiens à finir ce tableau quand je serai +arrivé à l'époque de ces pénibles souvenirs. Ces établissements +d'industrie, ces entreprises si patriotiques, si belles et si admirables +dans leur ensemble, ont eu une si grande influence sur ma destinée, et +m'ont occupé pendant tant d'années, que j'ai dû en parler et que j'y +reviendrai encore.</p> + +<p>Tous les établissements que je viens d'énumérer furent formés dans +l'espace de cinq années. J'en ai montré tout d'une fois le but et +l'ensemble, ne pouvant en donner la progression par chaque année, et +maintenant je reviens en arrière. Je parlerai à présent des événements +politiques qui se succédèrent, et particulièrement de ceux auxquels j'ai +été appelé à prendre part.</p> + +<p>Cette Chambre de 1815, nommée sous l'influence de l'indignation inspirée +par la félonie des Cent-Jours, était animée des meilleurs sentiments +pour la dynastie. Elle reste dans les souvenirs un monument +indestructible de l'opinion d'alors. Notre pays présente de fréquentes +anomalies. On oublie vite ce que l'on dit, ce que l'on fait et ce que +l'on a voulu. Les contrastes les plus singuliers, les plus frappants, se +présentent sans cesse dans l'histoire de nos révolutions. Tous les +députés de 1815 étaient donc des gens remplis d'amour pour la maison de +Bourbon, des ennemis déclarés des révolutionnaires et des bonapartistes. +Ces députés, en général pleins d'honneur, bien intentionnés, mais +ignorants et passionnés, arrivèrent avec tous les préjugés, toutes ces +petites vues de gens nouveaux dans les affaires. Ils apportèrent en +outre cette importance, cet amour-propre si général en France, et cette +vanité de hobereau qui donna à la chambre une physionomie factieuse.</p> + +<p>Cette Chambre voulut être plus royaliste que le roi. Elle voulut +gouverner et tout maîtriser; enfin, elle enfanta des projets de +persécution qui ne pouvaient et ne devaient avoir qu'une influence +funeste sur les destinées du pays. Elle devint exigeante, tracassière, +et contraria la marche du gouvernement, d'autant plus que l'héritier du +trône, Monsieur, lui donnait toute l'autorité de son nom, relevée encore +par l'influence qui résultait du commandement de toutes les gardes +nationales de France dont il s'était fait investir. La hiérarchie, qui +en était la conséquence, établit en sa faveur et mit entre ses mains une +sorte de gouvernement royal, constitué sur les principes de l'obéissance +militaire, et en opposition habituelle avec la marche de +l'administration. Enfin, la Chambre de 1815, qui, par les sentiments +dont elle était animée, aurait dû faire tous ses efforts pour créer et +fonder le pouvoir du roi, chose si nécessaire et si difficile, présenta +des obstacles multipliés et invincibles à son développement. Elle ne +négligea, en quelque sorte, rien pour affaiblir l'autorité royale, tout +en déclarant son intention de la soutenir et de l'augmenter.</p> + +<p>Parmi les trahisons signalées par la révolution du 20 mars, il y en +avait de si patentes, et dont l'influence avait été si grande sur les +événements, qu'on ne pouvait s'empêcher de les poursuivre. De ce nombre +étaient celles de Charles de la Bédoyère et du maréchal Ney. Louis XVIII +avait une sensibilité plus feinte que réelle; mais il était loin d'être +sanguinaire. Son instinct était la douceur et la bonté; mais, comme tous +les hommes faibles, ses opinions et ses résolutions variaient suivant +les influences qui agissaient sur lui. Il fut affligé de la prise de ces +deux grands coupables. La Bédoyère fut arrêté pendant mon absence de +Paris. Je ne connais pas par moi-même les impressions que le roi reçut; +mais j'étais près de lui quand Ney fut découvert par sa faute et livré à +l'autorité. Louis XVIII en gémit avec moi et me dit: «On avait tout fait +pour favoriser son évasion; l'imprudence et la folie de sa conduite +l'ont perdu.»</p> + +<p>La Bédoyère, condamné, fut exécuté malgré de nombreuses interventions. +Le roi, pour faire une espèce de réparation à sa famille et lui donner +une sorte de compensation, nomma son frère, Henri de la Bédoyère, +officier dans les gardes du corps, quoiqu'il ne remplît aucune des +conditions exigées par les ordonnances, et n'eût jamais servi. On peut +difficilement comprendre comment cet officier accepta. C'était le prix +du sang de son frère; car il est évident que, si Charles n'eût pas été +fusillé, Henri n'aurait pas été l'objet de cette faveur.</p> + +<p>Bientôt arriva le tour du maréchal Ney. On avait soif de son sang; et, +comme on voulait faire des exemples, il devait en servir. Aucun coupable +ne pouvait être puni avec plus de justice, car le crime était patent, et +il n'y a pas de gouvernement possible avec la pensée que l'action du +maréchal Ney mérite de l'indulgence.</p> + +<p>La maréchale vint implorer le roi et s'adressa à moi pour obtenir une +audience du roi. Je l'y conduisis. Le roi me répondit: «Mon devoir est +de la recevoir. Elle peut venir, mais ce sera en vain. Il faut que +justice soit faite.»</p> + +<p>Effectivement, le roi l'accueillit avec bonté, mais ne lui donna aucune +espérance de détourner le coup dont son mari était menacé. Le moment du +jugement arriva. Le ministère, par la bouche de M. de Richelieu, parut +vouloir agir sur la Chambre des pairs et presser la condamnation: chose +superflue, tant l'évidence du crime était démontrée. Celui qui voulut +remplir consciencieusement les devoirs de juge ne put hésiter à le +condamner. L'exécution eut lieu immédiatement. L'esprit de parti a fait +depuis du maréchal Ney un martyr. Une sage politique aurait dû peut-être +sauver un homme couvert de gloire et échappé pendant tant d'années à +d'innombrables dangers. Si sa grâce eût suivi sa condamnation, les +Bourbons seraient mieux restés dans leur caractère et n'en auraient été +que plus forts; mais le parti dominant fut inexorable: il voulait du +sang. C'est ainsi qu'un sang, coupable, il est vrai, mais bien glorieux, +fut répandu.</p> + +<p>On réclamait une autre victime; mais celle-ci était l'objet d'un intérêt +universel. Lavalette, ancien directeur général des postes sous l'Empire +et allié au vice-roi d'Italie et à la reine Hortense, dont il avait +épousé la cousine germaine, avait repris la direction de son +administration dès le 20 mars, après le départ du roi. Assurément, cette +action était sans importance, puisque Napoléon devait entrer à Paris peu +d'heures après; mais on lui appliqua le principe de la loi; et, comme il +avait usurpé le pouvoir tandis que le roi était encore en France, il +était passible de la peine de mort. Arrêté longtemps après le retour du +roi, il fut envoyé aux assises comme n'étant plus militaire. J'avais été +fort lié avec Lavalette: notre amitié ne l'avait pas empêché de se +ranger parmi mes ennemis à la première Restauration, et je ne le voyais +plus. La peine ne me paraissait pas devoir dépasser quelque temps de +prison. J'en étais peu occupé, quand tout à coup le jugement rendu me +fit connaître l'état des choses. Il m'est difficile d'exprimer ce que +je ressentis à cet instant et à quel point mon amitié pour lui se +réveilla. Je me hâtai de m'offrir à lui pour faire toutes les démarches +dans le but de le sauver. Il m'écrivit une longue lettre pour me +remercier, et je me mis en mesure de le servir. J'allai chez le roi et +lui parlai avec instance et chaleur de ce malheureux, beaucoup plutôt +victime des passions du temps que de ses erreurs et de ses fautes; mais +le roi fut inexorable. Je lui apportai et lui fis lire une lettre où la +conclusion de sa demande était d'être fusillé, et non guillotiné<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Le +roi lut la lettre en entier et me répondit avec sécheresse: «Non; il +faut qu'il soit guillotiné!»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a> +<a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> <p class="mid">LETTRE DU COMTE DE LAVALETTE AU DUC DE RAGUSE.</p> + +<p>«La Conciergerie, mercredi.</p> + +<p>«Je viens d'apprendre au fond de ma prison que vous avez bien voulu vous +rappeler mon nom, et que vous avez mêlé à des expressions de compassion +des souvenirs touchants d'une ancienne amitié. Je suis embarrassé pour +vous en remercier, mon général, si mon affreux malheur n'avait pas dû +effacer de votre coeur des sentiments et des procédés qu'il faut bien +que je me reproche, puisqu'une prévoyance plus saine et plus élevée les +a condamnés. Cependant nous nous trouvons l'un et l'autre placés dans +des positions si différentes, que j'ai besoin de franchir l'espace de +beaucoup d'années pour pouvoir retrouver mon ancien compagnon d'armes et +de lui présenter l'homme qu'il estimait sur le bord d'un abîme dont il +ne peut être écarté que par une main amie. Ma tête est dévouée. J'ai pu +entendre, sans trouble, l'arrêt fatal qui l'a proscrite; mais, je vous +l'avoue, ce n'est pas sans horreur que je me vois entouré de bourreaux +et marchant à l'échafaud. Mourir, pour nous, vieux soldats, est peu de +chose, nous avons bravé la mort sur de nobles champs de bataille; mais +la Grève!... Oh! cela est horrible! Si j'avais méconnu mes devoirs; si, +lié par un serment ou engagé par de simples obligation de position, +j'avais cru les oublier, je serais coupable. Mon malheur est de ne pas +avoir distingué la nuance délicate qui séparait l'intervalle de +l'autorité légitime qui s'éloignait de la violence qui la poursuivait. +Hélas! notre éducation de sujets a été si mauvaise et si mal dirigée! +J'ai consulté le mouvement de mon coeur, ainsi que j'ai toujours fait, +et la différence de quelques heures a suffi pour me jeter dans l'abîme.</p> + +<p>«La gravité de la cause, plus que l'intérêt que vous m'auriez conservé, +vous a, sans doute, bien instruit des fautes qu'on me reproche, et des +crimes qu'on m'impute. Je suis étranger aux malheurs de la France. Je +suis étranger à l'infortune de notre souverain. Je me suis cru libre +d'agir quand je n'ai plus aperçu les traces de l'autorité légitime et +sacrée. Hélas! mon général, aujourd'hui, ma malheureuse compagne est +tombée aux pieds de Louis XVIII, dans cette même salle où, il y a vingt +trois ans, au 10 août, que, confondu avec les gardes suisses, je venais +prodiguer ma vie pour Louis XVI et son auguste famille. Vous m'avez +connu à l'armée peu d'années après; nous avons sans cesse été unis; +ai-je jamais contribué aux malheurs de la France, ai-je jamais propagé +ou partagé les principes empoisonnés qui ont corrompu l'esprit public et +les moeurs nationales? Ai-je été travaillé de cette ambition inquiète +qui troublait ma patrie et l'Europe? Non, non! occupé de devoirs +obscurs, trouvant mon bonheur dans ma famille et dans la société de mes +amis, j'ai laissé passer tranquillement devant moi tous les ambitieux. +Ainsi, étranger à la Révolution, à ses principes et à ses désastres, je +croyais avoir acquis le droit de ne plus craindre aucun danger. Je +croyais même pouvoir défier l'envie d'approcher de moi, lorsqu'un +affreux bouleversement de terre bouleversa tout, lorsqu'un épouvantable +volcan s'éleva et envahit tout. Il fallait fuir ou se cacher. Les plus +braves et les plus sensés l'ont fait. J'ai attendu le volcan, je l'ai vu +arriver, je l'ai reconnu, et je m'y suis mêlé comme tant d'autres. Mais +l'échafaud pour une étourderie, tout ce que l'ignominie a de plus +exécrable pour une erreur, oh! mon Dieu! la proportion n'y est plus. Mon +général, mon ancien compagnon de dangers, dites au roi que je suis un +homme d'honneur, un homme de coeur, un homme de sens, et que, dans ces +temps déplorables, il faut distinguer la volonté malveillante de +l'erreur précipitée. S'il faut livrer ma tête aux bourreaux, je suis +tout préparé. Mais qu'y gagnera l'autorité? quel avantage pour le +souverain auguste qui s'honore du titre de petit-fils du grand Henri! +Henri IV punit une fois avec éclat, mais c'était un traître. Il pardonna +toujours, et ses fidèles serviteurs furent innombrables. L'histoire a +fait de sa clémence le plus noble et le plus brillant fleuron de sa +couronne. C'est celle qui ceint la tête de notre monarque révéré.</p> + +<p>«Hélas! cette vie traversée de malheurs, cette vie si courte, il faudra +la perdre; mais, au nom de notre ancienne amitié, au nom de nos anciens +périls, ne souffrez pas qu'un de vos anciens compagnons d'armes monte à +l'échafaud! Qu'un piquet de braves grenadiers la termine: en mourant, du +moins, je pourrai me faire une illusion dernière: c'est au champ +d'honneur que je vais tomber.</p> + +<p>«Adieu, monsieur le maréchal, recevez avec bonté l'expression bien +sincère de mon ancienne amitié et de mon profond respect. «<span class="sc">Lavalette</span>.»</p></blockquote> + +<p>On remua ciel et terre pour intéresser en sa faveur la famille royale. +M. de Richelieu voulut essayer de l'intervention de madame la duchesse +d'Angoulême pour lui obtenir sa grâce, en lui représentant que cette +action lui serait utile dans l'opinion. Elle avait d'abord consenti; +mais cette coterie ultra-affamée de vengeance dont elle était entourée +eut bientôt fait changer ses résolutions, et la perte d'un homme +inoffensif, de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, fut +résolue plus que jamais.</p> + +<p>Je vis madame de Lavalette pour concerter avec elle les démarches à +faire dans l'intérêt de son mari. Elle me parla alors du projet de son +évasion, qu'elle croyait pouvoir effectuer. Je lui dis de bien se garder +d'en faire usage en ce moment; car, si elle échouait, son mari était +alors perdu sans ressource. Il fallait auparavant essayer de tous les +moyens de salut fondés sur la clémence; implorer elle-même sa grâce +auprès du roi, en se jetant en public à ses pieds. Je me chargerais de +lui donner le bras dans cette pénible circonstance. Ce projet arrêté, +nous prîmes jour pour son exécution.</p> + +<p>On eut connaissance à la cour de la tentative projetée, et l'ordre fut +donné aux gardes du corps d'empêcher madame de Lavalette d'entrer au +château. Cette pauvre femme, infirme et souffrante, ne pouvant marcher +qu'avec peine, il lui fallait une chaise à porteurs pour le moindre +trajet, et cela donnait une sorte d'éclat à ses démarches. Il y avait +donc bien des difficultés à vaincre; mais je ne désespérai pas d'y +parvenir. D'abord je décidai que nous nous rendrions dans la salle des +gardes pendant le temps où le roi serait à la messe. Si nous nous y +fussions établis auparavant, le roi, instruit de sa présence, aurait +plutôt renoncé à entendre la messe ce jour-là que de s'exposer à +recevoir la requête préparée. Le roi étant passé et arrivé dans la +chapelle, nous nous présentâmes. Par un bonheur très-grand, le suisse du +bas du grand escalier n'avait pas de consigne, et nous montâmes sans +obstacle; mais, arrivés à la salle des gardes, là était la difficulté. +La porte étant ouverte, j'attendis, pour entrer, le moment où le garde +du corps en faction, se promenant dans le sens opposé à l'entrée, s'en +éloignerait. Une fois introduit de dix pas environ, le factionnaire se +retourne, me voit, et s'approche respectueusement, mais avec une +contenance ferme, et me dit que je ne pouvais pas entrer avec la dame à +laquelle je donnais le bras. Je discutai avec lui; mais lui, toujours +avec le même calme et la même persistance, se place devant moi et +m'empêche d'avancer, en réclamant l'exécution de sa consigne. Ne pouvant +obtenir rien de favorable, je lui demandai d'appeler l'officier de +garde, dont j'espérais avoir meilleure composition. Heureux d'être +débarrassé de la responsabilité, ce garde du corps ne se le fit pas dire +deux fois, et me voilà aux prises avec le sous-lieutenant des gardes, le +marquis de Bartillac, mari d'une demoiselle de Béthune, et, par là, +neveu du duc d'Havré, officier de cour, du reste bon homme. Il arrive +près de moi en sautillant et me dit: «Monsieur le maréchal, je me rends +à vos ordres,» et se place à mon côté. Tout en marchant pour arriver au +fond de la salle, je lui dis qu'on avait voulu m'empêcher d'entrer. Il +s'approche de mon oreille et me dit: «C'est madame de Lavalette que vous +accompagnez; elle est consignée ici.</p> + +<p>--On vient de me le dire; cependant répondez nettement; vous avez eu +l'ordre de l'empêcher d'entrer, mais avez-vous eu celui de la faire +sortir?</p> + +<p>--Non, me dit-il.</p> + +<p>--Eh bien, ajoutai-je, laissez-la en paix. Elle vient demander la grâce +de son mari, et j'espère qu'elle l'obtiendra. Que risquez-vous? Est-ce +au neveu du duc d'Havré à avoir rien à craindre? Le pis aller pour vous +est de subir quelques jours d'arrêt, et, en vous soumettant à ce danger, +vous courez la chance de sauver la vie d'un homme. On n'a pas souvent +une occasion aussi favorable de faire une bonne action. C'est une bonne +fortune, ne la laissez pas échapper!» Cette phrase alla droit au bon +coeur et à la vanité de M. de Bartillac. Il me répondit qu'il s'en +rapportait à moi et que madame de Lavalette pouvait rester. Je l'établis +près de la porte d'entrée des appartements, et nous attendîmes la fin de +la messe.</p> + +<p>Aussitôt la tribune de la chapelle ouverte, M. le baron de Glandevès, +major des gardes du corps, vint à moi pour me répéter que madame de +Lavalette était consignée. «Oui, lui dis-je; mais apportez-vous l'ordre +du roi de la faire sortir?--Non, répondit-il.--Eh bien, répliquai-je, +elle restera.» Le roi arriva. Madame de Lavalette se jeta à ses pieds, +et, en lui remettant son placet, elle cria: «Grâce, Sire, grâce!»</p> + +<p>Le roi, avec beaucoup de noblesse, mais avec fermeté, lui répondit ces +propres paroles: «Madame, je prends part à votre juste douleur, mais +j'ai des devoirs qui me sont imposés, et je ne puis me dispenser de les +remplir.» Et il passa. Un symptôme de l'esprit passionné du temps, c'est +qu'après ces paroles les gardes du corps s'abandonnèrent à +l'inconvenance de proférer en cette circonstance des cris de «Vive le +roi!» qui avaient quelque chose de féroce et sentaient le cannibale.</p> + +<p>Madame de Lavalette avait une autre pétition pour madame la duchesse +d'Angoulême, qui suivait le roi: elle voulut la lui remettre. Celle-ci +l'évita par un mouvement violent et un écart, et en lui lançant un +regard furieux, impossible à peindre.</p> + +<p>Le roi étant rentré, je ramenai madame de Lavalette à sa chaise à +porteurs, et de là chez elle. C'était le 18 décembre. Cette pauvre femme +s'abusait sur les intentions du roi; mais moi j'y voyais clair; car +l'occasion était trop belle, la circonstance trop dramatique, pour n'en +pas profiter et être clément si on n'avait pas eu des intentions +contraires. Cependant je résolus une nouvelle tentative pour le +lendemain, jour de naissance de madame la duchesse d'Angoulême et +anniversaire de sa sortie du Temple.</p> + +<p>Je fis transporter madame de Lavalette dans l'antichambre du capitaine +des gardes de service, dont le suisse m'était dévoué; de là, elle devait +se jeter aux pieds de Madame au moment où elle monterait l'escalier dit +l'escalier du Roi. Mais des postes des gardes du corps, mis partout et +jusqu'aux combles, les factionnaires multipliés, des portes condamnées +pour être à l'abri des surprises, donnèrent à madame la duchesse +d'Angoulême le moyen de circuler en liberté. Ce jour aurait dû lui +rappeler qu'elle n'était pas étrangère à l'humanité par les hautes +infortunes qui avaient été aussi son partage.</p> + +<p>Dès ce moment, les esprits les plus prévenus ne pouvaient s'y tromper: +on voulait à toute force la mort de Lavalette, et sa pauvre femme +s'abandonnait encore à l'idée que le seul but était de l'effrayer. Ses +meilleurs amis, madame la princesse de Vaudemont, le duc Charles de +Plaisance, l'entretenaient dans cette illusion. Madame de Lavalette me +disait: «Monsieur le maréchal, ils veulent n'accorder la grâce à mon +mari que sur l'échafaud.</p> + +<p>--Gardez-vous de vous y fier, lui répondis-je; s'il y monte, il est +mort. Vous m'avez dit avoir moyen d'assurer son évasion. Voilà l'instant +d'en faire usage, et je vous engage à ne pas différer: le moment est +pressant.»</p> + +<p>Le lendemain, on dressait l'échafaud pour s'en servir le jour d'après. +Ce fut au moment où on était occupé à ces horribles préparatifs qu'elle +exécuta la généreuse résolution dont le succès a été si complet, les +circonstances si singulières et si dramatiques. Sa raison n'a pu +résister aux émotions qu'elle éprouva. Son esprit s'est dérangé, et, +après une démence de quelques années, elle est tombée dans un état +d'inertie dont elle n'est pas sortie<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a> +<a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> + +<p class="mid"> LETTRE DE MADAME DE LAVALETTE AU DUC DE RAGUSE.</p> + +<p>«Il y a bien longtemps que j'aurais voulu vous remercier, monsieur, de +tout l'intérêt si bon et si aimable que vous avez bien voulu me +témoigner. Je désirais seulement que vous sussiez que je ne pouvais +point oublier ce que vous aviez fait. J'avais chargé quelqu'un, à +plusieurs reprises, de vous l'exprimer. J'espère qu'on aura fait ma +commission. Depuis mon retour chez moi, je sentais le besoin de vous +écrire moi-même toute ma reconnaissance. Mais quel porteur fidèle +employer, non pour moi, mais pour vous? Enfin, je suis sûre cette fois, +et malgré que je sois malade horriblement d'un catarrhe, je ne veux pas +remettre encore à vous offrir les expressions de mes voeux et la +nouvelle expression de toute ma sensibilité. Veuillez l'agréer et me +conserver votre souvenir.</p> + +<p>«<span class="sc">Isaur de Lavalette</span>.»</p> + +<p>Nous devons à l'obligeance de M. Chambry, ancien maire du quatrième +arrondissement, la communication de cette lettre, ainsi que de celle de +M. de Lavalette.</p> + +<p>(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p></blockquote> + +<p>Madame de Lavalette, pendant bien des années, reportant ses souvenirs +sur ce grand événement de sa vie, répétait mon nom avec reconnaissance; +elle disait: «Il a été bien bon pour moi, et seul il m'a dit la vérité.» +Mes intentions et mes démarches pour obtenir la grâce de son mari +avaient été actives, mais infructueuses; et, si j'ai contribué +efficacement à sauver la vie de cette malheureuse victime de nos +discordes et de nos passions, c'est en faisant connaître à sa femme, +dans le dernier moment, le véritable état des choses.</p> + +<p>Madame de Lavalette fut d'autant plus admirable dans sa conduite, que, +loin d'être heureuse dans son intérieur, quoique jeune, bien née et +belle, elle était délaissée par son mari, qui, laid, petit et de peu de +naissance, entretenait des maîtresses.</p> + +<p>Si l'on se reporte à ces temps, on devinera les clameurs dont je fus +l'objet. La société retentissait de plaintes. Les petites femmes de la +cour, qui auraient perdu connaissance à la vue d'un supplice, +paraissaient inexorables. Il était de mode d'être sans pitié. C'était à +qui serait le plus atroce dans son langage. On ne parlait de rien moins +que de me fusiller. Comment, disait-on, avoir une armée si un maréchal +de France est le premier à oublier les lois de la discipline et à violer +une consigne? Tout cela n'eut d'autre résultat que de donner une sorte +de mérite à une action fort simple. Le roi fut à merveille pour moi en +cette circonstance, et je ne saurais trop répéter que je l'ai toujours +vu, de son propre mouvement, juste et bon. Il me fit appeler dans son +cabinet et m'exprima son mécontentement d'avoir méconnu ses ordres; mais +il ajouta que le sentiment, cause de ma démarche, excusait mes torts à +ses yeux et les lui faisait pardonner.</p> + +<p>Jamais donc, à aucune époque, la société de Paris ne montra des passions +si violentes qu'alors. Les femmes surtout, avec l'activité qui les +caractérise, se mirent en scène et voulurent jouer un rôle politique. Il +n'est pas sans intérêt de parler de celles qui occupèrent le premier +plan. Entré dans un monde tout nouveau pour moi, j'y contractai diverses +liaisons, malgré les différences marquées qui existaient entre les +sentiments dominants et les miens; mais des qualités d'esprit et de +coeur d'un ordre élevé l'emportèrent sur les inconvénients d'idées +politiques peu raisonnables.</p> + +<p>La comtesse d'Escars fut celle qui d'abord se mit le plus en évidence. +Un esprit très-remarquable, une instruction étendue et un dévouement +historique pour les Bourbons l'y plaçaient naturellement. Napoléon +l'avait lui-même mise sur un piédestal en la persécutant. Voici son +histoire.</p> + +<p>Mademoiselle de la Ferrière, petite-fille du maréchal de Balaincourt, +avait épousé avant la Révolution le marquis de Nadaillac, homme de +qualité. D'une figure jolie plutôt que belle, elle avait déjà une assez +grande célébrité à l'époque de nos premiers troubles. Elle émigra. +Devenue veuve peu après, elle se réfugia à Berlin. Accueillie par le roi +Frédéric-Guillaume II, père du roi actuel, elle eut une existence +remarquable par les hommages et les soins dont elle fut l'objet. Un +émigré veuf, qui était au service de Prusse, homme de grande maison, le +baron d'Escars, lui fit la cour et l'épousa. Revenue en France sous +l'Empire, elle proclama tout haut ses sentiments pour les Bourbons et de +manière à déplaire beaucoup à Napoléon, qui était fort irritable de sa +nature. Un exil rigoureux la confina d'abord à l'île Sainte-Marguerite +en Provence avec sa fille, personne charmante, dont le dévouement pour +sa mère a toujours été sans bornes. Cet exil donna à madame d'Escars une +sorte de célébrité. Plus tard, on fut un peu moins rigoureux à son +égard; elle eut la permission de vivre à la Ferrière, terre échappée au +naufrage universel et située en Touraine.</p> + +<p>Napoléon, voulant dompter ses sentiments bourboniens, lui fit demander +en mariage sa fille pour le duc Decrès, ministre de la marine; mais +madame d'Escars, afin d'échapper à cette nouvelle persécution, trouva un +gendre en peu de jours, et fit épouser à sa fille un homme bien né, d'un +caractère honorable, mais peu agréable, le marquis de Podenas. C'est +dans cette situation que la Restauration trouva madame d'Escars. Le +comte d'Escars, frère aîné du baron, premier maître d'hôtel de la maison +du roi, étant mort au même moment, la charge de premier maître d'hôtel +du roi revint au baron, devenu comte et bientôt duc, et madame +d'Escars, chargée de faire les honneurs de la cour, vint s'établir aux +Tuileries.</p> + +<p>Dans des temps calmes, personne n'eût mieux convenu à ces fonctions; +mais alors elle eut une influence fâcheuse en tenant constamment au +château, dans un salon ou la meilleure compagnie et le corps +diplomatique étaient constamment rassemblés, des discours absolument +opposés à ceux du roi et à la marche du gouvernement. Sa position +élevée, les faveurs dont elle était l'objet, la considération dont elle +jouissait à juste titre, donnaient du poids à ses paroles et faisaient +quelquefois douter de l'union du roi avec son gouvernement. Elle +ralliait à ses principes tous les énergumènes, tous les intrigants; et +cependant la droiture est le fond de son caractère; mais, comme beaucoup +de gens, elle rassemble sans cesse les contraires, et présente à chaque +moment les disparates les plus étranges. Admirable dans la manière dont +elle pose les principes généraux, rien n'est plus opposé que la façon +dont elle en fait l'application. Son esprit me plut, son amitié me +toucha, et un dévouement soutenu m'attacha à sa fille, femme d'autant +d'esprit et d'autant d'instruction que sa mère, avec beaucoup plus de +raison. Jamais dans ma vie je n'ai rencontré de femme d'une amabilité +aussi constante et aussi usuelle. Elle sait causer avec tout le monde +et tirer parti de chacun; elle sait discourir avec un savant, un +artiste, un poëte, un homme d'esprit, un ignorant et même un sot. Sans +être belle, la régularité de ses traits, l'ensemble de sa figure est +rempli d'agrément, et son animation donne un prix inestimable à sa +personne et à ses paroles. Une intime amitié a existé entre nous pendant +de nombreuses années; elle a résisté à de grandes épreuves et survécu à +nos bouleversements.</p> + +<p>Le salon de madame d'Escars était funeste à la marche d'un gouvernement +raisonnable et modéré. Il y avait aberration de la part du roi à le +laisser subsister, en adoptant pour son gouvernement une marche tout +opposée aux principes qui y étaient professés. Plus d'une fois j'ai +rompu des lances avec madame d'Escars sur l'extravagance de ses paroles, +mais constamment sans fruit. Retenu par des liens qui m'étaient doux, je +la voyais sans cesse; mais, voulant vivre en paix, je m'étais imposé +l'obligation de garder le silence et de ne répondre jamais aux folies +que je lui entendais débiter; car, en lui répondant, une querelle +sérieuse était toujours imminente. Mais, pour lui bien faire connaître, +une fois pour toutes, mon opinion, je lui déclarai, avant de prendre le +parti d'un silence absolu, que, si jamais le roi m'appelait à faire +partie d'un ministère, je mettrais pour condition à mon acceptation, en +réclamant pour elle d'autres témoignages d'intérêt et de bonté, sa +sortie immédiate du palais, où ses paroles battaient en brèche la +monarchie et sapaient l'édifice politique dans ses fondements en égarant +les esprits et altérant la confiance publique. Mais cette critique amère +de la conduite politique de madame d'Escars n'empêchait pas une +affection sincère et véritable; car je ne sais comment on peut résister +à la puissance du coeur et de l'esprit, réunis dans la même personne.</p> + +<p>On jugera de mes sentiments pour elle par une plaisanterie délicate que +je lui fis sous le voile de l'anonyme au premier de l'an. On suppose +qu'avec le caractère de madame d'Escars les récits relatifs à son séjour +à Sainte-Marguerite sortaient souvent de sa bouche. J'imaginai de faire +faire en relief, et avec un grand soin, l'île, le fort, les bois, d'y +placer, indépendamment des soldats, deux femmes à la promenade et avec +les vêtements que portaient habituellement madame d'Escars et sa fille, +et on mit avec mystère cet ouvrage dans son appartement. Sa joie et sa +reconnaissance furent grandes.</p> + +<p>Une autre femme politique de l'époque, la duchesse de Duras, essaya de +jouer un rôle. Elle était fille de M. de Kersaint, capitaine de vaisseau +dans la marine royale, ardent novateur et membre de la Convention +nationale. M. le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi, +l'avait épousée à cause de sa grande fortune.</p> + +<p>L'entraînement révolutionnaire de M. de Kersaint rendit plus remarquable +son courage à défendre Louis XVI. Atteint d'une maladie grave, M. de +Kersaint se fit porter à la Convention pour déposer son vote en faveur +du malheureux roi. Après la catastrophe, il donna sa démission. Peu de +temps après, il fut condamné par le tribunal révolutionnaire, et sa tête +tomba sur l'échafaud. Sa fille, personne d'un esprit supérieur, animée +des sentiments les meilleurs, présentait un contraste habituel entre les +idées nouvelles, les intérêts et les nécessités de sa position. Le duc +de Duras, très-honnête homme, était l'orgueil personnifié. Une rudesse +habituelle lui paraissait la conséquence obligée de sa haute naissance. +Deux êtres pareils pouvaient difficilement bien vivre ensemble; mais +cependant la considération que donne un esprit supérieur uni à une +conduite régulière et à une fortune considérable avait fait une position +sociale élevée à madame de Duras, et son salon devint le siége de mille +intrigues. Madame de Duras voulut créer des ministres et gouverner; mais +son influence ne put se développer assez pour la satisfaire; et, quand +les mouvements continuels qu'elle se donna eurent amené au ministère +l'homme de sa prédilection, l'objet de son culte, M. de Chateaubriand, +elle eut la pénible mortification d'être repoussée et de devenir +étrangère aux affaires. Sans être laide, elle était dépourvue +d'agréments physiques et ne put jamais inspirer de passion; ainsi sa vie +se composa d'impossibilités. Elle a peint ses souffrances dans trois +ouvrages charmants, qui tous, par divers exemples, donnent l'idée de ce +supplice.</p> + +<p>Dans le premier, <i>Ourika</i>, une négresse, élevée dans le monde avec tous +les agréments et les avantages moraux désirables, ne peut, à cause de sa +couleur, prendre dans la société la place qu'elle ambitionne, et que +l'illusion de son éducation lui avait fait croire pouvoir occuper.</p> + +<p>Dans le second, <i>Édouard</i>, un bourgeois, devient amoureux d'une grande +dame, et, malgré ses hautes qualités, il ne peut l'épouser.</p> + +<p>Enfin dans le troisième, <i>Olivier</i> (qui ne fut pas imprimé, mais dont la +lecture fut réservée à quelques amis), sujet singulier choisi par une +femme vertueuse, un homme privé des facultés de son sexe, ayant éprouvé +et inspiré de l'amour, et enveloppant dans le mystère ses motifs pour ne +pas accepter la main de la personne qu'il aime, se tue au moment où +cette femme, ne pouvant expliquer une conduite si extraordinaire, au +désespoir de le voir souffrir, s'offre à lui et lui propose de lui +consacrer sa vie sans être dans les liens du mariage.</p> + +<p>Madame de Duras me distingua, et bientôt des liens d'une sincère amitié +nous réunirent. Son adoration pour M. de Chateaubriand fut payée d'une +grande ingratitude; il s'éloigna d'elle au moment où une santé +chancelante rendait plus nécessaires les soins de l'affection. Cette +pauvre femme mourut blessée au coeur par une conduite dont elle lui fit +connaître la cruauté dans une lettre destinée à lui être remise après sa +mort. Au surplus, le sort de M. de Chateaubriand était d'inspirer, par +la beauté de son talent, des sentiments exaltés à plusieurs femmes d'un +esprit distingué, sans compromettre cependant leur réputation; car, +autre Olivier, mais Olivier philosophe, on assure qu'il est peu capable +de tirer parti de leurs faiblesses. Madame de Duras a eu deux filles: +l'une, dont le nom a été mêlé aux tentatives politiques de madame la +duchesse de Berry, auxquelles elle a pris part, madame de la +Rochejaquelein, a fait, malgré de grands avantages personnels, le +tourment de sa mère, tandis que l'autre, la duchesse de Rauzan, pleine +de qualités et de vertus, a fait sa consolation.</p> + +<p>Madame de Staël vivait encore et réunissait toujours du monde; mais +tout annonçait en elle une fin prochaine. Elle est si connue par son +esprit, ses écrits et tout ce qu'on a publié sur son compte, qu'il est +presque superflu d'en parler. Napoléon l'a grandie en la persécutant. Il +est remarquable à quel point il redoutait son influence. Elle possédait, +il est vrai, une puissance de parole et d'esprit extraordinaire, et sa +conversation produisait presque toujours un entraînement universel.</p> + +<p>Je la voyais avant son exil, et, m'ayant pris en grande amitié, j'étais +devenu un de ses habitués les plus assidus, chose qui peut-être avait +dans ma position le mérite du courage.--Ses principes politiques étaient +absolus et certainement fort dangereux. Elle a contribué, en 1814, à +nous jeter dans les voies doctrinaires, où tout était spéculation, +idéologie, théorie, incertitude. Malgré son esprit, on pouvait la +combattre avec succès par une suite de raisonnements, sa logique peu +sévère offrant à son adversaire des points d'attaque faciles à saisir. +Il fallait seulement l'empêcher de dénaturer la question, de changer le +point de départ, moyen puissant quelle savait employer avec succès, +quand elle était embarrassée. En la réduisant à des raisonnements +réguliers et en se mettant en garde contre l'action de son imagination +vive, brillante et féconde, on pouvait lui résister et même la vaincre. +D'une timidité poussée jusqu'à la poltronnerie, il était aisé de +l'effrayer. Bonne femme au fond et fidèle à ses affections, elle a su +inspirer à ses enfants une affection et une admiration profonde, et un +respect pour sa mémoire tel, que des intérêts d'argent puissants n'ont +pas pu les porter à méconnaître ses intentions. Elle m'avait pris en +goût, et mes relations avec elle, rétablies en 1814, ont duré jusqu'à sa +mort.</p> + +<p>Beaucoup d'autres maisons également ouvertes avaient leur nuance +d'opinion, dont il serait trop long de donner le détail. C'étaient +autant d'arènes où on venait débattre les plus hautes questions +politiques. Il n'y avait pas une seule femme qui ne se crût appelée à +établir son opinion et à la défendre avec ardeur et souvent avec fureur. +Chez madame de Montcalm, soeur de M. de Richelieu, femme infirme et +contrefaite, d'un esprit fin et délié et d'un goût délicat, les réunions +moins nombreuses étaient moins agitées, plus attrayantes et plus +agréables; mais on payait chèrement le plaisir de s'y trouver en y +rencontrant habituellement Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, +Français renégat, qui y dominait avec insolence.</p> + +<p>Peu après le retour du roi, la maison militaire, rétablie sur de +nouvelles bases, fut beaucoup diminuée. On supprima ce qu'on appelait la +maison rouge, et les cinquième et sixième compagnies des gardes du +corps. Les quatre qui furent conservées eurent une force moindre. Je me +consolai facilement de la perte de ma compagnie, quelque agréable que +fût un pareil commandement, consistant plutôt en un service de cour +qu'en un service militaire. On s'occupa de l'organisation d'une garde +royale, et je fus destiné à y avoir un des grands commandements.</p> + +<p>Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, chargé de cette organisation, était +opposé à cette création. Il fit tout au monde pour la faire échouer, et, +quand il ne put plus reculer, il y introduisit des dispositions +monstrueuses. On ne se rendit pas compte de leurs conséquences, et on se +refusa à reconnaître les principes qui doivent servir de base à une +garde. On agit par caprice et d'une manière incohérente.</p> + +<p>La garde d'un souverain a plusieurs objets à remplir. D'abord elle doit +défendre le trône contre les factieux. Ensuite elle doit être un objet +de récompense et d'émulation pour l'armée. Enfin elle doit former une +réserve d'une grande valeur pour la guerre.</p> + +<p>Pour remplir le premier objet, il faut établir l'obéissance par tous les +moyens possibles. La défense du trône devant avoir lieu en agissant +contre ses compatriotes, mille considérations diverses concourent à +relâcher les liens de la discipline. Il faut donc les multiplier et +entourer les chefs de tous les moyens d'influence et d'action possibles. +Or deux genres de pouvoir agissent sur les soldats et parlent à leur +esprit, le premier tient à l'élévation du rang de celui qui commande, à +l'éclat qui l'environne, et qui appartient aux généraux et aux chefs de +l'armée; le second se trouve dans la puissance du chef de corps, du père +de famille, dont l'action est constante, journalière, et porte sur tous +les détails de la vie. Eh bien, pour rendre le commandement plus +efficace, pour rendre l'obéissance plus assurée, on a réuni sur la même +tête, dans beaucoup de pays, la puissance du chef de famille à l'éclat +résultant des plus hauts grades. Ainsi en France autrefois, le colonel +des gardes françaises était habituellement maréchal de France, et un +régiment de gardes anglaises a pour colonel le duc de Wellington.</p> + +<p>Pour remplir le second objet, une garde ne doit jamais être composée de +recrues. Sa paye doit être forte, et les officiers de l'armée appelés à +y entrer doivent y trouver des avantages de fortune et d'avancement. +Enfin, cette garde, assez nombreuse pour ne pas être constamment de +service, doit venir seulement par fractions dans la capitale. Le séjour +d'une très-grande ville relâchera toujours la discipline et tendra à +corrompre les troupes. Il est utile, après quelques mois de séjour, et +quand ses effets pourraient s'en faire sentir, de pouvoir employer un +temps suffisant dans de petites garnisons à remettre tout dans l'ordre +accoutumé.</p> + +<p>D'après ces considérations, j'avais proposé de former la garde de quatre +légions de quatre à cinq mille hommes chacune, composée de troupes de +différentes armes, et dont chacune d'elles serait commandée par un +maréchal de France qui en serait le colonel. Les quatre légions auraient +eu des quartiers à vingt lieues de Paris, et auraient fourni chacune +quinze cents hommes pour le service. Ainsi le roi aurait eu six mille +hommes de troupes, se relevant d'époque en époque, et composées de +différentes légions.</p> + +<p>On devine le motif de cette division pour le service journalier. Dans le +cas du rassemblement de la garde, chaque légion aurait été réunie sous +son chef propre. Enfin j'avais proposé de donner à chaque officier de la +garde un grade supérieur à son emploi, mais sans lui en faire porter les +distinctions. Au lieu de cela, on fit une espèce d'armée sans +dispositions spéciales.</p> + +<p>On créa huit régiments d'infanterie, six français et deux suisses, de +trois bataillons chacun. Ces vingt-quatre bataillons furent organisés en +deux divisions. Quatre régiments de cavalerie légère et quatre de +grosse cavalerie, formant également deux divisions. Enfin, l'artillerie +se composait de soixante bouches à feu.</p> + +<p>Quatre maréchaux de France furent choisis pour avoir à tour de rôle le +commandement de cette garde; mais, comme leur autorité était passagère +et n'avait aucune influence sur le choix et les récompenses, aucun d'eux +n'avait la plus légère action sur l'esprit des officiers et des soldats. +Leurs fonctions ne s'élevaient guère au-dessus de celles des commandants +d'armes qui, dans les garnisons, reçoivent les rapports, ordonnent le +service et font défiler la parade.</p> + +<p>À la guerre, la communauté des dangers, le souvenir des actions +glorieuses, établissent entre les généraux et les soldats une espèce de +fraternité dont les effets sont incalculables. En temps de paix, un +général qui ne récompense pas n'est rien pour les troupes. Les soldats +ne le connaissent que par des devoirs, des exercices, des fatigues et +des punitions, et sa présence est moins une occasion de joie qu'un motif +d'ennui et de tristesse.</p> + +<p>On recruta la garde dans la population et par enrôlement volontaire, et +jamais les enrôlements volontaires n'ont donné nulle part une +composition d'armée comparable à celle des levées faites régulièrement +par la loi. On y plaça beaucoup de Parisiens, et cette funeste habitude +s'est conservée constamment. Enfin on donna aux officiers un rang +supérieur et les distinctions d'un grade qu'ils n'exerçaient pas. Cette +profusion de torsades en diminua la considération. On en reconnut plus +tard l'inconvénient. On entreprit de faire une nouvelle législation pour +la garde. Il en résulta une foule de prétentions et une cause de +confusion et d'embarras pour l'administration.</p> + +<p>Malgré les vices de son organisation, malgré l'influence fâcheuse de M. +le duc d'Angoulême, malgré le peu d'action laissée aux majors généraux +sur ce corps, il a répondu en grande partie à l'espérance qu'on avait pu +en concevoir. Cependant, s'il eût été établi sur les bases indiquées +plus haut, il se serait désorganisé moins rapidement lors des funestes +événements de Juillet; mais, en somme, la garde a montré courage et +fidélité. Elle commença son service auprès du roi le 1er janvier 1816, +et les maréchaux prirent rang entre eux par trimestre dans l'ordre +suivant: le duc de Bellune, le duc de Tarente, le duc de Reggio, et moi.</p> + +<p>Je reviens maintenant à la politique. Le ministère de M. de Talleyrand +perdit promptement tout crédit et toute considération. Louis XVIII +sentait le besoin de s'appuyer sur la Russie, seule puissance sans +intérêts directs opposés aux siens. Pour atteindre ce but il fallait +composer un ministère sous son influence, et mettre à sa tête quelqu'un +qui lui fût agréable. M. de Richelieu, homme d'un caractère honorable, +d'un esprit modéré et de nobles sentiments, était très-propre à occuper +cette place. Une intrigue, conduite avec succès, amena M. de Talleyrand +à donner sa démission. Comme la cruelle négociation des charges imposées +à la France et des frais de la guerre n'était pas terminée, ce fardeau +fut laissé à M. de Richelieu. M. de Talleyrand prétendit n'avoir quitté +le ministère que pour se dispenser de signer un traité aussi funeste, +mais c'est une imposture. M. de Talleyrand était tout résigné. Le roi +lui tendit le piége dans lequel il tomba.</p> + +<p>Le ministère nouveau fut composé de M. de Richelieu, ministre des +affaires étrangères et président du conseil; de MM. de Vaublanc, +ministre de l'intérieur; duc de Feltre, ministre de la guerre; Corvetto, +ministre des finances; Marbois, garde des sceaux; Dubouchage, ministre +de la marine; et Decazes, ministre de la police. Cette administration, +prenant la direction des affaires sous les auspices les plus difficiles, +était peu homogène et en partie composée d'hommes de talents +contestables.</p> + +<p>M. de Richelieu avait quitté la France avant la Révolution, pour aller +chercher les aventures et faire la guerre contre les Turcs dans l'armée +russe. À la prise d'Ismaïlow, il monta à l'assaut d'une manière +brillante. Resté en Russie, quand la Révolution se fut développée en +France, il y prit du service. Il eut le commandement d'Odessa, qu'il +administra avec sagesse et dont il est comme le créateur. Jamais M. de +Richelieu n'adopta les principes, les idées et les préjugés de +l'émigration, son penchant et ses opinions le portaient plutôt du côté +des idées nouvelles et libérales. Revenu en France à la Restauration, il +resta en 1814 sans emploi, s'en tenant à sa charge de cour de premier +gentilhomme de la chambre, dont l'année de service n'était pas arrivée. +Il suivit le roi à Gand et revint à Paris, où on jeta les yeux sur lui +pour occuper la place de premier ministre. D'abord compris dans le +ministère Talleyrand, comme ministre de la maison du roi, il avait +refusé pour ne pas se trouver dans une position inférieure et pour +éviter d'avoir Fouché pour collègue.</p> + +<p>M. de Richelieu, connaissant peu la France, avait le sentiment de son +ignorance des choses et des hommes. D'un esprit assez peu étendu, mais +d'une conception facile, il réunissait à une grande défiance de lui-même +un amour-propre très-irritable. Les meilleures intentions l'animaient; +son amour du bien public, sa délicatesse et sa probité ne sauraient +être placées trop haut; mais, irrésolu, indécis dans le choix de ses +moyens, son incertitude sur la marche à suivre était augmentée par celle +plus grande encore d'un homme fort vertueux, qui exerçait sur lui un +grand empire, M. Lainé, depuis entré dans son ministère.</p> + +<p>M. de Richelieu m'a donné l'idée d'un homme auquel on imposerait la +tâche de parcourir dans l'obscurité une longue suite d'appartements dont +il ne connaîtrait la distribution que d'une manière imparfaite. Cet +homme marcherait à droite, à gauche, reviendrait sur ses pas, +franchirait une porte, puis s'arrêterait pour essayer de s'orienter. Tel +était M. de Richelieu en politique. Son caractère honorable et modéré +inspirait l'estime et la confiance, sa mort a été un malheur. Un homme +comme lui ne sauve pas un pays, mais il l'empêche de périr tel jour et à +telle heure. Il est un point d'arrêt, et donne du répit en appelant la +confiance des honnêtes gens. S'il eût vécu, peut-être fût-il rentré aux +affaires à l'époque du ministère Martignac. Alors ce ministère aurait eu +un centre, un point d'appui, et cette administration, misérable par le +peu de force des gens qui la composaient, aurait peut-être pris quelque +consistance et quelque dignité.</p> + +<p>M. de Vaublanc avait été préfet de la Moselle sous l'Empire, et avait +suivi le roi à Gand. En ce moment il était préfet des Bouches-du-Rhône. +Homme vain, médiocre et ridicule, il s'était jeté avec une violence sans +égale dans l'exagération. Ses prétentions se portaient sur tout; son +éloquence était une réunion de mots sonores, mais vides de sens; ses +opinions celles des plus violents de son parti. Il se croyait le premier +écuyer du monde, et engagea le sculpteur Lemot à venir le voir pour +modeler, d'après lui, la statue équestre de Henri IV. Il avait, sur +l'emploi de son temps, des idées si singulières, que, montant à cheval +dans son jardin pour sa santé, il y donnait en même temps ses audiences. +La naïveté de son amour-propre passe toute croyance. Je lui ai entendu +dire, tout haut et de bonne foi, que la Chambre de 1813 n'avait fait +qu'une faute, une grande faute, c'est de ne pas l'apprécier à sa juste +valeur. «Il fallait, disait-il, qu'elle m'élevât des statues.» Cet homme +ne pouvait marcher avec M. de Richelieu, dont le caractère modéré et +raisonnable était l'opposé du sien. Au surplus, il a proclamé une grande +vérité à la tribune, démontrée de plus en plus par le temps, en disant +que le gouvernement représentatif n'a pas été inventé pour le repos des +ministres.</p> + +<p>M. de Marbois, ancien magistrat, a occupé, dans sa jeunesse, +l'intendance de la Dominique, où il a laissé des souvenirs honorables. +D'un esprit étroit et essentiellement maladroit, il n'a jamais pris la +parole à la Chambre des pairs sans nuire à la cause qu'il défendait. +Ministre du trésor sous Napoléon, une crise financière fut au moment +d'arriver par son incapacité. Napoléon, me parlant de lui un jour à +cette époque, me dit: «C'est un honnête homme, un bon garde de trésors, +mais un imbécile; il imagine qu'on ne peut pas mentir.» De moeurs +rigides, d'un caractère austère, sa faiblesse est extrême, quoique sa +figure triste, son âge avancé et sa contenance sérieuse lui donnent +l'apparence de la sévérité. Aussi l'a-t-on comparé à un roseau peint en +fer. Il s'est prêté, dans l'épuration des tribunaux, à toutes les +exigences du parti, sans pouvoir jamais désarmer sa haine. Un petit +ouvrage écrit par lui, la <i>Conjuration d'Arnold</i>, aux États-Unis, est +rempli d'intérêt et un modèle de style.</p> + +<p>M. Corvetto était un célèbre avocat de Gênes. C'était un homme d'un +esprit fin et piquant. Il a établi de bonnes doctrines d'administration +et fondé le crédit dans le budget de 1816; mais, le premier, il a placé +l'administration dans les Chambres, en faisant voter les dépenses et +l'emploi des fonds, au lieu de s'en tenir au vote de l'impôt, comme le +prescrit seulement la Charte. Il eût rempli la double condition de +l'ordre et de la prérogative royale en se bornant à présenter le budget +des dépenses seulement pour mémoire et comme renseignement, +l'affranchissant ainsi du vote législatif. D'une grande dévotion, il +passait pour honnête homme, mais avait près de lui un gendre nommé +Schiaffino, d'une réputation vénale et réputé un grand fripon. Du reste, +je l'ai trop peu connu pour donner des détails plus étendus sur lui.</p> + +<p>Le duc de Feltre avait été ministre de la guerre sous Napoléon, et, à ce +titre, les gens qui réfléchissent peu, et c'est le plus grand nombre, le +croyaient un homme supérieur. La manière dont le ministère de la guerre +était organisé alors prouve, au contraire, qu'il n'y avait rien à +conclure de semblable, ou plutôt que c'était un homme d'une grande +médiocrité.</p> + +<p>Le ministère de la guerre se compose du personnel et du matériel. Or, +sous l'Empire, les deux branches étaient séparées, et chacune avait un +ministre spécial pour la diriger. Le personnel se compose des plans de +campagne, de l'avancement, des récompenses, de l'organisation, de la +solde et de la justice militaire. Sans doute, personne n'imagine que les +plans de campagne de Napoléon étaient faits par le duc de Feltre. Le +travail de l'avancement et des récompenses était présenté par les +maréchaux commandant les corps d'armée au major général, qui, après les +avoir soumis à l'Empereur, expédiait les lettres d'avis, et ensuite +envoyait le travail arrêté au ministre de la guerre pour l'expédition +des brevets. Les organisations accidentelles des régiments provisoires, +des régiments de marche, étaient faites par le major général, +quelquefois par l'Empereur lui-même, et renvoyées ensuite au bureau de +la guerre pour l'expéditoire des ordres. Il restait donc la solde et la +justice militaire; et encore la solde, sauf les garnisons de +l'intérieur, ne se payait jamais que sur les ordres spéciaux de +Napoléon. Le ministre de la guerre n'était donc rien du tout à cette +époque, ou seulement une griffe et un garde des archives.</p> + +<p>Le duc de Feltre avait parcouru la plus grande partie de sa carrière +dans des emplois d'administration. Attaché, en 1793, au bureau +topographique militaire de la Convention, il n'avait servi activement +que jusqu'au grade de chef d'escadron, et, s'il avait paru à l'armée, +c'était pour occuper des emplois de gouverneur de territoire. On ne +pouvait donc plus le ranger parmi les militaires, et, sous Napoléon, il +n'avait pas une seule chance pour arriver à la dignité de maréchal. Il +se jeta à corps perdu dans les idées de réaction et de vengeance, et +avec d'autant plus de plaisir et d'attrait, que, n'étant pas militaire +et en portant l'habit, il était l'ennemi des gens de guerre véritables, +dont il jalousait la gloire, l'éclat et la considération. Il professa +donc des opinions d'une grande sévérité contre les fauteurs de la +rébellion, et fit cette ordonnance de catégories si célèbre, qui devait +aligner à jamais les esprits; car, chose inouïe! dans les dernières +classifications, dans celles qui renfermaient les dispositions les plus +rigoureuses, se trouvait tout ce qui avait quelque valeur et faisait la +gloire et la force de l'armée.</p> + +<p>Le duc de Feltre, nommé ministre peu de jours avant le 20 mars, en +remplacement du maréchal Soult, avait suivi le roi à Gand, et cette +marque de dévouement, jointe à l'exagération de ses opinions, lui avait +donné beaucoup de crédit parmi les royalistes. Il serait allé à Gand, +même sans y être appelé par ses fonctions, à cause du sentiment de ses +torts en 1814 et de la conduite misérable qu'il avait tenue à l'époque +du 30 mars. Il redoutait beaucoup de se retrouver en présence de +Napoléon, et prit à Gand, lui, ancienne création du régicide Carnot, des +sentiments qui l'auraient rendu digne de la première émigration. Renvoyé +du ministère au retour et éloigné par Talleyrand des affaires, il resta +le point de mire des royalistes, et fut destiné à entrer dans la +première combinaison ministérielle faite dans un autre esprit: aussi le +donna-t-on à M. de Richelieu pour collaborateur. Une vanité de naissance +incroyable, dont rien ne peut donner l'idée, était caractéristique chez +le duc de Feltre. Simple gentilhomme, il s'est ruiné à acheter des +titres et à se faire faire une généalogie. Il en est venu au point de +trouver, pour souche de sa famille, une maison souveraine. Comme les +libéraux de notre temps ont souvent été courtisans à d'autres époques, +il a obtenu de M. de Las-Cases de l'indiquer dans son ouvrage comme +descendant des Plantagenets. Cette manie du duc de Feltre a dû servir, +dans de pareilles circonstances, à l'égarer dans sa conduite politique. +Du reste, homme probe et délicat, il est mort sans fortune après avoir +occupé d'assez grandes places, et pendant assez de temps pour pouvoir +s'enrichir.</p> + +<p>M. Dubouchage, nommé ministre de la marine, sans manquer de finesse, +était de la plus grande médiocrité. Officier dans le corps de +l'artillerie, étant entré avant la révolution dans le 8e régiment, +chargé du service des colonies, il avait passé au département de la +marine. Après avoir fait sa carrière dans ce service obscur, à la +Restauration il marqua par ses opinions exagérées. Appartenant à une des +meilleures familles du Dauphiné, il se trouva en évidence, et M. de +Vitrolles, son compatriote, servit à le grandir dans l'espérance d'en +tirer parti pour son propre compte. On peut avoir une idée des lumières +de M. Dubouchage et de son esprit de courtisanerie par le fait suivant. +Il imagina d'établir l'école des aspirants de la marine dans la ville +d'Angoulême, uniquement à cause du nom que portait M. le duc +d'Angoulême, grand amiral. Les hommes les moins éclairés savent que l'on +ne saurait trop tôt accoutumer à la mer les jeunes gens destinés à ce +service. L'habitude des choses ne saurait être donnée de trop bonne +heure; et, en vérité, il serait plus convenable de faire accoucher les +mères des marins à bord des vaisseaux, que de voir les jeunes gens y +monter pour la première fois à dix-huit ans. Mais M. Dubouchage aimait +mieux recevoir une expression de faveur de cour que d'avoir la +conscience d'une action utile.</p> + +<p>Je finirai d'esquisser ce tableau en essayant de faire le portrait de M. +Decazes, appelé, peu après la formation de ce ministère, à en faire +partie.</p> + +<p>M. Decazes appartient par sa naissance à la classe bourgeoise; sa +carrière a été la magistrature. Né avec de l'esprit, de l'activité et de +l'ambition, trop jeune pour avoir joué un rôle pendant la Révolution, il +a commencé à être quelque chose seulement sous l'Empire, en s'approchant +de la famille impériale. Il occupa le poste modeste de secrétaire des +commandements de Madame-Mère. Né dans le Midi, où les opinions +bourboniennes s'étaient déclarées avec force, il fut favorable à la +Restauration. Sans être entré dans les intrigues qui l'ont appelée, il +servit fidèlement les Bourbons en 1814. À l'époque du 20 mars et pendant +les Cent-Jours, il leur montra un grand dévouement. Au retour du roi, +fort vanté pour son activité et les sentiments qui l'animaient, il fut +fait préfet de police. La méfiance inspirée par Fouché, son chef, ajouta +à son importance, et bientôt des rapports immédiats s'établirent entre +lui et le roi. M. Decazes plut au roi; son esprit vif, son adresse, les +efforts qu'il fit pour satisfaire sa curiosité et l'amuser devaient le +faire réussir. Il affichait pour la capacité supérieure de Louis XVIII +une admiration sans bornes, et eut grand soin, pendant toute sa faveur, +de faire comprendre au roi que, n'étant et ne pouvant être, en affaires +politiques, que son élève, ses succès étaient entièrement son ouvrage. +Ce genre de flatterie réussit toujours auprès des souverains. Moins la +force de leur caractère et l'étendue de leurs facultés leur donnent les +moyens de gouverner, plus ils tiennent à paraître les posséder. Aussi, +quand ceux qui portent le fardeau leur rapportent tout, ils sont bientôt +l'objet de leur affection la plus tendre. Le prince les identifie avec +lui-même.</p> + +<p>M. Decazes, comme homme privé, est doué de beaucoup de qualités. Son +coeur est chaud, fidèle à l'amitié et serviable; son caractère est +loyal. Son esprit, un peu léger, l'empêche souvent de réfléchir assez +mûrement avant d'agir. Ses opinions sont modérées, et il comprend le +pays en homme sensé. Peut-être n'a-t-il pas vu d'assez haut la nécessité +de créer de grandes existences politiques et de donner plus de +consistance aux provinces pour suppléer à l'insuffisance de +l'aristocratie. Arrivé très-jeune et trop vite aux affaires, s'il fût +venu au pouvoir avec plus d'expérience, il aurait beaucoup mieux fait. +Il eut tort de se brouiller avec l'héritier du trône. Cette faute +impardonnable lui a suscité des obstacles et des embarras de toute +espèce dont il est impossible de se figurer l'étendue. S'il se fût +appliqué à lui plaire, il eût réussi; mais il rompit en visière quand +des négociations l'auraient sauvé, et, après avoir rompu, il ménagea un +parti qui voulait le perdre et qu'il eût dû alors écraser. On en jugera +à l'occasion des affaires de Lyon. Sa marche fut incertaine quand il eût +fallu tout briser; et elle fut trop tranchée et trop décidée au moment +où il eût été sage de louvoyer pour éviter de se faire des ennemis. Une +immense fortune aurait pu être son partage, et, l'ayant dédaignée, il +est sorti des affaires avec des dettes. Il a une tournure élégante, une +fort belle figure, une élocution facile. Ses amis lui sont restés +fidèles dans toutes ses différentes fortunes. Je n'ai jamais cessé +d'être du nombre, parce que je lui ai trouvé des qualités de coeur +toujours rares à rencontrer. Il chercha à se créer un appui dans M. le +duc d'Angoulême, et fit de grands efforts pour lui plaire; mais il en +obtint peu de secours au moment où arriva la crise qui l'a renversé.</p> + +<p>Voilà quels étaient les collaborateurs de M. de Richelieu dans son +premier ministère. Les travaux politiques du reste de l'année se +bornèrent à la formation des listes destinées à être annexées aux +ordonnances de proscription, à l'établissement des catégories pour +l'armée, et à deux lois rendues, une sur la liberté individuelle, et +l'autre sur les cris séditieux. La première fut l'objet de vifs débats, +et j'y pris part à la Chambre des pairs. On sentait le besoin d'investir +le gouvernement de pouvoirs plus étendus; mais le développement qui leur +fut donné devait faire frémir. La faculté de faire arrêter, transmise à +tout ce qui était officier de police judiciaire, descendait si bas, que +c'était renverser l'ordre de la société. Je croyais nécessaire de donner +le droit d'arrestations arbitraires aux ministres sur leur +responsabilité, et c'est l'opinion que je soutins de toutes mes forces. +On applaudit à mes paroles, mais le résultat ne fut pas conforme à mes +espérances. Vinrent ensuite les condamnations de la Bédoyère, Ney et +Lavalette, dont j'ai parlé.</p> + +<p>On se rappelle avec quelle ardeur et quel enthousiasme la Restauration +avait été reçue dans le Midi, en 1814; on se rappelle aussi ce symptôme +si remarquable de l'opinion d'alors, que l'Empereur détrôné, marchant +sous la sauvegarde des puissances, fut obligé de se déguiser en officier +autrichien pour pouvoir traverser le pays en sûreté. Ces sentiments +avaient reçu une nouvelle énergie par les événements des Cent-Jours. On +avait couru aux armes à Marseille pour s'opposer à la marche de +Napoléon. On accusa même dans le temps le maréchal Masséna d'avoir +paralysé le zèle des gardes nationales. Un calcul de temps et de +distance a démontré la fausseté de cette accusation. Les gardes +nationales, rassemblées à Marseille par suite de la nouvelle du +débarquement à Cannes, ne pouvaient pas arriver à temps pour disputer le +passage de la Durance à Napoléon. Ainsi on ne pouvait pas accuser le +prince d'Essling d'avoir favorisé la marche de l'Empereur. Sans doute, +la révolution qui s'opérait ne lui était pas désagréable; mais il ne fut +pas dans le secret du retour de Napoléon, et il n'y a aucun reproche à +lui faire avec justice. On connaît la violence des passions des +Méridionaux et avec quelle facilité ils portent tout à l'excès. Si l'on +pense à la désorganisation que deux révolutions successives avaient +produite, à cette nuée d'ambitieux, d'intrigants qui surgit de toute +part, à chaque occasion, on se fera le tableau de l'agitation d'alors. +Des assassinats, des emprisonnements, eurent lieu dans le Midi, et, les +idées religieuses donnant un nouveau développement aux haines, bientôt +la nécessité de la résistance se fit sentir. On arriva à la pensée de +renverser un parti qui opprimait, le gouvernement qui le soutenait, et +ces idées coupables se transformèrent promptement en projets et en +espérances criminelles.</p> + +<p>À cette époque, c'est-à-dire au mois d'avril 1816, le ministère se +modifia. Les fautes sans cesse renouvelées de Vaublanc, le ridicule dont +il était couvert et son incapacité démontrée décidèrent M. de Richelieu +à proposer au roi son renvoi. Son remplaçant fut M. Lainé, homme +austère, d'un caractère modéré, mais faible, grand orateur et homme de +bien. On renvoya aussi M. de Marbois, qui était tout à fait au-dessous +des circonstances, et, de plus, très-impopulaire à la Chambre, et on le +remplaça par M. le chancelier Dambray, qui reprit les sceaux.</p> + +<p>Le Dauphiné devint le théâtre des premières agitations. La révolte, dont +Didier était le chef, éclata et fut réprimée immédiatement par le +général Donadieu, commandant à Grenoble. La folie de cette entreprise +était démontrée par la faiblesse des moyens des conspirateurs et +l'époque choisie pour son exécution, car le succès était impossible. En +supposant d'abord un résultat favorable, il ne pouvait être qu'éphémère, +la présence des étrangers, établis sur la frontière avec une armée +d'observation formidable, dans le but avoué de maintenir l'ordre en +France, était un obstacle insurmontable au succès des mécontents. Mais +le concours de l'armée d'occupation ne fut pas nécessaire: les troupes +placées à Grenoble, suffisantes pour réprimer le mouvement, dispersèrent +quelques révoltés en armes. Il y eut quelques hommes tués, d'autres +arrêtés et jugés; vingt et un condamnés à mort, et dix-sept exécutés, +mesure qui parut dans le temps d'une grande rigueur. Aucune révélation +importante ne fut faite; on connut seulement le nom du chef, Didier, +homme courageux, entreprenant, mais inconsidéré. Il échappa aux +premières poursuites, se réfugia en Savoie; mais, son arrestation ayant +été mise à prix, il fut livré. Il monta sur l'échafaud et mourut avec +courage. Le général Donadieu avait montré de la vigilance; mais il +exagéra la gravité des événements et l'importance des faits pour faire +valoir davantage ses services. On le combla de récompenses, et il devint +un grand homme dans le parti. Ayant fait son devoir, il méritait des +témoignages de satisfaction; mais on outre-passa la mesure dans les +faveurs dont il fut l'objet, et ces faveurs devinrent la cause +principale des troubles qui eurent lieu à Lyon l'année suivante.</p> + +<p>La tentative de Didier a certes été réelle; mais les circonstances qui +l'ont amenée et son but ont toujours été enveloppés d'un mystère +impénétrable. La seule explication raisonnable à lui donner, c'est +qu'elle devait être au profit de M. le duc d'Orléans. Les mécontents +espéraient sans doute un succès prompt et avaient la pensée que +l'opinion, se prononçant en faveur du résultat, les étrangers, les +voyant accomplis, en accepteraient les conséquences; mais cette +explication même ne lui ôte pas le caractère d'une entreprise insensée.</p> + +<p>Cependant des mécontents se montraient dans diverses provinces et à +Paris. Des sentiments hostiles à la dynastie étaient exprimés partout, +avec publicité et indiscrétion. Cette indiscrétion même était la preuve +de leur peu de danger. Les gens du plus bas étage professaient cette +hostilité. Des propos recueillis dans les cabarets donnèrent l'éveil à +la police; des révélations firent connaître des associations formées, et +fournirent la possibilité d'y pénétrer au moyen de cartes de +reconnaissance distribuées. Bientôt MM. de la Fayette et Manuel se +mirent à la tête de tous les mécontents. On eut la preuve de leur +concours, et, par une faiblesse coupable, on n'entreprit pas de les +poursuivre. Seulement un nommé Plaignier, chef apparent du complot, et +quatre de ses complices, furent condamnés à mort et furent exécutes.</p> + +<p>Dans une grande ville comme Lyon, il y avait quelques individus de +l'espèce de ceux que je viens d'indiquer, exhalant dans les cabarets +leur haine et leur mécontentement. Le général Canuel, qui commandait à +Lyon, se piqua d'honneur. Son ambition étant stimulée par les +récompenses données à Donadieu, il se détermina à mettre en oeuvre ce +qui était sous sa main, et à donner du corps et une espèce de +consistance à quelques hommes isolés qui n'avaient ni formé ni pu former +aucun projet sérieux. Il leur choisit un chef, et ce chef, qui recevait +ses ordres et ses instructions, prit toute la direction de la prétendue +conspiration.</p> + +<p>Lyon était le chef-lieu d'une association catholique dont l'origine +remontait au temps de la persécution dirigée contre le pape par +Napoléon. Depuis la Restauration, elle avait pris beaucoup de force. +Elle était devenue le point d'appui de cette puissance occulte qui a +fait tant de mal et contribué si puissamment à la perte des Bourbons par +les ennemis qu'elle leur a créés et les fautes dans lesquelles elle les +a entraînés. Ce parti voulait briser la Charte; il ne rêvait que +gouvernement absolu; il ne désirait que troubles et que conspirations. +Il savait que ces conspirations seraient impuissantes à cause de la +présence des armées étrangères; mais il comptait qu'elles serviraient à +motiver la prolongation de leur séjour, et qu'elles mèneraient à des +mesures violentes, et à modifier l'ordre établi. Ce parti raisonnait +comme si l'emploi de la force, qui est utile parfois en des +circonstances passagères, pouvait jamais être une base permanente de +gouvernement. L'emploi de la force, quand on est obligé d'y avoir +recours, ne doit jamais être qu'accidentel, car le moyen s'use de +lui-même, et le temps le détruit toujours. Un gouvernement ne peut avoir +de solidité que fondé sur la conviction, la confiance et les intérêts; +mais les partis, en général, et surtout le parti dont je parle en ce +moment, à qui le ciel semble avoir refusé toute intelligence, ne sont +pas capables de comprendre de semblables vérités; ce parti, par ses +opinions et ses cris, servit puissamment les projets criminels du +général Canuel.</p> + +<p>Avant de faire le récit des événements qui se passèrent à Lyon à cette +époque, je vais tâcher de faire connaître les deux individus marquants +qui y exerçaient l'autorité.</p> + +<p>Le général Canuel est un des plus anciens généraux de la République. +Malgré cette ancienneté, il n'a jamais figuré dans nos campagnes +mémorables à notre grande époque. Employé constamment dans l'intérieur +ou sur les derrières de l'armée, à commander les territoires, jamais il +ne s'est trouvé à une bataille. La seule guerre qu'il ait faite est +celle de la première Vendée. Alors aide de camp d'un homme dont le nom +rappelle tout ce qu'il y a de plus abject, le général Rossignol, il se +distingua par sa férocité. Une demande de récompense, faite par le +général Rossignol pour Canuel, consacrée par l'implacable <i>Moniteur</i>, +est motivée sur la manière dont il avait, non pas combattu, mais puni +les brigands, et cet acte héroïque était le massacre des Vendéens dans +l'hôpital de Fougères, auquel Canuel avait prêté son bras. Pendant +l'Empire, sa vie fut obscure. À la Restauration, il se mit en avant et +protesta de son zèle. En 1815, placé dans la Vendée, il prétendit avoir +fait de grandes prouesses et fit imprimer un récit de sa campagne. Le +général Lamarque lui répondit dans une brochure, chef-d'oeuvre de +plaisanterie et de bon goût. Il y tourne en ridicule, avec un succès +complet, une campagne où lui, vainqueur, n'a jamais eu l'occasion de +combattre. Le général Canuel, voulant faire étalage de sa fidélité, tint +un jour cet horrible propos: «J'ai marché, disait-il, dans le sang +jusqu'à la cheville pour la République; pour les Bourbons, ce sera +jusqu'aux genoux!» Homme crapuleux, dépourvu d'esprit et d'instruction, +il fut adopté par le parti moral et religieux. La faveur dont on +l'investit devint un malheur public, en contribuant beaucoup à aliéner +les coeurs généreux de l'armée.</p> + +<p>M. de Chabrol, alors préfet de Lyon, est né en Auvergne. Son père, +avocat ou procureur instruit et distingué, ayant fait fortune, acheta +une charge qui l'anoblit. M. de Chabrol parcourut d'abord la carrière +judiciaire, puis celle de l'administration. Il devint, sous l'Empire, +intendant général des finances des provinces illyriennes, qu'il a +administrées avec sagesse et probité. À la Restauration, il montra +beaucoup de zèle pour les Bourbons et fit remarquer ses sentiments. +Investi des pouvoirs de Louis XVIII pendant les Cent-Jours, et croyant +devoir être ministre, il fut déconcerté d'être envoyé, comme simple +préfet, dans le département du Rhône. Il s'y conduisit d'abord avec +sagesse, et semblait peu d'accord avec le général Canuel. Son caractère +de magistrat et d'honnête homme contrastait chaque jour avec les idées +et les mesures révolutionnaires du général Canuel; car, sous un nom ou +sous un autre, le général Canuel n'était qu'un infâme révolutionnaire. +Ses propres observations et les rapports qu'il recevait contrariaient +constamment le dire du général Canuel; mais, royaliste de bonne foi et +sincèrement attaché à la dynastie, aussitôt qu'une révolte eut éclaté, +il se repentit de la divergence de ses opinions avec le général Canuel, +homme peu digne de lui être comparé. Timide et ambitieux, il chercha à +réparer des torts imaginaires en abondant alors dans le sens de +celui-ci. Il proclama qu'il s'était trompé, lorsqu'il avait eu raison. +La préoccupation de son esprit fut telle, qu'elle l'empêcha de voir que, +si le général Canuel avait prédit des révoltes, il l'avait fait à coup +sûr, puisqu'il n'annonçait rien de plus que l'exécution de mouvements +préparés par ses ordres. Une fois les premiers désordres éclatés, M. de +Chabrol, vaincu, se livra à Canuel. Canuel se sentit bien fort quand il +se trouva exercer un pareil ascendant sur un honnête homme.</p> + +<p>M. de Chabrol a un esprit droit, mais peu étendu. Sa probité l'empêcha +de soupçonner une conduite coupable. Une vanité excessive fit qu'il tint +depuis aux idées qu'il s'était faites des choses et des hommes. Enfin la +faiblesse de son caractère, corroborée par son ambition, le place +habituellement dans une sorte de dépendance des autres. Cette ambition +dévorante de M. de Chabrol a été satisfaite. Il a été ministre plusieurs +fois; mais, pour un homme comme lui, dont les intentions sont pures, il +aura le regret éternel d'avoir contribué, à la fin de sa carrière, à la +formation d'un ministère dont les oeuvres devaient être, pour tout +homme de sens, la perte de la monarchie.</p> + +<p>On était donc, à Lyon, pendant la première partie de l'année 1817, dans +une agitation et une inquiétude extrêmes. La cause en est encore cachée +aux esprits sages et non prévenus. Tout à coup le bruit se répand qu'un +complot va éclater, et trois ou quatre jours après, le 8 juin, jour de +la fête du Saint Sacrement, une tentative de trouble a lieu. Personne ne +bouge dans la ville. Un individu portant des cartouches est arrêté à la +barrière, et pendant la nuit le capitaine Ledoux est poursuivi par des +gens armés et tué de deux coups de pistolet; mais, si Lyon est +tranquille, le tocsin sonne dans plusieurs villages de la banlieue, +entre autres dans ceux de Saint-Genis-Laval, de Brignais, de Millery et +d'Irigny. Plus tard il sonne à Saint-Andéol, et un capitaine à +demi-solde, nommé Oudin, proclame Napoléon II, envoie des commissaires +dans les environs et s'installe dans la municipalité. Lors de ces +mouvements, qui eurent lieu presque simultanément, on ne parvint pas à +réunir plus de quatre cents mécontents. Des détachements de troupes, +accompagnés de gendarmerie, suffirent pour tout faire rentrer dans +l'ordre. À peine fut-il tiré quelques coups de fusil. Mais, aussitôt le +calme rétabli, on fit marcher la cour prévôtale, et partout on publia +que le royaume avait couru les plus imminents dangers. On grossit +beaucoup les événements dans les comptes rendus. Des actes de rigueur +multipliés servirent les vengeances particulières et les intentions +criminelles de ceux qui aspiraient à voir naître des troubles. Une sorte +de terreur se répandit dans tout le pays. Les ouvriers des fabriques de +Lyon, et les fabricants eux-mêmes, désertèrent la ville par crainte +d'être compris dans quelques machinations infâmes, et, en peu de mois, +il s'opéra un tel changement dans cette ville, dont la prospérité +s'évalue par le nombre des métiers en activité, qu'au lieu de dix-huit +mille métiers le nombre tomba rapidement et était réduit à sept mille au +moment où je fus envoyé dans ce pays avec des pouvoirs extraordinaires.</p> + +<p>Ainsi que je l'ai déjà dit, M. de Chabrol avait combattu jusque-là les +idées du général Canuel, et blâmé les actes irréguliers dont il s'était +rendu coupable. Homme légal, il était opposé à tout ce qui sentait +l'arbitraire. Mais, une fois le mouvement éclaté, la peur s'étant +emparée de son esprit, il ne jugea plus rien d'après lui-même et n'eut +plus de direction. Non-seulement la peur des révolutionnaires le faisait +trembler, mais il redoutait davantage encore le jugement des hommes de +son parti. La crainte d'être accusé de manquer de zèle ou d'avoir une +indulgence coupable, le glaçait d'effroi. C'est un sentiment de cette +nature qui a donné tant d'extension aux crimes de 1793.</p> + +<p>M. de Chabrol porta aux nues le général Canuel, proclama ses services, +et celui-ci, débarrassé ainsi d'un censeur importun, et libre d'agir à +sa guise, se mit à son aise. L'arbitraire le plus révoltant, les mesures +les plus coupables et les plus vexatoires envers les citoyens, furent à +l'ordre du jour. On feignit de croire à un danger imminent. Les troupes, +munies de cartouches, reçurent l'ordre de se tenir sur leurs gardes. À +force de proclamer le danger, on le fit naître, et des précautions, +d'abord superflues, devinrent nécessaires, par suite de l'indignation +publique et du mécontentement universel. Ces rapports alarmants, se +succédant, donnaient de vives inquiétudes au gouvernement. Les efforts +patents avaient été si peu de chose de la part des mécontents, et les +cris d'alarme si vifs de la part des autorités et des chefs du parti, +qu'il parut y avoir de l'obscurité dans les causes aux yeux des hommes +de bonne foi. Le roi eut la pensée d'approfondir ce mystère et de +m'envoyer sur les lieux pour vérifier les faits et porter le remède que +les circonstances commandaient.</p> + +<p>J'étais à Châtillon, et un courrier extraordinaire vint, le 20 août, m'y +chercher pour m'appeler à Paris<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Les pouvoirs les plus étendus me +furent délégués, et un titre nouveau, celui de lieutenant du roi, +destiné à les rappeler, me fut donné: seule fois que, dans la +Restauration, semblable mesure ait été prise. Le 25 août au matin (jour +de la fête de saint Louis), étant chez M. Decazes, ministre de la +police, et causant avec lui, on lui apporta une dépêche télégraphique, +datée de Lyon, à dix heures du matin. On lui mandait que, malgré les +mouvements annoncés, tout était encore tranquille. Il me dit, à +plusieurs reprises, combien serait éminent le service rendu au roi et à +la France si je parvenais à rétablir la paix et le calme dans ce pays. +Il avait bon espoir dans ma prudence et ma fermeté. Mes pouvoirs civils +et militaires s'étendaient sur les deux divisions voisines, celles de +Lyon et de Grenoble. J'avais la faculté de faire mouvoir les troupes +dans un rayon de quarante lieues, et de rassembler toutes les forces +existantes dans le centre du royaume; enfin on voulait un résultat +favorable, et on ne négligea aucun des moyens convenables pour m'aider à +l'obtenir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a> +<a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Je m'empresse de vous annoncer que le roi m'a chargé de vous engager à +revenir le plus tôt possible à Paris. L'intention de Sa Majesté est de +vous confier une commission très-importante, et qui intéresse le bien de +son service et de l'État. Le roi, qui connaît tout votre zèle, et qui +désire le mettre à profit, ainsi que vos talents et votre expérience, +espère que vous lui donnerez encore, à cette occasion, une nouvelle +preuve de votre dévouement. Je suis heureux, monsieur le maréchal, +d'être l'interprète de la confiance du roi à votre égard, et de vous +assurer en même temps de l'inviolable attachement et de la haute +considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.</p> + +<p>«<span class="sc">Richelieu</span>.</p> + +<p>«Paris, le 20 août 1817.»</p></blockquote> + +<p>Je me mis en route à la fin d'août, et j'arrivai à Lyon le 3 septembre +au matin. Reçu avec les honneurs dus à ma dignité de maréchal commandant +en chef, je fis mon entrée à Lyon. Je ne perdis pas un moment pour +entretenir les autorités, et je déclarai à tout le monde qu'investi de +la confiance du roi, muni de ses pouvoirs, et chargé par lui de rendre +la paix à ces provinces agitées, j'allais écouter, entendre et +rechercher les causes des troubles qui avaient existé et qui menaçaient +l'avenir. Je réclamai de chacun tous les renseignements propres à +m'éclairer et la connaissance des faits.</p> + +<p>M. de Chabrol, étant conseiller d'État, avait le premier rang. Je le vis +d'abord, et le plus habituellement. Nous nous connaissions de +réputation, à l'occasion des fonctions remplies par tous deux en +Illyrie, quoique en des temps différents. Il me portait une +considération particulière, ayant été témoin des souvenirs que j'y avais +laissés. De mon côté, je le savais un homme estimable, et ce fut avec +confiance que je le consultai; mais lui-même, tout en me présentant les +troubles comme sérieux et redoutables, m'éclaira beaucoup, en me faisant +l'historique des temps qui avaient précédé le mouvement du 8 juin. Son +incrédulité d'alors, son opposition au général Canuel, la censure qu'il +avait d'abord faite de ses actes, et sa soumission crédule ensuite, me +firent naître l'idée qu'en ce moment M. de Chabrol était la dupe d'un +misérable coquin.</p> + +<p>Un M. de Senneville, commissaire général de police, compromis par une +absence momentanée de Lyon à l'époque des troubles, était l'objet de la +haine du parti. Il rassembla une multitude de faits qui contribuèrent +puissamment à me confirmer dans ma pensée. J'eus d'abord une grande +défiance de ses rapports et de ses opinions; mais la vérité n'a qu'un +langage. Il me fut bientôt démontré que tous les troubles étaient +factices. Le général Canuel et ses agents avaient voulu les faire naître +et les propager pour avoir la gloire de les réprimer et recevoir des +récompenses. Enfin les chefs du parti ultra-royaliste entraient +ardemment dans ces combinaisons machiavéliques, dans des vues politiques +de l'intérêt le plus élevé. Ce crime, de la part des dépositaires du +pouvoir, si odieux, devait trouver beaucoup d'incrédules; car il n'en +est aucun qui lui soit comparable. Employer les armes mises dans nos +mains pour le maintien de la paix à la troubler; faire usage du pouvoir +protecteur dont on est revêtu dans l'intérêt de la société pour la +déchirer; un pareil crime est au-dessus de tous les autres: aucune +punition ne peut lui être proportionnée.</p> + +<p>Indépendamment des actes criminels dont je viens de rendre compte, il se +passait chaque jour des faits capables d'irriter au plus haut degré tout +ce qui avait des sentiments honnêtes ou élevés. Les officiers en +non-activité, assez malheureux par la misère à laquelle ils étaient +réduits, par le renversement de leur carrière, étaient abreuvés de +dégoûts et d'humiliations. Un misérable général Maringoné, homme vil et +méprisable, sortant de nos rangs et ayant servi dans la garde impériale, +était commandant de la place. Pour plaire au parti, il traitait ces +officiers de la manière la plus infâme, les insultait et en passait la +revue dans son écurie. On peut juger à quel point de désordre on en +était venu par l'événement arrivé sous mes yeux, et quand ma présence +semblait tenir en bride les factieux; mais l'oppression était passée +dans les moeurs.</p> + +<p>Une multitude d'individus avaient été arrêtés, et les prisons étaient +encombrées. Un de ces détenus, de fort mauvaise humeur, et à juste +titre, adressa quelques injures à un factionnaire; celui-ci lui répondit +par un coup de fusil et le tua. La garde sortit et tira aussi contre +les prisonniers qui se montraient à la fenêtre et que cet acte atroce +avait révoltés. Le concierge, étant entré dans la prison pour y mettre +l'ordre, faillit périr par le feu des soldats; et ce n'était pas la +première fois qu'un pareil mode de discipline était en usage dans les +prisons!</p> + +<p>Après quelques jours d'observation et de mûres réflexions, le remède le +plus simple et le plus efficace me parut consister à tenir la main à +l'exécution des lois et à sévir contre les individus qui se rendaient +coupables d'abus de pouvoirs, de voies de fait, et insultaient les +citoyens. Les troupes avaient partout leurs armes chargées; j'ordonnai, +en laissant un petit nombre de cartouches à chaque soldat de garde, de +défendre de charger les armes, autrement que sur un ordre spécial du +chef de poste, si quelque chose d'extraordinaire lui en faisait +pressentir la nécessité. Je déclarai ensuite à tout le monde être venu +pour donner de la force aux lois, et non pour m'en écarter. Je renvoyai +de Lyon six officiers de l'état-major du général Canuel, ses infâmes +agents dans l'exécution de ses intrigues criminelles. Il me parut +nécessaire de destituer quelques maires de village, coupables d'avoir +concouru au même but avec ardeur, la plupart habitants de Lyon et ne +résidant pas, revêtus d'un pouvoir dont ils faisaient le plus funeste +usage. Enfin je regardai comme indispensable le rappel du général +Canuel lui-même, et comme utile de le mettre en jugement, si je +parvenais à réunir assez de preuves de son crime pour le faire +condamner.</p> + +<p>Les preuves arrivaient de toutes parts, et, si le gouvernement eût senti +comme moi la nécessité d'éclaircir complétement cette question et de +faire cet exemple, on les aurait réunies en foule. Tout ce qui était de +bonne foi reconnut que le capitaine Ledoux, de la légion de l'Yonne, +assassiné dans la nuit du 8 au 9 juin, était le chef donné par le +général Canuel aux conspirateurs. Cet officier avait été à Saint-Genis, +lieu d'où le principal mouvement devait partir. Quelques démarches +incertaines et équivoques donnèrent des soupçons aux conspirateurs. +Craignant une trahison, ils épièrent la conduite du capitaine Ledoux, et +l'assassinèrent au moment où il se rendait chez son général. Il avait +été prouvé par la procédure que plusieurs des accusés avaient agi en +vertu d'ordres donnés, et ils furent acquittés. Le principal coupable, +Oudin, ne fut jamais saisi; cet homme aurait pu faire d'importantes +révélations; mais on repoussa, au lieu de les accueillir, les +insinuations qui vinrent de sa part. Enfin tout porta le caractère de la +plus infâme combinaison et des entreprises les plus criminelles. +Cependant un grand nombre de condamnations avaient eu lieu.</p> + +<p>Je suis loin d'accuser M. de Chabrol d'avoir participé d'une manière +directe à ces crimes; mais son amour-propre était engagé dans la +question, et, quoique au fond de sa conscience il dût s'apercevoir à +quel point il avait été trompé et dupe, jamais il ne voulut en convenir. +Au contraire, il s'obstina à légitimer ce qui avait été fait. Dès ce +moment, son séjour à Lyon devait être funeste, et je provoquai son +remplacement, qui eut lieu immédiatement. M. de Lesai-Marnesia vint +occuper le poste de préfet du Rhône. Homme d'esprit, de caractère et +animé des intentions les plus droites; homme de naissance et n'ayant +jamais occupé d'emplois pendant l'Empire ni la République, il offrait +aux royalistes de bonne foi toutes les garanties désirables. Le général +Canuel fut remplacé par le général Maurice Matthieu, homme rempli de +droiture, d'honneur et de vérité. Ces deux individus, revêtus de +pouvoirs civils et militaires, animés des mêmes intentions, +s'entendirent parfaitement et n'eurent besoin d'aucun moyen +extraordinaire pour maintenir l'ordre public et assurer l'exécution des +lois.</p> + +<p>Le parti jeta les hauts cris; il n'y eut sorte d'infamie qui ne fut +débitée sur moi. J'étais complice des jacobins et un jacobin moi-même. +Je voulais le renversement de la monarchie. Les plus odieuses +déclamations furent le prix de la pacification sincère et réelle qui +était mon ouvrage. Le ministère me soutint, mais me soutint faiblement. +Il accepta une partie de mes propositions, sans s'engager dans une lutte +corps à corps avec le parti. Il aurait triomphé, et son triomphe lui +aurait servi à fonder la puissance royale sur les intérêts nationaux, la +justice, la raison et la vérité. Ce fut une grande faute dont il devint +plus tard la victime.</p> + +<p>La question de Lyon, dénaturée par les passions, a été embrouillée à +dessein. Elle est facile cependant à éclaircir et à juger en observant +les faits et surtout les résultats.</p> + +<p>Un pays est en fermentation et en révolte; tout est alarme et danger aux +yeux de tous. La population industrielle, frappée de terreur et de +l'idée des dangers qu'elle court, se disperse; le chaos semble prochain, +et tout menace la société. Un homme, revêtu de grands pouvoirs, arrive; +il ne dit pas autre chose que ces paroles: «Je viens donner de la force +aux lois et assurer leur empire. Que les lois règnent donc, et le +premier qui les enfreindra sera l'objet de ma sévérité.» Il renvoie le +général et le préfet, et avec eux douze individus civils et militaires +occupant des emplois subalternes.</p> + +<p>Dès ce moment, le pays reste tranquille; pas un signe de mécontentement +ne se montre; la population est docile et disciplinée, et, pendant +treize ans, la paix la plus profonde règne dans cette cité. L'industrie +renaît, et, en moins d'un an, elle se développe au point de dépasser ce +qu'elle avait été dans les temps les plus prospères. Au lieu de sept +mille métiers en activité, et dont le nombre diminuait constamment, plus +de vingt mille sont en mouvement, et, plus tard, il y en a vingt-sept +mille.</p> + +<p>Quand de pareils résultats sont obtenus, sans doute l'autorité a pris +les meilleurs moyens pour assurer la paix, et, quand les mesures +employées se réduisent à celles indiquées, on doit croire que les +individus éloignés étaient les seuls obstacles à la prospérité publique, +et qu'ils faisaient usage de leur pouvoir d'une manière opposée à leurs +devoirs et aux intérêts du souverain. Mais il fallait donner +satisfaction à l'opinion, et aux individus blessés dans leurs droits, et +menacés dans leur existence. Le gouvernement devait punir d'une manière +sévère un général coupable d'un si exécrable forfait. J'en étais si +convaincu, que, dans une lettre à M. de Richelieu, je lui disais: «En +faisant tomber la tête du général Canuel, supplice qu'il a mérité mille +fois pour les victimes qu'il a immolées et l'ébranlement qu'il a fait +subir à l'ordre social, le roi acquerrait un pouvoir plus grand, une +autorité plus forte que celle que lui donneraient cent mille soldats +dévoués; car sa puissance serait fondée sur la reconnaissance et la +confiance de ses sujets.» Mais on ne me comprit pas. On prit un terme +moyen: en ajournant les dangers, on en créa d'autres. Au lieu de mettre +en jugement le général Canuel, après l'avoir retiré de Lyon, on le fit +inspecteur, et, s'il perdit la faculté de remuer et d'irriter les +populations, il eut un poste honoré et recherché. Les discours les plus +violents furent dirigés contre moi à la Chambre. M. Decazes osa à peine +me défendre. Sans désarmer ses ennemis, il donna beaucoup de force aux +miens et rendit ma position pénible et difficile.</p> + +<p>À mon retour à Paris, je me trouvai au milieu du choc des partis, +blessé, froissé, meurtri. On me fit ministre d'État pour faire un acte +public d'approbation de ma conduite; mais on ne s'était pas prononcé +nettement et avec énergie sur mes actes particuliers, chose bien plus +nécessaire à l'intérêt public qu'une récompense dont je n'avais pas +besoin.</p> + +<p>Qu'arriva-t-il de cet état de choses? le peuple de Lyon, délivré par mes +soins, après avoir été victime et avoir souffert, attendait, de la part +du gouvernement, des garanties contre le retour d'un pareil ordre de +choses. Voyant ces garanties lui échapper, il les chercha en lui-même, +c'est-à-dire dans les élections. Qu'augurer de l'avenir quand le +libérateur, auteur du rétablissement de la paix, est pour ainsi dire, +abandonné par le gouvernement? Ne doit-on pas redouter, pour d'autres +temps, l'essai de nouvelles persécutions? Le même remède se +trouvera-t-il une seconde fois? Alors que reste-t-il à faire? Nommer des +députés pour être les sentinelles vigilantes de leurs concitoyens. Il en +arriva ainsi. Mais bientôt les passions font dépasser les limites et +tomber dans un excès contraire. De détestables élections eurent lieu, +tandis qu'elles auraient été toutes dans le sens du gouvernement si on +eût fait justice du général prévaricateur.</p> + +<p>Quant à M. Decazes, quel fut, pour lui-même, le fruit de sa politique? +Le parti, acharné à sa perte, se soutint; il acquit une force +proportionnée au ménagement qu'on avait pour lui, et il finit, quand +l'occasion lui fut favorable, par le renverser. Si M. Decazes eût adopté +hautement tous mes actes, eût tenu mon langage, épousé mes intérêts sans +inquiétude et eût fait condamner Canuel, il aurait soumis tous ses +ennemis d'un seul coup et serait resté toujours au pouvoir. Soutenu par +de bonnes élections et par l'opinion, il eût été invulnérable. Cette +époque présente une crise où le trône aurait pu facilement se +consolider; mais, au contraire, il a commencé à être ébranlé. Dès ce +moment une guerre à mort fut déclarée entre les hommes exaltés et les +hommes raisonnables.</p> + +<p>M. Decazes avait obtenu le consentement du roi pour la dissolution de la +Chambre et faire faire de nouvelles élections. Il fallait nécessairement +une autre assemblée d'une composition plus raisonnable, moins passionnée +et plus maniable, qui pût servir de base à un meilleur système de +gouvernement; mais, pour arriver à l'ordonnance qui prescrivait cette +grande mesure, il fallait obtenir de la majorité du ministère une +opinion conforme à la sienne. Il y avait sept ministres: MM. de +Richelieu, Lainé, Decazes, Dubouchage, Corvetto, le duc de Feltre et +Dambray. Les trois premiers étaient favorables à cette mesure; les +quatre autres lui étaient opposés. On promit au duc de Feltre de le +faire maréchal s'il voulait passer à la minorité du ministère et lui +donner ainsi la majorité. Dévoré d'ambition et sans aucun titre à faire +valoir pour la satisfaire, un événement extraordinaire pouvait seul lui +faire obtenir cette dignité; aussi, saisissant cette occasion avec +empressement, il fit le marché. L'ordonnance célèbre du 5 septembre +signée, Dambray, Dubouchage et Corvetto se retirèrent du ministère, et +furent remplacés par MM. Louis, Pasquier et maréchal Gouvion-Saint-Cyr +à la marine, d'où bientôt il passa à la guerre.</p> + +<p>Après avoir tout mis en ordre à Lyon, je partis pour faire une tournée +dans la septième division. Il n'y avait aucune trace des désordres de +l'année précédente; seulement le général Donadieu était en guerre avec +les autorités. On se plaignait de son ton absolu, de ses formes et de +quelques actes arbitraires. Je l'engageai à modifier sa conduite; mais +je ne portai aucune plainte contre lui; je le soutins même contre ses +ennemis, parce qu'il avait rendu des services véritables dans des +troubles réels et dont les conséquences eussent pu devenir graves, s'ils +n'avaient pas été réprimés sur-le-champ. Je fis aussi une excursion dans +le département de la Loire, à Saint-Étienne, ce centre si +prodigieusement actif de l'industrie française, qui, par l'abondance des +combustibles, leur bas prix, et l'esprit de la population, est appelé à +une prospérité à peine possible à concevoir. Je revins à Lyon, où je +restai jusqu'à ce que les travaux de la cour prévôtale fussent terminés. +Je me méfiais des vengeances auxquelles on ne manquerait pas de se +livrer après mon départ, si je laissais quelques affaires en arrière. +Tout étant clos et fini, et les nouveaux pouvoirs en fonction, je revins +à Paris.</p> + +<p>Jamais mission n'avait eu un succès plus complet. La paix la plus +profonde avait été rétablie d'une manière tellement durable, que la +tranquillité n'a plus été troublée depuis. Eh bien, les accusations les +plus étranges, les moins vraisemblables, les plus absurdes furent +dirigées contre moi. Ce parti qui se tient ordinairement dans l'ombre, +et dont l'arme habituelle est la calomnie; ce parti qui disparaît +toujours dans le danger, et qui, après avoir opéré les plus grandes +catastrophes par son imprudence et sa lâcheté, accuse ses victimes des +malheurs qu'il éprouve, ce parti se déchaîna contre moi. Un journal +intitulé le <i>Moniteur royaliste</i>, porté à domicile furtivement, était +rempli des plus grandes horreurs. Il inspira cependant du dégoût aux +honnêtes gens, et sa vie ne dépassa pas son cinquième numéro.</p> + +<p>Monsieur, chef et confident du parti, me reçut fort mal à mon retour. Je +me défendis en citant les faits, et, montrant que la paix régnait à la +place des troubles et du chaos. Il me fit cette étrange réponse: «Je le +crois bien: ils ont tout ce qu'ils veulent.» Et ce qu'ils voulaient, et +ce qui les avait contentés, c'était une protection égale pour tout le +monde et le règne des lois. Je méprisai les clameurs, et je me réfugiai +dans l'idée consolante du bien réel que j'avais fait à mon pays. Le roi +m'accueillit aussi bien que je pouvais le désirer, et m'exprima se +satisfaction de ma conduite.</p> + +<p>Pendant le cours de l'hiver, des plaintes et des récriminations sur +l'affaire de Lyon se renouvelèrent à plusieurs reprises. Il sembla +nécessaire de réprimer tant d'impudence par un exposé officiel et +positif des faits, et d'empêcher ainsi l'opinion d'être égarée. Le +colonel Fabvier, officier de la plus grande distinction, qui m'était +fort attaché et avait fait les dernières campagnes près de moi et +rempli, pendant ma mission, les fonctions de chef d'état-major, se +trouvait naturellement, par cette circonstance, appelé à se charger de +la rédaction et de la publication de cet exposé. Homme d'un esprit +remarquable, d'un caractère fort élevé et du plus grand courage, mais +d'une nature ardente et emportée, il avait vu, avec plus d'indignation +encore qu'un autre, ce qui s'était fait. Il mettait du prix à confondre +de lâches calomniateurs. Il publia, au printemps, un écrit ayant pour +titre: <i>Lyon en</i> 1817, qui fit grand bruit. On y répondit avec violence; +il répliqua, les réponses furent publiées au nom du général Canuel, de +M. de Chabrol, de M. de Fargues, maire de Lyon. Ce dernier, si fier de +sa fidélité, avait cependant si bien accueilli Napoléon dans les +Cent-Jours et lui avait montré tant de dévouement, qu'à son passage en +1815 il en avait reçu la décoration de la Légion d'honneur. La réplique +de Fabvier était vive; les individus accusés par lui se décidèrent à +l'attaquer en calomnie. Un procès eut lieu, et ce procès mit en jeu +toutes les passions.</p> + +<p>J'étais à Châtillon, occupé de mes affaires, approuvant complétement les +assertions de Fabvier, toutes entièrement vraies; mais j'étais bien +tourmenté par l'idée de le voir se mettre en avant pour défendre mes +actes et se battre pour moi, tandis que je restais à l'écart. Demander à +être mis en cause aurait eu l'inconvénient d'amener l'affaire à la +Chambre des pairs, et de donner un éclat, une importance fâcheuse à une +chose qu'il eût mieux valu pouvoir étouffer. Après y avoir réfléchi, je +me décidai à un acte public, destiné à corroborer les assertions de +Fabvier, et à me faire partager, au moins moralement, sa responsabilité. +Mécontent, d'ailleurs, de la conduite faible et incertaine du ministère +dans cette circonstance, je résolus de le prendre à témoignage des +faits, en lui rappelant mes divers rapports et les convictions que je +lui avais, en grande partie, fait partager<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a> +<a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> +<p class="mid">LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI LOUIS XVIII.</p> + +<p>«Sire,</p> + +<p>«Il y a quelques mois que, tourmenté par les accusations les plus +injustes sur ma mission de Lyon, je formai le projet de publier un écrit +qui devait rétablir les faits, et fixer l'opinion.</p> + +<p>«Votre Majesté me fit connaître par son ministre qu'elle trouvait plus +convenable que je m'abstinsse d'entrer moi-même en lice, et il fut +convenu que des officiers employés près de moi se chargeraient de cette +publication. C'est à ce titre, et par suite de cette disposition, que le +colonel Fabvier prit la plume. Respectueux observateur des désirs de +Votre Majesté, j'ai constamment gardé le silence depuis, quelque grave +que soit devenue la discussion.</p> + +<p>«J'aurais persévéré dans cette résolution si de nouvelles circonstances +n'étaient venues me forcer d'y renoncer; mais, aujourd'hui, la question +a changé de nature. Le colonel Fabvier est appelé devant les tribunaux, +et je suis pour beaucoup dans les causes qui l'y conduisent, puisqu'il a +combattu pour me défendre; je dois appeler sur moi les coups qui sont +dirigés vers lui.</p> + +<p>«J'ose donc croire que Votre Majesté, qui est si juste appréciatrice des +sentiments élevés, ne désavouera pas le parti que je prends de publier +une très-courte lettre qui fixe ma place dans la question qui s'entame, +à laquelle je ne saurais honorablement rester étranger. La forme que +j'ai prise d'écrire au président du conseil m'a paru la plus digne et la +plus convenable, eu égard aux hautes fonctions que j'ai exercées, à la +place élevée que je dois aux bontés de Votre Majesté et que je remplis +près d'elle. J'ai dû m'expliquer avec force et netteté; mais j'ose +croire n'avoir pas dépassé les bornes que je devais respecter.</p> + +<p>«Mon désir le plus ardent, Sire, est, en cette circonstance, comme il le +sera dans toute ma vie, d'obtenir l'approbation de Votre Majesté.»</p></blockquote> + +<p>J'écrivis une lettre à M. de Richelieu, président du conseil des +ministres; et cette lettre, imprimée, fut répandue dans tout Paris au +moment même où elle lui était remise. Il en résulta un effet honorable +pour moi et utile pour Fabvier, dont les assertions reçurent un grand +appui; mais le gouvernement fut blessé d'une démarche qui le +compromettait et le mettait ainsi à nu. On délibéra pour savoir quelle +punition on m'infligerait. Gouvion-Saint-Cyr, alors ministre de la +guerre, en bon camarade, proposa de me destituer de ma place de major +général, et conclut aux plus grandes rigueurs. M. de Richelieu, se +croyant personnellement insulté, demandait à chacun s'il ne devait pas +se battre avec moi. Decazes, dont l'amitié pour moi est réelle, et +pénétré d'ailleurs de la pensée de la justice de la cause que je +défendais, tout en blâmant la forme, me soutint et démontra qu'on ne +devait pas traiter ainsi un homme honorable, dans ma position; et le roi +lui-même, que je n'ai jamais trouvé en défaut comme homme juste et bon, +et dont, personnellement, j'ai toujours eu à me louer, fut de l'avis de +l'indulgence. Il se déclara contre toute rigueur. Le ministre de la +guerre fut chargé de me faire connaître le mécontentement du roi pour la +publicité donnée à ma lettre à M. de Richelieu, et de m'ordonner de +m'abstenir de paraître à la cour jusqu'à nouvel ordre<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Je reçus avec +respect ce témoignage de blâme, mais j'écrivis cependant au roi<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. +J'eus soin de ne point aller à Paris pour ne pas mettre en évidence la +disgrâce momentanée dont j'étais l'objet, et je gardai le silence. Il +n'était ni dans mon caractère ni dans mes goûts de chercher à inspirer +l'intérêt public en me présentant comme une victime, et je ne voulais +certes pas m'appuyer sur l'opposition. Ce que j'avais fait avait été +dicté uniquement par un sentiment d'honneur et de délicatesse. J'avais, +à mes yeux, rempli un devoir. Maintenant un autre devoir me commandait +de me taire et d'attendre en silence le moment où je rentrerais dans les +bonnes grâces du roi.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a> +<a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> «Monsieur le maréchal, M. le duc de Richelieu vous a +prévenu que le roi avait appris avec autant de surprise que de +mécontentement l'intention où vous paraissiez être de publier la lettre +que vous aviez cru devoir adresser au président du conseil des +ministres. + +<p>«Sa Majesté, qui a été informée de la publicité que vous avez donnée à +cette lettre, me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, +qu'elle désire que vous vous absteniez de paraître en sa présence +jusqu'à nouvel ordre, et qu'en conséquence elle vous dispense de prendre +votre service, comme major général de sa garde, à l'époque accoutumée du +1er octobre prochain.</p> + +<p>«Recevez, monsieur le maréchal, etc.</p> + +<p>Le maréchal <span class="sc">Gouvion-Saint-Cyr</span>.</p> + +<p>«Paris, le 14 juillet 1818.»</p> + +<p><i>À Son Excellence M. le maréchal duc de Raguse</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a> +<a href="#footnotetag16"> +(retour) </a><p>«Sire,</p> + +<p>«Il y a quatre ans que les malheurs de la France me décidèrent à me +déclarer l'un des premiers pour Votre Majesté. Cette détermination +motiva contre moi les calomnies les plus atroces, et a eu sur mon +existence personnelle les conséquences les plus graves.</p> + +<p>«Sire, il y a trois ans<a id="footnotetagB" name="footnotetagB"></a> +<a href="#footnoteB"><sup class="sml">B</sup></a>, j'ai été proscrit pour les intérêts de Votre +Majesté, et pour elle j'abandonnai patrie et fortune.</p> + +<p>«Il y a un an que vous jugeâtes, Sire, qu'un serviteur ferme et dévoué +était nécessaire pour remédier aux maux auxquels était en proie une +grande partie de votre royaume; vous me désignâtes, et le résultat de +mes efforts a justifié votre choix et votre confiance.</p> + +<p>«La haine immodérée d'un parti qui n'est ni français ni royaliste, et +dont les espérances criminelles étaient détruites par mes opérations, +m'a poursuivi sans relâche. Réduit à me justifier moi-même, réduit par +un sentiment d'honneur à prendre la défense de ceux qui m'ont défendu, +je suis frappé d'un témoignage de mécontentement de Votre Majesté.</p> + +<p>«Sire, la fatalité qui me poursuit a dépassé les bornes que je croyais +pouvoir lui assigner, car aucune des actions qui ont eu pour moi des +résultats si fâcheux n'ont eu pour cause que les sentiments les plus +désintéressés et les intentions les plus pures.</p> + +<p>«J'étais loin de croire avoir mérité votre disgrâce.</p> + +<p>«Puisqu'il en est autrement, je le regrette vivement, et, en supportant +mon sort avec résignation, je placerai ma consolation du malheur de +vivre éloigné de Votre Majesté dans l'espoir que, quelque jour encore, +elle me mettra à même de la servir utilement et de lui prouver, par mon +dévouement, que je n'ai jamais cessé d'être digne de ses bontés.</p> + +<p>«<span class="sc">Le maréchal duc de Raguse</span>.»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnoteB" name="footnoteB"><b>Note B: </b></a> +<a href="#footnotetagB"> +(retour) </a> +En 1815, au retour de Napoléon.</blockquote> + +<p>Mon service devait commencer le 1er octobre. La défense de venir au +château n'étant pas levée à cette époque, je restai à la campagne; mais, +le 15 octobre, le ministre de la guerre m'annonça que je pouvais venir +remplir mes fonctions. La manière dont le roi me reçut doit être +racontée; elle est de bon goût et me toucha. Je ne me rendis point dans +le cabinet du roi, pour avoir une conversation particulière avec lui, +avant de me montrer en public. Je n'avais rien à lui dire qu'il ne sût +comme moi. J'attendis son entrée dans le grand cabinet du conseil, pour +se rendre à la messe, afin de l'accompagner. Aussitôt qu'il me vit, il +me dit ces propres paroles: «Monsieur le maréchal, j'ai dû vous exprimer +mon mécontentement d'une démarche qui blessait mon autorité. Aujourd'hui +j'en ai perdu le souvenir, et je désire que nos rapports soient tels +qu'ils étaient il y a quelques mois. J'ai voulu vous donner cette +explication franche sur-le-champ, afin qu'aucun embarras n'existe +désormais entre nous.»</p> + +<p>Et, dès ce moment, il reprit avec moi ses manières affables et +gracieuses, qu'il n'a jamais quittées depuis. Quelques jours après, je +rencontrai au château M. de Richelieu, revenu d'Aix-la-Chapelle, où il +avait négocié le départ de l'armée d'occupation. Un mot d'explication +suffit pour nous réconcilier. Les travaux des Chambres recommencèrent +bientôt, et j'y pris part de nouveau. J'avais été nommé secrétaire dans +deux sessions, témoignage de la considération de la Chambre. Je tins à +l'être une troisième fois à cause de la circonstance, et ma nomination +eut lieu presque à l'unanimité.</p> + +<p>Pendant les diverses sessions, la Chambre avait montré de la sagesse, et +une majorité tout à la fois monarchique et constitutionnelle s'était +trouvée toute formée à chaque question. Nous nous étions réunis en +secret un petit nombre d'individus, partageant alors les mêmes opinions, +et nous fîmes l'épreuve du pouvoir que l'on peut exercer quand plusieurs +individus s'entendent et agissent avec un accord secret. Nous étions +sept et nous dînions fréquemment les uns chez les autres, et sans +qu'aucun étranger y fût admis. Nous discutions les projets soumis à la +Chambre et décidions dans quel sens nous devions voter. Nous arrêtions +aussi la composition des commissions. Une fois nos opinions fixées, nous +les proposions chacun à nos amis, et une majorité se trouvait ainsi +formée sans qu'elle se doutât du mécanisme qui l'avait créée. Ces sept +individus étaient: MM. Pastoret, Garnier, Molé, Castellane, Dessole, duc +de Choiseul, et moi. Notre puissance a duré deux ans. Notre succès a été +complet tant que cette organisation a été inconnue. M. de Castellane +l'ayant divulguée, elle perdit tout son pouvoir.</p> + +<p>Je repris mes travaux d'agriculture et d'industrie; mais mes fonds +s'épuisaient. Un abus de confiance, une friponnerie me fit perdre cent +mille francs, ce qui ajouta à mes embarras. Le roi vint à mon secours et +me prêta deux cent mille francs. J'avais dû compter sur la promesse de +l'empereur d'Autriche pour la restitution de mes domaines. J'attendais +cette ressource avec impatience, et cependant elle n'arrivait pas. J'eus +la pensée d'aller solliciter moi-même à Vienne, et de presser par ma +présence la conclusion d'une affaire si importante pour moi; entreprise +hardie de me mettre ainsi en évidence pour une chose dont le résultat, +il est vrai, paraissait certain, mais qui pouvait être fort éloigné, vu +la marche lente de tout ce qui se fait à Vienne. J'aurais éprouvé +beaucoup de crainte si alors j'eusse connu, comme je l'ai fait depuis, +les moeurs de l'administration de ce pays; mais je me décidai, et, muni +d'une lettre du roi pour l'empereur, des lettres de MM. de Richelieu et +Decazes pour le prince de Metternich, je me mis en route. J'arrivai dans +les premiers jours de septembre. J'avais calculé ma marche pour arriver +à l'époque où le prince de Metternich serait de retour de ses terres de +Bohême. Je fus accueilli avec amitié par lui et avec cette grâce qu'il +possède au plus haut degré. Il devint, en cette circonstance, une +seconde providence pour moi.</p> + +<p>L'empereur m'accueillit avec une bonté remarquable, me parla encore des +souvenirs laissés par moi en Illyrie et du bien que j'y avais opéré, +enfin du plaisir qu'il aurait à tenir ses promesses, et j'attendis avec +confiance. Je cherchai à être agréable, et je fis tous mes efforts pour +plaire à la bonne compagnie de Vienne Je fus comblé partout et +particulièrement par la famille du prince Esterhazy, qui me reçut à +Eisenstadt, et me fit connaître de quoi se compose l'existence d'un +grand seigneur hongrois. Tout en m'amusant beaucoup, mes affaires se +terminaient. Chose incroyable! en vingt-sept jours, les décisions de +l'empereur furent prises et exécutées. Je me trouvai en possession du +titre d'une rente de cinquante mille francs sur le trésor, en +remplacement des domaines d'un pareil revenu, et l'arriéré de six ans me +fut payé. Je me mis en route immédiatement pour retourner à Paris, où +j'arrivai triomphant et où je repris mon service.</p> + +<p>Le souvenir du mois que je passai alors à Vienne ne s'effacera jamais de +ma mémoire. Jamais je n'éprouvai plus de satisfaction que ne m'en +occasionnèrent les succès obtenus, et aussi le charme de la société dans +laquelle je vécus.</p> + +<p>Le mois de septembre 1819 s'écoula ainsi dans l'intimité du prince de +Metternich. Son salon, le soir, était fréquenté par quelques hommes +d'une amabilité très-remarquable, et qui payaient bien leur écot dans la +conversation; le prince de Ruffo, ambassadeur de Naples; les comtes de +Stadion et de Lebzeltern, ministres autrichiens, Schoulembourg, ministre +de Saxe. J'y pris mon rôle, et cherchai à le bien remplir. Le prince de +Metternich, dont la mémoire était encore remplie des temps de l'Empire +et de Napoléon, ne pouvait tarir sur son compte. Nous racontâmes, chacun +à notre tour, des choses concernant cet homme extraordinaire. Les +soirées étaient si intéressantes, le temps s'écoulait si rapidement, que +la princesse Laure, première femme du prince de Metternich, femme +maladive et accoutumée à se retirer de bonne heure, s'est souvent laissé +entraîner, par le charme de la conversation, à veiller jusqu'à deux ou +trois heures avec nous.</p> + +<p>Le prince de Metternich revenait à cette époque de Carlsbad. Là, il +avait réuni les ministres de toutes les puissances de l'Allemagne, pour +y concerter les mesures à prendre pour préserver ce grand pays des +révolutions qui le menaçaient. On était alors autorisé à redouter des +troubles; mais, grâce à ces mesures, tout se calma, et les dangers +disparurent comme les craintes qu'ils avaient inspirées. Depuis il a eu +beaucoup à se louer de sa prévoyance à cette époque. Il m'entretint +souvent de ce qu'il avait fait, de ce qu'il ferait si des troubles +survenaient, et me disait: «La position est bien prise, et nous devons +gagner la bataille.» La position était si bonne, qu'il n'y a pas eu de +bataille à livrer. C'est ainsi que doivent agir toujours les +gouvernements. Après avoir prévu les obstacles, s'ils se placent bien, +tout leur est facile. Dans le cas contraire, peu de chose les ébranle, +et quelquefois les renverse.</p> + +<p>Je retournai à Paris, où mes succès à Vienne retentirent. Madame la +duchesse d'Angoulême, qui avait habité cette ville et connaissait la +marche du gouvernement et des affaires, me félicita beaucoup d'avoir pu +les faire sortir de la routine ordinaire.</p> + +<p>Malgré des inquiétudes universellement répandues, l'hiver s'était écoulé +avec assez de gaieté, quand arriva l'horrible attentat du 13 février. +L'assassinat du duc de Berry consterna la France. On a écrit partout la +relation de la belle mort de ce prince, qui montra tant de courage, de +force d'âme et de générosité. On a beaucoup discuté la question de +savoir si ce crime fut l'effet d'un complot: je suis pour la négative. +Ce crime abominable fut isolé, et l'infâme Louvel n'avait pas de +complices. Il y avait une agitation universelle, une multitude de +projets coupables déjà formés; mais Louvel était un fanatique +atrabilaire, excité par le mécontentement général, et son caractère fut +exalté par la méditation et une disposition mélancolique profonde. Cet +événement donnant une grande puissance aux ennemis de M. Decazes, il +quitta les affaires, et M. de Richelieu y rentra, sur les vives +instances et les prières de toute la famille royale.</p> + +<p>Les royalistes accusaient M. Decazes d'être complice de la mort du duc +de Berry, calomnie dont l'absurdité égale l'infamie. <i>Monsieur</i>, madame +la duchesse d'Angoulême et Madame la duchesse de Berry, réunirent leurs +efforts, et cette ligue ne négligea aucune démarche pour éveiller les +passions. Aussi, une majorité, à la Chambre des députés, composée d'une +réunion momentanée de la droite et de la gauche, se prononçant contre M. +Decazes, le roi l'abandonna. Ce sacrifice lui fut extrêmement pénible, +car sa confiance en lui égalait l'affection qu'il lui portait. Jamais, +dans ses lettres, il ne l'appelait autrement que <i>mon fils</i>. Pendant +longtemps il ne prononça pas son nom sans répandre des larmes; et, comme +il fallait toujours que ses sentiments s'exprimassent avec une sorte de +manière et d'apprêt, il consigna sa douleur en donnant, le jour du +départ de M. Decazes de Paris, deux mots d'ordre qui rappelaient son nom +de baptême et le lieu où il devait coucher, <i>Élie</i> et <i>Chartres</i>.</p> + +<p>Plus tard, madame du Cayla s'étant emparée de toutes ses pensées, les +jours fixes de la semaine où il la voyait, le nom de <i>Zoé</i> ou celui de +<i>Victoire</i>, et chacun d'eux à leur tour, étaient donnés pour mot d'ordre +du château.</p> + +<p>Au moment où M. le duc de Berry fut frappé, il recommanda à sa femme de +se conserver pour le dépôt qu'elle portait dans son sein. Bientôt sa +grossesse fut constatée et déclarée. Cet événement irrita la fureur de +ces conspirateurs de cabaret, de ces factieux du ruisseau, qui ne +cessaient de s'agiter. On conçut l'horrible pensée d'effrayer madame la +duchesse de Berry, pour lui faire faire ainsi une fausse couche, et un +pétard fut tiré sous l'un des passages qui communiquent de la place du +Carrousel dans la rue de Rivoli. Le coupable, arrêté en flagrant délit, +fut jugé et condamné à je ne sais quelle peine. Ce malheureux, bossu, +être abject, donna, au moment où il fut arrêté, les signes de peur les +plus honteux et les moins équivoques.</p> + +<p>Peu après, et quand j'étais de service, un autre pétard, mis dans le +château, fit explosion dans une petite antichambre voisine d'un escalier +dérobé qui aboutit d'un côté à la gâterie de pierre et de l'autre près +du cabinet du roi. Mais celui-ci, après avoir mis tout le château en +émoi, fut reconnu pour oeuvre royaliste, dans le but d'effrayer le roi +et de le décider à multiplier ses mesures de rigueur. Cette +circonstance, bien constatée, ayant fait grand tort à ses auteurs, il +n'en fut plus parlé; mais bientôt des projets dune extrême gravité +furent au moment d'être exécutés. Une conspiration véritable éclata. +Découverte à temps, des mesures convenables en empêchèrent le succès. +Cet événement remua toutes les passions et amena les coupables devant la +Chambre des pairs.</p> + +<h4><span class="sc">Conspiration du</span> 19 <span class="sc">août</span> 1820.</h4> + +<p>Le 13 août, deux sous-officiers du 2e régiment d'infanterie de la garde +se rendirent chez moi et demandèrent à me parler. Ces deux +sous-officiers se nommaient Petit et Vidal. Ils me firent connaître +qu'un grand complot existait contre la personne du roi et contre la +sûreté de l'État. Des manoeuvres criminelles étaient employées dans les +troupes de la garnison et dans la garde pour se procurer des complices. +On s'était adressé à eux pour les séduire. Je me rendis immédiatement +chez M. de Richelieu pour l'informer de cette révélation, premier avis +que le gouvernement recevait des projets hostiles formés contre lui. Ni +la police civile ni la police militaire n'avaient aucun soupçon, et +cependant on était sur le bord d'un abîme, à la veille d'y tomber. Ces +sous-officiers, gens de coeur et de devoir, furent encouragés. Je leur +ordonnai de paraître accepter les propositions qui leur étaient faites +et de m'en donner successivement avis, de me faire connaître la nature +des projets et les dispositions préparées pour leur exécution. Ils +remplirent fidèlement ce devoir et me mirent à même de prévenir +l'explosion d'un complot qui, bien que tramé avec une légèreté et une +confiance particulière aux Français, était cependant de nature, par son +étendue et son importance, à compromettre gravement l'ordre public.</p> + +<p>La conspiration avait dû éclater d'abord le 10. Ensuite on choisit le +19, afin d'avoir le temps nécessaire pour compléter les préparatifs; +mais, à l'instant de l'exécution, l'arrestation de quelques-uns des +principaux coupables et la fuite des autres mirent fin à l'entreprise et +donnèrent naissance à un procès criminel qui offrit au public un +scandale sans exemple. Le premier corps politique de l'État se refusait +à l'évidence des faits. Des hommes honorables et influents, par l'appui +qu'ils donnèrent aux conspirateurs, se rendirent en quelque sorte leurs +complices et devinrent les défenseurs des ennemis de la société, au lieu +d'en être les juges équitables, mais sévères.</p> + +<p>Les renseignements d'alors, l'instruction du procès et les révélations +faites depuis mirent fort au jour ces événements. Un mécontentement +assez général existait dans diverses classes et surtout dans l'armée. +Les choix plus que médiocres des colonels commandant les régiments en +étaient en partie la cause. On connaît l'influence d'un bon chef sur +l'esprit de son corps, sur sa conduite, sur sa discipline. De vieux +émigrés, qui n'avaient été militaires que de nom, ou des jeunes gens +sans antécédents militaires, avaient été portés à la tête des corps. Ils +étaient peu faits pour inspirer de la confiance aux officiers et aux +soldats. Souvent même ils prêtaient à rire par leurs manières, leur +ignorance ou leur tenue. Sans autorité véritable sur leurs subordonnés, +il s'établit dans beaucoup de ces corps un pouvoir de fait en faveur +d'un officier considéré et expérimenté qui l'emportait de beaucoup sur +l'autorité du colonel, et quelquefois même cet officier, seulement +connu du corps, n'en faisait pas partie.</p> + +<p>L'organisation, faite par province, favorisait singulièrement cet état +de choses. Un officier général ou supérieur marquant était naturellement +connu des officiers de son pays, soit pour avoir servi avec lui, soit +comme compatriote. Cette influence ne paraissait pas dans la vie +journalière. Tout semblait être dans un ordre régulier, aux yeux de +colonels crédules et inexpérimentés, quand chaque matin ils recevaient +les rapports et donnaient les ordres de service; mais on voit ce qui +devait arriver à la moindre secousse politique et au moment où des +intérêts et des passions opposés aux devoirs viendraient à parler. +Quatre régiments de ligne, les légions de la Meurthe, du Nord, du +Bas-Rhin et des Côtes-du-Nord, formant la garnison de Paris, étaient +tous les quatre commandés par des hommes d'une incapacité sans mesure.</p> + +<p>Divers officiers de l'ancienne armée, surtout de la garde impériale, +habitaient Paris et s'étaient associés dans une spéculation dite le +Bazar français. Cet établissement formait un point de réunion naturel et +une occasion de se voir habituellement. La politique, les regrets, les +intérêts et les passions y prirent bientôt leur place.</p> + +<p>Les ennemis de l'ordre de choses, dans une classe plus élevée, +voulurent profiter de cette disposition des esprits. À leur tête était +M. de la Fayette, dont les sentiments haineux contre la dynastie +prenaient chaque jour une nouvelle force. Divers individus, animés par +des sentiments républicains, se réunirent à lui, et un comité +s'organisa. Parmi les républicains étaient MM. d'Argenson, Dupont (de +l'Eure), Manuel, Corcelles, Koechlin, Tarrayre, Mérilhou, Fabvier, et un +assez grand nombre de jeunes gens ardents et exaltés. Des bonapartistes +y furent affiliés, mais n'entrèrent ni dans le secret ni dans la +direction supérieure des opérations. Parmi ces derniers, on comptait les +généraux Merlin, Pajol, Bachelu. On les tint à peu près au courant de ce +qui se projetait, parce qu'on avait besoin de gens d'exécution et de +réputation pour le moment d'opérer; mais, comme ce mouvement était +essentiellement républicain, on ne voulait ni se mettre dans leurs mains +ni leur donner une importance trop grande. Au surplus, les chefs de la +famille Bonaparte se mirent peu en avant dans toutes ces circonstances, +et il n'y eut aucune relation directe avec eux ni avec le prince Eugène +de la part des conspirateurs.</p> + +<p>On s'occupa à travailler l'esprit des troupes et à s'y créer des +intelligences. Le colonel Fabvier, chargé de ce soin important, y était +éminemment propre pour diverses raisons. Les fonctions qu'il avait +exercées près de moi l'avaient mis en rapport avec un grand nombre +d'officiers. Son activité prodigieuse, la force de sa volonté, son +esprit, et par-dessus tout cela la haine ardente qui l'animait contre +les Bourbons, et dont la source était dans les injustices dont il avait +été l'objet et la victime à l'occasion des affaires de Lyon, devaient le +soutenir dans ses efforts et lui donner le moyen d'atteindre son but. Il +se trouvait d'ailleurs, par une circonstance particulière, avoir à sa +disposition de nombreux instruments dont il pouvait se servir. Fabvier +étant né à Pont-à-Mousson, en Lorraine, et la légion de la Meurthe se +trouvant de son pays, il en connaissait presque tous les officiers, et +son influence sur ce corps lui donnait une autorité bien plus respectée +que celle du colonel. Il recevait régulièrement les rapports de tout ce +qui s'y passait, et l'on s'adressait à lui pour avoir une règle de +conduite dans toutes les circonstances les plus importantes. Un certain +capitaine Nantil, ancien élève de l'École polytechnique, bon officier, +mais embarrassé par beaucoup de dettes, et irrité de la destitution d'un +emploi que son père avait occupé, ardent et entreprenant par caractère, +fut le bras droit de Fabvier, et l'individu qu'il mit en avant. Chargé +des missions extérieures et étrangères à son corps, Nantil entra en +rapport avec les officiers à demi-solde qui se réunissaient au Bazar +français, et dont les principaux étaient le colonel Sausset et le chef +d'escadron Masiau, de l'ancienne garde.</p> + +<p>Quelques hommes de l'ordre civil furent associés à ces conciliabules, +entre autres un nommé Paubelle et un autre individu nommé Dumoulin, +Dauphinois, qui servait dans la garde nationale de Grenoble en 1815. +Napoléon, l'ayant distingué à cause de l'ardeur de ses sentiments, +l'avait attaché à sa personne, à son retour de l'île d'Elbe, en qualité +d'officier d'ordonnance. Ce Dumoulin, homme d'une conception assez +vaste, grand joueur à la Bourse, ayant gagné plusieurs millions qu'il +avait ensuite perdus, apporta dans cette conspiration la finesse et +l'audace de son caractère. Nantil se mit en rapport avec un chef de +bataillon des Côtes-du-Nord, nommé Bérard, et celui-ci crut pouvoir +disposer de son régiment. Nantil étendit ses relations dans la garde, et +deux régiments eurent quelques hommes séduits. Dans le 2e d'infanterie, +deux lieutenants, nommés Laverderie et Hutteau, l'adjudant-major +Trogoff, Valentin, adjudant sous-officier, entrèrent dans le complot; un +nommé Henri, sous-officier dans le 5e, et quelques autres. Dans chacun +des corps en garnison à Paris, il y eut des hommes entraînés. Dans les +écoles il y avait beaucoup d'individus dévoués aux conspirateurs, et un +grand nombre étaient armés.</p> + +<p>La séduction s'étendit aussi dans les provinces. À Cambrai, où la +première légion de la Seine était en garnison, les capitaines Varlot et +Lamotte furent acquis à la conspiration. Le capitaine Parquin, dans le +régiment des chasseurs du Cantal, et Carron, officier en retraite, et +résidant en Alsace, se mirent en devoir de sonder les dispositions des +troupes et de faire des amis et des partisans à l'entreprise qui se +projetait. Enfin un réseau, assez faible il est vrai, mais fort vaste, +s'étendait dans le Nord et l'Est, et les conspirateurs comptaient pour +le succès sur l'état de l'opinion et les nombreux mécontents qui +viendraient sans doute se joindre à eux après la levée de boucliers et à +l'apparition du drapeau tricolore.</p> + +<p>Des sommes d'argent plus ou moins considérables étaient données ou +offertes. Le moment de l'exécution approchant, il fallait nécessairement +un chef marquant et actif qui se déclarât. Les ouvertures faites aux +généraux Bachelu, Pajol, Merlin ne furent pas accueillies avec +empressement, les moyens leur paraissant d'autant moins suffisants, +qu'on ne les avait pas mis dans le secret complet de l'association. Ils +se déclaraient hommes du lendemain, promettant leur concours après +l'explosion, mais non auparavant. D'autres généraux semblaient, par +leurs propos hostiles, devoir se rallier à la révolution qui se +préparait. Leurs noms étaient souvent prononcés, et, parmi eux, on +distinguait celui du général Maison. La place de gouverneur de la +première division militaire, quoiqu'il n'eût plus de lettres de service, +lui donnait quelque importance. On parlait aussi de la même manière du +général Defrance, commandant de la première division, et ses absences +fréquentes à la campagne semblaient autoriser les bruits répandus sur +son compte.</p> + +<p>Les conspirateurs n'avaient aucun projet convenu et arrêté autre que +celui de détruire l'ordre de choses existant: s'emparer des Tuileries et +de la famille royale, proclamer un gouvernement provisoire, voilà quel +devait être le résultat de la première entreprise. Plus tard on verrait +à quel système de gouvernement il conviendrait de se fixer. C'est dans +ces dispositions, et avec ces moyens, que l'on arriva au 19 août. La +révolte devait avoir lieu dans la nuit du 19 au 20, la légion de la +Meurthe se porter sur Vincennes, s'en rendre maîtresse par surprise et +au moyen des intelligences qui y étaient tramées. La légion des +Côtes-du-Nord, avec les autres corps, devait prendre les armes, marcher +rapidement sur les Tuileries, et s'en emparer pendant que beaucoup de +jeunes gens des écoles, répandus par troupes de dix ou douze dans +diverses maisons, et bien armés, se joindraient aux troupes au moment +de l'explosion. D'un autre côté, des insurrections devaient éclater à +Cambrai, à Vitry-le-Français et à Colmar. Dans tous ces points éloignés +on devait arborer les trois couleurs aux cris de <i>Vive Napoléon II!</i></p> + +<p>Mais les révélations de Petit et Vidal avaient été suivies de rapports +successifs sur ce qui se préparait, et je me mis en mesure d'y résister. +À l'entrée de la nuit, des dispositions spéciales, prises pour +Vincennes, mirent à l'abri cette forteresse. La masse des troupes des +environs de Paris reçut l'ordre de se mettre en marche pour la capitale, +et en même temps tous les individus de la garde compromis furent arrêtés +et conduits à Paris. Aucun d'eux n'échappa. La garde se concentra à +minuit autour du château. Si les troupes de la garnison eussent pris les +armes contre le roi, je les aurais fait attaquer dès le premier quart +d'heure de leur rébellion, en mettant à la tête des troupes tous les +chefs et généraux qui avaient de l'influence sur elles, de manière à +prévenir la moindre hésitation. Avec ces précautions, il ne pouvait pas +y avoir de lutte sérieuse. Mais, dans l'après-midi du 19, Nantil, le +bras droit de Fabvier, l'élément actif du complot, informé de la +découverte de la conspiration, ne pensa plus qu'à se sauver. Il coupa +ses favoris, se déguisa et disparut. Les chefs, voyant l'impossibilité +de réussir pour le moment, ajournèrent à une autre époque leur +entreprise.</p> + +<p>Le gouvernement résolut alors de changer la garnison de Paris, et de +remplacer les quatre légions compromises par d'autres corps. Ce +mouvement prochain donna aux conspirateurs l'idée de renouer la partie. +La légion des Côtes-du-Nord, destinée pour Châlons et Verdun, devait, +une fois arrivée à Châlons, quitter cette route pour se rendre à Vitry, +où il y avait une réunion de mécontents et de complices. Elle serait +précédée dans cette ville par Sausset. Mais le chef de bataillon Bérard, +qui était chargé d'exécuter ce mouvement et avait été de très-bonne foi +jusque-là, effrayé des conséquences qui pouvaient en résulter pour lui, +se décida à dénoncer ce nouveau complot. Compatriote du général +Montélégier, il alla le trouver et lui fit des révélations. Montélégier +m'en rendit compte. Je lui ordonnai de continuer à recevoir ses +déclarations. Plus tard, je me rendis chez lui, pour entendre moi-même +Bérard et le questionner. Tout fut clair et précis, et les chefs de la +conspiration, qui ne se doutaient pas de la trahison de Bérard, +continuant leurs rapports avec lui, se compromettaient chaque jour +davantage, quand un mandat d'arrêt de la Chambre des pairs vint enlever +Bérard à sa liberté, l'empêcher de recueillir de nouvelles preuves et +de faire de nouvelles découvertes. Dès ce moment il n'y avait plus rien +à faire, pour les conspirateurs, qu'à s'occuper à se garantir de la +vengeance des lois. Ils furent singulièrement favorisés par l'esprit +d'alors. La Chambre des pairs, ce tribunal auguste, intéressé à la +punition d'une entreprise aussi criminelle, manqua complétement à ses +devoirs et au but de son institution, et, ainsi que je l'ai déjà dit, on +vit des hommes marquants, d'un caractère honorable, se rendre les +défenseurs des accusés. On minait ainsi le trône jusque dans ses +fondements. On semblait vouloir absoudre d'avance ceux qui +parviendraient à le renverser.</p> + +<p>Enfin on en vint jusqu'à établir et soutenir que Nantil était un agent +provocateur et toute cette conspiration prétendue une intrigue de la +police, tandis que Nantil était brûlant de haine et d'activité contre la +dynastie. Il fut de bon ton de tourner en ridicule un légitime effroi et +de blâmer la punition des coupables. Cependant, en raison de l'évidence, +on ne put s'empêcher de condamner à quelques peines un certain nombre +d'individus. Mais les grands coupables échappèrent. M. de la Fayette, le +drapeau de la conspiration, et M. d'Argenson, son complice, qui avait +prodigué l'argent, ne furent pas mis en jugement, tandis que Fabvier, +qui en était l'épée, fut acquitté. Le général Defrance, dont la +conduite avait été fort équivoque, fut remplacé par le général Coutard. +Le général Maison, devenu chef d'opposition, perdit son gouvernement, +qui me fut donné, et les deux sous-officiers Petit et Vidal, qui avaient +rendu un si grand service, furent faits officiers.</p> + +<p>Telle est en résumé l'histoire de cette conspiration du 19 août 1820, où +la dynastie a couru quelques dangers. Ce qu'il y eut de plus effrayant +pour elle fut de voir le peu d'ardeur à la défendre, et de remarquer un +grand nombre de ses ennemis au milieu de ceux qui, par leur intérêt +propre, n'auraient jamais dû séparer leur cause de la sienne.</p> + +<p>Les conspirateurs reprirent l'exécution de leur premier projet, mais sur +une base plus large. Alors commença l'organisation des sociétés secrètes +et du carbonarisme, qui, depuis, a joué un rôle si important.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry approchait du terme de sa grossesse, et les +esprits étaient en suspens. Si elle fût accouchée d'une fille, la maison +d'Orléans n'avait plus de motif pour pousser à une révolution. La +couronne lui revenait par la force des choses. D'un autre côté, si les +fautes de la famille royale avaient amené à désirer un changement, +peut-être aurait-il été accéléré par la pensée de chacun de hâter un +événement certain, définitif, et l'arrivée au trône d'une branche de la +maison royale, destinée à régner, dont les opinions, étant plus +sympathiques avec celles de la nation, promettaient un gouvernement plus +conforme à ses voeux. Il est certain aussi que, la branche aînée étant +menacée de s'éteindre prochainement, et se trouvant ainsi sans avenir, +elle eût gouverné au jour le jour et n'aurait pas rêvé de coup d'État. +M. le duc d'Orléans, qui n'aurait plus été un motif d'épouvante, aurait +pu alors exercer une utile influence. Il est difficile de décider ce qui +serait arrivé; mais probablement il y aurait eu, d'un côté, plus de +sagesse, et, de l'autre, moins d'ambition.</p> + +<p>La Providence semblait alors vouloir fonder la stabilité; mais les +effets, jusqu'à présent, ont été opposés à ce résultat. Toutefois, le 20 +septembre, après l'accouchement de madame la duchesse de Berry, une joie +universelle se répandit partout. La famille royale fut au comble de la +satisfaction, et la France entière y prit part. Tous ceux qui n'avaient +pas des désirs de changement devaient être contents, car la naissance du +duc de Bordeaux paraissait un gage de repos. Le premier besoin des +peuples est protection et repos. Rien n'est plus contraire à ces biens +que les changements qui portent sur l'occupation du trône. La jouissance +du bien présent doit être garantie par l'avenir afin d'être complète, +car le mal prévu gâte, dénature et détruit souvent le bien-être actuel.</p> + +<p>On regardait la naissance de M. le duc de Bordeaux comme destinée à +préserver de nouveaux orages et à protéger la génération nouvelle. En +général, son apparition au monde fut considérée comme un grand bienfait +et une garantie de paix intérieure. J'ignore ce que les temps lui +réservent, mais il semble aujourd'hui que sa destinée est bien +différente. Des individus marquants portèrent un jugement opposé, et on +assure que le duc de Wellington, entendant le canon qui annonçait la +naissance d'un prince, s'écria: «Voilà le glas de la légitimité!»</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry, dont le courage sublime et la présence +d'esprit peu commune s'étaient montrés d'une manière si éclatante lors +de l'événement funeste qui la rendit veuve, ne démentit pas, en cette +circonstance, sa réputation. On avait pris les précautions d'usage pour +constater la naissance de l'enfant qu'elle portait. On les avait, pour +ainsi dire, redoublées par le choix des individus appelés à être +témoins. Si on eût choisi seulement pour remplir ces fonctions de vieux +seigneurs de la cour attachés aux Bourbons, on aurait pu suspecter leurs +témoignages; mais l'un d'eux fut le maréchal Suchet, duc d'Albufera, +qui, par son origine et son alliance avec les Bonaparte, ne pouvait être +suspect. Établi d'avance aux Tuileries, il devait être placé dans la +chambre de madame la duchesse de Berry au moment où naîtrait le royal +enfant.</p> + +<p>L'accouchement de madame la duchesse de Berry fut extraordinaire par sa +promptitude. Son fils vint au monde en quelques minutes. Suchet et les +autres témoins furent appelés immédiatement; mais le temps nécessaire +pour se mettre en mesure de paraître convenablement, à trois heures du +matin, les empêcha d'arriver aussi promptement qu'on le désirait. Madame +la duchesse de Berry y suppléa d'abord en faisant entrer dans sa chambre +le poste de gardes nationaux de service au pavillon Marsan. Ainsi des +individus de la bourgeoisie ou du peuple, pris au hasard, furent les +premiers appelés à témoigner de la vérité de l'accouchement et du sexe +de l'enfant. Mais, comme elle sentait l'importance de ne rien négliger +pour éviter les plus légères objections, fondées sur un changement dans +les formes, elle demanda à l'accoucheur si le retard de sa délivrance +compromettait la vie de son fils. Celui-ci ayant répondu que les dangers +étaient pour elle seule, elle s'opposa à ce que le cordon fût coupé +avant l'arrivée des témoins officiels: acte de courage, de présence +d'esprit, qui mérite l'admiration universelle. Des femmelettes de Paris +ont critiqué cette conduite par des motifs de pudeur. Objection +misérable! Devant les intérêts d'une dynastie et du repos d'une nation, +de pareilles considérations doivent disparaître, et madame la duchesse +de Berry s'éleva au niveau des circonstances. Elle fut sublime. En +général, elle a beaucoup d'âme, beaucoup de force morale; elle a un +grand instinct de gouvernement. Si la fortune l'avait placée dans des +circonstances possibles, il est probable qu'elle aurait réussi dans ses +entreprises, qu'elle serait parvenue à se faire un grand nom; et ses +succès alors eussent été assurés si elle avait eu auprès d'elle des gens +capables.</p> + +<p>Le roi, voulant signaler par des grâces la naissance d'un neveu qui +continuait sa dynastie, fit la première promotion dans l'ordre du +Saint-Esprit. J'y fus compris le quinzième. On autorisa, par exception, +tous les chevaliers qui furent nommés à en porter immédiatement les +marques distinctives. Le baptême eut lieu au printemps, avec une grande +magnificence, et on le célébra par les réjouissances d'usage. La garde +me parut aussi devoir fêter ce grand événement. En cette circonstance, +ce n'était pas simplement la naissance d'un prince qu'il s'agissait de +solenniser, mais la continuation d'une branche de la maison royale +prête à s'éteindre, le rejeton posthume du seul membre de cette branche +dont on avait pu espérer des héritiers. Il était de bon goût à la garde, +comblée de bienfaits par le roi, de célébrer cet immense bonheur de la +famille royale avec éclat et splendeur. Étant de service, je mis en +avant cette opinion. Elle prit difficilement parmi les généraux et les +officiers. Une indigne parcimonie y mettait obstacle. Je passai +par-dessus ces considérations, et j'ordonnai la fête à leurs dépens. +Mais j'avais calculé que la somme ne dépasserait pas leurs facultés. Le +roi me promit de payer la moitié de la dépense en sa qualité de colonel +général de la garde.</p> + +<p>La maison du roi se réunit à nous, et un jour de solde suffit pour +pourvoir à tout. La salle de l'Odéon fut choisie. Quatre mille personnes +s'y réunirent. Un spectacle de circonstance d'abord, une admirable +cantate ensuite: <i>Dieu l'a donné!</i> et un magnifique bal, suivi d'un beau +souper servi avec abondance, composèrent cette fête qui réussit à +souhait.</p> + +<p>J'avais tout disposé pour y ajouter une chose tout à fait nouvelle. Mais +je ne sais quelle misérable intrigue survint et l'empêcha, sous prétexte +de danger. Des troupes placées sur les deux quais de la rive droite et +de la rive gauche, depuis le pont des Arts jusqu'au pont Neuf, devaient +tirer des cartouches à étoile et former ainsi un immense berceau de feu +sur la rivière, tandis que la statue de Henri IV, d'abord dans +l'obscurité, serait illuminée subitement au passage de la famille +royale. Cette partie de la fête fut contremandée. On éclaira seulement +la statue, et un transparent fit lire des vers que j'avais fait +composer, où le grand roi parlait à son descendant et lui donnait des +préceptes de conduite. Le roi, ayant une attaque de goutte, ne put +quitter les Tuileries.</p> + +<p>À cette époque je commençai à m'occuper de l'établissement de mes +forges; superbe entreprise, qui aujourd'hui fait la richesse du pays, +après avoir causé ma ruine.</p> + +<p>La manière de fabriquer des Anglais commençait à être connue. Les +avantages qui en résultent m'ayant frappé, je résolus d'en faire jouir +ma province. Des Anglais fabricants de machines, établis à Charenton, me +persuadèrent qu'au moyen d'avances assez faibles je pouvais +l'entreprendre, tandis que des bénéfices prompts et considérables m'en +couvriraient promptement. La fabrication avec les cylindres et les fours +à puddler emploie du charbon de terre. Un ingénieur anglais, nommé +Holkroff, homme de beaucoup de talent, mais léger dans ses assertions, +prétendit que le bois pouvait être employé à cet usage avec succès, en +ayant fait lui-même l'expérience dans l'Amérique septentrionale. Je me +décidai à me livrer à cette entreprise, après m'être assuré cependant +qu'au pis aller il y avait possibilité de fabriquer encore avec +bénéfice, si j'étais dans la nécessité d'employer le charbon de terre.</p> + +<p>Le magnifique cours d'eau existant dans mon parc fut disposé en +conséquence. De grandes difficultés étaient à vaincre. Elles furent +surmontées, et j'obtins une chute de quinze pieds. Une roue en fer de +vingt pieds de diamètre et d'un poids de quarante milliers, de la force +de cent chevaux, fut établie comme moteur unique. Un grand étang factice +donna à la forge une réserve d'eau, destinée à assurer un travail +régulier dans les temps de sécheresse. Enfin une machine à vapeur de +trente-six chevaux ajoutée comme supplément, et des cylindres propres à +la fabrication des fers de tous les échantillons étant réunis, cet +établissement, le plus grand qui existe en France, fut mis en activité +en moins d'une année, et on put y fabriquer soixante mille livres de fer +par vingt-quatre heures. D'anciennes petites forges furent supprimées et +remplacées par de hauts fourneaux. J'en possédais un déjà, j'en achetai +encore deux autres, en sorte que j'eus tous les moyens nécessaires pour +alimenter la grande forge de ma fabrication.</p> + +<p>Malgré tous mes soins et tous mes calculs, mille obstacles devaient +contrarier le succès de cette grande entreprise. Les fers étant d'abord +de mauvaise qualité, mes concurrents n'eurent point de peine à les +discréditer. Quarante ouvriers anglais, appelés à grands frais, me +coûtèrent des sommes énormes. Les maîtres des forges du pays se +réunirent pour me faire payer à un prix exorbitant les bois vendus +annuellement par l'État et dont l'emploi était nécessaire pour alimenter +mes fourneaux.</p> + +<p>Dans cette industrie nouvelle, il fallait faire l'éducation de tout le +monde, à commencer par la mienne propre. Mes agents firent souvent des +fautes qui tombèrent à ma charge. Je m'étais consacré au métier le plus +pénible. Je passais dix-huit heures sur vingt-quatre à remplir les +fonctions de commis de forge, et cependant des devoirs politiques, des +devoirs de cour, me forçaient quelquefois à aller à Paris. D'un autre +côté, le prix élevé des fers baissa et aggrava ma position. La +fabrication avec du bois démontrée mauvaise, sinon impossible, avec la +qualité et l'espèce des bois dont je pouvais disposer et leur prix, il +fallut recourir à l'emploi du charbon de terre. Alors le canal de +Bourgogne, qui sert aujourd'hui à le faire arriver, n'étant pas terminé, +il revenait à un prix fort élevé.</p> + +<p>La beauté de l'établissement, la lutte établie entre moi et les +fabricants de fers de l'arrondissement, leur firent désirer la réunion +de nos intérêts. Je souhaitais moi-même ardemment cette association. +Aussi fut-elle conclue, mais à des conditions onéreuses pour moi. +Cependant, si les prix des fers se fussent soutenus, tout aurait été +surmonté; mais ils baissèrent constamment. Enfin, l'ambassade dont je +fus chargé en Russie m'ayant rendu pendant cinq mois étranger à mes +affaires, ma ruine fut complète.</p> + +<p>Je luttai contre mon infortune avec un courage et une persévérance +dignes d'un meilleur sort. Une forte volonté, jointe à un esprit actif +et industrieux, peut beaucoup. J'avais commencé presque sans capitaux, +et cependant mes affaires m'ont forcé souvent à faire des payements de +trois cent mille francs dans un seul mois. J'ai pu pendant plusieurs +années faire face à de pareilles obligations. Il a fallu de grands +efforts pour y parvenir. Avec moins de ressources dans l'esprit et moins +de ténacité dans le caractère, j'aurais été arrêté dès les premiers pas +et je n'aurais pas été ruiné; mais souvent il arrive aussi, dans +l'industrie, que la ruine vient de n'avoir pas voulu persévérer. Quand +on est dans une bonne route, un caractère opiniâtre garantit le succès; +mais, quand le point de départ est mauvais, et ici le vice se trouvait +dans le manque de capitaux suffisants et l'obligation de recourir +souvent à des emprunts usuraires, cette force de volonté est la cause +infaillible d'une ruine complète; car chaque jour les obstacles +augmentent. Plus on fait d'efforts pour les surmonter, plus en quelque +sorte on les accroît; on les accumule et on les masse en quelque sorte +devant soi, et il arrive un jour où on est écrasé: telle fut ma +destinée.</p> + +<p>Une révolution avait éclaté en Espagne le 1er janvier 1820. Des troupes +accumulées sans solde à l'île de Léon, avec destination pour l'Amérique, +destination qui les mécontentait, s'étaient insurgées et avaient donné +le mouvement. Une mauvaise administration dans tout le royaume et une +absence totale de pouvoir avaient merveilleusement préparé cette +révolution. Le colonel Riégo sortit de l'île de Léon avec cinq cents +hommes, parcourut toute l'Andalousie, et propagea partout +l'insurrection. Cette révolution avait cependant si peu de racines dans +la nation, qu'avec un peu de fermeté tout aurait pu être facilement +comprimé. La faiblesse et les hésitations du roi Ferdinand lui donnèrent +de la consistance. L'insurrection gagna du terrain et s'approcha de +Madrid. Le roi envoya au-devant des révoltés le général O'Donnel, connu +sous le nom du comte de l'Abisbal. Il devait les combattre; mais il se +laissa entraîner et se réunit à eux avec ses troupes. Dès ce moment, +Ferdinand se soumit, et la révolution prit une forme régulière. Les +Cortès furent rassemblées, et le gouvernement réglé d'après les +dispositions de la constitution de Cadix.</p> + +<p>Cet événement, qui était funeste pour l'Espagne, n'était cas moins +fâcheux pour nous. Un foyer de révolution, si près d'un pays rempli, +comme le nôtre, de grands éléments de troubles, était quelque chose de +menaçant. On fit un rassemblement de troupes sur la frontière, et l'on +établit un cordon, sous le prétexte d'une maladie contagieuse qui venait +de se déclarer en Espagne. Les dangers que présentait la nouvelle +situation de la Péninsule furent complétés par une révolution du même +genre opérée en Portugal.</p> + +<p>Les diverses cours de l'Europe ne pouvaient rester indifférentes à des +événements aussi graves. De là la réunion à Vérone des souverains et des +chefs de leurs cabinets. On y résolut de porter assistance au roi +Ferdinand, et la France, admise dans l'union de la sainte-alliance, fut +chargée d'agir en son nom. Cette politique ne convenait pas à M. de +Villèle. La France, à son avis, ne devait pas se mêler de ce qui se +passait chez ses voisins. M. de Chateaubriand, en entrant au ministère, +avait adopté les idées opposées, qui étaient aussi celles de l'empereur +Alexandre. Il contribua puissamment à les faire exécuter. Aussi, après +qu'un succès complet eut couronné cette entreprise, Alexandre voulut +récompenser M. de Chateaubriand. Il lui envoya l'ordre de Saint-André, +chose choquante; car, en agissant ainsi envers un ministre du roi de +France, qui n'était pas le chef du cabinet, et dont la dissidence avec +le président du conseil était connue, il faisait acte de gouvernement et +allait sur les droits de Louis XVIII. Mais celui-ci n'osa pas s'y +opposer. M. de Villèle, contre qui cet acte était dirigé, en fut +furieux. Louis XVIII, pour le dédommager, lui donna l'ordre du +Saint-Esprit. Dès ce moment, il y eut guerre entre ces deux ministres, +guerre qui amena le renvoi brusque de M. de Chateaubriand, qui fut opéré +d'une manière injurieuse. Ce fut là le principe et la cause de cette +opposition ardente dans laquelle M. de Chateaubriand s'est jeté, et qui +a été si hostile et si funeste à la monarchie. M. de Chateaubriand n'a +que des intérêts et un amour-propre sans bornes. N'ayant point de +principes fixes, point de doctrine ni de règle de conduite, il a +concouru avec imprévoyance, mais avec ardeur, à la destruction d'un +ordre de choses que ses mains débiles seront impuissantes à +rétablir<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a> +<a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> J'ai connu plus tard les circonstances qui ont servi de +prétexte au renvoi si brusque de M. de Chateaubriand et qui l'ont +justifié. Les voici: M. de Chateaubriand était lié d'une manière intime +avec une personne de la cour, qui est assez connue pour que je ne donne +aucun détail sur elle. La fortune de cette dame étant dérangée, le désir +de la rétablir lui donna l'idée d'une grande opération de bourse sur les +fonds espagnols qui étaient tombés au plus vil prix. M. de +Chateaubriand, sur sa demande, écrivit d'une manière impérative à M. le +marquis de Talarue, ambassadeur de France à Madrid, pour qu'il eût à +obtenir du roi la reconnaissance immédiate des anciens emprunts faits +par les Cortès. Ferdinand, qui était d'un caractère naturellement +opiniâtre, malgré l'injonction et les menaces qui accompagnaient cette +demande, refusa de se soumettre, et, dans l'indignation que lui +inspirait cet acte oppressif, s'adressa au roi Louis XVIII pour se +plaindre. La démarche n'avait été ni décidée en conseil ni ordonnée par +le roi, et celui-ci comprit la nécessité d'un désaveu formel et de la +destitution de son ministre. Cette mesure, qui servait merveilleusement +les passions et les intérêts de M. de Villèle, dont l'autorité ne +rencontrerait plus alors d'opposition dans l'avenir, fut prise sans le +moindre retard, sans aucune explication, et tellement, que M. de +Chateaubriand l'apprit de la manière la plus inopinée, un jour de +réception aux Tuileries, où il s'était rendu pour faire sa cour au roi. +(<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote> + +<p>La guerre d'Espagne était une chose politique et raisonnable dans les +circonstances où on était placé. Faire disparaître une révolution sur la +frontière, mettre fin aux intrigues et aux déclamations qui +l'accompagnaient, étaient choses prudentes. L'exécution devait en être +facile, car cette révolution n'était soutenue que par une très-petite +fraction du peuple. Sans aucune racine dans les masses, elle était +combattue par toutes les hautes influences. La maison de Bourbon avait +une bonne occasion de faire un essai de l'armée. Le baptême de sang est +nécessaire à de nouveaux drapeaux, à de nouvelles couleurs; jusque-là +des troupes n'offrent que peu de garantie. On avait senti la nécessité +de s'attacher les chefs de l'armée; mais des faveurs gratuites +produisent des effets tout autres que des faveurs méritées. Celle-ci +apportent avec elles le sentiment des droits. On y a la conviction de la +justice rendue et confiance dans les sentiments de bienveillance +témoignés. L'armée désirait sincèrement mériter, et lui en offrir le +moyen était d'une sage politique. Elle reçut en effet l'annonce de la +guerre avec une grande joie.</p> + +<p>Les mécontents avaient rêvé une défection parmi les troupes, et quelques +centaines de réfugiés et de gens exaltés qui avaient passé la frontière +vinrent planter le drapeau tricolore sur la rive espagnole de la +Bidassoa. J'eus la douleur d'apprendre que Fabvier était avec eux. +Exaspéré par le débordement de haine dont il avait été l'objet à +l'occasion des affaires de Lyon, époque où il était encore animé de bons +sentiments et avait de bonnes intentions, il avait fini par se jeter à +corps perdu dans tout ce qu'il y avait de plus hostile au gouvernement. +Il avait été l'un des principaux conspirateurs en août 1820, et, quoique +acquitté par la Chambre des pairs, il avait vu avec joie une occasion de +nuire. Il se réunit donc à cette poignée de Français qui se déclaraient +les ennemis de leur pays et recommençaient, sans avoir un noble +sentiment à présenter pour excuse ni un motif louable à faire valoir, la +conduite des émigrés, trouvée autrefois par eux si criminelle. Fabvier, +plus qu'un autre, était coupable; car il ne cessait jamais et à tout +propos de professer sa haine contre les étrangers et la doctrine qu'il +est criminel de combattre son pays. Il agissait en opposition avec ses +principes au moment même où ses passions et ses intérêts l'y invitaient. +Pauvre humanité!</p> + +<p>Une armée de cent mille hommes, commandée par le duc d'Angoulême, fut +organisée. Le duc de Bellune, alors ministre de la guerre, très-brave +homme, bon et excellent soldat, du caractère le plus honorable, mais +mauvais administrateur, donna des ordres assez confus, nullement +appropriés aux besoins. Leur mauvaise exécution en fit ressortir +particulièrement l'insuffisance. Les idées les plus bizarres se +présentaient aux ministres et aux généraux. À les entendre, il semblait, +en vérité, que la France n'eût jamais eu d'armée, et que personne ne +connût l'art d'administrer.</p> + +<p>On partait d'emporter des munitions de guerre à raison de huit cents +cartouches par homme, tandis que le plus grand approvisionnement ne +s'élève pas ordinairement au delà de cent, dont les deux tiers sont +transportés par des attelages réguliers. On voulait transporter avec +soi des fourrages pour la cavalerie, et que sais-je? on montrait une +ignorance incroyable, et on faisait des projets et des raisonnements qui +tenaient de la stupidité. Je dis au duc de Bellune et au général +Bordesoulle qui m'en parlèrent: «Si l'on parvient à faire transporter à +la suite de l'armée soixante cartouches par homme et du pain pour huit +jours, on doit remercier le ciel, et je doute, ajoutai-je, que vos +moyens puissent arriver jusque-là.»</p> + +<p>Des approvisionnements se formaient; mais, au lieu d'avoir de la farine, +on eut du blé, et les moyens de mouture des environs de Bayonne +n'étaient pas en rapport avec les consommations. On plaça des magasins +de fourrages sur un point, et on avait soin de diriger la cavalerie sur +un autre. On omit de passer de bonne heure des marchés pour les +transports, et de s'assurer ainsi des voitures et des mulets de la +frontière. Enfin, au lieu de réunir l'armée d'abord sur les bords de la +Garonne, dans des cantonnements larges, pour organiser les divisions et +les en faire partir pour passer à jour fixe la frontière, on les +accumula à Bayonne, où il y eut encombrement.</p> + +<p>Les mesures de l'administration avaient été mal prises; elles avaient +été surtout incomplètes. Cela parut au grand jour, mais ces torts furent +singulièrement augmentés par les généraux placés près de M. le duc +d'Angoulême et particulièrement le général Guilleminot, son major +général, et le général Bordesoulle, investi de sa confiance. Ces +généraux, qui auraient dû se considérer comme les sauvegardes de +l'honneur de l'ancienne armée et prouver aux Bourbons, de toutes les +manières, la confiance que méritaient ses chefs, spéculèrent sur +l'ignorance de M. le duc d'Angoulême. On exagéra les besoins, et en même +temps on présenta, pour sortir d'embarras, un spéculateur attentif, un +homme habile, qui ne manque jamais aux grandes circonstances, et dont la +prévoyance et l'esprit ne sont jamais en défaut. Ouvrard s'était emparé +de tous les moyens de transport du pays, par des marchés passés +d'avance, chose que l'administration militaire aurait pu faire comme +lui, et il vint les offrir. C'était un secours pour l'expédition, mais +non pas une nécessité.</p> + +<p>Une armée en offensive ne peut vivre avec des magasins et des transports +à sa suite que pendant peu de jours. Arrivée à quatre marches de +distance, des réquisitions dans le pays traversé peuvent seules la faire +subsister. On établit le contraire et l'on fit des marchés d'urgence +avec Ouvrard. On le mit en possession de tous les magasins formés par le +ministère, dont la valeur dépassait douze millions, et dont l'emploi ne +pouvait être fait au profit de l'armée qui entrait en campagne et allait +s'en éloigner immédiatement.</p> + +<p>L'opinion publique en Espagne était favorable à l'expédition. Aussi, au +moment où les troupes parurent, des vivres furent apportés de toutes +parts. Ouvrard les fit d'abord payer comptant à un prix élevé. +L'abondance fit baisser les prix et bientôt on ne paya plus qu'avec des +bons. Cette opération, si simple en elle-même, aurait pu être faite par +l'administration, car le trésor de l'armée regorgeait d'argent. En +attachant à chaque division un agent de la trésorerie, en payant chaque +jour les bons délivrés la veille, l'armée était assurée de ne manquer de +rien, et le pays était content et satisfait.</p> + +<p>Je le répète, la moindre réflexion démontre qu'une armée stationnée, ou +en retraite, peut seule vivre par des magasins. Dans l'offensive, des +ressources locales doivent satisfaire à ses besoins. Dans un pays +ennemi, ces réquisitions sont faites comme impôt; en pays ami à titre +d'avances. Dans la circonstance et ayant de l'argent, il fallait payer +directement, et non au moyen d'un intermédiaire qui payait à vil prix ou +ne payait pas, tandis que lui-même était payé à des prix exorbitants. +Mais les entourages de M. le duc d'Angoulême n'y auraient pas trouvé +leur compte. À la solde d'Ouvrard, et payés par lui pour fasciner les +yeux de leur chef, ils ne négligèrent rien pour remplir cette tâche +facile. Le prince fut donc trompé et dupe. On ne doit pas s'en étonner +ni trop l'en blâmer; mais on peut lui reprocher d'avoir pris fait et +cause pour les fripons qui l'entouraient avec une obstination +incroyable, quand, la voix publique les avant accusés, le roi nomma une +commission pour faire une enquête. Cette commission, composée des hommes +les plus honorables et les plus capables de la Chambre des pairs, amena +un résultat concluant. Les torts d'une administration prodigue et +corrompue furent démontrés, et le duc d'Angoulême ne pardonna jamais au +maréchal Macdonald, président de la commission, d'avoir fait connaître +la vérité.</p> + +<p>Les généraux Guilleminot et Bordesoulle furent poursuivis par l'opinion. +On leur conseilla de demander à la Chambre des pairs d'être mis en +jugement. Ils hésitèrent longtemps, craignant d'être pris au mot. Enfin, +cette démarche ayant été faite, tout fut bientôt assoupi.</p> + +<p>M. le duc d'Angoulême acquit de la popularité pendant cette campagne et +montra un caractère qui l'honora. Le général Guilleminot ayant été +choisi pour être son major général, le parti ultra-royaliste murmura. On +voulut effrayer le prince par les opinions supposées à ce général, qu'on +essaya même de compromettre. On fit partir par la diligence une malle +remplie de cocardes tricolores, à l'adresse d'un de ses aides de camp. +Cet envoi, qui fut dénoncé en même temps, et sans doute par ceux qui +l'avaient fait, fut arrêté à la barrière. Grand éclat, grand scandale, +grands cris; courrier expédié par le duc de Bellune pour faire arrêter +cet officier; proposition de remplacer le général Guilleminot, et voyage +du duc de Bellune à Bayonne dans l'intention d'être son successeur. M. +le duc d'Angoulême vit le piége, et, il faut en convenir, le piége était +grossier. Il dit que, puisque, quinze jours auparavant, on avait cru le +général Guilleminot capable et digne de sa confiance, il devait en être +de même encore en ce moment, et il avança l'officier contre lequel on +avait dirigé cette misérable intrigue. Cette conduite sage et ferme +éleva dans l'opinion M. le duc d'Angoulême et fit penser qu'on pouvait +s'attacher à lui.</p> + +<p>L'armée une fois en mouvement, ce prince se plaça au milieu des troupes, +marcha à la tête des colonnes et se fit garder par les troupes de ligne, +de préférence aux gardes du corps et à la garde royale. Enfin il fit à +propos et noblement tout ce qui convenait pour se populariser.</p> + +<p>On connaît cette campagne. Nulle part l'armée ne trouva la moindre +résistance. On célébra beaucoup le premier coup de canon, tiré à la +frontière contre un petit nombre de Français rassemblés autour du +drapeau tricolore. L'on parla avec trop d'éloges d'une fidélité qui ne +pouvait être mise en doute, en pareille circonstance. On eut l'air de +mettre en parallèle cette dispersion de quelques centaines de pauvres +diables sur un territoire étranger avec les événements de 1815 et la +rencontre de Napoléon après son débarquement à Cannes, quand il se +présentait lui-même à des troupes qui étaient peu de temps auparavant +sous son autorité et qui étaient pleines de ses souvenirs. Le général +Valin, commandant l'avant-garde, acquit en cette occasion une sorte de +gloire. Les troupes constitutionnelles se retirèrent partout sans +combattre. L'opération, au reste, fut bien conduite. On prit possession +de Madrid. Maître de la capitale, M. le duc d'Angoulême organisa un +gouvernement provisoire, une sorte de régence, qui, à peine établie, le +contraria et rendit ses opérations difficiles. Il eût été sage de se +déclarer lui-même régent, jusqu'au moment de la liberté du roi. Sa +qualité de Bourbon lui donnait des droits particuliers à cette dignité. +Il aurait ainsi évité des chocs scandaleux entre les troupes et ceux +qu'elles avaient délivrés. Le parti persécuteur et avide qui faisait +arrêter sous le plus frivole prétexte, et souvent dans le but unique +d'avoir une rançon, n'aurait pas eu d'appui.</p> + +<p>Les Cortès se réfugièrent à Cadix. On les y poursuivit. Les généraux +Bordesoulle et Bourmont furent chargés du commandement des troupes +dirigées sur ce point. À leur arrivée il était facile de s'emparer du +fort du Trocadero, dont la possession donne le moyen d'approcher assez +près de Cadix pour bombarder la ville; mais les Espagnols, revenus de +leur première surprise, y mirent des troupes et l'armèrent. M. le duc +d'Angoulême arriva avec des renforts, et on disposa tout pour attaquer +ce poste, d'abord avec du canon et ensuite pour l'enlever de vive force. +Cette entreprise réussit. Les troupes montrèrent de la valeur et +entrèrent dans l'eau jusqu'aux épaules, sous le feu de l'ennemi. Quelque +mauvaises que fussent les troupes espagnoles, l'entreprise était hardie, +et le succès honore les soldats qui l'exécutèrent.</p> + +<p>Une circonstance particulière marqua ce fait d'armes. Le prince de +Carignan, déclaré héritier du trône de Sardaigne, le même qui, en 1821, +avait été entraîné dans un mouvement politique coupable par des +intrigues révolutionnaires, s'était décidé, pour expier ses torts, à +venir en personne combattre la révolution d'Espagne. Il servait dans +l'armée française comme volontaire. Il se plaça, lors du coup de main +du Trocadero, avec les grenadiers de la colonne d'attaque, traversa le +bras de mer au gué, soutenant, au moyen de sa haute taille et de sa main +puissante, plusieurs officiers, qui, moins grands que lui, perdirent +pied et étaient au moment de se noyer. Il parvint un des premiers sur +les retranchements ennemis. Cette conduite énergique, qui honore celui +qui en est l'auteur, éclaira sur-le-champ d'une auréole brillante les +marches du trône sur lequel il devait s'asseoir un jour.</p> + +<p>La prise du Trocadero fit combler de louanges M. le duc d'Angoulême. Il +méritait certainement quelques éloges; mais les flatteurs le placèrent à +la tête des grands capitaines. Ils dirent et répétèrent qu'il avait +réussi là où Napoléon avait échoué, sottise dont la moindre réflexion +fait voir l'absurdité. Il y eut une émulation incroyable parmi les +flatteurs. Et M. de Chateaubriand fut un des premiers qui contribuèrent +puissamment à enivrer M. le duc d'Angoulême, qui finit par se croire +réellement un grand général. Il finit par s'imaginer qu'il avait fait la +guerre, lorsqu'il n'avait fait que marcher contre des troupes qui se +retiraient toujours à la seule vue de la poussière de sa cavalerie. Cela +ressemblait plus à une chasse qu'à toute autre chose. Les récompenses +furent prodiguées. Il était bon d'en donner quelques-unes; mais on ne +mit aucune réserve dans leur distribution. Les intrigants furent +encouragés. On faisait des récits solennels des moindres rencontres. +L'on en vint jusqu'à rendre compte de prétendus combats, où pas un seul +homme ne s'était trouvé, pour demander des grâces qui furent accordées.</p> + +<p>Une fois le roi Ferdinand en liberté et replacé sur son trône, M. le duc +d'Angoulême rentra en France, ramenant avec lui la plus grande partie de +l'armée et ne laissant à Madrid qu'un corps d'occupation.</p> + +<p>Je le répète, cette expédition fut bien conduite et elle mérite des +éloges; mais aussi les difficultés étaient nulles. Elle fut un grand +événement par l'esprit qu'elle donna aux troupes. Dès ce moment, les +Bourbons eurent une armée. Pour peu qu'ils eussent gouverné avec +sagesse, rien n'aurait pu les renverser. Leurs ennemis les plus ardents +n'en concevaient alors ni la possibilité ni l'espérance.</p> + +<p>Je ne veux pas quitter cet article de la guerre d'Espagne, en 1823, sans +entrer dans quelques détails sur les intrigues de toute nature qui se +sont liées à cet événement. L'expédition fut résolue, ainsi que je l'ai +déjà dit, au congrès de Vérone, et la France fut chargée de l'exécuter +au nom de toute l'Europe. Mais, l'opération à peine commencée, les +fautes politiques d'un côté, et le mauvais vouloir de plusieurs de ceux +qui l'avaient conseillée et demandée, semblaient créer à plaisir des +obstacles à ses succès.</p> + +<p>M. le duc d'Angoulême avait trois partis à prendre. Il pouvait traiter +l'Espagne en pays conquis, ne fonder ses actes que sur les droits de la +conquête, au titre de général de l'armée française, jusqu'au moment où +Ferdinand, mis en liberté, serait remonté sur son trône et aurait repris +les rênes du gouvernement.</p> + +<p>Il pouvait aussi, en sa qualité de Bourbon, se déclarer régent pendant +l'interrègne, et il pouvait enfin établir une régence composée de +nationaux.</p> + +<p>C'est à ce dernier parti qu'il s'est arrêté, et il était le plus +mauvais; car c'était appeler, dans la mission sainte qui lui était +donnée de rétablir l'ordre dans le pays, le concours des passions +espagnoles, qui, aveugles et ardentes de leur nature, accompagnées +toujours d'un fol orgueil, faisaient naître mille complications plus +funestes les unes que les autres. Il arriva, ce qu'il aurait dû prévoir, +que les mêmes Espagnols, que la Révolution avait matés et soumis, ne +voulurent plus compter pour rien ceux qui venaient de leur rendre la +liberté et sous l'appui desquels ils respiraient. Non-seulement ils ne +montrèrent aucune déférence pour l'autorité française, mais encore ils +devinrent une puissance rivale qui lutta contre elle avec la prétention +de l'égalité. Ainsi les actes qu'une politique sage avait commandés, les +traités sous l'empire desquels la pacification s'était opérée, et que le +généralissime avait revêtus de son approbation, furent foulés aux pieds +par les régents insensés.</p> + +<p>Une nation, révoltée et en armes, capitule quand elle se soumet. Elle ne +se rend pas à discrétion. Les armées qu'elle a levées ne peuvent pas +être proscrites en masse. Si on veut la destruction de tout ce qui s'est +soulevé, on éternise la guerre, dont les alliés libérateurs soutiennent +seuls le poids. Enfin les questions capitales doivent être décidées par +une politique sage et généreuse, et non par des passions populaires.</p> + +<p>Il arriva cependant que la régence donna des ordres absolument opposés à +ceux du duc d'Angoulême, et que ceux qui avaient mis bas les armes à la +suite d'un traité et d'une amnistie régulière, comme les troupes de +Ballesteros, furent poursuivies, incarcérées, dépouillées et fusillées. +Bien plus, les passions politiques servirent souvent de masque à une +cupidité honteuse; et tel individu ne fut arrêté que pour être mis à +contribution quand on lui ouvrait les portes de sa prison.</p> + +<p>Mais c'était une grande insulte faite à l'armée française, et ces fautes +allaient ressusciter des troubles qu'il était important d'empêcher de +naître. M. le duc d'Angoulême le sentit et se décida à rendre +l'ordonnance d'Anduxar, devenue fort célèbre, contre laquelle quelques +personnes ont beaucoup crié, mais qui était impérieusement commandée par +la nécessité, la raison, la justice et la dignité de l'armée française.</p> + +<p>Un de ceux qui l'ont le plus ouvertement critiquée est le prince de +Metternich. En cela on peut supposer, avec quelque fondement, qu'il +regrettait seulement de voir cesser une partie des embarras de l'armée +française, et que, jaloux de ses succès, il voulait rendre sa tâche +presque impossible. On en sera convaincu quand on saura qu'au +commencement de l'expédition il avait décidé le roi de Naples à demander +la régence pendant l'interrègne, et qu'il avait soutenu cette prétention +de tout son pouvoir. Ainsi ce n'était pas assez, à leurs yeux, pour +l'armée française, de rencontrer les obstacles de toute nature que le +pays, l'esprit du peuple espagnol, ses passions, son ignorance et son +orgueil insensé devaient lui créer à chaque pas, il fallait encore y +ajouter ceux qui naîtraient de l'autorité et du concours d'un régent +étranger à l'armée, ignorant les affaires du pays, et dont le pouvoir +aurait été exercé par l'ambassadeur de Naples à Paris, le prince de +Castelcicala, l'homme le plus intrigant et le plus brouillon qui fût +jamais.</p> + +<p>M. le duc d'Angoulême revint à Paris; il y fit une entrée solennelle. +Toutes les troupes étaient sous les armes. Il vint trouver le roi, qui +l'attendait aux Tuileries sur le balcon de l'horloge, du côté du jardin. +Les troupes défilèrent. Étant de service à cette époque, c'est moi qui +lui fis les honneurs de cette journée.</p> + +<p>La santé de Louis XVIII allait, depuis une année, en décroissant d'une +manière rapide. Tout faisait présager sa fin prochaine. +L'affaiblissement de ses facultés et l'influence de madame du Cayla +avaient contribué à mettre Monsieur dans les affaires. Ce prince finit +par gouverner tout à fait, de manière qu'au moment où il monta sur le +trône rien ne fut changé; et cependant il se manifestait des espérances +vagues qu'une nouvelle direction allait être donnée à la marche du +gouvernement.</p> + +<p>La mort de Louis XVIII est un des spectacles les plus admirables dont +j'aie jamais été témoin. Son courage, sa résignation, son calme, furent +extraordinaires. Il envisagea sa fin sans inquiétude et sans terreur. Il +la vit arriver sans montrer la moindre faiblesse. Je ne puis exprimer +l'impression que je ressentis dans ce temps. Louis XVIII n'avait pas +pour soutien les idées religieuses, si consolantes à l'heure suprême; il +n'éprouvait pas cette foi vive qui créé des espérances au moment où tout +est prêt à nous échapper. Il pratiquait régulièrement les devoirs de la +religion, plus comme chose d'exemple et d'étiquette que comme un voeu de +son coeur et une conviction de son esprit. Son affaiblissement +progressif lui annonça, longtemps d'avance, l'approche du terme de sa +vie. Cette vue si prodigieuse s'éteignait et lui faisait pressentir les +ténèbres prêtes à succéder à la lumière. Il voulut être mis dans le +secret de sa fin, et questionna Portal, son premier médecin. Il lui +demanda si ses derniers moments seraient accompagnés de beaucoup de +souffrances et d'un long séjour dans son lit. Portal refusa de répondre +et rejeta bien loin l'idée de sa fin. Le roi insista et lui commanda de +répondre, en ajoutant qu'il savait bien sa mort prochaine. Portal lui +obéit et lui dit: «Sire, vous souffrirez peu et vous mourrez dans votre +fauteuil si vous le voulez, et, dans tous les cas, vous resterez peu de +temps dans votre lit.--Tant mieux, répondit le roi; je serai préservé +des surplis de mon frère.» Réponse remarquable et qui indique les +limites de sa croyance.</p> + +<p>Ce pauvre roi s'affaissa graduellement, et au point d'avoir le corps +courbé en cercle et le menton proche des genoux. Sa vie était presque +éteinte. Malgré cet état de souffrance, il remplissait toujours les +devoirs apparents de la royauté. Il reçut, le jour de la Saint-Louis, +les visites d'usage. Ce spectacle faisait mal à voir. Quelle triste +disposition pour célébrer sa fête! Le samedi, 11 septembre, il déjeuna +encore avec nous, ou plutôt il vint à table occuper sa place accoutumée. +On fit de grands efforts pour le relever assez pour lui faire avaler un +verre de vin de liqueur. Ce jour-là fut le premier où il eut des moments +d'absence. Je ne sais ce qu'il fit de désagréable à madame la duchesse +d'Angoulême. Il revint à lui et, s'en étant aperçu, il lui dit, avec un +calme admirable et une douceur angélique: «Ma nièce, quand on meurt, on +ne sait pas bien ce qu'on fait.» Le même jour, madame du Cayla le vit +pour la dernière fois, et elle ne sortit pas de son cabinet les mains +vides. Elle lui présenta à signer un ordre d'acheter pour elle l'hôtel +de Montmorency, situé sur le quai; et lui, aveugle et mourant, apposa au +bas un trait informe, qui fut pris pour une signature régulière par M. +le duc de Doudeauville, ministre de la maison du roi. Cet hôtel, +immédiatement acheté et payé comptant au maréchal Mortier la somme de +sept cent mille francs, devint la propriété de madame du Cayla.</p> + +<p>Le roi répugnait à se mettre au lit. On l'y engagea fortement, et il +répondit: «Ce sera l'avis officiel de ma fin prochaine; alors, jusqu'à +ma mort, les spectacles seront fermés et la Bourse en férie. Tout sera +suspendu: c'est une grande chose que la mort d'un roi de France. Il faut +faire en sorte que le fardeau pèse le moins longtemps possible sur le +peuple.» Il avait dit: «Je prévois aller jusqu'à jeudi; je pourrai +encore tenir mon conseil le mercredi, et puis ensuite je partirai.» Le +dimanche au soir cependant, il se coucha pour ne plus se relever. Le +mardi, vers les deux heures après midi, on crut l'agonie arrivée, et +tout le monde courut au château. Les prêtres, remplissant leur office, +se mirent à réciter les prières des agonisants. Il reprit ses sens, et, +ayant entendu l'un d'eux lui dire: «Sire, unissez-vous d'intention à nos +prières,» il lui répondit: «Je ne croyais pas en être déjà là; mais, peu +importe, continuez!» Sa vie se soutint encore pendant la journée et la +nuit du mercredi. Le jeudi, à trois heures du matin, il expira. Il est +impossible de ne pas admirer une fin si courageuse, si calme et si +ferme. Il y a près de neuf ans, au moment où j'écris, que ce spectacle +s'est offert à mes yeux, et j'en éprouve encore de l'émotion. Il n'est +pas de grand homme dont la vie ne serait honorée par une semblable mort.</p> + +<p>Tous les courtisans étaient rassemblés dans la galerie de Diane. La +famille royale, les prêtres, les médecins et le service de chambre +étaient seuls auprès du roi. Au moment où le médecin, qui tenait le bras +de louis XVIII, eut déclaré qu'il avait cessé de vivre, madame la +duchesse d'Angoulême se tourna vers Monsieur et le salua roi. Un moment +après, le duc Charles de Damas vint, et, les larmes aux yeux, nous dit: +«Messieurs, le roi est mort!» Peu de minutes après, le duc de Blacas +sortit et dit: «Messieurs, le roi!» et Charles X parut. Sensation +difficile à peindre que celle produite par cette double annonce en si +peu de moments. Le nouveau roi fut entouré des charges, et tout, sauf la +personne du roi, se trouva dans l'ordre accoutumé. Belle et grande +pensée que celle de cette vie non interrompue du dépositaire de la +souveraine puissance! Par cette fiction, il n'y a pas de lacune dans +l'existence de ce pouvoir protecteur de la société, si nécessaire à sa +conservation.</p> + +<p>Le gouvernement était, par le fait, depuis plus d'une année, dans les +mains de Monsieur. Ainsi le même ordre de choses devait continuer, et +cependant il y avait du mouvement dans les figures; on voyait des +espérances naître et des existences pâlir. Tout le monde accompagna le +nouveau roi dans son appartement, au pavillon Marsan. Il fit connaître +aux ministres qu'il les confirmait dans leurs fonctions. Chacun se +retira et tout rentra dans l'ordre accoutumé.</p> + +<p>Le roi alla s'établir à Saint-Cloud; là, il reçut les félicitations de +tous les corps de l'État. Beaucoup de harangues lui furent adressées. +Toutes renfermaient l'expression de l'amour public, et je crois qu'elles +étaient sincères; mais l'amour du peuple est, de tous les amours, le +plus fragile et le plus sujet à s'évanouir. Le roi répondit d'une +manière admirable, avec à-propos, avec esprit et avec chaleur. Ses +réponses, peut-être moins correctes que celles de Louis XVIII, avaient +du mouvement et de l'âme; et il est si précieux d'entendre, chez ceux +qui sont investis de la souveraine puissance, des choses qui partent du +coeur, que Charles X eut un grand succès. Je l'écoutai avec soin, et +j'admirai sincèrement cette facilité de varier son langage en parlant +des mêmes sujets, et de modifier ses expressions suivant le degré +d'éminence de l'autorité qui l'avait complimenté. Ainsi, au tribunal de +première instance, à la cour royale et à la cour de cassation, on ne +peut leur parler que de justice, et cependant la réponse adressée à l'un +de ces tribunaux n'aurait pas convenu aux deux autres, tant la mesure +était observée.</p> + +<p>Les obsèques du roi eurent lieu suivant les formes de l'étiquette et les +usages consacrés. Elles furent célébrées avec magnificence. Toutes les +troupes qui étaient à portée furent réunies. M. le Dauphin fut chargé de +mener le deuil. Chose remarquable! une discussion de prérogative et de +droit s'étant élevée entre le grand aumônier et l'ordinaire, +c'est-à-dire l'archevêque, il ne se trouva pas de prêtres dans le +cortége funèbre du roi très-chrétien, dans le trajet du château des +Tuileries à l'église de Saint-Denis.</p> + +<p>Les restes du roi défunt forent déposés à Saint-Denis, dans une chapelle +ardente. Pendant quinze jours chacun put s'y rendre pour prier. Enfin +l'inhumation eut lieu. Cette cérémonie, dont les circonstances ont +quelque chose de poétique et conservent encore l'empreinte du moyen âge, +mérite d'être racontée avec détail.</p> + +<p>Tout rappelle, dans cette occasion, l'origine des souverains, autrefois +chefs militaires, menant les nations à la guerre et combattant à leur +tête. Tout ce qui composait l'armure ou l'ornement de bataille d'un +chevalier se trouvait réuni et était censé avoir été à l'usage personnel +du roi. On y avait joint les symboles de la puissance publique. Ainsi, +depuis les éperons jusqu'au heaume du roi, depuis sa lance jusqu'à +l'épée de France et le drapeau de France, tout était porté par des +individus de la cour, désignés à cet effet. Ces objets divers furent +portés processionnellement dans le cortége. À une certaine époque de la +cérémonie, le chef des hérauts d'armes appela successivement chaque +individu en ces termes: «Monsieur le..., apportez les brassards (ou tout +autre objet) du roi.» Celui qui en était chargé sortait de sa place, +faisait huit révérences, et jetait dans le caveau ce dont il était +porteur. Le drapeau du 1er régiment de la garde royale était placé entre +mes mains.</p> + +<p>Comme le pays ne meurt pas, deux insignes, destinés à représenter sa +puissance, le drapeau et l'épée de France, sont appelés les derniers, +s'inclinent sur la tombe sans y être précipités, et se relèvent après +que le nouveau souverain a été proclamé aux cris de <i>Vive le roi!</i></p> + +<p>M. de Talleyrand portait le drapeau de France. J'ignore si sa charge de +grand chambellan lui donnait cette prérogative. S'il en était autrement +et s'il a été désigné par un choix spécial, on aurait pu le confier à +quelqu'un qui aurait semblé mieux garantir sa conservation.</p> + +<p>Cette cérémonie des funérailles d'un roi de France, dont peu de +personnes vivantes avaient été témoins, eut un grand effet; car, +quoiqu'elle soit éloignée de nos moeurs, elle a quelque chose de +symbolique qui peint la société et indique les bases sur lesquelles elle +est fondée. Un magnifique catafalque était placé dans l'élise; mais sa +forme élégante et la nature de ses ornements ne rappelaient pas assez +une cérémonie funèbre. Tels furent les derniers soins dont Louis XVIII +fut l'objet.</p> +<br> + <a name="c2" id="c2"></a> +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h3> +<h5>RELATIFS AU LIVRE VINGT-DEUXIÈME.</h5> +<br> + +<h4>LYON EN 1817, PAR LE COLONEL FABVIER.</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Ayant fait les fonctions de Chef d'État-Major du Lieutenant du Roi dans<br> +les septième et dix-neuvième divisions militaires</span><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a> +<a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Les événements de Lyon, quelque peu éloignés de nous par +la date, sont tellement oubliés, que nos lecteurs seront sans doute bien +aises d'en trouver une relation un peu plus étendue dans l'extrait que +nous insérons ici. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>«... Les événements qui s'étaient passés à Lyon et dans quelques +communes voisines, le 8 juin, avaient été présentés au gouvernement +comme le résultat d'une conspiration aussi vaste dans son plan que grave +dans son objet et atroce dans ses moyens.</p> + +<p>«Il ne s'agissait de rien moins que de renverser le gouvernement après +avoir immolé les autorités et livré au meurtre et au pillage la demeure +de tous les vrais royalistes. Des bandes nombreuses, disait-on, étaient +partout organisées; des armes leur avaient été distribuées; des sommes +considérables consacrées à leur solde; elles avaient des chefs audacieux +et entreprenants, et ce n'était là qu'une des ramifications d'un plan +immense qui n'embrassait pas seulement les départements environnants, +mais la France entière, qui se liait avec les mouvements de Lisbonne, +avec la révolution de Fernambouc.</p> + +<p>Cependant on apprenait, par les rapports mêmes, que ces bandes +nombreuses n'avaient paru nulle part. Vingt gendarmes et quelques +chasseurs des Pyrénées avaient suffi pour maintenir le calme ou pour le +rétablir partout où il avait été un instant troublé; la ville de Lyon +n'avait été témoin d'aucun mouvement, aucun membre du prétendu comité +directeur n'avait été arrêté; quelques malheureux paysans avaient été +seuls surpris dans leurs villages, s'agitant sans chef et sans but +déterminé.</p> + +<p>«Le gouvernement dut s'étonner en comparant de pareils résultats avec +les suppositions qu'on vient de lire sur l'importance, la réalité et les +causes du mouvement. Ses doutes s'augmentèrent à l'arrivée des documents +officiels envoyés par un fonctionnaire dont le dévouement à la cause +royale avait été prouvé d'une manière éclatante dans des circonstances +difficiles.</p> + +<p>«Mais ce témoignage isolé ne pouvait effacer les assertions unanimes des +autres autorités. Celles-ci donnaient d'ailleurs, chaque jour, un +nouveau poids à leurs accusations en dénonçant de nouveaux complots, en +se disant sur la trace d'autres conspirateurs, en multipliant les +arrestations. La cour prévôtale venait encore jeter dans la balance le +poids de ses arrêts sanguinaires; le fatal tombereau parcourait +lentement les communes qui entourent Lyon; au moment même où la hache +faisait tomber les têtes de quelques malheureux, elle menaçait les jours +d'un plus grand nombre; des horreurs sans cesse renaissantes semblaient +ainsi destinées à couvrir les traces des premières horreurs, et la +vérité devenait à chaque instant plus difficile à découvrir.</p> + +<p>«Toutefois, au milieu des incertitudes où le jetaient des avis +discordants, le gouvernement apprenait que le département du Rhône était +livré à la plus grande terreur; que des soldats égarés traitaient les +paisibles citoyens des campagnes comme les habitants d'une ville prise +d'assaut; que les agents des autorités leur livraient une guerre plus +terrible encore, et qu'il était à craindre que bientôt, lasse de sa +résignation, la population, réellement révoltée, ne se fît elle-même +justice de tous les excès dont elle était victime.</p> + +<p>«C'est au milieu de ces graves circonstances que le maréchal duc de +Raguse a été envoyé dans les septième et dix-neuvième divisions, avec +les titres et les pouvoirs de lieutenant du roi. Il arriva le 3 +septembre à Lyon.</p> + +<p>«Il éprouva d'abord, pour connaître la vérité, les mêmes embarras qui +avaient arrêté le gouvernement. Les principales autorités fournissaient +des relations si uniformes, elles paraissaient encore si alarmées des +dangers terribles qu'elles avaient conjurés, disaient-elles; elles +citaient un si grand nombre de faits, se prévalaient de tant de +révélations, se louaient si vivement de leur dévouement et de leur +énergie, attaquaient enfin le témoignage et l'opinion du fonctionnaire +qui s'élevait contre elles par des imputations si graves en apparence, +qu'il fallut croire un moment que la conspiration n'était que trop +réelle, que la France leur devait des actions de grâce, et que tout le +mal qu'elles avaient fait avait été un mal nécessaire.</p> + +<p>«Mais, à mesure qu'il lui fut permis de sortir du cercle étroit dans +lequel il avait été renfermé pendant les premiers jours; lorsqu'il eut +donné accès auprès de lui à tout ce que Lyon offrait de citoyens +respectables par leur fortune, leurs lumières, leur industrie, leur +caractère ou leur conduite, la situation terrible de cette ville et les +événements qui l'y avaient plongée s'offrirait à lui sous un jour bien +différent. Il s'imposa alors l'obligation de tout voir par lui-même: les +nombreuses procédures de la cour prévôtale furent déroulées et examinées +avec soin; tous ceux qui pouvaient donner des renseignements utiles +furent interrogés. Il ne tarda pas ainsi à se mettre au courant de ce +qui se passait encore, à apprendre ce qui s'était fait avant son +arrivée, et bientôt le rapprochement du présent et du passé présenta +d'abord la pénible conviction que des ennemis du repos de la France, +abusant sans doute de la faiblesse et de l'erreur des principaux chefs +de l'autorité, s'étaient emparés du pouvoir et qu'ils s'en servaient +pour livrer à la plus étrange persécution tout ce qui ne partageait ni +leurs principes ni leurs intérêts.</p> + +<p>«La ville de Lyon et les communes qui l'entourent avaient vu renaître +pour elles le régime de 1793. Comme alors, les hommes qui avaient le +pouvoir proclamaient que la terreur seule pouvait le faire respecter, et +n'agissaient que trop bien en conséquence de ce principe; comme alors, +la haine avait pris la place de la justice, et tous les moyens +paraissaient légitimes pour écraser ceux qu'on regardait comme des +ennemis. Dans ces derniers temps, on ne frappait les victimes qu'après +les avoir trompées, et la violence n'était que le dernier terme des +combinaisons les plus révoltantes.</p> + +<p>«Une foule d'agents parcouraient la ville et les campagnes, +s'introduisaient dans les cabarets et jusque dans les maisons +particulières, y prenaient le rôle d'un mécontent, exhalaient les +plaintes les plus vives contre l'autorité, annonçaient des changements, +des révolutions, et, s'ils arrachaient un signe d'approbation à de +malheureux citoyens pressés par la misère ou tourmentés par mille +vexations, ils s'empressaient d'aller les dénoncer et recueillir te prix +de leurs infâmes stratagèmes.</p> + +<p>«Les procédures de la cour prévôtale ont attesté l'emploi de ces moyens +odieux; mais l'excès même avec lequel on s'y livrait les a bientôt +rendus publics. Chacune des autorités ayant ses moyens de police à part, +à chaque instant ces vils instruments se rencontraient sans se +connaître, s'attaquaient avec une égale ardeur, et bientôt le moins +diligent, dénoncé par l'autre, expiait un moment sous les verrous son +infamie. Il fallait alors décliner sa mission: l'autorité intervenait +pour réclamer son agent; le prisonnier disparaissait et allait ailleurs +chercher une nouvelle proie ou préparer un nouveau scandale.</p> + +<p>«À l'aide de ces nombreux délateurs, les prisons regorgeaient de +victimes entassées avec un tel désordre, que la lecture seule des +registres d'écrou prouvait à quel point était porté le mépris des lois +et de l'humanité. Indépendamment de celles que la procédure ordinaire +plaçait sous la main de la cour prévôtale, on voyait encore dans les +caves de l'hôtel de ville des centaines de malheureux, victimes de +vaines terreurs ou de funestes conseils; et là, ces malheureux, privés +de tous soins comme de tout secours, attendaient des mois entiers la +faveur d'être interrogés; et tel, qui ne l'a été qu'au bout de +quatre-vingt-deux jours, a fini par être acquitté. L'arbitraire était +porté dans toutes les parties de l'administration. Les autorités +municipales prenaient des arrêtés contraires aux lois et condamnaient à +l'emprisonnement pour des faits qu'aucune loi ne considère comme des +délits.</p> + +<p>«Un aussi funeste exemple ne pouvait manquer d'être suivi par les maires +des communes rurales: aussi voyait-on plusieurs de ces fonctionnaires, +oubliant leurs devoirs et méprisant toutes les lois, administrer leurs +communes d'après leurs passions, imposer des amendes, des corvées, et +tel d'entre eux, pour satisfaire sa haine, disposer des propriétés +particulières sur le plus vain prétexte, et, par les insultes les plus +graves, exciter le mécontentement de ses administrés.</p> + +<p>«Lorsque les magistrats s'abandonnaient ainsi à leurs passions sans +réserve et sans pudeur, il est facile de pressentir à quels excès se +livreraient ceux qui étaient appelés à exécuter leurs ordres.</p> + +<p>«Des colonnes mobiles parcouraient les campagnes, imposaient +arbitrairement telle commune à leur fournir, non pas seulement des +vivres qui ne leur étaient pas dus, mais des effets d'habillement.</p> + +<p>«Des détachements chargés de protéger de cruelles exécutions ont ajouté +à l'horreur de ce spectacle, en insultant, en maltraitant les femmes et +les enfants que la terreur n'avait pas fait fuir de leur domicile, +l'épouse qu'on venait de rendre veuve, la mère dont on venait de frapper +l'enfant.</p> + +<p>«Et, lorsqu'un cri d'indignation générale a forcé de livrer les +coupables à la sévérité des lois, elles n'ont pu les atteindre, et c'est +la terreur qu'ils avaient répandue qui assurait leur impunité<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a> +<a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Le capitaine Darillon, qui commandait à Saint-Genis-Laval +le détachement dont je viens de rappeler la conduite, acquitté par le +conseil de guerre, était resté dans les rangs de son régiment, malgré +les instantes demandes du corps d'officiers, et ce n'est que quelques +jours après l'arrivée de M. le maréchal de Raguse qu'on a obtenu son +renvoi. + +<p>Condamné en l'an XI comme parricide, le sieur Darillon s'était réfugié +en Espagne, d'où il est rentré en France, à la suite de l'armée +anglaise, en 1814.</p></blockquote> + +<p>«Ce n'était pas seulement au milieu des campagnes que les lois et +l'humanité, plus respectable encore, étaient foulées aux pieds par des +hommes indignes de porter l'habit de soldat; au milieu même de la ville +de Lyon, sous les yeux de leurs chefs, ils prodiguaient l'insulte et +l'outrage.</p> + +<p>«Pendant notre séjour dans cette ville, un soldat, placé en sentinelle +près d'une prison, lâche son coup de fusil à bout portant sur un +malheureux qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, leur reprochait +les attentats de Saint-Genis-Laval. Au bruit de l'explosion la garde +accourt, et, sans attendre l'ordre de son chef, fait feu sur les +infortunés qui s'empressaient autour de leur camarade mourant. Deux sont +blessés à ses côtés; l'officier du poste, traduit devant un conseil de +guerre avec les soldats, a invoqué pour leur défense l'usage suivi +jusqu'alors. Jusqu'à présent, disait-il, on a tiré dans les prisons +presque journellement. Et cette horrible justification, qui n'eût dû +servir qu'à livrer à la justice d'autres coupables, a suffi pour sauver +ceux-ci<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. En vain les nombreuses irrégularités de ce jugement ont été +dénoncées au conseil de révision; on n'en a retiré que la triste +certitude que, dans l'état où se trouvaient les choses à Lyon, ce +n'était plus la justice impartiale, mais l'aveugle et féroce esprit de +parti qui départissait les peines et les absolutions, et nous verrons +bientôt si les arrêts de la cour prévôtale étaient faits pour affaiblir +cette conviction.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a> +<a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> + En effet, on a appris que, depuis six semaines, la même +chose était arrivée quatre fois, et qu'un détenu avait été tué roide à +la prison de Roanne, sans qu'on eût fait aucune recherche. + +<p>Le jugement repose sur une prétendue consigne verbale que le lieutenant +général commandant la division disait avoir retirée, et que plusieurs +chefs de ce poste déclarent cependant avoir reçue.</p></blockquote> + +<p>«Ici je néglige une foule de détails qui ajouteraient à l'horreur de la +situation de cette malheureuse contrée à l'époque de l'arrivée du +maréchal. Je ne parle pas des patrouilles commandées et volontaires +parcourant la ville à chaque instant du jour et de la nuit, après avoir +chargé publiquement leurs armes. Je ne dis pas que chaque jour, depuis +un an, des visites domiciliaires, exécutées avec plus de brutalité qu'on +ne peut en supposer, allaient répandre l'effroi dans les asiles les plus +respectables, dans les familles les plus honorées. Je ne rends pas +compte des circonstances du désarmement opéré; je ne dis pas que tel +habitant, après avoir abandonné les armes qu'il avait réellement, était +obligé d'en aller acheter un plus grand nombre pour les livrer encore, +parce qu'il avait plu aux agents de l'autorité de fixer la quantité +qu'il était présumé posséder. Je ne dis pas que la persécution contre +les officiers à demi-solde avait été poussée à l'excès le plus +inconcevable; que, dans certaines communes, ils avaient reçu l'ordre de +déposer jusqu'à leurs épées; que nulle part ils ne pouvaient se +présenter en uniforme, ni paraître au spectacle et au café plus de deux +ensemble sans s'exposer à être insultés et dénoncés.</p> + +<p>«Il serait trop long aussi de raconter les destitutions pour cause +d'opinion, de parler des femmes et des enfants jetés dans les cachots +pour les forcer à indiquer l'asile de leur époux et de leur père.</p> + +<p>«Le tableau révoltant dont je viens de tracer une légère ébauche devait +bien faciliter l'explication des véritables causes de l'événement qui +avait servi de prétexte à d'aussi terribles représailles. En voyant des +magistrats se livrer tout entiers à l'esprit de persécution dans un +moment où le besoin de concilier et de ramener les coeurs se faisait si +vivement sentir, n'était-il pas naturel de soupçonner ou leur témoignage +ou leur jugement à propos des faits sur lesquels la persécution était +fondée.</p> + +<p>«L'examen de ces faits eux-mêmes vint bientôt renforcer ces soupçons. Je +crois qu'il est difficile de les connaître et de douter encore.</p> + +<p>«Il est à remarquer qu'antérieurement au 8 juin, toutes les fois que des +bruits de conspiration ont circulé, que des agitations sont devenues +probables, des agents des autorités ont été arrêtés comme fauteurs de +ces bruits ou de ces mouvements.</p> + +<p>«Cette observation est justifiée par ce qui s'est passé à l'époque de la +prétendue conspiration du 22 octobre 1816. Il fut alors constaté que le +révélateur n'était autre chose qu'un agent de la police militaire, et +qu'il avait lui-même organisé le complot par lui dénoncé.</p> + +<p>«Aux mois de novembre et de décembre c'étaient encore des instruments de +la même autorité qui fomentaient des troubles.</p> + +<p>«Au mois de février, l'agitation devînt plus sensible, parce que la +misère sans cesse croissante de la classe ouvrière les rendait plus +susceptibles de recevoir les impressions funestes qu'on cherchait à leur +faire prendre. C'est dès cette époque qu'on entendit parler +d'enrôlements secrets.</p> + +<p>«Le lieutenant de police fit alors arrêter plusieurs individus qui lui +étaient signalés comme coupables de ces menées. Parmi eux se trouva le +nommé Brunet, ancien facteur de la poste. Il ne nia pas la part qu'il +avait prise aux enrôlements; mais il fut réclamé comme agent de police +militaire, et à ce titre mis en liberté.</p> + +<p>«Au mois de mai, ce fut le sieur Cormeau, capitaine de l'ex-garde, qui +fut pris en flagrant délit. Mais, comme le sieur Brunet, il déclara +qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres de l'autorité supérieure.</p> + +<p>«Ce qui est remarquable, c'est qu'à chacune de ces époques l'arrestation +de ces divers agents ne manquait jamais d'être suivie d'un calme +profond, comme pour mieux attester que l'agitation était leur ouvrage.</p> + +<p>«Nous voici arrivés au 8 juin. Je supprime une foule de détails pour +n'offrir ici que les faits les plus importants.</p> + +<p>«Voyons d'abord par quels effets s'est manifesté ce complot immense qui +devait, ce jour-là, éclater à la fois dans Lyon et dans toutes les +communes environnantes; entraîner sur cette ville la population presque +entière des campagnes, armée et enrégimentée, pour s'y réunir avec des +bandes non moins nombreuses, qui s'étaient déjà réparti les divers +postes qu'il s'agissait d'enlever en plein jour en bravant une garnison +nombreuse et dévouée aux ordres de ses chefs.</p> + +<p>«Il est constant que Lyon n'a pas été témoin, le 8 juin, de la plus +légère tentative. Pas un seul homme n'a été arrêté les armes à la main. +Un ouvrier a été saisi à la barrière, se dirigeant hors de la ville et +portant des cartouches; mais cet homme a affirmé sur-le-champ que le sac +qui les contenait, à son insu, venait de lui être confié, une minute +auparavant, par un individu qui devait le reprendre une minute après; +mais la barrière par laquelle il sortait ne conduisait à aucune des +communes en révolte, et enfin, dans aucun cas, cette circonstance +n'empêcherait de conclure que la ville est restée étrangère au mouvement +dans lequel elle devait jouer un si grand rôle.</p> + +<p>«Qu'est-il arrivé dans les campagnes? Des communes qui entourent Lyon, +onze seulement ont entendu sonner le tocsin, et, sur ces onze, quatre +sont placées précisément à l'opposé des autres, et, par conséquent, à +une distance qui ne leur permettrait ni de se réunir ni de se secourir +mutuellement.</p> + +<p>«Et combien d'hommes croit-on que le tocsin ait rassemblés dans ces onze +communes? Deux cent cinquante en tout, parmi lesquels soixante seulement +étaient bien ou mal armés, mais sans munitions, et dont un grand nombre +est accouru avec des seaux, croyant être appelé pour éteindre un +incendie<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a> +<a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Ceux de Millery.</blockquote> + +<p>«Cette faible troupe a-t-elle du moins cherché à se réunir et s'est-elle +dirigée sur Lyon? Deux communes seulement ont vu quelques-uns de leurs +habitants sortir du territoire; partout ailleurs on s'est +tumultueusement assemblé dans l'intérieur des villages pour se disperser +après quelques cris séditieux et quelques voies de fait qui n'ont coûté +la vie à personne.</p> + +<p>«Tous ces faits sont constatés par les procédures dirigées contre ces +malheureux par la cour prévôtale.</p> + +<p>«Ce simple aperçu suffirait peut-être pour nous montrer cette prétendue +conspiration comme la suite des combinaisons perfides, heureusement +déjouées au mois d'octobre, au mois de novembre, au mois de février, au +mois de mai précédents. Ne semblerait-il pas, en effet, que tout avait +été disposé de manière à fournir un prétexte à la haine, un levier à +l'ambition, sans faire cependant courir de danger réel aux spéculateurs?</p> + +<p>«Mais ces considérations déjà si puissantes ne prennent-elles pas plus +de poids encore lorsqu'on rapproche de ces faits quelques circonstances +non moins remarquables; lorsque l'on considère que, d'après leur propre +aveu, les autorités étaient instruites depuis plusieurs jours, et +surtout dès le 7 juin, que le complot devait éclater le lendemain au +soir; et cependant, ni le 7 juin ni le 8 au matin, il n'a été pris de +leur part aucune mesure pour prévenir le mouvement des campagnes.</p> + +<p>«Lorsqu'on trouve encore, parmi les plus ardents moteurs de l'émeute, +des agents de l'autorité;</p> + +<p>«Lorsqu'on voit que le nommé Brunet, le même homme qui, arrêté au mois +de février comme coupable d'enrôlement séditieux, avait été mis en +liberté en qualité d'agent de police militaire, à été saisi de nouveau +comme l'un des hommes qui avait prêché l'insurrection avec le plus +d'audace; lorsqu'on sait que ce misérable, relâché bientôt après par un +ordre du prévôt, arrêté de nouveau par celui du lieutenant de police, a +été définitivement élargi d'après une déclaration écrite d'un adjudant +de place, portant que Brunet n'a rien fait que par ses ordres;</p> + +<p>«Lorsqu'il est constant que presque tous ceux qui avaient affecté de se +mettre à la tête du mouvement ont disparu sans qu'on ait fait aucune +démarche pour faire tomber sur eux les rigueurs dont on a accablé les +malheureux paysans qu'ils avaient égarés ou trompés;</p> + +<p>«Lorsqu'on voit les événements qui ont suivi le 8 juin empreints du même +caractère que ceux qui l'ont précédé.</p> + +<p>«Le gouvernement, on s'en souvient, averti par les rapports du +lieutenant de police, avait manifesté quelques doutes sur les causes et +l'importance du complot. Si, dès lors, le calme eût subitement succédé +au court orage qui venait de gronder pendant quelques heures dans +quelques communes rurales, il eût été difficile d'échapper à la +manifestation de la vérité. On sentit le besoin de le faire gronder +encore pour convaincre de sa réalité, et il faut convenir qu'il y a +lieu de s'étonner qu'une semblable conduite n'ait pas rendu ce +département le théâtre d'une épouvantable catastrophe.</p> + +<p>«Si l'on se rappelle, en effet, les horreurs commises, les actes +arbitraires, les vexations, les insultes dont on a accablé une +population généreuse; si l'on fait attention que ces persécutions +frappaient des hommes que la stagnation du commerce, que la misère, +qu'une administration malfaisante, excitaient au mécontentement; si l'on +considère qu'avant l'arrivée du maréchal ces hommes semblaient +abandonnés par le gouvernement lui-même, mal instruit des faits, à la +haine de leurs ennemis et ne pouvaient attendre leur délivrance que de +leur désespoir, pourrait-on assez admirer leur longanimité, assez louer +le sacrifice généreux qu'ils ont fait pendant si longtemps de leurs trop +justes ressentiments?</p> + +<p>«Eh bien, pour se faire une idée de cette admirable conduite, il faut +connaître les piéges affreux qu'on a semés partout sous les pas de ceux +dont on avait exaspéré les esprits.</p> + +<p>«Le moyen le plus fréquemment employé, et le plus dangereux sans doute, +était d'indiquer des points de ralliement, de répandre le bruit d'une +conspiration générale, de placer à sa tête des généraux renommés par +leur bravoure et par la haine qu'on leur suppose contre le gouvernement +actuel.</p> + +<p>«Dès la fin du mois de juin, on entendit répéter partout que les +mécontents, désespérés de n'avoir pu se réunir le 8 juin, allaient +tenter une nouvelle attaque. On annonçait surtout, pour un jour fixe, un +mouvement à Tarare et dans les communes environnantes; les forêts +voisines recélaient, disait-on, un grand nombre de révoltés: un agent du +gouvernement, qui a visité cette forêt dans le plus grand détail, n'y a +trouvé que deux mendiants et un vagabond.</p> + +<p>«Un nommé Fiévée, dit Champagne, est arrêté comme l'un des provocateurs +de ces troubles; il avoue qu'il a reçu une mission d'un particulier +connu.</p> + +<p>«À l'instant les bruits cessent, et Tarare est tranquille.</p> + +<p>«Quelques jours après, des bruits plus intenses circulent dans la ville +et dans les campagnes; c'est décidément le 25 août que les +révolutionnaires ont assigné pour se livrer au massacre et au pillage, +et renverser le gouvernement. Le nommé Blanc, arrêté au moment où il se +rendait à Villefranche, pour y suivre des opérations, se déclare agent +de l'autorité. Sur son carnet étaient inscrits comme conspirateurs +dix-huit habitants des plus respectables de Villefranche, avec lesquels +il prétendait avoir assisté à une réunion séditieuse; interrogé et +confronté, il avoue qu'il n'en a vu aucun, et que ces noms lui ont été +fournis chez un fonctionnaire public de cette ville.</p> + +<p>«Le bruit de cette prétendue insurrection était tellement répandu, que, +la veille du jour fixé, plus de six mille habitants sortirent de Lyon, +pour fuir les dangers dont cette ville leur paraissait menacée.</p> + +<p>«Toutefois tout fut tranquille le 25 août, comme les jours précédents. +C'est peu de jours après que le maréchal duc de Raguse arriva à Lyon: il +y a paru sans troupes, n'y a fait aucune menace, aucune démonstration +militaire; et depuis lors, non-seulement il n'y a pas eu le plus léger +mouvement, mais aucun bruit alarmant n'a désormais circulé. Cette +circonstance ne semble-t-elle pas faite pour achever de démontrer que le +repos de cette contrée n'eût jamais été troublé, si l'autorité y avait +été constamment entre les mains d'hommes capables de résister à toutes +les tentations, à toutes les passions, pour veiller courageusement à +l'exécution des lois, premier intérêt et première volonté du roi.</p> + +<p>«Je n'ai pas parlé encore de tous les moyens employés pour essayer de +tromper le gouvernement et la France sur l'intensité du mal que l'on +prétendait avoir arrêté, sur la gravité des dangers dont on se vantait +d'avoir sauvé le royaume.</p> + +<p>«Il me reste à jeter un coup d'oeil sur le plus déplorable, sur le plus +odieux de tous ces moyens, parce qu'il a entraîné des malheurs +irréparables, parce que la justice elle-même en est devenue complice, et +que des malheureux ont succombé dans le sanctuaire même où +l'indépendance et les lumières des magistrats semblaient leur promettre +et protection et justice.</p> + +<p>«Il devenait essentiel, pour ceux qui avaient proclamé l'existence d'un +atroce et immense complot, que les malheureux, de l'ignorance et de la +misère desquels on avait abusé, fussent jugés avec la plus grande +rigueur. La gravité des peines et le nombre des condamnés parurent un +moyen puissant de faire croire à la gravité du crime et au grand nombre +des coupables. Par une fatalité que je ne cherche point à expliquer, la +cour prévôtale n'a que trop bien servi cette odieuse combinaison.</p> + +<p>«On remarque d'abord le soin qu'elle a mis à diviser en onze procédures +différentes ce qui ne devait évidemment faire l'objet que d'une seule, +d'après le propre système de l'accusation. En effet, bien que les +mouvements eussent eu lieu dans diverses communes, ils avaient éclaté le +même jour et à la même heure, et dépendait, disait-on, d'un seul et +même complot.</p> + +<p>«Or cette division insolite et illégale n'a pas seulement eu l'effet de +prolonger pendant quatre mois la terreur que devaient répandre +l'instruction, les arrêts et les exécutions qui en étaient la suite; +elle a encore fourni, pour augmenter le nombre des victimes, un prétexte +qu'une seule et même procédure eût sans doute fait disparaître.</p> + +<p>«Vainement les auteurs du Code pénal, cédant à un sentiment d'humanité +et de justice et aux leçons de la prudence, avaient prescrit de ne +frapper, et même de ne poursuivre que les auteurs et les chefs, soit +qu'il s'agisse d'une association de malfaiteurs, soit qu'il s'agisse de +punir un attroupement séditieux. (Articles 100, 267 et 292.)</p> + +<p>«Vainement ici les procédures elles-mêmes attestaient-elles que les +auteurs ou directeurs vrais ou apparents du complot étaient contumaces; +que les infortunés qui gémissaient aux pieds de la cour prévôtale +n'étaient presque tous que de misérables paysans, qui s'étaient +assemblés en tumulte au bruit du tocsin et s'étaient dissipés, peu +d'heures après s'être réunis, sans avoir reçu les armes qui leur avaient +été promises, sans avoir vu les chefs qui devaient se mettre à leur +tête, et enfin sans avoir fait la plus légère tentative pour exécuter +le plan qu'on leur supposait.</p> + +<p>«La cour prévôtale, cédant sans doute à l'erreur, mais à l'erreur la +plus cruelle et la plus déplorable, a fait passer sur la fatale +sellette, à l'aide de ses onze procédures, cent cinquante-cinq accusés, +dont cent vingt-deux présents; et, dans ce nombre, le plus considérable +peut-être qu'aucune procédure criminelle ait jamais traîné devant les +tribunaux, chose horrible à dire! presque aucun n'a échappé à une peine +plus ou moins grave. Vingt-huit ont été condamnés à la mort; six aux +travaux forcés; trente-quatre à la déportation; quarante-deux à un +emprisonnement plus ou moins long, et les autres soumis à une longue +surveillance et à un cautionnement qu'ils sont hors d'état de fournir.</p> + +<p>«Ainsi, sur un attroupement qui n'a pas excédé deux cent cinquante +hommes, et dont soixante seulement étaient armés, plus de cent dix +auront été condamnés comme auteurs ou comme chefs de la sédition<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a> +<a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Dans une seule commune, Amberieux, dix-neuf sont désignés +comme ayant rempli des emplois.</blockquote> + +<p>«Et, de tous ces malheureux, un seul a fait résistance à la force +publique en blessant un gendarme qui allait le frapper. Tous les autres +ont fui désarmés avant que quelques cavaliers, envoyés à leur +poursuite, eussent eu le temps de les atteindre; et ceux qui, dans un +premier moment de terreur, avaient cherché un refuge dans les bois +étaient sortis de cet asile, se fiant aux proclamations et aux +promesses, qui étaient faites par leurs maires et par leurs curés, d'un +pardon généreux.</p> + +<p>«C'est dans ces circonstances, c'est au mépris de la double garantie +qu'offraient à ces hommes égarés et l'indulgence de la loi et la parole +de leurs magistrats et de leurs pasteurs, que cent cinquante familles +sont plongées dans le deuil, dans la misère et dans la désolation.</p> + +<p>«Cet aperçu est révoltant sans doute; il serait facile de le rendre plus +révoltant encore, en offrant ici le tableau des irrégularités graves et +nombreuses qui ont signalé et l'instruction et les arrêts. On eût dit +que la justice et la loi, indignées, avaient refusé, dans cette +circonstance, et leurs formes et leur langage. L'accusation, vaguement +conçue, était toujours suivie d'une non moins vague condamnation. +Souvent même la condamnation supposait un attentat dont l'accusation +n'avait pas parlé. En un mot, les arrêts ne ressemblaient que trop +souvent à ces jugements en masse qui nous rappellent une si terrible +époque, et dans lesquels le seul point important était qu'ils +continssent le nom des victimes.</p> + +<p>«La douzième procédure n'était pas encore terminée lors de l'arrivée du +maréchal dans la dix-neuvième division. Celle-ci était destinée à faire +justice des coupables qui pouvaient appartenir à la ville de Lyon.</p> + +<p>«L'instruction durait depuis quatre mois, et rien n'annonçait encore le +jour du jugement. Le maréchal demanda les causes de ce retard +extraordinaire et fâcheux; on ne put en donner de satisfaisantes. Il +insista pour qu'il fût mis un terme à l'horrible agonie des malheureux +que la hache menaçait encore et à l'épouvante que la contrée entière +éprouvait. Il l'obtint avec peine.</p> + +<p>«Le résultat a prouvé que la cour prévôtale n'avait pas épuisé ses +rigueurs. Mais la procédure est venue confirmer, ce qui était devenu +déjà si évident, que l'insurrection qui avait eu lieu ne tenait +nullement à ce plan vaste et combiné qu'on avait supposé; qu'il n'y +avait parmi les insurgés aucun but arrêté; les uns croyant s'armer pour +rétablir Napoléon, d'autres pour le prince d'Orange, ceux-ci pour la +république, ceux-là contre les étrangers; qu'il n'existait ni bandes +organisées, ni dépôt d'armes, ni chefs connus, ni sommes +distribuées<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>; que les séditieux n'ont su qu'entreprendre, et n'ont +rien entrepris; elle a prouvé enfin que l'insurrection était l'ouvrage +de quelques misérables, ardents à compromettre par les bruits +mensongers, par de fausses espérances et par des menées criminelles, +tous ceux que leur faiblesse, leur mécontentement et leurs besoins +rendaient plus susceptibles d'être leurs dupes.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a> +<a href="#footnotetag23"> +(retour) </a>Si ce n'est environ mille francs, sur lesquels le sieur +Barbier, révélateur, a réservé pour lui huit cent vingt et un francs.</blockquote> + +<p>«Mais ce qui en résulte de plus remarquable encore, c'est l'indice des +étrange moyens employés pour parvenir à ajouter au témoignage des +espions le témoignage de quelques-unes de leurs malheureuses victimes.</p> + +<p>«Cinq accusés, Vernay, Coindre, Caffe, Gaudet et Geibel, avaient, dans +leurs interrogatoires écrits, compromis diverses personnes; dans les +débats ils ont désavoué, comme d'horribles mensonges, les déclarations +qui les mettaient à l'abri de la justice et de la vengeance, et protesté +qu'elles leur avaient été arrachées par des menaces atroces, par +l'espérance que ces révélations les feraient acquitter; plusieurs même +ont protesté qu'on avait écrit ce qu'ils n'avaient pas dit dans leurs +interrogatoires, subis à la mairie. L'un d'eux surtout, le nommé Vernay, +qui, condamné à la peine de mort par contumace, avait été surpris dans +son asile, et se trouvait réduit à lutter contre une première +condamnation, épouvanté par sa position, par le sort de tant de +malheureux, avait perdu la raison et adopté aveuglément toutes les +fables dont on avait cru avoir besoin pour donner quelque crédit au +système d'accusation.</p> + +<p>«Arrivé devant la cour prévôtale, en présence d'un nombreux auditoire, +ce malheureux balbutia d'abord quelques mots dans le sens de ses +prétendues révélations; mais bientôt, cédant à ses remords et au cri de +sa conscience, il ne veut plus d'un salut qui lui coûte un parjure, et, +subissant l'entraînement que fait naître presque toujours une +inspiration généreuse, il s'écrie, avec cet accent que le mensonge +n'imite pas: «J'atteste ce Christ, qui est devant mes yeux, que ce que +j'ai dit n'est pas la vérité; on m'y a forcé par les plus terribles +menaces. Je vous eusse accusé vous-même, monsieur le président, si on +l'eût exigé. Me voilà à votre disposition; vous pouvez me faire mourir, +je le sais; mais j'aime mieux mourir sans honte et sans remords que de +vivre déshonoré par le mensonge et la calomnie: quand vous voudrez, je +suis prêt.»</p> + +<p>«Nous autres spectateurs de ce débat, nous nous souviendrons longtemps +de la profonde émotion que fit naître ce désaveu noble et touchant. Il +ne désarma pas les juges de Vernay: ils condamnèrent ce malheureux au +dernier supplice, pour n'avoir pas persisté dans sa prétendue +révélation. À côté de lui, Barbier, Volozan et Bitternay, qui +s'avouaient chef du complot, furent acquittés comme révélateurs.</p> + +<p>«Je me hâte d'ajouter que la cour prévôtale, sans doute subjuguée +elle-même par cette scène touchante, crut devoir surseoir à l'exécution +de son arrêt et que Vernay a sur-le-champ obtenu sa grâce.</p> + +<p>«Ici se terminent enfin les opérations de la cour prévôtale, relatives +aux événements du 8 juin. En parcourant cette esquisse rapide, le +lecteur ne verra que trop bien que les actes de l'autorité judiciaire ne +sont pas faits pour changer ou affaiblir l'opinion qu'on a recueillie de +l'examen des faits; il peut connaître maintenant la nature des +événements dont la France a été un instant la dupe, et le département du +Rhône la déplorable victime.</p> + +<p>«Après avoir essayé de donner une idée des malheurs qui ont accablé +cette contrée, de l'état de trouble et d'angoisse dans lequel elle était +plongée, il me reste à dire ce qui a été fait pour arrêter le mal et +prévenir celui qui était encore à craindre.</p> + +<p>«Les premiers soins du maréchal ont été de faire cesser l'arbitraire et +de rendre aux lois la force qu'elles avaient perdue; de faire tous ses +efforts pour rapprocher ce qu'on avait affecté d'isoler, calmer les +esprits qu'on avait exaspérés, former des réunions faites pour +représenter la ville, et non une faction, rendre à tous une justice +égale, tendre aux malheureux une main secourable.</p> + +<p>«Il a fallu ensuite inspirer aux persécuteurs une crainte utile, donner +quelque satisfaction aux persécutés; pour cela, huit maires ont été +suspendus de leurs fonctions<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, et six officiers ont été renvoyés. Le +gouvernement a sanctionné ces mesures. Les maires ont été définitivement +révoqués<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, et les six officiers renvoyés dans leurs foyers.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a> +<a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Deux de ceux qui ont signé la pétition adressée à la +Chambre des députés avaient chacun deux mairies à la fois. On leur a +laissé celle des communes où ils avaient leur résidence; le troisième +réside à Lyon, où son état de médecin le fixe toute l'année.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a> +<a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> On a feint de craindre une réaction dangereuse pour ces +maires révoqués. Deux rapports officiels ont été demandés sur cet objet; +tous deux ont prouvé que les craintes étaient mal fondées: les lois +protégent ces messieurs comme elles auraient dû protéger leurs +administrés.</blockquote> + +<p>«Il n'en a pas coûté davantage pour rétablir le calme; de nouvelles +autorités le maintiennent, et se feront bénir par une population +paisible.</p> + +<p>«Tous les condamnés à moins de cinq ans ont eu leur grâce entière; ceux +à plus de cinq ans ont été remis à un an; ceux à la déportation à trois +ans, ainsi que ceux condamnés aux travaux forcés; la peine de Vernay a +été commuée en dix ans de prison.</p> + +<p>«Toutes les amendes ont été remises, et c'est un bienfait qui touche +plus de cinq cents habitants.»</p> +<br> + +<h4>À SON EXCELLENCE, MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU</h4> + +<h5><span class="sc">président du conseil des ministres</span>.</h5> + +<p>«Monsieur le duc,</p> + +<p>«Vous vous rappellerez sans doute les sentiments pénibles que j'éprouvai +il a quelques mois, lorsqu'au retour d'une mission toute pacifique les +passions se déchaînèrent contre moi, quoique les résultats les plus +évidents et les plus salutaires attestassent à la France entière et les +intentions paternelles de Sa Majesté en me chargeant de cette mission, +et le but de mes efforts. Je pus mépriser les écrits obscurs qui furent +répandus contre moi; je dédaignai même de répondre aux sorties violentes +qui retentirent dans la Chambre des députés; j'avais pour moi +l'approbation publique et solennelle du roi, le sentiment d'avoir bien +fait, et l'ardeur de mes amis à me défendre et à fixer l'opinion sur les +circonstances qui caractérisent les événements qui ont momentanément +troublé la paix de la seconde ville du royaume. Aujourd'hui que la +résolution généreuse que prit dans le temps le colonel Fabvier est un +motif d'accusation contre lui; aujourd'hui que l'on veut mettre en +question la véracité de ses récits, lorsque ses récits lui ont été +inspirés par son amour du bien public et son attachement pour moi, je +dois prendre la parole, et par mon assertion y ajouter tout le poids que +je puis leur donner.</p> + +<p>«Les rapports que vous avez reçus de moi, monsieur le duc, lorsque toute +la vérité m'a été connue, établissent tous les faits dont le colonel +Fabvier a publié le tableau. Tout ce qu'il a écrit peut être justifié, +et, si jamais une enquête faite avec courage et impartialité constate +aux yeux de la France ce qui s'est passé dans ce malheureux pays, on +verra que de choses il aurait pu dire encore; et vous savez, monsieur le +duc, que ce n'est pas la première fois que j'exprime le voeu de cette +enquête. Beaucoup de gens ont paru blâmer les révélations faites par le +colonel Fabvier, et ceux-là mêmes n'avaient pas trouvé mauvais des +attaques injustes. Singulier privilége que celui qui autoriserait +l'attaque et proscrirait la défense!</p> + +<p>«On s'est récrié contre la censure qui a été faite des actes d'un +tribunal malheureusement trop célèbre. Je sais le respect que l'on doit +à la chose jugée; mais, lorsque les lois sont impuissantes pour réparer +les iniquités, il faut que l'opinion en fasse justice, qu'elles lui +soient signalées afin d'en prévenir le retour: ainsi, loin qu'il soit +contraire aux intérêts de la société de montrer au grand jour ce triste +monument des passions des hommes, cette manifestation est conforme aux +devoirs d'un bon citoyen, et certes ce serait assumer la durée de leurs +déplorables effets que de les enfouir au centre de la terre, comme +certaines gens en ont exprimé le désir avec tant de candeur.</p> + +<p>«On a prétendu que c'était attenter à la dignité du gouvernement, que de +signaler la coupable conduite de ses agents. L'honneur du gouvernement +n'est pas dans l'impunité de ceux qu'il emploie. L'homme qui, revêtu +d'un pouvoir, en use dans un but différent de celui pour lequel il lui a +été confié, l'homme qui en tolère un emploi condamnable, l'un et l'autre +sont coupables. Dépositaires d'une portion de l'autorité royale, de +cette autorité protectrice et salutaire à l'ombre de laquelle reposent +les citoyens, ils sont responsables du mal qu'ils ont fait comme du mal +qu'ils n'ont pas empêché; le dépôt qu'ils ont entre les mains est un +trésor dont le bon emploi intéresse autant et plus encore le souverain +que les citoyens; car, si la victime d'une injustice est blessée dans +ses droits, le souverain est menacé dans le premier de ses biens, dans +l'affection de ses peuples... Et quelle épouvantable conséquence ne +résulte-t-il pas de la conduite d'agents faibles ou passionnés, de +représenter aux yeux du peuple entier celui qui est dépositaire de la +toute-puissance comme incapable de protéger, et de représenter au +prince le peuple que des souffrances ont blessé, comme son ennemi, quand +au fond dur coeur ce peuple ne demandait pour prix de sa fidélité et de +son dévouement que la protection qu'il était en droit d'exiger, +protection qu'il était également dans l'intérêt, dans les devoirs et +dans les sentiments du monarque de lui accorder?</p> + +<p>«Pour combattre les assertions du colonel Fabvier, le général Canuel se +prévaut du dédommagement très-léger que je demandais en sa faveur, en +même temps que j'insistais sur la nécessité de son changement; il ne +devait voir dans ma conduite que mon impartialité et les incertitudes +que j'éprouvais encore. La vérité ne se montre qu'avec lenteur au grand +jour, et celui qui la cherche de bonne foi la contemple souvent pendant +longtemps avant de la reconnaître. Ce n'est que plus tard que j'ai +acquis les lumières qui ont fixé d'une manière absolue mon opinion sur +les événements de Lyon. Le général Canuel attaque en calomnie le colonel +Fabvier; il doit me comprendre dans son accusation, car je déclare ici +solennellement que l'écrit qu'il attaque ne renferme que la vérité. Au +surplus, si le général Canuel appelle devant les tribunaux tous ceux qui +professent hautement la même opinion, il y fera comparaître la France +presque entière.</p> + +<p>«Je vous demande pardon, monsieur le duc, de la publicité que je donne +à cette lettre; vous rendrez justice au motif qui me décide, et vous +êtes trop familier avec les sentiments d'honneur et de délicatesse pour +ne pas l'approuver.</p> + +<p>«Je prie Votre Excellence de recevoir l'assurance de ma haute +considération.</p> + +<p class="rig">«<span class="sc">LE MARÉCHAL, DUC DE RAGUSE</span>.</p><br><br> + +<p>«Châtillon-sur-Seine, le 1er juillet 1818.»</p> +<br> + +<h4>NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LES ÉVÉNEMENTS DE LYON<br> +<span class="sc">adressée aux membres de la chambre des députés.</span></h4> + +<p>«On vient de rendre compte à la Chambre des députés d'une pétition +signée par trois maires du département du Rhône qui réclament contre les +dispositions qui les révoquent. Les conclusions de la commission, +adoptées par la Chambre, en ont fait justice et pourraient me dispenser +de donner des explications à cet égard. Cependant, comme il est étrange +que des individus placés dans leur position osent appeler l'attention +publique sur eux, et comme le profond silence qui a été gardé sur les +événements de Lyon pourrait donner de la consistance à ces libelles +répandus chaque jour pour égarer les esprits, je sens qu'il est de mon +devoir de donner, sinon un détail complet de ce qui s'est passé, ce +serait dépasser les bornes que je me suis prescrites, et d'autres s'en +chargeront bientôt; mais au moins je veux soulever assez le voile pour +que l'opinion publique puisse enfin se fixer.</p> + +<p>«Je commencerai d'abord par répondre à la pétition des maires; +j'entrerai ensuite en matière.</p> + +<p>«La pétition est signée par MM. Henri Destournelles, Durand et Figurey.</p> + +<p>«M. Destournelles était tout à la fois maire du faubourg de la +Guillotière et de la commune de Saint-Didier au Mont-d'Or. Il lui était +impossible de remplir cette double fonction; je lui ai ôté la mairie qui +était loin de sa résidence.</p> + +<p>«M. Durand était également maire de deux communes, celle de Neuville et +celle de Fleurieux. Il ne pouvait pas occuper deux mairies ensemble; je +lui ai ôté celle de Neuville, et cet acte a paru un grand bienfait aux +habitants, qui en ont témoigné hautement toute leur joie.</p> + +<p>«M. Figurey est un médecin qui passe sa vie à Lyon, et qui cependant +avait été nommé maire de Brignais. Les occupations de son état +l'empêchaient de remplir ses fonctions municipales, et notamment le 8 +juin il s'est bien gardé de se rendre à son poste pour y faire respecter +l'autorité du roi.</p> + +<p>«Tels sont les individus et les circonstances qui servent de prétexte à +une pétition présentée contre un prétendu abus de pouvoir. Voyons +maintenant ce qui s'est passé à Lyon.</p> + +<p>«Je n'ai pas le projet de repousser des injures; mais je sens le besoin +de prendre la défense de Français que l'on signale à la haine de leurs +concitoyens sans qu'ils l'aient méritée. L'exposé de quelques faits +préparera les esprits à la connaissance de tristes vérités, et il sera +prouvé un jour que cette ville qu'on se plaît présenter comme un foyer +de troubles et de révoltes a éprouvé tous les maux que les malheurs de +notre époque et l'esprit de persécution de quelques individus pouvaient +réunir sur elle, sans que la masse de sa population ait cessé d'être +résignée, fidèle, amie de l'ordre et de la paix.</p> + +<p>«J'arrivai à Lyon le 3 septembre, muni des pouvoirs les plus étendus +pour les circonstances les plus extraordinaires. Je ne vis d'abord que +les autorités. Toutes s'accordaient dans leurs récits. À les entendre, +le danger avait été immense; on devait le salut de la ville et de la +France à leur énergie; le peuple était comprimé par la terreur +militaire, malgré le nombre et la fureur des factieux; leurs +combinaisons embrassaient, disait-on, le monde entier, et les +révolutions de Lisbonne et de Fernambouc, d'accord avec celle de Lyon, +en étaient la conséquence. Depuis le 8 juin, on n'avait cessé de +prédire des mouvements pour les jours fixes: le 25 août avait été +désigné pour une insurrection générale; la tranquillité ne fut pas +troublée, mais la terreur avait été si vive, que, suivant le rapport de +M. le maire de Lyon, six mille personnes en étaient sorties +l'avant-veille.</p> + +<p>«Par suite de ces inquiétudes, fondées ou imaginaires, les autorités +prenaient, sans s'inquiéter des lois, les précautions que leur +inspiraient leurs craintes ou tout autre motif. Ainsi les troupes +faisaient le service le plus actif et les patrouilles les plus +rigoureuses, auxquelles se joignaient encore des hommes de bonne +volonté, choisis particulièrement pour ce service. Les espions des +différentes polices organisées dans Lyon se croisaient dans les ateliers +et les cabarets; les prisons étaient remplies sans qu'on songeât à +exécuter les articles peu nombreux des lois qui veillent aux droits et à +la santé des détenus. Les rapports des diverses autorités au +gouvernement s'accordaient dans leurs éloges réciproques et dans les +plans de conspiration qu'ils prétendaient découvrir. Les agents +subalternes imitaient ce zèle. Ainsi chaque citoyen était exposé à +l'action illégale d'une foule d'agents plus ou moins insolents; des +visites domiciliaires se faisaient arbitrairement depuis un an par des +officiers, des commissaires, etc., sans qu'on observât aucune des +formalités voulues par les lois; des espions, qui ne trouvaient pas +matière à montrer leur zèle et à gagner leur argent, cherchaient à +organiser des troubles; lorsqu'un d'eux était tombé dans les filets de +quelque autre, il était réclamé par une autorité qui l'avouait, et il +sortait de prison pour aller opérer ailleurs. Le spectacle, les lieux +publics, avaient été abandonnés par les citoyens opprimés. Les officiers +en non-activité étaient principalement l'objet de toutes les +persécutions, de toutes les embûches, de toutes les humiliations; dans +quelques communes, on voulut même, lors du désarmement, les forcer à +déposer leurs épées à la mairie!</p> + +<p>«Le maire de Lyon avait fait jeter dans les cachots et entasser dans les +caves de l'hôtel de ville plus de deux cents personnes, et tel individu, +ainsi qu'il a été prouvé par les débats devant la cour prévôtale, est +resté quatre-vingt-deux jours au secret sans être interrogé, et +cependant a fini par être acquitté. Plus de vingt personnes, qui +n'étaient accusées d'aucun délit, avaient été également arrêtées d'après +ses ordres, et dans l'objet seul de les forcer à dire où étaient leurs +parents ou leurs amis, leurs pères mêmes!</p> + +<p>«Le même magistrat présidait un tribunal que la loi ne connaît pas et +condamnait à des amendes et à la prison.</p> + +<p>«Les campagnes éprouvaient aussi des vexations sans nombre et presque +incroyables. Des rapports officiels que j'ai entre les mains, font +connaître que tel ou tel maire a imposé les corvées les plus pénibles +aux habitants de sa commune, sans autres règles que son caprice ou sa +haine, dégradé, sous de vains prétextes, les propriétés de ceux de ses +administrés qui avaient encouru sa disgrâce, imposé des amendes et levé +des contributions sans y être autorisé et sans en rendre compte; que +tels ou tels autres, qui se prétendent royalistes, ont défendu de fêter +la Saint-Louis, et ont requis la gendarmerie pour dissiper, ce jour-là, +des danses paisibles, par opposition, sans doute, à l'esprit de sagesse, +de modération et d'équité qui anime le roi.</p> + +<p>«Partout enfin la terreur et la tristesse étaient peintes sur tous les +visages, et les gens sages voyaient qu'une semblable conduite amènerait +une insurrection réelle et une catastrophe.</p> + +<p>«Telle était la situation de Lyon à l'époque de mon arrivée.</p> + +<p>«Après quelques visites et des revues, je réunis chez moi toutes les +sociétés, rompues depuis longtemps. J'invitai toutes les +administrations, des officiers de chaque régiment, quelques officiers en +non-activité, et les principaux négociants et fabricants sur la liste +qui me fut fournie par le maire.</p> + +<p>«Pendant la première soirée, un de mes aides de camp remarqua un +factionnaire qui, placé sur le quai, repoussait au loin les habitants +qui passaient sous la croisée. L'officier, interrogé sur cette consigne, +que personne n'avait donnée, répondit: «Oh! les habitants sont si +méchants, que, si on les laissait approcher, ils jetteraient des pierres +dans les croisées.» On fit retirer cet homme, et bientôt le quai fut +couvert de curieux, sans qu'on entendît d'autre bruit que quelques cris +de <i>Vive le roi!</i> en signe d'un commencement d'espérance.</p> + +<p>«Un dernier trait, ajouté à ceux que j'ai déjà cités plus haut, achèvera +de faire connaître jusqu'à quel point était porté le système de terreur +militaire adopté par les autorités.</p> + +<p>«Peu de jours après mon arrivée à Lyon, quelques prisonniers, détenus à +la maison de Saint-Joseph, se prennent de dispute avec le factionnaire +placé à l'extérieur. La querelle s'échauffe; le soldat se prétend +insulté: il fait feu; la garde sort; on tire encore deux coups de fusil: +trois prisonniers sont grièvement blessés, et le concierge manque être +tué lui-même. Et c'est sur l'<i>usage</i> que l'officier prétend s'excuser! +«Jusque-là, dit-il dans son rapport, on a tiré presque journellement.» +Effectivement, l'enquête qui fut faite prouva que, antérieurement, dans +trois circonstances différentes, on avait tiré, et qu'une fois un +prisonnier avait été tué roide sur la place.</p> + +<p>«Je fis mettre au conseil de guerre l'officier et les soldats qui +avaient fait feu. Ils furent acquittés. Le procureur du roi appela de ce +jugement au conseil de révision, et, quoique la procédure offrît de +nombreuses omissions dans les formalités exigées par la loi, quoique le +jugement lui-même fût entaché d'une cause de nullité, il fut confirmé +par le conseil de révision. J'avais fait ce que j'avais pu pour qu'un +pareil attentat ne demeurât pas impuni. On peut voir le jugement à la +suite de cette note; on y lira qu'il suppose qu'une consigne existait +qui ordonnait de tirer sur les prisonniers qui se montreraient à travers +les barreaux de leurs croisées.</p> + +<p>«Je pourrais ajouter d'étranges choses à ce tableau; mais cela me paraît +superflu. Je ne puis cependant m'empêcher de parler des travaux de la +cour prévôtale; ses travaux expirent, et je me restreindrai autant que +possible.</p> + +<p>«Un mouvement insurrectionnel éclate le 8 juin, mouvement prévu et +annoncé. Le tocsin sonne dans onze communes. À ce signal, calcul fait +sur les lieux, deux cent cinquante à trois cents individus se +réunissent, chacun dans leur commune. Un certain nombre accourt avec des +seaux, ainsi qu'il a été prouvé par les débats, croyant arriver à un +incendie. Sur les deux cent cinquante, à peine soixante étaient armés; +aucun d'eux n'avait de munitions. De ces deux cent cinquante individus, +cent cinquante-cinq ont été mis en jugement, presque tous condamnés, +dont vingt-huit à mort, parmi lesquels onze ont été exécutés. Un enfant +de seize ans perd la vie pour avoir fait une menace que cependant il n'a +pas exécutée. Les dispositions du Code qui sont favorables aux accusés +sont violées ouvertement, et la procédure est conduite de telle manière, +que les individus qui sont condamnés le plus justement le sont cependant +d'une manière illégale. Cette malheureuse procédure dure cinq mois, et +pendant cinq mois la terreur règne partout.</p> + +<p>«Telle est, en peu de mots, l'histoire de la cour prévôtale de Lyon; +mais le roi, dont la justice est toujours là pour tout réparer, dont la +bonté est inépuisable pour pardonner, vient de rendre un grand nombre de +ces malheureux à la société et d'adoucir beaucoup le sort de ceux +auxquels il ne pouvait pas entièrement faire grâce.</p> + +<p>«Tel est, je le répète, le tableau fidèle de ce qui s'est passé à Lyon. +J'ai trouvé ce pays dans un état d'agitation extrême, chacun croyant +marcher sur un volcan. Je n'ai point amené de troupes avec moi, je n'ai +point fait de dispositions qui pussent en imposer, et, du jour de +l'arrivée de l'envoyé du roi, la tranquillité a été rétablie et n'a pas +cessé un instant de régner; et, quoique les dispositions qui, dans mon +opinion, doivent en assurer la durée n'aient pas été complétement +prises, il est probable qu'elle ne sera plus troublée. Ce qui s'est +passé avant et depuis mon arrivée suffit pour expliquer à tout esprit +clairvoyant la cause des troubles et le moyen de maintenir le calme et +la paix chez une population qui ne demande que repos et protection.</p> + +<p>«Les actes que j'ai faits dans ma mission se bornent à la révocation de +quelques maires, devenue indispensable; au renvoi de six officiers, dont +la conduite avait provoqué cet acte de sévérité, et à la mise en +jugement, et, par suite, la condamnation de deux gendarmes qui avaient +laissé échapper un prisonnier. J'ai réclamé partout l'exécution des +lois, fermé le tribunal arbitraire présidé par le maire de Lyon, envoyé +les détenus devant leurs juges naturels, et, pénétré de l'esprit qui +anime le roi et de l'importance des devoirs qui m'étaient imposé, j'ai +mis toute l'énergie dont j'étais capable à assurer le règne de la +justice. Pas un seul individu n'a été arbitrairement arrêté par mes +ordres, mais j'ai fait élargir ceux qui étaient détenus illégalement. +Enfin, je suis parvenu à rétablir l'empire des lois, premier besoin des +hommes qui vivent en société, et garantie de leur repos et de leur +bonheur. Plus les passions seront déchaînées contre moi, et mieux je +sentirai le bonheur, je dirai presque le mérite d'avoir rendu la paix à +une si nombreuse population, à la seconde ville du royaume, à ce foyer +si admirable de notre industrie.»</p> +<br> + +<h4>PIÈCES RELATIVES À L'AFFAIRE DE LYON.</h4> + +<p><span class="sc">notice des arrêts de la cour prévôtale du département du rhône, à +l'occasion des événements du mois de juin 1817; et motifs de lettres de +grâce et de contestation de peines pour la plupart des accusés qu'elle a +condamnés.</span></p> + +<p>«La ville de Lyon et le département du Rhône ont prouvé leur amour pour +les lois et leur disposition à la tranquillité, par la longue patience +qu'ils ont montrée dans l'état d'oppression et de persécution où ils ont +gémi pendant longtemps, et la richesse de ce pays garantit suffisamment +l'éloignement qu'il doit avoir pour l'anarchie, et son attachement pour +l'ordre.</p> + +<p>«Les mouvements qui se sont fait sentir au mois de juin dernier, sur +deux points du département, dans dix ou douze communes, ne démentent +point ce bon esprit: conçus sans aucun but fixe, sans plan déterminé, +sans aucuns moyens d'exécution, par un petit nombre d'obscurs +perturbateurs, ils ne furent, pour la plupart des habitants qui y ont +pris part, paysans grossiers, pauvres et crédules, que le fruit d'une +surprise.</p> + +<p>«Ce n'est pas sans étonnement que les hommes non prévenus ont entendu +répéter jusqu'à satiété, par une certaine faction, que ces passagères et +vagues agitations avaient mis l'État et le trône en danger. La moindre +attention aux moyens employés pour les produire, au peu de suites +qu'elles eurent, à l'impuissance et au petit nombre des insensés qui +avaient rêvé un mouvement, aurait suffi pour dissiper toutes ces +illusions si elles avaient été de bonne foi.</p> + +<p>«Il est certain que, dans toutes les communes où il y a eu de +l'agitation, on avait commencé par sonner inopinément la cloche +d'alarme, signal accoutumé des incendies, bien certain qu'on était de +voir accourir aussitôt, comme dans un piége, la foule des curieux et des +oisifs, avec celle des bons habitants qui croiraient voler au secours de +leurs voisins. À cet appel inattendu même des officiers municipaux, +comme les débats l'ont constaté, on accourut en effet de toute part. À +Millery surtout on vit beaucoup d'habitants se présenter sur la place +avec des seaux; ceux d'Irigny accoururent à Saint-Genis où le tocsin se +faisait aussi entendre, mais isolément ou par petits groupes et presque +tous sans armes; la même cause produisit ailleurs de semblables effets.</p> + +<p>«Lorsque ces rassemblements furent formés, des chefs plus ou moins +audacieux, comme l'a dit le procureur du roi, cherchèrent, soit par des +menaces, soit par de fallacieuses illusions à égarer, à entraîner la +multitude, ce qui prouve qu'elle n'était ni instruite ni complice des +desseins des agitateurs.</p> + +<p>«Ces fourberies, ces menaces, ont été constatées par tous les débats et +même par un grand nombre de déclarations écrites; elles étaient de +nature à intimider une population ignorante et grossière, façonnée par +état à l'obéissance et à la servitude; toutefois elles eurent peu de +succès. M. le procureur du roi l'a dit lui-même: «on ne put faire en +chaque endroit que de fort légères recrues<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> parmi les propriétaires;» +il n'y eut qu'un petit nombre d'hommes appartenant aux dernières classes +de la société, les vrais prolétaires, qui se laissèrent entraîner: +circonstance qui diminue beaucoup encore l'importance qu'on a voulu +donner au mouvement.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a> +<a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Il est constant que deux cent cinquante personnes au plus +ont pris part aux rassemblements, et que, dans ce nombre, il n'y eut pas +soixante ou soixante-dix hommes de réellement armés, et la plupart sans +munitions.</blockquote> + +<p>«Dans le fait, que se passa-t-il? la populace fit ce que fait toujours +en pareil cas une populace déchaînée: elle commit çà et là quelques +excès en pillant dans quatre ou cinq maisons des boissons, des +comestibles, des effets mobiliers; elle insulta ou arrêta trois curés, +trois ou quatre maires et autant de gardes champêtres; elle enleva dans +quelques lieux le drapeau blanc; plusieurs reprirent la cocarde +tricolore; d'autres firent entendre des cris de <i>Vive l'Empereur!</i> À +Millery, la nuit se passa à combattre entre le maire des Cent-Jours et +le nouveau maire, pour la conservation ou la conquête du fauteuil +municipal; mais nulle part on ne vit aucun corps organisé, formé en +bande proprement dite; nulle part il n'y eut un seul officier nommé; +nulle part on ne forma aucune entreprise; ni l'on ne se mit en marche +régulière contre Lyon; tout se passa en vaines agitations, sans but, +sans plan et sans moyens, comme on l'a déjà dit.</p> + +<p>«Telle est l'histoire très-fidèle de tous les événements des 8 et 9 +juin: elle est constatée par les déclarations écrites des témoins, par +les débats des audiences, par les arrêts mêmes de la cour prévôtale; un +seul coup de pistolet fut tiré dans les douze communes; tout le bruit ne +fut, comme l'a dit encore M. le procureur du roi, «qu'un court orage que +nos campagnes entendirent gronder. Il ne fallut que diriger quelques +brigades de gendarmerie, quelques détachements de chasseurs sur les +divers points menacés... Et, à la fin du jour, la plupart de ces bandes +étaient presque de toutes parts rompues, fugitives et dispersées.» Le +lendemain, à six heures du matin, tout était rentré dans l'ordre.</p> + +<p>«Voilà ce qu'on a présenté à la France et à l'Europe comme un attentat +qui avait compromis les destinées du royaume. Ce n'est pas seulement +l'ambition de quelques hommes en place qui s'est livrée à ces +exagérations pour surprendre les faveurs du prince, une faction trop +connue, celle des ultra-royalistes, en a fait encore son point d'appui +pour décrier le roi, son gouvernement et ses principes, pour diffamer le +ministère et ses intentions, pour rejeter sur les débris épars de +l'armée les fautes de quelques militaires en retraite. C'est cette +faction qui, affectant de confondre tous les royalistes constitutionnels +et soumis, c'est-à-dire la masse du peuple français, avec une poignée +d'obscurs séditieux, se félicitait avec une joie barbare d'un événement +qui lui semblait devoir ruiner à son profit le système politique adopté +par le roi et ses ministres.</p> + +<p>«C'est dans ces circonstances que la cour prévôtale a tiré son glaive.</p> + +<p>«Appelée spécialement, par la loi de son institution, à poursuivre et +punir toute réunion séditieuse, elle ne fit que son devoir en procédant +contre les coupables.</p> + +<p>«Mais ce devoir avait sa mesure et ses bornes tracées par la politique +et l'humanité non moins que par les lois, et c'est ce qu'elle ne comprit +pas.</p> + +<p>«En général, lorsqu'il s'agit de crimes commis par la multitude, la +raison d'État demande une grande circonspection. L'utilité publique, qui +est la première mesure des peines, veut quelquefois qu'on fasse grâce à +cause des conjonctures des temps et des lieux; il est des cas où le vrai +magistrat, reculant, effrayé comme la loi elle-même, devant un trop +grand nombre de coupables, renonce à punir comme il le pourrait, ou ne +frappe qu'à demi, de peur qu'une justice trop sévère ne ressemblât à une +vengeance, et les supplices à une réaction.</p> + +<p>«Cette modération est surtout nécessaire après une grande révolution: +«Quand une république, suivant le langage de Montesquieu, et l'on sait +que ce nom ici signifie toute espèce d'État; quand une république est +parvenue à détruire ceux qui voulaient la renverser, il faut se hâter de +mettre fin aux vengeances, aux peines, aux récompenses mêmes... Il vaut +mieux, dans ce cas, pardonner beaucoup que punir beaucoup; exiler peu +qu'exiler beaucoup... sous prétexte de la vengeance de la république, on +établirait la tyrannie des vengeurs... Il faut rentrer le plus tôt que +l'on peut dans ce train ordinaire du gouvernement où les lois protégent +tout et ne s'arment contre personne.» Ce tableau semble avoir été fait +pour le temps où nous sommes.</p> + +<p>«Au moins n'aurait-on dû rechercher que les excitateurs, les chefs +attroupements.</p> + +<p>«Une cause, disent les criminalistes, qui doit faire diminuer la peine +due au crime est la multitude et le grand nombre des délinquants, comme +dans les séditions, émotions populaires, rébellions, etc.; car, dans ces +cas, on ne doit punir que les principaux moteurs du crime.»</p> + +<p>«Les philosophes ont été du même sentiment que les criminalistes; ils +ont écrit partout cette maxime déjà énoncée plus haut, «qu'en matière de +crimes commis par une multitude la raison d'État et l'humanité demandent +une grande clémence.»</p> + +<p>«Les législateurs ont mille fois consacré cette doctrine tutélaire.</p> + +<p>«Louis le Grand, dans sa célèbre ordonnance de 1670, ordonna que, dans +le cas d'un crime commis par une communauté d'habitants, le procès fût +fait particulièrement aux principaux auteurs du crime et à leurs +complices.</p> + +<p>«Bonaparte et son gouvernement, qu'on n'accusera certainement ni de +pusillanimité ni d'une excessive indulgence, a rempli son Code pénal, le +même qui nous gouverne aujourd'hui, des distinctions à faire entre les +chefs et leurs instruments.</p> + +<p>«S'agit-il par exemple d'une association de malfaiteurs? L'article 267 +prescrit de poursuivre les auteurs et directeurs de l'association, les +commandants en chef ou en sous-ordre de ces bandes, et épargne le reste.</p> + +<p>«S'agit il de réunions illicites? L'article 292 ne prescrit encore de +poursuivre que les chefs, directeurs ou administrateurs de +l'association.</p> + +<p>«S'agit-il enfin d'attroupements séditieux, de bandes armées, quel qu'en +soit l'objet? Les articles 100 et 213 ordonnent expressément «qu'il ne +soit prononcé aucune peine contre ceux qui, ayant fait partie de ces +bandes, sans y exercer aucun commandement, et sans y remplir aucun +emploi ni fonction, se seront retirés au premier avertissement des +autorités civiles ou militaires, ou même depuis, lorsqu'ils n'auront été +saisis que hors des lieux de la réunion séditieuse, sans opposer de +résistance et sans armes.</p> + +<p>«Ils ne seront punis dans ces cas (ajoute la loi), que des crimes +particuliers qu'ils auraient personnellement commis, et néanmoins ils +pourront être renvoyés pour cinq ans, ou au plus jusqu'à dix, sous la +surveillance spéciale de la haute police.</p> + +<p>«La raison de cette indulgence est que, s'il importe de punir les +séditieux, il importe encore plus de prévenir les séditions. Il fallait +donc poursuivre les chefs et épargner leurs malheureux instruments, au +lieu de frapper en détail et d'affaiblir, en la divisant, l'action de la +justice. Une seule séance de deux ou trois jours eût suffi au plus +terrible exemple, et ce coup unique, tombé avec l'éclat et la rapidité +de la foudre sur ceux qui s'étaient mis à la tête des attroupements, eût +été pour toutes les factions une leçon plus utile que cette profusion de +supplices, qui n'a jamais rendu les hommes meilleurs, et qui, en se +répétant de mois en mois, depuis le mois de juin, sans qu'on puisse +encore en apercevoir le terme, n'a pu servir qu'à aigrir les esprits, à +tourmenter l'opinion, et épouvanter toutes les imaginations.</p> + +<p>«Malheureusement la cour prévôtale, entourée de clameurs +ultra-royalistes, et se faisant peut-être elle-même une fausse idée des +dangers qu'on avait pu courir, s'est laissé dominer par un système +aveugle de sévérité; réunissant ce qu'il fallait séparer, séparant ce +qu'il fallait réunir, elle a confondu les chefs avec leurs instruments, +et elle a divisé en onze procédures, qui ont duré quatre mois, la +poursuite de ces divers attroupements, qui pourtant, ne formant à ses +yeux qu'un seul et même crime, ne devaient être dans cette pensée que la +matière d'une seule et même instruction.</p> + +<p>«C'est ainsi que cent vingt-deux individus présents ont été mis en +jugement, et trente-trois par contumace, en tout cent cinquante-cinq, +nombre effrayant, dont aucune conspiration, aucune sédition, aucun +événement, n'avaient jamais donné l'exemple; de ces cent cinquante-cinq +accusés, quarante-cinq seulement ont été acquittés, mais à la charge, +pour la plupart, d'une surveillance et d'un cautionnement qu'ils ne +sauraient fournir; vingt-huit ont été condamnés au dernier supplice, que +onze ont subi; quarante-deux ont été condamnés à un emprisonnement plus +ou moins long; six aux travaux forcés; trente-quatre à la déportation.</p> + +<p>«Cent cinquante familles ainsi retranchées en un instant de la société; +deux ou trois cents enfants réduits à la misère et au désespoir, non +moins perdus pour la société, par la mendicité, le vagabondage et les +vices qui en sont la suite; une foule de parents, de vieillards privés +de tout appui sur les bords de la tombe; un nombre si extraordinaire de +victimes aurait droit d'intéresser la bonté et la sagesse du +gouvernement, quand même les méprises déplorables qui ont déterminé +leurs condamnations ne seraient pas un appel suffisant à sa justice.</p> + +<p>«D'abord on se plaint, non sans quelque apparence de raison, de l'espèce +de déloyauté avec laquelle ont été arrêtés et livrés à la cour prévôtale +la plupart des accusés qu'elle a atteints. Dispersés, comme on l'a dit, +à la première apparition des gendarmes, et revenus bientôt du funeste +égarement où les avaient entraînés leur crédulité et leur faiblesse, ils +s'étaient retirés dans les bois, isolés et sans armes, poursuivis par le +remords non moins que par la crainte. Des maires, des curés, même des +militaires, prennent sur eux de publier, et ce fut sans doute de bonne +foi, qu'un pardon généreux attend les fugitifs qui rentreront +paisiblement dans leurs foyers, et que la justice ne s'arme que contre +les chefs. Pleins de confiance en ces paroles, et incapables de mesurer +la profondeur du précipice creusé par leur imprudence, les fugitifs +regagnent paisiblement leurs habitations et se présentent volontairement +aux autorités civiles et militaires. Deux jours s'écoulent, et ils sont +tous arrêtés. Trois d'entre eux, dans la seule commune de Saint-Andéol, +payent de leur tête leur fatale sécurité; sept, de la déportation; deux, +des travaux forcés; ceux des autres communes ne sont pas plus heureux.</p> + +<p>«L'instruction et les débats s'ouvrent enfin, et ne répondent que trop +aux préliminaires: les jugements semblent arrêtés d'avance d'après de +secrètes notions indépendantes des débats. Tout le monde a remarqué que +les accusés étaient toujours rangés, sur la fatale sellette, dans +l'ordre où ils devaient être frappés. Ils étaient rangés en forme de +demi-cercle ouvert du côté des juges; les premiers, en commençant par +l'extrémité du côté gauche, étaient destinés à la mort; ceux qui les +suivaient, à la déportation: les autres, aux travaux forcés; ensuite, à +l'emprisonnement; les derniers, formant l'extrémité à droite, +composaient le petit nombre qui devait être acquitté. Il est remarquable +que, de dix arrêts rendus par la cour prévôtale, il n'en est pas un seul +qui ait trahi ces prévoyantes dispositions: ni les efforts des avocats, +ni les lumières produites par les débats, n'y ont jamais apporté le +moindre changement. L'événement était tellement prévu d'après cet +arrangement, que le peuple, toujours si avide de ce genre de spectacle, +avait presque déserté les audiences dans les derniers temps.</p> + +<p>«Abordons maintenant chacun des arrêts de la cour prévôtale; +apprécions-en les dispositions principales.</p> + +<p>«La première erreur où la cour prévôtale est tombée, c'est de se +considérer comme juge du crime de complot ou attentat contre l'État ou +le gouvernement, tandis quelle ne doit connaître que des réunions +séditieuses, soit qu'elles aient rapport à des crimes d'État ou à tout +autre crime ou délit.</p> + +<p>«En effet, ce qui constitue la juridiction prévôtale, c'est moins la +nature du crime que la manière dont il est commis.</p> + +<p>«C'est ainsi, par exemple, que l'assassinat est cas prévôtal, s'il a été +commis sur un grand chemin, et non s'il a été commis ailleurs.</p> + +<p>«C'est ainsi que les actes séditieux sont cas prévôtaux, s'ils ont été +commis dans les lieux publics ou destinés aux réunions habituelles de +citoyens, et non s'ils ont éclaté dans d'autres lieux.</p> + +<p>«C'est pour cela que, d'après l'article 9 de la loi prévôtale du 20 +décembre 1815, les réunions séditieuses sont toujours cas prévôtaux, +quel qu'en soit l'objet, et, s'il est permis à ces tribunaux d'examiner +les rapports qu'elles peuvent avoir avec la sûreté de l'État, ce n'est +nullement comme juges des crimes d'État, c'est seulement comme juges de +la peine qui doit être infligée aux séditieux, selon les circonstances.</p> + +<p>«La mission de la cour prévôtale était donc uniquement de poursuivre les +réunions séditieuses reprochées à quelques habitants des campagnes, soit +qu'elles eussent ou non des rapports avec des complots contre le +gouvernement. Ses devoirs et son autorité, dans cette circonstance, +étaient réglés par l'article 97 du Code pénal, qui a pour objet la +sédition formée pour le renversement du gouvernement; par l'article 98 +qui se rapporte à d'autres crimes politiques; par les articles 209, 210, +211, 212, qui ont en vue des crimes ou délits privés; elle pouvait punir +de mort dans le cas de l'article 97; de la déportation dans le cas de +l'article 98; de réclusion, de travaux forcés ou d'emprisonnement, dans +le cas des articles 209, 210, 211 et 212; elle devait acquitter, d'après +les articles 100 et 213, les accusés qui, n'ayant exercé aucun +commandement ou emploi dans les réunions séditieuses, auraient été +arrêtés hors du lieu des réunions séditieuses, sans résistance et sans +armes. Mais, en aucun cas, elle ne devait appliquer les articles 87, 88 +et 91, qui n'ont pour objet que les attentats ou complots contre la +sûreté de l'État, lesquels ne sont point dans ses attributions, et qui +n'ont jamais cessé d'appartenir aux cours d'assises; témoin, à Paris, la +conspiration de l'<i>Épingle noire</i>, quoiqu'elle parût avoir reçu un +commencement d'exécution; témoin à Lyon la conspiration toute récente de +Chambouret, et auparavant celle de Nossel, Lavalette et Montain, +auxquelles on a prétendu rattacher celle qui nous occupe, et qui n'ont +pas laissé d'être jugées par la cour d'assises, quoique postérieures à +la loi institutive des cours prévôtales.</p> + +<p>«C'est ce que la cour prévôtale de Lyon n'a jamais voulu comprendre; de +onze arrêts qu'elle a rendus, il en est huit où les condamnations ont +été opiniâtrement fondées sur les crimes d'État définis aux articles 87, +88 et 91 du Code pénal, sans que jamais elle ait voulu appliquer les +articles 97 et 98, qui, réunis à l'article 9 de la loi prévôtale, +étaient cependant la source principale de sa compétence; d'où il suit +que des arrêts, même justes au fond, et qu'on pourrait justifier par les +articles 97 et 98, n'en sont pas moins illégaux.</p> + +<p>«En vain le barreau, affligé d'une si cruelle méprise, après les deux +premiers arrêts, se réunit pour charger Me Guerre, l'un des anciens du +barreau, et l'un des défenseurs dans la cause des habitants de +Saint-Andéol, de défendre, au nom de tous, la vraie doctrine; tous les +efforts de cet orateur et de ses collègues furent inutiles: rien ne put +retirer la cour prévôtale de la fausse voie où elle s'était engagée.</p> + +<p>«Il faut donc retenir, sous ce premier point de vue, que toutes les +condamnations fondées sur les articles 87, 88 et 91 ont été +très-illégales; s'il en est plusieurs qu'on puisse justifier par +l'application qui eût dû être faite des articles 97 et 98, il en est un +bien plus grand nombre qu'on peut blâmer, d'après le refus constant qui +a été fait de l'application des articles 100 et 213.</p> + +<p>«Un autre genre de crime, dont la cour prévôtale s'est emparée, et qui +n'était pas de sa compétence, c'est celui de non-révélation: elle a +souvent puni ce crime; et cependant la loi du 20 décembre 1815 ne lui en +attribue point le pouvoir. Il est aisé de comprendre, en effet, que la +cour prévôtale, n'étant appelée à connaître que de crimes connus +très-publiquement, ne pouvait être compétente pour juger le crime de +non-révélation, qui est le crime du silence, et, par conséquent, +l'opposé de ceux attribués aux cours prévôtales.</p> + +<p>«Ce qui n'est pas moins affligeant dans les arrêts de la cour prévôtale, +c'est de voir que souvent les condamnations ne répondent pas même aux +accusations qui y sont énoncées, c'est-à-dire que des prévenus ont été +condamnés pour des crimes dont ils n'avaient pas été accusés, dont ils +n'ont pu se défendre, et sur lesquels ne portaient pas les arrêts de +compétence.</p> + +<p>«Enfin ce qui comble la mesure de ses irrégularités, c'est la manière +vague dont les accusations et les condamnations se trouvent exprimées +dans les arrêts: la plupart des accusations qui y sont rappelées +consistent en imputations d'avoir «fait partie des bandes armées, et +d'avoir ainsi pris part à l'attentat dont le but, y est-il dit, était de +renverser le gouvernement, d'exciter les Français à s'armer contre +l'autorité du roi, et de porter le pillage, le massacre ou la +dévastation partout où l'insurrection éclaterait.»</p> + +<p>«Rien de plus vague assurément; ce n'est là qu'un vaste cadre où toutes +sortes de crimes peuvent trouver place, mais qui n'exprime ni la part +que chaque individu a pu prendre à la prétendue conspiration, ni les +faits particuliers dont chacun a pu se rendre coupable.</p> + +<p>«Les condamnations n'ont rien de plus positif: plusieurs accusés sont +déclarés convaincus de cris, de discours, de faits et d'actions +très-caractérisés, y est-il dit, mais qu'on ne rapporte pas.</p> + +<p>«En sorte qu'il est impossible de reconnaître quels sont les crimes pour +lesquels chaque prévenu est frappé! Tout est incertain et indéterminé; +tout paraît arbitraire; et quand on songe qu'on rassemblait et frappait +jusqu'à vingt individus dans une même séance par une si vague +accusation, on se rappelle involontairement ces jugements en masse qui +ont particulièrement souillé les plus terribles jours de notre +Révolution, et qui conviennent si peu au temps où nous vivons, au prince +juste et sage qui nous a été rendu pour nous ramener à de meilleurs +principes.</p> + +<p>«Toutes ces observations vont être justifiées par une courte et rapide +analyse de tous les arrêts qui en sont l'objet.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Premier arrêt</span>.--15 juin 1817.</p> + +<p>«Claude Raymond et Saint-Dubois, condamnés à mort.</p> + +<p>«Ces deux infortunés ayant subi leur supplice, ce n'est pas pour eux +qu'on va apprécier l'arrêt de leur mort, mais ce sera pour se fixer sur +l'ensemble des opérations de la cour, et pour faire servir, s'il est +possible, le malheur de ces deux hommes, au salut des autres accusés.</p> + +<p>«Il résulte textuellement de l'arrêt que Raymond fut «accusé et ensuite +déclaré convaincu d'avoir fait partie de la bande armée qui s'est réunie +à Saint-Genis-Laval, le dimanche 8 juin, à six heures du soir, et +d'avoir été arrêté les armes à la main.» Raymond pouvait être condamné à +mort en vertu de l'article 97, qui punit de mort les réunions +séditieuses formées pour renverser le gouvernement; on lui a appliqué +l'article 87, qui punit le complot, l'article 88, qui punit l'attentat, +l'article 91, qui punit les moyens employés pour exciter la guerre +civile; trois crimes dont Raymond n'était pas accusé.</p> + +<p>«Quant à Saint-Dubois, c'est encore pis.</p> + +<p>«Le fait pour lequel il a été condamné, et qui a été constaté par les +débats, est d'avoir été arrêté, le dimanche 8 juin, à Lyon, par les +préposés de l'octroi, à la porte de Serin, chargé de seize paquets de +cartouches à fusil, qu'il paraissait porter hors de la ville.</p> + +<p>«Aucune lumière n'a été acquise, dans les débats, sur la destination +réelle de ces munitions.</p> + +<p>«L'accusé prétendit seulement qu'à quelque distance de la barrière un +ouvrier l'avait prié, sous quelque prétexte, de porter ce paquet hors la +barrière, où on le reprendrait de ses mains, mais qu'il ne vérifia pas +ce qui le composait.</p> + +<p>«La suite des événements apprendra peut-être que le paquet fut remis à +cet infortuné par un espion de la faction, qui, lui-même le fit ensuite +arrêter à la barrière.</p> + +<p>«Quoi qu'il en soit, Saint-Dubois fut accusé «d'avoir fourni et procuré +des munitions aux bandes armées, ou du moins d'avoir tenté de leur en +fournir et procurer.»</p> + +<p>«Il fut déclaré convaincu «d'avoir agi pour procurer des munitions aux +bandes armées qui s'étaient formées pour consommer l'attentat dont il +s'agit.»</p> + +<p>«Il est bien constant que, dans le fait, aucunes munitions ne furent +fournies par Saint-Dubois à des bandes armées; toutefois la simple +tentative, dans cette matière, eût pu être punie comme le crime même.</p> + +<p>«Mais quelle était la loi à appliquer? C'était l'article 96 du Code +pénal, qui se rapporte textuellement à cet objet. Qu'a-t-on fait +cependant? On l'a condamné comme conspirateur, d'après les articles 87, +88 et 91; en sorte qu'on l'a puni pour un crime dont il n'avait pas été +accusé, et qu'il n'avait pas commis.</p> + +<p>«Était-il au moins coupable du crime d'avoir remis ou tenté de remettre +des munitions à des rebelles? C'est ce qui n'a été nullement vérifié, +quoi qu'en dise l'arrêt.</p> + +<p>«Saint-Dubois a été arrêté sortant par la porte de Serin; or il n'y a eu +ni bandes ni attroupements de ce côté.</p> + +<p>«Les munitions que portait Sainte-Dubois n'étaient certainement pas +destinées aux attroupements de Saint-Genis et des communes +environnantes, car ces communes sont au midi, et il marchait au nord.</p> + +<p>«Elles n'étaient pas mieux destinées pour les insurgés de Charnay et des +communes voisines, car la route qui y conduit est celle de Vaise, sur la +rive droite de la Saône, et Saint-Dubois, qui s'en serait fort éloigné +en suivant celle de Serin, qui est sur la rive gauche de la Saône, avait +dépassé le dernier pont qui y conduit, lorsqu'il fut saisi.</p> + +<p>«Ces munitions n'étaient donc point destinées aux insurgés connus; la +condamnation a donc été au moins hasardée.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">deuxième arrêt</span>.--19 juin 1817.</p> + +<p>«Jean Valençot fut accusé d'avoir levé et organisé la bande armée qui, +le dimanche 1er juin, se réunit au pré de la Serrandière, dans la +commune d'Amberieux, pour l'exécution d'un attentat dont le but était de +détruire ou de changer le gouvernement, d'exciter les citoyens à s'armer +contre l'autorité du roi, et de porter la dévastation, le meurtre et le +pillage dans les communes où l'insurrection se manifesterait.»</p> + +<p>«Jean Valençot fut déclaré convaincu des mêmes faits; on eût pu le punir +de mort, en vertu de l'article 97 du Code pénal; on lui appliqua les +articles 87, 88 et 91 du code pénal, qui lui étaient étrangers.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">troisième arrêt</span>.--25 juin 1817.</p> + +<p>«Joseph Lourd, dit Dechamps, fut accusé, avec Jean Trouchon et Jacques +Pélissier, «d'avoir fait partie de la bande armée qui a été levée et +organisée à Brignais, le dimanche 8 juin, à six heures du soir, pour +l'exécution d'un attentat dont le but était de détruire ou de changer le +gouvernement, d'exciter les citoyens à s'armer contre l'autorité du roi, +et de porter le pillage, le meurtre et la dévastation dans les lieux où +l'insurrection se manifesterait.»</p> + +<p>«Trouchon et Pélissier furent acquittés; Lourd fut «déclaré coupable +d'avoir fait partie de la bande armée de Brignais, et d'avoir par là +participé à l'attentat et au crime dont il s'agit.»</p> + +<p>«En conséquence, il fut condamné à mort, en vertu des articles 87, 88 et +91 du Code pénal.</p> + +<p>«Condamnation illégale, puisqu'il n'avait été ni convaincu ni même +accusé du crime de complot ou d'attentat qui est l'objet de ces +articles; condamnation injuste, puisque l'article 100 défend de +prononcer aucune peine contre celui qui, ayant fait partie d'une bande +armée sans y exercer aucun emploi ni commandement, a été saisi hors du +lieu de la réunion séditieuse, et que Joseph Lourd, n'ayant été arrêté +que le lendemain, 9 juin, à six heures du matin, dans son lit, sans +résistance, ne pouvait subir aucune condamnation.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">quatrième arrêt.</span>--28 juin.</p> + +<p>«Vingt et un habitants de la commune de Saint-Andéol ont été accusés +«d'avoir fait partie de la bande armée qui a été levée et organisée à +Saint-Andéol le lundi 9 juin, à sept heures du matin, et d'avoir +participé par là à l'attentat dont le but était de changer ou de +détruire le gouvernement, etc...» (Même formulaire que dans le précédent +arrêt.)</p> + +<p>«Voici quel fut le jugement:</p> + +<p>«1º Jean-Baptiste Fillion, Laurent Colomban et Andéol Desgranges furent +déclarés coupables d'avoir concerté l'attentat dont il s'agit avec Aimé +Barret (chef des mouvements de Saint-Andéol) dans la nuit du 8 au 9 +juin, et d'avoir concouru à son exécution.</p> + +<p>«En conséquence, et en vertu des articles 87, 88 et 91 du Code pénal, +ces trois victimes ont été mises à mort.</p> + +<p>«Fillion, Colomban et Desgranges ont donc péri pour un crime de complot +ou d'attentat dont ils n'avaient pas été accusés, et dont la cour +prévôtale n'aurait pas été juge.</p> + +<p>«2º François Desgranges, <i>dit</i> Gros, Jean-Antoine Champin, Alexandre +Guillot, Andéol Colomban, François Charvin et Claude Guillot père furent +déclarés «coupables, non-seulement d'avoir, par leurs cris et leurs +discours, mais encore par leurs actions, provoqué au renversement du +gouvernement.»</p> + +<p>«Et, en vertu de l'article 1er de la loi du 9 novembre 1815, ils furent +condamnés à la déportation.</p> + +<p>«Encore un crime très-indéterminé, et pour lequel il n'y avait point +d'accusation.</p> + +<p>«3º Jean-François Champin fils et Étienne Targe fils ont été déclarés +«coupables de rébellion envers les officiers et agents de la police +administrative de la commune de Saint-Aodéol.»</p> + +<p>«D'après les articles 209 et 210 du Code pénal, ils ont été condamnés à +cinq ans de travaux forcés.</p> + +<p>«Même observation: Champin et Targe ont été condamnés pour un crime dont +ils n'avaient jamais été accusés, et sur lequel il n'y avait eu ni +instruction, ni jugement de compétence, ni défense.</p> + +<p>«Autre observation non moins grave: Ce fait de rébellion ou de +résistance avec violence et voies de fait à l'autorité n'a été mis, ni +par la loi du 20 décembre 1815, ni par la loi sur les cours spéciales, à +laquelle celle-là se réfère, au nombre des cas prévôtaux.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">cinquième arrêt.</span>--4 juillet 1817.</p> + +<p>«Neuf prévenus ont été accusés, suivant l'arrêt, d'avoir fait partie de +la bande armée qui a été levée et organisée à Charnay, le dimanche 8 +juin, à quatre heures du soir, au son de la cloche, et qui est sortie de +Charnay pour marcher sur Lyon; d'avoir participé par là à l'attentat, +etc., etc.»</p> + +<p>«Les condamnations n'ont point répondu à cette accusation.</p> + +<p>«1º Jean-François Dechet a été condamné à mort pour avoir eu un emploi +dans la bande armée. L'arrêt ne dit pas quel emploi. Et l'accusation, +rapportée par l'arrêt même, n'en supposait aucun.</p> + +<p>«2º Jean-François Bocuse et Laurent Charbonnay ont été condamnés à la +déportation, pour avoir, selon l'arrêt, «provoqué directement, par leurs +cris et leurs discours, et par des faits et actions, très-caractérisés +de leur part, au renversement du gouvernement.»</p> + +<p>«Condamnation vague et non motivée; condamnation prononcée sous un +prétexte totalement étranger à l'accusation énoncée en l'arrêt.</p> + +<p>«3º Benoît Montaland, déclaré coupable du crime de rébellion envers un +agent de l'autorité administrative dans l'exercice de ses fonctions, et +condamné aux travaux forcés pour cinq ans.</p> + +<p>«Montaland n'avait point été accusé de ce crime suivant le titre de +l'accusation consignée dans l'arrêt.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">sixième arrêt.</span>--18 juillet.</p> + +<p>«Vingt individus étaient accusés d'avoir «fait partie, ayant à leur +tête, comme chef supérieur, le nommé François Oudin, du rassemblement +armé, formé au son du tocsin et aux cris de: <i>Vive l'Empereur!</i> à +Saint-Genis-Laval, dans le but de renverser le gouvernement; d'avoir +rempli dans cette bande divers emplois, fonctions ou commandements; +d'avoir cherché à entraîner dans leur révolte toute la population de +Saint-Genis et des communes environnantes; de s'être réunis aux +séditieux du village de Brignais, où ils ont commis divers excès; +d'avoir marché contre la ville de Lyon, point central de la sédition, +avec l'intention d'y porter le pillage et le massacre, etc.; de s'être +rendus coupables et complices de l'assassinat commis sur un gendarme et +d'une résistance avec armes et violence à la force armée.»</p> + +<p>«Cette accusation serait la plus complète et la plus positive de toutes, +si on avait dit quels genres d'excès avaient été commis à Brignais et +par quels accusés nommément ils l'avaient été; si on avait dit encore +quelle espèce d'emplois, fonctions ou commandements avaient été remplis +par chaque accusé dans la bande, ou quels étaient particulièrement les +prévenus qui les auraient remplis.</p> + +<p>«On ne l'a pas fait; on a préféré de promener au hasard le glaive +prévôtal sur la tête de tous, sur la tête des innocents comme sur celle +des coupables; en un mot, on a, en quelque sorte, jugé en masse.</p> + +<p>«Voici quel a été l'arrêt:</p> + +<p>«1º Oudin, convaincu «d'être l'un des agents de l'attentat, et d'y avoir +participé en levant et organisant une bande armée, à la tête de laquelle +il a marché sur Lyon et Brignais,» a été condamné à la peine de mort, en +vertu des articles 87, 88 et 91 du Code pénal. La cour prévôtale aurait +pu et dû appliquer l'article 97, où était exclusivement le siége de la +matière, et son arrêt eût été irréprochable; mais, en punissant François +Oudin pour un crime d'attentat dont elle n'était pas juge, elle a +imprimé un caractère évident d'illégalité à un jugement qui, d'ailleurs, +était très-juste.</p> + +<p>«2º Pierre Dumont, convaincu de deux faits: l'un, d'avoir fait partie du +rassemblement armé; l'autre, d'avoir commis une tentative d'assassinat +sur le curé d'Irigny, a aussi été condamné à mort. Il était âgé de seize +à dix-sept ans.</p> + +<p>«Il est impossible d'approuver cet arrêt. D'abord la première des deux +imputations ne pouvait donner lieu à aucune peine, puisque Dumont avait +été saisi sans résistance et sans armes hors du lieu de la réunion +séditieuse, où il n'avait exercé aucun emploi. C'était, sous ce rapport, +le cas de lui appliquer l'article 100.</p> + +<p>«La seconde imputation n'avait point été la matière de l'accusation; +elle était outrée. L'enfant avait dit au curé: «Crie <i>Vive l'Empereur!</i> +ou je te tue!» Et, en disant ces paroles criminelles, il avait, en +effet, un pistolet à la main. Mais, d'une part, il n'a point été +vérifié, et l'arrêt n'énonce pas même que le pistolet se trouvât chargé; +d'autre part, il ne paraît pas que le curé ait voulu racheter sa vie en +prononçant l'invocation qu'on exigeait de lui. L'arrêt enfin n'exprime +pas que le coup ait été détourné par aucune circonstance fortuite, +indépendante de la volonté de l'enfant. Ce ne fut donc point là une +véritable tentative d'assassinat dans le sens de la loi.</p> + +<p>«D'un autre côté, en admettant ce fait, il n'aurait pas autorisé un +arrêt de mort, car il n'y avait évidemment ni préméditation ni +guet-apens dans le sens des articles 296 et 297 du Code pénal, l'enfant +n'ayant pu prévoir l'arrivée fortuite du curé d'Irigny, dans ces +circonstances, à Saint-Genis Laval. On n'eût pu prononcer, tout au +plus, d'après l'article 304, que la peine des travaux forcés à +perpétuité.</p> + +<p>«3º Gaspard Berger, Jean Foy, Denis Bauchet et François Guillermin, +convaincus, dit l'arrêt, d'avoir, «non-seulement par leurs cris et leurs +discours, mais encore par des faits et des actions très-caractérisés, +provoqué au renversement du gouvernement,» ont été condamnés à la +déportation.</p> + +<p>«Imputations vagues, comme on l'a déjà dit, et qui ne sauraient +justifier une condamnation aussi terrible.</p> + +<p>«4º Étiennette Templardon, Jean Rapet, Benoît Rivoire, Michel Rivoire, +Antoine Roman, <i>dit</i> Lavigne, et François Thiollin, déclarés coupables +d'avoir commis des actes séditieux en invoquant le nom de l'usurpateur, +ont été condamnés à deux ans, trois ans et cinq ans d'emprisonnement, +sauf Étiennette Templardon, dont la condamnation n'est que de trois +mois.</p> + +<p>«Au premier coup d'oeil, ces condamnations paraissent autorisées par +l'article 17 de la loi prévôtale, et justifiées par l'article 10 de la +loi du 9 novembre 1815; mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaît +bientôt qu'elles n'auraient pas du être prononcées.</p> + +<p>«Ces actes séditieux faisaient partie de la sédition principale. Or, +puisque l'article 100 du Code pénal accordait leur pardon à tous ceux +qui, n'ayant point exercé d'emploi, avaient été saisis sans résistance +et sans armes, comme tous ces accusés, hors de la réunion séditieuse, il +n'était pas permis d'éluder cette disposition. Le plus grave des actes +séditieux était la sédition même; l'attroupement ne pouvait donc pas +être puni en partie quand la loi pardonne pour le tout.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">septième arrêt.</span>--25 juillet.</p> + +<p>«Dix-neuf individus mis en jugement.</p> + +<p>«Tous accusés, dit l'arrêt, d'avoir participé à l'attentat dont le but +était de détruire ou de renverser le gouvernement, etc., etc...; d'avoir +fait partie des bandes qui se sont formées, le 1er juin, à la +Serrandière, et, le 8, dans la commune d'Amberieux; d'avoir levé et +organisé les bandes; d'y avoir rempli divers emplois ou commandements; +d'avoir accepté différentes missions relatives à l'insurrection.»</p> + +<p>«Accusation illégale quant au crime d'attentat, puisque la cour +prévôtale n'était pas juge. Quant aux autres faits, ils sont déclarés +communs à tous les accusés. Cependant il est bien aisé de voir que tous +les accusés n'ont pas pu lever la même bande, c'est-à-dire se commander +eux-mêmes; que tous n'ont pu y commander ou y remplir des emplois en +même temps.</p> + +<p>«Voici, au reste, les condamnations qui ont été prononcées:</p> + +<p>«1º Louis Tavernier et Claude Nenne ont été condamnés à mort comme +coupables d'avoir été «les agents de l'attentat, et d'avoir participé à +l'exécution, en se réunissant aux bandes armées.»</p> + +<p>«Comme agents de l'attentat, ils n'étaient pas justiciables de la cour +prévôtale;</p> + +<p>«Comme réunis aux bandes armées, sans le concours d'aucune autre +circonstance, l'article 100 du Code pénal défendait de leur infliger +aucune peine.</p> + +<p>«2º Jean Prieur, déclaré coupable de faits semblables, mais acquitté +d'après l'article 108, pour cause de révélation, n'exige aucune +observation.</p> + +<p>«3º Jean-Marie Soubry, condamné à la déportation, comme coupable d'avoir +provoqué au renversement du gouvernement par des cris, des discours, des +faits et des actions «très-caractérisés,» dit l'arrêt, mais non cités, +peut être considéré comme condamné sans cause connue et arbitrairement.</p> + +<p>«4º Jean Rampon, convaincu, dit l'arrêt, d'avoir volontairement reçu +chez lui une troupe d'insurgés, a été condamné aux travaux forcés.</p> + +<p>«Il n'avait pas été accusé de ce crime et n'avait pu s'en défendre. Il +n'y avait pas même eu d'arrêt de compétence sur ce point, lequel n'est +pas cas prévôtal.</p> + +<p>«5º Jean Tissut, Claude Joannard, Annet Bouvant, Pierre-Charles +Latreille, Antoine Charnay fils, Jean Valeurot, Louis Magnin, Guillard, +<i>dit</i> Casaud, ont été condamnés à un emprisonnement et à une amende, +pour avoir répandu des nouvelles alarmantes et invoqué le nom de +l'usurpateur.</p> + +<p>«Ils n'en avaient pas été accusés, et n'ont pas été entendus sur ces +faits.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">huitième arrêt.</span>--7 août.</p> + +<p>«Cet arrêt a été rendu contre trente-trois contumaces. Il condamne à +mort seize prévenus comme moteurs des réunions séditieuses, et tous les +autres, deux seulement exceptés, à d'autres peines.</p> + +<p>«On n'a rien à dire sur cet arrêt, si ce n'est que, frappant de mort, +quoique de loin, les chefs, la cour pouvait se dispenser d'atteindre les +autres et de priver l'État d'un si grand nombre de familles, perdues +pour la société.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">neuvième arrêt.</span>--12 août.</p> + +<p>«Douze prévenus.</p> + +<p>«Tous accusés, dit l'arrêt, d'avoir fait partie de la bande armée qui +s'est formée à Millery, dans la nuit du 8 au 9 juin dernier, pour +l'exécution d'un attentat dont le but était de renverser le +gouvernement, etc.; laquelle bande a attaqué MM. les maire et adjoints +de ladite commune, et a tiré des coups de fusil sur eux, etc.»</p> + +<p>«Les condamnations ne répondent point à cette accusation.</p> + +<p>«1º Jean-Pierre Gervais, Favier-Prince, Paul Decroze, Fleury Brottet, +Jean Luquel, déclarés coupables d'avoir provoqué au renversement du +gouvernement par des cris, des discours, des faits et des actions +très-caractérisés, y est-il dit, mais qui n'y sont pas rapportés, sont +condamnés à la déportation.</p> + +<p>«Condamnation non motivée et tout à fait arbitraire.</p> + +<p>«2º Odet Potin, Gervais Potin, Jean Champin, Étienne Guinand, Antoine +Vaillard et Matthieu Jumeau, comme coupables d'actes séditieux en +invoquant le nom de l'usurpateur et arborant la cocarde tricolore, ont +été condamnés à un emprisonnement de plusieurs années et à l'amende.</p> + +<p>«Les prévenus n'avaient point été accusés de ces faits.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">dixième arrêt.</span>--20 août.</p> + +<p>«Treize prévenus.</p> + +<p>«Tous accusés, dit l'arrêt, de participation à l'attentat qui a été +commis le 8 juin dernier, dont le but était de détruire le +gouvernement...</p> + +<p>«1º Pierre Dautant, dit l'Escarpin, est condamné à la déportation, comme +coupable de cris, discours, faits et actions tendants au renversement du +gouvernement, mais que l'arrêt ne rapporte pas.</p> + +<p>«Condamnation extrêmement illégale, puisqu'elle ne constate point la +cause précise de la condamnation, et que Dautant n'avait point été +accusé de semblables faits.</p> + +<p>«2º Jean Damas, Pierre Guillot, Benoît Jaricot, Justinien Lhopital, +Antoine Clamaron, Jean Antoine Hannequin, Joseph Poisat et Pierre Guy, +déclarés coupables d'actes séditieux à l'occasion de l'attentat dont il +s'agit, mais sans qu'on exprime en quoi ils consistent, condamnés à un +emprisonnement et à l'amende.</p> + +<p>«Condamnation vague, arbitraire, et qui peut être réputée sans cause.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">onzième arrêt.</span>--8 septembre.</p> + +<p>«Vingt-deux prévenus.</p> + +<p>«Tous accusés, selon l'arrêt, «de participation à l'attentat qui a été +commis dans le département du Rhône, dont le but était de renverser le +gouvernement.»</p> + +<p>«Pierre Clemel, Henri Mattet, Berthaud, dit Cluvier, et Simon Trevenet, +condamnés à la déportation, comme ayant participé aux mouvements +insurrectionnels, et comme s'étant rendus coupables d'actes de +provocation au renversement du gouvernement.</p> + +<p>«Comme ayant participé aux mouvements insurrectionnels dans lesquels ils +n'avaient exercé aucune autorité, ils ne pouvaient être soumis à aucune +peine suivant l'article 100 du Code pénal.</p> + +<p>«Comme coupables d'actes de provocation, ils pouvaient d'autant moins +être punis, qu'il n'y avait pas même eu d'accusation sur ce point.</p> + +<p>«Hubert Mouchetand, François Delhorme, François Chapuy, Pierre Durdilly, +Philippe Blanc, Pierre Rebut, Benoît Desgouttes, Jean Boulon, Jean +Guigoud, Aimé Lestra et François Coupier, ont été condamnés à un +emprisonnement et à une amende comme coupables d'actes séditieux.</p> + +<p>«Point d'accusation de ce genre.</p> + +<p>«Point de définition des faits.</p> + +<p>«Condamnation illégale et arbitraire.</p> + +<p>«Tels sont les arrêts rendus par la cour prévôtale du Rhône sur les +événements du 8 juin.</p> + +<p>«L'analyse rapide qu'on vient d'en faire justifie ce qu'on a dit en +commençant, qu'elle a fait beaucoup trop de victimes, que presque toutes +ont été condamnées d'une manière illégale et le plus souvent injuste.</p> + +<p>«Ne dirait-on pas que tous ces arrêts ont été rendus sous la funeste +influence d'une faction trop connue, qui voudrait établir ou conserver +sa prépondérance par la terreur, et donner au gouvernement, par +l'exagération des fautes et par la multitude des supplices, un démenti +sur la direction qu'il suit?</p> + +<p>«Les opérations de la cour prévôtale ont été affranchies de la censure +de la cour de cassation, mais non pas de la révision du roi, source et +principe de toute justice, et encore moins de l'usage que Sa Majesté +peut faire de la touchante et sublime prérogative de faire grâce ou de +commuer les peines.</p> + +<p>«Que la justice prenne ici le nom de clémence, elle n'y perdra rien et +personne ne s'en plaindra. La cour prévôtale elle-même, qu'on peut ne +pas renouveler, du moins en ce moment, mais qu'il ne faut pas avilir, +conservera sa terrible considération.</p> + +<p>«Que le salut de cette foule de condamnés et de leurs nombreuses +familles, non moins condamnées qu'eux-mêmes, paraisse l'ouvrage du roi, +et l'amour du peuple pour ce prince, déjà si cher à tous les vrais +Français, s'en accroîtra encore, s'il est possible.</p> + +<p>«La mission de la cour prévôtale, on ne saurait trop le répéter, était +principalement dans les articles 97, 98 et 100 du Code pénal, et dans +l'article 9 de la loi prévôtale.</p> + +<p>«Elle avait donc à constater avant tout s'il y avait eu sédition, et +quel était le caractère et le but de la sédition. Elle avait à +reconnaître ensuite si les accusés avaient exercé ou non une autorité +quelconque dans les attroupements, et s'ils avaient été saisis dans les +réunions séditieuses ou au dehors.</p> + +<p>«Elle était autorisée à punir de mort dans le cas de l'article 97, à +prononcer la déportation dans le cas de l'article 98; mais il fallait +pardonner dans le cas de l'article 100, et ce cas était celui de la +presque totalité des accusés.</p> + +<p>«Voilà ce qu'elle n'a point fait.</p> + +<p>«Jamais elle n'a appliqué les articles 97 et 98, qui constituaient +essentiellement sa compétence, préférant de recourir aux articles 87, 88 +et 91 qui n'appartiennent qu'aux cours d'assises, mais qui ne pardonnent +jamais.</p> + +<p>«Jamais surtout elle n'a appliqué l'article 100, qui convenait à la +position de la plupart des accusés, et qui les épargnait.</p> + +<p>«Et ce qui comble la mesure de l'étonnement, c'est que le procureur +général, saisi de chaque arrêt de compétence, d'après l'article 39 de la +loi prévôtale, n'ait jamais élevé la voix en faveur des principes; c'est +que la chambre d'accusation de la Cour royale, méconnaissant la noblesse +et l'importance de ses fonctions, ait toujours accordé une prompte et +aveugle approbation à des erreurs si extraordinaires. Que de maux on eût +évités si l'on se fût sérieusement pénétré de ces premiers devoirs!</p> + +<p>«Tant de fautes n'ont pas peu contribué à tourmenter l'opinion publique, +à alarmer une classe nombreuse de la société, à entretenir les +divisions, à placer les partis extrêmes dans un état déplorable +d'hostilité, à corrompre enfin dans ces derniers temps la conscience des +électeurs, qui se sont si malheureusement égarés dans plusieurs de leurs +suffrages.</p> + +<p>«Un acte éclatant de justice ou de clémence peut seul réparer le mal qui +a été fait, et ramener dans les rangs des royalistes constitutionnels +qui, à Lyon, comme ailleurs, se serrent de plus en plus autour du trône, +et les ultra-royalistes, en leur montrant que le règne des exagérations +est passé, et les ultra-libéraux en leur faisant connaître que le +gouvernement ne fait acception de personne, et que sa justice est la +même pour tous.</p> + +<p>«On pense qu'il convient, dans ces circonstances, de commuer la peine de +tous ceux qui ont été condamnés à des peines afflictives ou infamantes, +et de prendre en considération la longue détention déjà subie par les +autres, pour leur faire grâce entière.</p> + +<p>«Et, pour appliquer cette distinction d'une manière positive aux +infortunés qui en sont l'objet, on les divisera en quatre classes.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">PREMIÈRE CLASSE.--DÉPORTATION.</span></p> + +<p>«On propose de la commuer en un emprisonnement de deux ans, en leur +tenant compte de la détention que les condamnés auront déjà subie +lorsque cette mesure pourra être prise.</p> + +<p>«Une exacte justice exigerait peut-être grâce entière, puisque tous les +déportés ont été condamnés illégalement. Mais, comme au fond ils +n'étaient rien moins qu'irréprochables, et qu'il ne faut jamais avilir +l'autorité, alors même qu'elle s'égare, on pense que toutes les +considérations seront conciliées par la commutation proposée.</p> + +<p>«Les individus à qui cette mesure doit être appliquée sont les ci-après +nommés:</p> + +<p>«Claude Guillot père, François Desgranges, Jean-Antoine Champin, +Alexandre Guillot, Andéol Colomban, Andéol Millet, François Charvin, +Joseph Bocuse, Laurent Charbonnay, Gaspard Berger, Jean Poy, Denis +Bauchet, François Guillermin, Jean-Joseph-Marie Soubry, Jean-Pierre +Gervais, dit Culat, Favier Prince, Paul Decroze, Fleuri Brottet, Jean +Luquet, Pierre Dautant, dit l'Escarpin, Pierre Clunel, Henri Mattet, +Berthaud, dit Cluvier, Simon Trevenet.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">DEUXIÈME CLASSE.--TRAVAUX FORCÉS.</span></p> + +<p>«On propose de commuer cette peine en un emprisonnement d'un an.</p> + +<p>«Ceux à qui cette grâce s'appliquera sont:</p> + +<p>«Jean-Pierre Champin fils, Jean-Étienne Targe, Benoît Montaland, Jean +Rampon.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">TROISIÈME CLASSE.--EMPRISONNEMENT.</span></p> + +<p>«Le plus grand nombre des prévenus de cette classe a été condamné à cinq +ans d'emprisonnement et à des amendes; d'autres, à trois ans; un petit +nombre, à une année ou à quelques mois.</p> + +<p>«Ils auront subi près de six mois de détention lorsqu'il sera possible +de s'occuper d'eux. On propose de leur faire grâce entière de +l'emprisonnement et de l'amende.</p> + +<p>«Ceux à qui cette faveur s'appliquera sont:</p> + +<p>«Étiennette Templardon, femme Bertholat, Jean Rapet, Benoît Rivoire, +Michel Rivoire, Antoine Roman, François Thiollier, Jean Tissut, Annet +Bouvant, Pierre-Charles Latreille, Antoine Charnay fils, Jean Valençot, +Louis Magnin, Guillard, dit Casaud, Odet Potin, Gervais Potin, Jean +Champin, Étienne Guinand, Antoine Saillard, Michel Jumeau, Jean Damas le +jeune, Pierre Guillot père, Benoît Jaricot, Justinien Lhopital, Antoine +Clamaron, Jean-Antoine Hannequin, Joseph Poisat, Pierre Guy, Hubert +Mouchetand, François Delhorme, François Chapuy, Pierre Durdilly, +Philippe Blanc, Pierre Rebut, Benoît Desgouttes, Jean Bouton, Jean +Guigoud, Aimé Lestra, François Coupier.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">QUATRIÈME CLASSE.--MISE EN LIBERTÉ.</span></p> + +<p>«La plupart des prévenus mis en liberté ont été soumis à deux, trois et +cinq ans de surveillance. On propose de laisser subsister cette +disposition, soit parce qu'en dernière analyse ces prévenus, quoique non +convaincus, faute de témoins, ne paraissent pas avoir été beaucoup plus +irréprochables que les condamnés, soit parce que cette mesure est bonne +à maintenir partout où il y a eu de l'agitation.</p> + +<p>«On propose conséquemment de soumettre à cinq ans de surveillance les +condamnés de la première classe, à trois ans ceux de la seconde, à un an +ceux de la troisième, à compter du moment de leur mise en liberté; mais +de réduire en même temps le cautionnement dont ils sont tenus à trois +cents francs, deux cents francs et cents francs.</p> + +<p>«On propose enfin de faire grâce à tous des frais, ou tout au moins d'en +retrancher la solidarité, pour ne pas ruiner plusieurs familles, qui +seraient obligées de payer pour toutes.»</p> +<br> + +<h4>SUITE À LA NOTE RELATIVE AUX OPÉRATIONS DE LA COUR PRÉVÔTALE DU RHÔNE<br> +<span class="sc">par suite des événements du mois de juin 1817.</span></h4> + +<h4>CONSPIRATION DE LYON.</h4> + +<p>«Il y avait vingt-huit accusés présents.</p> + +<p>«Suivant les arrêts de compétence ils étaient prévenus «de participation +à l'attentat commis dans le département du Rhône, etc., dont le but +était de détruire ou changer le gouvernement.»</p> + +<p>«Madame de Lavalette en particulier était prévenue d'avoir secondé le +complot par sa correspondance avec des chefs de comités insurrecteurs, +ou tout au moins d'avoir eu connaissance de leurs desseins.</p> + +<p>«L'acte d'accusation était conforme à ces énonciations.</p> + +<p>«Il avait pour vice capital de n'être, comme les précédents, qu'un +accusation en masse, et de ne point préciser les faits attribués à +chaque prévenu individuellement.</p> + +<p>«La session s'est ouverte sous des formes aussi sinistres que les +précédentes. On a semblé prendre à tâche de prolonger la discussion et +d'éloigner autant qu'on l'a pu le jugement, en ne donnant chaque jour +qu'une seule audience de quatre à cinq heures. Ce n'est que lorsqu'il a +été question d'entendre la défense des accusés que la cour prévôtale a +changé de système.</p> + +<p>«Rien d'irrégulier comme cette instruction.</p> + +<p>«1º Le premier jour on fit retirer les témoins pendant qu'on examinait +les accusés; mais aux trois audiences suivantes les témoins demeurèrent +librement dans la salle et purent régler sur ce qu'ils entendaient les +dépositions qu'ils avaient à faire. On n'en fit point l'appel.</p> + +<p>«2º On donna publiquement lecture de plusieurs interrogatoires de +prévenus non présents aux débats. En vain les avocats des prévenus s'y +opposèrent; cette lecture fut ordonnée par arrêt.</p> + +<p>«3º On avait appelé pour témoin un nommé Leprieur, précédemment coaccusé +et acquitté dans l'affaire des campagnes. Cet homme n'a pas paru. On a +donné lecture des déclarations qu'il avait faites, quoique jamais on ne +puisse lire les déclarations d'un témoin, s'il n'est pas mort depuis.</p> + +<p>«4º On a entremêlé l'examen de deux témoins, en présence même l'un de +l'autre dans l'examen des accusés.</p> + +<p>«5º On a même lu à l'audience du 28 une déposition écrite du nommé +Fiévée, dit Champagne, témoin désigné pour être entendu, et qu'en effet +on a entendu à l'audience du 30, et qui était alors en accusation par +ordre du ministre de la police générale, et qu'on a mis brusquement en +liberté pour pouvoir le produire.</p> + +<p>«Voilà pour la forme.</p> + +<p>«Au fond les débats n'ont répondu ni à l'acte d'accusation ni à +certaines passions.</p> + +<p>«D'abord on a vu cinq accusés, les nommés Vernay, Coindre, Caffre, +Gaudet et Gribel, désavouer hautement les récits consignés dans leurs +interrogatoires écrits, et les révélations faites en leur nom contre +diverses personnes. Ils ont dit qu'ils n'avaient tenu ce langage que +parce qu'ils étaient menacés de la guillotine par le maire, ou par le +sieur Guichard, son secrétaire, et même qu'on avait écrit beaucoup plus +qu'ils n'avaient dit.</p> + +<p>«Ensuite les accusés, dont plusieurs sont évidemment des agents +d'intrigues, et particulièrement le nommé Barbier, n'ont plus osé +reproduire en public une partie de leurs impostures. Barbier avait prêté +son nom devant le prévôt, soit contre M. de Saineville, qu'une certaine +faction calomnie depuis longtemps, soit contre madame de Lavalette que +l'on voulait atteindre à tout prix. Il avait représenté M. de Saineville +comme le principal complice de la conspiration; il n'a pas osé le +répéter. Il disait avoir vu des lettres de madame de Lavalette, +adressées aux chefs de la prétendue conspiration; il n'a pas osé le +répéter face à face, et dans le fait il avait formellement déclaré, dans +son interrogatoire du 22 juin, que jamais il n'avait vu de semblables +pièces; ce que M. le prévôt et Barbier avaient apparemment oublié.</p> + +<p>«En dernière analyse, les débats ont prouvé:</p> + +<p>«1º Que des insinuations perfides avaient éveillé dans la tête de +quelques individus des pensées très-coupables, et peut-être même des +desseins criminels; mais qu'aucun mouvement séditieux n'avait éclaté +dans Lyon; ce qui, sans justifier l'immoralité de plusieurs prévenus, +écartait pourtant la compétence de la cour prévôtale, qui n'est juge, +suivant l'article 9 de la loi du 20 décembre, que des séditions, quel +qu'en soit l'objet.</p> + +<p>«2º Que ces hommes, qu'on avait égarés par de très-fausses espérances, +par des annonces de mesures et d'apprêts chimériques, n'avaient ni +argent, ni armes, ni aucuns moyens d'exécution, et se seraient seulement +réunis dans des cabarets pour attendre l'événement.</p> + +<p>«3º Qu'on n'a rien fait pour constater ces prétendues réunions, n'ayant +jamais voulu faire entendre ni les cabaretiers du faubourg de Serin, qui +ne sont qu'au nombre de six, et chez qui l'on supposait cependant une +réunion de huit cents hommes, ni les maîtres des autres lieux publics où +se seraient faites ces réunions.</p> + +<p>«4º Que le but des mouvements suggérés par une faction trop connue à ses +dupes n'avait rien de fixe, les uns croyant agir pour se défendre d'une +nouvelle invasion de l'étranger, d'autres pour Napoléon et sa famille; +ceux-là pour le prince d'Orange; ceux-ci pour une république; les autres +pour un gouvernement provisoire, et le plus grand nombre pour faire +baisser le prix du pain: divergence qui prouve qu'il n'y avait point de +véritable complot.</p> + +<p>«5º Qu'il n'y a point eu d'argent distribué par des chefs de parti, car +on n'a constaté qu'un mouvement de mille à onze cents francs; encore +paraît-il que, sur cette somme, le nommé Barbier avait reçu pour lui +huit cent vingt francs à titre de prêt, et a retenu cette somme entre +ses mains sans en faire part à ses prétendus complices.</p> + +<p>«6º Que les prétendus conjurés n'ont rien entrepris ni voulu +entreprendre.</p> + +<p>«Enfin la cour prévôtale a prononcé le 2 novembre.</p> + +<p>«Elle a fait grâce aux nommés Barbier, Volozan cadet et Bitternay, en +vertu de l'article 108 du Code pénal, sous prétexte qu'ils avaient fait +d'utiles révélations.</p> + +<p>«Elle a condamné à la peine de mort Jean-Marie Vernay, quoiqu'il n'eût +pas moins fait de révélations.</p> + +<p>«Elle a condamné, comme coupables de non-révélation, huit accusés, +savoir:</p> + +<p>«Les nommés Coindre, Gervais, Manquat, Perrot, à cinq ans +d'emprisonnement et cinq cents francs d'amende chacun;</p> + +<p>«Le nommé Sériziat, à trois ans de prison et cinq cents francs d'amende;</p> + +<p>«Et les nommés Gagnère, Meyer et Granger, à deux ans d'emprisonnement et +cinq cents francs d'amende.</p> + +<p>«Les autres accusés ont été acquittés.</p> + +<p>«On n'a rien à dire des trois premiers, si ce n'est qu'on a moins +récompensé en eux d'utiles révélations que la lâche complaisance avec +laquelle ils ont adopté toutes les fables qu'on leur a faites dans +l'objet de donner de la consistance à la supposition d'un véritable +complot, tandis que, dans le fait, tout s'est réduit à quelques vaines +démarches sans accord et sans but, et que l'on ne voulait que surprendre +les hommes qu'on avait égarés, dans quelques coupables démonstrations. +Cette vérité, qui ne tardera peut-être pas beaucoup à éclater, est déjà +constatée par l'instruction préliminaire de la procédure d'un nommé +Cormeau, dont la prochaine cour d'assises est saisie, et où ce misérable +a textuellement avoué qu'en excitant deux ou trois paysans du village de +Saint-Rambert-l'Île-Barbe à s'armer contre le gouvernement, il avait agi +comme commissaire de la police militaire et dans l'objet de les +compromettre: ce sont ses propres termes.</p> + +<p>«La cour prévôtale n'avait pas plus de motifs de condamner Vernay à la +peine de mort. Cet homme, déjà condamné à mort par contumace, lorsqu'il +a été arrêté, et épouvanté par sa position non moins que par les +promesses et les menaces du maire, perdit la raison, et à son tour +adopta toutes les nouvelles fables dont on crut avoir besoin pour +justifier le système de la faction. Mais, revenu à lui-même lorsque les +débats se sont ouverts, il a rétracté tout ce qu'il y avait de faux dans +ses interrogatoires écrits. «J'atteste, a-t-il dit, ce Christ qui est +devant mes yeux que ce que j'ai dit n'est pas la vérité; on m'y a forcé +par les plus terribles menaces: je vous aurais accusé vous-même, +monsieur le président, si on l'eût exigé. Je suis à votre disposition. +Vous pouvez me faire mourir; mais j'aime mieux mourir sans honte et sans +remords que de vivre déshonoré par le mensonge et la calomnie.» C'est à +peu près en ces termes que parla cet infortuné.</p> + +<p>«Ce langage parut ne pas plaire aux juges. Vernay a été condamné à la +peine de mort, mais avec sursis et sans doute aussi avec recommandation +à la clémence du roi.</p> + +<p>«La grâce de Vernay se recommande assez par la générosité de ses +rétractations. Sa grâce lui était assurée par l'article 108 du Code +pénal en persistant, tandis qu'il courait à la mort en changeant de +langage. Qui a pu l'y porter? aucun autre intérêt que celui de la vérité +et de l'honneur; et, en effet, son défenseur montra clairement aux juges +la fausseté presque matérielle des déclarations qu'on lui avait +arrachées.</p> + +<p>«Tant de courage mérite de fixer les regards du roi. Chaque jour sa +bonté inépuisable récompense des actions mille fois moins difficiles et +moins honorables: celle-là eut deux mille témoins qui admirèrent une si +rare vertu et qui pleurèrent sur le malheur auquel il s'exposait. Une +grâce entière honorera l'individu, le gouvernement du roi et le nom +français.</p> + +<p>«La condamnation, d'ailleurs, fut illégale. Elle a été fondée encore sur +la supposition d'un complot ou d'un attentat, tels qu'ils sont définis +par les articles 87, 88, 91 du Code pénal, tandis qu'elle n'aurait pu +l'être que dans le cas où il y aurait eu sédition pour l'exécution du +complot suivant l'article 97. On n'a pas invoqué cet article parce qu'il +n'y a pas eu sédition, et la cour prévôtale n'est cependant jamais juge +du complot quand il n'y a pas sédition.</p> + +<p>«Le crime de non-révélation, imputé aux autres condamnés, n'était pas +énoncé dans l'acte d'accusation: on ne l'a imaginé que pour dire qu'il y +avait quelque chose à révéler, et voilà huit victimes de plus. Ces +individus méritent aussi d'obtenir la remise entière de la peine à +laquelle ils ont été condamnés, en les laissant tous néanmoins, ainsi +que Vernay, pendant un certain temps sous la surveillance de la haute +police.»</p> +<br> + +<h4>LETTRE DU DUC DE RAGUSE AU DUC DE RICHELIEU.</h4> + +<p class="rig">«Châtillon-sur-Seine, le 30 juillet 1818.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc, j'ai reçu, il y a peu de moments, la lettre que vous +m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 juillet, et je ne perds pas un +instant pour y répondre.</p> + +<p>«Je regrette que le mode de publication que j'ai choisi ait été blâmé +par le roi. Il m'avait paru le plus simple et le plus naturel, et que je +ne pouvais m'adresser qu'au ministre qui avait reçu mes rapports. +Puisque Sa Majesté le désapprouve, j'expédie par estafette l'ordre de +suspendre cette impression, s'il en est encore temps, et j'indique la +nouvelle rédaction qui sera suivie. Je n'ai pu avoir l'intention de +rappeler au roi ses devoirs et de lui tracer la conduite qu'il a à +tenir; une pareille pensée ne pouvait venir à mon esprit, et, si dans la +lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, je suis entré dans quelques +développements, j'ai eu pour objet de répondre aux principaux arguments +qui ont été faits contre l'écrit du colonel Fabvier et de le défendre +dans ses principales parties.</p> + +<p>«Trouvez bon, monsieur le duc, que maintenant je revienne sur la +nécessité de cette publication, et que je justifie de nouveau la +résolution que j'ai prise de la faire.</p> + +<p>«Il n'a pas tenu à moi que toute cette longue affaire n'ait été étouffée +dès son principe. J'ai montré une longue patience à supporter des +injures et des accusations odieuses. Lorsqu'elles ont pris un caractère +officiel, il était impossible de se taire. Il fallait que quelqu'un +parlât. Le mode le plus simple était que le ministère publiât ce qu'il +fallait pour fixer l'opinion. Vous pouvez vous rappeler que, dans une +longue conversation que j'eus avec vous à la Chambre des pairs, je vous +témoignai que je ne demandais pas mieux que de ne point entrer en lice +pourvu que l'on employât ce mode de réparation, mais vous me le +refusâtes formellement. J'avais reçu, il est vrai, un témoignage public +de la satisfaction du roi; mais M. de Chabrol, qui s'était mis à la tête +de mes accusateurs, et qui contribuait à égarer l'opinion, n'avait-il +pas reçu lui-même un témoignage de sa bienveillance, et de plus +n'était-il pas investi de sa confiance par la place qu'on lui avait +donnée? N'était-ce pas alors au ministère à détruire, par une démarche, +l'influence fâcheuse qu'exerçait M. de Chabrol, et pouvait-il hésiter à +se prononcer entre celui qui avait arrêté les maux de Lyon et les avait +réparés autant qu'il était en son pouvoir, et celui sous les auspices +duquel cette ville avait été bouleversée?</p> + +<p>«Je voulais écrire alors. Ce fut par déférence pour les désirs du roi +que je m'abstins de le faire moi-même. D'autres s'en chargèrent. Je suis +resté impassible au milieu de toutes les discussions qui ont eu lieu; +mais personne ne pouvait supposer que, lorsque mes amis s'exposaient +pour moi, je les abandonnerais au moment du danger.</p> + +<p>«Lorsque les affaires de Lyon ont été agitées à la Chambre des députés, +et que les ministres ont pris la parole, ils n'ont pas paru en général +avoir l'intention de me défendre, et la rédaction de leurs discours a +été telle, que beaucoup de gens en ont conclu le contraire.</p> + +<p>«Vous n'ignorez pas non plus, monsieur le duc, que primitivement +quelques ministres, par leurs opinions personnelles, avaient donné des +armes aux détracteurs de ma conduite à Lyon, et vous ne pouvez pas +trouver extraordinaire que j'aie ressenti vivement ce que cette marche +avait de blessant pour moi.</p> + +<p>«Au moment où le colonel Fabvier est attaqué en calomnie devant les +tribunaux, devais-je garder le silence? Il y aurait eu de la lâcheté, +et, grâce à Dieu, il n'est pas dans ma nature de pouvoir m'en rendre +coupable. Devais-je garder le silence pour être appelé en témoignage et +jouer un rôle ridicule et forcé? Devais-je garder le silence pour être +obligé d'intervenir plus tard dans cette affaire, qui peut changer de +nature par la discussion dont elle sera l'objet, par la manière dont +elle sera traitée suivant les passions ou les caprices des avocats, et +voir mon nom mêlé avec des manifestations de principes qui ne seraient +pas les miens et qui me placeraient dans une attitude opposée aux +devoirs que j'ai à remplir? Non, sans doute. Il fallait que je prisse un +attitude convenable, et, pour cela, m'expliquer nettement aujourd'hui +que la cause est simple, et c'est ce que j'ai eu l'intention de faire.</p> + +<p>«Enfin, monsieur le duc, dans toutes les circonstances, ma démarche en +faveur du colonel Fabvier était conforme aux convenances et aux règles +de la plus stricte équité; mais elle est devenue un devoir impérieux +pour moi aujourd'hui que le colonel Fabvier éprouve une injustice qu'il +n'avait nullement méritée, et qui lui fait perdre son emploi, et, par +conséquent, tout son avenir. Il ne peut certainement y avoir que +l'intention de le punir de la conduite qu'il a tenue, quoiqu'il n'ait +été mû que par des sentiments louables et généreux, qui puisse expliquer +l'éloignement du corps de l'état-major d'un des officiers les plus +distingués de l'armée française, d'une haute capacité, couvert de +blessures, et qui a aussi donné des preuves irréfragables de sa fidélité +au roi, puisqu'il est du très-petit nombre de ceux qui, quels qu'aient +été les moyens de pouvoir et de séduction employés auprès d'eux, ont +refusé toute espèce de serment pendant les Cent-Jours.</p> + +<p>«Je vous demande, monsieur le duc, d'être assez bon pour mettre cette +lettre sous les yeux du roi, afin qu'il connaisse bien tous les motifs +qui m'ont dirigé dans cette circonstance.</p> + +<p>«Recevez, etc.»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001-small.png"><br><a href="images/001-large.png">(Agrandissement)</a><br> +(illustration tronquée.)</p> +<br> + +<h4>NOTE RECTIFICATIVE À JOINDRE À LA NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH</h4> + +<p class="mid">(Tome VI, page 391)</p> + +<p>Le prince de Metternich, comme le lui reproche le duc de Raguse, a pu +être, en général, d'une faiblesse excessive envers la Russie en ce qui +concerne la Pologne. Mais telle ne fut pas son intention primitive. Un +peu avant les Cent-Jours, la France, l'Angleterre et l'Autriche, ce qui +veut dire MM. de Talleyrand, Castelreagh et Metternich, avaient signé un +traité secret dirigé contre la Russie pour le cas où l'empereur +Alexandre persisterait à mettre à exécution ses projets sur la Pologne. +Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe, trouva l'original de ce traité +aux Tuileries, parmi ces papiers si bien classés dont parle le duc de +Raguse, et que M. de Blacas n'avait pas jugé à propos de déranger. +Napoléon communiqua ce traité à l'empereur de Russie, qui jusqu'à ce +moment, en avait complétement ignoré l'existence. Il n'est pas besoin de +dire que cette circonstance et les événements de 1815 changèrent la +politique de l'Autriche, de l'Angleterre et des Bourbons, et que ce +projet fut mis à néant.</p> + +<p>(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DU TOME SEPTIÈME.</p> + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (7/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 33869-h.htm or 33869-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/6/33869/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/33869-h/images/001-large.png b/33869-h/images/001-large.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dc0a904 --- /dev/null +++ b/33869-h/images/001-large.png diff --git a/33869-h/images/001-small.png b/33869-h/images/001-small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e9517b --- /dev/null +++ b/33869-h/images/001-small.png |
